L’Encyclopédie/1re édition/PHOSPHORE

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PHOSPHORE, s. m. (Physiq.) corps qui a la propriété de donner de la lumiere dans l’obscurité ; il y a des phosphores naturels, c’est-à-dire, que la nature produit sans le secours de l’art, comme la pierre de Boulogne : il y en a d’artificiels, comme le phosphore de Kunckel, celui de M. Homberg ; il y en a qui ont besoin, pour donner de la lumiere, d’être frottés auparavant, comme le phosphore de Kunckel ; il y en a qui n’ont besoin que d’être exposés à l’air, comme le phosphore de M. Homberg & la pierre de Boulogne. La cause générale de la lumiere des phosphores, est que la matiere du feu ou celle de la lumiere se trouve en général plus abondante dans ce corps que dans d’autres, ensorte que le simple frottement peut le mettre en action, ou que la simple action des particules de feu ou de lumiere répandues dans l’air peut la reveiller. Les phénomenes des phosphores ont beaucoup de rapport aux phénomenes électriques. Voyez Feu, Feu électrique, Lumiere, Électricité, &c.

Phosphore, (Chimie.) le nom de phosphore ou porte-lumiere, a été donné à différens corps, dans lesquels l’élément du feu qu’ils contiennent devient apparent. Il est plusieurs de ces corps qui jouissent naturellement de la propriété phosphorique, & qui n’ont besoin pour être reconnus tels, que d’être examinés dans l’obscurité ; d’autres de quelques secours particuliers ; ceux-ci de quelques mélanges ; ceux-là sont les produits de différentes dissolutions, fermentations, & effervescences ; d’autres enfin, sont absolument formés par l’art.

Quoique nous n’ayons dessein que de parler du phosphore, qui est un produit de l’art, nous jugeons cependant à propos de présenter ici l’ordre particulier dans lequel les différentes especes de phosphores, doivent être rangés.

Premier ordre. En premier lieu, il est des corps qui sont rendus phosphores, par le fluide électrique qui les pénetre. Tels sont les vers luisans, le leucciola d’Italie, les mouches des Antilles, les moucherons de la gune de Venise, l’éguillon de la vipere irritée, les yeux de quelques animaux vivans, la chair de ceux qui sont nouvellement tués, certains poissons vivans, quelques coquillages, les poils des chats, des chiens, des chevaux, ceux des hommes, & leurs cheveux vivement frottés ; ces corps ne sont pas par eux-mêmes phosphores, mais le deviennent en ce qu’ils font dans ces occasions l’office de conducteur de la matiere électrique qui sort de ces animaux ; les conducteurs de l’electricité en rendent les effets plus apparens, selon qu’ils sont plus denses & figurés en pointe, comme sont les poils. On range dans ce même ordre tous les phosphores produits par l’électricité qui naît du frottement, comme le mercure agité dans un tube vuide d’air ; ce même tube sans mercure vivement frotté extérieurement ; le globe d’Hauxbée, &c. les phosphores électriques produits par communication de l’électricité. On peut même ajouter quelques météores lumineux, comme certains éclairs & le tonnerre. Voyez Electricité.

Second ordre. Nous comprenons dans ce second ordre les corps rendus phosphores par des chocs ou frottemens rudes qui mettent en jeu le feu contenu dans leurs intérieurs.

Les cailloux, les pierres naturelles, battues les unes contre les autres, ou frottées vivement ; celles que l’art imite, comme aussi l’union de quelques terres avec certaines substances ; par exemple, le spat, ou le colchotar fondu avec l’argille, l’acier, & le fer, s’embrasent, s’ils sont vivement percutés par un caillou, un diamant, une agate, un marteau, une lime, ou tout autre corps dur, ainsi que l’alliage du fer à l’antimoine, & de plusieurs autres métaux entre eux, lorsqu’on les lime rudement.

Nous mettons ainsi dans cet ordre les bois durs & résineux vivement frottés, le sucre, la cadmie des fourneaux, le mélange de chaux & de sel ammoniac, qui rendent aussi de la lumiere dans l’endroit frappé.

Troisieme ordre. Nous y comprenons les corps qui exposés à la chaleur du soleil ou d’un feu violent, ont absorbé la lumiere lors de leur dilatation, & la retiennent ensuite pour ne la laisser échapper que peu-à-peu, ou seulement lorsqu’une douce chaleur les rapproche de l’état où ils étoient lorsqu’ils l’admirent. L’émanation lumineuse que donnent ces corps, diminue a proportion que la chaleur ou la lumiere qui les mettoit en mouvement, n’agit plus sur eux.

Tels sont la pierre de Boulogne, la topase de Saxe, & les pierres de ce genre ; les albatres, les marbres, le gyps, les belemnites, les pierres à chaux, les fossilles ; en un mot, toutes les substances qui sont ou qui fournissent des terres absorbantes, deviennent semblables à la pierre de Boulogne, lorsqu’elles sont calcinées à un feu violent ; & tous ces corps rendent la lumiere comme ils l’ont reçue ; je veux dire colorée, suivant la couleur que l’on a donnée au feu qui les a calcinées ; les substances, qui quoique de ce genre, ne deviennent pas phosphores par la calcination, le deviennent par art : le phosphore de Baudouin, qui est le plus connu, n’est qu’une dissolution de craie dans l’acide nitreux. Cette dissolution évaporée à siccité & calcinée, produit un phosphore, qui comme la pierre de Boulogne, devient lumineux dans l’obscurité dès qu’il a été exposé un moment au soleil ou simplement au jour.

M. Dusay observe, mémoire de l’académie 1730, que toutes les substances terreuses & pierreuses qui sont dissolubles dans l’acide nitreux, jouissent de la même propriété. Il est des substances sans nombre, qui selon les observations de M. Beccarri, consignées dans les mémoires de l’académie de Boulogne, n’ont besoin que de la simple exposition au soleil pour devenir lumineuses dans l’obscurité. Le vieux bois de chêne, les coquilles d’œufs & le papier, possedent la propriété phosphorique supérieurement. M. Beccarri remarque que le papier & sans doute plusieurs autres substances, deviennent phosphores par le contact d’un métal échauffé. Suivant les différentes recherches de MM. Boyle, Dufay, & Beccarri, il paroît qu’il n’est point de substance qui ne devienne phosphore, si toutesfois on en excepte les métaux, & les corps obscurs ; & celles qui ne le sont pas par la simple exposition au soleil, ou à la chaleur, le deviennent au moyen de l’ébullition dans l’eau, ou par la calcination simple, ou précédée de leur dissolution dans l’acide nitreux. Les linges & les étoffes de soie, chauffées auprès d’un feu de charbon, frottées ensuite vivement entre les mains selon leur longueur, rendent des étincelles de lumiere ; & nous avons éprouvé que ces étoffes comme le bois pourri, la pierre de Boulogne, & beaucoup d’autres substances, jettent une lumiere plus vive lorsqu’elles sont humides ou entierement mouillées. Il est naturel de penser qu’un fluide tel que l’eau, s’insinuant facilement dans ces corps, les comprime, & dispose la lumiere à s’échapper plus rapidement. Aussi observe-t-on que ces corps mouillés, lorsqu’ils sont rendus phosphores, gagnent sur la vîtesse de l’émanation, ce qu’ils perdent sur la durée.

Quatrieme ordre. Il comprend les phosphores produits par fermentation, dissolution, & tout ce qui en dépend, comme exhalaisons, effervescences, &c.

Le feu qui naît des substances par la chaleur de la fermentation établie dans certains aggrégés, comme sont les foins mouilles, la farine, &c. les flammes des vapeurs spiritueuses, sulphureuses & putrides. Telles sont celles des latrines, les exhalaisons phosphoriques des mines, des fontaines thermales, les feux folets, les étoiles tombantes, celles qui filent, les éclairs, les aurores boréales, & autres semblables météores. Les exhalaisons lumineuses des poissons & viandes cuites & pourries, l’inflammation d’une matiere grasse, phosphorique, qui s’échappe de certains animaux, désignée par le nom d’ignis lambens ; comme aussi celles qui s’allument dans leur intérieur, & les consument entierement. La flamme produite par la réaction de différentes substances les unes sur les autres, comme de l’eau sur un mélange de souffre & de fer ; de-là les volcans, l’inflammation des huiles au moyen des acides ; celles des vapeurs de certaines dissolutions, comme de celles que donne le fer dissout dans l’acide vitriolique, ou dans l’acide marin, auquel on ajoute de l’alkali volatil. Nous rangeons ici les pyrophores. Voyez Pyrophores.

Cinquieme ordre. Il comprend les phosphores produits par l’union d’un acide particulier au phlogistique. L’acide nitreux dans l’instant de son union au phlogistique forme bien un phosphore, mais il ne sauroit être conservé par aucun moyen connu. Le soufre est bien aussi une union de l’acide vitriolique au phlogistique ; mais il n’est pas phosphore quoiqu’il soit très-combustible ; & si l’on prétendoit le ranger dans cet ordre, en raison de sa composition, il faudroit aussi regarder comme phosphore les graines, les huiles & les esprits ardens : il n’est donc qu’un seul corps dans cette classe qui mérite à juste titre ce nom, c’est le phosphore de Brandt, du nom de son premier inventeur, mais plus connu sous le nom de Kunckel, artiste plus renommé. C’est du résidu de l’évaporation de l’urine que l’on a retiré pendant long-tems ce phosphore. On fut naturellement porté à croire, après la découverte de la formation du soufre, & quelque ressemblance avec le phosphore, que cette nouvelle substance étoit formée des mêmes principes, c’est-à-dire, d’acide & de phlogistique ; on n’étoit pas éloigné de la vérité ; mais on erroit sur l’espece d’acide. Vû la quantité de sel marin qui est mêlé dans les alimens, & la saveur de l’urine, on crut que l’acide du sel marin abandonnoit sa base pour s’unir au phlogistique, & former ce corps singulier. Le sel marin jetté sur un feu ardent communique à sa flamme & la couleur & l’odeur du phosphore qui distille ; l’expérience seule qui devoit éclaircir des conjectures aussi vraissemblables, anéantit les idées qu’on s’étoit formées. Plusieurs chimistes expérimentés firent des essais multipliés pour tâcher d’unir l’acide du sel marin concentré de différentes manieres avec le phlogistique ; toutes ces tentatives furent infructueuses. On chercha donc la matiere du phosphore dans les alimens dont se nourrissoient les animaux ; on en retira effectivement de plusieurs, comme des graines de moutarde, de raves, de rue, du seigle, du froment, & quelques parties animales, mais en moindre quantité que de l’urine. On revint de nouveau à la traiter, & on perfectionna la méthode de faire le phosphore, par la découverte que firent en même-tems plusieurs chimistes des véritables principes qu’elle contient, & qui sont propres à le former. Un sel singulier, différent par ses qualités de tous les autres sels connus fut découvert dans l’urine. Ce sel mêle au charbon que donne l’urine, à tout autre charbon léger, ou de la suie, fournit calcinée, par la distillation à un feu violent, un très-beau phosphore. Nous exposons la méthode dont nous nous servons pour le composer, qui sans doute est la meilleure, si elle est la plus courte, la moins dispendieuse, & qu’elle fournisse une plus grande quantité de phosphore que les autres. « Prenez la quantité qu’il vous plaira d’urine (plus long-tems elle aura putréfié, plus elle vous produira du sel qui fournit le phosphore) ; privez-la de son phlegme par l’évaporation insensible ou violente ; vous pouvez aussi employer la voie de la congelation par le froid ; que cette urine soit évaporée jusqu’à siccité dans des vases de terre ou de fer ; calcinez cette matiere dans un creuset jusqu’à ce qu’elle ne fume plus : par cette méthode, qui est celle d’Isaac le hollandois, vous réduisez en cendre ou en charbon toutes les matieres qui pourroient nuire à la crystallisation ou purification des sels que contient l’urine ; dissolvez dans l’eau la matiere calcinée ; filtrez la dissolution, & l’évaporez doucement ; mettez à crystalliser ; vous obtiendrez des crystaux de sel marin ; mais vous n’en aurez point, si l’urine employée avoit putréfié environ pendant trois ans. Séparée par une crystallisation réitérée & ménagée, tous les crystaux qui se formeront, qui seront tous de sel marin, la liqueur qui reste incrystallisable, & qui est oléagineuse, contient le sel désiré, & que vous aurez sous forme de crystaux, si vous ajoutez à cette liqueur le quart de son poids d’esprit de sel armoniac tiré par les alkali ; évaporez ensuite lentement un tiers de la liqueur à laquelle vous aurez ajouté la moitié de son poids d’eau avec l’esprit de sel armoniac, la mettant à crystalliser dans des lieux frais, vous aurez des sels en crystaux brillans, octogones, prismatiques, laissant un goût frais sur la langue ; ils ne tombent pas en déliquescence, ni n’efleurissent à l’air. Ils se dissolvent dans trois fois leur poids d’eau ; mais lorsqu’ils ne sont pas unis à l’alkali volatil, ils y sont plus dissolubles ; ce qui facilite le moyen de les séparer exactement du sel marin. La méthode vulgaire pour tirer ce sel crystallisé, est d’étendre à plusieurs reprises dans l’eau l’urine évaporée à consistance mielleuse, & à un feu assez doux. Chaque dissolution de cette matiere doit être filtrée pour en séparer à chaque fois une portion terreuse, huileuse & mucilagineuse, qui nuit à la crystallisation ; pour lors ce sel se crystallise avant ou avec le sel marin, & plusieurs autres especes de sel que fournit l’urine. Malgré toute cette manœuvre, on a l’inconvénient d’avoir ces crystaux impurs, bruns ou jaunâtres. Que si on veut absolument les avoir blancs, il faut filtrer la matiere mielleuse de l’urine dissoute dans l’eau sur une terre argilleuse ou crétacée qui absorbe & retient la matiere muqueuse qui nuit à la crystallisation, & colore les crystaux. On se sert aussi avec succès de l’esprit-de-vin & de la colle de poisson. Ces crystaux, du moins ceux qui se forment les premiers, sont les mêmes que ceux dont nous avons déja parlé, qui sont formés par l’addition de l’alkali volatil à la liqueur oléagineuse dont on a séparé le sel marin. Si par une évaporation trop rapide de l’urine, il arrivoit que l’on ne pût attirer ces crystaux par cette derniere méthode, l’évaporation de l’urine auroit été trop rapide, il faudroit alors y rajouter l’alkali volatil que la violence du feu auroit fait dissiper ; le sel de l’urine reçoit par sa crystallisation la moitié de son poids de cet alkali ; mais il ne sert de rien dans l’opération du phosphore. A peine ce sel sent-il la chaleur que cet esprit alkali s’en sépare ; il l’abandonne même lorsque ce sel est conservé quelque tems dans des flacons mal bouchés, voyez Sel micocosmique. Le sel que l’on retire, soit après une évaporation totale de la liqueur qui ne fournit plus par la crystallisation de sel marin, soit en crystaux, après l’addition de l’alkali volatil, est donc également propre à faire le phosphore ; une once de ce sel dégagé d’alkali avec demi-once de noir de fumée, du charbon de hêtre, ou de saule divisée par deux onces de sable grossier pilés finement, fournira une dragme de très-beau phosphore. Lorsqu’on veut procéder, il faut mettre le mélange énoncé dans une petite cornue de très-bonne terre, enduite encore d’un lut qui la mette à l’abri du froid subit que l’air ou le vent d’un soufflet peut lui communiquer. Cette cornue doit être placée dans un fourneau à reverbere, garni de son dôme, qu’il y ait l’intervalle de quatre ou cinq pouces de la cornue aux parois intérieurs du fourneau ; on y allume le feu peu-à-peu & graduelement, on le pousse sur la fin à la derniere violence par tous les moyens connus ; la cornue restant quatre heures embrasée, entierement couverte de charbon ; cette cornue est adaptée avec un ballon de verre assez ample, tubulé dans sa partie moyenne supérieure, & rempli d’eau au tiers, dans lequel ballon le cou de la cornue doit avancer le plus qu’il est possible : les premieres choses qui paroissent dans le recipient sont quelques fuliginosités qui noircissent l’extérieur & l’embouchure du cou de la cornue ; ces fuliginosités sont suivies d’un sel qui tapisse la partie supérieure du ballon, lequel est dissout en parties par la vapeur de l’eau du ballon que la chaleur du fourneau a échauffé. Le trou du ballon doit régler pour la direction du feu, suivant qu’il souffle l’air plus ou moins rapidement, il faut augmenter ou diminuer le feu ; le doigt appliqué sur ce trou indique aussi l’arrivée d’un phosphore volatil qui ne se condense pas, c’est lui qui rend tout le vuide du ballon lumineux, lorsqu’on le regarde après l’opération dans l’obscurité, il s’attache aux doigts & les rend phosphoriques. Il sort aussi des traits de lumiere très-visibles par le trou du ballon lorsque le feu est fort actif ; pour lors le phosphore solide ne tarde pas à distiller, ce qu’il fait par gouttes ou larmes qui ne se réunissent pas dans l’eau au fond du récipient, à moins qu’elle ne soit fort chaude & capable de les fondre. On tire du ballon, lorsque l’appareil est refroidi, tout le phosphore ; & pour le mouler & le séparer, on le met dans un tuyau de verre plus évasé par le haut que par le bas, bouché dans la partie inférieure ; on emplit d’eau ce tuyau de verre où est le phosphore, & on le plonge dans l’eau bouillante, il se fond à cette chaleur ; alors on le remue avec un fil de fer, les parties fuligineuses qui le noircissoient montent à sa surface : on retire le tuyau de l’eau ; & le phosphore étant congelé, on l’en sépare par la partie supérieure : on coupe la partie du bâton du phosphore qui est moins pure, & où se sont assemblées toutes les fuliginosités ; l’autre partie doit être plongée dans l’eau, & conservée dans un lieu frais ».

Tout le sel employé a-t-il servi à la composition du phosphore tant solide que volatil ? Cette question pour être résoute demandoit des expériences. On s’apperçut d’abord que le phosphore se détruit lui-même & se consume lorsqu’il est exposé à l’air libre, mais qu’il laisse après lui une liqueur acide & glutineuse, qui par l’évaporation acquiert une consistence solide & transparente, & qu’elle attiroit l’humidité de l’air. Ce sel acide mêlé avec de la suie ou autre matiere abondante en phlogistique reproduit du phosphore ; le sel de l’urine a donc subi une altération dans la formation du phosphore ; car ce dernier sel ne donne aucune marque d’acidité, mais plutôt de qualité absorbante, puisqu’il décompose le sel armoniac, comme la chaux, en en faisant sortir un esprit que l’esprit-de-vin ne coagule pas ; il retient beaucoup d’acide vitriolique, un peu du nitreux & du marin, il ne s’unit aucunement avec les alkalis fixes, & ne contracte pas d’union intime avec les volatils ; il forme une espece de savon avec les huiles grasses : l’acide du phosphore au contraire qui reste après sa combustion à l’air, a toutes les propriétés d’un acide ; il rougit les syrops violats, fermente & s’unit avec les alkalis, & attire l’humidité de l’air ; c’est un acide même très-puissant, puisqu’il précipite de leur base par la distillation les autres acides. Ces observations nous font considérer le sel de l’urine comme un sel neutre, dont l’acide d’une espece particuliere forme le phosphore, & nous est inconnu ; mais nous donnerons sur sa base des conjectures. Lorsqu’on a eu soin pour la formation du phosphore, de ne prendre que les crystaux figurés, comme il a été dit, on ne trouve presqu’aucun vestige de sel dans ce qui reste dans la cornue ; d’où il suit que la partie fixe qui lie & sert de base à l’acide dans le sel fixe d’urine que nous avons annoncé neutre, a été aussi volatilise : nous l’avons cherchée cette base, & trouvée dans ce sel singulier qui tapisse l’intérieur du ballon, s’éleve à un feu très-violent avec le phosphore volatil ; ce sel ou base de l’acide du phosphore retire de l’eau du recipient, ne nous a pas paru différer du sel sédatif ; il ne manqueroit pour confirmer nos conjectures, que de réformer du sel d’urine avec le sel sédatif & l’acide phosphorique, comme nous en avons formé avec ce sel retiré du recipient, & cet acide. Voyez à ce sujet Sel micocosmique.

Propriétés du phosphore. Le phosphore d’urine est jaune, transparent ; il se fond, se moule, & se coupe comme de la cire : si on le regarde au microscope, l’on voit toutes ses parties comme dans un mouvement violent d’ébullition ; exposé à l’air, il brûle & se consume comme un charbon donnant une fumée blanche, ayant une odeur d’ail ou d’arsenic, ou plutôt encore semblable à l’odeur que donne un fil blanc quand il brûle sans flamme. Cette fumée du phosphore est une flamme subtile, de couleur bleue violette qui est visible dans les ténebres ; s’il est chauffé, vivement frotté, ou en contact avec un corps enflammé, il s’enflamme avec bruit & crépitation, & se consume dans le moment ; il s’enflamme aussi si on l’expose au soleil, mêlé avec la poudre à canon. Dans tous ces états, il met le feu aux matieres combustibles ; on le conserve dans l’eau à laquelle il communique à la longue la propriété phosphorique, son odeur, & un peu d’acidité. Dans un tems chaud, ou si l’eau est échauffée, il darde des traits de lumiere au-travers de ce fluide ; l’eau qui reste dans le récipient où a distillé le phosphore, conserve aussi long-tems la propriété lumineuse, & jette de tems-en-tems des traits de lumiere qui ressemblent à des éclairs. On trace avec ce phosphore comme avec un crayon, sur un carton, du papier ou un mur, des caracteres ou figures qui deviennent lumineux dans l’obscurité ; un vent froid ou humide éteint ces caracteres qui paroissent plus brillans dans un tems chaud & sec. Le phosphore brille beaucoup plus dans le vuide, mais les vapeurs qu’il donne en se décomposant font que dans cet état il s’éteint bien-tôt. L’admission subite de l’air, lorsqu’il brille le plus, est comme un vent froid, & l’éteint pour un moment.

Phosphore liquide. C’est une dissolution du phosphore dans les huiles. Les huiles essentielles pesantes ne le dissolvent pas si aisément que les huiles legeres, comme celles de térebenthine, néanmoins on choisit les premieres parce que le phosphore fait de cette maniere est plus lumineux, & ne se dissipe pas si promptement, le procédé suivant est assez estime : « broyez ensemble & mêlez exactement trois gros d’huile de gérofle ou de canelle, demi-gros de camphre, & trois grains de phosphore » ; on peut frotter de ce mélange les cheveux, la face, les vêtemens, ou tout autre corps, ou en former des caracteres pour être apperçus lumineux dans l’obscurité. Ce phosphore est plus lumineux que le solide, on mêle l’un & l’autre avec des pommades, il les rend lumineuses. On fait aussi un onguent mercuriel lumineux, en unissant une demi-dragme de mercure avec une dissolution de dix grains de phosphore dans deux dragmes d’huile d’aspic. Le phosphore se crystallise dans l’huile où il a été dissous comme le soufre ; les crystaux s’enflamment à l’air, ils perdent cette propriété s’ils sont seulement trempés dans l’esprit-de-vin ; alors exposés à l’air pendant quinze jours, selon les expériences de M. Grosse, ils n’ont pas diminué de poids, ils s’enflamment néanmoins comme le phosphore s’ils sont frottés ou échauffés. Le phosphore se dissout aussi, mais difficilement, dans l’éther, & mieux dans le nitreux que le vitriolique ; il leur communique une foible vertu phosphorique. Le phosphore digéré avec l’esprit-de-vin, il se change en une espece d’huile blanche & transparente qui reste au fond du vase sans le laisser dissoudre ; cette huile ne se coagule qu’à un grand froid, mais lavée plusieurs fois dans l’eau, le phosphore recouvre sa consistance, s’enflamme plus difficilement par la chaleur, ne brille plus dans l’obscurité, & a perdu la couleur jaune ; l’esprit-de-vin qu’on a retiré de dessus cette huile, sent fortement le phosphore, mais a une foible vertu lumineuse, encore ne l’a-t-il que dans l’instant qu’on le mêle avec de l’eau. Le phosphore trituré avec le camphre, le nitre, ou la limaille de fer, donne à ces substances, restant uni avec elles, la propriété phosphorique. La trituration ne les enflamme pas selon Hoffman ; nous assurons néanmoins le contraire avec Vogel au sujet du nitre. Le phosphore est décomposé & dissous par l’alkali fixe, réduit en liqueur à-peu-près comme le soufre ; Vogel a retiré de cette union des sels neutres, qu’il a cru être analogues au tartre vitriolé & au sel marin. L’argent, le fer, le cuivre, & d’autres métaux exposés aux vapeurs du phosphore, ou poussés au feu dans une cornue mêlé avec lui, éprouvent des changemens singuliers qui ont néanmoins quelque rapport avec ce qui arrive à ces mêmes corps traités avec le soufre. Voyez les expériences de Christian Democrite, de Stalh & Junker. Les acides alterent beaucoup le phosphore distillé avec l’acide nitreux ; il y demeure quelque tems indissoluble, mais très-lumineux ; la cornue étant bien échauffée, le mélange déflagre avec éclat & explosion du vaisseau, l’acide vitriolique concentré, jetté seul sur le phosphore ou mêlé avec de l’eau, le réduit en poudre. Dans cette espece de dissolution, il s’éleve beaucoup de vapeurs qui sont lumineuses dans l’obscurité, & la liqueur qui surnage la poudre, garde long-tems la propriété phosphorique. Il est aisé de voir combien peu de propriétés on a encore reconnu à cette matiere ; sa rareté étant diminuée avec la difficulté d’en produire, il y a espérance que l’on étendra les connoissances que l’on a déja acquises. Son acide a aussi des propriétés particulieres sur lesquelles voyez Sel microscomique. Cet article est de M. Willermoz, docteur en Médecine, & démonstrateur royal de Chimie en l’université de Montpellier.