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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 4

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CHAPITRE IV

LA GIRONDE CONTRE DANTON (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1792).


La Gironde croit voir Danton toucher à la tyrannie. — La Gironde, jusque-là démocratique, s’appuie sur la bourgeoisie contre la dictature. — Les Jacobins prennent le poste qu’occupait la Gironde, l’avant-garde du mouvement vers l’égalité. — L’incapacité pratique des Girondins avait obligé Danton à prendre le pouvoir. — Les Girondins poursuivent Danton comme complice de septembre. — Ils poursuivent Danton et la Commune pour infidélité dans le maniement des deniers publics. — Danton ne peut rendre compte de ses dépenses secrètes. — Comment Danton avait saisi, arrêté la grande conspiration de l’Ouest. — Comment Danton avait négocié l’évacuation du territoire. — Dumouriez à Paris, 12-16 octobre 1792. — Danton et Dumouriez veulent se concilier la Gironde. — Dernières avances de Danton aux Girondins, fin d’octobre. — La Convention, en réalité, n’était point divisée sur les questions alors actuelles.


Le dernier vote de la Convention était propre à faire songer. Elle avait prononcé l’ordre du jour sur la proposition de porter la peine de mort contre quiconque parlerait de créer une dictature. Quoique la proposition eût été faite et appuyée par les chefs de la Montagne, les Montagnards en général avaient voté l’ordre du jour. Chabot avait prétexté le respect pour la souveraineté du peuple, soutenu que la Convention n’avait pas le droit de prescrire au peuple souverain une forme de gouvernement. Un tel argument allait loin. Il n’allait pas à moins, si l’on voulait, qu’à défaire ce qu’avait fait le 10 août, à rendre illusoire, au bout de trois jours, le décret du 21 septembre, l’abolition de la royauté.

Les Girondins se confirmèrent dans leurs soupçons sur la Montagne, dans l’idée que par l’anarchie elle allait à la tyrannie, que le seul Marat avait exprimé sincèrement la pensée de tous.

« Mais Marat même a-t-il tout dit ?… Rappelez-vous qu’au 21, lorsque l’Assemblée votait d’enthousiasme l’abolition de la royauté, un seul homme réclama, dit : « Qu’il serait d’un exemple effrayant de voir l’Assemblée décider dans un moment d’enthousiasme. Cet homme si prudent était un des plus violents Montagnards, Bazire, ami de Danton. »

On avait vu paraître, en pleine lumière, dans la grande bataille du 25, les trois hommes qu’on appelait les triumvirs de septembre. Mais on ne les confondait plus. Marat décidément semblait impossible. L’ancien charlatan de place, le vendeur d’orviétan avait si bien reparu dans son premier rôle, que le dégoût, la risée, avaient dominé l’horreur. Robespierre n’avait pas brillé ; ses flatteries aux tribunes, son principe « que jamais on ne peut flatter le peuple », avaient été froidement accueillis de ceux même auxquels il les adressait. On n’ignorait pas son ascendant sur les sociétés jacobines ; mais ces sociétés elles-mêmes, malgré l’avis de Robespierre et ses vaines prédictions, devenaient favorables à la guerre. Vaincu sur cette question éminemment nationale, l’adversaire de la guerre, réfuté par la victoire, semblait impossible, au moins pour longtemps.

Danton avait paru bien autrement habile dans la fameuse séance. Son apologie adroite, d’une bonhomie apparente, n’en avait pas moins eu ce caractère d’audace et de grandeur qui marquait toutes ses paroles. Redoutable politique qui, tout en restant à l’avant-garde de la gauche et le chef des violents, prenait ascendant sur les modérés. C’est là ce qui faisait rêver les Girondins et les remplissait de crainte. Ils croyaient voir Danton toucher à la tyrannie. « Ne l’avez-vous pas vu, disaient-ils, saisir dès le premier jour (lui Danton ! lui ami des plus hardis spoliateurs !) l’initiative de réclamer des garanties pour la propriété, devançant ainsi la droite et nous enlevant le mérite d’exprimer les premiers la pensée publique ? Ce jour aussi, au moment où il quitta le pouvoir, abdiqua, d’une si royale attitude, n’avons-nous pas senti tous qu’il le gardait, ce pouvoir, et ne pouvait plus descendre ? »

Telles étaient les terreurs des Girondins, telle la base des romans incroyables qu’à force d’imagination, de passion, de rêves et de peur, ils se faisaient sur Danton.

C’était au reste un caractère commun des deux côtés de l’Assemblée. L’excès de la passion avait produit le même effet. Tous étaient devenus prodigieusement imaginatifs, soupçonneux, crédules, saisis des moindres lueurs, et, saisis une fois, ils ne retrouvaient plus, dans leur raison ébranlée, assez de force pour en revenir. Beaucoup, dans ce violent état d’esprit, étaient véritablement malades de corps. Le type de ces malades, Robespierre, était à la gauche ; mais plusieurs, à droite, ne souffraient pas moins. Plusieurs, qui ne parlaient pas, passaient de longues séances, les yeux fixés sur leurs adversaires, maigrissant à les regarder, blêmissant et s’épuisant à les deviner, croyant pénétrer leurs pensées, et sur un mot, sur un geste, se créant les plus terribles systèmes.

La double énigme sur laquelle ces malheureux Œdipes tendaient toutes leurs facultés divinatrices, c’était Robespierre et Danton. Sur le premier, ils étaient arrivés à l’idée juste qu’il était absolument incapable, comme action ; mais ils en tiraient l’idée fausse qu’il ne serait qu’un instrument dans la main de son puissant rival. Plusieurs étaient d’avis, pour cela même, de briser cet instrument, d’attaquer d’abord Robespierre. D’autres, croyant voir Danton si près de la tyrannie, ne voulaient pas perdre un moment pour le démasquer. Tous, à force d’y songer, ils s’étaient fait de l’avenir un roman étrange, qui montre combien les esprits les plus raisonneurs, une fois dans la passion et mettant le raisonnement à son service, peuvent aller loin dans l’absurde. Sans doute aussi, la terreur du 2 septembre, les ombres de ces nuits sanglantes où chacun fut mort du cœur, ne contribuèrent pas peu à obscurcir les esprits, à les tenir faibles et troubles, à l’état de rêve.

Il semble que la Montagne et les hommes de septembre se soient mêlés, dans ces imaginations malades, avec la fameuse histoire du Vieux de la Montagne et des Assassins. Selon eux, dès 1789, un vaste système de crimes avait été conçu au profit de la Maison d’Orléans. Par qui ? Le profond inventeur était, selon eux, Laclos (le futile auteur des Liaisons dangereuses). La Fayette et Mirabeau, unis entre eux intimement (!), avaient été les agents du complot ; ils avaient envoyé Orléans en Angleterre pour arranger tout avec Pitt. « Danton, Marat, les Cordeliers, qui dressent au meurtre l’armée des septembriseurs, égorgeront un matin le côté droit tout entier, feront roi le duc d’York. Orléans assassinera cet Anglais, mais sera assassiné par Marat, Danton, Robespierre. Lequel restera des trois ? Le plus habile, qui tuera les deux autres, sera roi… Ce sera Danton. »

Ce terrible échafaudage de folies n’étonnait personne. On le jugeait vraisemblable, et chacun, en y rêvant, trouvait bien quelque fait à l’appui qui le rendait tout à fait sûr. Si quelqu’un des Girondins contestait, c’était pour établir un autre roman, non moins absurde. Le seul qui gardât sa tête froide et fit des objections, était Condorcet ; mais on ne l’écoutait guère.

Ce qui était vrai et positif, c’est que Danton, en lâchant le ministère, n’avait rien lâché ; il ne gardait aucun titre, mais tout ce qu’il y avait de force dans la grande dissolution s’était instinctivement concentré autour de lui. Il conservait les fils de la diplomatie et de la police ; il semblait tenir Paris et tenir l’armée. Il avait paru diriger Dumouriez dans la campagne, et il semblait aussi diriger les Prussiens dans la retraite, négocier, les armes à la main, l’évacuation du territoire. À l’intérieur, une foule d’hommes compromis croyaient trouver leur sûreté sous le patronage de Danton ; il les avait défendus, en se disant leur complice. Ils lui appartenaient, ces hommes ; on ne le rencontrait guère sans les voir autour de lui, recueillant avidement sa parole, attendant son signe. Ils lui faisaient une cour, sans compter le peuple curieux, qui toujours venait derrière, le suivait, l’aimait, l’admirait. À le voir ainsi entouré, on pouvait croire que le dictateur n’était plus à trouver, qu’il existait déjà, ce roi de l’anarchie.

Les Girondins se croyaient les fondateurs de la République ; ils la défendaient contre la dictature, non seulement avec patriotisme, mais avec un amour-propre d’auteur. Quoique Camille Desmoulins, dès 1789, en ait eu dans la presse la brillante initiative, quoique, selon quelques-uns (voir Mém. de Garat), Danton, le maître de Camille, en ait eu la première et profonde conception, cependant c’étaient les écrivains girondins qui, au moment décisif, en 1791, avaient importé dans l’opinion l’abolition prochaine de la royauté. Leurs mystiques, Fauchet et Bonneville, dans la Bouche de fer, leurs raisonneurs, Brissot, Condorcet, Thomas Payne, y avaient converti le public et jeté, en réalité, la première pierre de la République. Les Jacobins, Robespierre, s’étaient tus sur la question. Les Cordeliers se déclarèrent républicains, mais non tous les Cordeliers, non pas les plus influents ; Marat, Danton, dans leurs vagues et violentes paroles, ne prirent point nettement parti.

La Gironde, en la république, croyait défendre son œuvre contre la dictature et la royauté qui revenait par l’anarchie ;

Contre la royauté de Danton, de Paris et de sa Commune, de la populace ;

Contre la royauté de Robespierre et des sociétés jacobines, sociétés jusque-là bourgeoises, nous l’avons vu, mais qui alors s’élargissaient et ne repoussaient plus le peuple.

Les Girondins avaient eu jusque-là, pour les classes inférieures, pour la totalité du peuple, une confiance admirable. Bourgeois la plupart, mais avant tout philosophes, imbus de la philosophie généreuse du dix-huitième siècle, ils avaient d’abord appliqué d’une manière absolue, sans réserve, la pensée de l’égalité qu’ils portaient au cœur. On le vit, en 1790, d’une manière éclatante dans les villes où ils régnaient, à Bordeaux et à Marseille. On organisait partout la garde nationale, à l’instar de Paris, à la La Fayette ; on recommandait l’uniforme. Ces nobles cités, alors sous l’inspiration du futur parti girondin, déclarèrent cette distinction odieuse, propre à créer des rivalités, des haines ; point d’uniforme ; un ruban suffisait, un simple ruban tricolore pour se reconnaître, signe peu coûteux que les riches et les pauvres pouvaient porter également.

La Gironde, toute-puissante dans l’hiver de 1791, au printemps de 1792, était fidèle à ces doctrines ; c’est elle qui, de gré ou de force, malgré la résistance des Jacobins, mit sur toute tête, en France, le bonnet de l’Égalité, le simple bonnet de laine rouge, que portait généralement le paysan avant 1789, et qui, le 20 juin 1792, fut mis sur la tête des rois.

Et la Gironde ne s’en tint pas au signe ; elle réalisa l’égalité autant qu’il fut en elle, l’égalité de la force, en donnant à tous des armes ; elle seconda le grand élan national de la guerre ; au défaut de fusils, elle autorisa tout le monde à forger des piques. Elle comprit la guerre, sous ses deux aspects les plus saints (par lesquels la guerre est la vraie mère de la paix), comme une généreuse croisade de la liberté pour affranchir toute la terre, et comme l’épreuve légitime de la France nouvelle, l’initiation universelle du peuple à l’égalité, l’anéantissement de l’ancienne aristocratie. La vraie manière de détruire la noblesse, c’était de la donner à tout le monde, de ceindre à tous l’épée. En cela la Gironde avait vraiment saisi la pensée de la France. Personne, presque personne, n’imaginait l’égalité des biens ; peu comprenaient l’égalité des lois ; tous voulaient, désiraient l’égalité sous le drapeau.

Voilà les précédents de la Gironde ; il lui suffisait d’y rester fidèle. Par quel étrange et subit revirement la voyons-nous, après septembre, s’éloigner peu à peu du grand poste qu’elle a occupé jusqu’ici dans la Révolution, l’avant-garde de l’égalité ?

Fatal rapprochement. Marseille, en 1790, va jusqu’à repousser l’uniforme de la garde nationale comme insigne d’aristocratie. Marseille, en 1792, prononce à la Convention la menace aristocratique d’un corps de huit cents jeunes gens riches, qu’elle envoie pour mettre Paris à la raison.

Mais c’était le contraire exactement qu’il eût fallu. Pour garder la Convention, empêcher les massacres, prévenir les pillages, pourquoi appeler des riches ? Il fallait des Français quelconques ; ou, si l’on voulait absolument choisir, il fallait choisir des pauvres et faire appel à l’honneur.

Nous analyserons plus tard l’élément aristocratique qui se trouvait dans la Gironde, et l’élément légiste, et l’élément municipal, le patriciat nobiliaire ou mercantile des villes du Midi. Notons ici seulement l’erreur qui lui troubla la vue, la fit incliner peu à peu en ce sens : elle crut voir la propriété en péril. Malgré de grands désordres accidentels, il n’y avait rien à craindre ; au contraire, la propriété, communiquée à tous, prenait une base plus ferme (parce qu’elle était plus large) qu’elle ne l’eut jamais. Sous l’influence de cette erreur, la Gironde appela au secours contre la dictature, contre les lois agraires que le dictateur aurait pu porter, les riches et les gens aisés ; elle se fia aux intérêts mobiles et variables qui, le lendemain, pouvaient trouver leur compte à ramener le roi ; en sorte que, pour repousser la royauté révolutionnaire, elle s’appuyait sur une classe qui, d’une pente infaillible, inclinait à la royauté.

Barbaroux, dans son étourderie provençale, mettait tout ceci en lumière. Il dit contre les siens, le 25 septembre, plus que n’auraient espéré leurs plus cruels ennemis. Il avait montré à ceux-ci la place vulnérable où ils pouvaient le mieux frapper.

Il semble avoir dicté à Robespierre le programme du nouveau journal que celui-ci fit paraître peu de jours après (Lettres à ses commettants, à tous les Français). Il y disait : « Ce n’est point assez d’avoir renversé le trône ; ce qui nous importe, c’est d’élever sur ses débris la sainte égalité… Le règne de l’égalité commence. » Pensée juste, vraie, qu’il développait avec noblesse et grandeur. Il était moins heureux quant aux moyens d’établir cette égalité : « Comment l’obtenir ? En protégeant le faible contre le fort. Or, ce qu’il y a de plus fort dans l’État, c’est le gouvernement… » Il en concluait que le grand objet des lois constitutives est de lutter contre le gouvernement ; conclusion triviale et qui n’en est pas moins fausse, qui ferait de l’État un simple combat, une chose exclusivement polémique et négative, sans positif et sans substance, sans féconde vitalité.

Ce serait revenir par un autre chemin aux pauvretés de la politique anglaise, qui réduit tout à une certaine idée d’opposition et de garantie.

C’est ainsi que la Gironde, après avoir été, spécialement au printemps de 1792, le vrai parti national, le parti de l’égalité, abandonna ce rôle, le laissa prendre à ses ennemis, à la Montagne, aux Jacobins.

L’incapacité de ce parti se révélait tous les jours par le singulier contraste de sa position dominante et de sa complète impuissance. Il avait la majorité au ministère et dans la Convention ; il venait d’en nommer le président, les secrétaires. Dans l’administration, il donnait toutes les places. Il dominait la presse, tenait la plupart des journaux. Il semblait avoir ainsi les deux armes les plus fortes, l’autorité, la publicité. Il avait tout et il n’avait rien. Il n’avait nulle prise sérieuse ; il avait la main sur le pouvoir et ne pouvait le serrer. Il devenait nul dans les clubs ; pourquoi ? Des clubs girondins auraient été insuffisants contre la conspiration ecclésiastique et royaliste qui éclatait dans l’Ouest et qui menaçait partout. Le même parti, toujours dissertant et délibérant, lié par la légalité, s’était trouvé inhabile à saisir le fil de la grande police politique. Danton le leur mit dans les mains, comme on va voir tout à l’heure, et, les trouvant incapables, fut obligé de le prendre, de s’entourer d’hommes quelconques et d’agir à part.

Ils n’avaient pas su prendre le pouvoir et ils ne pardonnaient pas à Danton de l’avoir et de le garder. Ils s’acharnèrent à lui, s’attaquèrent imprudemment à l’homme qui représentait éminemment le génie révolutionnaire, le génie de l’action, celui du salut public, essayèrent de le perdre. Cette entreprise difficile, impossible, était-elle désintéressée, inspirée d’un pur et irréprochable zèle de justice ? On pourrait en douter. Danton était leur vrai rival d’éloquence comme d’influence. Seul, dans la grande crise, il semblait n’avoir point désespéré du salut de la patrie. M. et Madame Roland, justement en proportion de leur grand courage, étaient mortifiés de n’avoir pas égalé l’audace de Danton au jour du péril, d’avoir été neutralisés, de n’avoir pu rien faire. C’était un malheur pour eux, pour la Gironde, il fallait s’en consoler. Et il fallait savoir aussi que sur l’homme qui fut plus heureux, qui resta debout dans l’abattement universel, il resterait toujours un sceau de gloire, de génie, de courage, que rien n’effacerait jamais. La France, quoi qu’il arrivât, n’abandonnerait pas l’héroïque gardien de sa fortune en péril, dans son plus terrible jour.

Danton avait dit le 21 septembre : « Dépouillons l’exagération… Consacrons la propriété. » Et le 25 il avait expressément désavoué Marat.

Il ne pouvait aller plus loin sans perdre la grande position où il pouvait le mieux servir, sauver la République, sa position d’avant-garde, son rôle de chef des violents. Il était trop heureux qu’il se trouvât un homme d’un si grand esprit pour remplir ce rôle, un homme qui, sous la violence des paroles et la gesticulation menaçante, gardât une tête politique prête à accueillir toute chose raisonnable. Il n’était nullement ennemi des Girondins et ne voulait point la guerre avec eux. Dès son premier discours, on l’a vu, il essaya de les ramener. C’était une occasion précieuse d’éloigner Danton de Robespierre. Un parti hors des partis se serait créé dans la Convention, non le parti des faibles et des impuissants, comme était le centre, mais celui des forts, celui du génie, en tête les deux hommes qui restèrent indépendants des leurs mêmes, Danton et Vergniaud. Joignez-y Cambon, Carnot et autres hommes spéciaux qui, par eux-mêmes, étaient des forces, qui ne voulaient point s’enrégimenter, qui n’allaient point aux Jacobins. Condorcet, Barère, bien d’autres, auraient pu s’en rapprocher, beaucoup d’hommes impartiaux, qui n’aimaient ni la Gironde ni la Montagne, qui les suivirent malgré eux, mais qui auraient voulu ne suivre de parti que la France, la Révolution, dégagée de ses mauvais alliages. J’entends par ce dernier mot l’esprit formaliste et disputeur des uns, le pharisaïsme des autres ou leur aveugle furie, les haines envenimées de tous.

Il fallait, à tout prix, accepter, adopter Danton. Il avançait d’un pas, il fallait en faire deux vers lui. Il désavouait Marat, cela suffisait. Pour tout le reste, qu’il lui convînt ou non de couvrir de son grand nom la Commune de Paris, il fallait fermer les yeux. Se proclamât-il coupable, il fallait ne pas l’en croire, passer outre, le laisser être ou paraître ce que sa nature et sa politique demandaient qu’il fût, le violent des violents ; ne pas exiger follement qu’il cessât d’être Danton, mais demander qu’il le fût tout à fait, qu’il mêlât sa générosité d’homme et sa magnanimité à sa violence de parti.

Les Girondins n’eurent point cette pénétration, ni ces ménagements justes et politiques. Il eut beau avancer vers eux, ils se défièrent de lui. Pour se faire croire, il eût fallu qu’il se compromît, se perdît du côté de la Montagne, désarmât, devînt inutile.

Longtemps après, un jeune représentant de la gauche insistant auprès de lui, lui disant qu’il y aurait moyen de ramener le côté droit, Danton lui dit d’un air sombre : « Ils n’ont pas de confiance. » — Et le jeune homme, insistant, n’en tira pas autre chose : « Non, répéta Danton, ils n’ont pas de confiance. »

Tragique réponse et trop vraie !… Elle contient à elle seule l’histoire de la Convention, sa funèbre destinée, et celle-ci à son tour contient en puissance la triste iliade de tous nos malheurs, la liberté compromise, et pour longtemps, tant d’arguments terribles que la Révolution a fournis contre elle-même. Tout fut dans ce fatal divorce : « Ils n’ont pas de confiance. » Je n’ai pu tracer ces sombres paroles, sans que tous les maux de la patrie ne revinssent à mon souvenir et ne me rentrassent au cœur, amassés d’un même flot…

Accueilli dans la Convention de regards hostiles et de mots amers, harcelé par les journaux, Danton fit la guerre malgré lui. Chassé, poussé, acculé, le sanglier riposta par d’obliques coups de défense qui donnaient la mort. Le premier coup qu’il rendit, ce fut au 29 septembre, lorsque Roland, nommé député, se démettait du ministère et qu’on proposait de l’inviter à rester ministre. Danton lança un coup de dent. Il dit avec une jovialité violente et grossière qui n’avait que plus d’effet : « Personne ne rend plus justice que moi à Roland ; mais je vous dirai, si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à Madame Roland ; car tout le monde sait que Roland n’était pas seul dans son ministère. Moi, j’étais seul dans le mien… (Murmures.) Puisqu’il s’agit de dire hautement sa pensée, je rappellerai, moi, qu’il fut un moment où la confiance fut tellement abattue qu’il n’y avait plus de ministres, et que Roland lui-même eut l’idée de sortir de Paris. »

Danton ne pouvait porter aux Girondins un coup plus sensible. Il avait, tout en riant ou faisant semblant de rire, mis la main sur le saint des saints, touché à Madame Roland ! C’était la singularité du parti d’avoir pour chef une femme ! Il était dur, mais habile, de le constater nettement.

À ce parti qui lui disait : « Vous êtes un homme de sang », — il répliquait : « Qu’êtes-vous ? Vous êtes une femme… et vous avez voulu fuir. »

Les Girondins, dans ce puritanisme honorable, jaloux de l’honneur de la France, n’étaient pas très conséquents. C’étaient eux qui, la même année, le 19 mars 1792, avaient obtenu de l’Assemblée législative l’amnistie de la terrible affaire d’Avignon, qu’on a justement appelée le 2 septembre du Midi. Leurs amis de Marseille, Barbaroux, Rebecqui, étaient les protecteurs de Duprat et de Mainvielle. Rebecqui les ramena triomphants dans Avignon, et, dans leur reconnaissance, ils firent nommer Barbaroux membre de la Convention. Jean Duprat, élu aussi, Mainvielle, nommé suppléant, siégèrent au sein de la Gironde. Il n’était nullement sûr que Danton eût fait septembre ; mais il était certain que Mainvielle, autant et plus que personne, avait fait la Glacière. Pourquoi les Girondins avaient-ils amnistié les hommes de la Glacière ? Parce que les royalistes auraient tiré trop d’avantages de cette lutte intérieure des amis de la Révolution. Le même motif devait les obliger, dans une crise bien plus dangereuse, à ajourner les poursuites de septembre, à limiter et circonscrire ces poursuites, à n’y pas comprendre surtout un homme qui était leur rival d’éloquence et d’influence, un homme en qui était au plus haut degré le génie de l’action, et qu’on ne pouvait perdre sans compromettre les destinées de la Révolution et risquer de perdre la France.

Le mot de Danton sur Roland et Madame Roland porta au comble l’aigreur de ses ennemis. Les Girondins n’avaient pas insisté près de l’Assemblée pour qu’elle invitât Roland à rester au ministère ; et, dans la réalité, il y avait pour lui avantage à n’y pas rester en titre, à y mettre quelqu’un du parti, par qui il aurait administré de même, sans être aussi exposé aux coups de la presse. Le mot de Danton changea tout ; les Roland, mis en demeure sur l’article du courage, décidèrent de rester, quoi qu’il arrivât. À cette Assemblée, qui ne lui demandait plus de garder le ministère, Roland écrivit : « Je reste. »

Cette pièce, écrite par Madame Roland et de sa plus vive plume, était sur le ton courageux, mais trop ému de celui qui se décide par l’irritation du défi. Le débat de la Convention et ses intentions manifestes, disait Roland, ne permettaient pas d’hésiter… « Elle m’ouvre la carrière, je m’y lance avec fierté… Je reste parce qu’il y a des dangers… Je renonce au repos que j’ai pu mériter et qui serait doux à ma vieillesse ; j’achève le sacrifice, je me consacre tout entier et me dévoue jusqu’à la mort. »

Roland niait qu’on eût jamais voulu fuir, avouant qu’on avait seulement avisé « si, l’ennemi approchant, la sortie de l’Assemblée, du Trésor, du roi, du pouvoir exécutif, ne serait pas une mesure de salut. » Mais le pouvoir exécutif, le ministère, c’était Roland même ; cette sortie avait bien quelque rapport à la fuite.

Il décrivait ensuite, dans un langage admirable, l’aveugle violence du parti de la Terreur, faisait le portrait de son chef, « d’un individu supérieur, par sa force et ses talents, à cette horde insensée, qui la faisait servir à ses desseins ambitieux… Telle fut la marche des usurpateurs, de Sylla, de Rienzi… » Il n’ajoutait pas ce que chacun pouvait suppléer sans peine : la marche aussi de Danton.

Un petit mot, mais aigre, se remarquait vers la fin de la lettre : « Je me défie du civisme de quiconque manque de moralité. » C’était annoncer assez le terrain nouveau sur lequel la Gironde allait poursuivre celui qu’elle haïssait. Elle voulait une chose impolitique, impossible, non seulement perdre Danton, mais l’avilir. On n’avilit pas aisément une grande force ; si on la montre criminelle, sans avoir contre elle de preuve accablante, on risque (telle est la partialité du genre humain pour la force) de n’avoir rien fait autre chose que réhabiliter le crime.

L’effort des Girondins était d’envelopper Danton dans le triste procès d’argent que l’on faisait à la Commune, d’exiger de lui, comme d’elle, des comptes réguliers de tout ce qui s’était fait et dépensé dans le trouble de la grande crise. Pendant les mois de septembre et d’octobre, tous les jours sans interruption, les hommes de la Commune étaient sommés de donner leurs comptes, et ils ne pouvaient le faire. Il y avait eu, très probablement, des sommes mal employées ou soustraites. Mais, n’y eût-il eu aucun vol, dans les temps d’agitation excessive et de désordre qui s’étaient écoulés, la comptabilité avait été difficile ou impossible. Ce n’étaient pas seulement les ennemis politiques de la Commune qui la poursuivaient ainsi. L’âpre et austère Cambon, inflexible défenseur de la fortune publique, dénonçait chaque jour ces délais suspects. Cette Commune du 10 août, qui avait perdu des membres et s’en était refait d’autres, corps variable, monstrueux, tyrannique, semblait décidée à deux choses : refuser ses comptes, refuser qu’on la renouvelât elle-même par des élections régulières.

L’odieux de cette conduite s’étendait aux amis de la Commune, à son défenseur Danton. Lui aussi ne voulait pas ou ne pouvait rendre ses comptes. Il était convenu entre les ministres que, pour les dépenses secrètes, ils se les expliqueraient les uns aux autres et se rendraient compte mutuellement. C’est ce que Danton allégua, dans la Convention, quand on le pressa sur ce point. Mais Roland, impitoyable dans ce moment décisif, déclara que non seulement nul compte de ce genre ne lui était connu, mais qu’il en avait inutilement cherché les traces sur les registres du conseil.

Danton donna une explication fort spécieuse. Il avoua qu’il n’avait point de quittances régulières, mais qu’au moment du péril l’Assemblée lui avait dit : « Allez, n’épargnez rien, prodiguez l’argent. — Il est telle dépense, dit-il encore, qu’on ne peut trop expliquer, telle mission révolutionnaire qui demande de grands sacrifices, tel émissaire qu’il serait injuste et impolitique de faire connaître… »

Cette réponse parut à la Gironde une défaite, et pourtant elle était sérieuse. Ce qui était mystère alors est dans la lumière aujourd’hui. Danton, en réalité, tenait dans la main toutes les grandes affaires secrètes qui intéressaient le salut de la France, ces affaires de diplomatie et de police où un homme politique est obligé de jeter l’argent et ne peut compter.

Et pourquoi étaient-elles dans la main, dans la tête du seul Danton ? Parce que la Gironde, après comme avant le 10 août, s’était trouvée absolument impropre à ces choses. Elle était propre à la presse, aux discours, et rien de plus. Au moment difficile, unique, où il fallait agir ou périr, où une minute pouvait perdre tout, elle tergiversa et délibéra. Danton prit le gouvernail.

La première affaire où Danton fut, sans nul doute, forcé de prodiguer l’argent, ce fut l’immense conspiration royaliste de Bretagne et du Midi. Un hasard heureux la lui révéla avant le 10 août.

Il était aimé de beaucoup d’individus de toutes sortes, comme bon enfant, bon vivant, facile et pourtant très sûr, quand on se confiait à lui. En juillet, un jeune médecin de Bretagne, nommé Latouche, vient le trouver et le prie de recevoir un grand secret qui lui pèse. Un certain La Rouërie, qu’il avait guéri d’une maladie, lui a fait passer à Paris une masse de faux assignats pour les convertir en or, et, pour rapporter cet or, a envoyé son neveu. Ce neveu, un étourdi, a cru Latouche affilié à la grande conspiration, lui en a dit tous les détails, lui en a révélé l’immense étendue. Le médecin n’est pas un traître, mais enfin il voit un abîme qui se creuse sous la France ; il n’a pu ni taire cet affreux secret, ni le dénoncer. Danton, sans perdre une minute, court au comité de sûreté générale : c’était en juillet, c’était sous la Législative ; ce comité était composé de Girondins. Ils sont effrayés, mais que faire ? La légalité les arrête. Comment sur un on dit arrêter tant de personnes ? Ils ne peuvent rien et ne feront rien.

Danton, sans se décourager, va retrouver le médecin, lui montre, lui prouve qu’il a dans les mains le salut de la patrie, qu’il doit creuser le complot, le mieux connaître, obtenir des preuves. Pour cela, que faire ? Aller en Bretagne, retrouver La Rouërie qui le croit son ami, qui a confiance en lui, tirer ces preuves de lui, le trahir, le perdre… et, le perdant, sauver la France !

Ceci après le 10 août. On attendait l’invasion prussienne et l’on pensait qu’en même temps une flotte anglaise, amenant à Saint-Malo les émigrés de Jersey, donnerait aux associés bretons de La Rouërie une force morale incalculable. Ceux-ci se croyaient si sûrs de leur affaire qu’ils avaient fixé le jour où ils entreraient dans Paris, en même temps que les Prussiens. Les Bretons, c’était leur compte, entraient par les Champs-Élysées, les Prussiens par les portes Saint-Martin et Saint-Denis.

Quels arguments Danton employa-t-il près du médecin ? L’argent ? L’éloquence ? Probablement l’un et l’autre. Danton était alors ministre de la justice. Il parla de l’affaire aux autres ministres ; mais bientôt, voyant leur lenteur, leur indécision, il ne dit plus rien, passa outre, prenant en ceci, comme en tout, l’initiative des mesures de salut qu’imposait la nécessité.

La honteuse et périlleuse commission qu’il donna au médecin, ce fut d’aller dire à son ami, à son malade, La Rouërie, que Danton était royaliste ; que, las des excès de la populace, il voulait le rétablissement de l’Ancien-Régime ; que lui, Latouche, avait reçu de Danton l’autorisation d’éloigner les troupes de la Bretagne. Et, en effet, dans l’attente de l’invasion prussienne, on les faisait filer vers l’Est. La Rouërie y fut trompé, il crut Latouche, attendit, et un matin il reçut le coup de foudre de Valmy. Plus d’espoir, la grande armée prussienne était en pleine retraite. Désolé, découragé, il voulait tout laisser là et passer en Angleterre. Un conseil secret des chefs de l’association fut tenu dans un château de Bretagne. L’un des chefs était une de ces belles amazones, intrépides et romanesques, qui ont fait le charme fatal de la guerre civile, qui, d’aventure en aventure, se donnant pour prix aux plus fous, allaient enflammant la flamme, mais qui, en revanche, par leur étourderie, ont souvent à leur insu bien servi la République. Celle-ci, Thérèse de Moelen, fit honte à La Rouërie de son découragement, le décida à persister ; il fut réglé, d’après ses sages conseils, qu’il n’irait point en Angleterre, mais qu’on chargerait d’y aller justement cet homme suspect, ce Latouche, qui arrivait de Paris et qui s’avouait l’ami de Danton. La conspiration royaliste prit pour son agent auprès de Calonne, auprès des Anglais, l’agent de la République, et par lui la bonne fortune de la France mit entre les mains de Danton tous les projets des princes, les indications des plus dangereuses relations qu’ils avaient ici.

Un autre Latouche, un aventurier royaliste, Laligant-Morillon, livrait à ce même moment les secrets de Coblentz, les rapports des émigrés avec les royalistes du Midi. On l’y envoya lui-même ; il surprit, saisit, mit dans la main du gouvernement une association immense dont les ramifications s’étendaient sur quatre-vingts lieues de pays. Déjà on avait nommé pour les princes un gouverneur du Languedoc et des Cévennes, qui s’était établi dans le château de Jalès. Il y fut surpris, massacré.

Ces actes secrets de salut public furent directement accomplis par Danton, comme ministre, ou sous sa puissante influence, lorsqu’il fit déléguer le ministère à un autre. Lui seul, des hommes du temps, avait les qualités requises pour ces choses, la dextérité et la brûlante énergie ; lui seul, qu’on l’en loue, qu’on l’en blâme, eut la force de séduction rapide, infaillible, pour créer des intelligences dans le parti ennemi, pour amener à la trahison des hommes qui autrement n’auraient point trahi. Ni Latouche ni Morillon n’étaient de la classe ordinaire des traîtres et des espions ; Latouche était patriote, Morillon était humain. Il fallait pour les entraîner le tourbillon magnétique dans lequel ce génie puissant (la Révolution incarnée) emportait alors tout le monde, les amis, les ennemis. Il donnait sans marchander, il comblait les hommes et les étouffait dans l’or ; mais c’était là encore sa moindre séduction, il prodiguait surtout son éloquence invincible, sa parole magnanime, disant à l’un : « Sauve la France ! » à l’autre : « Abrège la lutte, tranche le nœud de la guerre civile. » Et les plus rebelles à l’or, aux paroles, il mettait sa main dans la leur, et ils ne résistaient plus ; une force inconnue les arrachait à eux-mêmes ; leur passé, leur avenir, leur honneur et leurs scrupules, tout disparaissait en présence de l’amitié de Danton.

Ce grand et terrible serviteur de la Révolution, qui se chargeait de la sauver, n’importe comment, qui faisait partout ses œuvres secrètes, n’avait ni le goût ni le temps de choisir des hommes purs pour de telles commissions. Il prenait les plus ardents, il prenait les moins scrupuleux, les gens d’exécution rapide, qui marchaient les yeux fermés. Tels se livraient d’autant plus qu’étant déjà plus souillés par septembre ou autrement, ils n’avaient d’espoir de salut que dans la victoire de la liberté. Il se donnait à Danton beaucoup de ces gens-là, que la nature n’avait pas faits pour le crime, et qui, un moment, avaient suivi l’affreux vertige du sang, avaient un besoin secret de se réhabiliter par le dévouement et le sacrifice. Pourvu qu’on ne leur parlât jamais de ces jours néfastes, qu’on ne leur montrât pas sans cesse la tache qui leur restait aux mains, ils n’auraient pas mieux demandé que de mourir pour la France. Danton les accueillait sans difficultés, s’en servait et les lançait. Des hommes moins compromis auraient hésité davantage. Enfin, que ceux-ci fussent bons ou mauvais, le plus sûr, c’est que Danton bien souvent n’en avait pas d’autres. Un jour, quelqu’un lui reprochant d’envoyer de pareils agents : « Eh ! que voulez-vous que j’envoie ? répliqua-t-il violemment, serait-ce des demoiselles ? »

C’est par des moyens analogues et de tels agents que Danton négocia la grande et délicate affaire de l’évacuation du territoire. Rien n’indique qu’il ait acheté la retraite des Prussiens. Il est pourtant très probable que les agents inférieurs qui se mêlèrent de l’affaire ne le firent point gratuitement. Ceux que Danton employa, Westermann, Fabre d’Églantine, dont nous parlerons plus tard, étaient des hommes de plaisir, de dépense, et qui, par là, étaient portés à se faire part en toute affaire où l’argent jouait un rôle.

L’association bretonne avait été paralysée par l’idée que Danton était pour elle, par l’espoir qu’il agirait pour elle. Et, de même, les Prussiens se plurent à croire qu’ayant en tête deux hommes douteux et prêts à tourner, Dumouriez, Danton, ils n’avaient que faire d’insister dans cette dangereuse lutte contre tout un peuple en armes.

Mais autant l’affaire de Bretagne était obscure et secrète, autant celle de Champagne était observée de tous. La difficulté, le danger était extrême, à communiquer avec l’ennemi, pour le faire partir sans combat. La ruse était antipathique à l’orgueil national, porté au comble par le succès inespéré de Valmy. La France voulait se battre. La presse était toute guerrière ; Paris, revenu brusquement de l’effroyable panique qui causa le 2 septembre, avait passé, sans transition, à l’état contraire. Les clubs ne respiraient plus que guerre et combat ; ils se demandaient pourquoi le roi de Prusse n’était pas encore ici, lié, garrotté. « Il y a quelque chose là-dessous… Dumouriez trahit », etc.

Dans la réalité, les Prussiens n’avaient rien perdu, n’étaient nullement entamés, ne se retiraient même point. Ils restèrent immobiles pendant douze jours après la bataille. Ils avaient reçu des vivres et n’éprouvaient aucun besoin de partir. L’honneur engagé du roi de Prusse, son orgueil cruellement mortifié, l’attachaient et l’enracinaient, ce semble, dans la terre de France. Deux généraux illustres de notre ancienne monarchie, les ducs de Broglie et de Castries, ne bougeaient de son conseil, persistaient à affirmer la facilité de l’expédition, la supériorité réelle de son armée, la probabilité infinie de vaincre, lorsqu’à de simples milices on opposait des soldats.

Le roi de Prusse était fort troublé, fort partagé. Dans son camp, dans sa tente, il y avait une guerre ; elle existait dans son cœur même.

L’affaire de l’invasion y était fort secondaire, en comparaison d’une autre qui le tourmentait beaucoup, une intrigue de cour, un changement de favoris. Ceux-ci étaient de deux sortes, les uns partisans de la guerre, poussés, payés peut-être par la Russie et l’Autriche, qui avaient lancé le roi dans sa croisade étourdie. Les pacifiques se disaient le vrai parti prussien ; ils étaient d’intelligence avec la maîtresse du roi, la comtesse de Lichtenau ; ils lui apportaient ses lettres, des lettres trempées de larmes. Elle s’était avancée jusqu’aux eaux de Spa, et là, plaintive, dolente, elle rappelait son royal amant ; elle craignait les boulets français, elle craignait non moins les Françaises ; le cœur du roi était mobile, il y avait à parier que, s’il avançait en France, le conquérant serait conquis.

Le mauvais succès de Valmy fut un triomphe pour les conseillers pacifiques du roi de Prusse. Brunswick se joignit à eux. Ils rappelèrent au roi qu’ils l’avaient toujours averti de la difficulté des choses, lui prouvèrent respectueusement qu’il faisait un métier de dupe, en travaillant pour l’Autriche, qui, dans une telle affaire, toute personnelle pour elle, l’assistait si peu, si mal. Les émigrés l’avaient trompé ; il leur devait peu d’égards. — « Oui, mais la cause des rois, la liberté de Louis XVI ? N’était-ce pas là une affaire d’honneur, que le roi, sans la dernière honte, ne pouvait abandonner ? »

Le roi de Prusse avait près de lui deux Français, Lombard, son secrétaire, et le général Heymann, qui tout récemment venait d’émigrer et de se faire Prussien. Ils ne furent point embarrassés de l’objection ; ils se firent fort de sauver l’honneur du roi, en obtenant que Louis XVI recouvrât et sa liberté et sa royauté constitutionnelle. Lombard demanda seulement au roi la permission de se faire prendre par les Français, pour négocier avec eux. Dumouriez, à qui il se fit conduire, lui dit que, si c’était le salut de Louis XVI qui intéressait le roi, il ferait sagement de se retirer ; il ne pouvait avancer sans faire massacrer Louis XVI. Pour mieux convaincre les Prussiens, il leur envoya, avec Lombard, l’homme de Danton, Westermann, qui devait traiter directement avec l’émigré, le Franco-Prussien Heymann, sous prétexte de conclure un échange de prisonniers.

Brunswick apprit dans ces pourparlers que l’Assemblée législative s’était violemment déclarée, dès le 4 septembre, contre toute idée d’un roi étranger ; qu’un député ayant dit qu’on voulait faire roi Brunswick ou le duc d’York, l’Assemblée avait juré qu’il n’y aurait plus de roi ; que les Jacobins, pour perdre Brissot, lui reprochaient, comme un crime digne de mort, d’appeler Brunswick. Celui-ci fut bien étonné. Il n’y avait pas six mois que quelques-uns de nos Feuillants avaient eu l’idée bizarre de lui donner la royauté. Il avait sagement refusé. Toutefois il conservait de l’étrange proposition un regret, un rêve. Ce prince, comme tant d’Allemands, était client de l’Angleterre autant que de la Prusse ; il avait épousé une sœur de la reine d’Angleterre ; il était Anglo-Allemand. L’Angleterre aurait eu grandement intérêt à favoriser la candidature de son protégé. Une des raisons les plus fortes qu’avait celui-ci de ne point se battre, c’est qu’il attendait la réponse que ferait l’Angleterre à la Prusse ; il voulait avoir avant tout le mot d’ordre des Anglais : si ceux-ci consentaient à se liguer avec la Prusse, Brunswick voulait bien se battre, mais nullement contre le vœu des Anglais ses maîtres. Donc il attendait.

Cependant Dumouriez avait envoyé en hâte Westermann à Paris pour avoir le mot de Danton, du conseil exécutif, pour disposer l’opinion, avertir la presse, empêcher que cette grande et délicate affaire ne fût gâtée, troublée par la pétulance des journalistes et des clubs. Rien n’était plus difficile. Il fallait, au plus vif essor de l’enthousiasme, en plein fanatisme, faire accepter cette chose froide et sage, froidement pratique : Qu’on ne devait point tenter la fortune, qu’on avait assez réussi, qu’il fallait s’arrêter là, qu’il y aurait grande victoire à ne pas combattre, à amuser, éconduire l’ennemi, à le montrer à l’Europe abandonnant Louis XVI et l’émigration, et l’abandonnant sans y être forcé par une défaite, l’abandonnant librement, volontairement, donnant au monde l’exemple de traiter avec la jeune République, avec un gouvernement qui, à parler sérieusement, était à peine né encore.

C’est ce que Danton dit au conseil des ministres ; ceux-ci le virent, avec surprise, ôter le masque du violent, du furieux, du déclamateur, et montrer le politique. Le difficile n’était pas de convaincre les ministres, mais bien plus de contenir l’opinion républicaine, d’en faire taire du moins, d’en adoucir les meneurs. C’était là le tour de force. Et Danton l’exécuta.

Dumouriez reçut deux lettres à la fois, une du conseil des ministres, ostensible et fière : La République ne traite point tant que l’ennemi n’a pas évacué le territoire. — L’autre était du seul Danton ; il interprétait la première, ne repoussait nullement l’idée de négociation et avertissait Dumouriez que trois commissaires de la Convention, Prieur de la Marne (un Jacobin), Carra, Sillery (deux Girondins), partaient pour s’entendre avec lui sur la convention préalable qu’on pourrait conclure.

On put craindre que ce message pacifique ne servît à rien. La nouvelle de l’abolition de la royauté avait fait retomber le roi de Prusse dans le plus sombre accès d’humeur noire et de colère. Il voulait combattre, et, malgré Brunswick, il en donna l’ordre pour le 29 septembre. Brunswick le dit aux émigrés, qui sautèrent de joie. Le 28, pour soulager un peu la passion du roi, il lança un manifeste plein d’injures et de menaces. Dumouriez rompit l’armistice, exprimant pourtant le regret de ne pouvoir user de l’autorisation qu’il recevait de traiter… Le 29, la colère du roi, évaporée en paroles, éprouva moins le besoin des actes. Pour bataille, il y eut un conseil, et Brunswick produisit les lettres de l’Angleterre et de la Hollande, qui refusaient d’entrer dans la coalition et de se joindre à la Prusse. Ce qui n’influait guère moins, c’est qu’un lieutenant de Dumouriez avait révélé, très confidentiellement, à l’un des généraux prussiens, que Custine marchait sur le Rhin. Il allait trouver toute la frontière de Prusse dégarnie ; il n’aurait pas rencontré un soldat entre Mayence et Coblentz. Qui l’empêchait de prendre cette importante forteresse ? Le retour du roi de Prusse eût été fort compromis.

Ce prince, fort en colère et ne pouvant faire tomber sa colère sur l’ennemi, la tourna vers ses amis. Il tomba sur les émigrés, leur dit les choses les plus dures ; il fit plus, il ne stipula rien en leur faveur, pas même pour couvrir leur retraite ; il se contenta de traiter pour lui, les abandonna. Ils eurent bien de la peine à se tirer d’affaire, firent des pertes graves, suivant, comme ils pouvaient, les flancs de la grande armée prussienne, qui ne les protégeait plus.

Le roi de Prusse s’inquiéta encore moins des Autrichiens. Brunswick le fit entendre assez. Dans une entrevue avec Kellermann, où celui-ci le priait de s’expliquer sur les conditions mutuelles de l’arrangement : « Rien de plus simple, dit Brunswick, nous nous en retournerons chacun chez nous, comme les gens de la noce. — D’accord, répliqua le Français ; mais les frais, qui les payera ? En vérité, l’empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les Pays-Bas pour indemniser la France ? » — À quoi Brunswick répondit froidement : « Qu’on n’avait qu’à envoyer des plénipotentiaires ; que les Prussiens voulaient la paix, et qu’en attendant ils se tiendraient à Luxembourg ou peut-être aux Pays-Bas. » Il faisait très bien entendre qu’il ne les défendrait point.

Le roi, laissant là ses amis, ne s’inquiéta que du roi, du seul Louis XVI, et encore de sa personne seulement, de l’homme, et non du monarque. Il demanda comment il était traité au Temple. Danton recueillit avec soin, fit porter par Westermann tous les arrêtés de la Commune qui pouvaient faire croire que le captif était entouré de quelques bons traitements. Si l’on en croit les Prussiens, intéressés, il est vrai, à couvrir un peu l’honneur de leur roi, il ne se serait retiré que sur la parole que lui auraient donnée Danton et Dumouriez de sauver à tout prix la tête de Louis XVI.

Le 29 septembre, l’armée prussienne commença à rétrograder et fit une lieue ; une lieue encore le 30, et autant les jours suivants. Plusieurs fois, les nôtres, mal instruits de l’arrangement, inquiétaient les Prussiens ou les devançaient. Les commissaires de la Convention les rappelaient en arrière. Ils reçurent paisiblement Verdun, puis Longwy. L’ennemi repassa la frontière et doubla le pas vers Coblentz, au bruit des pas de Custine.

Déjà une partie de l’armée française avait tourné de l’Est au Nord et, malgré la saison, s’acheminait vers la Belgique. Le 12 octobre, Dumouriez, libre enfin, court à Paris, sous prétexte de préparer l’invasion, de faire accepter ses plans, en réalité pour voir de près la situation, tâter les partis et savoir d’où vient le vent. Il y trouva tout le monde plus attentif à ses projets, plus éclairé peut-être sur ses intentions qu’il ne l’eût voulu lui-même. Il alla voir Madame Roland dans ce même hôtel du ministère de l’intérieur dont il avait, peu de mois auparavant, fait sortir Roland, destitué par Louis XVI. Il lui présenta un joli bouquet pour obtenir grâce : et elle le reçut bien, le complimenta ; mais elle lui dit en même temps, avec une franchise toute romaine, qu’on le jugeait royaliste ; que plus il avait de talent, plus il était dangereux ; que la République se garderait bien de lui subordonner les autres généraux, que tous seraient indépendants. Cette défiance était naturelle. Dumouriez, présenté à la Convention, avait éludé dans son discours ce qu’on attendait curieusement de lui, le serment de fidélité à la République. Il avait dit avec une légèreté hardie qui n’imposa à personne : « Je ne vous ferai point de nouveaux serments ; je me montrerai digne de commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le peuple souverain va se faire par votre organe. »

Le soir, il fut reçu aux Jacobins avec une extrême froideur. Dans un discours spirituel, Collot d’Herbois lui reprocha « d’avoir reconduit le roi de Prusse avec trop de politesse ». Danton même, qui semblait ne faire qu’un avec Dumouriez et qui tout autant que lui avait reconduit le roi de Prusse, fut obligé de suivre l’opinion de la société, qu’il avait voulu présider ce jour-là. Il lui dit : « Console-nous par des victoires sur l’Autriche de ne pas voir ici le despote de la Prusse. »

Quelque défiance qu’inspirât la pensée intérieure de Dumouriez, il eût été insensé, impossible d’éloigner, sur des soupçons, un général qui venait de rendre un si grand service. On ne marchande pas avec la victoire ; lui seul l’avait commencée et pouvait la continuer. Le péril n’était point passé ; la France n’était pas sauvée tant qu’elle n’avait pas pris une brillante offensive, vaincu l’ennemi chez lui, sur son territoire. Un seul homme avait réussi et semblait avoir une étoile, semblait heureux, cette première et dernière qualité qu’on demande aux généraux. Il fallait bien se fier à lui, faire croire à la plus intime union entre la Convention et le pouvoir exécutif, entre celui-ci et l’exécuteur des mesures militaires, effrayer l’Europe de cette unité en trois forces : le bras, la tête et l’épée.

Les défiances excessives contre l’ambition militaire, fort raisonnables sans doute pour une vieille révolution, lassée et blasée, le sont bien moins pour une révolution jeune, enthousiaste, qui prend son essor. Les hommes alors ne sont rien, les idées sont tout. On l’avait vu par La Fayette, qui avait, et dans l’armée, et dans la garde nationale, des racines qu’on eût crues bien fortes ; au jour où il voulut gourmander la Révolution, il se trouva seul. Dumouriez était tout neuf, comme général en chef ; si quelques régiments de ligne, quelques corps de cavalerie, lui tenaient personnellement, la masse immense de l’armée, renouvelée, augmentée chaque jour, ces torrents de volontaires qui de toutes parts venaient s’y jeter, ne connaissaient point Dumouriez ; leur dieu c’était la République, et ils n’en voulaient pas d’autre. Quel homme, à ce premier moment, aurait eu l’audace insensée de mettre sa personnalité misérable à côté de la Patrie, de monter sur l’autel ?… C’eût été à coups de fouet qu’on eût fait descendre un tel dieu.

Le danger contraire était plus à craindre. Avec l’universelle défiance qui régnait, ces continuelles paniques, ces cris de trahison lancés au hasard, on pouvait ôter toute force morale à l’homme qu’on employait, l’envoyer impuissant, désarmé, devant l’ennemi. Danton avait eu déjà bien de la peine à le soutenir. Par deux fois, Dumouriez, sans lui, périssait dans l’opinion ; d’abord quand il fut tourné aux fameuses Thermopyles dont il s’était dit le Léonidas, puis quand il négocia la retraite des Prussiens, causant, mangeant avec eux, envoyant des présents de café au roi de Prusse. Danton le couvrit dans ces deux moments ; toute la presse le ménagea, sauf Marat, qui, aboyant toujours avec ou sans cause, faisait moins d’impression.

Dès que Dumouriez fut ici, Danton ne le quitta plus, il le mena, l’entoura, l’enveloppa, se montra partout avec lui, aux Jacobins, aux théâtres, dans les fêtes de reconnaissance et d’amitié qu’on donna au général. Ces fêtes, la joie de tous pour la délivrance commune, les conquêtes inespérées de la Révolution à Nice, en Savoie, sur le Rhin, l’élan national pour l’invasion de la Belgique, l’attente émue de la victoire, semblaient transporter les cœurs dans la région supérieure où expirent les haines. C’était le moment ou jamais de se rapprocher. La Gironde fêtait Dumouriez, mais pouvait-elle le séparer de celui qui avait si énergiquement aidé, assuré son succès, le séparer de Danton ? Elle devait non pas amnistier, mais fêter non moins celui-ci.

Les deux hommes vraiment supérieurs, Danton, Dumouriez, comprenaient parfaitement que le salut de la France ne tenait pas seulement à une guerre heureuse au dehors, mais à la cessation des guerres intérieures, à la réconciliation de Danton et de la Gironde. Ils n’épargnèrent rien pour atteindre ce grand résultat. Danton connaissait très bien le caractère difficile des Girondins, leur amour-propre inquiet, la sévérité chagrine de Roland, la susceptibilité de Madame Roland, le vertueux et délicat orgueil qu’elle plaçait sur son mari, ne pardonnant pas à Danton le mot brutal qu’il avait dit pour rendre Roland ridicule. Danton, dans sa bonhomie audacieuse, voulut, sans négociation ni explication, briser tout d’abord la glace. Menant Dumouriez au théâtre, il entra non dans la même loge, mais dans celle d’à côté, d’où il parlait au général. Cette loge était celle même du ministre de l’intérieur, de Roland. Danton, comme ancien collègue, s’y établit familièrement avec deux femmes, très probablement sa mère et sa femme (qu’il aimait de passion). Si nous ne nous trompons dans cette conjecture, une telle démarche, faite en famille, était un gage de paix. On savait que personne n’avait été plus cruellement atteint que Mme Danton dans les fatales journées de septembre ; elle devint malade et mourut bientôt.

Il y avait à parier que les dames se rapprocheraient ; Madame Roland, si elle fût entrée dans la loge, se fut liée malgré elle, et elle eût été touchée. Au reste, que les Roland prissent bien ou mal la chose, elle pouvait avoir politiquement d’admirables résultats. Tous les journaux allaient dire qu’on avait vu, réunies dans une loge de six pieds carrés, la Montagne et la Gironde, qu’il n’y avait plus de partis, que toute discorde expirait. Cette seule apparence d’union aurait mieux servi la France que le gain d’une bataille.

Madame Roland vint, en effet, et elle fut indisposée tout d’abord ; on la retint à la porte, lui disant que la loge était occupée ; elle se la fit ouvrir et vit Danton à la place qu’elle eût prise, près du héros de la fête. Elle aimait peu Dumouriez, mais elle ne voulait pas moins, tout porte à le croire, le favoriser ce soir-là de son gracieux voisinage, le couronner de cette marque solennelle d’une sympathie austère ; elle se croyait digne de le remercier ainsi tacitement au nom de la France.

Elle avait pris pour venir le bras de Vergniaud, voulant siéger entre le grand orateur et le général, apparaissant comme alliance du génie et de la victoire et prenant hardiment sa part dans celle-ci pour le parti girondin.

Danton dérangea tout cela. Madame Roland ne se soucia pas de l’avoir près d’elle, entre elle et Dumouriez. En quoi elle fut injuste. Après Dumouriez, Danton était l’homme qui avait le plus contribué au succès. La Gironde y avait fait peu. Son ministre de la guerre, Servan, voulait, même après Valmy, qu’on se retirât vers Châlons, plan absolument contraire à celui qui réussit.

Quoi qu’il en soit, Madame Roland prit pour prétexte les femmes. Elle vit, dit-elle, « deux femmes de mauvaise tournure ». Et sans examiner si, malgré cette tournure, elles n’étaient point respectables, elle referma la loge sans entrer, et se retira.

Vergniaud ne partageait pas l’aigreur des Girondins pour Danton. Celle qu’il aimait et qu’il inspirait, la belle et bonne Mlle Candeille, fit une tentative touchante pour rapprocher les partis. L’occasion fut une fête qu’elle donna à Dumouriez. Danton et Vergniaud s’y trouvaient. Les artistes et les gens de lettres, mêlés aux hommes politiques de toute nuance, aidaient à les concilier, à leur faire oublier leurs haines, à les replacer un moment hors des factions sur le terrain de la paix, des sentiments affectueux et doux. C’était la France civilisée, en quelque sorte, qui, la veille de la Terreur, demandait grâce à la France politique, grâce pour celle-ci même qui allait s’exterminer. La plupart de ceux qui étaient là avaient bien peu encore à vivre, Vergniaud un an, Danton dix-huit mois à peine ; et le héros de la fête, Dumouriez, bien plus malheureux, allait (tombé tout à l’heure de la gloire dans l’infamie) perdre à jamais la France qu’il avait sauvée, rester spectateur lointain de nos plus glorieuses victoires et traîner trente ans d’exil.

Un voile heureux leur couvrait à tous leur destin. Tous, ignorants, imprévoyants, jouissaient de cette fête, puisant un doux rayon de paix dans les yeux de la jeune muse. La Gironde et la Montagne étaient confondues. Un événement troubla tout. Santerre, qui était de la fête, se trouvant un moment dans un salon près de la porte, rentre triste et tout changé. « Qu’avez-vous ? — Marat est là, qui demande le général… » Ce fut un coup de théâtre. Plusieurs disparurent et passèrent dans d’autres pièces. Plusieurs qui restaient pâlirent.

Il y avait plusieurs jours que Marat cherchait Dumouriez. Il s’était fait charger par les Jacobins de lui demander raison pour le châtiment que l’armée avait tiré d’un crime commis par des volontaires, disciples trop fidèles des doctrines de Marat. Nous expliquerons cette affaire dans le chapitre suivant.

La jaune figure entra, large et basse, entre deux longs Jacobins, plus hauts de toute la tête. Marat s’était arrangé pour produire un grand effet, prétendant faire subir une sorte d’interrogatoire au général vainqueur, devant ce cercle tremblant. Dumouriez ne lui donna pas cette satisfaction. Au premier mot, il le toisa avec mépris : « Ah ! c’est vous qui êtes Marat, dit-il ; je n’ai rien à vous dire. » Et il lui tourna le dos. Il s’expliqua ensuite tranquillement avec les deux Jacobins.

Le sang-froid de Dumouriez en rendit aux autres. Les militaires parlèrent durement au journaliste. Marat alla se plaindre et crier aux Jacobins. Il fut surtout irrité de la légèreté dérisoire avec laquelle la scène fut représentée dans les journaux de ses adversaires. « Nous pouvons leur pardonner d’avoir ri, ajoute-t-il méchamment, car nous les ferons pleurer. »

Marat parti, on essaya de continuer la fête. Mais les femmes restaient effrayées. Les hommes s’efforçaient de sourire pour les rassurer. Chacun trouvait cependant que son voisin était pâle et que tous étaient changés. Pourquoi ? L’événement était petit, en effet, pour donner tant d’émotion. La ridicule apparition n’était pas pour effrayer tous ces hommes, en qui réellement était la force de la France, aussi bien que sa lumière. Les menaces, les prédictions sinistres du sanguinaire astrologue, la mort même, quand elle eût été annoncée avec certitude, n’auraient pas troublé leur cœur. Ce qui les troublait, non sans cause, c’est qu’avec Marat ils avaient cru voir entrer dans cette salle l’irrémédiable discorde, le génie des factions qu’ils portaient en eux et qui un moment s’était éclipsé. Ils restèrent tristes, silencieux, et ils s’isolèrent. Le mélange amical cessa ; chacun, instinctivement, se rangea auprès des siens. Avant même de sortir, on retrouva les partis.

Dumouriez ne voulait point quitter Paris sans faire un dernier effort pour la conciliation. Il réunit, dit-on, à sa table Danton et les Girondins. Il mena Danton chez eux, et, les forçant ainsi à rompre le pain ensemble, il crut les avoir rapprochés, et il se trompa. La Gironde resta fermée. Si elle donnait la main, c’était la main sans le cœur, l’inerte et froide main des morts.

Après le départ de Dumouriez, Danton saisit, dans la Convention même, deux occasions raisonnables de voter avec la Gironde, de montrer qu’il n’avait pour elle ni colère ni haine, aucun envenimement.

Le 23 octobre, dans la discussion sur les lois à faire contre les émigrés, il se rangea à l’avis de Buzot, qui avait dit : « L’émigration par elle-même ne mérite pas la mort. Bannissons les émigrés à perpétuité, et qu’ils soient punis de mort s’ils remettent le pied en France. » Danton dit qu’en effet le bannissement suffisait.

Mais l’occasion la plus remarquable où il se trouva d’accord avec la Gironde fut celle du 16 octobre. Un représentant avait fait la proposition malencontreuse de soumettre à la sanction du peuple l’abolition de la royauté et l’établissement de la République. Buzot réfuta avec force cette proposition, et Danton appuya Buzot par ces grandes et fortes paroles : « La République est déjà sanctionnée par le peuple, par l’armée, par le génie de la liberté, qui réprouve tous les rois. Si donc il n’est pas permis de mettre en doute que la France veut être et sera éternellement République, ne nous occupons plus que de faire une constitution qui soit la conséquence de ce principe ; et quand vous l’aurez décrétée, quand, par la solennité de vos discussions, vous aurez, pour ainsi dire, décrété l’opinion publique, vous aurez une acceptation rapide, et la concordance de toutes les parties de votre gouvernement en garantira la stabilité. »

Grande question d’initiative. Les républicains, qui étaient une minorité, avaient-ils le droit d’imposer la République à la majorité ? Oui, parce que la majorité elle-même, si elle ne comprenait pas la République, l’avait en instinct, était alors anti-royaliste, sentait que la royauté, complice de l’invasion, était devenue impossible. La minorité républicaine ne faisait rien autre chose qu’expliquer et formuler ce que la majorité sentait, sans pouvoir se rendre bien compte.

Sur cette question solennelle, qui n’est pas moins que le problème éternel du droit de l’autorité, le génie révolutionnaire qui siégeait à la Montagne se trouve précisément d’accord avec l’esprit légiste et philosophe, qui fut celui de la Gironde.

Sur toute question essentielle du moment, il en était ainsi. À travers les violentes disputes, on aperçoit avec admiration l’unité très réelle qui existait dans cette noble Assemblée.

Avec admiration ; ajoutons : avec douleur ! Hélas ! pourquoi donc leur faudra-t-il s’égorger ?

Quel spectacle de voir ces hommes de talent immense et de cœur encore plus grand, qui, d’accord sur toute chose de salut public, vont s’acharner dans la lutte où personne, tout à l’heure, ne restera plus en vie ! de les voir serrés ici, dans cette petite salle de mort, sur cette arène de quelques pieds carrés, qui boira leur sang !

À quoi leur servait tant de lumières, de talent, de génie même ? Ils allaient, aveugles, sans voir ce que tout le monde voyait. Ces grands citoyens, ces amants de la patrie, dans l’excès de leur passion, auraient voulu mourir pour elle, et ils allaient la tuer.

C’est ce que vinrent leur dire un jour, pleins de crainte et de douleur, avec l’énergie du bon sens, les pauvres gens du faubourg Saint-Antoine, qui voyaient plus clair cent fois que la Convention. Nulle scène plus pathétique. C’était ici vraiment le peuple souverain (souverain par la raison) qui venait gourmander les sages, les bien-disants, les savants, et, les larmes aux yeux, les priait d’être des simples, de laisser là leurs fatales subtilités, de voir la réalité. En vérité, ils ne différaient que sur des choses alors accessoires, sur des choses d’avenir et qui, n’étant pas d’urgence et de salut public, devaient s’ajourner. Sur toute chose vraiment actuelle, ils étaient unis ; ils avaient leur unité en la France, en la patrie, qu’ils portaient tous dans le cœur[1].

Ces honnêtes travailleurs justifièrent d’abord la ville de Paris, dirent qu’on la calomniait, qu’elle n’avait aucun besoin qu’on appelât des soldats. Mais ils ne repoussaient nullement les fédérés des départements : « Qu’ils viennent, non pas six, sept, huit, vingt-quatre mille, mais qu’un million de Français accourent dans ces murs… Nos bras sont ouverts pour les recevoir. Ils trouveront les mêmes foyers qu’ils visitèrent à l’époque de la Fédération. »

Les hommes du faubourg Saint-Antoine, faisant ainsi cette noble profession de fraternité, se demandaient hardiment comment la Convention elle-même n’en donnait pas l’exemple : « C’est avec douleur que nous voyons des hommes, faits pour se chérir et s’estimer, se haïr et se craindre autant et plus qu’ils ne détestent les tyrans… Eh ! n’êtes-vous pas, comme nous, les zélateurs de la République, les fléaux des rois et les amis de la justice ? N’avez-vous pas les mêmes devoirs à remplir, autant de périls à éviter, les mêmes ennemis à combattre et vingt-cinq millions d’hommes à rendre heureux ?… Ah ! croyez-en des citoyens étrangers à l’intrigue. On s’attribue mutuellement des torts imaginaires ; si des êtres aguerris aux cabales sont à la tête des partis, la masse est bonne et trompée. Soyez persuadés que les hommes ne sont pas aussi méchants qu’on le croit. Qu’on impose silence à l’amour-propre, et il ne faudra qu’un moment pour éteindre le flambeau des divisions intestines… Les opinions différentes engendrent facilement des soupçons, et il n’est pas de soupçon que la prévention et la jalousie ne changent en certitude… Ah ! que le jour de l’égalité luise enfin sur notre malheureuse patrie ; que les citoyens ne soient pas constamment occupés à se surprendre, à se tendre des pièges, à nourrir des défiances. C’est à vous, législateurs, à préparer les esprits. Craignez plus la haine et les reproches de la postérité que le poignard des factieux et le glaive des étrangers. »

À ces légitimes accusations du peuple sur les divisions de ses représentants, la Convention a pourtant laissé un mot en réponse, qui est comme son testament pour l’avenir, son excuse au tribunal des siècles. C’est la parole d’Isnard, à la fin de la belle adresse du 23 février 1793, pour la levée des trois cent mille hommes. Quoiqu’il soit trop tôt encore, nous ne pouvons nous empêcher de la citer ici :

« Soldats ! matelots ! qu’une émulation salutaire vous anime, que les mêmes succès vous couronnent ! Si vous mourez au champ d’honneur, rien n’égalera votre gloire ; vos noms resteront gravés au fronton du grand édifice de la liberté du monde. Les générations diront en les lisant : « Les voilà ces héros qui brisèrent les fers de l’espèce humaine et se dévouèrent pour nous lorsque nous n’existions pas !… » — (Puis de l’armée revenant à la Convention, des soldats aux législateurs.) Nous aussi, fermes à notre poste, nous donnerons l’exemple du courage et du dévouement ; nous attendrons, s’il le faut, la mort sur nos chaises curules… On vous dit que nous sommes divisés, gardez-vous de le croire. Si nos opinions diffèrent, nos sentiments sont les mêmes ; en variant sur les moyens, nous tendons tous au même but. Nos délibérations sont bruyantes ; eh ! comment ne pas s’animer sur de si grands intérêts ? C’est la passion du bien qui nous agite à ce point ; mais, une fois le décret rendu, le bruit finit et la loi reste. »

Noble parole en elle-même et sublime dans la situation. Isnard l’écrivit au moment où son parti allait périr, et c’est comme une voix de la tombe. Ici ce sont ceux qui meurent qui justifient ceux qui vivent, la Convention tout entière, sans distinction de partis, sans excepter ceux même qui les envoient à la mort. Par une noble pudeur civique, ils défendent à l’armée d’apercevoir les discordes qui vont leur coûter la vie, et disent en tombant, victimes des divisions : On vous dit que nous sommes divisés, gardez-vous de le croire !

Et cette parole sublime, héroïquement désintéressée, fut en même temps juste et profonde. Ces discordes, toutes violentes et sanglantes qu’elles aient pu être, ne touchaient en rien au salut public. Elles portaient sur des questions d’avenir, vraiment prématurées alors. Celle de la bourgeoisie et du prolétariat ne devait guère inquiéter une Assemblée qui avait dix milliards de propriétés à distribuer au peuple. Les disputes de la Convention portaient encore sur des thèses de haute philosophie politique, sur des nuances délicates de l’orthodoxie révolutionnaire. Cette Assemblée, nous l’avons nommée de son vrai nom, ce concile, abrégeait, tranchait les affaires la nuit dans ses comités, et elle consacrait ses jours, son attention, ses efforts, à discuter insatiablement le symbole de la loi nouvelle. Tout le plus fort de son combat s’est passé dans la pensée pure, dans la région des esprits.

C’est le spectacle étrange, mais vraiment noble, qu’elle a offert au monde. Sur toute chose d’intérêt réel, actuel, elle est aisément d’accord. Fille de la philosophie du dix-huitième siècle, elle n’attachait vraiment d’importance qu’aux idées, elle en vivait, elle en mourait. Les membres qu’elle retrancha si cruellement de son sein ne conspiraient pas, ne menaçaient en rien le salut de la Révolution. Ils moururent, comme hérétiques.

La France entrait, d’une si grande passion, dans sa vie d’unité que les moindres diversités y tranchaient plus fortement et faisaient horreur. Des nuances souvent légères semblaient des anomalies monstrueuses et dignes de mort. Au contraire, les autres nations, dans l’état vraiment discordant où chacune d’elles restait, n’ayant encore nulle harmonie d’éléments ni de principes, n’avaient garde de s’apercevoir de leurs plus fortes dissonances. Barbares et ne sachant pas même combien elles étaient barbares, elles acceptaient bien mieux la diversité misérable d’éléments non conciliés qu’elles portaient dans leur sein. Elles triomphaient de leur chaos indigeste qui n’en était pas même à désirer l’unité.

Telle la France, telle la Convention. Quiconque saura distinguer l’identité des principes fondamentaux qui unissait en réalité cette Assemblée, discordante en apparence, dira comme Isnard et rendra ce témoignage à la Convention : « Non, Assemblée glorieuse, non, vous ne fûtes point divisée. »

  1. La pétition fut lue par le bonhomme Gonchon, l’orateur ordinaire du faubourg, que les agents de la Gironde travaillaient fort et faisaient boire (comme on le sut plus tard) ; elle ne repousse nullement les fédérés que la Gironde appelait à Paris. Et, avec cela, elle n’est point girondine, elle accuse nettement le tort grave de la Convention, spécialement de la Gironde, l’esprit de défiance et de haine aveugle, l’acharnement à perdre ses ennemis. L’accusation tombait d’aplomb sur ce parti, qui alors même repoussait les dernières avances de Danton et se déclarait implacable. C’est à ce signe que la pétition nous a paru spontanée, indépendante des partis, un vrai cri du bon sens du peuple, qui, dans la discorde de ses représentants, se sentait périr.