Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France/Chapitre XV

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CHAPITRE XV


La situation au retour de Talon. — Le péril iroquois. — Ambassades et pourparlers. — M. de Courcelle au lac Ontario. — Propositions de l’intendant. — Il se préoccupe davantage des affaires extérieures. — Il envoie des explorateurs à l’ouest, au nord-ouest et au sud. — Cavelier de La Salle. — MM. Dollier et de Galinée. — St-Lusson au Sault-Sainte-Marie. — Une scène imposante. — L’Acadie et Talon. — Expédition à la Baie d’Hudson. — Louis Jolliet et la découverte du Mississipi. — Talon prédit au Canada un grand avenir. — Difficultés avec M. de Courcelle. — Désaccord entre les deux fonctionnaires. — Questions d’étiquette. — Le nouveau conseil. — M. de Villeray exclu. — Ordonnances de Talon. — Ses relations avec le clergé. — Les Récollets, les Jésuites, Mgr de Laval. — Négociations pour l’érection du diocèse de Québec. — Le gallicanisme et l’ancien régime.


Lorsque l’intendant Talon arriva à Québec au mois d’août 1670, la colonie venait encore d’échapper à un nouveau péril. Des Iroquois en excursion de chasse vers le pays des Outaouais ou Algonquins supérieurs, rencontrèrent deux hommes de leur nation qui, après avoir été faits prisonniers de guerre par ceux-ci, avaient réussi à s’échapper. Le bourg d’où ils s’enfuyaient restait presque sans défense, la plupart des guerriers en étant absents. Les Iroquois, profitant de cette circonstance, allèrent attaquer ce village, le pillèrent et emmenèrent en captivité les femmes et les enfants au nombre d’une centaine. Les Outaouais, avertis, poursuivirent les ravisseurs, mais sans pouvoir les atteindre. Un certain nombre de leurs alliés les ayant joints, tous ensemble allérent ravager quelques cabanes de Tsonnontouans. Ces actes d’hostilité produisirent beaucoup de fermentation dans les cinq cantons. De tous côtés on parlait de déterrer la hache. La guerre entre les tribus pouvait éclater d’un moment à l’autre, et les Français, amis des Outaouais, couraient le risque d’y être impliqués. Dans ces conjonctures, Garakonthié rendit encore à la Nouvelle-France un signalé service. Il envoya des colliers de porcelaine à toutes les nations iroquoises pour arrêter les bandes prêtes à partir, et convier les cantons à dépêcher des ambassadeurs auprès d’Ononthio afin de lui soumettre leurs différends. Cette intervention réussit. Les délégués iroquois descendirent à Villemarie, où s’étaient aussi rendus environ quatre cents Outaouais. Mais M. de Courcelle n’avait pas voulu quitter Québec, convaincu qu’il était plus politique de forcer les sauvages à venir le trouver dans la capitale même de la Nouvelle-France. Les représentants des diverses tribus y arrivèrent vers la fin de juillet. Il y eut assemblée générale, en présence du gouverneur, trois jours de suite. La première assemblée se passa en compliments. La seconde fut consacrée aux plaintes des Outaouais. Ils protestèrent de leur soumission aux ordres d’Ononthio, représentant, d’autre part, que les Iroquois, loin de suivre leur exemple, avaient attaqué leurs alliés et fait une centaine de captifs. Ils prièrent le gouverneur de tenir sa promesse en punissant ceux qui avaient violé la paix. Le troisième jour, M. de Courcelle prit la parole. Il rappela à ses sauvages auditeurs le châtiment sévère infligé par lui à quelques Français, « ses propres neveux, » mis à mort pour avoir assassiné un chef iroquois ; on ne devait donc point douter qu’il ne fît justice des peuples qui troubleraient la paix ; il allait commencer à punir sur l’heure les Tsonnontouans en retenant les prisonniers qu’on lui avait amenés des Outaouais pour les leur rendre. Il terminait en leur montrant que leur soumission à ses ordres pacifiques était toute à leur profit ; ils en retiraient un avantage considérable, puisqu’ils pouvaient venir tranquillement à Québec chercher des missionnaires ainsi que les marchandises dont ils avaient besoin. Un capitaine huron, âgé de quatre-vingts ans, prononça ensuite une éloquente harangue, dans laquelle il fit l’éloge d’Ononthio, qui se montrait vraiment le père des peuples sauvages, « tantôt reprenant les uns, et tantôt punissant les autres, menaçant celui-ci, exhortant celui-là à vivre en paix avec ses frères. » Enfin Garakonthié parla à son tour au nom des Iroquois. Il protesta que les Tsonnontouans n’avaient pas attaqué les Outaouais, mais seulement les Onkoüagannhas qu’Ononthio n’avait point pris sous sa protection. « Quant à la foi, s’écria-t-il, je la professe publiquement, je n’adhère plus à la superstition, je renonce à la polygamie et à la vanité des songes. C’est moi proprement qui obéit à Ononthio et non pas ces Outaouais qui, après tant d’années, ne sont pas encore chrétiens. »

D’après ce qui fut dit de part et d’autre dans ces assemblées, on jugea que les Outaouais avaient eu tort de commettre un acte d’hostilité, et que les Iroquois étaient blâmables pour n’avoir pas soumis leurs griefs à Ononthio ; que les premiers semblaient mieux disposés à la paix, puisqu’ils rendaient leurs prisonniers, tandis que les Iroquois n’avaient point encore rendu les leurs. Comme conclusion, il fut arrêté que le gouverneur manderait aux Tsonnontouans de libérer leurs captifs, sous peine d’être traités comme perturbateurs de la paix et ennemis du roi.

Le conseil terminé, Garakonthié demanda le baptême, qu’il désirait depuis longtemps, et dont il était digne par la régularité de sa vie. Mgr de Laval lui administra lui-même ce sacrement avec beaucoup de solennité. Le gouverneur fut parrain et mademoiselle de Bouteroue marraine du néophyte, qui fut aussi confirmé le même jour. Une nombreuse assistance remplissait la cathédrale : on y remarquait des Hurons, des Algonquins, des Outaouais, des Mahingans, des Agniers, des Onneyouts, des Onnontagués, des Tsonnontouans et des Tionnontatés. Après la cérémonie, le nouveau chrétien fut conduit au château. Les soldats de la garnison firent la haie pour le recevoir, et il fut salué par une décharge d’artillerie et de mousqueterie. Le tout se termina par un somptueux festin donné par le gouverneur [1].

L’intendant Talon arriva quelques jours après ces événements. Et quoique les grands conseils tenus à Québec eussent amélioré la situation, elle ne lui parut pas encore entièrement rassurante, car le 10 octobre il écrivait au roi : « Si les Iroquois, devenus plus insolents par la retraite des troupes qui furent rappelées lorsque je passai en France, ne deviennent pas plus souples par le retour de celles que Sa Majesté a fait repasser cette année, il y a lieu de soupçonner quelque infraction de leur part à la paix, ce qui fait dire que, comme les trois entreprises de fabriquer des vaisseaux, faire du goudron et exploiter les mines de fer, paraissent importantes, de même que la formation de la colonie qui se fait belle dans le repos, il paraît aussi important de faire encore passer ici deux cents hommes de guerre [2]. » Dans la même lettre Talon représentait que, non seulement l’attitude des Iroquois était inquiétante pour le maintien de la paix, mais que, de plus, ces barbares faisaient un grand dommage au commerce de la colonie en allant chasser, sur les territoires de nos alliés, le castor qu’ils divertissaient ensuite vers les Hollandais et les Anglais. Il proposait comme remède un établissement sur le lac Ontario, qu’il avait déjà projeté durant sa première intendance, et demandait à Sa Majesté de donner son approbation pour la construction d’un petit bâtiment en forme de galère, capable d’aller à la rame et à la voile, et de croiser sur les eaux de cette mer intérieure, puis cent hommes et trois commissions en blanc : l’une pour le commandement du navire, les deux autres pour le commandement de deux postes qu’il faudrait occuper, au nord et au sud du lac.

Dans une pièce intitulée « addition au présent mémoire, » l’intendant revenait sur ce sujet. D’après ses informations, les Anglais de Boston et les Hollandais de Manhatte et d’Orange tiraient des Iroquois et des autres nations voisines pour plus de douze cent mille livres de castor, presque tout sec et des mieux fournis, qui alimentaient leur commerce avec les Moscovites ! [3] Ce castor était chassé par les Iroquois sur les terres soumises à la domination du roi. En prenant les mesures nécessaires on pouvait naturellement et sans violence faire tourner la meilleure partie de ce commerce au bénéfice des sujets de Sa Majesté. À cet effet, Talon renouvelait sa demande de cent soldats choisis, et sollicitait en outre 15,000 livres une fois payées pour leur levée, leur subsistance et leur établissement, à moins qu’on ne préférât lui envoyer une commission pour la levée de cinquante hommes ainsi que pour la construction de la galère destinée à commander la navigation de l’Ontario. Par ce moyen, et par l’établissement des deux postes déjà mentionnés, au nord et au sud de cette nappe d’eau, on protégerait le passage des Outaouais, quand ils descendraient avec leur castor, on tiendrait en respect les Iroquois vers lesquels on remontait par le lac, et on faciliterait les ouvertures du côté des régions méridionales, par le travers des terres. « Du bâtiment que je propose (de la dépense duquel je me charge), écrivait l’intendant, j’entrevois par la traite avec les sauvages, un très grand bénéfice, que je ne demande pas pour moi, mais le faisant que je prétends employer à soulager les dépenses que le roi est obligé de faire pour le soutien de cette colonie [4]. » Mais des projets de cette ampleur pouvaient-ils s’exécuter par-dessus la tête du gouverneur général ? Talon s’était fait à lui-même cette réflexion, et se hâtait d’ajouter : « Pour que je puisse faire réussir ce dessein il est besoin que j’aie un ordre à M. de Courcelle pour qu’il me donne du côté des troupes toute l’assistance dont j’aurai besoin, et un ordre général aux officiers d’agir en ces établissements conformément à ce que je leur dirai. » Nous avons ici un aperçu intéressant de l’attitude respective, ainsi que des relations mutuelles de Courcelle et de Talon. Celui-là se voyait souvent effacé par celui-ci. Le premier, plein d’intrépidité, d’énergie et d’intelligence, était cependant distancé par la promptitude, la rapide initiative, l’activité supérieure, la conception plus large et plus vive du second. Le gouverneur en souffrait, s’en irritait et le laissait voir.

La question iroquoise préoccupait fortement Talon, car il y revenait encore dans un autre passage du même document. La fierté des cinq cantons avait été humiliée, disait-il, mais non pas abattue, et s’ils ne faisaient pas présentement la guerre à la colonie c’était parce qu’ils avaient sur les bras les Andastes, peuple guerrier, voisin de la Nouvelle-Suède. Talon se demandait s’il ne serait pas plus sage de prévenir les Iroquois en allant encore les attaquer chez eux. Cependant, après réflexion, il exprimait l’espoir que les postes proposés, au nord et au sud du lac Ontario, ainsi que la galère projetée, leur donneraient assez de crainte pour les contenir. De tout ce qui précède on doit conclure qu’à Talon revient l’idée première de construire un ou plusieurs forts sur les rives de l’Ontario, et d’établir une marine française sur ce lac si vaste et d’une si grande importance stratégique. Katarakoui [5], Niagara et les petits vaisseaux de guerre qui sillonnèrent le lac au dix-huitième siècle, naquirent de cette pensée,

Louis XIV et Colbert, malgré toute la faveur dont Talon jouissait auprès d’eux, semblèrent trouver que, dans son projet, il attribuait à M. de Courcelle un rôle trop sacrifié. Le ministre écrivit à l’intendant : « À l’égard de la proposition que vous faites de lever cent soldats et de faire construire une espèce de galère pour assurer le lac Ontario, Sa Majesté n’a pas estimé qu’il fût nécessaire de nouvelles troupes pour cela ; elle désire seulement que vous communiquiez cette pensée à M. de Courcelle et qu’il l’exécute, si vous trouvez en effet qu’il en puisse revenir quelque avantage à son service et aux nations sauvages auxquelles elle a accordé la paix [6]. »

Cependant les Tsonnontouans avaient trouvé bien dures les paroles de M. de Courcelle menaçant de les traiter comme des perturbateurs de la paix, s’ils ne rendaient leurs captifs. Ils manifestèrent beaucoup d’irritation et firent de grandes bravades, au retour des ambassadeurs qui avaient pris part au conseil de Québec. « Ononthio, s’écrièrent-ils, nous menace de ruiner notre pays ; voyons s’il aura le bras assez long pour enlever la peau et la chevelure de nos têtes, comme nous avons fait autrefois des chevelures des Français. » Ce qui leur donnait tant d’audace c’était l’assurance que les rapides et les torrents qu’il fallait franchir pour atteindre leur pays [7] les mettait à l’abri de nos armes. Toutefois, pour ne point trop mécontenter le gouverneur, dont le ferme langage leur imposait malgré tout, ils résolurent de renvoyer huit captifs, et demandèrent à un capitaine goyogouin très renommé et très considéré, de se mettre à la tête de leur ambassade. Saonchiogoua — c’était son nom — se rendit à leur requête. Il avait pour cela une raison spéciale, désirant se faire chrétien, comme Garakonthié. Arrivé à Québec, il remit les prisonniers à M. de Courcelle, qui l’accueillit avec faveur. Puis, il entra en conférence avec le Père Chaumonot pour la grande affaire de son baptême. Ce missionnaire le connaissait depuis quinze ans et l’avait déjà instruit des vérités de la religion ; il constata que Saonchiogoua méritait de recevoir le sacrement purificateur. Ce fut encore Mgr de Laval qui baptisa ce capitaine. M. Talon fut son parrain et lui donna le nom de Louis, sans doute en l’honneur du roi [8].

Malgré cette ambassade, les dispositions des Tsonnontouans paraissaient douteuses, vu qu’ils avaient rendu seulement huit prisonniers et qu’ils en retenaient un beaucoup plus grand nombre. M. de Courcelle se décida alors à faire une démonstration énergique. Il partit pour Montréal aussitôt que le fleuve fut libre de glaces. Là il annonça soudainement son intention de remonter le fleuve St-Laurent jusqu’au lac Ontario. À cette fin il fit construire un bateau plat du port de deux ou trois tonneaux, et quitta Lachine le 3 juin 1661, accompagné de M. Perrot, gouverneur de Montréal, du capitaine de Laubia, de MM. de Varenne, Lemoyne, de la Vallière, de Normanville, et de l’abbé Dollier de Casson. L’expédition se composait de cinquante-six hommes en tout. La flottille comprenait treize canots, outre le bateau plat. Le gouverneur et sa troupe remontèrent sans encombre, mais au prix de grandes fatigues, tous les rapides du St-Laurent, et neuf jours après leur départ ils faisaient leur entrée dans le lac Ontario, où ils rencontrèrent un bon nombre d’Iroquois, qui furent frappés d’étonnement et d’admiration. À leurs yeux M. de Courcelle avait accompli un merveilleux exploit. Il les chargea d’aller dire à leurs frères de Tsonnontouan et des autres cantons qu’il n’entendait point rompre la paix, mais voulait simplement leur montrer que s’il pouvait venir « en leur pays pour se promener, il pouvait bien venir pour les détruire, s’ils sortaient de leur devoir [9]. »

Le 17 juin M. de Courcelle était de retour à Montréal, « où tout le monde fut fort surpris de voir que dans quinze jours on eut mené et ramené un grand bateau jusques au-dessus d’Otondiata, sans que personne s’y fut perdu. » Cette démonstration hardie produisit un grand effet sur les cantons, « les intimida beaucoup et rabattit même tellement leur audace qu’ils firent passer la frayeur que cette entreprise leur donna jusque chez les Européens qui leur étaient voisins, lesquels suivant leur rapport, appréhendaient l’arrivée de M. de Courcelle avec une multitude de gens de guerre que l’épouvante des Iroquois leur avait fabriqué [10]. »

Comme on le voit par ses lettres relativement au péril iroquois et par ses projets d’établissement au lac Ontario, Talon, dès le début de sa seconde intendance, se préoccupait très vivement des affaires extérieures de la colonie. Ce sera là le trait distinctif de son administration durant cette période. De 1665 à 1668, il avait surtout consacré ses efforts à l’organisation administrative, judiciaire et politique, au progrès de la colonisation, de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, en un mot aux affaires intérieures de la Nouvelle-France. Après son retour en 1670, sans se désintéresser de l’administration interne, il semble ambitieux d’agrandir son rôle, d’élargir son champ d’action, il forme de vastes desseins et prend des mesures hardies pour assurer l’extension de l’influence française au nord, au sud et à l’ouest. Continuer à fortifier la colonie par le développement intérieur : oui, sans doute ; mais, poursuivre aussi le même but en travaillant à accroître son prestige, à consolider son système d’alliances avec les peuples sauvages, à prolonger sa sphère de pénétration et d’activité exploratrice et commerciale : tel sera le programme suivi par lui, de 1670 à 1672.

Dès le 10 octobre 1670, il écrit au roi : « Depuis mou arrivée, j’ai fait partir des gens de résolution qui promettent de percer plus avant qu’on a jamais fait, les uns à l’ouest et au nord-ouest du Canada, et les autres au sud-ouest et au sud ; tous ces aventuriers doivent faire des journaux et répondre à leur retour aux instructions que je leur ai données par écrit ; en tous lieux ils doivent prendre possession, arborer les armes du roi et dresser des procès-verbaux pour servir de titres ; peut-être que Sa Majesté n’aura de leurs nouvelles que dans deux ans d’ici et lorsque je retournerai en France [11]. » Dans son « addition au présent mémoire » [12], datée du 10 novembre 1670, Talon ajoute : « Ce pays est disposé de telle sorte que par le fleuve on peut remonter partout à la faveur des lacs qui portent à la source vers l’ouest et des rivières qui dégorgent dans lui par ses côtés, ouvrant le chemin au nord et au sud. C’est par ce même fleuve qu’on peut espérer de trouver quelque jour l’ouverture au Mexique, et c’est aux premières de ces découvertes que nous avons envoyé, M. de Courcelle et moi, le sieur de La Salle, qui a bien de la chaleur pour ces entreprises, tandis que sur un autre endroit j’ai fait partir le sieur de Saint-Lusson, pour pousser vers l’ouest tant qu’il trouvera de quoi subsister, avec ordre de rechercher soigneusement s’il y a par lacs ou rivières quelque communication avec la mer du sud qui sépare ce continent de la Chine ; après cependant qu’il aura donné sa première application à la découverte des mines de cuivre qui fait le principal sujet de sa mission, et qu’il aura vérifié les mémoires qui lui ont été remis à cet effet [13]. »

Cavelier de La Salle, né en 1643, avait étudié chez les Jésuites avec l’intention d’entrer dans la compagnie. Ayant modifié ses vues, il vint au Canada en 1666, et obtint des Sulpiciens une concession près de Montréal, qu’il appela Saint-Sulpice et qui porta depuis le nom de Lachine. En 1669, durant le séjour de Talon en France, La Salle obtint de M. de Courcelle des lettres patentes l’autorisant à faire une exploration vers la région de l’Ohio et du Mississipi. Il espérait atteindre par ces rivières la Mer Vermeille, ou le golfe de Californie, ce qui aurait ouvert une route nouvelle pour la Chine par l’Océan Pacifique. MM. Dollier et de Galinée, sulpiciens, avaient de leur côté, fait des préparatifs pour une mission lointaine dans le pays des Outaouais. De l’avis du gouverneur et de M. de Queylus, les deux expéditions furent unies en une seule. La Salle et ses compagnons partirent de Montréal au commencement de juillet 1669, et se rendirent jusqu’à l’extrémité ouest du lac Ontario. Là ils se séparèrent. Les Sulpiciens descendirent jusqu’au lac Érié sur le bord duquel ils hivernèrent. Au printemps, ils remontèrent le détroit qui fait communiquer le lac Érié avec le lac Huron, se rendirent jusqu’au Sault Sainte-Marie, puis, s’en retournèrent à Montréal par la rivière des Français, le lac Nipissingue et l’Ottawa. Partis le 4 juillet 1669, ils terminèrent leur long voyage le 18 juin 1670. M. de Galinée dressa la plus ancienne carte connue de la région des grands lacs. De son côté La Salle atteignit l’Ohio qu’il descendit jusqu’aux rapides de Louisville. Il était de retour dans l’été de 1670.

L’expédition nouvelle qu’il entreprit alors à la demande de Courcelle et Talon nous est peu connue. D’après un mémoire, dont l’autorité est assez douteuse, il aurait remonté les lacs Érié et Huron, serait entré dans le lac Michigan, aurait atteint la rivière des Illinois et même le Mississipi. Une étude approfondie des relations, des témoignages, des documents contemporains nous paraît démontrer la fausseté de cette dernière affirmation. Dans tous les cas, La Salle se rendit probablement jusqu’au pays des Illinois en 1670-1671.

Quant à Saint-Lusson, les mémoires de l’époque nous initient parfaitement à la manière dont il accomplit sa mission. Chargé par Talon de se transporter incessamment au pays des Outaouais, des Nez-Percés, des Illinois et autres nations, du côté du lac Supérieur, « pour y faire la recherche et découverte des mines de toutes façons, surtout de celles du cuivre », et « prendre possession au nom du roi de tout le pays habité et non habité » où il passerait, Simon-François Daumont de Saint-Lusson, accompagné de Nicolas Perrot, voyageur et interprète, partit de Québec au mois de septembre, et de Montréal au mois d’octobre. Il hiverna chez une tribu d’Outaouais, et Perrot envoya des sauvages avertir les nations voisines du lac Supérieur de venir rencontrer au Sault Sainte-Marie, le printemps suivant, un envoyé du grand Ononthio des Français [14]. Le 14 juin 1671, les représentants de quatorze nations se trouvèrent rendus au lieu désigné. Les Pères Dablon, Dreuillettes, Allouez et André, jésuites, étaient présents. Un grand conseil fut tenu sur une éminence qui dominait la bourgade du Sault. Saint-Lusson fit planter une croix et un poteau de cèdre portant l’écusson de France. Le chant du Vexilla regis et de l’Exaudiat monta vers le ciel, « pendant qu’on priait dans ce bout du monde pour la personne sacrée de Sa Majesté. » Puis le délégué de l’intendant prit possession de toutes ces vastes contrées au nom de son souverain. Les salves de mousqueterie, les cris de « vive le roi ! » saluèrent cet acte solennel, tandis que les sauvages contemplaient avec étonnement et admiration cette scène imposante et grandiose. Le Père Allouez leur adressa un discours dans lequel il exalta la puissance et la gloire de Louis XIV, « le capitaine des plus grands capitaines, plus redoutable que le tonnerre, qui fait trembler la terre quand il attaque, et qui, par la décharge de ses canons, met en feu l’air et la mer. » M. de Saint-Lusson les harangua aussi « d’une façon guerrière et éloquente. » Puis, à la tombée du soir, la colline s’embrasa soudain, les rives du détroit s’illuminèrent, la flamme d’un immense bûcher se détacha sur le fond sombre de la forêt, éclairant de ses capricieuses lueurs les groupes pittoresques, et empourprant de ses reflets ondoyants l’écume argentée du rapide, dont l’éternel murmure accompagnait l’hymne d’actions de grâce, le Te Deum entonné par les missionnaires pour couronner ce mémorable jour [15].

Talon fut extrêmement satisfait du succès de cette expédition. Le 2 novembre 1671, il écrivait au roi : « Le sieur de la Salle n’est pas encore de retour de son voyage fait du côté du sud de ce pays ; mais le sieur de Saint-Lusson est revenu après avoir poussé jusqu’à près de cinq cents lieues d’ici, planté la croix et arboré les armes du roi en présence de dix-sept nations sauvages assemblées de toutes parts à ce sujet, toutes lesquelles se sont volontairement soumises à la domination de Sa Majesté qu’elles regardent uniquement et comme leur souverain protecteur. Cela s’est fait, au récit des Pères Jésuites qui ont assisté à cette cérémonie, avec tout l’appareil et l’éclat que le pays a pu souffrir. Je porterai avec moi les actes de prise de possession que le sieur de Saint-Lusson a dressés pour assurer ces pays à Sa Majesté. On ne croit pas que du lieu où le dit sieur Saint-Lusson a percé il y ait plus de trois cents lieues jusqu’aux extrémités des terres qui bordent la Mer Vermeille ou du Sud. Les terres qui bordent la mer de l’Ouest ne paraissent pas plus éloignées de celles que les Français ont découvert. Selon la supputation qu’on a faite sur le récit des sauvages et par les cartes, il ne parait pas qu’il y ait plus de quinze cents lieues de navigation à faire jusqu’à la Tartarie, la Chine et le Japon. Ces sortes de découvertes doivent être l’ouvrage ou du temps ou du roi. On peut dire que les Espagnols n’ont pas percé plus avant dans les terres de l’Amérique Méridionale que les Français n’ont fait jusqu’ici dans les terres de la Septentrionale. Le voyage que le dit sieur de Lusson a fait pour la découverte de la mer du Sud comme pour celle de la mine de cuivre ne coûtera rien au roi ; je n’en mets rien dans mes états parce qu’ayant fait des présents aux sauvages des terres desquels il a pris possession, il en a réciproquement reçu d’eux en castors qui peuvent remplacer les dépenses [16]. »

L’intendant ne pouvait donner à Saint-Lusson une preuve plus tangible de sa satisfaction qu’en lui confiant aussitôt une mission nouvelle. À peine ce vaillant explorateur était-il de retour de l’Ouest, qu’il recevait l’ordre de partir pour l’Acadie. Durant sa seconde intendance, Talon s’occupa très spécialement de cette colonie qui formait comme une province annexe de la Nouvelle-France. Il s’intéressa beaucoup à l’accroissement de sa population, de son commerce, au développement de ses pêcheries et de son agriculture. Il se montra vivement anxieux d’établir entre elle et le Canada des communications plus promptes et plus sûres. Dans sa pensée, comme dans celle de Colbert, l’Acadie pouvait contribuer à fortifier puissamment la Nouvelle-France, et ses ports de mer, libres en toute saison, lui conféraient un précieux avantage dont il importait de faire bénéficier la colonie canadienne.

En 1670, M. le chevalier de Grandfontaine, capitaine au régiment de Poitou, avait été chargé d’aller prendre officiellement possession de l’Acadie, restituée par l’Angleterre à la France en vertu du traité de Bréda [17]. Il avait reçu de Sir Richard Walker les clefs du fort de Pentagouet, à l’embouchure de la rivière Penobscot, et envoyé M. de Joybert de Soulanges, rétablir successivement l’autorité du roi de France sur les postes de Jemsek et de Port-Royal.

À l’automne de 1671 la grande préoccupation de Talon était l’ouverture d’une voie directe entre Québec et Pentagouet [18]. « Ce fort possédait une importance notable à cause du commerce des fourrures ; il formait en outre une avancée redoutable à l’ouverture de la Baie Française, d’où les Anglais pouvaient surveiller les navires français qui pénétraient dans ces parages ; tandis que les Français, quand ils l’occupaient, dominaient et menaçaient, de ce poste, la navigation déjà très considérable des bâtiments de la Nouvelle-Angleterre. Il était donc précieux pour l’une et l’autre nation, qui se le disputaient avec un certain acharnement ; mais il était particulièrement utile aux Français, parce qu’il formait une tête de chemin entre le Canada et l’Acadie : le bassin du Penobscot communiquait en effet dans l’intérieur avec celui du Kennebec par le portage de Kidiscuit, et en remontant la rivière Kennebec et un de ses affluents (aujourd’hui Moose River), on parvenait jusqu’à la hauteur du bassin supérieur de la rivière Chaudière, que l’on gagnait par un nouveau portage, et par laquelle on descendait jusque dans le fleuve Saint-Laurent, à peu de distance de Québec. Cet ensemble de voies de communication était connu dans le Canada sous le nom de chemin de Kennebec » [19].

En rapprochant plusieurs passages des lettres de Talon, nous constatons que ce dernier avait envoyé en Acadie dans le cours de septembre 1671, outre M. de Saint-Lusson, M. de la Nauraye ; qu’ils étaient partis tous deux en canot, mais non pas le même jour, ni par la même voie ; qu’ils étaient chargés d’instructions pour le service de Sa Majesté ; qu’ils devaient rechercher quelle serait la meilleure route pour l’Acadie et dresser des mémoires ; que de plus, au mois de mai, l’intendant avait dépêché à la Baie Française (aujourd’hui la Baie de Fundy) une barque sous le commandement du sieur Randin, et qu’il y avait expédié des hardes et des denrées ; qu’après avoir été inquiet de ce petit bâtiment, il avait eu la satisfaction de le voir revenir à Québec, au commencement de novembre, chargé de six mille livres de viandes salées, à raison de deux sous la livre [20]. Cet essai de trafic entre l’Acadie et le Canada encouragea l’intendant. Il écrivit à Colbert, le 11 novembre 1671 : « Je crois à présent plus fortement que lorsque j’ai écrit ma dernière dépêche que l’Acadie sera en peu d’années en état de fournir aux Antilles les chairs salées nécessaires à leur usage. Et pour que ce secours soit plus prompt, j’estime qu’il faudrait interrompre sans violence le commerce que font les Anglais avec les sujets du roi, desquels ils tirent tous les ans quantité de viande en échange de quelques droguets et autres étoffes de la fabrique de Boston, ce qui se peut, à mon sentiment, assez naturellement, faisant passer de France ou d’ici quelque peu d’étoffe pour fournir aux besoins plus pressants, même quelques métiers que les colons me demandent pour employer à leur usage les laines de leurs moutons et le chanvre que la terre leur donne aidée de la culture de leurs mains. De ma part je pourvoirai à ces besoins autant que ma santé me le pourra permettre [21]. »

Au moment où Talon terminait cette lettre, M. de Saint-Lusson arrivait de sa rude expédition à Pentagouet. Il était littéralement épuisé, accablé de fatigue et de faim, car les vivres lui avaient fait défaut durant son voyage de retour. Il rapportait à l’intendant d’intéressantes nouvelles. Le long du Penobscot et du Kennebec il avait traversé des établissements anglais bien bâtis, dans de belles plaines. On l’y avait accueilli en prince, au bruit du canon et des mousquetades, et l’on avait témoigné une grande joie de voir Pentagouet entre les mains du roi de France, avec des droits probables sur toute la région arrosée par ces rivières. N’était-ce là qu’une comédie inspirée par la crainte, ou bien la manifestation d’un sentiment sincère, qui faisait désirer à ces étrangers d’être sujets de Louis XIV ? On pouvait se poser cette question. Mais ce qui est certain, c’est qu’ils avaient chargé l’officier français de faire à l’intendant des propositions que celui-ci lui défendit de déclarer à qui que ce fût [22]. Talon désirait vivement que Saint-Lusson se rendit en France pour communiquer à Colbert toutes ces informations relatives à l’Acadie et aux frontières. Mais il craignait un moment que son état de faiblesse ne l’empêchât d’affronter l’Océan cet automne. Cependant le courageux explorateur put se remettre assez vite pour s’embarquer. Talon le recommanda chaleureusement à Colbert : « Cet officier, écrivit-il à ce dernier, a tant témoigné de zèle et tant pris de fatigues sur lui pour se rendre utile au service du roi, que je me sens obligé de vous supplier très humblement, Monseigneur, de lui procurer quelque petit établissement ici ou dans l’Acadie où il peut utilement travailler à faire exploiter des bois si vous en voulez tirer ou si vous y voulez faire bâtir. Il a une de ses filles ici et une autre en France avec sa femme qu’il est dans le dessein de faire passer s’il juge y pouvoir subsister [23]. » Saint-Lusson avait fait une rude année. Parti de Québec en septembre 1670, il s’était rendu par terre et par eau, à travers portages et rapides, jusqu’aux rives lointaines du Michigan. Puis à peine de retour, dans l’été de 1671, il s’était acheminé vers l’Acadie, endurant des fatigues et des privations excessives. Enfin, comme couronnement, il s’embarquait pour une pénible traversée, dans la saison la plus rigoureuse [24] ! Ah ! les Canadiens d’autrefois étaient virilement trempés !

Durant les années 1671 et 1672, l’Acadie ne cessa de préoccuper l’intendant Talon. Il communiquait le plus souvent possible avec le chevalier de Grandfontaine qu’il encourageait à fortifier Pentagouet, à favoriser la pêche et le commerce. Il projetait des établissements sur les rivières Penobscot et Kennebec, qui auraient formé de ce côté une barrière à l’extension de la Nouvelle-Angleterre. Il voulait établir une voie sûre et facile de Québec à la Baie Française, et il espérait y réussir en échelonnant, de distance en distance, sur un parcours de soixante lieues, une vingtaine d’habitations où l’on trouverait des entrepôts, le couvert et des rafraîchissements [25]. Il se proposait, si ses forces le lui permettaient, de s’y rendre « sur la neige en raquettes, ou en canot au printemps » de 1672, pour voir par lui-même à l’établissement des soldats, leur accorder des concessions, faire travailler aux forts de Pentagouet et de Port-Royal, prendre le recensement de la colonie, visiter les armes des colons, examiner l’abondance et le bénéfice des pêches, et vérifier les mines. Il aurait conduit avec lui deux Pères Récollets, pour le secours spirituel de la population, et promulgué des règlements de police [26]. Mais son état de santé ne lui permit pas de faire ce voyage.

Il avait ouvert une correspondance amicale avec le colonel Sir Thomas Temple, qui lui paraissait « dégoûté du gouvernement de Boston, plus républicain que monarchique », et désireux de se retirer sur les terres du roi de France, et « y vivre sous sa protection et son obéissance ». Par son entremise Talon espérait rappeler des familles françaises établies chez les Anglais, et se procurer des matelots, des charpentiers et des ouvriers capables de construire des moulins à scie dont la colonie avait grand besoin [27].

Il n’eut pas le temps de réaliser tout ce qu’il voulait pour le progrès de l’Acadie. On peut affirmer que s’il fût demeuré ici quelques années encore, cette colonie aurait pris un accroissement considérable. Voici quelle était sa population totale en 1671 : Port-Royal, 359 personnes ; Poboncoup, 11 ; Cap Nègre, 3 ; Pentagouet, 6, et 25 soldats ; Mouskadabouet, 13 ; St-Pierre, 7 ; total, 399 [28]. Le nombre d’arpents en culture était de 429, celui des bêtes à cornes de 866, celui des moutons de 407, et celui des chèvres de 36. Résumant la situation de la colonie acadienne à ce moment, Talon écrivait au ministre : « Les pêches sont fort fréquentes et bonnes le long de la côte. Il y a des endroits fort garnis de beaux chênes et apparemment tous les membres et toutes les pièces qui entrent dans la construction d’un vaisseau doivent se trouver dans le voisinage de la mer ou sur les rivières. Les habitants, dont j’envoie le rôle à mon secrétaire [29] qu’il remettra à votre ordre, sont au nombre de trois cent quatre-vingt-neuf personnes [30] ; ils ont entre eux si grand nombre de bœufs et de vaches qu’en échange des hardes et denrées que je leur ai fait porter au printemps, ils m’ont envoyé en sel six mille livres (de viande) à raison de deux sols la livre. Par l’examen que j’ai fait faire de l’état de cette colonie, j’ai reconnu que les armes et les outils nécessaires à la culture de la terre manquaient aux habitants pour lesquels mettre en état de se défendre et de cultiver utilement leurs terres, il faudrait cent cinquante fusils, cent mousquets, deux caisses de tambour, dix ou douze hallebardes, cent boues et deux cents haches, mais le tout bien choisi. » Tous ces témoignages de sollicitude et d’intérêt démontrent que Talon, quoiqu’il n’ait jamais mis le pied sur le sol acadien, mérite une place d’honneur dans les annales de cette colonie.

Suivons-le maintenant dans une autre direction. Il s’est efforcé de reculer les limites de l’influence française à l’ouest et au sud ; il n’a rien négligé pour fortifier le Canada du côté de la Nouvelle-Angleterre, en favorisant de tout son pouvoir le progrès de l’Acadie. Il veut de plus nouer des alliances avec les tribus du nord ; assurer à la colonie le trafic des vastes régions qui s’étendent du lac Saint-Jean à celui des Mistassins ; pousser jusqu’à la Baie d’Hudson ; essayer de « reconnaître s’il y a lieu d’y faire hiverner quelques bâtiments pour y faire un entrepôt qui puisse un jour fournir des rafraîchissements aux vaisseaux qui pourront ci-après découvrir par cet endroit la communication des deux mers du Nord et du Sud » ; enfin prendre possession de toute cette contrée au nom du roi de France [31]. Pour exécuter ses desseins il choisit un Jésuite, le Père Albanel [32], qui avait déjà parcouru les territoires du Saguenay et du lac Saint-Jean, le sieur de Saint-Simon, jeune gentilhomme du Canada [33], « honoré par Sa Majesté de ce titre depuis peu », et un autre français nommé Couture [34] ; et il les pourvut abondamment des instruments, des armes, des munitions nécessaires pour une expédition de ce genre. Ils quittèrent Québec au mois d’août 1671, descendirent à Tadoussac, et remontèrent le Saguenay jusqu’au lac Saint-Jean. Ayant pris leurs quartiers d’hiver sur les bords de ce lac, ils en repartirent au mois de juin 1672. Il faut lire dans le journal du Père Albanel le récit des misères et des fatigues de ce voyage. Arrivés le 18 juin au grand lac Mistassini, ils en sortirent le vingt-deux, suivirent la rivière Nemiskau (ou Rupert), et atteignirent enfin la Baie James le 28 juin. Le Père Albanel harangua les sauvages de cette région au nom d’Ononthio, et leur prêcha les vérités de l’Évangile. Après avoir planté les armes du roi en plusieurs endroits, les envoyés de Talon reprirent le chemin du lac Saint-Jean, où ils arrivèrent le 23 juillet. Le 1er août 1672, le Père Albanel et ses compagnons étaient de retour à Québec après un an d’absence. Ils avaient parcouru huit cents lieues à pied ou en canot, et franchi quatre cents rapides [35].

On a vu plus haut que la découverte d’une communication entre la mer du Nord et celle du Sud (l’Océan Pacifique) préoccupait Talon. C’était le problème du fameux passage du Nord-Ouest qui le hantait deux siècles avant les explorations de Franklin, de McClure, et de leurs émules. Un capitaine Poullet, de Dieppe, lui en avait parlé, et l’intendant lui donna une lettre pour Colbert [36]. Dans l’automne de 1671 d’autres navigateurs l’entretinrent du même dessein. « On me propose, écrivait-il au ministre, de faire passer d’ici à la Baie d’Hudson une barque de soixante tonneaux avec laquelle on prétend découvrir quelque chose de la communication des deux mers. Si les aventuriers qui forment ce dessein ne chargent le roi d’aucune dépense, je leur ferai espérer quelque marque d’honneur s’ils réussissent, outre qu’ils pourraient se désintéresser par la traite des pelleteries qu’ils feront avec les sauvages [37]. »

Nous commettrions une omission capitale si, en parlant des explorations dont Talon prit l’initiative durant sa seconde intendance, nous laissions de côté celle dont il chargea Louis Jolliet et qui eut ce mémorable résultat : la découverte du Mississipi, dans la partie supérieure de son cours. Ce fut l’un des derniers actes de son administration [38]. On sait que Jolliet, parti de Montréal, dans l’automne de 1672, hiverna à Michillimakinac où se trouvait le Père Marquette ; qu’ils se mirent en route au mois de mai 1673 ; que par le lac Michigan, la Baie Verte, la Rivière-aux-Renards et la rivière Wisconsin, ils parvinrent au Mississipi, et qu’ils descendirent ce fleuve géant jusqu’au delà du 33ème degré de latitude [39]. La route du golfe du Mexique, par l’intérieur du continent, était trouvée, et la Louisiane allait naître, après quelques années de tâtonnements et d’essais infructueux.

Comme on le voit, sous l’impulsion et la direction énergique de l’intendant Talon, une œuvre immense s’était accomplie. La Nouvelle-France, par ses explorateurs, ses missionnaires et ses traiteurs, avait achevé de marquer à son empreinte les trois quarts du territoire alors connu de l’Amérique septentrionale. Son influence morale, politique et commerciale, franchissant ses frontières, rayonnait à l’ouest, au nord et au sud. La croix et les lis étaient arborés par elle, des rives brûlantes de l’Arkansas aux plages glacées de la Baie d’Hudson, et des flots de l’Atlantique jusqu’aux derniers confins des grands lacs. Son prestige imposait le respect à cent peuples sauvages. Son incessante activité et ses hardis essors, suppléant au nombre et à la richesse, lui donnaient une supériorité éclatante sur les industrieuses, colonies anglaises resserrées et cantonnées prudemment entre l’Océan et la chaîne des Alléghanys. Ce n’était donc pas sans raison que Talon, plein d’un patriotique enthousiasme, s’écriait dans une lettre à Louis XIV : « Je ne suis pas un homme de cour, et je ne dis pas, par la seule passion de plaire au roi et sans un juste fondement, que cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. Ce que j’en découvre de près me le fait préjuger, et ces parties des nations étrangères, qui bordent la mer, si bien établies, tremblent déjà d’effroi à la vue de ce que Sa Majesté a fait ici dans les terres depuis sept ans. Les mesures qu’on a prises pour les resserrer dans de très étroites limites par les prises de possession que j’ai fait faire ne souffrent pas qu’elles s’étendent, qu’en même temps elles ne donnent lieu de les traiter en usurpateurs et leur faire la guerre. Et c’est en vérité ce que par toutes leurs actions, elles témoignent beaucoup craindre. Elles connaissent déjà que le nom du roi est si répandu dans toutes сеs contrées parmi les sauvages que seul il y est regardé comme l’arbitre de la paix et de la guerre. Toutes se détachent insensiblement des autres Européens, et, à l’exception des Iroquois, dont je ne suis pas encore assuré, on peut presque se promettre de faire prendre les armes aux autres quand on le désirera [40]. »

Ces vues pleines d’ampleur cadraient-elles parfaitement avec les idées personnelles de Colbert ? On peut en douter lorsqu’on lit les lignes suivantes que celui-ci écrivait à Frontenac en 1674 : « L’intention de Sa Majesté n’est pas que vous fassiez de grands voyages en remontant le fleuve Saint-Laurent, ni même qu’à l’avenir les habitants s’étendent autant qu’ils l’ont fait par le passé ;… elle estime bien plus convenable au bien de son service de vous appliquer à bien faire défricher et bien habiter les endroits les plus fertiles, les plus proches des côtes de la mer et de la communication avec la France, que non pas de pousser au loin des découvertes au dedans des terres de pays si éloignés qu’ils ne peuvent jamais être habites ni possédés par des Français [41]. » Nous n’entendons point contester la sagesse de cette direction. Colbert avait raison de combattre l’éparpillement et de prêcher la concentration. Mais Talon lui-même n’y eût pas contredit. Il était trop pondéré pour ne pas voir que le Canada, avec sa population restreinte, devait s’abstenir des établissements lointains. Sa politique d’explorations et de découvertes visait, non pas la fondation immédiate de nouvelles colonies, mais l’accroissement de notre prestige, l’extension de notre commerce, et la préparation de nos agrandissements futurs. C’était une politique à longue portée, qui, ne prétendant point réaliser soudainement des progrès impossibles, posait des pierres d’attente et des jalons pour l’avenir.

Quelle était l’attitude de Courcelle devant toutes ces démarches, toutes ces initiatives, toutes ces entreprises de Talon ? Évidemment celui-ci semblait parfois jouer le rôle de gouverneur aussi bien que celui d’intendant. Et le vrai gouverneur, se voyant éclipsé, manifestait son mécontentement et essayait d’affirmer son autorité trop oubliée. Il y mettait sans doute de l’impatience et de l’aigreur. La correspondance de Talon avec Colbert à partir de 1670, contient plus d’une trace de ce désaccord. Le 10 novembre de cette année, l’intendant écrit : « Après avoir rendu au roi le témoignage que je dois sur les services de M. de Courcelle, qui partent à la vérité d’un bon fond et sont accompagnés de zèle, je dois dire que sa sensibilité sur l’autorité me fait perdre et retarder quelquefois les avantages que je voudrais bien procurer à la colonie. Il semble qu’il ait quelque jalousie de la créance que vous avez la bonté de me donner et de la confiance que vous témoignez prendre en ma conduite. Il semble aussi qu’il prenne quelque peu de chagrin quand je ne suis pas ses mouvements. Cet endroit me fait quelque peine ; je la surmonterai cependant, et je continuerai de lui donner mes avis sur sa manière d’agir avec les ecclésiastiques et les peuples, quoiqu’avec un peu plus de circonspection que du passé. Ce n’est pas une de mes moindres applications, (je n’oserais dire fatigue) que de concilier les esprits et les faire concourir au bien [42]. » L’ennui et la contrariété que lui infligèrent ces tiraillements, joints sans doute à la rigueur du climat et à l’excès du travail, occasionnèrent chez Talon une maladie qui dura six mois, en 1671, « le jeta presque dans l’inaction et lui ôta la meilleure partie de ses forces. » Nous lisons dans un mémoire adressé par lui à Colbert : « Si vous désirez apprendre la principale cause de ma maladie, mon secrétaire pourra vous la dire et vous expliquer les déplaisirs que je reçois sur le service que j’ai à rendre ici. » Et plus loin : « Je ne m’étendrai pas sur la conduite que tient ici M. de Courcelle à mon égard ; mon secrétaire que j’ai fait agir auprès de lui durant son séjour à cause de mon indisposition, l’a trop bien connue et peut vous en informer. S’il blessait mes seuls intérêts je souffrirais dans le silence. Mais il me fait naître des incidents et des obstacles, où pour le service du roi il devrait m’aplanir les difficultés. Cependant, Monseigneur, je vous remercie très humblement de la grâce que vous m’avez faite en lui écrivant. Vous aurez peine à le guérir de la jalousie qu’il a conçue de ce que vous me faites l’honneur de vous confier en moi, et des établissements que je fais, dont je souffre souvent qu’il se donne tout le mérite sans me plaindre. Par mon retour en France, mes peines finiront [43]. »

Talon revient encore sur ce désagréable sujet, dans son mémoire du 11 novembre 1671 : « On me dit, écrit-il au ministre, mais je n’en sais rien, que M. de Courcelle, qui m’a traité en petit subalterne et presque en valet, se plaint le premier. Si cela est, il n’est pas juste qu’après avoir souffert avec patience de sa conduite, tâchant même auprès de vous, Monseigneur, de le justifier ainsi que je l’ai toujours fait jusqu’à mon retour en ce pays, je sois regardé comme un homme qui n’aime pas la paix, quoique j’ai fait la principale étude à la procurer partout, et je puis dire avec quelque succès que j’ai payé avec bien des déplaisirs. Il s’est plaint, à ce que j’ai appris par mon secrétaire, qu’il ne faisait rien ici. Il est vrai, mais sa plainte tourne contre lui. Il serait fort à désirer qu’il eût autant agi que moi ; je n’aurais pas consommé ma santé dans les veilles et dans les travaux, et les établissements de cette colonie en seraient bien mieux. Il ne faut sur son action et la mienne qu’entendre ceux qui ont vu l’une et l’autre. Cependant pour qu’il n’eût lieu de se plaindre sur les fonctions, je lui ai fait offrir par mon secrétaire ou le tout ou la partie des miennes qui lui serait plus agréable. Il s’est plaint aussi que je faisais des choses sans sa participation, comme l’envoi de M. de St-Lusson aux Outaouais. Cet officier n’est jamais parti d’ici sans prendre congé de lui, et qu’auparavant je ne lui en eusse parlé. Mais il est vrai que je ne lui ai pas déclaré tout ce que portait l’instruction du sieur de St-Lusson parce que j’étais fort assuré qu’il traverserait sous main le service qu’il devait rendre au roi, comme il lui est arrivé de le faire fort souvent quand il a connu mes vues et mes desseins avant leur exécution. Et sa pratique, dont mon secrétaire est fort informé, m’a quelquefois (engagé) à ne lui dire les choses que lorsqu’elles ne pouvaient plus recevoir d’opposition. Ce qui lui a plus donné de chagrin contre moi est la distribution des soldats dans les habitations, et de ce que je ne lui ai pas apporté des ordres du roi pour le licenciement des compagnies. Il m’a dix fois fait reproche là-dessus comme si je lui avais fait une grande injure en exécutant les ordres de Sa Majesté, et me conformant en cela à vos intentions. Il voulait les troupes réglées [44], et croyait que seul je m’opposais à son inclination. Pardon, Monseigneur, si je m’étends sur ce chapitre [45]. »

Franchement, après avoir vu Talon à l’œuvre, on admettra qu’il se passait assez facilement du bon vouloir de Courcelle. Les interventions de celui-ci se bornaient, croyons-nous, à des vivacités verbales qui pouvaient bien offenser l’intendant mais ne l’empêchaient point d’agir ! Il est probable que les deux fonctionnaires avaient des torts réciproques. M. de Courcelle, inférieur à Talon quant à l’efficacité administrative, aurait dû en prendre son parti, et se contenter d’être, par son énergie, par sa valeur, par sa ferme et haute attitude envers les nations sauvages, le bouclier de la Nouvelle-France. Talon, de son côté, aurait accru sa réputation de sagesse et de savoir-faire, et ménagé les susceptibilités de son supérieur hiérarchique, en le consultant plus souvent, en l’associant davantage à ses desseins. Tous deux avaient leurs prétentions, et comme il n’y avait pas entre eux de sympathie, il leur arrivait fréquemment de se heurter, tantôt à propos de choses sérieuses, et parfois pour de petites questions personnelles. Voici un exemple de ce dernier cas. Talon prétendait avoir droit à la seconde place dans l’église lorsque M. de Courcelle y était, et la première lorsqu’il n’y était pas. Le gouverneur s’opposait à ce qu’il reçût cette marque d’honneur. L’intendant fit appel à Colbert : « Mon dit sieur de Courcelle, écrivit-il, fait sur cela une affaire, à ce que Talon estime, assez mal à propos, au sentiment de tout le monde, même de M. l’évêque, qui peut éclaircir cet article. Quoiqu’il soit réglé là-dessus, ou pour ou contre, je serai très content, ne regardant que le caractère que le roi me fait l’honneur de me donner. Il dépend de Sa Majesté ou de l’élever ou de l’abaisser autant qu’il lui plaira [46]. »

Colbert qui appréciait les immenses services de Talon, et qui, d’un autre côté, estimait le gouverneur, s’efforçait de maintenir entre eux la concorde. « J’écris à M. de Courcelle », lisons-nous dans une de ses lettres à Talon, « sur la conduite qu’il doit tenir, et je ne doute pas qu’il n’entende volontiers les avis que vous lui donnerez sur ce que vous croyez être plus conforme aux intentions et au bien du service du roi [47]. »

Ces froissements et ces malentendus furent-ils la cause du peu d’assiduité de Talon aux séances du Conseil Souverain, où il rencontrait forcément le gouverneur ? Nous l’ignorons ; mais sous ce rapport, le contraste entre ses deux administrations est notoire. Nous avons montré au chapitre neuvième de ce livre que de 1665 à 1668, il fut l’âme du Conseil. De 1670 à 1672, au contraire, il paraît s’en désintéresser complètement ; et pendant ces deux ans, nous ne l’y voyons siéger que dix fois. Durant de longues périodes, du 20 octobre 1670 au 12 janvier 1671, du 21 mars au 5 octobre 1671, et du 5 octobre 1671 au 12 septembre 1672, il n’assiste pas une fois aux délibérations de cette assemblée [48]. Le personnel du Conseil n’était pas absolument le même qu’en 1668. Au mois de janvier 1670, M. de Courcelle l’avait réorganisé [49]. Il y avait appelé deux nouveaux membres, MM. Dupont et de Mouchy, à la place de M. de Gorribon, décédé, et de M. de Villeray, à qui le gouverneur avait donné l’exclusion, parce qu’il le jugeait trop favorable à l’évêque et au clergé. Le Conseil Souverain se trouvait donc composé de MM. de Tilly, de la Tesserie, Damours, Dupont et de Mouchy. M. Chartier de Lotbinière était substitut du procureur général, et M. Peuvret de Mesnu, greffier. Depuis la mort de Jean Bourdon, décédé le 12 janvier 1668, le poste de procureur général était vacant. Le sieur Filion avait agi comme substitut durant l’année 1668 ; le sieur de Mouchy avait rempli les mêmes fonctions en 1669 ; M. de Lotbinière fut substitut de 1670 à 1674 [50].

L’acte de M. de Courcelle n’avait pas été unanimement approuvé. Nous lisons dans une lettre du secrétaire de Talon à Colbert : « M. de Courcelle en 1670 estima devoir congédier le conseil formé par M. de Tracy, lui et M. Talon, pour en exclure le sieur de Villeray, soupçonné par lui d’avoir de trop fortes liaisons avec M. l’évêque de Pétrée et les PP. Jésuites. Et comme il n’a peut-être pas fait réflexion que le roi ne lui a pas confié ce pouvoir-là, et que des habitants du pays ont dit que lorsque M. de Courcelle en sera parti ils protesteront de nullité contre les arrêts que le nouveau conseil qu’il a établi a rendus, je crois qu’il serait bon pour remédier à beaucoup de chicanes, qui pourraient naître de là, d’autoriser par un arrêt du Conseil de Sa Majesté le procédé de mon dit sieur de Courcelle, et cependant faire rentrer le dit sieur de Villeray, seul homme capable de judicature. M. l’évêque de Pétrée et les PP. Jésuites se conformant en toutes choses aux instructions du roi, il ne peut plus être suspect [51]. »

Du fait que Talon siégea rarement au Conseil Souverain durant sa seconde intendance, il ne faudrait pas conclure qu’il négligea ses devoirs comme chef de justice. Quoique le recueil de ses ordonnances ne nous soit pas parvenu, et que nous soyons réduits à quelques pièces éparses dans les cartons de nos archives [52], nous en savons assez pour affirmer qu’on ne s’adressait pas à lui vainement quand il s’agissait de redresser un grief et de réprimer un abus. Au mois d’octobre 1670, des habitants de l’île de Montréal lui soumirent la plainte suivante. En faisant leurs abatis, le long des rives du Saint-Laurent, beaucoup de colons, pour se débarrasser des troncs d’arbres, les traînaient au fleuve. Ces troncs étaient parfois arrêtés par des obstacles, formaient des enchevêtrements et des obstructions nuisibles à la navigation, et rendaient l’accès des terres difficile aux canots et aux barques. L’intendant rendit une ordonnance pour obliger les colons à couper et débiter leurs arbres par billots, et à les déposer sur le fleuve, de manière qu’ils fussent emportés avec les glaces lorsqu’elles fondraient [53].

Au mois de janvier 1671, il eut à réprimer une tentative d’accaparement qui aurait pu avoir des suites très graves. Quelques particuliers s’étaient mis à parcourir les habitations pour acheter tout le blé disponible, dont ils firent ensuite monter le prix à un chiffre excessif, ce qui menaçait de ruiner ou d’affamer la population. « Talon, informé de cette tactique cruelle, prit des moyens pour obliger chacun à n’acheter de blé que pour sa provision ; et défendit, sous peine de confiscation, d’en vendre à personne avant que les magasins du roi en fussent suffisamment pourvus. Il fixa aussi le prix du blé français à trois livres deux sous le minot ; ce qui n’empêcha pas le meunier de la Touche-Champlain de profiter de la disette pour le vendre cent sous, et encore mêlé de blé-dinde : infraction qui obligea l’intendant à sévir contre lui [54]. »

Talon s’occupa aussi de la confection des chemins dans l’île de Montréal. Dans la même ordonnance que nous avons citée plus haut, relative aux troncs d’arbres, il enjoignait aux colons demeurant entre l’habitation de Ste-Marie et celle de la Petite-Chine de former sur la devanture de leurs terres un chemin de vingt pieds de large « tant pour communiquer par chevaux du bas en haut, que pour faire remonter au cordeau les bateaux qu’on pourrait mettre sur le rapide », à peine de 50 livres d’amende applicable aux pauvres de l’Hôtel-Dieu [55].

Une autre ordonnance de l’intendant, portant la même date — 24 octobre 1670, — pourvoyait à la construction d’un pont sur une rivière ou ruisseau qui séparait l’habitation de Ste-Marie de celle de Lachine. Il y était dit que les habitants devraient travailler au dit pont, « pour le rendre fort et parfait, et capable de souffrir charrois [56]. »

On a vu plus haut que les relations de Talon avec le gouverneur furent peu cordiales, durant sa seconde intendance. Nos lecteurs se demanderont peut-être de quelle nature furent celles qu’il eut dans le même temps avec Mgr de Laval et le clergé. Sa correspondance peut nous en donner une idée assez juste. De 1670 à 1672, Talon n’eut point de conflit avec l’Église. Mais il était toujours animé des mêmes préjugés, du même esprit gallican, et, sous la courtoisie des formes, il conservait des dispositions peu sympathiques envers l’évêque, les Jésuites et les prêtres séculiers. À ses yeux le retour des Récollets, — dont il aurait pu dire : cujus pars magna fui, — était un événement providentiel, et ces Pères devaient être considérés comme les sauveurs de la religion, que l’évêque de Pétrée et ses anciens collaborateurs étaient en train de compromettre. On nous permettra de faire ici une très longue citation qui peint au vif l’état d’âme de Talon en ce moment. Il écrivait à Colbert le 10 novembre 1670 :

« Le clergé du Canada s’acquitte très bien de ses fonctions ecclésiastiques. Le secours qu’il a reçu par l’arrivée des Pères Récollets lui donne bien de l’aisance ; et cet ordre, quoique ci-devant non désiré par M. l’évêque et par les Jésuites, aidera de beaucoup à donner aux habitants les secours spirituels qui leur sont nécessaires, surtout dans les côtes éloignées.

« Le P. Germain Allart, provincial, a tenu durant son séjour une conduite si judicieuse et prudente qu’il emporte l’estime de ceux même qui semblaient ne devoir souffrir sa présence qu’avec peine. L’établissement qu’il a commencé prend une belle forme. Mais il a besoin des libéralités du roi pour le soutenir. Je le connais assez réservé pour qu’il souffre ses besoins sans le dire. Sa Majesté fera pour elle quand par charité elle fera quelque chose pour ces religieux, et leur donnera lieu d’augmenter leur nombre, parce que par là elle ôtera l’occasion que M. l’évêque pourrait prendre de lui demander un nouveau secours d’ecclésiastiques, et pour les soutenir un nouveau fonds ou par voie de fondation de cures ou par voie de gratification ; outre que plus il y aura de ces religieux, plus l’autorité des premiers ecclésiastiques trop bien établie sera balancée. D’ailleurs, ils seront les premiers qui commenceront les heures canoniales, qui ne se sont pas encore dites en chœur et régulièrement par aucune communauté de celles qui sont établies en Canada.

« En vérité, Monseigneur, il est malaisé de vous exprimer la joie que les peuples ont reçue de l’arrivée de ces Pères. Et je n’affecte rien quand je dis qu’elle vous a fait bénir partout de les leur avoir procurés. Je remets au provincial à vous dire ce qu’il a connu de la contrainte dans laquelle les Canadiens ont ci-devant été, et avec quelle délicatesse il a fallu que j’agisse avec l’Église pour conserver l’autorité du roi, le repos des consciences, et ne pas lui donner sujet de murmurer contre moi. Le caractère de ce religieux et le rang qu’il tient dans son ordre lui donnera auprès de vous plus de créance qu’il n’en peut emprunter de ma plume. Et si vous avez à la lui refuser, ce peut être sur ce qu’il avancera parlant de moi, parce qu’il est de mes amis, quoique je ne sois des siens en ce qui regarde le service que comme il le faut être.

« Avant de quitter le chapitre de l’Église, je dois dire que M. l’évêque de Pétrée a reçu avec beaucoup de reconnaissance la gratification que Sa Majesté lui a faite, qu’il l’espère pareille cette année, et qu’à la vérité il a besoin de ce secours. Sachant que les Pères Jésuites lui faisaient entendre que leur compagnie agissait à Rome pour lui faire accorder son titre [57], je lui ai fait connaître qu’il le devait attendre de Sa Majesté, qui seule aussi pouvait le lui faire accorder, et qu’il était de ses intérêts de tenir tous ses établissements d’elle, parce que d’elle seule il en dépendait. Il m’a sur cela témoigné bien recevoir mes avis, et ensuite beaucoup de reconnaissance [58]. »

Dans ces dernières lignes, nous entendons le langage et nous voyons se manifester sans détour l’esprit du gallicanisme d’ancien régime. Tout vient du roi, même les dignités ecclésiastiques. Le roi est le protecteur et le patron du clergé. Il distribue les prébendes, les offices, les diocèses. Les évêques et autres dignitaires relèvent de lui pour leur temporel, et il exerce sur eux une juridiction civile et politique qui balance souvent la juridiction spirituelle du Souverain Pontife. Au XVIIème siècle, l’Église de France, où brille tant de science et de vertus, est malheureusement trop façonnée suivant ces pratiques et ces maximes, trop habituée à subir le joug doré, les entraves et les empiètements du pouvoir royal. Le moment n’est pas éloigné où, sous l’inspiration de Louis XIV et de Colbert, une fameuse assemblée du clergé français proclamera, par une étrange antinomie, « les libertés de l’église gallicane » ; ce qui fera écrire à Fénelon : « Le roi, dans la pratique, est plus chef de l’Église que le Pape en France. Libertés à l’égard du Pape ; servitude à l’égard du roi » [59]. Les évêques les moins gallicans par leurs principes et leurs doctrines, les ordres religieux les plus fermement attachés au siège apostolique, ne peuvent s’empêcher de subir, au moins dans certaines circonstances, une situation plus forte que leur volonté, et consacrée par une longue prescription.

Mgr de Laval n’était pas gallican. Il savait parfaitement ce qu’il devait au roi et ce qu’il devait au Pape. Quant à Talon, en écrivant les lignes que nous venons de reproduire, il exprimait tout naturellement les idées dans lesquelles il avait grandi, et qui lui paraissaient absolument incontestables.



  1. — Relation de 1670, pp. 3 à 6.
  2. Talon au roi, 10 nov. 1670. (Arch. prov. ; Man. N. F., 1ère série, vol. I).
  3. — La citation d’un ouvrage contemporain montre quelle était l’importance du trafic des peaux de castors avec la Moscovie : « Il se porte de France en Moscovie du castor du Canada, mais il faut qu’il soit neuf c’est-à-dire qu’il n’ait point été porté par les sauvages, la peau mince, le poil long et serré ; les Moscovites tirent les laines du castor qu’ils revendent aux Hollandais et Anglais qui les portent vendre en France, ainsi qu’il sera dit ci après ; et à l’égard de la peau avec le poil, elle leur sert pour border et enrichir les habits, tant pour hommes que pour femmes… De toutes les marchandises que l’on transporte de France en Moscovie, il n’y en a point de plus courante, et qui se vende mieux que le castor du Canada ; car on le vend quelquefois argent comptant : ce qui n’arrive presque jamais pour les autres marchandises ; c’est un des plus grands avantages que les Français ayent sur les étrangers, pouvant faire commerce avec beaucoup plus de profit qu’eux ; c’est une chose très importante à remarquer par ceux qui voudront entreprendre le commerce de Moscovie. » (Le Parfait Négociant ou instruction générale pour ce qui regarde le commerce, par Jacques Savary. À Paris, chez Jean Guigard, fils, 1674 ; pp. 100 et 105.

    La Potherie écrivait vers 1702 : « On remarque six espèces de ces peaux dont les prix sont différents : la première est le castor gras d’hiver, celui que les sauvages tuent dans ce temps a un duvet bien épais et de grands poils. Ils cousent sept ou huit peaux ensemble si proprement, que les ouvriers de France ont de la peine à coudre des gants avec plus de délicatesse. Ils en font des robes qui leur traînent presque aux talons. Elles leur servent d’habits. La sueur du corps et leurs mains sales de graisse d’ours qu’ils prennent à pleines mains pour la manger, lesquelles ils essuient à leurs robes, en font tomber les grands poils et cotonnent insensiblement le duvet qui devient jaune. Cette qualité est la meilleure. Les tisseurs en donnent, de la livre, trois livres, dix-huit sols, neuf deniers. La seconde est le demi-gras d’hiver, les sauvagesse trouvent obligés de traiter de ces robes pour leurs pressants besoins quoi qu’elles ne soient qu’à demi engraissées. Il faut cependant que la peau soit aussi souple que celle du gras ; il coûte trois livres, dix-huit sols, neuf deniers. La troisième est le gras d’été. Ces animaux ont de grands poils pendant cette saison avec très peu de duvet. Les sauvages en font des robes. Il ne vaut qu’une livre, dix-neuf sols. La quatrième est le veule. Les robes sont bien fournies ; mais les sauvages les ont portées très peu de temps, à peine le duvet en est-il gras. Ils ont la précaution d’en bien apprêter le cuir. Le bureau en donne autant que du gras d’hiver. Le cinquième est le sec d’hiver. Celui-ci n’est point réduit en robe à cause des coups de fusil et des dards qui ont fait des ouvertures dans la peau. Son cuir est fort gros, mal apprêté. Son prix est de 40 sols. La dernière est le moscovite. Les sauvages le prennent en hiver dans des attrapes à ras de terre. Lorsqu’ils voient que la peau est belle, bien grande et que les poils sont longs, ils en apprêtent le cuir. On fait un commerce en Moscovie de cette espèce. Il vaut un écu la livre. » (La Potherie, Histoire de l’Amérique Septentrionale, vol. I, pp.267, 268 et 269.)

    En 1670 le castor se vendait de quatre à six livres, suivant les qualités. (Mémoire de Talon, 10 nov. 1670) — Il avait autrefois valu couramment dans les échanges, au Canada, 14 livres la livre, et son prix en France était de 20 livres. « Depuis cinq ou six ans, il est tombé à 4 livres la livre. » (Mémoire de M. de la Chesnaye sur le prix du castor, 1670).

  4. Talon au roi, 10 novembre 1670. (Archives prov. ; Man. N. F., 1ère série, vol. I).
  5. — C’était le nom sauvage du lieu qui s’appela plus tard Frontenac, et où s’élève aujourd’hui la ville de Kingston.
  6. Lettres, Instructions, etc., 3, II, p. 515.
  7. — Ce canton était situé au sud du lac Ontario. Les villages tsonnontouans occupaient le territoire qui forme aujourd’hui les comtés de Seneca et de Wayne, dans l’État de New-York.
  8. — Relation de 1676, pp. 3 et 4.
  9. Récit de ce qui s’est passé au voyage que M. de Courcelle, gouverneur de la Nouvelle-France, a fait au lac Ontario. (Arch. prov. Man. N.-F. 1ère série, vol. I.)
  10. Histoire du Montréal, p. 203.
  11. — Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III.
  12. Ibid.
  13. — Comme le fait observer M. Henri Lorin (Le comte de Frontenac, p. 15), ce passage n’est pas parfaitement clair. On se demande à quoi s’appliquent les mots : « C’est aux premières de ces découvertes. » Il nous paraît certain que, d’après les instructions de Talon, La Salle devait diriger ses explorations vers le sud-ouest et le sud, et Saint-Lusson vers le nord-ouest et le nord.

    On remarque que, parlant de La Salle, Talon dit : « Nous avons envoyé, M. de Courcelle et moi, le sieur de La Salle » ; tandis que pour Saint-Lusson il dit : « J’ai fait partir M. de Saint-Lusson. » La nuance n’était pas un simple hasard de plume. Il y avait eu quelque malentendu entre le gouverneur et l’intendant au sujet de cette dernière expédition. Talon n’avait pas communiqué à M. de Courcelle toutes ses instructions, de peur que celui-ci ne mît quelque entrave à ses desseins. M. Lorin fait à ce propos l’observation suivante : « Saint-Lusson aurait-il été chargé d’une enquête confidentielle sur les missions des Jésuites ? On sait que Courcelle était mieux disposé pour les Jésuites que Talon, » L’étude des documents contemporains ne nous permet pas de partager cette opinion. Courcelle était, croyons nous, tout aussi mal disposé que Talon envers les Jésuites.

  14. — D’après un passage des Mémoires de Perrot, M. de Saînt-Lusson et lui se seraient rendus dès les premiers jours du printemps jusqu’à la Baie Verte ou Baie des Puants, sur le lac Michigan, dans le pays des Miamis et des Renards. Ils revinrent ensuite à Sainte-Marie du Sault. (Mémoires de Perrot, p. 127).
  15. — Relation de 1671, pp. 20, 27 et 28.
  16. Mémoire de Talon au roi, 2 novembre 1671. — Arch. prov. Man. N.-F., 1ère série, vol. I.
  17. — M. Rameau dans sa Colonie féodale (p. 127), fait un joli tableau de l’arrivée de M. de Grandfontaine, à Pentagouet, le 5 août 1670. D’après lui cet officier venait directement du Canada, et avait fait cent vingt lieues à travers forêts et rivières pour atteindre ce poste. Cependant les documents officiels nous semblent absolument contraires à ce récit. D’après les lettres de M. Colbert de Terron et de Talon, et d’autres pièces très probantes, M. de Grandfontaine partit de France à bord du Saint-Sébastien avec sa compagnie et se rendit par mer en Acadie. Le 7 juillet 1670, il était à Boston et signait une convention avec le chevalier Temple, pour la reddition des forts de Pentagouet, de Port-Royal, etc. Croit-on que du 7 juillet au 5 août, il s’était rendu de Boston à Québec, pour le plaisir de faire ensuite par terre le difficile et pénible voyage de Québec à Pentagouet. Il y avait là une impossibilité matérielle. Ce double voyage aurait pris plus de deux mois. (Voir Collection de Manuscrits, pp. 198 et 205 ; Talon au roi, abrégé, etc., 10 nov. 1670).
  18. — Le 11 février 1671, Colbert écrivait à Talon : « J’ai écrit au chevalier de Grandfontaine en conformité de ce que vous marquez, et comme il importe beaucoup au service du roi de commencer à lier quelque correspondance entre les habitants de l’Acadie et ceux du Canada, afin qu’ils puissent profiter mutuellement de leur commerce, travaillez incessamment à faire la communication de l’un des pays à l’autre, et tenez pour cela une correspondance réglée avec le chevalier Grandfontaine, étant nécessaire que vous considériez cette communication comme le plus considérable bien que vous puissiez faire à l’un et à l’autre de ces deux pays. » (Lettres, Instructions, etc., 3, II, p. 514).

    Le 11 mars 1671, Colbert écrivait à M. Grandfontaine : « Vous savez à présent que le roi a donné des ordres fort précis à M. Talon, et lui a fait remettre des fonds pour faire travailler à la communication de Québec à la côte de l’Acadie ; et comme cette ouverture de chemin contribuera beaucoup à l’établissement d’un grand commerce, dont les colonies recevront toute l’utilité, travaillez autant qu’il dépendra de vous à avancer cette communication, en sorte que Sa Majesté puisse apprendre l’année prochaine qu’elle sera en état d’être bientôt achevée, si elle ne l’est en effet ». (Collection de Manuscrits, I, p. 209)

    On lit dans un état des dépenses à faire pour le Canada et l’Acadie, daté du 3 avril 1670, l’article suivant. « Pour le travail et les ouvrages qui sont à faire pour la communication de Québec à l’Acadie, et autres dépenses extraordinaires à faire au dit pays, la somme de trente mille livres ». (Collection de Manuscrits, I, p. 195).

    Après le départ de Talon, l’ouverture du chemin entre Québec et l’Acadie ne fit aucun progrès. Onze ans plus tard, M. de Meulles écrivait à ce propos : « Il n’y a point encore de chemin ouvert à moins que l’on ne s’écarte beaucoup et qu’on n’aille par de certaines rivières où il y a de très grands rapides qui obligent ceux qui y veulent passer de faire de grands portages. On avait commencé du temps de M. Talon de faire un chemin par terre tout droit, lequel a été abandonné ». (Collection de Manuscrits, I, p. 391).

  19. Une colonie féodale en Amérique, Rameau de Saint-Père, I, p. 126.
  20. Collection de Manuscrits, I, pp. 213, 216, 217.
  21. Arch. prov., Man. N.-F. vol. I ; Collection de Manuscrits, I, p. 217.
  22. Talon à Colbert, 11 nov. 1671 ; Collection de Manuscrits, vol. I, p. 218. — Il est évident que Talon laissait complètement M. de Courcelle de côté dans toutes ces démarches.
  23. Ibid, p. 216.
  24. — « M. de Saint-Lusson s’embarqua pour la France cette année même sur le St-Jean-Baptiste, et arriva à Dieppe, le 10 janvier 1672. Il conduisait avec lui un orignal vivant, âgé d’environ six mois, un renard et douze grandes outardes qu’il s’empressa d’aller présenter au roi. Ce navire, qui était de trois cents tonneaux, portait dix mille livres de castor, valant alors quatre francs et demi la livre, quatre cents peaux d’orignaux, diverses pierres, du bois, de la poix, et beaucoup d’autres productions du pays. » (Antiquités et chronique de la ville de Dieppe, par Asseline ; manuscrit de la bibliothèque de Dieppe, années 1671-72, cité par l’abbé Faillon, Histoire de la colonie française, III, p. 308).
  25. Talon au roi, 2 nov. 1671. — Collection de manuscrits, I, p. 212.
  26. Talon à Colbert, nov. 1671. — Canada, Corr. gén., vol. II
  27. Talon au roi, 2 nov. 1671. — Collection de Manuscrits, I, p. 213.
  28. Collection de Manuscrits, I, p. 215 Le recensement de 1671 pour l’Acadie a été publié par M. Rameau dans son ouvrage La France aux colonies. — Le résumé publié par M. J. C. Taché dans le recensement de 1871 (vol. IV, p. 10) offre quelques variantes. La population totale y parait être de 441 au lieu de 399.
  29. — Ce secrétaire était le sieur Jean-Baptiste Patoulet. Il était venu au Canada avec Talon en 1665. Celui-ci l’envoya en France en 1667. Il revint ici en 1669. À l’automne de 1670 il traversa de nouveau l’océan. Colbert l’envoya en Acadie, avec le titre de commissaire de la marine, au printemps de 1671. Il rejoignit Talon à Québec la même année. Il fut subséquemment contrôleur de marine à Rochefort et commissaire de marine à Brest (1677). En 1679 il était intendant aux Antilles. L’intendant Duchesneau écrivait de Québec à Colbert : « M. Patoulet que vous avez envoyé intendant aux Îles m’a mandé qu’il avait ordre de vous, Monseigneur, de me faire savoir que vous voulez que nous prenions des mesures ensemble pour y lier le commerce. » (Duchesneau à Colbert, 10 nov. 1679. — Arch. prov., Man. N. F., 2ème série, vol. II).
  30. — C’est dix de moins que le chiffre donné plus haut. Lapsus calami, probablement.
  31. Talon au roi, 2 nov. 1671. — Arch. prov., Man. N. F., 2ème série, vol. I.

    Talon avait été informé que deux vaisseaux anglais avaient hiverné à la Baie d’Hudson.

  32. — Сe Père était au Canada depuis 1649. Il avait desservi principalement les missions de Tadoussac et de Sillery. Il travailla plus tard aux missions de l’Ouest et mourut en 1680.
  33. — Paul-Denis, sieur de Saint-Simon, fils de Simon Denis, sieur de la Trinité.
  34. — Ce Couture était le fils de Guillaume Couture, ambassadeur de M. de Tracy à Orange, en 1666.
  35. — Pour ce voyage, voir la Relation de 1672, pages 42 à 50.
  36. Talon à Colbert, 10 nov. 1670. — Arch. prov., Man. N.-F., 2ème série vol. I.
  37. Talon au roi. 2 nov. 1671. — Arch. prov. Man. N. F., 1ère série, vol. II. — « Je leur ferai espérer quelque marque d’honneur, » disait Talon. À cet effet il avait demandé des médailles du roi pour les distribuer à ceux qui se porteraient aux grandes entreprises, aux découvertes utiles de pays nouveaux, de mines ou de forêts. Il estimait que cela servirait d’aiguillon à ceux que l’argent ne contenterait pas si fortement. « Cette manière de récompense, ajoutait il, est plus épargnante et souvent plus puissante que toute autre. » (Talon à Colbert, 10 nov. 1670). En réponse Colbert lui envoya douze médailles à l’effigie de Louis XIV.
  38. — « M. Talon a aussi jugé expédient pour le service d’envoyer le sieur Jolliet à la découverte de la mer du Sud par le pays des Maskoutens et la grande rivière qu’ils appellent Mississipi, qu’on croit se décharger dans la mer de Californie. » (Frontenac à Colbert, 2 nov. 1672. — Arch. prov. Man. N.-F., vol. II).
  39. Relations inédites de la Nouvelle-France, vol. II, pp. 224 et suiv. — Louis Jolliet, par Ernest Gagnon.
  40. Talon au roi, 2 nov, 1671. — Arch. prov., Man. N. F. 1ère série, vol. I.
  41. Lettres, Instructions, etc., 3, II, p. 578.
  42. Mémoire de Talon à Colbert sur le Canada, 10 nov. 1670 ; Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III.
  43. Ibid.
  44. — Par ce passage, nous croyons qu’il faut entendre que M. de Courcelle aurait voulu conserver ici un corps de troupes régulières, non licenciées ; tandis que les instructions remises à l’intendant comportaient le licenciement des cinq compagnies au bout de dix-huit mois. Et il s’en prenait à Talon de son désappointement. Le gouverneur était le chef militaire de la colonie, et le licenciement des troupes amoindrissait son importance.
  45. Mémoire de Talon à Colbert, 11 novembre 1671. — Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III.
  46. Talon à Colbert, nov. 1671. — Arch. féd., Can., corr. gén., vol. III. — Les questions d’étiquette et de préséance occupèrent une grande place ici sous notre ancien régime. Nos vieilles archives en sont pleines. En 1668 le roi avait dû porter un règlement à propos d’un différend survenu à Québec entre les officiers des troupes et les marguilliers de la paroisse. Les premiers prétendaient avoir le pas sur les seconds dans les marches et processions. De son château de Saint Germain-en-Laye, le 2 mars 1668, Louis XIV décréta que dans les dites processions et cérémonies, « au dedans et au dehors des églises, tant cathédrale que paroissiale, le gouverneur général ou le gouverneur particulier marcherait le premier, après lui les officiers de justice et ensuite les marguilliers, sans que les officiers des troupes pussent prétendre aucun rang. » L’armée était battue par le banc d’œuvre. Ne sourions pas trop vite. Ces petites querelles ne sont-elles pas de tous les temps ? Ajoutons que souvent sous ces questions d’étiquette se dissimulait une question de principes.
  47. Colbert à Talon, 11 février 1671.
  48. — Sans doute, Talon fut malade six mois en 1671. Mais il ne fut pas constamment confiné chez lui durant les deux années de sa seconde intendance.
  49. Jugements du Conseil Souverain, I, p. 590.
  50. — C’est peut-être ici le lieu de transcrire quelques notes, relatives à certains membres et officiers de l’ancien et du nouveau Conseil, que nous trouvons dans une pièce officielle, datée du 17 mai 1669. Ce sont des appréciations sommaires écrites en regard de leurs noms. Ainsi M. de Gorribon était noté « dangereux » ; M. de Tilly, « bon » ; M. de la Tesserie, « un peu dangereux et ignorant » ; M. Damours, « bon mais ignorant » ; M. Filion, substitut du procureur général, « peu de chose » ; M. de Mesnu, greffier, « entend son métier » ; M. Chartier, lieutenant civil et criminel, « peu propre à ce métier ». (Mémoire succinct des principaux points des intentions du roi sur le pays du Canada ; Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III).
  51. Mémoire du sieur Patoulet, sur ce qu’il est besoin de faire pour le Canada, 25 janvier 1672. — Arch. féd. Canada, corr. gén., vol. III.

    M. de Villeray ne fut réinstallé au Conseil qu’en 1675. Quant à la ratification de l’acte de M. de Courcelle, elle ne fut pas jugée nécessaire par le ministre.

  52. — Les ordonnances de Talon, de Bouteroue, de Duchesneau, de Meulles, de Champigny, de Beauharnois, ne nous ont pas été conservées, à part quelques-unes. On lit à ce sujet dans un arrêt du Conseil Souverain, rendu en 1705 : « La plus grande partie du secrétariat de mon dit sieur Talon a été dissipée comme la plupart de ceux de messieurs ses successeurs. » Édits et Ordonnances, vol. II, p. 133). C’est pour cette raison que le recueil des ordonnances de nos intendants, conservé aux Archives provinciales à Québec, ne commence qu’à Raudot, en 1705. On ne saurait trop déplorer une telle lacune.
  53. Arch. prov., Documents, carton I, 1651 à 1672.
  54. Histoire de la colonie française, III, p. 400.
  55. Arch. prov. ; Documents, carton I, 1651 à 1672.
  56. Ibid.
  57. — Le titre d’évêque de Québec, au sujet duquel des négociations étaient engagées depuis longtemps entre Rome et la cour de France. Mgr de Laval n’était encore que vicaire apostolique. Le roi demandait l’érection de Québec en évêché. Un projet de bulle avait été préparé à Rome en 1668, mais plusieurs des termes de cette pièce semblaient inacceptables aux légistes gallicans que Louis XIV avait chargés d’étudier la question. Entre autres dispositions, la bulle disait que Québec relèverait directement de Rome ; à Paris l’on insistait pour que le nouveau diocèse fût suffragant de l’archevêché de Rouen. Cette affaire ne fut réglée qu’en 1674. On sait que l’évêché de Québec releva directement de Rome.

    M. Faillon attribue à Talon dans cette affaire un rôle actif que celui-ci n’a pas joué. Aux pages 428, 429, 430 et 431 de son troisième volume, il confond évidemment notre intendant avec Denis Talon, son cousin, le célèbre magistrat dont nous avons parlé au premier chapitre de ce livre. C’est ce dernier qui a rédigé les mémoires et consultations que mentionne l’estimable historien. Le projet de bulle fut expédié à Paris au printemps de 1668, les observations de Talon sur ce projet furent envoyées au duc de Chaulnes, ambassadeur de France à Rome, le 21 juillet 1668. (Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris ; volume 192, — Rome ; folios 132 à 145). Or, pendant tout ce temps, l’intendant Talon était à Québec. Il ne traversa en France qu’à la fin de novembre de cette année. Il était donc matériellement impossible qu’il participât aux négociations poursuivies durant l’été.

  58. Talon à Colbert, 10 nov. 1670. — Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III.
  59. Œuvres complètes de Fénelon, Paris, 1850, chez Gaume ; vol, VII, p. 186.