Histoire socialiste/La Troisième République/10

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Chapitre IX.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre XI.


CHAPITRE X
La France et l’Europe. — Reprise des travaux parlementaires. — Capitulation de M. Thiers. — L’état de siège. — « Commission d’assassins ! » — La parole des d’Orléans.


Les vacances parlementaires avaient été occupées par de laborieuses négociations avec l’Allemagne, négociations qui, à certains moments, avaient donné de graves soucis, en raison des prétentions, des exigences du parti militaire, derrière lesquelles le chancelier de fer abritait, pour les motiver, les excuser, les siennes. Ce ne fut pas sans de sérieuses difficultés que furent conduites celles relatives à la libération anticipée du territoire par le versement de l’énorme indemnité de guerre.

L’Europe assista avec une froideur, une soi-disant impartialité, à ces négociations accompagnées parfois de menaces directes, sans se rendre compte de son imprévoyance, de la grave faute par elle commise en laissant se reconstituer, au centre de l’Europe, une formidable puissance dont la prépondérance militaire et diplomatique allait bientôt se traduire en une influence économique irrésistible. Les campagnes des conservateurs pour la restauration du pouvoir temporel du pape allaient de plus en plus rapprocher l’Italie de la politique allemande, qui déjà attirait invinciblement l’empire austro-hongrois. Vainqueurs de la campagne de Bohème, vaincus de Sadowa, vaincus de Custozza et de Lissa se préparaient à l’alliance qui devait se sceller plus tard contre nous ; la Russie paraissait hostile, l’Angleterre restait silencieuse. En un mot, la France encore désemparée était condamnée à l’isolement. Elle ne perdit cependant pas courage, parmi tant de difficultés intérieures et extérieures. Le travail avait repris partout avec une activité rare.

La fin de l’année 1871, si féconde en événements douloureux, pour ainsi dire sans une éclaircie, fut plus embarrassée, plus tourmentée que jamais au point de vue parlementaire. Toutefois, on peut dire que les débats passionnés, édifiants, qui se déroulèrent, ne furent pas sans fortement contribuer à l’éducation politique du pays tout entier, en démontrant la nécessité, puisque la République existait, de l’arracher le plus tôt possible à ses pires ennemis qui en étaient les maîtres en fait.

Le 4 décembre, l’Assemblée reprit ses travaux ; elle était partie en état d’hostilité ouverte contre le chef du pouvoir exécutif, dont le message était attendu avec une vive impatience par tous les groupes. Que serait ce message ? Serait-il le reflet de l’état d’esprit de M. Thiers, fort irrité de l’attitude des droites lors de la lecture de son message de remerciements, au lendemain du vole de la loi Rivet ? Serait-il le reflet de son esprit autoritaire peu enclin à supporter les contradictions, la guerre sournoise de chaque jour, énervé par la succession ininterrompue d’intrigues nouées autour de lui ? Certains attendaient un document, sinon hautain, du moins assez précis et assez ferme, maintenant que sa situation, par un acte quasi-constitutionnel, était assise jusqu’à cette échéance incertaine mais sans doute assez reculée : la séparation volontaire et définitive de l’Assemblée.

Il n’en fut rien ; dans les rangs républicains où l’on s’était décidé à soutenir M. Thiers, ce fut une déception profonde ; la droite, sans oublier, sans pardonner, en triompha ; l’impression dans le pays fut déplorable. C’était une capitulation tout à fait inattendue, incompréhensible pour ceux qui s’obstinaient à ne pas comprendre qu’il est difficile, même à l’homme d’État le plus madré, le plus subtil, de dépouiller le « vieil homme » ; or, M. Thiers était l’homme d’un autre temps et d’un autre régime ; très conservateur, malgré son apparent libéralisme, malgré un discours fameux de jadis, dans lequel il avait solennellement déclaré qu’il « restait du parti de la Révolution, tant en France qu’en Europe ».

Dans ce message le chef du pouvoir exécutif, après avoir traité diverses questions d’ordre intérieur et extérieur, après s’être, en termes fort vifs, prononcé contre le service militaire obligatoire, — il n’avait rien compris à l’organisation militaire de l’Allemagne, — il donnait son avis sur le problème politique, faisant visiblement sa cour aux droites qui ne devaient, du reste, lui tenir aucun compte de ce qu’à l’époque on qualifia justement d’« abdication ». Voici en quels termes il s’exprimait, cet homme si retors, si « manœuvrier », qui trouva moyen de mécontenter les républicains sans satisfaire les conservateurs les plus accommodants :

« Vous êtes le souverain, nous ne sommes, nous, que des administrateurs délégués pour opérer ce que j’ai appelé la réorganisation du pays. Eh bien, votre politique actuelle, qui a pour objet la constitution d’un gouvernement définitif, c’est vous surtout qu’elle regarde et nous empiéterions sur vos droits si nous prenions à cet égard une initiative précipitée. Quant à moi, je n’ai accepté qu’une tâche, c’est de réorganiser le pays brisé par sa chute, en refaisant au dehors ses relations, au dedans son administration, ses finances, son armée, en me tenant toujours prêt à vous remettre intact dans la forme, loyalement et scrupuleusement conservé, le dépôt que vous m’avez confié. Le voilà, en effet, tel que vous me l’avez remis, en partie réorganisé, et surtout conformément au mandat passé entre nous. Je vous le remets, qu’en ferez-vous ? Vous êtes le souverain et je ne le suis pas, ou le mot de droit n’est qu’un vain mot car vous êtes les élus, librement élus du pays !

« Vous faire aujourd’hui des propositions sur tout ce qui est constitutif serait de notre part une témérité, une entreprise sur vos droits. Mais lorsque, soulevant vous-mêmes les graves questions qui préoccupent les esprits, vous nous provoquerez à nous expliquer sur leur solution, nous vous répondrons avec franchise et loyauté.

« C’est contre les partis, sans passions, même les plus honnêtes, qu’il faut nous aider et, dans une situation où une suite de révolutions a laissé sur le sol tant de partis et de subdivisions de partis, vous élever au-dessus d’eux à une suprême justice, à une suprême modération, à une suprême fermeté.

« Vous l’avez fait déjà bien souvent et dans les jours les plus agités, lorsqu’il semblait devoir sortir de vos délibérations des tempêtes, il en a jailli sur-le-champ des volontés d’une haute et profonde sagesse. C’est à la majorité, auteur de ces volontés salutaires, que je m’adresse en ce moment, et tout fatigué que je suis, si, dans cette voie de sagesse, mon dévouement vous est utile encore, vous pouvez y compter. Mais s’il ne vous est pas indispensable, si votre sagesse n’approuvait pas mes vues à quelque degré, oh ! n’hésitez pas, faites un signe, un seul, et, redevenu ouvrier fidèle et soumis, je vous remettrai l’œuvre que vous m’avez confiée, et, grâce au loyal et habile concours de mes collègues, en meilleur état que je ne l’ai reçue. »

Cette attitude, ce langage parurent incompréhensibles, d’autant que M. Thiers qui, à deux reprises, avait exigé que le mot de République fut associé officiellement à son titre de chef du pouvoir exécutif, ne prononçait plus le mot de république, n’esquissait aucune vue sur les questions les plus pressantes à l’ordre du jour, telles que l’état de siège, l’apaisement des esprits par un appel à la clémence, le retour de l’Assemblée à Paris. Qui donc voulait-il tromper ? la Droite, majorité, mais impopulaire dans le pays, ou la gauche qui, à chaque manifestation électorale, gagnait visiblement du terrain ? Et quand la France, après l’effroyable, onéreuse leçon reçue, détachée du gouvernement personnel, monarchie ou empire, s’orientait vers la République, il demandait à la Droite de lui donner des institutions définitives ! C’était convier le loup à prendre la garde du troupeau. C’était même proclamer inutile la loi Rivet présentée sous son inspiration.

La majorité devait rapidement répondre aux humbles avances de M. Thiers en repoussant, parmi les huées, les injures, les rires moqueurs, la demande d’urgence sur la proposition que, le lendemain, déposait M. Duchâtel et qu’appuyait M. Casimir-Périer, ministre de l’intérieur, et qui tendait au retour à Paris de l’Assemblée Nationale et du pouvoir exécutif.

Au cours de celle séance et de celle qui la suivit, s’éleva une discussion bientôt passionnée, déchaînant des scènes d’un tumulte inouï, d’une violence pour ainsi dire sans précédents dans cette assemblée si facilement et si fréquemment démontée.

Un certain nombre de députés des Bouches-du-Rhône et du Rhône avaient
une lumière qui éteindra l’autre !
(D’après un document de l’époque).

déposé une proposition tendant à la levée de l’état de siège dans ces deux départements. M. Rouvier avait prononcé un discours haché par les interruptions, alors surtout qu’évoquant l’exécution de Gaston Crémieux toute récente, déclarant que cette victime du peloton d’exécution n’avait que des sympathies à Marseille, où l’ordre n’avait pas été cependant troublé par sa mort si tragique, il avait dit : « Vous avez lancé à Marseille un défi sanglant ! » Les clameurs s’étaient élevées furieuses, et le président avait du infliger à l’orateur un rappel à l’ordre. Le lendemain, la discussion se poursuivant, la tempête était devenue un véritable cyclone, un député de l’extrême-gauche, M. Ordinaire, avait, d’une voix stridente, qualifié la Commission des grâces de « Commission d’assassins ! » Cette interruption, si motivée par les quatre exécutions du 28 et du 30, valut à son auteur une admonestation sévère du président Grévy, le vote de la censure… mais l’approbation de nombreux citoyens.

L’Assemblée, du reste, repoussa la proposition… Ses terreurs ne s’étaient pas encore évanouies !

Un des incidents qui marquèrent les dernières séances de l’année 1871 fut celui créé par le duc d’Aumale et le prince de Joinville, élus dans l’Oise et la Haute-Marne. Leur élection n’avait pas été validée ; elle ne pouvait l’être qu’après l’abrogation des lois d’exil qui n’avait été votée que contre l’engagement pris par les princes de ne pas siéger dans l’Assemblée. Malgré un débat sur cette simple question de parole jurée, d’honneur, qui les laissa libres d’agir suivant les inspirations de leur conscience, le duc d’Aumale et le prince de Joinville occupèrent leurs sièges. Pouvaient-ils tenir compte de leurs engagements, quand leurs intérêts matériels allaient être en jeu et qu’ils allaient réclamer à la France un nombre respectable de millions, comme si les milliards réclamés par l’envahisseur ne pesaient pas assez lourdement sur les contribuables ?