L’Encyclopédie/1re édition/ETYMOLOGIE

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(Tome 6p. 98-111).

ETYMOLOGIE, s. f. (Lit.) c’est l’origine d’un mot. Le mot dont vient un autre mot s’appelle primitif, & celui qui vient du primitif s’appelle dérivé. On donne quelquefois au primitif même le nom d’étymologie ; ainsi l’on dit que pater est l’étymologie de pere.

Les mots n’ont point avec ce qu’ils expriment un rapport nécessaire ; ce n’est pas même en vertu d’une convention formelle & fixée invariablement entre les hommes, que certains sons réveillent dans notre esprit certaines idées. Cette liaison est l’effet d’une habitude formée dans l’enfance à force d’entendre répéter les mêmes sons dans des circonstances à-peu-près semblables : elle s’établit dans l’esprit des peuples, sans qu’ils y pensent ; elle peut s’effacer par l’effet d’une autre habitude qui se formera aussi sourdement & par les mêmes moyens. Les circonstances dont la répétition a determiné dans l’esprit de chaque individu le sens d’un mot, ne sont jamais exactement les mêmes pour deux hommes ; elles sont encore plus différentes pour deux générations. Ainsi à considérer une langue indépendamment de ses rapports avec les autres langues, elle a dans elle-même un principe de variation. La prononciation s’altere en passant des peres aux enfans ; les acceptions des termes se multiplient, se remplacent les unes les autres ; de nouvelles idées viennent accroître les richesses de l’esprit humain ; il faut détourner la signification primitive des mots par des métaphores ; la fixer à certains points de vûe particuliers, par des inflexions grammaticales ; réunir plusieurs mots anciens, pour exprimer les nouvelles combinaisons d’idées. Ces sortes de mots n’entrent pas toûjours dans l’usage ordinaire : pour les comprendre, il est nécessaire de les analyser, de remonter des composés ou dérivés aux mots simples ou radicaux, & des acceptions métaphoriques au sens primitif. Les Grecs qui ne connoissoient guere que leur langue, & dont la langue, par l’abondance de ses inflexions grammaticales, & par sa facilité à composer des mots, se prêtoit à tous les besoins de leur génie, se livrerent de bonne heure à ce genre de recherches, & lui donnerent le nom d’étymologie, c’est-à-dire, connoissance du vrai sens des mots ; car ἔτυμον τῆς λεξέως signifie le vrai sens d’un mot, d’ἔτυμος, vrai.

Lorsque les Latins étudierent leur langue, à l’exemple des Grecs, ils s’apperçurent bien-tôt qu’ils la devoient presque toute entiere à ceux-ci. Le travail ne se borna plus à analyser les mots d’une seule langue, à remonter du dérivé à sa racine ; on apprit à chercher les origines de sa langue dans des langues plus anciennes, à décomposer non plus les mots, mais les langues : on les vit se succéder & se mêler, comme les peuples qui les parlent. Les recherches s’étendirent dans un champ immense ; mais quoiqu’elles devinssent souvent indifférentes pour la connoissance du vrai sens des mots, on garda l’ancien nom d’étymologie. Aujourd’hui les Savans donnent ce nom à toutes les recherches sur l’origine des mots ; & c’est dans ce sens que nous l’employerons dans cet article.

L’Histoire nous a transmis quelques étymologies, comme celles des noms des villes ou des lieux auxquels les fondateurs ou les navigateurs ont donné, soit leur propre nom, soit quelque autre relatif aux circonstances de la fondation ou de la découverte. A la reserve du petit nombre d’étymologies de ce genre, qu’on peut regarder comme certaines, & dont la certitude purement testimoniale ne dépend pas des regles de l’art étymologique, l’origine d’un mot est en général un fait à deviner, un fait ignoré, auquel on ne peut arriver que par des conjectures, en partant de quelques faits connus. Le mot est donné ; il faut chercher dans l’immense variété des langues, les différens mots dont il peut tirer son origine. La ressemblance du son, l’analogie du sens, l’histoire des peuples qui ont successivement occupé la même contrée, ou qui y ont entretenu un grand commerce, sont les premieres lueurs qu’on suit : on trouve enfin un mot assez semblable à celui dont on cherche l’étymologie. Ce n’est encore qu’une supposition qui peut être vraie ou fausse : pour s’assûrer de la vérité, on examine plus attentivement cette ressemblance ; on suit les altérations graduelles qui ont conduit successivement du primitif au dérivé ; on pese le plus ou le moins de facilité du changement de certaines lettres en d’autres ; on discute les rapports entre les concepts de l’esprit & les analogies délicates qui ont pû guider les hommes dans l’application d’un même son à des idées très-différentes ; on compare le mot à toutes les circonstances de l’énigme : souvent il ne soûtient pas cette épreuve, & on en cherche un autre ; quelquefois (& c’est la pierre de touche des étymologies, comme de toutes les vérités de fait) toutes les circonstances s’accordent parfaitement avec la supposition qu’on a faite ; l’accord de chacune en particulier forme une probabilité ; cette probabilité augmente dans une progression rapide, à mesure qu’il s’y joint de nouvelles vraissemblances ; & bien-tôt, par l’appui mutuel que celles-ci se prêtent, la supposition n’en est plus une, & acquiert la certitude d’un fait. La force de chaque vraissemblance en particulier, & leur réunion, sont donc l’unique principe de la certitude des étymologies, comme de tout autre fait, & le fondement de la distinction entre les étymologies possibles, probables, & certaines. Il suit de-là que l’art étymologique est, comme tout art conjectural, composé de deux parties, l’art de former les conjectures ou les suppositions, & l’art de les vérifier ; ou en d’autres termes l’invention & la critique : les sources de la premiere, les regles de la seconde, sont la division naturelle de cet article ; car nous n’y comprendrons point les recherches qu’on peut faire sur les causes primitives de l’institution des mots, sur l’origine & les progrès du langage, sur les rapports des mots avec l’organe qui les prononce, & les idées qu’ils expriment. La connoissance philosophique des langues est une science très-vaste, une mine riche de vérités nouvelles & intéressantes. Les étymologies ne sont que des faits particuliers sur lesquels elle appuie quelquefois des principes généraux ; ceux-ci, à la vérité, rendent à leur tour la recherche des étymologies plus facile & plus sûre ; mais si cet article devoit renfermer tout ce qui peut fournir aux étymologistes des conjectures ou des moyens de les vérifier, il faudroit qu’il traitât de toutes les Sciences. Nous renvoyons donc sur ces matieres aux articles Grammaire, Interjection, Langue, Analogie, Mêlange, Origine & Analyse des Langues, Métaphore, Onomatopée, Ortographe, Signe, &c. Nous ajoûterons seulement, sur l’utilité des recherches étymologiques, quelques réflexions propres à désabuser du mépris que quelques personnes affectent pour ce genre d’étude.

Sources des conjectures étymologiques. En matiere d’étymologie, comme en toute autre matiere, l’invention n’a point de regles bien déterminées. Dans les recherches où les objets se présentent à nous, où il ne faut que regarder & voir, dans celles aussi qu’on peut soûmettre à la rigueur des démonstrations, il est possible de prescrire à l’esprit une marche invariable qui le mene sûrement à la vérité : mais toutes les fois qu’on ne s’en tient pas à observer simplement ou à déduire des conséquences de principes connus, il faut deviner ; c’est-à-dire qu’il faut, dans le champ immense des suppositions possibles, en saisir une au hasard, puis une seconde, & plusieurs successivement, jusqu’à ce qu’on ait rencontré l’unique vraie. C’est ce qui seroit impossible, si la gradation qui se trouve dans la liaison de tous les êtres, & la loi de continuité généralement observée dans la nature, n’établissoient entre certains faits, & un certain ordre d’autres faits propres à leur servir de causes, une espece de voisinage qui diminue beaucoup l’embarras du choix, en présentant à l’esprit une étendue moins vague, & en le ramenant d’abord du possible au vraissemblable ; l’analogie lui trace des routes où il marche d’un pas plus sûr : des causes déjà connues indiquent des causes semblables pour des effets semblables. Ainsi une mémoire vaste & remplie, autant qu’il est possible, de toutes les connoissances relatives à l’objet dont on s’occupe, un esprit exercé à observer dans tous les changemens qui le frappent, l’enchainement des effets & des causes, & à en tirer des analogies ; sur-tout l’habitude de se livrer à la méditation, ou, pour mieux dire peut-être, à cette rêverie nonchalante dans laquelle l’ame semble renoncer au droit d’appeller ses pensées, pour les voir en quelque sorte passer toutes devant elles, & pour contempler, dans cette confusion apparente, une foule de tableaux & d’assemblages inattendus, produits par la fluctuation rapide des idées, que des liens aussi imperceptibles que multipliés amenent à la suite les unes des autres ; voilà, non les regles de l’invention, mais les dispositions nécessaires à quiconque veut inventer, dans quelque genre que ce soit ; & nous n’avons plus ici qu’à en faire l’application aux recherches étymologiques, en indiquant les rapports les plus frappans, & les principales analogies qui peuvent servir de fondement à des conjectures vraissemblables.

1°. Il est naturel de ne pas chercher d’abord loin de soi ce qu’on peut trouver sous sa main. L’examen attentif du mot même dont on cherche l’étymologie, & de tout ce qu’il emprunte, si j’ose ainsi parler, de l’analogie propre de la langue, est donc le premier pas à faire. Si c’est un dérivé, il faut le rappeller à sa racine, en le dépouillant de cet appareil de terminaisons & d’inflexions grammaticales qui le déguisent ; si c’est un composé, il faut en séparer les différentes parties : ainsi la connoissance profonde de la langue dont on veut éclaircir les origines, de sa grammaire, de son analogie, est le préliminaire le plus indispensable pour cette étude.

2°. Souvent le résultat de cette décomposition se termine à des mots absolument hors d’usage ; il ne faut pas perdre, pour cela, l’espérance de les éclaircir, sans recourir à une langue étrangere : la langue même dont on s’occupe s’est altérée avec le tems ; l’étude des révolutions qu’elle a essuyées fera voir dans les monumens des siecles passés ces mêmes mots dont l’usage s’est perdu, & dont on a conservé les dérivés ; la lecture des anciennes chartes & des vieux glossaires en découvrira beaucoup ; les dialectes ou patois usités dans les différentes provinces, qui n’ont pas subi autant de variations que la langue polie, ou qui du moins n’ont pas subi les mêmes, en contiennent aussi un grand nombre : c’est là qu’il faut chercher.

3°. Quelquefois les changemens arrivés dans la prononciation effacent dans le dérivé presque tous les vestiges de sa racine. L’étude de l’ancien langage & des dialectes, fournira aussi des exemples des variations les plus communes de la prononciation ; & ces exemples autoriseront à supposer des variations pareilles dans d’autres cas. L’ortographe, qui se conserve lorsque la prononciation change, devient un témoin assez sûr de l’ancien état de la langue, & indique aux étymologistes la filiation des mots, lorsque la prononciation la leur déguise.

4°. Le probleme devient plus compliqué, lorsque les variations dans le sens concourent avec les changemens de la prononciation. Toutes sortes de tropes & de métaphores détournent la signification des mots ; le sens figuré fait oublier peu-à-peu le sens propre, & devient quelquefois à son tour le fondement d’une nouvelle figure ; ensorte qu’à la longue le mot ne conserve plus aucun rapport avec sa premiere signification. Pour retrouver la trace de ces changemens entés les uns sur les autres, il faut connoître les fondemens les plus ordinaires des tropes & des métaphores ; il faut étudier les différens points de vûe sous lesquels les hommes ont envisagé les différens objets, les rapports, les analogies entre les idées, qui rendent les figures plus naturelles ou plus justes. En général, l’exemple du présent est ce qui peut le mieux diriger nos conjectures sur le passé ; les métaphores que produisent à chaque instant sous nos yeux les enfans, les gens grossiers, & même les gens d’esprit, ont dû se présenter à nos peres ; car le besoin donne de l’esprit à tout le monde : or une grande partie de ces métaphores devenues habituelles dans nos langues, sont l’ouvrage du besoin : les hommes pour désigner aux autres les idées intellectuelles & morales, ne pouvant employer que les noms des objets sensibles. c’est par cette raison, & parce que la nécessité n’est pas délicate, que le peu de justesse des métaphores n’autorise pas toûjours à les rejetter des conjectures étymologiques. Il y a des exemples de ces sens détournés, très-bisarres en apparence, & qui sont indubitables.

5°. Il n’y a aucune langue dans l’état actuel des choses qui ne soit formée du mélange ou de l’altération de langues plus anciennes, dans lesquelles on doit retrouver une grande partie des racines de la langue nouvelle : lorsqu’on a poussé aussi loin qu’il est possible, sans sortir de celle-ci, la décomposition & la filiation des mots, c’est à ces langues étrangeres qu’il faut recourir. Lorsqu’on sait les principales langues des peuples voisins, ou qui ont occupé autrefois le même pays, on n’a pas de peine à découvrir quelles sont celles d’où dérive immédiatement une langue donnée, parce qu’il est impossible qu’il ne s’y trouve une très-grande quantité de mots communs à celle-ci, & si peu déguisés que la dérivation n’en peut être contestée : c’est ainsi qu’il n’est pas nécessaire d’être versé dans l’art étymologique, pour savoir que le françois & les autres langues modernes du midi de l’Europe se sont formées par la corruption du latin mêlé avec le langage des nations qui ont détruit l’Empire romain. Cette connoissance grossiere, où mene la connoissance purement historique des invasions successives du pays, par différens peuples, indiquent suffisamment aux étymologistes dans quelles langues ils doivent chercher les origines de celle qu’ils étudient.

6°. Lorsqu’on veut tirer les mots d’une langue moderne d’une ancienne, les mots françois, par exemple, du latin, il est très-bon d’étudier cette langue, non-seulement dans sa pureté & dans les ouvrages des bons auteurs, mais encore dans les tours les plus corrompus, dans le langage du plus bas peuple & des provinces. Les personnes élevées avec soin & instruites de la pureté du langage, s’attachent ordinairement à parler chaque langue, sans la mêler avec d’autres : c’est le peuple grossier qui a le plus contribué à la formation des nouveaux langages ; c’est lui qui ne parlant que pour le besoin de se faire entendre, néglige toutes les lois de l’analogie, ne se refuse à l’usage d’aucun mot, sous prétexte qu’il est étranger, dès que l’habitude le lui a rendu familier ; c’est de lui que le nouvel habitant est forcé, par les nécessités de la vie & du commerce, d’adopter un plus grand nombre de mots ; enfin c’est toûjours par le bas peuple que commence ce langage mitoyen qui s’établit nécessairement entre deux nations rapprochées, par un commerce quelconque ; parce que de part & d’autre personne ne voulant se donner la peine d’apprendre une langue étrangere, chacun de son côté en adopte un peu, & cede un peu de la sienne.

7°. Lorsque de cette langue primitive plusieurs se sont formées à la fois dans différens pays, l’étude de ces différentes langues, de leurs dialectes, des variations qu’elles ont éprouvées ; la comparaison de la maniere différente dont elles ont altéré les mêmes inflexions, ou les mêmes sons de la langue mere, en se les rendant propres ; celle des directions opposées, si j’ose ainsi parler, suivant lesquelles elles ont détourné le sens des mêmes expressions ; la suite de cette comparaison, dans tout le cours de leur progrès, & dans leurs différentes époques, serviront beaucoup à donner des vûes pour les origines de chacune d’entre elles : ainsi l’italien & le gascon qui viennent du latin, comme le françois, présentent souvent le mot intermédiaire entre un mot françois & un mot latin, dont le passage eût paru trop brusque & trop peu vraissemblable, si on eût voulu tirer immédiatement l’un de l’autre, soit que le mot ne soit effectivement devenu françois que parce qu’il a été emprunté de l’italien ou du gascon, ce qui est très-fréquent, soit qu’autrefois ces trois langues ayent été moins différentes qu’elles ne le sont aujourd’hui.

8°. Quand plusieurs langues ont été parlées dans le même pays & dans le même tems, les traductions réciproques de l’une à l’autre fournissent aux étymologistes une foule de conjectures précieuses. Ainsi pendant que notre langue & les autres langues modernes se formoient, tous les actes s’écrivoient en latin ; & dans ceux qui ont été conservés, le mot latin nous indique très-souvent l’origine du mot françois, que les altérations successives de la prononciation nous auroient dérobée ; c’est cette voie qui nous a appris que métier vient de ministerium ; marguillier, de matricularius, &c. Le dictionnaire de Ménage est rempli de ces sortes d’étymologies, & le glossaire de Ducange en est une source inépuisable. Ces mêmes traductions ont l’avantage de nous procurer des exemples constatés d’altérations très-considérables dans la prononciation des mots, & de différences très-singulieres entre le dérivé & le primitif, qui sont sur-tout très-fréquentes dans les noms des saints ; & ces exemples peuvent autoriser à former des conjectures auxquelles, sans eux, on n’auroit osé se livrer. M. Freret a fait usage de ces traductions d’une langue à une autre, dans sa dissertation sur le mot dunum, où, pour prouver que cette terminaison celtique signifie une ville, & non pas une montagne, il allegue que les Bretons du pays de Galles ont traduit ce mot dans le nom de plusieurs villes, par le mot de caër, & les Saxons par le mot de burgh, qui signifient incontestablement ville : il cite en particulier la ville de Dumbarton, en gallois, Caërbriton ; & celle d’Edimbourg, appellée par les anciens Bretons Dun-eden, & par les Gallois d’aujourd’hui Caereden.

9°. Indépendamment de ce que chaque langue tient de celles qui ont concouru à sa premiere formation, il n’en est aucune qui n’acquiere journellement des mots nouveaux, qu’elle emprunte de ses voisins & de tous les peuples avec lesquels elle a quelque commerce. C’est sur-tout lorsqu’une nation reçoit d’une autre quelque connoissance ou quelque art nouveau, qu’elle en adopte en même tems les termes. Le nom de boussole nous est venu des Italiens, avec l’usage de cet instrument. Un grand nombre de termes de l’art de la Verrerie sont italiens, parce que cet art nous est venu de Venise. La Minéralogie est pleine de mots allemans. Les Grecs ayant été les premiers inventeurs des Arts & des Sciences, & le reste de l’Europe les ayant reçûs d’eux, c’est à cette cause qu’on doit rapporter l’usage général parmi toutes les nations européennes, de donner des noms grecs à presque tous les objets scientifiques. Un étymologiste doit donc encore connoître cette source, & diriger ses conjectures d’après toutes ces observations, & d’après l’histoire de chaque art en particulier.

10°. Tous les peuples de la terre se sont mêlés en tant de manieres différentes, & le mélange des langues est une suite si nécessaire du mélange des peuples, qu’il est impossible de limiter le champ ouvert aux conjectures des étymologistes. Par exemple, on voudra du petit nombre de langues dont une langue s’est formée immédiatement, remonter à des langues plus anciennes ; souvent même quelques-unes de ces langues seront totalement perdues : le celtique, dont notre langue françoise a pris plusieurs racines, est dans ce cas ; on en rassemblera les vestiges épars dans l’irlandois, le gallois, le bas-breton, dans les anciens noms des lieux de la Gaule, &c. le saxon, le gothique, & les différens dialectes anciens & modernes de la langue germanique, nous rendront en partie la langue des Francs. On examinera soigneusement ce qui s’est conservé de la langue des premiers maîtres du pays, dans quelques cantons particuliers, comme la basse Bretagne, la Biscaye, l’Epire, dont l’âpreté du sol & la bravoure des habitans ont écarté les conquérans postérieurs. L’histoire indiquera les invasions faites dans les tems les plus reculés, les colonies établies sur les côtes par les étrangers, les différentes nations que le commerce ou la nécessité de chercher un asyle, a conduits successivement dans une contrée. On sait que le commerce des Phéniciens s’est étendu sur toutes les côtes de la Méditerranée, dans un tems où les autres peuples étoient encore barbares ; qu’ils y ont établi un très grand nombre de colonies ; que Carthage, une de ces colonies, a dominé sur une partie de l’Afrique, & s’est soûmis presque toute l’Espagne méridionale. On peut donc chercher dans le phénicien ou l’hébreu un grand nombre de mots grecs, latins, espagnols, &c. On pourra par la même raison supposer que les Phocéens établis à Marseille, ont porté dans la Gaule méridionale plusieurs mots grecs. Au défaut même de l’histoire on peut quelquefois fonder ses suppositions sur les mélanges de peuples plus anciens que les histoires même. Les courses connues des Goths & des autres nations septentrionales d’un bout de l’Europe à l’autre ; celles des Gaulois & des Cimmériens dans des siecles plus éloignés ; celles des Scythes en Asie, donnent droit de soupçonner des migrations semblables, dont les dates trop reculées seront restées inconnues, parce qu’il n’y avoit point alors de nations policées pour en conserver la mémoire, & par conséquent le mélange de toutes les nations de l’Europe & de leurs langues, qui a dû en résulter. Ce soupçon, tout vague qu’il est, peut être confirmé par des étymologies qui en supposeront la réalité, si d’ailleurs elles portent avec elles un caractere marqué de vraissemblance ; & dès-lors on sera autorisé à recourir encore à des suppositions semblables, pour trouver d’autres étymologies. Ἄμελγειν, traire le lait, composé de l’α privatif & de la racine μελγ, lait ; mulgeo & muleco en latin, se rapportent manifestement à la racine milk ou mulk, qui signifie lait dans toutes les langues du Nord ; cependant cette racine n’existe seule ni en grec ni en latin. Les mots styern, suéd. star, ang. ἀστήρ, gr. stella, latin, ne sont-ils pas évidemment la même racine, ainsi que le mot μήνη, la lune, d’où mensis en latin, & les mots moon, ang. maan, dan. mond, allem. ? Des étymologies si bien vérifiées, m’indiquent des rapports étonnans entre les langues polies des Grecs & des Romains, & les langues grossieres des peuples du Nord. Je me prêterai donc, quoiqu’avec réserve, aux étymologies d’ailleurs probables qu’on fondera sur ces mêlanges anciens des nations, & de leurs langages.

11°. La connoissance générale des langues dont on peut tirer des secours pour éclaircir les origines d’une langue donnée, montre plûtôt aux étymologistes l’espace où ils peuvent étendre leurs conjectures, qu’elle ne peut servir à les diriger ; il faut que ceux-ci tirent de l’examen du mot même dont ils cherchent l’origine, des circonstances ou des analogies sur lesquelles ils puissent s’appuyer. Le sens est le premier guide qui se présente : la connoissance détaillée de la chose exprimée par le mot, & de ses circonstances principales, peut ouvrir des vûes. Par exemple, si c’est un lieu, sa situation sur une montagne ou dans une vallée ; si c’est une riviere, sa rapidité, sa profondeur ; si c’est un instrument, son usage ou sa forme ; si c’est une couleur, le nom des objets les plus communs, les plus visibles auxquels elle appartient ; si c’est une qualité, une notion abstraite, un être en un mot, qui ne tombe pas sous les sens, il faudra étudier la maniere dont les hommes sont parvenus à s’en former l’idée, & quels sont les objets sensibles dont ils ont pû se servir pour faire naître la même idée dans l’esprit des autres hommes, par voie de comparaison ou autrement. La théorie philosophique de l’origine du langage & de ses progrès, des causes de l’imposition primitive des noms, est la lumiere la plus sûre qu’on puisse consulter ; elle montre autant de sources aux étymologistes, qu’elle établit de résultats généraux, & qu’elle décrit de pas de l’esprit humain dans l’invention des langues. Si l’on vouloit entrer ici dans les détails, chaque objet fourniroit des indications particulieres qui dépendent de sa nature, de celui de nos sens par lequel il a été connu, de la maniere dont il a frappé les hommes, & de ses rapports avec les autres objets, soit réels, soit imaginaires. Il est donc inutile de s’appesantir sur une matiere qu’on pourroit à peine effleurer ; l’article Origine des Langues, auquel nous renvoyons, ne pourra même renfermer que les principes les plus généraux : les détails & l’application ne peuvent être le fruit que d’un examen attentif de chaque objet en particulier. L’exemple des étymologies déjà connues, & l’analogie qui en résulte, sont le secours le plus général dont on puisse s’aider dans cette sorte de conjectures, comme dans toutes les autres, & nous en avons déjà parlé. Ce sera encore une chose très-utile de se supposer soi-même à la place de ceux qui ont eu à donner des noms aux objets, pourvû qu’on se mette bien à leur place, & qu’on oublie de bonne-foi tout ce qu’ils ne devoient pas savoir ; on connoîtra par soi-même, avec la difficulté, toutes les ressources & les adresses du besoin pour la vaincre l’on formera des conjectures vraissemblables sur les idées qu’ont voulu exprimer les premiers nomenclateurs, & l’on cherchera dans les langues anciennes les mots qui répondent à ces idées.

12°. Je ne sai si en matiere de conjectures étymologiques, les analogies fondées sur la signification des mots, sont préférables à celles qui ne sont tirées que du son même. Le son paroît appartenir directement à la substance même du mot ; mais la vérité est que l’un sans l’autre n’est rien, & qu’ainsi l’un & l’autre rapport doivent être perpétuellement combinés dans toutes nos recherches. Quoi qu’il en soit, non seulement la ressemblance des sons, mais encore des rapports plus ou moins éloignés, servent à guider les étymologistes du dérivé à son primitif. Dans ce genre rien peut-être ne peut borner les inductions, & tout peut leur servir de fondement, depuis la ressemblance totale, qui, lorsqu’elle concourt avec le sens, établit l’identité des racines jusqu’aux ressemblances les plus legeres ; on peut ajoûter, jusqu’au caractere particulier de certaines différences. Les sons se distinguent en voyelles & en consonnes, & les voyelles sont breves ou longues. La ressemblance dans les sons suffit pour supposer des étymologies, sans aucun égard à la quantité, qui varie souvent dans la même langue d’une génération à l’autre, ou d’une ville à une ville voisine : il seroit superflu d’en citer des exemples. Lors même que les sons ne sont pas entierement les mêmes, si les consonnes se ressemblent, on n’aura pas beaucoup d’égard à la différence des voyelles ; effectivement l’expérience nous prouve qu’elles sont beaucoup plus sujettes à varier que les consonnes : ainsi les Anglois, en écrivant grace comme nous, prononcent gréce. Les Grecs modernes prononcent ita & épsilon, ce que les anciens prononçoient èta & upsilon : ce que les Latins prononçoient ou, nous le prononçons u. On ne s’arrête pas même lorsqu’il y a quelque différence entre les consonnes, pourvû qu’il reste entr’elles quelqu’analogie, & que les consonnes correspondantes dans le dérivé & dans le primitif, se forment par des mouvemens semblables des organes ; ensorte que la prononciation, en devenant plus forte ou plus foible, puisse changer aisément l’une en l’autre. D’après les observations faites sur les changemens habituels de certaines consonnes en d’autres, les Grammairiens les ont rangées par classes, relatives aux différens organes qui servent à les former : ainsi le p, le b & l’m sont rangés dans la classe des lettres labiales, parce qu’on les prononce avec les levres (Voy. au mot Lettres, quelques considérations sur le rapport des lettres avec les organes). Toutes les fois donc que le changement ne se fait que d’une consonne à une autre autre consonne du même organe, l’altération du dérivé n’est point encore assez grande pour faire méconnoître le primitif. On étend même ce principe plus loin ; car il suffit que le changement d’une consonne en une autre soit prouvé par un grand nombre d’exemples, pour qu’on se permette de le supposer ; & véritablement on a toûjours droit d’établir une supposition dont les faits prouvent la possibilité.

13°. En même tems que la facilité qu’ont les lettres à se transformer les unes dans les autres, donne aux étymologistes une liberté illimitée de conjecturer, sans égard à la quantité prosodique des syllabes, au son des voyelles, & presque sans égard aux consonnes même, il est cependant vrai que toutes ces choses, sans en excepter la quantité, servent quelquefois à indiquer des conjectures heureuses. Une syllabe longue (je prends exprès pour exemple la quantité, parce que qui prouve le plus prouve le moins) ; une syllabe longue autorise souvent à supposer la contraction de deux voyelles, & même le retranchement d’une consonne intermédiaire. Je cherche l’étymologie de pinus ; & comme la premiere syllabe de pinus est longue, je suis porté à penser qu’elle est formée des deux premieres du mot picinus, dérivé de pix ; & qui seroit effectivement le nom du pin, si on avoit voulu le définir par la principale de ses productions. Je sai que l’x, le c, le g, toutes lettres gutturales, se retranchent souvent en latin, lorsqu’elles sont placées entre deux voyelles ; & qu’alors les deux syllabes se confondent en une seule, qui reste longue : maxilla, axilla, vexillum, texela, mala, ala, velum, tela.

14°. Ce n’est pas que ces syllabes contractées & réduites à une seule syllabe longue, ne puissent, en passant dans une autre langue, ou même par le seul laps de tems, devenir breves : aussi ces sortes d’inductions sur la quantité des syllabes, sur l’identité des voyelles, sur l’analogie des consonnes, ne peuvent guere être d’usage que lorsqu’il s’agit d’une dérivation immédiate. Lorsque les degrés de filiation se multiplient, les degrés d’altération se multiplient aussi à un tel point, que le mot n’est souvent plus reconnoissable. En vain prétendroit-on exclure les transformations de lettres en d’autres lettres très-éloignées. Il n’y a qu’à supposer un plus grand nombre d’altérations intermédiaires, & deux lettres qui ne pouvoient se substituer immédiatement l’une à l’autre, se rapprocheront par le moyen d’une troisieme. Qu’y a-t-il de plus éloigné qu’un b & une s ? cependant le b a souvent pris la place de l’v consonne ou du digamma éolique. Le digamma éolique, dans un très-grand nombre de mots adoptés par les Latins, a été substitué à l’esprit rude des Grecs, qui n’est autre chose que notre h, & quelquefois même à l’esprit doux ; témoin ἕσπερος, vesper, ἦρ, ver, &c. De son côté l’s a été substituée dans beaucoup d’autres mots latins, à l’esprit rude des Grecs ; ὑπὲρ, super, ἑξ, sex, ὗς, sus, &c. La même aspiration a donc pû se changer indifféremment en b & en s. Qu’on jette les yeux sur le Vocabulaire hagiologique de l’abbé Chatelain, imprimé à la tête du Dictionnaire de Menage, & l’on se convaincra par les prodigieux changemens qu’ont subi les noms des saints depuis un petit nombre de siecles, qu’il n’y a aucune étymologie, quelque bisarre qu’elle paroisse, qu’on ne puisse justifier par des exemples avérés ; & que par cette voie on peut, au moyen des variations intermédiaires multipliées à volonté, démontrer la possibilité du changement d’un son quelconque, en tout autre son donné. En effet, il y a peu de dérivation aussi étonnante au premier coup d’œil, que celle de jour tirée de dies ; & il y en a peu d’aussi certaine. Qu’on réfléchisse de plus que la variété des métaphores entées les unes sur les autres, a produit des bisarreries peut-être plus grandes, & propres à justifier par conséquent des étymologies aussi éloignées par rapport au sens, que les autres le sont par rapport au son. Il faut donc avoüer que tout a pû se changer en tout, & qu’on n’a droit de regarder aucune supposition étymologique comme absolument impossible. Mais que faut-il conclure de-là ? qu’on peut se livrer avec tant de savans hommes à l’arbitraire des conjectures, & bâtir sur des fondemens aussi ruineux de vastes systèmes d’érudition ; ou bien qu’on doit regarder l’étude des étymologies comme un jeu puérile, bon seulement pour amuser des enfans ? Il faut prendre un juste milieu. Il est bien vrai qu’à mesure qu’on suit l’origine des mots, en remontant de degré en degré, les altérations se multiplient, soit dans la prononciation, soit dans les sons, parce que, excepté les seules inflexions grammaticales, chaque passage est une altération dans l’un & dans l’autre ; par conséquent la liberté de conjecturer s’étend en même raison. Mais cette liberté, qu’est-elle ? sinon l’effet d’une incertitude qui augmente toûjours. Cela peut-il empêcher qu’on ne puisse discuter de plus près les dérivations les plus immédiates, & même quelques autres étymologies qui compensent par l’accumulation d’un plus grand nombre de probabilités, la distance plus grande entre le primitif & le dérivé, & le peu de ressemblance entre l’un & l’autre, soit dans le sens, soit dans la prononciation. Il faut donc, non pas renoncer à rien savoir dans ce genre, mais seulement se résoudre à beaucoup ignorer. Il faut, puisqu’il y a des étymologies certaines, d’autres simplement probables, & quelques-unes évidemment fausses, étudier les caracteres qui distinguent les unes des autres, pour apprendre, sinon à ne se tromper jamais, du moins à se tromper rarement. Dans cette vûe nous allons proposer quelques regles de critique, d’après lesquelles on pourra vérifier ses propres conjectures & celles des autres. Cette vérification est la seconde partie & le complément de l’art étymologique.

Principes de critique pour apprécier la certitude des étymologies. La marche de la critique est l’inverse, à quelques égards, de celle de l’invention : toute occupée de créer, de multiplier les systèmes & les hypotheses, celle-ci abandonne l’esprit à tout son essor, & lui ouvre la sphere immense des possibles ; celle-là au contraire ne paroît s’étudier qu’à détruire, à écarter successivement la plus grande partie des suppositions & des possibilités ; à rétrécir la carriere, à fermer presque toutes les routes, & à les réduire, autant qu’il se peut, au point unique de la certitude & de la vérité. Ce n’est pas à dire pour cela qu’il faille séparer dans le cours de nos recherches ces deux opérations, comme nous les avons séparées ici, pour ranger nos idées sous un ordre plus facile : malgré leur opposition apparente, elles doivent toûjours marcher ensemble dans l’exercice de la méditation ; & bien loin que la critique, en modérant sans cesse l’essor de l’esprit, diminue sa fécondité, elle l’empêche au contraire d’user ses forces, & de perdre un tems utile à poursuivre des chimeres : elle rapproche continuellement les suppositions des faits ; elle analyse les exemples, pour réduire les possibilités & les analogies trop générales qu’on en tire, à des inductions particulieres, & bornées à certaines circonstances : elle balance les probabilités & les rapports éloignés, par des probabilités plus grandes & des rapports plus prochains. Quand elle ne peut les opposer les uns aux autres, elle les apprécie ; où la raison de nier lui manque, elle établit la raison de douter. Enfin elle se rend très-difficile sur les caracteres du vrai, au risque de le rejetter quelquefois, pour ne pas risquer d’admettre le faux avec lui. Le fondement de toute la critique est un principe bien simple, que toute vérité s’accorde avec tout ce qui est vrai ; & que réciproquement ce qui s’accorde avec toutes les vérités, est vrai : de-là il suit qu’une hypothese imaginée pour expliquer un effet, en est la véritable cause, toutes les fois qu’elle explique toutes les circonstances de l’effet, dans quelque détail qu’on analyse ces circonstances, & qu’on développe les corollaires de l’hypothèse. On sent aisément que l’esprit humain ne pouvant connoître qu’une très-petite partie de la chaîne qui lie tous les êtres, ne voyant de chaque effet qu’un petit nombre de circonstances frappantes, & ne pouvant suivre une hypothèse que dans ses conséquences les moins éloignées, le principe ne peut jamais recevoir cette application complette & universelle, qui nous donneroit une certitude du même genre que celle des Mathématiques. Le hasard a pû tellement combiner un certain nombre de circonstances d’un effet, qu’elles correspondent parfaitement avec la supposition d’une cause qui ne sera pourtant pas la vraie. Ainsi l’accord d’un certain nombre de circonstances produit une probabilité toûjours contrebalancée par la possibilité du contraire dans un certain rapport, & l’objet de la critique est de fixer ce rapport. Il est vrai que l’augmentation du nombre des circonstances augmente la probabilité de la cause supposée, & diminue la probabilité du hasard contraire, dans une progression tellement rapide, qu’il ne faut pas beaucoup de termes pour mettre l’esprit dans un repos aussi parfait que le pourroit faire la certitude mathématique elle-même. Cela posé, voyons ce que fait le critique sur une conjecture ou sur une hypothèse donnée. D’abord il la compare avec le fait considéré, autant qu’il est possible, dans toutes ses circonstances, & dans ses rapports avec d’autres faits. S’il se trouve une seule circonstance incompatible avec l’hypothèse, comme il arrive le plus souvent, l’examen est fini : si au contraire la supposition répond à toutes les circonstances, il faut peser celles-ci en particulier, discuter le plus ou le moins de facilité avec laquelle chacune se prêteroit à la supposition d’autres causes ; estimer chacune des vraissemblances qui en résultent, & les compter, pour en former la probabilité totale. La recherche des étymologies a, comme toutes les autres, ses regles de critique particulieres, relatives à l’objet dont elle s’occupe, & fondées sur sa nature. Plus on étudie chaque matiere, plus on voit que certaines classes d’effets se prêtent plus ou moins à certaines classes de causes ; il s’établit des observations générales, d’après lesquelles on exclut tout-d’un-coup certaines suppositions, & l’on donne plus ou moins de valeur à certaines probabilités. Ces observations & ces regles peuvent sans doute se multiplier à l’infini ; il y en auroit même de particulieres à chaque langue & à chaque ordre de mots ; il seroit impossible de les renfermer toutes dans cet article, & nous nous contenterons de quelques principes d’une application générale, qui pourront mettre sur la voie : le bon sens, la connoissance de l’histoire & des langues, indiqueront assez les différentes regles relatives à chaque langue en particulier.

1°. Il faut rejetter toute étymologie, qu’on ne rend vraissemblable qu’à force de suppositions multipliées. Toute supposition enferme un degré d’incertitude, un risque quelconque ; & la multiplicité de ces risques détruit toute assûrance raisonnable. Si donc on propose une étymologie dans laquelle le primitif soit tellement éloigné du dérivé, soit pour le sens, soit pour le son, qu’il faille supposer entre l’un & l’autre plusieurs changemens intermédiaires, la vérification la plus sûre qu’on en puisse faire sera l’examen de chacun de ces changemens. L’étymologie est bonne, si la chaîne de ces altérations est une suite de faits connus directement, ou prouvés par des inductions vraissemblables ; elle est mauvaise, si l’intervalle n’est rempli que par un tissu de suppositions gratuites. Ainsi quoique jour soit aussi éloigné de dies dans la prononciation, qu’alfana l’est d’equus ; l’une de ces étymologies est ridicule, & l’autre est certaine. Quelle en est la différence ? Il n’y a entre jour & dies que l’italien giorno qui se prononce dgiorno, & le latin diurnus, tous mots connus & usités ; au lieu que fanacus, anacus, aquus pour dire cheval, n’ont jamais existé que dans l’imagination de Menage. Cet auteur est un exemple frappant des absurdités, dans lesquelles on tombe en adoptant sans choix ce que suggere la malheureuse facilité de supposer tout ce qui est possible : car il est très-vrai qu’il ne fait aucune supposition dont la possibilité ne soit justifiée par des exemples. Mais nous avons prouvé qu’en multipliant à volonté les altérations intermédiaires, soit dans le son, soit dans la signification, il est aisé de dériver un mot quelconque de tout autre mot donné : c’est le moyen d’expliquer tout, & dès-lors de ne rien expliquer ; c’est le moyen aussi de justifier tous les mépris de l’ignorance.

2°. Il y a des suppositions qu’il faut rejetter, parce qu’elles n’expliquent rien ; il y en a d’autres qu’on doit rejetter, parce qu’elles expliquent trop. Une étymologie tirée d’une langue étrangere n’est pas admissible, si elle rend raison d’une terminaison propre à la langue du mot qu’on veut éclaircir, toutes les vraissemblances dont on voudroit l’appuyer, ne prouveroient rien, parce qu’elles prouveroient trop : ainsi avant de chercher l’origine d’un mot dans une langue étrangere, il faut l’avoir décomposé, l’avoir dépouillé de toutes ses inflexions grammaticales, & réduit à ses élémens les plus simples. Rien n’est plus ingénieux que la conjecture de Bochart sur le nom d’insula Britannica, qu’il dérive de l’hébreu Baratanac, pays de l’étain, & qu’il suppose avoir été donné à cette île par les marchands phéniciens ou carthaginois, qui alloient y chercher ce métal. Notre regle détruit cette étymologie : Britannicus est un adjectif dérivé, où la Grammaire latine ne connoît de radical que le mot britan. Il en est de même de la terminaison celtique magum, que Bochart fait encore venir de l’hébreu mohun, sans considérer que la terminaison um ou us (car magus est aussi commun que magum) est évidemment une addition faite par les Latins, pour décliner la racine celtique mag. La plûpart des étymologistes hébraïsans ont été plus sujets que les autres à cette faute ; & il faut avoüer qu’elle est souvent difficile à éviter, sur-tout lorsqu’il s’agit de ces langues dont l’analogie est fort compliquée & riche en inflexions grammaticales. Tel est le grec, où les augmens & les terminaisons déguisent quelquefois entierement la racine. Qui reconnoîtroit, par exemple, dans le mot ἡμμένος le verbe ἅπτω dont il est cependant le participe très-régulier ? S’il y avoit un mot hébreu hemmen, qui signifiât comme ἡμμένος, arrangé ou joint, il faudroit rejetter cette origine pour s’en tenir à la derivation grammaticale. J’ai appuyé sur cette espece d’écueil, pour faire sentir ce qu’on doit penser de ceux qui écrivent des volumes d’étymologies, & qui ne connoissent les langues que par un coup-d’œil rapide jetté sur quelques dictionnaires.

3°. Une étymologie probable exclut celles qui ne sont que possibles. Par cette raison, c’est une regle de critique presque sans exception, que toute étymologie étrangere doit être écartée, lorsque la décomposition du mot dans sa propre langue répond exactement à l’idée qu’il exprime : ainsi celui qui guidé par l’analogie de parabole, paralogisme, &c. chercheroit dans la préposition greque παρὰ l’origine de parasol & parapluie, se rendroit ridicule.

4°. Cette étymologie devroit être encore rebutée par une autre regle presque toûjours sûre, quoiqu’elle ne soit pas entierement générale : c’est qu’un mot n’est jamais composé de deux langues différentes, à moins que le mot étranger ne soit naturalisé par un long usage avant la composition ; ensorte que ce mot n’ait besoin que d’être prononcé pour être entendu : ceux même qui composent arbitrairement des mots scientifiques, s’assujettissent à cette regle, guidés par la seule analogie, si ce n’est lorsqu’ils joignent à beaucoup de pédanterie beaucoup d’ignorance ; ce qui arrive quelquefois : c’est pour cela que notre regle a quelques exceptions.

5°. Ce sera une très-bonne loi à s’imposer, si l’on veut s’épargner bien des conjectures frivoles, de ne s’arrêter qu’à des suppositions appuyées sur un certain nombre d’inductions, qui leur donnent déjà un commencement de probabilité, & les tirent de la classe trop étendue des simples possibles : ainsi quoiqu’il soit vrai en général que tous les peuples & toutes les langues se sont mêlés en mille manieres, & dans des tems inconnus, on ne doit pas se préter volontiers à faire venir de l’hébreu ou de l’arabe le nom d’un village des environs de Paris. La distance des tems & des lieux est toûjours une raison de douter ; & il est sage de ne franchir cet intervalle, qu’en s’aidant de quelques connoissances positives & historiques des anciennes migrations des peuples, de leurs conquêtes, du commerce qu’ils ont entretenu les uns chez les autres ; & au défaut de ces connoissances, il faut au moins s’appuyer sur des étymologies déjà connues, assez certaines, & en assez grand nombre pour établir un mélange des deux langues. D’après ces principes, il n’y a aucune difficulté à remonter du françois au latin, du tudesque au celtique, du latin au grec. J’admettrai plus aisément une étymologie orientale d’un mot espagnol, que d’un mot françois ; parce que je sai que les Phéniciens & sur-tout les Carthaginois, ont eu beaucoup d’établissemens en Espagne ; qu’après la prise de Jérusalem sous Vespasien, un grand nombre de Juifs furent transportés en Lusitanie, & que depuis toute cette contrée a été possédée par les Arabes.

6°. On puisera dans cette connoissance détaillée des migrations des peuples, d’excellentes regles de critique, pour juger des étymologies tirées de leurs langues, & apprécier leur vraissemblance : les unes seront fondées sur le local des établissemens du peuple ancien ; par exemple, les étymologies phéniciennes des noms de lieu seront plus recevables, s’il s’agit d’une côte ou d’une ville maritime, que si cette ville étoit située dans l’intérieur des terres : une étymologie arabe conviendra dans les plaines & dans les parties méridionales de l’Espagne ; on préférera pour des lieux voisins des Pyrenées, des étymologies latines ou basques.

7°. La date du mêlange des deux peuples, & du tems où les langues anciennes ont été remplacées par de nouvelles, ne sera pas moins utile ; on ne tirera point d’une racine celtique le nom d’une ville bâtie, ou d’un art inventé sous les rois francs.

8°. On pourra encore comparer cette date à la quantité d’altération que le primitif aura dû souffrir pour produire le dérivé ; car les mots, toutes choses d’ailleurs égales, ont reçu d’autant plus d’altération qu’ils ont été transmis par un plus grand nombre de générations, & sur-tout que les langues ont essuyé plus de révolutions dans cet intervalle. Un mot oriental qui aura passé dans l’espagnol par l’arabe, sera bien moins éloigné de sa racine que celui qui sera venu des anciens Carthaginois.

9°. La nature de la migration, la forme, la proportion, & la durée du mêlange qui en a résulté, peuvent aussi rendre probables ou improbables plusieurs conjectures ; une conquête aura apporté bien plus de mots dans un pays, lorsqu’elle aura été accompagnée de transplantation d’habitans ; une possession durable, plus qu’une conquête passagere ; plus lorsque le conquérant a donné ses lois aux vaincus, que lorsqu’il les a laissés vivre selon leurs usages : une conquête en général, plus qu’un simple commerce. C’est en partie à ces causes combinées avec les révolutions postérieures, qu’il faut attribuer les différentes proportions dans le mêlange du latin avec les langues qu’on parle dans les différentes contrées soûmises autrefois aux Romains ; proportions d’après lesquelles les étymologies tirées de cette langue auront, tout le reste égal, plus ou moins de probabilité ; dans le mêlange, certaines classes d’objets garderont les noms que leur donnent le conquérant ; d’autres, celui de la langue des vaincus ; & tout cela dépendra de la forme du gouvernement, de la maniere dont l’autorité & la dépendance sont distribuées entre les deux peuples ; des idées qui doivent être plus ou moins familieres aux uns ou aux autres, suivant leur état, & les mœurs que leur donne cet état.

10°. Lorsqu’il n’y a eu entre deux peuples qu’une simple liaison sans qu’ils se soient mêlangés, les mots qui passent d’une langue dans l’autre sont le plus ordinairement relatifs à l’objet de cette liaison. La religion chrétienne a étendu la connoissance du latin dans toutes les parties de l’Europe, où les armes des Romains n’avoient pû pénétrer. Un peuple adopte plus volontiers un mot nouveau avec une idée nouvelle, qu’il n’abandonne les noms des objets anciens, auxquels il est accoûtumé. Une étymologie latine d’un mot polonois ou irlandois, recevra donc un nouveau degré de probabilité, si ce mot est relatif au culte, aux mysteres, & aux autres objets de la religion. Par la même raison, s’il y a quelques mots auxquels on doive se permettre d’assigner une origine phénicienne ou hébraïque, ce sont les noms de certains objets relatifs aux premiers arts & au commerce ; il n’est pas étonnant que ces peuples, qui les premiers ont commercé sur toutes les côtes de la Méditerranée, & qui ont fondé un grand nombre de colonies dans toutes les îles de la Grece, y ayent porté les noms des choses ignorées des peuples sauvages chez lesquels ils trafiquoient, & sur-tout les termes de commerce. Il y aura même quelques-uns de ces mots que le commerce aura fait passer des Grecs à tous les Européens, & de ceux ci à toutes les autres nations. Tel est le mot de sac, qui signifie proprement en hébreu une étoffe grossiere, propre à emballer les marchandises. De tous les mots qui ne dérivent pas immédiatement de la nature, c’est peut-être le plus universellement répandu dans toutes les langues. Notre mot d’arrhes, arrhabon, est encore purement hébreu, & nous est venu par la même voie. Les termes de Commerce parmi nous sont portugais, hollandois, anglois, &c. suivant la date de chaque branche de commerce, & le lieu de son origine.

11°. On peut en généralisant cette derniere observation, établit un nouveau moyen d’estimer la vraissemblance des suppositions étymologiques, fondées sur le mélange des nations & de leurs langages ; c’est d’examiner quelle étoit au tems du mélange la proportion des idées des deux peuples ; les objets qui leur étoient familiers, leur maniere de vivre, leurs arts, & le degré de connoissance auquel ils étoient parvenus. Dans les progrès généraux de l’esprit humain, toutes les nations partent du même point, marchent au même but, suivent à-peu-près la même route, mais d’un pas très-inégal. Nous prouverons à l’article Langues, que les langues dans tous les tems sont à-peu-près la mesure des idées actuelles du peuple qui les parle ; & sans entrer dans un grand détail, il est aisé de sentir qu’on n’invente des noms qu’à mesure qu’on a des idées à exprimer. Lorsque des peuples inégalement avancés dans leurs progrès se mêlent, cette inégalité influe à plusieurs titres sur la langue nouvelle qui se forme du mêlange. La langue du peuple policé plus riche, fournit au mélange dans une plus grande proportion, & le teint, pour ainsi dire, plus fortement de sa couleur : elle peut seule donner les noms de toutes les idées qui manquoient au peuple sauvage. Enfin l’avantage que les lumieres de l’esprit donnent au peuple policé, le dédain qu’elles lui inspirent pour tout ce qu’il pourroit emprunter des barbares, le goût de l’imitation que l’admiration fait naître dans ceux-ci, changent encore la proportion du mêlange en faveur de la langue policée, & contrebalancent souvent toutes les autres circonstances favorables à la langue barbare, celle même de la disproportion du nombre entre les anciens & les nouveaux habitans. S’il n’y a qu’un des deux peuples qui sache écrire, cela seul donne à sa langue le plus prodigieux avantage ; parce que rien ne fixe plus les impressions des mots dans la mémoire, que l’écriture. Pour appliquer cette considération générale, il faut la détailler ; il faut comparer les nations aux nations sous les différens points de vûe que nous offre leur histoire, apprécier les nuances de la politesse & de la barbarie. La barbarie des Gaulois n’étoit pas la même que celle des Germains, & celle-ci n’étoit pas la barbarie des Sauvages d’Amérique ; la politesse des anciens Tyriens, des Grecs, des Européens modernes, forment une gradation aussi sensible ; les Mexicains barbares, en comparaison des Espagnols (je ne parle que par rapport aux lumieres de l’esprit), étoient policés par rapport aux Caraibes. Or l’inégalité d’influence des deux peuples dans le mélange des langues, n’est pas toûjours relative à l’inégalité réelle des progrès, au nombre des pas de l’esprit humain, & à la durée des siecles interposés entre un progrès & un autre progrès ; parce que l’utilité des découvertes, & sur-tout leur effet imprévû sur les mœurs, les idées, la maniere de vivre, la constitution des nations & la balance de leurs forces, n’est en rien proportionnée à la difficulté de ces découvertes, à la profondeur qu’il faut percer pour arriver à la mine & au tems nécessaire pour y parvenir : qu’on en juge par la poudre & l’imprimerie. Il faut donc suivre la comparaison des nations dans un détail plus grand encore, y faire entrer la connoissance de leurs arts respectifs, des progrès de leur éloquence, de leur philosophie, &c. voir quelle sorte d’idées elles ont pû se préter les unes aux autres, diriger & apprécier ses conjectures d’après toutes ces connoissances, & en former autant de regles de critique particulieres.

12°. On veut quelquefois donner à un mot d’une langue moderne, comme le françois, une origine tirée d’une langue ancienne, comme le latin, qui, pendant que la nouvelle se formoit, étoit parlée & écrite dans le même pays en qualité de langue savante. Or il faut bien prendre garde de prendre pour des mots latins, les mots nouveaux, auxquels on ajoûtoit des terminaisons de cette langue ; soit qu’il n’y eût véritablement aucun mot latin correspondant, soit plûtôt que ce mot fût ignoré des écrivains du tems. Faute d’avoir fait cette legere attention, Ménage a dérivé marcassin de marcassinus, & il a perpétuellement assigné pour origine à des mots françois de prétendus mots latins, inconnus lorsque la langue latine étoit vivante, & qui ne sont que ces mêmes mots françois latinisés par des ignorans : ce qui est en fait d’étymologie, un cercle vicieux.

13°. Comme l’examen attentif de la chose dont on veut expliquer le nom, de ses qualités, soit absolues, soit relatives, est une des plus riches sources de l’invention ; il est aussi un des moyens les plus sûrs pour juger certaines étymologies : comment fera-t-on venir le nom d’une ville, d’un mot qui signifie pont, s’il n’y a point de riviere ? M. Freret a employé ce moyen avec le plus grand succès dans sa dissertation sur l’étymologie de la terminaison celtique dunum, où il réfute l’opinion commune qui fait venir cette terminaison d’un prétendu mot celtique & tudesque, qu’on veut qui signifie montagne. Il produit une longue énumération des lieux, dont le nom ancien se terminoit ainsi : Tours s’appelloit autrefois Casarodunum ; Leyde, Lugdunum Batavorum ; Tours & Leyde sont situés dans des plaines. Plusieurs lieux se sont appellés Uxellodunum, & uxel signifioit aussi montagne ; ce seroit un pléonasme. Le mot de Noviodunum, aussi très-commun, se trouve donné à des lieux situés dans des vallées ; ce seroit une contradiction.

14°. C’est cet examen attentif de la chose qui peut seul éclairer sur les rapports & les analogies que les hommes ont dû saisir entre les différentes idées, sur la justesse des métaphores & des tropes, par lesquels on a fait servir les noms anciens à désigner des objets nouveaux. Il faut l’avoüer, c’est peut-être par cet endroit que l’art étymologique est le plus susceptible d’incertitude. Très-souvent le défaut de justesse & d’analogie ne donne pas droit de rejetter les étymologies fondées sur des métaphores ; je crois l’avoir dit plus haut, en traitant de l’invention : il y en a sur-tout deux raisons ; l’une est le versement d’un mot, si j’ose ainsi parler, d’une idée principale sur l’accessoire ; la nouvelle extension de ce mot à d’autres idées, uniquement fondée sur le sens accessoire sans égard au primitif, comme quand on dit un cheval serré d’argent ; & les nouvelles métaphores entées sur ce nouveau sens, puis les unes sur les autres, au point de présenter un sens entierement contradictoire avec le sens propre. L’autre raison qui a introduit dans les langues des métaphores peu justes, est l’embarras où les hommes se sont trouvés pour nommer certains objets qui ne frappoient en rien le sens de l’ouie, & qui n avoient avec les autres objets de la nature, que des rapports très-éloignés. La nécessité est leur excuse. Quant à la premiere de ces deux especes de métaphores si éloignées du sens primitif, j’ai déjà donné la seule regle de critique sur laquelle on puisse compter ; c’est de ne les admettre que dans le seul cas où tous les changemens intermédiaires sont connus ; elle resserre nos jugemens dans des limites bien étroites, mais il faut bien les resserrer dans les limites de la certitude. Pour ce qui regarde les métaphores produites par la nécessité, cette nécessité même nous procurera un secours pour les vérifier : en effet, plus elle a été réelle & pressante, plus elle s’est fait sentir à tous les hommes, plus elle a marqué toutes les langues de la même empreinte. Le rapprochement des tours semblables dans plusieurs langues très-différentes, devient alors une preuve que cette façon détournée d’envisager l’objet, étoit aussi nécessaire pour pouvoir lui donner un nom, qu’elle semble bisarre au premier coup-d’œil. Voici un exemple assez singulier, qui justifiera notre regle. Rien ne paroît d’abord plus étonnant que de voir le nom de pupilla, petite fille, diminutif de pupa, donné à la prunelle de l’œil. Cette étymologie devient indubitable par le rapprochement du grec κόρη, qui a aussi ces deux sens, & de l’hébreu bath-ghnain, la prunelle, & mot pour mot la fille de l’œil : à plus forte raison ce rapprochement est-il utile pour donner un plus grand degré de probabilité aux étymologies, fondées sur des métaphores moins éloignées. La tendresse maternelle est peut-être le premier sentiment que les hommes ayent eu à exprimer ; & l’expression en semble indiquée par le mot de mama ou am i, le plus ancien mot de toutes les langues. Il ne seroit pas extraordinaire que le mot latin amoit en tirât son origine. Cette opinion devient plus vraissemblable, quand on voit en hébreu le même mot amma, mere, former le verbe amam, amavit ; & il est presque porté jusqu’à l’évidence, quand on voit dans la même langue rekhem, uterus, former le verbe rakham, vehementer amavit.

15°. L’altération supposée dans les sons, forme seule une grande partie de l’art étymologique, & mérite aussi quelques considérations particulieres. Nous avons déjà dit (8°.) que l’altération du dérivé augmentoit à mesure que le tems l’éloignoit du primitif, & nous avons ajoûté, toutes choses d’ailleurs, égales, parce que la quantité de cette altération dépend aussi du cours que ce mot a dans le public. Il s’use, pour ainsi dire, en passant dans un plus grand nombre de bouches, sur-tout dans la bouche du peuple, & la rapidité de cette circulation équivaut à une plus longue durée ; les noms des saints & les noms de baptême les plus communs en sont un exemple ; les mots qui reviennent le plus souvent dans les langues, tels que les verbes être, faire, vouloir, aller, & tous ceux qui servent à lier les autres mots dans le discours, sont sujets à de plus grandes altérations ; ce sont ceux qui ont le plus besoin d’être fixés par la langue écrite. Le mot inclinaison dans notre langue, & le mot inclination, viennent tous deux du latin inclinatio. Mais le premier qui a gardé le sens physique est plus ancien dans la langue ; il a passé par la bouche des Arpenteurs, des Marins, &c. Le mot inclination nous est venu par les philosophes scholastiques, & a souffert moins d’altérations. On doit donc se prêter plus ou moins à l’altération supposée d’un mot, suivant qu’il est plus ancien dans la langue, que la langue étoit plus ou moins formée, étoit sur-tout ou n’étoit pas fixée par l’écriture lorsqu’il y a été introduit ; enfin suivant qu’il exprime des idées d’un usage plus ou moins familier, plus ou moins populaire.

16°. C’est par le même principe que le tems & la fréquence de l’usage d’un mot se compensent mutuellement pour l’altérer dans le même degré. C’est principalement la pente générale que tous les mots ont à s’adoucir ou à s’abréger qui les altere. Et la cause de cette pente est la commodité de l’organe qui les prononce. Cette cause agit sur tous les hommes : elle agit d’une maniere insensible, & d’autant plus que le mot est plus répeté. Son action continue, & la marche des altérations qu’elle a produites, a dû être & a été observée. Une fois connue, elle devient une pierre de touche sûre pour juger d’une foule de conjectures étymologiques ; les mots adoucis ou abregés par l’euphonie ne retournent pas plus à leur premiere prononciation que les eaux ne remontent vers leur source. Au lieu d’obtinere, l’euphonie a fait prononcer optinere ; mais jamais à la prononciation du mot optare, on ne substituera celle d’obtare. Ainsi dans notre langue, ce qui se prononçoit comme exploits, tend de jour en jour a se prononcer comme succès, mais une étymologie où son feroit passer un mot de cette derniere prononciation à la premiere ne seroit pas recevable.

17°. Si de ce point de vûe général on veut descendre dans les détails, & considérer les différentes suites d’altérations dans tous les langages que l’euphonie produisoit en même tems, & en quelque sorte parallelement les unes aux autres dans toutes les contrées de la terre ; si l’on veut fixer aussi les yeux sur les différentes époques de ces changemens, on sera surpris de leur irrégularité apparente. On verra que chaque langue & dans chaque langue chaque dialecte, chaque peuple, chaque siecle, changent constamment certaines lettres en d’autres lettres, & se refusent à d’autres changemens aussi constamment usités chez leurs voisins. On conclura qu’il n’y a à cet égard aucune regle générale. Plusieurs savans, & ceux en particulier qui ont fait leur étude des langues orientales, ont, il est vrai, posé pour principe que les lettres distinguées dans la grammaire hébraïque & rangées par classes sous le titre de lettres des mêmes organes, se changent réciproquement entre elles, & peuvent se substituer indifféremment les unes aux autres dans la même classe ; ils ont affirmé la même chose des voyelles, & en ont disposé arbitrairement, sans doute parce que le changement des voyelles est plus fréquent dans toutes les langues que celui des consonnes, mais peut-être aussi parce qu’en hébreu les voyelles ne sont point écrites. Toutes ces observations ne sont qu’un système, une conclusion générale de quelques faits particuliers démentie par d’autres faits en plus grand nombre. Quelque variable que soit le son des voyelles, leurs changemens sont aussi constans dans le même tems & dans le même lieu que ceux des consonnes ; les Grecs ont changé le son ancien de l’hêta & de l’upsilon en i ; les Anglois donnent, suivant des regles constantes, à notre a l’ancien son de l’hèta des Grecs : les voyelles font comme les consonnes partie de la prononciation dans toutes les langues, & dans aucune langue la prononciation n’est arbitraire parce qu’en tous lieux on parle pour être entendu. Les Italiens sans égard aux divisions de l’alphabet hebreu qui met l’iod au rang des lettres du palais, & l’l au rang des lettres de la langue, changent l’l précédé d’une consonne en ï tréma ou mouillé foible qui se prononce comme l’iod des Hébreux : platea, piazza, blanc, bianco. Les Portugais dans les mêmes circonstances changent constamment cet l en r, branco. Les François ont changé ce mouillé foible ou i en consonne des Latins, en notre j consonne, & les Espagnols en une aspiration gutturale. Ne cherchons donc point à ramener à une loi fixe des variations multipliées à l’infini dont les causes nous échappent : étudions-en seulement la succession comme on étudie les faits historiques. Leur variété connue, fixée à certaines langues, ramenée à certaines dates, suivant l’ordre des lieux & des tems, deviendra une suite de piéges tendus à des suppositions trop vagues, & fondées sur la simple possibilité d’un changement quelconque. On comparera ces suppositions au lieu & au tems, & l’on n’écoutera point celui qui pour justifier dans une étymologie Italienne un changement de l’l latin précédé d’une consonne en r allégueroit l’exemple des Portugais & l’affinité de ces deux sons. La multitude des regles de critique qu’on peut former sur ce plan, & d’après les détails que fournira l’étude des grammaires, des dialectes & des révolutions de chaque langue, est le plus sûr moyen pour donner à l’art étymologique toute la solidité dont il est susceptible ; parce qu’en général la meilleure méthode pour assûrer les résultats de tout art conjectural, c’est d’éprouver toutes ses suppositions en les rapprochant sans cesse d’un ordre certain de faits très-nombreux & très-variés.

18°. Tous les changemens que souffre la prononciation ne viennent pas de l’euphonie. Lorsqu’un mot, pour être transmis de génération en génération, passe d’un homme à l’autre, il faut qu’il soit entendu avant d’être répeté ; & s’il est mal-entendu, il sera mal répeté : voilà deux organes & deux sources d’altération. Je ne voudrois pas décider que la différence entre ces deux sortes d’altérations puisse être facilement apperçue. Cela dépend de savoir à quel point la sensibilité de notre oreille est aidée par l’habitude où nous sommes de former certains sons, & de nous fixer à ceux que la disposition de nos organes rend plus faciles (voyez Oreille) : quoi qu’il en soit, j’insérerai ici une réflexion qui, dans le cas où cette différence pourroit être apperçue, serviroit à distinguer un mot venu d’une langue ancienne ou étrangere d’avec un mot qui n’auroit subi que ces changemens insensibles que souffre une langue d’une génération à l’autre, & par le seul progrès des tems. Dans ce dernier cas c’est l’euphonie seule qui cause toutes les altérations. Un enfant naît au milieu de sa famille & de gens qui savent leur langue. Il est forcé de s’étudier à parler comme eux. S’il entend, s’il répete mal, il ne sera point compris, ou bien on lui fera connoître son erreur, & à la longue il se corrigera. C’est au contraire l’erreur de l’oreille qui domine & qui altere le plus la prononciation, lorsqu’une nation adopte un mot qui lui est étranger, & lorsque deux peuples différens confondent leurs langages en se mêlant. Celui qui ayant entendu un mot étranger le répete mal, ne trouve point dans ceux qui l’écoutent de contradicteur légitime, & il n’a aucune raison pour se corriger.

19°. Il résulte de tout ce que nous avons dit dans le cours de cet article, qu’une étymologie est une supposition ; qu’elle ne reçoit un caractere de vérité & de certitude que de sa comparaison avec les faits connus ; du nombre des circonstances de ces faits qu’elle explique ; des probabilités qui en naissent, & que la critique apprécie. Toute circonstance expliquée, tout rapport entre le dérivé & le primitif supposé produit une probabilité, aucun n’est exclus ; la probabilité augmente avec le nombre des rapports, & parvient rapidement à la certitude. Le sens, le son, les consonnes, les voyelles, la quantité, se prêtent une force réciproque, Tous les rapports ne donnent pas une égale probabilité. Une étymologie qui donneroit d’un mot une définition exacte, l’emporteroit sur celle qui n’auroit avec lui qu’un rapport métaphorique. Des rapports supposés d’après des exemples, cedent à des rapports fondés sur des faits connus, les exemples indéterminés aux exemples pris des mêmes langues & des mêmes siecles. Plus on remonte de degrés dans la filiation des étymologies, plus le primitif est loin du dérivé ; plus toutes les ressemblances s’alterent, plus les rapports deviennent vagues & se réduisent à de simples possibilités, plus les suppositions sont multipliées. Chacune est une source d’incertitude ; il faut donc se faire une loi de ne s’en permettre qu’une à la fois, & par conséquent de ne remonter de chaque mot qu’à son étymologie immédiate ; ou bien il faut qu’une suite de faits incontestables remplisse l’intervalle entre l’un & l’autre, & dispense de toute supposition. Il est bon en général de ne se permettre que des suppositions déjà rendues vraissemblables par quelques inductions. On doit vérifier par l’histoire des conquêtes & des migrations des peuples, du commerce, des arts, de l’esprit humain en général, & du progrès de chaque nation en particulier, les étymologies qu’on établit sur les mêlanges des peuple. & des langues ; par des exemples connus, celles qu’on tire des changemens du sens, au moyen des métaphores ; par la connoissance historique & grammaticale de la prononciation de chaque langue & de ses révolutions, celles qu’on fonde sur les altérations de la prononciation : comparer toutes les étymologies supposées, soit avec la chose nommée, sa nature, ses rapports & son analogie avec les différens êtres, soit avec la chronologie des altérations successives, & l’ordre invariable des progrès de l’eupnonie. Rejetter enfin toute étymologie contredite par un seul fait, & n’admettre comme certaines que celles qui seront appuyées sur un très-grand nombre de probabilités réunies.

20°. Je finis ce tableau raccourci de tout l’art étymologique par la plus générale des regles, qui les renferme toutes ; celle de douter beaucoup. On n’a point à craindre que ce doute produise une incertitude universelle ; il y a, même dans le genre étymologique, des choses évidentes à leur maniere ; des dérivations si naturelles, qui portent un air de vérité si frappant, que peu de gens s’y refusent. A l’égard de celles qui n’ont pas ces caracteres, ne vaut-il pas beaucoup mieux s’arrêter en-deçà des bornes de la certitude, que d’aller au-delà ? Le grand objet de l’art étymologique n’est pas de rendre raison de l’origine de tous les mots sans exception, & j’ose dire que ce seroit un but assez frivole. Cet art est principalement recommandable en ce qu’il fournit à la Philosophie des matériaux & des observations pour élever le grand édifice de la théorie générale dos langues ; or pour cela il importe bien plus d’employer des observations certaines, que d’en accumuler un grand nombre. J’ajoûte qu’il seroit aussi impossible qu’inutile de connoître l’étymologie de tous les mots : nous avons vû combien l’incertitude augmente dès qu’on est parvenu à la troisieme ou quatrieme étymologie, combien on est obligé d’entasser de suppositions, combien les possibilités deviennent vagues ; que seroit-ce si l’on vouloit remonter au-delà ? & combien cependant ne serions-nous pas loin encore de la premiere imposition des noms ? Qu’on refléchisse à la multitude de hasards qui ont souvent présidé à cette imposition ; combien de noms tirés de circonstances étrangeres à la chose, qui n’ont duré qu’un instant, & dont il n’a resté aucun vestige. En voici un exemple : un prince s’étonnoit en traversant les salles du palais, de la quantité de marchands qu’il voyoit. Ce qu’il y a de plus singulier, lui dit quelqu’un de sa suite, c’est qu’on ne peut rien demander à ces gens là, qu’ils ne vous le fournissent sur le champ, la chose n’eût-elle jamais existé. Le prince rit ; on le pria d’en faire l’essai : il s’approcha d’une boutique, & dit : Madame, vendez-vous des… des falbalas ? La marchande, sans demander l’explication d’un mot qu’elle entendoit pour la premiere fois, lui dit : oüi, Monseigneur, & lui montrant des prétintailles & des garnitures de robes de femme ; voilà ce que vous demandez ; c’est cela même qu’on appelle des falbalas. Ce mot fut répeté, & fit fortune. Combien de mots doivent leur origine à des circonstances aussi legeres, & aussi propres à mettre en défaut toute la sagacité des étymologistes ? Concluons de tout ce que nous avons dit, qu’il y a des étymologies certaines, qu’il y en a de probables, & qu’on peut toûjours éviter l’erreur, pourvû qu’on se résolve à beaucoup ignorer.

Nous n’avons plus pour finir cet article qu’à y joindre quelques réflexions sur l’utilité des recherches étymologiques, pour les disculper du reproche de frivolité qu’on leur fait souvent.

Depuis qu’on connoît l’enchaînement général qui unit toutes les vérités ; depuis que la Philosophie ou plûtôt la raison, par ses progrès, a fait dans les sciences, ce qu’avoient fait autrefois les conquêtes des Romains parmi les nations ; qu’elle a réuni toutes les parties du monde littéraire, & renversé les barrieres qui divisoient les gens de lettres en autant de petites républiques étrangeres les unes aux autres, que leurs études avoient d’objets différens : je ne saurois croire qu’aucune sorte de recherches ait grand besoin d’apologie : quoi qu’il en soit, le développement des principaux usages de l’étude étymologique ne peut être inutile ni déplacé à la suite de cet article.

L’application la plus immédiate de l’art étymologique, est la recherche des origines d’une langue en particulier : le résultat de ce travail, poussé aussi loin qu’il peut l’être sans tomber dans des conjectures trop arbitraires, est une partie essentielle de l’analyse d’une langue, c’est-à-dire de la connoissance complete du système de cette langue, de les élémens radicaux, de la combinaison dont ils sont susceptibles, &c. Le fruit de cette analyse est la facilité de comparer les langues entr’elles sous toutes sortes de rapports, grammatical, philosophique, historique, &c. (voyez au mot Langue, les deux articles Analyse & Comparaison des Langues). On sent aisément combien ces préliminaires sont indispensables pour saisir en grand & sous son vrai point de vûe la théorie générale de la parole, & de la marche de l’esprit humain dans la formation & les progrès du langage ; théorie qui, comme toute autre, a besoin pour n’être pas un roman, d’être continuellement rapprochée des faits. Cette théorie est la source d’où découlent les regles de cette grammaire générale qui gouverne toutes les langues, à laquelle toutes les nations s’assujettissent en croyant ne suivre que les caprices de l’usage, & dont enfin les grammaires de toutes nos langues ne sont que des applications partielles & incompletes (voyez Grammaire générale). L’histoire philosophique de l’esprit humain en général & des idées des hommes, dont les langues sont tout à la fois l’expression & la mesure, est encore un fruit précieux de cette théorie. Tout l’article Langues, auquel je renvoye, sera un développement de cette vérité, & je n’anticiperai point ici sur cet article. Je ne donnerai qu’un exemple des services que l’étude des langues & des mots, considérée sous ce point de vûe, peut rendre à la saine philosophie, en détruisant des erreurs invétérées.

On sait combien de systèmes ont été fabriqués sur la nature & l’origine de nos connoissances ; l’entêtement avec lequel on a soûtenu que toutes nos idées étoient innées ; & la multitude innombrable de ces êtres imaginaires dont nos scholastiques avoient rempli l’univers, en prétant une réalité à toutes les abstractions de leur esprit ; virtualités, formalités, degrés métaphysiques, entités, quiddités, &c. &c. &c. Rien, je parle d’après Locke, n’est plus propre à en détromper, qu’un examen suivi de la maniere dont les hommes sont parvenus à donner des noms à ces sortes d’idées abstraites ou spirituelles, & même à se donner de nouvelles idées par le moyen de ces noms. On les voit partir des premieres images des objets qui frappent les sens, & s’élever par degrés jusqu’aux idées des êtres invisibles & aux abstractions les plus générales : on voit les échelons sur lesquels ils se sont appuyés ; les métaphores & les analogies qui les ont aidés, sur-tout les combinaisons qu’ils ont faites de signes déjà inventés, & l’artifice de ce calcul des mots par lequel ils ont formé, composé, analysé toutes sortes d’abstractions inaccessibles aux sens & à l’imagination, précisément comme les nombres exprimés par plusieurs chiffres sur lesquels cependant le calculateur s’exerce avec facilite. Or de quel usage n’est pas dans ces recherches délicates l’art étymologique, l’art de suivre les expressions dans tous leurs passages d’une signification à l’autre, & de découvrir la liaison secrete des idées qui a facilité ce passage ? On me dira que la saine métaphysique & l’observation assidue des opérations de notre esprit doit suffire seule pour convaincre tout homme sans préjugé, que les idées, même des êtres spirituels, viennent toutes des sens : on aura raison ; mais cette vérité n’est-elle pas mise en quelque sorte sous les yeux d’une maniere bien plus frappante, & n’acquiert-elle pas toute l’évidence d’un point de fait, par l’étymologie si connue des mots spiritus, animus, πνεῦμα, rouakh, &c. pensée, délibération, intelligence, &c. Il seroit superflu de s’étendre ici sur les étymologies de ce genre, qu’on pourroit accumuler ; mais je crois qu’il est très-difficile qu’on s’en occupe un peu d’après ce point de vûe : en effet, l’esprit humain en se repliant ainsi sur lui-même pour étudier sa marche, ne peut-il pas retrouver dans les tours singuliers que les premiers hommes ont imaginés pour expliquer des idées nouvelles en partant des objets connus, bien des analogies très-fines & très-justes entre plusieurs idées, bien des rapports de toute espece que la nécessité toûjours ingénieuse avoit saisis, & que la paresse avoit depuis oubliés ? N’y peut-il pas voir souvent la gradation qu’il a suivie dans le passage d’une idée à une autre, dans l’invention de quelques arts ? & par-là cette étude ne devient-elle pas une branche intéressante de la métaphysique expérimentale ? Si ces détails sur les langues & les mots dont l’art étymologique s’occupe, sont des grains de sable, il est précieux de les ramasser, puisque ce sont des grains de sable que l’esprit humain a jettés dans sa route, & qui peuvent seuls nous indiquer la trace de ses pas (voyez Origine des Langues). Indépendamment de ces vûes curieuses & philosophiques, l’étude dont nous parlons, peut devenir d’une application usuelle, & prêter à la Logique des secours pour appuyer nos raisonnemens sur des fondemens solides. Locke, & depuis M. l’abbé de Condillac, ont montré que le langage est véritablement une espece de calcul, dont la Grammaire, & même la Logique en grande partie, ne sont que les regles ; mais ce calcul est bien plus compliqué que celui des nombres, sujet à bien plus d’erreurs & de difficultés. Une des principales est l’espece d’impossibilité où les hommes se trouvent de fixer exactement le sens des signes auxquels ils n’ont appris à lier des idées que par une habitude formée dans l’enfance, à force d’entendre repéter les mêmes sons dans des circonstances semblables, mais qui ne le sont jamais entierement ; ensorte que ni deux hommes, ni peut être le même homme dans des tems différens, n’attachent précisément au même mot la même idée. Les métaphores multipliées par le besoin & par une espece de luxe d’imagination, qui s’est aussi dans ce genre créé de faux besoins, ont compliqué de plus en plus les détours de ce labyrinthe immense, où l’homme introduit, si j’ose ainsi parler, avant que ses yeux fussent ouverts, méconnoît sa route à chaque pas. Cependant tout l’artifice de ce calcul ingénieux dont Aristote nous a donné les regles, tout l’art du syllogisme est fondé sur l’usage des mots dans le même sens ; l’emploi d’un même mot dans deux sens différens fait de tout raisonnement un sophisme ; & ce genre de sophisme, peut-être le plus commun de tous, est une des sources les plus ordinaires de nos erreurs. Le moyen le plus sûr, ou plûtôt le seul de nous détromper, & peut-être de parvenir un jour à ne rien affirmer de faux, seroit de n’employer dans nos inductions aucun terme, dont le sens ne fût exactement connu & défini. Je ne prétens assûrément pas qu’on ne puisse donner une bonne définition d’un mot, sans connoître son étymologie ; mais du moins est-il certain qu’il faut connoître avec précision la marche & l’embranchement de ses différentes acceptions. Qu’on me permette quelques réflexions à ce sujet.

J’ai crû voir deux défauts régnans dans la plûpart des définitions répandues dans les meilleurs ouvrages philosophiques. J’en pourrois citer des exemples tirés des auteurs les plus estimés & les plus estimables, sans sortir même de l’Encyclopédie. L’un consiste à donner pour la définition d’un mot l’énonciation d’une seule de ses acceptions particulieres : l’autre défaut est celui de ces définitions dans lesquelles, pour vouloir y comprendre toutes les acceptions du mot, il arrive qu’on n’y comprend dans le fait aucun des caracteres qui distinguent la chose de toute autre, & que par conséquent on ne définit rien.

Le premier défaut est très-commun, sur-tout quand il s’agit de ces mots qui expriment les idées abstraites les plus familieres, & dont les acceptions se multiplient d’autant plus par l’usage fréquent de la conversation, qu’ils ne répondent à aucun objet physique & déterminé qui puisse ramener constamment l’esprit à un sens précis. Il n’est pas étonnant qu’on s’arrête à celle de ces acceptions dont on est le plus frappé dans l’instant où l’on écrit, ou bien la plus favorable au système qu’on a entrepris de prouver. Accoûtumé, par exemple, à entendre loüer l’imagination, comme la qualité la plus brillante du génie ; saisi d’admiration pour la nouveauté, la grandeur, la multitude, & la correspondance des ressorts dont sera composée la machine d’un beau poëme : un homme dira, j’appelle imagination cet esprit inventeur qui sait créer, disposer, faire mouvoir les parties & l’ensemble d’un grand tout. Il n’est pas douteux que si dans toute la suite de ses raisonnemens, l’auteur n’employe jamais dans un autre sens le mot imagination (ce qui est rare), l’on n’aura rien à lui reprocher contre l’exactitude de ses conclusions : mais qu’on y prenne garde, un philosophe n’est point autorisé à définir arbitrairement les mots. Il parle à des hommes pour les instruire ; il doit leur parler dans leur propre langue, & s’assujettir à des conventions déjà faites, dont il n’est que le témoin, & non le juge. Une définition doit donc fixer le sens que les hommes ont attaché à une expression, & non lui en donner un nouveau. En effet un autre joüira aussi du droit de borner la définition du même mot à des acceptions toutes différentes de celles auxquelles le premier s’étoit fixé : dans la vûe de ramener davantage ce mot à son origine, il croira y réussir, en l’appliquant au talent de présenter toutes ses idées sous des images sensibles, d’entasser les métaphores & les comparaisons. Un troisieme appellera imagination cette mémoire vive des sensations, cette représentation fidele des objets absens, qui nous les rend avec force, qui nous tient lieu de leur réalité, quelquefois même avec avantage, parce qu’elle rassemble sous un seul point de vûe tous les charmes que la nature ne nous présente que successivement. Ces derniers pourront encore raisonner très-bien, en s’attachant constamment au sens qu’ils auront choisi ; mais il est évident qu’ils parleront tous trois une langue différente, & qu’aucun des trois n’aura fixé toutes les idées qu’excite le mot imagination dans l’esprit des françois qui l’entendent, mais seulement l’idée momentanée qu’il a plû à chacun d’eux d’y attacher.

Le second défaut est né du desir d’éviter le premier. Quelques auteurs ont bien senti qu’une définition arbitraire ne répondoit pas au problème proposé, & qu’il falloit chercher le sens que les hommes attachent à un mot dans les différentes occasions où ils l’employent. Or, pour y parvenir, voici le procédé qu’on a suivi le plus communément. On a rassemblé toutes les phrases où l’on s’est rappellé d’avoir vû le mot qu’on vouloit définir ; on en a tiré les différens sens dont il étoit susceptible, & on a tâché d’en faire une énumération exacte. On a cherché ensuite à exprimer, avec le plus de précision qu’on a pû, ce qu’il y a de commun dans toutes ces acceptions différentes que l’usage donne au même mot : c’est ce qu’on a appellé le sens le plus général du mot ; & sans penser que le mot n’a jamais eu ni pû avoir dans aucune occasion ce prétendu sens, on a crû en avoir donné la définition exacte : Je ne citerai point ici plusieurs définitions où j’ai trouvé ce défaut ; je serois obligé de justifier ma critique ; & cela seroit peut-être long. Un homme d’esprit, même en suivant une méthode propre à l’égarer, ne s’égare que jusqu’à un certain point, l’habitude de la justesse le ramene toûjours à certaines vérités capitales de la matiere ; l’erreur n’est pas complette, & devient plus difficile à développer. Les auteurs que j’aurois à citer sont dans ce cas ; & j’aime mieux, pour rendre le défaut de leur méthode plus sensible, le porter à l’extrème ; & c’est ce que je vais faire dans l’exemple suivant.

Qu’on se représente la foule des acceptions du mot esprit, depuis son sens primitif spiritus, haleine, jusqu’à ceux qu’on lui donne dans la Chimie, dans la Littérature, dans la Jurisprudence, esprits acides, esprit de Montagne, esprit des lois, &c. qu’on essaye d’extraire de toutes ces acceptions une idée qui soit commune à toutes, on verra s’évanoüir tous les caracteres qui distinguent l’esprit, dans quelque sens qu’on le prenne, de toute autre chose. Il ne restera pas même l’idée vague de subtilité ; car ce mot n’a aucun sens, lorsqu’il s’agit d’une substance immatérielle ; & il n’a jamais été appliqué à l’esprit dans le sens de talent, que d’une maniere métaphorique. Mais quand on pourroit dire que l’esprit dans le sens le plus général est une chose subtile, avec combien d’êtres cette qualification ne lui seroit-elle pas commune ? & seroit-ce là une définition qui doit convenir au défini, & ne convenir qu’à lui ? Je sai bien que les disparates de cette multitude d’acceptions différentes sont un peu plus grandes, à prendre le mot dans toute l’étendue que lui donnent les deux langues latine & françoise ; mais on m’avoüera que si le latin fût resté langue vivante, rien n’auroit empêché que le mot spiritus n’eût reçu tous les sens que nous donnons aujourd’hui au mot esprit. J’ai voulu rapprocher les deux extrémités de la chaîne, pour rendre le contraste plus frappant : il le seroit moins, si nous n’en considérions qu’une partie ; mais il seroit toûjours réel. A se renfermer même dans la langue françoise seule, la multitude & l’incompatibilité des acceptions du mot esprit sont telles, que personne, je crois, n’a été tenté de les comprendre ainsi toutes dans une seule définition, & de définir l’esprit en général. Mais le vice de cette méthode n’est pas moins réel, lorsqu’il n’est pas assez sensible pour empêcher qu’on ne la suive : à mesure que le nombre & la diversité des acceptions diminue, l’absurdité s’affoiblit ; & quand elle disparoît, il reste encore l’erreur. J’ose dire que presque toutes les définitions où l’on annonce qu’on va définir les choses dans le sens le plus général, ont ce défaut, & ne définissent véritablement rien ; parce que leurs auteurs, en voulant renfermer toutes les acceptions du mot, ont entrepris une chose impossible : je veux dire, de rassembler sous une seule idée générale des idées très-différentes entr’elles, & qu’un même mot n’a jamais pû désigner que successivement, en cessant en quelque sorte d’être le même mot.

On trouveroit des moyens d’éviter ces deux défauts ordinaires aux définitions, dans l’étude historique de la génération des termes & de leurs révolutions : il faudroit observer la maniere dont les hommes ont successivement augmenté, resserré, modifié, changé totalement les idées qu’ils ont attachées à chaque mot ; le sens propre de la racine primitive, autant qu’il est possible d’y remonter ; les métaphores qui lui ont succédé ; les nouvelles métaphores entées souvent sur ces premieres, sans aucun rapport au sens primitif. On diroit : « tel mot, dans un tems, a reçû cette signification ; la génération suivante y a ajoûté cet autre sens ; les hommes l’ont ensuite employé à désigner telle idée ; ils y ont été conduits par analogie ; cette signification est le sens propre : cet autre est un sens détourné, mais néanmoins en usage ». On distingueroit dans cette généalogie d’idées un certain nombre d’époques : spiritus, souffle, esprit, principe de la vie ; esprit, substance pensante ; esprit, talent de penser, &c. chacune de ces époques donneroit lieu à une définition particuliere ; on auroit du moins toûjours une idée préclse de ce qu’on doit définir ; on n’embrasseroit point à la fois tous les sens d’un mot ; & en même tems, on n’en exclueroit arbitrairement aucun ; on exposeroit tous ceux qui sont reçûs ; & sans se faire le législateur du langage, on lui donneroit toute la netteté dont il est susceptible, & dont nous avons besoin pour raisonner juste.

Sans doute, la méthode que je viens de tracer est souvent mise en usage, sur-tout lorsque l’incompatibilité des sens d’un même mot est trop frappante ; mais, pour l’appliquer dans tous les cas, & avec toute la finesse dont il est susceptible, on ne pourra guere se dispenser de consulter les mêmes analogies, qui servent de guides dans les recherches étymologiques. Ce n’est point ici le lieu de fixer les cas où elle est indispensablement nécessaire & ceux où l’on pourroit s’en passer, ni de développer l’usage dont elle pourroit être pour comparer les mots entr’eux. Voyez Mots & Synonymes. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est toûjours avantageux de s’en servir, & que le secours des étymologies y est utile dans tous les cas.

Au reste, ce secours devient d’une nécessité absolue, lorsqu’il faut connoître exactement, non pas le sens qu’un mot a dû ou doit avoir, mais celui qu’il a eû dans l’esprit de tel auteur, dans tel tems, dans tel siecle : ceux qui observent la marche de l’esprit humain dans l’histoire des anciennes opinions, & plus encore ceux qui, comme les Théologiens, sont obligés d’appuyer des dogmes respectables sur les expressions des livres révélés, ou sur les textes des auteurs témoins de la doctrine de leur siecle, doivent marcher sans cesse le flambeau de l’étymologie à la main, s’ils ne veulent tomber dans mille erreurs. Si l’on part de nos idées actuelles sur la matiere & ses trois dimensions ; si l’on oublie que le mot qui répond à celui de matiere, materia, ὕλη, signifioit proprement du bois, & par métaphore, dans le sens philosophique, les matériaux dont une chose est faite, ce fonds d’être qui subsiste parmi les changemens continuels des formes, en un mot ce que nous appellons aujourd’hui substance, on sera souvent porté mal-à-propos à charger les anciens philosophes d’avoir nié la spiritualité de l’ame, c’est-à-dire d’avoir mal répondu à une question que beaucoup d’entre eux ne se sont jamais faite. Presque toutes les expressions philosophiques ont changé de signification ; & toutes les fois qu’il faut établir une vérité sur le témoignage d’un auteur, il est indispensable de commencer par examiner la force de ses expressions, non dans l’esprit de nos contemporains & dans le nôtre, mais dans le sien & dans celui des hommes de son siecle. Cet examen fondé si souvent sur la connoissance des étymologies, fait une des parties les plus essentielles de la critique : nous exhortons à lire, à ce sujet, l’Art critique du célebre Leclerc ; ce savant homme a recueilli dans cet ouvrage plusieurs exemples d’erreurs très-importantes, & donne en même tems des regles pour les éviter.

Je n’ai point encore parlé de l’usage le plus ordinaire que les savans ayent fait jusqu’ici de l’art étymologique, & des grandes lumieres qu’ils ont crû en tirer, pour l’éclaircissement de l’Histoire ancienne. Je ne me laisserai point emporter à leur enthousiasme : j’inviterai même ceux qui pourroient y être plus portés que moi, à lire la Démonstration évangélique, de M. Huet ; l’Explication de la Mythologie, par Lavaur ; les longs Commentaires que l’évêque Cumberland & le célebre Fourmont ont donnés sur le fragment de Sanchoniathon ; l’Histoire du Ciel, de M. Pluche, les ouvrages du P. Pezron sur les Celtes, l’Atlantique de Rudbeck, &c. Il sera très-curieux de comparer les différentes explications que tous ces auteurs ont données de la Mythologie & de l’Histoire des anciens héros. L’un voit tous les patriarches de l’ancien Testament, & leur histoire suivie, où l’autre ne voit que des héros Suédois ou Celtes ; un troisieme des leçons d’Astronomie & de Labourage, &c. Tous présentent des systèmes assez bien liés, à-peu-près également vraissemblables, & tous ont la même chose à expliquer. On sentira probablement, avant d’avoir fini cette lecture, combien il est frivole de prétendre établir des faits sur des étymologies purement arbitraires, & dont la certitude seroit évaluée très-favorablement en la réduisant à de simples possibilités. Ajoûtons qu’on y verra en même tems que si ces auteurs s’étoient astreints à la séverité des regles que nous avons données, ils se seroient épargné bien des volumes. Après cet acte d’impartialité, j’ai droit d’appuyer sur l’utilité dont peuvent être les étymologies, pour l’éclaircissement de l’ancienne histoire & de la Fable. Avant l’invention de l’Ecriture, & depuis, dans les pays qui sont restés barbares, les traces des révolutions s’effacent en peu de tems ; & il n’en reste d’autres vestiges que les noms imposés aux montagnes, aux rivieres, &c. par les anciens habitans du pays, & qui se sont conservés dans la langue des conquérans. Les mélanges des langues servent à indiquer les mélanges des peuples, leurs courses, leurs transplantations, leurs navigations, les colonies qu’ils ont portées dans des climats éloignés. En matiere de conjectures, il n’y a point de cercle vicieux, parce que la force des probabilités consiste dans leur concert ; toutes donnent & reçoivent mutuellement : ainsi les étymologies confirment les conjectures historiques, comme nous avons vû que les conjectures historiques confirment les étymologies : par la même raison celles-ci empruntent & répandent une lumiere réciproque sur l’origine & la migration des arts, dont les nations ont souvent adopté les termes avec les manœuvres qu’ils expriment. La décomposition des langues modernes peut encore nous rendre, jusqu’à un certain point, des langues perdues, & nous guider dans l’interprétation d’anciens monumens, que leur obscurité, sans cela, nous rendroit entierement inutiles. Ces foibles lueurs sont précieuses, sur-tout lorsqu’elles sont seules : mais il faut l’avoüer ; si elles peuvent servir à indiquer certains évenemens à grande masse, comme les migrations & les mêlanges de quelques peuples, elles sont trop vagues pour servir à établir aucun fait circonstancié. En général, des conjectures sur des noms me paroissent un fondement bien foible pour asseoir quelque assertion positive ; & si je voulois faire usage de l’étymologie, pour éclaircir les anciennes fables & le commencement de l’histoire des nations, ce seroit bien moins pour élever que pour détruire : loin de chercher à identifier, à force de suppositions, les dieux des différens peuples, pour les ramener ou à l’Histoire corrompue, ou à des systèmes raisonnés d’idolatrie, soit astronomique, soit allégorique, la diversité des noms des dieux de Virgile & d’Homere, quoique les personnages soient calqués les uns sur les autres, me feroit penser que la plus grande partie de ces dieux latins n’avoient dans l’origine rien de commun avec les dieux grecs ; que tous les peuples assignoient aux différens effets qui frappoient le plus leurs sens, des êtres pour les produire & y présider ; qu’on partageoit entre ces êtres fantastiques l’empire de la nature, arbitrairement, comme on partageoit l’année entre plusieurs mois ; qu’on leur donnoit des noms relatifs à leurs fonctions, & tirés de la langue du pays, parce qu’on n’en savoit pas d’autre ; que par cette raison le dieu qui présidoit à la Navigation s’appelloit Neptunus, comme la déesse qui présidoit aux fruits s’appelloit Pomona ; que chaque peuple faisoit ses dieux à part & pour son usage, comme son calendrier ; que si dans la suite on a crû pouvoir traduire les noms de ces dieux les uns par les autres, comme ceux des mois, & identifier le Neptune des Latins avec le Poseidon des Grecs, cela vient de la persuasion où chacun étoit de la réalité des siens, & de la facilité avec laquelle on se prêtoit à cette croyance réciproque, par l’espece de courtoisie que la superstition d’un peuple avoit, en ce tems là, pour celle d’un autre : enfin j’attribuerois en partie à ces traductions & à ces confusions de dieux, l’accumulation d’une foule d’avantures contradictoires sur la tête d’une seule divinité ; ce qui a dû compliquer de plus en plus la Mythologie, jusqu’à ce que les Poëtes l’ayent fixée dans des tems postérieurs.

A l’égard de l’Histoire ancienne, j’examinerois les connoissances que les différentes nations prétendent avoir sur l’origine du monde ; j’étudierois le sens des noms qu’elles donnent dans leurs récits aux premiers hommes, & à ceux dont elles remplissent les premieres générations ; je verrois dans la tradition des Germains, que Theut fut pere de Mannus ; ce qui ne veut dire autre chose sinon que Dieu créa l’homme ; dans le fragment de Sanchoniathon, je verrois, après l’air ténébreux & le cahos, l’esprit produire l’amour ; puis naître successivement les être intelligens, les astres, les hommes immortels ; & enfin d’un certain vent Colpias & de la nuit, Æon & Protogonos, c’est-à-dire mot pour mot, le tems (que l’on représente pourtant comme un homme), & le premier homme ; ensuite plusieurs générations, qui désignent autant d’époques des inventions successives des premiers Arts. Les noms donnés aux chefs de ces générations sont ordinairement relatifs à ces Arts, le chasseur, le pêcheur, le bâtisseur ; & tous ont inventé les Arts dont ils portent le nom. A-travers toute la confusion de ce fragment, j’entrevois bien que le prétendu Sanchoniathon n’a fait que compiler d’anciennes traditions qu’il n’a pas toûjours entendues : mais dans quelque source qu’il ait puisé, peut-on jamais reconnoître dans son fragment un récit historique ? Ces noms, dont le sens est toûjours assujetti à l’ordre systématique de l’invention des Arts, ou identique avec la chose même qu’on raconte, comme celui de Protogonos, présentent sensiblement le caractere d’un homme qui dit ce que lui ou d’autres ont imaginé & crû vraissemblable, & répugnent à celui d’un témoin qui rend compte de ce qu’il a vû ou de ce qu’il a entendu dire à d’autres témoins. Les noms répondent aux caracteres dans les comédies, & non dans la société : la tradition des Germains est dans le même cas ; on peut juger par là ce qu’on doit penser des auteurs qui ont osé préférer ces traditions informes, à la narration simple & circonstanciée de la Genèse.

Les Anciens expliquoient presque toûjours les noms des villes par le nom de leur fondateur ; mais cette façon de nommer les villes est-elle réellement bien commune ? & beaucoup de villes ont-elles eu un fondateur ? N’est-il pas arrivé quelquefois qu’on ait imaginé le fondateur & son nom d’après le nom de la ville, pour remplir le vuide que l’Histoire laisse toûjours dans les premiers tems d’un peuple ? L’étymologie peut, dans certaines occasions, éclaircir ce doute. Les Historiens grecs attribuent la fondation de Ninive à Ninus ; & l’histoire de ce prince, ainsi que de sa femme Sémiramis, est assez bien circonstanciée, quoiqu’un peu romanesque. Cependant Ninive, en hébreu, langue presque absolument la même que le chaldéen, Nineveh, est le participe passif du verbe navah, habiter ; & suivant cette étymologie, ce nom signifieroit habitation, & il auroit été assez naturel pour une ville, sur-tout dans les premiers tems, où les peuples bornés à leur territoire, ne donnoient guere un nom à la ville, que pour la distinguer de la campagne. Si cette étymologie est vraie, tant que ce mot a été entendu, c’est-à-dire jusqu’au tems de la domination persanne, on n’a pas dû lui chercher d’autre origine, & l’histoire de Ninus n’aura été imaginée que postérieurement à cette époque. Les Historiens grecs qui nous l’ont racontée, n’ont écrit effectivement que long-tems après ; & le soupçon que nous avons formé s’accorde d’ailleurs très-bien avec les livres sacrés, qui donnent Assur pour fondateur à la ville de Ninive. Quoi qu’il en soit de la vérité absolue de cette idée, il sera toûjours vrai qu’en général lorsque le nom d’une ville a, dans la langue qu’on y parle, un sens naturel & vraissemblable, on est en droit de suspecter l’existence du prince qu’on prétend lui avoir donné son nom, sur-tout si cette existence n’est connue que par des auteurs qui n’ont jamais sû la langue du pays.

On voit assez jusqu’où & comment on peut faire usage des étymologies, pour éclaircir les obscurités de l’Histoire.

Si, après ce que nous avons dit pour montrer l’utilité de cette étude, quelqu’un la méprisoit encore, nous lui citerions l’exemple des Leclerc, des Leibnitz, & de l’illustre Freret, un des Savans qui ont sû le mieux appliquer la Philosophie à l’érudition. Nous exhortons aussi à lire les Mémoires de M. Falconet, sur les étymologies de la langue françoise (Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres, tome XX.), & sur-tout les deux Mémoires que M. le Président de Brosses à lûs à la même académie, sur les étymologies ; titre trop modeste, puisqu’il s’y agit principalement des grands objets de la théorie générale des langues, & des raisons suffisantes de l’art de la parole. Comme l’auteur a bien voulu nous les communiquer, & nous en eussions profité plus souvent, s’il ne fût pas entre dans notre plan de renvoyer la plus grande partie des vûes profondes & philosophiques dont ils sont remplis, aux articles Langues, Lettres, Onomatopée, Métaphore, &c. Voyez ces mots.

Nous concluerons donc cet article, en disant, avec Quintilien : ne quis igitur tam parva fastidiat elementa… quia interiora velut sacri hujus adeuntibus apparebit multa rerum subtilitas, quæ non modo acuere ingenia, sed exercère altissimam quoque eruditionem possit.