Histoire du parlement/Édition Garnier/Chapitre 42

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CHAPITRE XLII.
JÉSUITES RAPPELÉS.
Le pape, qui avait donné au roi la permission d’épouser une autre femme, et auquel on demandait encore une autre dispense pour le mariage de Madame Catherine, toujours protestante, avec le fils du duc de Lorraine, exigeait toujours que pour prix de ces deux cérémonies on reçût en France le concile de Trente, et qu’on rappelât les jésuites. Pour le concile de Trente, cela était impossible : on se soumettait sans difficulté à tout ce qui regardait le dogme ; mais il y a vingt-quatre articles[1] qui choquent les droits de tous les souverains, et particulièrement les lois de la France.

On n’osa pas seulement proposer au parlement une acceptation si révoltante ; mais pour le rétablissement des jésuites, le roi crut devoir au pape cette condescendance.

Ils s’adressèrent, pour mieux réussir, à La Varenne, homme dont le métier n’avait pas été jusque-là de se mêler des affaires des moines. Il avait été en premier lieu cuisinier de la sœur du roi, et avait servi ensuite de courrier au frère auprès de toutes ses maîtresses. Ce nouvel emploi lui procura des richesses et du crédit ; les jésuites le gagnèrent. Il était gouverneur du château de la Flèche, appartenant au roi, et avait trouvé le moyen d’en faire une ville. Il voulait la rendre considérable par un collége de jésuites, et avait déjà proposé de leur donner un revenu qui se monta depuis à quatre-vingt mille francs, pour entretenir douze pauvres écoliers, et marier tous les ans douze filles. C’était beaucoup ; mais le plus grand point était de faire revenir les jésuites à Paris. Leur retour était difficile après le supplice du jésuite Guignard, et l’arrêt du parlement qui les avait chassés.

Le duc de Sully représenta au roi combien l’admission des jésuites était dangereuse ; mais Henri lui ferma la bouche en lui disant : « Ils seront bien plus dangereux encore si je les réduis au désespoir ; me répondez-vous, dit-il, de ma personne, et ne vaut-il pas mieux s’abandonner une fois à eux que d’avoir toujours à les craindre ? »

Rien n’est plus étonnant que ce discours ; on ne conçoit pas qu’un homme tel que Henri IV rappelât uniquement les jésuites par la crainte d’en être assassiné. Il est vrai que depuis le parricide de Jean Châtel, plusieurs moines avaient conspiré pour arracher la vie à ce bon prince. Un jacobin de la ville d’Avesnes s’était offert à le tuer il n’y avait que quatre ans. Il reçut de l’argent de Malvezzi, nonce du pape à Bruxelles ; il se présenta ensuite à un jésuite nommé Hodum, confesseur de sa mère, qui était fort dévote, et qui, ne croyant pas qu’en effet Henri IV fût bon catholique, encourageait son fils à suivre l’exemple du jacobin Jacques Clément[2]. Le jésuite Hodum répondit qu’il fallait un homme plus fort et plus robuste.

Cependant l’assassin, espérant que Dieu lui donnerait la force nécessaire, s’en alla à Paris dans l’intention d’exécuter son crime. Il fut découvert, et rompu vif en 1599.

Dans le même temps, un capucin[3] nommé Langlois, du diocèse de Toul, ayant été suborné pour le même dessein, expira par le même supplice. Enfin il n’y eut pas jusqu’à un chartreux nommé Ouin, qui ne fût atteint de la même fureur. Le roi, fatigué de ces attentats et de ces supplices, s’était contenté de le faire enfermer comme un insensé, et n’avait pas voulu qu’un chartreux fût exécuté comme un parricide.

Comment, après tant de preuves funestes des sentiments horribles qui régnaient alors dans les ordres religieux, pouvait-il en admettre un qui était généralement plus soupçonné que les autres ? Il espérait se l’attacher par des bienfaits. Si le roi avait quelquefois parlé en père au parlement, le parlement dans cette circonstance lui parla en fils qui craignait pour les jours d’un père. Il joignait à ce sentiment une grande aversion pour les jésuites. Le premier président de Harlai, animé par ces deux motifs, prononça au Louvre[4] des remontrances si pathétiques et si fortes que le roi en parut ébranlé ; il remercia le parlement, mais il ne changea point d’avis. « Il ne faut plus reprocher, dit-il, la Ligue aux jésuites ; c’était l’injure du temps. Ils croyaient bien faire, et ont été trompés comme plusieurs autres ; je veux croire que ç’a été avec moindre malice que les autres, et m’assure que la même conscience, jointe à la grâce que je leur fais, les rendra autant, voire même plus affectionnés à mon service qu’à la Ligue. L’on dit que le roi d’Espagne s’en sert, je dis que je m’en veux servir, et que la France ne doit pas être de pire condition que l’Espagne. Puisque tout le monde les juge utiles, je les tiens nécessaires à mon État ; et s’ils y ont été par tolérance, je veux qu’ils y soient par arrêt. Dieu m’a réservé la gloire de les y rétablir ; ils sont nés en mon royaume et sous mon obéissance : je ne veux pas entrer en ombrage de mes naturels sujets, et si l’on craint qu’ils communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. Laissez-moi conduire cette affaire, j’en ai manié d’autres bien plus difficiles ; et ne pensez plus qu’à faire ce que je dis et ordonne. »

Le parlement vérifia enfin avec regret[5] les lettres patentes ; il y mit des restrictions nécessaires que le crédit des jésuites fit ensuite supprimer.




  1. Voyez tome XIII, page 94, et tome XV, page 568.
  2. 1599. (Note de Voltaire.)
  3. Voyez tome XII, pages 556-557.
  4. 21 décembre 1603. (Note de Voltaire.)
  5. 2 janvier 1004. (Id.)