Ivanhoé (Scott - Dumas)/VII

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 91-106).

VII


La condition de la nation anglaise était, à cette époque, assez misérable. Le roi Richard était absent et prisonnier, au pouvoir du perfide et cruel duc d’Autriche. Le lieu même de sa captivité était ignoré, et son sort n’était connu qu’imparfaitement de la plupart de ses sujets, qui, pendant ce temps, étaient livrés à toute espèce d’oppresseurs subalternes.

Le prince Jean, ligué avec le roi de France, le mortel ennemi de Richard Cœur-de-Lion, mettait en usage toute son influence auprès du duc d’Autriche pour prolonger la captivité de son frère Richard, à qui il était redevable de tant de faveurs.

Il fortifiait en même temps son parti dans le royaume, dont il se proposait de disputer la succession, si le roi venait à mourir, à l’héritier légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère cadet de Richard, mais l’aîné de Jean.

On sait qu’il effectua depuis cette usurpation. Son caractère léger, libertin et perfide, attacha facilement à sa faction, non seulement ceux qui avaient quelque chose à redouter du ressentiment de Richard pour des menées criminelles pendant son absence, mais encore la classe nombreuse de ces hommes pervers et résolus que les croisades allaient rejeter dans le pays, et qui s’étaient perfectionnés dans tous les vices de l’Orient. Il y en avait encore qui, ayant dissipé leur patrimoine, avaient le caractère aigri, et dont les seules espérances reposaient sur le butin d’une révolte.

À ces causes de détresse et d’appréhensions publiques, il faut ajouter cette multitude d’outlaws qui, poussés au désespoir par l’oppression de la noblesse féodale et la sévérité des lois frontières, s’étaient réunis en bandes nombreuses, occupaient les forêts et les landes, et défiaient les lois et ceux qui s’étaient chargés de les appliquer.

Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, faisaient les petits souverains dans leurs domaines, et se mettaient à la tête d’autres bandes presque aussi illégales et aussi oppressives que celles des spoliateurs avoués.

Pour entretenir ces troupes, ainsi que le luxe extravagant que leur orgueil les portait à déployer, ces seigneurs empruntaient des sommes d’argent aux juifs à grande usure, ce qui rongeait leurs propriétés comme des cancers qui restaient incurables, jusqu’à ce que l’occasion se présentât de s’en délivrer en exerçant sur leurs créanciers des actes de violence inexcusables.

Sous les divers fardeaux résultant de ce malheureux état de choses, le peuple d’Angleterre souffrait beaucoup dans le temps présent, et redoutait dans l’avenir des souffrances encore plus terribles. Pour surcroît de misères, une maladie épidémique, d’une nature dangereuse, s’était répandue dans le pays, et, rendue plus virulente par la malpropreté, par la mauvaise nourriture et par le misérable logement des basses classes, enlevait un grand nombre d’habitants, dont le sort était envié par les survivants, à cause des maux auxquels ils restaient eux-mêmes exposés.

Cependant, au milieu de ces détresses accumulées, les pauvres aussi bien que les riches, la roture aussi bien que la noblesse, à la veille d’un tournoi, ce qui était un des grands spectacles de ce siècle, éprouvèrent le même intérêt qu’un citoyen de Madrid, à demi mort de faim et à qui il ne reste pas un réal pour acheter du pain à sa famille, en éprouve au spectacle d’une course de taureaux. Aucun devoir parmi les jeunes gens, aucune infirmité chez les vieillards, ne pourraient empêcher les Espagnols d’assister à ces fêtes publiques.

La passe d’armes, comme on l’appelait alors, devait avoir lieu à Ashby, dans le comté de Leicester, parce que les champions de la plus haute renommée allaient y tenir la lice en présence du prince Jean lui-même, qui voulait honorer ainsi ce tournoi. Cette passe d’armes avait donc attiré l’attention générale, et une immense foule de gens de toute condition accourut, dès le matin, au lieu désigné pour le combat.

Ce spectacle était des plus pittoresques.

Sur la lisière d’un bois situé à moins d’un mille de la ville d’Ashby, s’étendait une vaste prairie du plus beau et du plus rare gazon, entourée d’un côté par la forêt, et bordée de l’autre par des chênes isolés dont quelques-uns avaient acquis un volume immense. Le terrain, comme s’il eût été façonné exprès pour les évolutions militaires qui se préparaient, descendait de tous côtés en pente jusqu’à un espace nivelé dont on avait fait un enclos pour la lice au moyen de fortes palissades. Cet espace occupait une surface d’un quart de mille, en longueur, sur un huitième de mille environ, en largeur. La forme de cet enclos était celle d’un carré oblong, sauf que les coins en étaient considérablement arrondis, afin d’offrir plus de commodité aux spectateurs. Les entrées, pour le passage des combattants, situées aux extrémités du sud et du nord de la lice, étaient accessibles à l’aide de fortes portes de bois, par lesquelles deux cavaliers pouvaient entrer de front. À chacune de ces entrées se tenaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d’autant de poursuivants, et d’un corps nombreux d’hommes d’armes destinés à maintenir l’ordre et à s’assurer de la qualité des chevaliers qui se présentaient pour prendre part à cette joute militaire.

Sur une plate-forme située au-delà de l’ouverture du sud, formée par une élévation naturelle du terrain, on découvrait cinq magnifiques pavillons ornés de bannières rouges et noires, qui étaient les couleurs adoptées par les cinq chevaliers tenants. Les cordes des tentes étaient de la même couleur. Devant chaque pavillon était suspendu l’écu du chevalier qui l’occupait, et à côté de l’écu se tenait son écuyer, singulièrement travesti, en faune ou en quelque autre être fantastique, selon le goût de son maître et le rôle qu’il lui plaisait de prendre pendant la joute.

Le pavillon du centre, comme place d’honneur, avait été assigné à Brian de Bois-Guilbert, dont la renommée dans tous les exercices de la chevalerie, ainsi que ses relations avec tous les chevaliers qui devaient concourir à cette passe d’armes, l’avaient fait recevoir avec empressement parmi les chevaliers tenants, qui l’avaient même proclamé leur chef et leur guide, bien qu’il ne les eût rejoints que récemment. D’un côté de sa tente était dressée celle de Réginald Front-de-Bœuf et de Philippe de Malvoisin ; et, de l’autre côté, était le pavillon de Hugues de Grandmesnil, noble baron du voisinage, dont un des aïeux avait été grand intendant d’Angleterre, au temps du Conquérant et de son fils Guillaume le Roux ; Ralph de Vipont, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui possédait quelques anciennes propriétés dans un endroit nommé Heather, près d’Ashby-de-la-Zouche, occupait le cinquième pavillon.

À l’entrée de la lice, un passage large de dix toises conduisait en pente douce à la place où étaient les pavillons. Ce chemin était muni d’une palissade de chaque côté, ainsi que l’esplanade devant les pavillons, le tout gardé par des hommes d’armes.

L’ouverture au nord de la lice formait une entrée semblable, de trente pieds de large, à l’extrémité de laquelle était un grand espace clos pour les chevaliers qui se disposeraient à entrer en lice contre les tenants ; au-delà de cet espace étaient des tentes avec des vivres et des rafraîchissements de toute espèce, avec des armuriers, des maréchaux-ferrants et autres serviteurs prêts à offrir leurs services partout où l’on en aurait besoin.

L’extérieur de la lice était en partie occupé par les galeries provisoires, couvertes de tapisseries et de tentures, et munies de coussins pour la commodité des dames et des seigneurs qu’on s’attendait à voir au tournoi. Un étroit espace entre ces galeries et la lice était réservé à la milice bourgeoise des campagnes et aux spectateurs d’un ordre supérieur aux basses classes, et aurait pu se comparer au parterre d’un théâtre. La multitude mélangée stationnait sur de grands talus de gazon préparés à cet effet, ce qui, avec l’aide de l’élévation naturelle du terrain, la mettait à même de dominer les galeries et de jouir d’une belle vue sur la lice.

Outre la commodité qu’offraient ces diverses places, des centaines de spectateurs avaient grimpé sur les branches des arbres qui entouraient la prairie, et le clocher même d’une église rurale, située à quelque distance de là, était encombré de spectateurs.

Il ne reste à parler, après ces dispositions générales, que d’une galerie située au centre même, du côté oriental de la lice, et, par conséquent, tout vis-à-vis de l’endroit où l’on attendait le choc du combat, qui était plus élevée que les autres galeries, plus richement décorée et ornée d’une espèce de trône surmonté d’un dais où brillaient les armes royales. Des écuyers, des pages et des yeomen, ou milices bourgeoises, en riche livrée, se tenaient autour de cette place d’honneur, destinée au prince Jean et à sa suite.

Vis-à-vis de cette galerie royale, on en voyait une autre au même niveau, sur le côté occidental de la lice, et décorée plus gaiement, quoique avec moins de luxe que celle réservée au prince.

Un cortège de pages et de jeunes filles, les plus beaux et les plus belles qu’on avait pu trouver, parés d’un costume de fantaisie vert et rose, entouraient un trône orné des mêmes couleurs.

Parmi les guidons et les bannières, sur lesquels se voyaient des cœurs blessés, des cœurs brûlants, des cœurs saignants, des arcs et des carquois, et tous les emblèmes ordinaires attribués au triomphe de Cupidon, une inscription étincelante faisait connaître aux spectateurs que cette place d’honneur était destinée à la royne de la beaulté et des amours.

Mais personne ne pouvait deviner le nom de la dame qui devait, dans cette occasion, représenter la reine de la beauté et des amours.

Sur ces entrefaites, les spectateurs de toutes les classes arrivaient en foule pour occuper leurs places respectives, non sans se disputer relativement à celles qu’ils avaient le droit de prendre.

Quelques-unes de ces disputes furent tranchées sans cérémonie par les hommes d’armes, et les manches de leurs haches d’armes, et les pommeaux de leurs épées furent employés comme arguments pour convaincre les plus récalcitrants.

D’autres, produites par les prétentions rivales de gens d’un rang plus élevé, furent résolues par les hérauts ou par les deux maréchaux du camp, Guillaume de Wyvil et Stéphen de Martival, qui, armés de toutes pièces, parcouraient la lice pour maintenir le bon ordre parmi les spectateurs.

Peu à peu les galeries s’emplirent de chevaliers et de seigneurs en robes de paix, dont les longs manteaux aux riches couleurs contrastaient avec les habits plus gais et plus splendides des dames, qui, en nombre encore plus grand que les hommes mêmes, s’étaient réunies pour jouir d’un spectacle que l’on aurait pu croire trop sanglant et trop périlleux cependant pour plaire à ce sexe.

Le moins élevé des deux enclos se trouva bientôt rempli par des bourgeois et des citoyens notables, et par ceux de la petite noblesse qui, par modestie, par pauvreté, ou par des titres mal établis, ne pouvaient prétendre à des places plus distinguées.

Ce fut nécessairement parmi ces derniers que les disputes pour la préséance se multiplièrent.

— Chien de mécréant ! dit un vieillard dont la tunique râpée attestait la pauvreté, de même que son épée, son poignard et sa chaîne d’or indiquaient ses prétentions à la noblesse, — engeance de louve ! oses-tu bien heurter un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier ?

Cette virulente apostrophe s’adressait à notre connaissance Isaac, qui, richement et même splendidement habillée en houppelande ornée de dentelles et doublée de fourrures, s’efforçait de faire faire de la place au premier rang sur la galerie, pour sa fille, la belle Rébecca, qui était venue le rejoindre à Ashby, et qui était maintenant appuyée au bras de son père, toute terrifiée par la colère du peuple, que l’audace de son père paraissait avoir excitée de toutes parts.

Mais Isaac, bien que nous l’ayons vu plus que timide en d’autres occasions, savait bien qu’à présent il n’avait rien à craindre. Ce n’était pas dans des lieux de rassemblement général, où se trouvaient leurs égaux, que des seigneurs avares ou malveillants eussent osé le maltraiter. Dans ces assemblées, les juifs étaient sous la protection de la loi commune, et, si cette garantie n’était pas suffisante, il arrivait ordinairement que, parmi les personnes réunies, se trouvait quelque baron qui, par des motifs d’intérêt, était disposé à lui servir de protecteur.

Dans le cas présent, Isaac se sentait plus confiant que de coutume, car il savait bien que le prince Jean était en ce moment occupé à négocier un emprunt considérable aux juifs d’York, en leur donnant pour gage certains joyaux et domaines. La part qu’Isaac avait lui-même dans cette transaction était considérable, et il n’ignorait pas non plus que le prince désirait vivement conclure cette affaire, et que, dans la situation où il se trouvait, la protection royale lui était acquise.

Enhardi par ces réflexions, le juif poursuivit son but et bouscula le Normand chrétien, sans respect pour ses ancêtres, sa qualité aristocratique et sa religion.

Cependant les plaintes du vieillard excitèrent l’indignation des spectateurs ; un d’entre eux, un yeoman, robuste et bien taillé, portant un costume de drap vert de Lincoln, ayant douze flèches passées dans sa ceinture, un baudrier et une plaque d’argent, et tenant dans sa main un arc de six pieds de haut, se retourna brusquement ; et, tandis que son visage, auquel une constante exposition à l’air avait donné la couleur d’une noisette, devenait encore plus sombre par la colère, il conseilla au juif de se rappeler que toutes les richesses qu’il avait acquises en suçant le sang de ses malheureuses victimes l’avaient gonflé comme une araignée qui, tant qu’elle reste dans son coin, est inaperçue, mais qu’on écrase dès qu’elle se risque au jour.

Cette indignation, exprimée en anglo-normand, d’une voix ferme et d’un ton féroce, fit reculer le juif ; et il est probable qu’il se serait retiré tout à fait d’un voisinage dangereux, si l’attention générale n’eût été soudainement distraite par l’apparition subite du prince Jean, qui en ce moment entrait dans la lice, suivi d’un cortège nombreux composé en partie de laïques, en partie de clercs, aussi légers dans leurs costumes et aussi gais dans leur maintien que leurs compagnons. Parmi ces derniers était le prieur de Jorvaulx. dans la plus galante toilette qu’un ministre d’Église osât montrer. L’or et la fourrure foisonnaient dans ses vêtements, et les pointes de ses bottines, outrant la mode ridicule du temps, se relevaient de manière qu’il lui fallait les attacher, non pas à ses genoux, mais à sa ceinture, et qu’elles l’empêchaient effectivement de mettre le pied dans l’étrier.

Cela toutefois n’était qu’une petite incommodité pour le galant abbé, qui probablement se réjouissait de l’occasion de montrer son adresse d’écuyer devant tant de spectateurs, surtout du beau sexe, en se dispensant de l’usage de ces soutiens dont se servent les timides cavaliers.

Le reste du cortège du prince Jean se composait des principaux chefs de ses troupes mercenaires, de quelques barons pillards, de libertins attachés à sa Cour, et de plusieurs chevaliers du Temple et de Saint-Jean.

On peut remarquer ici que les chevaliers de ces deux ordres étaient considérés comme hostiles au roi Richard, parce qu’ils avaient épousé la cause de Philippe de France, dans la longue série de contestations qui avaient eu lieu, en Palestine, entre ce monarque et le roi d’Angleterre Richard Cœur-de-Lion. On savait bien que le résultat de cette discorde avait été que les victoires réitérées de Richard étaient restées sans fruit, que ses tentatives romanesques d’assiéger Jérusalem avaient été déjouées, et que toute la gloire qu’il s’était acquise n’avait abouti qu’à une trêve incertaine avec le sultan Saladin. Avec la même politique qui avait présidé à la conduite de leurs frères dans la Terre sainte, les templiers et les hospitaliers d’Angleterre et de Normandie s’étaient attachés au parti du prince Jean, n’ayant que peu de motifs pour désirer le retour en Angleterre de Richard ou l’avènement au trône d’Arthur, son héritier légitime.

Pour la raison contraire, le prince Jean haïssait et méprisait le petit nombre de familles saxonnes de distinction qui subsistaient encore en Angleterre, et ne laissait échapper aucune occasion de les mortifier et de les injurier, sachant bien que sa personne et ses prétentions leur étaient insupportables, ainsi qu’à la majorité du peuple anglais, qui appréhendait d’autres innovations touchant ses droits et ses libertés, de la part d’un souverain dont les dispositions étaient aussi licencieuses et aussi despotiques que celles de Jean.

Accompagné de ce galant équipage et splendidement vêtu de cramoisi et d’or, portant sur son poing un faucon, et la tête recouverte d’un riche bonnet de fourrures orné d’un cercle de pierres précieuses d’où s’échappait sa longue chevelure bouclée, qui inondait ses épaules, le prince Jean, monté sur un palefroi gris plein de feu, caracola dans la lice à la tête de sa suite joviale, riant aux éclats, et examinant avec une impertinence toute royale les beautés qui brillaient aux galeries élevées.

Ceux qui remarquaient dans la physionomie du prince une arrogance libertine, mêlée de hauteur et d’indifférence pour les sentiments d’autrui, ne pouvaient cependant refuser à la figure cette sorte de beauté qui appartient à des traits francs et ouverts, bien formés par la nature, que l’art avait assouplis à toutes les règles de la courtoisie, et qui, cependant, avaient cette franchise et cette honnêteté qui font dédaigner et cacher les mouvements de l’âme.

Une telle expression est souvent prise pour une mâle franchise, tandis qu’à la vérité elle ne provient que de l’insouciance, d’une disposition qui se prévaut de la supériorité de sa naissance, de sa richesse ou de quelque autre avantage accidentel n’ayant aucun rapport avec le mérite personnel. Tous ceux qui ne pensaient pas si profondément, c’est-à-dire une proportion de cent contre un, applaudissaient avec transport à la splendeur du rhéno ou fraise en fourrures du prince Jean, à la richesse de son manteau doublé d’hermine la plus précieuse, à ses bottes en maroquin, à ses éperons d’or, et à la grâce avec laquelle il maniait son destrier.

En caracolant joyeusement autour de la lice, l’attention du prince fut attirée par l’émotion encore visible qu’avait produite le mouvement présomptueux d’Isaac pour s’emparer d’une des premières places de l’assemblée. Le coup d’œil rapide du prince Jean lui fit reconnaître à l’instant le juif ; mais il fut bien plus agréablement impressionné par la vue de la belle fille de Sion, qui, épouvantée par le tumulte, se cramponnait au bras de son vieux père.

Les charmes de Rébecca auraient pu, à la vérité, se comparer à ceux des plus orgueilleuses beautés de l’Angleterre, même aux yeux d’un connaisseur aussi perspicace que le prince Jean. Ses formes étaient d’une régularité exquise, que rehaussait encore une espèce de costume oriental, qu’elle portait selon la mode des femmes de son pays. Un turban de soie jaune s’harmonisait parfaitement avec son teint foncé, l’éclat de ses yeux, la magnifique arcade de ses sourcils, son nez aquilin, ses dents blanches comme des perles, et la profusion de ses cheveux noirs, arrangés en boucles ondoyantes, qui descendaient sur un cou et un sein d’un modelé parfait, que laissait à découvert une simarre de soie de Perse ornée de fleurs dans leurs couleurs naturelles et brodées sur un fond pourpre.

Toutes ces grâces de la nature et de l’art composaient un ensemble qui ne le cédait en rien aux plus belles dames ou damoiselles qui l’entouraient.

Il est vrai qu’au nombre des agrafes d’or enrichies de perles qui fermaient son corsage depuis la gorge jusqu’à la ceinture, les trois supérieures étaient restées ouvertes à cause de la chaleur, ce qui embellissait fort la vue à laquelle nous avons fait allusion. Un collier de diamants, avec des pendants d’oreilles d’un prix inestimable, devenaient aussi plus visibles par la même raison. Une plume d’autruche, attachée à son turban par une agrafe de brillants, ajoutait encore aux traits de la belle juive, que les dames orgueilleuses assises au-dessus d’elle faisaient semblant de mépriser et de tourner en ridicule, mais qui était enviée secrètement par celles-là mêmes qui affectaient de la critiquer.

— Par le crâne chauve d’Abraham ! dit le prince Jean, il faut que cette juive, là-bas, soit un modèle de beauté aussi parfait que celle dont les charmes tournèrent la tête du plus sage de tous les rois. Qu’en dis-tu, prieur Aymer ? Par le temple de ce sage roi, que notre très sage frère Richard n’a pu recouvrer, voilà la fiancée même du Cantique des Cantiques !

— La rose de Saaron et le lis de la vallée !… répondit le prieur d’un ton nasillard ; mais que Votre Grâce se souvienne que ce n’est qu’une juive !

— Oui, ajouta le prince Jean sans faire attention à ce qu’il disait, et voilà aussi mon Mammon d’iniquité, le marquis des marcs, le baron des besants, disputant sa place à des chiens sans argent, qui ont des manteaux râpés et pas une couronne dans la poche pour empêcher le diable d’y danser. Par le corps de saint Marc ! mon prince des subsides avec sa jolie juive aura un siège dans la galerie.

— Qu’est-elle, Isaac, ta femme ou ta fille, cette houri orientale que tu serres sous ton bras comme si c’était ton coffre-fort ? demanda le prince Jean.

— Ma fille Rébecca, s’il plaît à Votre Grâce, répliqua Isaac en saluant profondément, sans se laisser intimider par la salutation du prince, dans laquelle il voyait toutefois au moins autant d’ironie que de politesse.

— Tu es d’autant plus sage, dit Jean avec un éclat de rire auquel s’associa obséquieusement sa suite ; mais, que ce soit ta fille ou ta femme, il faut l’honorer selon sa beauté et son mérite. Qui est assis là-haut ? continua-t-il en levant les yeux vers la galerie. Ah ! ah ! ce sont des manants saxons qui s’étendent nonchalamment tout de leur long. Hors de là ! Qu’ils se serrent pour faire place à mon prince des usuriers et à sa jolie fille ; j’apprendrai à ces vilains qu’ils doivent partager les places élevées de la synagogue avec ceux à qui, en effet, la synagogue appartient.

Ceux qui occupaient la galerie, à laquelle ce discours injurieux s’adressait, composaient la famille de Cédric le Saxon, et celle de son parent et allié Athelsthane de Coningsburg, personnage qui, vu sa descendance des derniers rois saxons d’Angleterre, était l’objet du plus grand respect de la part des habitants saxons du nord de ce royaume. Mais, en même temps que le sang de cette antique race royale, beaucoup de leurs défauts avaient été légués à Athelsthane. Il était d’un extérieur agréable, puissant et vigoureux, et dans la fleur de l’âge ; mais sans animation dans ses traits, avec l’œil terne, les sourcils lourds ; tous ses mouvements étaient lents et inertes, et sa résolution si tardive, que le sobriquet d’un de ses ancêtres lui fut conféré et qu’on l’appelait d’habitude Athelsthane le Nonchalant. Ses amis, et il en avait beaucoup, qui comme Cédric lui étaient fortement attachés, prétendaient que ce caractère paresseux ne provenait pas du manque de courage, mais seulement du manque de décision. D’autres alléguaient que le vice héréditaire de l’ivrognerie avait absorbé ses facultés, qui n’étaient déjà pas très brillantes, et que le courage passif et la douce bienveillance qui lui restaient n’étaient que la lie d’un caractère qui aurait pu mériter des éloges, mais dont les parties les plus précieuses s’étaient évaporées par une longue habitude de brutale débauche.

Ce fut à ce personnage, tel que nous venons de le dépeindre, que le prince adressa son ordre impérieux de faire place à Isaac et à Rébecca.

Athelsthane, tout stupéfait d’un ordre que les mœurs et les préjugés du temps rendaient si insultant, ne voulut pas obéir ; indécis de savoir comment résister, il n’opposa que le vis inertiœ à la volonté de Jean, et, sans bouger, sans faire le moindre signe d’obéissance, il ouvrit ses grands yeux gris et regarda le prince avec un ébahissement profondément grotesque. Mais Jean, impatienté, n’entendit pas en rester là.

— Ce porcher saxon, reprit-il, est endormi, ou il ne fait pas attention à moi ; piquez-le avec votre lance, de Bracy, dit-il à un chevalier qui était près de lui, et qui commandait une troupe de libres compagnons ou condottieri, c’est-à-dire de mercenaires n’appartenant à aucune nation spéciale, mais qui s’attachaient temporairement au prince qui les payait.

Il y eut un murmure, même parmi les gens de la suite du prince Jean ; mais de Bracy, dont la profession l’affranchissait de tout scrupule, allongea sa lance par-dessus l’espace entre la galerie et la lice, et aurait exécuté les ordres du prince avant que le nonchalant Athelsthane eût recouvré assez de présence d’esprit pour mettre sa personne hors de la portée de l’arme, si Cédric, aussi prompt que son compagnon était lent, n’eût, avec la rapidité de l’éclair, tiré hors du fourreau la courte épée qu’il portait, et tranché d’un seul coup la hampe de la lance.

Le sang monta au visage du prince Jean. Il jura un de ses plus terribles serments, et il allait proférer quelque menace équivalente en violence, quand il fut détourné de son dessein, en partie par sa suite, qui l’entoura, le conjurant d’être patient, et en partie par un cri général parti de la foule, qui applaudissait hautement à la conduite courageuse de Cédric.

Le prince roula ses yeux avec indignation, comme s’il eût cherché une victime plus facile, et, rencontrant par hasard le regard assuré du même archer qu’il avait déjà remarqué, et qui paraissait persister à applaudir, en dépit du sombre coup d’œil que le prince lança sur lui, il demanda pour quelle raison il acclamait ainsi :

— Je crie toujours hourra, dit le yeoman, quand je vois un beau coup vaillamment porté.

— Ah ! oui ? demanda le prince. En ce cas, tu peux toucher le noir toi-même, que je pense.

— Je toucherai le but d’un forestier donné par un forestier, pourvu qu’il soit à bonne distance, dit le yeoman.

— Il toucherait le but de Wat-Tyrrel à cent yards, dit une voix du milieu de la foule.

Mais personne ne put deviner d’où elle était partie.

Cette allusion au sort de Guillaume le Roux, son grand-père[1], alarma et irrita le prince Jean. Il se donna cependant cette satisfaction à lui-même de commander à ses hommes d’armes, qui entouraient la lice, de ne point perdre de vue ce fanfaron, et il désigna le yeoman.

— Par saint Grizel ! ajouta-t-il, nous aurons une preuve de l’adresse de cet homme, qui est si prompt à donner son avis sur les actions des autres.

— Je n’entends pas fuir l’épreuve, dit le yeoman avec la tranquillité qui formait le caractère principal de son maintien.

— En attendant, levez-vous, messieurs les Saxons, dit le prince altier ; car, par la lumière du ciel ! puisque je l’ai dit, le juif aura une place au milieu de vous.

— Non pas, s’il plaît à Votre Grâce ! nous sommes indignes de nous mêler avec les chefs de la terre, dit le juif, car son ambition pour la préséance, bien qu’elle l’eût poussé à disputer sa place avec le pauvre héritier des Montdidier, n’allait pas jusqu’à le pousser à faire invasion dans les privilèges des riches Saxons.

— Lève-toi, chien d’infidèle, quand je te le commande ! dit le prince Jean, ou je te ferai arracher ta peau noire, et je la ferai tanner pour confectionner une selle à mon cheval.

Ainsi stimulé, le juif se mit à monter les degrés étroits et élevés par lesquels on arrivait à la galerie.

— Voyons un peu qui osera l’arrêter, dit le prince en fixant son œil sur Cédric, dont l’attitude dénonçait l’intention de lancer le juif la tête en bas.

Cette catastrophe fut prévenue par le bouffon Wamba, qui, s’élançant entre son maître et Isaac, s’écria, répondant au défi du prince :

— Pardieu ! ce sera moi !

Il opposa à la barbe du juif, et en manière de bouclier, un morceau de jambon qu’il tira de dessous son manteau, et dont sans doute il s’était muni lui-même de peur que le tournoi, durant trop longtemps, ne le forçât à un plus long jeûne que son estomac ne pouvait le supporter. Se trouvant nez à nez avec l’abomination de sa tribu, tandis que le bouffon faisait tournoyer en même temps son épée de bois au-dessus de sa tête, le juif recula, perdit l’équilibre, et roula sur les degrés, à la grande jubilation des spectateurs, qui partirent d’un immense éclat de rire, auquel le prince Jean et sa suite se joignirent cordialement.

— À moi le prix, cousin prince ! s’écria Wamba ; j’ai vaincu mon ennemi en loyal combat, avec l’épée et le bouclier, ajouta-t-il en brandissant le jambon d’une main et l’épée de bois de l’autre.

— Qui es-tu, que fais-tu, vaillant champion ? demanda le prince Jean riant toujours.

— Un fou en ligne directe, répondit le bouffon ; je suis Wamba, fils de Witless, qui était fils de Weatherbrain, lequel était fils d’un alderman.

— Qu’on fasse place au juif sur le devant du cercle inférieur ! dit le prince Jean, qui n’était peut-être pas fâché de saisir une occasion de ne pas persister dans son premier dessein ; car ce serait contraire aux lois de la chevalerie, de placer les vaincus avec les vainqueurs.

— Il serait bien pis encore de mettre l’usurier avec le fou, et le juif avec le jambon, dit Wamba.

— Grand merci, bon compagnon, dit le prince Jean, tu me plais. Allons, Isaac, donne-moi une poignée de besants.

Comme le juif, ébahi de la demande, n’osait pas refuser et, ne voulant pas consentir, furetait de la main dans le sac fourré qui pendait à sa ceinture, et cherchait peut-être à se rendre compte combien peu de pièces pouvaient passer pour une poignée, le prince s’inclina sur le cou de son cheval et trancha l’hésitation d’Isaac en saisissant la sacoche même, et jeta à Wamba quelques-unes des pièces d’or qu’elle contenait, continua son chemin dans la lice, abandonnant le juif aux huées de ceux qui l’entouraient, et recevant lui-même autant de bravos que s’il venait d’accomplir la plus honnête et la plus honorable action.

  1. Guillaume le Roux n’a pas eu d’enfant.