L’Encyclopédie/1re édition/GÉRONDIF

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GÉRONDIF, s. m. terme propre à la Grammaire latine. L’essence du verbe consiste à exprimer l’existence d’une modification dans un sujet (Voyez Verbe). Quand les besoins de l’énonciation exigent que l’on sépare du verbe la considération du sujet, l’existence de la modification s’exprime alors d’une maniere abstraite & tout-à-fait indépendante du sujet, qui est pourtant toûjours supposé par la nature même de la chose ; parce qu’une modification ne peut exister que dans un sujet. Cette maniere d’énoncer l’existence de la modification, est ce que l’on appelle dans le verbe mode infinitif. (Voyez Mode & Infinitif.

Dans cet état, le verbe est une sorte de nom, puisqu’il présente à l’esprit l’idée d’une modification existante, comme étant ou pouvant être le sujet d’autres modifications ; & il figure en effet dans le discours comme les noms : de-là ces façons de parler, dormir est un tems perdu ; dulce & decorum est pro patriâ mori : dormir, dans la premiere phrase, & mori, dans la seconde, sont des sujets dont on énonce quelque chose. Voyez Nom.

Dans les langues qui n’ont point de cas, cette espece de nom paroît sous la même forme dans toutes les occurrences. La langue greque elle-même qui admet les cas dans les autres noms, n’y a point assujetti ses infinitifs ; elle exprime les rapports à l’ordre de l’énonciation, ou par l’article qui se met avant l’infinitif au cas exigé par la syntaxe greque, ou par des prépositions conjointement avec le même article. Nous disons en françois avec un nom, le tems de dîner, pour le dîner, &c. & avec un verbe, le tems d’aller, pour aller, &c. de même les Grecs disent avec le nom, ὥρα τοῦ ἀρίστου, πρὸς τὸ ἄριστον, & avec le verbe, ὥρα τοῦ πορεύεσθαι, πρὸς τὸ πορεύεσθαι.

Les Latins ont pris une route différente ; ils ont donné à leurs infinitifs des inflexions analogues aux cas des noms ; & comme ils disent avec les noms, tempus prandii, ad prandium, ils disent avec les verbes, tempus eundi, ad eundum.

Ce sont ces inflexions de l’infinitif que l’on appelle gérondifs, en latin gerundia, peut-être parce qu’ils tiennent lieu de l’infinitif même, vicem gerunt. Ainsi il paroît que la véritable notion des gérondifs exige qu’on les regarde comme différens cas de l’infinitif même, comme des inflexions particulieres que l’usage de la langue latine a données à l’infinitif, pour exprimer certains points de vûe relatifs à l’ordre de l’énonciation ; ce qui produit en même tems de la variété dans le discours, parce qu’on n’est pas forcé de montrer à tout moment la terminaison propre de l’infinitif.

On distingue ordinairement trois gérondifs. Le premier a la même inflexion que le génitif des noms de la seconde déclinaison, scribendi : le second est terminé comme le datif ou l’ablatif, scribendo : & le troisieme a la même terminaison que le nominatif ou l’accusatif des noms neutres de cette déclinaison, scribendum. Cette analogie des terminaisons des gérondifs avec les cas des noms, est un premier préjugé en faveur de l’opinion que nous embrassons ici ; elle va acquérir un nouveau degré de vraissemblance, par l’examen de l’usage qu’on en fait dans la langue latine.

I. Le premier gérondif, celui qui a la terminaison du génitif, fait dans le discours la même fonction, la fonction de déterminer la signification vague d’un nom appellatif, en exprimant le terme d’un rapport dont le nom appellatif énonce l’antécédent : tempus scribendi, rapport du temps à l’événement ; facilitas scribendi, rapport de la puissance à l’acte ; causa scribendi, rapport de la cause à l’effet. Dans ces trois phrases, scribendi détermine la signification des noms tempus, facilitas, causa, comme elle seroit déterminée par le génitif scriptionis, si l’on disoit, tempus scriptionis, facilitas scriptionis, causa scriptionis. Voyez Genitif.

II. Le second gérondif, dont la terminaison est la même que celle du datif ou de l’ablatif, fait les fonctions tantôt de l’un & tantôt de l’autre de ces cas.

En premier lieu, ce gérondif fait dans le discours les fonctions du datif. Ainsi Pline, en parlant des différentes especes de papiers, (lib. XIII.) dit, emporetica inutilis scribendo, ce qui est la même chose que inutilis scriptioni, au moins quant à la construction : pareillement comme on dit, alicui rei operam dare, Plaute dit (Epidic. act. jv.), Epidicum quærendo operam dabo.

En second lieu, ce même gérondif est fréquemment employé comme ablatif dans les meilleurs auteurs.

1°. On le trouve souvent joint à une préposition dont il est le complement : In quo isti nos jureconsulti impediunt, à discendoque deterrent. (Cic. de orat. l. II.) Tu quid cogites de transeundo in Epirum scire sanè velim, (id. ad Attic. lib. IX.) Sed ratio rectè scribendi juncta cum loquendo est, (Quintil. lib. I.) Heu senex, pro vapulando, herclè ego abs te mercedem petam ! (Plaut. aulul. Act. iij.) On voit dans tous ces exemples le gérondif servir de complément aux prépositions à, de, cum, & pro ; à discendo, comme à studio ; de transeundo, comme de transitu ; cum loquendo, de même que cum locutione ; pro vapulando, de même que pro verberibus.

2°. On trouve ce gérondif employé comme ablatif, à cause d’une préposition sous-entendue dont il est le complément. On lit dans Quintilien (lib. xi.), memoria excolendo augetur ; c’est la même chose que s’il avoit dit, memoria culturâ augetur. Or il est évident que la construction pleine exige que l’on supplée la préposition à ; memoria augetur à culturâ : on doit donc dire aussi, augetur ab excolendo.

3°. Enfin ce gérondif est employé aussi comme ablatif absolu, c’est-à-dire sans être dans la dépendance d’aucune préposition ni exprimée ni sous-entendue. Ceci mérite une attention particuliere, parce que plusieurs grammairiens célebres prétendent que tout ablatif suppose toûjours une préposition : M. du Marsais lui-même a défendu cette opinion dans l’Encyclopédie (voyez Ablatif absolu) : mais nous osons avancer que c’est une erreur dans laquelle il n’est tombé que pour avoir perdu de vûe ses propres principes & les principes les plus certains.

Ce philosophe dit d’une part, que les cas sont les signes des rapports, & indiquent l’ordre successif par lequel seul les mots font un sens ; que les cas n’indiquent le sens que relativement à cet ordre ; & que c’est pour cela qu’il n’y a point de cas dans les langues dont la syntaxe suit cet ordre, ou ne s’en écarte que par des inversions légeres que l’esprit apperçoit & rétablit aisément. Voyez Cas. Il dit ailleurs, que ce n’est que par un usage arbitraire, que l’on donne au nom déterminant d’une préposition, la terminaison de l’accusatif, ou bien du génitif comme en grec ; parce qu’au fond ce n’est que la valeur du nom qui détermine le sens appellatif de la préposition ; mais que l’usage de la langue latine & de la greque donnant aux noms différentes terminaisons, il falloit bien qu’ils en prissent une à la suite de la préposition, & que l’usage a consacré arbitrairement l’une après telles prépositions & une autre après telles autres. Voyez Accusatif. Cette doctrine est vraie & avouée de tout le monde : mais appliquons-la. La principale conséquence que nous devons en tirer, c’est qu’aucun cas n’a été institué pour servir de complément aux prépositions, parce que les cas & les prépositions expriment également des points de vûe, des rapports relatifs à l’ordre de l’énonciation, & qu’il y auroit un double emploi dans l’institution des cas uniquement destinés aux prépositions. D’ailleurs si l’on s’étoit avisé de destiner un cas à cet usage particulier, il semble qu’il y auroit eu quelque inconséquence à en employer d’autres dans les mêmes circonstances ; & l’on sait qu’il y a en latin un bien plus grand nombre de prépositions dont le complément se met à l’accusatif, qu’il n’y en a qui régissent l’ablatif.

On doit donc dire de la terminaison de l’ablatif à la suite d’une préposition, ce que M. du Marsais a dit de celle de l’accusatif en pareille occurrence ; que c’est pour obéir à un usage arbitraire, puisqu’on n’a besoin alors que de la valeur du mot ; & que cette terminaison spécialement propre à la langue latine, a une destination originelle, analogue à celle des autres cas, & également indépendante des prépositions. Essayons d’en faire la recherche.

On trouve quelquefois dans une période, des énonciations, des propositions partielles, qui n’ont souvent avec la principale qu’un rapport de tems ; & c’est communément un rapport de co-existence ou un rapport de pré-existence. Par exemple ; tandis que César Auguste régnoit, J. C. prit naissance : voilà deux propositions, César Auguste régnoit, & J. C. prit naissance ; il y a entre les deux faits qu’elles énoncent, un rapport de co-existence indiqué par tandis que, qui des deux propositions n’en fait qu’une seule. Autre exemple : quand les tems furent accomplis, Jesus-Christ prit naissance ; il y a encore ici deux propositions, les tems furent accomplis, & Jesus-Christ prit naissance ; la premiere a à la seconde un rapport de pré-existence qui est désigné par quand, & qui est le seul lien de ces deux énonciations partielles. On voit que ce rapport de l’énonciation circonstancielle à la proposition principale, peut s’exprimer par le secours des conjonctions périodiques ; mais leur emploi trop fréquent ne peut être que monotone : la monotonie augmente par la ressemblance des tours de la phrase circonstancielle & de la principale. Cette ressemblance d’ailleurs, en multipliant les propositions sous des formes pareilles, partage l’attention de l’esprit & le fatigue : enfin cette circonlocution ne peut qu’énerver le style & le faire languir. L’image de la pensée ne sauroit trop se rapprocher de l’unité indivisible de la pensée même ; & l’esprit voudroit qu’un mot tout-au-plus fût employé à l’expression de l’idée unique d’une circonstance. Mais si une langue n’est pas assez riche pour fournir à tout ce qu’exigeroit une si grande précision, elle doit du-moins y tendre par tous les moyens que son génie peut lui suggérer ; & elle y tend en effet, indépendamment même de toute réflexion préalable : c’est vraissemblement l’origine de l’ablatif latin.

Au lieu d’exprimer la conjonction périodique, & de mettre à un mode fini le verbe de la phrase circonstancielle, on employa le participe, mode essentiellement conjonctif, & propre en conséquence à faire disparoître la conjonction (Voyez Participe). Mais comme il a avec la nature du verbe la nature & la forme du simple adjectif, il ne peut qu’être en concordance de genre, de nombre, & de cas avec son sujet. Le sujet lui-même doit pourtant paroître sous quelque terminaison : au nominatif, on pourra le prendre pour le sujet de la proposition principale ; au génitif, il passera pour le déterminatif de quelque nom ; au datif, à l’accusatif, il donnera lieu à de pareilles méprises. Cependant le sujet de l’énonciation circonstancielle n’a réellement avec les mots de la proposition principale, aucun des rapports grammaticaux indiqués par les cas qui sont communs à la langue latine & à la langue greque. Il ne restoit donc qu’à instituer un cas particulier qui indiquât que le nom qui en seroit revêtu, n’a avec la proposition principale aucune relation grammaticale, quoique sujet d’une énonciation liée par un rapport de tems à cette phrase principale. C’est justement l’ablatif, dont l’étymologie semble s’accorder parfaitement avec cette destination : ablatif, d’ablatum, supin d’auferre, (ôter, enlever) ; ablatif qui sert à ôter, à enlever, comme nominatif, qui sert à nommer, datif, qui sert à donner ; c’est la signification commune à tous les termes scientifiques terminés en françois par if, & en latin par ivus. Cette terminaison pourroit bien avoir quelque liaison avec juvare, (aider, servir à). En effet l’ablatif, avec la destination que nous lui donnons ici, sert à enlever à la proposition principale un nom qu’on pourroit croire lui appartenir, s’il paroissoit sous une autre forme, & qui ne lui appartient pas effectivement, puisqu’il est le sujet d’une phrase circonstancielle qui n’a avec elle qu’un rapport de tems.

Si l’on n’avoit employé ce cas qu’à sa destination primitive, on ne le connoîtroit que sous le nom d’ablatif ; mais l’usage arbitraire de la langue latine l’ayant attaché accidentellement au service de quelques prépositions, quand on l’a trouvé employé à son usage naturel, & conséquemment sans préposition, on l’a appellé absolu, pour indiquer qu’il y est dégagé de tous les liens que la syntaxe peut imposer aux parties intégrantes de la proposition principale. Vouloir donc regarder tout ablatif comme le complément d’une préposition, c’est aller, ce semble, contre l’esprit de son institution & contre le génie de la langue latine ; c’est s’exposer souvent à des difficultés très-grandes, ou à des commentaires ridicules, parce que l’on court après ce qui n’existe pas ; c’est vouloir enfin accommoder cette langue à son système particulier, au lieu de construire son système d’après les principes usuels de cette langue.

En effet, c’est tellement pour la fin que nous indiquons, que l’ablatif a été d’abord institué, que quoique la phrase circonstancielle ait le même sujet que la principale, on trouve fréquemment dans les auteurs qu’il est mis à l’ablatif dans l’une, & au nominatif dans l’autre, contre la décision commune des méthodistes. C’est ainsi que Cicéron a dit : nobis vigilantibus, erimus profectò liberi.

C’est pour la même fin & dans le même sens que le gérondif en do est quelquefois employé comme ablatif absolu. Ainsi lorsque Virgile a dit (Æn. II.) : quis, talia fando, temperet à lachrymis ; c’est comme s’il avoit dit, quis, se aut alio quovis talia fante, temperet à lachrymis ? ou en employant la conjonction périodique, quis, dùm ipse aut alius quivis talia fatur, temperet à lachrymis ? Pareillement, lorsque Cicéron a dit, nobis vigilantibus, erimus profectò liberi, il auroit pû dire par le gérondif, vigilando, ou par la conjonction, dum vigilabimus. Le choix raisonné entre ces expressions qui paroissent équivalentes, porte vraissemblablement sur des distinctions très-délicates : nous allons risquer nos conjectures. Virgile a dit, quis talia fando, par un tour qui n’assigne aucun sujet déterminé au verbe fari, parce qu’il est indifférent par qui se fasse le récit ; celui qui le fait & ceux qui l’écoutent, doivent également en être touchés jusqu’aux larmes : une traduction fidele doit conserver ce sens vague ; qui pourroit, au récit de tels malheurs, &c. Cicéron au contraire a dit, nobis vigilantibus, en assignant le sujet, parce que ce sont ceux-mêmes qui veulent être libres, qui doivent être vigilans ; & l’orateur a voulu le faire sentir.

III. Le troisieme gérondif qui est terminé en dum, est quelquefois au nominatif & quelquefois à l’accusatif.

1°. Il est employé au nominatif dans ce vers de Lucrece, (lib. I.)

Æternas quoniam pœnas in morte timendum.


dans ce passage de Cicéron, (de Senect.) Tanquam aliquam viam longam conseceris, quam nobis quoque ingrediendum fit : dans cet autre du même auteur, (lib. VII. epist. 7) Discessi ab eo bello, in quo aut in aliquas insidias incidendum, aut deveniendum in victoris manus, aut ad Jubam confugiendum : enfin dans ce texte de Tite-Live, (lib. XXXV.) Boii nocte saltum, quà transeundum erat Romanis, insederunt : & dans celui-ci de Plaute, (Epidic.) aliqua consilia reperiundum est.

2°. Il est employé à l’accusatif dans mille occasions. Conclamatum propè ab universo senatu est, perdomandum feroces animos esse, (Tite-Live, liv. XXXVII.)

Legati responsa ferunt, alia arma Latinis
Quærenda, aut pacem trojano ab rege petendum.

Virgile, Æn. XI.)


Cùm oculis ad cernendum non egeremus, (Cic. de natura deorum). Et inter agendum, occursare capro, cornu ferit ille, caveto ; (Virg. eclog. jx). Namque antè domandum ingentes tollent animos, (id Georg. III)

Nous croyons donc avoir suffisamment démontré que les gérondifs sont des cas de la seconde déclinaison. Nous avons ajoûté que ce sont des cas de l’infinitif, & ce second point n’est pas plus douteux que le premier.

Nous avons remarqué dès le commencement, que les points de vûe énoncés en latin par les gérondifs, le sont en grec & en françois par l’infinitif même, sans changement à la terminaison ; c’est même le procédé commun de presque toutes les langues. Cette premiere observation suffiroit peut-être pour établir notre doctrine sur la nature des gérondifs ; mais l’usage même de la langue latine en fournit des preuves sans nombre dans mille exemples, où l’infinitif est employé pour les mêmes fins & dans les mêmes circonstances que les gérondifs. On lit dans Plaute (Menech.), dum datur mihi occasio tempusque abire, pour abeundi ; dans Cicéron, tempus est nolis de illa vita agere, pour agendi ; dans Cesar, consilium cæpit omnem à se equitarum dimittere, pour dimittendi ; & chez tous les meilleurs écrivains on trouve fréquemment l’infinitif pour le premier gérondif. Il n’est pas moins usité pour le troisieme : c’est ainsi que Virgile a écrit (Æn. j.) :

Non nos aut ferro Libycos populare penates
Venimus, aut raptas ad littora vertere prædas,


où l’on voit populare & vertere, pour ad populandum & ad vertendum. De même Horace dit (od. j. 3.) audax omnia perpeti, pour ad perpetiendum ; & (ep. j. 20.), irasci celerem, pour ad irascendum. Il est plus rare de trouver l’infinitif pour le second gérondif ; mais on le trouve cependant, & le voici dans un vers de Virgile (ecl. vij.), où deux infinitifs différens sont mis pour deux gérondifs :

Et cantare pares, & respondere parati ;


ce qui, de l’aveu de tous les Commentateurs, signifie, & in cantando pares, & ad respondendum parati.

Nous concluons donc que les gérondifs ne sont effectivement que les cas de l’infinitif, & qu’ils ont, comme l’infinitif, la nature du verbe & celle du nom. Ils ont la nature du verbe, puisque l’infinitif leur est synonyme, & que, comme tout verbe, ils expriment l’existence d’une modification dans un sujet ; & c’est par conséquent avec raison que, dans le besoin, ils prennent le même régime que le verbe d’où ils derivent. Ils ont aussi la nature du nom, & c’est pour cela que les Latins leur ont donné les terminaisons affectées aux noms, parce qu’ils se construisent dans le discours comme les noms, & qu’ils y font les mêmes fonctions. C’est pour cela aussi que le régime du premier gérondif est souvent le génitif, comme dans ces phrases : aliquod fuit principium generandi animalium (Varr. lib. II. de R. R. 1.) ; fuit exemplorum legendi potestas (Cic.) ; vestri adhortandi causa (Tit. Liv. lib. XXI.) ; generandi animalium, comme generationis animalium ; exemplorum legendi, comme lectionis exemplorum ; vestri adhortandi, comme adhortationis vestri.

Les Grammairiens trouvent de grandes difficultés sur la nature & l’emploi des gérondifs. La plûpart prétendent qu’ils ne sont que le futur du participe passif en correlation avec un mot supprimé par ellipse. Cette ellipse, on la supplée comme on peut ; mais c’est toûjours par un mot qu’on n’a jamais vû exprimé en pareilles circonstances, & qu’on ne peut introduire dans le discours, sans y introduire en même tems l’obscurité & l’absurdité. Les uns sous-entendent l’infinitif actif du même verbe, pour être comme le sujet du gérondif : Sanctius, Scioppius & Vossius sont de cet avis ; &, selon eux, c’est cet infinitif sous-entendu qui régit l’accusatif, quand on le trouve avec le gérondif : ainsi, petendum est pacem à rege, signifie dans leur système, petere pacem à rege est petendum ; petere pacem à rege, c’est le sujet de la proposition, petendum en est l’attribut : tempus petendi pacem, c’est tempus petere pacem petendi ; petere pacem est comme un nom unique au génitif, lequel détermine tempus ; petendi est un adjectif en concordance avec ce génitif.

Les autres sous-entendent le nom negotium, & voici comme ils commentent les mêmes expressions : petendum est pacem à rege, c’est-à-dire, negotium petendum à rege est circà pacem ; tempus petendi pacem, c’est-à-dire, tempus negotii petendi circà pacem.

Nous l’avons déjà dit, on n’a point d’exemples dans les auteurs latins, qui autorisent la prétendue ellipse que l’on trouve ici ; & c’est cependant la loi que l’on doit suivre en pareil cas, de ne jamais supposer de mot sous-entendu dans des phrases où ces mots n’ont jamais été exprimés : cette loi est bien plus pressante encore, si on ne peut y déroger sans donner à la construction pleine un tour obscur & forcé.

C’est sans doute la forme matérielle des gérondifs qui aura occasionné l’erreur & les embarras dont il est ici question : ils paroissent tenir de près à la forme du futur du participe passif, & d’ailleurs on se sert des uns & des autres dans les mêmes occurrences, à quelque changement près dans la syntaxe ; on dit également, tempus est scribendi epistolam, & scribendæ epistolæ ; on dit de même scribendo epistolam, ou in scribendâ epistolâ ; & enfin ad scribendum epistolam, ou ad scribendam epistolam ; scribendum est epistolam, ou scribenda est epistola : ce sont probablement ces expressions qui auront fait croire que les gérondifs ne sont que ce participe employé selon les regles d’une syntaxe particuliere.

Mais en premier lieu, on doit voir que la même syntaxe n’est pas observée dans ces deux manieres d’exprimer la même phrase ; ce qui doit faire au moins soupçonner que les deux mots verbaux n’y sont pas exactement de même nature, & n’expriment pas précisément les mêmes points de vûe. En second lieu ce n’est jamais par le matériel des mots qu’il faut juger du sens que l’usage y a attaché, c’est par l’emploi qu’en ont fait les meilleurs auteurs. Or dans tous les passages que nous avons cités dans le cours de cet article, nous avons vû que les gérondifs tiennent très-souvent lieu de l’infinitif actif. En conséquence nous concluons qu’ils ont le sens actif, & qu’ils doivent y être ramenés dans les phrases où l’on s’est imaginé voir le sens passif. Cette interprétation est toûjours possible, parce que les verbes au gérondif n’étant déterminés en eux-mêmes par aucun sujet, on peut autant les déterminer par le sujet qui produit l’action, que par celui qui en reçoit l’effet : de plus cette interprétation est indispensable pour suivre les erremens indiqués par l’usage ; on trouve les gérondifs remplacés par l’infinitif actif ; on les trouve avec le régime de l’actif, & nulle part on ne les a vûs avec le régime du passif ; cela paroît décider leur véritable état. D’ailleurs les verbes absolus, qu’on nomme communément verbes neutres, ne peuvent jamais avoir le sens passif, & cependant ils ont des gérondifs ; dormiendi, dormiendo, dormiendum. Les gérondifs ne sont donc pas des participes passifs, & n’en sont point formés ; comme eux, ils viennent immédiatement de l’infinitif actif, ou pour mieux dire, ils ne sont que cet infinitif même sous différentes terminaisons relatives à l’ordre de l’énonciation.

Ceux qui suppléent le nom général negotium, en regardant le gérondif comme adjectif ou comme participe, tombent donc dans une erreur avérée ; & ceux qui suppléent l’infinitif même, ajoûtent à cette erreur un véritable pléonasme : ni les uns ni les autres n’expliquent d’une maniere satisfaisante ce qui concerne les gérondifs. Le grammairien philosophe doit constater la nature des mots, par l’analyse raisonnée de leurs usages. (E. R. M.)