Histoire du Canada et des Canadiens français/Partie 1/Chapitre 3

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CHAPITRE III


Du traité de Saint-Germain au traité de Bréda.
(1632-1667)


M. de Razilly partit d’Auray, le 4 juillet 1632, avec deux navires montés par trois cents hommes et, au commencement d’août de la même année, il reçut Port-Royal des mains des Anglais. Le commandeur, trouvant à la situation de cette place certains désavantages, préféra se fixer, avec les engagés et les familles qu’il avait amenés avec lui, sur la côte orientale de la péninsule, au port de la Hève. Il fit bâtir un fort en cet endroit et partagea les terres environnantes, sous les conditions de censive ordinaire, entre les colons qui l’avaient suivi. Quarante lots de terrains furent ainsi répartis, et de petites fermes, pourvues de bestiaux et de semences, s’établirent autour du manoir du gouverneur.

Tout en se réservant le gouvernement général de l’Acadie, auquel lui donnaient droit les lettres patentes qu’il rapportait de France, Razilly se décida, afin d’alléger ses charges et sa responsabilité personnelles, à diviser le pays en plusieurs seigneuries feudataires.

Il concéda à Charles Delatour les anciens postes du cap Sable, au sud de la presqu’île, où il avait autrefois fixé sa résidence, et le bassin du fleuve Saint-Jean (aujourd’hui Nouveau-Brunswick), territoire riche en fourrures, où il s’était porté de préférence dans ces derniers temps, et où il construisit alors, au lieu nommé Jemsek, un fort auquel il donna le nom de fort Delatour. Nicolas Denys, négociant entreprenant et industrieux qui s’était attaché à la fortune de Razilly, reçut en fief les côtes du golfe Saint-Laurent, depuis le détroit de Canceau jusqu’à la baie des Chaleurs. La seigneurie de Port-Royal et de ses alentours était réservée pour un autre des compagnons du commandeur, Charles de Menou, seigneur d’Aulnay, issu d’une des familles les plus nobles du Bas-Berry. Quant à la Hève et à ses dépendances, Razilly se proposait de les donner en fief, sous la suzeraineté du roi de France, à l’ordre de Malte, dont il était un des commandeurs[1]. Sa mort, survenue en 1636, vint malheureusement interrompre ses projets en donnant lieu, entre Charles d’Aulnay et Delatour, qui furent nommés ensemble lieutenants gouverneurs pour l’Acadie (10 février 1638), à des contestations et à des rivalités dont on verra plus loin les fâcheux effets pour la colonie.

En même temps que Razilly se faisait rendre l’Acadie, Émery De Caën reprenait possession du Canada au nom de la France, le 18 juillet 1632. Les colons français restés dans le pays saluèrent avec émotion le rétablissement du pavillon français sur les murs de leur habitation, récemment noircis par un incendie, et quoique leur situation à ce moment fût assez misérable, ils se consolèrent, dès lors, par la perspective d’un meilleur avenir. « Quand on est en un mauvais passage, écrivait à ce sujet le P. Lejeune, il s’en faut tirer comme on peut ; c’est beaucoup qu’un tel hôte (l’Anglais) soit sorti de notre maison et de tout le pays. »

L’année suivante, Champlain, qui avait employé ses loisirs en France en publiant une nouvelle édition de ses Voyages[2], partit de Dieppe, le 23 mars, emmenant trois vaisseaux armés de canons et portant ensemble deux cents personnes, tant matelots que colons, dont trois femmes, outre des marchandises, des armes et des provisions en abondance. La petite flotte mouilla devant Québec le 23 mai. Champlain, qui avait le titre de lieutenant-général dans toute l’étendue du fleuve Saint-Laurent, reçut le commandement des mains d’Émery De Caën. Les sauvages, Hurons et Montagnais, l’accueillirent avec presque autant de joie que les Français. Il leur plaisait non seulement par son courage, mais encore par sa gaîté et sa bonne humeur. Pour assurer le succès de la traite et empêcher qu’elle ne se maintînt aux mains des Anglais, Champlain établit un petit fortin dans un îlot, auquel on donna le nom de Richelieu, en haut du rapide qui porte le même nom encore aujourd’hui ; il fit également fortifier le poste des Trois-Rivières, qui devait donner naissance à une ville assez importante[3].

À ce moment, un courant d’émigration assez prononcé se manifestait principalement dans nos provinces de la Normandie et du Perche. De Dieppe, de Rouen, de Honfleur et de Cherbourg, quelques jeunes gens partirent pour tenter fortune sur les bords du Saint-Laurent, et entraînèrent plus tard tout ou partie de leurs familles. L’un des principaux agents de ce mouvement d’émigration fut un sieur Giffard, originaire de Mortagne, qui avait déjà visité le Canada comme marin attaché aux vaisseaux, et à qui la Compagnie de la Nouvelle-France avait concédé la terre de Beauport, à quelque distance en aval de Québec. Giffard décida des artisans et des laboureurs percherons à partir avec lui pour aller exploiter sa seigneurie. Il s’obligea à leur distribuer des terres, en leur imposant des conditions faciles. Un charpentier, nommé Cloutier, eut le fief de la Clouterie ; un maçon, nommé Jean Guyon, reçut le fief du Buisson, etc. Plusieurs autres censitaires vinrent ainsi se grouper autour du châtelain de Beauport et formèrent un établissement qui prospéra.

À la même époque remonte la fondation du premier collège du Canada, on peut dire même de l’Amérique du Nord — car celui de Harvard, fondé par les puritains, près de Boston, ne date que de 1638. — Un jeune gentilhomme picard, René de Rohault, fils du marquis de Gamache, avait légué, dès l’année 1626, une somme de 16,000 écus d’or pour cet objet. Les Jésuites reçurent cette somme et, à la fin de 1635, firent commencer les travaux pour la construction du collège.

Champlain assista aux débuts de cette restauration de sa chère colonie, mais ne vécut pas assez pour en voir les développements. Frappé, durant l’automne de 1635, d’une paralysie qui lui enleva l’usage de ses membres, celui qu’on a justement appelé « le Père de la Nouvelle-France », mourut peu de temps après à Québec, le jour de Noël de cette même année 1635. Sa mort excita d’universels regrets, et les Indiens, à côté de qui il s’était plus d’une fois si bravement battu, ne furent pas les derniers à manifester leur douleur. En la personne de ce hardi explorateur et de ce vaillant soldat, le Canada fit une perte inappréciable. « Il avoit un grand sens, écrit Charlevoix, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne sut jamais mieux prendre son parti dans les affaires les plus épineuses. Ce qu’on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un courage à l’épreuve des contre-temps les plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, et plus attentif aux intérêts de ses amis qu’aux siens propres, et un grand fonds d’honneur et de probité. On voit, en lisant ses Mémoires, qu’il n’ignoroit rien de ce que doit savoir un homme de sa profession : on y trouve un historien fidèle et sincère, un voyageur qui observe tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géomètre et un habile homme de mer. »

Après un court intérim rempli par M. de Châteaufort, commandant au poste des Trois-Rivières, M. de Montmagny, chevalier de Malte, fut nommé au gouvernement de la Nouvelle-France, avec le titre de lieutenant-général du roi[4]. Il prit possession de ses fonctions le 11 juin 1636. Quelques familles nobles, venues de Normandie, le suivirent de près, entre autres les familles Legardeur de Repentigny et Leneuf de la Poterie, qui ne comptaient pas moins, entre elles deux, de quarante-cinq personnes. Un sieur Juchereau, de la Ferté, amena aussi avec lui nombre d’émigrants du Perche et de l’Île-de-France.

L’arrivée de ces nouveaux colons donnait un peu d’animation à Québec. M. de Montmagny dressait lui-même les plans de la ville et fixait les nouveaux alignements. Un fort de pierre, le château Saint-Louis, allait remplacer les ouvrages de terre ou de maçonnerie grossière de Champlain. Un jésuite, le P. Lejeune, écrivait dans sa Relation : « Nous commençons à voir l’ouverture de quelques campagnes, par les défrichements qu’on fait en divers endroits. Les familles qui passent chaque année changent la barbarie des Sauvages en la courtoisie naturelle aux François[5]… Nous avons de très honnêtes gentilshommes, nombre de soldats de façon et de résolution… La diane nous réveille tous les matins ; nous voyons poser les sentinelles. Le corps de garde est toujours bien muni ; chaque escouade a ses jours de faction : en un mot, notre forteresse de Québec est gardée dans la paix, comme une place importante dans l’ardeur de la guerre… Nos sauvages, qui ne sont pas de grands admirateurs de l’univers, s’étonnent, disent-ils, de voir tant de capitaines et tant d’enfants de capitaines[6]. »

D’autre part, tous les couvents de nonnes parlaient de se déverser sur le Canada. Carmélites, Ursulines, Visitandines, Hospitalières suppliaient « qu’on leur donnât part aux souffrances qu’avaient à endurer les missionnaires parmi les nations sauvages. » — « Il faut que vous sachiez, écrivait l’une de ces religieuses à un Père jésuite, que la Nouvelle-France commence d’entrer dans les esprits de plusieurs personnes… Hélas ! que diriez-vous, mon Révérend Père, si la divine Majesté disposait les affaires en sorte que nous eussions bientôt le courage et le moyen de vous aller trouver. » — « Il y en a tant qui nous écrivent, rapporte le P. Lejeune[7], et de tant de monastères et de divers ordres que vous diriez que c’est à qui se moquera la première des difficultés de la mer, des mutineries de l’Océan et de la barbarie de ces contrées. » Une jeune veuve de condition, Madame de la Peltrie, allait bientôt fonder le couvent des Ursulines. La duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, envoyait des fonds pour la fondation d’un Hôtel-Dieu à Québec. Le commandeur de Sillery, ancien ambassadeur de France à Rome, établissait, à quelques milles de Québec, une bourgade qui prit son nom, pour les Indiens christianisés qui consentiraient à mener la vie sédentaire. Un fort destiné à prévenir les incursions des Iroquois fut élevé au confluent de la rivière de Sorel. Enfin, par les soins de M. de Maisonneuve, gentilhomme champenois, agissant pour le compte d’une association dévote dont M. Olier, le fondateur de Saint-Sulpice, était l’âme, Montréal commença à s’élever dans l’île de ce nom. Une cinquantaine d’hommes et quelques femmes y furent installés (1642) et mis sous la protection de la sainte Vierge. La nouvelle ville devait s’appeler Ville-Marie ; mais le nom de Montréal (Mont-Royal) prévalut. Le premier soin des hahitants fut de bâtir, avec des pieux et des palissades, un petit fort en terre dans l’endroit même que Champlain avait désigné trente années auparavant.

Malheureusement, ce beau feu de colonisation se ralentit vite. La Compagnie des Cent-Associés, ne trouvant pas sans doute dans le commerce des pelleteries et dans l’exploitation du sol les ressources qu’elle avait espérées, se désintéressait de la colonie. Les immigrants, à qui l’on demandait un brevet de « bon catholicisme », se faisaient de plus en plus rares ; si bien qu’en 1642, la population européenne ne dépassait pas encore 200 âmes ! On peut voir ici quelle faute avait commise Richelieu en fermant aux Huguenots les portes de la Nouvelle-France. Eux seuls, — car les persécutions qui préparaient déjà la révocation de l’édit de Nantes leur rendaient l’émigration désirable — eussent pu peupler en grand nombre la Nouvelle-France, s’ils y avaient trouvé, selon les vues d’Henri IV, une nouvelle patrie plus hospitalière que l’ancienne. Et c’était eux qu’on excluait, dans le même temps où les colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre se fortifiaient chaque jour par l’arrivée de nouveaux renforts ! Un auteur contemporain n’estime pas à moins de vingt mille pour une période de dix ans (1627-1637) le nombre des colons qui passèrent ainsi sur les côtes du Massachussets ou du Maryland.

Les Iroquois, que Champlain avait autrefois un peu imprudemment provoqués, devenaient d’ailleurs un danger sérieux pour la colonie. Le fort Richelieu (nommé par la suite Sorel), que M. de Montmagny fit bâtir pour les tenir en respect au débouché de la rivière des Iroquois (rivière Richelieu), devint l’objet de leurs premières agressions et on eut quelque peine à les repousser. À chaque instant et sous des prétextes souvent futiles, ils « levaient la hache » quitte à « l’enterrer » ensuite pour la relever un peu plus tard. Nos alliés, les Hurons, furent les premières victimes de leurs incursions sauvages ; mais les Français ne demeurèrent pas à l’abri de leurs coups. Les missions que les jésuites avaient établies parmi les tribus huronnes furent plus d’une fois assaillies et détruites. En 1649, le P. de Brébeuf[8] et le P. Lalemant, saisis par ces forcenés, furent brûlés vifs après d’atroces tortures. Les Iroquois, exaltés par leur propre fureur, exterminèrent tout ce qu’ils purent de la « nation huronne », et firent un désert d’un pays autrefois populeux. Nos forts seuls purent tenir contre les attaques de ces bandes dangereuses qui connaissaient toutes les ressources de la guerre de bois et d’embuscades. Les laboureurs ne pouvaient s’aventurer même à proximité des habitations, sans être armés jusqu’aux dents ; encore étaient-ils souvent, malgré leurs armes, surpris et assassinés. Le commandant des Trois-Rivières, M. Duplessis-Bochart, officier de valeur, fut tué dans une sortie qu’il faisait contre eux.

Nous ne saurions raconter par le menu l’histoire de ces longues hostilités qui étaient moins des guerres que des chasses à l’homme. Les romans de Fenimore Cooper rendent plus exactement que ne le peut faire l’histoire, la physionomie de ces épopées de la forêt, faites de surprises, d’alertes perpétuelles, où les sauvages tour à tour scalpaient les chevelures de leurs ennemis ou fumaient avec eux « le calumet de la paix ».

Les gouverneurs, pendant ce temps, se succédaient à Québec de trois ans en trois ans : M. d’Ailleboust après M. de Montmagny (1648-1651) ; M. de Lauzon et son fis M. de Lauzon-Charny, après M. d’Ailleboust (1651-1657) ; M. d’Argenson après M. de Lauzon[9] (1658-1661) : M. d’Avaugour après M. d’Argenson (1661-1663) ; M. de Mézy après M. d’Avaugour (1663-1665) ; tous gentilshommes de marque et de bravoure incontestée, mais obligés, par le petit nombre de leurs hommes, de se maintenir sur une stricte défensive et de rester les spectateurs le plus souvent impuissants de l’extermination de leurs alliés sauvages.

En 1648 ou 1649, sous l’administration de M. d’Ailleboust, les premiers rapports de voisinage commencèrent à s’établir entre le Canada el les colonies de la Nouvelle-Angleterre. Winthrop, gouverneur du Massachussets, envoya à Québec un délégué chargé de proposer un traité d’alliance et de commerce entre les deux colonies anglaise et française ; ce traité devait survivre même à la rupture de la paix entre les deux couronnes. Le gouverneur français accueillit très favorablement ces ouvertures et députa même à Québec deux membres de son conseil pour régler les conditions de l’alliance (1651). Il y voulait seulement introduire la clause que les Anglais se ligueraient avec les Français contre les Iroquois. Les colons de la Nouvelle-Angleterre, se souciant peu d’engager la lutte contre ces redoutables sauvages, renoncèrent à poursuivre les pourparlers. L’échec de ces négociations fut certainement regrettable pour les deux parties. Les colonies anglaises avaient avantage à s’ouvrir un marché pour échanger les fourrures du nord contre les marchandises et les produits ouvrés de leur industrie naissante ; et, d’autre part, les Français canadiens eussent été assurés, en temps de disette, de trouver à Boston les grains, les farines et autres objets de première nécessité qui ne leur arrivaient de France que d’une façon très irrégulière. Ajoutons que cette alliance conclue eût pu prévenir dans l’avenir bien des conflits et bien des guerres sourdes ou déclarées où les deux adversaires n’usèrent pas toujours, en particulier dans l’emploi qu’ils firent des sauvages, de moyens bien loyaux ni bien chrétiens.

Obligés de se replier sur eux-mêmes, sentant les dangers de leur petit nombre, les Canadiens demandaient chaque armée de nouveaux renforts à la métropole. Mais la compagnie des Cent-Associés, surtout depuis la mort de Richelieu (1642), était en pleine dislocation. Réduite à quarante-cinq membres, et ceux-ci souvent divisés par des vues différentes, elle avait fini par se désintéresser à peu près complètement du Canada et elle avait abandonné aux habitants son privilège pour la traite des pelleteries, ne se réservant pour son droit de seigneurie qu’une redevance annuelle d’un millier de castors. Dans ces conditions de délaissement, le Canada ne voyait plus guère arriver de la mère-patrie que quelques aventuriers qui, s’enfonçant dans les territoires indiens pour les facilités de la chasse ou de la traite, y donnaient naissance à la race à demi-sauvage à demi-héroïque des « coureurs des bois ».

Mais ce n’était pas là un élément dont on pût tirer grand profit pour la prospérité d’une colonie. Ce dont le Canada avait surtout besoin, c’était d’artisans et de laboureurs, d’hommes attachés au sol ou à l’atelier, mais prêts, à l’occasion, à se transformer en soldats. Fatigué de demander vainement de tels colons pour la ville naissante de Montréal, M. de Maisonneuve prit le parti d’aller lui-même en chercher en France (1653). Il réussit à ramener avec lui une centaine d’hommes, tirés de nos provinces de l’Ouest (Anjou, Maine, Poitou, Bretagne). Ce renfort vint à point pour imposer respect aux Iroquois, qui s’enhardissaient jusqu’à venir parfois pousser leurs cris de guerre sous les remparts de nos forts. M. de Lauzon, qui était alors gouverneur du Canada, reçut d’eux des propositions de paix qui furent agréées, et leurs cinq nations, représentées par des délégués, vinrent solennellement « enterrer la hache des combats et promettre de laisser pousser l’herbe dans les sentiers de la guerre. »

Cette paix, qui eût permis à la colonie de s’étendre et de développer ses ressources, ne fut malheureusement qu’une courte trêve. Les jalousies et les rivalités des « nations » sauvages, amenèrent bientôt une reprise des hostilités. Elles recommencèrent du fait des Iroquois par le massacre d’une troupe de Hurons établis dans l’île d’Orléans, près de Québec, où ils étaient tranquillement occupés à cultiver des terres (1656). Bientôt après, le gouverneur, qui était alors M. de Lauzon, n’ayant pas montré assez d’énergie dans la répression de cet attentat, les Iroquois enhardis s’attaquèrent aux Français eux-mêmes.

Un capitaine français, nommé Dupuy, était allé, sur la foi des traités, s’installer avec une cinquantaine de colons sur les bords du lac Gannentaha (aujourd’hui Salt-Lake, dans l’État de New-York). Les Iroquois complotèrent de les massacrer. Avertis du complot par un Indien, les Français purent heureusement le déjouer. Pour tromper les Iroquois, ils leur donnèrent un grand festin et, pendant que leurs convives étaient plongés dans le sommeil brutal de l’ivresse, ils se dérobèrent, atteignirent des canots qu’ils avaient préparés secrètement sur la rivière Oswégo et parvinrent à gagner de vitesse leurs ennemis lancés à leur poursuite (1658).

D’autres outrages suivirent ce guet-apens. L’audace des Iroquois était devenue si grande qu’en 1658, — sous le gouvernement du trop faible M. de Lauzon, ils osèrent envoyer jusqu’à Québec réclamer des Hurons qui, après s’être soumis à leur nation, étaient venus se mettre sous la protection de nos canons : « Lève tes bras, dit insolemment leur orateur dans son style imagé, et laisse aller tes enfants (les Hurons) que tu tiens pressés sur ton sein ; car s’ils venaient à faire quelques sottises, il serait à craindre qu’en voulant les châtier, nos coups ne portassent sur toi. »

Les choses en étaient venues à ce point que beaucoup de colons parlaient de revenir en France. Québec, si longtemps respecté, était bloqué par sept cents Iroquois. Le gouverneur, Voyer d’Argenson, qui prit en 1658 la succession de M. de Lauzon, montra un peu plus d’énergie que son prédécesseur, mais sans réussir autant qu’il l’eût fallu à atteindre et à châtier des ennemis presque insaisissables, et qui frappaient leurs coups à la dérobée pour s’enfuir aussitôt dans l’asile ténébreux de leurs forêts. Au milieu de ces combats sans noms, nos Français trouvèrent cependant moyen de s’illustrer. En 1660, dix-sept « habitants », commandés par Daulac, furent attaqués par cinq ou six cents Iroquois dans un mauvais fortin de pieux, au pied du Long Sault ; pendant dix jours, ils repoussèrent, — aidés d’une cinquantaine de Hurons ou Algonquins, — tous les efforts de leurs assaillants. Abandonnés à la fin par la plupart de leurs alliés, le fort fut emporté et ils périrent tous. Un des quatre Français qui restaient, avec quelques Hurons, lorsque l’ennemi pénétra dans l’intérieur du fort, voyant que tout était perdu, acheva à coups de hache ses camarades blessés, pour les empêcher de tomber vivants entre les mains de ces implacables vainqueurs[10].

L’attaque de cette bicoque avait coûté trop cher aux Iroquois pour qu’ils fussent pressés de recommencer leurs agressions. Ils abandonnèrent donc le dessein qu’ils avaient conçu, d’attaquer Québec, Montréal et les Trois Rivières : deux de leurs nations firent même des propositions de paix, et quoique les autres dussent renouveler plus d’une fois encore leurs incursions, les habitants du Canada purent, dans les intervalles, respirer un peu plus librement.

Par malheur, toutes les causes de troubles pour la colonie ne venaient pas des Sauvages. Depuis quelque temps déjà, d’assez graves dissensions s’étaient produites entre le gouverneur et les missionnaires jésuites, qui intervenaient constamment dans les affaires de la colonie et qui, en l’absence d’une administration régulière, tendaient de plus en plus à concentrer entre leurs mains toutes les fonctions civiles. « Les Jésuites, rois du Canada, écrit Michelet, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu’à garder de la glace pour rafraîchir leur vin l’été). Ce séjour était commode à l’ordre qui y envoyait d’Europe ce qui l’embarrassait, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Il n’aimaient pas qu’on vît de près les établissements lointains qu’ils avaient au cœur du pays, qu’on vînt se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Si ce monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu’ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été la matière la plus gouvernable, la plus agréable du monde ; seulement ces moutons n’auraient pu se garder des loups, lutter avec les tribus restées sauvages[11] ». La nomination au vicariat apostolique de la Nouvelle France d’une de leurs créatures, François de Laval, abbé de Montigny, évêque de Pétrée in partibus, fut une première occasion de conflits (1658). « Il y eut plusieurs discussions, écrit la Mère de l’Incarnation[12], pour savoir à qui les communautés obéiraient…, car M. l’abbé de Queylus avait des pouvoirs de l’archevêque de Rouen, reconnu jusqu’alors pour le supérieur du pays, et bien des personnes disaient qu’il était au-dessus de Monseigneur de Laval, qui n’était que vicaire apostolique. » L’évêque de Pétrée n’eut souci de ces résistances ; esprit autoritaire et absolu, il entendait tout faire plier sous sa volonté. Une des questions qu’on trouve partout à la naissance des colonies, celle du trafic des boissons enivrantes, s’était posée dans la Nouvelle-France, comme dans la Nouvelle-Angleterre, dès les premières relations des colons avec les sauvages. Les Indiens témoignaient une véritable passion pour « l’eau de feu », et cette ivresse brutale, outre qu’elle atrophiait leur vie, les portait souvent aux pires excès. Les gouverneurs français avaient plusieurs fois, par des considérations d’humanité, interdit aux Français de fournir des boissons enivrantes aux Indiens. Mais les traitants réclamaient, disant que cette interdiction les privait de leur plus facile moyen d’échange et, en fait, les prohibitions devenaient souvent lettre morte. L’évêque de Pétrée crut devoir intervenir pour renforcer les règlements, et il fulmina une sentence d’excommunication contre tous ceux qui refuseraient de se soumettre à ses décrets contre la traite de l’eau-de-vie. Le gouverneur d’alors, M. d’Avaugour, consentit d’abord à punir les délinquants, et fit même fusiller trois hommes pour cette offense ; mais il souffrait impatiemment les grands airs, le zèle intempestif et les empiètements du fougueux prélat. Un incident fit éclater ses ressentiments. Une femme de Québec, qui avait vendu de l’eau-de-vie, au mépris des règlements, avait été jetée en prison. Un jésuite vint intercéder pour elle et demander qu’on la relâchât ! « Soit ! répondit brusquement M. d’Avaugour, mais puisque ce n’est pas une faute punissable pour cette femme, elle ne le sera plus pour personne. Je neveux pas être le jouet de ces contradictions. » (1662). Il tint parole et rien ne put l’engager à revenir sur sa décision. Une vive lutte s’ensuivit dans la colonie, les Jésuites soutenant leur chef, les prédicateurs tonnant dans les chaires, les confesseurs refusant l’absolution ; et d’autre part, les citoyens se rangeant autour du gouverneur, ne se troublant point des foudres du prélat, disant que « l’Église n’a point de pouvoir sur les affaires de cette nature », etc. Le prélat pensa en mourir de fureur : « On le voit sécher sur pied », écrivait la Mère de l’Incarnation.

La dispute ne pouvait se dénouer qu’en France, et les deux partis en appelèrent à la cour. M. d’Avaugour y envoya son secrétaire ; M. de Laval s’y rendit en personne. Grâce aux influences des jésuites si puissantes auprès de Louis XIV, c’était le prélat qui devait l’emporter. Le roi lui accorda la révocation de M. d’Avaugour et lui laissa même le choix de son successeur. M. de Laval, quand il était abbé de Montigny, s’était rencontré à Caen, dans une sorte d’ermitage, avec le chevalier de Mézy, ancien militaire qui, quoique laïque, faisait les exercices de la dévotion monastique et menait une vie de cénobite « afin de réparer les scandales de sa jeunesse[13] ». C’est ce M. de Mézy que l’évêque de Petrée désigna au roi et qui devint, par le bon plaisir de Sa Majesté et des Révérends Pères, le gouverneur de la Nouvelle-France (1663). D’Avaugour, disgracié, alla prendre du service contre les Turcs et mourut bravement en défendant contre eux une forteresse (1664).

Le P. Charlevoix place dans le mois de février de cette année un tremblement de terre formidable qui se serait fait sentir dans tout le Canada et particulièrement au-dessus de Québec. Les dommages matériels se bornèrent d’ailleurs pour les Canadiens à la chute de quelques cheminées ; mais les jésuites ne manquèrent pas d’exploiter ces « signes du ciel » au profit de leur autorité et se félicitèrent des « conversions étonnantes » qu’ils leur procurèrent.

Avant de résigner son commandement, d’Avaugour avait eu le temps d’adresser au conseil du roi de sages mémoires sur les réformes à introduire dans l’administration du Canada. Ayant éprouvé la complète inertie de la Compagnie des Cent-Associés, il conseilla nettement au roi de la dissoudre. Il insista également, à plusieurs reprises, pour qu’on fortifiât solidement la place de Québec et pour qu’on fît passer dans la colonie trois mille soldats d’élite qui fussent également propres à faire des laboureurs.

Ses recommandations répétées eurent au moins l’effet d’appeler sur le Canada l’attention de Colbert, que nous verrons, à partir de ce moment, prendre activement en mains les affaires de la colonie. La Compagnie des Cent, à qui le Canada était devenu plutôt onéreux, abandonna ses droits au roi sans trop se faire prier. Un édit royal du mois d’avril 1663 établit aussitôt, sous le titre de Conseil souverain de Québec, une cour de justice de dix à douze membres, chargée de régler tous les différends, tant commerciaux que civils, et de prendre la place des juridictions plus ou moins arbitraires et temporaires qui s’étaient jusqu’alors chargées de ce soin. On fit de nouveaux efforts pour peupler le Canada qui ne comptait encore, à ce moment, que 2.000 ou 2.500 âmes en toute population. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent au Canada M. de Mézy et qui y ramenèrent M. de Laval, emmenaient en outre quelques officiers et quelques troupes. Trois cents colons, dont quelques femmes, partirent de La Rochelle la même année (1663) ; mais soixante-quinze ayant été laissés à Terre-Neuve, et une soixantaine étant morts durant la traversée, qui fut particulièrement rude et longue au point que les provisions manquèrent, il n’en débarqua guère plus de cent cinquante à Québec. Malgré l’insuffisance des colons, l’aire des défrichements s’étendait, et plusieurs seigneuries s’établissaient sur les deux rives du Saint-Laurent. Mais on n’était pas au bout des fautes de conduite. C’est ainsi que M. de Mézy s’étant brouillé pour des raisons de préséance avec le fougueux Laval, qui remplissait les fonctions d’évêque de Québec, en attendant qu’il en eût le titre, le conseil du roi sacrifia ce gouverneur aux rancunes de ses anciens protecteurs. C’est ainsi encore que, malgré l’expérience funeste qu’on avait faite des grandes compagnies, le roi constitua, au bénéfice de la Compagnie des Indes-Occidentales, fondée en mai 1664, un immense monopole commercial dans lequel toute l’Amérique française fut étreinte. Néanmoins, malgré les erreurs économiques, les fautes d’administration et les dissensions intestines qui entravèrent encore les développements de la colonie, c’est à partir de cette époque, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, que le Canada va prendre une importance réelle et commencera à entrer comme un facteur sérieux dans les préoccupations de la France, dans les calculs ou dans les convoitises de l’Angleterre.

Le voisinage sur les côtes d’Amérique, des deux grandes nations si souvent en lutte pour l’hégémonie de l’Europe, l’absence de frontières assurées entre les colonies voisines, les prétentions rivales des explorateurs, des marins et des militaires des deux empires, tout prédestinait la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre à des conflits et à des chocs sanglants.

En 1656, le Français Jean Bourdon pénétrait jusqu’au fond de la baie du Nord, déjà reconnue par l’anglais Hudson et prenait possession de ces rivages au nom du roi de France. Mais les Anglais invoquaient là les droits du premier occupant, et ils ne s’en laisseront pas déloger sans protester et s’en revenir à la charge. « La rivalité des deux nations pour posséder la haie d’Hudson fut plus vive qu’on ne le supposerait d’abord : la vivacité de la lutte s’explique cependant, lorsque l’on fait attention que les Anglais voulaient dès lors nous enfermer dans les terres et occuper toutes les mers, tandis que notre intérêt, était de donner à la colonie toutes les issues qu’elle pouvait avoir, aussi bien sur les mers glacées du Nord que sur le golfe du Mexique[14]. »

La légitime possession de l’île de Terre-Neuve n’eût pas dû nous être contestée. Depuis Jacques Cartier et même avant lui les côtes de l’île et le banc qui l’avoisine étaient assidûment fréquentés par des barques françaises venues là pour la pêche toujours abondante de la morue. Néanmoins les Hollandais et les Anglais ne laissaient pas de nous envier cette vaste étendue de côtes et, dès 1583, un établissement anglais s’était fondé dans la baie de Saint-Jean, sur la côte orientale de l’île.

En 1662, la souveraineté de la France sur ces plages fut affermie par la construction d’un fort à Plaisance, dont le port, « l’un des plus beaux de l’Amérique, est la clef des mers qui baignent l’entrée du Canada[15]. »

L’Acadie, quoique le traité de Saint-Germain-en-Laye nous en eût rétrocédé la possession, était moins assurée dans nos mains. Après la mort du commandeur de Razilly, l’autorité s’était partagée entre ses lieutenants, Charles Delatour et Charles d’Aulnay. Mais des contestations assez vives s’élevèrent entr’eux au sujet des limites de leurs gouvernements respectifs, et la cour de Versailles dut intervenir pour régler ce différend. Par lettres patentes du 10 février 1638, d’Aulnay fut nommé « lieutenant-général du roi en la côte des Etchemins et gouverneur de Pentagouet (petit fort élevé à l’embouchure du Penobscot). » Il lui était défendu néanmoins de s’immiscer dans les affaires de l’habitation que possédait Delatour sur la rivière Saint-Jean. Celui-ci demeurait lieutenant-général du roi « en la côte d’Acadie, depuis le milieu de la baie française jusqu’au détroit de Canceau », sans avoir le droit de rien ordonner dans les habitations de La Hève et de Port-Royal, que d’Aulnay continuait d’administrer au nom des héritiers de Razilly, d’abord, et en son propre nom ensuite.

Celle cote mal taillée devait avoir pour effet d’envenimer les dissensions au lieu de les apaiser. En attendant qu’elles en vinssent au point d’armer l’un contre l’autre les deux chefs français, ceux-ci s’entendaient avec les sauvages Abenaquis, Etchemins et Souriquois et, par leur intermédiaire, étendaient sur une grande échelle le commerce des pelleteries. Delatour en particulier, grâce à la position de son fort, qui dominait le bassin du fleuve Saint-Jean, recevait facilement les fourrures d’un immense territoire. Chaque année voyait arriver à Jemsek des flotilles de canots qui descendaient du fleuve et de ses affluents, les uns montés par les agents et les coureurs de bois expédiés par Delatour, les autres conduits par les Indiens eux-mêmes. Ce commerce, grâce à la paix qui régnait alors entre la France et l’Angleterre, jouissait d’une sécurité jusqu’alors inconnue, et donnait de tels profils qu’en certaines années on peut évaluer ceux de Delatour de 100 à 150,000 livres[16].

D’Aulnay faisait mieux encore. Non content de s’enrichir par le moyen de la traite, il se préoccupait de peupler son gouvernement, dont il avait, abandonnant La Hève, rétabli le siège principal à Port-Royal. Étant passé en France en 1641, il ramena avec lui de la Touraine ou du Berry, une vingtaine de familles nouvelles et plusieurs engagés à temps. Lui-même, prêchant d’exemple, avait depuis longtemps installé avec lui sa femme, Jeanne Molin, de Courcelles en Charolais, dont il n’eut pas moins de neuf enfants. La fécondité des familles, tant en Acadie qu’au Canada, commençait déjà à suppléer à la pénurie des « peuplades » envoyées de la métropole. D’Aulnay estimait justement que les grandes familles sont une bénédiction d’en haut : « Les enfants, dit le Psalmiste, sont un héritage de l’Éternel ; le fruit du mariage est une récompense. Comme les flèches dans la main d’un guerrier, ainsi sont les fils de la jeunesse. Heureux l’homme qui en a rempli son carquois ! »

Les nouveaux immigrants qu’amenait d’Aulnay étant réunis aux colons de Razilly, il se trouva environ quarante familles de cultivateurs groupées dans la vallée de Port-Royal. Quelques-unes d’entr’elles remontaient, au moins par des alliances avec les filles métisses, jusqu’aux colons de Poutrincourt, quelques autres tenaient aux Écossais établis naguère en la contrée ; d’autres avaient été amenées par Razilly et le surplus venait de s’installer dans la contrée. Tous étaient pourvus de concessions de terre, par lots de cent arpents environ ; ces concessions étaient chargées d’une rente foncière et perpétuelle d’un sou par arpent, plus une redevance variable de poulets et autres menues denrées.

Les maisons d’habitation de ces premiers Acadiens étaient fort grossières, comme le sont celles des pionniers de nos jours. Les mieux conditionnées, et le manoir lui-même, étaient formées par de grosses poutres dégrossies, étagées les unes sur les autres et assemblées par les extrémités ; ce genre d’édifice s’appelle encore aujourd’hui une construction de pièces sur pièces. Le tout était couvert quelquefois en bardeaux, le plus souvent avec des roseaux ou des morceaux d’écorce. Les meubles étaient façonnés avec des quartiers d’arbres encore bruts, et les ustensiles presque tous en bois grossièrement ouvragé[17].

D’Aulnay vivait, dans cette petite principauté, en seigneur rustique, comme une sorte de Robinson féodal ; mêlant les habitudes de la gentilhommerie berrichonne aux occupations plus excentriques que nécessitait une colonie naissante, il partageait son temps entre la gestion de ses fermes, les excursions qu’il poussait dans l’intérieur parmi les indiens, et la surveillance des travaux toujours renaissants, par laquelle il cherchait à développer cette création coloniale à laquelle il s’était voué sans réserve. Chaque printemps d’Aulnay vendait aux navires qu’appelait sur ces côtes la pêche de la morue, les pelleteries qu’il avait ramassées pendant l’hiver ; on lui livrait en échange du fer, des outils, de la poudre, quelques étoffes et autres marchandises d’Europe. Son père, le vieux sire d’Aulnay de Charmisay, et sa famille, se maintenaient d’ailleurs en relations constantes avec lui, et c’est par leur intermédiaire qu’il sollicitait à la cour, dans les litiges et autres difficultés qu’il eut à surmonter, car son père était un seigneur bien posé, ayant du crédit auprès des ministres et possédant un hôtel à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain[18].

Malheureusement d’Aulnay, trop sûr de ses avantages, ambitionnait de dominer en maître sur toute l’Acadie et ne voyait pas sans dépit Delatour, qui faisait moins que lui pour la colonisation, réaliser, par la traite des fourrures, de plus grands profits. Dès l’année 1640, c’est-à-dire deux ans après les lettres patentes qui partageaient l’Acadie, Delatour et d’Aulnay se reprochaient mutuellement la capture de navires appartenant à leurs compagnies respectives. En 1641, d’Aulnay obtenait La révocation de son rival, mais celui-ci, sans tenir compte d’une révocation qu’il disait extorquée par de faux rapports, se barricadait dans son fort de Jemsek, sur le fleuve Saint-Jean, et s’abouchait même avec les puritains du Massachussets pour forcer d’Aulnay à lever le blocus qu’il était venu mettre à l’embouchure du fleuve. D’Aulnay revint à la charge en 1645, contre le fort de Jemsek, après s’être assuré, par des représentations venues de leur propre métropole, la neutralité des Bostoniens. Mme Delatour (née Marie Jacquelin, du Mans) était seule au fort avec une cinquantaine d’hommes quand la troupe d’Aulnay s’y présenta ; néanmoins elle soutint bravement le choc et força les assaillants à se retirer dans le bas du fleuve. Un second assaut, livré trois mois après, réussit mieux. Mme Delatour rendit la place et, faite prisonnière, mourut peu de temps après (1646).

Il est pénible d’enregistrer ces luttes civiles engagées entre deux chefs français également vaillants et distingués, pour la domination d’une terre qui, selon la remarque d’un auteur anglais, n’était encore, sauf un petit nombre de postes, qu’un désert sauvage. Ainsi, tandis qu’au Canada, le courage français se déployait dans une défense héroïque contre les plus dangereux et les plus vindicatifs des sauvages, les solitudes de l’Acadie retentissaient des combats fratricides de Français contre Français ![19]

Delatour, proscrit d’Acadie, erra quelques années sur les côtes de l’Amérique. Il vint à Québec en 1646 et y fut salué, à son arrivée, par le canon de la ville et logé au château Saint-Louis[20]. Il demeura une couple d’années dans le Canada, s’occupa de la traite des pelleteries dans la baie d’Hudson, puis passa en France. D’Aulnay étant mort, sur ces entrefaites, des suites d’un accident de rivière (24 mai 1650), Delatour, aussitôt que cette nouvelle lui parvint, s’arrangea pour obtenir une commission royale et s’empressa de rentrer en Acadie avec une petite troupe que cornmandait un gentilhomme normand de ses amis, Mius d’Entremont. La veuve de Chartes d’Aulnay lutta le mieux qu’elle put pour maintenir ses droits et ceux de ses enfants ; mais, après divers pourparlers, ces discussions aboutirent à une transaction bizarre : Delatour, qui était veuf, épousa Mme d’Aulnay le 24 février 1653.

Les litiges pendants en Acadie paraissaient ainsi résolus et, par un singulier revirement de la fortune, Delatour se trouvait en possession des biens, des honneurs et de la femme de celui qui l’avait poursuivi de sa haine et ruiné de fond en comble. Sauf les fiefs de Denys, sur le détroit de Canceau et dans les îles du golfe Saint-Laurent, tout l’ancien gouvernement de Razilly était dans sa main. Mais au moment même où son ciel semblait le plus brillant, un orage redoutable se formait à La Rochelle. D’Aulnay, de son vivant, avait reçu, de négociants de cette ville, des avances de fonds ou de marchandises pour une somme de 200,000 livres. Les principaux de ses créanciers, les sieurs Emmanuel Le Borgne et Guilbaut, n’ayant pu toucher que fort peu de chose par suite de l’intrusion de Delatour, obtinrent un jugement qui les autorisait à se saisir, au besoin par la force, des héritages laissés par leur débiteur en Acadie. Ils frêtèrent des navires à La Rochelle et commencèrent par s’emparer des établissements de pêche que Denys avait formés à Chédabouctou, sur le détroit de Canceau, et à Saint-Pierre, dans l’île du Cap-Breton. Ils se dirigèrent ensuite sur Port-Royal, dont Le Borgne put prendre possession et se fit reconnaître seigneur. Tandis qu’ils se préparaient à relancer Delatour dans son fort du lac Saint-Jean, survint le troisième larron. Les Anglais, profitant de la guerre qui venait d’éclater entre Cromwell et Louis XIV, se jetèrent sur le fort de Jemsek, où Delatour fut obligé de rendre les armes. Le Borgne, assailli lui-même à Port-Royal, capitula le 15 août 1654. Cette prise fut suivie de celle de Pentagouët, de La Hève, du Cap-Sable, etc., de sorte qu’en ce moment toute l’Acadie — moins les postes du nord dont Denys venait de reprendre possession — tomba au pouvoir de l’Angleterre. Les Anglais n’inquiétèrent d’ailleurs pas les habitants qu’ils trouvèrent établis dans le pays. Ils leur permirent de se choisir eux-mêmes un syndic et un conseil. Les droits de Le Borgne, comme seigneur, furent même reconnus par eux ; ce qui n’empêcha point Cromwell, par acte du 9 août 1656, de concéder toute l’Acadie à sir Thomas Temple et à sir William Crown. Charles Delatour, qui avait accepté la domination anglaise, était associé à ce partage et créé, par le même titre, « baron de la Nouvelle-Écosse ». Thomas Temple, à qui Delatour céda bientôt ses droits, moyennant une rente viagère, envoya un lieutenant au port de Pentagouët, mais il ne paraît pas qu’il ait eu ni garnison ni délégué à Port-Royal[21]. Les choses demeurèrent en cet état jusqu’au traité de Bréda (1667), qui rendit l’Acadie à la France et reconstitua, dans leur intégrité, nos possessions de la Nouvelle-France.

  1. Rameau, Op. cit., p. 73 et 74.
  2. Édition de 1632. C’est celle que nous avons eue sous les yeux.
  3. « Les François ont nommé ce lieu les Trois-Rivières pour ce qu’il sort des terres un assez beau fleuve, qui se vient dégorger dans la grande rivière de Saint-Laurent par trois principales embouchures causées par plusieurs petites isles qui se rencontrent à l’entrée de ce fleuve, nommé des Sauvages Metaberoutin. » Relation de la Nouvelle-France en l’année 1635, par le P. Lejeune, p. 63.
  4. Lorsque les Indiens demandèrent le nom du nouveau gouverneur, on leur répondit qu’il s’appelait Grande-Montagne (Mons magnus), en leur langue Ononthio. Ils continuèrent, dans la suite, à donner ce nom à tous les gouverneurs français ; le roi de France fut désigné par le nom de Grand Ononthio (Charlevoix, Bibaud).
  5. Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France en l’année 1635. Paris, chez Sébastien Cramoisy, 1636.
  6. Relation de 1636.
  7. Relation de 1635, p. 5.
  8. C’était l’oncle du traducteur de la Pharsale.
  9. Il y eut pendant quelques mois un intérim que M. d’Ailleboust remplit avec le titre d’administrateur (1657-58).
  10. Relation des Jésuites, citée par Garneau.
  11. Michelet, Hist. de France, T. 17, p. 180.
  12. Lettres historiques, citées par Ferland.
  13. Ferland. T. Ier, p. 447.
  14. Dussieux. Le Canada sous la domination française, 2Me éd., p. 48.
  15. Dussieux. Op. cit., p. 49.
  16. Rameau. Une colonie féodale, p. 73.
  17. Rameau, p. 80 et 82.
  18. Rameau, p. 83.
  19. Beamish-Murdoch.
  20. Garneau. Tome I, p. 151.
  21. Rameau. Page 110.