L’Empire chinois, le Bouddhisme en Chine et au Thibet/Partie 1/Titre 1

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PREMIÈRE PARTIE

La Chine historique, sociale et religieuse.


TITRE PREMIER

Coup d’œil général sur la Chine

1.Géographie.

Comprise entre le 20e et le 40e degré de latitude Nord, la Chine a une étendue octuple de celle de la France, qui s’étale sur la pente immense descendant du Thibet à la mer Pacifique et présente les altitudes, les reliefs et les climats les plus variés. Elle a de vastes plaines et plus de mille montagnes ; des accidents géologiques et volcaniques de tous genres, avec des richesses minéralogiques inépuisables ; beaucoup de lacs et de cours d’eau navigables et deux fleuves gigantesques, le fleuve Jaune et le fleuve Bleu qui la traversent ; et enfin un développement prodigieux de canaux d’irrigation remontant à la plus haute antiquité, qui permettent à son agriculture de nourrir une population exubérante de 450 millions d’habitants et auxquels il ne manque que d’être tous rendus navigables et complétés par des réservoirs pour en régulariser l’alimentation. Sous ce rapport, la Chine a beaucoup à emprunter à l’Inde de nos jours.

La chaleur de Canton égale celle de Madras ; les hivers de la province de la Rivière-Noire ont la rigueur de ceux de la Sibérie ; à Pékin, à la latitude de 40°, on a trois mois d’hiver où le thermomètre descend jusqu’à -30°, et en été il monte jusqu’à 30°. À cause de ces variations extrêmes qui fortifient beaucoup les tempéraments, et plus encore à cause des forts courants d’air qui suivent les grandes vallées, la Chine est très salubre, bien que, en raison de ce qu’elle est beaucoup plus massée et moins découpée que l’Europe, elle offre bien moins d’accès qu’elle aux brises et aux grands courants d’air venant de la mer.

Dans la zone du Nord, au-dessus du 35e parallèle, et du cours inférieur du fleuve Jaune, on ne peut cultiver que l’orge et le millet ; dans celle du centre entre le 35e et le 27e parallèle, le thé et le riz abondent, ainsi que le cotonnier, le jujubier, l’oranger et le bambou. La partie centrale de cette zone pourrait alimenter de riz toute la Chine ; la partie Est est célèbre par ses produits de soie et de coton.

La zone du Sud au-dessous du 27e parallèle a les mêmes produits, mais de qualité moindre à cause de la chaleur.

La vigne était autrefois très cultivée en Chine ; et on y reviendra tôt ou tard ; aujourd’hui, on n’y fait plus que du vin de riz, un empereur ayant fait arracher toutes les vignes.

La Chine produit ou possède tout ce qui peut lui être utile y compris le charbon minéral et les métaux. Les mines de fer et d’anthracite se touchent sur de vastes territoires.


2. Ethnographie.

Les Chinois des diverses provinces, loin de former une race commune, contrastent nettement entre eux, les éléments aborigènes s’étant mêlés diversement avec tous les peuples limitrophes voisins. Bien que l’on considérât jadis le peuple Chinois comme le représentant de la race dite mongole, le type mongol est celui que l’on trouve le moins en Chine. Il faut se figurer le Chinois moyen, comme de taille médiocre 1 m 60 à 1 m 65, assez gracieux de formes, bien musclé quoique un peu grêle de membres, porté souvent à l’obésité, le visage plat et rond, les os maxillaires élevés, la saillie des pommettes développée aux dépens des os propres du nez qui est très court, et enfin les yeux petits, noirs et obliques ; ce dernier trait est le plus caractéristique. Les cheveux sont noirs et rudes, la barbe rare, la peau blanche, jaune ou noire suivant les climats ; la forme générale du crâne sous dolycocéphale, c’est-à-dire allongée, tandis que la tête des Mongols est d’ordinaire beaucoup plus arrondie. La plupart des Chinoises sont petites, souples, de formes délicates qu’elles conservent même dans la campagne.


3. Caractères moraux.

Tous les Chinois ont une industrie merveilleuse et une aptitude particulière pour le commerce. Gagner de l’argent est leur unique préoccupation. Ils ne se laissent jamais tromper et ils trompent autant qu’ils peuvent. Toutefois ce dernier reproche ne s’applique pas au haut commerce chinois. Il a appris par l’expérience et par ses rapports avec les Européens que la bonne foi dans les affaires est le moyen le plus sûr d’arriver à la fortune. La Chine est une foire perpétuelle.

Elle est aussi, comme l’Allemagne, une immense librairie. Tous les Chinois savent lire et écrire. Des Magistri répandus partout, enseignent à vil prix, jusque dans les plus petits hameaux, la lecture, l’écriture, le calcul et la politesse. C’est dans les Écoles surtout que le caractère Chinois se montre à son avantage. Les élèves sont toujours tranquilles, dociles et laborieux, et, malgré leur calme imperturbable, gais et dispos.

Les Chinois sont naturellement réservés, attentifs, bienveillants. « Les hommes des quatre mers, disent-ils, sont tous frères et ceux qui sont du même âge aiment à se donner ce nom. »

Les Chinois sont d’une extrême politesse.

Ils sont très hospitaliers. Le gouvernement lui-même héberge sur les routes et sur les grands fleuves les voyageurs et les étrangers qui ont besoin de cette assistance. Toutes les villes entretiennent des asiles semblables surtout pour la nuit.

Mais ces asiles ne sont que temporaires. La bienfaisance proprement dite ne s’exerce qu’entre les membres d’une même classe ou d’une même famille ou entre amis. C’est de la solidarité, plutôt que de la charité ou de l’humanité.

Les lettrés souscriront pour soulager un des leurs, mais non pour adoucir une calamité publique, bien que l’exemple leur en soit donné largement par les chrétiens.

L’absence d’institutions et d’associations charitables démontre que la charité telle que nous la comprenons, c’est-à-dire pour tous et surtout pour les petits et les misérables, n’était point au fond des préceptes des anciens sages et législateurs de la Chine.

Le Bouddhisme lui-même, bien que son principe fût la compassion, ne combla point cette lacune lorsqu’il s’introduisit en Chine. Le Pèlerin Bouddhiste Chinois Fa-hien signale comme étant une nouveauté pour lui un hôpital pour les malades et les vieillards qu’il a vus à Patna dans l’Inde Bouddhiste.

Les Chinois sont très sobres ; le peuple se contente d’une nourriture fort simple quoique suffisamment réparatrice et qui est d’un bon marché extraordinaire, en rapport avec le très bas prix de la main d’œuvre.

Ils sont très bons cuisiniers.

La principale qualité des Chinois est l’amour du travail. Ils ont une extrême patience dans leurs travaux de toute nature, œuvres d’art, études, ou bien occupations pénibles et fatigantes. Tous les ouvriers Chinois travaillent dans le but de produire une œuvre finie bien plus qu’avec la hâte de terminer une tache ennuyeuse. De là la perfection de leurs ouvrages.

Comme la lutte entre les nations tend à se porter entièrement sur le terrain économique, les qualités laborieuses du peuple Chinois assurent sa conservation et même son expansion sous tous les climats et sa prédominance future dans les pays qui ne conviennent point aux Européens, soit à cause de leur climat, soit à cause des fièvres paludéennes.

La science Chinoise est essentiellement empirique ; elle constate et enregistre exactement les faits dans l’ordre chronologique[1].

Les Chinois comprennent et appliquent heureusement les sciences mathématiques et physiques, mais ils n’ont point le génie actif et inventif. Ils n’ont su tirer qu’un très faible parti des découvertes qu’ils avaient faites bien avant nous dans les sciences, entre autres celle du Carré de l’hypothénuse qu’il n’ont point dépassé. Ils ont quelques auteurs qui ont écrit sur le calcul supérieur, surtout depuis l’arrivée des missionnaires au xviie siècle, quelques uns même ont fait école ; mais ils n’ont pas la même précision que les savants Européens. Les Chinois, bien qu’ils saisissent et retiennent tout, tiennent peu à la rigueur des démonstrations et des résultats, ils se contentent de l’à peu près. Lors de la prise de Canton, on y a trouvé beaucoup de calculateurs mais pas un seul mathématicien. Il y a maintenant dans les Écoles militaires des cours de mathématiques qui sont suivis sans difficulté[2].

De même en métaphysique ; les Chinois sont nuls pour la combinaison et l’invention des systèmes ; à part ceux de leurs anciens moralistes les plus éminents, leurs écrits philosophiques sont creux et ne renferment que des vérités de sens commun. Cependant ils étudient et passent des examens littéraires jusqu’à un âge très avancé. Un grand obstacle au progrès intellectuel en Chine est la complication de l’écriture.

L’art Chinois est à peu près exclusivement réaliste. Il excelle dans les couleurs, dans les dessins de paysages, de fleurs et d’objets champêtres.

Les Chinois ont l’ouïe assez fine et goûtent la musique Européenne comme mesure et harmonie, mais non comme expression du sentiment et de l’idéal. Ils sont nuls dans la composition musicale.

Ils sont également nuls dans la sculpture et la grande peinture.

Leur poésie est comme leur peinture, toute réaliste, ou, pour mieux dire, toute naturaliste. Les fleurs, les eaux, le ciel, la lune etc., y tiennent presque toute la place ; les fleurs sout la passion dominante ; la Chine s’appelle elle-même l’Empire fleuri. — Le reste est donné aux sensations épicuriennes, le bon vin, les femmes aimables, les plaisirs modérés, quelques scènes de la vie intime ; voir « la Chine familière et galante » de M. Jules Arène.

Dans les réunions amicales et de plaisir et dans les festins, on échange des vers comme intermède entre d’autres distractions. On peut se faire une idée exacte de la poésie chinoise et de l’usage qu’on fait des vers par le livre de M. Emile Blémont : « les poèmes de la Chine.

Aux yeux des Chinois, la littérature et les arts sont un passe-temps pour des oisifs et on ne doit savoir gré à personne de s’y livrer. Ils ne sont nullement curieux des étrangers ni de leurs œuvres. Leur théâtre renferme quelques comédies amusantes, et des pièces dramatiques ou féeriques curieuses, mais les caractères sont trop souvent noyés dans la multiplicité des événements tels que les bastonades, les supplices, les aventures de brigands, l’intervention de tous les personnages religieux, hommes, dieux, esprits ou spectres. Il n’est fait aucune allusion à la politique, ni aux mandarins ou lettrés.

4. Théâtre.

La mise en scène est d’une grossièreté primitive^^1.

Le théâtre représente un mur avec deux portes, l’une à droite, l’autre à gauche, entre lesquelles se place l’orchestre composé d’un violon aigu joué en trémolo, de petites tymbales de bois au son assourdissant, d’une longue flûte, d’une trompette de verre et de deux symbales gigantesques.

Les toiles du fond sont remplacées par de la littérature en vers de quatre pieds. « J’entre dans un jardin, » dit un acteur en descendant la scène, « je m’assied sur un rocher noir à l’ombre d’un prunier en fleurs ; le ciel est pur^^2. »

1 Les détails qui suivent sont empruntés à une conférence de M. Guimet sur le théâtre en Chine et au Japon.

2 On trouve les mêmes procédés dans le théâtre indien, ainsi qu’on peut le voir dans les pièces indiennes traduites en français notamment dans Sakountala de Kalidasa. Cela est la Cela remplace le décor, quelquefois cependant l’acteur arrive en tenant à la main le rocher noir lui-même peint sur une planchette.

Les accessoires sont aussi imaginaires que le décor. Lorsqu’un acteur tient la jambe levée pendant un certain temps, cela veut dire qu’il est à cheval. S’il fait siffler l’air d’un coup de cravache, c’est qu’il part au grand galop ; les autres acteurs qui l’entourent sont censés le perdre de vue et tandis que, dans l’esprit du spectateur, il s’éloigne ventre à terre, il se retire en réalité d’un petit pas tranquille et noble.

Si un acteur se présente tenant à chaque main un carré d’étoffe sur lequel est peinte une roue, cela veut dire qu’il est en voiture. Pour descendre de son char, il passe ces morceaux d’étoffes à un garçon de théâtre qui les remise sous son bras.

Pour indiquer qu’un acteur est en barque, un garçon d’accessoire le suit pas à pas armé d’une rame qu’il tient comme un gouvernail.

Dans une pièce représentée à Hong-Kong, il y avait une scène d’inondation. Une femme échevelée et évanouie était portée sous le bras d’un héros de la pièce. On apportait une large table et le héros, avec son précieux fardeau, montait dessus en disant : « Le fleuve grossit toujours. » Alors on mettait sur la table une autre plus petite, puis sur celle-ci un guéridon ; puis sur le guéridon des tabourets (l’eau montant toujours). L’acteur, sans lâcher la dame évanouie, gravissait la pyramide ainsi formée ; et comme les autres acteurs qui venaient pour délivrer le couple, n’auraient pu se tenir sur le tabouret du sommet, la dame en descendait à la force des bras, le héros en faisait autant et l’intrigue se continuait en présence de la dame redevenue évanouie et du héros qui disait : « nous sommes sur une haute montagne entourée d’eau. »

Les guerres sont fréquentes sur le théâtre chinois. Elles se font ainsi :

Un groupe d’hommes portant des drapeaux entre par la porte de droite, traverse la scène et sort par la porte conséquence de ce que les Indous et les Chinois n’ont point d’édifices pour les représentations dramatiques et n’ont que des comédiens ambulants. de gauche ; un autre groupe armé d’autres étendards entre par la porte de gauche et sort parcelle de droite. Gela constitue les opérations stratégiques. Puis on apporte sur la scène une table de bois ; c’est le champ de bataille. Des acrobates sautent sur la table, s’élancent à pieds joints sur la poitrine de l’ennemi qui, faisant un tremplin, les aide à exécuter en arrière un superbe saut périlleux. Quand les acrobates sont las de faire des culbutes, la guerre est terminée. Le prince vainqueur se présente et levant la jambe pour montrer qu’il est à cheval, fait passer sous sa cravache cinq ou six acrobates qui représentent les peuples vaincus.

Les acteurs chargés du rôle de guerriers se font des figures terribles avec du vert, du noir, du blanc et du rouge.

Les rôles de femmes sont joués par des hommes qui, tenant à chausser les souliers microscopiques des grandes dames, sont obligés de marcher sur les orteils comme des danseuses, ce qui fait, qu’au théâtre, les femmes sont plus grandes que les hommes.

Dans toutes les pièces, il y a un personnage qui chante, répondant ainsi à ceux qui parlent ; il joue le rôle du chœur antique.

Ce qu’il y a de plus remarquable au théâtre Chinois, ce sont les splendides costumes que l’on recopie depuis plusieurs siècles sur des modèles antiques.

La littérature dramatique de la Chine se divise en trois genres : Le genre héroïque qui nous reporte aux époques les plus anciennes de l’histoire Chinoise, ainsi qu’au style archaïque de ces époques ; le genre fantastique qui, à l’aide du merveilleux Laôssée et Bouddhique, nous donne de véritables scènes de féerie. Nous verrons fleurir sous les Youen cette littérature généralement soignée (xiv e siècle) ; enfin les comédies de mœurs qui sont de tous les temps, mais surtout modernes.

Il y a enfin, comme partout, les farces des saltimbanques dont on devine facilement le caractère.

Les troupes de comédiens sont ambulantes et vont donner chez les grands personnages des représentations auxquelles les dames chinoises assistent quelquefois dans des loges grillées.

Caractère. — Sauf les lettrés, les Chinois ne s’occupent nullement des affaires publiques ni des choses de l’esprit. Ils sont indifférents en général à tout « ce qui ne remplit pas le ventre, » objection qu’ils ont constamment à la bouche.

Ce manque de développement et d’élévation dans tout ce qui touche à l’esprit et au cœur ne saurait être imputé, ni au climat qui est généralement tempéré et salubre, ni à la religion essentiellement tolérante et indépendante, ni au gouvernement qui prétend ne donner les emplois qu’à la capacité et au mérite ; il faut donc l’attribuer à une infériorité de race.

Le fonds du caractère et du tempérament Chinois est le positivisme et la sensualité. Dans les hautes classes, le réalisme se traduit par le mépris des études spéculatives, par l’absence des sentiments tendres, par l’égoïsme et par un épicuréisme qui garde toujours, il est vrai, la convenance et la modération. Dans le peuple, la sensualité descend jusqu’à la lubricité grossière. La décence est observée dans les rues, mais les murs des auberges sont tapissés d’obscénités, de toutes sortes, même contre nature, que l’on appelle des « fleurs » bien que les enseignes de ces auberges, comme toutes les enseignes chinoises portent toujours un titre moral : La perfection, le renoncement etc. La basse classe est adonnée au mensonge et au jeu. Cette dernière passion est générale et frénétique. Les gens du peuple jouent jusqu’à leurs doigts. Il n’y a point de limite au paupérisme et le banditisme est très répandu.

Après la sensualité, ce qui distingue le Chinois c’est la passivité, l’absence d’action et de ressort intellectuel et moral. Le manque d’initiative est le trait essentiel par lequel le Chinois est réellement inférieur à l’Européen. Ce trait commun à tous les peuples de l’Extrême-Orient explique leur état arriéré, malgré les découvertes importantes que, par l’effet du hasard sans doute, ils avaient faites bien avant les Occidentaux.

Les Chinois ont une résignation absolue en face de la mort soit naturelle, soit violente ; ils la reçoivent et même se la donnent sans hésitation ni trouble. On place toujours près du mourant le cercueil qui lui est destiné et il s’éteint sans émotion et le plus souvent sans agonie comme une lampe qui manque d’huile. On reconnaît qu’un Chinois est très mal quand il cesse de fumer. Le père Hue et d’autres observateurs avec lui attribuent cette tranquillité à deux causes : 1° l’absence de sentiments pieux et tendres ; la séparation d’objets peu aimés n’a pas pour eux d’amertume et ils craignent peu la vie future. 2° Le tempérament flegmatique des Chinois. Les médecins des hôpitaux de Hong-Kong et de Shang-haï parlent tous avec étonnement de l’impassibilité des malades pendant les opérations les plus graves. Evidemment le système nerveux des Chinois est beaucoup moins sensible que celui des Européens ; s’il en était autrement, ils seraient fort à plaindre, car la question et les supplices sont atroces en Chine.

On n’y a jamais tenu en honneur les exploits guerriers. Aucun peuple ne célèbre autant les arts de la paix et surtout celui du laboureur. « Que de privations ! chante mélancoliquement l’homme du peuple soldat malgré lui, que de malheurs immérités depuis que j’ai dû porter les armes, cessant de suivre la charrue ! »

L’opinion publique est contraire à l’accroissement des armées ; partout on répète l’adage de Confucius :

« Pour chaque homme qui ne travaille pas, il en est un autre qui manque de pain. »

Et cependant ils sont très cruels dans leurs guerres, dans leurs insurrections, et dans leurs lois pénales. Les brigands et pirates Chinois commettent des cruautés inouïes, uniquement pour s’amuser de la vue des souffrances de leurs victimes. Les gens du peuple n’ont entre eux ni solidarité, ni cohésion, ni lien national ou patriotique. Quand nos soldats escaladaient les murailles de leurs places fortes, c’étaient des coolis chinois qui tenaient les échelles. Ils n’ont de commun qu’une certaine haine des étrangers que leur souffle leur gouvernement ; avant la prise de Pékin, c’était du mépris pour les barbares. Ce mépris disparaît par la connaissance qu’ils acquièrent peu à peu de la supériorité des Européens dans les sciences et les arts appliqués.

Ils ont à un très haut degré l’esprit d’association pour leurs intérêts, mais non pour la bienfaisance ou d’autres buts élevés souvent même cet esprit supplée pour son initiative à l’insuffisance de l’Administration chinoise. Ainsi il se formera dans un district une association pour la destruction d’une bande de brigands qui le ravage, dans un village une association pour la suppression du jeu en faisant appliquer les lois contre le jeu etc., les associations pour des entreprises commerciales ou de crédit sont nombreuses. Il y a même des associations entre brigands et surtout entre mendiants- Ceux de Pékin forment une corporation représentée auprès du Gouvernement par un Roi élu.

Les brigands associés ont leur point d’honneur, les tortures les plus atroces ne leur arrachent ni aveux, ni révélations. L’amour-propre est le mobile de quelques-uns et on cite d’eux des traits de générosité. Dans toute la Chine, on vend publiquement des histoires de brigands célèbres qui sont les héros du jour.

5. La famille.

En Chine l’institution de la famille repose principalement sur le nom patronymique.

Une des dénominations anciennes du peuple Chinois est celle de peuple aux Cent familles. — Il n’y avait donc originairement que cent noms patronymiques ; aujourd’hui on en trouve moins de cinq cents pour une population de près de cinq cent millions.

Les familles Chinoises sont donc en réalité d’importantes tribus s’alliant forcément entre elles par le mariage qui est interdit entre personnes portant le même nom patronymique. C’est par cette disposition fort sage de la loi que les familles chinoises diffèrent des anciens clans écossais et des castes.

Chaque famille a un livre de généalogie qui remonte à près de deux mille ans ; ces livres constituent tout l’état civil des Chinois.

En général, le commandement dans la famille appartient au plus ancien de la branche aînée de la famille ; assisté d’un conseil de parents âgés, il est magistrat dans sa famille ; plus puissant que le magistrat public, il peut condamner à mort et faire exécuter sa sentence de sa propre autorité.

Il y a quelques années, deux jeunes gens d’une même famille surpris en adultère, furent murés ensemble dans un tumulus en pierre en exécution d’une sentence de ce genre.

On frémit en pensant au nombre d’erreurs et d’injustices possibles dans des jugements entourés d’aussi peu de garanties. Mais qu’importe au gouvernement ? Il se décharge ainsi sur les familles, les associations et les communautés, de tous les soins, de toutes les responsabilités qui n’intéressent pas directement sa propre conservation.

La famille Chinoise peut être assimilée à une société civile en participation ; tous ses membres doivent vivre en communauté et se prêter assistance. En cas de désaccord, la loi autorise le partage des biens de la communauté par égalité entre les mâles, à l’exclusion des femmes.

Chaque famille a ses statuts réglant les coutumes. Tous les biens de la famille y sont inscrits avec leur affectation respective. Ainsi le produit de telle terre est consacré aux pensions à donner aux vieillards, celui de telle autre aux primes à accorder au jeunes gens après leurs examens. Les frais 4e l’éducation des enfants, les donations aux filles mariées et toutes les autres dépenses, pour des exigences prévues, sont prises et inscrites sur le revenu.

Les statuts définissent les devoirs et même fixent les punitions à infliger pour des fautes compromettant la fortune ou l’honneur de la famille.

La famille participe à l’élévation ou à l’abaissement de ses membres. Ainsi la femme jouit de tous les priviléges accordés à son mari, même de celui dé porter l’uniforme de son rang. Qu’un fonctionnaire public reçoive un titre ou une distinction conférant une sorte ou degré de noblesse, ses parents sont anoblis au même degré, mais cette sorte d’annoblissement qui tient au rang ne se transmet point aux descendants.

Un titre héréditaire ne s’accorde que très rarement et seulement pour deux ou quatre générations comme récompense de services éminents, par exemple d’une victoire. Le seul privilége qui y soit attaché est de ne pouvoir point être poursuivi en justice sans un ordre de l’Empereur. Mais le titre ne donne aucune influence s’il n’est soutenu par le mérite personnel. Il n’existe donc point en Chine ce que nous appelons : La noblesse.

Toute l’autorité publique affecte de reposer sur les sentiments et le modèle de la famille. L’empereur et tous les fonctionnaires s’appellent les père et mère des sujets. La justice s’administre au nom de la piété filiale ; le plus grand crime est l’impiété ; ce dogme est universel de toute antiquité en Chine, — l’impiété est le manquement aux devoirs de famille, — Mais imposés avec tant de rigueur, ces devoirs constituent une tyrannie qui exclut la tendresse et même l’humanité. Pour avoir frappé un parent plus âgé, la peine est la mort ; pour le parricide, c’est le supplice des cent couteaux. La loi punit très sévèrement le manquement aux rites sur le deuil et sur les cérémonies des funérailles qui sont ruineuses. Elle donne tout pouvoir et permet tout au père sur ses enfants ; l’épouse peut frapper impunément les secondes femmes même mortellement, pourvu que la mort n’ait pas lieu dans la journée. Mais comme elle-même peut être maltraitée sans limites par son mari et même être vendue par lui à un autre pour être sa femme, mais non son esclave, elle se trouve en réalité dans la maison sans autre pouvoir que celui de se livrer par désespoir à un acte de violence. Dans les classes inférieures, quand elle n’est plus jeune et qu’elle n’a pas de fils le mari en prend une autre dont elle devient la servante, exactement comme chez les Arabes en Algérie.

Toutefois l’éducation qui enseigne l’union entre les époux (et surtout entre les frères), et la mansuétude générale des mœurs font que, dans la plupart des provinces, les Chinois ne sont point trop mauvais maris bien que les gens du peuple croient de leur dignité de passer pour des maîtres rudes.

Il n’y a que les Bouddhistes qui épousent des veuves. Même encore aujourd’hui nombre de femmes se font un point d’honneur de suivre leur mari dans la tombe, soutenues ou non par l’approbation publique. Elles mettent fin à leurs jours par le poison, la faim, la noyade et surtout la corde^^1. En 1859 des milliers de femmes se suicidèrent pour ne point tomber aux mains des anglo-français qui furent très brutaux.

1 L’empereur Chitsoung promulgua en 1729 un édit notifiant qu’à l’avenir il refuserait sa sanction (autrefois toujours accordée) à l’érection de tablettes et d’arcs de triomphe en l’honneur des veuves suicidées.

On voit en Chine, en dehors et près des villes un grand nombre d’arcs de triomphe, élevés en l’honneur de vierges ou de femmes vertueuses (Père Huc). Les Chinois attachent donc du prix à la pureté virginale, tout en condamnant le célibat.

Le sentiment de la perpétuité et de l’indissolubilité du mariage est profondément enraciné dans la conscience des masses. Cependant la femme légalement ne compte pour rien. Elle est mineure à toute époque de sa vie. Veuve elle est sous la tutelle de son fils aîné qui toutefois, obéissant au principe de la piété filiale, l’entoure de beaucoup de respect. Elle n’hérite pas, elle appartient à son mari qui l’achète quelquefois très cher, elle ne mange point avec son mari et ses fils ; elle ne parle point à son mari en public. C’est à cause du prix qu’elle coûte et des fils qu’elle donne à son mari et qu’elle élève qu’elle est l’objet de soins plus ou moins grands suivant sa position sociale ; la femme du commun, quand elle rencontre un homme de sa connaissance, doit lui tourner le dos par respect^^1.

La femme riche, sauf dans quelques occasions où elle partage les honneurs dus au rang de son mari, ne parait au dehors que pour aller de temps en temps à la pagode et pour rendre des visites à ses amies. Son occupation et sa recommandation principale, sont les soins qu’elle donne à l’éducation de ses enfants, surtout à ses fils, auxquels elle doit inspirer les vertus et inculquer les principes de la civilisation chinoise. Elle peut étudier, dessiner, lire, faire des vers, etc. Elle est traitée avec un respect extérieur ; un homme qui compte ne maltraite pas sa femme, il serait déshonoré. Il la consulte même pour ses affaires et les décisions de famille si elle est intelligente. Mais il y a la jalousie, les secondes femmes, etc.

La femme pauvre travaille à la maison ou aux champs, et pour qu’elle puisse le faire, on ne lui estropie point les pieds dans son enfance. Elle a ainsi plus de liberté et est réellement moins malheureuse que la grande dame. C’est chez les fumeurs d’opium que sa condition est la plus triste. Beaucoup de leurs femmes se suicident de désespoir.

1 Cet usage existe aussi dans l’inde, je l’ai observé à Pondichéry.

Chez les Bouddhistes aisés qui sont généralement assez pieux, la femme est sur le même pied que chez les chrétiens.

Les Chinois sont très indélicats dans leurs rapports avec les femmes. Dénués de tout scrupule, ils ont toutes facilités et beaucoup d’habileté pour satisfaire leurs mauvais penchants, Il n y a point de mœurs dans le peuple ; on ne trouve d’exception que dans les familles des campagnes éloignées des grandes villes, familles où Ton rencontre souvent autant et quelquefois plus d’intelligence que chez nous dans les mêmes situations.

La Polygamie n’est tolérée que pour l’Empereur, les princes et les Mandarins ; elle n’est légale pour les autres hommes que dans le cas où une femme arrivée à 40 ans n’a pu donner d’héritier à son époux.

Le livre des Rites punit le concubinage de cent coups de bambou. Si un homme renvoie induement sa femme légale ; il doit la reprendre et recevoir quatre vingt coups de bambou. Pour la récidive la peine est doublée. Mais ces dispositions ne protègent la femme légale qu’en apparence, parce que le code Chinois n’interdit point les secondes femmes. Les Chinois en ont toujours le plus qu’ils peuvent ; cependant, en principe, cela ne leur est permis que dans des circonstances déterminées et avec l’agrément de la femme légale. Elles sont prises en général dans la classe pauvre ou parmi des parents nécessiteux. Les enfants de la seconde femme sont considérés comme étant ceux de la femme légitime si celle-ci n’en a pas. En cas contraire, ils ont autant de droits que ceux de la première femme.

Sauf chez les Bouddhistes fervens, on ne demande jamais le consentement de la femme pour le mariage ; tout se règle entre les parents sans que les intéressés soient consultés.

Le divorce est autorisé par la loi :

1° En cas d’adultère (dans ce cas en général le mari tue sa femme ; la loi édicté la mort).

2° En cas d’injure grave envers les parents du mari ; 3° Si la femme est stérile ;

Malgré cela, le divorce est condamné par l’usage ; La femme divorcée perd le droit d’élever ses enfants et toute situation sociale. Le mari que sa femme ne gêne nullement la conserve pour éviter le scandale. Tous deux ont intérêt à ne pas divorcer.

Un grand nombre de filles sont vendues par leurs parents (et quelques femmes par leurs maris) comme esclaves ; mais cet esclavage n’est que temporaire, puisque le propriétaire est obligé de leur trouver un mari dont elles suivent la condition.

L’infanticide des filles est commun dans le Fo-kien et dans plusieurs des districts surpeuplés des environs d’Amoï, à cause de la misère des parents. Les mandarins le tolèrent tout en le blâmant dans leurs proclamations.

L’exposition des enfants devant les asiles est une pratique fréquente chez les Chinois pauvres de certaines provinces ; des voyageurs l’ont, à tort, crue générale, ayant été trompés par la vue de nombreux cadavres d’enfants charriés par les fleuves qui servent de sépulture, mais non de tombeau, aux enfants des pauvres, comme aux esclaves et à tous ceux auxquels on est dispensé de faire des funérailles.

Toutefois l’exposition des enfants est punie par la loi lorsque l’enfant meurt et que les parents sont connus ; en outre l’Etat, et des personnes charitables ont institué des asiles où l’on reçoit les enfants nouveaux-nés des pauvres. Certaines familles pauvres vendent leurs enfants aux missionnaires sachant qu’ils seront mieux soignés par l’œuvre de la Sainte-Enfance que dans les asiles publics.

On peut juger par leurs proverbes du cas que les Chinois font des femmes et de ce qu’est chez eux l’esprit de famille : « Le frère aîné et le frère cadet sont comme les mains ou les pieds (de l’homme), l’épouse comme son vêtement. Si le vêtement est déchiré, on peut le remplacer par un autre. Mais si la main et le pied sont brisés, il est difficile de les remettre. »

« Si la discorde se met dans les familles, c’est d’ordinaire la femme qui en est la cause. »

6. État social.

Il n’y a point de castes en Chine et l’esclavage y est fort doux ; tous les historiens et les voyageurs s’accordent à reconnaître que nulle part les esclaves n’ont été traités d’une manière plus humaine et plus paternelle. Cela tient sans doute à la facilité avec laquelle l’homme du peuple passe de la servitude à la liberté et inversement. Le régime social de la Chine c’est l’égalité de tous, fonctionnaires et administrés dans l’obéissance passive au pouvoir politique et social représenté par l’Empereur. La mesure de chacun f c’est son utilité. Il n’y a d’autre supériorité que celle résultant des services rendus ou plutôt de la capacité d’en rendre à l’Etat. Cette capacité est toujours constatée par des examens et des concours ou par des succès administratifs. L’obéissance repose uniquement sur la terreur et le châtiment, et les agents du pouvoir sont plus que tous les autres sujets, en butte à son inquisition et à ses sévérités toujours cruelles et souvent imméritées. Si un grand crime se commet dans une localité, le chef de cette localité est disgracié et ses supérieurs hiérarchiques sont punis ou réprimandés par le conseil de Pékin. Ils n’échappent à ce traitement qu’en faisant périr le coupable dans sa prison d’une mort qu’ils attribuent à un suicide. Cela les dispense d’informer l’Empereur pour lui demander l’exécution de la sentence capitale, comme c’est la règle.

On peut dire que la suspicion et la pénalité règnent en Chine à tous les degrés de l’Echelle sociale. L’Empereur lui-même n’échappe pas à cette loi ; il est pour ainsi dire de droit public qu’il est responsable de tout ce qui arrive, qu’il sera enterré hors du sépulcre de la famille s’il laisse amoindrir le territoire, et que la révolte est permise contre un tyran.

Sous cette réserve platonique, la soumission hiérarchique est une religion ; l’étiquette un culte. Une révérence manquée, une préséance violée sont des crimes.

Il n’y a aucune hérédité, ni pour les titres, (sont l’exception insignifiante signalée plus haut), ni pour les rangs et les places, ni même pour une possession certaine des terres. Le grand nombre des enfants des riches, fruit de la polygamie, ne permet point la constitution de familles opulentes par la transmission des biens, ni la formation d’une élite sociale. Les Économistes Chinois sont opposés au luxe et aux grandes fortunes, en vertu de ce principe étroit que la richesse de quelques privilégiés entraîne la pauvreté du plus grand nombre. Le seul corps constitué est celui des mandarins et des lettrés qui se recrutent et avancent uniquement par des examens. On ne saurait citer la Chine comme un heureux exemple en faveur de ce mode de promotion. On peut penser toutefois que la faute n’est pas au système en lui-même, mais à la race inférieure à laquelle il est appliqué.

Les terres sont la propriété de l’Etat qui les distribue entre les cultivateurs pour qu’ils puissent à la fois gagner leur subsistance et remplir le trésor public. C’est sur la loi qui règle les rapports entre les cultivateurs et l’Etat qu’ont roulé toutes les révolutions de la Chine. La base de la famille a maintenu jusqu’aujourd’hui l’autonomie communale.

7. Pénalité légale.

Toute la pénalité légale est évaluée en coups de bambou jusqu’à 250 coups. Dix coups constituent le premier degré de punition. Au-delà de 150 coups, on remplace 50 coups par un an de bannissement. Au-delà de 250 coups, soit 150 coups et deux ans de bannissement, c’est la cangue, l’esclavage la décollation et enfin la mort lente et cruelle.

Les prisons sont des réduits infects, les geôliers choisis souvent parmi d’anciens criminels, sont les bourreaux des prisonniers ; quelquefois même ils concourent aux exécutions (voir la relation de la captivité de Ms r .Ridel en Corée). Les prisonniers, s’ils ne sont pas nourris par leurs proches ou par des sociétés de bienfaisance risquent de mourir de faim. Les bourreaux abrégent ou aggravent les souffrances des exécutions suivant qu’ils sont ou non payés par les familles des patients.

Les principes sur lesquels repose la pénalité légale sont inhumains et surannés malgré leur sagesse apparente.

En tête du code de Gialong (1812) on lit : « Châtier afin de n’avoir plus à châtier ; établir des peines dans le but de n’avoir plus besoin de peines. »

Dans ce dernier but, on a fait le châtiment atroce afin qu’il servît d’épouvantail.

D’après le Chou king de Confucius :

1° Les lois seules peuvent fixer les peines ; le juge ne doit avoir qu’à appliquer des textes d’une précision rigoureuse. Tous les cas doivent être prévus. »

Ce principe absolu et l’absence d’une jurisprudence ont conduit à encombrer la loi successivement d’une foule de dispositions relatives aux cas nouveaux qui se produisent chaque jour. De là une facilité pour le juge de rattacher les faits à un ou plusieurs articles, ce qui favorise l’arbitraire que l’on prétend éviter.

2° Le souverain est un père de famille, il doit punir «avec mansuétude » uniquement pour ramener dans la voie droite un fils qui s’en est écarté, et « en mesurant la peine à l’intérêt social. »

Il y a contradiction entre les deux textes en italique. Si Futilité sociale de la peine est jugée très grande, la peine sera très forte. Où sera la mansuétude ? Les crimes d’état sont punis de supplices terribles.

Mesurée ainsi la pénalité n’est point en rapport avec la gravité morale de la faute, mais bien avec le mal ou le dommage qui en est résulté ; par exemple un vol est puni uniquement d’après son importance quelles que soient les circonstances dans lesquelles il s’est accompli ; la loi ne s’enquiert point de l’intention de l’accusé ; elle ne fait aucune différence entre les homicides par imprudence, par entraînement et avec préméditation. Toutefois, elle admet les circonstances atténuantes.

Il est rare que les femmes soient punies avec rigueur ; leurs maris ou leurs fils sont rendus responsables de leurs crimes ou délits.

Comme la loi admet des torts et dommages indirects, le magistrat peut condamner qui il veut ; ainsi elle punit de quatre coups de bambou le négociant qui fait concurrence à son voisin, de 4 à 8 coups de bambou quiconque tient une conduite contraire à l’esprit d’une loi sans cependant l’enfreindre en aucun point précis (cela rappelle les procès de tendance). On peut être rendu responsable d’un suicide. Par induction morale ces clauses mettant tout le monde à la merci des mandarins et ils profitent de leur situation pour commettre toutes les extorsions et abus possibles ; à tous les degrés la corruption règne en même temps que la terreur. Les mandarins peuvent prononcer des peines plus que suffisantes pour tuer, ou ruiner par leur répétition, ceux dont ils veulent se défaire. Mais s’ils ont un pouvoir presque discrétionnaire, ils ne sont jamais surs du lendemain ; sur la dénonciation d’un ennemi un ordre de l’Empereur peut les faire mettre à mort.

Toutes les peines, même la peine capitale, se rachètent le plus souvent par une rançon. Lorsque, exceptionnellement, la rançon n’est pas admise, la loi Chinoise permet la substitution. Même pour la torture, même pour la mort lente et cruelle, on trouve des suppléants qui donnent leur vie en échange de quelque bien être pour leurs familles. Pour l’application du bambou les remplaçants se présentent en foule. En Chine « il y a une infinité de gens qui ne vivent que de coups de bâton. »

Un pareil principe introduit et maintenu dans la loi, et celui de la responsabilité pénale étendue à d’autres qu’aux coupables, donnent une pauvre idée du sens moral des sages les plus vantés de la Chine, législateurs et moralistes. Pour eux, comme pour les Brahmes, l’intérêt social et politique primait la justice et la responsabilité morale.

Pour ce motif on doit rabattre beaucoup des éloges qu’on leur a prodigués. On peut leur accorder la rectitude mais non l’élévation. La dignité humaine qu’ils ont proclamée n’était qu’apparât, « toutes les vertus ont leur source dans l’étiquette » (Confucius).

Oubliant qu’elle réside toute entière dans la conscience et dans la liberté morale, ils en ont fait en réalité le privilège « de l’homme supérieur » planant par l’esprit sur la foule infime. Sous ce rapport, ils n’ont guère dépassé les Hindous qui font consister la vertu presque entièrement dans la politesse minutieuse et obséquieuse.

Le code Chinois comprend quatre parties : Code pénal ; recueil des lois ; règlements généraux (comme de police) ; Lois coutumières. Il existe en outre le Hiao king, qui n’est point susceptible de modification.

En Chine, la loi étend la responsabilité des actes commis aux proches et aux voisins, aux supérieurs et aux inférieurs ; elle prétend atteindre tout à la fois les crimes résultant de l’immoralité et l’immoralité qui en est la cause. Par exemple : un époux se plaint en justice que la femme qu’il vient d’épouser n’est point vierge — on punit la fille et en même temps tous ceux qui auraient pu empêcher sa corruption soit par de bons exemples et des corrections, soit, au besoin, en la dénonçant à l’autorité ; cent coups de bâton pour les parents et... cent coups de bâton... cent coups de bâton pour les voisins, car ceux-ci auraient bien du connaître le scandale donné par la fille.

Cette théorie juridique est fondée principalement sur le Hiao king, Livre sacré de la Piété filiale dont la première édition a été donnée par Confucius et qui a été traduit par M. de Rosny. On fait rentrer dans les crimes contre la piété filiale tout acte que Ton prétend faire scandale et on en rend responsable tous les membres de sa famille. Dans chaque division territoriale composée de cent familles, il y a un chef choisi par les concitoyens avec six autres pour veiller au paiement des impôts. Il est responsable de tous les délits qui peuvent se commettre dans la division. Pour les crimes d’Etat, la peine est la mort lentè et cruelle ; en outre, tous les parents mâles au premier degré ainsi que les ascendants et les collatéraux, sont indistinctement décapités. C’est par cette terreur qu’on maintient la tranquillité en Chine, et cependant aucun pays n’a eu plus de révolutions.

Toutefois, on trouve dans le Code pénal de Chine des choses remarquables : le droit de grâce réservé au Souverain (aucune sentence capitale n’est exécutée sans qu’il lui en soit référé), les circonstances atténuantes, le droit d’appel, la liberté individuelle garantie par la responsabilité des magistrats.

À l’inverse de ce qui a lieu en Europe, la responsabilité pèse toujours sur les inférieurs, lors même qu’ils justifieraient qu’ils n’ont fait qu’obéir aux supérieurs ; on admet qu’ils devraient refuser leur concours à l’exécution d’une mesure illégale. En cas de condamnation injuste, le plus gravement puni est le commis qui tient le registre, viennent ensuite les autres degrés en s’élevant jusqu’au Président du Tribunal.

On échappe au supplice par le suicide. Les grands portent des boules empoisonnées dans leurs colliers.

Innombrables sont les suicides, les victimes des accidents ordinaires et des brigands, les morts dans les batailles et les insurrections ; les massacres ou supplices après la défaite. Comme la loi respecte les morts, quand un accusé veut sauver sa famille, il se donne la mort. Pour se venger d’un ennemi qu’on ne peut atteindre autrement, on se tue en l’accusant d’être la cause de cette résolution désespérée et la justice le poursuit. Quand un ministre veut résister au souverain et le censurer, il se présente au palais avec son cercueil. On l’écoute avant qu’il se donne la mort.

Aujourd’hui toutefois l’Empereur ne condamne plus guère les ministres et les mandarins qu’au banissement. Il paraît aussi vouloir adoucir la législation pénale pour éviter le contraste entre les pénalités chinoise et Européenne et pour empêcher que dans les Ports de mer les Chinois se réclament des juridictions consulaires. On pense que, dans peu, la torture sera abolie en Chine, au moins officiellement, car il faudra beaucoup de temps pour que les magistrats Chinois renoncent à un moyen d’instruction qui fait, il est vrai, condamner des innocents, mais ne laisse échapper aucun coupable, ce qui pour eux est l’essentiel.

Malgré la barbarie morale de ses institutions arriérées, l’Empire conserve une grande force de persistance. Elle est due à sa centralisation, à l’esprit de corps et à la Hiérarchie des mandarins et lettrés, à l’universalité de la langue, à l’uniformité de la législation pour tout l’Empire, au culte universellement accepté de tout ce qui est considéré comme la tradition des anciens ; enfin aux ressources de toute nature que possède la Chine, à son unité et son isolement géographiques, aux habitudes laborieuses et sobres de la population, à la conviction où sont les Chinois, surtout les lettrés, de la supériorité de leurs institutions et de leur sagesse. Toutefois cette dernière confiance diminue considérablement par les rapports qu’ont les Chinois avec les Européens établis en Chine ou ailleurs. Leurs émigrants temporaires contribuent beaucoup à ce résultat. Comme le fond des idées Chinoises est communiste et comme ils ont au plus haut degré l’esprit d’association, soit publique soit secrète, il se forme en Chine et hors de Chine des sociétés secrètes qui pourront révéler leur existence par une explosion soudaine. Le jour où la classe riche des négociants Chinois aspirera aux avantages aujourd’hui réservés au corps des lettrés, il y aura pour le Gouvernement Chinois un danger semblable au Nihilisme Russe.

Par contre, la Chine a un pouvoir considérable d’assimilation, tant à l’intérieur que sur ses frontières. Elle a absorbé dans sa civilisation 20 millions de descendants des dix tribus d’Israël presque entièrement, et, à un degré bien moindre il est vrai, ses soixante millions de Musulmans ; sa population envahit la Mongolie, Formose, et le kouldja ; par le nombre elle lutte avec avantage contre ses voisins et arrête leurs progrès jusqu’à un temps dont on ne saurait prévoir la durée. Elle n’a renoncé qu’en apparence à ses possessions anciennes bordant les frontières et elle entretient une guerre sourde contre leurs détenteurs : par exemple en Annam contre les français. Son plus grand péril est sa lenteur de transformation en présence du progrès universel dans l’art militaire, les voies de communication et les finances.


  1. Outre le tribunal de l’histoire, il existe des Annales locales dans beaucoup de villes ; on y imprime tous les faits saillants du district même ceux qui concernent les femmes, et ces mémoires sont contrôlés par les Mandarins du district réunis.
  2. Parmi les jeunes Annamites envoyés au lycée d’Alger, quelques-uns ont été de très bons élèves pour les Sciences.