Histoire du parlement/Édition Garnier/Chapitre 44

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CHAPITRE XLIV.
MEURTRE DE HENRI IV[1]. LE PARLEMENT DÉCLARÉ SA VEUVE RÉGENTE.

La France goûtait depuis la paix de Vervins une félicité qu’elle n’avait presque jamais connue. Les factions catholiques et protestantes étaient contenues par la sagesse de ce roi, qui serait regardé comme un grand politique si sa valeur et sa bonté n’avaient pas éclipsé ses autres mérites. Le peuple respirait, les grands étaient moins tyrans, l’agriculture était partout encouragée, le commerce commençait à fleurir, les lois reprenaient leur autorité. Les dix dernières années de la vie de ce prince ont été peut-être les plus heureuses de la monarchie. Il allait changer la face de l’Europe, comme il avait changé celle de la France. Prêt à partir pour secourir ses alliés, et pour faire le destin de l’Allemagne, à la tête de la plus florissante armée qu’on eût encore vue, il fut assassiné, comme on ne le sait que trop, par un de ces misérables de la lie du peuple, à qui le fanatisme de la canaille des ligueurs et des moines inspira seul cette frénésie.

Tout ce que l’insatiable curiosité des hommes a pu rechercher sur le crime de Ravaillac, tout ce que la malignité a inventé, doit être mis au rang des fables. Il est constant que Ravaillac n’eut d’autre complice que la rage de la superstition. On a remarqué que le premier assassin enthousiaste qui tua François de Guise par dévotion, et Ravaillac qui tua Henri IV par le même principe, étaient tous deux d’Angoulême[2].

Il avait entendu dire que le roi allait faire la guerre aux catholiques en faveur des huguenots ; il croyait même, d’après les bruits populaires, qu’il allait attaquer le pape : ce fut assez pour déterminer ce malheureux ; il en fit l’aveu dans ses interrogatoires, il persista jusqu’au milieu de son supplice.

Son second interrogatoire porte expressément « qu’il a cru que, faisant la guerre contre le pape, c’était la faire à Dieu, d’autant que le pape est Dieu, et Dieu est le pape ». Ces paroles doivent être éternellement présentes à tous les esprits ; elles doivent apprendre de quelle importance il est d’empêcher que la religion, qui doit rendre les hommes sages et justes, n’en fasse des monstres insensés et furieux[3].

Les historiens peuvent-ils avoir une autre opinion que les juges sur un point si important et si discuté ? Il y a de la démence à soupçonner la reine sa femme, et la marquise de Verneuil sa maîtresse, d’avoir eu part à ce crime. Comment deux rivales se seraient-elles réunies pour conduire la main de Ravaillac ?

Il n’est pas moins ridicule d’en accuser le duc d’Épernon, Les rumeurs populaires ne doivent pas être les monuments de l’histoire. Ravaillac seul, il faut en convenir, changea la destinée de l’Europe entière.

Cette horrible aventure arriva le vendredi 14 mai 1610, sur les quatre heures du soir. Le parlement s’assembla incontinent dans la salle des Augustins, parce qu’alors on faisait des préparatifs au palais pour les fêtes qui devaient suivre le sacre et le couronnement de la reine. Le chancelier Sillery va d’abord prendre l’ordre de Marie de Médicis.

On a fort vanté la réponse que lui fit ce magistrat quand elle lui dit en pleurant : « Le roi est donc mort ! — Madame, les rois ne meurent point en France. » Un tel discours n’était ni juste, ni consolant, ni vrai, ni placé. C’est une équivoque pédantesque, fondée sur ce que l’héritier du sang succède de droit ; mais s’il n’y avait point eu d’héritier du sang, la réponse eût été fausse ; et d’ailleurs le fils succède à son père en Espagne et en Angleterre, comme en France.

Le duc d’Épernon arrive au parlement sans porter le manteau, qui était un habillement de cérémonie et de paix ; et ayant conféré quelques moments avec le président Séguier, mettant la main sur la garde de son épée : « Elle est encore dans le fourreau, dit-il d’un air menaçant ; si la reine n’est pas déclarée régente avant que la cour se sépare, il faudra bien l’en tirer. Quelques-uns de vous demandent du temps pour délibérer ; leur prudence n’est pas de saison : ce qui peut se faire aujourd’hui sans péril ne se fera peut-être pas demain sans carnage. »

Le couvent des Augustins était entouré du régiment des gardes ; on ne pouvait résister, et le parlement n’avait nulle envie de renoncer à l’honneur de nommer à la régence du royaume. Jamais on ne fit plus volontairement ce que la force exigeait. Il n’y avait point d’exemple que le parlement eût rendu un pareil arrêt. Cette nouveauté allait conférer au parlement le plus beau de tous les droits. On délibéra pour la forme, on déclara la reine régente. Il n’y eut que trois heures entre le meurtre du roi et cet arrêt.

Dès le lendemain, le jeune roi Louis XIII, âgé de huit ans et neuf mois, vint tenir aux mêmes Augustins, avec sa mère, ce qu’on appelle un lit de justice. Deux princes du sang, quatre pairs laïques et trois maréchaux de France étaient à droite du roi sur les hauts siéges ; à gauche, quatre cardinaux et quatre évêques. Le parlement était sur les bas siéges, selon l’usage des lits de justice. Ce ne fut qu’une cérémonie.

Les grands desseins de Henri IV, la gloire et le bonheur des Français, périrent avec lui. Ses trésors furent bientôt dissipés, et la paix dont il avait fait jouir ses sujets fut changée en guerre civile.

La France fut livrée au Florentin Concini, et à Galigaï, sa femme, qui gouvernait la reine. Le parlement, après avoir donné la régence, ne fut consulté sur rien : c’était un meuble dont on s’était servi pour un appareil éclatant, et qu’on renfermait ensuite. Il remplit son devoir en condamnant tous les livres ultramontains qui contenaient ces folles opinions de l’autorité du pape sur les rois, et ces maximes affreuses qui avaient mis le couteau à la main de tant de parricides ; livres aujourd’hui en horreur à toute la nation, et aussi ennuyeux qu’exécrables.

  1. Voyez tome XII, page 559.
  2. C’est-à-dire de l’Angoumois ; voyez tome XV, page 516.
  3. Dans un ouvrage publié par un moine en 1780, on lit que Ravaillac était un fanatique d’État ; et on ajoute que ces fanatiques d’État sont très-dangereux, et beaucoup plus communs qu’on ne pense.

    Il est clair que Ravaillac n’était et ne pouvait être qu’un fanatique de religion : ce n’était point du tout un Timoléon, un Brutus, un Sidney, un Padilla, un Nassau, un Tell, un chef d’insurgents, mais un fou, à qui les moines avaient tourné la tête. Quand Brutus soufflait le feu, il ne voyait pas de petits Jupiters sortir de son soufflet, comme Ravaillac voyait de petites hosties sortir du sien. M. le prieur de Château-Renard ne persuadera à personne que Henri IV ait été assassiné par l’effet du zèle patriotique, ni que ce zèle soit très-commun, et encore moins qu’il soit dangereux. (K.) — L’ouvrage, sujet de cette note, est l’Intrigue du cabinet sous Henri IV et sous Louis XIII, terminée par la Fronde, 1780, 4 volumes in-12, dont l’auteur est L.-P. Anquetil, mort en 1806. (B.)