L’Encyclopédie/1re édition/BALLET

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 42-46).
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BALLET, s. m. danse figurée exécutée par plusieurs personnes qui représentent par leurs pas & leurs gestes une action naturelle ou merveilleuse, au son des instrumens ou de la voix.

Tout ballet suppose la danse, & le concours de deux ou de plusieurs personnes pour l’exécuter. Une personne seule, qui en dansant représenteroit une action, ne formeroit pas proprement un ballet ; ce ne seroit alors qu’une sorte de pantomime. Voyez Pantomime. Et plusieurs personnes qui représenteroient quelque action sans danse, formeroient une comédie, & jamais un ballet.

La danse, le concours de plusieurs personnes, & la représentation d’une action par les gestes, les pas, & les mouvemens du corps, sont donc ce qui constitue le ballet. Il est une espece de poësie muette qui parle, selon l’expression de Plutarque ; parce que sans rien dire, elle s’exprime par les gestes, les mouvemens & les pas. Clausis faucibus, dit Sidoine Apollinaire, & loquente gestu, nutu, crure, genu, manu, rotatu, toto in schemate, vel semel latebit. Sans danse il ne peut point exister de ballet : mais sans ballet il peut y avoir des danses. Voyez Danse.

Le ballet est un amusement très-ancien. Son origine se perd dans l’antiquité la plus reculée. On dansa dans les commencemens pour exprimer la joie ; & ces mouvemens réglés du corps, firent imaginer bientôt après un divertissement plus compliqué. Les Egyptiens firent les premiers de leurs danses des hiéroglyphes d’action, comme ils en avoient de figurés en peinture, pour exprimer tous les mysteres de leur culte. Sur une musique de caractere, ils composerent des danses sublimes, qui exprimoient & qui peignoient le mouvement reglé des astres, l’ordre immuable, & l’harmonie constante de l’univers.

Les Grecs dans leurs tragédies introduisirent des danses, & suivirent les notions des Egyptiens. Les chœurs qui servoient d’intermedes, dansoient d’abord en rond de droite à gauche, & exprimoient ainsi les mouvemens du ciel qui se font du levant au couchant. Ils appelloient cette danse strophes ou tours.

Ils se tournoient ensuite de gauche à droite pour représenter le cours des planetes, & ils nommoient ces mouvemens antistrophes ou retours ; après ces deux danses, ils s’arrêtoient pour chanter : ils nommoient ces chants épodes. Par-là ils représentoient l’immobilité de la terre qu’ils croyoient fixe. Voyez Chœur.

Thésée changea ce premier objet de la danse des Grecs ; leurs chœurs ne furent plus que l’image des évolutions & des détours du fameux labyrinthe de Crete. Cette danse inventée & exécutée par le vainqueur du Minotaure & la jeunesse de Delos, étoit composée de strophes & d’antistrophes, comme la premiere, & on la nomma la danse de la grue, parce qu’on s’y suivoit à la file, en faisant les diverses évolutions dont elle étoit composée, comme font les grues lorsqu’elles volent en troupe. Voyez Grue.

Les ballets furent constamment attachés aux tragédies & aux comédies des Grecs ; Athenée les appelle danses philosophiques ; parce que tout y étoit réglé, & qu’elles étoient des allegories ingénieuses, & des représentations d’actions, ou des choses naturelles qui renfermoient un sens moral.

Le mot ballet vient de ce qu’originairement on dansoit en joüant à la paume. Les anciens, attentifs à tout ce qui pouvoit former le corps, le rendre agile ou robuste, & donner des graces à ses mouvemens, avoient uni ces deux exercices ; ensorte que le mot ballet est venu de celui de balle : on en a fait bal, ballet, ballade, & baladin ; le ballar & ballo des Italiens, & le bailar des Espagnols, comme les Latins en avoient fait ceux de ballare, & de ballator, &c.

Deux célebres danseurs furent à Rome les inventeurs véritables des ballets, & les unirent à la tragédie & à la comédie.

Batile d’Alexandrie inventa ceux qui représentoient les actions gaies, & Pilade introduisit ceux qui représentoient les actions graves, touchantes, & pathétiques.

Leurs danses étoient un tableau fidele de tous les mouvemens du corps, & une invention ingénieuse qui servoit à les régler, comme la tragédie en représentant les passions, servoit à rectifier les mouvemens de l’ame.

Les Grecs avoient d’abord quatre especes de danseurs qu’on nommoit hylarodes, simodes, magodes, & lysiodes ; ils s’en servoient pour composer les danses de leurs intermedes. V. ces mots à leurs différ. articles.

Ces danseurs n’étoient proprement que des bouffons ; & ce fut pour purger la scene de cette indécence, que les Grecs inventerent les ballets reglés, & les chœurs graves que la tragédie reçut à sa place.

Les anciens avoient une grande quantité de ballets, dont les sujets sont rapportés dans Athenée ; mais on ne trouve point qu’ils s’en soient servis autrement que comme de simples intermedes. Voyez Intermede. Aristote, Platon, &c. en parlent avec éloge, & le premier est entré, dans sa Poëtique, dans un très-grand détail au sujet de cette brillante partie des spectacles des Grecs.

Quelques auteurs ont prétendu que c’étoit à la cruauté d’Hyeron tyran de Syracuse, que les ballets devoient leur origine. Ils disent que ce prince soupçonneux ayant défendu aux Siciliens de se parler, de peur qu’ils ne conspirassent contre lui ; la haine & la nécessité, deux sources fertiles d’invention, leur suggérerent les gestes, les mouvemens du corps & les figures, pour se faire entendre les uns aux autres : mais nous trouvons des ballets, & en grand nombre, antérieurs à cette époque ; & l’opinion la plus certaine de l’origine des danses figurées, est celle que nous avons rapportée ci-dessus.

Le ballet passa des Grecs chez les Romains, & il y servit aux mêmes usages ; les Italiens & tous les peuples de l’Europe en embellirent successivement leurs théatres, & on l’employa enfin pour célébrer dans les cours les plus galantes & les plus magnifiques, les mariages des rois, les naissances des princes, & tous les évenemens heureux qui intéressoient la gloire & le repos des nations. Il forma seul alors un très-grand spectacle, & d’une dépense immense, que dans les deux derniers siecles on a porté au plus haut point de perfection & de grandeur.

Lucien qui a fait un traité de la danse, entre dans un détail fort grand des sujets qui sont propres à ce genre de spectacle : il semble que cet auteur ait prévû l’usage qu’on en feroit un jour dans les cours les plus polies de l’Europe.

On va donner une notion exacte de ces grands ballets, aujourd’hui tout-à-fait hors de mode ; on a vû quelle a été leur origine, & leur succès ; on verra dans la suite leurs changemens, leur décadence, & le genre nouveau qu’elle a produit : des yeux philosophes trouvent par-tout ces commencemens, ces progrès, ces diminutions, ces modifications différentes, en un mot, qui sont dans la nature : mais elles se manifestent d’une maniere encore plus sensible dans l’histoire des Arts.

Comme dans son principe, le ballet est la représentation d’une chose naturelle ou merveilleuse, il n’est rien dans la nature, & l’imagination brillante des Poëtes n’a pû rien inventer, qui ne fût de son ressort.

On peut diviser ces grands ballets en historiques, fabuleux, & poëtiques.

Les sujets historiques sont les actions connues dans l’histoire, comme le siége de Troie, les victoires d’Alexandre, &c.

Les sujets fabuleux sont pris de la fable, comme le jugement de Paris, les noces de Thétis & Pelée, la naissance de Vénus, &c.

Les poëtiques, qui sont les plus ingénieux, sont de plusieurs especes, & tiennent pour la plûpart de l’histoire & de la fable.

On exprime par les uns les choses naturelles, comme les ballets de la nuit, des saisons, des tems, des âges, &c. d’autres sont des allégories qui renferment un sens moral, comme le ballet des proverbes, celui des plaisirs troublés, celui de la mode, des aveugles, de la curiosité, &c.

Il y en a eu quelques-uns de pur caprice, comme le ballet des postures, & celui de bicêtre ; quelques autres n’ont été que des expressions naïves de certains évenemens communs, ou de certaines choses ordinaires. De ce nombre étoient les ballets des cris de Paris, de la foire S. Germain, des passe-tems, du carnaval, &c. Enfin l’histoire, la fable, l’allégorie, les romans, le caprice, l’imagination, sont les sources dans lesquelles on a puisé les sujets des grands ballets. On en a vû de tous ces genres différens réussir, & faire honneur à leurs différens inventeurs.

Ce spectacle avoit des regles particulieres, & des parties essentielles & intégrantes, comme le poëme épique & dramatique.

La premiere regle est l’unité de dessein. En faveur de la difficulté infinie qu’il y avoit à s’assujettir à une contrainte pareille, dans un ouvrage de ce genre, il fut toûjours dispensé de l’unité de tems & de l’unité de lieu. L’invention ou la forme du ballet est la premiere de ses parties essentielles : les figures sont la seconde : les mouvemens la troisieme : la Musique qui comprend les chants, les ritournelles, & les symphonies, est la quatrieme : la décoration & les machines sont la cinquieme : la Poësie est la derniere ; elle n’étoit chargée que de donner par quelques récits les premieres notions de l’action qu’on représentoit.

Leur division ordinaire étoit en cinq actes, & chaque acte étoit divisé en 3, 6, 9, & quelquefois 12 entrées.

On appelle entrée une ou plusieurs quadrilles de danseurs, qui par leur danse représentent la partie de l’action dont ils sont chargés. Voyez Entrée.

On entend par quadrille, 4, 6, 8, & jusqu’à 12 danseurs vêtus uniformément, ou de caracteres différens, suivant l’exigence des cas. Voyez Quadrille. Chaque entrée étoit composée d’une ou plusieurs quadrilles, selon que l’exigeoit le sujet.

Il n’est point de genre de danse, de sorte d’instrumens, ni de caractere de symphonie, qu’on n’ait fait entrer dans les ballets. Les anciens avoient une singuliere attention à employer des instrumens différens à mesure qu’ils introduisoient sur la scene de nouveaux caracteres ; ils prenoient un soin extrème à peindre les âges, les mœurs, les passions des personnages qu’ils mettoient devant les yeux.

A leur exemple dans les grands ballets exécutés dans les différentes cours de l’Europe, on a eu l’attention de mêler dans les orchestres, les instrumens convenables aux divers caracteres qu’on a voulu peindre ; & on s’est attaché plus ou moins à cette partie, selon le plus ou le moins de goût de ceux qui en ont été les inventeurs, ou des souverains pour lesquels on les a exécutés.

On croit devoir rapporter ici en abrégé deux de ces grands ballets, l’un pour faire connoître les fonds, l’autre pour faire appercevoir la marche théatrale de ces sortes de spectacles. C’est du savant traité du P. Ménétrier Jésuite, qu’on a extrait le peu de mots qu’on va lire.

Le gris de lin étoit le sujet du premier ; c’étoit la couleur de Madame Chrétienne de France, duchesse de Savoie, à laquelle la fête étoit donnée.

Au lever de la toile l’Amour déchire son bandeau ; il appelle la lumiere, & l’engage par ses chants à se répandre sur les astres, le ciel, l’air, la terre, & l’eau, afin qu’en leur donnant par la variété des couleurs mille beautés différentes, il puisse choisir la plus agréable.

Junon entend les vœux de l’Amour, & les remplit ; Iris vole par ses ordres dans les airs, elle y étale l’éclat des plus vives couleurs. L’Amour frappé de ce brillant spectacle, après l’avoir consideré, se décide pour le gris de lin, comme la couleur la plus douce & la plus parfaite ; il veut qu’à l’avenir il soit le symbole de l’amour sans fin. Il ordonne que les campagnes en ornent les fleurs, qu’elle brille dans les pierres les plus précieuses, que les oiseaux les plus beaux en parent leur plumage, & qu’elle serve d’ornement aux habits les plus galans des mortels.

Toutes ces choses différentes animées par la danse, embellies par les plus éclatantes décorations, soûtenues d’un nombre fort considérable de machines surprenantes, formerent le fonds de ce ballet, un des plus ingénieux & des plus galans qui ayent été représentés en Europe.

On donna le second à la même cour en 1634, pour la naissance du cardinal de Savoie. Le sujet de ce ballet étoit la Verita nemica della apparenza sollevata dal tempo.

Au lever de la toile on voyoit un chœur de Faux Bruits & de Soupçons, qui précedoient l’Apparence & le Mensonge.

Le fond du théatre s’ouvrit. Sur un grand nuage porté par les vents, on vit l’Apparence vêtue d’un habit de couleurs changeantes, & parsemé de glaces de miroir, avec des aîles, & une queue de paon ; elle paroissoit comme dans une espece de nid d’où sortirent en foule les Mensonges pernicieux, les Fraudes, les Tromperies, les Mensonges agréables, les Flatteries, les Intrigues, les Mensonges bouffons, les Plaisanteries, les jolis petits Contes.

Ces personnages formerent les différentes entrées, après lesquelles le Tems parut. Il chassa l’Apparence, il fit ouvrir le nuage sur lequel elle s’étoit montrée. On vit alors une grande horloge à sable, de laquelle sortirent la Vérité, & les Heures. Ces derniers personnages, après différens récits analogues au sujet, formerent les dernieres entrées, qu’on nomme le grand ballet.

Par ce court détail, on voit que ce genre de spectacle réunissoit toutes les parties qui peuvent faire éclater la magnificence & le goût d’un souverain ; il exigeoit beaucoup de richesse dans les habits, & un grand soin pour qu’ils fussent toûjours du caractere convenable. Il falloit des décorations en grand nombre, & des machines surprenantes. Voyez Décoration, & Machine.

Les personnages d’ailleurs du chant & de la danse en étoient presque toûjours remplis par les souverains eux-mêmes, les seigneurs & les dames les plus aimables de leur cour ; & souvent à tout ce qu’on vient d’expliquer, les princes qui donnoient ces sortes de fêtes ajoûtoient des présens magnifiques pour toutes les personnes qui y représentoient des rôles ; ces présens étoient donnés d’une maniere d’autant plus galante, qu’ils paroissoient faire partie de l’action du ballet. Voyez Sapate.

En France, en Italie, en Angleterre, on a représenté une très-grande quantité de ballets de ce genre : mais la cour de Savoie semble l’avoir emporté dans ces grands spectacles sur toutes les cours de l’Europe. Elle avoit le fameux comte d’Aglié, le génie du monde le plus fécond en inventions théatrales & galantes. Le grand art des souverains en toutes choses est de savoir choisir ; la gloire d’un regne dépend presque toûjours d’un homme mis à sa place, ou d’un homme oublié.

Les ballets représentés en France jusqu’en l’année 1671, furent tous de ce grand genre. Louis XIV. en fit exécuter plusieurs pendant sa jeunesse, dans lesquels il dansa lui-même avec toute sa cour. Les plus célebres sont le ballet des Prospérités des armes de la France, dansé peu de tems après la majorité de Louis XIV. Ceux d’Hercule amoureux, exécuté pour son mariage ; d’Alcidiane, dansé le 14 Février 1658 ; des Saisons, exécuté à Fontainebleau le 23 Juillet 1661 ; des Amours déguisés, en 1664, &c.

Les ballets de l’ancienne cour furent pour la plûpart imaginés par Benserade. Il faisoit des rondeaux pour les récits ; & il avoit un art singulier pour les rendre analogues au sujet général, à la personne qui en étoit chargée, au rôle qu’elle représentoit, & à ceux à qui les récits étoient adressés. Ce poëte avoit un talent particulier pour les petites parties de ces sortes d’ouvrages ; il s’en faut bien qu’il eût autant d’art pour leur invention & pour leur conduite.

Lors de l’établissement de l’opéra en France, on conserva le fond du grand ballet : mais on en changea la forme. Quinault imagina un genre mixte, dans lequel les récits firent la plus grande partie de l’action. La danse n’y fut plus qu’en sous-ordre. Ce fut en 1671, qu’on représenta à Paris les Fêtes de Bacchus & de l’Amour, cette nouveauté plût ; & en 1681, le Roi & toute sa cour exécuterent à Saint-Germain le Triomphe de l’Amour, fait par Quinault, & mis en musique par Lully : de ce moment il ne fut plus question du grand ballet, dont on vient de parler. La danse figurée, ou la danse simple reprirent en France la place qu’elles avoient occupée sur les théatres des Grecs & des Romains ; on ne les y fit plus servir que pour les intermedes ; comme dans Psiché, le Mariage forcé, les Fâcheux, les Pygmées, le Bourgeois Gentilhomme, &c. Le grand ballet fut pour toûjours relégué dans les colléges. Voyez Ballets de Collége. A l’opéra même le chant prit le dessus. Il y avoit plus de chanteurs que de danseurs passables ; ce ne fut qu’en 1681, lors qu’on représenta à Paris le Triomphe de l’Amour, qu’on introduisit pour la premiere fois des danseuses sur ce théatre.

Quinault qui avoit créé en France l’opéra, qui en avoit apperçu les principales beautés, & qui par un trait de génie singulier avoit d’abord senti le vrai genre de ce spectacle (Voyez Opéra) n’avoit pas eu des vûes aussi justes sur le ballet. Il fut imité depuis par tous ceux qui travaillerent pour le théatre lyrique. Le propre des talens médiocres est de suivre servilement à la piste la marche des grands talens.

Après sa mort on fit des opéra coupés comme les siens, mais qui n’étoient animés, ni du charme de son style, ni des graces du sentiment qui étoit sa partie sublime. On pouvoit l’atteindre plus aisément dans le ballet, où il avoit été fort au-dessous de lui-même ; ainsi on le copia dans sa partie la plus défectueuse jusqu’en 1697, que la Mothe, en créant un genre tout neuf, acquit l’avantagé de se faire copier à son tour.

L’Europe Galante est le premier ballet dans la forme adoptée aujourd’hui sur le théatre lyrique. Ce genre appartient tout-à-fait à la France, & l’Italie n’a rien qui lui ressemble. On ne verra sans doute jamais notre opéra passer chez les autres nations : mais il est vraissemblable qu’un jour, sans changer de musique (ce qui est impossible) on changera toute la constitution de l’opéra Italien, & qu’il prendra la forme nouvelle & piquante du ballet François.

Il consiste en 3 ou 4 entrées précédées d’un prologue.

Le prologue & chacune des entrées forment des actions sèparées avec un ou deux divertissemens mêlés de chants, & de danses.

La tragédie lyrique doit avoir des divertissemens de danse & de chant, que le fonds de l’action amene. Le ballet doit être un divertissement de chant & de danse, qui amene une action, & qui lui sert de fondement, & cette action doit être galante, intéressante, badine, ou noble suivant la nature des sujets.

Tous les ballets qui sont restés au théatre sont en cette forme, & vraissemblablement il n’y en aura point qui s’y soûtiennent, s’ils en ont une différente. Le Roi Louis XV. a dansé lui-même avec sa cour, dans les ballets de ce nouveau genre, qui furent représentés aux Thuileries pendant son éducation.

Danchet, en suivant le plan donné par la Mothe, imagina des entrées comiques ; c’est à lui qu’on doit ce genre, si c’en est un. Les Fêtes Vénitiennes ont ouvert une carriere nouvelle aux Poëtes & aux Musiciens, qui auront le courage de croire, que le théatre du merveilleux est propre à rendre le comique.

Les Italiens paroissent penser que la musique n’est faite que pour peindre tout ce qui est de plus noble ou de plus bas dans la nature. Ils n’admettent point de milieu.

Ils répandent avec profusion le sublime dans leurs tragédies, & la plus basse plaisanterie dans leurs opera bouffons, & ceux-ci n’ont réussi que dans les mains de leurs musiciens les plus célebres. Peut-être dans dix ans pensera-t-on comme eux. Platée, opera bouffon de M. Rameau, qui est celui de tous ses ouvrages le plus original & le plus fort de génie, décidera sans doute la question au préjudice des Fétes Vénitiennes & des Fêtes de Thalie, peu goûtées dans leurs dernieres reprises.

Peut-être la Mothe a-t-il fait une faute en créant le ballet. Quinault avoit senti que le merveilleux étoit le fond dominant de l’opera. Voyez Opera. Pourquoi ne seroit-il pas aussi le fond du ballet ? La Mothe ne l’a point exclu : mais il ne s’en est point servi. Il est d’ailleurs fort singulier qu’il n’ait pas donné un plus grand nombre d’ouvrages d’un genre si aimable. On n’a de lui que l’Europe galante qui soit restée au théatre ; il a cru modestement sans doute que ce qu’on appelle grand opera, étoit seul digne de quelque considération. Son esprit original l’eût mieux servi cependant dans un genre tout à lui. Il n’est excellent à ce théatre que dans ceux qu’il a créés. Voyez Pastorale & Comédie-Ballet.

Il y a peut-être encore un défaut dans la forme du ballet créé par la Mothe. Les danses n’y sont que des danses simples ; nulle action relative au sujet ne les anime ; on danse dans l’Europe galante pour danser. Ce sont à la vérité des peuples différens qu’on y voit paroître : mais leurs habits plûtôt que leurs pas annoncent leurs divers caracteres ; aucune action particuliere ne lie la danse avec le reste de l’acte.

De nos jours on a hasardé le merveilleux dans le ballet, & on y a mis la danse en action : elle y est une partie nécessaire du sujet principal. Ce genre, qui a plû dans sa nouveauté, présente un plus grand nombre de ressources pour l’amusement du spectateur, des moyens plus fréquens à la poësie, à la peinture, à la musique, d’étaler leurs richesses ; & au théatre lyrique, des occasions de faire briller la grande machine, qui en est une des premieres beautés : mais il faut attendre la reprise des Fêtes de l’Hymen & de l’Amour, pour décider si ce genre est le véritable.

De tous les ouvrages du théatre lyrique, le ballet est celui qui paroît le plus agréable aux François. La variété qui y regne, le mêlange aimable du chant & de la danse, des actions courtes qui ne sauroient fatiguer l’attention, des fêtes galantes qui se succedent avec rapidité, une foule d’objets piquans qui paroissent dans ces spectacles, forment un ensemble charmant, qui plaît également à la France & aux étrangers.

Cependant parmi le grand nombre d’auteurs célebres qui se sont exercés dans ce genre, il y en a fort peu qui l’ayent fait avec succès : on a encore moins de bons ballets que de bons opera, si on en excepte les ouvrages de M. Rameau, du sort desquels on n’ose décider, & qui conserveront, ou perdront leur supériorité, selon que le goût de la nation pour la musique se fortifiera, ou s’affoiblira par la suite. Le théatre lyrique qui peut compter à peu-près sur huit ou dix tragédies dont la réussite est toujours sûre, n’a pas plus de trois ou quatre ballets d’une ressource certaine ; l’Europe galante, les Elémens, les Amours des Dieux, & peut-être les Fêtes Greques & Romaines. D’où vient donc la rareté des talens dans un pareil genre ? Est-ce le génie ou l’encouragement qui manquent ? Plutarq. Sid. Appoll. Athén. Arist. Poetique. Platon. Hist. de la danse par Bonnet. Lucien. L. P. Menestrier, Jes. Traité des Ballets, &c. (B)

Ballets de chevaux. Dans presque tous les carrousels, il y avoit autrefois des ballets de chevaux qui faisoient partie de ces magnifiques spectacles. Pluvinel, un des écuyers du roi, en fit exécuter un fort beau dans le fameux carrousel de Louis XIII. Les deux qui passent pour avoir été les plus superbes, sont ceux qui furent donnés à Florence, le premier en 1608, le dernier en 1615.

On lit dans Pline, que c’est aux Sibarites que l’on doit l’invention de la danse des chevaux : le plaisir étoit le seul objet de ce peuple voluptueux ; il étoit l’ame de tous ses mouvemens, & de tous ses exercices. Athénée, d’après Aristote, rapporte que les Crotoniates, qui faisoient la guerre à ce peuple, s’étant apperçûs du soin avec lequel on y élevoit les chevaux, firent secretement apprendre à leurs trompettes les airs de ballet que les Sibarites faisoient danser à ces animaux dociles. Au moment de la charge, lorsque leur cavalerie s’ébranla, les Crotoniates firent fonner tous ces airs différens, & dès-lors les chevaux Sibarites, au lieu de suivre les mouvemens que vouloient leur donner les cavaliers qui les montoient, se mirent à danser leurs entrées de ballet ordinaires, & les Crotoniates les taillerent en pieces.

Les Bisaltes, peuples de Macédoine, se servirent du même artifice contre les Cardiens, au rapport de Charon de Lampsaque.

Les ballets de chevaux sont composés de quatre sortes de danse ; la danse de terre-à-terre, celle des courbettes, celle des caprioles, & celle d’un pas & un saut.

La danse de terre-à-terre est formée de pas, & de mouvemens égaux, en avant, en arriere, à volte sur la droite ou sur la gauche, & à demi-volte ; on la nomme terre-à-terre, parce que le cheval ne s’y éleve point.

La danse des courbettes est composée de mouvemens à demi élevés, mais doucement, en avant, en arriere, par voltes & demi-voltes sur les côtés, faisant son mouvement courbé, ce qui donne le nom à cette espece de danse.

La danse des caprioles n’est autre chose que le saut que fait le cheval en cadence à tems dans la main, & dans les talons, se laissant soûtenir de l’un, & aider de l’autre, soit en avant en une place, sur les voltes & de côté : on n’appelle point caprioles tous les sauts ; on nomme ainsi seulement ceux qui sont hauts & élevés tout d’un tems.

La danse d’un pas & d’un saut est composée d’une capriole & d’une courbette fort basse ; on commence par une courbette, & ensuite, raffermissant l’aide des deux talons, & soûtenant ferme de la main, on fait faire une capriole, & lâchant la main & chassant en avant, on fait faire un pas : on recommence après si l’on veut, retenant la main & aidant des deux talons, pour faire faire une autre capriole.

On a donné le nom d’airs à ces différentes danses, ainsi on dit air de terre-à-terre, &c.

Dans ces ballets, on doit observer, comme dans tous les autres, l’air, le tems de l’air, & la figure.

L’air est le mouvement de la symphonie qu’on exécute, & qui doit être dansée. Le tems des airs sont les divers passages que l’on fait faire aux chevaux en avant, en arriere, à droite, à gauche : de tous ces mouvemens se forment les figures, & quand d’un seul tems sans s’arrêter, on fait aller le cheval de ces quatre manieres, on appelle cette figure faire la croix.

Ces passages, en terme de l’art, s’appellent passades.

Les trompettes sont les instrumens les plus propres pour faire danser les chevaux, parce qu’ils ont le loisir de prendre haleine lorsque les trompettes la reprennent, & que le cheval, qui est naturellement fier & généreux, en aime le son ; ce bruit martial l’excite & l’anime. On dresse les chevaux encore à danser au son des cors de chasse, & quelquefois aux violons : mais il faut de ces derniers instrumens un fort grand nombre, que les symphonies soient des airs de trompettes, & que les basses marquent fortement les cadences.

Selon la nature des airs on manie les chevaux terre-à-terre, par courbettes, ou par sauts.

Il n’est pas étonnant qu’on dresse des chevaux à la danse, puisque ce sont les animaux les plus maniables, & les plus capables de discipline ; on a fait des ballets de chiens, d’ours, de singes, d’éléphans, ce qui est bien plus extraordinaire. Voyez Danse. Elien, Martial, Athénée, Pline, Aristote, Charon de Lampsaque, &c.

Ballets aux chansons ; ce sont les premiers ballets qui ayent été faits par les anciens. Eriphanis, jeune greque, qui aimoit passionnément un chasseur nommé Menalque, composa des chansons par lesquelles elle se plaignoit tendrement de la dureté de son amant. Elle le suivit, en les chantant, sur les montagnes & dans les bois : mais cette amante malheureuse mourut à la peine. On étoit peu galant, quoi qu’en disent les Poëtes, dans ces tems reculés. L’aventure d’Eriphanis fit du bruit dans la Grece, parce qu’on y avoit appris ses chansons ; on les chantoit, & on représentoit sur ces chants les aventures, les douleurs d’Eriphanis, par des mouvemens & des gestes qui ressembloient beaucoup à la danse.

Nos branles sont des especes de ballets aux chansons. Voyez Branle. A l’opéra on peut introduire des ballets de ce genre. Il y a une sorte de pantomime noble de cette espece dans la troisieme entrée des Talens Lyriques, qui a beaucoup réussi, & qui est d’une fort agréable invention. La danse de Terpsichore, du prologue des Fêtes Greques & Romaines, doit être rangée aussi dans cette classe. Le P. Ménétrier, traité des Ballets.

Ballets de collége ; ce sont ces spectacles qu’on voit dans les colléges lors de la distribution des prix. Dans celui de Louis le Grand, il y a tous les ans la tragédie & le grand ballet, qui tient beaucoup de l’ancien, tel qu’on le représentoit autrefois dans les différentes cours de l’Europe, mais il est plus chargé de récits, & moins rempli de danses figurées.

Il sert pour l’ordinaire d’intermedes aux actes de la tragédie ; en cela il rend assez l’idée des intermedes des anciens.

Il y a plusieurs beaux ballets imprimés dans le second volume du P. le Jay Jésuite. On trouve le détail de beaucoup de ces ouvrages dans le Pere Ménétrier, qui en a fait un savant traité, & qui étoit l’homme de l’Europe le plus profond sur cette matiere. (B)