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Histoire du Canada et des Canadiens français/Partie 2/Chapitre 3

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CHAPITRE III


Du traité de Gand à l’insurrection de 1838
(1815-1839)


La paix rétablie rendit bientôt tout leur intérêt aux questions d’administration intérieure, toute leur ardeur aux luttes de race et de nationalité.

Sir Georges Prévost réunit les Chambres au mois de janvier 1815. La première mesure de la Chambre d’assemblée fut d’appeler à sa présidence un jeune homme de 26 ans, Papineau (fils de celui que nous avons déjà vu mêlé aux luttes parlementaires). Les députés avaient deviné en lui l’homme qui devait être, pendant quarante ans, le champion infatigable et le défenseur souvent éloquent de l’indépendance politique de ses compatriotes. Son élection seule était une preuve que les Canadiens français entendaient prendre une part active à l’administration de leurs affaires, contrôler de près les actes de leurs gouvernants et combattre les abus dont ils souffraient.

L’un des plus criants d’entre ces abus était la façon dont les terres du domaine public étaient distribuées, et à cette question semblaient liés le développement et l’existence même de notre race dans le Canada. Le gouvernement anglais tenait du nôtre une immense quantité de terrains qui s’étaient encore accrus des biens des corporations religieuses à l’époque de la suppression de l’ordre des jésuites. Il s’agissait de savoir à qui ces terrains seraient concédés. Le nombre des Canadiens français s’étant considérablement accru par la prodigieuse fécondité des mariages, ils avaient cherché dans les travaux agricoles le débouché que les Anglais fermaient à leur activité du côté du commerce et de l’industrie. Les Canadiens français demandaient donc que ces terres leur fussent gratuitement concédées. Le gouvernement métropolitain, toujours préoccupé de dénationaliser la Nouvelle-France, repoussa leur supplique et distribua ces terres à des favoris. De 1793 à 1811, plus de trois millions d’acres avaient été ainsi partagés entre deux cents privilégiés dont quelques-uns reçurent des étendues de terrain vraiment exorbitantes, qui 12,000 acres[1] qui 24,000, qui bien davantage encore, comme ce gouverneur, Shore Milnes, qui s’attribua pour sa quote part près de 70,000 acres ! Ces accapareurs, ou laissaient leurs terres incultes, en attendant qu’elles eussent acquis une plus-value par le seul mouvement de la colonisation, ou y attiraient des Anglais ou des Écossais, sous prétexte d’empêcher les Canadiens de fraterniser avec les Américains. « Folle et imbécile politique ! », s’écriait un député, Andrew Stuart, en 1823. « On craint le contact de deux populations qui ne s’entendent pas, et on met comme une barrière contre les Américains, des hommes de même sang, de même langue, de même religion et de même mœurs ! »

Les Canadiens français multipliaient leurs réclamations. Ils soutenaient, en se fondant sur l’équité, que la distribution des terres devait se faire entre les cantons ou « townships » en proportion du nombre des habitants de chacun d’eux, et non suivant le caprice des autorités. La querelle vint devant le Parlement de Londres où l’on se tira d’affaire par une distinction judaïque. On reconnut qu’en droit, les Canadiens français pouvaient demander les terres incultes, mais qu’en fait, le traité relatif à la cession de la Nouvelle-France avait abandonné la concession de tout le territoire public au libre arbitre de la couronne d’Angleterre.

Cette sorte de cote mal taillée souleva dans le Bas-Canada des orages que quelques concessions purent bien conjurer un instant, mais qui se reformèrent bientôt après. Au temps où nous sommes arrivés (1815) la question fut à nouveau soulevée à l’occasion des biens des jésuites. Pie VII ayant rétabli l’ordre que son prédécesseur Clément XIV avait supprimé, les Canadiens catholiques demandèrent à grands cris que les biens confisqués en 1774 à cette riche et entreprenante société lui fussent restitués.

Il est intéressant d’ajouter que les mesures prises à ce moment pour renforcer l’élément anglo-saxon au détriment des anciens habitants tournèrent contre le but de leurs auteurs. Les colons anglais et écossais établis dans les districts canadiens se fondirent assez rapidement dans la population environnante et adoptèrent, avant la fin d’une génération, la langue, les mœurs et (par l’effet des mariages mixtes) la religion de leurs voisins, si bien qu’il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer dans les districts du Bas-Canada des fermiers qui portent des noms anglo-écossais, des Donaldson ou des Mac Gregor qui vont le dimanche à la grand’messe avec leur famille et qui parlent le pur français du XVIIe siècle, ignorant parfois jusqu’au premier mot de la langue de leurs ancêtres.


Cependant, les relations se tendaient de plus en plus entre l’Assemblée canadienne et les gouverneurs. Deux juges, suspects de malversations, Monk et Sewell, ayant été mis en accusation par la Chambre, le général Drummond, qui avait remplacé Prévost, ne tint aucun compte de ce vote et même le fit censurer par la couronne. La Chambre tint bon, et Drummond n’eut raison de sa résistance qu’en prononçant sa dissolution. Les électeurs réélurent d’ailleurs, presque sans modifications, la même Chambre (1816).

Le gouvernement anglais, pour apaiser les esprits, dut rappeler le général Drummond et le remplacer par un gouverneur (lord Sherbrooke), qui montra des dispositions plus habiles et plus conciliantes que son prédécesseur (1816). — Sherbrooke se lassa d’ailleurs assez vite des difficultés de sa tâche et demanda son rappel au bout de deux ans (1818). Le duc de Richmond, lord-lieutenant d’Irlande et connu par son faste et ses prodigalités, fut appelé à lui succéder.

La Chambre canadienne — qui avait déjà engagé la lutte contre lord Sherbrooke à propos de la question des subsides qu’elle ne voulait voter qu’autant qu’elle en aurait la libre disposition — recommença la lutte, plus énergiquement encore, contre lord Richmond. C’est ainsi qu’elle refusa de voter la liste civile que le gouverneur s’était avisé, proprio motu, d’augmenter d’un cinquième et qui comprenait plusieurs charges que la Chambre jugeait inutiles ou exorbitantes. Il fallut encore proroger, puis dissoudre la Chambre. Richmond mourut sur ces entrefaites de la morsure d’un renard (1819) et dans l’espace de quelques mois le gouvernement passa successivement aux mains de trois gouverneurs, Monk, Maitland, enfin lord Dalhousie qui fut nommé, en juin 1820, aux fonctions de « gouverneur général des colonies anglaises de l’Amérique du nord. »

À ce moment l’Angleterre, reconnaissant qu’elle aurait bien de la peine à vaincre l’obstination des Canadiens d’origine française, sembla vouloir entrer dans la voie des concessions. Pour donner satisfaction aux catholiques, le cabinet de Londres reconnut officiellement l’évéché romain de Québec, et nomma son titulaire (M. Plessis) membre du conseil législatif. À peine reconnu par Londres en qualité d’évêque, M. Plessis recevait de Rome le titre d’archevêque et pour lui constituer une province ecclésiastique, trois nouveaux évéchés étaient créés à Montréal, Rose et Régiopolis (Kingston). Par où l’on peut voir, une fois de plus, qu’il est plus facile de céder à l’ambition cléricale que de la rassasier. La diversion que le gouvernement anglais avait pensé faire avec cette mesure n’empêcha pas d’ailleurs le développement de l’esprit d’opposition dans le pays. Cette opposition tenait à des causes trop profondes pour qu’on pût l’apaiser avec des semblants de satisfactions.

Les griefs du peuple canadien étaient de diverse nature, mais peuvent se résumer ainsi : L’Angleterre refusait au Canada la réalité de ce self-government et de ces libertés parlementaires dont elle se montrait, pour elle-même, si jalouse. Le gouvernement de la métropole disposait de la plus grande partie des revenus de la colonie, notamment des recettes des douanes dont l’assiette était établie par le gouvernement métropolitain, sans consultation préalable de la colonie. Des deux assemblées dont l’accord était nécessaire pour la validité des mesures législatives dont l’initiative était laissée à la colonie, l’une, le « Conseil législatif » était recrutée en dehors de toute participation du peuple, ses membres étant nommés à vie par la couronne et presque exclusivement pris parmi les Anglais, voire même parmi les fonctionnaires du gouvernement. Rien d’étonnant donc qu’une pareille assemblée adoptât aveuglément tout ce que lui demandait le pouvoir et arrêtât au passage tous les projets de loi votés par la Chambre d’assemblée, quand ces projets n’avaient pas l’agrément du gouverneur et de l’oligarchie anglaise, qui croyait alors de son intérêt de maintenir les Canadiens français dans une étroite sujétion. La partialité du gouvernement en faveur de cette oligarchie se manifestait surtout dans la distribution des emplois publics. C’est ainsi que, sur une population comptant alors, pour tout le Canada, 600,000 habitants environ, dont 525,000 d’origine française, 47 officiers seulement et les moins rétribués appartenaient à la race française, tandis que 157 étaient d’origine britannique[2]. Ajoutons que les Canadiens français ressentaient très vivement l’espèce d’infériorité et même d’ostracisme où leurs voisins anglais prétendaient les maintenir, dénigrant leur origine, leur langue, leurs institutions et leur rappelant, plus que de raison, leur état de peuple conquis. Tous ces tisons de colère, qui depuis longtemps couvaient sous la cendre, s’enflammaient peu à peu à l’air de la liberté qui soufflait de la République voisine et menaçaient d’allumer l’incendie aux quatre coins du Canada. Papineau se faisait à la Chambre et dans les comices populaires, l’éloquent et tenace interprète des griefs et des revendications de ses concitoyens. À ses côtés et soufflant partout la même flamme patriotique, combattaient de vaillants champions : Cuvillier, Bédard, Viger, Quesnel, Neilson, Vallière de Saint-Réal, Bourdage, etc. Leur programme, qui allait prendre corps dans les « quatre-vingt-douze résolutions », demandait en substance la refonte de la Constitution, sur la base de l’élection du Conseil législatif, le droit pour la Chambre d’assemblée de contrôler et de voter les subsides, l’exclusion des fonctionnaires des deux Chambres, l’indépendance des juges, la responsabilité des membres du gouvernement devant les Chambres. Jamais cause plus juste ne mérita d’être défendue sur le terrain légal, avec une énergie plus opiniâtre et un dévouement plus absolu.

Mais bientôt le terrain légal lui-même allait manquer sous les pieds des défenseurs de l’indépendance canadienne. Les gouverneurs se succédaient au Canada, épousant tous les mêmes querelles et conservant les abus de pouvoir et les pratiques arbitraires qu’ils eussent si énergiquement combattus at home. Ne pouvant obtenir l’abdication du parti « réformiste », ni empêcher l’agitation de s’étendre, le cabinet anglais imagina, peut-être à l’instigation de lord Dalhousie, un projet qui devait, dans sa pensée, subordonner à tout jamais l’élément français à l’élément anglo-saxon dans ce pays qui avait été la « Nouvelle-France ». Il fit présenter à la Chambre des communes d’Angleterre un projet de loi qui abrogeait la Constitution de 1791, en particulier dans celui de ses articles qui séparait le Bas et le Haut-Canada et réunissait de nouveau les deux provinces sous un même gouvernement. Ce projet de loi « devait donner au Haut-Canada une représentation relativement beaucoup plus nombreuse qu’au Bas-Canada ». Il maintenait l’institution d’un Conseil législatif élu par la Couronne et donnait aux membres de cette sorte de Chambre haute le droit de prendre part aux débats de l’Assemblée législative. Il proscrivait enfin l’usage légal de la langue française dans le Parlement et devant les tribunaux.

Les dispositions de ce bill étaient par trop iniques et criantes pour emporter l’assentiment du Parlement anglais lui-même. Les Canadiens français envoyèrent protestation sur protestation et pétition sur pétition[3]. Un courant d’opinion se produisit, à la Chambre des communes d’Angleterre, en faveur du peuple opprimé, et, à la suite d’une séance des plus orageuses, le bill fut repoussé en seconde lecture et dut être retiré par le ministère. Lord Dalhousie essaya de se maintenir quelque temps encore aux affaires, mais l’Assemblée canadienne, qu’il avait une première fois dissoute et qui lui avait été renvoyée par le pays, lui faisait une opposition ardente. Papineau fut encore une fois élu président de l’Assemblée. Le gouverneur refusa de ratifier cette nomination. L’Assemblée persista dans son vote et reconduisit Papineau au fauteuil. Il fallut encore une fois dissoudre la Chambre (1827).

La situation se tendait à l’extrême. En vain, pour amener une détente, le gouvernement remplaça-t-il Lord Dalhousie (1828) par un nouveau gouverneur, sir James Kempt — bientôt remplacé à son tour par lord Aylmer (1830). — Les Canadiens maintinrent leurs prétentions et refusèrent de désarmer. Une échauffourée qui se produisit le 21 mai 1831 à Montréal, à l’occasion d’une élection chaudement contestée et dans laquelle trois Canadiens français furent tués par les troupes anglaises, eut pour résultat d’enflammer encore les esprits. Le choléra, qui éclata sur ces entrefaites (1832) et fit en quelques mois des ravages terribles au Canada[4], amena, pour un temps, une diversion aux préoccupations de la politique ; mais à peine le fléau avait-il disparu que l’agitation reprenait, entretenue dans les campagnes comme dans les villes, par des meetings et des réunions populaires où les orateurs faisaient ardemment le procès au gouvernement colonial.

Ces revendications trouvèrent leur expression dans un long manifeste, connu sous le nom des « quatre-vingt-douze résolutions », qui contenait l’énumération complète des griefs du peuple canadien contre le gouvernement anglais. Le manifeste se terminait par une mise en accusation du gouverneur général devant la chambre des lords. Les débats furent longs et ardents, et déterminèrent même une scission dans le parti réformiste. MM. Neilson, Cuvillier et Quesnel refusaient de suivre M. Papineau dans la voie des mesures extrêmes qu’il préconisait. Néanmoins les « 92 résolutions » furent votées par la Chambre et bientôt après appuyées d’un grand mouvement de pétitions qui s’organisa dans le pays. On remarqua en particulier l’adhésion des « cantons de l’Est » peuplés cependant, pour une forte part, par une population d’origine anglo-saxonne.

Les élections qui eurent lieu en octobre et novembre 1834 augmentèrent encore l’effervescence. Neilson et quelques autres partisans des voies de modération échouèrent au scrutin, tandis que Papineau et ses amis furent tous réélus. La nouvelle Chambre s’ouvrit le 21 février 1835 avec Papineau pour président. Le premier acte de l’Assemblée fut de renouveler les protestations de la législature précédente et en particulier la demande de la mise en accusation du gouverneur. Lord Aylmer prorogea la Chambre (18 mars 1835), mais dans l’intervalle de la prorogation, lui-même était rappelé par le Gouvernement anglais et remplacé par lord Gosford : ce dernier, nommé avec le titre de « commissaire royal », devait être assisté de deux commissaires adjoints, sir Charles Crey et sir Gipps, et tous les trois avaient charge de faire une enquête sur les causes de l’agitation et d’en soumettre les résultats à la couronne. La Chambre fut convoquée pour le 27 octobre. Lord Gosford lut un message qui protestait d’intentions conciliantes : la Chambre y répondit sur le même ton, mais elle refusa formellement de reconnaître les pouvoirs de la commission d’enquête.

Cependant, au dehors, l’agitation des partis allait croissant. Pendant que le « parti réformiste » se grossissait de tous les mécontents qu’avait faits l’administration anglaise, le parti anglais de son côté, dont l’immigration anglo-saxonne avait sensiblement augmenté les rangs depuis 50 ans, formait des associations « constitutionnelles » dont les principaux centres se trouvaient à Montréal et à Québec. Les « constitutionnels » de Montréal formèrent même un corps de carabiniers volontaires composé de 800 hommes, avec le but avoué de comprimer le parti de la réforme ; le gouverneur ordonna la dissolution de cette troupe. Dans le Haut-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, où dominait l’élément anglo-saxon, la presse et l’opinion appuyaient aussi toutes les mesures prises ou à prendre contre les Canadiens-Français. Il fallait à tout prix, disait-on, angliciser le Bas-Canada, dût le Canada pour cela cesser d’appartenir à l’Angleterre. On affectait de traiter les Canadiens d’origine française comme une race inférieure à qui l’on pouvait sans scrupule refuser les droits qu’ont toutes les nations civilisées de s’administrer elles-mêmes.

Le temps se passait sans amener aucune amélioration dans la situation. Loin de là, les manifestations populaires devenaient de jour en jour plus menaçantes ; on invoquait les souvenirs de l’indépendance des États-Unis, on répandait des appels aux armes, on alla jusqu’à pendre le gouverneur en effigie.

Au mois de mars 1837, le Parlement anglais fut saisi du rapport des trois commissaires du Canada. Les commissaires s’étaient inspirés, dans leur travail, de toutes les préventions et de toutes les passions de l’oligarchie anglaise, qui, depuis la conquête, dominait en maitresse au Canada. Les commissaires recommandaient d’employer les deniers publics sans l’autorisation de la Chambre ; de mettre en accusation les députés opposants, comme coupables de violation du serment qu’ils avaient prêté. Ils suggéraient encore de modifier la Constitution, en faisant une nouvelle loi électorale, de manière à augmenter la représentation anglaise, en exigeant de l’électeur français un cens double de celui de l’électeur anglais. Ils exprimaient aussi l’avis que le Conseil législatif ne devait pas être électif, et que les Ministres ne devaient pas être responsables devant les Chambres[5]. La Chambre des communes et la Chambre des Lords adoptèrent ces conclusions à une forte majorité.


On imagine sans peine l’émoi et l’irritation que ce rapport et ce vote causèrent sur les deux rives du Saint-Laurent. Des meetings, où accouraient des foules nombreuses, se tinrent à Saint-Ours, à Saint-Laurent, à Québec, à Sainte-Scholastique et dans la plupart des comtés du Bas-Canada[6]. On y dénonçait, en termes violents, la rupture du lien d’obéissance de la colonie à sa métropole ; on faisait publiquement appel aux sympathies et au concours du peuple américain pour secouer le joug de l’Angleterre ; on s’engageait à ne plus consommer les articles manufacturés ou autres importés d’Angleterre ; on fondait une caisse nationale pour la libération du Canada, sous le nom de « tribut Papineau », à l’imitation du tribut O’Connell qui avait contribué à la libération de l’Irlande. On organisait des processions et on y promenait des bannières où l’on pouvait lire des inscriptions comme les suivantes : « Fuyez tyrans, le peuple se réveille ! » — « L’union du peuple, terreur des grands ! » — « Plutôt une lutte sanglante que l’oppression d’un pouvoir corrompu ! » Un drapeau blanc arboré en souvenir de l’ancienne France, portait, dessiné dans ses plis, l’aigle américain entouré d’étoiles, avec la devise : Libre comme l’air ! et de l’autre côté un aigle canadien portant dans son bec une branche d’érable. Au-dessus une seule étoile avec cette inscription significative : « Notre avenir[7]. » Sur un pavillon noir portant une tête de mort, avec des os en croix, on lisait les noms des derniers gouverneurs anglais : « Craig, Dalhousie, Aylmer, Gosford ! »

La plus imposante et la plus célèbre de ces assemblées populaires se tint à Saint-Charles, le 23 octobre 1837 ; six comtés, ceux de Richelieu, de Saint-Hyacinthe, de Rouville, de Verchères et de l’Acadie, y avaient envoyé leurs représentants. On y adopta une série de résolutions toutes marquées au coin de la passion et de la violence, et on y rédigea une sorte d’appel au peuple, qui fut ensuite distribué à profusion dans les comtés français. — « Il est évident, écrivait lord Gosford au ministre des colonies (2 septembre 1837), que la faction de Papineau ne sera pas satisfaite, tant qu’elle n’aura pas mis à exécution ses projets, qui sont la séparation de ce pays d’avec l’Angleterre, et l’établissement d’un gouvernement sous la forme républicaine. »

Des paroles, les Canadiens français ne tardèrent pas à passer aux actes. Un mandement de Mgr Lartigue, évêque de Montréal, qui rappelait les principes de l’Église sur les rapports des sujets et des souverains, ne calma guère que ceux des Canadiens qui étaient déjà résolus à ne pas bouger. Les autres — si bons catholiques qu’ils pussent être — passèrent outre.

Le 7 novembre au matin, un groupe de jeunes gens du parti de la réforme, qui s’appelaient eux-mêmes les « fils de la liberté », se rencontrèrent dans la rue Saint-Jacques à Montréal, avec quelques « constitutionnels » ou « loyalists ». Il y eut rixe, coups de pierres et même coups de pistolets, qui heureusement ne tuèrent personne. Une sortie en armes des membres du « loyalists’ club » suffit pour refouler les manifestants, et les soldats du régiment royal, appelés sous les armes, n’eurent qu’à parader dans les rues. Les loyalists lancèrent des pierres contre la maison de M. Papineau et mirent ses fenêtres en pièces. Il envahirent les bureaux d’une feuille « patriote » le Vindicator, brisèrent les presses et jetèrent à la rue le matériel de l’imprimerie ; Montréal fut soumis à une sorte d’état de siège : pendant toute la nuit, des patrouilles armées parcoururent les quartiers de la ville.

À la suite de cette échauffourée, le gouvernement lança des mandats d’arrestation contre les principaux meneurs du parti canadien, notamment contre MM. Papineau, Neilson, O’Callaghan et Morin ; mais ceux-ci purent se dérober aux poursuites et, trouvèrent asile chez des particuliers. Parmi les personnes arrêtées se trouvaient deux respectables citoyens de Saint-Jean-d’Iberville, M. Desmarais et le docteur Davignon. Un détachement de cavalerie tout entier avait été envoyé pour opérer et protéger cette capture. Mais voici que, comme les cavaliers ramenaient leurs prisonniers à Montréal, ils furent assaillis, en passant près de Longueil, par un parti nombreux d’habitants de la paroisse qui s’était organisé pour délivrer les prisonniers. Les cavaliers sommés de les rendre et entendant siffler les balles à leurs oreilles, jugèrent, à propos de prendre la fuite à travers champs et abandonnèrent la voiture qui contenait les prisonniers.

L’excitation des esprits était générale ; mais elle était particulièrement vive dans les comtés situés au sud de Montréal, sur les bords de la rivière Richelieu. La plupart des habitants de Saint-Charles, de Saint-Denis et des villages environnants avaient pris les armes et le mouvement insurrectionnel s’étendait de proche en proche dans toute la contrée.

Le commandant général des forces anglaises au Canada, sir John Colborne, chargé de soumettre « les rebelles », partagea ses troupes en deux colonnes : l’une commandée par le lieutenant-colonel Witherall, l’autre placée sous les ordres du lieutenant-colonel Gore : cette dernière comprenait quatre bataillons d’infanterie, une compagnie d’artillerie avec une pièce de campagne et un piquet de cavalerie. Parties de Montréal le 22 novembre, les troupes que commandait le lieutenant-colonel Gore arrivèrent le lendemain matin, vers neuf heures, à Saint-Denis, après une marche de nuit faite par une pluie battante et des chemins affreux.

Les insurgés les attendaient ; ils avaient été prévenus de leur arrivée par un courrier envoyé par le curé de Sorel. Aussitôt qu’on vit apparaître les soldats, on sonna le tocsin et sept ou huit cents « patriotes » se trouvèrent réunis ; ils étaient mal armés, n’ayant guère qu’une centaine de fusils, et pour le surplus, n’étant munis que de sabres ou de faulx. Papineau se trouvait là, caché dans la maison du docteur Nelson. On lui conseilla de ne pas exposer sa vie : « Ce n’est pas en combattant, lui dit-on, que vous serez le plus utile ; nous aurons besoin de vous plus tard. » Papineau se laissa convaincre et chercha son salut dans une fuite qui lui fut, plus tard, durement reprochée.

Les insurgés commencèrent le feu par une décharge de mousqueterie sur l’avant-garde des troupes qui se trouvaient dans un vallon ; celle-ci essuya le feu sans perte ; puis toutes les troupes donnèrent de l’avant et s’emparèrent, d’une grange et de quelques maisons attenantes. Elles ouvrirent un feu de mousqueterie et d’artillerie sur les insurgés qui s’étaient retranchés, pour la plupart, dans une grande et solide maison appartenant à une dame Saint-Germain ; un boulet lancé contre cette maison fit une trouée dans le mur et tua du coup trois des plus braves combattants. Néanmoins, voyant que sa canonnade et sa mousqueterie produisaient peu d’effet, le colonel Gore ordonna au capitaine Markham d’aller s’emparer d’une distillerie appartenant à MM. Nelson et Marchesseau, où une vingtaine d’insurgés s’étaient abrités et d’où ils faisaient beaucoup de mal à ses troupes ; mais ce fut en vain qu’on essaya de les déloger, un feu bien nourri décima la compagnie et blessa mortellement le capitaine Markham ; l’assaut dut être abandonné.

Sur ces entrefaites, des gens de Saint-Roch, de Contrecœur et de Saint-Ours arrivèrent un peu après midi pour se joindre aux insurgés. Encouragés par ce renfort, ceux-ci prirent l’offensive et attaquèrent les soldats qui se trouvaient dans la grange et en arrière avec tant de furia, qu’ils parvinrent à les déloger, en leur faisant subir des pertes considérables ; les autres détachements furent aussi vivement houspillés et, après un combat de six heures, le colonel Gore fut forcé de battre en retraite, abandonnant la victoire aux insurgés, qui restèrent maîtres de sa pièce de canon, firent quelques prisonniers et poursuivirent l’ennemi jusqu’à l’entrée de Saint-Ours. D’après un témoin oculaire, le nombre des soldats tués, tant pendant l’action que pendant la poursuite, aurait été de trente. Les patriotes avaient perdu, de leur côté, sept morts, parmi lesquels un membre du Parlement, M. Ovide Perreault[8].

Vainqueurs dans le combat de Saint-Denis, les insurgés furent moins heureux du côté de Saint-Charles. Le colonel Witherall qui devait opérer de ce côté avait sous ses ordres sept compagnies d’infanterie et deux pièces d’artillerie, outre un piquet de cavalerie. Le 25 novembre, cette colonne arriva, après avoir reçu sur sa route quelques coups de fusil, devant les retranchements des insurgés au camp de Saint-Charles. Derrière ces retranchements, formés de troncs d’arbres recouverts de terre et appuyés à une grande maison seigneuriale, laquelle avait été convertie en forteresse et percée de meurtrières, se trouvaient réunis de quatre à cinq cents hommes, la plupart, sans armes, comme ceux de Saint-Denis ; ils obéissaient aux ordres d’un nommé Brown ; mais celui-ci s’étant dérobé par la fuite dès le commencement de l’attaque, M. Marchesseau prit à sa place le commandement. Deux canons, que les insurgés avaient avec eux, ne leur furent d’aucun secours. Le colonel Witherall, disposant de forces très supérieures en nombre, tourna les retranchements, prit possession de la colline sur laquelle il plaça son artillerie et enveloppa les deux côtés de la fortification de manière à ne laisser aux « rebelles » d’autre issue que par la rivière ; alors il donna l’ordre d’attaquer les retranchements, et une décharge générale de mousqueterie précéda l’assaut. Les insurgés répondirent par une fusillade bien nourrie qui jeta, pendant un moment, la confusion parmi les assaillants ; mais ceux-ci se reformèrent bientôt et soutenus par les coups répétés de l’artillerie, dont les boulets eurent bientôt renversé les minces retranchements dont se couvraient leurs adversaires, ils reprirent, vigoureusement l’offensive. Les insurgés lâchèrent pied et, comme ils s’enfuyaient dans la direction de la rivière, le colonel Witherall ordonna de charger à la bayonnette. Ce fut le signal d’un massacre effroyable ; cent vingt-cinq hommes environ parmi « les patriotes » tombèrent sur le champ de bataille ; il y eut une quarantaine de blessés et autant de prisonniers. Witherall fit brûler le camp et tout ce qu’il contenait[9].

Les troupes anglaises retournèrent à Montréal après cette affaire ; elles furent, un instant, arrêtées à la Pointe-Olivier par un parti de patriotes qui essayaient de leur couper la route ; mais elles eurent facilement raison de cette résistance et purent venir à Montréal recueillir les lauriers de leur facile triomphe.

Si la victoire de Saint-Denis avait exalté, pour un moment, au plus haut degré l’enthousiasme des « fils de la liberté », le fatal dénouement du combat de Saint-Charles vint les rappeler bien vite à la triste réalité, en leur montrant la disproportion entre les forces de l’insurrection et celles du gouvernement ; l’une, comptant seulement quelques volontaires mal aguerris, presque entièrement dépourvus d’armes et de munitions, l’autre s’appuyant sur des soldats depuis longtemps exercés à la discipline et abondamment pourvus de tout ce qui manquait si complètement aux insurgés. Aussi ne pouvait-il y avoir de doute sur le résultat de cette campagne. Le colonel Gore, qui avait éprouvé l’échec de Saint-Denis, reçut de nouveaux et considérables renforts : deux pièces de canon, cinq compagnies d’infanterie et un escadron de cavalerie. Avec ce corps d’armée le colonel Gore reprit l’offensive contre les insurgés de Saint-Denis ; mais ceux-ci, sentant l’impossibilité de soutenir une lutte si inégale, quittèrent ce bourg et se dispersèrent de divers côtés. Les soldats en arrivant trouvèrent donc le village désert ; tous, hommes, femmes et enfants avaient abandonné leurs demeures et s’étaient réfugiés soit dans les bois, soit dans les paroisses situées de l’autre côté de la rivière. Suivant les instructions qu’ils avaient reçues, les soldats mirent le village au pillage. Ils saccagèrent et incendièrent une cinquantaine de maisons, outre celles du docteur Nelson, des capitaines Jalabert et Chamart, et de quelques autres notables insurgés.

Quelques jours après les combats de Saint-Denis et de Saint-Charles, le 5 décembre (1837) la loi martiale fut proclamée dans toute l’étendue du district de Montréal. En même temps le gouverneur général, lord Gosford, promettait mille louis de récompense à qui livrerait M. Papineau ; la capture de plusieurs autres hommes marquants appartenant au parti patriote était également mise à prix. Déjà quarante-cinq détenus politiques se trouvaient dans la prison de Montréal, et onze dans celle de Québec.

Ces mesures rigoureuses, jointes aux appels que le clergé ne cessait de faire entendre dans le sens de la soumission aux autorités, jointes surtout au sentiment généralement répandu que le mouvement, en dehors du secours des États-Unis, (lesquels ne manifestaient, alors aucune velléité d’intervenir dans les affaires de leurs voisins), n’avait aucune chance de succès ; ces mesures, disons-nous, eurent pour effet de réduire de beaucoup le nombre des insurgés. Les gens d’humeur pacifique envoyèrent des protestations de fidélité à la couronne britannique, tout en déclarant qu’ils maintenaient leurs droits et réclamaient le redressement de leurs justes griefs ; ils demandaient aussi la convocation des Chambres, que lord Gosford n’accorda pas. Le gros du peuple canadien s’en est tenu dès lors à ces démonstrations platoniques. Il ne resta plus dans les rangs des « rebelles », qu’un millier à peine d’exaltés, et dans ce nombre même, quelques hommes qui ne cherchaient dans l’insurrection que des occasions de désordre ou de rapine. Le gros de ces insurgés était alors à Saint-Eustache, au nord de Montréal ; ils s’étaient retranchés dans l’église et dans le presbytère, et s’étaient procuré des armes en enlevant aux Indiens des Deux-Montagnes leurs fusils et deux canons. Sir John Colborne décida de marcher de sa personne pour réduire ce dernier asile de l’insurrection : il n’emmenait pas moins de 8,000 hommes au dire d’un historien[10]. Il traînait aussi huit pièces de campagne à sa suite. À l’annonce de l’arrivée de ces forces imposantes, le camp de Saint-Eustache se réduisit encore par la défection et la fuite de plusieurs des insurgés, en sorte qu’il ne resta guère, autour du chef, le docteur Chénier, que 250 combattants déterminés. Sommés de se rendre, avec la promesse d’avoir la vie sauve, s’ils consentaient à livrer leurs chefs, ces hommes répondirent en commençant la fusillade. Le feu de l’artillerie assiégeante s’ouvrit alors contre l’église ou les insurgés s’étaient barricadés. Les assiégés répondaient par des décharges de mousqueterie. Mais bientôt le feu prit à l’édifice, qui, déjà ébranlé par le canon, menaçait de s’écrouler sur ceux qui l’occupaient. Plusieurs des assiégés tentèrent une sortie désespérée, mais ils furent tués — et parmi eux leur chef, le docteur Chénier, — dans le cimetière qui avoisine l’église. Ceux qui demeuraient partagèrent leur sort, les clochers de l’église s’effondrèrent et bon nombre de ces malheureux furent ensevelis sous les décombres. À peu près 110 morts et 105 prisonniers, tel fut le bilan de cette journée du côté des insurgés, tandis que les troupes n’eurent que sept hommes tués et une dizaine de blessés.

C’est ainsi que « l’ordre » fut rétabli à Saint-Eustache. Le lendemain, les « vainqueurs » parcoururent la contrée environnante. À Saint-Benoit où les insurgés avaient, quelques jours auparavant, recruté quelques hommes, les habitants envoyèrent au devant du général Colborne des parlementaires chargés de protester de leurs sentiments pacifiques. Mais le général Colborne ne voulut rien entendre et donna l’ordre à ses troupes de marcher sur le village qu’on trouva désert. Malgré la soumission des habitants, toutes les maisons furent mises au pillage par la soldatesque, et le feu fut allumé sur plusieurs points : en quelques heures tout le village n’était plus qu’un décombre fumant.

Cette fois, on pouvait croire que « l’ordre » était tout à fait « restauré » et que la « société sauvée » en avait fini avec les « rebelles ». Les évêques romains de Montréal et de Québec invitèrent les fidèles à un service d’actions de grâces !

Ce ne fut pas encore la fin cependant, et les troubles recommencèrent encore au mois de mars de l’année suivante (1838). Dans l’intervalle, un nouveau gouverneur, lord Durham, était venu prendre la place de lord Gosford, qui avait demandé et obtenu son rappel. Le nouveau gouverneur arrivait avec de pleins pouvoirs, car le Parlement anglais venait d’adopter, à une faible majorité il est vrai, une loi qui suspendait la constitution de 1791 et avec elle les dernières garanties que les Canadiens français tenaient d’un régime représentatif, si bâtard qu’il fût. Lord Durham fit son entrée dans Québec, le 21 mai, avec un faste vraiment royal, au bruit des salves d’artillerie, au milieu d’une double haie de soldats. Il s’empara sans façon des bâtiments du Parlement pour y loger sa maison ; quant au Parlement lui-même, il le remplaça par un conseil de sept personnes, composé de gens de sa suite et dont quelques-uns avaient été condamnés autrefois, pour des faits peu moraux : des sept membres qui composaient ce conseil, un seul était originaire du Canada.

Les prisons étaient encombrées partout de détenus politiques, des mandats d’arrêt avaient été lancés contre une quantité de fugitifs et ce n’était pas l’un des moindres embarras de la situation de savoir que faire de cette foule de prisonniers et de contumaces. Lord Durham imagina de proclamer une amnistie, mesure qui fut accueillie avec allégresse dans tout le Canada, mais il excepta de cette amnistie huit des prisonniers les plus compromis, dont il ordonna, de son chef, la déportation aux Bermudes ; en même temps qu’il prononçait la peine du bannissement contre quatorze contumaces, qui avaient cherché un refuge aux États-Unis et parmi lesquels se trouvait Papineau.

Celle façon cavalière de se substituer aux juges, et en même temps d’user du droit régalien de grâce ou d’amnistie fut fort mal prise en Angleterre et le Parlement de Londres infligea un désaveu au gouverneur du Canada. Lord Durham donna aussitôt sa démission et repartit pour l’Angleterre (le 13 novembre 1838) laissant le gouvernement aux mains de sir John Colborne.


La nouvelle prise d’armes de l’insurrection coïncida avec ce départ. Déjà au commencement de mars une troupe de quelques centaines d’insurgés, partis de l’État de Vermont (États-Unis) avaient fait une tentative sur le territoire canadien. Ces insurgés avaient pour chef Robert Nelson, frère du Nelson qui commandait à Saint-Denis. Robert Nelson, qui s’intitulait lui-même « Président du gouvernement provisoire de la République canadienne », avait lancé une sorte de déclaration d’indépendance, aux termes de laquelle « le Bas Canada était relevé de son allégeance envers l’Angleterre, la République était proclamée, l’Église séparée de l’État, la tenure seigneuriale abolie, etc. » La tentative du mois de mars échoua, mais pour être reprise, sur une plus large échelle, au mois de novembre. À ce moment d’ailleurs, le Haut-Canada, peuplé presque exclusivement comme on sait de colons d’origine anglaise, n’était pas moins agité que le Bas-Canada, où dominait l’élément français. M. Mackenzie s’était mis à la tête d’un parti de mécontents et d’insurgés qui, renforcé par un certain nombre d’Américains, inquiétait constamment les postes anglais sur la frontière. Les mouvements insurrectionnels se produisirent donc dans les deux Canadas en même temps.

Dans le Haut-Canada les insurgés, débarqués près de Prescott, furent bientôt cernés par des forces considérables et obligés de se rendre. Quelques autres partis inquiétèrent la frontière tout l’hiver, attaquèrent Windsor, Détroit et quelques autres points[11] ; mais toujours talonnés par les colonels Mac Nabb et Prince, ils finirent par s’évanouir sans avoir obtenu de résultat sérieux.

Dans le Bas-Canada, l’action commença le 3 novembre, sur le canal Beauharnais, par la prise d’un navire marchand, le Henry Brougham, et par le pillage de quelques maisons appartenant à des Anglais. Après avoir coupé le chemin de Laprairie à Saint-Jean et arrêté le courrier qui faisait le service de Québec au Bout-de-l’Isle, cette bande se porta vers les villages de Saint-Denis, Saint-Charles et Saint-Ours où elle pensait trouver des armes et des munitions ; mais ne trouvant rien de ce qu’ils cherchaient, les insurgés se dispersèrent. Un autre parti de rebelles s’était formé, vers le même temps, à Châteauguay et, comme eux aussi manquaient d’armes, ils essayèrent de s’emparer par surprise de celles des Indiens Caughnawaga, et choisirent, pour exécuter leur projet, le moment où ces sauvages étaient rassemblés à la messe. Mais une femme de la tribu, demeurée aux champs, les avait aperçus et elle donna l’éveil assez à temps pour que les sauvages, courant à leurs armes, se missent en mesure de repousser cette agression. Ils poussèrent leur cri de guerre, chargèrent les agresseurs, les mirent en fuite, et firent 64 prisonniers, qu’ils emmenèrent triomphalement à Montréal.

Les débris de ces deux bandes vinrent se réunir autour de Robert Nelson, qui avait établi son quartier-général à Napierville, tout près de la frontière américaine. Son armée de volontaires comptait alors au-dessus de 2,000 hommes, mais il y avait dans ce nombre beaucoup de non-valeurs, et d’ailleurs au même moment sir John Colborne réunissait sous ses ordres une armée de six mille hommes de troupes régulières, sans parler de 500 volontaires et de 400 sauvages. Nelson, sentant qu’il ne pourrait se maintenir à Napierville où d’ailleurs la retraite menaçait d’être coupée, se dirigea vers Odeltown et il entra dans cette place, le 9 novembre, à la tête de 800 hommes armés ; mais le lieutenant-colonel Taylor le rejoignit et à la tête des troupes qu’il avait sous la main, lui livra un combat meurtrier : les insurgés furent défaits et Nelson gagna la frontière avec ceux qui purent le suivre. Les troupes anglaises firent plusieurs prisonniers, entre autres un jeune français, nommé Andelain, arrivé récemment dans le pays et qui s’était engagé dans les rangs des insurgés.

Quelques autres rassemblements d’insurgés, à Beauharnais, à Terrebonne, à Montarville, près de la rivière Chambly furent également dispersés. L’insurrection était finie, et si les insurgés, au début de cette seconde campagne surtout, avaient en plusieurs occasions compromis leur cause par des violences contre les personnes et les propriétés, ces violences purent paraître légères à côté des brutalités de la répression. Au dire de Garneau, sir John Colborne promena partout la torche incendiaire et ne laissa que ruines et que cendres sur son passage.

De retour à Montréal où le parti « loyalist » lui fit un accueil enthousiaste, Colborne établit des cours martiales pour juger les prisonniers qu’il ramenait avec lui et toutes les personnes suspectes qui avaient été déjà arrêtées précédemment. Sommaire fut la procédure devant ces conseils de guerre. Quatre-vingt-neuf accusés furent condamnés à mort, quarante-sept à la déportation, les biens des condamnés furent confisqués. Au milieu de ces exécutions sommaires, le Herald de Montréal trouvait moyen de plaisanter : « Nous avons vu, écrivait ce journal, la nouvelle potence faite par M. Brondson, et nous croyons qu’elle va être aujourd’hui élevée en face de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles qui y sont enfermés, pourront jouir d’une perspective qui ne saurait manquer de leur procurer un sommeil profond et des songes agréables. Six ou sept pourront s’y tenir à l’aise, mais dans un cas pressé, on pourra y en loger un plus grand nombre. »

Il convient d’ajouter que la plupart des condamnés à mort virent leur sentence commuée ; mais douze d’entr’eux gravirent cependant les escaliers de l’échafaud. Voici les noms de ces malheureux : Joseph Cardinal, Duguet, Decoigne, Robert, les deux frères Sanguinet, Hamelin, Andelain, Norbonne, Nicolas, Donais et Chevalier de Lorimier. Plusieurs de ces condamnés étaient honorablement connus et appartenaient à la bonne bourgeoisie. Cardinal était notaire, et Duguet lui était attaché comme clerc. Andelain était le jeune Français dont nous avons fait connaissance et qui s’était engagé comme volontaire pour servir la cause de l’indépendance canadienne. Chevalier de Lorimier a écrit, avant de marcher au supplice, quelques pages touchantes, qui portent la marque d’un noble esprit et d’un grand cœur.


Et maintenant, s’il nous fallait juger cette insurrection, nous dirions qu’elle fut sans doute imprudemment soulevée et inconsidérément conduite ; mais, si les insurgés eurent de graves torts, le gouvernement, lui, sembla prendre à tâche de justifier, par la violence et la barbarie de ses moyens de répression, cette accusation de tyrannie qui seule pouvait excuser, et, dans une certaine mesure, rendre légitime la révolte de ses sujets. Au point de vue des résultats, cette insurrection, condamnée d’avance à l’échec, sembla compromettre, pour un temps, la cause de la liberté et du « self-govermnent » qu’elle voulait servir. Et cependant, si les Canadiens français obtinrent plus tard les garanties parlementaires qu’ils avaient vainement revendiquées depuis la conquête anglaise, s’ils parvinrent à asseoir leur gouvernement sur la base d’une représentation exacte de leur nombre et de leurs intérêts, s’ils sont aujourd’hui, vis-à-vis de l’Angleterre, sur un pied d’égalité complète avec leurs co-sujets de race anglo-saxonne, et si enfin le lien même de la colonie avec la métropole s’est aujourd’hui relâché au point que le Canada est à proprement parler une « puissance » indépendante, et que les Canadiens français peuvent, sans cesser d’être « loyaux », acclamer la France dans leurs assemblées et même arborer son drapeau dans leurs jours de fête, — qui dira que la cause n’en remonte pas à cette insurrection de 1837-1838, et que l’honneur n’en revient pas à ces exaltés, à ces fous, qui, sans trop calculer les conséquences de leur révolte, sentirent bouillonner leur sang quand la coupe d’oppression et d’opprobre fut pleine jusqu’au bord, s’armèrent des premières armes qu’ils rencontrèrent et versèrent leur sang généreux, sur les champs de bataille ou sur l’échafaud, pour cette cause sacrée de l’indépendance de leur terre natale ?

  1. L’acre valant environ 40 ares, deux acres et demi équivalent à un hectare.
  2. L. N. Carrier. — Les évènements de 1837-38, page 11.
  3. MM. Papineau et Neilson, délégués à Londres, y portèrent des pétitions couvertes de plus de 60,000 signatures.
  4. On estime qu’à Québec seulement le fléau emporta plus de 5,000 personnes.
  5. L. N. Carrier. Les évènements de 1837-1838, p. 34.
  6. Il paraît qu’à l’Assemblée tenue à La Prairie, qui eut lieu vers le 15 septembre, assistaient M. de Pontoy, ambassadeur de France aux États-Unis, et M. de Saligny, attaché d’ambassade, venus là par ordre du gouvernement français, pour se renseigner sur les causes et sur les chances du soulèvement.
  7. L.-N. Carrier, p. 49.
  8. L. N. Carrier, p. 77.
  9. L. N. Carrier, p. 81.
  10. L.-N. Carrier. — Garneau parle seulement de 2,000 hommes.
  11. Laverdière. — Hist. du Canada, p. 221.