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Histoire du Canada et des Canadiens français/Partie 1/Chapitre 4

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CHAPITRE IV


Du traité de Bréda à la paix de Ryswick
(1667 — 1697)


En même temps qu’il révoquait M. de Mézy et choisissait à sa place M. de Courcelles comme gouverneur du Canada (1663), Colbert décidait Louis XIV à faire un sérieux effort pour établir en Amérique la puissance de la France. Le marquis de Tracy fut euvoyé à la tête d’une escadre dans les mers de la Guyane et des Antilles pour reprendre Cayenne aux Hollandais et rétablir l’ordre qui avait été troublé à la Martinique et à la Guadeloupe. Après s’être arrêté quelques jours à Saint-Domingue, le marquis de Tracy remonta ensuite vers le nord et sa flotte vint mouiller à Percé, dans le golfe de Saint-Laurent ; de là il se rendit à Québec où il fut reçu solennellement par l’évêque et par la population, tant des « habitants » que des indigènes. Colbert lui avait adjoint, comme « intendant de justice, police et finances en Canada, Acadie, Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale », un homme d’un grand mérite, Talon, ancien intendant du Hainaut, spécialement chargé d’examiner la situation dans la Nouvelle-France et de proposer les mesures qu’il jugerait les plus propres à y remédier.

Presqu’en même temps que MM. de Tracy, de Courcelles et Talon, arrivèrent au Canada plusieurs compagnies du régiment de Carignan, outre une quantité de colons, hommes, femmes et filles. Ces dernières avaient été recrutées surtout à Paris dans les maisons de charité ; — le baron de la Hontan, — un témoin sujet à caution — prétend, dans ses Voyages, qu’on expédia de France plusieurs vaisseaux chargés de filles « de moyenne vertu », mais que le « baptême de la ligne » ou du banc de Terre-Neuve les purifia suffisamment pour en faire des filles de vertu, d’honneur et de conduite irréprochables. Quoi qu’il en soit de ces dires d’un écrivain qu’on ne saurait accepter sans contrôle, il est certain que le Canada, en cette seule année 1665, vit presque doubler le chiffre de sa population, et ses mœurs ne cessèrent point de se maintenir à un haut niveau d’honnêteté.

Après une expédition contre les Iroquois, dont il soumit ou châtia quatre nations, le marquis de Tracy repartit pour la métropole, mais il laissa derrière lui les soldats du régiment de Carignan. Licenciés un peu plus tard, ces vétérans, qui s’étaient distingués contre les Turcs sous Montécuculli, s’établirent pour la plupart dans le pays, où ils reçurent des terres, et ils y firent souche d’excellents colons. Plusieurs des officiers demeurèrent aussi et obtinrent des seigneuries. « La plupart étaient gentilshommes, écrit le P. Charlevoix. Aussi la Nouvelle-France a-t-elle plus de noblesse ancienne qu’aucune autre de nos colonies. »

Talon demeura également au Canada, d’où il adressa à Colbert, sur l’état général de la Nouvelle-France et sur les réformes à introduire dans son administration, un rapport, qui est un monument de sagesse et de perspicacité économique. Il insistait surtout pour que le roi prît directement en mains les affaires de la colonie et retirât le monopole qu’il venait de concéder à la Compagnie des Indes-Occidentales :

« Si le roi, écrit-il, a regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, dans lequel on peut former un grand royaume, je ne puis me persuader qu’il réussisse dans son dessein, laissant en d’autres mains que les siennes la seigneurie, la propriété des terres, et même le commerce, qui fait l’âme de l’établissement. Depuis que les agents de la Compagnie ont fait entendre qu’ils ne souffriront aucune liberté de commerce, non seulement aux François qui avoient coutume de passer en ce pays pour le transport des marchandises de France, mais encore aux propres habitants du Canada, jusqu’à leur disputer le droit de faire venir pour leur compte des denrées du royaume, tout le monde a été révolté. La Compagnie, par cette conduite, profitera beaucoup en dégraissant le pays : elle lui ôtera le moyen de se soutenir et fera un obstacle essentiel à son établissement, et, dans dix ans, il sera moins peuplé qu’il ne l’est aujourd’hui. »

Talon insistait donc pour qu’on donnât à la colonie la plus grande mesure possible de liberté commerciale : il vantait les productions du sol, qui pourraient fournir les Antilles et la France même de goudron, de résine, de farine, de poissons, d’huiles, etc. Il attirait son attention sur les mines de fer magnétique dont on venait de découvrir, à Gaspé, à la Baie Saint-Paul et près des Trois-Rivières, de riches gisements. Enfin et surtout il insistait pour qu’on multipliât les envois de colons, afin de diminuer l’écart qui se faisait déjà si sensible entre la population de la Nouvelle-France et celle des colonies anglaises qui venaient de s’agrandir encore par L’annexion de Manhatte et de la Nouvelle-Belgique prises aux Hollandais et devenues la Nouvelle-York (1665).

Il est regrettable que ces vues si sages n’aient pas été mieux accueillies à la cour de Versailles. Nos historiens ont généralement surfait le génie de Colbert. Ministre assurément consciencieux, laborieux et méthodique, — le plus grand des commis d’État, — mais bien inférieur à un Sully par exemple ou à un Turgot, Colbert n’eut jamais ce coup d’œil d’aigle qui domine une situation et sait en prévoir à l’avance et en régler les péripéties. Il ne dépassa, sur aucun point, ni ne contraria les idées de son temps. On sait qu’il ne fit rien pour empêcher les effets à jamais funestes pour notre pays de la révocation de l’édit de Nantes. Il ne fit pas davantage pour donner à nos possessions coloniales cette vigoureuse impulsion qui eût pu, à ce moment et plus sûrement que toutes les guerres de Louis XIV, nous assurer l’hégémonie du monde. Aux pressantes demandes de l’intendant Talon, Colbert répondit « qu’il ne serait pas prudent de dépeupler la France pour peupler le Canada, que l’émigration devait être graduelle, qu’il ne fallait pas y faire passer plus de colons que le pays défriché ne pouvait en nourrir », etc… — Le résultat de cette belle prudence fut celui qu’avait prévu Talon : l’infériorité de notre colonie, et plus tard sa perte !

Colbert ne fit rien non plus pour améliorer le système de la propriété foncière. On calqua servilement l’organisation féodale de la France d’alors. La couronne concédait à des gentilshommes propriétaires d’un manoir, à titre de fiefs ou de seigneuries, des domaines généralement fort vastes qu’ils tenaient directement d’elle, moyennant des droits de rente fixés par la coutume de Paris et qu’on devait payer à chaque mutation. Les seigneurs exerçaient sur ces domaines des droits de justice locale. En échange des privilèges qui leur étaient accordés, ils acceptaient certaines obligations et notamment celle de rétrocéder à des colons non encore propriétaires des lots de terre inculte, pour lesquels ceux-ci payaient un cens très restreint, un sou environ par kilomètre carré[1].

L’Église, appuyée sur l’État, comme en France, tirait ses ressources des legs et dotations particulières qui ne manquèrent jamais à ses couvents et à ses fondations « pieuses » ; les dîmes auxquelles les habitants furent dès l’abord astreints, conformément aussi à ce qui se passait en France, devaient donner au clergé des ressources régulières et considérables, quoique le roi, dans ses instructions de 1665, eût recommandé de les fixer le plus bas possible. Ce fut quelques années après, en 1671, que l’évêché de Québec fut définitivement constitué, avec M. de Laval pour premier titulaire. Cette création n’alla pas néanmoins sans quelques difficultés. Tandis qu’en France on voulait que le nouvel évêché ressortît de l’archevêché de Rouen, et que son titulaire fût nommé par le roi, la cour romaine prétendait qu’il relevât directement du Saint-Siège. Les négociations durèrent jusqu’en 1674 et se terminèrent par une sorte de transaction ; la nomination de l’évêque fut concédée au pape, mais l’évêque dut prêter serment au roi de France.

Parmi les concessions territoriales faites aux communautés religieuses, il faut noter ici la part de lion que se tailla, dans la répartition des seigneuries, la congrégation des prêtres de Saint-Sulpice. Ces messieurs se firent adjuger la seigneurie de toute l’île de Montréal, dont l’étendue égale celle du département de la Seine. Touchant exemple de renoncement aux richesses de ce monde ! Une fois leur titre de seigneurie obtenu, ils ne manquèrent pas de réclamer les droits qui en découlaient : celui de posséder une justice particulière, de nommer les officiers de cette cour seigneuriale, voire même de choisir le gouverneur civil de l’île. Le gouverneur de Courcelles et l’intendant Talon, non plus que leur maître Colbert, ne montrèrent pas assez d’énergie pour résister à ces accaparements des communautés religieuses ; ils allaient, par leur faiblesse, laisser une source d’embarras à leurs successeurs.

MM. de Courcelles et de Talon quittèrent, en effet, et presque en même temps le Canada. La santé du premier avait été ébranlée par les fatigues de sa charge et par la sévérité du climat ; en 1672, il obtint son rappel. Quant à Talon, qui avait déployé dans ses fonctions d’intendant une activité plus constante et un zèle plus éclairé, il avait encore plus de droits à réclamer du repos. Au retour d’un voyage qu’il avait fait en France (1668-1669), pour aller chercher cinq cents nouveaux colons et des secours pour la colonie, une tempête l’avait jeté, plus mort que vif, sur les côtes du Portugal, et ce n’est qu’en 1670, qu’il avait pu rentrer à Québec. Des démêlés parfois assez vifs avec M. de Courcelles, d’autres contrariétés encore et surtout le peu de succès qu’obtenaient ses incessantes réclamations auprès de la métropole lui firent souhaiter de passer à d’autres mains l’administration de la colonie. Il partit donc lui-même aussitôt après l’arrivée du nouveau gouverneur, M. de Frontenac (automne 1672). Son départ excita de vifs regrets au Canada : « M. Talon nous quitte, écrivait la Mère de l’Incarnation, et retourne en France au grand regret de tout le monde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu’il est ici en qualité d’intendant, le pays s’est plus fait et les affaires ont plus avancé qu’elles n’avoient fait depuis que les Français y habitent[2]. » La population, sous son administration, s’était assez sensiblement accrue. Talon rapporte, dans ses lettres, qu’elle était, en 1666, de 3,418 habitants ; en 1667, de 4,313; en 1668, de 5,870. Que ne fût pas devenue la colonie si, de trois en trois ans, cette progression s’était maintenue ! Mais Colbert craignait de « dépeupler la France. » Hélas ! Louis XIV la dépeuplait bien plus avec ses guerres continuelles et surtout avec ses édits draconiens contre les protestants !

Le successeur de M. de Courcelles, Louis de Buade, comte de Frontenac, était une personnalité vigoureuse et dominatrice. Petit-fils d’un des compagnons des guerres d’Henri IV, il avait appris lui-même le métier des armes sous Maurice d’Orange et sous Turenne. Il « avoit le cœur encore plus grand que la naissance », dit de lui le P. Charlevoix, qui pourtant avait des raisons de ne pas l’aimer, car le nouveau gouverneur ne craignit pas, en plus d’une rencontre, de heurter les volontés du clergé et surtout des jésuites. « C’étoit un homme fort du monde et parfaitement ruiné », écrit de son côté le duc de Saint-Simon, qui insinue que ses protecteurs, les Phélippaux, auxquels il était allié, l’envoyèrent au Canada pour lui permettre d’y refaire sa fortune. Peut-être pour lui faciliter la chose, ou parce qu’on connaissait son caractère entier qui n’eût pas aisément souffert un incessant contrôle, on ne lui adjoignit pas, au moins tout d’abord, d’intendant. (Ce ne fut qu’en 1675 que Duchesneau fut nommé en cette qualité.)

Plusieurs esprits, en France, dans toutes les classes de la nation, gardaient l’esprit de la Fronde et regrettaient, sans oser le dire, l’absorption complète de tous les pouvoirs entre les mains de celui qui avait dit un jour : « l’État c’est moi ! » On parlait encore, quoique plus timidement chaque jour, des États-Généraux. Frontenac avait probablement au fond de son cœur de soldat un vieux levain de parlementaire, car un de ses premiers actes, après son entrée en fonctions, fut la convocation d’une sorte d’États-généraux du Canada. Les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état, y figuraient, suivant les conceptions du temps. Bien que cette assemblée n’eût eu que le caractère d’une vaine cérémonie, et que son seul acte eût été le renouvellement solennel du serment de fidélité à la couronne, cette ombre même d’assemblée déplut à la cour soupçonneuse de Versailles. Colbert s’empressa d’avertir Frontenac qu’il avait fait un pas de clerc et qu’il ne recommençât plus :

« …L’assemblée et la division que vous avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité, a pu produire un bon effet dans ce moment-là ; mais il est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre, dans le gouvernement de ce pays-là, les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les États-Généraux de leur royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très rarement, et pour mieux dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit pays. »

Ainsi la Nouvelle-France ne pouvait, l’eût-elle alors souhaité, se bercer de l’espoir d’obtenir jamais de franchises particulières. Elle était rivée, comme la métropole, à la chaîne de l’absolutisme du « roi-soleil ». Quelle différence avec les colonies de la Nouvelle-Angleterre qui dès lors s’administraient elles-mêmes d’une façon presque complètement indépendante et dont le gouvernement, au témoignage de Talon, était déjà « plus républicain que monarchique ! »

Le clergé seul, enhardi par l’empire que ses confesseurs exerçaient sur l’esprit dévot du « roi très chrétien », poursuivait ses vues au Canada comme en France, sans crainte de heurter de front les ministres ou les gouverneurs, qui représentaient l’autorité du despotique monarque. L’évêque surtout, M. de Laval, montrait une hauteur et une obstination de vues qui devaient souvent irriter l’esprit des gouverneurs. « Il s’était persuadé, écrit Garneau, qu’il ne pouvait errer dans ses jugements s’il agissait pour le bien de l’Église, doctrine qui menait loin, et il entreprit des choses qui auraient été exorbitantes en Europe[3]. » Les Jésuites, qui avaient conduit l’affaire de la nomination de l’evêque et qui avaient réussi à constituer le nouvel évêché comme indépendant du roi de France et du Parlement et dépendant seulement de Rome, les Jésuites, disons-nous, déplaisaient particulièrement à M. de Frontenac, qui eût voulu les exclure de toute participation aux affaires du gouvernement. « Car après avoir eu tant de peine, écrivait-il au ministre, en 1672, à leur ôter la connoissance et la direction des affaires, serait-il à propos de leur fermer une porte pour les laisser entrer par une autre ? D’ailleurs, les prêtres du séminaire de Québec et le grand vicaire de l’évêque sont dans leurs dépendances ; ils ne font pas la moindre chose sans leur ordre ; ce qui fait qu’indirectement ils sont les maîtres de ce qui regarde le spirituel qui, comme vous savez, est une grande machine pour mener tout le reste. » — « J’ai témoigné aux Jésuites, écrivait-il encore à Colbert, l’étonnement où j’étois de voir que de tous les Sauvages qui sont avec eux à Notre-Dame-de-Foye, il n’y en a pas un qui parlât français, et leur ay dit que, dans leurs missions, ils devoient songer, en rendant les sauvages sujets de Jésus-Christ, à les rendre aussi sujets du roi : que pour cela il leur falloit inspirer l’envie d’apprendre notre langue, essayer de les rendre plus sédentaires, et leur faire quitter une vie si opposée à l’esprit du christianisme, puisque le véritable moyen de les rendre chrétiens étoit de les faire devenir hommes. »

Les procédés de Frontenac n’étaient pas moins vifs que ses paroles. Le gouverneur de Montréal, Perrot, s’étant rendu suspect de concussions, (« n’ayant que 1,000 écus d’appointements, disait de lui La Hontan, il avoit trouvé le moyen d’en gagner 50,000 par son commerce avec les sauvages »), le gouverneur général le fit arrêter et enfermer au château Saint-Louis. Les amis que Perrot avait parmi le clergé, et notamment l’abbé de Salignac-Fénelon, curé de Montréal, prirent parti pour le prisonnier et dénoncèrent, dans des prônes véhéments, la tyrannie du gouverneur général. Sommés de comparaître devant le conseil supérieur pour répondre de leur conduite, ces ecclésiastiques déclinèrent la juridiction civile, prétendant qu’ils ne pouvaient être assignés et jugés que par une cour ecclésiastique. L’abbé de Salignac surtout se conduisit avec une rare audace ; sous prétexte que les ecclésiastiques avaient, en France, le droit de parler assis et couverts devant le conseil souverain, il affécta de se couvrir d’un air provoquant, en passant devant le comte de Frontenac qui présidait alors le conseil supérieur. Frontenac fit mettre l’abbé aux arrêts, et comme il persistait à récuser l’autorité du conseil de la colonie, il le fit conduire, sous bonne escorte, à Paris, en compagnie de Perrot (1674). Le roi fit enfermer Perrot à la Bastille ; mais l’abbé, qui avait de hautes protections, en fut quitte pour une réprimande. Frontenac fut averti d’être plus prudent et plus conciliant dans ses rapports avec le clergé. « Sa Majesté, lui écrivit Colbert, m’a ordonné de vous expliquer en particulier qu’il est absolument nécessaire, pour le bien de son service, d’adoucir votre conduite… On a dit que vous ne vouliez pas permettre que les ecclésiastiques et autres (les jésuites) pussent vaquer à leurs missions et à leurs autres fonctions, sans passeport, de Montréal à Québec, que vous les faisiez venir souvent pour des causes très légères, que vous interceptiez leurs lettres et ne leurs laissiez pas la liberté d’écrire. Si le tout ou partie de ces choses est véritable, vous devez vous en corriger. »

Pour mieux mater le trop hardi gouverneur, en attendant une disgrâce plus complète, la cour ressuscita l’office d’intendant laissé vacant depuis le départ de Talon, et, par un édit du 5 juin 1675, Jacques Duchesneau fut chargé, en cette qualité, de l’administration de la justice, de la police et des finances dans les « pays de Canada, Acadie, de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale ». Sa commission lui donnait le droit de « présider le Conseil souverain en l’absence de M. de Frontenac ». Il devait aussi « tenir la main à ce que les juges inférieurs fussent maintenus et protégés dans leurs fonctions, et à ce que le Conseil souverain jugeât toutes les matières civiles et criminelles, conformément aux édits et ordonnances du roi et à la coutume de Paris ; faire, avec le concours des conseillers, les règlements nécessaires pour la police générale du pays, pour les foires et les marchés, pour l’achat et la vente des denrées et des marchandises. »

La charge de Duchesneau avait d’autant plus d’importance et d’étendue que la Compagnie des Indes-Occidentales venait enfin de résigner son embarrassant monopole (1674). La traite des fourrures, le seul article de commerce que l’on retirât encore du Canada, était trop facilement exercée en fraude du privilège royal pour qu’elle indemnisât une Compagnie de marchands des dépenses de plus en plus fortes qu’entraînait un établissement qui prenait de plus en plus les proportions d’une vaste colonie agricole et en avait les besoins. La Compagnie accepta donc avec empressement d’abandonner un privilège devenu trop onéreux ; on remboursa aux associés le capital de leurs actions et toutes les terres concédées à la Compagnie furent réunies au domaine royal.

Vers le même temps (1675-1683), le territoire de la Nouvelle-France se trouva singulièrement agrandi par le fait des découvertes de quelques hardis explorateurs français. On ne connaissait alors que le cours du Saint-Laurent et les cinq Lacs ; mais on savait, par les rapports des Sauvages, que le pays s’étendait très loin à l’ouest et au sud, et que dans cette direction il y avait un grand fleuve qu’on appelait Meschacébé (Mississipi) ou le Père-des-Eaux. Talon avait soupçonné déjà que le Meschacébé devait se jeter dans le golfe du Mexique. Si cela était, il devenait fort important d’être les maîtres du cours du grand fleuve, du pays qu’il traversait et de son embouchure ; car les possessions françaises auraient alors deux issues : l’une au sud, sur le golfe du Mexique, se reliant à nos colonies des Antilles ; l’autre au nord, sur l’Atlantique[4].

Les premières tentatives pour découvrir le grand fleuve furent faites par Cavelier de la Salle qui, dès 1670, descendit la Belle-Rivière ou Ohio jusqu’à son confluent avec le Mississipi[5]. En 1673, le P. Marquette et Jolliet avaient, de leur côté, par le lac Michigan et la rivière Ouisconsin, atteint le Haut-Mississipi, dont ils avaient descendu le cours jusqu’à son confluent avec l’Arkansas. Mais c’est encore à Cavelier qu’il était réservé de compléter cette découverte en s’aventurant jusqu’aux bouches que le fleuve immense jette dans le golfe du Mexique. Cavelier était un Normand, un enfant de Rouen, « en qui — écrit Michelet — avait passé l’âme des grands découvreurs de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et complet, fait de calcul et de ruse, de patience et d’intrépidité, il avait pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien : il se fit noble, devint Cavelier de la Salle ; il étudia sous les Jésuites, et les étudia. Il en tira deux beaux certificats, passa en Amérique, et voyant du premier regard qu’il n’y avait rien à faire avec eux, qu’ils empêcheraient tout, il s’appuya des Récollets et du gouverneur Frontenac qui, chose rare, n’était pas jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer l’Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu’il était fou. Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu’ils savaient tout cela, qu’il les avait volés[6]. »

Nous sortirions des limites que nous nous sommes tracées pour cet ouvrage en entrant dans tous les détails de l’expédition de la Salle. On les peut trouver dans les histoires plus étendues du Canada, dans l’ouvrage de M. Roux de Rochelle sur les États-Unis, et surtout dans les travaux publiés de M. Margry, qui a réuni avec un soin jaloux tous les documents qui lui permettaient de reconstruire la vie aventureuse de Cavelier de la Salle. Un court sommaire indiquera seulement ici les phases de cette expédition. Après avoir obtenu du marquis de Seignelay, fils de Colbert, nommé ministre de la marine à la mort de son père, la cession du fort Cataracoui ou fort Frontenac (emplacement actuel de Kingston, sur le lac Ontario), Cavelier de la Salle partit de La Rochelle dans l’été de 1668, avec trente hommes, marins et ouvriers, et des marchandises pour la traite des Sauvages. Arrivé à Québec, il s’achemina aussitôt vers son fort de Cataracoui et en repartit bientôt à la tête d’une expédition imposante. Son navire était le premier qui fendit les ondes du lac Ontario, et lorsqu’il arriva à la tête du lac, près du Niagara, les Sauvages de ces quartiers restèrent longtemps dans l’étonnement et l’admiration devant ce navire couvert de sa haute voilure blanche, tandis que les Français, qui n’avaient pas vu la chute du Niagara, ne pouvaient cacher, de leur côté, leur profonde surprise à l’aspect de ce grand fleuve se précipitant d’un seul bond dans un abîme de cent soixante pieds, avec un bruit qui s’entend à plusieurs lieues de distance[7]. » La Salle bâtit, près de cet endroit, un ouvrage palissadé, qui s’appela fort Niagara, et ne pouvant remonter, avec son navire, au-delà de la cataracte, construisit un autre vaisseau pour la navigation du lac Érié. Le Griffon achevé et lancé, c’est le nom qu’il donna à ce second vaisseau, — « voulant, disait-il, faire voler le griffon par-dessus les corbeaux », par allusion aux ennemis de ses projets, — il remonta le lac Érié, reconnut le « Détroit » et le lac Sainte-Claire, traversa le lac Huron et arriva à Michilimackinac, après avoir essuyé une grosse tempête. Continuant ensuite sa route par le lac Michigan, il jeta l’ancre dans la baie des Puans, à l’ouest du lac Michigan, renvoya le Griffon, qui malheureusement se perdit dans ce retour, et s’avança dans l’intérieur des terres sans sortir de la vallée du lac Michigan. Trois petits forts construits, l’un à la baie des Puans, l’autre à Saint-Joseph, au sud-est du lac, le troisième à « Crèvecœur », sur la rivière des Illinois, marquèrent la prise de possession du pays par les français. La Salle avait recherché et obtenu l’alliance de la tribu des Illinois qui occupait cette contrée. Mais les Iroquois, excités, dit-on, par les Anglais, qui s’inquiétaient de ces découvertes, attaquèrent et vainquirent nos nouveaux alliés. Le découragement s’étant mis ensuite parmi les gens de son escorte, plusieurs conspirèrent contre sa vie ; d’autres l’abandonnèrent et s’enfoncèrent dans les forêts. La Salle, qui avait vainement attendu le retour de son Griffon, fut forcé de revenir à pied à Cataracoui, pour faire acheminer les objets nécessaires au gréement d’une nouvelle barque mise sur les chantiers à Crèvecœur pour la descente du Mississipi. Quelques hommes, entre autres le P. Hennepin, qui a laissé une relation de ces excursions, furent laissés seulement pour la garde de « Crèvecœur », ainsi nommé à cause des cruels contretemps que l’expédition avait endurés à cet endroit. La Salle fit route, dès l’année suivante, pour rejoindre ses compagnons, mais il trouva Crèvecœur abandonné et dut encore une fois retourner sur ses pas. Enfin, dans une troisième expédition, où il se fit accompagner de vingt-quatre Français et de dix-huit sauvages, il put poursuivre plus avant sa route vers le sud ; ayant atteint le Mississipi, le 6 février 1682, il le descendit, en s’arrêtant fréquemment en route, pour reconnaître les tribus du voisinage : Arkansas, Chactas, Natchez, etc. Vers le 9 avril, il arriva enfin aux bouches du grand fleuve, près de l’emplacement actuel de la Nouvelle-Orléans, et prit solennellement possession, au nom du roi de France, de ce grand bassin du Mississipi, qui reçut de lui le nom de « Louisiane ». C’était la possession de l’Amérique assurée à la race française, si les « Louis » de France avaient su se montrer dignes de l’hommage que leur faisait alors le grand explorateur français !

Mais, hélas ! on ne dira jamais assez tout le mal qu’ont fait à la France — à l’époque surtout où nous sommes arrivés, — et le « grand-roi » tombé entre les mains de la Maintenon et de son confesseur, et les Jésuites si puissants à la cour par le P. Le Tellier et acharnés à la ruine de tout ce qui leur résistait ou leur portait ombrage.

Le comte de Frontenac avait déplu à l’ordre tout-puissant. Il fut rappelé (1682) et remplacé par M. de la Barre, qui s’était montré brave marin dans la mer des Antilles, mais qui était bien le plus incapable des administrateurs et dont l’impéritie et la mollesse allaient mettre la colonie à deux doigts de sa perte. À son retour au Canada, Cavelier de La Salle apprit en même temps le départ de son protecteur, Frontenac, et les suspicions dont il était lui-même l’objet. M. de la Barre, — sur les rapports des Jésuites, — avait déjà écrit au ministère « que c’était l’imprudence de La Salle qui avait allumé la guerre entre les français et la Confédération iroquoise ; qu’il paraissait avoir de mauvais desseins ; qu’il ne fallait pas ajouter foi au récit de ses découvertes ; qu’il était avec une vingtaine de vagabonds, Français et Sauvages, dans le fond de la baie du lac Michigan, où il tranchait du souverain, pillait et rançonnait les gens, exposait les peuples aux incursions des Iroquois », etc. Déjà s’exécutait le « complot meurtrier » dont parle Michelet, qui, tramé à Québec, à Saint-Louis, partout, suivit La Salle en France où il alla se justifier auprès de Louis XIV, et le suivit encore sur la flotte qu’on lui accorda, pour découvrir par mer l’embouchure du Mississipi et commencer la colonisation de la Louisiane. Le commandant de la flottille, M. de Beaujeu, avait en sa femme un jésuite qui surveilla la trahison[8]. Cavelier, débarqué par lui, à cent lieues à l’ouest du point où il voulait aborder, et laissé là, avec des canons sans poudre ni boulets, avec quelques colons affamés et découragés fut tué, comme un chien, dans un bois[9] (1688). « Il se perdit et ne fut plaint de personne », voilà toute l’oraison funèbre que lui consacre encore de nos jours un historien ultramontain, l’abbé Ferland[10] ! : Tantæne animis cœlestibus iræ !

Revenons au Canada. La situation y était grave, non du fait de Cavelier de La Salle, comme l’avait voulu insinuer M. de la Barre, mais du fait des Anglais, qui excitaient secrètement les Iroquois contre nous.

La paix qui régnait alors entre la couronne de France et l’Angleterre des Stuarts, n’empêchait pas les Anglais d’Amérique de nous disputer l’Acadie et la haie d’Hudson, et de nous susciter partout des embarras. Une grande guerre était imminente ; bien heureux si nous n’avions contre nous que les cinq nations iroquoises ! Encore les forces de la colonie étaient-elles à peine suffisantes contre le danger de ces Indiens. Le dernier recensement fait en 1679 n’avait donné que le chiffre de 8,500 âmes pour la population du Canada, et ce chiffre avait encore baissé depuis cette époque. Les fonctionnaires de la colonie, convoqués en conseil par le gouverneur, décidèrent qu’il y avait lieu, à raison de l’attitude menaçante des Iroquois, de prendre contre eux l’offensive, mais qu’il fallait pour cela des renforts de la métropole. On écrivit donc au roi pour le supplier d’accorder encore deux ou trois cents soldats et mille ou quinze cents engagés volontaires qui cultiveraient les terres pendant que les habitants seraient sous les armes.

Louis XIV envoya les soldats, mais la demande de nouveaux colons resta sans réponse. « Et pourtant, écrit Garneau, c’était dans le temps même où les Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission de venir s’établir en Amérique, promettant de vivre en sujets paisibles à l’ombre du drapeau de leur patrie, qu’ils ne pouvaient cesser d’aimer… De quel avantage, poursuit le même et judicieux historien, n’eût pas été une émigration faite en masse et composée d’hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l’étaient les Huguenots, pour peupler les bords du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l’Ouest ? Du moins, ils n’auraient pas porté à l’étranger le secret des manufactures françaises, et enseigné aux autres nations à produire des marchandises qu’elles étaient accoutumées d’aller chercher dans les ports de France. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux vues exclusives d’un gouvernement armé, par l’alliance des pouvoirs temporel et spirituel, d’une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience ni l’intelligence… Louis XIV, qui avait des myriades de dragons pour massacrer les protestants, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, n’eut que deux cents soldats à envoyer à Québec pour protéger une contrée quatre fois plus vaste que la France, et qui embrassait la baie d’Hudson, l’Acadie, le Canada, une grande partie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York avec toute la vallée du Mississipi[11] ! »

Ce n’était pas d’ailleurs que Louis XIV dédaignât la souveraineté du continent américain. À la différence de son triste arrière-petit-lils, Louis XV, qui perdit la Nouvelle-France et les Indes sans en manifester presque un regret, « Louis le Grand » aimait assez sa gloire pour se complaire à la pensée qu’une vaste étendue du Nouveau-Monde obéissait à son empire. Mais il n’avait pas assez de portée d’esprit pour s’enquérir des meilleurs moyens d’affermir cet empire sur la tête de ses descendants. Il n’aimait pas les progrès lents, et comprenait mal les difficultés que rencontre l’installation de familles nouvelles dans un pays nouveau. Le Canada, après l’avoir intéressé, l’ennuyait. Il s’étonnait d’apprendre qu’il y eût encore là quelque chose à faire, que la colonie eût encore besoin d’hommes et de secours[12]. L’autocrate à courte vue qui ne distinguait pas les peuples derrière les rois, malgré l’avertissement solennel de l’échafaud de Charles Ier, s’étonnait aussi que les colons anglais osâssent entreprendre quelque chose contre la Nouvelle-France, quand il était lui-même en relations étroites avec son cousin d’Angleterre. Il fit mander à son gouverneur, M. de la Barre, qu’il ne s’inquiétât plus des Anglais, attendu que le colonel Dungan, le commandant de New-York, avait reçu de son souverain l’ordre de vivre en bonne intelligence avec nos colons et de les soutenir au besoin. L’ordre avait été donné, en effet, mais l’exécution n’y répondit qu’imparfaitement. Les intérêts particuliers des colonies anglaises commençaient à se distinguer des intérêts de la métropole et surtout des volontés d’une dynastie impopulaire. Dungan obéit mollement à ses instructions ou plutôt les méconnut en continuant de négocier secrètement avec les Iroquois pour les soulever contre nous et pour leur faire accepter la souveraineté de l’Angleterre. M. de la Barre cependant montrait une irrésolution sénile qui ne pouvait qu’enhardir ses ennemis. Quand il se décida, en 1684, à ouvrir les hostilités contre les Iroquois, la décision et la vigueur lui firent également défaut. Il conduisit mal la campagne : les maladies et la disette décimèrent sa petite armée, avant qu’elle n’eût atteint l’ennemi. Finalement, il consentit à négocier avec les Iroquois dans des conditions humiliantes pour notre drapeau[13] : il livrait presque à leurs représailles nos fidèles alliés, les Illinois.

Ce fut de toutes parts un juste concert de récriminations contre l’incapable gouverneur. Le roi le rappela et le remplaça par le marquis de Denonville, colonel de dragons, dont le gouvernement montra presque autant d’incapacité, jointe à plus de cruauté. Il amenait de France 5 ou 600 hommes de troupe, et il avait la parole de M. de Seignelay pour un prochain et plus considérable renfort. Le nouveau gouverneur avait dans ses instructions de s’assurer, bon gré mal gré, la possession de la baie d’Hudson où les Anglais s’étaient emparés de quelques postes appartenant à la Compagnie de la baie du Nord. Un capitaine énergique, le chevalier de Troyes fut mis à la tête d’une petite troupe d’hommes résolus, parmi lesquels se trouvaient Lemoine d’Iberville et deux de ses frères, de cette glorieuse famille des Lemoine, dont tous les membres firent preuve de bravoure et rendirent à la France coloniale du XVIIe et du XVIIIe siècle les services les plus signalés. Le voyage n’était pas facile par terre entre Québec et la baie d’Hudson : il fallait parcourir plus de deux cents lieues sur la neige et par un froid très vif (on était au mois de mars 1686), avant d’arriver au premier poste anglais. La marche dura jusqu’au 20 juin, à travers des difficultés et des fatigues qui eussent arrêté des hommes moins bien trempés. Arrivés enfin devant le fort de Monsipi, nos hommes qui n’étaient en tout qu’une centaine, soldats et Canadiens volontaires, donnèrent l’assaut avec tant de vigueur que la petite garnison anglaise se rendit presque sans coup férir. On trouva dans le fort douze canons, avec quantité de poudre et de plomb. De Monsipi, la petite troupe se rendit au fort Rupert, situé à quarante lieues plus loin, sur la baie de Saint-James. Un petit bâtiment monté par quinze hommes, stationnait en face du fort. D’Iberville, avec huit compagnons, embarqués dans deux canots d’écorce, leur porta sommation de se rendre, ce que les Anglais firent, sous la condition d’avoir la vie sauve ; pendant ce temps, de Troyes enfonçait les portes du fort et s’en rendait maître. Le même succès suivit nos soldats dans leur expédition contre le fort Quitquitchouane ou Albany. Le commandant anglais, dès les premiers coups de feu, envoya un parlementaire et rendit la place.

La Compagnie anglaise perdit, dans cette courte campagne, tous ses établissements de la haie d’Hudson, à l’exception du fort Nelson, situé à quelques centaines de milles au nord d’Albany, et pour un temps nous restâmes les maîtres de tous ces parages. Lorsque ces nouvelles parvinrent en Angleterre, l’opinion publique en fut fort excitée contre le gouvernement de Jacques II, qu’on accusait de trahir les intérêts nationaux, par faiblesse pour son allié catholique, Louis XIV.

Il est certain, en effet, qu’une étroite alliance existait entre les deux monarques. On en put voir une preuve dans le rappel, par le roi Jacques II, du colonel Dungan qui ne cessait d’exciter en sous-main les Indiens contre nous. Le chevalier Andros le remplaça, mais ce changement n’empêcha pas les hostilités de continuer entre les Français et les tribus iroquoises. Un acte de déloyauté de la part de notre gouverneur avait donné à ces dernières un juste sujet de colère contre nous. Louis XIV avait écrit à M. de Denonville pour lui demander « de faire tout son possible pour faire un grand nombre de prisonniers de guerre parmi les Iroquois et les faire ensuite passer en France, ces sauvages qui sont forts et robustes devant servir utilement sur ses galères ». Pour satisfaire à cette réquisition, M. de Denonville imagina un véritable guet-apens. Avant même que la guerre fût déclarée, il attira, sous le prétexte d’un festin, les principaux chefs iroquois à Cataracoui, les fit prisonniers et les envoya en France à destination du bagne de Marseille. La guerre qui s’en suivit fut atroce de part et d’autre. M. de Denonville brûla les villages des Iroquois et ravagea leur pays, mais il leur tua peu de monde. Les Iroquois, de leur coté, nous firent beaucoup de mal en harcelant continuellement nos troupes et nos campements. Une épidémie qui fondit sur la colonie en 1687 et qui emporta en particulier toute la garnison du fort Niagara, contribua encore à abaisser le moral des soldats et des habitants. Les Iroquois en devinrent plus audacieux. Ils attaquèrent à l’improviste le fort Chambly et, repoussés là, dirigèrent leur effort contre le fort Cataracoui où ils enlevèrent trois soldats et une jeune fille. Mais de tous les coups de ces sauvages, le plus funeste fut porté les 4 et 5 août 1689. À cette date, quinze cents Iroquois firent une descente dans l’île de Montréal, surprirent, pendant la nuit, le village de La Chine, à trois lieues de Montréal, y mirent tout à feu et à sang, et firent périr dans les plus affreuses tortures plus de deux cents personnes. Après cet horrible massacre, ils parcoururent l’île, venant jusque sous le feu des canons de Montréal et commettant partout les mêmes brigandages. M. de Denonville, enfermé dans Montréal, était hors d’état de repousser cette horde. Il lui fallut attendre que, suffisamment repue de carnage, elle reprît d’elle-même le chemin de ses cantons, ce qui n’arriva que vers le milieu d’octobre 1689.

Les Iroquois n’étaient si hardis que parce qu’ils se sentaient appuyés par les Anglais qui leurs fournissaient, autant qu’ils en voulaient, de la poudre et des armes. Aussi était-il évident que le champ de bataille allait s’élargir et que la guerre serait désormais entre la Nouvelle-France et les colonies de la Nouvelle-York et de la Nouvelle-Angleterre. Le traité de « neutralité » que Louis XIV avait signé avec Jacques II (1687) et qui interdisait à chacune des parties contractantes d’intervenir dans les querelles que l’autre pourrait avoir avec les indigènes, était resté lettre morte, du temps même de Jacques II et du gouverneur Andros, qui pourtant s’était fait fort de tenir la main à son exécution et de réprimer les velléités républicaines des Puritains de la Nouvelle-Angleterre. Sous prétexte d’empêcher les conflits, Andros se chargea de tracer lui-même la ligne de démarcation entre les possessions du roi de France et celles du roi d’Angleterre, puis décidant de son propre arbitre que l’habitation et les terres du Français Saint-Castin se trouvaient dans la limite des possessions anglaises, il monta lui-même sur une frégate et alla détruire le fort et l’habitation de Saint-Castin. En conséquence de ces violalions multipliées de la foi du traité, M. de Callières, gouverneur de Montréal, avait été envoyé à Versailles afin d’exposer au ministère les raisons de toute nature qui nous mettaient dans la nécessité de combattre et, si possible, d’abattre la puissance anglaise en Amérique. M. de Callières se faisait fort, avec treize cents soldats et trois cents Canadiens, d’aller prendre Manhatte (New-York), Orange et les autres habitations de la Nouvelle-York. « Cette conquête, disait le mémoire qu’il soumit à Louis XIV, rendroit le roi maître d’un des plus beaux ports de l’Amérique, où l’on peut aller en tout temps, et d’un très beau pays sous un climat doux et fertile. On m’opposera le traité de neutralité ; mais d’abord les Anglois l’ont violé les premiers… En second lieu il faut observer que cette colonie étant actuellement toute remplie de Hollandois sur lesquels les Anglois l’ont conquise, ses habitants obéiront au prince d’Orange et forceront le gouverneur. Ainsi il faut les prévenir. Cependant, si on veut différer jusqu’à ce qu’on soit en guerre ouverte avec les Anglois, il faut se préparer pour le mois de juin prochain. »

Louis XIV acueillit favorablement les vues de ce mémoire ; d’ailleurs les événements, plus forts que sa volonté, vinrent bientôt couper toute autre issue que celle de la guerre. Jacques II, par son esprit d’absolutisme et par ses tendances catholiques, s’était aliéné l’esprit de la grande masse du peuple anglais. La révolution de 1688, qui lui enleva son trône et le donna à Guillaume d’Orange, irrita profondément Louis XIV et la coalition qui se forma ensuite entre l’Europe entière, moins les Turcs, contre le « Roi-Soleil », menaça la France d’un des plus grands dangers qu’elle eût encore courus. La déclaration de guerre à la France publiée le 7 mai 1689 excita un grand enthousiasme en Angleterre, où l’on reprochait entr’autres choses aux Français de s’être emparés de la baie d’Hudson et d’avoir empiété sur les pêcheries anglaises de Terre-Neuve. L’enthousiasme fut plus vif encore, si possible, dans la Nouvelle-Angleterre, où, dès la première nouvelle de la Révolution, on arrêta Andros et les membres de son conseil, ainsi qu’à New-York, où les anciens dissentiments entre Anglais et Hollandais se trouvèrent subitement effacés par l’avènement d’un prince qui représentait à la fois les deux nations. La Nouvelle-France pouvait s’attendre à recevoir durement le contre-coup de ces événements. Louis XIV, comprenant qu’une situation si critique demandait un homme d’une énergie peu commune, avait déjà décidé de remplacer M. de Denonville et de renvoyer au Canada M. de Frontenac, à qui il fut seulement recommandé d’être plus retenu que la première fois dans ses rapports avec le clergé. On ne pouvait assurément faire un meilleur choix pour les circonstances où allait entrer la colonie, que celui de ce ferme et vaillant homme de guerre. Frontenac débarqua le 22 novembre 1689, aux acclamations des habitants, sur cette terre du Canada qu’il avait quittée sept années auparavant et qu’il retrouvait toute fumante encore du sang de tant de colons massacrés, de tant d’incendies et de ruines.

Avant de raconter les luttes qui suivirent, il convient de revenir un peu en arrière pour reprendre, où nous l’avons laissée, l’histoire de l’Acadie qui se développait parallèlement à celle du Canada proprement dit ; cela nous permettra de faire le compte de la population de l’ensemble de la Nouvelle-France et de calculer les ressources qu’elle pouvait offrir en vue de la guerre imminente.

L’Acadie, conformément aux stipulations du traité de Bréda, avait été restituée aux Français et le major de Grandfontaine en avait repris solennellement possession en l’année 1670. Le gouvernement confié à M. de Grandfontaine comprenait une vaste région, grande comme la moitié de la France et s’étendant du fleuve Kennebeck jusqu’au promontoire de Gaspé. Les postes principaux étaient à Passamacadie, Pentagoët, Jemsek, Miramichy, Népisiguy, Chédabouctou, La Hève, le Cap Sable et Port-Royal ; mais de tous ces établissements, Port-Royal, le Cap Sable et La Hève étaient les seuls où il se trouvât une population européenne sérieusement établie avec des femmes, des enfants et des cultures. Le tout ne dépassait pas 440 habitants en 1671. Partout ailleurs on ne rencontrait que des forts plus ou moins considérables avec des magasins[14]. La cour avait promis des renforts d’émigrants ; mais les faits ne répondirent pas aux promesses et c’est tout au plus si, de 1670 à 1679, il s’établit de 40 à 50 colons nouveaux en Acadie, presque tous célibataires, mais dont plusieurs se marièrent dans le pays[15]. Talon projeta un instant de visiter cette contrée, mais il retourna en France avant d’avoir pu exécuter son dessein, et le gouvernement cessa de s’occuper de ce pays pendant près de vingt ans !

Avec un chiffre de population si exigu, il était difficile que l’œuvre de la colonisation s’étendît. Au lieu qu’au Canada presque toutes les seigneuries se formèrent immédiatement sur le modèle des seigneuries féodales de l’Europe, avec un manoir entouré de tenanciers établis sur leurs arrière-fiefs ou fermes censives, il n’y eut longtemps, en Acadie, que la seigneurie de Port-Royal, possédée par les Le Borgne, qui correspondît à ce modèle. Des efforts furent faits, pourtant, non sans succès, pour créer quelques autres seigneuries agricoles en divers points de l’Acadie. M. Rameau signale les Mius d’Entremont, du Cap Sable, qui, dès le principe, s’attachèrent à avoir quelques bestiaux et des cultures ; Leneuf de La Vallière, qui amena du Canada dans son fief de Beaubassin, au fond de la Baie-Française, des engagés et quelques familles ; enfin quelques années plus tard, les tenanciers de Port-Royal, de concert avec leur seigneur, envoyèrent un essaim de leurs enfants peupler certains cantons situés au nord de cette place, autour du bassin des Mines, où se formèrent de nouvelles seigneuries terriennes.

Avec un courant constant d’émigration, ces établissements agricoles eussent pu se multiplier ainsi à l’infini, sur une terre fertile malgré la froidure de ses hivers, et que la charrue des laboureurs entamait pour la première fois. Malheureusement, les colons manquant pour les fiefs que M. de Grandfontaine avait distribués largement à ses anciens compagnons d’armes qui l’avaient suivi en Acadie, ceux-ci furent amenés par la force des circonstances, à chercher dans leurs fiefs autre chose que les produits agricoles, les redevances féodales et la création d’un apanage pour leurs descendants. La traite des fourrures offrant la perspective de bénéfices plus aisés et plus prochains, chacune de ces nouvelles « châtellenies » de la forêt forma une sorte de comptoir où l’on échangeait les pelleteries rapportées par les Indiens contre les marchandises européennes à leur usage. Vivant eux-mêmes isolés, avec un très petit nombre d’engagés européens, au milieu des Indiens, ces gentilshommes des bois se rapprochèrent de ceux-ci par un régime de vie demi-civilisé, demi-barbare, s’en firent aimer par leur bonne humeur sans morgue, estimer par leur bravoure intrépide, et conquirent, sur les tribus voisines, une puissante influence. Michelet parle avec enthousiasme des alliances de nos aventuriers français, de nos coureurs des bois, avec les indigènes : « Ils n’avaient, dit-il, ni l’orgueil ni l’exclusivisme de l’Anglais, qui ne comprend que son anglaise. Ils n’avaient point les goûts malpropres, avares, du segnor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille et le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La tribu accueillait volontiers les fruits de ces amours, des métis d’une vaillante race. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même… Un petit nombre de Français eût pu créer ainsi un grand empire colonial, un grand empire métis, en se greffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d’esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé la race de l’Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une nouvelle Europe, c’est vrai, mais supprimé l’Amérique elle-même, anéanti le genius loci. Ce qu’il y aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation a péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre nature[16] !… »

L’un des types les plus remarquables de ces « capitaines de sauvages », suivant le nom qu’on donna à ces hôtes aventureux de la forêt, fut le capitaine de Saint-Castin, nommé plus haut. Vincent, baron de Saint-Castin, était des environs d’Oloron, dans le pays basque. Il avait servi, avec M. de Grandfontaine, dans le régiment de Carignan, et était venu du Canada avec lui. « Leste et vigoureux comme tous les Basques, il était doué d’une de ces natures vives et fougueuses qui, sans agitation et sans imprévu, ne connaissent pas de plaisir ; il était expert dans tous les exercices du corps, âpre à la fatigue, plein de sang-froid dans le danger et d’un grand esprit de ressources dans le besoin[17]. » Dès sa première entrevue avec les Abénakis, la tribu indienne qui vivait sur les rives du Kennébec, son air déterminé, sa mine franche et sa bonne tournure les séduisirent, et dès ce jour, quelques-uns d’entre eux se donnèrent à lui corps et âme et s’attachèrent à ses pas comme le chien à ceux de son maître. Lui, de son côté, se plut, dès l’abord, au milieu de ces sauvages admirateurs et, son sang s’allumant à la pensée des expéditions extraordinaires qu’il pouvait combiner avec ces alliés sauvages et résolus, il songea à se fixer au milieu de ces tribus et à se faire agréer d’elles comme leur chef.

Le poste de Pentagoët, dont M. de Grandfontaine lui confia le commandement, était à proximité de leurs cantons. Leurs montagnes, d’autre part, dominaient les colonies anglaises, fournissant de toutes parts des embuscades redoutables durant la lutte, des abris assurés en cas de retraite, des sorties multipliées sur les établissements du Massachussets, du Connecticut et du New-Hampshire[18]. Saint-Castin se fortitia dans cette position avantageuse, et le mariage qu’il contracta avec la fille d’un chef indien le constitua le véritable souverain de tous les Abénakis. D’autres capitaines de sauvages, Énaud, de Népisiguy, un des d’Entremont, Denys, de Miramichi, imitèrent son exemple et ne crurent pas se déshonorer en épousant des filles indiennes.

« Il ne se passait pas d’année sans que chacun des capitaines ne fît, dans son quartier, une grande distribution de présents aux guerriers des tribus, tant en son nom qu’au nom du roi de France ; ils les réunissaient alors dans de grands festins, où assistaient souvent des officiers français. Les viandes qu’on y servait étaient entassées dans de grandes chaudières à la manière indienne ; pendant plusieurs jours, les récits de chasse et de combats, les danses sauvages, y étaient entremêlés de force rasades d’eau-de-feu. Ces réjouissances grossières servaient de prélude aux expéditions de chasse et de guerre, quand les capitaines de sauvages, ces seigneurs fauves habillés de peaux de bêtes, rassemblaient leurs vassaux indiens, sur la réquisition des gouverneurs français[19]. »

Les capitaines de sauvages, en effet, quels que fussent leurs instincts d’indépendance, ne pensèrent jamais à manquer à l’allégeance qu’ils devaient à la couronne de France et vécurent toujours en bonne intelligence avec les gouverneurs de l’Acadie. Ceux-ci se succédaient depuis la mort de M. de Grandfontaine assez rapidement, sans apporter de nouvelles ressources à la colonie et sans réussir même à la protéger contre les attaques des « flibustiers » qui, en 1679, dévastèrent les habitations de la côte.

Les uns après les autres, tous ces gouverneurs — MM. de Chambly, de Soulanges, de La Vallière, Perrot (l’ancien gouverneur de Montréal) et de Menneval — harcelaient le ministère de demandes et de plaintes sans jamais réussir à secouer l’inertie du ministre.

Délaissée comme l’était l’Acadie, il n’est pas surprenant qu’elle apparût aux colonies anglaises comme une proie facile à saisir. Celles-ci n’avaient cessé de se développer depuis leur fondation, et tandis qu’à l’époque où nous sommes arrivés, la population de la Nouvelle-France (Canada et Acadie réunis) atteignait à peine 13,000 âmes (dont 1,000 environ pour l’Acadie), celle des colonies anglaises dépassait déjà les deux cent mille.

On eût pu suppléer sans doute à cette disproportion numérique, en entretenant dans nos colonies des forces militaires considérables, mais la France, toujours absorbée par sa politique trop exclusivement continentale, n’envoyait en Amérique que de faibles détachements ; c’est à peine si, à la fin du XVIIe siècle, il se trouvait 500 soldats réguliers, tant au Canada qu’en Acadie[20].

La vraie force de la Nouvelle-France était dans les bras de ses enfants. Dans les conditions particulières où ils s’étaient trouvés transplantés, obligés de lutter à la fois contre la nature vierge et froide du Nord et contre les hommes, toujours exposés aux surprises, aux agressions des sauvages, ces paysans de la Normandie, du Perche, de la Saintonge, devenus trappeurs, bûcherons, coureurs des bois, et grands chasseurs en toute saison, maniaient aussi bien le fusil que la charrue. Le vieux sang des Gaulois et des Scandinaves normands s’était réveillé en eux : tous ces colons étaient soldats-nés, et se battaient aussi volontiers contre l’Anglais que contre le loup ou le daim de leurs forêts. S’ils eussent été appuyés des Iroquois, comme ils l’étaient de la plupart des autres tribus indiennes, ils eussent été invincibles. Tels quels, et malgré l’infériorité de leur nombre, ils étaient pour les colonies anglaises des voisins incommodes et des ennemis redoutables. On le vit bien au succès des campagnes suivantes.

M. de Frontenac employa l’hiver de 1689-1690 à des négociations avec les Iroquois qui n’aboutirent pas et à des préparatifs de guerre contre les établissements de la Nouvelle-Angleterre. Il divisa sa petite armée en trois corps : l’un, formé à Montréal et placé sous les ordres de MM. d’Ailleboust et Lemoine de Sainte-Hélène, comptait cent-quatorze Français et quatre-vingt-treize Indiens ; un autre, levé à Québec et commandé par M. de Portneuf, se composait de cinquante Français et d’une soixantaine de sauvages ; le troisième, formé aux Trois-Rivières sous Hertel ne comptait en tout qu’une cinquantaine d’hommes, dont moitié de Français.

Le premier de ces corps avait pour objectif Orange (aujourd’hui Albany), dans la Nouvelle-York ; mais l’entreprise de prendre cette ville était si audacieuse que les sauvages refusèrent de marcher, et l’on se rabattit sur le bourg voisin de Corlar (’aujourd’hui Schenectady), dont l’enceinte renfermait 80 maisons. Les habitants faisant mauvaise garde furent surpris pendant la nuit et massacrés sans pitié par les sauvages, sous couleur de représailles de l’affaire de Lachine. Une soixantaine de personnes seulement, parmi lesquelles le commandant de la place, dont la femme avait autrefois généreusement traité des prisonniers français, purent obtenir grâce de leur vie ; encore beaucoup de ces malheureux chassés de leurs maisons qui furent livrées aux flammes, périrent-ils de froid dans les bois avant d’avoir pu gagner Albany.

Pendant que ces faits se passaient, M. de Hertel conduisait sa troupe à travers les forêts du New-Hampshire, s’emparait d’un village de la côte, Salmon-Falls (près de la ville actuelle de Portsmouth) et mettait en déroute, au passage d’un pont, un corps de deux cents Anglais envoyé pour couper sa retraite.

Le troisième corps, sous M. de Portneuf, pénétra dans le Maine et, après trois mois de marche au cœur de l’hiver, rejoignit Saint-Castin et ses Abénakis, non loin de Falmouth, sur la baie de Casco, à plus de cent lieues de son point de départ. Les Anglais avaient construit en ces parages, à l’embouchure du Kennébec, un fort assez important entouré de quatre fortins. La garnison comptait 70 hommes, pourvus de 8 canons. Portneuf et Saint-Castin attaquèrent résolûment ces fortifications, et, le 20 mai, les Anglais furent obligés de capituler ; on enleva les canons et tout le butin ; les forts furent brûlés et détruits, ainsi que toutes les maisons à deux lieues à la ronde, et les soldats ennemis faits prisonniers avec tous les habitants, y compris les femmes et les enfants.

Ces hardies excursions, suivies de ces succès sanglants, jetèrent à la fois l’effroi et la colère dans les colonies anglaises. Toute autre pensée fut subordonnée au désir d’une éclatante vengeance. Faisant trêve aux querelles de partis qui divisaient alors les colonies, on décida d’organiser une armée de trois mille hommes, tant Anglais qu’Iroquois, placée sous le général Winthrop, et il fut convenu que cette année marcherait contre Montréal, par le lac Champlain, tandis qu’une flotte, sortie de Boston, pénétrerait dans le Saint-Laurent et irait mettre le siège devant Québec.

L’escadre, composée de trente-cinq vaisseaux et portant deux mille hommes de troupe, fut placée sous les ordres d’un homme nouveau, William Phipps, qui avait été charpentier avant d’être marin. Suivant ses instructions, elle s’arrêta d’abord devant les établissements français de l’Acadie. Phipps s’empara de Port-Royal, qui ne pouvait opposer une résistance sérieuse et emmena comme prisonniers le gouverneur, M. de Menneval, ainsi qu’une quarantaine de soldats et deux prêtres. Chédabouctou où commandait le lieutenant Montorgueil, lui offrit plus de résistance. Une poignée de Français réunie dans ce fort repoussa ses sommations, résista à une attaque de vive force, et finalement obtint des conditions de reddition fort honorables. Montorgueil sortit à la tête de ses quatorze soldats avec armes et bagages, et fut conduit à Plaisance, dans l’île de Terre-Neuve (1690).

Ces expéditions partielles contre l’Acadie avaient retardé les mouvements de Phipps, si bien que l’automne était déjà commencé quand la flotte anglaise entra dans le fleuve Saint-Laurent où elle comptait opérer de concert avec les troupes du général Winthrop qui devait, d’après les calculs de Phipps, se trouver à ce moment devant Montréal.

Obligé de faire face, avec des troupes insuffisantes, à deux grands périls à la fois, M. de Frontenac avait d’abord couru au plus pressé. À la première nouvelle des mouvements de Winthrop, il avait rassemblé en hâte à la Prairie de la Madeleine les troupes, les milices canadiennes et quelques Indiens, en tout douze cents hommes, avec lesquels il était résolu à barrer le chemin aux Anglais venant de New-York. Mais ceux-ci n’arrivèrent pas jusqu’à lui. Une épidémie de petite vérole qui exerça ses ravages dans l’armée de Winthrop et fit périr en quelques jours plus de trois cents hommes, amena l’armée à se débander, (les Iroquois accusant les Anglais de les avoir empoisonnés,) et fit échouer l’expédition. Le P. Charlevoix imagine une autre explication de la retraite des Iroquois :

« Pour moi, dit-il, je suis persuadé que dans les motifs de cette retraite, il entra beaucoup de cette politique qui consiste en ce qu’ils ne veulent pas qu’aucune des deux nations européennes entre lesquelles leur pays est situé, prenne une trop grande supériorité sur l’autre, persuadés qu’ils en seroient bientôt les victimes. »

Sur ces entrefaites, et ne sachant encore à quoi attribuer le retard des ennemis qu’il attendait, M. de Frontenac reçut avis des mouvements de la flotte de Phipps ; il se hâta d’accourir au secours de Québec et de s’y enfermer avec tout ce qu’il put réunir d’hommes en état de porter les armes. Le 16 octobre 1690, un parlementaire envoyé par Phipps vint sommer avec hauteur la ville de se rendre. M. de Frontenac annonça fièrement qu’il répondrait par la bouche de ses canons et, le parlementaire renvoyé, le feu s’ouvrit de part et d’autre avec une égale vigueur. Le premier coup de canon des Français abattit le pavillon amiral que quelques Canadiens allèrent prendre à la nage sous le feu des vaisseaux. Le surlendemain 18 octobre, les chaloupes anglaises débarquèrent quinze cents soldats, commandés par le major Whalley. M. de Frontenac envoya contre eux un détachement de trois cents hommes pris dans les milices de Montréal et de Trois-Rivières, auxquels s’étaient joints quelques volontaires de Beauport. Les Français embusqués en tirailleurs dans les rochers et les bois environnants dirigèrent contre les troupes anglaises une fusillade bien nourrie qui leur fit éprouver des pertes cruelles, et les vaisseaux de Phipps qui, dans le même temps, s’approchaient de la ville pour la bombarder ne furent pas moins maltraités par le tir des canons de la place que dirigeait Lemoine de Saint-Hélène. Les Anglais ne s’étaient pas attendus à une résistance aussi solide. Au bout de sept jours, la poudre et les provisions se faisant plus rares et le froid du Nord faisant sentir très vivement ses premières rigueurs, ils tinrent un conseil de guerre et décidèrent d’abandonner le siège. Les troupes de terre se rembarquèrent donc et dans leur hâte laissèrent à terre leur artillerie : cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre, et cinquante boulets. Les volontaires de Beaupré et de Beauport s’en saisirent et les défendirent contre plusieurs compagnies envoyées de la flotte pour les reprendre. Ces braves étaient de simples cultivateurs conduits par l’un d’eux, le sieur Carré, et à qui s’étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim. Ces jeunes gens, tous accoutumés à manier le fusil, s’acquittèrent si bien de leur devoir que M. de Frontenac leur donna une des pièces de canons enlevées aux Anglais : une autre fut remise au sieur Carré et à ses miliciens[21]. Phipps avait perdu, dans cette campagne de huit jours, près de six cents hommes. Dans son retour à Boston, sa flotte fut en outre maltraitée par les éléments : neuf de ses bâtiments se perdirent avec leurs équipages.

On imagine aisément la joie que cette retraite causa à Québec et dans tout le Canada. L’écho s’en répercuta en France ou Louis XIV fit frapper une médaille pour célébrer l’événement. Coïncidant avec la victoire navale de Bévéziers remportée par Tourville sur les flottes anglaise et hollandaise réunies dans la Manche (1690) et qui obligea l’Angleterre à concentrer toutes ses forces en Europe, la délivrance de Québec assurait la sécurité des possessions françaises en Amérique. Une attaque qu’un parti d’Anglais unis aux Iroquois tenta encore contre Montréal, l’année suivante, se termina par un combat dans la prairie de la Madeleine où l’avantage fut encore du côté des nôtres. À partir de ce moment le Canada proprement dit put respirer et pour longtemps.

Toutefois, l’état de guerre durant toujours entre les deux métropoles, nos colonies passèrent bientôt de la défensive à l’offensive. Peu de jours après la prise de Port-Royal d’Acadie par les Anglais, le sieur Perrot, lieutenant de M. de Menneval, aidé du commissaire de marine Desgouttins, s’était mis à la tête de quelques hommes pour attaquer la petite garnison que les Anglais avaient laissée dans la place et il avait réussi à les en expulser. Dix jours après cet exploit, arriva un navire français, monté par M. de Villebon, successeur de M. de Menneval ; mais ayant constaté l’état de délabrement du misérable fortin de Port-Royal, M. de Villebon se retira au fort de Jemsek, sur le fleuve St-Jean, avec les quelques soldats dont il pouvait disposer ; les colons restèrent seuls dans leurs fermes éparses, prêts à se réfugier dans les bois à la première alerte[22]. Le nouveau gouverneur s’établit donc à Jemsek et, malgré l’extrême médiocrité de ses ressources, il parvint à faire subir d’assez grands dommages aux Anglais, en attirant vers son refuge, dans la rivière Saint-Jean, un certain nombre de corsaires qui firent la course sur les bâtiments de la Nouvelle-Angleterre. Nous connaissons les noms de plusieurs d’entre-eux, tels que Robineau, de Nantes, François Guyon et Pierre Maisonnat, dit Baptiste, le plus redoutable de tous ; ces corsaires allaient de temps à autre se ravitailler à Port-Royal et aux Mines, d’où ils rapportaient aussi des vivres à Villebon, car autour de Jemsek, il n’y avait à vrai dire, ni fermes ni bestiaux ; plusieurs fois même ils recrutèrent des hommes pour leurs équipages dans les familles acadiennes[23].

En 1694, M. de Villieu, neveu du seigneur de Beaubassin, tenta une expédition contre Pemaquid, fort anglais situé, dans le Maine, au sud de Pentagoët. Les colons anglais perdirent, dans cette affaire, 104 morts, 27 prisonniers et 60 fermes qui furent brûlées. Villieu retourna à Montréal avec son butin, ayant parcouru en moins de deux mois 250 lieues à travers les forêts sauvages et montagneuses qui séparaient le Canada de la Nouvelle-Angleterre. L’année suivante (1695) il reparut encore sur ces côtes, de concert avec Lemoine d’Iberville, et captura les milices anglaises qu’on avait envoyées, sous les ordres de Chubb, pour protéger la contrée[24].

Tels étaient les dommages causés par les expéditions et par les entreprises des corsaires au commerce de Boston et des colonies voisines que les « Yankees », ainsi qu’on commençait à appeler les colons de la Nouvelle-Angleterre, organisèrent, en 1696, une expédition maritime, dans le but d’enlever aux corsaires leur port de refuge, en détruisant le fort de Villebon. Le commandement fut donné au colonel Church, le plus habile officier des colonies anglaises, le seul même, à dire vrai, qui entendît réellement cette guerre spéciale de partisans que les Français pratiquaient avec tant de succès ; avant d’attaquer Villebon, il se porta dans le fond de la baie Française (actuellement baie de Fundy) et opéra une descente subite dans l’habitation récente de Beaubassin. La population, en voyant arriver les navires, s’était enfuie dans les bois et dans les fermes éloignées de la mer ; Church resta en ce quartier neuf jours, pillant tout ce qu’il put atteindre, tuant les bestiaux, brûlant les églises et les maisons, mais il ne put saisir qu’un très petit nombre de prisonniers. Il remit alors à la voile et arriva le 18 octobre 1696, devant Jemsek où il débarqua avec 600 hommes. Mais Villebon était sur ses gardes. Il reçut très chaudement l’attaque des Anglais, et ceux-ci furent obligés de se rembarquer le 20 octobre, après avoir eu huit hommes tués et dix-sept blessés, dont cinq officiers. Cette défense avait été utilement secondée par le corsaire Baptiste embossé sous le canon de Jemsek. Aussitôt après le départ de l’ennemi, ce dernier se rendit à Port-Royal afin d’y renouveler les approvisionnements du fort. Quant à Villebon, il répara les dommages qu’avaient causés dans son fort l’artillerie anglaise, et resta désormais sans être inquiété jusqu’à la paix de Ryswick[25].

Mais les conflits de la France et de l’Angleterre avaient encore deux autres théâtres en Amérique. L’île de Terre-Neuve, le territoire de la baie d’Hudson étaient également revendiqués par les deux pays qui y invoquaient concurremment les droits du premier occupant.

À Terre-Neuve, le principal siège des pêcheries françaises était à Plaisance, où les Français avaient fondé un poste, au fond d’une baie de plus de dix-huit lieues de profondeur, défendue par un fort placé sur un rocher de plus de cent pieds de haut. Les Anglais de leur côté occupaient tout le nord-ouest de l’île avec St-Jean pour chef-lieu. Leur commerce dans ces parages s’élevait déjà, au temps où nous sommes arrivés, à 17 millions de francs par année[26] et menaçait de s’étendre encore. En vue de chasser les Français de l’île, une escadre anglaise de cinq vaisseaux, sous l’amiral Williams, vint attaquer Plaisance vers la mi-septembre 1692. Le gouverneur, M. de Brouillan, quoiqu’il n’eût qu’une garnison de cinquante hommes, fit si bonne contenance qu’il resta le maître de la place. La Hontan qui se trouvait à Plaisance à ce moment et qui prit le commandement de soixante matelots basques pour empêcher le débarquement des Anglais, raconte que ceux-ci crurent avoir affaire à des forces de beaucoup supérieures et jugèrent prudent d’appareiller pour la retraite[27]. Quatre ans plus tard, ce fut au tour des Français de prendre l’offensive. D’Iberville, après la prise du fort Pemaquid, était venu d’Acadie pour concourir avec M. de Brouillan aux opérations projetées contre les établissements anglais de Terre-Neuve. Pendant que Brouillan prenait la voie de mer, d’Iberville, avec ses Canadiens, suivait celle de terre : on se réunit dans la baie de Toulle, d’où l’on marcha sur la ville anglaise, culbutant et dispersant tout ce qui s’opposait au passage. Deux des forts qui protégeaient la ville tombèrent au pouvoir des assaillants. Il n’en restait plus qu’un troisième en mauvais état. Le gouverneur anglais de Saint-Jean, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la ville, menacé d’un assaut, se rendit à la condition qu’on transportât la population en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent rasées et la ville réduite en cendres[28].

Après cette conquête, le gouverneur de Brouillan retourna à Plaisance ; mais d’Iberville continua les opérations en plein hiver, et, malgré les rigueurs de la saison, une campagne de deux mois, faite sur la neige, raquettes aux pieds, par des chemins impraticables et par 125 hommes chargés de leurs armes, de leurs munitions et de leurs vivres, rendit la France maîtresse de tous les postes et de tous les établissements de l’île. Le fort de Bonneviste et l’île de Carbonnière inabordables en hiver restèrent seuls aux mains des Anglais. Deux cents Anglais tués et sept cents prisonniers, tel fut le bilan de cette hardie expédition.

D’Iberville se préparait à aller attaquer les deux derniers postes des Anglais lorsque, au mois de mai 1697, une escadre de cinq vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Serigny et vint mouiller à Plaisance. Elle apportait à d’Iberville l’ordre de conduire une autre expédition dans la baie d’Hudson, où les Anglais avaient repris le fort Bourbon ou Nelson.

Obéissant à ces instructions, d’Iberville partit, le 8 juillet, de Terre-Neuve avec trois vaisseaux et un brigantin, et arriva, le 8 août, dans la baie d’Hudson. « Les glaces, raconte-t-il lui-même, poussées par les courants, nous poussèrent si fort qu’elles écrasèrent le brigantin, sans qu’on pût sauver rien que l’équipage. » Les trois vaisseaux furent bloqués par les glaces du 8 au 28 août, puis séparés les uns des autres ; tous éprouvèrent des avaries considérables. La mer étant enfin devenue libre, d’Iberville, monté sur le Pélican, de 46 canons, prit la route du fort Nelson, et arriva en vue de ce fort le 4 septembre. Le 5, il aperçut trois vaisseaux anglais, un de 52 canons et de 250 hommes d’équipage, et deux de 32 canons. Bien qu’il fût seul, ses deux vaisseaux ne l’ayant pas encore rejoint, d’Iberville se résolut à combattre, pour empêcher l’ennemi de secourir le fort, qu’il n’aurait pu reprendre s’il eût été ravitaillé par les vaisseaux anglais. À son approche, les Anglais lui crièrent qu’ils savaient bien qu’il était d’Iberville, qu’ils le tenaient enfin et qu’il fallait qu’il se rendît. Le chevalier commença le feu à neuf heures du matin ; à midi, voyant que la partie était décidément inégale, il résolut d’en finir ; il fit pointer tous ses canons à couler bas, aborda vergue à vergue le gros vaisseau anglais, et lui envoya sa bordée, qui le fit sombrer sur le champ. Puis il se jeta sur le second vaisseau pour l’enlever à l’abordage ; celui-ci amena aussitôt son pavillon ; d’Iberville le fit amariner par ses chaloupes et poursuivit le troisième vaisseau, qui avait pris le large et filait toutes voiles dehors. Le Pélican, « crevé de sept coups de canons » et ayant eu deux de ses pompes brisées pendant le combat, ne pouvait épuiser l’eau qu’il faisait ; aussi laissa-t-il échapper le troisième vaisseau anglais. « Dieu merci, écrivait d’Iberville, dans le combat je n’ai eu personne de tué, seulement dix-sept blessés. » Le 7 septembre, une violente tempête engloutit la prise de d’Iberville et jeta le Pélican à la côte, à 2 lieues du fort Nelson ; mais, à ce moment, d’Iberville fut rejoint par ses deux autres vaisseaux. Le 13, il alla bombarder le fort, l’obligea à capituler le 14, et il repartit, le 24, avec 300 hommes malades du scorbut. Le 7 novembre, le chevalier était à Belle-Isle, en France, et le lendemain il rédigeait, pour le ministre de la marine, M. de Pontchartrain, le rapport auquel est emprunté le récit de ces combats[29].

Pendant que d’Iberville ramenait ainsi Terre-Neuve et la baie d’Hudson sous la domination exclusive de la France, M. de Frontenac s’occupait d’affermir cette domination dans les régions placées plus directement sous son commandement. Quoique la cour de Versailles eût donné l’ordre d’évacuer les « Pays d’en Haut » (province actuelle d’Ontario) à cause de la difficulté de garder un territoire aussi immense, M. de Frontenac prit sur lui de désobéir à des instructions dont la conséquence eût été de livrer aux Anglais les grands lacs et la vallée du Mississipi. Il crut au contraire l’occasion propice pour frapper un grand coup et humilier l’audace des Iroquois. En juillet 1696, il dirigea contre eux une armée de plus de 2.000 hommes qu’il conduisit lui-même dans les plaines de la rivière Oswégo, une des tributaires du lac Ontario. Les Iroquois, selon leur coutume, se dérobèrent devant la marche de l’armée et il fallut se contenter de brûler leurs forts et de dévaster leur pays ; après quoi M. de Frontenac reprit la route de Montréal, ayant par cette démonstration militaire jeté, pour un temps au moins, la terreur au sein des cantons Iroquois.

Un plus grand projet allait maintenant solliciter son activité. Le ministre de la marine, M. de Pontchartrain s’était rallié à l’idée d’une grande expédition par mer et par terre en vue de s’emparer de toute la Nouvelle Angleterre. Le marquis de Nesmond, officier de grande réputation, fut mis, dans ce but, à la tête d’une escadre qui ne comptait pas moins de 10 vaisseaux, outre quelques brûlots. M. de Frontenac devait joindre cette flotte avec quinze cents hommes à Pentagoët et s’y embarquer pour aller détruire Boston et New-York. « Ce fut là, suivant la remarque de l’historien Hutchinson, un des moments les plus critiques pour les colonies anglaises. » Heureusement pour elles, cette entreprise, conçue sur un plan des plus hardis, manqua faute de diligence et peut-être même faute d’argent, car la guerre en Europe dévorait tous les jours le plus clair des finances du royaume. Le marquis de Nesmond ne put partir de La Rochelle qu’à la fin de mai 1697, et par l’effet des vents contraires, il mit deux mois pour atteindre Terre-Neuve. Là, il fut décidé que la saison était trop avancée pour poursuivre sur Boston, attendu que les troupes du Canada ne pouvaient arriver à Pentagoët que le 10 septembre et que la flotte n’avait plus que pour cinquante jours de vivres. M. de Frontenac fut avisé de cet abandon des opérations, et M. de Nesmond, qui s’était promis une campagne glorieuse, fut obligé de retourner en France sans avoir tiré un seul coup de canon.

La paix de Ryswick signée sur ces entrefaites (1697) coupa court au projet de reprendre cette expédition. Cette paix, suivant des guerres généralement glorieuses pour nos armes, — où Luxembourg, Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, Duguay-Trouin, s’acquirent un renom immortel, — assura à la France tous les territoires d’Amérique que lui avaient reconnus les traités précédents ; les Anglais renoncèrent en outre à toutes leurs prétentions sur la baie d’Hudson. On fixa la limite entre la Nouvelle-Angleterre et l’Acadie, à la rivière Saint-Georges. On laissa seulement les limites indécises du côté des Iroquois, parce que ces sauvages protestèrent de leur indépendance et qu’on ne voulut, ni de part ni d’autre, s’en faire des ennemis irréconciliables.

M. de Frontenac ne survécut que de peu de temps à ce traité. Il mourut le 28 novembre 1698. « Il étoit dans sa soixante-dix-huitième année ; mais, dans un corps aussi sain qu’il est possible de l’avoir à cet âge, il conservoit toute la fermeté et toute la vivacité d’esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avoit vécu chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d’avoir, sans presque aucun secours de France, soutenu et augmenté même une colonie ouverte et attaquée de toutes parts, et qu’il avoit trouvée sur le penchant de sa ruine[30]. » L’histoire peut d’autant mieux enregistrer et confirmer cet éloge, qu’il vient d’un de ces pères Jésuites que M. de Frontenac n’aima guère, et qui le lui rendirent bien.

  1. Cette législation féodale fut maintenue, sous la domination anglaise, jusqu’à Georges IV, qui, par acte du Parlement, fit apporter une modification qui permit aux censitaires de transformer leurs tenures féodales en propriétés de droit commun.
  2. Lettres historiques de la Mère de l’Incarnation.
  3. Histoire du Canada, t. I, p. 172.
  4. Dussieux. Le Canada sous la domination française, p. 71.
  5. P. Margry, cité par Michelet.
  6. Michelet. Hist. de France, t. XVII, p. 182.
  7. Garneau, p. 240.
  8. Michelet, Hist. de France, t. XVII. p. 182.
  9. Ibidem.
  10. Cours d'histoire du Canada, t. II, p. 174.
  11. Garneau, Hist. du Canada, t. I, pp. 251 et suiv.
  12. Lettres de Louis XIV et de Colbert en 1674 et 1676.
  13. Lire dans La Hontan (7e lettre), le fier discours que l’orateur des Iroquois, surnommé la Grangula, adressa à M. de la Barre, qui était allé à Niagara pour traiter de la paix.
  14. Rameau. Une colonie féodale, p. 123.
  15. Ibid. p. 125.
  16. Michelet, Hist. de France, t. XVII, p. 180.
  17. Rameau, p. 118.
  18. Rameau.
  19. Rameau, p. 195.
  20. Rameau.
  21. Ferland. t. II. p. 227.
  22. Rameau. — Ferland.
  23. Ibid.
  24. Williamson, Hist. du Maine. — Beamish. — Rameau.
  25. Rameau. Une colonie féodale, p. 206.
  26. Garneau.
  27. Voyages de La Hontan. t. 1er, p. 245. Édition de 1704. La Haye.
  28. Garneau, t. 1er, p. 345.
  29. Dussieux. Le Canada sous la domination française, p. 89.
  30. P. Charlevoix, Hist. de la Nouvelle France, t. II, p. 237.