Histoire socialiste/La Troisième République/12

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Chapitre XI.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre XIII.


CHAPITRE XII
Blanqui devant la justice militaire. — Attitude du vieux révolutionnaire. — Pourquoi on veut le frapper. — Lois contre l’Internationale et sur la déportation. — Intervention de Louis Blanc.


En février, c’est-à-dire environ un mois avant que l’Assemblée nationale votât la loi contre l’Internationale, dont nous aurons à parler tout spécialement, s’était déroulée, devant le 4e Conseil de guerre siégeant à Versailles, la première phase du procès intenté à Auguste Blanqui, pour la part prise par lui aux événements du 31 octobre, déchaînés, on le sait, par l’annonce de la capitulation de Bazaine et de la reddition de Metz. Nous ne pouvons nous attacher à retracer la grande figure du grand révolutionnaire ; l’espace nous fait défaut. Cette carrière mémorable, douloureuse, poignante, a été admirablement étudiée, retracée par G. Geoffroy dans son beau livre L’Enfermé.

Ce fut le 15 février que Blanqui, arrêté, au mépris de la parole jurée, de la convention intervenue à l’Hôtel de Ville, à Bretonneux, dans le département du Lot, emprisonné malgré son état de santé très précaire, comparut devant la justice militaire. Le colonel Robillard présidait ; le commandant Bourboulon, remplissait les fonctions de commissaire du gouvernement.

Voici la description qu’en fait le rédacteur de la Gazette des Tribunaux, journal peu suspect de sympathie envers l’homme dont la vie s’était presque entière écoulée dans les geôles de tous les gouvernements, monarchie, empire, république :

« C’est un vieillard petit et fort maigre, ses cheveux et sa barbe d’une grande blancheur sont longs et donnent à sa physionomie un aspect tout à fait original. Mais ce qui est le plus remarquable dans cet homme, qui a passé les trois quarts de sa vie en prison, chez ce vétéran de l’insurrection, conspirateur sous tous les régimes, qui a déjà été condamné quatre fois à mort, c’est son regard : ses petits yeux enfoncés, presque cachés dans leur orbite, révèlent une activité fiévreuse et inquiète et, quand M. le président lui adresse une question, quand un témoin fait une déposition qui lui fait connaître un détail important, on le voit s’animer subitement et darder un regard fixe et menaçant sur celui qui parle.

« Il est vêtu d’une redingote noire, sur laquelle il a jeté un manteau. Il est coiffé d’un chapeau à haute forme et à larges bords. Sur l’invitation de M. le Président, il va tranquillement s’asseoir entre ses gardiens, sur le banc des accusés, il plie soigneusement près de lui son manteau, puis il parait attendre qu’on l’interroge. »

Le procès commence : de nombreux témoins sont cités, dont certains ne se présenteront pas : Arago, Dorian, Jules Ferry, Garnier-Pagès, Jules Simon, ministre, qu’un décret spécial autorisera à apporter un témoignage doucereusement venimeux.

Dès le début l’interrogatoire décèle la toujours vivace énergie de l’âme indomptable qu’enveloppe un corps si chétif, si usé :

Au président qui lui demande ses nom et prénoms, d’une voix calme, claire, il répond : « Louis-Auguste Blanqui, 67 ans, homme de lettres. » — « Quel est votre dernier domicile ? » — « Mon dernier domicile ?… Mais je n’en ai pas, puisque je suis en prison. Quand on m’a arrêté, j’habitais Bretonneux (Lot). » C’est une lutte pied à pied qui s’engage entre l’accusé et ses juges : ceux-ci, emportés par la passion, par la haine que leur inspire le vieux républicain qui, pièce à pièce, détruit le roman malsain édifié par l’instruction et effare ses juges par son sang-froid, ses répliques cinglantes, son courage que les perspectives les plus sombres ne sauraient émouvoir. Il en a vu bien d’autres, l’homme dont la vie depuis la plus tendre jeunesse a toujours oscillé entre le combat pour les opprimés et la douleur.

On l’interroge sur l’affaire de la Villette ; on n’en a pas le droit, elle n’est pas visée dans l’ordre de mise en jugement ; il proteste contre cette illégalité flagrante que le président veut masquer de son pouvoir discrétionnaire, mais il déclare : Eh bien ! l’affaire de la Villette était le 4 septembre avancé de trois semaines. C’était une tentative pour renverser le gouvernement : ça a été un 4 septembre manqué. » Puis il s’explique longuement sur la journée du 31 octobre.

Après la plaidoirie de son défenseur, Me Le Chevallier, après la réplique du Ministère public, il fait une déclaration dont l’effet est saisissant : « Je n’ai que quelques paroles à ajouter. Il ressort de ce qu’a dit M. le commissaire du gouvernement, que pour l’attentat du 31 octobre, on demande contre moi la déportation, contre moi qui n’ai été pour rien dans le mouvement. Quand on a jugé les véritables auteurs, ils n’ont même pas entendu requérir contre eux d’une façon aussi sévère, et c’est un fait unique dans les annales judiciaires que de voir des choses semblables.
mac-mahon, président de la république (1873-1879)
D’après un document de l’époque.

« Mais, tenez, ce n’est pas pour l’affaire du 31 octobre qu’on me poursuit ; il est clair qu’il s’agit d’autre chose et en voici la preuve : On vous a raconté que la série de mes crimes avait commencé en 1827, lors de la fusillade de la rue Saint-Denis, pour finir le 21 mai 1871 en faisant fusiller les otages ; je ne l’ai pas fait, mais je l’aurais fait, a-t-on dit, si j’avais été gouvernement….. »

Le commissaire du gouvernement l’interrompant d’un : « Comment donc »… Blanqui poursuivit : « J’ajouterai que M. le Commissaire du gouvernement a requis contre moi, au nom des principes qui existaient avant notre première révolution. Pour lui, la révolution de 1789, celle de 1830, celle de 1848 sont autant de crimes. Eh bien ! je retiens ce fait qu’aujourd’hui, sous le gouvernement qui s’appelle la République, on me poursuit au nom des principes monarchiques. Je n’ajouterai rien sur l’affaire du 31 octobre, mon défenseur a tout dit là-dessus. »

Comme il était à prévoir, Blanqui fut condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Le rédacteur de la Gazette des Tribunaux ajoute : « Il a écouté sans la moindre émotion et regagne tranquillement sa prison où, nous dit-on, il s’occupe beaucoup plus d’astronomie et de mathématiques que de politique. »

Le jugement fut cassé pour ce motif que les débats, ainsi que Blanqui l’avait fait remarquera propos de l’affaire de la Villette, avaient porté sur des faits non mentionnés sur l’ordre de mise en jugement et le 29 avril, devant le 6e conseil de guerre, l’affaire était de nouveau évoquée. La peine de la déportation lui confirmée, après que Blanqui eût répondu au président qui lui demandait s’il avait quelque chose à ajouter pour sa défense : « Non, monsieur le Président, je n’ai rien à ajouter à l’argumentation de mon avocat ; je n’ai qu’une chose à dire, c’est qu’il y a une convention militaire : que si elle n’est pas exécutée, c’est qu’il n’y a plus d’honneur, voilà tout. »

Et le vieux révolutionnaire devait rester prisonnier jusqu’au jour où, la propagande socialiste aidant, le suffrage universel allait forcer les portes de sa prison.

En même temps, le réveil républicain, manifesté par une série d’élections législatives complémentaires et d’élections cantonales, avait commencé, presque insensible, il est vrai, un renouveau socialiste. Certes, il était faible, timide, fort indécis quant aux doctrines. C’était plutôt, au début, comme un courant de sympathie pour le mouvement du 18 mars, d’indignation contre une répression cruelle et tenace ; d’attachement à la République, à une république vraiment républicaine, vraiment démocratique ; de haine contre l’Empire et la réaction royaliste menaçante ; de défiance envers les républicains du lendemain, ralliés suscitant de légitimes inquiétudes ; envers la majorité des républicains de la veille qui avaient escamoté la journée du 4 septembre et n’avaient voulu ou osé frapper les responsables de dix-huit années d’oppression clôturées si tragiquement par des désastres militaires mettant la France de la Révolution et de la libre-pensée à deux doigts de sa ruine.

Sans doute la majorité de ceux qui étaient pris par le courant ou s’y engageaient de propos délibéré, avaient peut-être plus dans le cœur que dans le cerveau ce sentiment qu’une transformation sociale profonde peut seule alléger, en attendant de les faire disparaître, les injustices, les misères sous lesquelles est courbée, écrasée la classe qui produit toute la richesse ; il n’en pouvait être guère autrement après l’Année terrible. C’était le lent, pénible groupement des jeunes qui s’opérait : leur contact avec les vétérans du socialisme, la réflexion, l’étude, l’observation, devaient faire leur éducation et les préparer à l’action militante dont les résultats devaient affirmer le renouveau socialiste.

Sur plusieurs points, dans les grandes villes plus particulièrement, des groupements se formaient et s’affirmaient. Il y avait de quoi donnera réfléchir à ceux qui croyaient qu’après la Semaine de Mai, soulignée périodiquement par des exécutions, « l’ordre » était à jamais assuré.

Or, déjà, de ces groupements qui allaient se fractionner, naturellement s’épurer, quelque chose se dégageait : la renaissance de l’Internationale en France, de l’Internationale, cauchemar, terreur de la bourgeoisie française, dont on annonçait le prochain Congrès à La Haye.

Il fallait, à tout prix, enrayer le mal et le gouvernement s’y employait. M. Jules Favre en entretenait les chancelleries étrangères, espérant y nouer une entente internationale conservatrice contre le socialisme ; il ne devait y trouver qu’un accueil généralement dédaigneux. M. Dufaure, l’homme d’État de toutes les besognes rétrogrades et répressives, devait déposer un projet de loi et, en effet, il le déposa. M. Sacase en fut le rapporteur et la discussion se déroula en mars pour se clôturer le 13 par le vote d’une loi inquisitoriale, que ses plus chauds partisans eux-mêmes trouvèrent excessive et mal rédigée. Elle fut promulguée le 23 du même mois ; elle déférait les futurs prévenus aux tribunaux correctionnels et elle devait bientôt être rigoureusement appliquée.

Il nous est matériellement impossible d’en résumer les débats et d’en donner le texte complet. Nous voulons nous borner à citer un extrait du discours que prononça Louis Blanc, discours fort souvent interrompu par des injures et de haineuses sottises :

« Ce que je dénonce dans le projet de loi, c’est qu’il n’incrimine aucune tentative clairement définie, c’est qu’il n’incrimine aucun acte clairement déterminé, et seulement punissable lorsqu’il est prouvé. Ce qu’il poursuit, ce qu’il frappe dans les affiliés à l’Internationale, c’est leur adhésion à de certaines doctrines. Il crée, chose tout à fait nouvelle, un délit intellectuel : il ouvre la porte à l’invasion de la législation criminelle dans le domaine de l’esprit. (Applaudissements à gauche.)

« Et ce qui le prouve, c’est qu’il semble ériger en crimes les atteintes dirigées par voie d’association internationale, contre quoi, messieurs ?… Contre les cultes reconnus par l’État ! Mais est-ce que la multiplicité même de ces cultes et leur diversité ne démontrent pas de la manière la plus évidente que les cultes sont essentiellement justiciables de la discussion ? Est-ce qu’il est possible à un culte quelconque de proclamer qu’il est le seul vrai, sans proclamer par cela même que les autres sont fils de l’erreur ? Et ne voyez-vous pas qu’il y a là une atteinte flagrante au principe du libre examen. Ne voyez-vous pas que si vous adoptiez un pareil projet de loi, vous feriez reculer notre génération de trois siècles dans l’histoire. (Nouveaux applaudissements à gauche).

« Mais que dis-je ? il n’y a rien au monde, pas plus votre projet de loi qu’autre chose, qui puisse faire reculer notre génération, même de vingt ans dans l’histoire, en matière de libre examen.

« Messieurs, on montre, à quelque distance de Worms, un arbre qu’un paysan était en train de planter lorsque Luther, qui allait se faire juger par Charles-Ouint, passa. Le moine dit au paysan : — « Donne, que je mette cet arbre en terre, et puisse, comme lui, grandir ma doctrine ! » — Quelque temps après, Luther était condamné ; un arrêt de proscription était lancé contre lui et il fuyait comme un malfaiteur le long des bois de la Thuringe. Mais il avait écrit, en partant, au puissant empereur : — « Ma cause est celle de toute la terre. » — Cette cause, Messieurs, c’était celle du libre examen. (Approbation sur divers bancs à gauche. — Rumeurs à droite.)

«… J’affirme que votre projet de loi est misérablement inefficace.

« Mais il n’est pas seulement inefficace, il est dangereux parce qu’il va contre son but ; parce qu’il donnera à la Société que vous voulez détruire un surcroît d’importance. Et il est dangereux aussi à un autre point de vue : il est dangereux parce qu’il procède du système de la Commission qui, comme tel, tend à faire dégénérer la discussion en complot et une société publique en une société secrète.

« La compression !… Mais c’est une bien étrange faute, et, dans le siècle où nous sommes, bien inconcevable, que l’adoption d’un pareil système par les gouvernements qui y ont recours. »

L’Assemblée avait complété son œuvre de réaction en votant la loi sur la déportation. Elle put, une fois de plus, se séparer pour prendre du repos… Elle l’avait bien gagné !