Introduction à l’étude de la médecine expérimentale/Troisième partie/Chapitre I

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Troisième partie : Applications de la méthode expérimentale à l’étude des phénomènes de la vie[modifier]

Chapitre I : Exemples d’investigation expérimentale physiologique[modifier]

Les idées que nous avons développées dans les deux premières parties de cette introduction seront d’autant mieux comprises que nous pourrons en faire l’application aux recherches de physiologie et de médecine expérimentales et les montrer ainsi comme des préceptes faciles à retenir pour l’expérimentateur. C’est pourquoi j’ai réuni dans ce qui va suivre un certain nombre d’exemples qui m’ont paru les plus convenables pour atteindre mon but. Dans tous ces exemples, je me suis, autant que possible, cité moi-même, par cette seule raison qu’en fait de raisonnement et de procédés intellectuels, je serai bien plus sûr de ce que j’avancerai en racontant ce qui m’est arrivé qu’en interprétant ce qui a pu se passer dans l’esprit des autres. D’ailleurs je n’ai pas la prétention de donner ces exemples comme des modèles à suivre ; je ne les emploie que pour mieux exprimer mes idées et mieux faire saisir ma pensée.

Des circonstances très diverses peuvent servir de point de départ aux recherches d’investigations scientifiques ; je ramènerai cependant toutes ces variétés à deux cas principaux :

  • 1º Une recherche expérimentale a pour point de départ une observation.
  • 2º Une recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou une théorie.
I Une recherche expérimentale a pour point de départ une observation[modifier]

Les idées expérimentales naissent très souvent par hasard et à l’occasion d’une observation fortuite. Rien n’est plus ordinaire, et c’est même le procédé le plus simple pour commencer un travail scientifique. On se promène, comme l’on dit, dans le domaine de la science, et l’on poursuit ce qui se présente par hasard devant les yeux. Bacon compare l’investigation scientifique à une chasse ; les observations qui se présentent sont le gibier. En continuant la même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se présente quand on le cherche, il arrive aussi qu’il se présente quand on ne le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d’une autre espèce. Je vais citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont présentés successivement. J’aurai soin en même temps d’analyser chaque circonstance de cette investigation physiologique, afin de montrer l’application des principes que nous avons développés dans la première partie de cette Introduction et principalement dans les chapitres 1er et ne.

Premier exemple. - On apporta un jour dans mon laboratoire des lapins venant du marché. On les plaça sur une table où ils urinèrent et j’observai par hasard que leur urine était claire et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont ordinairement l’urine trouble et alcaline en leur qualité d’herbivores, tandis que les carnivores, ainsi qu’on le sait, ont, au contraire, les urines claires et acides. Cette observation d’acidité de l’urine chez les lapins me fit venir la pensée que ces animaux devaient être dans la condition alimentaire des carnivores. Je supposai qu’ils n’avaient probablement pas mangé depuis longtemps et qu’ils se trouvaient ainsi transformés par l’abstinence en véritables animaux carnivores vivant de leur propre sang. Rien n’était plus facile que de vérifier par l’expérience cette idée préconçue ou cette hypothèse. Je donnai à manger de l’herbe aux lapins, et quelques heures après, leurs urines étaient devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite les mêmes lapins à l’abstinence, et après vingt-quatre ou trente-six heures au plus leurs urines étaient redevenues claires et fortement acides ; puis elles devenaient de nouveau alcalines en leur donnant de l’herbe, etc. Je répétai cette expérience si simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le même résultat. le la répétai ensuite chez le cheval, animal herbivore qui a également l’urine trouble et alcaline. Je trouvai que l’abstinence produit comme chez le lapin une prompte acidité de l’urine avec un accroissement relativement très considérable de l’urée, au point qu’elle cristallise parfois spontanément dans l’ urine refroidie. J’arrivai ainsi, à la suite de mes expériences, à cette proposition générale qui alors n’était pas connue, à savoir qu’ à jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de sorte que les herbivores ont alors des urines semblables à celles des carnivores.

Il s’agit ici d’un fait particulier bien simple qui permet de suivre facilement l’évolution du raisonnement expérimental. Quand on voit un phénomène qu’on n’a pas l’habitude de voir, il faut toujours se demander à quoi il peut tenir, ou autrement dit, quelle en est la cause prochaine ; alors il se présente à l’esprit une réponse ou une idée qu’il s’agit de soumettre à l’expérience. En voyant l’urine acide chez les lapins, je me suis demandé instinctivement quelle pouvait en être la cause. L’ idée expérimentale a consisté dans le rapprochement que mon esprit a fait spontanément entre l’acidité de l’urine chez le lapin, et l’état d’abstinence que je considérai comme une vraie alimentation de carnassier. Le raisonnement inductif que j’ai fait implicitement est le syllogisme suivant : Les urines des carnivores sont acides ; or, les lapins que j’ai sous les yeux ont les urines acides ; donc ils sont carnivores, c’est-à-dire à jeun. C’est ce qu’il fallait établir par l’ expérience.

Mais pour prouver que mes lapins à jeun étaient bien des carnivores, il y avait une contre-épreuve à faire. Il fallait réaliser expérimentalement un lapin carnivore en le nourrissant avec de la viande, afin de voir si ses urines seraient alors claires, acides et relativement chargées d’urée comme pendant l’abstinence. C’est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du bœuf bouilli froid ( nourriture qu’ils mangent très bien quand on ne leur donne pas autre chose). Ma prévision fut encore vérifiée, et pendant toute la durée de cette alimentation animale les lapins gardèrent des urines claires et acides.

Pour achever mon expérience, je voulus en outre voir par l’autopsie de mes animaux si la digestion de la viande s’opérait chez un lapin comme chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous les phénomènes d’une très bonne digestion dans les réactions intestinales, et je constatai que tous les vaisseaux chylifères étaient gorgés d’un chyle très abondant, blanc, laiteux, comme chez les carnivores. Mais voici qu’à propos de ces autopsies, qui m’offrirent la confirmation de mes idées sur la digestion de la viande chez les lapins, il se présenta un fait auquel je n’avais nullement pensé et qui devint pour moi, comme on va le voir, le point de départ d’un nouveau travail.


Deuxième exemple (suite du précédent). — Il m’arriva, en sacrifiant les lapins auxquels j’avais fait manger de la viande, de remarquer que des chylifères blancs et laiteux commençaient à être visibles sur l’intestin grêle à la partie inférieure du duodénum, environ à 30 centimètres au-dessous du pylore. Ce fait attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifères commencent à être visibles beaucoup plus haut dans le duodénum et immédiatement après le pylore. En examinant la chose de plus près, je constatai que cette particularité chez le lapin coïncidait avec l’insertion du canal pancréatique situé dans un point très bas, et précisément dans le voisinage du lieu où les chylifères commençaient à contenir du chyle rendu blanc et laiteux par l’émulsion des matières grasses alimentaires.

L’ observation fortuite de ce fait réveilla en moi une idée et fit naître dans mon esprit la pensée que le suc pancréatique pouvait bien être la cause de l’émulsion des matières grasses et par suite celle de leur absorption par les vaisseaux chylifères. Je fis encore instinctivement le syllogisme suivant : Le chyle blanc est dû à l’émulsion de la graisse ; or chez le lapin, le chyle blanc se forme au niveau du déversement du suc pancréatique dans l’intestin ; donc c’est le suc pancréatique qui émulsionne la graisse et forme le chyle blanc. C’est ce qu’il fallait juger par l’expérience.

En vue de cette idée préconçue, j’imaginai et j’instituai aussitôt une expérience propre à vérifier la réalité ou la fausseté de ma supposition. Cette expérience consistait à essayer directement la propriété du suc pancréatique sur les matières grasses neutres ou alimentaires. Mais le suc pancréatique ne s’écoule pas naturellement au dehors, comme la salive ou l’urine, par exemple ; son organe sécréteur est, au contraire, profondément situé dans la cavité abdominale. Je fus donc obligé de mettre en usage des procédés d’expérimentation pour me procurer chez l’animal vivant ce liquide pancréatique dans des conditions physiologiques convenables et en quantité suffisante. C’est alors que je pus réaliser mon expérience, c’est-à-dire contrôler mon idée préconçue, et l’expérience me prouva que l’idée était juste. En effet, du suc pancréatique obtenu dans des conditions convenables sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, mêlé avec de l’huile ou de la graisse fondue, s’émulsionnait instantanément d’une manière persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras en les décomposant, à l’aide d’un ferment particulier, en acide gras et glycérine, etc., etc.

Je ne poursuivrai pas plus loin ces expériences que j’ai longuement développées dans un travail spécial[1]. J’ai voulu seulement montrer ici comment une première observation faite par hasard sur l’acidité de l’urine des lapins m’a donné l’idée de faire des expériences sur leur alimentation carnassière, et comment ensuite, en poursuivant ces expériences, j’ai fait naître, sans la chercher, une autre observation relative à la disposition spéciale de l’insertion du canal pancréatique chez le lapin. Cette seconde observation, survenue dans l’expérience et engendrée par elle, m’a donné à son tour l’idée de faire des expériences sur l’action du suc pancréatique.

On voit par les exemples précédents comment l’ observation d’un fait. ou phénomène, survenu par hasard, fait naître par anticipation une idée préconçue ou une hypothèse sur la cause probable du phénomène observé ; comment l’idée préconçue engendre un raisonnement qui déduit l’expérience propre à la vérifier ; comment, dans un cas, il a fallu pour opérer cette vérification recourir à l’expérimentation, c’est-à-dire à l’emploi de procédés opératoires plus ou moins compliqués, etc. Dans le dernier exemple l’expérience a eu un double rôle ; elle a d’abord jugé et confirmé les prévisions du raisonnement qui l’avait engendrée, mais de plus elle a provoqué une nouvelle observation. On peut donc appeler cette observation une observation provoquée ou engendrée par l’expérience. Cela prouve qu’il faut, comme nous l’avons dit, observer tous les résultats d’une expérience, ceux qui sont relatifs à l’idée préconçue et ceux même qui n’ont aucun rapport avec elle. Si l’on ne voyait que les faits relatifs à son idée préconçue, on se priverait souvent de faire des découvertes. Car il arrive fréquemment qu’une mauvaise expérience peut provoquer une très bonne observation, comme le prouve l’exemple qui va suivre.


Troisième exemple. - En 1857, j’entrepris une série d’expériences sur l’élimination des substances par l’urine, et cette fois les résultats de l’expérience ne confirmèrent pas, comme dans les exemples précédents, mes prévisions ou mes idées préconçues sur le mécanisme de l’élimination des substances par l’urine. Je fis donc ce qu’on appelle habituellement une mauvaise expérience ou de mauvaises expériences. Mais nous avons précédemment posé en principe qu’il n’y a pas de mauvaises expériences, car, quand elles ne répondent pas à la recherche pour laquelle on les avait instituées, il faut encore profiter des observations qu’elles peuvent fournir pour donner lieu à d’autres expériences.

En recherchant comment s’éliminaient par le sang qui sort du rein les substances que j’avais injectées, j’ observai par hasard que le sang de la veine rénale était rutilant, tandis que le sang des veines voisines était noir comme du sang veineux ordinaire. Cette particularité imprévue me frappa et je fis ainsi l’ observation d’un fait nouveau qu’avait engendré l’expérience et qui était étranger au but expérimental que je poursuivais dans cette même expérience. Je renonçai donc à mon idée primitive qui n’avait pas été vérifiée et je portai toute mon attention sur cette singulière coloration du sang veineux rénal, et lorsque je l’eus bien constatée et que je me fus assuré qu’il n’y avait pas de cause d’erreur dans l’observation du fait, je me demandai tout naturellement quelle pouvait en être la cause. Ensuite, examinant l’urine qui coulait par l’uretère et en réfléchissant, l’idée me vint que cette coloration rouge du sang veineux pourrait bien être en rapport avec l’état sécrétoire ou fonctionnel du rein. Dans cette hypothèse, en faisant cesser la sécrétion rénale, le sang veineux devait devenir noir : c’est ce qui arriva ; en rétablissant la sécrétion rénale, le sang veineux devait redevenir rutilant : c’est ce que je pus vérifier encore chaque fois que j’excitais la sécrétion de l’urine. J’obtins ainsi la preuve expérimentale qu’il y a un rapport entre la sécrétion de l’urine et la coloration du sang de la veine rénale.

Mais ce n’est point encore tout. A l’état normal le sang veineux du rein est à peu près constamment rutilant, parce que l’organe urinaire sécrète d’une manière à peu près continue bien qu’alternativement pour chaque rein. Or, je voulus savoir si la couleur rutilante du sang veineux constituait un fait général propre aux autres glandes, et obtenir de cette manière une contre-épreuve bien nette qui me démontrât que c’était le phénomène sécrétoire par lui-même qui amenait cette modification dans la coloration du sang veineux. Voici comment je raisonnai : si, dis-je, c’est la sécrétion qui entraîne, ainsi que cela paraît être, la rutilance du sang veineux glandulaire, il arrivera, dans les organes glandulaires qui comme les glandes salivaires sécrètent d’une manière intermittente, que le sang veineux changera de couleur d’une manière intermittente et se montrera noir pendant le repos de la glande et rouge pendant la sécrétion. Je mis donc à découvert sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits, ses nerfs et ses vaisseaux. Cette glande fournit à l’état normal une sécrétion intermittente que l’on peut exciter ou faire cesser à volonté. Or je constatai clairement que pendant le repos de la glande, quand rien ne coulait par le conduit salivaire, le sang veineux offrait en effet une coloration noire, tandis qu’aussitôt que la sécrétion apparaissait, le sang devenait rutilant pour reprendre la couleur noire quand la sécrétion s’arrêtait, puis restait noir pendant tout le temps que durait l’intermittence, etc.[2].

Ces dernières observations ont ensuite été le point de départ de nouvelles idées qui m’ont guidé pour faire des recherches relatives à la cause chimique du changement de couleur du sang glandulaire pendant la sécrétion. Je ne poursuivrai pas ces expériences dont j’ ai d’ailleurs publié les détails[3]. Il me suffira d’avoir prouvé que les recherches scientifiques ou les idées expérimentales peuvent prendre naissance à l’occasion d’observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se présentent à nous, soit spontanément, soit à l’occasion d’une expérience faite dans un autre but.

Mais il arrive encore un autre cas, c’est celui dans lequel l’expérimentateur provoque et fait naître volontairement une observation. Ce cas rentre pour ainsi dire dans le précédent ; seulement il en diffère en ce que, au lieu d’attendre que l’observation se présente par hasard dans une circonstance fortuite, on la provoque par une expérience. En reprenant la comparaison de Bacon, nous pourrions dire que l’expérimentateur ressemble dans ce cas à un chasseur qui, au lieu d’attendre tranquillement le gibier, cherche à le faire lever en pratiquant une battue dans les lieux où il suppose son existence. C’est ce que nous avons appelé l’expérience pour voir (p. 50). On met ce procédé en usage toutes les fois qu’on n’a pas d’idée préconçue pour entreprendre des recherches sur un sujet à l’occasion duquel des observations antérieures manquent. Alors on expérimente pour faire naître des observations qui puissent à leur tour faire naître des idées. C’est ce qui arrive habituellement en médecine quand on veut rechercher l’action d’un poison ou d’une substance médicamenteuse quelconque sur l’économie animale ; on fait des expériences pour voir, et ensuite on se guide d’après ce qu’on a vu.


Quatrième exemple. - En 1845, M. Pelouze me remit une substance toxique appelée curare qui lui avait été rapportée d’Amérique. On ne connaissait alors rien sur le mode d’action physiologique de cette substance. On savait seulement, d’après d’anciennes observations et par les relations intéressantes de Alex. de Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que cette substance d’une préparation complexe et difficile à déterminer tue très rapidement un animal quand on l’introduit sous la peau. Mais je ne pouvais point par les observations antérieures me faire une idée préconçue sur le mécanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir pour cela des observations nouvelles relatives aux troubles organiques que ce poison pouvait amener. Dès lors je provoquai l’apparition de ces observations, c’est-à-dire que je fis des expériences pour voir des choses sur lesquelles je n’avais aucune idée préconçue. Je plaçai abord du curare sous la peau d’une grenouille, elle mourut après quelques minutes ; aussitôt je l’ouvris et j’examinai successivement, dans cette autopsie physiologique, ce qu’étaient devenues les propriétés physiologiques connues des divers tissus. Je dis à dessein autopsie physiologique parce qu’il n’y a que celles-là qui soient réellement instructives. C’est la disparition des propriétés physiologiques qui explique la mort et non pas les altérations anatomiques. En effet, dans l’état actuel de la science, nous voyons les propriétés physiologiques disparaître dans une foule de cas sans que nous puissions démontrer, à l’aide de nos moyens d’investigation, aucune altération anatomique correspondante ; c’est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous trouverons, au contraire, des exemples où les propriétés physiologiques persistent malgré des altérations anatomiques très marquées avec lesquelles les fonctions ne sont point incompatibles. Or chez ma grenouille empoisonnée par le curare, le cœur continuait ses mouvements, les globules du sang n’étaient point altérés en apparence dans leurs propriétés physiologiques non plus que les muscles, qui avaient conservé leur contractilité normale. Mais, bien que l’appareil nerveux eût conservé son apparence anatomique normale, les propriétés des nerfs avaient cependant complètement disparu. Il n’y avait plus de mouvements ni volontaires ni réflexes, et les nerfs moteurs excités directement ne déterminaient plus aucune contraction dans les muscles. Pour savoir s’il n’y avait rien d’accidentel et d’erroné dans cette première observation, je la répétai plusieurs fois et je la vérifiai de diverses manières ; car la première chose indispensable quand on veut raisonner expérimentalement, c’est d’être bon observateur et de bien s’assurer qu’il n’y a pas d’erreur dans l’observation qui sert de point de départ au raisonnement. Or, je trouvai chez les mammifères et chez les oiseaux les mêmes phénomènes que chez les grenouilles, et la disparition des propriétés physiologiques du système nerveux moteur devint le fait constant. Partant de ce fait bien établi, je pus alors pousser plus avant l’analyse des phénomènes et déterminer le mécanisme de la mort par le curare. Je procédai toujours par des raisonnements analogues à ceux signalés dans l’exemple précédent, et d’idée en idée, d’expérience en expérience, je m’élevai à des faits de plus en plus précis. J’arrivai finalement à cette proposition générale que le curare détermine la mort par la destruction de tous les nerfs moteurs sans intéresser les nerfs sensitifs[4].

Dans les cas où l’on fait une expérience pour voir, l’idée préconçue et le raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer complètement, et cependant on a nécessairement raisonné à son insu par syllogisme. Dans le cas du curare j’ai instinctivement raisonné de la manière suivante : il n’y a pas de phénomène sans cause, et par conséquent pas d’empoisonnement sans une lésion physiologique qui sera particulière ou spéciale au poison employé ; or, pensai-je, le curare doit produire la mort par une action qui lui est propre et en agissant sur certaines parties organiques déterminées. Donc, en empoisonnant l’animal par le curare et en examinant aussitôt après la mort les propriétés de ses divers tissus, je pourrai peut-être trouver et étudier une lésion spéciale à ce poison.

L’esprit ici est donc encore actif et l’ expérience pour voir, qui paraît faite à l’aventure, rentre cependant dans notre définition générale de l’expérience (p. 39). En effet, dans toute initiative, l’esprit raisonne toujours, et même quand nous semblons faire les choses sans motifs, une logique instinctive dirige l’esprit. Seulement on ne s’en rend pas compte, par cette raison bien simple qu’on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu’on raisonne, de même qu’on commence par parler avant d’observer que l’on parle, de même encore que l’on commence par voir et entendre avant de savoir ce que l’on voit et ce que l’on entend.


Cinquième exemple. - Vers 1846, je voulus faire des expériences sur la cause de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone. Je savais que ce gaz avait été signalé comme toxique, mais je ne savais absolument rien sur le mécanisme de cet empoisonnement ; je ne pouvais donc pas avoir d’opinion préconçue. Que fallait-il faire alors ? Il fallait faire naître une idée en faisant apparaître un fait, c’est-à-dire instituer encore là une expérience pour voir. En effet, j’empoisonnai un chien en lui faisant respirer de l’oxyde de carbone, et immédiatement après la mort je fis l’ouverture de son corps. Je regardai l’état des organes et des liquides. Ce qui fixa tout aussitôt mon attention, ce fut que le sang était rutilant dans tous les vaisseaux ; dans les veines aussi bien que dans les artères, dans le cœur droit aussi bien que dans le cœur gauche. Je répétai cette expérience sur des lapins, sur des oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la même coloration rutilante générale du sang. Mais je fus distrait de poursuivre cette recherche et je gardai cette observation pendant longtemps sans m’en servir autrement que pour la citer dans mes cours à propos de la coloration du sang.

En 1856, personne n’avait poussé la question expérimentale plus loin, et dans mon cours au Collège de France sur les substances toxiques et médicamenteuses, je repris l’étude sur l’empoisonnement par l’oxyde de carbone que j’avais commencée en 1846. Je me trouvais alors dans un cas mixte, car, à cette époque, je savais déjà que l’empoisonnement par l’oxyde de carbone rend le sang rutilant dans tout le système circulatoire. Il fallait faire des hypothèses et établir une idée préconçue sur cette première observation afin d’aller plus avant. Or, en réfléchissant sur ce fait de rutilance du sang, j’essayai de l’interpréter avec les connaissances antérieures que j’avais sur la cause de la couleur du sang, et alors toutes les réflexions suivantes se présentèrent à mon esprit. La couleur rutilante du sang, dis-je, est spéciale au sang artériel et en rapport avec la présence de l’oxygène en forte proportion, tandis que la coloration noire tient à la disparition de l’oxygène et à la présence d’une plus grande proportion d’acide carbonique ; dès lors il me vint à l’idée que l’oxyde de carbone, en faisant persister la couleur rutilante dans le sang veineux, aurait peut-être empêché l’oxygène de se changer en acide carbonique dans les capillaires. Il semblait pourtant difficile de comprendre comment tout cela pouvait être la cause de la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intérieur et préconçu, j’ajoutai : Si tout cela était vrai, le sang pris dans les veines des animaux empoisonnés par l’oxyde de carbone devra contenir de l’oxygène comme le sang artériel ; c’est ce qu’il faut voir.

À la suite de ces raisonnements fondés sur l’interprétation de mon observation, j’instituai une expérience pour vérifier mon hypothèse relative à la persistance de l’oxygène dans le sang veineux. Je fis pour cela passer un courant d’hydrogène dans du sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonné par l’oxyde de carbone, mais je ne pus déplacer, comme à l’ordinaire, de l’oxygène. J’essayai d’agir de même sur le sang artériel, je ne réussis pas davantage. Mon idée préconçue était donc fausse. Mais cette impossibilité d’obtenir de l’oxygène du sang d’un chien empoisonné par l’oxyde de carbone fut pour moi une deuxième observation qui me suggéra de nouvelles idées d’après lesquelles je formai une nouvelle hypothèse. Que pouvait être devenu cet oxygène du sang ? Il ne s’était pas changé en acide carbonique, car on ne déplaçait pas non plus des grandes quantités de ce gaz en faisant passer un courant d’hydrogène dans le sang des animaux empoisonnés. D’ailleurs cette supposition était en opposition avec la couleur du sang. Je m’épuisai en conjectures sur la manière dont l’oxyde de carbone pouvait faire disparaître l’oxygène du sang, et comme les gaz se déplacent les uns par les autres, je dus naturellement penser que l’oxyde de carbone pouvait avoir déplacé l’oxygène et l’avoir chassé du sang. Pour le savoir, je résolus de varier l’expérimentation et de placer le sang dans des conditions artificielles qui me permissent de retrouver l’oxygène déplacé. J’étudiai alors l’action de l’oxyde de carbone sur le sang par l’empoisonnement artificiel. Pour cela, je pris une certaine quantité de sang artériel d’un animal sain, je plaçai ce sang sur le mercure dans une éprouvette contenant de l’oxyde de carbone, j’agitai ensuite le tout afin d’empoisonner le sang à l’abri du contact de l’air extérieur. Puis après un certain temps j’examinai si l’air contenu dans l’éprouvette, en contact avec le sang empoisonné, avait été modifié, et je constatai que cet air en contact avec le sang s’était notablement enrichi en oxygène, en même temps que la proportion d’oxyde de carbone y avait diminué. Ces expériences, répétées dans les mêmes conditions, m’apprirent qu’il y avait eu là un simple échange volume à volume entre l’oxyde de carbone et l’oxygène du sang. Mais l’oxyde de carbone, en déplaçant l’oxygène qu’il avait expulsé du sang, était resté fixé dans le globule du sang et ne pouvait plus être déplacé par l’oxygène ni par d’autres gaz. De sorte que la mort arrivait par la mort des globules sanguins, ou autrement dit par la cessation de l’exercice de leur propriété physiologique qui est essentielle à la vie.

Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d’une manière très succincte, est complet, et il montre d’un bout à l’autre comment la méthode expérimentale procède et réussit pour arriver à connaître la cause prochaine des phénomènes. D’abord je ne savais absolument rien sur le mécanisme du phénomène empoisonnement par l’oxyde de carbone. Je fis une expérience pour voir, c’est-à-dire pour observer. Je recueillis une première observation sur une modification spéciale de la couleur du sang. J’interprétai cette observation, et je fis une hypothèse que l’expérience prouva être fausse. Mais cette expérience me fournit une deuxième observation, sur laquelle je raisonnai de nouveau en m’en servant comme point de départ pour faire une nouvelle hypothèse sur le mécanisme de la soustraction de l’oxygène au sang. En construisant des hypothèses successivement sur les faits à mesure que je les observais, j’arrivai finalement à démontrer que l’oxyde de carbone se substitue dans le globule du sang à la place de l’oxygène, par suite d’une combinaison avec la substance du globule du sang.

Ici l’analyse expérimentale a atteint son but. C’est un des rares exemples en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici la cause prochaine du phénomène empoisonnement est trouvée, et elle se traduit par une expression théorique qui rend compte de tous les faits et qui renferme en même temps toutes les observations et toutes les expériences. La théorie formulée ainsi pose le fait principal d’où se déduisent tous les autres : L’oxyde de carbone se combine plus fortement que l’oxygène avec l’hémato-globuline du globule du sang. On a prouvé tout récemment que l’oxyde de carbone forme une combinaison définie avec l’hémato-globuline[5]. De sorte que le globule du sang, comme minéralisé par la stabilité de cette combinaison, perd ses propriétés vitales. Dès lors tout se déduit logiquement : l’oxyde de carbone, à raison de sa propriété de plus forte combinaison, chasse du sang l’oxygène qui est essentiel à la vie ; les globules du sang deviennent inertes et l’on voit l’animal mourir avec les symptômes de l’hémorragie, par une vraie paralysie des globules.

Mais quand une théorie est bonne et qu’elle donne bien la cause physico-chimique réelle et déterminée des phénomènes, elle renferme non seulement les faits observés, mais elle en peut prévoir d’autres et conduire à des applications raisonnées, qui seront les conséquences logiques de la théorie. Nous rencontrons encore ici ce critérium. En effet, si l’oxyde de carbone a la propriété de chasser l’oxygène en se combinant à sa place avec le globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire l’analyse des gaz du sang et en particulier pour la détermination de l’oxygène. J’ai déduit de mes expériences cette application qui est aujourd’hui généralement adoptée[6]. On a fait des applications à la médecine légale de cette propriété de l’oxyde de carbone pour retrouver la matière colorante du sang, et l’on peut déjà aussi tirer des faits physiologiques signalés plus haut, des conséquences relatives à l’hygiène, à la pathologie expérimentale, et notamment au mécanisme de certaines anémies.

Sans doute, toutes ces déductions de la théorie demandent encore comme toujours les vérifications expérimentales, et la logique ne suffit pas ; mais cela tient à ce que les conditions d’action de l’oxyde de carbone sur le sang peuvent présenter d’autres circonstances complexes et une foule de détails que la théorie ne peut encore prévoir. Sans cela, ainsi que nous l’avons dit souvent (voy. p. 61), nous conclurions par la seule logique et sans avoir besoin de vérification expérimentale. C’est donc à cause des nouveaux éléments variables et imprévus, qui peuvent s’introduire dans les conditions d’un phénomène, que jamais dans les sciences expérimentales la logique seule ne suffit. Même quand on a une théorie qui paraît bonne, elle n’est jamais que relativement bonne et elle renferme toujours une certaine proportion d’inconnu.

II Une recherche expérimentale a pour point de départ une hypothèse ou une théorie[modifier]

Nous avons déjà dit (p. 56) et nous verrons plus loin que dans la constatation d’une observation, il ne faut jamais aller au-delà du fait. Mais il n’en est pas de même dans l’institution d’une expérience ; je veux montrer qu’à ce moment les hypothèses sont indispensables et que leur utilité est précisément alors de nous entraîner hors du fait et de porter la science en avant. Les hypothèses ont pour objet non seulement de nous faire faire des expériences nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des faits nouveaux que nous n’aurions pas aperçus sans elles. Dans les exemples qui précèdent nous avons vu que l’on peut partir d’un fait particulier pour s’élever successivement à des idées plus générales, c’est-à-dire à une théorie. Mais il arrive aussi, comme nous venons de le voir, qu’on peut partir d’une hypothèse qui se déduit d’une théorie. Dans ce cas, bien qu’il s’agisse d’un raisonnement déduit logiquement d’une théorie, c’est néanmoins encore une hypothèse qu’il faut vérifier par l’expérience. Ici en effet les théories ne nous représentent qu’un assemblage de faits antérieurs sur lesquels s’appuie l’hypothèse, mais qui ne sauraient lui servir de démonstration expérimentale. Nous avons dit que dans ce cas il fallait ne pas subir le joug des théories, et que garder l’indépendance de son esprit était la meilleure condition pour trouver la vérité et pour faire faire des progrès à la science. C’est ce que prouveront les exemples suivants.

Premier exemple. - En 1843, dans un de mes premiers travaux, j’entrepris d’étudier ce que deviennent les différentes substances alimentaires dans la nutrition. Je commençai, ainsi que je l’ai déjà dit, par le sucre, qui est une substance définie et plus facile que toutes les autres à reconnaître et à poursuivre dans l’économie. J’injectai dans ce but des dissolutions de sucre de canne dans le sang des animaux et je constatai que ce sucre, même injecté dans le sang à faible dose, passait dans les urines. Je reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en transformant ce sucre de canne, le rendait assimilable, c’est-à-dire destructible dans le sang[7].

Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire disparaissait, et j’admis par hypothèse que le sucre que l’alimentation introduit dans le sang pourrait être détruit dans le poumon ou dans les capillaires généraux. En effet, la théorie régnante à cette époque et qui devait être naturellement mon point de départ, admettait que le sucre qui existe chez les animaux provient exclusivement des aliments et que ce sucre se détruit dans l’organisme animal par des phénomènes de combustion, c’est-à-dire de respiration. C’est ce qui avait fait donner au sucre le nom d’ aliment respiratoire. Mais je fus immédiatement conduit à voir que la théorie sur l’origine du sucre chez les animaux, qui me servait de point de départ, était fausse. En effet, par suite d’expériences que j’indiquerai plus loin, je fus amené non à trouver l’organe destructeur du sucre, mais au contraire je découvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai que le sang de tous les animaux contient du sucre, même quand ils n’en mangent pas. Je constatai donc là un fait nouveau, imprévu par la théorie et que l’on n’avait pas remarqué, sans doute, parce que l’on était sous l’empire d’idées théoriques opposées auxquelles on avait accordé trop de confiance. Alors, j’abandonnai tout aussitôt toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre, pour suivre ce résultat inattendu qui a été depuis l’origine féconde d’une voie nouvelle d’investigation et une mine de découvertes qui est loin d’être épuisée.

Dans ces recherches je me suis conduit d’après les principes de la méthode expérimentale que nous avons établis, c’est-à-dire qu’en présence d’un fait nouveau bien constaté et en contradiction avec une théorie, au lieu de garder la théorie et d’abandonner le fait, j’ai gardé le fait que j’ai étudié, et je me suis hâté de laisser la théorie, me conformant à ce précepte que nous avons indiqué dans le deuxième chapitre : Quand le fait qu’on rencontre est en opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait et abandonner la théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de grands noms, est généralement adoptée.

Il faut donc distinguer, comme nous l’avons dit, les principes d’avec les théories et ne jamais croire à ces dernières d’une manière absolue. Ici nous avions une théorie d’après laquelle on admettait que le règne végétal avait seul le pouvoir de créer les principes immédiats que le règne animal doit détruire. D’après cette théorie établie et soutenue par les chimistes contemporains les plus illustres, les animaux étaient incapables de produire du sucre dans leur organisme. Si j’avais cru à la théorie d’une manière absolue, j’aurais dû conclure que mon expérience devait être entachée d’erreur, et peut-être que des expérimentateurs moins défiants que moi auraient passé condamnation immédiatement et ne se seraient pas arrêtés plus longtemps sur une observation qu’on pouvait théoriquement accuser de renfermer des causes d’erreurs, puisqu’elle montrait du sucre dans le sang chez les animaux soumis à une alimentation dépourvue de matières amidonnées ou sucrées,. Mais, au lieu de me préoccuper de la validité de la théorie, je ne m’occupai que du fait dont je cherchai à bien établir la réalité. Je fus ainsi amené par de nouvelles expériences et au moyen de contre-épreuves convenables à confirmer ma première observation et à trouver que le foie était un organe où du sucre animal se formait dans certaines circonstances données pour se répandre ensuite dans toute la masse du sang et dans les tissus et liquides organiques.

Cette glycogénie animale que j’ai découverte, c’est-à-dire cette faculté que possèdent les animaux, aussi bien que les végétaux, de produire du sucre, est aujourd’hui un résultat acquis à la science, mais on n’est point encore fixé sur une théorie plausible des phénomènes.

Les faits nouveaux que j’ai fait connaître ont été la source de grand nombre de travaux et de beaucoup de théories diverses et contradictoires en apparence, soit entre elles, soit avec les miennes. Quand on entre sur un terrain neuf, il ne faut pas craindre d’émettre des vues même hasardées afin d’exciter la recherche dans toutes les directions. Il ne faut pas, suivant l’expression de Priestley, rester dans l’inaction par une fausse modestie fondée sur la crainte de se tromper. J’ai donc fait des théories plus ou moins hypothétiques sur la glycogénie ; depuis moi, on en a fait d’autres : mes théories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent vivre des théories nécessairement très partielles et provisoires quand on est au début d’une nouvelle série de recherches. Mais elles seront plus tard remplacées par d’autres qui représenteront un état plus avancé de la question, et ainsi de suite. Les théories sont comme des degrés successifs que monte la science en élargissant de plus en plus son horizon, parce que les théories représentent et comprennent nécessairement d’autant plus de faits sont plus avancées. Le vrai progrès est de changer de théorie pour en prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les premières jusqu’à ce qu’on en trouve une qui soit assise sur un plus grand nombre de faits. Dans le cas qui nous occupe, la question n’est pas de condamner l’ancienne théorie au profit de celle qui est plus récente. Ce qui est important, c’est d’avoir ouvert une voie nouvelle, car ce qui ne périra jamais, ce sont les faits bien observés que les théories éphémères ont fait surgir ; ce sont là les seuls matériaux sur lesquels l’édifice de la science s’élèvera un jour quand elle possédera un nombre de faits suffisants et qu’elle aura pénétré assez loin dans l’analyse des phénomènes pour en connaître la loi ou le déterminisme exact.

En résumé, les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par un nombre plus ou moins considérable de faits ; celles qui sont vérifiées par le plus grand nombre de faits sont les meilleures ; mais encore ne sont-elles jamais définitives et ne doit-on jamais y croire d’une manière absolue. On a vu, par les exemples qui précèdent, que, si l’on avait eu une confiance entière dans la théorie régnante sur la destruction du sucre chez les animaux, et si l’on n’avait eu en vue que sa confirmation, on n’aurait probablement pas été mis sur la voie des faits nouveaux que nous avons rencontrés. L’hypothèse fondée sur une théorie a, il est vrai, provoqué l’expérience, mais dès que les résultats de l’expérience sont apparus, la théorie et l’hypothèse ont dû disparaître, car le fait expérimental n’était plus qu’une observation qu’il fallait faire sans idée préconçue (voy. p. 52).

Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et aussi peu avancées que la physiologie, de se préoccuper très peu de la valeur des hypothèses ou des théories et d’avoir toujours l’œil attentif pour observer tout ce qui apparaît dans une expérience. Une circonstance en apparence accidentelle et inexplicable peut devenir l’occasion de la découverte d’un fait nouveau important, comme on va le voir par la continuation de l’exemple cité précédemment.


Deuxième exemple, suite du précédent. - Après avoir trouvé, ainsi que je l’ai dit plus haut, qu’il existe dans le foie des animaux du sucre à l’état normal et dans toute espèce d’alimentation, je voulus connaître la proportion de cette substance et ses variations dans certains états physiologiques et pathologiques. Je commençai donc des dosages de sucre dans le foie d’animaux placés dans diverses circonstances physiologiquement déterminées. Je répétais toujours deux dosages de la matière sucrée, et d’une manière simultanée, avec le même tissu hépatique. Mais un jour il m’arriva, étant pressé par le temps, de ne pas pouvoir faire mes deux analyses au même moment, je fis rapidement un dosage immédiatement après la mort de l’animal, et je renvoyai l’autre analyse au lendemain. Mais je trouvai cette fois des quantités de sucre beaucoup plus grandes que celles que j’avais obtenues la veille pour le même tissu hépatique, et je remarquai d’un autre côté que la proportion de sucre que j’avais trouvée la veille dans le foie, examiné immédiatement après la mort de l’animal, était beaucoup plus faible que celle que j’avais rencontrée dans les expériences que j’avais fait connaître comme donnant la proportion normale du sucre hépatique. Je ne savais à quoi rapporter cette singulière variation obtenue avec le même foie et le même procédé d’analyse. Que fallait-il faire ? Fallait-il considérer ces deux dosages si discordants comme une mauvaise expérience et ne pas en tenir compte ? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux expériences ? C’est un expédient que plusieurs expérimentateurs auraient pu choisir pour se tirer d’embarras.

Mais je n’approuve pas cette manière d’agir par des raisons que j’ai données ailleurs. J’ai dit, en effet, qu’il ne faut jamais rien négliger dans l’observation des faits, et je regarde comme une règle indispensable de critique expérimentale (P. 237) de ne jamais admettre sans preuve l’existence d’une cause d’erreur dans une expérience, et de chercher toujours à se rendre raison de toutes les circonstances anormales qu’on observe. Il n’y a rien d’accidentel, et ce qui pour nous est accident n’est qu’un fait inconnu qui peut devenir, si on l’explique, l’occasion d’une découverte plus ou moins importante. C’est ce qui m’est arrivé dans ce cas.

Je voulus savoir en effet quelle était la raison qui m’avait fait trouver deux nombres si différents dans le dosage du foie de mon lapin. Après m’être assuré qu’il n’y avait pas d’erreur tenant au procédé de dosage, après avoir constaté que les diverses parties du foie sont sensiblement toutes également riches en sucre, il ne me resta plus à examiner que l’influence du temps qui s’était écoulé depuis la mort de l’animal jusqu’au moment de mon deuxième dosage. Jusqu’alors, sans y attacher aucune importance, j’avais fait mes expériences quelques heures après la mort de l’animal, et, pour la première fois, je m’étais trouvé dans le cas de faire immédiatement un dosage quelques minutes après la mort et de renvoyer l’autre au lendemain, c’est-à-dire vingt-quatre heures après. En physiologie, les questions de temps ont toujours une grande importance, parce que la matière organique éprouve des modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s’être produit quelque modification chimique dans le tissu hépatique. Pour m’en assurer, je fis une série de nouvelles expériences, qui dissipèrent toutes les obscurités en me montrant que le tissu du foie va constamment en s’enrichissant en sucre pendant un certain temps après la mort. De sorte qu’on peut avoir des quantités de sucre très variables, suivant le moment dans lequel on fait son examen. Je fus donc ainsi amené à rectifier mes anciens dosages et à découvrir ce fait nouveau, à savoir, que des quantités considérables de sucre se produisent dans le foie des animaux après la mort. Je montrai, par exemple, qu’en faisant passer dans un foie encore chaud et aussitôt après la mort de l’animal un courant d’eau froide injecté avec force par les vaisseaux hépatiques, on débarrasse complètement le tissu hépatique du sucre qu’il contient ; mais le lendemain ou quelques heures après, quand on place le foie lavé à une douce température, on trouve son tissu de nouveau chargé d’une grande quantité de sucre qui s’est produit depuis le lavage[8].

Quand je fus en possession de cette première découverte que le sucre se forme chez les animaux après la mort comme pendant la vie, je voulus pousser plus loin l’examen de ce singulier phénomène, et c’est alors que je fus amené à trouver que le sucre se produit dans le foie à l’aide d’une matière diastasique réagissant sur une substance amylacée que j’ai isolée et que j’ai appelée matière glycogène. De sorte que j’ai pu démontrer de la manière la plus nette que chez les animaux le sucre se forme par un mécanisme en tout semblable à celui qui se rencontre dans les végétaux.

Cette seconde série de faits représente des résultats qui sont encore aujourd’hui solidement acquis à la science et qui ont fait faire beaucoup de progrès à la question glycogénique dans les animaux. Je viens de dire très succinctement comment ces faits ont été découverts et comment ils ont eu pour point de départ une circonstance expérimentale futile en apparence. J’ai cité ce cas afin de prouver qu’on ne saurait jamais rien négliger dans les recherches expérimentales ; car tous les accidents ont leur cause nécessaire. On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée qu’on poursuit, ni s’illusionner sur la valeur de ses idées ou de ses théories scientifiques ; il faut toujours avoir les yeux ouverts à tout événement, l’esprit douteur et indépendant (p. 123), disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un mot, dans une disposition intellectuelle qui semble paradoxale, mais qui, suivant moi, représente le véritable esprit de l’investigateur. Il faut avoir une foi robuste et ne pas croire ; je m’explique en disant qu’il faut en science croire fermement aux principes et douter des formules ; en effet, d’un côté nous sommes sûrs que le déterminisme existe, mais nous ne sommes jamais certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes de la science expérimentale (déterminisme), et ne pas croire absolument aux théories. L’aphorisme que j’ai exprimé plus haut peut s’appuyer sur ce que nous avons développé ailleurs (voy. p. 109), à savoir, que pour les sciences expérimentales, le principe est dans notre esprit, tandis que les formules sont dans les choses extérieures. Pour la pratique des choses on est bien obligé de laisser croire que la vérité (au moins la vérité provisoire) est représentée par la théorie ou par la formule. Mais en philosophie scientifique et expérimentale ceux qui placent leur foi dans les formules Ou dans les théories ont tort. Toute la science humaine consiste à chercher la vraie formule ou la vraie théorie de la vérité dans un ordre quelconque. Nous en approchons toujours, mais la trouverons-nous jamais d’une manière complète ? Ce n’est pas le lieu d’entrer dans le développement de ces idées philosophiques ; reprenons notre sujet et passons à un nouvel exemple expérimental.


Troisième exemple. - Vers l’année 1852, je fus amené par mes études à faire des expériences sur l’influence du système nerveux sur les phénomènes de la nutrition et de la calorification. On avait observé que dans beaucoup de cas, les paralysies complexes, ayant leur siège dans des nerfs mixtes, sont suivies tantôt d’un réchauffement, tantôt d’un refroidissement des parties paralysées. Or, voici comment je raisonnai, pour expliquer ce fait, en me fondant, d’une part, sur les observations connues, et d’autre part, sur les théories régnantes relativement aux phénomènes de la nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je, doit amener le refroidissement des parties en ralentissant les phénomènes de combustion dans le sang, puisque ces phénomènes sont considérés comme la cause de la calorification animale. Or, d’un autre côté, les anatomistes ont remarqué depuis longtemps que les nerfs sympathiques accompagnent spécialement les vaisseaux artériels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent être les nerfs sympathiques qui, dans la lésion d’un tronc nerveux mixte, agissent pour produire le ralentissement des phénomènes chimiques dans les vaisseaux capillaires, et c’est leur paralysie qui doit amener par suite le refroidissement des parties. Si mon hypothèse est vraie, ajoutai-je, elle pourra se vérifier en coupant seulement les nerfs sympathiques vasculaires qui vont dans une partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors un refroidissement par la paralysie des nerfs vasculaires sans que le mouvement ni la sensibilité aient disparu, puisque j’aurai laissé intacts les nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour réaliser mon expérience je cherchai donc un procédé d’expérimentation convenable qui me permît de couper les nerfs vasculaires seuls en respectant les autres. Le choix des animaux prenait ici de l’importance relativement à la solution de la question (p. 176) ; or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isolé le grand sympathique cervical chez certains animaux, tels que le lapin et le cheval, rendait cette solution possible.

Après tous ces raisonnements je fis donc la section du grand sympathique dans le cou sur un lapin pour contrôler mon hypothèse et voir ce qui arriverait relativement à la calorification dans le côté de la tête où se distribue ce nerf J’avais été conduit, ainsi qu’on vient de le voir, en me fondant sur la théorie régnante et sur des observations antérieures, à faire l’hypothèse que la température devait être abaissée par la section de ce nerf sympathique. Or c’est précisément le contraire qui arriva. Aussitôt après la section du grand sympathique dans la partie moyenne du cou, je vis survenir dans tout le côté correspondant de la tête du lapin, une suractivité considérable dans la circulation accompagnée d’une augmentation de caloricité. Le résultat était donc exactement contraire à celui que mon hypothèse déduite de la théorie m’avait fait prévoir ; mais alors je fis comme toujours, c’est-à-dire que j’abandonnai aussitôt les théories et les hypothèses pour observer et étudier le fait en lui-même afin d’en déterminer aussi exactement que possible les conditions expérimentales. Aujourd’hui mes expériences sur les nerfs vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie nouvelle de recherches et ont été le sujet d’un grand nombre de travaux qui, j’espère, pourront fournir un jour des résultats d’une grande importance en physiologie et en pathologie[9].

Cet exemple prouve, comme les précédents, qu’on peut rencontrer dans les expériences des résultats différents de ceux que les théories et les hypothèses nous font prévoir. Mais si je désire appeler plus particulièrement l’attention sur ce troisième exemple, c’est qu’il nous offre encore un enseignement important, à savoir que, sans cette hypothèse directrice de l’esprit, le fait expérimental qui la contredit n’aurait pas été aperçu. En effet, je ne suis pas le premier expérimentateur qui ait coupé sur des animaux vivants la portion cervicale du grand sympathique. Pourfour du Petit avait pratiqué cette expérience au commencement du siècle dernier, et il découvrit les effets de ce nerf sur la pupille en partant d’une hypothèse anatomique d’après laquelle ce nerf était supposé porter les esprits animaux dans les yeux[10]. Depuis lors beaucoup de physiologistes ont répété la même opération dans le but de vérifier ou d’expliquer les modifications de l’œil que Pourfour du Petit avait le premier signalées. Mais aucun de ces physiologistes n’avait remarqué le phénomène de calorification des parties dont je parle et ne l’avait rattaché à la section du grand sympathique, bien que ce phénomène eût dû se produire nécessairement sous les yeux de tous ceux qui, avant moi, avaient coupé cette partie du sympathique. L’hypothèse, ainsi qu’on le voit, m’avait préparé l’esprit à voir les choses suivant une certaine direction donnée par l’hypothèse même, et ce qui le prouve, c’est que moi-même, comme les autres expérimentateurs, j’avais bien souvent divisé le grand sympathique pour répéter l’expérience de Pourfour du Petit sans voir le fait de calorification que j’ai découvert plus tard quand une hypothèse m’a porté à faire des recherches dans ce sens. L’influence de l’hypothèse est donc ici des plus évidentes ; on avait le fait sous les yeux et on ne le voyait pas parce qu’il ne disait rien à l’esprit. Il était cependant des plus simples à apercevoir, et, depuis que je l’ai signalé, tous les physiologistes sans exception l’ont constaté et vérifié avec la plus grande facilité.

En résumé, les hypothèses et les théories, même mauvaises, sont utiles pour conduire à des découvertes. Cette remarque est vraie pour toutes les sciences. Les alchimistes ont fondé la chimie en poursuivant des problèmes chimériques et des théories fausses aujourd’hui. Dans les sciences physiques, qui sont plus avancées que la biologie, on pourrait citer encore maintenant des savants qui font de grandes découvertes en s’appuyant sur des théories fausses. Cela paraît être en effet une nécessité de la faiblesse de notre esprit que de ne pouvoir arriver à la vérité qu’en passant par une multitude d’erreurs et d’écueils.

Quelle conclusion générale le physiologiste tirera-til de tous les exemples qui précèdent ? Il doit en conclure que les idées et les théories admises, dans l’état actuel de la science biologique, ne représentent que des vérités restreintes et précaires qui sont destinées à périr. Il doit conséquemment avoir fort peu de confiance dans la valeur réelle de ces théories, mais pourtant s’en servir comme d’instruments intellectuels nécessaires à l’évolution de la science et propres à lui faire découvrir des faits nouveaux. Aujourd’hui l’art de découvrir des phénomènes nouveaux et de les constater exactement doit être l’objet spécial des préoccupations de tous les biologues. Il faut fonder la critique expérimentale en créant des méthodes rigoureuses d’investigation et d’expérimentation qui permettront d’établir les observations d’une manière indiscutable et feront disparaître par suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de théories. Celui qui tenterait maintenant une généralisation de la biologie entière prouverait qu’il n’a pas un sentiment exact de l’état actuel de cette science. Aujourd’hui le problème biologique commence à peine à être posé, et, de même qu’il faut assembler et tailler les pierres avant de songer à édifier un monument, de même il faut d’abord assembler et préparer les faits qui devront constituer la science des corps vivants. C’est à l’expérimentation que ce rôle incombe, sa méthode est fixée, mais les phénomènes qu’elle doit analyser sont si complexes, que le vrai promoteur de la science pour le moment sera celui qui pourra donner quelques principes de simplification dans les procédés d’analyse ou apporter des perfectionnements dans les instruments de recherche. Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement établis, les généralisations ne se font jamais attendre. Je suis convaincu que dans les sciences expérimentales en évolution, et particulièrement dans celles qui sont aussi complexes que la biologie, la découverte d’un nouvel instrument d’observation ou d’expérimentation rend beaucoup plus de services que beaucoup de dissertations systématiques ou philosophiques. En effet, un nouveau procédé, un nouveau moyen d’investigation, augmentent notre puissance et rendent possibles des découvertes et des recherches qui ne l’auraient pas été sans son secours. C’est ainsi que les recherches sur la formation du sucre chez les animaux n’ont pu être faites que lorsque la chimie a eu donné des réactifs pour reconnaître le sucre beaucoup plus sensibles que ceux que l’on avait auparavant.


  1. Claude Bernard, Mémoire sur le pancréas et sur le rôle du suc pancréatique dans les phénomènes digestifs. Paris, 1856.
  2. Claude Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques et les mltérations pathologiques des liquides de l’organisme. Paris, 1859, t. II.
  3. Claude Bernard, Sur la quantité d’oxygène que contient le sang veineux des organes glandulaires (Compt. rend, de l’Acad. des sciences, t. XLVII, 6 septembre 1858).
  4. Voy. Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques. Paris, 1857 ; Du curare {Revue des deux mondes, 1er septembre 1864).
  5. Hope-Seyler, Handbuch derfhysiologisch and pathologisch chemischen Analyse. Berlin, 1865.
  6. Claude Bernard, De l’emploi de l’oxyde de carbone pour la détermination de l’oxygène du sang (Compt. rend, de l’Acad. des sciences, séance du 6 septembre 1858, t. XLVII).
  7. Claude Bernard, thèse pour le doctorat en médecine. Paris.
  8. Claude Bernard, Sur le mécanisme de la formation du sucre dans le foie (Comptes rendus par L’Acad. des sciences, 24 septembre 1855, et Compt. rend, de l’Acad. des sciences, 23 mars 1857).
  9. Claude Bernard, Recherches expérimentales sur le grand sympathique, etc. (Mémoires de la Société de biologie, t. V, 1853). —Sur les nerfs vasculaires et caloriques du grand sympathique (Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 1852, t. XXXIV, 1862, t. LV).
  10. Pourfour du Petit, Mémoire dans lequel il est démontré que les nerfs intercostaux fournissent des rameaux qui portent des esprits dans les yeux (Histoire de l’Académie pour l’année 1727).