L’Encyclopédie/1re édition/MOT

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MOT, s. m. (Log. Gramm.) il y a trois choses à considérer dans les mots, le matériel, l’étymologie, & la valeur. Le matériel des mots comprend tout ce qui concerne les sons simples ou articulés qui constituent les syllabes qui en sont les parties intégrantes, & c’est ce qui fait la matiere des articles Son, Syllabe, Accent, Prosodie, Lettres, Consonne, Voyelle, Diphtongue, &c. L’étymologie comprend ce qui appartient à la premiere origine des mots, à leurs générations successives & analogiques, & aux différentes altérations qu’ils subissent de tems à autre, & c’est la matiere des articles Etymologie, Formation, Onomatopée, Métaplasme avec ses especes, Euphonie, Racine, Langue. article iij. § 22. &c.

Pour ce qui concerne la valeur des mots, elle consiste dans la totalité des idées qui en constituent le sens propre & figuré. Un mot est pris dans le sens propre lorsqu’il est employé pour exciter dans l’esprit l’idée totale que l’usage primitif a eu intention de lui faire signifier : & il est pris dans un sens figuré lorsqu’il présente à l’esprit une autre idée totale à laquelle il n’a rapport que par l’analogie de celle qui est l’objet du sens propre. Ainsi le sens propre est antérieur au sens figuré, il en est le fondement ; c’est donc lui qui caractérise la vraie nature des mots, & le seul par conséquent qui doive être l’objet de cet article : ce qui appartient au sens figuré est traité aux articles Figure, Trope avec ses especes, &c.

La voie analytique & expérimentale me paroit, à tous égards & dans tous les genres, la plus sûre que puisse prendre l’esprit humain pour réussir dans ses recherches. Ce principe justifié négativement par la chûte de la plûpart des hypothèses qui n’avoient de réalité que dans les têtes qui les avoient conçues, & positivement par les succès rapides & prodigieux de la physique moderne, aura par-tout la même fécondité, & l’application n’en peut être qu’heureuse, même dans les matieres grammaticales. Les mots sont comme les instrumens de la manifestation de nos pensées : des instrumens ne peuvent être bien connus que par leurs services ; & les services ne se devinent point, on les éprouve ; on les voit, on les observe. Les différens usages des langues sont donc, en quelque maniere, les phénomenes grammaticaux, de l’observation desquels il faut s’élever à la généralisation des principes & aux notions universelles.

Or le premier coup-d’œil jetté sur les langues, montre sensiblement que le cœur & l’esprit ont chacun leur langage. Celui du cœur est inspiré par la nature & n’a presque rien d’arbitraire, aussi est-il également entendu chez toutes les nations, & il semble même que les brutes qui nous environnent en aient quelquefois l’intelligence ; le vocabulaire en est court, il se réduit aux seules interjections, qui ont par-tout les mêmes radicaux, parce qu’elles tiennent à la constitution physique de l’organe. Voyez Interjection. Elles désignent dans celui qui s’en sert une affection, un sentiment ; elles ne l’excitent pas dans l’ame de celui qui les entend, elles ne lui en présentent que l’idée. Vous conversez avec votre ami que la goutte retient au lit ; tout-à-coup il vous interrompt par ahi, ahi ! Ce cri arraché par la douleur est le signe naturel de l’existence de ce sentiment dans son ame, mais il n’indique aucune idée dans son esprit. Par rapport à vous, ce mot vous communique-t-il la même affection ? Non ; vous n’y tiendriez pas plus que votre ami, & vous deviendriez son écho : il ne fait naître en vous que l’idée de l’existence de ce sentiment douloureux dans votre ami, précisément comme s’il vous eût dit : voilà que je ressens une vive & subite douleur. La différence qu’il y a, c’est que vous êtes bien plus persuadé par le cri interjectif, que vous ne le seriez par la proposition froide que je viens d’y substituer : ce qui prouve, pour le dire en passant, que cette proposition n’est point, comme le paroît dire le P. Buffier, Grammaire françoise n°. 163. & 164. l’équivalent de l’interjection ouf, ni d’aucune autre : le langage du cœur se fait aussi entendre au cœur, quoique par occassion il éclaire l’esprit.

Je donnerois à ce premier ordre de mots le nom d’affectifs, pour le distinguer de ceux qui appartiennent au langage de l’esprit, & que je désignerois par le titre d’énonciatifs. Ceux-ci sont en plus grand nombre, ne sont que peu ou point naturels, & doivent leur existence & leur signification à la convention usuelle & fortuite de chaque nation. Deux différences purement matérielles, mais qui tiennent apparemment à celles de la nature même, semblent les partager naturellement en deux classes ; les mots déclinables dans l’une, & les indéclinables dans l’antre. Voyez Indéclinable. Ces deux propriétés opposées sont trop uniformément attachées aux mêmes especes dans tous les idiomes, pour n’être pas des suites nécessaires de l’idée distinctive des deux classes, & il ne peut être qu’utile de remonter, par l’examen analytique de ces caracteres, jusqu’à l’idée essentielle qui en est le fondement ; mais il n’y a que la déclinabilité qui puisse être l’objet de cette analyse, parce qu’elle est positive & qu’elle tient à des faits, au-lieu que l’indéclinabilité n’est qu’une propriété négative, & qui ne peut nous rien indiquer que par son contraire.

I. Des mots déclinables. Les variations qui résultent de la déclinabilité des mots, sont ce qu’on appelle en Grammaire, les nombres, les cas, les genres, les personnes, les tems, & les modes.

1°. Les nombres sont des variations qui désignent les différentes quotités. Voyez Nombre. C’est celle qui est la plus universellement adoptée dans les langues, & la plus constamment admise dans toutes les especes de mots déclinables, savoir les noms, les pronoms, les adjectifs, & les verbes. Ces quatre especes de mots doivent donc avoir une signification fondamentale commune, au-moins jusqu’à un certain point : une propriété matérielle qui leur est commune, suppose nécessairement quelque chose de commun dans leur nature, & la nature des signes consiste dans leur signification, mais il est certain qu’on ne peut nombrer que des êtres ; & par conséquent il semble nécessaire de conclure que la signification fondamentale, commune aux quatre especes de mots déclinables, consiste à présenter à l’esprit les idées des êtres, soit réels, soit abstraits, qui peuvent être les objets de notre pensée.

Cette conclusion n’est pas conforme, je l’avoue, aux principes de la Grammaire générale, partie II. chap. j. ni à ceux de M. du Marsais, de M. Duclos, de M. Fromant : elle perd en cela l’avantage d’être soutenue par des autorités d’autant plus pondérantes, que tout le monde connoit les grandes lumieres de ces auteurs respectables : mais enfin des autorités ne sont que des motifs & non des preuves, & elles ne doivent servir qu’à confirmer des conclusions déduites légitimement de principes incontestables, & non à établir des principes peu ou point discutés. J’ose me flatter que la suite de cette analyse démontrera que je ne dis ici rien de trop : je continue.

Si les quatre especes de mots déclinables présentent également à l’esprit des idées des êtres ; la différence de ces especes doit donc venir de la différence des points de vûe sous lesquels elles font envisager les êtres. Cette conséquence se confirme par la différence même des lois qui reglent par-tout l’emploi des nombres relativement à la diversité des especes.

A l’égard des noms & des pronoms, ce sont les besoins réels de l’énonciation, d’après ce qui existe dans l’esprit de celui qui parle, qui reglent le choix des nombres. C’est tout autre chose des adjectifs & des verbes : ils ne prennent les terminaisons numériques que par une sorte d’imitation, & pour être en concordance avec les noms ou les pronoms auxquels ils ont rapport, & qui sont comme leurs originaux.

Par exemple, dans ce début de la premiere fable de Phèdre, ad rivum eumdem lupus & agnus venerant siti compulsi ; les quatre noms rivum, lupus, agnus, & siti, sont au nombre singulier, parce que l’auteur ne vouloit & ne devoit effectivement désigner qu’un seul ruisseau, un seul loup, un seul agneau, & un seul & même besoin de boire. Mais c’est par imitation & pour s’accorder en nombre avec le nom tivum, que l’adjectif eumdem est au singulier. C’est par la même raison d’imitation & de concordance que le verbe venerant & l’adjectif-verbe ou le participe compulsi, sont au nombre pluriel ; chacun de ces mots s’accorde ainsi en nombre avec la collection des deux noms singuliers, lupus & agnus, qui font ensemble pluralité.

Les quatre especes de mots réunies en une seule classe par leur déclinabilité, se trouvent ici divisées en deux ordres caractérisés par des points de vûe différens.

Les inflexions numériques des noms & des pronoms se décident dans le discours d’après ce qui existe dans l’esprit de celui qui parle : mais quand on se décide par soi-même pour le nombre singulier ou pour le nombre pluriel, on ne peut avoir dans l’esprit que des êtres déterminés : les noms & les pronoms présentent donc à l’esprit des êtres déterminés ; c’est là le point de vûe commun qui leur est propre. Mais les adjectifs & les verbes ne se revêtent des terminaisons numériques que par imitation ; ils ont donc un rapport nécessaire aux noms ou aux pronoms leurs corélatifs : c’est le rapport d’identité qui suppose que les adjectifs & les verbes ne présentent à l’esprit que des êtres quelconques & indéterminés, voyez Identité, & c’est-là le point de vûe commun qui est propre à ces deux especes, & qui les distingue des deux autres.

2°. La même doctrine que nous venons d’établir sur la théorie des nombres, se déduit de même de celle des cas. Les cas en général sont des terminaisons différentes qui ajoûtent à l’idée principale du mot l’idée accessoire d’un rapport déterminé à l’ordre analytique de l’énonciation. Voyez Cas, & les articles des differens cas. La distinction des cas n’est pas d’un usage universel dans toutes les langues, mais elle est possible dans toutes, puisqu’elle existe dans quelques-unes, & cela suffit pour en faire le fondement d’une théorie générale.

La premiere observation qu’elle fournit, c’est que les quatre especes de mots déclinables reçoivent les inflexions des cas dans les langues qui les admettent, ce qui indique dans les quatre especes une signification fondamentale commune : nous avons déja vû qu’elle consiste à présenter à l’esprit les idées des êtres réels ou abstraits qui peuvent être les objets de nos pensées ; & l’on déduiroit la même conséquence de la nature des cas, par la raison qu’il n’y a que des êtres qui soient susceptibles de rapports, & qui puissent en être les termes.

La seconde observation qui naît de l’usage des cas, c’est que deux sortes de principes en reglent le choix, comme celui des nombres : ce sont les besoins de l’énonciation, d’après ce qui existe dans l’esprit de celui qui parle, qui fixent le choix des cas pour les noms & pour les pronoms ; c’est une raison d’imitation & de concordance qui est décidée pour les adjectifs & pour les verbes.

Ainsi le nom rivum, dans la phrase de Phedre, est à l’accusatif, parce qu’il est le complément de la préposition ad, & que le complément de cette préposition est assujetti par l’usage de la langue latine à se revêtir de cette terminaison ; les noms lupus & agnus sont au nominatif, parce que chacun d’eux exprime une partie grammaticale du sujet logique du verbe venerant, & que le nominatif est le cas destiné par l’usage de la langue latine à designer ce rapport à l’ordre analytique. Voilà des raisons de nécessité ; en voici d’imitation : l’adjectif eundem est à l’accusatif, pour s’accorder en cas avec son corrélatif rivum ; l’adjectif-verbe, ou le participe compulsi, est au nominatif, pour s’accorder aussi en cas avec les noms lupus & agnus auxquels il est appliqué.

Ceci nous fournit encore les mêmes conséquences déja établies à l’occasion des nombres. La diversité des motifs qui décident les cas, divise pareillement en deux ordres les quatre especes de mots déclinables ; & ces deux ordres sont précisément les mêmes qui ont été distingués par la diversité des principes qui reglent le choix des nombres. Les noms & les pronoms sont du premier ordre, les adjectifs & les verbes sont du second.

Les cas désignent des rapports déterminés, & les cas des noms & des pronoms se décident d’après ce qui existe dans l’esprit de celui qui parle : or on ne peut fixer dans son esprit que les rapports des êtres déterminés, parce que des êtres indéterminés ne peuvent avoir des rapports fixes. Il suit donc encore de ceci que les noms & les pronoms présentent à l’esprit des êtres déterminés.

Au contraire les cas des adjectifs & des verbes ne servent qu’à mettre ces especes de mots en concordance avec leurs corrélatifs : nous pouvons donc en conclure encore que les adjectifs & les verbes ne présentent à l’esprit que des êtres indéterminés, puisqu’ils ont besoin d’une déterminaison accidentelle pour pouvoir prendre tel ou tel cas.

3°. Le système des nombres & celui des cas sont les mêmes pour les noms & pour les pronoms ; & l’on en conclut également que les uns & les autres présentent à l’esprit des êtres déterminés, ce qui constitue l’idée commune ou générique de leur essence. Mais par rapport aux genres, ces deux parties d’oraison se séparent & suivent des lois différentes.

Chaque nom a un genre fixe & déterminé par l’usage, ou par la nature de l’objet nommé, ou par le choix libre de celui qui parle : ainsi pater (pere) est du masculin, mater (mere) est du féminin, par nature ; baculus (bâton) est du masculin, mensa (table) est du féminin, par usage ; finis en latin, duché en françois, sont du masculin ou du féminin, au gré de celui qui parle. Voyez Genre. Les pronoms au contraire n’ont point de genre fixe ; desorte que sous la même terminaison ou sous des terminaisons différentes, ils sont tantôt d’un genre & tantôt d’un autre, non au gré de celui qui parle, mais selon le genre même du nom auquel le pronom a rapport : ainsi ἐγω en grec, ego en latin, ich en allemand, io en italien, je en françois, sont masculins dans la bouche d’un homme, & féminins dans celle d’une femme ; au contraire il est toujours masculin, & elle toujours féminin, quoique ces deux mots, au genre près, aient le même sens, ou plûtôt ne soient que le même mot, avec différentes inflexions & terminaisons.

Voilà donc entre le nom & le pronom un rapport d’identité fondé sur le genre ; mais l’identité suppose un même être présente dans l’une des deux especes de mots d’une maniere précise & déterminée, & dans l’autre, d’une maniere vague & indéfinie. Ce qui précede prouve que les noms & les pronoms présentent également à l’esprit des êtres déterminés : il faut donc conclure ici que ces deux especes different entr’elles par l’idée déterminative : l’idée précise qui détermine dans les noms, est vague & indéfinie dans les pronoms ; & cette idée est sans doute le fondement de la distinction des genres, puisque les genres appartiennent exclusivement aux noms, & ne se trouvent dans les pronoms que comme la livrée des noms auxquels ils se rapportent.

Les genres ne sont, par rapport aux noms, que différentes classes dans lesquelles on les a distribués assez arbitrairement ; mais à-travers la bisarrerie de cette distribution, la distinction même des genres & dénominations qu’on leur a données dans toutes les langues qui les ont reçus, indiquent assez clairement que dans cette distribution on a prétendu avoir égard à la nature des êtres exprimés par les noms. Voyez Genre. C’est précisément l’idée déterminative qui les caractérise, l’idée spécifique qui les distingue des autres especes : les noms sont donc une espece de mots déclinables, qui présentent à l’esprit des êtres déterminés par l’idée de leur nature.

Cette conclusion acquiert un nouveau degré de certitude, si l’on fait attention à la premiere division des noms en appellatifs & en propres, & à la soudivision des appellatifs en génériques & en spécifiques. L’idée déterminante dans les noms appellatifs, est celle d’une nature commune à plusieurs ; dans les noms propres, c’est l’idée d’une nature individuelle ; dans les noms génériques, l’idée déterminante est celle d’une nature commune à toutes les especes comprises sous un même genre & à tous les individus de chacune de ces especes ; dans les noms spécifiques, l’idée déterminante est celle d’une nature qui n’est commune qu’aux individus d’une seule espece. Animal, homme, brute, chien, cheval, &c. sont des noms appellatifs ; animal est générique à l’égard des noms homme & brute, qui sont spécifiques par rapport à animal ; brute est générique à l’égard des noms chien, cheval, &c. & ceux-ci sont spécifiques à l’égard de brute : Ciceron, Médor, Bucephale, sont des noms propres compris sous les spécifiques homme, chien, cheval.

Il en est encore des adjectifs & des verbes, par rapport aux genres, comme par rapport aux nombres & aux cas : ce sont des terminaisons différentes qu’ils prennent successivement selon le genre propre du nom auquel ils ont rapport, qu’ils imitent en quelque maniere, & avec lequel ils s’accordent. Ainsi dans la même phrase de Phedre, l’adjectif eumdem a une inflexion masculine pour s’accorder en genre avec le nom rivum, auquel il se rapporte ; & l’adjectif verbe ou participe compulse, a de même la terminaison masculine pour s’accorder en genre avec les deux noms lupus & agnus, ses corrélatifs. Il en résulte donc encore que ces deux especes de mots présentent à l’esprit des êtres indéterminés.

4°. La distribution physique des noms en différentes classes que l’on nomme genres, & leur division métaphysique en appellatifs génériques, spécifiques & propres, sont également fondées sur l’idée déterminative qui caractérise cette espece. La division des pronoms doit avoir un fondement pareil, si l’analogie qui regle tout d’une maniere plus ou moins marquée, ne nous manque pas ici. Or on divise les pronoms par les personnes, & l’on distingue ceux de la premiere, ceux de la seconde, & ceux de la troisieme.

Les personnes sont les relations des êtres à l’acte même de la parole ; & il y en a trois, puisqu’on peut distinguer le sujet qui parle, celui à qui on adresse la parole, & enfin l’être, qui est simplement l’objet du discours, sans le prononcer & sans être apostrophé. Voyez Personne. Or les usages de toutes les langues déposent unanimement que l’une de ces trois relations à l’acte de la parole, est déterminément attachée à chaque pronom : ainsi ἐγω en grec, ego en latin, ich en allemand, io en italien ; je en françois, expriment déterminément le sujet qui produit ou qui est censé produire l’acte de la parole, de quelque nature que soit ce sujet, mâle ou femelle, animé même ou inanimé, réel ou abstrait ; σύ en grec, tu en latin, du ou ihr en allemand, tu, que l’on prononcera tou en italien, tu ou vous en françois, marquent déterminément le sujet auquel on adresse la parole, &c. Les noms au contraire n’ont point de relation fixe à la parole, c’est-à dire point de personne fixe ; sous la même terminaison, ou sous des terminaisons différentes, ils sont tantôt d’une personne & tantôt d’une autre, selon l’occurrence. Ainsi dans cette phrase, ego Joannes vidi, le nom Joannes est de la premiere petsonne par concordance avec ego, comme ego est du masculin par concordance avec Joannes ; le pronom ego détermine la personne qui est essentiellement vague dans Joannes, comme le nom Joannes détermine la nature qui est essentiellement indéterminée dans ego : dans Joannes vidisti, le même nom Joannes est de la seconde personne, parce qu’il exprime le sujet à qui on parle, & en cette occurrence on change quelquefois la terminaison, domine pour dominus : dans Joannes vidit, le nom Joannes est de la troisieme personne, parce qu’il exprime l’être dont on parle sans lui adresser la parole.

De même donc que sous le nom de genres on a rapporté les noms à différentes classes qui ont leur fondement commun dans la nature des êtres ; on a pareillement, sous le nom de personne, rapporté les pronoms à des classes différenciées par les diverses relations des êtres à l’acte de la parole. Les personnes sont à l’égard des pronoms, ce que les genres sont à l’égard des noms, parce que l’idée de la relation à l’acte de la parole, est l’idée caractéristique des pronoms, comme l’idée de la nature est celle des noms. L’idée de la relation à l’acte de la parole, qui est essentielle & précise dans les pronoms, demeure vague & indéterminée dans les noms ; comme l’idée de la nature, qui est essentielle & précise dans les noms, demeure vague & indéterminée dans les pronoms. Ainsi les êtres déterminés dans les noms par l’idée précise de leur nature, sont susceptibles de toutes les relations possibles à la parole ; & réciproquement, les êtres déterminés dans les pronoms par l’idée précise de leur relation à l’acte de la parole, peuvent être rapportés à toutes les natures.

Les adjectifs & les verbes sont toujours des mots qui présentent à l’esprit des êtres indéterminés, puisqu’à tous égards ils ont besoin d’être appliqués à quelque nom ou à quelque pronom, pour pouvoir prendre quelque terminaison déterminative. Les personnes, par exemple, qui ne sont dans les verbes que des terminaisons, suivent la relation du sujet à l’acte de la parole, & les verbes prennent telle ou telle terminaison personnelle, selon cette relation de leurs sujets à l’acte de la parole, ego Joannes vidi, tu Joannes vidisti, Joannes vidit.

5°. Le fil de notre analyse nous a menés jusqu’ici à la véritable notion des noms & des pronoms.

Les noms sont des mots qui présentent à l’esprit des êtres déterminés par l’idée précise de leur nature ; & de-là la division des noms en appellatifs & en propres, & celle des appellatifs en génériques & en spécifiques ; de-là encore une autre division des noms en substantifs & abstractifs, selon qu’ils présentent à l’esprit des êtres réels ou purement abstraits. Voyez Nom.

Les pronoms sont des mots qui présentent à l’esprit des êtres déterminés par l’idée précise de leur relation à l’acte de la parole ; & de là la division des pronoms par la premiere, la seconde & la troisieme personne. Voyez Pronom.

Mais nous ne connoissons encore de la nature des adjectifs & des verbes, qu’un caractere générique, savoir que les uns & les autres présentent à l’esprit des êtres indéterminés ; & il nous reste à trouver la différence caractéristique de ces deux especes. Cependant les deux especes de variations accidentelles qui nous restent à examiner, savoir les tems & les modes, appartiennent au verbe exclusivement. Par quel moyen pourrons-nous donc fixer les caracteres spécifiques de ces deux especes ? Revenons sur nos pas.

Quoique les uns & les autres ne présentent à l’esprit que des êtres indéterminés, les uns & les autres renferment pourtant dans leur signification une idée très-précise : par exemple, l’idée de la bonté est très-précise dans l’adjectif bon, & l’idée de l’amour ne l’est pas moins dans le verbe aimer, quoique l’être en qui se trouve ou la bonté ou l’amour y soit très-indéterminé. Cette idée précise de la signification des adjectifs & des verbes, doit être notre ressource, si nous saisissons quelques observations des usages connus.

Une singularité frappante, unanimement admise dans toutes les langues, c’est que l’adjectif n’a reçu aucune variation relative aux personnes qui caractérisent les pronoms. Les adjectifs mêmes dérivés des verbes qui sous le nom de participe réunissent en effet la double nature des deux parties d’oraison, n’ont reçu nulle part les inflexions personnelles, quoiqu’on en ait accordé à d’autres modes du verbe. Au contraire tous les adjectifs, tant ceux qui ne sont qu’adjectifs, que les participes, ont reçu, du-moins dans les langues qui les comportent, des inflexions relatives aux genres, dont on a vu que la distinction porte sur la différence spécifique des noms, c’est-à-dire sur la nature des êtres déterminés qu’ils expriment.

Cette préférence universelle des terminaisons génériques sur les terminaisons personnelles pour les adjectifs, ne semble-telle pas insinuer que l’idée particuliere qui fixe la signification de l’adjectif, doit être rapportée à la nature des êtres ?

L’indétermination de l’être présenté à l’esprit par l’adjectif seul, nous indique une seconde propriété générale de cette idée caractéristique ; c’est qu’elle peut être rapportée à plusieurs natures : ceci se confirme encore par la mobilité des terminaisons de l’adjectif, selon le genre du nom auquel on l’applique ; la diversité des genres suppose celle des natures, du-moins des natures individuelles.

L’unité d’objet qui résulte toujours de l’union de l’adjectif avec le nom, démontre que l’idée particuliere qui constitue la signification individuelle de chaque adjectif, est vraiment une idée partielle de la nature totale de cet objet unique exprimé par le concours des deux parties d’oraison. Quand je dis, par exemple, loi, je présente à l’esprit un objet unique déterminé : j’en présente un autre également unique & déterminé, quand je dis loi évangélique : un autre quand je dis nos lois. L’idée de loi se trouve pourtant toujours dans ces trois expressions, mais c’est une idée totale dans le premier exemple, & dans les deux autres ce n’est plus qu’une idée partielle qui concourt à former l’idée totale, avec l’autre idée partielle qui constitue la signification propre ou de l’adjectif évangélique dans le second exemple, ou de l’adjectif nos dans le troisieme. Ce qui convient proprement à nos lois ne peut convenir ni à la loi évangélique ni à la loi en général ; de même ce qui convient proprement à la loi évangélique, ne peut convenir ni à nos lois ni à la loi en général : c’est que ce sont des idées totales toutes différentes ; mais ce qui est vrai de la loi en général, est vrai en particulier de la loi évangélique & de nos lois, parce que les idées ajoutées à celle de loi ne détruisent pas celle de loi, qui est toujours la même en soi.

Il résulte donc de ces observations que les adjectifs sont des mots qui présentent à l’esprit des êtres indéterminés, désignés seulement par une idée precise qui peut s’adapter à plusieurs natures.

Dans l’exposition synthétique des principes de Grammaire, telle qu’on doit la faire à ceux qu’on enseigne, cette potion des adjectifs sera l’origine & la source de toutes les métamorphoses auxquelles les usages des langues ont assujetti cette espece de mots, puisqu’elle en est ici le résultat analytique : non-seulement elle expliquera les variations des nombres, des genres & des cas, & la nécessité d’appliquer un adjectif à un nom pour en tirer un service réel, mais elle montrera encore le fondement de la division des adjectifs en adjectifs physiques & en adjectifs métaphysiques, & de la transmutation des uns en noms & des autres en pronoms.

Les adjectifs physiques sont ceux qui désignent les êtres indéterminés par une idée précise qui, étant ajoutée à celle de quelque nature déterminée, constitue avec elle une idée totale toute différente, dont la compréhension est augmentée, tels sont les adjectifs pieux, rond, semblable ; car quand on dit un homme pieux, un vase rond, des figures semblables, on exprime des idées totales qui renferment dans leur compréhension plus d’attributs que celles que l’on exprime quand on dit simplement un homme, un vase, des figures. C’est que l’idée précise de la signification individuelle de cette sorte d’adjectifs, est une idée partielle de la nature totale : d’où il suit que si l’on ne veut envisager les êtres dans le discours que comme revêtus de cet attribut exprimé nettement par l’adjectif, il arrive souvent que l’adjectif est employé comme un nom, parce que l’attribut qui y est précis constitue alors toute la nature de l’objet que l’on a en vûe. C’est ainsi que nous disons le bon, le vrai, l’honnête, l’utile, les François, les Romains, les Africains, &c.

Les adjectifs métaphysiques sont ceux qui désignent les êtres indéterminés par une idée précise qui, étant ajoutée à celle de quelque nature déterminée, constitue avec elle une idée totale, dont la compréhension est toujours la même, mais dont l’étendue est restreinte : tels sont les adjectifs le, ce, plusieurs ; car quand on dit le roi, ce livre, plusieurs chevaux, on exprime des idées totales qui renferment encore dans leur compréhension les mêmes attributs que celles que l’on exprime quand on dit simplement loi, livre, cheval, quoique l’étendue en soit plus restrainte, parce que l’idée précise de la signification individuelle de cette sorte d’adjectifs, n’est que l’idée d’un point de vûe qui assigne seulement une quotité particuliere d’individus. De-là vient que si l’on ne veut envisager dans le discours les êtres dont on parle que comme considérés sous ce point de vûe exprimé nettement par l’adjectif, il arrive souvent que l’adjectif est employé comme pronom, parce que le point de vûe qui y est précis est alors la relation unique qui détermine l’être dont on parle : c’est ainsi que nous disons, j’approuve ce que vous avez fait.

Peut-être qu’il auroit été aussi bien de faire de ces deux especes d’adjectifs deux parties d’oraison différentes, qu’il a été bien de distinguer ainsi les noms & les pronoms : la possibilité de changer les adjectifs physiques en noms & les adjectifs métaphysiques en pronoms, indique de part & d’autre les mêmes différences ; & la distinction effective que l’on a faite de l’article, qui n’est qu’un adjectif métaphysique, auroit pu & dû s’étendre à toute la classe sous ce même nom. Voyez Adjectif & Article.

6°. Les tems sont des formes exclusivement propres au verbe, & qui expriment les différens rapports d’existence aux diverses époques que l’on peut envisager dans la durée. Il paroît par les usages de toutes les langues qui ont admis des tems, que c’est une espece de variation exclusivement propre au verbe, puisqu’il n’y a que le verbe qui en soit revêtu, & que les autres especes de mots n’en paroissent pas susceptibles ; mais il est constant aussi qu’il n’y a pas une seule partie de la conjugaison du verbe qui n’exprime d’une maniere ou d’une autre quelqu’un de ces rapports d’existence à une époque (Voyez Tems), quoique quelques grammairiens célebres, comme Sanctius, aient cru & affirme le contraire, faute d’avoir bien approfondi la nature des tems. Cette forme tient donc à l’essence propre du verbe, à l’idée différencielle & spécifique de sa nature ; cette idée fondamentale est celle de l’existence, puisque comme le dit M. de Gamaches, dissert. I. de son astronomie physique, le tems est la succession même attachée à l’existence de la créature, & qu’en effet l’existence successive des êtres est la seule mesure du tems qui soit à notre portée, comme le tems devient à son tour la mesure de l’existence successive.

Cette idée de l’existence est d’ailleurs le seule qui puisse fonder la propriété qu’a le verbe, d’entrer nécessairement dans toutes les propositions qui sont les parties intégrantes de nos discours. Les propositions sont les images extérieures & sensibles de nos jugemens intérieurs ; & un jugement est la perception de l’existence d’un objet dans notre esprit sous tel ou tel attribut. Voyez l’introd. à la Philosoph. par s’Gravesande, liv. II. ch. vij ; & la rech. de la Vérité, liv. I. ch. j. ij. ces deux philosophes peuvent aisément se concilier sur ce point. Pour être l’image fidéle du jugement, une proposition doit donc énoncer exactement ce qui se passe alors dans l’esprit, & montrer sensiblement un sujet, un attribut, & l’existence intellectuelle du sujet sous cet attribut.

7°. Les modes sont les diverses formes qui indiquent les différentes relations des tems du verbe à l’ordre analytique ou aux vûes logiques de l’énonciation. Voyez Mode. On a comparé les modes du verbe aux cas du nom : je vais le faire aussi, mais sous un autre aspect. Tous les tems expriment un rapport d’existence à une époque ; c’est là l’idée commune de tous les tems, ils sont synonymes à cet égard ; & voici ce qui en différencie la signification : les présens expriment la simultanéité à l’égard de l’époque, les prétérits expriment l’antériorité, les futurs la postériorité ; les tems indéfinis ont rapport à une époque indéterminée, & les définis à une époque déterminée ; parmi ceux-ci, les actuels ont rapport à une époque co-incidente avec l’acte de la parole, les antérieurs à une époque précédente, les postérieurs à une époque subséquente, &c. ce sont là comme les nuances qui distinguent des mots synonymes quant à l’idée principale ; ce sont des vûes métaphysiques ; en voici de grammaticales. Les noms latins anima, animus, mens, spiritus, synonymes par l’idée principale qui fonde leur signification commune, mais différens par les idées accessoires comme par les sons, reçoivent des terminaisons analogues que l’on appelle cas ; mais chacun les forme à sa manière, & la déclinaison en est différente ; anima est de la premiere, animus est de la seconde, mens de la troisieme, spiritus de la quatrieme. Il en est de même des tems du verbe, synonymes par l’idée fondamentale qui leur est commune, mais différens par les idées accessoires ; chacun d’eux reçoit pareillement des terminaisons analogues que l’on nomme modes, mais chacun les forme à sa maniere ; amo, amem, amare, amans, sont les différens modes du présent indéfini ; amavi, amaverim, amavisse, sont ceux du prétérit ; &c. ensorte que les différentes formes d’un même tems, selon la diversité des modes, sont comme les différentes formes d’un même nom, selon la diversité des cas ; & les différens tems d’un même mode, sont comme différens noms synonymes au même cas ; les cas & les modes sont également relatifs aux vûes de l’énonciation.

Mais la différence des cas dans les noms n’empêche pas qu’ils ne gardent toujours la même signification spécifique ; ce sont toujours des mots qui présentent à l’esprit des êtres déterminés par l’idée de leur nature. La différence des modes ne doit donc pas plus altérer la signification spécifique des verbes. Or nous avons vû que les formes temporelles portent sur l’idée fondamentale de l’existence d’un sujet sous un attribut ; voilà donc la notion que l’analyse nous donne des verbes : les verbes sont des mots qui présentent à l’esprit des êtres indéterminés, désignés seulement par l’idée de l’existence sous un attribut.

De-là la premiere division du verbe, en substantif ou abstrait, & en adjectif ou concret, selon qu’il énonce l’existence sous un attribut quelconque & indéterminé, ou sous un attribut précis & déterminé.

De-là la sous-division du verbe adjectif ou concret, en actif, passif ou neutre, selon que l’attribut déterminé de la signification du verbe est une action du sujet ou une impression produite dans le sujet sans concours de sa part, ou un attribut qui n’est ni action, ni passion, mais un simple état du sujet.

De-là enfin, toutes les autres propriétés qui servent de fondement à toutes les parties de la conjugaison du verbe, lesquelles, selon une remarque générale que j’ai déja faite plus haut, doivent dans l’ordre synthétique, découler de cette notion du verbe, puisque cette notion en est le résultat analytique. Voyez Verbe.

II. Des mots indéclinables. La déclinabilité dont on vient de faire l’examen, est une suite & une preuve de la possibilité qu’il y a d’envisager sous différens aspects, l’idée objective de la signification des mots déclinables. L’indéclinabilité des autres especes de mots est donc pareillement une suite & une preuve de l’immutabilité de l’aspect sous lequel on y envisage l’idée objective de leur signification. Les idées des êtres, réels ou abstraits qui peuvent être les objets de nos pensées, sont aussi ceux de la signification des mots déclinables ; c’est pourquoi les aspects en sont variables : les idées objectives de la signification des mots indéclinables sont donc d’une toute autre espece, puisque l’aspect en est immuable ; c’est tout ce que nous pouvons conclure de l’opposition des deux classes générales de mots : & pour parvenir à des notions plus précises de chacune des especes indéclinables, qui sont les prépositions, les adverbes, & les conjonctions ; il faut les puiser dans l’examen analytique des différens usages de ces mots.

1°. Les prépositions dans toutes les langues, exigent à leur suite un complément, sans lequel elles ne présentent à l’esprit qu’un sens vague & incomplet ; ainsi les prépositions françoises avec, dans, pour, ne présentent un sens complet & clair, qu’au moyen des complémens ; avec le roi, dans la ville, pour sortir : c’est la même chose des prépositions latines, cùm, in, ad, il faut les completter ; cùm rege, in urbe, ad exeundum.

Une seconde observation essentielle sur l’usage des prépositions, c’est que dans les langues dont les noms ne se déclinent point, on désigne par des prépositions la plûpart des rapports dont les cas sont ailleurs les signes : manus Dei, c’est en françois, la main de Dieu ; dixit Deo, c’est il a dit à Dieu.

Cette derniere observation nous indique que les prépositions désignent des rapports : l’application que l’on peut faire des mêmes prépositions à une infinité de circonstances différentes, démontre que les rapports qu’elles désignent font abstraction de toute application, & que les termes en sont indéterminés. Qu’on me permette un langage étranger sans doute à la grammaire, mais qui peut convenir à la Philosophie, parce qu’elle s’accommode de droit de tout ce qui peut mettre la vérité en évidence : les calculateurs disent que 3 est à 6, comme 5 est à 10, comme 8 est à 16, comme 25 est à 50, &c. que veulent-ils dire ? que le rapport de 3 à 6 est le même que le rapport de 5 à 10, que le rapport de 8 à 16, que le rapport de 25 à 50 ; mais ce rapport n’est aucun des nombres dont il s’agit ici ; & on le considere avec abstraction de tout terme, quand on dit que en est l’exposant. C’est la même chose d’une préposition ; c’est, pour ainsi dire, l’exposant d’un rapport considéré d’une maniere abstraite & générale, & indépendamment de tout terme antécédent & de tout terme conséquent. Aussi disons-nous avec la même préposition, la main de Dieu, la colere de ce prince, les désirs de l’ame ; & de même contraire à la paix, utile à la nation, agréable à mon pere, &c. les Grammairiens disent que les trois premieres phrases sont analogues entr’elles, & qu’il en est de même des trois dernieres ; c’est le langage des Mathématiciens, qui disent que les nombres 3 & 6, 5 & 10 sont proportionnels ; car analogie & proportion, c’est la même chose, selon la remarque même de Quintilien : Analogia præcipuè, quam, proximè ex græco transferentes in latinum, proportionem vocaverunt. liv. I.

Nous pouvons donc conclure de ces observations que les prépositions sont des mots qui désignent des rapports généraux avec abstraction de tout terme antécédent & conséquent. De-là la nécessité de donner à la préposition un complément qui en fixe le sens, qui par lui-même est vague & indéfini ; c’est le terme conséquent du rapport, envisagé vaguement dans la préposition. De-là encore le besoin de joindre la préposition avec son complément à un adjectif, ou à un verbe, ou à un nom appellatif, dont le sens général se trouve modifié & restraint par l’idée accessoire de ce rapport ; l’adjectif, le verbe, ou le nom appellatif, en est le terme antécédent, l’utilité de la Métaphysique, courageux sans témérité, aimer avec fureur ; chacune de ces phrases exprime un rapport complet ; on y voit l’antécédent, l’utilité, courageux, aimer ; le conséquent, la métaphysique, témérité, fureur ; & l’exposant, de, sans, avec.

2°. Par rapport aux adverbes, c’est une observation importante, que l’on trouve dans une langue plusieurs adverbes qui n’ont dans une autre langue aucun équivalent sous la même forme, mais qui s’y rendent par une préposition avec un complément qui énonce la même idée qui constitue la signification individuelle de l’adverbe ; eminus, de loin ; cominùs, de près ; utrinque, des deux côtés, &c. on peut même regarder souvent comme synonymes dans une même langue les deux expressions, par l’adverbe & par la préposition avec son complement ; prudenter, prudemment, ou cum prudentiâ, avec prudence. Cette remarque, qui se présente d’elle-même dans bien des cas, a excité l’attention des meilleurs grammairiens, & l’auteur de la Gramm. gen. part. II. ch. xij. dit que la plûpart des adverbes ne sont que pour signifier en un seul mot, ce qu’on ne pourroit marquer que par une préposition & un nom ; sur quoi, M. Duclos remarque que la plûpart ne dit pas assez, que tout mot qui peut être rendu par une préposition & un nom est un adverbe, & que tout adverbe peut s’y rappeller ; M. du Marsais avoit établi le même principe, article Adverbe.

Les adverbes ne différent donc des prépositions, qu’en ce que celles-ci expriment des rapports avec abstraction de tout terme antécédent & conséquent, au lieu que les adverbes renferment dans leur signification le terme conséquent du rapport. Les adverbes sont donc des mots qui expriment des rapports généraux, déterminés par la désignation du terme conséquent.

De-là la distinction des adverbes, en adverbes de tems, de lieu, d’ordre, de quantité, de cause, de maniere, selon que l’idée individuelle du terme conséquent qui y est enfermé a rapport au tems, au lieu, à l’ordre, à la quantité, à la cause, à la maniere.

De-là vient encore, contre le sentiment de Sanctius & de Scioppius, que quelques adverbes peuvent avoir ce qu’on appelle communément un régime, lorsque l’idée du terme conséquent peut se rendre par un nom appellatif ou par un adjectif, dont la signification, trop générale dans l’occurrence ou essentiellement relative, exige l’addition d’un nom qui la détermine ou qui la complette ; ainsi dans ubi terrarum, tunc temporis, on peut dire que terrarum & temporis sont les complémens déterminatifs des adverbes ubi & tunc, puisqu’ils déterminent en effet les noms généraux renfermés dans la signification de ces adverbes ; ubi terrarum, c’est-à-dire, en prenant l’équivalent de l’adverbe, in quo loco terrarum ; tunc temporis, c’est-à-dire, in hoc puncto ou spatio temporis ; & l’on voit qu’il n’y a point là de rédondance ou de pléonasme, comme le dit Scioppius dans sa Gramm. philosoph. (de syntaxi adverbii.) Il prétend encore que dans naturæ convenienter vivere, le datif naturæ est régi par le verbe vivere, de la même maniere que quand Plaute à dit (Poen.), vivere sibi & oemicis : mais il est clair que les deux exemples sont bien différens ; & si l’on rend l’adverbe convenienter par son équivalent ad modum convenientem, tout le monde verra bien que le datif naturæ est le complément relatif de l’adjectif convenientem.

Ne nous contentons pas d’observer la différence des prépositions & des adverbes ; voyons encore ce qu’il y a de commun entre ces deux especes : l’une & l’autre énonce un rapport général, c’est l’idée générique fondamentale des deux ; l’une & l’autre fait abstraction du terme antécédent, parce que le même rapport pouvant se trouver dans différens êtres, on peut l’appliquer sans changement à tous les sujets qui se présenteront dans l’occasion. Cette abstraction du terme antécédent ne suppose donc point que dans aucun discours le rapport sera envisage de la sorte ; si cela avoit lieu, ce seroit alors un être abstrait qui seroit désigné par un nom abstractif : l’abstraction dont il s’agit ici, n’est qu’un moyen d’appliquer le rapport à tel terme antécédent qui se trouvera nécessaire aux vûes de l’énonciation.

Ceci nous conduit donc à un principe essentiel ; c’est que tout adverbe, ainsi que toute phrase qui renferme une préposition avec son complément, sont des expressions qui se rapportent essentiellement à un mot antécédent dans l’ordre analytique, & qu’elles ajoutent à la signification de ce mot, une idée de relation qui en fait envisager le sens tout autrement qu’il ne se présente dans le mot seul : aimer tendrement ou avec tendresse, c’est autre chose qu’aimer tout simplement. Si l’on envisage donc la préposition & l’adverbe sous ce point de vûe commun, on peut dire que ce sont des mots supplétifs, puisqu’ils servent également à suppléer les idées accessoires qui ne se trouvent point comprises dans la signification des mots auxquels on les rapporte, & qu’ils ne peuvent servir qu’à cette fin.

A l’occasion de cette application nécessaire de l’adverbe à un mot antécédent ; j’observerai que l’etymologie du nom adverbe, telle que la donne Sanctius (Minerv. III. 13.), n’est bonne qu’autant que le nom latin verbum sera pris dans son sens propre pour signifier mot, & non pas verbe, parce que l’adverbe supplée aussi souvent à la signification des adjectifs, & même à celle d’autres adverbes, qu’à celle des verbes : adverbium, dit ce grammairien, videtur dici quasi ad verbum, quia verbis velut adjectivum adhæret. La grammaire générale, part. II. ch. xij. & tous ceux qui l’ont adoptée, ont souscrit à la même erreur.

3°. Plusieurs conjonctions semblent au premier aspect ne servir qu’à lier un mot avec un autre : mais si l’on y prend garde de près, on verra qu’en effet elles servent à lier les propositions partielles qui constituent un même discours. Cela est sensible à l’égard de celles qui amenent des propositions incidentes, comme præceptum Apollinis monet ut se quisque noscat : (Tuscul. I. 22.) Ce principe n’est pas moins évident à l’égard des autres, quand toutes les parties des deux propositions liées sont différentes entr’elles ; par exemple, Moise prioie et Josué combattoit. Il ne peut donc y avoir de doute que dans le cas où divers attributs sont énoncés du même sujet, ou le même attribut de différens sujets ; par exemple, Ciceron étoit orateur et philosophe, lupus & agnus venerant. Mais il est aisé de ramener à la loi commune les conjonctions de ces exemples : le premier se réduit aux deux propositions liées, Ciceron étoit orateur et Ciceron étoit philosophe, lesquelle ont un même sujet ; le second veut dire pareillement, lupus veneras et agnus venerat, les deux mots attributifs venerat étant compris dans le pluriel venerant.

Qu’il me soit permis d’établir ici quelques principes, dont je ne ferois que m’appuyer s’ils avoient été établis à l’article Conjonction.

Le premier, c’est qu’on ne doit pas regarder comme une conjonction, même en y ajoutant l’épithete de composée, une phrase qui renferme plusieurs mots, comme l’ont fait tous les Grammairiens, excepté M. l’abbé Girard. En effet une conjonction est une sorte de mot, & chacun de ceux qui entrent dans l’une de ces phrases que l’on traite de conjonctions, doit être rapporté à sa classe. Ainsi on n’a pas dû regarder comme des conjonctions, les phrases si ce n’est, c’est-à-dire, pourvu que, parce que, à condition que, au surplus, c’est pourquoi, par conséquent, &c.

En adoptant ce principe, M. l’abbé Girard est tombé dans une autre méprise : il a écrit de suite les mots élémentaires de plusieurs de ces phrases, comme si chacune n’étoit qu’un seul mot ; & l’on trouve dans son système des conjonctions, deplus, dailleurs, pourvuque, amoins, bienque, nonplus, tandisque, parceque, dautantque, parconséquent, entantque, aureste, dureste ; ce qui est contraire à l’usage de notre orthographe, & conséquemment aux véritables idées des choses. On doit écrire de plus, d’ailleurs, pourvu que, à moins, bien que, non plus, tandis que, parce que, d’autant que, par conséquent, en tant que, au reste, du reste.

Un second principe qu’il ne faut plus que rappeller, c’est que tout mot qui peut être rendu par une préposition avec son complément est un adverbe : d’où il suit qu’aucun mot de cette espece ne doit entrer dans le système des conjonctions ; en quoi peche celui de M. l’abbé Girard, copié par M. du Marsais.

Cette conséquence est évidente d’abord pour toutes les phrases où notre orthographe montre distinctement une préposition & son complément, comme à moins, au reste, d’ailleurs, de plus, du reste, par conséquent. L’auteur des vrais principes s’explique ainsi lui-même : « Par conséquent n’est mis au rang des conjonctions qu’autant qu’on l’écrit de suite sans en faire deux mots ; autrement chacun doit être rapporté à sa classe : & alors par sera une préposition, conséquent un adjectif pris substantivement ; ces deux mots ne changent point de nature, quoiqu’employés pour énoncer le membre conjonctif de la phrase ». (tom. II. pag. 284.) Mais il est constant qu’une préposition avec son complément est l’équivalent d’un adverbe, & que tout mot qui est l’équivalent d’une préposition avec son complément est un adverbe ; d’où il suit que quand on écriroit de suite par conséquent, il n’en seroit pas moins adverbe, parce que l’étymologie y retrouveroit toujours les mêmes élémens, & la Logique le même sens.

C’est par la même raison que l’on doit regarder comme de simples adverbes, les mots suivans réputés communément conjonctions.

Cependant, néanmoins, pourtant, toutefois, sont adverbes ; l’abréviateur de Richelet le dit expressément des deux derniers, qu’il explique par les premiers, quoiqu’à l’article néanmoins il désigne ce mot comme conjonction. Lorsque cependant est relatif au tems, c’est un adverbe qui veut dire pendant ce tems ; & quand il est synonyme de néanmoins, pourtant, toutefois, il signifie, comme les trois autres, malgré ou nonobstant cela, avec les différences délicates que l’on peut voir dans les synonymes de l’abbé Girard.

Enfin c’est évidemment enfin, c’est-à-dire pour fin, pour article final, finalement, adverbe.

C’est la même chose d’afin, au lieu de quoi l’on disoit anciennement à celle fin, qui subsiste encore dans les patois de plusieurs provinces, & qui en est la vraie interprétation.

Jusque, regardé par Vaugelas (Rem. 514.) comme une préposition, & par l’abbé Girard, comme une conjonction, est effectivement un adverbe, qui signifie à-peu-près sans discontinuation, sans exception, &c. Le latin usque, qui en est le correspondant & le radical, se trouve pareillement employé à-peu-près dans le sens de jugiter, assiduè, indesinenter, continuè ; & ce dernier veut dire in spatio (temporis aut loci) continuo ; ce qui est remarquable, parce que notre jusque s’emploie également avec relation au tems & au lieu.

Pourvu signifie sous la condition ; & c’est ainsi que l’explique l’abréviateur de Richelet ; c’est donc un adverbe.

Quant signifie relativement, par rapport.

Surtout vient de sur tout, c’est-à-dire principalement : il est si évidemment adverbe, qu’il est surprenant qu’on se soit avisé d’en faire une conjonction.

Tantôt répété veut dire, la premiere fois, dans un tems, & la seconde fois, dans un autre tems : tantot caressante & tantot dédaigneuse, c’est-à-dire caressante dans un tems & dédaigneuse dans un autre. Les Latins répetent dans le même sens l’adverbe nunc, qui ne devient pas pour cela conjonction.

Remarquez que dans tous les mots que nous venons de voir, nous n’avons rien trouvé de conjonctif qui puisse autoriser les Grammairiens à les regarder comme conjonctions. Il n’en est pas de même de quelques autres mots, qui étant analysés, renferment en effet la valeur d’une préposition avec son complément, & de plus un mot simple qui ne peut servir qu’à lier.

Par exemple, ainsi, aussi, donc, partant signifient & par cette raison, & pour cette cause, & par conséquent, & par résultat : ce sont des adverbes, si vous voulez, mais qui indiquent encore une liaison : & comme l’expression déterminée du complément d’un rapport, fait qu’un mot, sous cet aspect, n’est plus une préposition, quoiqu’il la renferme encore, mais un adverbe ; l’expression de la liaison ajoutée à la signification de l’adverbe doit faire pareillement regarder le mot comme conjonction, & non comme adverbe, quoiqu’il renferme encore l’adverbe.

C’est la même chose de lorsque, quand, qui veulent dire dans le tems que ; quoique, qui signifie malgré la raison, ou la cause, ou le motif que ; puisque, qui veut dire par la raison supposée ou posée que (posite quod, qui en est peut-être l’origine, plutôt que postquam assigné comme tel par Ménage) ; si, c’est-à-dire sous la condition que, &c.

La facilité avec laquelle on a confondu les adverbes & les conjonctions, semble indiquer d’abord que ces deux sortes de mots ont quelque chose de commun dans leur nature ; & ce que nous venons de remarquer en dernier lieu met la chose hors de doute, en nous apprenant que toute la signification de l’adverbe est dans la conjonction, qui y ajoute de plus l’idée de liaison entre des propositions. Concluons donc que les conjonctions sont des mots qui désignent entre les propositions, une liaison fondée sur les rapports qu’elles ont entre elles.

De-là la distinction des conjonctions en copulatives, adversatives, disjonctives, explicatives, périodiques, hypothétiques, conclusives, causatives, transitives & déterminatives, selon la différence des rapports qui fondent la liaison des propositions.

Les conjonctions copulatives, &, ni, (& en latin &, ac, atque, que, nec, neque), désignent entre des propositions semblables, une liaison d’unité, fondée sur leur similitude.

Les conjonctions adversatives mais, quoique, (& en latin sed, at, quamvis, etsi, &c.), désignent entre des propositions opposées à quelques égards, une liaison d’unité, fondée sur leur compatibilité intrinseque.

Les conjonctions disjonctives ou, soi, (ve, vel, aut, seu, sive,) désignent entre des propositions incompatibles, une liaison de choix, fondée sur leur incompatibilité même.

Les conjonctions explicatives savoir, (quippe, nempe, nimirùm, scilicet, videlicet,) dêsignent entre les propositions, une liaison d’identité, fondée sur ce que l’une est le développement de l’autre.

Les conjonctions périodiques quand, lorsque, (quandò,) désignent entre les propositions, une liaison positive d’existence, fondée sur leur relation à une même époque.

Les conjonctions hypothétiques si, sinon, (si, nisi, sin,) désignent entre les propositions, une liaison conditionnelle d’existence, fondée sur ce que la seconde est une suite de la premiere.

Les conjonctions conclusives ainsi, aussi, donc, partant, (ergo, igitur, &c.) désignent entre les propositions, une liaison nécessaire d’existence, fondée sur ce que la seconde est renfermée éminemment dans la premiere.

Les conjonctions causatives car, puisque, (nam, enim, etenim, quoniam, quia,) désignent entre les propositions, une liaison nécessaire d’existence, fondée sur ce que la premiere est renfermée éminemment dans la seconde.

Les conjonctions transitives or, (atqui, autem, &c.) désignent entre les propositions, une liaison d’affinité, fondée sur ce qu’elles concourent à une même fin.

Les conjonctions déterminatives que, pourquoi, (quòd, quàm, cùm, ut, cur, quare, &c.) désignent entre les propositions, une liaison de détermination, fondée sur ce que l’une, qui est incidente, détermine le sens vague de quelque partie de l’autre, qui est principale.

On voit par ce détail la vérité d’une remarque de M. l’abbé Girard, (tom. II. pag. 257.) « que les conjonctions font proprement la partie systématique du discours ; puisque c’est par leur moyen qu’on assemble les phrases, qu’on lie les sens, & que l’on compose un tout de plusieurs portions, qui, sans cette espece, ne paroîtroient que comme des énumérations ou des listes de phrases, & non comme un ouvrage suivi & affermi par les liens de l’analogie ». C’est précisément pour cela que je divise la classe des mots indéclinables en deux ordres de mots, qui sont les supplétifs & les discursifs : les adverbes & les prépositions sont du premier ordre, on en a vu la raison ; les conjonctions sont du second ordre, parce qu’elles sont les liens des propositions, en quoi consiste la force, l’ame & la vie du discours.

Je vais rapprocher dans un tableau raccourci les notions sommaires qui resultent du détail de l’analyse que nous venons de faire.


Système figuré des especes de mots.
MOTS AFFECTIFS INTERJECTIONS
DÉCLINABLES DÉTERMINATIFS NOMS 1. substantifs
abstractifs
2. propres
appellatifs génériques
spécifiques
PRONOMS de la I. personne
de la II. personne
de la III. personne
INDÉTERMINATIFS ADJECTIFS physique
métaphysiques
VERBES substantif ou abstrait
adjectifs ou concret actifs
passifs
ÉNONCIATIFS neutres
INDÉCLINABLES SUPPLÉTIFS PRÉPOSITIONS
ADVERBES de tems
de lieu
d’ordre
de quantité
de cause
de maniere
DISCURSIFS CONJONCTIONS copulatives
adversatives
disjonctives
explicatives
périodiques
hypothétiques
conclusives
causatives
transitives
déterminatives

Cette seule exposition sommaire des différens ordres de mots est suffisante pour faire appercevoir combien d’idées différentes se réunissent dans la signification d’un seul mot énonciatif ; & cette multiplication d’idées peut aller fort loin, si on y ajoute encore celles qui peuvent être désignées par les différentes formes accidentelles que la déclinabilité peut faire prendre aux mots qui en sont susceptibles, telles que sont, par exemple, dans amaverat, les idées du mode, du nombre, de la personne, du tems ; & dans celle du tems, les idées du rapport d’existence à l’époque, & du rapport de l’époque au moment de la parole.

Cette complexité d’idées renfermées dans la signification d’un même mot, est la seule cause de tous les mal-entendus dans les arts, dans les sciences, dans les affaires, dans les traités politiques & civils ; c’est l’obstacle le plus grand qui se présente dans la recherche de la vérité, & l’instrument le plus dangereux dans les mains de la mauvaise foi. On devroit être continuellement en garde contre les surprises de ces mal-entendus : mais on se persuade au contraire que, puisqu’on parle la même langue que ceux avec qui l’on traite, on attache aux mots les mêmes sens qu’ils y attachent eux-même ; inde mali labes.

Les Philosophes présentent contre ce mal une foule d’observations solides, subtiles, détaillées, mais par-là même difficiles à saisir ou à retenir : je n’y connois qu’un remede, qui est le résultat de toutes les maximes détaillées de la Philosophie : expliquez-vous avant tout, avant que d’entamer une discussion ou une dispute, avant que d’avouer un principe ou un fait, avant que de conclure un acte ou un traité. L’application de ce remede suppose que l’on sait s’expliquer, & que l’on est en état de distinguer tout ce qu’une saine Logique peut appercevoir dans la signification des mots ; ce qui prouve, en passant, l’importance de l’étude de la Grammaire bien entendue, & l’injustice ainsi que le danger qu’il peut y avoir à n’en pas faire assez de cas.

Or 1°. il faut distinguer dans les mots la signification objective & la signification formelle. La signification objective, c’est l’idée fondamentale qui est l’objet de la signification du mot, & qui peut être désignée par des mots de différentes especes : la signification formelle, c’est la maniere particuliére dont le mot présente à l’esprit l’objet dont il est le signe, laquelle est commune à tous les mots de la même espece, & ne peut convenir à ceux des autres especes.

Le même objet pouvant donc être signifié par des mots de différentes especes, on peut dire que tous ces mots ont une même signification objective, parce qu’ils représentent tous la même idée fondamentale : mais chaque espece ayant sa maniere propre de présenter l’objet dont il est le signe, la signification formelle est nécessairement différente dans des mots de diverses especes, quoiqu’ils puissent avoir une même signification objective. Communément ils ont dans ce cas, une racine générative commune, qui est le type matériel de l’idée fondamentale qu’ils représentent tous ; mais cette racine est accompagnée d’inflexions & de terminaisons, qui, en désignant la diversité des especes, caractérisent en même tems la signification formelle. Ainsi la racine commune am dans aimer, amitié, ami, amical, amicalement, est le type de la signification objective commune à tous ces mots, dont l’idée fondamentale est celle de ce sentiment affectueux qui lie les hommes par la bienveillance ; mais les diverses inflexions ajoutées à cette racine, désignent tout-à-la-fois la diversité des especes, & les différentes significations formelles qui y sont attachées.

C’est pour avoir confondu la signification objective & la signification formelle du verbe, que Sanctius, le grammairien le plus savant & le plus philosophe de son siecle, a cru qu’il ne falloit point admettre de modes dans les verbes : il croyoit qu’il étoit question des modes de la signification objective, qui s’expriment en effet dans la langue latine communément par l’ablatif du nom abstrait qui en est le signe naturel, & souvent par l’adverbe qui renferme la même idée fondamentale ; au lieu qu’il n’est question que des modes de la signification formelle, c’est à-dire des diverses nuances, pour ainsi dire, qu’il peut y avoir dans la maniere de présenter l’idée objective. Voyez Mode.

2°. Il faut encore distinguer dans la signification objective des mots l’idée principale & les idées accessoires. Lorsque plusieurs mots de la même espece représentent une même idée objective, variée seulement de l’une à l’autre par des nuances différentes qui naissent de la diversité des idées ajoutées à la premiere ; celle qui est commune à tous ces mots, est l’idée principale ; & celles qui y sont ajoutées & qui différencient les signes, sont les idées accessoires. Par exemple, amour & amitié sont des noms abstractifs, qui présentent également à l’esprit l’idée de ce sentiment de l’ame qui porte les hommes à se réunir ; c’est l’idée principale de la signification objective de ces deux mots : mais le nom amour ajoute à cette idée principale, l’idée accessoire de l’inclination d’un sexe pour l’autre ; & le nom amitié y ajoute l’idée accessoire d’un juste fondement, sans distinction de sexe. On trouvera dans les mêmes idées accessoires la différence des noms substantifs amant & ami, des adjectifs amoureux & amical, des adverbes amoureusement & amicalement.

C’est sur la distinction des idées principales & accessoires de la signification objective, que porte la différence réelle des mots honnêtes & deshonnêtes, que les Cyniques traitoient de chimérique ; & c’étoit pour avoir négligé de démêler dans les mots les différentes idées accessoires que l’usage peut y attacher, qu’ils avoient adopté le système impudent de l’indifférence des termes, qui les avoit ensuite menés jusqu’au système plus impudent encore de l’indifférence des actions par rapport à l’honnêteté. Voyez Deshonnête.

Quand on ne considere dans les mots de la même espece, qui désignent une même idée objective principale, que cette seule idée principale, ils sont synonymes : mais ils cessent de l’être quand on fait attention aux idées accessoires qui les différencient. Voyez Synonymes. Dans bien des cas on peut les employer indistinctement & sans choix ; c’est surtout lorsqu’on ne veut & qu’en ne doit présenter dans le discours que l’idée principale, & qu’il n’y a dans la langue aucun mot qui l’exprime seule avec abstraction de toute idée accessoire ; alors les circonstances font assez connoître que l’on fait abstraction des idées accessoires que l’on désigneroit par le même mot en d’autres occurrences : mais s’il y avoit dans la langue un mot qui signifiât l’idée principale seule & abstraite de toute autre idée accessoire, ce seroit en cette occasion une faute contre la justesse, de ne pas s’en servir plutôt que d’un autre auquel l’usage auroit attaché la signification de la même idée modifiée par d’autres idées accessoires.

Dans d’autres cas, la justesse de l’expression exige que l’on choisisse scrupuleusement entre les synonymes, parce qu’il n’est pas toujours indifférent de présenter l’idée principale sous un aspect ou sous un autre. C’est pour faciliter ce choix important, & pour mettre en état d’en sentir le prix & les heureux effets, que M. l’abbé Girard a donné au public son livre des synonymes françois ; c’est pour augmenter ce secours que l’on a répandu dans l’Encyclopédie différens articles de même nature ; & il seroit à souhaiter que tous les gens de lettres recueillissent les observations que le hasard peut leur offrir sur cet objet, & les publiassent par les voies ouvertes au public : il en résulteroit quelque jour un excellent dictionnaire, ce qui est plus important qu’on ne le pense peut-être ; parce qu’on doit regarder la justesse de l’élocution non-seulement comme une source d’agrément & d’élégance, mais, encore comme l’un des moyens les plus propres à faciliter l’intelligence & la communication de la vérité.

Aux mots synonymes, caractérisés par l’identité du sens principal, malgré les différences matérielles, on peut opposer les mots homonymes, caractérisés au contraire par la diversité des sens principaux, malgré l’identité ou la ressemblance dans le matériel. Voyez Homonymes. C’est sur-tout contre l’abus des homonymes que l’on doit être en garde, parce que c’est la ressource la plus facile, la plus ordinaire, & la plus dangereuse de la mauvaise foi.

3°. La distinction de l’idée principale & des idées accessoires a lieu à l’égard de la signification formelle, comme à l’égard de la signification objective. L’idée principale de la signification formelle, est celle du point de vûe spécifique qui caractérise l’espece du mot, adaptée à l’idée totale de la signification objective. & les idées accessoires de la signification formelle, sont celles des divers points de vûe accidentels, désignés ou désignables par les différentes formes que la déclinabilité peut faire prendre à un même mot. Par exemple, amare, amabam, amavissent, sont trois mots dont la signification objective renferme la même idée totale, celle du sentiment général de bienveillance que nous avons déja vû appartenir à d’autres mots pris dans notre langue ; en outre, ils présentent également à l’esprit des êtres indéterminés, désignés seulement par l’idée de l’existence sous l’attribut de ce sentiment : voilà ce qui constitue l’idée principale de la signification formelle de ces trois mots. Mais les inflexions & les terminaisons qui les différencient, indiquent des points de vûe différens ajoutés à l’idée principale de la signification formelle : dans amare, on remarque que cette signification doit être entendue d’un sujet quelconque, parce que le mode est infinitif ; que l’existence en est envisagée comme simultanée avec une époque, parce que le tems est présent ; que cette époque est une époque quelconque, parce que ce présent est indéfini : dans amabam & amavissent, on voit que la signification doit être entendue d’un sujet déterminé, parce que les modes sont personnels ; que ce sujet déterminé doit être de la premiere personne & au nombre singulier pour amabam, de la troisieme personne & du nombre pluriel pour amavissent ; que l’existence du sujet est envisagée relativement à une époque antérieure au moment de la parole dans chacun de ces deux mots, parce que les tems en sont antérieurs, mais qu’elle est simultanée dans amabam qui est un présent, & antérieure dans amavissent qui est un prétérit, &c.

C’est sur la distinction des idées principales & accessoires de la signification formelle, que porte la diversité des formes dont les mots se revêtent selon les vûes de l’énonciation ; formes spécifiques, qui, dans chaque idiôme, caractérisent à-peu-près l’espece du mot ; & formes accidentelles, que l’usage de chaque langue a fixées relativement aux vûes de la syntaxe, & dont le choix bien entendu est le fondement de ce que l’on nomme la correction du style, qui est l’un des signes les plus certains d’une éducation cultivée.

Je finirai cet article par une définition du mot la plus exacte qu’il me sera possible. L’auteur de la Grammaire genérale (part. II. ch. j.) dit que « l’on peut définir les mots, des sons distincts & articulés dont les hommes ont fait des signes pour signifier leurs pensées ». Mais il manque beaucoup à l’exactitude de cette définition. Chaque syllabe est un son distinct & souvent articulé, qui quelquefois signifie quelque chose de nos pensées : dans amaveramus, sa syllabe am est le signe de l’attribut sous lequel existe le sujet ; av indique que le tems est prétérit (voyez Tems. ) ; er marque que c’est un prétérit défini ; am final désigne qu’il est antérieur ; us marque qu’il est de la premiere personne du pluriel ; y-a-til cinq mots dans amaveramus ? La préposition françoise ou latine à, la conjonction ou, l’adverbe y, le verbe latin co, sont des sons non-articulés, & ce sont pourtant des mots. Quand on dit que ce sont des signes pour signifier les pensées, on s’exprime d’une maniere incertaine ; car une proposition entiere, composée même de plusieurs mots, n’exprime qu’une pensée ; n’est-elle donc qu’un mot ? Ajoutez qu’il est peu correct de dire que les hommes ont fait des signes pour signifier ; c’est un pléonasme.

Je crois donc qu’il faut dire qu’un mot est une totalité de sons, devenue par usage pour ceux qui l’entendent, le signe d’une idée totale.

1°. Je dis qu’un mot est une totalité de sons ; parce que, dans toutes les langues, il y a des mots d’une & de plusieurs syllabes, & que l’unité est une totalité aussi-bien que la pluralité. D’ailleurs, j’exclus par-là les syllabes qui ne sont que des sons partiels, & qui ne sont pas des mots, quoiqu’elles désignent quelquefois des idées, même complexes.

2°. Je n’ajoute rien de ce qui regarde l’articulation ou la non articulation des sons ; parce qu’il me semble qu’il ne doit être question d’un état déterminé du son, qu’autant qu’il seroit exclusivement nécessaire à la notion que l’on veut donner : or, il est indifférent à la nature du mot d’être une totalité de sons articulés ou de sons non-articulés ; & l’idée seule du son, faisant également abstraction de ces deux états opposés, n’exclut ni l’un ni l’autre de la notion du mot : son simple, son articulé, son aigu, son grave, son bref, son alongé, tout y est admissible.

3°. Je dis qu’un mot est le signe d’une idée totale ; & il y a plusieurs raisons pour m’exprimer ainsi. La premiere, c’est qu’on ne peut pas disconvenir que souvent une seule syllabe, ou même une simple articulation, ne soit le signe d’une idée, puisqu’il n’y a ni inflexion ni terminaison qui n’ait sa signification propre : mais les objets de cette signification ne sont que des idées partielles, & le mot entier est nécessaire à l’expression de l’idée totale. La seconde raison, c’est que si l’on n’attachoit pas à la signification du mot une idée totale, on pourroit dire que le mot, diversement terminé, demeure le même, sous prétexte qu’il exprime toûjours la même idée principale ; mais l’idée principale & les idées accessoires sont également partielles, & le moindre changement qui arrive dans l’une ou dans l’autre est un changement réel pour la totalité ; le mot alors n’est plus le même, c’en est un autre, parce qu’il est le signe d’une autre idée totale. Une troisieme raison, c’est que la notion du mot ainsi entendue est vraie, de ceux même qui équivalent à des propositions entieres, comme oui, non, allez, morieris, &c. car toute une proposition ne sert qu’à faire naître dans l’esprit de ceux qui l’entendent une idée plus précise & plus développée du sujet.

4°. J’ajoute qu’un mot est signe pour ceux qui l’entendent. C’est que l’on ne parle en effet que pour être entendu ; que ce qui se passe dans l’esprit d’un homme, n’a aucun besoin d’être représenté par des signes extérieurs, qu’autant qu’on veut le communiquer au-dehors ; & que les signes sont pour ceux à qui ils manifestent les objets signifiés. Ce n’est d’ailleurs que pour ceux qui entendent que les interjections sont des signes d’idées totales, puisqu’elles n’indiquent dans celui qui les prononce naturellement que des sentimens.

5°. Enfin, je dis qu’un mot devient par usage le signe d’une idée totale, afin d’assigner le vrai & unique fondement de la signification des mots. « Les mots, dit le pere Lami (Rhét. liv. I. ch. iv.), ne signifient rien par eux-mêmes, ils n’ont aucun rapport naturel avec les idées dont ils sont les signes ; & c’est ce qui cause cette diversité prodigieuse de langues : s’il y avoit un langage naturel, il seroit connu de toute la terre & en usage par-tout ». C’est une vérité que j’ai exposée en détail & que je crois avoir bien établie à l’article Langue (art. I. sub fin.). Mais si les mots ne signifient pas par nature, ils signifient donc par institution ; quel en est l’auteur ? Tous les hommes, ou du-moins tous les sages d’une nation, se sont-ils assemblés pour régler dans une délibération commune la signification de chaque mot, pour en choisir le matériel, pour en fixer les dérivations & les déclinaisons ? Personne n’ignore que les langues ne se sont pas formées ainsi. La premiere a été inspirée, en tout ou en partie, aux premiers auteurs du genre humain : & c’est probablement la même langue que nous parlons tous, & que l’on parlera toûjours & par-tout, mais altérée par les changemens qui y survinrent d’abord à Babel en vertu de l’opération miraculeuse du Tout-Puissant, puis par tous les autres qui naissent insensiblement de la diversité des tems, des climats, des lumieres, & de mille autres circonstances diversement combinées. « Il dépend de nous, dit encore le pere Lami (ibid. ch. vij.), de comparer les choses comme nous voulons » ; (ce choix des comparaisons n’est peut-être pas toûjours si arbitraire qu’il l’assure, & il tient souvent à des causes dont l’influence est irrésistible pour les nations, quoiqu’elle pût être nulle pour quelques individus ; mais du moins est-il certain que nous comparons très différemment, & cela suffit ici : car c’est) « ce qui fait, ajoute-t-il, cette grande différence qui est entre les langues. Ce que les Latins appellent fenestra, les Espagnols l’appellent ventana, les Portugais janella ; nous nous servons aussi de ce nom croisée pour marquer la même chose. Fenestra, ventus, janua, crux, sont des mots latins. Le françois, l’espagnol, le portugais viennent du latin », (c’est-à-dire, que ces trois idiômes ont emprunté beaucoup de mots dans la langue latine, & c’est tout : ) « mais les Espagnols considérant que les fenêtres donnent passage aux vents, les appellent ventana de ventus : les Portugais ayant regardé les fenêtres comme de petites portes, ils les ont appellées janella de janua : nos fenêtres étoient autrefois partagées en quatre parties avec des croix de pierre ; on les appelloit pour cela des croisées de crux : les Latins ont considéré que l’usage des fenêtres est de recevoir la lumiere ; le nom fenestra vient du grec φαίνειν qui signifie reluire. C’est ainsi que les différentes manieres de voir les choses portent a leur donner différens noms ». Et c’est ainsi, puis-je ajouter, que la diversité des vûes introduit en divers lieux des mots très-différens pour exprimer les mêmes idées totales ; ce qui diversifie les idiômes, quoiqu’ils viennent tous originairement d’une même source. Mais ces différens mots, risqués d’abord par un particulier qui n’en connoît point d’autre pour exprimer ses idées telles qu’elles sont dans son esprit, n’en deviennent les signes universels pour toute la nation, qu’après qu’ils ont passé de bouche en bouche dans le même sens ; & ce n’est qu’alors qu’ils appartiennent à l’idiôme national. Ainsi c’est l’usage qui autorise les mots, qui en détermine le sens & l’emploi, qui en est l’instituteur véritable & l’unique approbateur.

Mais d’où nous vient le terme de mot ? On trouve dans Lucilius, non audet dicere muttum (il n’ose dire un mot) ; & Cornutus, qui enseigna la Philosophie à Perse, & qui fut depuis son commentateur, remarque sur la premiere satyre de son disciple, que les Romains disoient proverbialement, mutum nullum emiseris (ne dites pas un seul mot). Festus témoigne que mutire, qu’il rend par loqui, se trouve dans Ennius ; ainsi mutum & mutire, qui paroissent venir de la même racine, ont un fondement ancien dans la langue latine.

Les Grecs ont fait usage de la même racine, & ils ont μῦθος, discours ; μυθητης : parleur ; & μυθεῖν, parler.

D’après ces observations, Ménage dérive mot du latin mutum ; & croit que Périon s’est trompé d’un degré, en le dérivant immédiatement du grec μυθεῖν.

Il se peut que nous l’ayons emprunté des Latins, & les Latins des Grecs ; mais il n’est pas moins possible que nous le tenions directement des Grecs, de qui, après tout, nous en avons reçu bien d’autres : & la décision tranchante de Ménage me paroît trop hasardée, n’ayant d’autre fondement que la priorité de la langue grecque sur la latine.

J’ajoute qu’il pourroit bien se faire que les Grecs, les Latins, & les Celtes de qui nous descendons, eussent également trouvé ce radical dans leur propre fonds, & que l’onomatopée l’eût consacré chez tous au même usage, par un tour d’imagination qui est universel parce qu’il est naturel. Ma, mê, mé, mi, meu, mo, mu, mou, sont dans toutes les langues les premieres syllabes articulées, parce que m est la plus facile de toutes les articulations (voyez Langue, art. III. S. ij. n. 1.) ; ces syllabes doivent donc se prendre assez naturellement pour signifier les premieres idées qui se présentent ; & l’on peut dire que l’idée de la parole est l’une des plus frappantes pour des êtres qui parlent. On trouve encore dans le poëte Lucilius, non laudare hominem quemquam, nec mu facere unquàm ; où l’on voit ce mu indéclinable, montré comme l’un des premiers élémens de la parole. Il est vraissemblable que les premiers instituteurs de la langue allemande l’envisagerent à-peu-près de même, puisqu’ils appellerent mut, la pensée, par une métonymie sans doute du signe pour la chose signifiée : & ils donnerent ensuite le même nom à la substance de l’ame, par une autre métonymie de l’effet pour la cause. Voyez Métonymie. (B. E. R. M.)

Mot, Terme, Expression, (Synon.) Le mot, dit l’abbé Girard, est de la langue ; l’usage en décide. Le terme est du sujet ; la convenance en fait la bonté. L’expression est de la pensée ; le tour en fait le mérite.

La pureté du langage dépend des mots ; sa précision dépend des termes ; & son brillant dépend des expressions.

Tout discours travaillé demande que les mots soient françois ; que les termes soient propres ; & que les expressions soient nobles.

Un mot hasardé choque moins qu’un mot qui a vieilli. Les termes d’art sont aujourd’hui moins ignorés dans le grand monde ; il en est pourtant qui n’ont de grace que dans la bouche de ceux qui font profession de ces arts. Les expressions trop recherchées font à l’égard du discours, ce que le fard fait à l’égard de la beauté du sexe ; employées pour embellir, elles enlaidissent. (D. J.)

Mot consacré, (Gramm.) On appelle mots consacrés certains mots particuliers qui ne sont bons qu’en certains endroits ou occasions ; & on leur a peut-être donné ce nom, parce que ces mots ont commencé par la religion, dont les mysteres n’ont pû être exprimés que par des mots faits exprès. Trinité, incarnation, nativité, transfiguration, annonciation, visitation, assomption, fils de perdition, portes de l’enfer, vase d’élection, homme de péché, &c. sont des mots consacrés, aussi-bien que cène, cénacle, fraction de pain, actes des Apôtres, &c.

De la religion on a étendu ce mot de consacré aux Sciences & aux Arts ; desorte que les mots propres des Sciences & des Arts s’appellent des mots consacrés, comme gravitation, raréfaction, condensation, & mille autres, en matiere de Physique ; allegro, adagio, aria, arpeggio, en Musique, &c.

Il faut se servir sans difficulté des mots consacrés dans les matieres de religion, Sciences & Arts ; & qui voudroit dire, par exemple, la fête de la naissance de Notre-Seigneur, la fête de la visite de la Vierge, ne diroit rien qui vaille : l’usage veut qu’on dise la nativité & la visitation, en parlant de ces deux mysteres, &c. Ce n’est pas qu’on ne puisse dire la naissance de Notre-Seigneur, & la visite de la Vierge : par exemple, la naissance de Notre-Seigneur est bien différente de celle des princes ; la visite que rendit la Vierge à sa cousine n’avoit rien des visites profanes du monde. L’usage veut aussi qu’on dise la cène & le cénacle ; & ceux qui diroient une chambre haute pour le cénacle, & le souper pour la cène, s’exprimeroient fort mal. (D. J.)

Mot bon, (Opérat. de l’esprit.) un bon mot, est un sentiment vivement & finement exprimé ; il faut que le bon mot naisse naturellement & sur le champ ; qu’il soit ingénieux, plaisant, agréable ; enfin, qu’il ne renferme point de raillerie grossiere, injurieuse, & piquante.

La plûpart des bons mots, consistent dans des tours d’expressions, qui sans gêner, offrent à l’esprit deux sens également vrais ; mais dont le premier qui saute d’abord aux yeux, n’a rien que d’innocent, au lieu que l’autre qui est le plus caché, renferme souvent une malice ingénieuse.

Cette duplicité de sens, est dans un homme destitué de génie, un manque de précision & de connoissance de la langue ; mais dans un homme d’esprit, cette même duplicité de sens est une adresse, par laquelle il fait naître deux idées différentes ; la plus cachée dévoile à ceux qui ont un peu de sagacité une satyre délicate, qu’elle recele à une pénétration moins vive.

Quelquefois le bon mot n’est autre chose que l’heureuse hardiesse d’une expression appliquée à un usage peu ordinaire. Quelquefois aussi la force d’un bon mot ne consiste point dans ce qu’on dit, mais dans ce qu’on ne dit pas, & qu’on fait sentir comme une conséquence naturelle de nos paroles, sur laquelle on a l’adresse de porter l’attention de ceux qui nous écoutent.

Le bon mot est plutôt imaginé que pensé ; il prévient la méditation & le raisonnement ; & c’est en partie pour quoi tous les bons mots ne sont pas capables de soutenir la presse. La plûpart perdent leur grace, dès qu’on les rapporte détachés des circonstances qui les ont fait naître ; circonstances qu’il n’est pas aisé de faire sentir à ceux qui n’en ont pas été les témoins.

Mais, quoique le bon mot ne soit pas l’effet de la méditation, il est sûr pourtant que les saillies de ceux qui sont habitués à une exacte méthode de raisonner, se sentent de la justesse de l’esprit. Ces personnes ont enseigné à leur imagination, quelque vive qu’elle soit, à obéir à la séverité du raisonnement. C’est peut-être faute de cette exactitude de raisonnement, que plusieurs anciens se sont souvent trompés sur la nature des bons mots, & de la fine plaisanterie.

Ceux qui ont beaucoup de feu, & dont l’imagination est propre aux saillies & aux bons mots, doivent avoir soin de se procurer un fonds de justesse & de discernement qui ne les abandonne pas même dans leur grande vivacité. Il leur importe encore d’avoir un fonds de vertu qui les empêche de laisser rien échapper qui soit contraire à la bienséance, & aux ménagemens qu’ils doivent avoir pour ceux que leurs bons mots regardent. (D. J.)

Mot du guet, ou simplement mot, est un mot ou sentence, en terme de guerre, qui sert aux soldats à se reconnoître pendant la nuit, & à découvrir les espions, ou autres gens mal intentionnés : on s’en sert aussi pour prévenir les surprises. Dans une armée, le mot se donne par le général au lieutenant ou au major général de jour, lequel le donne au major de brigade : de-là-il passe aux aides-majors, qui le donnent aux officiers de l’état-major, ensuite aux sergens de chaque compagnie, qui le donnent à leurs subalternes.

Dans les garnisons, après que les portes sont fermées, le commandant donne le mot au major de la place, & il lui dit ce qu’il y a à faire pour le lendemain. Il faut remarquer que celui qui commande dans un château, fort, réduit, ou citadelle, doit tous les jours envoyer prendre l’ordre de celui qui commande dans la ville, quand même celui ci seroit d’un rang inférieur au sien, sans que celui qui commande dans la ville, puisse pour cela prétendre aucun commandement dans la citadelle, château, fort, ou réduit, à-moins qu’il n’en fût gouverneur. Après que les portes font fermées, le major se rend sur la place, où il trouve les sergens de la garnison rangés en cercle avec chacun un caporal de la compagnie derriere lui. Les caporaux des compagnies dont les sergens manquent, se placent hors du cercle, joignant les sergens dans le rang de leurs compagnies ; les tambours majors des bataillons à deux pas derriere les sergens ; à quatre pas du cercle, on place les caporaux qui ont suivi leurs sergens, présentant leurs armes en-dehors, pour empêcher que qui que ce soit n’approche du cercle, pour écouter l’ordre. Il ne doit entrer dans le cercle que le major, l’aide-major de la place, & les officiers majors des régimens, le caporal du consigne du corps de la place portant le falot, & celui qui tient le registre de la garde des rondes.

Le major entre dans le cercle avec les officiers majors des régimens qui assistent à l’ordre, & les autres qu’on a déja dit. Il dit aux sergens & aux tambours majors s’il y a quelque chose qui les regarde, ce qu’il y a à faire pour le lendemain, comme revûe, conseil de guerre, ou autre chose, si quelque bataillon doit prendre les armes pour faire l’exercice, & tout le reste ; s’il y a conseil de guerre, il demande aux majors des régimens le nombre d’officiers nécessaire pour le tenir. Il fait ensuite nommer les officiers qui doivent monter la garde le lendemain, & ceux qui doivent faire la ronde cette même nuit ; il fait tirer leur ronde par leurs sergens ; il donne le mot aux officiers majors des régimens, & après aux sergens, en commençant par celui de la premiere compagnie, à qui il le dit à l’oreille. Ce sergent le donne à celui qui le suit, & ainsi de l’un à l’autre, jusqu’à ce que le mot revienne au major par le sergent de la gauche, ainsi qu’il l’a donné. S’il ne lui revenoit pas comme il le lui a donné, il regarde à quel sergent il a manqué, le redresse jusqu’à ce que tous le sachent, après quoi il les congédie. Les sergens doivent être découverts dès qu’on donne le mot, jusqu’à ce que le dernier l’ait rendu au major. Lorsqu’il y a de la cavalerie dans une place, elle reçoit l’ordre du major de la place tout ainsi que l’infanterie.

Dès que l’ordre est donné & le cercle rompu, les sergens de chaque bataillon forment un cercle à part ; le tambour major derriere eux, le major, ou aide major du bataillon leur dit ce qu’il y a à faire pour le détail du bataillon, & tout ce que le commandant lui a dit. Pour cela il faut que le major aille tous les jours chez le commandant du bataillon quelque tems avant qu’on donne l’ordre, lui demander ce qu’il y a de particulier à ordonner. Il est à observer que si le commandant veut faire prendre les armes, il faut qu’il en fasse demander la permission au commandant de la place, lequel le fait dire au cercle général par le major. Après que le major du bataillon a donné l’ordre à son cercle particulier, les sergens vont le porter à leurs officiers, à qui ils doivent dire bien fidelement tout ce qui a été dit à l’ordre. Le major va le porter au colonel, à l’aide-major, au lieutenant colonel, quoique le colonel soit présent. S’ils n’y sont ni l’un ni l’autre, l’officier major va le porter à celui qui commande le régiment, l’aide-major de la place va le porter à l’inspecteur général, un sergent va le porter à l’inspecteur particulier. L’usage est le même pour l’ingénieur général, ou directeur des fortifications, & l’ingénieur particulier… & le dernier sergent de la garnison qui se trouve être de garde, va le porter au lieutenant ou commissaire d’artillerie qui est dans la place.

Les sergens qui sont de garde, n’assistent pas à ce cercle particulier, ni ne doivent aller porter l’ordre à leurs officiers de compagnie, mais seulement à ceux avec lesquels ils sont de garde. Il doit y avoit tous les jours un sergent par compagnie avec son caporal à l’ordre ; & s’il y en a un de garde, son camarade doit s’y trouver pour l’aller porter à ses officiers, & pour le détail de la compagnie, dont celui qui est de garde ne doit pas se mêler. Lorsqu’il manque des sergens à une compagnie, un caporal va à l’ordre avec son fusil. Tous les sergens doivent avoir leurs halebardes lorsqu’ils vont à l’ordre, & qu’ils vont le porter à leurs officiers. Histoire de la milice françoise, par le pere Daniel.

Mot, (Hist. mod.) on le dit aussi des armoiries & des devises. Voyez armoiries & Devise.

Ce qu’on appelle le mot dans les armoiries, est une courte sentence ou phrase écrite sur un rouleau qu’on place ordinairement au-dessus de l’écusson, & quelquefois au-dessous. Tantôt ce mot fait allusion au nom ou à quelques pieces des armes de la personne à qui appartiennent les armes, & tantôt il n’a rapport ni au nom ni au blason.

Le mot, dit Guillin, est un ornement extérieur attaché à la cotte d’armes ; il présente, ajoute-t-il, une idée de celui à qui les armes appartiennent, mais exprimée succinctement & avec force en trois ou quatre paroles au plus, écrites sur une bande ou compartiment qu’on place au pié de l’écusson ; & comme ce mot tient la derniere place dans les armes, on le blasonne aussi le dernier. A la rigueur, il devroit exprimer quelque chose de relatif à ces armes ; mais l’usage a fait admettre toute sorte de sentences expressives ou non. Voyez Blason.

Cette coutume d’employer un mot ou symbolique, ou comme cri de guerre pour s’animer, se reconnoître, & se rallier dans les combats, est très-ancienne : l’Histoire sacrée & profane nous en fournissent également des exemples. Nos ancêtres faisoient choix du mot le plus propre à exprimer leur passion dominante, comme la piété, l’amour, la valeur, &c. ou quelque événement extraordinaire qui leur fût arrivé. On trouve plusieurs mots de cette derniere sorte qui se sont perpétués dans les familles, quoiqu’ils ne convinssent proprement qu’à la premiere personne qui se l’étoit attribué.

Le mot de la maison royale de France est espérance ; & dans quelques écussons lilia non laborant neque nent, par allusion à la loi salique, qui exclut les femmes de la couronne : celui de la maison royale d’Angleterre est Dieu & mon droit. L’ordre de la Jarretiere a pour mot, honi soit qui mal y pense ; & le duc de Nortfolk ces paroles, sola virtus invicta : le duc de Bedfort celles ci, che sara sara : celui de Devonshire, cavendo tutus, par allusion au nom de sa maison, qui est Cavendish. Le duc de Kinston, dont le nom est Pierrepont, a pour mot Pie reponete : le comte de Radnor, quæ supra, parce qu’il porte trois étoiles dans ses armes : le lord Klinton, dont le nom est Fortescue, prend celui-ci, Forte scutum, salus ducum.

On peut voir sous l’article cri de guerre, les mots que prennent ou prenoient plusieurs des premieres maisons de France. Le mot d’une devise s’appelle aussi l’ame de la devise. Voyez Devise.

Mot, terme de Commerce, & particulierement de détail : il se dit du prix que le marchand demande de sa marchandise, ou de celui que l’acheteur en offre. Ce drap est de vingt francs, c’est mon dernier mot : vous n’en offrez que seize, vous ne serez pas pris au mot.

On dit qu’on a été pris au mot, quand le marchand livre sa marchandise à l’acheteur sur la premiere offre que celui-ci en a faite.

Un marchand qui n’a qu’un mot, est celui qui ne surfait pas. On dit que les Quakres d’Angleterre & les Anabaptistes de Hollande qui exercent le trafic, en usent ainsi & avec succès. Dictionnaire de Commerce.

Mot, sonner un ou deux mots, (Vénerie.) c’est sonner un ou deux tons longs du cors, qui est le signal du piqueur pour appeller ses compagnons.