Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, qu’on appelle les Plombs

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avant-propos.



J. J. Rouſſeau, fameux relaps, écrivain tres-éloquent, philoſophe viſionnaire, jouant la miſanthropie et ambitionnant la perſécution, écrivit un avant-propos à ſa nouvelle Héloïse, qui eſt unique : il inſulte le lecteur et ne l’indiſpose pas. Un petit avant-propos étant de ſaiſon dans tout ouvrage, j’en écris un auſſi ; mais c’eſt pour vous procurer ma connoiſſance, mon cher lecteur, et pour me concilier votre amitié : vous verrez, j’eſpère, que je ne prétens rien ni par mon ſtyle, ni par des nouvelles, et ſurprenantes découvertes en morale, comme l’auteur que je viens de nommer, qui n’écrivoit pas comme on parle, et qui au lieu de décider en conſéquence d’un ſyſtême, il prononçoit des aphorismes réſultans d’un enchaînement caſuel de ſes chaudes circonlocutions, et non pas de la froide raiſon : ſes axiomes ſont des paradoxes faits pour faire éternuer l’eſprit : paſſés à la coupelle de l’entendement, ils ſe diſperſent en fumée. Je vous préviens que dans cette hiſtoire vous ne trouverez rien de nouveau que l’hiſtoire, car pour ce qui regarde la morale, Socrate, Horace, Seneque, Boece et pluſieurs autres ont tout dit : tout ce que nous pouvons faire encore ne conſiſte qu’en portraits ; et il n’eſt pas néceſſaire de poſſéder un grand génie pour en faire même de fort jolis.

Vous devez me vouloir du bien, mon cher lecteur, car ſans nul autre intérêt que celui de vous amuſer, et ſûr de vous plaire je vous préſente une confeſſion. Si un écrit de cette eſpèce n’eſt pas ce qu’on appelle une véritable confeſſion il faut le jetter par la fenêtre, car un auteur qui ſe loue n’eſt pas digne d’être lu : je ſens dans moi-même le repentir, et l’humiliation ; et c’eſt tout ce qu’il faut pour que ma confeſſion ſoit parfaite ; mais ne vous attendez pas à me trouver mépriſable : une confeſſion ſincère ne peut rendre mépriſable que celui qui l’eſt effectivement, et celui qui l’eſt eſt bien fou s’il la fait au public, dont tout homme ſage doit aſpirer à l’estime. Je ſuis donc certain que vous ne me mépriſerez pas. Je n’ai jamais commis des fautes que trompé par mon cœur, ou tyranniſé par une force abuſive d’eſprit, que l’âge ſeul a pu dompter ; et c’eſt aſſez pour me faire rougir : les ſentiments d’honneur, que me communiquèrent ceux qui m’ont appris à vivre, furent toujours mes idôles, quoique non pas toujours à l’abri de la calomnie. Je n’ai point de plus grand mérite.

Trente-deux ans après l’évenement je me détermine à écrire l’hiſtoire d’un fait qui me ſurprit à l’âge de trente nel mezzo del cammin di noſtra vita. La raiſon qui m’oblige à l’écrire eſt celle de me ſoulager de la peine de la réciter toutes les fois que des perſonnes dignes de reſpect, ou de mon amitié exigent, ou me prient que je leur faſſe ce plaiſir. Il m’eſt arrivé cent fois de me trouver après le récit de cette hiſtoire quelqu’altération dans la ſanté, cauſée ou par le fort ſouvenir de la triſte aventure, ou par la fatigue ſoutenue par mes organes en devoir d’en détailler les circonſtances : j’ai cent fois décidé de l’écrire, mais pluſieurs raiſons ne me l’ont jamais permis : elles ſont toutes diſparues aujourd’hui à l’aſpect de celle qui me met la plume à la main.

Je ne me ſens plus la force néceſſaire à narrer ce fait, et je n’ai pas non plus celle de dire aux curieux, qui me preſſent de le leur réciter, que je ne l’ai pas ; car j’aimerois mieux ſuccomber aux dangéreuſes conſéquences d’un effort qu’aller au devant d’une odieuſe ſuſpicion de peu de complaiſance. Voilà donc cette hiſtoire qui jusqu’à ce jour ne fut par moi communiquée niſi amicis idque coactus parvenue à la poſſibilité de devenir publique. Soit. Je ſuis arrivé à un âge, où il faut que je faſſe à ma ſanté de bien plus grands ſacrifices. Pour narrer, il faut avoir la faculté de bien prononcer : la langue déliée ne ſuffit pas, il faut avoir des dents, car les conſonnes auxquelles elles ſont néceſſaires compoſent plus d’un tiers de l’alphabet, et j’ai eu le malheur de les perdre. L’homme peut ſ’en paſſer pour écrire, mais elles lui ſont indiſpenſables ſ’il veut parler, et perſuader.

Celui de ſurvivre au dépériſſement de nos membres, et à la perte de ce dont notre individu a beſoin pour ſon bien être eſt un grand malheur, car la misère ne peut dépendre que du manque du néceſſaire ; mais ſi ce malheur arrive quand on eſt vieux, il ne faut pas ſ’en plaindre, puisque ſi l’on a enlevé nos meubles, on nous a laiſſé du moins la maiſon. Ceux qui pour ſe délivrer de pareils maux ſe ſont tués ont mal raiſonné, puisqu’il eſt bien vrai qu’un homme qui ſe tue annéantit ſes maux, mais il n’eſt pas vrai qu’il s’en délivre, puisqu’en ſe tuant il ſe prive de la faculté de ſentir ce benefice. L’homme ne hait les maux que parcequ’ils ſont incommodes à la vie : des qu’il ne la poſſède plus le ſuicide ne peut le délivrer de rien. Debilem facito manu — Debilem pede, coxa — Lubricos quate — dentes — Vita dum ſupereſt bene eſt.

Ceux qui ont dit que les chagrins ſont plus accablans que les plus grands maux qui affligent notre corps, ont mal dit ; puisque les maux de l’eſprit n’attaquent que l’eſprit, tandis que ceux du corps abattent l’un et déſolent l’autre. Le vrai sapiens, l’homme ſage eſt toujours, et partout plus heureux que tous les rois de la terre, niſi quum pituita moleſta eſt. Il n’eſt pas poſſible de vivre longtemps ſans que nos outils s’uſent : je crois même que s’ils ſe conſervaſſent exempts de détérioration, nous ſentirions le coup de la mort avec beaucoup plus de ſenſibilité : la matière ne peut reſiſter au temps ſans perdre ſa forme : ſingula de nobis anni prœdantur euntes. La vie eſt comme une coquine que nous aimons, à laquelle nous accordons à la fin toutes les conditions qu’elle nous impoſe, pourvu qu’elle ne nous quitte pas : ceux qui ont dit qu’il faut la mépriſer ont mal raiſonné ; c’eſt la mort qu’il faut mépriſer, et non pas la vie ; et ce n’eſt pas la même choſe : ce ſont deux idées entièrement diverſes : aimant la vie j’aime moi-même, et je hais la mort parcequ’elle en eſt le bourreau : le ſage cependant ne doit que la mépriſer, parceque la haine eſt un ſentiment qui incommode : ceux qui la craignent ſont un peu ſots, car elle eſt inévitable ; et ceux qui la déſirent ſont des lâches, car chacun eſt le maître de ſe la donner.

Diſpoſé à écrire l’hiſtoire de ma fuite des priſons d’état de la république de Veniſe qu’on appelle les Plombs, je crois, avant que d’entrer en matière, de devoir prévenir le lecteur ſur un article où il pourroit s’aviſer d’exercer ſa critique. On ne veut pas que les auteurs parlent beaucoup d’eux-mêmes, et dans l’hiſtoire que je vais écrire je parle de moi à tout moment. Je le prie donc de ſe diſpoſer à m’accorder cette permiſſion, et je l’aſſure qu’il ne trouvera jamais que je me faſſe des éloges, car, Dieu merci, au milieu de tous mes malheurs, je me ſuis toujours reconnu pour leur première cauſe. Pour ce qui regarde mes réflexions et pluſieurs menus détails, je laiſſe à tous ceux qui s’y ennuieront la belle liberté de les ſauter.

Tout auteur qui prétend de faire penſer tous ceux, qui ne liſent que poſitivement pour ſe défendre de la tentation de penſer, eſt un impertinent. Je déclare que je n’ai rien écrit que dans la maxime de ne dire que la pure vérité, dont j’aurois cru de fruſtrer les lecteurs, ſi j’euſſe omis la moindre des choſes qui ont rapport à mon ſujet. Quand on ſe détermine à expoſer un fait qu’on peut ſe diſpenſer de narrer, on doit, ce me ſemble, le rendre tout pur, et entier, ou n’en rien dire. Il faut ajouter à cela que tout comme je me trouverois ſi je duſſe raconter toutes les circonſtances de ce fait en le récitant, je me trouverois également gêné actuellement ſi voulant l’écrire avec ſatisfaction je fuſſe obligé par quelqu’un à paſſer ſous ſilence la moindre des particularités qui ont rapport à ma matière. Pour me captiver le ſuffrage de tout le monde, j’ai cru de devoir me montrer avec toutes mes foibleſſes tel que je me ſuis trouvé moi-même, en parvenant par-là à me connoître : j’ai reconnu dans mon épouvantable ſituation mes égaremens et j’ai trouvé des raiſons pour me les pardonner : ayant beſoin de la même indulgence de la part de ceux qui me liront, je n’ai voulu leur rien cacher, car je préfère un jugement fondé ſur la vérité, et qui me condamne, à un qui pourroit m’être favorable fondé ſur le faux.

Si l’on trouvera dans quelqu’endroit de l’hiſtoire quelque trait amer contre le pouvoir qui m’a détenu, et m’a pour ainſi dire forcé à m’abandonner aux risques auxquels l’exécution de mon projet m’a expoſé, je déclare que mes plaintes ne peuvent être ſorties que de la pure nature, car nulle aigreur préoccupe mon cœur, ou mon eſprit, pour qu’elles puiſſent être nées de haine, ou de colère. J’aime ma patrie, et par conſéquent ceux qui la gouvernent : je n’ai pas approuvé alors ma detention, parceque la nature ne me l’a pas permis ; mais je l’approuve aujourd’hui par rapport à l’effet qu’elle fit ſur moi, et au beſoin que j’avois d’une correction à ma conduite : malgré cela, je condamne la maxime, et les moyens. Si j’avois ſu mon crime, et le tems qu’il me falloit pour l’expier je ne me ſerois pas mis dans l’évident danger de perdre la vie ; et ce qui m’auroit fait périr ſi je fuſſe péri auroit été l’économie d’un deſpotisme que vues ſes funestes conſéquences, devroit être aboli par ceux-mêmes qui l’exercent.


PREMIÈRE PARTIE.



Après avoir fini mes études, avoir quitté à Rome l’état d’éccleſiaſtique, avoir embraſſé celui de militaire, l’avoir quitté à Corfou, entrepris le métier d’avocat, l’avoir quitté par averſion, et aprés avoir vu toute mon Italie, les deux Greces, l’Aſie Mineure, Conſtantinople, et les plus belles villes de France, et d’Allemagne, je ſuis retourné à ma patrie l’année 1753 aſſez inſtruit, plein de moi-même, étourdi, aimant le plaiſir, ennemi de prévoir, parlant de tout à tort, et à travers, gai, hardi, vigoureux, et me moquant au milieu d’une bande d’amis de ma clique, dont j’étois le gonfalonier de tout ce qui me paroiſſoit ſottiſe ſoit ſacrée, ſoit profane, appellant préjugé tout ce qui n’étoit pas connu aux ſauvages, jouant gros jeu, trouvant égal le tems de la nuit à celui du jour, et ne respectant que l’honneur, dont j’avois toujours le nom sur les levres plus par hauteur que par soumission, prêt pour garantir le mien de toute tache à violer toutes les lois qui auroient pu m’empécher une satisfaction, un dédommagement, une vengeance de tout ce qui avoit l’apparence d’injure, ou de violence. Je ne manquois à personne, je ne troublois pas la paix des sociétés, je ne me mêlois ni d’affaires d’état, ni des différens des particuliers, et voilà tout ce que j’avois de bon, et ce que je croyois suffisant pour être à l’abri de tout malheur, qui en me surprenant auroit pu me priver d’une liberté, que je supposois inviolable. Lorsque dans certains momens je jettois un coup d’œil sur ma conduite je ne manquois pas de la trouver exempte de reproche, puisqu’en fin mon libertinage ne pouvoit que tout au plus me rendre coupable vis à vis de moi-même, et aucun remords ne troubloit ma conscience. Je croyois de n’avoir autre devoir que celui d’être honête homme, et je m’en piquois, et n’ayant besoin pour vivre ni d’emploi, ni d’office qui auroit pu géner pour quelques heures ma liberté, ou m’obliger à en imposer au public avec une conduite régulière et édifiante, je me félicitois et j’allois mon train.

Monſieur de Br… Sénateur ampliſſime avoit ſoin de moi ; ſa bourſe étoit la mienne ; il aimoit mon cœur, et mon eſprit. Après avoir été dans tout le cours de ſa jeuneſſe grand libertin, et esclave de toutes ſes paſſions un coup d’Apoplexie lui fit le cruel halte là, qui le mettant au bord du tombeau, le rappela à la raiſon. Retourné en état d’agir, et d’eſpérer de parvenir à l’âge de vieilleſſe moyennant le bon régime, il ne trouva autre reſſource que celle de la dévotion, ſeule faite pour remplacer les vices avec des actes de vertu : il s’y livra de bonne foi : il crut de voir en moi ſon propre portrait, et je lui faiſois pitié : il diſoit que j’allois ſi vite qu’il étoit impoſſible que je ne me déſabuſaſſe en peu de tems ; et dans cet eſpoir il ne m’a jamais abandonné : il attendoit l’aſſouviſſement de mes paſſions de l’iſſue continuelle ; mais il n’a pas aſſez vécu pour voir ſes vœux exaucés. Il me donnoit toujours des excellentes leçons de morale, que j’écoutois avec plaiſir, et avec admiration ſans jamais les éviter : c’étoit tout ce qu’il exigeoit de moi. Il me donnoit de bons conſeils, et de l’argent ; et ce dont il ne me rendoit pas compte étoit qu’il prioit inceſſament Dieu de me faire connoître toute l’irrégularité de ma conduite.

Dans le mois de mars de l’année 1755 j’ai pris un appartement dans la maiſon d’une veuve ſur le quai qu’on appelle à Veniſe le fondamente nove, en aſſurant M. de Br… que ce nouveau ſéjour étoit néceſſaire à ma ſanté, puisque l’été alloit venir, et dans les grandes chaleurs qu’on reſſentoit dans l’intérieur de la ville j’avois beſoin d’habiter dans un quartier expoſé au grand air, et à la fraîcheur du vent du Nord. Ce Seigneur qui trouvoit bon tout ce que je déſirois approuva mon idée, aſſez content de ce que je lui promettois d’aller dîner chez lui tous les jours. La vraie raiſon qui me faiſoit quitter ſon palais étoit celle de devenir voiſin d’une fille que j’aimois. Le détail de cette intrigue n’a rien de commun avec cette hiſtoire ; ainſi, je l’épargne au lecteur.

Le 25 du mois de juillet un quart d’heure avant le lever du Soleil, j’ai quitté l’Erbaria pour aller me coucher. Cette Erbaria eſt un endroit ſur un quai du grand canal attenant au pont de Rialte, qui s’appelle ainſi parce que c’eſt le marché aux herbes, aux fruits et aux fleurs. Les hommes et les femmes galantes qui ont paſſé la nuit dans les plaiſirs de la table ou dans les fureurs du jeu ont l’habitude d’aller y faire un tour de promenade avant que d’aller ſe coucher. Cette promenade démontre qu’une nation peut facilement changer de caractère. Les Vénitiens de jadis, mystérieux en politique et en galanterie, ſont effacés par les modernes dont le goût prédominant eſt celui de ne faire plus aucun mystère de rien. Ce lieu offre un beau coup d’œil, mais il n’en eſt que le prétexte. On va dans l’Erbaria plus pour ſe faire voir que pour voir, et les femmes l’aiment plus que les hommes : elles veulent que le monde ſache qu’elles ne ſe génent pas : la coquetterie y eſt exclue, à cauſe du délabrement de la parure. Le jour commence alors, mais perſonne n’a l’air d’en convenir : c’eſt la fin du précédent ; chaque homme, chaque femme doit voir dans l’autre les marques du déſordre : les hommes doivent afficher l’ennui d’une complaiſance trop uſée, et les femmes doivent faire parade des débris d’une vieille toilette qu’on n’a pas reſpectée. Tout le monde doit avoir l’air rendu et montrer le beſoin d’aller ſe mettre au lit. Je ne manquois jamais à cette promenade, observateur de ſes lois le plus ſouvent ſans aucune raiſon.

À l’heure qu’il étoit tout devoit dormir chez moi. Ma ſurpriſe ne fut pas petite en voyant la porte de la maiſon ouverte. Elle augmenta lorsque j’ai vu la ſerrure abattue. Je monte et je trouve toute la famille debout et mon hôteſſe triſte à cauſe d’une viſite extraordinaire qui avoit mis ſens deſſus deſſous toute la maiſon. Elle me dit toute effarée qu’une heure avant le jour Meſſer grande (c’eſt le nom d’emploi du chef des archers de la république) avoit abattu la porte de la rue, étoit monté avec ſon escouade et avoit fait dans toute la maiſon la perquiſition plus exacte ſans excepter mon appartement dont il avoit viſité tous les recoins. Après toutes ſes vaines recherches, il lui avoit dit que le matin du jour précédent on avoit débarqué chez elle une malle et qu’il ſavoit que cette malle étoit pleine de ſel : elle la lui avoit alors fait voir remplie, non pas de ſel, mais d’habits du comte Securo, ami de la maiſon, qui l’avoit envoyée de la campagne. Meſſer grande, après avoir vu cela, ſ’en étoit allé. J’ai aſſuré mon hôteſſe de lui faire obtenir une éclatante ſatisfaction, et, ſans la moindre inquiétude, je me ſuis mis au lit.

Je me ſuis levé à midi pour aller dîner chez M. de Br…, auquel j’ai expoſé le fait et repréſenté la néceſſité de procurer à cette femme une ſatisfaction proportionnée, puisque les lois garantiſſaient la tranquillité de toute maiſon exempte de crime. Je lui ai dit que le malaviſé miniſtre devoit pour le moins perdre ſa charge. Ce ſage vieillard, après m’avoir écouté très-attentivement, me dit qu’il me répondroit après dîner. Nous paſſâmes deux heures fort-gayement avec deux autres nobles auſſi dévots, et pieux que lui, quoique moins âgés, tous les deux mes tendres amis, et penſant comme lui ſur mon compte. L’étroite liaiſon de ces trois reſpectables perſonnages avec moi étoit le ſujet de l’étonnement de tous ceux qui l’observaient : on en parloit comme d’un rare phénomène, dont la cauſe devoit être myſtérieuſe, car on ne pouvoit pas comprendre comment le caractère des trois pût convenir avec le mien, comment le mien put ſe conformer au leur, eux tous éternité, et vertus, moi tout monde et vices. Les méchants inventaient des raiſons infâmes : la choſe, diſait-on, ne pouvoit pas être naturelle, et la calomnie ſ’en mêloit : il y avoit ſûrement là deſſous un mystère, il falloit le dévoiler. J’ai ſu vingt ans après qu’on nous faiſait ſuivre et que les plus fins des eſpions du Tribunal des Inquiſiteurs d’état furent chargés de découvrir la raiſon occulte de cette union invraiſemblable et monſtrueuſe. Pour moi, innocent comme je croyois d’être, je ne me défiois de perſonne et j’allois mon train de la meilleure foi du monde.

M. de Br…, d’abord après dîner me dit d’un grand ſang froid et ſans autres témoins que les deux nobles, qu’au lieu de penſer à tirer vengeance de l’affront fait à mon hôteſſe, je devois penſer à me mettre en lieu de ſûreté. Il me dit que la malle remplie de ſel étoit une contrebande forgée par Meſſer grande, qui n’en vouloit qu’à moi ; qu’il étoit vrai qu’il ne parloit que par conjecture, mais qu’ayant eu ſiège dans le tribunal, il reconnoiſſoit le ſtyle de captures qu’il ordonnoit. Il me dit qu’en conſéquence il avoit fait armer à quatre rames ſa gondole, dans laquelle je devois aller ſur le champ à Fuſine, où je prendrois la poste pour aller à Florence, et pour y rester jusqu’à ce qu’il m’eût écrit que je pourrois retourner. À la fin de ſon ſage discours, il me donna un rouleau qui contenait cent ſequins. Plein de reſpect et de reconnoiſſance, je lui ai répondu que je lui demandois mille pardons ſi je ne me rendois pas à ſon conſeil. Je lui ai dit qu’en ne me ſentant pas coupable, je ne pouvois pas craindre la justice du tribunal. Il me dit qu’un tribunal comme celui là pouvoit en ſavoir plus que moi et reconnoître en moi des crimes dont je pouvois me croire innocent et que ce qu’il y avoit pour moi de plus ſûr en attendant étoit d’accepter les cent ſequins et de m’en aller. Je lui ai alors dit que l’homme ne pouvoit pas être criminel ſans le ſavoir et que j’aurois commis une faute contre moi même ſi en fuyant j’euſſe pu donner un indice aux inquiſiteurs d’état de quelque remords de conſcience qui n’auroit pu que les confirmer dans leur propre idée. Je lui ai ajouté que le ſilence étant l’âme de ce grand Magiſtrat, il ſeroit impoſſible de pénétrer après mon départ ſi j’euſſe eu raiſon de me ſauver et que je ne pouvois prendre ce parti qu’en donnant à ma patrie un éternel adieu, puisque rien ne m’auroit aſſuré que j’aurois pu y vivre à mon retour libre de crainte et de la même qui m’auroit induit à partir dans ce moment là. En diſant cela, je l’ai embraſſé ; je n’ai pas voulu l’argent offert, et je l’ai ſupplié de ne pas vouloir avec ſon inquiétude troubler la paix de mon âme. Fais-moi du moins le plaiſir, dit-il, de ne pas aller dormir cette nuit dans ton caſin. Je me ſuis diſpenſé de cela auſſi, et j’ai eu tort : cette prière me venoit de la bonté même ; et c’eſt par une raiſon des plus frivoles que je n’y ai pas fait attention. Ce jour-là étoit la fête de S. Jacques, dont je porte le nom ; et le lendemain on chômoit Ste. Anne, nom de la fille que j’aimois à cette époque-là. J’avois écrit que nous irions déjeuner enſemble à Castello. Le même jour, le tailleur m’avoit apporté un habit de taffetas, dont la bordure en dentelle d’argent étoit de l’invention de ma belle. Je n’ai pas cru de devoir ſacrifier ce rendez-vous à une prudente précaution et à la tendreſſe de mon bienfaiteur. Je n’étois cependant pas méchant, ni ingrat, mais étourdi et ſenſible au plaiſir, que je me figurois d’avance toujours plus grand. Un engagement pareil à cet âge là eſt quelque choſe de très-important : amare et ſapere vix Deo conceditur eſt une ſentence dont je n’ai reconnu la vérité que dernièrement à Vienne. Lorsque j’ai pris congé de M. de Br…, il me dit en riant que nous ne nous reverrions peut-être plus. Ces paroles m’étonnèrent, mais ce fut lui-même qui, craignant de m’avoir trop dit, me fit ſortir de mon étonnement en me diſant en vrai ſtoïcien comme il étoit : va-t’en, va-t’en, mon fils, ſequere Deum, fata viam inveniunt. Le fait eſt que ce fut la dernière fois que je l’ai vu, quoiqu’il ait ſurvécu dix ans à ma fuite. J’ai embraſſé mes deux autres amis qui étaient là comme ſtupéfaits ; et, obligé à me lever le lendemain de bonne heure, je ſuis rentré chez moi à une heure de nuit, et je me ſuis d’abord couché.

À la pointe du jour 26 juillet 1755, Meſſer grande entra dans ma chambre. Me réveiller, le voir et entendre ſon interrogation fut l’affaire d’un moment. Il prononça mon nom en me demandant ſ’il ſe trompoit ; car c’étoit la première fois qu’il me voyoit : je lui ai répondu qu’il ne ſe trompoit pas. Donnez-moi, dit-il, tout ce que vous avez d’écrit, ſoit de vous, ſoit d’autres ; habillez-vous d’abord et venez avec moi. Je lui ai demandé de qui il tenoit cette commiſſion et il me répondit qu’il obéiſſoit aux ordres du tribunal. J’ai laiſſé alors qu’il prenne tous mes papiers, qu’il fit mettre dans un ſac par deux de ſes gens, et ſans plus ouvrir la bouche je me ſuis habillé. Ce qui eſt rare eſt que je me ſuis raſé, fait peigner, mis une chemiſe à dentelle et mon galant habit, non pas comme un homme qui ſait d’aller en priſon, mais comme on va aux noces ou au bal : j’ai fait tout cela machinalement, car le lendemain en y penſant je ne me ſuis pas trouvé en état de rendre compte à moi-même comment cela étoit arrivé. Meſſer grande, ſans jamais me perdre de vue, me laiſſa faire toute ma toilette ; quand il me vit prêt, il me dit que je devois avoir des manuſcrits reliés en livres et que je devois les lui conſigner. Ce fut pour lors que j’ai cru de pouvoir pénétrer quelque choſe. Je lui ai indiqué un tas de livres tous imprimés, au-deſſus desquels il y en avoit quatre des manuſcrits. Il les prit, et avec eux tous les imprimés qu’il a vus ſur ma table de nuit : c’étoit l’Arioste, Pétrarque, Horace, un tome des opuscules de Plutarque et quelques brochures françoiſes. Les manuſcrits contenoient des impostures de Magie, Clavicule de ſalomon, Talismans, Cabale, Zecor-ben, Picatrix, parfums et conjurations pour avoir des colloques avec les démons de toutes les claſſes. La curioſité m’avoit fait devenir poſſeſſeur de toutes ces drogues là, dont je ne faiſois aucun cas ; mais ceux qui ſavoient que je les avois ne croyoient pas cela, et je les laiſſois croire tout ce qu’ils vouloient, n’étant pas même fâché qu’on me crut un peu ſorcier.

Deux mois avant ce fait un vénitien, dont l’ancien métier avoit été de metteur en œuvre, fit connoiſſance avec moi en me propoſant l’achat d’une jolie bague de brillants à bon marché, et, étant venu chez moi, il vit mes livres de magie. Deux ou trois ſemaines après, il vient me dire que quelqu’un, qui ne vouloit pas être nommé, m’en donneroit mille ducats ſi je voulois les vendre, mais qu’on vouloit auparavant les voir. Cette propoſition m’a plu et je lui ai répondu que je n’aurois pas de difficulté à les lui confier pour vingt-quatre heures. Quinze jours après il me demanda les livres, qu’il me rendit le lendemain en me diſant que la perſonne ne les trouvoit pas légitimes. Huit jours après cela je fus arrêté, et ces mêmes livres m’ayant été demandés par Meſſer grande, j’ai fait là-deſſus des conjectures ſans cependant rien décider. Ce que j’ai ſu après fut que ce vénitien étoit eſpion du tribunal.

En ſortant de ma chambre, je fus ſurpris de voir trente à quarante archers : on m’a fait l’honneur de les croire néceſſaires pour ſ’aſſurer de ma perſonne, tandis que deux auroient été aſſez ſelon l’axiome ne Hercules quidem contra duos Il eſt ſingulier qu’à Londres, où tout le monde eſt brave, on n’emploie qu’un ſeul homme pour en arrêter un autre et qu’à Veniſe ma patrie, où généralement on eſt poltron, on en emploie trente. Je crois que cela vient de ce que le poltron obligé à aſſaillir a toujours plus de peur que l’aſſailli, et l’aſſailli peut par la même raiſon devenir brave : et effectivement l’on voit ſouvent à Veniſe des gens arrêtés qui ſe ſont défendus et qui enfin ne ſe rendirent qu’accablés par le nombre.

Meſſer grande me fit entrer dans une gondole, où il ſe plaça près de moi, n’ayant gardé que quatre hommes et ayant renvoyé tout le reste. La gondole arriva chez lui ; il me fit entrer dans une chambre, où il me laiſſa ſeul après m’avoir offert du café que j’ai refuſé. J’ai paſſé presque quatre heures, toujours opprimé par un ſommeil aſſez tranquille, interrompu à chaque quart d’heure par la néceſſité de lâcher de l’eau, phénomène fort extraordinaire, car la chaleur étoit exceſſive ; je n’avois pas ſoupé et je n’avois pris dans la journée précédente qu’une glace à l’entrée de la nuit : j’ai néanmoins rempli d’urine deux grands pots de chambre. La ſurpriſe cauſée par l’oppreſſion étoit pour moi un grand narcotique et j’en avois fait autrefois l’expérience, mais je ne l’avois pas crue diurétique : j’abandonne cela aux physiciens. Il y a cependant apparence que dans le même temps que mon eſprit effrayé devoit donner des marques de défaillance par l’aſſouviſſement de ſa faculté penſante, mon corps auſſi, comme ſ’il ſe fût trouvé dans un preſſoir, devoit exprimer une bonne partie des fluides qui avec une circulation continuelle donnent action à notre faculté de penſer. Et voilà comment une effrayante ſurpriſe peut parvenir à cauſer une mort ſubite, car elle peut arracher l’âme au ſang.

Au ſon de la cloche de Terza Meſſer grande entra et me dit qu’il avoit ordre de me mettre ſous les Plombs. Je l’ai ſuivi. Nous entrâmes dans une autre gondole et, après un détour par des petits canaux, nous entrâmes dans le grand et nous descendîmes au quai des priſons. Après avoir monté quelques escaliers, nous paſſâmes un pont éminent et enfermé qui ſert de communication des mêmes priſons avec le palais ducal par-deſſus le canal qu’on appelle rio di palazzo. Au delà de ce pont nous paſſâmes une galerie et entrâmes dans une ſeconde chambre, où il me préſenta à un homme vêtu en robe de patricien qui, après m’avoir regardé, lui dit : è quello : mettetelo in depoſito. Ce perſonnage étoit le ſecrétaire de meſſieurs les inquiſiteurs, il circoſpetto Domenico Cavalli qui apparemment eut honte de parler vénitien à ma préſence, car il prononça mon arrêt en bonne langue toscane. Meſſer grande alors me conſigna au gardien des Plombs qui, ſuivi de deux hommes, me fit monter deux petits escaliers, enfiler une galerie, puis une autre ſéparée par porte à clef, et puis une autre encore, qui avoit au bout une porte après laquelle je me ſuis vu dans un grand, vilain et ſale galetas long ſix toiſes, large deux, éclairé par une éminente lucarne : j’ai pris ce galetas pour ma priſon, mais je me ſuis trompé. Il empoigna une groſſe clef, il ouvrit une groſſe porte doublée de fer haute trois pieds et demi, qui dans ſon milieu avoit un trou rond de huit pouces de diamètre et m’ordonna d’entrer. Tandis qu’il ouvroit cette porte, je regardois attentivement une machine de fer enclouée dans la forte cloiſon, qui avoit la forme d’un fer à cheval, un pouce d’épaiſſeur et un diamètre de cinq d’un à l’autre de ces bouts parallèles. Je penſois à ce que cela pouvoit être, lorsque le gardien me dit en ſouriant : je vois monſieur que vous voudriez deviner à quoi cette machine ſert et je peux vous le dire. Lorsque leurs excellences ordonnent qu’on étrangle quelqu’un, on le fait aſſeoir ſur un tabouret, le dos tourné contre ce collier, et on lui place la tête de façon qu’il embraſſe la moitié de ſon cou, et une maſſe de ſoie qui lui environne l’autre moitié paſſe avec ſes deux bouts par ce trou qui aboutit à un moulinet auquel on les recommande, et un homme le tourne jusqu’à ce que le patient ait rendu l’âme à notre Seigneur, car le confeſſeur ne le quitte, Dieu ſoit loué, que lorsqu’il eſt mort. – C’eſt fort ingénieux, lui répondis-je, et je penſe, monſieur, que c’eſt vous même qui avez l’honneur de tourner le moulinet. Il ne me répondit pas. Ayant la taille de cinq pieds et neuf pouces, je me ſuis bien courbé pour entrer, et il m’enferma. Il me demanda par la grille ce que je voulois manger, et je lui ai répondu que je n’y avois pas encore penſé. Il ſ’en alla en refermant toutes ſes portes.

Étonné, j’ai appuyé mes coudes ſur la hauteur d’appui de la grille ; elle avoit deux pieds en tous ſens, croiſée par ſix barreaux de fer d’un pouce de diamètre, qui formaient ſeize trous carrés de cinq pouces. Elle auroit rendu le cachot aſſez clair ſi une poutre quadrangulaire, maîtreſſe d’œuvres du comble, qui avoit un pied et demi de large et qui entroit dans le mur au-deſſous de la lucarne que j’avois obliquement vis-à-vis, n’eût pas intercepté la lumière qui entroit dans le galetas. J’ai fait le tour de mon affreuſe priſon qui n’avoit que cinq pieds et demi de hauteur en tenant ma tête inclinée. J’ai trouvé quaſi à tâtons qu’elle formait les trois quarts d’un carré de deux toiſes. Le quart contigu à celui qui lui manquait étoit poſitivement une alcôve capable de contenir un lit ; mais je n’ai trouvé ni lit, ni ſiège, ni table, ni meuble d’aucune eſpèce, excepté un baquet pour les beſoins naturels et une ais aſſurée au mur, large un pied et élevée du plancher quatre. J’ai placé là mon beau manteau de ſoie et mon joli habit mal étrenné, avec mon chapeau bordé d’un point d’Eſpagne et d’un plumet blanc. La chaleur étoit extrême. Triſte et rêveur, la nature m’a porté au ſeul lieu où je pouvois me repoſer ſur mes coudes ; je ne pouvois pas voir la lucarne, mais je voyois la lumière qui éclairoit le galetas et des rats gros comme des lapins qui ſe promenaient. Ces hideux animaux dont j’abhorrois la vue venaient jusque ſous ma grille ſans nulle marque de frayeur. J’ai vite enfermé le trou de la porte avec un volet intérieur ; leur viſite m’auroit glacé le ſang. Je ſuis tombé dans la rêverie la plus profonde, mes bras toujours croiſés ſur la hauteur d’appui, où j’ai paſſé huit heures immobile, dans le ſilence, et ſans jamais bouger.

J’ai entendu ſonner vingt-une heures et j’ai commencé à m’inquiéter de ce que je ne voyois paraître perſonne, de ce qu’on ne venait pas voir ſi je voulois manger, de ce qu’on ne me portait pas un lit, une chaiſe, et au moins du pain et de l’eau. Je n’avois pas d’appétit, mais il me ſemblait qu’on ne devoit pas le ſavoir : jamais de ma vie je n’avois eu la bouche ſi amère : je me tenois cependant pour ſûr que vers la fin du jour quelqu’un paraîtrait, mais lorsque j’ai entendu ſonner les vingt-quatre heures, je ſuis devenu comme un forcené, hurlant, frappant des pieds, pestant et accompagnant de hauts cris tout le vain tapage que mon étrange ſituation m’excitait à faire. Après plus d’une heure de ce furieux exercice, ne voyant perſonne, n’entendant pas moi-même le moindre indice qui m’auroit fait imaginer que quelqu’un pût avoir entendu mes fureurs, enveloppé de ténèbres, j’ai fermé la grille, craignant que les rats ne ſautaſſent dans le cachot. Je me ſuis jeté étendu ſur le plancher avec mes cheveux enveloppés dans un mouchoir. Un pareil impitoyable abandon ne me paroiſſoit pas vraiſemblable, quand même on eût décidé de me faire mourir. L’examen de ce que je pouvois avoir fait pour mériter un traitement ſi cruel ne pouvoit durer qu’un moment, car je ne trouvois pas matière pour m’arrêter. En qualité de grand libertin, de hardi parleur, et d’homme qui ne penſait qu’à jouir de la vie, je ne pouvois pas me trouver coupable ; mais en me voyant malgré cela traité comme tel, j’épargne au lecteur tout le détail de ce que la rage, la fureur, le déſespoir m’a fait dire et penſer contre le deſpotisme qui m’opprimoit. La noire colère cependant et le chagrin qui me dévoroit et le dur plancher ſur lequel j’étois ne m’empêchèrent pas de m’endormir : ma nature avoit beſoin du ſommeil, et lorsque l’individu qu’elle anime eſt jeune et sain, elle ſait ſe procurer ce qu’il lui faut ſans avoir beſoin de ſon conſentement.

La cloche de minuit m’a éveillé. Affreux réveil, lorsqu’il fait regretter le rien ou les illuſions du ſommeil. Je ne pouvois pas croire d’avoir paſſé trois heures ſans avoir ſenti aucun mal. Sans bouger, couché comme j’étois ſur mon côté gauche, j’ai allongé le bras droit pour prendre mon mouchoir que la réminiscence me rendoit ſûr d’avoir placé là. En allant à tâtons avec ma main, Dieu ! quelle ſurpriſe, lorsque j’en trouve une autre froide comme glace. L’effroi m’a électriſé depuis la tête jusqu’aux pieds et mes cheveux ſe hériſſèrent : jamais je n’ai eu dans toute ma vie l’âme ſaiſie d’une telle frayeur et je ne m’en ſuis jamais cru ſusceptible. J’ai paſſé certainement trois ou quatre minutes non ſeulement immobile, mais incapable de penſer. Rendu à moi-même, je me ſuis fait la grâce de croire que la main que j’avois touchée n’étoit qu’un objet de l’imagination. Dans cette ferme ſuppoſition, j’allonge de nouveau le bras au même endroit et je trouve la même main que, jetant un cri perçant et tranſi d’horreur, je ſerre et je relâche en retirant mon bras. Je frémis ; mais, devenu maître de mon raiſonnement, je décide que pendant que je dormois on avoit mis près de moi un cadavre ; car j’étois ſûr que, lorsque je me ſuis couché ſur le plancher, il n’y avoit rien. J’imagine d’abord le corps de quelque innocent malheureux et peut-être mon ami qu’on avoit étranglé et qu’on avoit ainſi placé près de moi pour que je trouvaſſe à mon réveil devant mes yeux l’exemple du ſort qu’on m’avoit destiné. Cette penſée me rend féroce ; je porte pour la troiſième fois mon bras à la main, je la ſaiſis, je la ſerre et je veux dans le même inſtant me lever pour tirer à moi ce cadavre et me rendre certain de toute l’atrocité de ce fait. Mais, voulant m’appuyer ſur mon coude gauche, la même main froide que je tenois ſerrée devient vive, ſe retire et je me ſens dans l’inſtant, avec ma grande ſurpriſe, convaincu que je ne tenois dans ma main droite autre main que ma même main gauche qui, percluſe et engourdie, avoit perdu mouvement, ſentiment et chaleur, effet du lit tendre, flexible et douillet ſur lequel mon pauvre individu repoſait.

Cette aventure, quoique comique, ne m’a pas égayé. Elle m’a donné matière aux réflexions les plus noires. Je me ſuis aperçu que j’étois dans un endroit où ſi le faux paroiſſoit vrai, les réalités devaient paraître des ſonges, où l’entendement devoit perdre la moitié de ſes privilèges, où la fantaiſie échauffée devoit rendre la raiſon victime ou de l’eſpérance chimérique ou de l’affreux déſespoir. Je me ſuis d’abord mis ſur mes gardes pour tout ce qui concernait cet article et j’ai, pour la première fois de ma vie, à l’âge de trente ans, appelé à mon ſecours la philoſophie, dont j’avois tous les germes dans l’âme et dont il ne m’étoit pas encore arrivé l’occaſion d’en faire cas ni uſage. Je crois que la plus grande partie des hommes meurent ſans avoir jamais penſé. Je me ſuis tenu ſur mon ſéant jusqu’au frapper de huit heures : les crépuscules du nouveau jour paroiſſoient ; le ſoleil devoit ſe lever à neuf heures et un quart ; il me tardait de voir ce jour ; un preſſentiment intérieur que je tenois pour infaillible m’aſſuroit qu’on me renverroit chez moi d’abord et je brûlois des déſirs de vengeance que je ne me diſſimulois pas. Je me voyois à la tête du peuple pour pulvériſer le gouvernement et je ne pouvois pas me contenter d’ordonner à des bourreaux le carnage de mes oppreſſeurs ; mais c’étoit moi-même qui devois en faire le maſſacre. Tel eſt l’homme ; et il ne ſe doute pas que ce qui tient ce langage dans lui n’eſt pas la raiſon, mais ſa plus grande ennemie, la colère.

J’ai attendu moins de ce que je me ſentois diſpoſé à attendre ; et voilà un premier motif de calme des fureurs. À huit heures et demie, le profond ſilence de ces lieux, enfer de l’humanité vivante, fut rompu par le glapiſſement des verrous aux vestibules des corridors qu’il falloit paſſer pour arriver à mon cachot. J’ai vu le gardien devant ma grille, qui me demanda si j’avois eu le tems de penſer à ce que je voulois manger. Je lui ai répondu, ſans relever ſa raillerie, que je voulois une ſoupe au riz, du bouilli, du rôti, des fruits, du pain, du vin et de l’eau. J’ai vu ce butor étonné de ne pas entendre les plaintes auxquelles il ſ’attendoit. Après ſ’être arrêté une minute, voyant que je ne lui diſois rien, et ſa dignité ne lui permettant pas de me demander ſi je voulois autre choſe, il ſ’en alla ; mais un quart d’heure après il reparut et me dit qu’il ſ’étonnait que je ne vouluſſe pas avoir un lit et ce qu’il me falloit, puisque, ſi je me flattois de n’avoir été mis là que pour une nuit, je me trompois. Je lui ai répondu qu’il me feroit plaiſir en me portant ce qu’il me croyoit néceſſaire. Où faut-il, me dit-il, que j’aille le chercher ? Je lui ai dit d’aller chez moi et de me porter tout. Il me donna pour lors un morceau de papier et un crayon. J’ai demandé par écrit lit, chemiſes, bas, robe de chambre, bonnets, peignes, pantoufles, fauteuil, table, miroir, raſoirs et nommément les livres que Meſſer grande avoit trouvés ſur la tablette près de mon lit ; outre cela, papier, plumes et encre. À la lecture que je lui ai faite de ces articles (car il ne ſavoit pas lire), il me dit de rayer papier, écritoire, miroir et raſoirs, car tout cela étoit défendu par institution, et il me demanda de l’argent pour acheter le dîner que je lui avois ordonné. Je lui ai donné un ſequin de trois dont j’étois poſſeſſeur. Je l’ai entendu partir une demi-heure après. Dans cette demi-heure, comme j’ai ſu dans la ſuite, il avoit ſervi ſept autres priſonniers qui étaient détenus là-haut, chacun ſéparé, et dans l’impoſſibilité de tout commerce réciproque et d’avoir connoiſſance ni du nom ni de la qualité de ceux que le même malheur accabloit.

Vers midi cet homme parut dans le galetas, ſuivi de cinq archers destinés au ſervice des priſonniers d’état (c’eſt le titre dont on nous honorait). Il ouvrit mon cachot pour introduire les meubles que j’avois ordonnés et mon dîner. On fit le lit dans l’alcôve et on mit mon dîner ſur la petite table ; il me donna une cuillère d’ivoire qu’il avoit achetée de mon argent en me diſant que couteau et fourchette étoient défendus, comme tout outil de métal, et qu’il ne me laiſſoit mes boucles que parce qu’il voyoit qu’elles étaient de pierres. Il me dit de lui ordonner ce que je voulois manger dans le jour ſuivant, parce que la ſeule heure à laquelle il pouvoit monter là-haut étoit à la pointe du jour ; il finit par me dire que l’illuſtriſſimo ſignor ſecretario avoit effacé de ma note tous les livres que j’avois ordonnés, en lui diſant qu’il m’en enverra des convenables à mon état actuel. Je lui ai ordonné de le remercier de ma part de ce qu’il ne m’avoit fait mettre en compagnie de perſonne. Il me répondit qu’il fera ma commiſſion, mais que j’avois tort de me moquer, puisque je devois ſentir qu’on ne m’avoit mis tout ſeul que pour me rendre la priſon plus pénible. Il avoit raiſon, et je m’en ſuis bien aperçu quelques jours après. J’ai reconnu qu’un homme mis dans l’impoſſibilité de ſ’occuper et enfermé tout ſeul dans un endroit quaſi obscur, où il ne peut appeler perſonne et où il ne voit qu’une fois en vingt-quatre heures celui qui lui porte ſa nourriture doit ſe trouver dans un vrai enfer. La compagnie d’un aſſaſſin, d’un fou, d’un malade puant, d’un ours, d’un tigre eſt préférable à une ſolitude de cette eſpèce : elle déſespère ; mais on ne peut le ſavoir qu’en ayant fait l’expérience.

Après le départ du gardien, pour voir un peu de jour, et pour ne pas manger à l’obscur, car toute eſpèce de lumière artificielle étoit défendue, j’ai placé ma table près du trou par où entroit la petite lueur qui venait de la lucarne. J’étois à jeun préciſément depuis quarante-cinq heures, mais je n’ai pu avaler que du riz. J’ai paſſé la journée ſans fureur ſur mon fauteuil, ne ſouffrant que l’ennui, déſirant le lendemain et m’accommodant déjà l’eſprit à la lecture prétendue convenable qu’on m’avoit annoncée. J’ai paſſé la nuit ſans dormir au bruit que les rats bondiſſants faiſaient dans le galetas, et en compagnie de l’horloge de S. Marc qui me paroiſſoit frapper dans mon cachot. Une eſpèce de tourment, dont je trouverai dans mes lecteurs peu de juges me faiſait une peine inſoutenable : c’étoit un million de puces qui ſ’en donnaient à cœur joie ſur tout mon corps, avides de mon ſang et de ma peau qu’elles perçaient avec un acharnement dont je n’avois point d’idée : ces inſectes me donnaient des convulsions, me cauſaient des contractions ſpasmodiques dans les nerfs ; ils m’empoiſonnaient le ſang.

Le lendemain, à la pointe du jour, le gardien parut, fit faire mon lit, balayer et nettoyer. Lorsqu’un de ſes archers me préſenta de l’eau pour me laver les mains, le gardien qui vit que je voulois ſortir m’avertit que cela ne m’étoit pas permis. J’ai vu deux livres et je me ſuis abstenu de les ouvrir pour me garantir d’un premier mouvement peut-être de dédain qu’il n’auroit pas manqué de référer. Après m’avoir laiſſé ma mangeaille et m’avoir coupé deux citrons, il partit.

Ayant à peine mangé ma ſoupe chaude, je mis mes livres contre la lumière du trou et j’ai vu qu’il ne me ſeroit pas difficile de lire. Un de ces livres avoit pour titre la cité mystique de ſœur Marie de Jéſus appelée d’Agreda : je n’en avois nulle idée. Le ſecond étoit d’un jéſuite dont j’ai oublié le nom : il établiſſoit une nouvelle adoration particulière directe au cœur de Notre-Seigneur J. C. De toutes les parties humaines de notre divin médiateur c’étoit celle-là que, ſelon cet auteur, on devoit particulièrement adorer : idée ſingulière d’un fou ignorant dont je n’ai pas pu ſouffrir la lecture, car le cœur ne me paroiſſoit pas un viscère plus reſpectable du poumon. La Cité mystique m’intéreſſa un peu. J’ai lu tout ce que l’extravagance d’une imagination échauffée d’une vierge extrêmement dévote, eſpagnole, mélancolique, enfermée dans un couvent, ayant des directeurs de conſcience ignorants et flatteurs pouvoit enfanter. Toutes ſes viſions chimériques et monſtrueuſes étoient décorées du nom de révélations : amoureuſe et amie très intime de la ſainte Vierge, elle avoit reçu ordre de Dieu même d’écrire la vie de ſa divine mère ; le ſaint-Eſprit lui avoit fourni les instructions qui lui étoient néceſſaires et que perſonne ne pouvoit avoir lues nulle part. Elle commençoit l’hiſtoire non pas du moment de ſa naiſſance, mais de celui de ſa très immaculée conception dans le ventre de Sainte Anne. Cette ſœur Marie d’Agreda étoit ſupérieure d’un couvent de Cordelières fondé par elle-même chez elle. Après avoir narré en détail tout ce que la mère de Dieu fit dans les neuf mois avant ſa naiſſance, elle dit qu’à l’âge de trois ans elle balayait ſa maiſon, aidée par neuf cents domestiques, tous anges que Dieu lui avoit destinés, commandés en perſonne par leur prince archange Michel qui alloit et venait d’elle à Dieu et de Dieu à elle pour leurs réciproques ambaſſades. Ce qui frappe dans ce livre eſt l’aſſurance où le lecteur judicieux doit ſe trouver qu’il n’y a rien dans tout l’ouvrage que l’auteur plus que fanatique puiſſe avoir cru d’avoir inventé. L’invention ne peut pas aller jusque-là : tout eſt dit de bonne foi ; ce ſont des viſions d’une cervelle ſublimée qui, ſans aucune ombre d’orgueil, ivre de Dieu, croit de ne révéler autre choſe que ce que le ſaint-eſprit lui dicte. Ce livre étoit imprimé avec la permiſſion de l’Inquiſition ; je ne pouvois revenir de mon étonnement. Bien loin d’augmenter ou d’exciter dans mon eſprit une ferveur, un zèle de religion, il me tenta de traiter de fabuleux tout ce que nous avons de mystique et de dogmatique auſſi.

Le caractère de ce livre porte des conſéquences : un lecteur d’un eſprit plus ſusceptible que le mien et plus attaché au merveilleux risque en le liſant de devenir viſionnaire et graphomane comme cette vierge. La néceſſité de m’occuper à quelque choſe m’a fait paſſer une ſemaine ſur ce chef-d’œuvre d’un eſprit exalté qui forge. Je n’en ai jamais rien dit au ſot gardien ; mais je n’en pouvois plus. D’abord que je m’endormois, je m’apercevois de la peste que ce livre avoit communiquée à mon eſprit affaibli par la mélancolie et par la mauvaiſe nourriture. Mes rêves extravagants me faiſoient rire lorsque éveillé je les récapitulois, puisqu’il me prenoit envie de les écrire, et, ſi j’euſſe eu le néceſſaire, j’aurois peut-être produit là-haut un ouvrage encore plus fou que celui que M. de Cavalli m’avoit envoyé. Depuis ce temps-là j’ai vu combien ſe trompent ceux qui attribuent à l’eſprit de l’homme une certaine force : elle n’eſt que relative, et l’homme qui ſ’étudieroit bien ne trouveroit en lui-même que faibleſſe. J’ai vu que, quoiqu’il arrive rarement que l’homme devienne fou, il eſt pourtant vrai que la choſe étoit facile. Notre jugement eſt comme la poudre à canon qui, quoiqu’il ſoit tres facile de l’enflammer, elle ne ſ’enflamme cependant jamais à moins qu’on ne lui mette le feu ; ou comme un verre à boire qui ne ſe caſſera jamais à moins qu’on ne le caſſe. Le livre de cette Eſpagnole eſt ce qu’il faut pour faire devenir fou un homme ; mais il faut lui donner ce poiſon lorsqu’il eſt en priſon, ſeul et ſans nul moyen de ſ’occuper.

Dans l’année 1767, en allant de Pampelune à Madrid, mon voiturier ſ’arrêta pour dîner dans une ville de la vieille Castille, dont conſidérant la triſteſſe et la laideur il me vint envie de ſavoir le nom. Oh ! que j’ai ri quand on m’a dit que c’étoit Agreda ! c’étoit là où la tête de cette ſainte folle étoit accouchée du chef-d’œuvre que, ſi je n’euſſe jamais eu à faire avec M. de Cavalli, je n’aurois jamais lu. Un vieux prêtre me montra le lieu où ſœur Marie avoit écrit, dont le père, la mère et la ſœur avaient tous été ſaints. Il me dit, et c’étoit vrai, que l’Eſpagne ſollicitoit à Rome ſa canoniſation avec celle du bienheureux Pallafox. Ce fut peut-être cette Cité mystique qui donna le talent au père Malagrida d’écrire la vie de ſainte Anne, que le ſaint eſprit lui dicta auſſi ; mais le pauvre jéſuite dut en ſouffrir le martyre : raiſon plus forte pour lui procurer la canoniſation lorsque la Compagnie reſſuſcitera et retournera dans ſon ancienne ſplendeur.

Au bout de neuf à dix jours, je n’ai eu plus d’argent. Le gardien me demanda où il devoit aller en prendre, et je lui ai répondu laconiquement nulle part. Ce qui déplaiſoit à cet homme avare, et bavard étoit mon ſilence. Le lendemain, il me dit que le tribunal m’aſſignoit cinquante ſous par jour dont il devoit être le caiſſier, et dont il me rendroit compte tous les mois et feroit l’uſage que je lui ordonnerois de mes épargnes. Je lui ai dit de me porter deux fois par ſemaine la Gazette de Leide, et il me répondit que ce n’étoit pas permis. Ces cinquante ſous par jour étoient plus qu’il ne me falloit, puisque je ne pouvois plus manger. L’extrême chaleur et la diète m’avoient rendu languiſſant. C’étoit le temps de la canicule et la force des rayons du ſoleil qui dardoient les plombs me tenoit comme dans une étuve ; la ſueur qui ſortoit de mon corps ruiſſeloit ſur le plancher à droite et à gauche de mon fauteuil, où il me ſembloit de me ſoulager en me tenant tout nu.

Au bout de quinze jours que je n’allois à la ſelle, j’y fus et j’ai cru de mourir des douleurs dont je n’avois pas d’idée. Ce fut la maladie des hémorroïdes internes qui me prit alors, et dont je ne ſuis plus guéri. Ce ſouvenir, qui me rappelle de temps en temps la cauſe, ne vaut rien pour me la faire chérir : ſi la physique ne nous donne pas ces bons remèdes pour guérir des maux, elle nous fournit du moins des moyens ſûrs d’en acquérir. On fait grand cas en Ruſſie de cette maladie-là, jusqu’à faire compliment à ceux qui en ſont attaqués. Des violents friſſons me firent connoître dans le même jour que j’étois aſſailli par la fièvre. J’ai gardé le lit et le lendemain je n’ai rien dit ; mais le ſurlendemain que le gardien trouva pour la ſeconde fois mon dîner tel qu’il me l’avoit porté, me demanda comment je me portois ; et je lui ai répondu que cela alloit fort bien. Il me parla alors avec emphaſe des avantages que ſes priſonniers avoient lorsqu’ils étoient malades, que le tribunal leur fourniſſoit gratis médecin, médecines et chirurgien et que j’avois tort de ne pas lui donner mes ordres, puisqu’il étoit ſûr que j’étois malade. Je ne lui ai rien répondu, mais malgré cela il retourna trois heures après ſans aucun de ſes ſatellites, une bougie à la main, ſuivi d’une figure grave et impoſante qui me fit d’abord connoître le médecin.

J’étois dans l’ardeur de la fièvre et c’étoit le troiſième jour qu’elle me brûlait le ſang. Il me fit des interrogations et je ne lui ai répondu autre choſe ſinon qu’au confeſſeur et au médecin je ne parlois que tête à tête. Il dit alors au gardien de ſortir et, le gardien ne l’ayant pas voulu, il partit avec lui, après m’avoir dit que j’étois en danger de mort. Le fait eſt que j’enrageois et que je ne me ſouciois pas de vivre. Je reſſentois auſſi quelque ſatisfaction dans une démarche qui pouvoit démontrer aux cruels qui me condamnoient à une priſon pareille leur procédé inhumain.

Quatre heures après, j’ai entendu le bruit des verrous et j’ai vu le même médecin, qui tenoit la bougie lui-même, et le gardien resté dehors. J’étois dans la plus grande langueur, et je jouiſſois d’un véritable repos. Un vrai malade eſt exempt du tourment de l’ennui. J’ai reſſenti une vraie ſatisfaction en voyant le gardien resté dehors. Je ne pouvois ſouffrir la vue de cet homme depuis l’explication du collier de fer.

Dans un petit quart d’heure j’ai informé le médecin de tout. Il me dit que ſi je voulois recouvrer ma ſanté il falloit éloigner de moi la triſteſſe, et je lui ai répondu qu’il n’avoit qu’à écrire la recette pour une pareille opération et la donner au ſeul apothicaire qui pouvoit exécuter ſon ordonnance. J’ai exagéré contre le cœur, ou pour mieux dire contre le livre du cœur de Jeſus et contre la cité myſtique qui, dans l’ardeur de la fièvre, me faiſoit égarer dans ſes mêmes délires ; et il me plut, en convenant que ces deux drogues m’avoient donné les hémorroïdes et la fièvre. Il me quitta en m’aſſurant qu’il ne m’abandonnera pas, après m’avoir fait lui-même une fort longue limonade qu’il mit à côté de moi, dont il me pria de boire ſouvent. J’ai paſſé la nuit toujours aſſoupi et rêvant des extravagances mystiques.

Le matin, deux heures plus tard que d’ordinaire, je l’ai vu avec le gardien et avec un chirurgien qui me ſaigna d’abord du bras. Il me laiſſa une médecine, qu’il me dit de prendre le ſoir, et une bouteille de bouillon fort léger. Il me dit qu’il avoit obtenu la permiſſion de faire tranſporter mon lit dans le galetas, où la chaleur étoit moindre, grâce qui poſitivement m’épouvanta à cauſe des rats que j’abhorrois plus que la mort. Il ne trouva pas à redire à la raiſon de mon refus ; mais ce qui me conſola et qui vraiment mit ce médecin dans toutes mes bonnes grâces fut qu’il jeta hors du cachot les deux mauvais livres et me donna à leur place Boece. sans connoître cet auteur, j’en avois la plus grande idée, mais n’ai pu commencer à le lire que deux ſemaines après. Pour ſavoir ce qu’il vaut, il faut le lire dans la ſituation où j’étois. Perſonne ni avant ni après lui eſt parvenu à fournir un baume pareil aux eſprits affligés. Seneque à côté de lui devient petit.

Pluſieurs clyſtères d’eau d’orge me guérirent en huit jours de la fièvre et calmèrent l’autre cruelle incommodité, et huit jours après l’appétit vint. Au commencement de ſeptembre je me portois bien ; je n’endurois autre mal réel qu’une extrême chaleur, les puces et l’ennui, car je ne pouvois pas lire Boece toute la journée. Le gardien me dit que je pouvois ſortir du cachot pour me laver et marcher tandis que ſes gens faiſoient mon lit et balayoient à force, ſeul moyen de diminuer la maudite vermine qui ſe nourriſſoit de mon ſang. Cette promenade de cinq minutes que je faiſois tous les matins dans le galetas, et avec violence, me paroiſſoit une grâce eſſentielle. C’étoit peut-être un ordre que le ſecrétaire avoit donné, ou c’étoit un arbitre du gardien, ſ’il étoit vrai que ce ne fût pas permis. Le fait eſt qu’il ne me donna cette permiſſion que le premier de Septembre, lorsque, m’ayant rendu compte de l’argent qui lui étoit resté de la dépenſe du mois d’août, il ſe trouva mon débiteur de vingt-cinq à trente livres. Je lui ai dit qu’il n’avoit qu’à employer cet argent à faire célébrer des meſſes ſelon mon intention. Il me remercia d’un ſtyle comme ſi c’eût été lui-même le prêtre qui devoit les dire. En me voyant par cet acte de dévotion gratifié de la permiſſion de cette courte promenade, où je me voyois debout, j’ai ſuivi à faire la même choſe tous les mois ; mais je n’ai jamais vu la moindre quittance de prêtre qui auroit pu avoir reçu mes aumônes. Tout ce que mon gardien a pu faire de moins injuste fut de ſ’approprier mon argent et de prier Dieu pour moi lui-même.

J’ai pourſuivi dans cet état à me flatter tous les jours d’être renvoyé chez moi. Je ne me couchois jamais ſans une eſpèce de certitude qu’on viendroit le lendemain me dire que j’étois libre : mais lorsque, toujours fruſtré dans mon eſpoir, je réfléchiſſois qu’on auroit pu m’avoir fixé un terme, je décidois que ce ne pouvoit pas être au delà du dernier jour de Septembre, puisque dans ce jour-là les inquiſiteurs régnants finiſſoient leur année. Ce qui me faiſoit croire que la choſe ſeroit ainſi étoit que je n’avois jamais vu perſonne, ni juge ni ſecrétaire qui fût venu pour m’examiner, pour me convaincre que j’avois mérité cette punition. Il me paroiſſoit que cela fût indiſpenſable et qu’on n’avoit pu négliger ce devoir que parce que mes juges, qui devaient ſavoir que je n’avois manqué en rien, n’avoient par conſéquent rien à me dire et qu’ainſi, ne me tenant là que pour la forme, et en grâce de leur réputation, ils auroient ordonné ma délivrance à la fin de leur cours. Je me ſentois même en état de leur pardonner l’injure qu’ils m’avoient faite ; car, une fois qu’ils avoient commis la faute de me faire enfermer, ils ne me devaient pas tenir moins de neuf à dix ſemaines, car autrement ils auroient donné motif au monde de juger qu’ils ſ’étoient trompés ou qu’ils ne m’avoient mis là qu’à cauſe de quelques fredaines incompétentes. J’étois donc ſûr de ſortir de là tout au plus tard le premier d’octobre, à moins qu’ils ne m’oubliaſſent, ce que je ne pouvois pas mettre en ligne de compte, ou qu’ils ne me laiſſaſſent à l’arbitre de leurs ſucceſſeurs, qui n’auroient ſu que faire de moi, car ils n’auroient pu leur communiquer le moindre crime de ma part. Je trouvois impoſſible qu’ils m’euſſent condamné et écrit ma ſentence, car, ſelon mon ſyſtême, cela ne pouvoit pas ſe faire ſans me parler, ſans me la communiquer : celui de la ſavoir en même temps que ſon crime eſt le droit incontestable de tout criminel, auquel notre religion nous dit que Dieu même devenu notre juge ſe ſoumettra dans le jour noviſſime. Tels étoient mes raiſonnements et tels ſont ceux de tous les priſonniers qui ne ſe ſentent pas criminels. On ſe figure immanquable ce qu’on déſire ; Arioste dit : il miſer ſuole dar facile credenza à quel che vuole ; et Seneque, dans une de ſes tragédies l’a dit encore plus élégamment quod nimis miſeri volunt hoc facile credunt.

Mon raiſonnement n’avoit pas lieu vis-à-vis des règles du tribunal qui ſe diſtingue de tous les tribunaux de la terre et qui ne fait pas profeſſion d’une certaine politeſſe. Quand il procède contre un délinquant, il eſt déjà ſûr qu’il l’est. Quel beſoin a-t-il donc de lui parler ? Et quand il l’a condamné, quelle néceſſité y a-t-il de lui donner la mauvaiſe nouvelle de la ſentence ? ſon conſentement n’eſt pas néceſſaire : il vaut mieux, dit-on, de le laiſſer eſpérer : ſi l’on lui en rendît compte, il ne resteroit pas pour cela en priſon une ſeule heure de moins. Celui qui eſt ſage ne rend compte à perſonne de ſes affaires, et juger et condamner ſont les affaires du tribunal, dont le coupable ne doit pas ſe mêler. Je ſavois en partie ſes uſages ; mais il y a ſur la terre des choſes qu’on ne peut dire de bien ſavoir que lorsqu’on les ſait par expérience. Si entre mes lecteurs il ſ’en trouve quelqu’un auquel ces règles paroiſſent injustes, je lui pardonne parce que vraiment elles n’en ont pas mal l’apparence ; mais il faut qu’il ſache qu’étant d’institution elles deviennent justes, ou du moins néceſſaires, parce qu’un tribunal pareil ne ſauroit ſubsiſter que par elles. Ceux qui les tiennent en vigueur ſont des ſénateurs choiſis entre les plus qualifiés et reconnus pour les plus vertueux. Élus à couvrir ce poste éminent, ils doivent jurer de faire ce que les premiers instituteurs ont prescrit à ceux qui y préſident, et ils n’y manquent pas, quoique quelquefois en ſoupirant. Il n’y a que ſept à huit ans que je fus témoin des ſoupirs d’un d’eux, très-honnête homme, dans le cas qu’il dut faire étrangler ſommairement un chef boute-feu qui mettoit en alarme toute la ville de Muran : ce ſénateur, avec un cœur bon et un eſprit juste, ne ſe croyoit maître de rien. Il n’oſait pas croire d’être inquiſiteur d’état ; il diſait : je ſers le tribunal : je crois qu’il devoit avoir une eſpèce de ſentiment de vénération pour la table et pour les trois fauteuils qui le forment. Un fort déſagrément que j’ai eu dans l’année 1782 m’a excité à une vengeance. Je me ſuis ſatisfait ſans bleſſer les lois ; mais je me ſuis rendu ennemie toute la nobleſſe qui a fait cauſe commune. Je lui ai donné volontairement un éternel adieu : ſans ce puiſſant motif, je n’aurois jamais eu la force de m’éloigner de ma patrie ; car j’étois tant acoquiné, comme dit Montagne, à tous les gros plaiſirs que l’homme peut ſ’y procurer que, peu différent d’un cochon, je croupiſſois délicieuſement : et voilà comment les hommes font ſouvent du bien à quelqu’un ſans l’intention de lui en faire.

Le dernier de Septembre, j’ai paſſé la nuit ſans pouvoir fermer les yeux, impatient de voir paraître le jour, dans lequel je me ſentois ſûr de retourner chez moi. Mais le jour parut, Laurent vint et ne me dit rien de nouveau. J’ai paſſé cinq ou ſix jours dans la rage, dans le déſespoir. J’ai cru qu’il ſe pouvoit que par des raiſons que j’ignorois on eût décidé de me tenir là pour tout le reste de mes jours. Cette idée affreuſe me fit rire ; car je ſavois d’être le maître de n’y rester que tres peu de temps, une fois que j’euſſe pu me réſoudre à me procurer la liberté au risque de ma vie.

Deliberata morte ferocior, ce fut au commencement de novembre que j’ai formé le projet de ſortir par force d’un lieu où on me tenoit par force : cette penſée devint mon unique. J’ai commencé à chercher, à inventer, à examiner cent moyens de venir à bout d’une entrepriſe qu’avant moi pluſieurs peuvent avoir tentée, mais que perſonne ne put conduire à ſon terme.

Dans ce même temps il m’arriva un matin un accident qui me fit connoître la miſérable ſituation de mon âme. J’étois debout dans le galetas, regardant en haut vers la lucarne ; je voyois également la groſſe poutre. Laurent, mon gardien, ſortait de mon cachot avec deux de ſes gens, lorsque j’ai vu l’énorme poutre non pas branler, mais ſe tourner vers ſon côté droit et ſe retourner d’abord comme elle étoit par un mouvement contraire lent et interrompu. En même temps, ayant ſenti que j’avois perdu mon aplomb, je fus convaincu que c’étoit une ſecouſſe de tremblement de terre, et mes gens ſ’en aperçurent. Je n’ai rien dit, et je me ſuis ſenti réjoui de ce phénomène. Quelques ſecondes après, ce même mouvement reparut et je n’ai pu empêcher qu’il ne m’échappât de la bouche ces mots : un’altra, an’altra, gran Dio, ma più forte. Les archers, effrayés de ce qui leur ſembla impiété d’un déſespéré fou et blaſphémateur, ſ’enfuirent, ſaiſis d’horreur. En m’examinant après, j’ai trouvé que je calculois entre les événements poſſibles l’écroulement du palais ducal compatible avec le recouvrement de ma liberté. Le palais précipité devoit me jeter ſans le moindre détriment ſain, ſauf et libre ſur le beau pavé de la place de S. Marc. C’eſt ainſi que je commençois à devenir fou. Cette ſecouſſe vint du même tremblement de terre qui écraſa dans ces mêmes jours Lisbonne.

Pour préparer mon lecteur à bien comprendre ma fuite d’un endroit pareil, il faut que je lui déſigne le local. Ces priſons ſont poſitivement dans ce qu’on appelle le grenier du grand palais : ſon toit n’étant couvert ni d’ardoiſes, ni de briques, mais de plaques de plomb de trois pieds carrés, et épaiſſes d’une ligne, donne le nom des Plombs aux mêmes priſons. On ne peut y entrer que par les portes du palais ou par le beau bâtiment des priſons par où on m’a fait entrer en paſſant le pont qu’on nomme des ſoupirs, dont j’ai déjà parlé. On ne peut monter à ces priſons qu’en paſſant par la ſalle où les inquiſiteurs d’état ſ’aſſemblent. Leur ſecrétaire en a ſeul la clef, que le gardien des Plombs doit lui remettre d’abord que de grand matin il a fait ſon ſervice aux priſonniers. On le fait à la pointe du jour, parce que plus tard les archers allant et venant ſeroient trop vus dans un endroit qui eſt rempli de tous ceux qui ont à faire aux chefs du Conſeil des Dix qui ſiègent tous les matins dans la ſalle contiguë appelée la buſſola, par où les archers doivent paſſer.

Ces priſons ſe trouvent diviſées ſous l’éminence des deux faces oppoſées du Palais. Trois ſont au couchant, dont la mienne étoit une, et quatre au levant. La gouttière au bord du toit de celles qui ſont au couchant donne dans la cour du Palais. Celle au levant eſt perpendiculairement ſur le canal di Palazzo. De ce côté les cachots ſont très-clairs et on peut y être debout, qualités qui manquaient à la priſon où j’étois et dont le nom étoit il trave, la poutre. Le plancher de mon cachot étoit poſitivement au-deſſus du plafond de la ſalle des inquiſiteurs d’état, où ils vont presque toujours dans la nuit, après la ſéance journalière du Conſeil des Dix, dont tous les trois ſont membres.

Informé comme j’étois de tout cela avec la parfaite idée topographique du local, la ſeule voie ſusceptible de réuſſite qui ſe préſenta à mon jugement fut celle de percer le plancher ; mais il falloit avoir des instruments, choſe tres difficile dans un lieu où toute correſpondance au dehors eſt défendue, où on ne permet ni viſites, ni commerce épiſtolaire avec perſonne. Je ne pouvois pas penſer à confier à quelqu’un de ces archers, d’autant plus que je n’avois pas d’argent pour le ſéduire. Dans certaines heures de fureur je roulois dans ma tête le moyen de me rendre la ſortie libre en tuant le gardien et les deux ſatellites qui venaient faire mon lit ; mais, n’ayant pas des armes, je ne voyois autre moyen que celui de les étrangler à belles mains, en leur ſuppoſant toute la complaiſance néceſſaire à l’exécution. Un archer étoit toujours dehors à la première porte, qu’il n’ouvroit que lorsque ceux qui vouloient ſortir lui donnoient le mot de paſſe ; outre cela il étoit prêt à accourir au moindre bruit. Mon ſeul plaiſir étoit celui de me repaître de projets chimériques, tous tendant au recouvrement de ma liberté, ſans laquelle je ne voulois pas de la vie. Je liſois toujours Boece ; mais j’avois beſoin de ſortir de là, et dans Boece je ne trouvois pas le moyen. J’y penſois toujours, parce que j’étois perſuadé de ne pouvoir le trouver qu’à force d’y penſer. Je crois encore aujourd’hui que, lorsque l’homme ſe met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque, et qu’il ne ſ’occupe que de cela, il doit y parvenir malgré toutes les difficultés : cet homme deviendra grand Vizir, il deviendra Pape, il culbutera une monarchie, pourvu qu’il ſ’y prenne de bonne heure, car l’homme arrivé à l’âge mépriſé par la fortune ne parvient à rien et ſans ſon ſecours on ne peut pas eſpérer de réuſſite. Il s’agit de compter ſur elle et en même temps de défier ſes revers ; mais c’eſt un calcul politique des plus difficiles.

À la moitié de novembre, le gardien me dit que Meſſer grande avoit entre ſes mains un détenu et que le ſecrétaire nouveau circoſpetto Pierre Buſinello lui avoit ordonné de le mettre dans le plus mauvais de tous les cachots et que par conſéquent c’étoit avec moi qu’il alloit le mettre. Il m’aſſura qu’il lui avoit repréſenté que j’avois regardé comme une grâce celle d’avoir été mis tout ſeul et qu’il lui avoit répondu que je devois être devenu plus ſage en quatre mois que j’étois là. Cette nouvelle ne me fit pas de peine et je n’ai pas trouvé déſagréable celle qui m’annonçoit le changement de ſecrétaire. Ce M. de Buſinello étoit un brave homme que j’avois connu à Londres Réſident de la République ; mais je me ſuis montré indifférent à l’une auſſi bien qu’à l’autre de ces nouveautés.

Une heure après la cloche de Terza, j’ai entendu le ſifflement des verrous et j’ai vu Laurent suivi de deux archers qui tenoient avec des menottes un jeune homme qui pleurait. On l’enferma chez moi et on ſ’en alla ſans dire le moindre mot. J’étois ſur mon lit dans la petite alcôve, où il ne pouvoit pas me voir : ſa ſurpriſe m’amuſa. Ayant le bonheur d’avoir une taille de cinq pieds, il ſe tenoit debout en regardant attentif mon fauteuil qu’il croyoit préparé pour lui. Il vit ſur la hauteur d’appui Boece ; il eſſuya ſes pleurs, l’ouvrit et le rejeta avec dépit lorsqu’il vit que c’étoit du latin. Il fit le tour du cachot et, étonné de trouver des hardes, il fut vite à l’alcôve, où une faible lueur lui fit voir un lit. Il mit alors la main ſur moi, qu’il retira en me demandant pardon lorsqu’il entendit le ſon de ma voix. Je lui ai dit de ſ’aſſeoir et le lecteur peut ſ’imaginer que notre connoiſſance fut bientôt faite. Il me dit qu’il étoit natif de la ville de Vicence et que ſon père, quoique pauvre cocher, l’avoit envoyé à l’école, où, ayant appris à écrire, il ſ’étoit trouvé en état à l’âge de onze ans d’entrer dans la boutique d’un perruquier. En quatre ans il avoit appris à peigner perruques et cheveux aſſez bien pour aller ſervir M. le comte… en qualité de valet de chambre. Il me dit en ſoupirant que deux ans après la fille unique du comte fut retirée du couvent et qu’en peignant ſes beaux cheveux il en étoit devenu amoureux comme elle de lui ; et que, ne pouvant réſiſter ni l’un ni l’autre à la violence de leur ardeur, ils ſ’étoient donné la foi de mariage et avoient laiſſé après cela un libre cours à la nature, au moyen de quoi la jeune comteſſe, qui avoit dix-huit ans, étoit devenue groſſe. Une vieille ſervante de la maiſon, fort dévote, avoit découvert leur intelligence et l’embonpoint criminel de ſa maîtreſſe, et, après avoir ſu lui faire confeſſer tout, lui avoit dit qu’elle étoit obligée en conſcience de tout découvrir au comte père. La coupable avoit aſſuré la vieille que dans la ſemaine même elle le lui feroit dire par ſon confeſſeur et ſous cette condition elle lui avoit promis ſilence. Il me dit qu’au lieu de penſer à cette vaine démarche, ils avoient pris le parti de ſ’enfuir et d’aller vivre à Milan ſûrs et contents. La demoiſelle ſa femme ſ’étoit déjà emparée d’une ſomme d’argent et de quelques diamants de feu ſa mère, et ils devaient partir enſemble au commencement de la nuit lorsque le comte l’appela, lui donna une lettre et l’envoya à Veniſe pour la remettre à la perſonne à laquelle elle étoit adreſſée. Il me dit que le comte lui avoit parlé avec tant de bonté et ſi tranquillement qu’il n’eut aucun motif de ſoupçonner la fraude. Il n’avoit eu le temps que d’aller dans ſa chambre pour prendre ſon manteau et il n’avoit dit adieu à ſa belle qu’en paſſant, en l’aſſurant qu’il ſeroit de retour le lendemain, ſur quoi elle ſ’étoit évanouie. Il étoit arrivé à Veniſe en moins de huit heures ; il avoit porté la lettre à ſon adreſſe ; il avoit reçu la réponſe, il étoit allé à l’hôtellerie pour manger et pour retourner d’abord à Vicence ; mais, en ſortant du cabaret, les archers l’avoient pris et l’avoient mis dans leur corps de garde, où ils l’avoient tenu jusqu’au moment qu’ils l’avoient conduit là où il ſe voyoit.

C’étoit un fort joli garçon ſincère, honnête et amoureux à outrance. Il ne faiſoit que réfléchir au ſort de la jeune comteſſe qu’il plaignait plus qu’il ne ſe plaignait. Il me demanda en pleurant ſ’il pouvoit la regarder comme ſa femme et je l’ai vu déſespéré lorsque je lui ai dit qu’elle ne l’étoit pas. Il défendit ſa cauſe vis-à-vis de moi par des raiſons tirées du code de la nature qui lui paroiſſoient ſaintes et toutes puiſſantes, et je crois qu’il m’a ſuppoſé un peu fou lorsque je lui ai dit que la nature ne pouvoit mener l’homme qu’à faire des ſottiſes. Il croyoit qu’on retourneroit pour lui porter à manger et un lit, mais je l’ai déſabuſé et j’ai deviné.

Je lui ai donné à manger, mais il n’a pu rien avaler. Il me parla de ſa maîtreſſe toute la journée, toujours pleurant. Il me faiſoit la plus grande pitié, et cette pauvre fille étoit déjà vis à vis de moi plus que justifiée. Si les inquiſiteurs d’état ſe fuſſent trouvés inviſibles dans mon cachot, préſents à tout ce que ce pauvre garçon m’a dit, je ſuis ſûr encore aujourd’hui qu’ils l’auroient non ſeulement renvoyé, mais marié ſans faire attention ni aux lois ni aux uſages. Je lui ai donné ma paillaſſe, car je n’ai pas voulu d’un jeune homme amoureux dans mon lit. Il ne connoiſſoit pas la grandeur de ſa faute, ni le beſoin que le comte avoit qu’on lui donnât une punition ſecrète pour ſauver l’honneur de ſa famille.

Le lendemain on lui porta une paillaſſe et un manger de quinze ſous que le tribunal lui paſſoit par charité. J’ai dit au gardien que mon dîner ſuffiſait pour tous les deux et qu’il pouvoit employer ce que le tribunal paſſoit à ce garçon pour lui faire célébrer trois meſſes par ſemaine. Il ſ’en chargea volontiers, fit compliment au garçon de ce qu’il étoit avec moi, lui ordonna de me reſpecter et nous dit que nous pouvions nous promener dans le galetas pour la demi-heure qu’il lui falloit pour faire ſervir les autres priſonniers. J’ai accepté cette grâce et j’ai trouvé cette promenade excellente pour ma ſanté et eſſentielle pour mon projet de fuite qui parvint à ſa maturité en onze mois. J’ai vu pluſieurs vieux meubles jetés ſur le plancher à droite et à gauche de deux caiſſes et devant un grand tas de cahiers. J’en ai pris cinq à ſix pour m’amuſer à les lire. C’étoient des procès, tous criminels, que j’ai trouvés très-amuſants : lecture pour moi d’une nouvelle eſpèce ; interrogations ſuggestives, réponſes ſingulières ſur des ſéductions de vierges, des galanteries défendues vis à vis des gouverneurs, des confeſſeurs, des maîtres d’école et des pupilles. Il y en avoit de deux ou trois ſiècles d’ancienneté, dont le ſtyle et les mœurs me firent paſſer aſſez agréablement des journées entières. Dans les meubles qui étoient par terre j’ai vu une baſſinoire, une chaudière, une pelle à feu, des pincettes, deux vieux chandeliers, des pots de terre et une ſeringue d’étain. J’ai jugé que quelque illuſtre priſonnier put avoir mérité d’être diſtingué par la permiſſion de faire uſage de ces meubles. J’ai vu auſſi une eſpèce de verrou, tout droit, gros comme mon pouce et long plus d’un pied et demi. Je n’ai touché à rien de tout cela : le temps n’étoit pas encore venu de jeter des dévolus ſur quelque choſe.

Mon camarade, un beau matin, vers la fin du mois, me fut enlevé. On l’a condamné dans les priſons appelées les quatre. Elles ſont dans l’enceinte du bâtiment des priſons, et elles appartiennent aux inquiſiteurs d’état. Les priſonniers qui ſont là ont l’agrément de pouvoir appeler les gardiens quand ils en ont beſoin. Elles ſont obscures, mais on leur accorde une lampe ; tout eſt marbre et on n’y craint pas le feu. J’ai ſu long-tems après qu’on a tenu là dedans ce pauvre garçon cinq ans et qu’on l’a envoyé après à Cerigo, qui eſt l’ancienne Cythère, île appartenant à la République de Veniſe, ſituée à la fin de l’Archipel, la plus éloignée de toutes les poſſeſſions du grand conſeil. On envoie là à terminer leurs jours tous les coupables en fait de galanterie qui ne ſont pas d’un rang qui mérite des égards. Cette île eſt la patrie de Vénus ſelon la mythologie et il eſt ſingulier que les vénitiens l’aient choiſie pour la terre d’exil de toute la famille de la déeſſe et que ce ſoit pour la déshonorer, tandis que les anciens ſes dévots y alloient pour lui rendre hommage et pour ſe livrer à tous les plaiſirs. J’ai doublé le cap de cette île l’année 43 allant à Conſtantinople et je ſuis descendu pour y voir la misère qui n’empêche pas cependant que l’air ne ſoit embaumé par les délicieux parfums des fleurs et des herbes, que le climat ne ſoit des plus doux, que le muscat ne ſoit plus estimé que celui de Chypre, que les femmes ne ſoient toutes belles et que tous les habitants n’y brûlent d’amour jusqu’au dernier moment de leur vie. La république y envoie tous les deux ans un noble pour la gouverner avec le titre de provéditeur qui, ayant beſoin de ſe pourvoir lui-même, ne manque pas de réaliſer ſon titre. Je n’ai jamais pu ſavoir ſi ce garçon y eſt mort. Il m’a tenu bonne compagnie et je m’en ſuis aperçu lorsque, resté ſeul, je ſuis retombé dans la triſteſſe.

Le privilège de me promener une demi heure dans le galetas m’eſt resté. J’ai examiné tout ce qu’il y avoit : un caiſſon étoit rempli de beau papier, de cartons, de plumes d’oie non taillées et de pelotons de ficelle. L’autre étoit cloué. Un morceau de marbre noir, poli, épais d’un pouce, long ſix et large trois, intéreſſa ma vue. Je l’ai pris ſans aucun deſſein et je l’ai placé ſous mes chemiſes dans le cachot.

Huit jours après le départ de ce garçon, Laurent me dit qu’il y avoit apparence que j’aurois un nouveau camarade. Cet homme, qui au fond n’étoit qu’un bavard, commença à ſ’impatienter de ce que je ne lui faiſois jamais aucune question : ſon devoir étoit de ne pas l’être et, ne pouvant pas faire parade avec moi de ſa réſerve (car je ne me montrois curieux de rien), il ſ’imagina que je ne l’interrogeois jamais parce que je ſuppoſois qu’il ne ſavoit rien : ſon amour-propre ſe trouva léſé et, pour me faire voir que je me trompais, il commença à jaſer non interrogé.

Il me dit qu’il croyoit que j’aurois ſouvent des nouvelles viſites, car les autres ſix cachots contenoient tous deux perſonnes qui n’étoient pas faites pour être envoyées aux quatre. Après une longue pauſe, voyant que je ne lui demandois pas ce que c’étoit que cette diſtinction, il me dit qu’aux quatre il y avoit pêle-mêle toute ſorte de gens dont la ſentence, quoique à eux non connue, étoit écrite. Il pourſuivit à me dire que ceux qui étoient comme moi ſous les Plombs, confiés à lui, étoient tous des perſonnes de la plus grande diſtinction, et criminels de ce qu’il étoit impoſſible que les curieux devinaſſent. Si vous ſaviez monſieur quels ſont les compagnons de votre ſort ! Vous vous étonneriez, car il eſt vrai qu’on dit que vous êtes un homme d’eſprit ; mais vous me pardonnerez. Vous ſavez que ce n’eſt rien qu’avoir de l’eſprit pour être traité ici… vous m’entendez… cinquante ſous par jour, c’eſt quelque choſe… on donne trois livres à un patricien, et je dois le ſavoir, je penſe, puisque tout paſſe par mes mains. Ici il me fit ſon propre éloge, tout compoſé de qualités négatives. Il me dit qu’il n’étoit ni voleur, ni brutal, ni méchant, ni menteur, ni traître, ni ivrogne, ni avare comme tous ſes prédéceſſeurs. Il me dit que ſi ſon père l’eût envoyé à l’école, il auroit appris à écrire et qu’il ſeroit au moins Meſſer grande, puisque S. E. André D… qui à ſon tour étoit toujours inquiſiteur d’état, l’estimait beaucoup et qu’il avoit une femme qui n’avoit que vingt-quatre ans et que c’étoit elle-même qui me faiſoit à manger. Il me dit que j’aurois le plaiſir d’avoir avec moi tous les nouveaux arrivés, mais tous pour peu de jours ; car lorsque le ſecrétaire avoit relevé d’eux ce qu’il avoit beſoin de ſavoir de leur propre bouche, il les envoyoit à leur destination, ou aux quatre ou dans quelque fort ou, ſ’ils étoient étrangers, il les faiſoit accompagner où on leur annonçoit l’exil. La clémence du tribunal, mon cher monſieur, eſt ſans exemple et il n’y en a aucun autre au monde qui procure à ſes priſonniers plus de douceur et d’agréments. On trouve cruel qu’il ne permette ni d’écrire ni de recevoir des viſites, et c’eſt une folle idée, car écrire ne ſert à rien et recevoir des viſites eſt une perte de temps ; vous me direz que vous n’avez rien à faire ; mais les gardiens ne peuvent pas dire cela.

Voilà à peu près la première harangue dont ce bourreau m’a honoré et qui au vrai m’amuſa ; j’ai décidé que j’aurois pu avoir un gardien beaucoup moins bête et beaucoup plus méchant. J’ai fait pluſieurs diſpoſitions pour tirer quelque parti de ſa bêtiſe.

Le lendemain, on m’amena le nouveau camarade qu’on traita le premier jour comme on avoit traité le jeune valet de chambre. J’ai appris qu’il s’agiſſoit de recevoir un convive inattendu et qu’il falloit donc avoir toujours préparée une autre cuillère d’ivoire.

Cet homme, auquel je me ſuis d’abord montré, me fit une profonde révérence. Ma barbe en impoſait encore plus que ma taille : elle avoit déjà quatre pouces de longueur et je m’y étois accoutumé autant qu’un capucin. Laurent me prêtait ſouvent des ciſeaux pour me faire les ongles des pieds, mais il m’étoit défendu de couper ma barbe ſous des grandes peines et je n’avois garde de déſobéir.

Mon nouveau venu étoit un homme de cinquante ans grand comme moi, un peu courbé, maigre, à grande bouche et longues dents, avec des petits yeux châtains, des longs ſourcils rouges, une perruque ronde et noire et vêtu de gros drap gris. Malgré qu’il ait accepté mon dîner, il fit le réſervé ; il ne me dit pas le mot de toute la journée et j’en ai agi de même ; mais il changea de ſyſtême le lendemain. On lui apporta de bonne heure un lit qui lui appartenoit, et du linge dans un ſac. Mon pauvre premier camarade ſans moi n’auroit pas pu changer de chemiſe. Le gardien dit à cet homme qu’il avoit mal fait à ne pas mettre dans ſa poche de l’argent, puisque le ſecrétaire lui avoit ordonné de ne lui porter que de l’eau et du pain de munition qu’on appelle biscotto : mon homme ſoupira et ne répondit rien. Lorsque nous fûmes ſeuls, je lui ai dit qu’il mangeroit avec moi et le vilain avare me baiſa la main et me parla ainſi.

Je m’appelle Sgualdo Nobili. Je ſuis fils d’un payſan qui m’envoya à l’école, où j’ai appris à écrire, et qui me laiſſa à ſa mort ſa petite maiſon et le peu de terrain qui en dépendait. Ma patrie eſt le Frioul, une journée au delà d’Udine. Un torrent qu’on appelle Corno et qui ſouvent endommageait ma petite poſſeſſion me fit prendre le parti il y a dix ans de vendre mon bien et de m’établir à Veniſe. On m’en compta huit mille livres vénitiennes en beaux cequins. J’étois informé que dans la capitale de cette glorieuſe république tout le monde jouiſſoit d’une honnête liberté, et qu’un homme induſtrieux et qui avoit un capital comme le mien pouvoit y vivre fort à ſon aiſe ſans fatiguer ſon corps, en prêtant ſur gages. Sûr de mon économie, de mon jugement et de mon ſavoir-vivre, je me ſuis déterminé à faire ce même métier. J’ai loué une petite maiſon dans le canal regio ; je l’ai meublée et, en vivant tout ſeul et ſans beſoin de domestique, en me faiſant moi-même mon manger, j’ai vécu deux ans avec toute ma tranquillité, devenu plus riche de deux mille livres, puisqu’en voulant bien vivre j’en avois dépenſé mille pour mon entretien. J’étois ſûr de devenir en peu de temps vingt fois plus riche. Dans ce temps-là un juif me pria de lui prêter deux cequins ſur pluſieurs livres latins bien reliés, entre lesquels j’en ai trouvé un italien dont le titre étoit la ſaggezza di Char on. Je n’ai jamais aimé la lecture ; je n’ai jamais lu que la doctrine chrétienne ; mais je vous avoue que cette Saggezza que j’ai voulu lire, m’a démontré combien l’homme a tort de ne pas ſe procurer des lumières en liſant. Ce livre, monſieur, que peut-être vous ne connoiſſez pas, eſt l’excellent entre tous les livres ; et quand on l’a lu, on connaît qu’on n’a pas beſoin d’en lire d’autres, car il contient tout ce qu’il peut importer à l’homme de ſavoir ; il le purge des préjugés contractés dans l’enfance ; il le délivre des craintes d’une vie future ; il lui fait ouvrir les yeux ſur tout et lui fournit à la fin le vrai moyen de devenir heureux et foncièrement ſavant. Si vous ſortez jamais d’ici, procurez-vous cette lecture et vous aimerez toujours celui qui vous l’a ſuggérée : ſi quelqu’un vous dit qu’elle eſt défendue, traitez-le de ſot.

À ce discours j’ai entièrement connu quel homme c’étoit, car je connoiſſois ce livre et j’ignorois qu’on l’eût traduit. Mais quels ſont les livres auxquels on ne fait pas cet honneur à Veniſe ? Charon fut ami et admirateur de Montagne et crut d’aller au delà de ſon modèle : il n’a jamais eu la moindre approbation des gens de lettres, car, mauvais phyſicien, il raiſonne mal. Il a donné une forme méthodique à pluſieurs choſes que Montagne couche ſans ordre et qui, jetées là par le grand homme, ne parurent pas ſujettes à cenſure ; mais Charon, prêtre et théologien, fut justement improuvé : on ne l’a pas lu et on l’a laiſſé dans la fange. Le traducteur italien très-ignorant n’a pas ſeulement ſu que Saggezza eſt un mot inuſité, mauvais ſynonyme de Saviezza. Il falloit dire Sapienza. Charon eut la folie de donner à ſon livre le titre de celui de Salomon. Mon camarade pourſuivit ainſi.

Délivré par Charon de certains ſcrupules et de toutes les anciennes fauſſes impreſſions, j’ai pouſſé mon commerce de façon qu’en ſix années je me ſuis trouvé maître de neuf mille cequins. Il ne faut pas vous étonner de cela, car cette ville eſt fort riche, mais le jeu, la débauche et la fainéantiſe mettent tout le monde dans le déſordre et dans le beſoin d’argent et les ſages profitent de ce que les fous diſſipent.

Il y a trois ans qu’un comte Ser… fit connoiſſance avec moi et, m’ayant connu pour économe, me pria de prendre de lui cinq cents ſequins, de les mettre dans mon commerce et de lui donner la moitié de l’utilité. Il n’exigea qu’une ſimple quittance, dans laquelle je m’engageois de lui remettre la même ſomme à ſa réquiſition. Je lui ai donné au bout de la première année ſoixante et quinze ſequins, qui fait le quinze pour cent, et il me donna quittance ; mais il ſe montra mécontent. Il eut tort, puisque ſon argent ne m’a rien produit : j’ai toujours négocié avec le mien. La ſeconde année, par pure généroſité, j’en ai fait de même et nous ſommes venus à des mauvaiſes paroles, de ſorte qu’il m’a demandé la restitution de la ſomme. Je lui ai répondu que j’en rabattrois les cent cinquante cequins que je lui avois payés. Il devint furieux, il partit et le lendemain il m’intima une extrajudiciaire exigeant la restitution de toute la ſomme. Un habile procureur prit ma défenſe et ſut faire paſſer deux ans ſans qu’on parvienne à la ſentence. On m’a parlé d’un accommodement il y a trois mois, et je m’y ſuis refuſé, et, craignant quelque violence, je me ſuis adreſſé à M. l’abbé Giust… qui me procura la permiſſion de M. le Duc de Mont… , ambaſſadeur d’Eſpagne, d’aller habiter ſur la liſte, où on eſt à l’abri de toute ſurpriſe. Je voulois bien rendre au comte Ser… ſon argent, mais je prétendois cent cequins que j’avois dépenſés pour le procès qu’il m’a intenté. Mon procureur fut chez moi il y a huit jours avec celui du comte et je leur ai fait voir les deux cent cinquante cequins dans une bourſe que j’étois prêt à leur donner, et pas le ſou davantage. Ils ſont partis tous les deux mécontents.

Il y a trois jours que M. l’abbé Giust… me fit dire que M. l’Ambaſſadeur avoit trouvé bon de permettre aux inquiſiteurs d’état d’envoyer chez moi leurs gens pour faire une exécution. Je ne ſavois pas que cela pouvoit ſe faire. J’ai attendu cette viſite avec courage, ayant mis tout mon argent en lieu de ſûreté. Je n’aurois jamais pu croire que l’ambaſſadeur leur auroit permis de ſ’emparer de ma perſonne comme ils firent. À la pointe du jour Meſſer grande vint chez moi et me demanda trois cent cinquante cequins ; et à ma réponſe que je n’avois pas le ſou, il me fit amener dans une gondole, et me voilà.

Après cette narration j’ai fait pluſieurs réflexions ſur l’infâme coquin qu’on avoit mis en ma compagnie. Je trouvois très-juste ſa détention et l’ambaſſadeur louable de l’avoir livré. Cet homme a paſſé dans ſon lit tous les trois jours qu’on l’a laiſſé avec moi : il eſt vrai qu’il faiſoit un grand froid. Il m’a toujours ennuyé en me faiſant des discours où il me citoit toujours Charon. Ce fut alors que j’ai reconnu la vérité du proverbe : Guardati da colui che non ha letto che un libro ſolo J’ai bien maudit Charon et les uſuriers.

Le quatrième jour, une heure après Terza, Laurent vint ouvrir le cachot et ordonna à l’avare Nobili de descendre avec lui pour parler à M. le ſecrétaire. Je ſuis ſorti avec Laurent pour le laiſſer en liberté et en moins d’un quart d’heure je l’ai vu paraître, ayant au lieu de ſes boucles les miennes. Il étoit naturel de lui en demander la raiſon ; mais ſous les Plombs on ne fait rien que par réflexion. Je n’ai rien dit et ils descendirent. Il laiſſa le cachot ouvert et ferma les autres portes. Une demi-heure après je les ai revus et Nobili pleurait. Laurent me fit rire en m’ordonnant de lui remettre tout l’argent que cet homme m’avoit laiſſé. Nobili entra dans le cachot et en ſortit d’abord tenant entre les mains ſes ſouliers, d’où il tira deux petits ſacs de cequins qu’il porta, précédé par Laurent, au ſecrétaire. Ils remontèrent après et l’uſurier mit ſes ſouliers, beaucoup moins peſants, et ſes boucles. Il prit ſon manteau et ſon chapeau et ſ’en alla avec Laurent qui pour lors m’enferma. Le lendemain, il fit emporter ſes hardes et me dit que, d’abord que le ſecrétaire reçut la ſomme, il remit ce fripon en liberté. Je n’ai plus entendu parler de lui. Je n’ai jamais ſu les moyens que le ſecrétaire employa pour obliger cet infâme à confeſſer qu’il avoit cette ſomme avec lui : il l’a peut-être menacé de la torture et, en qualité de menace, elle peut être encore bonne.

Le premier de l’année 1756, j’ai reçu des étrennes. Laurent me porta une robe de chambre doublée de beaux renards, une couverture de ſoie rembourrée de coton et un ſac de peau d’ours pour tenir mes pieds chauds dans le cruel froid que je ſentais, auſſi exceſſif que la chaleur que j’avois endurée dans le mois d’août. En me donnant tout cela, il me dit par ordre du ſecrétaire que je pouvois diſpoſer de ſix cequins par mois pour me faire acheter tous les livres que je voulois et les gazettes auſſi et que ce préſent m’étoit fait par M. de Br…

J’ai demandé à Laurent ſon crayon et un morceau de papier et j’ai écrit : je ſuis reconnoiſſant à la pitié du tribunal et à la vertu de M. de Br… Il faut avoir été dans ma ſituation pour comprendre les ſentiments que cette aventure réveilla dans mon âme. Dans le fort de ma ſenſibilité, j’ai pardonné à mes oppreſſeurs et j’ai quaſi abandonné le projet de m’enfuir, tant l’homme eſt bon, tant le malheur l’accable et l’avilit ; mais le ſentiment excité par un moyen pareil devient foible peu de moments après ſon eſſor. Malgré les livres que je me ſuis procurés d’abord, mon projet étoit toujours préſent à mon imagination et j’y rapportois tous les objets qui ſe préſentaient à ma vue dans la petite promenade qu’on me permettait le matin dans le galetas.

Laurent me dit que M. de Br… ſ’eſt préſenté lui-même aux inquiſiteurs d’état en leur demandant à genoux la grâce de me faire parvenir quelque marque de ſa conſtante amitié ſi j’étois encore dans le nombre des vivants et qu’ils lui avoient accordé ce qu’il avoit demandé.

Un matin, mes yeux ſ’étant arrêtés ſur le long verrou de fer qui étoit ſur le plancher avec d’autres vieux meubles, je l’ai conſidéré comme une arme offenſive et défenſive et je l’ai pris et porté dans mon cachot, en le cachant ſous mon habit. Resté ſeul, je l’ai bien examiné et, en me le figurant bien pointu, j’ai vu que ce ſeroit un excellent eſponton, et bon à tout. J’ai pris le marbre noir, premier de mes larcins, et je l’ai reconnu pour une parfaite pierre de touche, puisque après un long frottement d’un bout du verrou contre la pierre j’ai vu ſur le même bout une facette.

Devenu curieux de ce rare ouvrage où je me voyois nouveau, et où je me trouvois excité par l’eſpoir de poſſéder un meuble qui devoit être là dedans très-défendu, encouragé auſſi par la vanité de réuſſir à faire une arme ſans les instruments néceſſaires pour la compoſer, enhardi par les difficultés mêmes qui ſ’oppoſoient à la construction ; car je devois frotter le verrou presque à l’obscur ſur la hauteur d’appui ſans pouvoir tenir ferme la pierre qu’avec ma main gauche et ſans avoir de l’huile pour l’humecter et émoudre plus facilement le fer que je voulois rendre pointu – je n’ai fait uſage que de ma ſalive et j’ai travaillé quinze jours pour affiler huit facettes pyramidales qui à leur bout formèrent une pointe parfaite : ces facettes avoient un pouce et demi de longueur. Cela formait un ſtylet octangulaire auſſi bien proportionné qu’on n’auroit pu exiger davantage d’un bon taillandier. On ne peut pas ſe figurer la peine, l’ennui que j’ai endurés et la patience que j’ai dû avoir à cette déſagréable beſogne ſans autre outil qu’une pierre volante. Ce fut pour moi un tourment d’une eſpèce quam ſiculi non invenere tyranni Je ne pouvois plus mouvoir mon bras droit et mon épaule me paroiſſoit démiſe. Le creux de ma main étoit devenu une grande plaie après que les veſſies crevèrent. Malgré mes douleurs, je n’ai pourtant pas discontinué mon travail : je l’ai voulu voir parfait. Vain de mon ouvrage, et ſans avoir décidé comme et en quoi j’aurois pu m’en ſervir, j’ai penſé à le cacher dans quelque endroit où il eût pu ſe dérober même à la perquiſition. J’ai penſé de le mettre à travers la paille de mon fauteuil, mais non pas par deſſus, où en levant le couſſin on auroit pu voir la marque dans la proéminence inégale, mais en tournant le fauteuil à la renverſe, où j’ai pouſſé dedans le verrou tout entier, et ſi bien que pour le trouver il auroit fallu ſavoir qu’il y étoit.

C’eſt ainſi que Dieu me préparoit le néceſſaire à une fuite qui devoit être admirable, mais non pas prodigieuſe. Je m’avoue vain d’en être l’auteur, mais je puis aſſurer le lecteur que ma vanité ne dépend pas de ce que j’ai réuſſi, puisque le bonheur ſ’en eſt beaucoup mêlé, mais de ce que j’ai jugé la choſe faiſable et que j’ai eu le courage de l’entreprendre.

Après trois ou quatre jours de réflexion ſur l’uſage que je devois faire de mon verrou devenu eſponton gros comme une canne et long vingt pouces, dont la belle pointe acérée me démontroit qu’il n’eſt pas néceſſaire de rendre le fer acier pour parvenir à la faire, j’ai vu que je n’avois qu’à faire un trou dans le plancher de mon cachot ſous mon lit.

J’étois ſûr que la chambre deſſous ne pouvoit être que celle où j’avois vu M. de Cavalli. J’étois ſûr qu’on ouvroit cette chambre tous les matins et j’étois ſûr de pouvoir me couler facilement du haut en bas dès que le trou ſeroit prêt, moyennant mes draps de lit, dont j’aurois fait une eſpèce de corde en aſſurant le bout d’en haut à un chevalet de mon lit. Dans cette même chambre je me ſerois tenu caché ſous la grande table du tribunal et le matin, d’abord que j’aurois vu la porte ouverte, j’en ſerois ſorti et avant qu’on eût pu me ſuivre je me ſerois mis en lieu de ſûreté. Je penſois qu’il étoit vraiſemblable que Laurent laiſſât dans cette chambre un de ſes archers pour garde, et pour celui-là, je l’aurois d’abord tué en lui enfonçant dans le goſier mon eſponton. Tout étoit bien imaginé, mais la difficulté conſiſtait en ce que le trou ne pouvoit être fait ni dans un jour, ni dans une ſemaine. Je prévoyois que le fort plancher pouvoit être double et triple et m’occuper un et deux mois et que par conſéquent il falloit chercher un moyen d’empêcher les archers de balayer le cachot par tout ce temps, ce qui auroit pu leur donner des ſoupçons, d’autant plus que, pour me délivrer des puces, j’avois exigé qu’ils balayaſſent tous les jours. Ils auroient trouvé le trou avec le balai et j’avois beſoin de la plus grande certitude que ce malheur ne m’arriveroit pas. Nous étions dans l’hiver et je n’avois pas le tourment des puces. J’ai d’abord commencé à ordonner qu’on ne balaie pas, ſans alléguer aucune raiſon. Quelques jours après, Laurent me demanda pourquoi je ne voulois pas qu’on balayât et je lui ai répondu que c’étoit parce que la pouſſière qu’on agitait m’alloit au poumon, me cauſoit la toux et pouvoit me cauſer des tubercules mortels : nous jetterons, dit-il, de l’eau ſur le plancher. Point du tout, lui dis-je, car l’humidité peut produire la pléthore : il ſe tut. Mais une ſemaine après, il ne me demanda pas la permiſſion de faire balayer ; il ordonna : il fit même porter dehors le lit et, ſous prétexte de faire nettoyer partout, il alluma une chandelle. J’ai laiſſé faire avec un air d’indifférence, mais j’ai vu que le ſoupçon animoit cette démarche. J’ai penſé au moyen de fortifier mon projet et le jour ſuivant j’ai enſanglanté mon mouchoir, m’ayant piqué un doigt, et j’ai attendu Laurent dans mon lit. Je lui ai dit que la toux m’avoit pris et qu’ayant craché le ſang, il me falloit le médecin. Le docteur, le lendemain, perſuadé ou non, m’ordonna une ſaignée et écrivit un recipe. Je lui ai dit que la cauſe de mon malheur étoit la cruauté de Laurent qui voulut faire balayer malgré ma remontrance. Il lui fit des reproches et le butor jura qu’il crut de me rendre un ſervice et jura encore que, quand je resterois là dix ans, il ne feroit plus balayer. J’ai répondu froidement qu’on balaiera lorsque la ſaiſon des puces reviendra. Le médecin conta alors qu’un jeune homme étoit mort il y avoit quelques jours de maladie du poumon pour nulle autre cauſe que pour avoir voulu faire le métier de friſeur, et il dit qu’il étoit perſuadé que la poudre et la pouſſière aſpirées ne ſ’expiroient jamais. Je riois en moi-même de ce que le docteur paroiſſoit de concert avec moi. Les archers préſents à ce doctrinal furent enchantés de l’aprendre et mirent entre les actes de leur charité celui de ne balayer pour l’avenir que les cachots de ceux qui les maltraiteroient. Après le départ du médecin, Laurent me demanda pardon en m’aſſurant que tous les autres priſonniers ſe portoient bien malgré que leurs chambres (il les appeloit chambres) fuſſent balayées tous les jours, mais qu’il alloit les éclairer d’abord ſur cet article important, car, en qualité de chrétien, il nous regardait tous comme ſes enfants. La ſaignée d’ailleurs m’étoit néceſſaire : elle m’a rendu le ſommeil et m’a guéri des contractions ſpasmodiques qui m’épouvantaient. Je me ſuis fait ſaigner dans la ſuite tous les quarante jours.

J’avois gagné un grand point, mais le temps de commencer mon ouvrage n’étoit pas encore arrivé ; le froid étoit très-fort et mes mains ne pouvaient empoigner l’eſponton ſans gêler : ſi j’euſſe travaillé avec des gants, j’en aurois uſé un tous les jours et ſi l’on eût vu ce même gant, on auroit pu ſe douter de quelque choſe. Mon entrepriſe étoit d’une eſpèce qui exigeoit un eſprit prévoyant et déterminé à éviter tout ce qui pouvoit l’être facilement, et hardi et intrépide pour ſe livrer au hazard dans tout ce qui malgré que prévu, pouvoit ne pas arriver. La ſituation de l’homme qui doit en agir ainſi eſt fort malheureuſe ; mais un juste calcul politique instruit que pour le tout expédit risquer le tout.

Les nuits éternelles de l’hiver me déſolaient. J’étois obligé de paſſer dix-neuf mortelles heures poſitivement dans les ténèbres, et dans les jours de brouillard qui, à Veniſe, ne ſont pas rares, la lumière qui entroit par le trou de la porte n’éclairoit pas aſſez mon livre. Ne pouvant pas lire, je tombois un peu trop dans la penſée de mon évaſion, et une cervelle toujours occupée dans une même penſée parvient facilement aux confins de la folie. Je contemplois comme le ſouverain bonheur celui de poſſéder une lampe à l’huile, et ma joie fut grande lorsque, après avoir penſé à me la procurer par ruſe, j’ai cru d’en avoir trouvé les moyens. Il ſ’agiſſoit, pour la création de cette lampe, de me mettre en poſſeſſion des ingrédients néceſſaires à ſon exiſtence. Il me falloit un vaſe, des lumignons de fil ou de coton, de l’huile, pierre à fuſil, briquet, allumettes, amadou. Le vaſe pouvoit être une petite caſſerole de terre, que j’ai retenue en la cachant, où on me portoit des œufs brouillés dans le beurre ; je me ſuis rendu poſſeſſeur d’huile en diſant que l’ordinaire avec lequel on m’aſſaisonnoit la ſalade étoit mauvais, comme il l’étoit effectivement. On n’eut pas de difficulté à m’acheter de l’huile de Lucques et à me porter tous les jours de la ſalade que je ne mangeois pas pour épargner l’huile. J’ai extrait de ma couverture de lit rembourrée aſſez de coton pour me faire des lumignons en le filant à ſec et ſi bien entortillés que je me ſuis étonné de les avoir ſu faire. J’ai fait ſemblant d’être tourmenté par une forte douleur de dents et j’ai dit à Laurent de me porter de la pierre ponce qu’il ne connoiſſoit pas : je lui ai ſubstitué une pierre à fuſil en lui diſant qu’elle feroit le même effet ; ayant été miſe pour un jour dans du fort vinaigre et appliquée après ſur la dent, elle m’auroit ſoulagé de la douleur. Laurent me dit, comme je l’avois prévu, que le vinaigre qu’il m’avoit porté étoit excellent et que je pouvois y mettre la pierre moi-même et il me donna d’abord deux ou trois pierres qu’il avoit dans la poche. Une boucle d’acier que j’avois à la ceinture de mes culottes devoit être un excellent briquet : il ne me restait que les allumettes et l’amadou dont la proviſion me mettait aux champs ; mais à force d’y penſer, je l’ai trouvée et la fortune ſ’en mêla.

Une efflorescence dartreuſe, qui de temps en temps m’envahiſſoit en me cauſant une très incommode démangeaiſon ſur tout le corps, m’aſſaillit et me fit prier Laurent de porter un billet au médecin, dans lequel je demandois un prompt remède. Le lendemain il me porta la réponſe, qu’il fit lire au ſecrétaire, dans laquelle il n’y avoit que ces deux lignes : diète et quatre onces d’huile d’amandes douces, et tout ſ’en ira ; ou une onction d’onguent de fleur de ſoufre, mais ce topique eſt dangereux. Ravi d’aiſe, j’ai quaſi perdu mon air d’indifférence : Je me moque, lui dis-je, du danger ; achetez-moi de l’onguent de fleur de ſoufre et portez-le-moi demain ; ou donnez-moi du ſoufre ; j’ai ici du beurre et je me ferai l’onguent moi-même. Avez-vous des allumettes ? donnez-les-moi. Il tira de ſon étui toutes celles qu’il avoit et me les donna. Grand Dieu ! Qu’il eſt facile d’avoir de la conſolation quand on eſt dans la détreſſe !

J’ai paſſé deux ou trois heures à penſer à ce que je pouvois ſubstituer à l’amadou, ſeul ingrédient qui me manquait, et que je ne ſavois pas ſous quel prétexte je pourrois me procurer. Lorsque je commençois à déſespérer de la choſe, je me ſuis ſouvenu d’avoir recommandé à mon tailleur de me doubler d’amadou mon habit de taffetas ſous les aiſſelles et de le couvrir avec de la toile cirée pour empêcher la tache de ſueur qui, ordinairement, principalement dans l’été, gâte dans cet endroit-là tous les habits. Mon habit, que je n’avois porté que quatre heures ſans ſuer étoit là vis-à-vis de moi ; mon cœur palpitait ; le tailleur auroit pu avoir oublié mon ordre ; je n’oſois pas me lever et aller faire deux pas pour voir d’abord ſi l’amadou y étoit ; c’étoit la ſeule matière qui manquait à mon bonheur ; j’avois peur de ne pas la trouver et de payer trop cher mon déſabus qui alloit me priver d’un ſi cher eſpoir. Il fallut à la fin m’y réſoudre. Je m’approche de la planche où mon habit étoit ; mais tout d’un coup je me trouve indigne de cette grâce, je me jette à genoux et je prie Dieu que par ſa bonté infinie il faſſe que le tailleur n’ait pas oublié mon ordre. Après cette chaude prière, je déploie mon habit, je décous la toile cirée et je trouve l’amadou. Ma joie fut grande. Il étoit naturel que je remerciaſſe Dieu, puisque j’ai été chercher l’amadou confiant en ſa bonté, et c’eſt ce que j’ai fait avec effuſion de cœur. Dans l’examen de cette action de grâces, je ne me ſuis pas trouvé ſot comme je me ſuis découvert tel réfléchiſſant à la prière que j’ai faite au maître de tout en allant chercher l’amadou. Je ne l’aurois pas faite avant que d’aller ſous les Plombs ni ne la ferois aujourd’hui ; mais la privation de la liberté du corps hébète les facultés de l’âme. On doit prier Dieu d’obtenir des grâces et on ne doit pas le prier de bouleverſer la nature par des miracles. Si le tailleur n’eût pas mis l’amadou ſous les aiſſelles, je devois être certain de ne pas le trouver, et ſ’il l’avoit mis, je devois être ſûr de le trouver. L’eſprit de ma première prière à Dieu ne pouvoit être que celui de dire : Seigneur, faites que je trouve l’amadou, quand même le tailleur ne l’auroit pas mis, et, ſ’il l’a mis, ne le faites pas diſparaître. Quelque théologien cependant trouveroit cette prière pieuſe, ſainte et très-raiſonnable, car elle ſeroit fondée ſur la force de la foi, et il auroit raiſon, comme j’ai raiſon moi-même non théologien, de la trouver absurde. Je n’ai d’ailleurs pas beſoin d’être ſublime théologien pour trouver juste mon action de grâces. J’ai remercié le Tout-Puiſſant de ce que le tailleur n’a pas manqué de mémoire et ma reconnoiſſance fut juste ſelon les règles d’une très-ſaine philoſophie.

D’abord que je me ſuis vu maître de l’amadou, j’ai mis dans une caſſerole l’huile et un lumignon et je l’ai allumée. Quel contentement ! quelle ſatisfaction de ne reconnoître ce bienfait que de ſoi-même et de transgreſſer un ordre dont je ne connoiſſois pas le plus cruel ! Il n’y avoit plus de nuits pour moi. Adieu ſalade ; je l’aimois beaucoup, mais je ne la regrettois pas ; il me ſemblait que l’huile n’étoit faite que pour nous éclairer et que c’étoit abuſer de la providence que de ſ’en ſervir pour autre choſe. J’ai décidé de commencer à rompre le plancher le premier lundi de Carême, car dans les déſordres du Carnaval je craignois toujours des viſites. Ma précaution fut bonne. Le dimanche gras, à midi, j’ai entendu le bruit des verrous et j’ai vu Laurent ſuivi d’un très-gros homme, que j’ai reconnu d’abord pour le juif Gabriel Schalon, célèbre dans l’habileté de faire trouver de l’argent aux jeunes gens par des mauvaiſes affaires. Nous nous connoiſſions ; ainſi nos compliments furent ceux de ſaiſon. La compagnie de cet homme n’étoit pas faite pour me faire plaiſir, mais il falloit avoir patience. On l’enferma ; il dit à Laurent d’aller chez lui pour lui porter ſon dîner, un lit et tout ce qu’il lui falloit et il lui répondit qu’ils parleroient de cela dans le jour ſuivant.

Ce juif, qui étoit ignorant, bavard et bête, excepté dans ſon métier, commença par me féliciter de ce qu’on m’avoit préféré à tout autre pour me donner ſa compagnie. Je lui ai offert pour toute réponſe la moitié de mon dîner, qu’il refuſa en me diſant qu’il ne mangeait que du pur et qu’il attendroit à bien ſouper chez lui, car il n’étoit pas vraiſemblable qu’on eût laiſſé ſans lit et ſans manger un homme comme lui, si l’on n’eût pas eu l’intention de le renvoyer d’abord chez lui. Je lui ai dit qu’on en avoit agi de même avec moi et il me répondit modestement qu’il y avoit entre lui et moi quelque différence. Il me dit ſans myſtère que les inquiſiteurs d’état devoient ſûrement ſ’être trompés en ordonnant ſa capture, qu’ils devoient déjà ſ’en être aperçus et ſe trouver un peu embarraſſés à réparer leur faute. Je lui ai dit qu’il ſe pourroit qu’on lui fît une penſion, car, bien loin d’avoir jamais mérité cette priſon, l’état lui avoit de grandes obligations. Il trouva que je raiſonnais, juste, puisqu’il ſe diſoit l’âme du commerce intérieur dans ſon métier de courtier et il avoit donné ſous main des avis fort utiles aux cinq ſages préſidents au commerce Cet événement, dit-il, aura fait votre bonheur ; car je vous donne ma parole d’honneur qu’il ne paſſera pas un mois que je vous ferai ſortir d’ici. Je ſais à qui je dois parler pour cela et de quelle façon. Je lui ai répondu que je comptois ſur lui. Il falloit laiſſer en pleine liberté les vains propos de cet animal imbécile qui poſitivement ſe croyoit quelque choſe. Il a voulu, ſans que je le lui aie demandé, m’informer de ce qu’on diſoit de moi et il m’a ennuyé, puisqu’il ne m’a rapporté que ce qu’on pouvoit dire dans les entretiens des plus grands ſots de la ville. J’ai jeté les mains ſur un livre pour me déſennuyer, mais il ne me laiſſa pas lire ; ſa paſſion étoit celle de parler, et toujours de lui-même.

Je n’ai pas oſé allumer ma lampe et, l’obscurité étant prévue, il ſ’eſt déterminé à accepter du pain et un verre de vin de Chypre que je n’ai pas pu m’empêcher de lui offrir, également que ma paillaſſe, qui étoit devenue le lit de tous les nouveaux arrivés. Le lendemain, on lui porta un lit et du linge et à manger de la juiverie. J’ai eu ce fardeau ſur le corps presque trois mois, car le ſecrétaire du tribunal eut beſoin, avant que de l’envoyer aux quatre, de lui parler pluſieurs fois pour tirer au clair ſes friponneries et pour le forcer à défaire des contrats illicites qu’il avoit faits à ſon trop grand avantage. Il me confeſſa lui-même d’avoir acheté du N. H. Dom. Mich… des rentes qui ne pouvoient appartenir à l’acheteur qu’après la mort du ch. Ant… ſon père ; il ajouta qu’il étoit vrai que le vendeur y perdoit cent pour cent ; mais qu’il falloit conſidérer que l’acheteur auroit perdu tout ſi le fils fût mort avant le père.

Lorsque j’ai vu que ce mauvais camarade ne ſ’en alloit pas, je me ſuis déterminé à allumer ma lampe ; il m’aſſura qu’il n’en diroit rien à perſonne, mais le bavard ne m’a tenu parole que jusqu’à ſon départ, car, quoique ſans conſéquence, Laurent l’a ſu. La compagnie de cet homme me comblait de chagrin ; je ne pouvois pas travailler à mon projet. Orgueilleux, fanfaron, timide, de temps en temps déſespéré, fondant en larmes, il prétendoit de me faire faire les hauts cris d’accord avec lui en me démontrant que cette détention le perdoit de réputation. Je lui ai dit que pour la réputation il n’avoit rien à craindre, et il m’a remercié, prenant mon brocard pour un compliment. Je me ſuis diverti un jour à le convaincre que ſon vice dominant étoit l’avarice, au point qu’il ne tiendroit qu’aux inquiſiteurs de le faire rester en priſon pour toute ſa vie ſ’ils euſſent envie de ſe divertir en lui donnant de l’argent d’avance ſous condition qu’il y resteroit de bon gré pour un temps limité. Il tomba d’accord que pour une ſomme conſidérable il pourroit ſe réſoudre à rester pour un peu de temps, mais que ce ne ſeroit que pour ſe dédommager de ſes pertes. Ce fut aſſez pour l’obliger à convenir que pour une plus groſſe ſomme il renouvelleroit la même condition au bout du terme convenu et, au lieu de ſe mortifier, il en a ri. Il étoit Talmudiſte comme tous les juifs qui exiſtent aujourd’hui ; et il affectoit de me faire voir qu’il étoit très-attaché à ſa religion en conſéquence de ſon ſavoir. En examinant dans la ſuite de ma vie mon genre humain, j’ai vu que la plus grande partie des hommes croit que le plus eſſentiel de la religion eſt le cérémonial.

Ce juif extrêmement gras ne ſortait jamais de ſon lit et dans la nuit il lui arrivoit de ne pouvoir pas dormir, tandis que je dormois aſſez bien. Il ſ’aviſa une fois de me réveiller ſur le plus beau de mon repos. Je lui ai demandé avec aigreur pourquoi il m’avoit réveillé et il me dit que, ne pouvant pas dormir, il me prioit d’avoir la complaiſance de cauſer avec lui, moyennant quoi il eſpéroit qu’un doux ſommeil viendroit à ſon ſecours. Surpris par un mouvement d’indignation, je ne lui ai pas répondu d’abord ; mais dès que je me ſuis trouvé en état de lui parler avec douceur, je lui ai dit que j’étois perſuadé que ſon inſomnie étoit un vrai tourment et que je le plaignois, mais qu’une autre fois que pour ſ’en ſoulager il ſ’aviſeroit de me priver du plus grand bien dont la nature me permettoit de jouir dans le grand malheur qui m’accabloit, je ſortirois de mon lit pour aller l’étrangler. Il ne me répondit pas. Ce fut la dernière fois qu’il me joua ce tour.

Je ne crois pas que je l’aurois étranglé ; mais je ſais qu’il m’en donna la tentation. Un homme en priſon qui dort tranquillement n’eſt pas en priſon pendant ſon doux ſommeil et l’esclave ne ſait pas d’y être, tout comme les rois ne régnent pas alors. Il doit donc regarder celui qui le réveille comme un bourreau qui vient le priver de ſa liberté et le replonger dans la misère. Ajoutons qu’ordinairement le priſonnier qui dort rêve d’être en liberté et que cette illuſion lui tient lieu de réalité. Je me félicitois bien de n’avoir pas commencé mon travail avant l’arrivée de cet homme. Il exigea poſitivement qu’on balaie. J’ai fait ſemblant d’en être malade et les archers n’auroient pas exécuté ſon ordre ſi je m’y fuſſe oppoſé ; mais mon intérêt étoit de me montrer complaiſant.

Le mercredi ſaint, Laurent nous dit qu’après Terza M. le ſecrétaire monteroit pour nous faire la viſite que de coutume l’on fait tous les ans avant Pâques aux priſonniers, tant pour mettre la tranquillité dans l’âme de ceux qui veulent recevoir le ſaint ſacrement, comme pour ſavoir ſ’ils n’ont rien rien à dire contre le gardien, ce qui ne m’inquiète pas, dit-il, car contre moi vous ne pouvez rien dire. Il nous dit donc de nous habiller complètement, car telle étoit l’étiquette. Il me dit que ſi j’avois envie de faire mes Pâques je n’avois qu’à lui donner mes ordres. Je lui ai dit de me faire venir un confeſſeur.

Je me ſuis donc habillé en tout point, et le juif en fit de même en prenant congé de moi, parce qu’il ſe ſentoit ſûr que le ſecrétaire l’enverroit en liberté d’abord après lui avoir parlé.

Il me dit que ſon preſſentiment étoit de l’eſpèce de ceux qui ne l’avoient jamais trompé : je l’en ai félicité. Le ſecrétaire arriva ; on ouvrit le cachot et le juif ſortit, ſe jeta à genoux et je n’ai entendu que pleurs et cris. Cinq à ſix minutes après, il rentra et Laurent me dit de ſortir. J’ai fait une profonde révérence à M. de Buſinello et après je n’ai fait autre choſe que le regarder : nul mouvement et pas un ſeul mot. Cette ſcène muette de part et d’autre dura autant que celle de mon camarade. Le ſecrétaire me fit une inclination de tête d’un demi-pouce et ſ’en alla. Je ſuis rentré d’abord pour me déshabiller et mettre ma peliſſe, car le froid me tuait. Le miniſtre du tribunal doit avoir employé toute ſa force pour ſ’empêcher de rire en me voyant, car ma perſonne, habillée très-galamment, échevelée et avec une barbe noire de huit mois, avoit de quoi faire rire le plus ſérieux de tous les hommes. Le juif ſ’étonna de ce que je ne lui avois pas parlé et ne fut pas perſuadé que je lui euſſe beaucoup plus dit, moi par mon ſilence, que lui avec ſes lâches cris. Un priſonnier de mon eſpèce en préſence de ſon juge ne devoit ouvrir la bouche que pour répondre aux interrogations.

Le jour ſuivant un jéſuite vint me confeſſer et le ſamedi ſaint un prêtre de S. Marc vint m’adminiſtrer la ſainte Euchariſtie. Ma confeſſion parut trop laconique au père qui l’écouta et il trouva bon de me faire pluſieurs remontrances avant que de me donner l’absolution. Il me demanda ſi je priois Dieu et je lui ai répondu que je le priois depuis le matin jusqu’au ſoir et depuis le ſoir jusqu’au matin, même en mangeant, même en dormant, puisque tout ce qui ſe paſſoit dans mon âme, dans mon cœur et dans mes agitations ne pouvoit être, dans la ſituation où j’étois qu’une prière continuelle devant la divine ſageſſe. Je lui ai dit que mes impatiences mêmes et les égarements de mon imagination devenoient prières. Ce jéſuite, qui étoit un miſſionnaire, directeur de la conſcience d’un vieux célèbre ſénateur homme de lettres, dévot, politique, et auteur d’ouvrages tous pieux et tous extraordinaires et inquiſiteur d’état, fit un petit ſourire et paya mon doctrinal ſpécieux ſur la prière avec un discours métaphyſique d’un acabit qui ne cadroit aucunement avec celui du mien. J’aurois réfuté tout ſi, habile dans ſon métier, il n’eût pas eu le talent de m’étonner et de me rendre plus petit qu’une puce par une eſpèce de prophétie qui m’en impoſa : puisque, dit-il, c’eſt de nous que vous avez appris la religion que vous profeſſez, exercez-la comme nous et priez Dieu comme nous vous l’avons appris, et ſachez que vous ne ſortirez jamais d’ici que le jour dédié au ſaint votre protecteur. Après ces paroles il me donna l’absolution et il partit. L’impreſſion qu’elles me firent eſt incroyable ; j’ai eu beau faire, mais elles ne voulurent jamais ſortir de ma tête. J’ai paſſé en revue tous les ſaints que j’ai trouvés ſur l’almanach.

S. Jacques de Compostelle, dont je porte le nom, devoit naturellement être par moi regardé comme mon principal patron, mais comment pouvois-je le croire pendant que ce fut préciſement dans le jour de ſa fête que Meſſer grande vint enfoncer ma porte ? Si je devois prier le ſaint mon protecteur, il me ſemblait que le jéſuite auroit dû me le nommer. J’ai cru qu’il ſ’agiſſoit de le choiſir. Examinant l’almanach, j’ai jeté un dévolu ſur le plus voiſin, qui étoit S. Marc. S. Georges venoit avant lui, ſaint de quelque renommée, mais j’ai cru de devoir confier beaucoup plus dans l’évangéliſte, d’autant plus qu’en qualité de Vénitien j’avois droit de réclamer ſa protection. Je n’ai donc pas manqué de lui adreſſer mes vœux, mais ſa fête paſſa et, me voyant encore là, je me ſuis recommandé à l’autre S. Jacques dont on célèbre la fête avec S. Philippe, mais elle paſſa ſans que je me viſſe exaucé. Je me ſuis alors adreſſé avec beaucoup de dévotion au ſaint thaumaturge S. Antoine, dont j’avois viſité le tombeau mille fois dans le temps de mes études à Padoue ; mais j’ai auſſi eſpéré en vain. J’ai été ainſi d’un autre à un autre et inſenſiblement je me ſuis accoutumé à eſpérer en vain, et la chaleur de mes prières diminua, mais non pas l’envie ni la déciſion de m’enfuir. Ce bonheur m’eſt arrivé, comme le lecteur verra, dans le jour de la fête du ſaint mon protecteur, car, ſ’il y en avoit un, il devoit ſe trouver dans ce jour-là. Je n’ai jamais ſu ſon nom, mais c’eſt égal : je ne lui ai pas été pour cela moins reconnoiſſant. C’eſt ainſi que la prophétie du jéſuite dut ſ’avérer. J’ai regagné ma liberté le jour de la Touſſaint.

Deux ou trois ſemaines après Pâques on me délivra du juif ; mais ce pauvre homme ne fut pas renvoyé chez lui. On le mit aux quatre, d’où il ſortit quelques années après pour aller paſſer le reste de ſes jours à Trieste.

D’abord que je me ſuis vu tout ſeul, je me ſuis mis à mon ouvrage avec le plus grand empreſſement. J’avois beſoin de l’achever et de m’en aller avant qu’on m’emmenât quelque nouvel hôte qui eût voulu qu’on balaie. J’ai retiré mon lit, j’ai allumé ma lampe, je me ſuis jeté ſur le plancher, mon eſponton à la main, après avoir étendu à côté de l’endroit une ſerviette pour recueillir les petits débris du bois que j’allais ronger avec la pointe du verrou. Il ſ’agiſſoit de détruire la planche à force d’y enfoncer le fer :

Ces fragments au commencement de mon travail n’étoient pas plus grands qu’un grain de froment ; ces chicots dans la ſuite devinrent plus gros. La planche étoit du bois de mélèze, de ſeize pouces de largeur. J’ai commencé à l’entamer à ſa connexion à l’autre planche. Il n’y avoit ni clou ni fer et mon ouvrage étoit tout uni. Après ſix heures de travail j’ai noué ma ſerviette et je l’ai placée de côté pour aller la vider le lendemain derrière le tas de cahiers qui étoit dans le fond du galetas. Les fragments de la rupture formaient un volume quatre à cinq fois plus grand de la cavité d’où je l’avois tiré ; la courbe pouvoit être de trente degrés d’un cercle ; ſon diamètre étoit de dix pouces à peu près et je me ſuis trouvé très-content de mon travail. J’ai remis mon lit à ſa place et le lendemain, en vidant ma ſerviette, j’ai reconnu que je n’avois pas motif de craindre que mes fragments fuſſent vus.

Le ſecond jour, j’ai trouvé ſous la première planche, qui avoit deux pouces d’épaiſſeur, une ſeconde planche, que j’ai jugée pareille à la première. N’ayant jamais eu le malheur d’avoir des viſites, et étant toujours tourmenté de la crainte d’en avoir, je ſuis parvenu dans trois ſemaines à la parfaite diſſolution de trois planches sous lesquelles j’ai trouvé le pavé incrusté de pièces de marbre qu’on nomme à Veniſe terrazzo marmorin. C’eſt le pavé ordinaire des appartements de toutes les maiſons de Veniſe qui n’appartiennent pas à des pauvres gens ; les grands ſeigneurs mêmes préfèrent le terrazzo au parquet. Je me ſuis vu consterné, lorsque j’ai trouvé que mon verrou n’y mordait pas : j’avois beau appuyer et pouſſer : ma pointe gliſſoit. Cet incident m’abattoit l’eſprit. Je me ſuis ſouvenu d’Annibal qui, ſelon Tite-Live, ſ’étoit formé un paſſage à travers les Alpes en briſant à coups de hache les durs cailloux qu’il rendoit tendres à force de vinaigre, choſe que j’avois trouvée incroyable, non pas par la force de l’acide, mais par la prodigieuſe quantité de vinaigre qu’il auroit dû avoir. Je croyois qu’Annibal avoit réuſſi à cela acetta et non pas aceto, erreur que les premiers copiſtes de Tite-Live pouvoient avoir faite par incurie. J’ai tout de même verſé dans ma concavité une bouteille de fort vinaigre que j’avois et le lendemain, ſoit l’effet de ce vinaigre, ſoit une plus grande patience de ma part, j’ai vu que j’en viendrois à bout ; car il ne ſ’agiſſoit pas de briſer les petits morceaux de marbre, mais de pulvériſer par la pointe de mon eſponton pouſſée le ciment qui les uniſſoit, et je fus bien content lorsque j’ai vu que la grande difficulté ne ſe trouvoit que ſur la ſurface. En quatre jours j’ai détruit tout ce pavé ſans que la pointe de mon eſponton ſ’endommageât : le luſtre de ſes ſurfaces étoit même plus beau.

Sous le pavé marmorin j’ai trouvé une autre planche, comme je m’y attendais. Ce devoit être la dernière, c’est-à-dire la première dans l’ordre de comble de tout appartement dont les poutres ſoutiennent le plafond. J’ai entamé cette planche avec quelque difficulté majeure à cauſe que mon trou étoit devenu de dix pouces de profondeur. Je me recommandois ſans ceſſe à la miſéricorde de Dieu. Les eſprits forts qui diſent que la prière ne ſert à rien ne ſavent pas ce qu’ils diſent : je ſais qu’après avoir prié Dieu je me trouvois toujours plus fort. Il n’en faut pas davantage pour en reconnoître l’utilité : on prétend que cette augmentation de force ſoit un effet naturel de la matière rendue plus vigoureuſe par la confiance qu’elle eut en ſa prière et que cela ſe fait ſans que Dieu ſ’en mêle : je réponds qu’une fois qu’on admet Dieu, Dieu doit ſe mêler de tout. Ceux qui ont une religion ont bien des reſſources que les incrédules n’ont pas. Les premiers y entendent peu, mais les derniers n’y comprennent absolument rien. Pourſuivons.

Le vingt-cinq du mois de juin, – jour de la fête que la ſeule république de Veniſe célèbre en mémoire de la prodigieuſe apparition de l’évangéliſte S. Marc ſous la forme emblématique d’un lion ailé dans l’égliſe ducale vers la fin de l’onzième ſiècle, événement qui démontra à la ſageſſe du ſénat qu’il étoit temps de remercier S. Théodore, dont le crédit n’étoit pas aſſez fort pour la faire réuſſir dans ſes vues d’agrandiſſement, et de prendre pour ſon patron ce ſaint disciple de S. Paul ou, ſelon Eusèbe, de S. Pierre, que Dieu lui envoyoit –, dans ce même jour, trois heures après-midi, lorsque tout nu et fondant en ſueur, étendu ſur mon ventre, je travaillois dans le trou où pour y voir j’avois ma lampe allumée, j’ai entendu avec un effroi mortel l’aigre craquement du verrou de la porte du premier corridor. Quel moment ! Je ſouffle ma lampe, je laiſſe dans le trou mon eſponton ; j’y jette dedans ma ſerviette ; je me lève ; je mets à la hâte les chevalets et les planches du lit dans l’alcove ; j’y jette deſſus la paillaſſe et les matelas et, n’ayant pas le temps d’y mettre les draps, j’y tombe deſſus comme mort dans le moment que Laurent ouvroit déjà mon cachot. Si j’euſſe tardé un ſeul inſtant, on m’auroit ſurpris. Laurent alloit me marcher ſur le corps, ſi je n’euſſe pas crié. À mon cri, il recula tout courbé ſous la porte, en diſant avec emphaſe : Hélas, mon Dieu ! je vous plains, Monſieur, car on brûle de chaleur ici, comme dans une fournaiſe. Levez-vous et remerciez Dieu qui vous envoie une excellente compagnie. Entrez, entrez, illuſtriſſime ſeigneur. Ce butor ne prend pas garde à ma nudité et voilà l’illuſtriſſime qui entre en m’esquivant, tandis que, ne ſachant pas ce que je faiſois, je ramaſſe mes draps, je les jette ſur le lit et ne trouve nulle part une chemiſe que la décence m’obligeoit à me paſſer. Ce nouveau arrivé crut d’entrer dans l’enfer. Je n’avois pas encore pu voir ſa phyſionomie. J’ai entendu une voix déſolée ſ’écrier : où ſuis-je ? où me met-on ? quelle chaleur ! quelle puanteur ! avec qui ſuis-je ? Laurent m’appela alors dehors, en me diſant par la grille de mettre une chemiſe et de ſortir dans le galetas. Il dit d’abord au nouvel hôte qu’il avoit ordre d’aller chez lui pour lui porter un lit et tout ce qu’il lui ordonneroit et que jusqu’à ſon retour il pouvoit ſe promener dans le galetas avec moi et que le cachot avec la porte ouverte ſe purgeroit en attendant de la puanteur, qui n’étoit que d’huile. Quelle ſurpriſe pour moi en l’entendant dire que la puanteur n’étoit que d’huile ! Effectivement elle venait de la lampe que j’avois éteinte ſans la moucher. Laurent ne me faiſoit là-deſſus aucune question : il ſavoit donc tout ; le juif lui avoit tout dit. Que je me ſuis trouvé heureux qu’il n’ait pas pu lui dire davantage ! J’ai conçu dans ce moment-là quelque conſidération pour Laurent.

Après avoir mis une autre chemiſe, des caleçons, des bas et une légère robe de chambre, je ſuis ſorti. Le nouveau priſonnier écrivoit avec du crayon ce qu’il vouloit avoir. Ce fut lui qui dit le premier en me voyant voilà C ; et je l’ai reconnu d’abord pour l’abbé comte de F. breſſan, âgé de vingt ans plus que moi, très-noble dans ſes procédés, aſſez riche et aimé dans toutes les belles compagnies. Il vint m’embraſſer et lorsque je lui ai dit que j’aurois cru de voir là-haut tout le monde, excepté lui, il ne put pas retenir ſes larmes qui excitèrent les miennes. Il finit de donner ſes ordres et nous restâmes ſeuls.

La première choſe, que je lui ai dit, fut qu’il me feroit le plus grand plaiſir, lorsque ſon lit arriverait, en refuſant mon offre de déplacer le mien pour placer le ſien ; la ſeconde prière que je lui ai faite fut de ne pas exiger qu’on balaie ; je lui ai promis de lui en dire les raiſons à loiſir. Je lui ai confié en attendant que la puanteur qu’il avoit ſentie venait d’une lampe que je poſſédois à l’inſu de tout le monde et que j’avois ſoufflée ſans étouffer la fumée du lumignon, n’en ayant pas eu le temps à cauſe de ſon arrivée imprévue. Il me promit tout ce que je déſirais et ſe dit heureux d’avoir été mis avec moi. Il me dit que tout le monde ignoroit mon crime et que, par conſéquent, tout le monde vouloit le deviner.

Pluſieurs diſaient que je m’étois fait chef d’une nouvelle religion et que les inquiſiteurs d’état ne m’avoient fait enfermer qu’à la réquiſition de l’inquiſition eccléſiastique. Autres diſoient que Madame L. M. avoit fait perſuader par le ch. A. Moc. le tribunal à me faire arrêter, parce que je gâtois avec mes raiſonnements ultramontains la bonne religion de ſes trois fils, dont le premier eſt aujourd’hui P. de S. Marc et les deux autres membres à leur tour du C. des Dix. Quelques-uns diſaient que le conſeiller Ant. C. inquiſiteur d’état lors de ma détention, et protecteur du théâtre de Saint Ange, m’avoit fait enfermer en qualité de perturbateur du repos public, puisque je ſifflois les comédies de l’abbé Chiari, lié à la clique du N. H. Marcant. Z. chef du parti de Goldoni. On aſſuroit que ſi l’on ne m’eût pas fait enfermer, j’allois tuer le même abbé à Padoue.

Toutes ces accuſations avoient quelque fondement qui les rendoit vraiſemblables, mais elles étoient toutes controuvées. Je n’étois pas aſſez ſoucieux de religion pour penſer à en bâtir une nouvelle. Les trois fils de Madame L. M. remplis d’eſprit, étoient plus faits pour ſéduire que pour être ſéduits, et M. de Cond. auroit eu trop à faire ſ’il eût voulu faire enfermer tous ceux qui ſiffloient Chiari. Pour ce qui regarde cet abbé, il étoit vrai que j’avois dit que je voulois aller à Padoue pour le tuer, mais le père Origo, illuſtre jéſuite, m’avoit calmé en m’inſinuant que je pouvois me vanger de ce qu’il m’avoit ridiculiſé dans un mauvais roman, mais pas autrement que comme il eſt permis de ſe venger à un bon chrétien. Il me dit d’aller faire publiquement ſon éloge dans les cafés où il étoit connu. J’ai ſuivi ſon conſeil et j’ai trouvé la vengeance parfaite. D’abord que j’en avois dit du bien, tout le monde, en ſe moquant de mon éloge, prononçoit contre lui des ſatires ſanglantes. Je ſuis devenu l’admirateur de la profonde politique du père Origo.

Vers le ſoir on porta lit, fauteuil, linge, eaux de ſenteur, un bon dîner et des bouteilles de bon vin à M. l’abbé, qui n’a pu rien prendre ; mais je ne l’ai pas imité. Depuis neuf mais que j’étois là, ce fut le premier bon repas que j’aie fait. On laiſſa mon lit là où il étoit, on ne balaya pas, on nous fit entrer et nous restâmes ſeuls.

J’ai commencé par tirer hors du trou ma lampe et ma ſerviette qui, tombée dans la caſſerole, s’étoit imbibée d’huile. J’en ai beaucoup ri. Un accident de peu de conſéquence arrivé par une raiſon qui pouvoit en avoir des tragiques a droit de faire rire : j’ai mis tout en bon ordre ; j’ai bien nettoyé ma caſſerole qui étoit pleine de terrazzo ; je l’ai garnie de nouveau et nous nous vîmes éclairés. J’ai beaucoup diverti mon cher compagnon en lui faiſant le détail de la création de ma lampe. Nous avons paſſé la nuit ſans dormir, non pas tant à cauſe d’un million de puces qui nous dévoroient comme de cent discours intéreſſants qui ne finiſſoient jamais. Mais lorsqu’il me vit curieux de ſavoir par quelle malheureuſe aventure je poſſédois ſa chère compagnie, voilà ce qu’il n’eut aucune difficulté de me dire et que je crois de pouvoir publier au bout de trente-deux ans de ſilence.

« Hier à vingt heures nous montâmes dans une gondole, Madame Aleſſ… le comte P. Mart., et moi et arrivâmes à Fuſine à vingt-une. Nous fûmes à Padoue à vingt-quatre pour voir l’opéra et repartir d’abord après. Au ſecond acte, mon mauvais génie me fit aller à la ſalle du jeu, où j’ai vu le comte de Ros… ambaſſadeur de Vienne, et peu loin de lui Madame de R… dont le mari doit partir un de ces jours pour aller à la même cour en qualité d’ambaſſadeur de Veniſe. J’ai fait ma révérence muette à Monſieur, qui n’étoit pas en masque, et j’ai fait un compliment à Madame l’ambaſſadrice et j’allois ſortir lorsque M. de Ros… me dit tout haut : vous êtes bien heureux de pouvoir parler à une ſi aimable dame ! ce n’eſt que dans des pareils moments que le perſonnage que je repréſente fait que le plus beau pays du monde devient ma galère. Dites-lui, je vous prie, que je la connois et que les lois qui m’empêchent de lui parler ici n’auront aucune force à la cour de Vienne, où je la verrai l’année prochaine et où je lui ferai la guerre. Madame de R…, qui vit que le comte parloit d’elle, me fit ſigne et me demanda en riant ce qu’il avoit dit. Je lui ai redit le compliment et elle m’ordonna de lui répondre qu’elle acceptait la déclaration de guerre et que l’on verroit quel ſeroit celui des deux qui ſauroit la faire à l’autre plus habilement. Je n’ai pas cru de commettre un crime en rendant cette réponſe qui n’étoit qu’un compliment. J’ai perdu quelques cequins au pharaon et j’ai rejoint ma compagnie. Après l’opéra nous fûmes manger un poulet et nous retournâmes ici. Il étoit quatorze heures. Je me ſuis d’abord rendu chez moi pour dormir jusqu’à vingt ; mais un homme me remit un billet qui m’ordonnoit d’être à la Bouſſole à dix-neuf heures pour entendre ce que le circonſpect P. B. ſecrétaire du conſeil des X. avoit à me dire. Étonné de cet ordre, toujours de mauvais augure, et fort fâché de devoir y obéir, je me ſuis rendu à l’heure prescrite à la préſence du miniſtre qui, ſans me dire le moindre mot, ordonna qu’on me dépoſe ici. Voilà tout.

Rien n’étoit ſi innocent que cette faute ; mais il y a au monde des lois qu’on peut violer innocemment et les transgreſſeurs n’en ſont pas moins coupables. Je lui ai fait compliment ſur ce qu’il ſavoit ſon crime, ſur ſon crime et ſur la forme de ſa détention et, comme ſa faute étoit fort légère, je lui ai dit qu’il ne resteroit avec moi que huit jours et qu’après une petite réprimande on lui diroit d’aller paſſer ſix mois chez lui à Breſſe. L’abbé me dit ſincèrement qu’il ne croyoit pas qu’on le laiſſeroit là huit jours et voilà l’homme qui, ne ſe ſentant pas coupable, ne peut pas concevoir qu’on puiſſe le punir. J’ai laiſſé qu’il ſe flatte, mais ce que je lui ai dit lui eſt arrivé au pied de la lettre. Je me ſuis bien déterminé à lui tenir bonne compagnie pour ſoulager de tout mon pouvoir la grande ſenſibilité que lui cauſait ſa détention. Je me ſuis approprié ſon malheur au point d’oublier totalement le mien dans tout le tems qu’il paſſa avec moi.

Le lendemain, à la pointe du jour, Laurent porta du café et, dans un grand panier, le dîner du comte abbé, qui ne concevoit pas comment on pût ſuppoſer qu’un homme auroit envie de manger à cette heure-là. Nous nous promenâmes dans le galetas tandis qu’on ſervit les autres ; on nous renferma après. Les puces, qui impatientoient l’abbé, furent la cauſe qu’il me demanda pourquoi je ne faiſois pas balayer. Je n’ai pu ſouffrir ni qu’il me croie un cochon ni qu’il imagine que j’euſſe la peau moins ſenſible que la ſienne. Je lui ai tout découvert et même fait voir. Je l’ai vu ſurpris et mortifié de m’avoir d’une certaine façon forcé à lui faire cette importante confidence. Il m’encouragea à travailler et à terminer l’ouverture dans la journée, ſ’il étoit poſſible, pour me descendre lui-même et retirer ma corde, puisque pour lui il ne ſe ſouciait pas de rendre ſon affaire plus grave par une fuite. Je lui ai fait voir le modèle d’une machine par laquelle j’étois ſûr que lorsque je me ſerois descendu je tirerois à moi le drap qui m’auroit ſervi de corde : c’étoit une petite baguette attachée par un bout à une longue ficelle. Mon drap ne devoit être aſſuré au chevalet de mon lit que par cette baguette qui devoit entrer dans la corde par-deſſous le chevalet des deux côtés ; la ficelle maîtreſſe de la baguette devoit aller jusqu’au plancher de la chambre des inquiſiteurs, où, d’abord que je me ſerois vu debout, je l’aurois tirée à moi. Il ne douta pas de cet effet et il m’en félicita, d’autant plus que cette précaution m’étoit indiſpenſablement néceſſaire puisque, ſi le drap eût dû rester là, il eût été le principal objet qui auroit frappé la vue de Laurent qui ne pouvoit monter où nous étions ſans paſſer par cette chambre ; il m’auroit d’abord cherché, trouvé et arrêté. Mon noble compagnon fut perſuadé que je devois ſuspendre mon travail, car je devois craindre la ſurpriſe d’autant plus que je devois encore employer quelques jours pour achever ce trou qui devoit coûter la vie à Laurent ; mais la penſée d’acheter ma liberté aux dépens de ſes jours ne ralentiſſoit pas mon empreſſement à me la procurer. J’en aurois agi de même, quand la conſéquence de ma fuite eût évidemment été la mort de tous les archers. L’amour de la patrie devient un vrai fantôme devant l’eſprit d’un homme en priſon.

Ma bonne humeur n’empêchait cependant pas mon cher camarade de tomber dans des quarts d’heure de triſteſſe. Il étoit amoureux de Madame Aies… et il devoit être heureux, mais plus l’amant eſt heureux plus il devient malheureux ſi on l’arrache de l’objet qu’il aime. Il ſoupirait, les larmes ſortaient de ſes yeux malgré lui et, obligé à convenir que ce qui le faiſoit gémir étoit quelque malheur qui n’exiſteroit pas sans la priſon, il m’avoua qu’il aimoit et me dit que l’objet de ſa flamme étoit l’aſſemblage de toutes les vertus, ce qui ne permettait pas à ſon ardeur d’aller au delà des bornes du reſpect le plus profond. Je le plaignois ſincèrement et je ne me ſuis jamais aviſé de lui dire pour le conſoler que l’amour n’eſt que bagatelle, puisque c’eſt une conſolation déſolante que les ſeuls ſots donnent aux amoureux. Il n’eſt même pas vrai que l’amour ne ſoit que bagatelle. Je me ſuis pluſieurs fois félicité là dedans de ce que je n’étois pas amoureux et ma dernière penſée fut celle de la fille avec laquelle je devois aller déjeuner à ſainte Anne le jour de ma capture.

Les huit jours que j’avois prédits paſſèrent bien vite : j’ai perdu cette chère compagnie ; mais je ne me ſuis pas laiſſé le tems de la regretter. Je n’ai jamais eu garde de recommander à cet honnête homme la discrétion. Le moindre de mes doutes ſur cet article m’auroit rendu coupable d’une inſulte.

Le trois de juillet, Laurent lui dit de ſe préparer à ſortir à Terza qui dans ce mois ſonne à douze heures. Par cette raiſon il porta mon dîner. Celui de l’abbé ſuffiſait pour quatre, quoiqu’il n’ait vécu que de ſoupe, de fruits et de quelque verre de vin des Canaries. C’eſt moi qui fis dans ces huit jours une chère exquiſe, qui faiſoit plaiſir à mon ami qui admiroit mon heureux tempérament. Nous paſſâmes les trois dernières heures dans les protestations de la plus tendre amitié. Laurent parut, descendit avec lui et laiſſa mon cachot ouvert, ce qui me fit juger qu’il alloit d’abord revenir. Un quart d’heure après il reparut, fit emporter tout ce qui appartenoit à cet aimable homme et me renferma. J’ai paſſé toute la journée fort triſte, ſans rien faire et même ſans pouvoir lire. Le lendemain, Laurent me rendit compte des dépenſes du mois de juin et je l’ai vu attendri lorsque, ayant trouvé qu’il me restoit quatre cequins, je lui ai dit que j’en faiſois préſent à ſa femme. Je ne lui ai pas dit que c’étoit le loyer de ma lampe, mais il l’a peut-être penſé.

Entièrement adonné à mon travail, j’ai paſſé ſept ſemaines ſans avoir jamais été interrompu, et le 23 d’août j’ai vu mon ouvrage à ſa perfection. La raiſon de cette longueur fut un incident très-naturel. En creuſant la dernière planche, toujours avec la plus grande circonſpection, pour ne la rendre que fort mince, parvenu très-près de ſa ſurface oppoſée, j’ai mis l’œil à un petit trou par lequel je devois voir là chambre, et effectivement je l’ai vue, mais en même tems j’ai vu, très-peu diſtante du même petit trou qui n’étoit pas plus grand qu’une goutte de cire, une ſurface perpendiculaire d’environ huit pouces.

C’étoit ce que j’avois toujours craint : c’étoit une des poutres qui ſoutenoient le plafond. Je me ſuis vu forcé à rendre le trou que j’avois fait plus grand du côté oppoſé à cette poutre ; car elle rendoit le paſſage ſi étroit que ma perſonne d’aſſez riche taille n’auroit jamais pu y paſſer. J’ai dû rendre le trou plus grand d’un quart, craignant encore toujours que l’eſpace entre les deux poutres ne fût pas ſuffiſant. Après l’ampliation, un ſecond petit trou du même calibre, que j’ai fait et où j’ai mis l’œil, me fit voir mon ouvrage, Dieu merci, réduit à ſa perfection. J’ai bouché les petits trous pour empêcher que les petits fragments ne tombent dans la chambre des inquiſiteurs et qu’un rayon de lumière de ma lampe, en y paſſant, ne donnât indice de mon opération à quelqu’un qui auroit pu l’apercevoir.

J’ai fixé le moment de mon évaſion dans la nuit précédant la fête de ſaint Augustin, non pas tant parcequ’il y avoit déjà plus de quatre ſemaines que je l’avois fait mon protecteur comme parce que je ſavois que dans cette fête-là le grand conſeil ſ’aſſemblait et que, par conſéquent, il n’y auroit pas de monde à la bouſſole contiguë à la chambre par laquelle je devois néceſſairement paſſer en me ſauvant. J’ai donc fixé de ſortir dans la nuit du vingt-sept.

La journée du vingt-cinq, à midi, il m’arriva ce qui me fait friſſonner encore dans ce moment où je vais l’écrire. À midi précis j’ai entendu le glapiſſement des verrous ; j’ai cru de mourir. Un violent battement de cœur, qui frappait plus que ſix pouces plus bas que ſa région, me fit craindre mon dernier moment : je me ſuis jeté éperdu ſur mon fauteuil. Laurent en entrant me dit mettant ſa tête à la grille, et avec un ton de jouiſſance : je viens, monſieur, vous porter une bonne nouvelle, dont je vous félicite. J’ai d’abord cru que c’étoit celle de ma liberté, car je n’en connoiſſois pas d’autre, qui put être bonne ; et je me voyois perdu : la découverte du trou auroit fait révoquer ma grace. Laurent entre, et me dit d’aller avec lui ; je lui réponds d’attendre que je m’habille : n’importe, me dit-il, puisque vous ne faites que paſſer de ce villain cachot à un autre clair, et tout neuf où par deux fenêtres vous verrez la moitié de Veniſe, où vous pourrez vous tenir debout, où… mais je n’en pouvois plus, je mourrois : je le lui ai dit : j’ai demandé du vinaigre en le priant d’aller dire à monſieur le ſecrétaire que je remerciois le tribunal de cette grace, en le ſuppliant au nom de Dieu de me laiſſer là. Laurent me dit avec un grand éclat de rire que j’étois fou : que le cachot où j’étois ſ’appeloit l’enfer, et que celui où il avoit ordre de me mettre étoit délicieux. Allons, allons, ajouta-t-il, il faut obéir, levez-vous, je vous donnerai le bras, et je vous ferai d’abord porter toutes vos hardes, et tous vos livres. Étonné, et en devoir de ne plus répliquer le moindre mot, je ſuis ſorti et j’ai dans l’inſtant reſſenti un petit ſoulagement en l’entendant ordonner à un des ſiens de le ſuivre avec mon fauteuil. Mon eſponton étoit caché dans ſa paille ; c’étoit toujours quelque choſe. J’aurois voulu me voir ſuivi par le beau trou que j’avois fait avec tant de peine, mais c’étoit impoſſible : mon corps alloit, mais mon âme restoit là.

Le bras appuyé ſur l’épaule de cet homme qui par ſes riſées croyoit d’exciter mon courage, j’ai descendu trois petits degrés après avoir paſſé deux étroits corridors ; je ſuis entré dans une ſalle aſſez grande et très-éclairée et à ſon extrémité, dans le coin à ma main gauche, je ſuis entré par une petite porte dans un corridor qui avoit deux pieds de large et douze de long et deux fenêtres grillées à ma droite par où on voyoit diſtinctement toute la partie de la ville qui étoit de ce côté-là jusqu’au Lido. La porte du cachot étoit au coin de ce corridor. J’ai vu une fenêtre grillée qui étoit vis-à-vis d’une des deux, de ſorte que le priſonnier, quoique enfermé, pouvoit jouir en bonne partie de cette agréable perſpective. Le plus important étoit que cette même fenêtre ouverte laiſſoit entrer un vent doux et frois qui étoit un vrai baume pour la pauvre créature qui devoit reſpirer là dedans, principalement dans cette ſaiſon où l’air étoit brûlant. Je n’ai pas fait ces observations dans ce moment-là, comme le lecteur peut bien penſer. D’abord que Laurent me vit dans le cachot, il y fit placer mon fauteuil, ſur lequel je me ſuis d’abord jeté, et ſ’en alla en me diſant qu’il alloit me faire porter dans l’inſtant mon lit avec tout le reste.


Fin de la première partie.







SECONDE PARTIE.




Le ſtoïcisme de Zenon, l’ataraxie des Pyrrhoniens offrent au jugement des images fort extraordinaires. On les célèbre, on les met en dériſion, on les admire, on ſ’en moque et les ſages n’accordent leurs poſſibilités qu’avec des restrictions. Tout homme appelé à juger d’impoſſibilité ou de poſſibilité morale a raiſon de ne partir jamais que de lui-même, car étant de bonne foi, il ne peut admettre une force intérieure dans qui que ce ſoit, à moins qu’il n’en ſente le germe en ſoi-même. Ce que je trouve en moi ſur cette matière eſt que l’homme, par une force gagnée moyennant une grande étude, peut parvenir à ſe défendre de crier dans les douleurs et à ſe maintenir fort contre l’impulsion des premiers mouvements. Cela eſt tout. L’abstine et le sustine caractériſent un bon philoſophe, mais les douleurs matérielles qui affligent le ſtoïcien ne ſeront pas moindres que celles qui tourmentent l’épicurien et les chagrins ſeront plus cuiſants pour celui qui les diſſimule que pour l’autre qui ſe procure un ſoulagement réel en ſe plaignant. L’homme qui veut paraître indifférent à un événement qui décide de ſon état n’en a que l’air, à moins qu’il ne ſoit imbécile ou enragé. Celui qui ſe vante de tranquillité parfaite ment et j’en demande mille pardons à Socrate. Je croirai tout à Zenon, lorsqu’il me dira d’avoir trouvé le ſecret d’empêcher la nature de pâlir, de rougir, de rire et de pleurer.

Je me tenois ſur mon fauteuil comme un homme extupefait ; immobile comme une ſtatue, je voyois que j’avois perdu toutes les peines que je m’étois données, et je ne pouvois pas m’en repentir ; je me trouvois destitué d’eſpoir et je ne ſentois autre ſoulagement que celui que je pouvois me procurer en ne penſant pas à l’avenir. Ma penſée ſ’élevoit à Dieu et l’état où j’étois me ſemblait une punition venant de lui directement de ce qu’après qu’il m’avoit laiſſé le tems d’achever mon ouvrage, j’avois abuſé de ſa grace en tardant trois jours à me ſauver. J’en convenois ; mais en même tems j’accuſois la punition de trop de ſévérité, puisque je n’avois différé de trois jours que par prudente précaution. Pour brusquer la raiſon qui me fit fixer ma fuite au 27, il m’auroit fallu une révélation ; et la lecture de Marie d’Agreda ne m’avoit pas fait devenir fou.

Une minute après que Laurent m’eut quitté, deux de ſes gens me portèrent mon lit, c’est-à dire les draps, les matelas et la paillaſſe et ſ’en allèrent pour prendre le reste ; mais deux heures entières ſ’écoulèrent ſans que je viſſe perſonne, malgré que les portes de mon cachot fuſſent ouvertes. Ce retard me cauſait une foule de penſées qui me rendaient ſtupide : je ne pouvois rien deviner et je devois tout craindre ; je tâchois de me mettre dans un état aſſez tranquille pour ſouffrir ſans lâcheté tout ce qui pouvoit m’arriver de plus horrible.

Outre les Plombs et les quatre, les inquiſiteurs d’État poſſèdent auſſi dix-neuf priſons affreuſes ſous terre dans le même palais ducal, où ils condamnent ceux qui ont commis des crimes qui les ont rendus coupables de mort. Tous les juges de la terre ont toujours cru qu’en laiſſant la vie à celui qui a mérité la mort on lui accorde une grâce, quelle que ſoit l’horreur de la priſon qu’on lui ſubstitue. Ces dix-neuf priſons ſouterraines ſont poſitivement des tombeaux ; mais on les appelle Puits, et la raiſon qu’on leur donne ce nom peut être bonne, car effectivement ils ſont toujours inondés de deux pieds d’eau de la mer qui y entre par le même trou grillé par où ils reçoivent un peu de lumière. Ces trous n’ont qu’un pied carré d’extenſion. Le priſonnier eſt obligé, à moins qu’il n’aime d’être toute la journée dans un bain d’eau ſalée jusqu’aux genoux, de ſe tenir aſſis ſur un tréteau où il tient auſſi ſa paillaſſe et où l’on met à la pointe du jour ſon eau, ſa ſoupe et ſa portion de biscuit qu’il doit manger d’abord qu’on la lui porte, puisque des rats de mer, plus grands que ceux que j’ai connus à la poutre, iroient le lui arracher des mains. Dans cette terrible priſon où ordinairement les détenus ſont condamnés jusqu’à leur dernière heure et avec une nourriture pareille, où il ſemble qu’un homme ne puiſſe vivre que cinq à ſix mois, pluſieurs y vivent jusqu’à la vieilleſſe et on m’a aſſuré qu’un vieillard de quatre-vingts ans, qui mourut dans ce temps-là, y avoit été mis à l’âge de quarante. Perſuadé d’avoir mérité la mort, il ſe trouva peut-être heureux (il y a des gens qui ne craignent que la mort) ; c’étoit un eſpion qui, dans la dernière guerre que la république eut contre le Turc l’année ſeize, partait de Corfou, entroit dans l’armée du grand vizir pour découvrir ce qu’on y décidait et pour en instruire M. le maréchal de Schoulenbourg qui défendait la fortereſſe. Cet infâme étoit dans le même tems l’eſpion du grand vizir. Dans ces deux heures d’attente je n’ai pas manqué de me figurer qu’on alloit peut-être me tranſporter dans les Puits. Dans un endroit où on ſe nourrit d’eſpérances chimériques on doit auſſi avoir des craintes extrêmes.

Le tribunal, qui pouvoit diſpoſer de moi, maître de l’éminence et de la profondeur du palais, auroit fort bien pu envoyer à l’enfer quelqu’un qui auroit tenté de déſerter du purgatoire.

J’ai enfin entendu le bruit d’une ſerrure et les pas d’un furieux qui venoit où j’étois. J’ai vu Laurent, que la colère défiguroit. Tout en rage, blaſphémant Dieu et tous les ſaints, il commença par m’ordonner de lui donner la hache et tous les instruments que j’avois employés à percer le pavé du cachot et de lui dire quel étoit celui de ſes gens qui me les avoit portés. Sans bouger et de ſang-froid, je lui ai dit que je ne ſavois pas de quoi il me parloit. Il ordonna alors à deux archers de me fouiller, ce que je n’ai pas permis en me mettant dans un inſtant tout nu. Il fit viſiter mes matelas et vider ma paillaſſe et viſiter jusque dans la caſſolette puante ; il prit entre ſes mains le couſſin de mon fauteuil et, n’y ayant trouvé rien de réſiſtant, il le jeta par dépit contre terre. Vous ne voulez pas m’avouer, dit-il, où ſont les instruments avec lesquels vous avez rompu le plancher, mais vous ſerez forcé de le confeſſer à quelqu’un. Je lui ai répondu que ſ’il étoit vrai que j’euſſe percé le plancher, je ne pouvois avoir reçu les instruments que de lui-même et les lui avoir rendus ſ’il ne les trouvoit pas. À cette réponſe, que ſes gens qu’il avoit apparemment irrités applaudirent, il hurla, il donna de la tête contre la cloiſon, il pesta des pieds, j’ai cru qu’il alloit devenir furieux. Il ſortit, ſuivi de ſes archers qui me portèrent d’abord mes hardes, mes livres, mes bouteilles, mon dîner qui étoit encore là depuis le grand matin et tout ce qui m’appartenoit, excepté le morceau de pierre de touche et ma lampe. Après cela il entra dans le corridor et il ferma les vitres des deux fenêtres par où je recevois un peu d’air. Moyennant cela, je me ſuis trouvé, dans le plus ardent de l’été, enfermé comme hermétiquement dans un très-petit lieu où l’air ne pouvoit entrer par aucune autre ouverture. J’avoue qu’après ſon départ je me ſuis trouvé quitte à bon marché. Malgré l’eſprit de ſon métier, il n’a pas penſé à viſiter le fauteuil et, en me trouvant encore poſſeſſeur de mon verrou, j’ai pourſuivi à y compter deſſus, ſans avoir cependant dans ma tête aucun projet.

La grande chaleur et le bouleverſement de la journée m’empêchèrent de dormir. Le lendemain de bonne heure il me porta du vin qui étoit devenu vinaigre, de l’eau mauvaiſe, de la ſalade pourrie et de la viande puante ; il ne fit pas nettoyer et n’ouvrit pas les fenêtres lorsque je lui ai dit de les ouvrir. Une cérémonie extraordinaire qu’on commença à exercer ce jour-là fut l’emploi d’un archer qui, avec une barre de fer, faiſoit le tour de mon cachot et frappait partout ſur le plancher et ſur les cloiſons pour découvrir ſ’il n’y avoit rien de rompu et on retiroit tous les matins le lit pour faire cette même fonction. J’ai observé que l’archer qui donnoit ces coups de barre ne frappoit jamais ſous le plafond. Cette observation me fit en peu de jours enfanter le projet de ſortir de là par le haut ; mais, pour rendre mon projet mûr, il falloit des combinaiſons qui ne dépendaient pas de moi ; car je ne pouvois rien faire qui ne fût expoſé à la vue. La moindre égratignure ſeroit ſautée aux yeux de chacun des archers qui entroient dans mon cachot tous les matins.

J’ai paſſé une cruelle journée. La chaleur forte commença vers midi ; je croyois poſitivement d’étouffer ; mon cachot étoit devenu une véritable étuve. Il me fut impoſſible de manger ou de boire, car tout étoit corrompu. La foibleſſe cauſée par la chaleur, et par la ſueur qui ſortoit de tout mon corps à groſſes gouttes ne me permettoit ni de marcher ni de lire. Mon dîner le lendemain fut le même et la nouvelle puanteur du veau qu’il me porta et qui étoit encore chaud vint d’abord à mon odorat. Je lui ai demandé ſ’il avoit ordre de me faire mourir de faim et de chaleur et, ſans me répondre le moindre mot, il ſ’en alla. Le jour ſuivant, ce fut la même choſe. Je lui ai dit de me donner du crayon, puisque je voulois écrire quelque choſe à M. le ſecrétaire ; et ſans me répondre il ſ’en alla. J’ai mangé la ſoupe par dépit et trempé du pain dans du vin de Chypre pour me conſerver en force et pour le tuer le lendemain en lui enfonçant mon eſponton dans le cou ; cela étoit devenu ſi ſérieux que je trouvois que je n’avois pas d’autre parti à prendre. Mais le lendemain, au lieu d’exécuter mon projet, je me ſuis contenté de lui jurer de le tuer lorsque l’on me remettroit en liberté. Il en a ri et ſans me répondre il ſ’en alla. J’ai commencé à croire qu’il en agiſſoit ainſi par ordre du ſecrétaire, auquel il avoit peut-être déclaré la fracture. Je ne ſavois que faire ; ma patience luttait avec le déſespoir ; je me ſentois mourir d’inanition et réellement j’allois ſuccomber.

Ce fut le huitième jour qu’avec une voix foudroyante et toujours à la préſence de ſes archers je lui ai demandé compte de mon argent en l’appelant infâme bourreau. Il me répondit qu’il me portera mon compte dans le jour ſuivant ; mais avant qu’il ferma le cachot j’ai embraſſé avec violence le baquet des immondices, et je lui ai fait voir par ma posture que j’allois le verſer dans le corridor ſ’il ne me le faiſoit pas changer d’abord. Il ordonna alors à un archer de le porter dehors, et, l’air étant devenu infecté, il ſe détermina à ouvrir une fenêtre ; mais lorsque l’archer me porta dedans le nouveau baquet, il la referma en ſortant. J’ai crié comme un poſſédé, mais en vain. Telle étoit ma ſituation, et ayant vu que ce que j’avois obtenu avoit été l’effet des injures que je lui avois dites, j’ai décidé de le traiter encore plus mal le lendemain.

Mais le lendemain ma fureur ſe calma. Avant que de me préſenter mon compte, il me donna un panier de citrons que M. de Br… m’envoyoit, et j’ai vu une grande bouteille d’eau que j’ai jugée bonne, et dans mon dîner un poulet qui avoit bonne mine : outre cela un archer ouvrit les deux fenêtres. Lorsqu’il m’a préſenté mon compte, je n’ai jeté l’œil que ſur la ſomme qui me restoit pour lui dire que j’en faiſois préſent à ſa femme, un cequin excepté que je diſtribuois à ſes gens, dont deux là préſents me remercièrent.

Resté ſeul avec moi, voici le discours qu’il me tint d’un air aſſez ſerein : Vous m’avez déjà dit, Monſieur, que c’eſt de moi-même que vous avez reçu l’instrument avec lequel vous avez fait l’énorme trou dans l’autre cachot, ainſi je n’en ſuis plus curieux ; mais pourrois-je à titre de grâce ſavoir qui vous a donné le néceſſaire pour vous faire une lampe ? Vous-même, lui ai-je répondu. Je ne croyois pas, répliqua-t-il, que l’eſprit conſiſtât dans l’effronterie. Je ne mens pas, lui dis-je d’un ton ferme, c’eſt vous qui m’avez donné avec vos propres mains tout ce qu’il me falloit pour me compoſer une lampe.

Je lui ai alors expliqué comment je m’y étois pris ; et lorsqu’il ſe vit convaincu, il donna de ſes mains contre la tête et me demanda ſi je le pouvois convaincre auſſi de m’avoir donné les instruments pour rompre le plancher, et je lui ai dit qu’oui, mais qu’il ne ſauroit jamais comment qu’en préſence du ſecrétaire du tribunal. Il me pria alors de penſer qu’il avoit des enfants et il ſ’en alla. Je fus bien enchanté d’avoir trouvé le moyen de me faire craindre de cet homme auquel il étoit décidé que je duſſe coûter la vie : je fus alors convaincu que ſon propre intérêt le forçoit à tenir caché au miniſtre du tribunal ce que j’avois fait. Le petit vent qui ſouffloit tous les jours, et qui toujours à la même heure entroit chez moi, me rendit la force et l’appétit.

J’ai ordonné à Laurent de m’acheter les œuvres du marquis Maffei : cette dépenſe lui déplaiſoit, et il n’oſoit pas me le dire. Il me demanda quel beſoin je pouvois avoir de livres pendant que j’en avois là plus de cinquante : je lui dis que je les avois tous lus, et qu’il me falloit du nouveau. Il me répondit que, ſi je voulois en prêter à quelqu’un, il m’en feroit prêter auſſi, et que moyennant cela je m’occuperois à une lecture toute neuve ſans dépenſer le ſou. Je lui ai oppoſé que les livres qu’on pourroit me prêter ſeroient peut-être des romans frivoles dont je n’aimois pas la lecture : il me répliqua d’un air piqué que je me trompois ſi je croyois d’être la ſeule bonne tête qu’on tenoit enfermée là-haut, et il ajouta que je m’étonnerois, ſi je ſuſſe quelles étoient les perſonnes qui partageoient mon même ſort. J’ai alors contrefait l’homme pénétré de reſpect et, ſans perdre une minute, j’ai pris le premier tome de la chronologie du père Petau, et je lui ai dit de me porter en échange un autre livre d’égale importance. Quatre minutes après, il me porta le premier tome de Wolff en latin ; et très-content j’ai retiré l’ordre que je lui avois donné de m’acheter Maffei. Charmé de m’avoir fait entendre raiſon ſur cet article, il ſ’en alla.

Moins ravi de m’amuſer à cette ſavante lecture que de ſaiſir l’occaſion d’entamer une correſpondance avec quelqu’un qui auroit pu m’aider au projet de fuite que dans ma tête j’avois déjà ébauché, j’ai feuilleté le livre et j’y ai trouvé une demi-feuille de papier ſur lequel j’ai lu dans ſix bons vers la paraphraſe de ces mots de Sénèque : calamitoſus eſt animus futuri anxius. J’en ai fait d’abord ſix autres et, n’ayant pas de crayon, je me ſuis ſervi du ſuc de mûres noires au lieu d’encre et m’ayant laiſſé croître l’ongle du petit doigt de ma main droite pour me polir les oreilles, j’y ai fait la pointe et je m’en ſuis ſervi comme d’une excellente plume, en mettant le petit doigt entre le pouce et l’index. Enchanté de ma belle invention, j’ai fait le catalogue des livres que j’avois et je l’ai placé dans le doſſier du même livre. Tous les livres reliés en carton en Italie ont ſous la reliure par derrière une eſpèce de poche, ſur le même livre, là où l’on écrit le titre, j’ai écrit : latet, quere. Impatient de recevoir une réponſe, j’ai dit à Laurent dans le matin du jour ſuivant que j’avois déjà lu tout le livre et que la même perſonne me feroit plaiſir à m’en envoyer un autre. Laurent me porta ſur-le-champ le ſecond tome de Wolff. Il me dit que la perſonne n’avoit pas voulu différer pour me faire un ſi petit plaiſir. J’en fus fâché, car je déſirois une réponſe.

D’abord que je fus ſeul, j’ai ouvert le livre et j’y ai trouvé une courte lettre en latin ſur laquelle j’ai lu : nous deux qui ſommes enſemble dans cette priſon reſſentons le plus grand plaiſir que l’ignorance d’un avare nous procure un avantage ſans exemple. Moi qui écris ſuis Marin Balbi noble vénitien, régulier ſomasque. Mon compagnon eſt le comte André Asquin noble d’Udine, capitale du Frioul. Il m’ordonne de vous dire que vous êtes le maître de diſpoſer de tous ſes livres, dont vous trouverez le catalogue dans le doſſier, et nous vous recommandons les plus grandes précautions pour que Laurent ne parvienne jamais à découvrir notre correſpondance, ſ’il vous plaira que nous l’entretenions. L’uniformité de notre idée de placer des billets dans le derrière des livres me parut ſingulière et ſingulière la recommandation de précaution, tandis que ſa petite lettre étoit entre une feuille et l’autre, où Laurent l’auroit d’abord trouvée ſ’il eût ouvert le livre. Il eſt vrai qu’il ne ſavoit pas lire ; mais naturellement il auroit gardé la lettre et auroit été chercher quelqu’un qui lui en auroit déclaré le contenu et notre correſpondance auroit fini en naiſſant. J’ai d’abord décidé que le père Balbi devoit être un perſonnage auquel je ne devois céder qu’à l’égard de ſa naiſſance et à cauſe de ſon ſacré caractère.

J’ai trouvé le catalogue et j’ai d’abord amplement répondu à cette lettre ſur la moitié de la feuille du catalogue. Je leur ai dit mon nom ; je leur ai écrit l’hiſtoire de ma détention et l’eſpoir que j’avois de ſortir bientôt, car je ne pouvois être là que pour des bagatelles. Je ne leur ai rien dit de la fraction du pavé. J’ai envoyé un livre le lendemain et j’en ai reçu un autre, où j’ai trouvé une lettre du père Balbi de ſeize pages. Le comte Asquin ne m’a jamais écrit. Ce moine m’écrivit l’hiſtoire, cauſe de ſon infortune. Il étoit ſous les Plombs depuis quatre ans parce qu’il avoit eu pluſieurs bâtards qu’il avoit voulu reconnoître pour ſes fils naturels en les faiſant baptiſer ſans aucune réſerve ſous ſon nom. Le père ſupérieur l’avoit corrigé la première fois, l’avoit menacé la ſeconde, mais à la troiſième il avoit porté ſes plaintes au tribunal, qui l’avoit fait enfermer, et le ſupérieur lui envoyoit ſon dîner tous les matins. Il employait quatre pages à ſe défendre, où il diſait mille pauvretés. Entre autres il ſoutenoit que ni ſon ſupérieur ni les inquiſiteurs d’état pouvoient avoir des droits ſur ſa conſcience et que par conſéquent ce qu’ils exerçaient ſur lui n’étoit que tyrannie et violent deſpotisme ; il diſait que, ſachant en conſcience que ſes enfants étoient de lui, il ne pouvoit pas les fruſtrer des avantages qu’ils pouvoient retirer de ſon nom et qu’un homme d’honneur ne pouvoit envoyer à l’Hôtel-Dieu (qui à Veniſe ſ’appelle la Pietà) que ceux nés d’inceste, dont la qualité connue pouvoit cauſer du ſcandale. Il ajoutait que les trois mères de ces enfants, quoique pauvres et obligées pour vivre à faire le métier de femmes de chambre, étoient reſpectables, parce qu’on ne pouvoit rien dire contre leurs mœurs avant qu’elles ne l’euſſent connu et que l’erreur que l’amour leur avoit fait commettre avec lui étant devenue notoire, le moindre dédommagement qu’il leur devoit étoit celui de reconnoître pour ſiens les fruits de leur commerce pour empêcher la calomnie de les attribuer à d’autres. Il finiſſoit par dire qu’il ne pouvoit pas démentir la nature en agiſſant autrement qu’en père. Après m’avoir dit beaucoup de mal de ſon ſupérieur, il ajoutoit qu’il n’y avoit point de risque qu’il pût jamais devenir coupable de la même faute, parce que ſa tendreſſe pieuſe ne ſe déclaroit que vis-à-vis de ſes écoliers qui étoient les objets de toutes ſes attentions.

À la lecture de cette longue lettre j’ai connu mon homme : original, vicieux, ſophiſtique dans ſon raiſonnement ſans le ſavoir, libertin, méchant, ſot et ingrat parce qu’après m’avoir dit qu’il ſeroit fort malheureux ſans la compagnie du vieillard qui avoit des livres et de l’argent, il employoit deux pages à la description de ſes défauts et de ſes ridicules. Hors de ces priſons je n’aurois pas répondu à un homme d’un pareil caractère ; mais là-haut j’avois beſoin de tirer parti de tout. Dans le doſſier du livre j’ai trouvé deux plumes, de l’encre de la Chine et deux feuilles de papier dans le livre, ce qui me mit en état d’écrire avec toute ma commodité.

Tout le reste de ſa longue lettre contenoit l’hiſtoire de tous les priſonniers qui étoient ſous les Plombs et de ceux qui y avoient été et qui étoient ſortis depuis les quatre ans qu’il étoit là. Il me rendit compte que l’archer nommé Nicolas lui portoit en cachette tout ce qu’il vouloit acheter et l’informoit du nom de tous les détenus et de ce qu’il arrivoit dans tous les autres cachots et, pour m’en convaincre, il me diſoit l’hiſtoire du trou que je devois avoir fait dans le cachot où j’étois et d’où l’on ne m’avoit tiré que pour y loger le patricien Pr… G. C. qui y fut mis le lendemain de ma ſortie. Il me diſoit que Laurent avoit paſſé les deux heures qu’il m’avoit laiſſé ſeul à chercher un menuiſier et un ſerrurier pour faire remplir, et ferrer le trou, en prenant la liberté d’intimer à ces artiſans le ſilence ſous peine de la vie. Nicolas l’avoit aſſuré qu’un ſeul jour plus tard je m’en ſerois allé par un moyen qui auroit fait beaucoup parler et qu’on auroit fait étrangler Laurent, puisqu’il étoit tout ſimple que, quoiqu’il ait voulu paraître ſurpris à la vue du trou et qu’il ait fait ſemblant d’être fâché contre moi, il ne pouvoit être que d’accord, car ce ne pouvoit être que lui qui m’eût donné les instruments pour rompre et qu’on n’avoit jamais pu trouver parce que, adroitement, je devois les lui avoir rendus. Nicolas lui avoit dit auſſi que M. de Br… avoit promis à Laurent mille cequins à l’événement de ma fuite, qu’il avoit eſpéré de gagner ſans rien risquer en comptant ſur la protection de S. E. D… qui protégeait ſa femme et que tous les archers étoient ſûrs qu’il trouveroit quelque moyen de me procurer la fuite ſans risquer de perdre ſon emploi. Il lui avoit dit qu’ils n’oſaient pas faire ſavoir à M. le ſecrétaire toutes ſes malverſations, parce qu’ils craignaient qu’en ſe tirant d’affaire il ne leur fît perdre leur pain. Le père Balbi finiſſoit ſa lettre par me prier d’avoir confiance en lui et de lui conter toute l’hiſtoire du plancher percé et de qui j’avois reçu les instruments, en m’aſſurant qu’il ſeroit discret autant qu’il étoit curieux. Je ne doutois pas de ſa curioſité, mais ſur ſa discrétion j’avois des doutes : les demandes qu’il me faiſoit le déclaroient déjà pour le plus indiscret des hommes. J’ai vu qu’il falloit le ménager et que j’aurois pu facilement réduire un être dans ce goût-là à faire tout ce que j’aurois voulu pour me procurer la liberté.

J’ai paſſé toute la journée à lui répondre, mais un fort ſoupçon me fit différer à lui envoyer ma réponſe. Il m’eſt venu dans l’eſprit que ce commerce épiſtolaire auroit pu être un artifice de Laurent pour parvenir à ſavoir où étoient les instruments avec lesquels j’avois rompu le plancher. Je lui ai donc écrit une très-courte lettre en lui diſant qu’un fort grand mal à la tête m’empêchoit de lui répondre en détail, mais qu’en attendant je croyois de devoir ſatisfaire à ſa curioſité en lui diſant qu’un grand couteau avec lequel j’avois fait le trou ſe trouvoit ſous la hauteur d’appui de la fenêtre du corridor où je l’avois caché d’abord que je m’étois vu ſeul dans le nouveau cachot et où Laurent n’avoit pas regardé, et que je ne ſavois plus que faire de ce couteau. Cette fauſſe confidence mit en trois jours de tems mon eſprit en paix, car, ſi l’on eût intercepté mes lettres, le gardien auroit viſité la fenêtre ; mais je n’ai rien vu d’extraordinaire.

Le père Balbi m’écrivit qu’il ſavoit que je pouvois avoir ce gros couteau, car Nicolas lui avoit dit qu’on ne m’avoit point fouillé avant que de m’enfermer. Il lui avoit dit que Laurent ſ’étoit informé que les hommes de Meſſer grande n’avoient pas viſité mes poches et qu’il étoit perſuadé que j’avois des armes. Il diſoit qu’il ne ſe crut pas obligé à me fouiller, car, en me recevant des mains de Meſſer grande, il devoit ſuppoſer que ce devoir avoit été exécuté et que, dans le cas que ma fuite me fût réuſſie, cette circonſtance auroit pu le ſauver et que tout le blâme ſeroit tombé ſur l’autre. L’autre auroit dit que, m’ayant vu dans mon lit et m’habiller à ſa préſence, il n’avoit pas beſoin de me faire fouiller, car il étoit ſûr que je n’avois rien. Il finiſſoit ſa lettre par me dire que je pouvois me fier à Nicolas et lui envoyer mon couteau. Ce moine étoit un curieux qui vouloit tout ſavoir et cet archer Nicolas, dont la paſſion dominante devoit être l’indiscrétion, faiſoit toutes ſes délices. Ses lettres m’amuſaient en même tems qu’elles me découvroient ſes défauts. Il me dit que le comte Asquin étoit un homme de ſoixante et dix ans, incommodé par un fort gros ventre et par une jambe qui, caſſée jadis et mal racommodée, le rendoit boiteux. N’étant pas riche, il exerçoit dans Udine le métier d’avocat et il défendoit l’ordre des payſans, que celui des nobles vouloit priver du droit de ſuffrage dans les aſſemblées provinciales. Les prétentions des payſans troubloient la paix publique et les nobles eurent recours au tribunal, qui ordonna au comte Asquin d’abandonner leur clientèle ! Il avoit répondu que le code municipal l’autoriſoit à défendre la constitution et il déſobéit. Les inquiſiteurs d’état le firent enlever malgré le code et le logèrent ſous les plombs où il y avoit cinq ans qu’il ſ’amuſoit à lire et à attendre le moment de ſa liberté. Il avoit comme moi cinquante ſous par jour et il avoit le privilège de manier ſon argent, ce qui l’avoit mis en état d’amaſſer quelques douzaines de cequins, puisqu’il ne dépenſait pour vivre que dix à douze ſous par jour. Ce moine qui n’avoit jamais le ſou, me diſoit à ce propos beaucoup de mal de ſon camarade que, comme de raiſon, il accuſoit d’avarice. Il me fit ſavoir que dans le cachot vis-à-vis du mien il y avoit deux frères du payſ des sept communs, qui étoient là dedans par inobéiſſance auſſi, dont l’aîné étoit devenu fou furieux, au point qu’on le tenoit lié. Dans un autre cachot il y avoit deux notaires publics. Un comte véronois de la maiſon de Pind… avoit été enfermé pour huit jours pour n’avoir pas obéi à un ordre qu’il avoit reçu de ſe préſenter. Nicolas lui avoit dit que ce ſeigneur avoit eu des grandes diſtinctions ; on avoit permis à ſes domestiques de lui conſigner ſes lettres en mains propres.

Lorsque mes ſoupçons furent diſſipés, l’état de mon âme me fit raiſonner ainſi. Je voulois me procurer la liberté. L’eſponton que j’avois étoit excellent ; mais il étoit impoſſible que je m’en ſerviſſe, parce que tous les matins mon cachot étoit frappé par des coups de barre à tous les coins, excepté au plafond. Je ne pouvois donc penſer qu’à ſortir par le plafond en le faiſant rompre par-deſſus : celui qui l’auroit rompu auroit pu ſe ſauver avec moi en m’aidant à faire un trou dans le grand toit du palais dans la même nuit. Je pouvois me flatter d’en venir à bout, ayant un compagnon à l’ouvrage. Lorsque j’aurois été ſur le toit, j’aurois vu ce qu’il y avoit à faire. Il falloit donc ſe réſoudre et y aller. Je n’ai vu que ce moine qui, à l’âge de trente-huit ans, quoique mal pourvu de bon jugement, auroit pu exécuter toutes mes instructions. Il falloit donc me déterminer à lui confier tout et penſer au moyen de lui envoyer mon verrou. J’ai commencé par lui demander ſ’il déſiroit ſa liberté et ſ’il ſe ſentoit diſpoſé à tout faire pour ſe la procurer en ſe ſauvant avec moi. Il me répondit que tant lui que ſon compagnon ſeroient prêts à tout faire pour briſer leurs chaînes, mais qu’il étoit inutile de penſer à ce qui étoit impoſſible. Il me faiſoit ici un long détail des difficultés dont il rempliſſoit quatre pages et que je n’aurois jamais fini ſi j’euſſe voulu les aplanir. Je lui ai répondu que toutes ſes difficultés ne me paroiſſoient que fort légères et qu’absolument je ne voulois pas confier au papier leur réſolution et que, ſ’il vouloit me promettre d’exécuter mes instructions, je lui promettois la liberté. Il me répondit qu’il étoit prêt à tout.

Je lui ai alors écrit que je penſerois au moyen de lui envoyer le véritable instrument que je poſſédois pour rompre, qui n’étoit pas un couteau, qu’avec cet instrument il perceroit le toit de ſon cachot, il y monteroit deſſus, il iroit au mur qui nous ſéparoit, il le perceroit, il le paſſeroit, il ſe trouveroit ſur le toit de mon cachot, il le romproit, j’en ſortirois et pour lors, me trouvant avec lui et avec le comte, nous romprions le grand toit du palais, ſoulèverions les plaques de plomb et que, dès que nous ſerions ſur le grand toit, celle de descendre pour nous trouver libres dans les rues de Veniſe ſeroit mon affaire. Il me répondit qu’il étoit prêt à tout, mais que j’allois entreprendre un ouvrage impoſſible, et ici avec cent mais il me faiſoit l’énumération des impoſſibilités qui rigoureuſement n’étoient que des difficultés. Je lui ai répondu que j’étois ſûr de mon fait et que, ſ’il vouloit ſe ſauver avec moi, il n’avoit qu’à commencer à exécuter mes instructions, dont la première étoit de faire acheter par Laurent quarante à cinquante images de ſaints ſur papier et, ſous prétexte de dévotion, d’en couvrir toutes les cloiſons du cachot et avec les plus grandes le plafond, et que je ne lui dirois pas davantage que lorsqu’il auroit exécuté cette première commiſſion. J’avois reconnu qu’il m’étoit néceſſaire d’en agir ainſi avec cet homme qui ne ſavoit faire l’habile vis à vis de moi que par des raiſonnements dont le fond n’étoit que timidité et obstacles que ſelon, mon calcul, il falloit brusquer. Il les mettoit en ligne de compte ; c’étoit le vrai moyen de ne ſe déterminer jamais.

J’ai ordonné à Laurent de m’acheter la nouvelle Bible qu’on avoit imprimée en grand in-folio, où il y avoit, outre la Vulgate et le nouveau Testament, la verſion auſſi des ſeptante. J’ai penſé à ce livre, dont le grand volume me faiſoit eſpérer de pouvoir y placer mon eſponton et de l’envoyer ainſi au moine, mais lorsque je l’ai eu et que j’ai eſſayé, je ſuis devenu triſte et rêveur. J’ai trouvé que le verrou avoit deux pouces de longueur plus que la Bible. Le moine m’avoit écrit que le cachot étoit déjà tout tapiſſé comme je l’avois prescrit et que Laurent leur avoit dit que j’avois acheté ce grand livre et qu’ils l’avoient prié de leur en procurer la lecture à ma commodité. Effectivement il me le demanda, et je lui ai dit que pour trois ou quatre jours j’en avois beſoin moi-même.

Je ne trouvois pas de remède à la longueur excédente du verrou : il auroit fallu la forge pour le raccourcir et je ne pouvois pas prétendre que Laurent dût devenir aveugle pour ne pas voir l’excédent de la machine qui ne pouvoit ſortir du doſſier du livre ſans lui ſauter aux yeux. Il falloit pourtant le trouver, cet heureux moyen, et, ſ’il exiſtait en nature, on ne pouvoit le trouver qu’à force d’y penſer. J’ai communiqué mon embarras au père Balbi. Il me répondit le lendemain, en ſe moquant de l’infécondité de mon imagination, que le moyen étoit tout ſimple : Laurent leur avoit dit que j’avois une belle peliſſe ; il me diſait qu’ils ſ’en montreroient curieux et qu’ils me feroient prier de la leur faire voir ; que je n’avois donc qu’à y mettre dedans l’eſponton et la leur envoyer pliée ; que, naturellement, Laurent la leur porteroit ſans la déplier et qu’adroitement il en tireroit dehors l’eſponton et qu’il me la renverroit d’abord.

Malgré que le ſtyle du moine m’ait piqué, la hardieſſe de ce projet ne m’a pas déplu. J’avois des preuves de la bêtiſe de Laurent, mais je trouvois trop naturel qu’il déployât la peliſſe lui-même en entrant dans le galetas comme pour la leur faire mieux regarder, d’autant plus que leur cachot n’étoit pas bien clair : le verrou ſeroit tombé ſur le plancher. J’ai cependant écrit au moine que j’adoptois ſon projet et qu’il n’avoit qu’à me faire demander la peliſſe. Laurent le lendemain me pria d’excuſer la curioſité de la perſonne qui me prêtait des livres qui déſiroit de voir ma peliſſe. Je la lui ai donnée ſur le champ très-bien pliée en lui diſant de me la rapporter d’abord ; mais j’eſpère que le lecteur ne penſera pas que j’aie été aſſez bête pour y mettre dedans le verrou. Il me la rapporta deux minutes après en me remerciant. Je lui ai dans le même moment ordonné pour le jour de la ſaint Michel trois livres de macaroni dans une chaudière d’eau bouillante ſur un grand réchaud. Je lui ai dit que je voulois en aſſaisonner moi-même deux plats, un, le plus grand qu’il eût dans ſa maiſon, dont je voulois régaler les dignes perſonnes qui me donnoient des livres, l’autre, de moyenne grandeur, pour moi. Je lui ai dit que je voulois fondre le beurre moi-même et y mettre le fromage parmeſan qu’il me porteroit tout râpé. J’ai décidé de mettre le verrou dans le doſſier de la Bible en y plaçant deſſus le grand plat de macaroni dont le beurre abondant dans lequel ils devoient nager auroit engagé les yeux de Laurent tellement qu’il n’auroit pas oſé les en détacher pour prendre garde aux extrémités du doſſier du livre. Le plat devoit être ſi plein qu’il devoit craindre d’en verſer ſur le livre.

Le lendemain du jour que j’ai envoyé la peliſſe, j’ai bien ri. Le père Balbi, inquiet et tremblant, m’écrivoit que Laurent étoit entré dans leur galetas en tenant la peliſſe déployée et que, quoiqu’il n’eût fait ſemblant de rien, il dut certainement avoir trouvé et gardé l’eſponton. Il me diſoit qu’il étoit au déſespoir de devoir ſe reconnoître pour la cauſe de cet irréparable malheur ; il me reprochoit cependant de n’avoir pas réfléchi, un peu avant que d’adopter ſon projet. Je lui avois déjà écrit le même matin qu’il n’y avoit rien dans la peliſſe et que je ne la lui avois envoyée tout de même que pour lui faire voir qu’il pouvoit ſe fier à moi et être ſûr pour l’avenir qu’il n’avoit pas à faire à un étourdi. Je lui ai en même tems communiqué mon projet pour le jour de la S. Michel, et je lui ai recommandé toute l’adreſſe dans le moment où il recevroit le plat ſur le livre des mains de Laurent, car ce paſſage des mains à mains devoit être le moment le plus critique pour la fatale découverte du verrou. Je lui ai dit de ſe bien garder de jeter ſes yeux impatients ſur les deux bouts du livre, puisque par nature les yeux de Laurent ſe tourneroient alors vers le même endroit, et il verroit l’excédent, et tout ſeroit perdu.

La veille de cet heureux jour, j’ai enveloppé l’eſponton dans du papier et je l’ai enfoncé dans le doſſier du livre ; et, au lieu de laiſſer l’excédent de deux pouces d’un côté, je l’ai diviſé en deux. Il ſortait la meſure d’un pouce à droite et d’un pouce à gauche. N’y ayant aucune raiſon pour que Laurent doive regarder les coins du livre plus d’un côté que de l’autre, j’ai cru, en diviſant cet excédent, de diminuer le danger de la moitié.

Laurent parut de grand matin avec une grande chaudière où les macaronis bouillonnaient ; j’ai d’abord mis le beurre ſur le réchaud pour le fondre et j’ai pris préparé mes plats arroſés de fromage ; j’ai la cuillère percée et j’ai commencé à les remplir en y mettant deſſus à chaque main beurre, et fromage, et je n’ai ceſſé, que lorsque le grand plat destiné au moine ne pouvoit en contenir davantage. Le beurre alloit jusqu’aux extrémités de ſes bords. Le diamètre de ce plat étoit quaſi le double de la largeur de la Bible. Je l’ai pris et je l’ai placé ſur le grand livre que j’avois à la porte de mon cachot et, en le prenant au-deſſus de mes mains avec le doſſier tourné vers Laurent, je lui ai dit d’allonger ſes bras et d’étendre ſes mains. C’eſt là que j’ai placé ma Bible tout doucement pour que le beurre ne coule deſſus. En lui conſignant cet important fardeau, je tenois mes yeux fixés contre les ſiens, qu’avec le plus grand plaiſir je ne voyois pas ſe détourner de deſſus le beurre qu’il craignait de verſer. Il le prit en ſe plaignant que j’en avois mis trop, mais en y tenant toujours les yeux fermes deſſus et en diſant que ſi quelque goutte alloit ſe verſer ſur le livre, ce ne ſeroit pas ſa faute. Je me ſuis vu ſûr de la victoire d’abord que j’ai vu la Bible ſur ſes mains, car les deux bouts du verrou, qui étoient éloignés de mes yeux toute la largeur du livre, lorsque je le tenois, étoient devenus inviſibles pour lui lorsqu’il le tenoit lui-même : ils ſe trouvaient attenants à ſes épaules et il n’y avoit aucune raiſon qui pût lui faire détourner les yeux et la tête pour regarder ni l’un ni l’autre de ces coins ; ils ne pouvoient l’intéreſſer en rien et il auroit dû faire un effort ; ſon ſeul empreſſement devoit être celui de tenir ſon plat parallèle. Il partit et je l’ai ſuivi des yeux jusqu’à ce que je l’ai vu descendre les marches pour entrer dans le galetas du moine. Un inſtant après, j’ai entendu le bruit d’un nez qui ſe mouchait à trois repriſes : ſignal concerté pour m’indiquer que le tout étoit parvenu à bon port. J’ai alors fini de remplir mon plat de macaroni pour moi-même et Laurent eſt venu m’aſſurer que pas une ſeule goutte de beurre étoit tombée ſur le livre.

Le père Balbi employa huit jours à faire une ſuffiſante ouverture dans le toit de ſon cachot pour pouvoir en ſortir. Il détachait du toit une grande estampe, qu’il remettait après à la même place en la collant avec de la mie de pain mâché pour empêcher que ſon travail ne fût vu.

Le huit d’octobre, il m’écrivit qu’il avoit paſſé toute la nuit à travailler dans le mur qui nous ſéparoit et qu’il n’étoit parvenu à en extraire qu’un ſeul carreau. Il m’exagéroit la difficulté de deſſouder des briques unies par un ciment trop ſolide ; il me promettait de pourſuivre et me répétoit dans toutes ſes lettres que nous allions rendre notre condition plus mauvaiſe, puisque nous ne réuſſirions pas et que, le tout étant découvert, nous nous en repentirions. Je l’ai encouragé à travailler toujours en l’aſſurant que j’étois ſûr de mon fait d’abord qu’il ſeroit parvenu à faire une ſuffiſante ouverture dans mon cachot. Hélas ! je n’étois ſûr de rien, mais il falloit en agir ainſi ou abandonner le tout. Comment aurais-je pu lui dire ce que je ne ſavois pas moi-même ? Je voulois ſortir de là : voilà tout ce que je ſavois et je ne penſois qu’à faire des pas et aller en avant pour ne m’arrêter que lorsque je trouverois l’inſurmontable. J’avois lu quelque part qu’il ne falloit pas conſulter les grandes entrepriſes, mais les exécuter ſans contester à la Fortune l’empire qu’elle a ſur tout ce que les hommes entreprennent. Si j’euſſe dit ces vérités au père Balbi, ſi je lui euſſe communiqué ces hauts myſtères de la ſublime philoſophie, il m’auroit traité de fou.

Son travail fut difficile dans la ſeule première nuit ; dans les ſuivantes, plus il tiroit dehors des carreaux, plus il trouvoit de facilité en à extraire d’autres. Il trouva à la fin de ſon travail qu’il avoit ôté du mur trente-six briques. Le ſeize d’octobre, à dix-huit heures, dans le moment que je m’amuſois à traduire une ode d’Horace, j’ai entendu un trépignement ſur mon cachot et d’abord trois petits coups de poignet. Je me ſuis levé et j’ai d’abord frappé au même endroit trois coups pareils : c’étoit le ſignal concerté pour nous rendre ſûrs que nous ne nous étions pas trompés. Une minute après, j’ai entendu le commencement de ſon travail et j’ai adreſſé à Dieu tous mes vœux pour ſon heureuſe réuſſite. Vers le ſoir, il me ſalua en frappant trois autres coups que je lui ai rendus et il ſe retira, repaſſant le mur et rentrant dans ſon cachot. Le lendemain, de bonne heure j’ai reçu ſa lettre dans laquelle il me diſoit, que ſi mon toit n’étoit compoſé que de deux rangs de planches, il étoit ſûr d’être à la fin de ſon ouvrage en quatre jours, car la planche qu’il avoit percée n’avoit qu’un pouce d’épaiſſeur. Il m’aſſuroit qu’il feroit le petit canal en cercle, comme je l’avois inſtruit, et qu’il auroit grand ſoin de ne jamais parvenir à percer tout à fait la dernière planche, parce que le moindre petit ſigne de fraction au dedans de mon cachot auroit fait ſoupçonner la fraction ſupérieure. Il me répétoit auſſi la leçon, en me diſant qu’il pouſſeroit l’excavation au point qu’il ne resteroit qu’une ligne d’épaiſſeur à la dernière planche, de ſorte qu’il ſe verroit en état d’ouvrir dans un quart d’heure le trou au moment où je l’aurois ordonné. J’avois déjà fixé ce moment. L’ouvrage devoit être terminé le jeudi et je comptois de faire achever l’ouverture le ſamedi à midi pour aller faire le reste de l’ouvrage en rompant les planches du grand toit, qui étoient immédiatement ſous les plaques de plomb qui couvroient le palais.

Le lundi, deux heures après midi, dans le tems même que le père Balbi travaillait, j’ai entendu le bruit des portes qu’on ouvroit de mon côté. Mon ſang ſe gela, mais j’ai frappé vite deux coups ſous le plafond, marque d’alarme. Une minute après, j’ai vu Laurent qui entroit dans le corridor en me demandant pardon, s’il mettoit en ma compagnie un gueux dans toute la ſignification du terme. J’ai vu un homme de quarante à cinquante ans, petit, maigre, laid, mal vêtu, en perruque noire et ronde : deux archers le dégarrotèrent. Je n’ai pas douté que ce ne ſoit un gueux, puisque Laurent me l’avoit annoncé à ſa préſence ſans que le titre ait rebuté le perſonnage. Je lui ai répondu que le tribunal étoit le maître et je l’ai prié de ne pas ſ’en aller ſans lui donner une paillaſſe. Il eut cette complaiſance. Après nous avoir enfermés, il lui dit que le tribunal lui paſſoit dix ſous par jour. Mon nouveau camarade lui répondit : Dieu les lui rende. Malgré que déſolé, j’ai commencé d’abord à examiner ce coquin que ſa phyſionomie décelait. J’avois beſoin de le ſonder et, pour le connoître, il falloit le faire parler.

Il commença par me remercier que je lui avois fait porter une paillaſſe. Je lui ai dit qu’il mangera avec moi et, à toute force, il a fallu que je me laiſſe baiſer la main. Il me demanda ſ’il pouvoit demander au gardien les dix ſous que le tribunal lui donnoit et, en prenant un livre et faiſant ſemblant de lire, je lui ai répondu qu’il feroit fort bien. J’ai vu cet homme ſe mettre à genoux et tirer de ſa poche un chapelet : il cherchoit des yeux, et je ne ſavois pas quoi. Que cherchez-vous ? lui dis-je. — Je cherche, vous me pardonnerez, quelque image dell’immacolata Vergine Maria, car je ſuis chrétien, ou au moins quelque paſſable crucifix, car je n’ai jamais eu tant beſoin de prier S. François, dont je porte indignement le nom, comme aujourd’hui.

J’ai eu la plus grande peine à retenir un grand éclat de rire, non pas à cauſe de la piété chrétienne que je révérois, mais à cauſe de la tournure de ſa remontrance. J’ai cru, à ſa demande de pardon, qu’il me prenoit pour un juif. Je me ſuis hâté de lui donner l’office de la ſainte Vierge, dont il baiſa d’abord l’image en me le rendant et me diſant modestement que feu ſon père, argouſin de galère, avoit négligé de lui faire apprendre à lire, mais que certainement il vouloit pour le moins apprendre à écrire, car il lui arrivoit d’en avoir beſoin tous les jours. Je lui ai dit que j’allois moi-même dire l’office tout haut et qu’en l’écoutant il auroit le même mérite que ſ’il le récitoit lui-même : il me répondit que ſa dévotion particulière étoit pour le très-ſaint Roſaire, dont il a voulu me narrer une quantité de miracles, que j’ai écoutés avec une patience exemplaire, et il me dit à la fin que la grace qu’il me demandoit étoit de lui permettre de poster vis à vis de lui la ſainte image que je lui avois montrée pour l’adorer en diſant ſon Roſaire. Je lui ai fait ce plaiſir et j’ai même accompagné ſa prière, ce qui dura une demi-heure. Je lui ai demandé ſ’il avoit dîné et il me dit qu’il étoit à jeun. Je lui ai donné tout ce que j’avois et il dévora tout avec une faim canine, mais en pleurant toujours. Ayant bu tout le vin ſans eau, il ſe trouva gris et pour lors ſes larmes redoublèrent et il lui prit une forte envie de parler. Je lui en ai fourni un grand ſujet en l’interrogeant ſur la cauſe de ſon malheur. Voici le précis de ſa réponſe, que mon eſprit n’oubliera qu’en paſſant le Styx. Je la rends fidèlement au lecteur, dans l’ordre de narration qu’il ſuivit lui-même.

« Mon unique paſſion dans ce monde, mon cher maître, fut toujours la gloire de cette ſainte république, et l’exacte obéiſſance à ſes lois. Toujours attentif aux malverſations des fripons, dont le métier eſt celui de tromper et fruſtrer de ſes droits leur prince, et de tenir cachées leurs démarches, j’ai tâché de découvrir leurs ſecrets et j’ai toujours fidèlement rapporté à Meſſer grande tout ce que j’ai pu découvrir. Il eſt vrai qu’on m’a toujours payé, mais l’argent qu’on m’a donné ne m’a jamais fait tant de plaiſir comme la ſatisfaction que j’ai reſſentie de me voir utile au glorieux évangéliſte ſaint Marc. Je me ſuis toujours moqué du préjugé de ceux qui attachent une mauvaiſe idée au nom d’eſpion. Ce nom ne ſonne mal qu’aux oreilles de ceux qui au fond n’aiment pas le gouvernement, car l’eſpion n’eſt autre choſe que l’ami du bien de l’état, le fléau des criminels et le fidèle ſujet de ſon prince. Lorsqu’il ſ’eſt agi de mettre en activité mon zèle, le ſentiment de l’amitié, qui peut avoir quelque force ſur d’autres, n’en a jamais eu ſur moi, et encore moins ce qu’on appelle reconnoiſſance, et j’ai ſouvent juré de me taire pour arracher à quelqu’un un important ſecret, que d’abord ſu j’ai référé ponctuellement, aſſuré par mon confeſſeur que je pouvois le révéler, non ſeulement parce que je n’avois pas eu l’intention d’observer le jurement de ſilence lorsque je l’avois fait, mais parce qu’en ſ’agiſſant du bien public, il n’y a pas de ſerment qui tienne. Je ſens qu’esclave de mon zèle, j’aurois trahi mon père et j’aurois ſu impoſer ſilence à la nature.

Tel que je ſuis, il y a trois ſemaines que j’ai observé à Iſola, petite ville où je demeurais, une grande union entre quatre ou cinq perſonnes notables de la ville, que je connoiſſois pour mécontentes du gouvernement à cauſe d’une contrebande ſurpriſe et confisquée que les principaux avoient dû expier par la priſon. Le premier chapelain de la paroiſſe, né ſujet de l’impératrice, étoit de ce complot dont je me ſuis déterminé à développer le myſtère. Ces gens-là ſ’aſſemblaient le ſoir dans une chambre du cabaret où il y avoit un vieux lit et, après qu’ils avoient bu et parlé enſemble, ils ſ’en allaient. Je me ſuis courageuſement déterminé à me cacher ſous ce lit un jour que, ſûr de n’être pas observé, j’ai trouvé la chambre ouverte et vide. Vers le ſoir, mes gens vinrent et parlèrent de la ville d’Iſola qu’ils diſaient n’être pas de la juridiction de Saint Marc : mais appartenante à la principauté de Trieſte, car elle ne pouvoit aucunement être regardée comme une partie de l’iſtrie vénitienne. Le chapelain dit au principal du complot, qui s’appeloit P. P., que ſ’il vouloit ſigner un écrit et ſi les autres vouloient en faire de même, il iroit en perſonne chez l’ambaſſadeur impérial, et que certainement l’impératrice non ſeulement ſ’empareroit de la ville, mais les récompenſeroit. Ils dirent tous au chapelain qu’ils étoient prêts et il ſ’engagea de porter le lendemain l’écriture et de partir d’abord pour venir ici la préſenter à l’ambaſſadeur. Avant que de partir, il dit que L… ſigneroit auſſi, ce qui me fit une grande peine, car ce L… étoit mon compère de S. Jean, parenté ſpirituelle qui lui donnoit ſur moi un titre inviolable et beaucoup plus fort que ſ’il eût été mon frère ; mais après avoir beaucoup combattu avec moi-même, j’ai vaincu ce ſcrupule auſſi et j’ai décidé de faire aller en fumée cet infâme projet.

Après leur départ, j’ai eu tout le loiſir de m’évader et j’ai cru inutile de m’expoſer à un nouveau risque en me cachant le lendemain ſous le même lit : j’avois aſſez découvert. Je ſuis parti avant minuit dans un bateau et le matin avant midi je fus ici. Je ſuis entré dans une apothicairerie, où un jeune homme me fit le plaiſir d’écrire les ſix noms de ces rebelles et, en ſ’agiſſant de crime d’État, j’ai été chez le ſecrétaire des inquiſiteurs, auquel j’ai tout dit. Il m’a ordonné d’aller chez lui le lendemain de bonne heure : j’y fus et j’ai reçu ordre d’aller chez Meſſer grande, qui me donneroit un homme, auquel j’aurois dû faire connoître la figure du chapelain en allant d’abord à Iſola avec lui, d’où il y avoit apparence qu’il ne ſeroit pas encore parti. Il me dit qu’après cela j’aurois pu me tenir tranquille où je voulois. J’ai exécuté ſes ordres. Meſſer me donna l’homme, avec lequel je ſuis parti d’abord, et ſix ducats d’argent pour mes frais. Je ſuis ſûr qu’il en a reçu douze, mais j’ai fait ſemblant d’en être content. Arrivé à Iſola, j’ai montré à mon homme le chapelain et je l’ai laiſſé. Vers le ſoir, j’ai vu à ſa fenêtre ma commère, femme de L…, qui me pria de monter pour raſer ſon mari, car je ſuis, de mon premier métier, barbier et perruquier. Après l’avoir raſé, il me donna un excellent verre de Refosque, et coupa quelques tranches de ſauciſſon à l’ail que nous avons mangées enſemble. Me trouvant ſeul avec lui, mon affection de compère de S. Jean ſ’eſt emparée de mon âme, car je ſuis bon. En le prenant par la main et verſant des larmes, je l’ai prié de quitter l’amitié du chapelain et ſurtout de ſe garder de ſigner une certaine écriture. Mon compère me jura qu’il n’étoit pas plus ami du chapelain que d’un autre, qu’il n’avoit jamais ſigné aucune écriture et il me pria de lui dire de quoi il ſ’agiſſoit. Je me ſuis pour lors mis à rire ; je l’ai aſſuré que j’ai badiné et je l’ai quitté, repenti d’avoir écouté mon bon cœur qui m’excita à lui donner un ſage avertiſſement. Le lendemain, je n’ai vu ni l’homme ni le chapelain et huit jours après j’ai quitté Iſola pour faire une viſite à Meſſer grande, qui ſans façon me fit hier mettre en priſon chez lui et aujourd’hui avec vous, dont je remercie S. François, car je ſuis avec un homme comme il faut et bon chrétien. Je vous crois ici pour quelque raiſon que vous ſavez et que je ne vous demanderai pas. Mon nom è Sior Checco da Castello, barbier al ponteſello de S. Martin. Mon nom de famille eſt Soradaci, et ma femme eſt de la maiſon Legrenzi, fille d’un ſecrétaire du Conſeil des Dix, qui, devenue amoureuſe de moi, ſe moqua du préjugé et voulut m’épouſer. Elle ſera au déſespoir de ne pas ſavoir ce que je ſuis devenu, mais j’eſpère de n’être ici que pour peu de jours et pour la commodité du ſecrétaire qui apparemment aura beſoin de m’examiner.

Après cette narration effrontée qui me fit connoître de quelle eſpèce étoit ce monstre, j’ai fait ſemblant de le plaindre et, faiſant l’éloge de ſon patriotisme, je lui ai prédit ſa liberté dans peu de jours. Une demi-heure après il ſ’eſt endormi et j’ai tout écrit au Père Balbi et la néceſſité où nous étions de ſuspendre tout travail pour attendre la favorable opportunité.

Le lendemain, j’ai ordonné à Laurent de m’acheter un crucifix de bois, une image de la ſainte Vierge et un flacon d’eau bénite. Soradaci lui demanda hardiment ſes dix ſous et Laurent, faiſant le généreux, ſe mit à rire et en l’appelant gueux lui en donna vingt. Je lui ai ordonné de me porter quatre fois plus de vin et de l’ail, car mon camarade m’avoit dit que l’ail faiſoit ſes délices. Après le départ de Laurent, j’ai partagé ma ſoupe avec ce traître et j’ai conçu le projet de faire une expérience ; mais auparavant j’ai tiré adroitement du livre la lettre du père Balbi et je l’ai lue ſans qu’il y prenne garde. Il me peignait dans ſa lettre ſa ſurpriſe, ſa frayeur : il ſ’étoit ſauvé dans un inſtant ; il étoit rentré dans ſon cachot plus mort que vivant et il avoit vite remis l’estampe ſous le trou ; mais ſi Laurent fût allé chez lui, tout étoit perdu, car il auroit vu le trou ouvert et il ne l’auroit point vu dans le cachot.

Le récit que Soradaci me fit de ſon affaire m’a fait juger qu’il devoit certainement ſubir des interrogatoires ; car on ne pouvoit l’avoir enfermé que par ſoupçon de calomnie ou par obscurité de rapport. J’ai donc décidé de lui confier deux lettres qui, ſ’il eût porté à leurs adreſſes dans le cas qu’il fût mis en liberté, n’auroient pu me faire ni bien ni mal et qui n’auroient pu que m’être utiles ſi, au lieu de les porter, il m’eût joué un tour de ſon métier en les donnant au ſecrétaire. J’ai donc paſſé une grande partie de la journée à les écrire avec du crayon. Le lendemain, Laurent me porta un crucifix de bois, une image de la ſainte Vierge et une bouteille d’eau bénite.

Après avoir bien donné à manger à Soradaci et mieux à boire, je lui ai dit que j’avois beſoin de le prier de me rendre un grand ſervice, en comptant ſur ſa fidélité pour le ſecret et ſur ſon courage, car ſi l’on vînt à ſavoir que ce fût lui qui m’eût fait ce plaiſir, il ſeroit puni. Après ces paroles, je lui ai dit qu’il ſ’agiſſoit de porter à leur adreſſe deux lettres, desquelles dépendoit ma félicité. Je lui ai demandé ſ’il vouloit jurer ſur le crucifix et ſur la ſainte Vierge qu’il ne me trahiroit pas. Il me répondit qu’il étoit prêt à jurer et à mourir plutôt que de manquer à ſa foi et il verſa des larmes, dont la grande ſource ne ſ’ouvroit qu’après qu’il avoit bu. Je lui ai d’abord fait préſent d’une chemiſe et d’un bonnet. Je me ſuis alors levé, j’ai ôté le mien et devant les deux ſaintes images j’ai prononcé une formule de ſerment avec des conjurations qui n’avoient pas l’ombre du bon ſens, mais qui étoient épouvantables. J’ai arroſé d’eau bénite le cachot, sa perſonne, la mienne et je me ſuis fait pluſieurs ſignes de croix. Je l’ai fait mettre à genoux, jurer et ſe faire les plus horribles imprécations ſ’il violoit le ſerment. Intrépide, il a dit tout ce que j’ai voulu. Après cela je lui ai donné mes deux lettres décachetées et ce fut lui-même qui voulut les coudre dans la doublure du dos de ſa veste pour qu’on ne puiſſe pas les lui trouver, ſi par haſard on eût voulu le fouiller à ſa ſortie.

J’étois moralement ſûr que cet homme remettroit mes lettres au ſecrétaire. Auſſi ai-je employé tout l’art pour que le tribunal ne puiſſe jamais par mon ſtyle relever ma ruſe. Ces lettres étoient faites pour me concilier la pitié et l’estime des trois tout puiſſants qui me tenoient dans un ſi dur esclavage. Elles étoient adreſſées à M. de Br… et à M. de Gr… Je les priois de me conſerver leur bonté, de ſe tenir tranquilles et de ne ſ’affliger aucunement ſur mon ſort, puisque la douceur avec laquelle je me voyois traité me faiſoit eſpérer d’obtenir bientôt ma grâce. Je leur diſois qu’ils trouveroient à ma ſortie que cette détention, bien loin de m’avoir fait du mal, m’avoit été néceſſaire, que perſonne à Veniſe n’avoit eu plus beſoin de réforme que moi. Je priois M. de Gr… de m’envoyer quelques flacons de vin de Poleſelle et M. de Br… de m’envoyer l’hiſtoire de Veniſe de Contarini et des bottes très-larges doublées de peau d’ours avant l’hiver, car, me trouvant dans un cachot où je pouvois marcher debout, j’avois beſoin de tenir mes jambes chaudes. Je n’ai pas voulu que Soradaci ſache que mes lettres étoient innocentes à ce point-là, car, ſ’il l’avoit ſu, il lui ſeroit peut-être venu le caprice de faire une action d’honnête homme. Il les couſut à ſa veste.

Deux jours après Laurent monta à Terza et dit à Soradaci de descendre et, ne l’ayant pas vu retourner, j’ai cru de ne plus le revoir. J’ai écrit au moine de pourſuivre ſon travail, mais vers la fin du jour j’ai vu Laurent qui me reconduiſoit ce méchant animal. Il me dit après le départ du gardien que le ſecrétaire le ſoupçonnoit d’avoir averti le chapelain, puisque non ſeulement il n’avoit jamais été chez l’ambaſſadeur, mais il n’avoit eu ſur lui à ſon arrivée à Veniſe ni lettre ni écriture. Il me dit qu’après cet interrogatoire dans lequel le ſecrétaire devoit être aſſuré de ſon innocence, on l’avoit mis tout ſeul dans une petite priſon où on l’avoit laiſſé ſept heures et qu’après on l’avoit garrotté pour une ſeconde fois et on l’avoit ainſi reconduit devant le ſecrétaire qui vouloit qu’il confeſſât d’avoir dit à quelqu’un à Iſola que le prêtre ne retourneroit plus là, ce qu’il n’avoit pu confeſſer, car c’étoit faux. Le ſecrétaire enfin avoit ſonné et l’avoit fait remettre avec moi.

J’ai connu ſans rien dire et avec amertume qu’il étoit poſſible qu’on le laiſſât avec moi pour long-tems. Dans la nuit, pendant qu’il dormoit, j’ai écrit au père Balbi tout cet événement après avoir tiré hors du livre la lettre que je lui avois écrite. C’eſt à cette occaſion que je me ſuis rendu habile à écrire dans l’obscurité.

Le lendemain, après avoir avalé mon bouillon, j’ai voulu m’aſſurer de ce dont je me doutois déjà. Je lui ai dit que je voulois ajouter quelque choſe ſur une des deux lettres et que nous la recoudrions après. Le ſot me dit que c’étoit inutile et dangereux, puisqu’on pouvoit venir dans ce moment-là et nous ſurprendre. Je fus pour lors ſûr de ſa trahiſon et je lui ai dit que je voulois cela absolument. Ce monstre alors ſe jeta à genoux et me jura qu’à ſa ſeconde apparition devant le redoutable ſecrétaire, il lui prit un grand tremblement et une peſanteur inſoutenable au dos, dans l’endroit même où les lettres étoient, et que, le ſecrétaire lui ayant demandé ce qu’il lui arrivoit, il n’avoit pu ſ’empêcher de lui déclarer la vérité, qu’il avoit ſonné alors et que Laurent l’ayant dégarrotté et ôté ſa veste, il avoit découſu les lettres, que le ſecrétaire avoit miſes dans un tiroir après les avoir lues. Il me dit que le secrétaire l’avoit aſſuré que ſ’il eût porté ces lettres on l’auroit ſu et que ſa faute lui auroit coûté la vie.

J’ai fait alors ſemblant de me trouver mal ; j’ai porté mes mains devant mon viſage, je me ſuis jeté ſur le lit à genoux devant le crucifix et la Vierge et je leur ai demandé vengeance du monstre qui m’avoit perdu en violant le plus ſolennel de tous les ſerments. Après cela, je me ſuis couché ſur le côté, avec mon viſage tourné vers la cloiſon, et j’ai eu la conſtance de me tenir ainſi ſans articuler le moindre mot pour toute la journée, faiſant ſemblant de ne pas entendre les pleurs, les cris et les protestations de repentir de cet infâme. J’ai joué mon rôle à merveille pour une comédie dont j’avois déjà tout le canevas dans ma tête. J’ai écrit dans la nuit au père Balbi de venir à dix-neuf heures préciſes, pas une minute avant ni après, pour achever ſon travail et de ne travailler que quatre heures, de ſorte que ſans nulle faute il devoit partir préciſément lorsqu’il entendroit ſonner vingt-trois heures. Je lui ai dit que notre liberté dépendoit de cette fidèle exactitude et qu’il n’y avoit rien à craindre.

Nous étions au vingt-cinq d’octobre et les jours ſ’approchoient dans lesquels je devois exécuter mon projet ou l’abandonner pour toujours. Les inquiſiteurs d’état et même le ſecrétaire allaient tous les ans paſſer les trois premiers jours de novembre dans quelque village de la terre-ferme. Laurent, dans ces trois jours de vacances de ſes maîtres, ſe ſaoulait le ſoir, dormoit jusqu’à Terza et ne paroiſſoit que fort tard ſous les Plombs. Il y avoit déjà un an que j’avois appris cela. Je devois par prudence, devant m’enfuir, prendre une de ces nuits pour être ſûr que ma fuite n’auroit été découverte que le matin aſſez tard. Une autre raiſon de cet empreſſement, qui me fit prendre cette réſolution dans un tems où je ne pouvois plus douter de la ſcélérateſſe de mon camarade, fut très-puiſſante, et elle mérite, ce me ſemble, d’être écrite.

Le plus grand ſoulagement qu’un homme qui eſt dans la peine puiſſe avoir eſt celui d’eſpérer d’en ſortir bientôt. Il contemple l’heureux inſtant dans lequel il verra la fin de ſon malheur ; il ſe flatte qu’il ne tardera pas beaucoup à arriver et il feroit tout au monde pour ſavoir le tems précis dans lequel il arrivera : mais il n’y a perſonne qui puiſſe ſavoir dans quel inſtant un fait qui dépend de la volonté de quelqu’un arrivera, à moins que ce quelqu’un ne l’ait dit. L’homme néanmoins, devenu impatient et faible, parvient à croire que l’on puiſſe par quelque moyen occulte découvrir ce moment. Dieu, dit-il, doit le ſavoir et Dieu peut permettre que l’époque de ce moment me ſoit révélée par le ſort. D’abord que le curieux a fait ce raiſonnement, il n’héſite pas à conſulter le ſort, diſpoſé ou non à croire infaillible tout ce qu’il peut lui dire. Tel étoit l’eſprit de ceux qui conſultaient jadis les oracles, tel eſt l’eſprit de ceux qui interrogent encore aujourd’hui les cabales et qui vont chercher ces révélations dans un verſet de la Bible ou dans un vers de Virgile, ce qui a rendu ſi célèbres les sortes virgiliane dont pluſieurs auteurs nous parlent.

Ne ſachant pas de quelle méthode me ſervir pour me faire révéler le moment de ma liberté par la Bible, je me ſuis déterminé à conſulter le divin poëme du Roland furieux de Meſſire Lodovico Ariosto, que j’avois lu cent fois et qui faiſoit encore là-haut mes délices. J’idolatrois ſon génie et je le croyois beaucoup plus propre que Virgile à me prédire mon bonheur.

Dans cette idée, j’ai couché une courte question, dans laquelle je demandois à une intelligence que je ſuppoſois, dans quel chant de l’Arioste ſe trouvoit la prédiction du jour de ma délivrance. Après cela j’ai formé une piramide à rebours compoſée des nombres réſultant des paroles de mon interrogation et, avec la ſouſtraction du nombre 9 de chaque couple de chiffres, j’ai trouvé pour le dernier nombre le 9 et j’ai cru que dans le neuvième chant il y avoit ce que je cherchais. J’ai ſuivi la même méthode pour ſavoir dans quelle ſtance de ce chant ſe trouvoit cette prédiction et j’ai trouvé le nombre 7 et, curieux enfin de ſavoir dans quel vers de la ſtance ſe trouvoit l’oracle, j’ai reçu l’1. J’ai d’abord pris entre mes mains l’Arioste avec le cœur palpitant et j’ai trouvé que le premier vers de la ſeptième ſtrophe du neuvième chant étoit : Tra il fin d’Ottobre e il capo di Novembre

La préciſion de ce vers et l’à-propos me parurent ſi admirables que je ne dirai pas d’y avoir ajouté foi, mais le lecteur me pardonnera ſi je me ſuis diſpoſé de mon côté à faire tout ce qui dépendoit de moi pour aider à la vérification de l’oracle. Le ſingulier de ce fait eſt que Tra il fin d’Ottobre e il capo di Novembre il n’y a que minuit et que ce fut poſitivement au ſon de la cloche de minuit du trente-un d’octobre que je ſuis ſorti de là, comme le lecteur va voir. Je le prie de ne pas vouloir, d’après cette fidèle narration, me dépêcher pour un homme plus ſuperstitieux qu’un autre ni pour un eſprit capable à cauſe d’un fait pareil de former un ſyſtême : il ſe tromperoit. Je narre la choſe parce qu’elle eſt vraie, quoique extraordinaire, et parce qu’à cauſe de l’attention que j’y ai faite il m’est peut-être arrivé de me ſauver. Ce ne ſont pas les prédictions qui font arriver un fait quelconque, mais c’eſt le fait lui-même qui arrivant rend à la prédiction le ſervice de l’avérer. Lorsque le fait n’arrive pas, elle devient nulle ; mais il y a dans l’hiſtoire générale beaucoup d’événements qui ne ſeroient jamais arrivés ſ’ils n’euſſent pas été prédits.

Voici comment j’ai paſſé la matinée jusqu’à dix-neuf heures pour frapper l’eſprit de ce méchant ignorant, pour porter la confuſion dans ſa frêle raiſon avec des images extraordinaires et étonnantes et pour le rendre par là incapable de me nuire. Le matin, après que Laurent, auquel j’ai donné le livre pour le père Balbi, nous quitta, j’ai dit à Soradaci de venir manger la ſoupe. Cet homme ſ’étoit tenu couché, ayant dit au gardien qu’il étoit malade, et ne ſe ſeroit pas levé de ſa paillaſſe ſi je ne l’euſſe pas appelé. Il ſe leva, ſ’étendit ſur ſon ventre à mes pieds, me les baiſa et me dit en verſant des larmes et en ſanglotant qu’à moins que je ne lui pardonnaſſe, il ſe voyoit mort dans la journée et qu’il ſentoit déjà le commencement de la malédiction dépendante de la vengeance de la ſainte Vierge que j’avois conjurée contre lui. Il ſentoit des tranchées qui lui déchiroient les entrailles et ſa langue ſ’étoit remplie d’ulcères ; il me la montra alors et avec quelque ſurpriſe je l’ai vue réellement couverte d’aphtes : je ne ſais pas ſ’il les avoit le jour auparavant. Je ne me ſuis pas ſoucié de l’examiner beaucoup pour voir ſ’il diſoit la vérité ; mon intérêt étoit celui de faire ſemblant de le croire et de lui faire eſpérer pardon : il falloit le faire manger. Il avoit peut-être l’intention de me tromper, mais, déterminé à le tromper comme j’étois, il ſ’agiſſoit de voir lequel de nous deux joueroit avec plus d’habileté ſon perſonnage.

J’ai emprunté dans l’inſtant une phyſionomie d’inſpiré et je lui ai ordonné de ſ’aſſeoir. Mangeons ce potage, lui dis-je, et après je vous annoncerai votre bonheur. Sachez que la ſainte Vierge m’eſt apparue à la pointe du jour et m’a ordonné que je vous pardonne. Vous ne mourrez pas et vous ſerez heureux. Tout ébahi, il mangea la ſoupe avec moi à genoux, puisqu’il n’y avoit pas de chaiſes, puis il ſ’aſſit ſur la paillaſſe pour m’écouter. Voici mon discours :

« La douleur que votre trahiſon m’a cauſée m’a fait paſſer toute la nuit ſans dormir, puisque mes lettres que vous avez données au ſecrétaire ayant été lues par les inquiſiteurs d’état, j’étois ſûr qu’après leur lecture ils m’auroient condamné à paſſer ici tout le reste de ma vie. Mon unique conſolation, je le confeſſe, étoit celle d’être certain que vous mourriez dans le terme de trois jours dans ce cachot même, ſous mes yeux. Ayant la tête pleine de ce ſentiment indigne d’un chrétien, car Dieu veut que nous pardonnions, un aſſoupiſſement à la pointe du jour me procura une véritable viſion. J’ai vu cette même image de la ſainte vierge que vous voyez ici devenir vivante, ſe mouvoir, ſe mettre devant moi, ouvrir la bouche et me parler en ces termes : Soradaci eſt dévot de mon très-ſaint Roſaire ; je le protège ; tu me feras plaiſir à lui pardonner et la malédiction de Dieu ceſſera d’abord d’opérer ſur lui. En récompenſe de ton acte généreux et chrétien, j’ordonnerai à un de mes anges de prendre la figure d’un homme et de descendre d’abord du ciel pour venir rompre le toit de ce cachot et te tirer dehors dans cinq à ſix jours. Cet ange commencera ſon ouvrage aujourd’hui à dix-neuf heures et il travaillera jusqu’à une demi-heure avant que le ſoleil ſe couche, car il doit remonter au ciel chez moi en plein jour. En fuyant d’ici, tu conduiras avec toi Soradaci et tu auras ſoin de lui pour toute ſa vie, ſous condition qu’il quitte pour toujours le métier d’eſpion. Tu rendras fidèlement à ce pauvre homme tout ce que je viens de te dire. Ce discours terminé, la ſainte Vierge diſparut et je me ſuis trouvé avec mes yeux ouverts. »

J’observois, en me conſervant dans le plus grand ſérieux, la figure de ce traître qui paroiſſoit pétrifié. Lorsque j’ai vu qu’il ne me répondoit pas, j’ai pris entre mes mains un livre d’heures, je me ſuis fait le ſigne de la croix, j’ai baiſé l’image de la Vierge, j’ai arroſé le cachot d’eau bénite et j’ai commencé à faire ſemblant de prier. Une heure après, cet animal, qui n’avoit jamais ouvert la bouche ni bougé de ſa paillaſſe, ſ’aviſa de me demander à quelle heure l’ange devoit descendre du ciel et ſi nous entendrions quelque indice de ſon arrivée. Je ſuis ſûr, lui répondis-je, qu’il viendra à dix-neuf heures, que nous entendrons ſon travail et qu’il ſ’en ira à vingt-trois, et il me ſemble que pour un ange c’eſt aſſez que de travailler quatre heures de ſuite.

Une demi-heure après, il me dit que je pouvois avoir rêvé. Je lui ai répondu froidement que j’étois ſûr que non et je lui ai ajouté qu’il devoit me jurer de quitter le métier d’eſpion. Il ſ’étendit ſur ſa paillaſſe et il dormit deux heures. À peine réveillé, il me demanda ſ’il pouvoit différer à me prêter le ſerment de quitter le métier qu’il faiſoit jusqu’au lendemain et je lui ai dit qu’il étoit le maître de différer jusqu’au dernier moment de mon ſéjour dans le cachot, mais que je ne le conduirois jamais avec moi que préalablement il ne m’ait prêté le ſerment que la ſainte Vierge ſa protectrice exigeoit. J’ai alors observé ſa ſatisfaction, car en lui-même il étoit ſûr que l’ange ne viendroit pas. Toutes les heures avant les dix-neuf lui furent fort-longues, mais elles ne paſſèrent pas plus vite pour moi. Cette comédie m’amuſait et je me ſentois ſûr de ſon effet. L’incertitude cependant me tourmentoit. Je me voyois perdu ſi par oubli Laurent n’eût pas porté le livre au père Balbi.

À dix-huit heures, j’ai voulu dîner. J’ai bu de l’eau et Soradaci but tout le vin que j’avois et il a mangé tout l’ail au deſſert : c’étoit ſa confiture. Lorsque j’ai entendu dix-neuf heures, je me ſuis jeté à genoux, en lui ordonnant d’en faire autant d’un ton de voix qui l’épouvanta. Il m’obéit en me regardant fixement, comme un imbécile. Lorsque j’ai entendu le petit bruit qui m’indiquait le paſſage du mur : L’ange vient, lui dis-je, et je me ſuis couché ſur mon ventre en le pouſſant pour le faire tomber dans la même poſition. Le bruit de la fraction étoit fort. Je me ſuis tenu là un bon quart d’heure et lorsque je me ſuis levé, il me vint envie de rire en voyant qu’il ſ’étoit tenu ainſi couché comme moi avec la plus grande obéiſſance. J’ai paſſé trois heures et demie à lire et lui à marmotter le roſaire, à prier, à ſoupirer, à dormir à pluſieurs repriſes et à faire des gestes à l’image de la vierge, dont rien n’étoit plus comique. Au ſon de vingt-trois heures, je me ſuis levé et je lui ai fait ſigne de m’imiter en ſe couchant de nouveau ſur le ventre, puisque l’ange devoit ſ’en aller et il falloit le remercier. Le père Balbi partit et nous n’ouïmes plus aucun bruit. La confuſion, l’effroi, l’étonnement étoient tous à la fois peints ſur la phyſionomie de ce méchant homme.

J’ai commencé à lui parler pour entendre comme il raiſonneroit. Il me paroiſſoit fou ; la liaiſon de ſes propos alloit à l’extravagance ; il parloit de ſes péchés, de ſes dévotions, des miracles que ſa femme lui avoit contés, de ce qu’il pourroit faire avec moi, ignorant comme il étoit, et il me fit une réflexion fort ſingulière, à laquelle je n’ai répondu qu’en biaiſant. Il me dit que ſ’il ne m’eût pas trahi, je n’aurois jamais reçu de la ſainte Vierge une grâce ſi ſignalée et qu’ainſi je lui en avois l’obligation. Il vouloit jurer d’abord, mais je lui ai dit qu’avant que d’en venir là j’avois beſoin d’une véritable marque de ſon obéiſſance. Je lui ai dit qu’il devoit ſe tenir immobile ſur ſa paillaſſe, le viſage tourné vers la cloiſon tout le tems que Laurent resteroit le matin dans le cachot, et que, ſ’il lui parloit, il devoit lui répondre ſans le regarder et ne lui dire autre choſe ſinon que les puces ne le laiſſoient pas dormir. Il me promit qu’il feroit exactement ce que je lui ordonnois. J’ai ajouté avec un ton de douceur, mais ferme et impoſant, que j’étois ainſi inſpiré et en devoir de tenir les yeux ſur lui pour courir l’étrangler ſi j’euſſe vu qu’il jetteroit ſur Laurent le moindre regard. Dans la nuit j’ai écrit au moine l’hiſtoire de ce prodige pour lui faire comprendre l’importance de l’exactitude dans le rôle d’ange que je lui faiſois jouer. Je lui diſois que nous ſortirions la nuit du trente-un, et que nous ſerions quatre, en comptant ſon camarade.

Soradaci le matin exécuta ſa leçon à merveille : il fit ſemblant de dormir. Même étonnement et augmentation de foi lorsque après dîner l’ange retourna. Je ne lui faiſois que des discours ſublimes inſpirant le fanatisme et je ne le laiſſois en paix que lorsque je le voyois ivre de vin, prêt à ſ’endormir ou ſur le point de tomber en convulsion par la force d’une métaphyſique tout à fait étrangère et neuve à une tête qui n’avoit jamais exercé ſes facultés que pour inventer des ruſes d’eſpion. Il m’embarraſſa un jour en me diſant qu’il ne concevoit pas comment un ange pouvoit avoir beſoin d’un tems ſi long pour percer des planches. Lorsque j’ai ſu que le petit canal en cercle étoit fini, j’ai accepté le ſerment qu’il me fit de quitter ſon vilain métier et je lui ai juré de ne jamais l’abandonner.

Il ſe peut qu’ici quelque lecteur ait beſoin d’une déclaration de ma façon de penſer ſur ce ſerment et ſur l’uſage que j’ai fait de nos ſacrés myſtères et de notre religion pour tromper ce méchant animal. J’ai auſſi beſoin de la faire en général, cette déclaration, en qualité d’apologie, car je ne veux ni ſcandaliſer perſonne ni paſſer pour un autre. Je dirai donc que je ne prétens ni de me vanter ni de me confeſſer : mon but n’eſt que d’écrire la pure vérité ſans m’embarrasser du jugement que quiconque me lira pourra porter ſur ma façon de penſer ou ſur ma morale ; mais par manière d’acquit je puis cependant m’expliquer un peu là-deſſus.

Je ne me vante pas d’avoir abuſé de ma religion et du germe que cet homme-là en avoit dans l’âme, parce que je ſais que je m’en ſuis ſervi à contrecœur et ne pouvant faire autrement, dans la néceſſité où j’étois de me ſauver. Je ne me confeſſe pas non plus d’avoir fait ce que j’ai fait, parce que je n’en rougis pas, parce que je ne me ſens pas repenti et parce que je ſens que j’en agirois de même aujourd’hui, ſi le cas l’exigeoit. La nature m’ordonnoit de me ſauver ; la religion ne me le défendoit pas ; je n’avois pas de tems à perdre ; il falloit mettre un eſpion que j’avois avec moi et qui m’avoit communiqué ſa façon de penſer dans l’impuiſſance d’avertir Laurent qu’on rompoit le toit du cachot. Que devois-je faire ? Je n’avois que deux moyens et il falloit opter : ou faire ce que j’ai fait en lui enchaînant l’âme ou l’étouffer en l’étranglant, ce qui m’auroit été beaucoup plus facile ſans rien craindre, car j’aurois dit qu’il étoit mort de ſa mort naturelle et on ne ſe ſeroit donné, à ce que je crois, nulle peine pour ſavoir ſi c’étoit vrai ou faux. Or quel eſt le lecteur qui pourra penſer que j’aurois mieux fait à l’étrangler ? S’il y en a un, Dieu puiſſe l’éclairer ; ſa religion ne ſera jamais la mienne. J’ai fait mon devoir, et la victoire qui couronna mon exploit peut être une preuve qu’il fut approuvé de la providence éternelle. Pour ce qui regarde le ſerment que je lui ai fait d’avoir toujours ſoin de lui, il m’en a délivré, Dieu merci, lui-même, car il n’a pas voulu ſe ſauver avec moi ; mais, quand même il ſe ſeroit ſauvé avec moi, je confie à mon bon lecteur que je ne me ſerois pas cru parjure en me débarraſſant de lui d’abord que j’aurois cru de pouvoir le faire en toute ſûreté, euſſé-je dû le pendre à un arbre. Lorsque je lui ai juré une aſſiſtance éternelle, je ſavois que ſa foi ne dureroit qu’autant que l’exaltation de ſon fanatisme qui devoit diſparaître d’abord qu’il auroit vu que l’ange étoit un moine. Non merta fè chi non la ſerba altrui, dit Le Taſſe. L’homme a beaucoup plus de raiſon d’immoler tout à ſa propre conservation que les ſouverains n’en ont pour conſerver leurs États.

Le trente au ſoir, j’ai écrit au père Balbi d’ouvrir le trou à dix-huit heures et d’entrer chez moi. Je lui ai dit de porter avec lui des ciſeaux que je ſavois que le comte avoit le privilège de poſſéder. Le trente-un, de bon matin, j’ai vu Laurent pour la dernière fois et, d’abord que je l’ai vu parti, j’ai dit à Soradaci que l’ange viendroit à dix-huit heures par le trou du toit, d’où nous ſortirions pour aller faire un autre trou. Je lui ai dit que l’ange auroit une barbe longue comme la mienne et des ciſeaux avec lesquels il nous la couperoit à tous les deux. Toujours étonné, il ne doutoit plus de rien et il me promit obéiſſance ; mais tout étoit déjà fait et je ne me ſouciois plus de lui en faire croire. Jamais ſept heures ne me durèrent ſi long-tems. Au moindre bruit que j’entendois dehors, je m’attendois à voir Laurent qui ſeroit venu prendre l’eſpion qui n’auroit pas manqué de lui narrer d’abord tous les prodiges dont il avoit été témoin : j’en ſerois mort de douleur. Je n’avois pas dormi ; je n’ai pu manger ni boire. Enfin dix-huit heures ſonnèrent.

L’ange n’employa que dix minutes à ouvrir le trou en enfonçant le petit canal J’ai reçu entre mes bras le père Balbi qui entra ſes jambes les premières. Je l’ai cordialement embraſſé, en lui diſant : voilà vos travaux terminés ; les miens vont commencer d’abord. L’eſponton vint d’abord entre mes mains et j’ai donné les ciſeaux à Soradaci pour qu’il coupe nos barbes. Cet homme étoit tout hors de lui-même en regardant le moine qui avoit l’air de tout, hormis que d’un ange. Malgré ſa confuſion, il nous fit la barbe à la pointe des ciſeaux dans moins d’une heure et il nous la fit à la perfection.

J’ai dit en latin au moine de rester là, car je ne voulois pas laiſſer ce coquin tout ſeul ; je ſuis monté ſur mon fauteuil et, pouſſé par les jambes, je ſuis ſorti et me ſuis trouvé ſur le toit de mon cachot. Je me ſuis approché du mur, où j’ai eu beaucoup de peine à paſſer par le trou, qui, malgré mes instructions, étoit trop haut et trop étroit, mais j’y ſuis paſſé. Au delà du mur je me ſuis trouvé ſur le cachot du comte ; je me ſuis descendu et j’ai cordialement embraſſé ce malheureux vieillard. J’ai vu une taille d’homme qui n’étoit pas fait pour aller au-devant des difficultés et des dangers auxquels une pareille fuite devoit nous expoſer ſur un grand toit penchant tout couvert de plaques de plomb. Il me demanda d’abord quel étoit mon projet, en me diſant qu’il croyoit que j’avois fait trop de pas inconſidérément. Je lui ai répondu que je me ſuis mis exprès dans la néceſſité d’aller en avant jusqu’à ce que je trouvaſſe la liberté ou la mort. Il me dit alors en me ſerrant la main que ſi je penſois de percer le toit du palais et d’aller chercher là une iſſue qu’il ne voyoit pas, il n’auroit pas le courage de me ſuivre, car il ſeroit ſûr de ſe précipiter et que, cela étant, il resteroit là pour prier Dieu pour nous, tandis que nous chercherions le moyen de nous ſauver.

Impatient de voir le local, je ſuis remonté pour aller m’approcher des bords latéraux du grenier et, parvenu à toucher le toit, je me ſuis courbé tant que j’ai pu pour parvenir au bord tant qu’il étoit poſſible. Aſſis très-commodément entre les œuvres de comble dont les greniers de toutes les grandes maiſons ſont remplis, j’ai tâté pour deux minutes avec la pointe de mon verrou ces planches et je les ai trouvées comme pourries. Je me ſuis vu ſûr de faire une très-grande ouverture dans moins d’une heure. J’ai remercié de tout mon cœur la providence éternelle et je ſuis retourné en repaſſant le mur dans mon cachot, où j’ai employé quatre heures à couper en long tous les draps de lit que j’avois, eſſuie-mains, ſerviettes, couvertures et matelas, en nouant moi-même enſemble toutes les longues pièces, de façon que je me ſuis vu maître de cent braſſes de corde très-forte et dont j’étois ſûr de la réſistance, car j’avois fait moi-même les nœuds qu’on appelle de tiſſerand. Cette diligence étoit néceſſaire, car un nœud mal fait auroit pu ſe délacer et l’homme qui dans l’inſtant ſe ſeroit trouvé ſuspendu à la corde auroit précipité. Il y a dans les grandes entrepriſes des articles qui décident de tout et ſur lesquels le chef qui mérite de réuſſir ne doit ſe fier à perſonne. Après cela, j’ai fait un paquet de mon habit, de mon manteau de bout de ſoie, de quelques chemiſes, de bas, de mouchoirs et nous ſommes entrés tous les trois dans le cachot du comte en portant avec nous tout ce bagage. Le comte fit d’abord ſes compliments à ſoradaci de ce qu’il avoit eu le bonheur d’être mis avec moi et l’autre d’être dans le moment de me ſuivre ; et il n’a rien répondu. Son air interdit me donnoit la plus grande envie de rire. Je ne me gênois plus ; j’avois envoyé à l’enfer le masque de l’hypocriſie que je gardois toute la journée depuis une ſemaine. Je voyois cet eſpion convaincu que je l’avois trompé, mais n’y comprenant rien ; car il ne pouvoit pas concevoir de quelle façon je pouvois avoir eu une correſpondance avec le prétendu ange qui arrivoit et ſ’en alloit dans l’inſtant que je l’annonçois. Il entendoit le comte, qui nous diſait que nous allions nous expoſer au plus grand risque de périr, et, poltron comme il devoit être, il roulait dans ſa tête le deſſein de ſe diſpenſer de ce dangereux voyage. J’ai dit au moine de faire ſon paquet pendant que j’allois faire le trou au bord du grenier.

À une heure et demie de nuit, j’ai achevé l’ouverture, ayant non pas rompu, mais pulvériſé toutes les planches. Ce trou étoit fort ample et il n’étoit couvert que par la plaque de plomb que je touchois tout entière. Je me ſuis fait aider par le père Balbi pour la ſoulever, parce qu’elle étoit rivée ou courbée ſur le bord de la gouttière de marbre ; mais à force de pouſſer l’eſponton entre la gouttière et la plaque, je l’ai détachée et puis avec nos épaules nous l’avons pliée au point où il falloit pour que l’ouverture par laquelle nous devions paſſer fût ſuffiſante. En mettant la tête hors du trou, j’ai vu avec dépit la clarté du croiſſant qui devoit être à ſon premier quartier le lendemain. C’étoit un contretemps qu’il falloit ſouffrir en patience et attendre à ſortir jusqu’à minuit, tems où la lune ſeroit allée éclairer nos antipodes. Dans une nuit ſuperbe, où tout le monde du bon ton devoit ſe promener dans la place de S. Marc, je ne pouvois pas m’expoſer à être vu me promener là-haut. On auroit vu notre ombre fort allongée ſur le pavé de la place, on auroit élevé les yeux et nos perſonnes auroient offert un ſpectacle extraordinaire qui auroit excité la curioſité, et principalement celle de Meſſer grande dont les hommes veillent toute la nuit, ſeule garde de la grande ville. Il auroit d’abord trouvé le moyen d’envoyer là-haut une bande qui auroit dérangé tout mon projet.

Remis à la volonté de Dieu, je lui demandois aſſiſtance et point de miracles : expoſé aux caprices de la fortune, je devois lui donner moins de priſe que je pouvois : ſi mon entrepriſe échouoit, je ne devois pas pouvoir me reprocher le moindre faux pas. La lune devoit infailliblement ſe coucher avant ſix heures et le ſoleil devoit ſe lever à treize et demie. Il nous restait ſix heures de parfaite obscurité dans lesquelles nous aurions pu agir.

J’ai dit au père Balbi que nous paſſerions quatre heures à cauſer chez le comte Asquin et d’aller d’abord tout ſeul le prévenir que j’avois beſoin qu’il me prêtât trente cequins qui pourroient me devenir néceſſaires autant que mon eſponton me l’avoit été pour faire tout ce que j’avois fait. Il fit ma commiſſion et quatre minutes après il vint me dire d’y aller tout ſeul, car il me vouloit parler ſans témoins. Ce bon vieillard commença par me dire avec douceur que pour m’enfuir je n’avois pas beſoin d’argent, qu’il n’en avoit pas, qu’il n’étoit pas riche, qu’il avoit une nombreuſe famille, que ſi je périſſois, l’argent qu’il me donneroit ſeroit perdu et beaucoup d’autres raiſons toutes faites pour masquer l’avarice. Ma réponſe dura une demi-heure et le lecteur peut ſe la figurer. Raiſons excellentes, mais qui, depuis que le monde exiſte, n’eurent jamais la force ni de perſuader ni de convaincre, parce que l’orateur ne peut pas déraciner la paſſion qui fait le plus puiſſant obstacle à ſon éloquence : c’eſt le cas de nolenti baculus ; mais je n’étois pas aſſez cruel pour employer ce moyen vis-à-vis du comte. J’ai fini par lui dire que, ſ’il vouloit ſ’enfuir avec moi, je le porterois ſur mes épaules comme Ënée Anchiſe, mais que, ſ’il vouloit rester pour prier Dieu de nous conduire, je l’avertiſſois que ſa prière ſeroit inconſéquente, puisqu’il prieroit Dieu de faire réuſſir une choſe à laquelle il n’auroit pas contribué par les moyens ordinaires. Quisque ſibi eſt Deus. Le ſon de ſa voix me fit voir ſes larmes ; elles eurent la force de m’émouvoir ; il me demanda ſi deux cequins me ſuffiſaient ; je lui ai dit que tout devoit me ſuffire. Il me les donna en me priant de les lui rendre ſi, après avoir fait un tour ſur le toit, j’euſſe pris le parti de rentrer dans mon cachot. Cette ſuppoſition me fit presque rire, puisque ce retour ne me paroiſſoit pas vraiſemblable.

J’ai appelé mes compagnons et nous mîmes près du trou tout notre équipage. J’ai ſéparé en deux paquets les cent braſſes de corde et nous paſſâmes trois heures à cauſer. Le père Balbi commença à me donner un bel eſſai de ſon caractère, m’ayant répété dix fois que je lui avois manqué de parole, puisque dans mes lettres je l’avois aſſuré que mon plan pour nous ſauver étoit fait et ſûr, tandis qu’il n’en étoit rien, et que, ſ’il eût prévu cela, il ne m’auroit pas tiré hors du cachot. Le comte diſait que le plus ſage parti étoit celui de rester où nous étions, car il prévoyoit la fuite impoſſible et le danger d’y laiſſer la vie évident. Il dit que la déclivité du toit garni de plaques de plomb ne permettait pas de ſ’y tenir debout et encore moins d’y marcher, que toutes les lucarnes étoient grillées de fer et qu’elles étoient inacceſſibles, car elles étoient toutes diſtantes des bords, que les cordes que j’avois me ſeroient inutiles, parce que je n’aurois pas trouvé un endroit propre à y attacher ferme un bout, que, quand même nous l’aurions trouvé, un homme descendant d’une ſi grande éminence ne pouvoit pas ſe tenir aſſez long-tems ſuspendu ſur ſes bras ni ſ’accompagner jusqu’au bas, qu’il auroit fallu qu’un de nous trois descendît un à la fois les deux, comme on descend un ſeau dans un puits, et que celui qui ferait cette charitable opération ſe ſentît diſpoſé à rester là et à retourner dans ſon cachot. Il dit qu’en ſuppoſant que nous euſſions pu nous descendre tous les trois, nous ne pouvions penſer qu’au côté du canal, puisque de l’autre il y avoit la cour, où la garde des arſenalotti veilloit toute la nuit, et que, n’ayant point ſur le canal du palais ni une gondole ni un bateau, nous aurions dû parvenir au rivage en nageant et que, dans un état déplorable et tout mouillés, nous n’aurions ſu où aller dans la nuit pour nous mettre en état de prendre d’abord la fuite et que nous n’aurions pu rien faire ſi nous euſſions attendu le jour, puisqu’on nous auroit d’abord arrêtés. Il dit que le moindre faux pas ſur les plombs nous auroit fait gliſſer et tomber dans le canal, où il ne falloit pas eſpérer d’éviter la mort en ſachant nager, puisqu’il ne ſ’agiſſoit pas de ſe noyer, mais de rester écraſés, le fond du canal n’étant que de huit à neuf pieds dans le flux et de deux ou trois dans le reflux ; qu’un homme donc tombant de ſi haut auroit donné ſur le fond et ſe ſeroit aſſommé, l’eſpace d’eau n’étant pas aſſez grand pour modérer la violence du plongeon ; que le moindre malheur qui pourroit arriver à celui qui précipiteroit dans le canal ſeroit d’avoir les bras ou les jambes caſſées. J’écoutois ces discours avec une patience qui n’étoit point du tout analogue à mon caractère. Les reproches du moine, lancés ſans aucun ménagement, m’indignaient, et m’excitaient à les repouſſer dans les termes qui leur étoient dus ; mais j’ai vu que j’allois ruiner tout mon édifice, car il me paroiſſoit impoſſible de m’en aller tout ſeul ou avec Soradaci, traître de métier et lâche par nature. Je me ſuis donc contenté de dire avec douceur au père Balbi qu’il pouvoit être ſûr que je ne l’avois pas trompé et que nous nous ſauverions, malgré que je ne fuſſe pas en état de lui détailler mon plan. J’ai dit au comte Asquin que ſon raiſonnement étoit ſage et que j’en tirerois parti pour me régler avec prudence, que certainement l’accident de tomber dans le canal ne nous arriveroit pas et que ma confiance en Dieu étoit plus grande que la ſienne. Soradaci n’ouvroit jamais la bouche ; j’allongeois ſouvent les mains pour ſavoir ſ’il étoit là ou ſ’il dormoit. Je riois en ſongeant à ce qu’il pouvoit rouler dans ſa méchante cervelle qui devoit connoître que je l’avois trompé. À quatre heures et demi je lui ai dit d’aller voir dans quel endroit du ciel étoit le croiſſant. Il me dit en retournant qu’on ne le verroit plus dans une demi-heure et qu’un brouillard très-épais devoit rendre les plombs fort dangereux. Je lui ai dit qu’il ſuffiſoit que le brouillard ne fût pas de l’huile et je lui ai demandé s’il avoit mis ſon manteau dans un paquet. Vous me ferez auſſi le plaiſir, lui dis-je, d’attacher à votre cou un paquet de nos cordes : je porterai l’autre moi-même.

Je fus alors fort ſurpris de ſentir cet homme à mes genoux, prendre mes mains, les baiſer et me dire en pleurant qu’il me ſupplioit de ne pas vouloir ſa mort. Il étoit ſûr, diſoit-il, de tomber dans le canal, où ſavoir nager ne lui ſerviroit de rien. Il m’aſſura qu’il ne me ſeroit d’aucune utilité, mais qu’il pourroit bien au contraire m’embarraſſer, et que, ſi je l’euſſe laiſſé là, il auroit paſſé toute la nuit à prier S. François de m’aſſiſter. Le ſot termina ſa prière en me diſant que j’étois le maître de le tuer, mais que, n’étant pas déſespéré, il ne ſe détermineroit jamais à me ſuivre. J’ai écouté cette harangue avec plaiſir, car une pareille compagnie ne pouvoit que me porter malheur.

Je lui ai répondu qu’en ſe tenant dans ſon cachot à prier S. François, il me ſeroit beaucoup plus utile que ſ’il me ſuivît et que j’allois ſur-le-champ lui faire préſent de tout ce qui m’appartenoit, les livres exceptés, qu’il devoit aller prendre dans la minute pour les porter tous à M. le comte. Soradaci, ſans me répondre, courut vite dans mon cachot, et en quatre voyages porta au comte tous mes livres, qui me dit qu’il les tiendroit en dépôt, ne me répondant rien lorsque je lui ai dit que je ſerois bien plus ſatisfait de les lui vendre pour cinq ou ſix cequins. L’avare eſt toujours mépriſable, mais il y a des cas où l’humanité doit lui pardonner. Une centaine de cequins que peut-être ce vieillard poſſédoit étoit la ſeule conſolation qu’il avoit dans ſa priſon. Il eſt cependant vrai que ſi j’euſſe prévu que ſans ſon argent ma fuite me ſeroit devenue impoſſible, ma raiſon m’auroit forcé à faire taire le ſentiment, qui dans ce cas-là ſeroit devenu faibleſſe. J’ai demandé au moine du papier, une plume et de l’encre qu’il poſſédoit malgré les lois prohibitives et voici la lettre que j’ai laiſſée à Soradaci et que j’ai écrite à l’obscur beaucoup plus intelligible que ſi je l’euſſe écrite à la grande lumière. Je l’ai écrite en prononçant à haute voix ce que j’écrivois, parce qu’il m’auroit été impoſſible de la relire. J’ai commencé par une deviſe de tête ſublimée, ce qui me parut fort à propos dans la circonſtance :

« Non moriar, ſed vivam, et narrabo opera Domini. David, in pſalmis. »

Nos ſeigneurs les inquiſiteurs d’état doivent tout faire pour tenir par force dans une priſon un coupable. Le coupable, heureux de n’être pas priſonnier ſur ſa parole, doit tout faire pour se procurer la liberté. Leur droit a pour baſe la justice ; celui du coupable a la nature. Tout comme ils n’eurent pas beſoin de ſon conſentement pour l’enfermer, il ne peut pas avoir beſoin du leur pour ſe ſauver. Ja. Ca : qui écrit ceci dans l’amertume de ſon cœur, ſait qu’il peut lui arriver le malheur qu’avant qu’il ſoit hors de l’état on le rattrape et on le reconduiſe entre les mains de ceux mêmes dont il fuit le glaive, et dans ce cas il ſupplie à genoux l’humanité de ſes généreux juges à ne vouloir pas rendre ſon ſort plus cruel en le puniſſant de ce qu’il a fait, forcé par la raiſon et par la nature. Il ſupplie qu’on lui rende, ſ’il eſt repris, tout ce qui lui appartient et qu’il le laiſſe dans le cachot qu’il a violé. Mais s’il a le bonheur de parvenir à ſe voir libre hors de l’état, il fait préſent de tout ce qu’il laiſſe ici à François Soradaci, qui reste priſonnier parce qu’il craint les dangers auxquels je vais m’expoſer et n’aime pas comme moi ſa liberté plus que ſa vie. C… ſupplie la vertu magnanime de L. L. E. E. de ne pas contester à ce miſérable le don qu’il lui fait. Écrit à minuit, ſans lumière, dans le cachot du comte Asquin, ce 31 d’octobre 1756. Castigans castigavit me Dominus et morti non tradidit me

J’ai donné cette lettre à Soradaci en l’avertiſſant de ne pas la donner à Laurent, mais au secrétaire même, qui certainement ne manqueroit pas de monter. Le comte lui dit que mon billet étoit tel que ſon effet étoit immanquable et qu’ainſi tout ce que j’avois devenoit à lui ; mais qu’il devoit me rendre tout, ſi je reparuſſe. Il répondit qu’il n’étoit pas avare et qu’il déſiroit de me revoir. Cette réponſe nous fit rire.

Mois il étoit tems de partir. Le père Balbi ne parloit pas. Je m’attendois à l’entendre ſe diſpenſer auſſi de me ſuivre, et cela m’auroit déſespéré, mais il vint. J’ai lié à ſon cou, appuyé ſur ſon épaule gauche, un paquet de cordes et ſur la droite il ſe lia celui où il avoit mis ſes pauvres nippes. J’en ai fait de même. Tous les deux en gilet, nos chapeaux ſur la tête, nous ſortîmes par l’ouverture, moi le premier, le moine le ſecond, nous tenant à genoux à quatre pattes. Mon compagnon rebaiſſa la plaque de plomb. Le brouillard n’étoit pas épais. À cette ſombre lueur j’ai empoigné mon eſponton et en allongeant le bras je l’ai pouſſé obliquement entre les connexions des plaques d’une à l’autre, de ſorte que, ſaiſiſſant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j’avois élevé, j’ai pu m’aider à monter jusqu’au ſommet du toit. Le moine, pour me ſuivre, avoit mis les quatre doigts de ſa main droite à la ceinture de mes culottes à l’endroit de la boucle, moyennant quoi j’avois le malheureux ſort de la bête qui porte et traîne, et, qui plus est, en montant une déclivité mouillée par le brouillard. À la moitié de cette montée aſſez dangereuſe, le moine me dit de m’arrêter parce qu’un de ſes paquets ſ’étant détaché de ſon cou étoit allé en roulant peut-être pas davantage que ſur la gouttière. Mon premier mouvement fut une tentation de lui ſangler une ruade : il ne falloit pas davantage pour l’envoyer vite vite rejoindre ſon paquet ; mais Dieu m’a donné la force de me retenir ; la punition auroit été trop grande de part et d’autre, car tout ſeul je n’aurois absolument jamais pu me ſauver. Je lui ai demandé ſi c’étoit le paquet de cordes ; mais lorsqu’il me dit que c’étoit celui où il avoit ſa redingote noire, deux chemiſes et un précieux manuſcrit qu’il avoit trouvé ſous les Plombs qui, à ce qu’il prétendoit, devoit faire ſa fortune, je lui ai dit tranquillement qu’il falloit avoir patience et aller notre chemin. Il ſoupira et, toujours accroché à mon derrière, il me ſuivit.

Après avoir paſſé par deſſus quinze ou ſeize plaques, je me ſuis trouvé ſur la plus haute éminence du toit, où, en élargiſſant mes jambes, je me ſuis commodément aſſis à califourchon. Le moine en fit autant derrière moi. Nous avions nos dos tournés à la petite île de S. Georges majeur et nous avions vis à vis de nous les nombreuſes coupoles de la grande égliſe de S. Marc qui fait partie du palais ducal : c’eſt la chapelle du doge ; nul monarque ſur la terre ne peut ſe vanter d’en avoir une pareille. Je me ſuis d’abord déchargé de mes ſommes et j’ai dit à mon aſſocié qu’il pouvoit en faire autant. Il plaça ſon tas de cordes entre ſes cuiſſes aſſez bien, mais ſon chapeau, qu’il voulut y placer auſſi, perdit l’équilibre et, après avoir fait toutes les culbutes néceſſaires pour parvenir à la gouttière, tomba dans le canal. Voilà mon compagnon déſespéré. Mauvais augure, dit-il, me voilà dans le beau commencement de l’entrepriſe ſans chemiſes, ſans chapeau, et ſans un manuſcrit qui contenoit l’hiſtoire précieuſe, et inconnue à tout le monde de toutes les fêtes du palais de la république. Moins féroce alors que quand je grimpois, je lui ai dit aſſez tranquillement que les deux accidents qui venoient de lui arriver n’avoient rien d’extraordinaire pour qu’un ſuperstitieux pût leur donner le nom d’augures, que je ne les prenois pas pour tels et qu’ils ne me décourageoient pas ; mais qu’ils devoient lui ſervir de dernières instructions pour être prudent et ſage et pour réfléchir, que ſi ſon chapeau, au lieu de tomber à ſa droite, fût tombé à ſa gauche, nous aurions été immanquablement perdus, puisqu’il ſeroit tombé dans la cour du palais où les arſenalottes, qui y font toute la nuit la ronde, l’auroient ramaſſé et auroient jugé qu’il y avoit du monde ſur les plombs, et ils n’auroient pas manqué de faire leur devoir en trouvant le moyen de nous faire une viſite.

Après avoir paſſé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, j’ai dit au moine de rester là immobile avec les paquets jusqu’à mon retour. Je ſuis parti de cet endroit n’ayant que mon eſponton à la main et marchant ſur mon derrière toujours à cheval de l’angle, ſans nulle difficulté. J’ai employé presque une heure à aller partout, à viſiter, à observer, à examiner et, ne voyant dans aucun des bords rien où je puſſe aſſurer un bout de ma corde pour me descendre dans un lieu où je me ſerois vu ſûr, j’étois dans la plus grande perplexité. Il ne falloit penſer ni au canal, ni à la cour du palais. Le deſſus de l’égliſe n’offroit à ma vue que des précipices entre les coupoles, qui n’aboutiſſoient à aucun endroit non fermé. Pour aller au delà de l’égliſe, vers la canonica, j’aurois dû gravir ſur des déclivités courbes : il étoit naturel que je dépêchaſſe pour impoſſible tout ce que je ne concevois pas faiſable. J’étois dans la néceſſité d’être téméraire ſans imprudence. C’étoit un point de milieu dont la morale ne connaît pas, à ce que je crois, le plus imperceptible.

J’ai arrêté ma vue et ma penſée ſur une lucarne qui étoit du côté du canal, à deux tiers de la pente. Elle étoit aſſez éloignée de l’endroit d’où j’étois ſorti pour me rendre certain que le grenier qu’elle éclairoit n’appartenoit pas à l’enclos des priſons que j’avois briſé : elle ne pouvoit donner que dans quelque galetas, habité ou non, au-deſſus de quelqu’appartement du palais, où au commencement du jour j’aurois trouvé les portes naturellement ouvertes. Les ſervants du palais, ou ceux de la famille du doge qui auroient pu nous voir ſe ſeroient hâtés de nous faire ſortir et auroient fait tout hormis que nous remettre entre les mains de la justice, quand même ils nous auroient reconnus pour les plus grands criminels de l’État. Dans cette idée je devois viſiter le devant de la lucarne et je m’y ſuis mis d’abord en levant une jambe et en me gliſſant jusqu’à ce que je me ſuis trouvé comme aſſis ſur ſon petit toit parallèle dont la longueur étoit de trois pieds et la largeur d’un et demi. Je me ſuis alors bien incliné en tenant mes mains fermes ſur les bords et en y approchant ma tête en l’avançant : j’ai vu et mieux ſenti en tâtonnant une grille de fer aſſez mince et derrière elle une fenêtre de vitres rondes jointes les unes aux autres par des petites couliſſes de plomb. Je ne fis aucun cas de la fenêtre, quoique fermée, mais la grille, toute mince qu’elle étoit, demandait la lime et je n’avois que mon eſponton.

Penſif, triſte et confus, je ne ſavois que faire lorsqu’un événement très-naturel arriva pour faire ſur mon âme étonnée l’effet d’un véritable prodige. J’eſpère que ma ſincère confeſſion ne me dégradera pas dans l’eſprit de mon lecteur bon philoſophe ſ’il voudra réfléchir que l’homme en état d’inquiétude et de détreſſe n’eſt que la moitié de ce qu’il peut être en état de tranquillité. La cloche de S. Marc qui ſonna minuit dans ce moment-là fut le phénomène qui frappa mon eſprit et qui, par une très-violente ſecouſſe, le fit ſortir de la dangereuſe inaction qui l’accablait. Cette cloche me rappela que le jour qui alloit alors commencer étoit celui de la Touſſaint, où mon patron, ſi j’en avois un, devoit ſe trouver ; mais ce qui éleva avec beaucoup plus de force mon courage et augmenta poſitivement mes facultés phyſiques fut l’oracle profane que j’avois reçu de mon cher Arioste Tra il fin d’Ottobre, e il capo di Novembre : c’étoit là le moment. Si un grand malheur fait qu’un eſprit fort devienne dévot, il eſt presque impoſſible que la ſuperstition ne veuille pas ſe mettre de la partie. Le ſon de cette cloche me parla, il me dit d’agir et il me promit la victoire. J’ai pouſſé mon eſponton dans le châſſis qui entouroit la grille et je me ſuis déterminé à le détruire et à l’enlever tout entière. Je n’ai employé qu’un quart d’heure à mettre en morceaux tout le bois qui compoſait les quatre couliſſes. La grille resta tout entière libre entre mes mains et je l’ai placée à côté de la lucarne. Je n’ai eu aucune difficulté non plus à rompre toute la fenêtre vitrée en mépriſant le ſang qui ſortait de ma main gauche, légèrement bleſſée dans pluſieurs endroits par les vitres que j’arrachois.

À l’aide de mon verrou j’ai ſuivi ma première méthode pour retourner à monter à cheval du toit et je me ſuis acheminé à l’endroit où j’avois laiſſé mon compagnon. Je l’ai trouvé déſespéré, fou furieux. Il me dit des injures de ce que je l’ai laiſſé là tout ſeul une heure et demie ; il m’aſſura qu’il n’attendoit que le ſon de ſept heures pour ſ’en retourner à ſa priſon et qu’il ſ’étonnait de me voir, puisqu’il me croyoit déjà tombé dans quelque précipice. J’ai tout pardonné à ſa cruelle ſituation et à ſon caractère. J’ai relié à mon cou mon équipage et les cordes et je lui ai dit de me ſuivre. Lorsque nous fûmes vis-à-vis le derrière de la lucarne, je lui ai rendu un compte exact de mon opération en conſultant avec lui le moyen d’entrer là dedans tous les deux. Je voyois cela facile pour un qui pourroit, moyennant la corde, être descendu par l’autre ; mais je ne ſavois pas quel ſeroit le moyen que l’autre pourroit employer pour descendre auſſi, car je ne voyois pas comment j’aurois pu aſſurer la corde après que je l’aurois facilement descendu. En m’introduiſant et ſautant en bas, je pouvois me caſſer une jambe ; je ne ſavois pas la meſure de ce ſaut trop hardi. À ce discours tout ſage et tout prononcé avec le ton de l’amitié, le moine me répondit que je n’avois qu’à le descendre et qu’après j’aurois tout le tems de penſer au moyen d’aller le trouver dans l’endroit où je l’aurois descendu. Je me ſuis aſſez poſſédé pour ne pas lui reprocher toute la lâcheté de cette réponſe, mais pas aſſez pour différer à le mettre hors d’embarras. J’ai d’abord défait mon paquet de cordes ; je lui ai ceint par-deſſous les aiſſelles la poitrine ; je l’ai fait coucher ſur ſon ventre et je l’ai fait descendre à reculons jusque ſur le petit toit de la lucarne où, me tenant à cheval du ſommet, toujours maître de la corde, je lui ai dit de ſ’introduire par les jambes jusqu’aux hanches en ſe ſoutenant ſur ſes coudes appuyés ſur le toit de la lucarne. Je me ſuis alors gliſſé ſur la pente comme j’avois fait la première fois et, couché ſur ma poitrine, je lui ai dit d’abandonner ſon corps ſans rien craindre, car je tenois fermement la corde. Lorsqu’il fut ſur le plancher du grenier, il dénoua la corde qui le ceignait et, la retirant à moi, je l’ai meſurée et vu que la diſtance de la lucarne au plancher étoit de dix longueurs de mon bras. C’étoit trop haut pour me risquer par un ſaut. Il me dit qu’il ſe trouvoit ſur un pavé de plaques de plomb. Le conſeil qu’il me donna de là-bas, et que je n’ai pas ſuivi, fut d’y jeter les paquets de cordes. Resté tout ſeul dans l’embarras, je me ſuis bien repenti d’avoir trop tôt cédé au mouvement d’indignation qui me pouſſa à le descendre.

Je ſuis retourné ſur le ſommet et, ne ſachant quel parti prendre, je me ſuis acheminé vers un endroit près d’une coupole que je n’avois pas viſité. J’ai vu une terraſſe en plateforme découverte et pavée de plaques de plomb, jointe à une grande lucarne fermée par deux battants de volets et j’ai vu dans une cuve un tas de chaux vive, une truelle et une échelle aſſez longue pour pouvoir me ſervir à descendre là où étoit mon compagnon. Elle m’intéreſſa uniquement. Je fus vite prendre la corde, je l’ai paſſée ſous le premier échelon et, m’étant remis à califourchon du toit, je l’ai traînée jusqu’à la lucarne. Il ſ’agiſſoit de l’introduire.

Les difficultés que j’ai rencontrées pour venir à bout de cette introduction furent ſi grandes que je me ſuis de nouveau reproché le tort que j’ai eu de me priver du ſecours d’un compagnon qui, de gré ou de force, auroit pu m’aider. J’avois traîné mon échelle jusqu’au point que ſon bout étoit à l’embouchure de la lucarne ; à ſa moitié elle touchoit à la gouttière et l’autre moitié avançoit dehors. Je me ſuis gliſſé ſur le toit de la lucarne, j’ai traîné l’échelle de côté et, la tirant à moi, j’ai aſſuré la corde à l’huitième échelon ; je l’ai après pouſſée en bas et remiſe de nouveau parallèle à la lucarne ; puis j’ai tiré à moi la corde ; mais l’échelle n’a jamais pu entrer que jusqu’au ſixième échelon : ſon bout trouvoit le toit de la lucarne et nulle force auroit pu la faire entrer davantage ; il falloit absolument l’élever à l’autre bout ; pour lors l’élévation de celui-là auroit cauſé l’inclination de celui qui étoit déjà entré, et l’échelle auroit pu être entièrement introduite. J’aurois pu placer l’échelle de travers à l’embouchure, y lier ma corde et me descendre en bas moi-même ſans aucun risque ; mais mon échelle ſeroit restée dans le même endroit et le matin les archers, en la voyant, ſeroient entrés dans le même endroit, où ils m’auroient peut-être encore trouvé.

Il falloit donc introduire dans la lucarne toute l’échelle et, n’ayant perſonne, je devois me déterminer à aller moi-même jusqu’à la gouttière pour élever ſon bout. Je m’y ſuis déterminé, et je me ſuis expoſé à un risque qui, ſans un ſecours extraordinaire de la providence, m’auroit coûté la vie. J’ai laiſſé ma corde et j’ai pu abandonner l’échelle ſans craindre qu’elle tombe dans le canal, puisque ſon troiſième échelon la tenoit ferme à la gouttière. Je me ſuis gliſſé tout doucement, tenant mon eſponton à la main jusque ſur la gouttière à côté de l’échelle ; j’ai placé l’eſponton ſur la gouttière et je me ſuis adroitement tourné de façon que j’avois la lucarne vis-à-vis et ma main droite ſur l’échelle. La gouttière de marbre faiſoit front aux pointes de mes pieds, puisque je n’étois pas debout, mais couché ſur mon ventre. Dans cette posture j’ai eu la force de ſoulever l’échelle un demi-pied et en la pouſſant j’ai eu la ſatisfaction de la voir entrée un bon pied : le lecteur voit que ſon poids a dû ſe diminuer de beaucoup. Il ſ’agiſſoit de la ſoulever encore deux pieds pour la faire entrer autant et pour lors je me ſerois aſſuré de la faire entrer entièrement, retournant d’abord ſur le toit de la lucarne et tirant à moi la corde que j’avois liée à l’échelon : pour l’élever ces deux pieds, je me ſuis levé ſur mes genoux et la force que j’ai voulu employer pour ſoulever l’échelle fit gliſſer les pointes de mes deux pieds, de façon que mon corps tomba dehors jusqu’à la poitrine, ſuspendu à mes deux coudes. Ce fut dans le même épouvantable inſtant que j’ai employé toute ma vigueur à m’aider des coudes pour m’appuyer et m’arrêter ſur mes côtes ; et j’y ai réuſſi. Attentif à ne pas m’abandonner, je ſuis parvenu à m’aider de tout le reste de mes bras jusqu’au poignet pour me rendre ferme ſur la gouttière avec tout mon ventre. Je n’avois rien à craindre pour l’échelle qui, étant entrée aux deux efforts plus de trois pieds, étoit là immobile. Me trouvant donc ſur la gouttière poſitivement ſur mes deux poignets et ſur mes aines entre le bas-ventre et le haut de mes cuiſſes, j’ai vu qu’en élevant ma cuiſſe droite pour parvenir à mettre ſur la gouttière un genou, puis l’autre, je me trouverois tout à fait hors du grand danger. L’effort que je fis pour exécuter mon deſſein me cauſa une contraction nerveuſe dont la douleur doit abattre le plus fort des hommes : elle me prit dans le moment que mon genou droit touchoit déjà la gouttière ; mais non ſeulement cette douloureuſe contraction, qu’on appelle crampe, me rendit comme perclus de tous mes membres, mais en devoir de me tenir immobile pour attendre qu’elle ſ’en aille d’elle-même, comme j’en avois fait l’expérience autrefois. Terrible moment ! Deux minutes après j’ai tenté et j’ai, Dieu merci, oppoſé à la gouttière mon genou, puis l’autre, et d’abord que j’ai cru d’avoir recouvré aſſez d’haleine, tout droit, quoique à genoux, j’ai ſoulevé l’échelle tant que j’ai pu en la pouſſant de ſorte qu’elle étoit devenue presque parallèle à l’embouchure de la lucarne. J’ai alors pris mon verrou et, ſuivant ma méthode ordinaire, je me ſuis grimpé à la lucarne, où j’ai très-facilement fini d’y introduire l’échelle, dont mon compagnon reçut le bout entre ſes bras. J’ai jeté dans le grenier les cordes et le paquet de mes hardes et adroitement je ſuis descendu. Je l’ai embraſſé, j’ai retiré dedans l’échelle et, nous tenant bras à bras, nous avons fait à tâtons le tour de l’endroit où nous étions, qui pouvoit avoir trente pas de longueur et dix de largeur. C’étoit effectivement le grenier, dont le ſol étoit, comme il m’avoit dit, tout couvert de plaques de plomb.

À un de ſes bouts nous avons trouvé une porte très-grande, compoſée de barreaux de fer : en tournant un loquet qu’elle avoit ſur ſon bord, j’ai tiré à moi un de ſes battants. Nous ſommes entrés et à l’obscur nous fîmes le tour des cloiſons et, en voulant traverſer ce lieu, nous donnâmes dans une grande table, entourée de tabourets et de fauteuils. Nous retournâmes là où nous avions ſenti des fenêtres ; j’en ai ouvert une, puis les volets et, regardant en bas, la faible lueur ne nous laiſſa voir que des précipices. Je n’ai pas un ſeul inſtant penſé à y descendre, car je voulois ſavoir où j’allois et je ne reconnoiſſois pas ces lieux-là. J’ai refermé les volets et nous ſommes ſortis de cette ſalle et retournés à notre bagage qui étoit ſous la lucarne. Las à n’en pouvoir plus, je me ſuis jeté ſur le pavé et un moment après je m’y ſuis étendu en mettant ſous ma tête un paquet de cordes. Réduit à une destitution totale de force de corps et d’eſprit, j’ai cru de céder non pas à la force du ſommeil, mais à une charmante mort. L’aſſouviſſement le plus doux ſ’eſt emparé de tout mon individu. J’ai dormi presque quatre heures et ce furent les cris perçants du moine et les fortes ſecouſſes qu’il me donna qui me réveillèrent. Il me dit qu’onze heures venaient de ſonner et que mon ſommeil dans notre ſituation étoit incroyable et inconcevable. Il avoit raiſon, mais mon ſommeil n’avoit pas été volontaire : ma nature aux abois, le travail du corps et de l’eſprit, l’inanition qui procédoit de n’avoir depuis deux jours ni dormi ni mangé, tout cela m’avoit demandé le ſecours du ſommeil qui m’avoit déjà rendu ma vigueur. Il me dit qu’il commençoit à déſespérer de mon réveil, puisque tous ſes efforts conſiſtant en cris et en ſecouſſes avoient été vains depuis deux heures. J’en ai ri en me réjouiſſant beaucoup de voir que l’endroit où nous étions n’étoit plus ſi obscur : les crépuscules du nouveau jour entroient par deux lucarnes.

Je me ſuis levé en diſant : ce lieu doit avoir une iſſue ; allons briſer tout ; nous n’avons point de tems à perdre. Nous nous acheminâmes alors au bout oppoſé à la porte de fer, et dans un recoin fort étroit j’ai cru de ſentir une porte. J’ai mis la pointe de mon verrou dans un trou de ſerrure en déſirant que ce ne fût pas une armoire. Après trois, ou quatre ſecouſſes je l’ai ouverte et j’ai vu une petite chambre ſuivie d’une galerie à niches remplies de cahiers : nous étions dans l’archive. J’ai vu un escalier, que j’ai vite descendu, et nous trouvâmes un cabinet pour les néceſſités naturelles. J’en ai descendu un autre, au bout duquel une porte de vitres me laiſſa l’entrée libre dans la chancellerie ducale. Je me ſuis alors hâté de retourner ſur mes pas pour aller prendre mon paquet que j’avois laiſſé ſous la lucarne. J’ai repris tout et, rentrant dans la petite chambre, j’ai vu une clé ſur une commode. J’ai penſé que ce pouvoit être la clé de cette porte ; J’ai voulu voir ſi j’en avois gâté la ſerrure : j’ai eſſayé et je l’ai parfaitement refermée et remis la clef à la même place. Toutes ces diligences ne furent pas néceſſaires, mais je les croyois telles ; il me ſemble de devoir narrer tout.

Retourné dans la chancellerie, j’ai vu mon compagnon à une fenêtre, examinant ſi nous aurions pu nous deſcendre moyennant nos cordes. J’ai vu des recoins, que j’ai jugé appartenant à l’égliſe, où nous nous ſerions trouvés enfermés. J’ai vu ſur un bureau un fer long à pointe arrondie avec un manche de bois, outil dont les ſecrétaires ſe ſervent pour percer les parchemins, auxquels ils attachent avec une ficelle les ſceaux de plomb de la chancellerie. J’ai mis cet instrument dans ma poche et, ouvrant le bureau, j’ai trouvé la copie d’une lettre qui parloit de trois mille cequins que le ſéréniſſime prince envoyoit au provéditeur général de mer pour faire des améliorations néceſſaires à la vieille fortereſſe de Corfou : ſi j’euſſe trouvé cette ſomme, je l’aurois priſe ſans croire de commettre un vol : j’étois dans une ſituation où je devois reconnoître tout de la providence de Dieu. La néceſſité eſt une grande maîtreſſe qui instruit l’homme de tous ſes droits.

Après avoir vite tout examiné, j’ai vu qu’il falloit forcer la porte de la chancellerie ; mais mon verrou, malgré tous mes efforts, ne put jamais faire ſauter le reſſort de la ſerrure. Je me ſuis déterminé à faire un trou dans un des battants de la même porte dans le lieu qui me parut le plus facile, où j’ai vu qu’il y avoit moins de nœuds. J’ai eu dans le commencement quelque difficulté à entamer la planche à la fente que ſa connexion m’offroit ; mais en peu de minutes cela commença à bien aller. Je faiſois enfoncer par le moine l’outil à manche de bois dans les fentes que j’ouvrois avec mon eſponton et puis, en le pouſſant tant que je pouvois à droite et à gauche, je rompois, je fendois, je crevois le bois en mépriſant le bruit énorme que ce moyen de rompre faiſoit et qui faiſoit trembler le moine, car on devoit l’entendre de loin. Je connoiſſois ce danger, mais je devois le braver. Le trou, dans une demi-heure, fut aſſez grand, et tant mieux pour nous qu’il le fut aſſez, car je n’aurois pu le faire plus ample. Des nœuds à droite, à gauche, en haut et en bas m’auroient rendu néceſſaire une ſcie. Le circuit de ce trou faiſoit peur, car il étoit tout hériſſé de pointes et fait pour déchirer les habits et lacérer la peau. Il étoit à la hauteur de cinq pieds ; j’y ai mis un tabouret deſſous, ſur lequel le moine monta : il introduiſit dans l’ouverture ſes bras et ſa tête ; et moi, derrière lui, ſur un autre tabouret, le prenant aux cuiſſes, puis aux jambes, je l’ai pouſſé dehors où il faiſoit très-ſombre ; mais je ne m’en ſouciois pas, car je connoiſſois le local. Lorsque mon compagnon fut dehors, j’y ai jeté tout ce qui m’appartenoit et j’ai laiſſé dans la chancellerie les cordes. J’ai mis un autre tabouret au-deſſus des deux, l’un voiſin à l’autre, et j’y ai monté deſſus. Le trou alors ſe trouva vis-à-vis le haut de mes cuiſſes. Je m’y ſuis fourré jusqu’à mon bas-ventre avec quelque difficulté, puisqu’il étoit étroit, et lorsque je n’ai plus pu m’avancer par moi-même, n’ayant perſonne qui me pouſſât par derrière, j’ai dit au moine de me prendre à travers et de me tirer dehors impitoyablement et par morceaux, ſ’il étoit néceſſaire. Il exécuta mon ordre et j’ai diſſimulé toute la douleur que j’ai reſſentie au déchirement de ma peau aux flancs et au-devant des cuiſſes. D’abord que je me ſuis vu dehors, j’ai ramaſſé vite mes hardes, j’ai descendu deux escaliers et j’ai ouvert ſans nulle difficulté la porte qui étoit au bout du ſecond : ſa ſerrure étoit de celles qu’on appelle à Veniſe a la tedesca, que pour ouvrir par dehors il faut la clé et qu’on ouvre par dedans en tirant un reſſort. Je me ſuis vu dans l’allée où il y a la grande porte de l’eſcalier royal et à ſon côté le cabinet du préſident de la guerre, qu’on appelle savio alla ſcrittura. La porte de la ſalle aux quatre portes étoit fermée, également que celle de l’escalier, groſſe comme la porte d’une ville, que pour forcer il m’auroit fallu avoir le mouton ou le pétard. Il ne m’a fallu qu’un coup d’œil pour connoître que mon verrou avoit fait dans ce grand ouvrage tout ce qu’il avoit à faire : c’étoit devenu un instrument digne d’être ſuspendu ex voto ſur l’autel de la divinité tutélaire.

Serein et tranquille, je me ſuis aſſis en diſant au moine que mon ouvrage étoit fini et que c’étoit à Dieu à faire le reste. Je ne ſois pas, lui dis-je, si les balayeurs du palais ſ’aviſeront de venir ici aujourd’hui, jour de la Touſſaint, ni demain dédié aux trépaſſés : ſi quelqu’un vient, je me ſauverai d’abord que je verrai cette porte ouverte et vous me ſuivrez à la piſte ; mais ſi perſonne ne vient, je ne bouge pas d’ici, et ſi je meurs de faim, je ne ſais qu’y faire.

À ce discours ce pauvre homme se mit en fureur. Il m’appela fou, déſespéré, séducteur, traître et que ſais-je. Ma patience fut héroïque ; je l’ai laiſſé dire. Douze heures ſonnèrent alors. Depuis le moment de mon réveil ſous la lucarne jusqu’à celui-là, il étoit paſſé une ſeule heure. L’affaire importante qui m’occupa pour une demi-heure, tandis que le moine déliroit, fut celle de me changer de tout. Le père Balbi avoit l’air d’un payſan, mais il n’étoit pas en lambeaux ; ſon gilet de flanelle rouge et ſes culottes de peau violette n’étoient pas déchirés. Ma perſonne faiſoit peur et horreur, j’étois tout déchiré et tout en ſang, j’ai détaché mes bas de ſoie de deux plaies que j’avois, une à chaque genou ; et elles ſaignaient : les plaques de plomb et la gouttière m’avoient mis dans cet état-là. Le trou de la porte de la chancellerie m’avoit déchiré gilé, chemiſe, culottes, hanches et cuiſſes ; j’avois partout des écorchures effrayantes. J’ai déchiré des mouchoirs et je me ſuis fait des bandages partout comme j’ai pu en les liant avec de la ficelle dont j’avois un peloton dans ma poche. J’ai mis mon joli habit, qui dans ce jour-là, aſſez froid, devenoit comique ; j’ai arrangé au mieux mes cheveux que j’ai mis dans la bourſe ; j’ai mis des bas blancs, une chemiſe à dentelle, car je n’en avois pas d’autre eſpèce, et deux autres chemiſes, des mouchoirs et des bas dans mes poches, et j’ai jeté derrière la porte tout le reste. J’avois l’air d’un homme qui, après avoir été au bal, avoit été dans un lieu de débauche où on l’avoit échevelé. Les bandages qu’on voyoit à mes genoux étoient ce qui gâtoit toute l’élégance de mon perſonnage. Dans cet état j’ai dit au père Balbi de mettre ſur ſes épaules mon beau manteau et, ennuyé de ſes impertinences, j’ai ouvert une fenêtre et j’ai mis ma tête dehors. Ma figure, remarquable par le brillant d’un chapeau à point d’Eſpagne d’or, et par un plumet blanc, fut observée par des fainéants qui étoient dans la cour du palais, que j’ai vu me fixer et qui apparemment cherchoient à comprendre comment quelqu’un pouvoit ſe trouver là à une heure pareille et dans un tel jour. Je me ſuis d’abord retiré, bien repenti de mon imprudence ; je me ſuis jeté ſur un ſiège, plongé dans la plus grande triſteſſe. J’ai ſu, ſix mois après, que cette imprudence fut la cauſe de mon bonheur. On eſt allé dire à l’homme qui avoit les clés de ces lieux qu’il y avoit du monde qui devoit y avoir paſſé la nuit et qu’apparemment il devoit avoir enfermé lui-même ſans le ſavoir, choſe qu’il conçut poſſible, car il fermoit tard, et quelqu’un pouvoit ſ’y être endormi. Cet homme, qui ſ’appeloit Andreoli, et qui exiſte encore aujourd’hui, ſe crut en devoir de courir d’abord pour voir qui étoient ceux qui par ſon inadvertance devoient avoir paſſé une fort mauvaiſe nuit.

J’étois donc dans les plus ſombres méditations lorsque j’ai entendu un bruit de clés et de quelqu’un qui montoit l’escalier. Tout ému, je me lève, je regarde par la fente de la grande porte et je vois un homme ſeul, en perruque noire et ſans chapeau, qui montoit à ſon aiſe, tenant entre ſes mains un clavier. J’ai dit au moine du ton le plus ſérieux de ne pas ouvrir la bouche, de ſe tenir derrière moi et de ſuivre mes pas. J’ai empoigné mon eſponton, le tenant caché ſous mon habit et je me ſuis posté à l’endroit de la porte où j’aurois pu, d’abord ouverte, prendre l’escalier. J’envoyois des vœux à Dieu pour obtenir que cet homme ne fît aucune réſistance, car je me voyois en devoir, dans le cas contraire, de le tuer. Et il eſt certain que j’y étois déterminé.

La porte d’abord ouverte, j’ai vu cet homme comme pétrifié à mon aſpect. Sans m’arrêter et ſans lui dire le moindre mot, j’ai descendu l’escalier avec la plus grande célérité, ſuivi par le moine. Sans aller lentement et ſans courir, j’ai pris le magnifique escalier qu’on appelle des géants, mépriſant la voix et l’avis du père Balbi qui ne ceſſoit de me dire et de me répéter : allons dans l’égliſe, dans l’égliſe. Sa porte étoit à main droite, presque au pied du même escalier.

Les égliſes à Veniſe ne jouiſſent de la moindre immunité pour aſſurer un coupable quelconque, ſoit pour le criminel, ſoit pour le civil ; auſſi n’y a-t-il plus perſonne qui aille ſ’y retirer pour mettre un obstacle aux archers qui auroient ordre de ſ’en ſaiſir. Le moine ſavoit cela, mais cela n’avoit pas la force d’éloigner de lui cette tentation. Il me dit après que ce qui le pouſſoit à recourir à l’autel étoit un ſentiment de religion que je devois reſpecter. Pourquoi, lui dis-je, n’y êtes-vouſ pas allé tout ſeul ? et il me répondit qu’il n’a pas eu la cruauté de m’abandonner. Je lui ai prouvé que ce qu’il appeloit à cette occaſion là ſentiment de religion n’étoit que lâcheté pure et il ne m’a jamais pardonné ce raiſonnement : il eſt vrai que j’aurois pu le lui épargner, mais le fait eſt qu’au fond je ne pouvois pas ſouffrir ce mauvais être.

L’immunité que je cherchois étoit au delà des confins de la ſéréniſſime république ; je commençois dans ce moment là à m’y acheminer ; j’y étois déjà avec mon eſprit, mais il falloit y aller avec mon corps. J’ai été tout droit à la porte de la Carte, qui eſt la royale du palais ducal, et, ſans regarder perſonne (moyen pour ſe faire moins regarder), j’ai traverſé la piazzetta ; je me ſuis approché au rivage et, entrant dans la première gondole que j’ai vue là, j’ai dit au gondolier qui étoit ſur ſa poupe : appelle un autre rameur. Ce rameur accourut dans l’inſtant et empoigna ſa rame pendant que l’autre, maître de la gondole, me demandoit où je voulois aller. J’ai répondu alors à haute voix, charmé que cinquante barcaroli étoient là à m’écouter, toujours curieux : je veux aller à Fuſina et ſi tu vogueras bien vite, je te donnerai un philippe. C’étoit lui donner plus que le tarif. Le philippe étoit une monnaie eſpagnole, qui valoit la moitié d’un cequin : on n’en voit plus. Après avoir donné cet ordre, je me ſuis jeté nonchalamment ſur le couſſin du milieu et le père Balbi, ſans chapeau et avec mon manteau, ſ’aſſit comme un subalterne ſur la banquette. La figure comique de ce moine contribua beaucoup à me faire croire un charlatan ou un astrologue, car mon habit gêloit les yeux de tous ceux qui me regardoient.

La gondole ſe détacha vite du rivage, doubla la douane, et commença à fendre avec vigueur les eaux du grand canal de la Giudecca par lequel il faut paſſer, tant pour aller à Fuſine comme pour aller à Mestre, où effectivement je voulois aller. Lorsque je me ſuis vu à la moitié du canal, j’ai mis la tête dehors et j’ai dit au barcarol de poupe : crois-tu que nous ſerons à Mestre avant quatorze heures ? J’avois entendu ſonner treize heures lorsque Andreoli ouvroit la grande porte. Le barcarol me répondit que je lui avois ordonné d’aller à Fuſine et je lui ai répondu qu’il étoit fou, puisque à Fuſine je n’avois rien à faire. Le ſecond barcarol me confirma que j’avois ordonné à Fuſine et appela en témoin le père Balbi, qui me dit avec un viſage à faire pitié qu’il avoit une conſcience et qu’il devoit donner raiſon aux barcaroli. Je me rends, dis-je, avec un grand éclat de rire, je n’ai pas dormi cette nuit et il ſe peut que j’aie dit à Fuſine ; c’eſt à Mestre que je veux aller. Et nous, répondit le barcarol, irons à Mestre, et même en Angleterre, ſi vous voulez ; mais ſi vous ne m’euſſiez pas demandé ſi nous y ſerons avant quatorze heures, vous ſeriez resté bien attrapé, car nous allions à Fuſine. Oui, oui, Monſieur, nous y ſerons, car nous allons à ſeconde d’eau et de vent.

J’ai alors regardé derrière moi tout le beau canal et, ne voyant pas un ſeul bateau, admirant la plus belle journée qu’on pût ſouhaiter, les premiers rayons d’un ſuperbe ſoleil qui ſortoit de l’horizon, les deux jeunes barcaroli qui ramoient à vogue forcée et réfléchiſſant en même tems à la cruelle nuit que j’avois paſſée, à l’endroit où j’étois dans la journée précédente et à toutes les combinaiſons qui me furent favorables, le ſentiment ſ’eſt emparé de mon âme qui ſ’éleva à Dieu miſéricordieux, ſecouant les reſſorts de ma reconnoiſſance, m’attendriſſant avec une force extraordinaire et tellement que mes larmes ſ’ouvrirent ſoudain le chemin le plus ample pour ſoulager mon cœur, que la joie exceſſive étouffoit. Je ſanglotois, je pleurois comme un enfant qu’on mène par force à l’école.

Mon adorable compagnon, qui jusqu’alors n’avoit parlé que pour donner raiſon aux barcaroli, ſe crut en devoir de calmer mes pleurs dont il ne connoiſſoit pas la belle ſource, et la façon dont il ſe prit me fit effectivement paſſer tout d’un coup des pleurs à un rire d’une eſpèce ſi ſingulière que, n’y comprenant rien, il m’avoua quelques jours après qu’il me crut devenu fou.

Ce moine étoit bête, et ſa méchanceté venoit de ſa bêtiſe ; je me ſuis vu à la dure condition d’en tirer parti ; mais il m’a presque perdu ſans pourtant en avoir l’intention. Il n’a jamais voulu croire que j’aie ordonné d’aller à Fuſine avec l’intention d’aller à Mestre : il diſoit que cette penſée ne pouvoit m’être venue que lorsque j’étois ſur le grand canal.

Nous arrivâmes à Mestre. J’ai été tout droit à la Campane, auberge où il y a toujours des voituriers. Je ſuis entré dans l’écurie, diſant que je voulois aller d’abord à Treviſo, et le maître de deux chevaux, que j’ai jugés bons, m’ayant dit qu’il me ſervira dans une calèche fort légère en cinq quarts d’heure, je lui ai accordé quinze livres et je lui ai dit d’atteler d’abord, ce qu’il fit en n’employant que deux minutes. Je ſuppoſois le père Balbi derrière moi ; je ne me ſuis retourné que pour lui dire : montons ; mais je ne l’ai pas vu. Je le cherche des yeux, je demande où il est ; on n’en ſait rien. Je dis au garçon d’écurie d’aller le chercher, déterminé à le gronder, quand même il ſeroit allé ſatisfaire à des néceſſités naturelles, car nous étions dans le cas de devoir différer cette beſogne auſſi. On le cherche, on ne le trouve pas ; il ne vient pas ; j’étois comme une âme damnée ; je penſe à partir ſeul ; mais mon cœur ſ’oppoſe à ma raiſon ; je ne puis pas m’y réſoudre. Je cours dehors, je demande et tous les poliſſons me diſent qu’ils l’avoient vu, mais qu’ils ne ſavoient pas où il étoit allé. Je vole tout ſeul dans la grande rue, je parcours les arcades, je m’aviſe de mettre la tête dans un café et je le vois aſſis près du comptoir prenant du chocolat avec toute ſa commodité, en cauſant avec la ſervante. Il me voit, et il me dit : aſſeyez-vous et prenez du chocolat auſſi, puisque vous devez le payer. Je n’en veux pas, lui dis-je, avec l’angoiſſe au cœur, et je lui ſerre le bras avec une telle rage que huit jours après il en avoit encore la marque noire. Il ne me répondit rien ; il me voyoit trembler de colère. J’ai payé et nous ſortîmes pour aller à la voiture, qui m’attendoit à la porte de l’auberge.

À peine fait dix pas, un certain B. To… , bon homme, mais qui avoit la réputation d’être ſoudoyé par le tribunal, me voit, m’approche et ſ’écrie : comment, ici, Monſieur ! Je ſuis bien charmé de vous voir : vous vous êtes certainement ſauvé des Plombs ; j’en ſuis bien aiſe ; contez-moi comment vous avez pu faire ce prodige. Je me poſſède ; je lui réponds en riant qu’il me faiſoit trop d’honneur, et que j’étois en liberté depuis deux jours. Il me répond net que cela n’étoit pas vrai, puisqu’il avoit été dans le jour précédent dans un endroit où il l’auroit ſu. Le lecteur peut ſe figurer l’état de mon âme dans ce moment-là : je me voyois découvert par un homme que je croyois payé pour me faire arrêter et qui pour cela n’avoit qu’à cligner de l’œil au premier archer que nous aurions rencontré ; et Mestre en eſt plein. Je lui ai dit de parler tout bas et de venir avec moi derrière l’auberge. Il y vint et lorsque je n’ai vu perſonne, et que je me ſuis vu voiſin à un petit foſſé, au delà duquel il y avoit la vaste plaine de la campagne, j’ai mis ma main droite à mon eſponton et j’ai allongé ma gauche vers le collet de mon homme ; mais, très-leste, il ſauta le foſſé et ſe mit à courir à toutes jambes en direction oppoſée à Mestre, ſe tournant de tems en tems et me faiſant des baiſe-mains qui vouloient dire : bon voyage, bon voyage, partez tranquille. Je l’ai enfin perdu de vue et j’ai remercié Dieu que la prudence de cet homme m’ait empêché de commettre un crime, car il n’avoit pas de mauvaiſes intentions ; mais ma ſituation étoit horrible : j’étois alors en guerre déclarée contre toutes les forces de la république, et j’étois ſeul. Je devois donc tout ſacrifier à la précaution et à la prévoyance. J’ai remis dans ma poche l’eſponton et, morne comme un homme qui venoit d’échapper à un danger mortel, j’ai donné un coup d’œil de mépris au lâche qui m’avoit réduit à cela et je me ſuis acheminé à la voiture, où nous montâmes et où nous arrivâmes à Treviſo ſans qu’il nous arrive rien de ſiniſtre. Mon compagnon, qui ſe ſentoit coupable, n’oſa jamais m’exciter à ſortir de mon ſilence. Je penſois à quelque moyen de me délivrer de cette compagnie qui avoit tout l’air de devoir me devenir fatale.

J’ai ordonné au maître de la poste de Treviſo une voiture à deux chevaux pour Coneillan pour dix-sept heures préciſes ; il étoit alors quinze heures et demie. Je me ſentois mourir d’inanition et j’aurois pu à la hâte manger une ſoupe ; mais un quart d’heure pouvoit m’être fatal : j’avois toujours devant mes yeux une escouade d’archers qui me garrottoient. Il me ſembloit qu’étant rattrapé j’aurois non ſeulement perdu la liberté, mais l’honneur. Je me ſuis acheminé à la porte ſaint-Thomas et je ſuis ſorti de la ville comme un homme qui alloit ſe promener : après avoir marché un mille ſur le grand chemin, j’en ſuis ſorti pour ne plus y rentrer ; je me ſuis déterminé à ſortir de l’État en marchant toujours entre les champs et non pas par Baſſan, qui auroit été le plus court chemin, mais par Feltre : ceux qui ſe ſauvent doivent toujours choiſir le débouché le plus éloigné, car on pourſuit toujours les fuyards par le chemin qui mène au plus voiſin, et on les rattrape.

Après avoir marché trois heures, je me ſuis étendu ſur la dure, n’en pouvant poſitivement plus : il falloit me procurer quelque nourriture ou mourir là. J’ai dit au moine de placer près de moi mon manteau et d’aller à une maiſon de fermier que je voyois pour ſe faire donner pain, ſoupe, viande, vin et eau et je lui ai donné un philippe pour qu’il le laiſſe en gage pour les plats et les couverts. Après m’avoir dit qu’il ne me croyoit pas ſi timide, il eſt allé faire la commiſſion. Ce malheureux étoit plus vigoureux que moi ; il n’avoit pas dormi, mais dans la journée précédente il ſ’étoit nourri, il avoit pris du chocolat et la prudence ne tourmentoit pas ſon âme : avec cela il étoit maigre ; j’avois l’air d’être dix fois plus fort que lui pour réſiſter aux fatigues ; mais cela n’étoit pas vrai.

Malgré que cette maiſon ne fût pas une auberge, la bonne fermière nous envoya un bon dîner par une payſanne. Le moine me dit qu’elle avoit bien regardé le philippe et qu’elle l’avoit ſoupçonné faux et qu’il l’avoit aſſurée que ſon ami le paieroit avec de la monnaie de S. Marc. Mon pauvre ami avoit un peu l’air d’un voleur et la fermière avoit raiſon. Nous avons fait, aſſis ſur l’herbe, un excellent repas qui ne me coûta que trente ſous. J’avois alors des dents, qui ne trouvoient jamais la viande trop dure. Lorsque j’ai ſenti le ſommeil qui venait m’aſſaillir, je me ſuis remis en chemin aſſez bien orienté. Quatre heures après, je me ſuis arrêté derrière un hameau et j’ai ſu d’une bonne payſanne que j’étois à vingt milles de Treviſo. J’étois extrêmement las et j’avois les jambes enflées aux chevilles ; il ne nous restait plus qu’une heure de jour. Je me ſuis couché au milieu d’un bouquet d’arbres et j’ai fait aſſeoir près de moi mon compagnon. Je lui ai dit avec le ton de la plus tendre amitié que nous devions aller à Borgo di Val Sugana, première bonne ville qu’on trouve au delà des confins de la république, ville appartenant à l’évêché de Trente, où nous ſerions auſſi ſûrs qu’à Londres et où nous pourrions nous repoſer autant qu’il nous ſeroit néceſſaire pour recouvrer entièrement nos forces ; mais que, pour parvenir à cette ville, nous avions beſoin de prendre des précautions eſſentielles, dont la première étoit celle de nous ſéparer en y allant lui d’un côté, moi d’un autre, lui par le bois du Montello, moi par les montagnes et par Feltre, lui par la plus facile et avec tout l’argent que j’avois, moi ſans le ſou et par la plus difficile. Je lui ai dit que je lui faiſois préſent de mon manteau, qu’il auroit pu très-facilement troquer contre une capote et un chapeau, et que pour lors il ſe ſeroit trouvé bien masqué et, ſecondé par ſa phyſionomie, tout le monde l’auroit pris pour un vrai payſan. Je l’ai donc prié de vouloir bien me quitter d’abord et m’attendre à Borgo di Val Sugana, où il auroit pu ſe trouver le ſurlendemain et où je le priois de m’attendre l’eſpace de vingt-quatre heures. Je lui ai indiqué la première auberge que, d’abord entré dans la ville, il trouveroit à ſa main gauche. Je lui ai dit que j’avois beſoin de repos et que je ne pouvois me le procurer qu’avec une entière tranquillité d’âme et que, d’abord que je me verrois ſeul, quoique ſans argent, j’étois ſûr que Dieu m’inſpireroit le vrai moyen de m’en procurer ſans m’expoſer au plus grand de tous les malheurs, qui étoit celui de me voir arrêté ; que nous devions d’ailleurs être ſûrs qu’à l’heure qu’il étoit tous les archers de l’état devoient avoir été avertis de notre fuite par des exprès, et avoir reçu ordre de nous chercher dans toutes les auberges et que le premier des ſignalements qu’on devoit leur avoir envoyés devoit certainement être que nous étions deux et que nous étions vêtus comme nous l’étions, dont lui, ſans chapeau et avec un manteau de bout de ſoye devenoit le plus remarquable. Je lui ai vivement peint tout le déplorable de mon état, et le beſoin indiſpenſable que j’avois de repoſer dix heures libre de toute crainte, affaibli comme j’étois par une laſſitude qui me rendoit comme perclus de tous mes membres. Je lui ai montré mes genoux, mes jambes et mes pieds avec des veſſies, car les ſouliers fort minces que j’avois, n’étant faits que pour marcher ſur le beau pavé de Veniſe, étoient tout déchirés. Je devois, ſans nulle exagération, périr de langueur dans la même nuit ſans un bon lit, et je devois exclure tous ceux des auberges. À l’heure même où je parlois, un ſeul homme auroit pu me garrotter et me mener en priſon, car je n’aurois pu lui faire aucune réſiſtance. En lui repréſentant cela, je l’ai convaincu qu’allant chercher un gîte tous les deux enſemble, nous risquions d’être arrêtés ſur-le-champ ſur le ſimple ſoupçon que nous aurions pu être les deux qu’on cherchoit. Mon cher compagnon me laiſſa terminer mon discours ſans jamais prononcer le mot et m’écouta toujours avec la plus grande attention.

Pour toute réponſe il me dit en peu de mots qu’il ſ’attendoit à tout ce que je venois de lui dire et qu’il avoit déjà pris ſon parti là-deſſus jusque du tems qu’il étoit encore en priſon ; qu’il étoit décidé à ne pas me quitter, quand même cela auroit dû lui coûter la liberté et la vie. Une réponſe ſi ronde et inattendue me ſurprit au plus haut degré. J’ai alors fini de bien connoître cet homme et j’ai vu qu’il ne me connoiſſoit pas. Je n’ai pas différé une minute à exécuter un projet formé ſur-le-champ et que l’exigence du cas me démontroit comme le ſeul remède contre une pareille brutalité ; il tenoit du comique, mais je voyois en même tems qu’il pouvoit terminer tragiquement.

Je me ſuis levé, non ſans effort ; j’ai noué enſemble mes deux jarretières, je l’ai meſuré et puis j’ai tracé ſa meſure ſur le terrain, et, mon eſponton à la main, j’ai commencé une petite excavation avec le plus grand empreſſement, ne répondant rien à toutes les questions qu’il me faiſoit. Après un quart d’heure d’ouvrage, je lui ai dit en le regardant triſtement qu’en qualité de chrétien je me croyois obligé à l’avertir qu’il devoit ſe recommander à Dieu. Je vous enterrerai ici tout vivant, lui dis-je, ou, ſi vous êtes le plus fort, ce ſera vous-même qui m’y enterrerez. C’eſt à ceci que votre brutale obstination me réduit : vous pouvez cependant vous ſauver, car je ne courrai pas après vous pour vous rejoindre. Voyant qu’il ne me répondoit pas, j’ai pourſuivi mon travail : j’ai commencé à avoir peur de me voir pouſſé à bout et de devoir lutter contre cet animal, dont il eſt certain que je voulois me défaire.

Enfin, ſoit réflexion, ſoit peur, il ſe jeta près de moi ; ne ſachant pas ſes intentions, je lui ai préſenté la pointe de mon verrou, mais il n’y avoit rien à craindre. Il me dit qu’il alloit faire tout ce que je voulois. Je l’ai alors embraſſé ; je lui ai répété ſa leçon ; je lui ai confirmé la promeſſe de le rejoindre et je lui ai donné tout le reste des deux cequins que le comte m’avoit donnés. Je ſuis resté ſans le ſou et je devois paſſer deux rivières. Je me ſuis, malgré cela, bien félicité d’avoir ſu me délivrer de la compagnie d’un homme de ce caractère ; pour lors, je n’ai plus douté de ſortir d’affaire.

J’ai observé ſur une colline à cinquante pas un berger qui conduiſoit un troupeau de dix à douze brebis et je m’y ſuis adreſſé pour prendre des informations qui m’étoient néceſſaires. Je lui ai demandé comment ſ’appeloit cet endroit et il me dit que j’étois à Val de piadene, ce qui me ſurprit à cauſe du chemin que j’avois fait. Je lui ai demandé le nom des maîtres de cinq à ſix maiſons que de cette éminence je voyois à la ronde, et j’ai trouvé qu’ils étoient tous de ma connoiſſance et tous à la campagne dans cette ſaiſon là, où les Vénitiens vont tous faire la Sainmartin quelque part ; je devois avec grand ſoin éviter la rencontre de qui que ce fût. J’ai vu un palais de la maiſon Gr., dont un vieillard, qui étoit préciſément alors inquiſiteur d’état, ſ’y trouvoit ; je ne devois pas me laiſſer voir. J’ai demandé à qui appartenoit une maiſon rouge que je voyois à quelque diſtance, et ma ſurpriſe fut grande lorsque j’ai ſu que c’étoit la maiſon du capitaine de campagne qui eſt le chef des archers. J’ai dit adieu au payſan et machinalement j’ai descendu la colline. Il eſt inconcevable que je me ſois acheminé à cette terrible maiſon, dont raiſonnablement et naturellement j’aurois dû m’éloigner ; j’y ai été en droite ligne et en vérité je ſais que je n’y ai pas été d’une volonté déterminée. S’il eſt vrai que nous poſſédions tous une exiſtence inviſible bienfaiſante qui nous pouſſe à notre bonheur, comme il arrivoit quelquefois à Socrate, pourrois-je croire, ſans crainte que quelque lecteur ſe moque de moi, que je fus pouſſé à cette maiſon par mon bon génie ? Je dois le croire, car la nature et la raiſon me repouſſoient de là, et je ne connois pas en pure phyſique un troiſième moteur. Je conviens que dans toute la vie je n’ai jamais commis une plus grande imprudence.

J’entre dans cette maiſon ſans héſiter et même d’un air fort libre ; je vois dans la cour un jeune enfant qui joue à la toupie et je lui demande où eſt ſon père : il ne me répond pas ; il va appeler ſa mère et je vois dans un moment une belle femme enceinte qui me demande fort poliment ce que je veux de ſon mari, qui n’y étoit pas. Ma préſence lui en impoſa. Je lui ai dit que j’étois fâché que mon compère ne fût pas chez lui autant que charmé d’avoir connu ſa belle moitié. Compère ? dit-elle. Vous êtes donc ſon Excellence Vetturi, qui eut la bonté de promettre à mon mari d’être le parrain de l’enfant dont je ſuis groſſe. Je ſuis bien enchantée de vous connoître et mon mari ſera au déſespoir de ne ſ’être pas trouvé chez nous. Je lui ai répondu que j’eſpérois qu’il ne tarderoit pas à arriver, car j’avois beſoin de lui demander à ſouper et un lit, ne voulant me montrer à perſonne dans l’état où j’étois. Elle me dit avec vivacité qu’un bon lit et un paſſable ſouper ne me manqueroient pas, mais qu’il ne falloit pas eſpérer ſon mari de retour, puisqu’il n’y avoit qu’une heure qu’il étoit ſorti à la tête de dix hommes à cheval pour aller chercher deux priſonniers qui ſ’étoient enfuis des Plombs, dont l’un étoit patricien et l’autre un particulier nommé C…, elle diſoit que, ſ’il les trouvoit, il les conduiroit à Veniſe et, ne les trouvant pas, il emploieroit au moins deux ou trois jours à les chercher. Charmé de me trouver perſuadé, j’ai fait ſemblant d’en être fâché et de refuſer de rester chez elle, craignant de la gêner ; mais elle ſut ſe ſervir de manières auxquelles la politeſſe veut qu’on ſe rende, et j’ai cédé. Pour donner à ma fable un air de vérité, j’ai dit qu’un domestique viendroit peut-être me chercher avec ma voiture, mais que, ſi je dormois, je la priois de ne pas me faire réveiller. Je lui ajoutoi que ce qui me faiſoit plaiſir étoit que perſonne de mes amis ne devineroit jamais où j’étois. J’ai vu qu’elle observoit mes genoux et je n’ai pas attendu qu’elle m’interroge pour lui dire que je m’étois bleſſé en tombant de cheval. Elle appela alors ſa mère, belle femme auſſi ; et, après lui avoir dit à l’oreille qui j’étois, elle ajouta qu’il falloit me donner à ſouper et que c’étoit à elle à panſer mes bleſſures. Je me ſuis laiſſé conduire, ſans faire plus de façons, dans une chambre, où j’ai vu un lit qui avoit bonne apparence, et la jeune femme me quitta, diſant qu’elle ne vouloit pas me gêner.

Cette jolie femme d’archer n’avoit pas l’eſprit de ſon métier, car rien n’avoit plus l’air d’un conte que l’hiſtoire que je lui avois faite. À cheval, avec des bas blancs ! À la chaſſe, en habit de taffetas, et ſans manteau de drap ! Dieu ſait combien ſon mari doit ſ’être moqué d’elle à ſon retour. Sa mère eut ſoin de moi avec toute la politeſſe que j’aurois pu prétendre chez des perſonnes de la première diſtinction. Elle prit un ton de mère et, pour ſauver ſa dignité en ſoignant mes bleſſures, elle m’appela ſon fils. Si mon âme eût été tranquille, je lui aurois donné des marques non équivoques de ma politeſſe et de ma reconnoiſſance ; mais l’endroit où j’étois et le rôle dangereux que je jouois m’occupaient trop ſérieuſement.

Après avoir viſité mes genoux et mes hanches, elle me dit, qu’il me falloit un peu ſouffrir, mais que le lendemain je me trouverois guéri. Je devois ſeulement tenir toute la nuit les ſerviettes imbibées qu’elle appliqua ſur mes plaies et dormir ſans jamais bouger. J’ai bien ſoupé et après je l’ai laiſſée faire ; je me ſuis endormi pendant qu’elle m’opéroit, car je ne me ſuis jamais ſouvenu de l’avoir vue me quitter. Tout ce que j’ai pu rappeler à ma mémoire le lendemain fut que j’ai mangé et bu avec un excellent appétit et que je me ſuis laiſſé déshabiller comme un enfant. Je n’avois ni courage, ni peur, je ne parlois pas, je ne penſois pas ; j’ai mangé pour ſuppléer à la néceſſité que j’avois de nourriture et j’ai dormi, cédant à un beſoin auquel je ne pouvois pas réſiſter : j’ignorois tout ce qui dépendoit d’un certain raiſonnement. Je n’ai jamais ſu ni avec quelle eau elle me frotta ni ſi j’ai ſouffert pendant qu’elle me frottoit. Il étoit une heure de nuit lorsque j’ai fini de manger et le matin, en me réveillant et entendant ſonner douze heures, j’ai cru que c’étoit un enchantement, car il me ſembloit que je ne m’étois endormi que dans ce moment-là. Il m’a fallu plus de cinq minutes pour rappeler mon âme à ſes fonctions, pour m’aſſurer que ma ſituation étoit réelle, pour paſſer en un mot du ſommeil au vrai réveil. Mais d’abord que je me ſuis reconnu, je me ſuis vite débarraſſé des ſerviettes, étonné de voir mes plaies tout à fait ſèches. Je me ſuis habillé dans moins de trois minutes ; j’ai mis moi-même mes cheveux dans la bourſe ; j’ai mis une chemiſe et des bas blancs et je ſuis ſorti de ma chambre, que j’ai trouvée ouverte. J’ai descendu l’escalier, paſſé la cour et quitté cette maiſon, ſans faire nulle attention qu’il y avoit là deux hommes debout qui, ſans aucun doute, ne pouvoient être qu’archers. Je me ſuis éloigné de cet endroit, où j’ai trouvé politeſſe, bonne chère, ſanté et tout le recouvrement de mes forces avec un ſentiment d’horreur qui me faiſoit friſſonner, car je voyois que je m’étois expoſé très-imprudemment au plus évident de tous les risques. Je m’étonnois d’être entré dans cette maiſon et plus encore d’en être ſorti et il me paroiſſoit impoſſible de n’être pas ſuivi et arrêté à chaque pas que je faiſois. J’ai marché cinq heures de ſuite par bois et montagnes ſans jamais rencontrer que quelques payſans. Je me ſuis aperçu que j’avois oublié ſur le lit ma chemiſe, mes bas et un mouchoir et j’en fus affligé, car il ne me restoit plus qu’une autre chemiſe ; mais le malheur ne me parut pas grand : ma ſeule penſée étoit de me voir bientôt au delà de Feltre.

Il n’étoit pas encore midi lorsque allant mon chemin, j’ai entendu le ſon d’une cloche : regardant en bas de la petite éminence où j’étois, j’ai vu la petite égliſe d’où le ſon venoit et, voyant du monde qui y entroit, j’ai cru que c’étoit une meſſe et il me vint envie d’aller l’entendre : lorsque l’homme eſt dans la détreſſe, tout ce qui lui vient dans l’eſprit lui paroît inſpiration. C’étoit le jour des Trépaſſés : je descends, j’entre dans l’égliſe et je ſuis ſurpris d’y voir M. Marc. Gr., neveu de l’inquiſiteur d’état, et M. M. Pis., ſon épouſe : je les ai vus étonnés. Je leur ai fait la révérence et j’ai entendu la meſſe. À ma ſortie de l’égliſe, Monſieur me ſuivit ; Madame y resta. Il me dit en m’approchant : Que faites-vous ici ? où est votre compagnon ? Je lui ai répondu que je me ſauvois d’un côté, tandis que par mon conſeil il avoit pris un autre chemin avec ſeize livres que je poſſédois et que je lui ai données, étant par là resté ſans le ſou. Je lui ai clairement demandé le ſecours dont j’avois beſoin pour ſortir de l’état : il me répondit qu’il ne me pouvoit rien donner, mais que je pouvois compter ſur pluſieurs ermites que je trouverois chemin faiſant, qui ne me laiſſeroient pas mourir de faim. Il me dit que ſon oncle avoit ſu notre évaſion à midi dans la journée précédente et qu’il n’en avoit pas été fâché. Il me demanda alors comment j’avois pu réuſſir à percer les plombs, et je lui ai répondu que les ermites pouvoient alors ſe diſpoſer à dîner et que, n’ayant pas le ſou, je n’avois pas non plus de tems à perdre ; et, lui tirant la révérence, je l’ai laiſſé. Ce refus de ſecours me fit plaiſir : je crois que mon âme fut charmée de ſe trouver plus grande que celle du vilain qui put dans un cas pareil écouter ſon avarice. On m’a écrit à Paris que, lorsque Madame ſut la choſe, elle lui dit des injures. Il n’eſt pas douteux que le ſentiment loge chez les femmes plus ſouvent que chez les hommes.

J’ai marché jusqu’au ſoleil couchant ; et las et affamé, je me ſuis arrêté à une maiſon ſolitaire qui avoit bonne mine. J’ai demandé de parler au maître, et la concierge me dit qu’il étoit allé à une noce au delà de la rivière, où il devoit paſſer la nuit ; mais qu’elle me feroit à ſouper, comme ſon maître lui en avoit donné l’ordre. J’ai accepté, lui diſant que j’avois beſoin de me coucher. Elle me fit entrer dans une belle chambre où, d’abord que j’ai vu ſur une table encre et papier, j’ai écrit une lettre de remerciement au maître de la maiſon que je ne connoiſſois pas.

J’ai vu, par l’adreſſe de pluſieurs lettres qui étoient là, que j’étois chez M. de Rombenchi, conſul je ne me ſouviens pas de quelle puiſſance. J’ai cacheté ma lettre et je l’ai laiſſée à la bonne femme qui me fit un ſouper délicat et me traita avec tous les égards. Au bout d’un excellent ſommeil d’onze heures, je partis, je paſſai le fleuve, diſant que je paierois à mon retour, et j’ai marché cinq heures. Le père gardien d’un couvent de Capucins me donna à dîner et je crois qu’il m’auroit auſſi donné de l’argent ſ’il n’eût pas eu peur de me ſcandaliſer. Je me ſuis remis en chemin et, deux heures avant la fin du jour, j’ai demandé à un payſan à qui appartenoit une maiſon que je voyois et je me ſuis réjoui en entendant le nom d’un de mes amis, aſſez riche et que je croyois honnête homme. Je m’achemine à cette maiſon, j’y entre, je demande le maître, on me dit qu’il écrit, qu’il eſt ſeul et on me montre la chambre au rez-de-chauſſée. Je l’ouvre, je le vois, je cours pour l’embraſſer, il ſe lève et il me repouſſe en reculant. Il me dit des raiſons qui m’outragent et qui m’irritent et je me venge, lui demandant ſoixante cequins ſur un billet à vue ſur M. de Br… ; il me les refuſe, me diſant que ſon précipice ſeroit immanquable lorsque le tribunal ſauroit qu’il m’avoit donné ce ſecours. Il me dit de m’en aller d’abord et qu’il n’oſeroit pas même m’offrir un verre d’eau, car il auroit fallu attendre une minute. C’étoit un homme de ſoixante ans, courtier de change, qui m’avoit des obligations. Son cruel refus fit en moi un effet bien différent de celui de M. Gr… ſoit colère, ſoit indignation, ſoit droit de raiſon ou de nature, je l’ai pris au collet, lui préſentant mon eſponton et lui diſant que j’allois le tuer ſ’il élevoit la voix. Tout tremblant alors, il tira de ſa poche une petite clé et voulut me la donner, me montrant un tiroir où il y avoit de l’argent. Je lui ai dit de l’ouvrir lui-même, ce qu’il fit, me diſant de me ſervir d’un tas de cequins que je voyois. Je lui ai ordonné alors de me donner ſix cequins avec ſes propres mains : il me dit qu’il avoit cru que je lui en euſſe demandé ſoixante. C’eſt vrai, lui dis-je, mais actuellement que tu m’as réduit à employer la violence, je n’en veux que ſix et tu n’auras pas de billet, mais je te promets que je te les ferai payer à Veniſe, où je te déshonorerai en écrivant des lettres circulaires qui te feront connoître pour le plus lâche des hommes. Il ſe jeta alors à genoux, me conjurant de prendre tout ſi je croyois d’en avoir beſoin, mais ma réponſe fut un coup de pied dans la poitrine et une menace de lui brûler la maiſon ſi, à ma ſortie de chez lui, il eût oſé m’inquiéter.

J’ai marché deux heures et, voyant la nuit, je me ſuis arrêté à une maiſon de payſan, où j’ai trouvé du fromage, du pain, des œufs et du vin, diſpoſé à dormir ſur la paille. N’ayant pas aſſez de monnaie pour me changer un cequin, je l’ai envoyé en chercher à la paroiſſe, lui diſant que j’achèterois volontiers un manteau. Je dormois à ſon retour et il ne m’a pas réveillé ; mais le matin il me montra une vieille redingote bleue de gros drap appartenant au curé. Je lui en ai donné deux cequins et je ſuis parti. Je me ſuis acheté à Feltre des ſouliers et j’ai paſſé à cheval d’un âne la bicoque qu’on appelle la ſcala. Un garde, qui étoit là, ne m’a pas ſeulement demandé mon nom. J’ai pris une charrette à deux chevaux et je ſuis arrivé le ſoir à Borgo de Valsugane, où à l’auberge indiquée j’ai trouvé le moine. S’il ne m’eût pas approché, je ne l’aurois pas reconnu. Une redingote verte et un chapeau rabattu au-deſſus d’un bonnet de coton le déguiſoient tout à fait. Il me dit qu’un fermier lui avoit donné tout cela pour mon manteau et un cequin avec et qu’il étoit arrivé à Borgo le matin, où il avoit fait bonne chère. Il termina ſa narration, me diſant fort noblement qu’il ne m’attendoit pas, car il n’avoit pas cru que j’euſſe eu l’intention de lui tenir parole. J’ai paſſé dans cette auberge toute la journée ſuivante, écrivant ſans ſortir du lit. Le père Balbi écrivit des lettres impertinentes au père ſupérieur de ſon couvent et à ſes frères, et des tendres aux ſervantes qu’il avoit rendues fécondes. J’ai écrit plus de vingt lettres, dont dix à douze circulaires, où je rendois compte des ſix cequins que j’avois eus et du moyen que j’avois employé pour les obtenir.

Le lendemain, j’ai dormi à Pergine, où un jeune comte d’Alberg vint me voir, ayant ſu, je n’ai jamais ſu comment, que nous étions des gens qui ſe ſauvoient de l’état de Veniſe. J’ai paſſé à Trente et de là à Bolzan, où, n’ayant plus d’argent pour avancer chemin, je me ſuis préſenté à un vieux banquier nommé Mench, auquel j’ai demandé un homme ſûr pour l’envoyer me prendre de l’argent à Veniſe. Je l’ai prié en même tems de nous recommander à un aubergiſte jusqu’au retour de l’homme. Ce banquier, qui rioit toujours, fit tout. En huit jours, dans lesquels nous ne ſommes jamais ſortis, et que j’ai tous paſſés au lit, l’homme eſt retourné avec une lettre de change de cent cequins ſur le même Mench. Avec cet argent je me ſuis habillé ; mais je me ſuis auparavant acquitté de ce devoir vis-à-vis du père Balbi qui, me diſant toujours que ſans lui je ne me ſerois jamais ſauvé, me faiſoit entendre qu’il étoit devenu propriétaire juridique au moins de la moitié de toute ma fortune éventuelle.

J’ai pris la poste et, ayant voulu dormir toutes les nuits, nous ſommes arrivés à Munick le quatrième jour. Mon camarade devenoit chaque jour plus inſoutenable. Il devenoit amoureux de la ſervante dans toutes les auberges et, ne ſachant pas parler ni remplacer les déſagréments de ſa perſonne par les bonnes manières, ou par l’argent, je me pâmois de rire le voyant ſouvent régalé des ſoufflets qu’il recevoit des maritornes du Tyrol avec une réſignation angélique. Il me trouvoit avare et vilain parce que je n’ai jamais voulu lui donner de l’argent, avec lequel il auroit eſpéré de ſéduire leur vertu.

Je fus me loger au cerf, où j’ai d’abord ſu que deux jeunes frères, vénitiens de l’illuſtre famille Cont… étoient là depuis quelque temps, accompagnés par un comte Pomp… véronois, mais, n’étant pas connu d’eux, je n’ai pas penſé à aller les voir, d’autant plus que je n’avois plus beſoin de rencontrer des ermites. Je fus faire ma révérence à la comteſſe de Coronini, qui m’avoit connu à Veniſe et qui étoit fort bien en cour.

Cette illuſtre dame, âgée de ſoixante et dix ans, m’a très-bien reçu et m’a promis de parler à l’électeur pour me faire obtenir la ſûreté de l’aſile. Elle me l’a annoncée le lendemain pour moi, mais non pas pour mon camarade, car l’électeur ne vouloit pas avoir des démêlés avec les ſomasques, dont un couvent étoit dans Munick ; ils auroient pu prétendre d’avoir des droits ſur le père Balbi en qualité de membre fugitif de la religion. La comteſſe me conſeilla de le faire d’abord ſortir de la ville pour aller ſe recouvrer ailleurs et éviter ainſi quelque mauvais tour que les moines ſes confrères pouvoient lui jouer.

J’ai d’abord été chez le jéſuite confeſſeur de l’électeur pour obtenir de lui quelque recommandation dans quelque ville de l’empire en faveur de cet infortuné. Le jéſuite me reçut fort mal. Il me dit par manière d’acquit qu’à Munick on me connoiſſoit à fond. Je lui ai demandé d’un ton ferme ſ’il me donnoit cet avis comme une bonne ou comme une mauvaiſe nouvelle, et il ne m’a pas répondu. Il m’a laiſſé là et quelqu’un me dit qu’il étoit allé pour vérifier un miracle tout récent dont toute la ville parloit. Un prêtre qui étoit là me dit que l’impératrice veuve de Charles VII. morte dans ces jours-là, avoit, quoique morte, les pieds chauds et que je pouvois aller voir cela moi-même ſi j’en avois envie, puisque ſon corps étoit expoſé au public. Ce miracle m’intéreſſa, car j’avois toujours froid aux pieds : il me prit envie d’aller voir le prodige et, m’étant mis à genoux pour aſperger l’auguste morte, j’ai réellement trouvé ſes pieds chauds ; mais c’étoit l’effet d’un poêle ardent qui étoit très-près de ſes mêmes pieds. Un danſeur que j’ai vu là et qui me connoiſſoit beaucoup, me fit compliment et m’invita à dîner. Sa femme, vénitienne, jolie et remplie de talent, que j’avois connue enfant, me fit le plus gracieux accueil et, me voyant embarraſſé à cauſe de mon camarade que je ne voulois pas abandonner, elle m’a offert une lettre de recommandation à Augsbourg au chanoine Baſſi, doyen du chapitre de S. Maurice, qui étoit ſon ami. J’ai accepté cette lettre, qu’elle écrivit d’abord, et j’ai fait partir mon compagnon à la pointe du jour dans une bonne voiture, lui promettant de penſer à lui dans le cas que la recommandation n’eût pas la force dont il avoit beſoin. Quatre jours après, j’ai ſu par ſa lettre même qu’on l’avoit accueilli, logé, vêtu en abbé, préſenté au magiſtrat et au prince-évêque. Outre cela, l’honnête et noble doyen lui avoit promis d’avoir ſoin de lui jusqu’à ce qu’il eût obtenu de Rome une diſpenſe de ſes vœux monastiques et un plein pardon de la république. Il finiſſoit ſa lettre par me demander quelques cequins pour ſes menus plaiſirs, car il étoit trop noble, diſait-il, pour en demander au doyen, qui ne l’étoit pas aſſez pour lui en offrir. Je ne lui ai pas répondu. Resté ſeul et tranquille, j’ai penſé à rétablir ma ſanté ; car les fatigues et les peines ſouffertes m’avoient donné des contractions aux nerfs, qui pouvoient devenir ſérieuſes. Un bon régime me rendit en moins de trois ſemaines ma parfaite ſanté. Dans ces mêmes jours, Madame Rivière vint de Dresde à Munick avec ſes deux filles et un fils pour aller marier ſon aînée à Paris. Je connoiſſois le fils, excellent garçon, qui vit aujourd’hui à Paris chargé de famille et d’affaires de la maiſon électorale de Saxe. Sa mère, très-bonne femme, qui connoiſſoit d’ailleurs tous mes parents, fut enchantée de me conduire gratis dans la ſeule ville de l’univers faite pour ceux qui ont beſoin d’invoquer le ſuffrage de la fortune. Ce coup de bonheur me fit prévoir toutes les grâces que la déeſſe ſe plairoit à me faire dans la carrière d’aventurier, ſur laquelle je devois me mettre : elles furent exceſſives, mais je n’en ai pas fait bon uſage ; j’ai démontré par ma conduite que la fortune ſe plaît à favoriſer ceux qui abuſent de ſes bienfaits. Les Plombs en quinze mais me donnèrent le tems de connoître toutes les maladies de mon eſprit, mais je n’y ai pas demeuré aſſez de tems pour me fixer à des maximes faites pour les guérir. Madame Rivière partit de Munick le 18 de décembre, m’aſſurant qu’elle ſ’arrêteroit à Strasbourg huit jours. Dans le même jour, j’ai reçu de l’argent de Veniſe et je ſuis parti ſeul le lendemain. Sept heures après mon départ, je me ſuis arrêté à Augsbourg, non pas tant pour voir le père Balbi comme pour avoir la ſatisfaction de connoître l’aimable doyen qui en avoit agi en prince vis-à-vis de mon malheureux compagnon ſur la ſimple recommandation d’une danſeuſe.

Je l’ai trouvé habillé en abbé, mal poudré, bien logé et bien ſervi. Le doyen n’étoit pas en ville. Il me dit que, quoiqu’il ne lui manquât rien, il ſe trouvoit dans la misère, car il n’avoit pas le ſou, et qu’il étoit étonnant que le doyen, qui le ſavoit, ne lui donnât pas de tems en tems quelque couple de ducats. Je lui ai demandé pourquoi il ne ſe faiſoit pas envoyer de l’argent par les nobles vénitiens ſes frères, ſes couſins, ſes oncles ou par quelques amis, et il me répondit qu’il n’avoit que des ennemis. Il auroit dû me dire qu’ils étoient tous auſſi gueux que lui. J’avois de l’argent, mais j’ai ſu réſiſter à la tentation de lui en donner : c’étoit un ingrat, bas, vil et inſatiable. À la fin de mars, j’ai reçu à Paris une lettre de l’honnête doyen qui me fit la plus grande peine. Il me diſait que le père Balbi ſ’étoit évadé de chez lui avec une ſervante, lui enlevant une petite ſomme, une montre d’or et douze couverts d’argent et qu’il ne ſavoit pas où il étoit allé. Vers la fin de l’année, on m’a écrit de Veniſe qu’on l’avoit remis ſous les Plombs. J’ai ſu après que d’Augsbourg il étoit allé ſe réfugier à Coire, capitale des Griſons, avec la ſervante, où il demanda d’être agrégé à l’égliſe des calviniſtes et d’être reconnu comme mari légitime de la dame qui étoit avec lui mais lorsqu’on ſut qu’il ne ſavoit rien faire pour ſoutenir ſa vie, on n’a pas voulu de lui. Lorsqu’il n’eut plus d’argent, la ſervante qu’il avoit trompée l’a quitté, après l’avoir battu pluſieurs fois. Le père Balbi alors, ne ſachant pas où aller, ni comment faire pour vivre, prit le parti d’aller à Breſſe, ville appartenant à la république, où il ſe préſenta au gouverneur, lui dit ſon nom, ſa fuite et ſon repentir et le pria de le prendre ſous ſa protection pour obtenir ſon pardon. La protection du gouverneur commença par faire mettre en priſon le ſot recourant ; puis il écrivit au tribunal, lui demandant ce qu’il devoit en faire, et, en conſéquence des ordres qu’il reçut, il lui envoya ce fugitif enchaîné, qu’il remit de nouveau ſous les Plombs, où il ne trouva pas le comte Asquin, que, par pitié de ſon âge, on avoit envoyé aux quatre trois mois après mon évaſion. Cinq ou ſix ans après, j’ai ſu que le tribunal avoit envoyé hors des Plombs mon ancien compagnon, le reléguant dans le couvent de l’institution qui eſt bâti ſur une éminence, près de Feltre ; mais il n’y demeura que ſix mois : il ſ’eſt enfui, et il alla à Rome ſe jeter aux pieds du pape Rezzonico, qui lui permit de devenir prêtre ſéculier. Il retourna alors à ſa patrie, où il vécut toujours dans la misère, parce que ſans conduite. À mon retour à Veniſe, il eſt venu me voir, tout en lambeaux ; il me fit pitié et j’ai fait pour lui tout ce que j’ai pu par faibleſſe de cœur, et non pas par vertu. Il finit ſes jours l’année 85.

J’ai rejoint à Strasbourg la charmante famille, avec laquelle je ſuis arrivé à Paris le matin du jour 5 de janvier de l’année 1757, jour de mercredi. Je n’ai jamais de ma vie fait un plus agréable voyage. Le bon ſens de la mère, l’eſprit cultivé du fils, la beauté parfaite, l’eſprit gai et les talents de la charmante fille formaient une ſociété dont les charmes ne me laiſſoient rien à déſirer. Après avoir vu le plus cher de tous mes amis, je courus à Verſailles dans un pôt de chambre que j’ai pris au Pont-Royal pour aller embraſſer M. de Sers. noble napolitain, ſur l’ancienne amitié duquel je comptois beaucoup. Je ſuis arrivé à la cour à quatre heures et, ayant ſu qu’il étoit parti avec l’ambaſſadeur, comte de Cant… j’ai penſé d’aller dîner avant que de retourner à Paris.

Mais à peine arrivé à la grille dans ma même voiture, je vois une grande quantité de monde courir de tout côté dans la plus grande confuſion, et j’entens tout le monde crier : Le roi eſt aſſaſſiné ; on vient de tuer ſa Majesté. Mon cocher, plus effrayé que moi, veut ſuivre ſon chemin, mais on arrête la voiture, on me fait descendre et on me met dans le corps de garde, où je vois en moins de trois minutes plus de vingt perſonnes, que je juge auſſi innocentes que moi. Je ne ſavois que penſer et, ne croyant pas aux enchantements, je croyois de rêver, lorsqu’un officier entra, nous demanda fort poliment excuſe à tous et nous dit que nous pouvions aller notre chemin : le roi, dit-il, eſt bleſſé et n’eſt pas mort ; l’aſſaſſin, que perſonne ne connoît eſt arrêté ; on cherche partout M. de la Martinière.

Remonté dans ma voiture comme tous les autres et absorbé par la ſurpriſe cauſée par un événement ſi extraordinaire, j’ai refuſé une place à une aimable figure d’homme qui me la demanda de la meilleure grâce. On dit que la politeſſe ne gâte jamais rien et il faut laiſſer qu’on le diſe. Il y a des moments où la politeſſe eſt poſitivement hors de ſaiſon et où la prudence ordonne d’être impoli.

Dans les trois heures que j’ai employées pour retourner à Paris, trois cents courriers pour le moins me devancèrent à tout moment, allant ventre à terre. Ces courriers ne faiſoient que répéter à haute voix la nouvelle qu’ils portoient ; les premiers dirent que le roi avoit été ſaigné et que la bleſſure étoit mortelle ; les ſeconds que le chirurgien répondait de ſa vie ; les troiſièmes que la bleſſure étoit fort légère et à la fin que ce n’étoit qu’une égratignure de la pointe d’un couteau. Le lendemain, on n’en a pas ſu davantage, ni jamais, malgré un très-ſévère procès qui coûta au roi cinq millions, qui fut imprimé et connu de tout le monde et qui n’a rien de commun avec l’hiſtoire de ma fuite, qu’il me ſemble devoir terminer ici.

Quand il me prendra envie d’écrire l’hiſtoire de tout ce qui m’eſt arrivé en dix-huit ans que j’ai paſſés parcourant toute l’Europe jusqu’au moment qu’il plut aux inquiſiteurs d’État de m’accorder la permiſſion de retourner libre dans ma patrie d’une façon qui me fut très-honorable, je la commencerai à cette époque, et mes lecteurs la trouveront écrite avec le même ſtyle, car il n’y a pas d’écrivain qui en ait deux, tout comme il n’y a pas de viſage qui ait deux phyſionomies. Mon hiſtoire, ſi je l’écris, ſera instructive dans pluſieurs points de morale. On apprendra que le plus ſouvent l’homme a tort de ſ’attribuer du mérite pour ce qu’il a fait de bon et double tort de calomnier la fortune mettant ſur ſon compte les maux qui lui arrivent. Mon hiſtoire démontrera que nous ſommes tous des imbéciles lorsque nous allons chercher loin de nous les cauſes de tout ce qu’il nous arrive de ſiniſtre : nous les trouverons toutes directement ou indirectement dans nous-mêmes ; mais dans l’examen gardons-nous bien de chatouiller notre amour-propre : il rend épaiſſe la divine lumière de la vérité ; il nous ſéduit, il nous aveugle ; il ſ’agit de nous ériger en juges de nous-mêmes et non pas en avocats. Male verum, dit mon maître, examinat omnis corruptus judex. Si je fois tant que d’écrire mon hiſtoire, il eſt poſſible qu’elle ne paroiſſe qu’après ma mort puisque, déterminé à dire la vérité, il faudra que très-ſouvent je me maltraite, et cela ne m’amuſera pas : ſi je me ſuis pardonné, ce n’eſt pas une bonne raiſon pour que je prétende que tout le monde doive avoir pour moi la même bonté que j’ai eue moi-même.

Je conviens, avec un prince digne de l’amour de tout l’univers, que je puis ne pas tout dire. Je le ſais, mais je ne le veux pas : ou tout, ou rien. Je ne puis pas me réſoudre à m’outrager ; et ce ſeroit m’outrager que de me faire moi-même le protagoniſte d’un roman. Le ſeul cas dans lequel je ne dirai pas tout ſera lorsque la vérité pourroit m’obliger à introduire ſur la scène des perſonnes que le monde croit irréprochables et qu’il ſ’en faut bien qu’elles le ſoient. J’emploierai tout mon art pour qu’on ne les devine pas ; parce qu’elles me ſont connues, il n’eſt pas néceſſaire que je les faſſe connoître aux autres et, qui plus est, je n’en ai pas le droit. Que ces perſonnes donc ne tremblent pas en liſant ceci. Si elles ont du cœur, ſi leur philoſophie les a rendues ſi fortes que je le ſuis, je les défie à m’imiter : c’eſt d’elles, et non pas de moi, que le monde doit ſavoir leurs affaires.

Ou mon hiſtoire ne verra jamais le jour, ou ce ſera une vraie confeſſion. Elle fera rougir des lecteurs qui n’auront jamais rougi de toute leur vie, car elle ſera un miroir dans lequel de tems en tems ils ſe verront ; et quelques-uns jetteront mon livre par la fenêtre, mais ils ne diront rien à perſonne et on me lira ; car la vérité ſe tient cachée dans le fond d’un puits ; mais lorsqu’il lui vient le caprice de ſe montrer, tout le monde étonné fixe ſes regards ſur elle, puisqu’elle eſt toute nue, elle eſt femme et toute belle. Je ne donnerai pas à mon hiſtoire le titre de confeſſions, car depuis qu’un extravagant l’a ſouillé, je ne puis plus le ſouffrir ; mais elle ſera une confeſſion, ſi jamais il en fut.

Je ne me ſoucie pas de ſavoir ſi elle me conciliera l’estime de ceux qui ſ’imaginent de me connoître et qui ne m’estiment pas, car je ne me donnerai pas la peine d’écrire pour eux ; mais je ſuis ſûr qu’elle ne me produira le mépris de perſonne, car il eſt impoſſible qu’un homme qui penſe ſoit mépriſable ſans qu’il ſache de l’être ; et je ſais que je n’aurois pas pu me ſouffrir vivant ſi je me fuſſe reconnu pour tel. Si, après ma mort, on pourra m’adapter la deviſe d’extinctus amabitur idem je ne demande pas davantage : Nil ultra deos laceſſo. J’aurai des illuſtres compagnons.

Encore deux mots à mon lecteur et j’ai fini. Laurent, ſot gardien des Plombs, qui étoit né pour favoriſer ma fuite avec ſa grande bêtiſe, tout comme j’étois né pour être la cauſe de ſa mort, ce qui m’eſt fort indifférent, mourut quelques mois après mon évaſion, dans les priſons du tribunal, je ne ſais pas de quelle eſpèce de mort. Le nommé Andreoli, qui m’ouvrit naturellement la grande porte au haut bout du grand escalier, a dit que je l’ai jeté par terre, tenant une arme à la main ; et ce n’eſt pas vrai.

Le 12 de ſeptembre de l’année 1774, M. de Monti, conſul de la république de Veniſe à Trieste, me donna un billet des inquiſiteurs d’état, dans lequel ils m’ordonnoient de me préſenter dans le terme d’un mois au circonſpect Marcantoine Buſinello, leur ſecrétaire, pour savoir leur volonté. Je n’ai pas écouté ceux qui me conſeillaient de ne pas m’y fier. Je ſavois parfaitement qu’une pareille trahiſon ne pouvoit pas avoir lieu. La grandeur et l’importance du tribunal peut bien laiſſer courir la trahiſon lorsque ſes bas miniſtres l’emploient pour ſ’emparer d’un coupable, mais il n’eſt jamais arrivé qu’il ſouille la ſainteté de ſa foi l’employant directement et partant d’eux-mêmes en premier chef. Le billet que j’ai reçu à Trieste étoit un vrai ſauf-conduit ſigné par le très-honoré et très-noble François Grimani, alors inquiſiteur d’état, neveu de celui qui régnait lors de ma fuite, et oncle de l’autre que j’ai trouvé à la meſſe et qui m’a envoyé dîner avec des ermites.

Au lieu d’attendre un mois, je me ſuis rendu à Veniſe en moins de vingt-quatre heures et je me ſuis préſenté au ſecrétaire Buſinello, frère de celui qui l’étoit dix-huit ans auparavant. D’abord que je lui ai dit mon nom, il m’embraſſa, me fit aſſeoir près de lui, me dit que j’étois libre et que ma grâce étoit la récompenſe de ma confutation de l’hiſtoire du gouvernement de Veniſe d’Amelot de la Houſſaye, que j’avois publiée en trois volumes in 8υο quatre ans auparavant. Il m’a dit que j’avois mal fait à m’enfuir, puisque ſi j’euſſe encore eu un peu de patience, on m’auroit remis en liberté. Je lui ai répondu que je croyois d’être condamné à rester là pour toute ma vie. Il repartit que je ne pouvois pas m’imaginer cela, car à petite faute petite peine. Je l’ai pour lors interrompu avec quelque émotion et je l’ai prié en grâce de me communiquer ma faute, car je n’avois jamais pu la deviner. Le ſage circoſpetto ne me répondit alors qu’en me regardant ſérieux en mettant l’index de ſa main droite ſur les lèvres, comme nous voyons la ſtatue de l’égyptien Harpocrate, ou celle de S. Bruno, fondateur des chartreux. Je n’ai pas demandé davantage. J’ai témoigné à M. le ſecrétaire les ſentiments de reconnoiſſance dont j’étois véritablement pénétré et je l’ai aſſuré que dans la ſuite il n’arriveroit pas que le tribunal eût lieu de ſe repentir de la grâce complète dont il m’avoit rendu digne.

Après cette démarche je fus m’habiller et j’ai commencé à jouir du plaiſir de me montrer à toute la grande ville, où je ſuis d’abord devenu la nouvelle du jour. Je fus remercier un à un chez eux les trois bienfaiſants inquiſiteurs d’état qui me reçurent gracieuſement et m’invitèrent à leur tour à dîner pour entendre de ma bouche même la belle hiſtoire de ma fuite, que je leur ai narrée ſans leur rien déguiſer et avec tous les détails que je n’ai pas épargnés au lecteur en l’écrivant. Ceux auxquels j’ai fait des longues viſites et que j’ai ſu m’attacher furent les trois patriciens qui ſ’intéreſſèrent pour moi, qui travaillèrent beaucoup pour obtenir ma grâce, et qui l’obtinrent. Le premier fut M. de Dand. le plus ancien de mes protecteurs, conſtant au point qu’il ne m’a abandonné qu’en mourant. Ce fut lui qui détermina à ma faveur M. F… de Gr… Le ſecond que j’ai vu avec épanchement de cœur fut M. P. de Zag. qui travailla deux années de ſuite pour aplanir toutes les difficultés qui ſ’oppoſoient à mon retour dans ma patrie. Le troiſième auquel je me ſuis préſenté fut M. le pr. L… de Mor… perſonnage à Veniſe de la plus grande importance et qui détermina M. de Sagr. à ſigner ma grâce d’abord qu’il lui a parlé. Soit amour de patrie, ſoit amour-propre, je ſais que je dois à ce retour les plus beaux moments de ma vie : on ne m’a obligé à aucune expiation, et tout le monde le ſavoit. La plénitude extraordinaire de ma grâce à l’égard de la gravité du tribunal fit mon apologie. Ce grand magiſtrat ſouverain n’a pu faire davantage ni pour me déclarer innocent ni pour convaincre toute l’Europe que j’ai ſu mériter ſon indulgence. Tout le monde ſ’attendoit à me voir pourvu d’un emploi convenable à ma capacité et néceſſaire à ma ſubsiſtance ; mais tout le monde ſ’eſt trompé, hormis moi. Un établissement quelconque, que j’aurois pu obtenir par la faveur d’un tribunal dont l’influence n’ait point de limites, auroit eu l’air d’une récompenſe, et c’eût été trop. On m’a ſuppoſé tout le talent qu’un homme qui veut ſe ſuffire doit avoir, et cette opinion ne m’a pas déplu ; mais toutes les peines que je me ſuis données pendant l’eſpace de neuf ans furent vaines. Ou je ne ſuis pas fait pour Veniſe, me ſuis-je dit, ou Veniſe n’eſt pas faite pour moi, ou l’un et l’autre. Dans cette ambiguïté, un fort déſagrément eſt venu à mon ſecours et m’a donné l’eſſor. Je me ſuis déterminé à quitter ma patrie comme l’on quitte une maiſon qui plaît, mais où il faut ſouffrir un mauvais voiſin qui incommode et qu’on ne peut pas faire déloger. Je ſuis à Dux, où, pour être d’accord avec tous mes voiſins, il ſuffit que je ne raiſonne pas avec eux, et rien n’eſt plus facile que cela.



FIN.