Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 34

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE XXXIV


« La conciliation c’est l’ange qui apparaît après l’orage pour réparer le malheur qu’il a fait. »
Dufaure. Séance du 26 avril 71.

« Vous nous accusez d’avoir usé de la force contre les défenseurs de la loi ; moi, je vous accuse d’avoir prolongé la lutte sans nécessité, d’avoir enseveli sous les ruines de nos maisons des familles ; d’avoir été sourds aux demandes de trêve et de conciliation qui vous étaient faites de toutes parts et de n’avoir pas épargné les vaincus… Vous avez fait réquisitoire voilà le mien. Nous verrons lequel la France lira avec plus d’indignation. »
Jules Favre. (Procès des insurgés de Lyon. 1834.)

Les pontons. — Les forts. — Les premiers procès.

Les lacs humains de Versailles et de Satory s’engorgèrent très vite. Dans les premiers jours de juin, on évacua les prisonniers sur les ports de mer, empilés dans des wagons à bestiaux dont les bâches, fortement tendues, refusaient le passage à l’air. Dans un coin, un tas de biscuits ; « jetés eux-mêmes sur ce tas, les prisonniers l’avaient bientôt réduit en poussière », Pendant vingt-quatre heures, et quelquefois trente-deux, ils restaient sans autres vivres et sans boisson. On se battait dans ce fouillis pour avoir un peu d’air, un peu de place. Nul ne pouvait descendre ; les excréments des malades se mêlaient à la boue des biscuits. Quelques-uns, « hallucinés, devenaient autant de bêtes fauves » [1]. Un jour, à la Ferté-Bernard, des cris partent d’un wagon. Le chef de l’escorte arrête le convoi ; les sergents de ville déchargent leurs revolvers à travers les bâches ; le silence se fait… et les cercueils roulants repartent à toute vapeur.

Du moins de juin au mois de septembre, Versailles jeta 28 000 prisonniers dans les rades, les forts, et les îles de l’Océan depuis Cherbourg jusqu’à la Gironde. Vingt-cinq pontons en prirent près de 20 000, les forts et les îles 7 837.

Il y a sur les pontons des tortures réglementaires. Les traditions de Juin 48 et de Décembre 51 furent religieusement suivies en 71. Les prisonniers, parqués dans des cages faites de madriers et de barreaux de fer, disposées à droite et à gauche des batteries, ne recevaient un filet de lumière que des sabords cloués. Nulle ventilation. Dès les premières heures, l’infection fut intolérable. Les sentinelles se promenaient dans le couloir central, avec ordre de tirer à la moindre plainte. Des canons chargés à mitraille enfilaient les batteries. Ni hamacs, ni couvertures. Pour toute nourriture, du biscuit, du pain et des haricots. Pas de vin, pas de tabac. Les habitants de Brest et de Cherbourg ayant apporté des provisions et quelques douceurs, les officiers les renvoyèrent.

Cette cruauté se relâcha quelque peu dans la suite. Les prisonniers reçurent un hamac pour deux, quelques chemises, quelques vareuses, du vin de loin en loin. Ils purent se laver, venir sur le pont respirer un peu. Les matelots montrèrent quelque humanité ; les fusiliers marins furent toujours les carnassiers des journées de Mai et souvent l’équipage dut leur arracher les prisonniers.

Le régime des pontons variait suivant l’humanité des officiers. À Brest, le commandant en second de la Ville de Lyon défendait qu’on insultât les détenus, tandis que le capitaine d’armes du Breslaw les traitait en forçats. À Cherbourg, un des lieutenants du Tage, Clemenceau, se montra féroce. Le commandant du Bayard fit de son vaisseau un diminutif de l’Orangerie. Les flancs de ce navire ont abrité les actes les plus abominables qui aient souillé l’histoire de la marine française. Le silence absolu était la règle du bord. Dès qu’on parlait dans les cages, la garde menaçait ; elle tira plusieurs fois. Pour une réclamation, un simple oubli du règlement, les prisonniers étaient attachés aux barreaux des cages par les chevilles et les poignets.

Les cachots de terre ferme furent aussi cruels que les pontons. À Quélern, près de Brest, ils enfermèrent jusqu’à quarante prisonniers dans la même casemate. Celles du bas donnaient la mort. Les fosses d’aisance « y suintaient leur contenu et, le matin, l’essence fécale couvrait le plancher à deux pouces de hauteur ». Il y avait à côté des logements salubres et disponibles ; on ne voulut pas y transférer les prisonniers. Jules Simon vint, « trouva que ses anciens électeurs avaient fort mauvaise mine, et décida qu’on aurait recours à la sévérité. » Élisée Reclus avait ouvert une école et tiré de l’ignorance 151 détenus qui ne savaient ni lire ni écrire. Le ministre de l’Instruction publique fit fermer ce cours ainsi que la petite bibliothèque créée par les détenus.

Les prisonniers des forts, comme ceux des pontons, étaient nourris de biscuit et de lard. Plus tard, on ajouta de la soupe et du bouilli tous les dimanches. Les couteaux et les fourchettes étaient interdits. On batailla plusieurs jours pour obtenir des cuillers. Les bénéfices du cantinier qui, d’après le cahier des charges devaient être limités à un dixième, atteignirent « jusqu’à 500 pour cent. »

Au fort Boyard, les hommes et les femmes étaient parqués dans le même enclos, séparés par une claire-voie, les femmes contraintes de faire leurs ablutions sous l’œil des sentinelles. Parfois les maris se trouvaient dans l’enclos voisin. « On remarque, écrivait un prisonnier, une jeune et belle femme de vingt ans qui tombe en faiblesse chaque fois qu’on la force à se déshabiller. »

D’après de nombreux témoignages, la prison la plus cruelle fut celle de Saint-Marcouf. Les prisonniers y restèrent plus de six mois, privés d’air, de lumière, de conversation, de tabac, n’ayant pour nourriture que des miettes de biscuit noir et du lard rance. Ils furent tous atteints de scorbut.

On aura idée des tortures des pontons et des forts loin de la surveillance de l’opinion publique, par celles qui s’étalaient sous l’œil du Gouvernement et de l’Assemblée à Versailles où l’on avouait 8 472 détenus. Le colonel Gaillard, chef de la justice militaire, avait dit aux soldats qui gardaient la prison des Chantiers : « Dès que vous en verrez qui s’agitent, qui lèvent les bras, tirez, c’est moi qui vous l’ordonne. »

Au grenier d’abondance de la gare de l’Ouest, il y avait 800 femmes. Des semaines, ces malheureuses couchèrent sur la paille, ne purent changer de linge. Au moindre bruit, les gardes se précipitaient sur elles et les frappaient, de préférence aux seins. Charles Mercereau, ancien cent-garde, gouvernait cette sentine, faisait attacher celles qui lui déplaisaient, les battait avec sa canne, promenait dans son domaine les belles dames de Versailles, friandes de pétroleuses, disait devant elles à ses victimes : « Allons, drôlesses, baissez les yeux. » Et c’était bien le moins que nos fédérées dussent à ces honnêtes personnes.

Des filles publiques enlevées dans les razzias et soigneusement conservées pour espionner les autres prisonnières, s’abandonnaient aux gardiens en pleine chambrée. Les protestations des femmes de la Commune furent punies de coups de corde. Par un raffinement, les Versaillais courbèrent ces vaillantes sous le niveau des autres ; toutes les prisonnières furent soumises à la visite.

La dignité, la nature outragées, se vengèrent par des crises terribles. « Où est mon père ? mon mari ? Quoi ! seule, et tous ces lâches contre moi ! Moi, la mère, la femme laborieuse, sous le fouet, l’injure, et souillée de ces mains immondes ! » Plusieurs devinrent folles. Toutes eurent leur heure de folie. Celles qui étaient enceintes avortèrent ou rendirent des mort-nés.

Les prêtres ne manquèrent pas plus aux prisons qu’aux mitraillades. L’aumônier de Richemont disait aux prisonnières : « Je sais bien que je suis ici dans une forêt de Bondy, mais mon devoir, etc. » Le jour de la Sainte-Madeleine, l’évêque d’Alger, faisant une délicate allusion à la sainte, leur dit « qu’elles étaient toutes des Madeleines, mais non repenties, que Madeleine n’avait ni pétrolé ni assassiné », et autres aménités évangéliques. À Toulon, un aumônier mettait le poing sous le nez des Communeux.

Les enfants furent enfermés dans un quartier de la prison des femmes, et aussi brutalement traités. Le secrétaire de Mercereau ouvrit d’un coup de pied le ventre d’un petit. Le fils de Ranvier, âgé de douze ans, fut cruellement battu pour avoir refusé de livrer la retraite de son père.

Cette férocité continue eut raison des constitutions les plus robustes. Il y eut de suite deux mille malades dans les hôpitaux et les pontons. Les rapports officiels avouèrent 1 179 morts sur 33 665 prisonniers civils. Ce chiffre est manifestement au-dessous de la vérité. Dans les premiers jours, à Versailles, un certain nombre d’individus furent tués et d’autres moururent sans qu’on les comptât. Il n’y eut pas de statistique avant les pontons. Il n’est point exagéré de dire que deux mille prisonniers laissèrent la vie entre les mains des Versaillais. Un plus grand nombre périrent par la suite d’anémie ou de maladies prises dans leur captivité.

Ces malheureux pontonniers, prisonniers des forts et des maisons de détention, macérèrent plusieurs mois dans la vermine avant d’obtenir un simple triage. Le Moloch versaillais tenait plus de victimes qu’il n’en pouvait digérer. En juin, il en dégorgea 1 090, réclamées par les réactionnaires. Mais comment instruire le procès de 36 000 prisonniers ? Car M. Thiers avait imaginé de remplacer la transportation en masse qui avait tant fait crier en 48 par des procès en forme ; seulement il donnait aux fédérés pour juges les mêmes soldats qui les avaient vaincus. En 1832, le barreau avait protesté contre la prétention du Gouvernement de faire juger les insurgés par des militaires ; cela parut tout naturel au barreau de 71 où l’on avait à faire à des « monstres. »

Ces prétendus parquets n’avaient interrogé que trois mille détenus à la fin de juillet et l’Assemblée s’impatientait. M. Thiers avait sous la main plusieurs membres de la Commune ; il organisa pour les ruraux une grande représentation judiciaire.

Ce procès devait être le procès-modèle, servir de type à la jurisprudence des conseils de guerre. Le procureur Dufaure et son Président appliquèrent leur astuce chicanière à rapetisser le débat. Ils refusèrent aux accusés le caractère d’hommes politiques et réduisirent l’insurrection à un immense crime de droit commun, s’assurant ainsi le droit de couper court aux plaidoiries retentissantes et l’avantage des condamnations à la peine de mort que l’hypocrisie bourgeoise prétend abolie depuis 48 en matière politique. Le troisième conseil de guerre fut soigneusement trié. Il eut pour commissaire le commandant Gaveau, énergumène aux yeux égarés, récemment sorti d’une maison de fous et qui frappait les prisonniers dans les rues de Versailles ; pour président, le colonel Merlin, un des officiers de Bazaine ; le reste, assorti de bonapartistes à l’épreuve. Sedan et Metz allaient juger Paris.

La solennité commença le 7 août, dans une vaste salle à deux mille places. Les personnages de haut rang se carraient dans des fauteuils de velours rouge ; les députés occupaient trois cents sièges ; le reste appartenait aux bourgeois de marque, aux familles honnêtes, à l’aristocratie de la prostitution, à la presse aboyante. Ces journalistes jacasseurs, ces toilettes tapageuses, ces visages souriants, ces jeux d’éventail, ces bouquets radieux, ces lorgnettes braquées dans toutes les directions, rappelaient les premières les plus élégantes. Les officiers d’état-major, en grand uniforme, conduisaient les dames à leur place, sans oublier la révérence de rigueur.

Cette écume bouillonna quand les accusés parurent. Ils étaient dix-sept : Ferré, Assi, Jourde, Paschal Grousset, Régère, Billioray, Courbet, Urbain, Victor Clément, Trinquet, Champy, Rastoul, Verdure, Decamps, Ulysse Parent, membres de la Commune ; Ferrat, Lullier, du Comité Central.

Gaveau lut l’acte d’accusation, pot-pourri des sottises qui traînaient depuis trois mois dans les journaux versaillais. Cette révolution était née de deux complots, celui du parti révolutionnaire et celui de l’Internationale ; Paris s’était levé le 18 Mars pour répondre à l’appel de quelques scélérats ; le Comité Central avait ordonné l’exécution de Lecomte et de Clément Thomas ; la manifestation de la place Vendôme était une manifestation sans armes ; le médecin en chef de l’armée avait été assassiné au moment où il faisait un suprême appel à la conciliation ; la Commune avait commis des vols de toute sorte ; les outils des sœurs de Picpus se transformaient en instruments d’orthopédie ; l’explosion de la cartoucherie Rapp était l’œuvre de la Commune « désireuse d’allumer la haine violente de l’ennemi au cœur des fédérés » ; Ferré avait présidé à l’exécution des otages de la Roquette et incendié le ministère des Finances, comme le prouvait le fac-similé d’un ordre écrit de sa main : « Flambez Finances ! » Chacun des membres de la Commune avait à répondre des faits relatifs à ses fonctions particulières, et collectivement, de tous les décrets rendus. Ce rapport de bas policier, communiqué d’avance à M. Thiers, faisait de la Commune une simple affaire de chauffeurs.

Il tint toute l’audience. Le lendemain, Ferré, interrogé le premier, refusa de répondre et il déposa des conclusions sur le bureau. « Les conclusions de l’incendiaire Ferré sont sans portée ! » dit Gaveau, et on fit avancer les témoins à charge. Quatorze sur vingt-quatre appartenaient à la police ; les autres étaient des prêtres ou des employés du Gouvernement. Un expert en écritures, célèbre au palais par ses bévues, affirma que l’ordre : Flambez Finances ! était bien de l’écriture de Ferré. En vain l’accusé demanda que la signature de cet ordre fût confrontée avec les siennes qui figuraient en grand nombre sur les registres d’écrous, qu’on produisît au moins l’original et non le fac-similé ; Gaveau s’écria, indigné : « Mais c’est de la méfiance ! »

Ainsi fixés dès le début sur le complot et sur le caractère de leurs juges, les accusés pouvaient décliner un tel débat et, comme ceux de mai 1839, tendre sans mot dire la tête au bourreau. Ils acceptèrent la discussion que Gaveau engageait. Encore s’ils eussent revendiqué leur caractère politique ; quelques-uns le renièrent. Presque tous s’enfermèrent dans leur défense personnelle ; chez plusieurs, la préoccupation du salut se trahit par des défaillances. — Lullier, lui, se vanta très hautement d’avoir trahi la Commune. — Mais du banc même des accusés une voix du peuple abandonné s’éleva vengeresse. Un ouvrier de cette forte race qui mène du front le travail et le combat, un membre de la Commune intelligent et convaincu, modeste à l’Hôtel-de-Ville, l’un des premiers au feu, le cordonnier Trinquet, revendiqua l’honneur d’avoir rempli son mandat jusqu’au bout : « J’ai été, dit-il, envoyé à la Commune par mes concitoyens ; j’ai payé de ma personne ; j’ai été aux barricades et je regrette de ne pas y avoir été tué : je n’assisterais pas aujourd’hui au triste spectacle de collègues qui, après avoir eu leur part d’action, ne veulent plus avoir leur part de responsabilité. Je suis un insurgé, je n’en disconviens pas. »

Il fallut aussi entendre Jourde. Sans documents, par un prodigieux effort de mémoire, l’ancien délégué aux Finances établit les recettes et les dépenses de la Commune, avec une abondance de détails, une modération de termes, une verve qui, pendant plus d’une heure, obligèrent cette salle au silence.

Les interrogatoires se traînèrent pendant dix-sept audiences. Même public de soldats, de bourgeois, de filles huant les accusés ; mêmes témoins : prêtres, agents, fonctionnaires ; mêmes fureurs de Gaveau, même cynisme du tribunal, mêmes fureurs de la presse. Les massacres ne l’avaient pas rassasiée. Elle hurlait aux accusés, réclamait leur mort et les roulait dans la boue de ses comptes rendus. « Il ne faut pas s’y tromper, disait la Liberté, il ne faut pas surtout chercher à épiloguer, c’est bien une bande de scélérats, d’assassins, de voleurs et d’incendiaires que nous avons sous les yeux. Arguer de leur situation d’accusés pour exiger à leur égard du respect et le bénéfice de l’alea, qui les suppose innocents, c’est de la mauvaise foi ! Non, non ! mille fois non ! ce ne sont pas des accusés ordinaires ; ils ont été pris, les uns en flagrant délit et les autres ont si bien signé leur culpabilité par actes authentiques et solennels, qu’il suffit d’établir leur identité pour s’écrier avec la voix pleine et sonore de la conviction : Oui, oui ! ils sont coupables ! » C’était là un des calmes. Les correspondants étrangers furent révoltés. « Il est impossible d’imaginer rien de plus scandaleux que le ton de la presse du demi-monde pendant ce procès », disait le Standard, journal conservateur des plus injurieux pour la Commune. Des accusés ayant réclamé la protection du président, Merlin prit la défense des journaux.

Vint le réquisitoire. Gaveau, pour rester fidèle à sa consigne, soutint que Paris avait combattu six semaines afin de permettre à quelques individus de voler des résidus de caisse, de brûler des maisons et de fusiller quelques gendarmes. Le robin à épaulettes démolissait comme militaire les arguments qu’il échafaudait comme procureur. « La Commune, disait-il, avait fait acte de Gouvernement », et cinq minutes après, il refusait aux membres de la Commune le caractère d’hommes politiques. Passant aux divers accusés, il disait de Ferré : « Je perdrais mon temps et le vôtre en discutant les nombreuses charges qui pèsent sur lui » ; de Jourde, dont il n’avait pas compris un mot : « Les chiffres qu’il vous apporte sont tout à fait imaginaires ; je n’abuserai pas de vos moments pour les discuter. » Pendant la bataille des rues, Jourde avait reçu l’ordre du Comité de salut public de remettre mille francs à chacun des membres de la Commune pour parer à bien des nécessités. Une trentaine seulement, actifs dans la lutte, avaient touché cette somme. Gaveau dit : « Ils se sont partagé des millions. » Il devait le croire. Quel souverain a quitté le pouvoir sans emporter des millions ? Il accusait Paschal Grousset d’avoir volé du papier pour imprimer son journal ; un autre, d’avoir vécu avec une maîtresse. Grossier soudard, incapable de comprendre que plus il rapetissait les hommes, plus il grandissait cette révolution si vivace malgré les défaillances et les incapacités.

L’assistance scandait ce réquisitoire d’applaudissements frénétiques. À la fin, il y eut des rappels comme au théâtre. Merlin donna la parole au défenseur de Ferré. Mais Ferré déclare qu’il veut se défendre lui-même, et il commence à lire une déclaration :

« Après la conclusion du traité de paix, conséquence de la honteuse capitulation de Paris, la République était en danger, les hommes qui avaient succédé à l’Empire écroulé dans la boue et le sang…

Merlin. — Écroulé dans la boue et le sang… Ici je vous arrête. Est-ce que votre gouvernement n’était pas dans la même situation ?

Ferré. — … se cramponnaient au pouvoir et, quoique accablés par le mépris public, ils préparaient dans l’ombre un coup d’État ; ils persistaient à refuser à Paris l’élection de son conseil municipal…

Gaveau. — Ce n’est pas vrai !

Merlin. — Ce que vous dites-là, Ferré, est faux. Continuez, mais à la troisième fois je vous arrêterai.

Ferré. — … Les journaux honnêtes et sincères étaient supprimés, les meilleurs patriotes étaient condamnés à mort…

Gaveau. — L’accusé ne peut continuer cette lecture. Je vais demander l’application de la loi.

Ferré. — … Les royalistes se préparaient au partage des restes de la France ; enfin, dans la nuit du 18 mars, ils se crurent prêts et tentèrent le désarmement de la garde nationale et l’arrestation en masse des républicains…

Merlin. — Allons, asseyez-vous, je donne la parole à votre défenseur.

L’avocat nommé d’office demande que Ferré puisse lire les dernières phrases de sa déclaration. Merlin cède.

Ferré. — … Membre de la Commune, je suis entre les mains de ses vainqueurs. Ils veulent ma tête, qu’ils la prennent ! Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre j’ai vécu, j’entends mourir de même.

Je n’ajoute plus qu’un mot : La fortune est capricieuse ; je confie à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance. »

Merlin. — La mémoire d’un assassin !

Gaveau. — C’est au bagne qu’il faut envoyer un manifeste pareil !

Merlin. — Tout cela ne répond pas aux actes pour lesquels vous êtes ici.

Ferré. — Cela signifie que j’accepte le sort qui m’est fait.

Pendant ce duel entre Merlin et Ferré, la salle était restée haletante ; des huées éclatèrent quand Ferré eut fini. Le président dut lever la séance et les juges sortaient, quand un avocat demanda qu’on donnât acte à la défense de ce que le président avait traité Ferré d’assassin. Les huées de l’auditoire reprirent. Le défenseur se tourna vers le tribunal, les bancs de la presse, le public. Des injures parties de tous les coins de la salle couvrirent sa voix pendant plusieurs minutes. Merlin, qui rayonnait, répondit cavalièrement : « Je reconnais que je me suis servi de l’expression dont parle le défenseur. Le conseil vous donne acte de vos conclusions. »

La veille, à un avocat qui lui disait : « Nous sommes tous justiciables, non pas de l’opinion publique d’aujourd’hui, mais de l’histoire qui nous jugera », Merlin avait tranquillement répondu : « L’histoire ! À cette époque nous ne serons plus là ! » La bourgeoisie française avait trouvé la monnaie de Jeffries.

Le lendemain, de bonne heure, la salle fut comble. La curiosité du public, l’anxiété des juges étaient extrêmes. Gaveau, pour accuser ses adversaires de tous les crimes à la fois, avait parlé deux jours politique, histoire, socialisme. Il suffisait de répondre à chacun de ses arguments pour donner à la cause le caractère politique qu’il lui refusait. Si quelque accusé allait se réveiller enfin et, moins soucieux de sa personne que de la Commune, suivre pas à pas le réquisitoire, aux grotesques théories de conspiration, opposer l’éternelle provocation des classes privilégiées, raconter Paris s’offrant au Gouvernement de la Défense, trahi par lui, attaqué par Versailles, ensuite abandonné, les prolétaires réorganisant tous les services de l’immense cité, et, en état de guerre, entourés de trahisons, gouvernant deux mois sans mouchards et sans supplices, pauvres, ayant dans la main les milliards de la Banque, toutes les richesses publiques et celles de leur ennemis ; si, en face des soixante-trois otages exécutés, il allait dresser les vingt mille fusillés, entr’ouvrir les pontons, les geôles regorgeant de quarante mille malheureux et, prenant le monde à témoin, au nom de la vérité, de la justice, de l’avenir, faire de la Commune accusée la Commune accusatrice.

Le président pourrait bien l’interrompre, les cris de l’auditoire couvrir sa revendication, le conseil le déclarer hors la loi, un tel homme saurait bien, comme Danton, comme Barbes, Blanqui, Raspail, Cabet, trouver un geste, un cri qui perçât les murailles et cracher un anathème à la tête du tribunal.

La cause vaincue n’eut pas cette vengeance. Au lieu de présenter une défense collective ou de rentrer dans un silence qui aurait sauvé leur dignité, les accusés passèrent la parole aux avocats. Chacun de ces messieurs tira de son côté pour sauver son client, même aux dépens de celui du confrère. L’avocat de Courbet était celui du Figaro et le confident de l’impératrice ; tel autre — un des manifestants de la place Vendôme, priait le tribunal de ne pas confondre sa cause avec le scélérat d’à côté. Il y eut des plaidoiries de platitude. Cet abaissement ne désarmait ni le tribunal, ni le public. À chaque instant, Gaveau s’élançait de son fauteuil : « Vous êtes un insolent ! disait-il à un avocat, s’il y a quelque chose d’absurde ici, c’est vous ! » L’auditoire applaudissait, toujours prêt à se ruer sur les accusés. Le 31 août, sa fureur devint telle que Merlin menaça de faire évacuer la salle.

Le 2 septembre, le conseil fit semblant de délibérer. À neuf heures du soir, Merlin lut le jugement. Ferré et Lullier étaient condamnés à mort ; Trinquet et Urbain aux travaux forcés à perpétuité ; Assi, Billioray, Champy, Régère, Paschal Grousset, Verdure, Ferrat à la déportation dans une enceinte fortifiée ; Rastoul et Jourde à la déportation simple ; Courbet à six mois, Victor Clément à trois mois d’emprisonnement. Decamps et Ulysse Parent étaient acquittés. Courbet eut en outre à sa charge les frais de reconstruction de la colonne Vendôme dont il n’avait pas voté la démolition. L’auditoire se retira très désappointé de n’avoir obtenu que deux condamnés à mort, dont l’un, Lullier, ne l’était que pour la forme.

En somme, cette représentation judiciaire n’avait rien prouvé. Pouvait-on juger la révolution du 18 Mars par des personnalités secondaires et Delescluze, Varlin, Vermorel, Malon, Tridon, Moreau, bien d’autres, par ce qu’avaient paru Lullier, Decamps, Victor Clément ou Billioray ? Et quand même l’attitude de Trinquet, de Ferré, de Jourde n’eût pas témoigné qu’il s’était trouvé des hommes et des intelligences dans le Conseil de la Commune, que prouvaient les défaillances, sinon que ce mouvement était l’œuvre de tous, non de quelques génies, que la révolution se trouvait dans la Commune-peuple et non dans la Commune-gouvernement.

La bourgeoisie, au contraire, avait épanoui sa pleine lâcheté. Certains témoins s’étaient manifestement parjurés. Pendant les débats, dans les couloirs, dans les cafés, les drôles qui avaient essayé de duper la Commune, s’attribuaient effrontément le succès de l’armée. Le Figaro ayant ouvert une souscription pour Ducatel, racola cent mille francs et une décoration. Alléchés par ce succès, les plus minces conspirateurs réclamèrent monnaie et croix. Les partisans de Beaufond-Lasnier, ceux de Charpentier-Domalain se prirent aux cheveux, jurant qu’ils avaient bien mieux travaillé que leurs rivaux, publiant leurs hauts faits, citant des noms qui font le jour sur leur histoire.

Pendant qu’on vengeait la société à Versailles, la cour d’assises de Paris vengeait l’honneur de Jules Favre. Aussitôt après la Commune, le ministre des Affaires étrangères avait fait arrêter son ancien ami Laluyé qui avait communiqué à Millière les pièces publiées par le Vengeur. L’honnête ministre, n’ayant pu réussir à faire fusiller Laluyé comme communard, le traduisait comme diffamateur devant la cour d’assises où l’ancien membre de la Défense nationale, l’ancien ministre des Affaires étrangères, le député de Paris, avoua publiquement avoir commis des faux. Il plaida que c’était pour assurer une fortune à ses enfants. À ce touchant aveu, les pères de famille du jury s’attendrirent et Laluyé condamné à un an de prison, quelques mois après s’éteignait à Sainte-Pélagie. Jules Favre avait une terrible chance. En moins de six mois, la fusillade et le cachot l’avaient délivré de deux redoutables ennemis [2].

Tandis que le 3e Conseil de guerre se querellait avec les avocats, le 4e bâclait sans phrases la besogne. Le 16 août, à peine ouvert, il avait déjà prononcé deux condamnations à mort. Si l’un avait Jeffries, l’autre avait Trestaillon, le colonel Boisdenemetz, sanglier rouge, bel esprit à ses heures et correspondant du Figaro. Le 4 septembre, on lui amena des femmes accusées d’avoir incendié la Légion d’honneur. Ce fut le procès des pétroleuses. Les huit mille furies embrigadées qu’avaient annoncées les journaux de l’ordre, se réduisaient à cinq. Les débats prouvèrent que ces prétendues pétroleuses n’étaient que des ambulancières d’un admirable cœur. La citoyenne Rétiffe dit : « J’aurais ramassé aussi bien un soldat de Versailles qu’un garde national. » — « : Pourquoi, demande-t-on à une autre, êtes-vous restée quand le bataillon se sauvait ? — Nous avions des blessés et des mourants », répond-elle simplement. Les témoins à charge déclarèrent qu’ils n’avaient vu aucune des accusées allumer aucun incendie ; mais leur sort était réglé d’avance. Entre deux audiences, Boisdenemetz criait dans un café : « À mort toutes ces gueuses ! »

Trois avocats sur cinq avaient déserté la barre. « Où sont-ils ? » dit Boisdenemetz. « Ils ont demandé à s’absenter pour aller à la campagne », répondit le commissaire. Le conseil chargea des soldats de défendre les accusées. Le maréchal des logis Bordelais, fit ce beau plaidoyer : « Je m’en rapporte à la sagesse du tribunal. »

Sa cliente Suétens fut condamnée à mort, ainsi que Rétiffe et Marchais, « pour avoir tenté de changer la forme du gouvernement » — on n’osa pas viser le fait de pétrole ; — les deux autres à la déportation et à la réclusion. L’une des condamnées cria au greffier qui lisait la sentence : « Et mon enfant, qui le nourrira !

— Ton enfant, le voici. »

Quelques jours après, devant ce Boisdenemetz, comparaissent quinze enfants de Paris. Le plus âgé a seize ans ; le plus jeune, si petit qu’il dépasse à peine la balustrade des accusés, en a onze. Ils portent une blouse bleue et un képi militaire.

« Druet, dit le soldat, que faisait votre père ? — Il était mécanicien. — Pourquoi n’avez-vous pas travaillé comme lui ? — Parce qu’il n’y avait pas de travail pour moi. »

« Bouverat, pourquoi êtes-vous entré dans les pupilles de la Commune ? — Pour avoir à manger. — Vous avez été arrêté pour vagabondage ? — Oui, deux fois : la deuxième fois, c’était pour avoir volé des chaussettes. »

« Cagnoncle, vous étiez enfant de la Commune ? — Oui, monsieur. — Pourquoi aviez-vous quitté votre famille ? — Parce qu’il n’y avait pas de pain. — Avez-vous tiré beaucoup de coups de fusil ? — Une cinquantaine. »

« Lescot, pourquoi avez-vous quitté votre mère ? — Parce qu’elle ne pouvait pas me nourrir. — Combien étiez-vous d’enfants ? — Trois. — Vous avez été blessé ? — Oui, par une balle à la tête. »

« Lamarre, vous aussi, vous avez quitté votre famille ? — Oui, monsieur, c’est la faim. — Et où avez-vous été alors ? — À la caserne pour m’enrôler. »

« Leberg, vous avez été chez un patron et on vous a surpris prenant la caisse. Combien avez-vous pris ? — Dix sous. — Cet argent ne vous brûlait pas les mains ? »

Et vous, homme aux mains rouges, ces paroles ne vous brûlaient pas les lèvres ? Sinistres sots qui ne compreniez pas que devant ces enfants jetés dans la rue, sans instruction, sans espoir, par la nécessité que vous leur aviez faite, le coupable c’était vous, ministère public d’une société où des êtres de douze ans, capables, avides de travail, étaient forcés de voler pour avoir une paire de chaussettes et n’avaient pas d’autre alternative que de tomber sous les balles ou de tomber sous la faim.




  1. Ces détails sont extraits de notes très nombreuses fournies par les prisonniers et par des personnes entièrement étrangères à la Commune : conseillers municipaux des ports de mer, journalistes étrangers, etc. Voir la relation d’Elisée Reclus, Appendice XLVI.
  2. La famille et la morale triomphaient sur toute la ligne. Au lendemain de la chute de la Commune, le premier président de la cour de cassation, Devienne, l’intermédiaire officiel des amours de Napoléon III avec Marguerite Bellanger, réoccupait solennellement, devant toutes chambres réunies, son siège d’où la pudeur des gens du 4 septembre l’avait chassé.