L’Encyclopédie/1re édition/FEU

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FEU, s. m. (Physiq.) Le caractere le plus essentiel du feu, celui que tout le monde lui reconnoît, est de donner de la chaleur. Ainsi on peut définir en général le feu, la matiere qui par son action produit immédiatement la chaleur en nous. Mais le feu est-il une matiere particuliere ? ou n’est-ce que la matiere des corps mise en mouvement ? c’est sur quoi les Philosophes sont partagés. Les scholastiques regardent le feu comme un des quatre élémens ou principes des corps, en quoi ils ne sont pas fort éloignés des principes de la chimie moderne. Voyez plus bas Feu, (Chimie.)

Le feu, selon Aristote, rassemble les parties homogenes, & sépare les hétérogenes, ce qui n’est pas vrai, du moins en général ; puisque si l’on fait fondre dans un même vase, du suif, de la cire, de la poix, de la résine, le tout s’incorpore ensemble.

Selon les Cartésiens, le feu n’est autre chose que le mouvement excité dans les particules des corps par la matiere du premier élément dans laquelle ils nagent. Voyez Cartésianisme & Matiere subtile. Selon Newton, le feu n’est qu’un corps échauffé. Voyez Chaleur. Enfin selon un grand nombre de philosophes modernes, c’est une matiere particuliere. Voyez Chaleur, & la suite de cet article.

Comme le feu échappe à nos sens, & qu’il se rencontre dans tous les corps & dans tous les lieux où il est possible de faire des expériences, il est très-difficile de distinguer les vrais caracteres qui lui sont propres. M. Musschenbroek lui en donne deux, savoir la lumiere & la raréfaction. Voyez Lumiere & Raréfaction. Ce physicien prétend que partout où il y a lumiere, même sans chaleur, il y a feu. Il le prouve par la lumiere de la lune, qui rassemblée au foyer d’un verre ardent, éclaire beaucoup sans brûler. Mais il semble qu’on peut contester que cette lumiere, en ce cas, soit du feu. Il n’est pas démontré que la matiere qui produit la lumiere, soit la même que celle qui produit la chaleur. Il est vrai que la lumiere de la lune est refléchie de celle du soleil, & que la lumiere du soleil est accompagnée de chaleur. Mais encore une fois, il faudroit avoir prouvé incontestablement que la lumiere & la chaleur du soleil sont absolument produites par le même principe & par la même matiere. D’ailleurs, supposons même qu’il n’y ait d’autre différence entre la lumiere du soleil & celle de la lune, sinon que celle-ci n’échauffe pas parce qu’elle est produite par un mouvement trop rallenti ; on pourroit dire en ce cas, que la lumiere de la lune ne seroit point proprement du feu, puisqu’elle manqueroit du mouvement nécessaire pour être un feu véritable.

De la raréfaction des corps par le feu. Tous les corps, si on en excepte un petit nombre dont nous parlerons plus bas, se raréfient ou se dilatent en tout sens par le moyen du feu. Cette raréfaction continue aussi long-tems que le feu reste appliqué à ces corps. Elle est d’autant plus grande que le feu est plus ardent ; cependant elle ne va pas à l’infini, & ne passe pas une certaine étendue déterminée. C’est au moyen du pyrometre (Voyez Pyrometre.), qu’on mesure la raréfaction des corps par le feu. La raréfaction d’un corps exposé au feu se fait d’abord lentement, puis s’accélere jusqu’à un certain maximum d’accélération, au-delà duquel la raréfaction se fait encore, & continue toûjours, mais moins vîte, jusqu’à ce que le corps soit arrivé à sa plus grande dilatation. Le même feu qui raréfie divers corps, ne les dilate ni en raison inverse de leur pesanteur, ni en raison inverse de leur force ou résistance à être divisés, ni en raison composée de ces deux-là, mais suivant un autre rapport tout-à-fait inconnu.

L’étain (à un même degré de feu) est celui de tous les métaux qui se raréfie le plus vîte ; ensuite le plomb, puis l’argent, le cuivre jaune, le rouge, & le fer.

Non-seulement le feu raréfie les métaux, mais il les fond ; les uns ont besoin pour cela d’un degré de feu beaucoup plus grand que les autres. L’étain, d’abord froid comme la glace, ensuite fondu, fait raréfier au pyrometre un lingot de fer, jusqu’à 109 degrés ; le plomb, dans les mêmes circonstances, fait raréfier le même lingot de 217 degrés. Les métaux qui se fondent avant que d’être rougis, n’ont pas encore acquis leur plus grand degré de chaleur dans l’instant de la fusion ; car après cet instant, ils continuent à raréfier encore considérablement les métaux plus durs qu’on plonge dans ces métaux fondus. Cela est au moins vrai du plomb, comme M. Musschenbroek s’en est assûré par des expériences, & il est porté à croire qu’il en est de même de l’or, de l’argent, du cuivre & du fer. Voyez l’article Fusion.

Lorsque le feu volatilise les parties du corps, on dit que ces parties se réduisent en vapeurs, & on donne à cette action le nom d’évaporation. Voyez Évaporation, Fumée, &c.

Après que le feu a dissipé les particules les plus subtiles des corps, il ne reste plus que les plus grossieres, qui par l’action du feu, ont cessé d’être adhérentes les unes aux autres. Voyez Cendres.

Dès que les corps cessent d’être échauffés ou entretenus dans la chaleur qu’ils ont acquise, ils se condensent, & se condensent d’autant plus vîte que le fluide dans lequel ils nagent, contient moins de feu. C’est pour cela que les corps chauds qui se refroidissent, se condensent plus vîte, toutes choses d’ailleurs égales, que ceux qui sont moins chauds, parce que le fluide où ces corps nagent, est plus froid par rapport aux premiers. Les corps qui se raréfient le plus vîte par la présence du feu, sont aussi ceux qui se condensent le plus vîte dès que le feu cesse d’agir. Les fluides, ainsi que les solides, se dilatent par le feu, & se condensent par le froid.

Le fluide qui se dilate le plus & le plus promptement, est l’air ; ensuite l’esprit-de-vin, l’huile de pétrole, celle de térebenthine, celle de navet, le vinaigre distillé, l’eau douce, l’eau salée, l’eau-forte, l’huile de vitriol, l’esprit-de-nitre, le vif-argent. C’est sur la dilatation des fluides par le feu, qu’est fondée la construction des thermometres. V. Thermometre.

Il résulte de ces différens faits, que les corps doivent se raréfier de plus en plus aux approches de l’été, & se condenser à celles de l’hyver ; que les corps doivent se dilater davantage dans les pays plus chauds (c’est pour cela que le pendule d’un horloge se dilate davantage sous l’équateur que près des poles) ; qu’enfin les corps doivent se dilater le jour, & se condenser la nuit.

Au reste il y a des corps solides que le feu condense au lieu de les dilater, comme les bois, les os, les membranes, les cordes-à-boyau, &c.

Un verre épais & vuide que l’on approche subitement du feu, se casse & éclate en pieces, parce que la facilité du verre à être dilaté par le feu, fait que les parties extérieures sont d’abord violemment dilatées à l’approche du feu, tandis que les parties extérieures ne le sont pas encore, ce qui cause la séparation de ces parties. Au contraire quand le verre est mince, il ne se casse pas, parce que la dilatation se fait en même tems à l’intérieur & à l’extérieur.

De l’augmentation du poids des corps par le feu. Le feu en s’introduisant dans les corps, augmente leur poids ; c’est ce que M. Musschenbroek prouve, art. 954-957 de ses Essais de Physique, par différentes expériences ; on sent combien elles sont aisées à faire, puisqu’il ne s’agit que de peser un corps avant qu’il soit pénétré par le feu, & immédiatement après qu’il l’a été. Nous y renvoyons donc, & nous avertirons seulement que quand même on trouveroit dans certains cas un corps moins pesant après qu’il a été exposé au feu, qu’après qu’il a été refroidi, ou avant qu’il y fût expose, il ne faudroit pas se flater d’en rien conclure contre le principe général que nous avançons ici. Car les corps se dilatent par le feu ; & par conséquent par les lois de l’hydrostatique, ils doivent perdre dans l’air une plus grande partie de leur poids, que quand ils ne sont pas dilatés. Si donc ce surplus qu’ils perdent de leur poids est plus grand que le poids que le feu leur ajoûte, ils paroîtront moins pesans, quoiqu’en effet ils le soient davantage. Mais si on fait l’expérience dans le vuide, alors l’augmentation du poids par le feu sera sensible.

Conséquences sur la matiere du feu, tirées des faits precédens. M. Musschenbroek conclut de-là avec M. Lemery & plusieurs autres (Voyez Chaleur.), que le feu est un corps particulier qui s’insinue dans les autres ; que ce corps est pesant, qu’il est impénétrable, puisqu’il est refléchi par le miroir ardent ; que ses parties sont très-subtiles, par conséquent fort solides & fort poreuses ; qu’elles sont fort lisses & à ressort ; qu’enfin elles peuvent être ou mûes avec beaucoup de rapidité (mouvement nécessaire pour produire la chaleur), ou en repos dans les pores des corps, comme dans ceux de la chaux. Nous passons legerement sur ces conclusions conjecturales.

Il n’y a, dit Boerhaave, aucune expérience par laquelle on ait prouvé que le feu eût changé d’autres corps en véritable feu, quoique ces corps fussent la nourriture même du feu. Si donc le feu n’est pas en état de produire du feu de quelqu’autre matiere étrangere, il ne se trouvera non plus aucune matiere qui puisse le produire ; car il n’y a en effet que le feu qui ait la vertu de produire du feu. Mais tout le feu est-il donc d’une seule & même matiere, ou y en a-t-il de diverses sortes ? nous l’ignorons. Si les écoulemens électriques ne sont que du feu, il y a, selon M. Musschenbroek, différentes sortes de feu.

Il est difficile, selon quelques philosophes, de penser que le feu ne soit autre chose que du mouvement, puisque le mouvement se perd en se communiquant, & que le feu s’augmente au contraire à mesure qu’il se communique. Cette preuve ne nous paroît pas sans réplique ; car 1°. le mouvement peut s’augmenter par la communication, comme il arrive dans le choc des corps élastiques & dans les fluides. 2°. Il ne seroit pas moins difficile d’expliquer, en regardant le feu comme une matiere particuliere, comment une petite portion de cette matiere mise en mouvement, communique son mouvement avec tant de force & de rapidité à un beaucoup plus grand nombre d’autres parties de la même matiere.

Quelques physiciens ont pensé que le feu étoit plus approchant de la nature de l’esprit que de celle du corps ; ils ont nié que ce fût une matiere. Cette opinion soûtenue avec esprit dans une dissertation moderne, est trop erronée pour mériter d’être refutée. D’autres ont crû que la nature du feu étoit de n’avoir point de pesanteur ; les expériences dont nous venons de parler semblent prouver le contraire : & Boyle a, comme l’on sait, écrit un livre de ponderabilitate flammæ. Il est vrai (car pourquoi ne le pas avoüer ?) que ces expériences ne sont pas rigoureusement démonstratives. Car l’excès de pesanteur qu’acquierent les corps calcinés, pourroit venir à la rigueur, non du feu qui est entré dans leurs pores, mais de quelque matiere étrangere qu’il a entraînée & qui s’y est jointe ; mais comme on n’a point non plus de preuves de la jonction de cette matiere étrangere au feu, il est plus naturel de croire que l’augmentation de poids vient du feu même.

Au reste, il n’est pas inutile d’observer que de grands physiciens sont là-dessus peu d’accord entr’eux : Lemery & Homberg tiennent pour le poids, & Boerhaave le nie ; il prétend qu’ayant pesé une barre de fer embrasée, il ne l’a pas trouvée plus pesante ; mais, comme on l’a déjà insinué, cette barre en augmentant de volume par le feu, pourroit avoir autant perdu de poids par cette augmentation, qu’elle pouvoit en avoir gagné par la quantité de feu introduite dans ses pores ; ainsi cette expérience bien entendue seroit contre Boerhaave.

Le feu est-il un fluide, comme plusieurs physiciens le prétendent ? Il est certain qu’il a une des propriétés des fluides, la mobilité & la ténuité des parties ; mais les fluides ont d’autres propriétés qui ne les caractérisent pas moins, & qu’on n’a point encore reconnus dans le feu, comme la propriété de presser également en tous sens, celle de se mettre de niveau, &c. Voyez Fluide.

Au reste, après avoir examiné & comparé les différentes opinions des Philosophes sur la matiere du feu, ce qu’il en résulte de plus certain, ou du moins de plus vraissemblable, c’est que le feu est une matiere particuliere & présente dans tous les corps. Les expériences de l’électricité ne laissent presque aucun lieu d’en douter. Voyez Electricité, & plus bas Feu électrique.

Divers phénomenes physiques du feu. L’eau chaude se refroidit bien plus vite dans le vuide que dans l’air ; c’est le contraire du fer. M. Musschenbrock tente d’expliquer ce fait, en disant que l’eau manquant d’huile, & le fer au contraire en ayant beaucoup, il doit nourrir le feu plus long-tems que l’eau ; que de plus, le feu sort plus facilement de l’eau dans le vuide que dans l’air, au lieu qu’il sort plus difficilement du fer : explication que nous donnons pour ce qu’elle est.

Le bois luisant vermoulu, perd toute sa lumiere dans le vuide, & ne la reprend plus ; au contraire les mouches luisantes la perdent dans le vuide, & la reprennent à l’air.

Si on met dans un lieu spacieux plusieurs corps, tant solides que fluides de différente espece, & qu’on les y laisse pendant quelques heures sans donner aucune chaleur à l’endroit où ils sont, on trouvera par l’application du thermometre à ces corps, qu’ils sont tous devenus également chauds.

On observe que dans les maisons à plusieurs étages, l’étage supérieur est le plus chaud pendant le jour, & le plus froid pendant la nuit ; parce que le feu qui a pénétré l’étage supérieur pendant le jour, descend pendant la nuit aux étages inférieurs.

Les observations du thermometre que M. Cossigny a faites dans son voyage aux Indes orientales, nous apprennent que la chaleur n’avoit pas été plus grande en aucun endroit pendant ce voyage, que celle qui fut observée en même tems à Paris. M. Musschenbroek paroît porté à conclure de-là, que la chaleur de l’été est à-peu-près égale dans tous les pays ; on expliqueroit même ce phénomene en cas de besoin, par la plus longue ou la plus courte durée des jours qui compense le plus ou le moins d’obliquité des rayons du soleil. Sur quoi voyez Chaleur. Mais malheureusement le fait n’est pas vrai, & il est certain qu’il y a des pays, tel que le Sénégal & plusieurs autres, où il fait beaucoup plus chaud en été que dans nos climats. Voyez les mém. de l’Acad. de 1738.

Un même corps échauffé, appliqué sur un corps dur & dense, se refroidit beaucoup plus vîte qu’appliqué sur un corps mou & poreux, quoique le corps dur paroisse devenir moins chaud que le corps mou ; il en est de même d’un corps chaud appliqué à des fluides de différente densité.

La main appliquée sur de la laine aussi chaude que du métal, trouve le métal plus froid, parce qu’elle le touche en un plus grand nombre de points. Voyez Froid, Dégel, & Glace.

Si on frote des corps durs & secs les uns contre les autres, ils s’échauffent & s’enflamment. Le seul frotement met le bois en feu ; c’est pour cela que des forêts entieres se consument lorsque les branches des arbres sont agitées par un vent violent. Le frotement produit quelquefois non-seulement de la chaleur, mais de la lumiere. Voyez Électricité & Feu électrique. Lorsque l’on bat un caillou en plein air avec un fusil d’acier, il en sort des étincelles brillantes & éclatantes, qui ne sont autre chose, du moins en grande partie, que des globules de métal fondu, puisque l’aimant les attire. Mais si l’on bat le caillou dans le vuide, les mêmes globules sortent sans faire d’étincelles, parce que l’huile qui est dans l’air ne prend pas flamme dans le vuide. Sur la nature des étincelles tirées de l’acier par la pierre à fusil, on peut voir un mém. de M. de Reaumur, dans le volume de l’Acad. pour l’année 1736.

On n’observe pas en général, que le frotement des fluides contre les corps solides, produise dans ces derniers du feu, ou même de la chaleur. On prétend cependant qu’un boulet de canon devient chaud en traversant l’air. Si ce fait est vrai, il me paroît difficile de l’attribuer à d’autres causes qu’au frotement, qu’éprouve le boulet en traversant l’air. En effet, cette chaleur ne pourroit guere venir, ni de la poudre qui s’enflamme & se dissipe trop vîte, ni du frotement du boulet contre les parois de la piece, qui n’est pas assez longue pour cet effet, & que le boulet parcourt d’ailleurs en trop peu de tems, ni des bonds que fait le boulet avant son repos, & qui par leur rapidité & leur peu de durée, ne paroissent guere propres à produire cet effet.

Les corps élastiques paroissent les plus propres à contenir ou à rassembler le feu ; c’est en partie pour cela que l’acier trempé est meilleur que le fer souple pour faire sortir d’un caillou des étincelles ; c’est aussi pour cette raison que les animaux les plus chauds sont ceux dont les vaisseaux ont beaucoup de solidité & d’élasticité.

Comme on ne peut guere douter ni que les corps ne contiennent du feu, ni qu’ils ne l’attirent, il y a apparence que les corps qu’on échauffe en les frotant, deviennent chauds, tant par le mouvement que ce frotement excite dans les parties du feu qu’ils contiennent, que par un nouveau feu qu’ils attirent dans leurs pores à l’aide du frotement. Si on enduit de quelque liqueur les corps que l’on frote, ils ne deviendront presque pas chauds, parce que l’on détruit par-là l’aspérité de leur surfaces, & par conséquent la vivacité du frotement.

Les corps blancs s’échauffent le plus difficilement, & les corps noirs le plus facilement ; parce que les corps blancs refléchissent plus de rayons que les autres, & que les noirs au contraire en absorbent plus que les autres. Voyez Couleur, Blancheur, Noir, &c. Cela est si vrai, que si on enduit de noir, ou qu’on fasse avec une matiere noire un miroir ardent concave, il ne brûlera plus, ou brûlera beaucoup moins qu’un autre. Dans les pays où la terre est blanche, l’air est beaucoup plus chaud, & la terre plus fraîche qu’ailleurs, parce que les rayons sont refléchis en plus grand nombre. Les miroirs ardens de reflexion brûlent mieux en hyver qu’en été, apparemment parce qu’en été les pores étant plus larges, absorbent plus de rayons. Voyez Miroir ardent, Verre, Lentille & Foyer.

On a déjà dit que la lumiere de la lune ne produisoit aucune chaleur, étant rassemblée au foyer d’un miroir ardent. Suivant le calcul de M. Bouguer, la lumiere de la lune dans son plein est 3000000 fois moins dense que celle du soleil : or la lumiere du soleil rassemblée au foyer du miroir du jardin du Roi, n’est que 300 fois environ plus dense qu’auparavant : ainsi la lumiere de la lune rassemblée au foyer est encore 1000 fois moins dense que la lumiere directe du soleil. Faut-il s’étonner qu’elle ne produise aucune chaleur ?

On rassemble le feu dans les corps en les laissant pourrir & fermenter en plein air ; on le voit par les cadavres des animaux, qui s’échauffent & se corrompent. Le foin humide que l’on entasse s’échauffe aussi & même s’enflamme, &c. les raisons physiques de ces faits sont inconnues. Enfin on peut exciter le feu par le mélange de différens fluides, par exemple, de l’esprit de nitre avec le sel des plantes. Voyez Effervescence & Fermentation ; & sur les raisons bonnes ou mauvaises qu’on a données de ce phénomene, voyez Attraction.

On a vû au mot Digesteur l’effet que produit sur les corps durs, tels que les os des animaux, la vapeur de l’eau élevée par le feu ; on a vû aussi au mot Éolypile, l’effet du feu sur l’eau renfermée dans cet instrument.

Nous ajoûterons à ce qui a été dit dans cet article, que si on met l’éolypile sur des charbons ardens, comme il est représenté dans la fig. 28. de Phys. la compression de la vapeur sur l’eau qui est contenue dans l’éolypile, fait sortir l’eau du tuyau BC, sous la forme d’une fontaine, jusqu’à la hauteur de vingt piés : au contraire, si on retourne l’éolypile (toûjours rempli d’eau & placé sur le feu), en sorte que la partie A soit dessous, & par conséquent dans une situation opposée à celle qui est représentée dans la figure, alors il ne sort plus d’eau en forme de jet, mais la vapeur sort, comme nous l’avons dit, avec bruit, & en formant un vent violent.

Enfin nous avons parlé dans l’article Eau, des effets du feu dans les machines hydrauliques pour élever l’eau. Voyez aussi Pompe, Machine hydraulique, & à l’art. suivant, l’explication de la pompe à feu.

Je me contenterai d’exposer ici l’effet du feu pour élever de l’eau dans une machine assez simple, dont M. Musschenbroek fait la description dans son Essai de Physiq. paragr. 872. A, fig. 22 Pneumat. est un vase posé sur un fourneau DE, dont les ouvertures f, f, f, sont pour laisser échapper la fumée : ce vase est rempli d’eau jusqu’au robinet B ; en sorte que depuis B jusqu’à A il est vuide : le feu étant allumé, la vapeur de l’eau monte par le tuyau GG, & de-là dans le vase H, en supposant que l’on tourne le robinet Y, qui forme ou ferme la communication entre GG & H ; cette vapeur chasse l’air de tout l’espace HIMKOO : fermons ensuite le robinet Y, alors la soupape qui est en N, & qui s’ouvre de bas en haut, n’est plus pressée par l’air supérieur que le tuyau OO contenoit auparavant ; & l’air extérieur pesant sur la surface de l’eau R, le fait monter par le tuyau RN ; elle ouvre la soupape N, & remplit l’espace NKMIH ; qu’on ouvre alors une seconde fois le robinet Y, une nouvelle vapeur rentrera dans H, pressera l’eau, & la fera monter par la soupape M (qui s’ouvre aussi de bas en haut), dans le tuyau OO ; elle remplira le bacquet F, d’où elle retombera par le tuyau TR. Voy. un plus grand détail dans l’endroit cité de M. Musschenbroek.

Au reste, en renvoyant à l’article suivant, & à Machines hydrauliques, pour le détail & l’explication de la pompe à feu, nous ne pouvons trop nous presser d’observer que cette idée appartient primitivement aux François. En 1695, M. Papin proposa dans un petit ouvrage qu’il publia, la construction d’une nouvelle pompe, dont les pistons seroient mis en mouvement par la vapeur de l’eau bouillante, alternativement condensée & raréfiée. Cette idée fut exécutée en 1705 par M. Dalesme, de l’académie des Sciences. Voyez l’histoire de cette année-là, p. 137. enfin les Anglois l’exécuterent en grand. C’est par le moyen de cette machine qu’on dessécha les mines de Condé en Flandres ; les Anglois s’en servent aussi dans leurs mines de charbon ; mais ils ne s’en servent plus pour élever les eaux de la Tamise, & cela par deux raisons, parce qu’elle consume trop de matiere, & qu’elle enfume toute la ville.

De l’aliment du feu. On appelle ainsi les corps qui servent à augmenter ou à entretenir le feu, & qui diminuant par son action s’évaporent insensiblement, comme les huiles que l’on tire ou de la terre, ou des végétaux, ou des animaux, ou de certains fluides. Voyez Huile, Phosphore, & sur-tout ce dernier article, où l’on trouvera les propriétés des corps qu’on appelle de ce nom, & qui contiennent en plus grande abondance que les autres la matiere du feu.

L’eau, ni les sels, ni la terre pure, ne peuvent nourrir le feu. Lorsque le feu sépare du reste de la masse les autres parties les plus grossieres de cette nourriture, savoir les parties aqueuses, salines, & terrestres, & même quelques parties oléagineuses, elles s’échappent sous la forme de fumée ; & cette fumée attachée aux parois des cheminées, prend le nom de suie. Mais si les parties oléagineuses abondent dans la fumée, & se trouvent imprégnées de beaucoup de feu, alors la fumée se change en flamme. Voyez Flamme & Fumée. Nous renvoyons à ces articles, & sur-tout au premier, pour ne pas rendre celui-ci trop long.

Outre cette nourriture, pour ainsi dire terrestre, dont le feu a besoin pour se conserver, il est encore nécessaire que l’air y ait un accès libre, & que les parties grossieres de l’aliment, comme la fumée, soient détournées du feu. En effet, l’expérience prouve que le feu s’éteint très promptement dans la machine du vuide ; & d’autant plus vîte qu’on pompera l’air plus vîte, & que le récipient sera plus petit & mieux fermé. On voit aussi qu’un corps reste d’autant plus long-tems allumé, qu’il jette moins de fumée, comme cela se voit dans la meche & les charbons de tourbes. Le feu s’éteint aussi très-promptement dans de longs vaisseaux ouverts & d’un diametre peu considérable, quoique l’on ne pompe pas l’air qu’ils renferment. Le feu ordinaire brûle mieux en hyver qu’en été, parce l’air étant plus condensé par le froid, retient plus long-tems dans les corps ignés les particules qui sont l’aliment du feu : c’est aussi par cette raison que le soleil éteint un charbon de tourbe quand il y darde ses rayons avec force, parce que la chaleur du soleil raréfie l’air environnant. Au reste, il y a des corps qui n’ont pas besoin d’air pour brûler, comme le phosphore d’urine renfermé dans une phiole vuide d’air, l’esprit de nitre versé dans le vuide sur l’huile de carvi, le minium brûlé dans le vuide avec un verre ardent.

Voilà l’extrait des principaux faits que M. Musschenbroek a rassemblés sur le feu, dans son Essai de Physiq. & auquel nous avons ajoûté quelques réflexions. Il termine ces faits par l’explication de plusieurs questions sur les effets du feu ; mais ces explications nous ayant paru purement conjecturales, & pour la plûpart peu satisfaisantes & assez vagues, nous prenons le parti d’y renvoyer le lecteur, s’il en est curieux. Voyez aussi les articles Froid, Chaleur, &c.

Ceux qui voudront s’instruire plus à fond sur cette matiere, pourront lire ce que M. Boerhaave a écrit sur le feu dans sa Chimie, & les dissertations couronnées ou approuvées par l’académie des Sciences de Paris en 1738, sur la nature du feu & sa propagation. Parmi les dissertations couronnées, il y en a une du célebre M. Euler, dans laquelle il explique d’une maniere ingénieuse la propagation du feu ; on peut voir l’extrait de cette dissertation dans les leçons de Physique de M. l’abbé Nollet, tome IV. p. 190 & suiv. Aux trois dissertations couronnées l’académie en a joint deux autres qu’elle a jugées dignes de l’impression, parce qu’elles supposent (ce sont les termes des commissaires du prix) la lecture de plusieurs bons livres de Physique, & qu’elles sont remplies de vûes & de faits très-bien exposés. Une de ces dissertations est de feue madame la marquise du Châtelet, & l’autre est du célebre M. de Voltaire ; il a mis à sa piece cette belle devise, qui contient & rappelle en deux vers toutes le propriétés du feu.

Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem ;
Cuncta parit, renovat, dividit, unit, alit.
(O)

Avant que de passer à l’examen du feu envisagé chimiquement, donnons le détail de la pompe à feu.

* Feu, (Pompe à) Hydraul. & Arts méchaniques : la premiere a été construite en Angleterre ; plusieurs auteurs se sont occupés successivement à la perfectionner & à la simplifier. On en peut regarder Papin comme l’inventeur : car que fait celui qui construit une pompe à feu ? il adapte un corps de pompe ordinaire à la machine de Papin. Voyez son ouvrage, l’article Digesteur, & sur-tout l’article précédent.

Tout ce que nous allons dire de cette pompe, est tiré d’un mémoire qui nous a été communiqué avec les figures qui y sont relatives, par M. P… homme d’un mérite distingué, qui a bien voulu s’intéresser à la perfection de notre ouvrage.

Détail explicatif de la machine du bois de Bossu proche Saint-Guilain, en la province du Hainaut autrichien, pour élever les eaux par l’action du feu.

Article 1. Du balancier qui est la principale partie de la machine ; des jantes qui l’accompagnent, & de leurs dimensions. Le balancier est composé d’une grosse poutre ab, de 26 piés 8 pouces, sur 20 & 23 pouces de grosseur (Pl. III. & IV.), soûtenue dans le milieu par deux tourillons c, d, de trois pouces de diametre, dont les paliers portent sur un des pignons du bâtiment qui renferme la machine. Les extrémités de cette poutre sont accompagnées de deux jantes cannelées e, f, de 8 piés 2 pouces de longueur, sur 20 & 22 pouces de grosseur, dont la courbe a pour centre le point d’appui g. Les chaînes qui y sont suspendues, sont toûjours dans la même direction : la premiere h porte le piston du cylindre ; & la seconde i le grand chevron, qui meut les pompes aspirantes pour enlever l’eau du puits, laquelle se décharge dans la basche K, où elle est toûjours entretenue. Sur une des faces de la même poutre, est attachée une autre jante l de 6 piés de longueur sur 5 pouces par les deux bouts, & dans le milieu 11 pouces sur 3 pouces d’épaisseur, semblable aux précédentes, qui fait agir le régulateur avec le robinet d’injection ; elle soûtient une chaîne m, à laquelle aboutit une coulisse m 2, servant à ouvrir & fermer le robinet d’injection, & à mouvoir le diaphragme nommé régulateur, qui regle l’action de la vapeur de l’eau chaude.

Art. 2. D’une pompe refoulante, avec son tire-boute & ses dimensions. Le tire-boute n a 9 piés 3 pouces de longueur sur 1 pouce de diametre (Bl. IV.), est attaché avec des écrous & étriers de fer, au grand chevron aboutissant au piston O, d’une pompe refoulante de 4 pouc. 4 lig. de diametre, qui éleve à 36 piés une partie de l’eau de la basche K provenant du puits, montant par un tuyau p de 5 pouces 5 lig. de diametre, se déchargeant dans une cuvette q (Plan. III. fig. 6. qui représente le plan du troisieme étage réduit, ainsi que tous les autres plans de cette machine, à une échelle sous-double de celle des coupes verticales, contenues dans les Planches IV. & V.). Cette cuvette sert à entretenir le robinet d’injection dont on expliquera l’effet. Le piston de cette pompe est de 4 pouces 2 lig. de diametre, il est semblable à celui du plan 7.

Article 3. Des pompes aspirantes qui élevent l’eau successivement du puits, avec les dimensions. L’ouverture du puits XY (Pl. l. fig. 1.), qui est le plan du rez-de-chaussée, est de 6 piés en quarré, sur 244 piés de profondeur, & de 60 piés en 60 piés, il y a deux basches K, r, visibles dans la Planc. IV. dont on peut connoître les dimensions par l’échelle de cette Planche. Dans la basche r est un corps de pompe aspirante de 9 pouces de diametre ; & dans celui K, trempe le tuyau d’aspiration de la pompe supérieure de 4 pouces 6 lignes de diametre. Tous les pistons de ces pompes ont 8 pouces 3 lignes de diametre, sur 6 piés de levée. Voyez leur construction, Pl. III. fig. 23, 24, 25, 26. Les chevrons qui soûtiennent les pistons ont 3 pouces quarrés, & sont suspendus à un autre i Θ Ψ de 6 pouces en quarré, composé de plusieurs pieces liées les unes aux autres, comme on les voit par le profil fig. 22. Pl. VI. Ils composent un train suspendu à la jante du balancier qui est au-dessus du centre du puits, & au fond duquel est un puisart où viennent se rassembler les eaux de tous les rameaux de la mine. Dans ce puisart trempe le premier tuyau d’aspiration d’une pompe qui aspire l’eau à 28 piés de hauteur, & remonte par le tuyau au-dessus du piston de 32 piés, pour se décharger dans les basches ; d’où elle est reprise par une seconde pompe, qui l’éleve encore à 28 piés plus haut, & 32 piés plus haut que le piston, & successivement par d’autres qui la font monter de basche en basche, parce que tous les pistons de ces pompes jouent tous ensemble. Au reste on voit, Planche IV. la manœuvre d’un relai ; il y en a encore trois semblables avant d’arriver au puisart : on observera que le puits dont nous parlons, n’a lieu que pour puiser les eaux de la mine.

Article 4. De la situation du balancier, lorsque la machine ne joue pas. La charge que soûtient la chaîne i Θ Ψ (Pl. IV.), & le tire-boute n, est beaucoup plus grande que celle que portent les chaînes h, m, lorsque le poids de la colonne d’air n’agit pas sur le piston u ; ainsi la situation naturelle du balancier est de s’incliner du côté du puits, au lieu que la Pl. V. le représente dans un sens contraire, c’est-à-dire dans celui où il se trouve lorsque l’injection d’eau froide ayant condensé la vapeur renfermée dans le cylindre, le poids de la colonne d’air fait baisser le piston : alors l’eau du puits est aspirée, & celle de la basche K est refoulée dans la cuvette q. Mais quand la vapeur vient à s’introduire dans le cylindre, sa force étant supérieure au poids de la colonne d’air, soûleve le piston, laisse agir le poids des attirails que porte la chaîne i Θ Ψ, & le tire-boute no, & le balancier s’incline du côté du puits, qui est la situation où il reste lorsque la machine ne joue pas, parce qu’il s’introduit de l’air dans le cylindre au-dessous du piston, qui se met en équilibre par son ressort avec le poids de celui qui est au-dessus.

Art. 5. Le mouvement du balancier est limité par des chevrons à ressort. Pour limiter le mouvement du balancier & amortir sa violence, pour que la machine n’en reçoive point de trop grandes secousses, l’on fait sortir en-dehors du bâtiment les deux extrémités W des deux poutres, pour soûtenir deux chevrons à ressort recevant les boulons X (Pl. III. & IV.), qui traversent le sommet des jantes du balancier ; & c’est la même chose du côté du cylindre pour le soulager dans sa chûte.

Article 6. Description du cylindre avec ses dimensions. Le cylindre yZ (Pl. IV. & V.) est accompagné des tuyaux qui contribuent au jeu de la machine ; il est de fer coulé bien alaisé ; il a intérieurement 2 piés 6 pouces 6 lignes, sur 8 piés 6 pouces de hauteur en-dedans œuvre, & un pouce d’épaisseur. A six pouces au-dessous de son sommet, &c. regne tout autour un bord Ay, sur lequel est attaché une coupe de plomb AB, de 12 pouces de hauteur ; & à trois piés six pouces plus bas, il y a un second rebord C, servant à le soûtenir sur les deux poutres D, où il est arrêté par deux traverses de bois E.

Art. 7. Le cylindre est percé de deux trous opposés pour deux causes essentielles. A trois pouces au-dessus de la base, le cylindre est percé de deux trous opposés l’un à l’autre, chacun accompagné d’un collet F ; ils ont intérieurement 3 pouces 10 lig. de diametre. Le premier sert à introduire le tuyau d’injection G ; & le second aboutit à un godet de cuivre H, dans le fond duquel est une soupape chargée de plomb suspendue à un ressort de fer, pour la maintenir toûjours dans la même direction : cette soupape que l’on nomme reniflante, sert à évacuer l’air que la vapeur chasse du cylindre, lorsqu’on commence à faire joüer la machine, & ensuite celui qui y est porté par l’eau d’injection, & qui empêcheroit son effet, s’il n’avoit aucune issue.

Article 8. Description du fond du cylindre. Le fond ZI du cylindre est une plaque de fer postiche, attachée avec des vis à écrous ; il est traversé par un tuyau L d’un pié de hauteur, ayant intérieurement 6 pouces de diametre, l’un & l’autre coulés ensemble de maniere qu’une moitié se trouve dans le cylindre, pour empêcher que l’eau qui tombe sur le fond n’entre dans l’alembic, & l’autre moitié en-dehors, pour faciliter la jonction du cylindre avec le régulateur & l’alembic.

Art. 9. L’eau provenant d’injection, s’évacue par le fond du cylindre. Le fond du cylindre est encore percé vers sa circonférence, d’un trou N de 4 pouces 4 lignes de diametre, avec un collet CI de 6 pouces de hauteur. Il a pour objet de faciliter l’évacuation de l’eau d’injection par un tuyau de cuivre hml, Pl. V.

Art. 10. Description du piston qui joue dans le cylindre, avec ses dimensions. Le piston u dans les mêmes Planches, & dont la construction est représentée en grand, fig. 17, 18, & 19, Pl. VI. dont la tige de a 4 piés de hauteur, est un plateau de fer RS de 2 piés 6 pouces 4 lignes de diametre, sur un pouce d’épaisseur. Aux extrémités sont appliquées deux ou trois bandes d’un cuir aaa fort épais, saillant d’une ligne sur le pourtour du piston. L’on maintient ce cuir inébranlable, en le chargeant d’un anneau de plomb de 2 pouces 6 lignes de largeur, divisés en trois parties égales, chacune accompagnée d’une queue C. Le centre de ce piston est percé d’un trou qui reçoit le bout de la tige de, par le moyen d’un tenon arrêté avec une clavette, & cette tige est suspendue à la chaîne du balancier.

Art. 11. De quelle maniere l’eau de la cuvette d’injection s’introduit dans le cylindre. Au fond de la cuvette q (Pl. IV. & V.) qui fournit l’eau d’injection, aboutit un tuyau de plomb GP de 2 pouces 2 lignes de diametre, qui s’introduit dans le cylindre en passant au-travers du collet F (art. 7.). Ce tuyau est terminé par un ajutage plat, dont l’œil a 2 pouces 2 lignes de diametre réduit, d’où sortent environ 8 pintes d’eau froide pour chaque injection, suivant l’expérience que j’en ai fait, & qui se fait par le moyen du jeu de la clé d’un robinet P (Pl. VI.), qui s’ouvre & se ferme alternativement, comme il sera expliqué à l’article 28.

Art. 12. De quelle maniere l’eau s’introduit au-dessus du piston. Il y a un robinet R (Pl. V.), dont l’œil a 14 lignes de diametre réduit. Le tuyau Q a 2 pouces 2 lignes de diametre, par lequel on fait couler sans cesse de l’eau au-dessus du piston, provenant de la cuvette q : cette eau sert à en humecter le cuir, & empêcher l’air extérieur de s’insinuer dans le cylindre, & pour que cette eau ne déborde pas la coupe lorsque le piston vient à remonter ; & pour évacuer le superflu, on a joint le tuyau SSS de 4 pouces 4 lignes de diametre, qui va se rendre dans le réservoir provisionnel V (Plan. IV.), placé en dehors du bâtiment. La partie supérieure SN sert au même effet, c’est-à-dire à décharger le superflu de la cuvette q, provenant d’une pompe refoulante (art. 2.).

Art. 13. Description de la chaudiere qui compose le fond de l’alembic, avec ses dimensions. L’alembic (Pl. IV. & V.) est composé d’une chaudiere X Y z &, évasée de 3 pouces par le haut, ayant un diametre de 7 piés 8 pouces par le haut, & 7 piés 3 pouces par le bas, sur 3 piés 6 pouces de profondeur, sans y comprendre 3 pouces de bombage dans le milieu ; elle est accompagnée d’un plat-bord aa de 11 pouces de saillie, qui s’appuie sur une retraite X & de 2 pouces ménagés dans la maçonnerie qui entoure cette chaudiere, dont la surface extérieure est isolée par une petite galerie XYz & & lmnoIK, fig. 2. Pl. I. de 9 pouces de largeur par le haut, & 12 par le bas, qui regne tout autour, & dans laquelle circule la fumée du fourneau Ybcz, pour entretenir la chaleur & l’eau bouillante.

Article 14. Description du chapiteau de l’alembic. Le chapiteau Xd& (Pl. IV. & V. où l’on voit le plan, & différentes parties du régulateur), a 4 piés de hauteur, sur 9 piés 6 pouces de diametre ; il a la forme d’un dôme composé de plusieurs plaques de cuivre liées ensemble par des rivetes, & revêtues de maçonnerie sur la hauteur de 2 piés 3 pouces, pour le fortifier contre la force de la vapeur, & le garantir des atteintes de tout ce qui pourroit l’endommager. Son sommet est terminé par une piece de cuivre battu, percée d’un trou de 6 pouces 6 lignes de diametre ; le sommet est accompagné d’un collet de 3 pouces 1 ligne de saillie, pour se raccorder avec le tuyau de communication L qui joint le cylindre. Le régulateur est le sommet du chapiteau de l’alembic.

Art. 15. Explication des parties qui appartiennent au régulateur ou diaphragme, avec ses dimensions. Les lettres aaa (fig. 12. Pl. III.) représentent un anneau de fer, dont le diametre intérieur est de 11 pouces 8 lignes, sur un pouce 6 lignes de largeur, & 6 lignes d’épaisseur. Les quatre supports cotés des lettres b, b, b, b, qui suspendent l’anneau aaa, ont 4 pouces 6 lignes de hauteur, sur 9 lignes en quarré ; à l’anneau est attaché un ressort de fer GcH du profil (fig. 15.) & NO du plan (fig. 12.), de 2 pouces de largeur, sur 3 lignes d’épaisseur, servant à soûtenir le régulateur d, dont le diametre est de 7 pouces, & est accompagné d’un manche dont l’extrémité e est percée quarrément, pour recevoir l’essieu vertical fg (fig. 16.), ayant son centre de mouvement éloigné de 6 pouces 7 lignes du centre du régulateur : le pivot inférieur de cet essieu joue dans un trou f pratiqué dans l’anneau aaa, ou G H, fig. 16. La partie e ou ik (fig. 16.) du régulateur, est liée par une clavette à l’essieu vertical fg, & la partie il de cet essieu qui est arrondie, joue exactement dans un canon ln, adapté à la plaque NO, fig. 13. & 16. La partie supérieure lg de l’essieu vertical, reçoit une clé qui communique le mouvement au régulateur, dont le bouton m (fig. 15.) glisse sur le ressort GcH, qui est fort poli, en descendant de c en m : ce mouvement ouvre l’orifice no, qui a intérieurement 5 pouces 6 lignes de diametre, sur 13 pouces 6 lignes de hauteur. La figure 13, qui est la plaque dont on a parlé, est plombée au sommet de l’alembic, pour que l’air ne s’introduise pas. La figure 14. représente en plan la partie supérieure du tuyau L, désignée par LM (fig. 15 & 16.), par laquelle ce tuyau se raccorde avec celui qui est au centre de la base du cylindre, avec des vis & écroux (art. 8.).

Art. 16. Situation de l’alembic & du fourneau dans le bâtiment qui renferme la machine. L’on voit l’emplacement de l’alembic dans les bâtimens où il est renfermé, par les figures qui représentent les plans des différens étages, dont le premier est élevé de 7 piés au-dessus du niveau des terres ; & à trois piés six pouces plus bas, est le niveau du cendrier : l’on y verra une coupe horisontale du fond de l’alembic (Pl. II. fig. 3.), accompagnée d’un revêtement de maçonnerie qui en soûtient le chapiteau ; de cet étage l’on peut descendre par un escalier ab, dans l’endroit ou est le fourneau, fig. 1 & 2. Le fond dudit fourneau est une grille C, élevée de 4 piés au-dessus du niveau du cendrier d (Voyez les profils, Pl. IV. & V.), servant de foyer, & on introduit le charbon de terre ou de bois par une ouverture e, vis-à-vis de laquelle est une porte f qui répond au rez-de-chaussée. On a pratiqué une ventouse gf dans l’épaisseur du massif de la maçonnerie, afin que l’air extérieur puisse aisément s’introduire dans le cendrier sous la grille, pour animer le feu dont la fumée ne peut échapper par la cheminée IK opposée à l’entrée du fourneau, qu’après avoir circulé autour de la chaudicre dans la galerie l m n o I K, fig. 2. Pl. I.

Art. 17. Au-dessus du chapiteau de l’alembic est une ventouse, pour laisser échapper la vapeur quand elle est trop forte. Sur la surface du chapiteau de l’alembic, il y a un bout de tuyau f (Pl. V.) de 4 pouces de hauteur, sur 3 pouces 3 lignes de diametre, soudé verticalement sur le chapiteau. Au sommet de ce tuyau est adapté une soupape chargée de plomb, que l’on nommera ventouse, dont l’objet est de donner issue à la vapeur de l’alembic lorsqu’elle devient par trop forte : cette soupape se leve assez souvent quand le régulateur est fermé, & que le piston descend.

Art. 18. Usages des deux tuyaux pour éprouver la hauteur de l’eau dans l’alembic. L’on remarquera l’ellipse a, b, fig. 5, Pl. II. dont le grand axe a 18 pouces & le petit 12. C’est une plaque de cuivre qui se détache quand on veut entrer dedans l’alembic lorsqu’il y a quelques réparations à y faire. A cette plaque sont attachés aux endroits cg, deux tuyaux de 11 lignes de diametre, dont le premier c est plus court que le second g. Celui g descend jusqu’au niveau a, a, du plat-bord de la chaudiere, comme on peut voir Pl. V. Ces tuyaux ont au sommet chacun une clé de robinet servant à éprouver à quelle hauteur est la surface de l’eau dans l’alembic ; par exemple, si en les ouvrant, on s’apperçoit qu’ils donnent tous deux de la vapeur, c’est une marque que l’eau est trop basse ; & au contraire, s’ils donnent tous deux de l’eau, c’en est une qu’elle est trop haute : mais si l’un donne de l’eau & l’autre de la vapeur, alors la surface de l’eau est à une hauteur convenable, ce qui arrive quand elle se rencontre à 4 & 5 pouces au-dessus du plat-bord, a, a, de la chaudiere : si l’eau sort par les tuyaux d’épreuve, cela vient de ce que la vapeur faisant effort de toutes parts pour s’échapper, presse la surface de l’eau dans laquelle le tuyau trempe & l’oblige à monter comme dans les pompes foulantes.

Art. 19. De quelle maniere on évacue la vapeur de l’alembic pour arrêter la machine. Au chapiteau de l’alembic, Pl. IV. est adapté un tuyau de plomb r, f, t, que l’on nomme cheminée, dont l’extrémité t, qui aboutit hors du bâtiment, est fermée d’une soupape chargée de plomb, attachée à une corde qui passe sur une poulie M. Ce tuyau qui a 4 pouces 4 lignes de diametre, sert à évacuer la vapeur en ouvrant la soupape lorsqu’on veut arrêter la machine, & à lui donner une échappée lorsqu’elle acquiert assez de force pour lever la soupape ; autrement l’alembic seroit en danger de crever.

Art. 20. Usage d’un réservoir provisionnel pour fournir de l’eau à l’alembic. Il y a en-dehors du bâtiment deux murs, a b, fig. 1, 2, 3, Pl. I. & II. de maçonnerie, sur lesquels est placé un réservoir provisionnel V, fig. 3, & Pl. IV, fait de madriers doublés de plomb ; il contient 339 piés cubes ou muids d’eau, que l’on entretient ordinairement à cette quantité. Cette eau provient du superflu de la cuvette q d’injection, qui descend par les tuyaux cotés des lettres NS ; ce réservoir est accompagné d’un tuyau RT de 2 pouces 2 lignes de diametre ; il sert à introduire de l’eau dans l’alembic par le moyen d’un robinet m, dont l’œil a 2 pouces 2 lignes de diametre réduit ; & on vuide ledit alembic par le moyen d’un autre tuyau de cuivre zWQ de 3 pouces 3 lignes de diametre, accompagné du robinet W, dont l’œil a 2 pouces de diametre réduit. Ce tuyau passe sous le réservoir provisionnel.

Art. 21. De quelle maniere l’eau d’injection sort du cylindre. On a dit (art. 9.) que le collet C N, Pl. IV. facilite l’évacuation de l’eau d’injection qui tomboit dans le cylindre ; pour cela le collet est racordé avec un tuyau de cuivre h, l, m, Pl. V. nommé rameau d’évacuation de 4 pouces 4 lignes de diametre, qui va aboutir au fond d’une petite citerne n, dont on voit le plan fig. 2, Pl. I. dans laquelle se décharge environ les de l’eau tiede d’injection : à ce rameau il y a une soupape P dans la citerne suspendue à un ressort de fer ; cette soupape, qui est fermée quand le piston descend, & qui est toûjours baignée d’eau afin que l’air extérieur ne puisse y entrer, est chargée de plomb, de maniere que le poids de l’eau qui remplit le rameau d’évacuation ne puisse lever à chaque injection la soupape, qu’il ne soit aidé par la force de la vapeur. A la citerne il y a une décharge Pq, de superficie, représentée fig. 2, Pl. I.

Art. 22. Une partie de l’eau d’injection passe dans l’alembic pour suppléer au déchet que cause la vapeur. L’on remarquera que le godet a, Pl. V. communique par un tuyau horisontal à un autre tuyau de cuivre ik, nommé tuyau nourricier, de 2 pouces 2 lignes de diametre sur 8 piés 6 pouces de hauteur, dont une partie trempe dans l’eau de l’alembic jusqu’à 15 pouces du fond, & l’autre partie saillie de 2 piés 10 pouces en-dehors ; l’on saura que qui nous reste de l’eau d’injection, & qui sort tiede du cylindre, vient remplacer par ce tuyau le déchet que cause la vapeur à l’eau de l’alembic, qui se trouve par là toûjours entretenue à la même hauteur.

Art. 23. Description du tuyau nourricier. Ayant dit (art. 18.) que la force de la vapeur faisoit monter l’eau bouillante dans des tuyaux d’épreuves lorsqu’ils y trempoient, l’on voit que la même cause doit aussi la faire monter dans le tuyau nourricier ik, puisqu’il est ouvert par les deux bouts ; & à un pouce au-dessus du plat-bord a, a, il y a un trou à l’endroit m, par où monte l’eau bouillante, qui fait voir qu’il faut en remettre dans la chaudiere pour conserver le plat-bord : l’eau monte jusqu’à un certain point où la vapeur la soûtient en équilibre avec le poids de la colonne d’air qui est opposé.

Art. 24. De quelle maniere se font les opérations des articles 22 & 23. L’action de la vapeur ne pouvant pousser de bas en haut le piston avec une force capable de surmonter le poids de la colonne d’air dont il est chargé, sans presser de haut en bas avec la même force, la surface de l’eau qui est tombée dans le fond du cylindre ; cette eau qui est refoulée dans les deux rameaux, de maniere que celui d’évacuation h, l, m, en reçoit les (art. 21) & l’autre passe par le collet Z, a, & le tuyau horisontal dans le tuyau nourricier, où elle contraint l’eau chaude qui s’y trouve de descendre pour en occuper la place, jusqu’à l’instant que renouvellant les opérations, elle l’obligera de passer à son tour au fond de l’alembic.

Art. 25. Détail des pieces qui font joüer le régulateur. Ces pieces sont représentées au plan fig. V. Pl. II. & en perspective, fig. 20, Pl. VI. où l’on voit deux poteaux dd, soûtenant un essieu, e, h, sur lequel passent les anneaux d’un étrier 1, 2, 3, 4. Cet étrier est traversé par un boulon 4, autour duquel joue une fourche 5 5, dont la queue A aboutit à la clé B du régulateur (art. 15.). Au même essieu est fixé une patte ce 6 à deux griffes, & dont la partie e sert de manche au marteau ou poids 6. Les 2 griffes embrassent le boulon 4 de l’étrier : sur le même axe sont encore deux branches de fer 7, 8, 9. Dans la situation que l’on voit ces attirails, le régulateur est ouvert ; il produit des vapeurs dans le cylindre sous le piston, & le robinet P d’injection est fermé.

Art. 26. De quelle maniere le chevron pendant fait agir le régulateur & le robinet d’injection. On a dit (art. 1.) que la chaîne lm attachée à une des jantes du balancier, portoit une coulisse ma, qui n’est autre chose qu’un chevron pendant de 16 piés 6 pouces de longueur, ayant une fente dans le milieu. Cette coulisse dont on voit une portion X Y, fig. 20. joue de même sens que le piston, & sert à communiquer le mouvement au régulateur & au robinet d’injection, elle enfile sur le rez-de-chaussée du premier étage un bout de madrier z de 3 piés 6 pouc. de longueur, sur 14 pouces de large & 4 d’épaisseur, qui la maintient toujours verticale en montant ou en descendant dans le trou C, pratiqué au-dessous de sa direction, comme on peut voir dans la Planche IV.

Art. 27. De quelle maniere le mouvement se communique au régulateur. La fente de la coulisse fig. 20, Pl. VI. est traversée d’un boulon revêtu de plusieurs morceaux de cuir, au-dessus duquel vient se rendre par intervalle la branche 8, 9. A l’instant que le piston étant parvenu au bas du cylindre, le régulateur s’ouvre pour laisser passer la vapeur, alors le balancier éleve la coulisse XY, le boulon fait monter l’extrémité 9 de cette branche, par conséquent fait tourner l’essieu qui releve le poids 6, & pendant ce tems-là l’étrier reste immobile, à cause de l’intervalle qui est entre les griffes ; mais aussi-tôt que le poids 6 a passé le vertical, il imprime en tombant du côté du cylindre une force à une des griffes qui frappe le boulon 4, le chasse, & l’étrier en arriere, & par conséquent la manivelle B ferme alors le régulateur quand la coulisse monte, elle entraîne avec elle la branche 8, 9, qui fait tourner l’essieu. L’essieu en tournant & la chûte du poids 6, font monter aussi l’autre branche 8, 7. Peu après cette coulisse venant à descendre, une cheville % attachée à une de ses faces, ramene la branche 8, 9, qui fait tourner l’essieu & releve le poids 6, qui tombe ensuite de la gauche à la droite ; l’autre griffe pousse en avant l’étrier qui étoit resté immobile pendant la descente de la coulisse, alors la manivelle ouvre le régulateur : les chûtes du marteau 6 sont limitées de part & d’autres par des cordes attachées aux parties fixes du bâtiment dans lequel la machine est renfermée.

Art. 28. Dètail des pieces qui appartiennent au robinet d’injection. La clé du robinet d’injection P, fig. 20, Pl. VI. & Pl. IV. est en forme d’une patte d’écrevisse ou de fourche, dans laquelle agit une broche de fer m, qui la frappe par un mouvement de vibration, tantôt d’un sens & tantôt de l’autre, pour ouvrir & fermer le passage de l’eau de la cuvette q dont on a parlé. Cette broche M attachée à l’essieu d’un levier no, sur lequel se meut un marteau K échancré par-dessus, pour s’accrocher par intervalle dans une coche pratiquée à un morceau de bois TV, nommé décliq, qui passe au-travers d’une fente pratiquée au poteau pendant, l’extrémité T est mobile autour d’un boulon, & l’autre V baisse & hausse suivant le mouvement de la coulisse XY.

Art. 29. Explication du mouvement qui fait agir le robinet d’injection. On saura qu’à l’une des faces de la coulisse opposée à celle dont on vient de parler (art. 27.), est aussi attachée une cheville qui soûleve le décliq TV, lorsque la coulisse est parvenue à sa plus haute élevation ; alors le marteau R cessant d’être sotitenu, tombe avec violence sur le levier ou broche m, & agit contre une des branches de la fourche qui forme la clé ; ce qui ouvre le robinet P d’injection. Pendant que l’eau jaillit dans le cylindre court (fig. 4.), le marteau repose sur une piece de bois, après avoir décrit une courbe RP. Après cette opération, la coulisse XY redescend ; & la cheville qui a levé le décliq, rencontrant en chemin le levier nS, l’oblige de descendre pour relever le marteau R, & le remettre dans sa premiere situation. Cela ne se peut faire sans que la broche m ne pousse en-avant l’autre patte de la clé du robinet, pour la ramener d’où elle étoit partie. Le robinet d’injection se referme donc jusqu’au moment où la coulisse remontant de nouveau, recommence la premiere manœuvre pour faire ouvrir ledit robinet d’injection.

Art. 30. Conclusion sur le jeu du régulateur, & celui du robinet d’injection. Il suit de ce qu’on vient d’exposer, que la coulisse descendant, elle ferme le robinet d’injection immédiatement après le régulateur, dans l’instant qu’elle est parvenue au plus bas ; & qu’au contraire lorsqu’elle est montée au plus haut, le robinet d’injection s’ouvre, & le régulateur se ferme : ainsi ces deux effets, quoique contraires, entretiennent toûjours la machine dans un mouvement régulier, lorsque la chaleur du fourneau est uniforme, & que toutes les autres pieces de la machine agissent comme il faut.

Il faut remarquer que l’on rend le jeu du régulateur & celui du robinet d’injection plus ou moins prompts, selon que les chevilles qui accompagnent la coulisse XY sont placées plus ou moins hautes. Dans la situation où est la machine aujourd’hui, elle a six piés de levée (art. 3.) ; & si on vouloit lui en donner moins, il faudroit placer une autre cheville plus haut que celle qui fait agir le régulateur, & la charger de cuir (art. 27.) : alors la machine auroit moins de levée ; & le régulateur étant ouvert produiroit plus de vapeur. La raison en est claire, car alors le mouvement seroit moins accéleré ; & qu’au contraire si on lui donne plus d’injection, il faudroit placer une autre cheville plus haut que celle qui leve le décliq : alors le mouvement de la machine seroit plus accéleré, & par conséquent produiroit plus d’injection.

Art. 31. Explication de la manœuvre que l’on exécute pour commencer à faire joüer la machine. Pour donner le premier mouvement à la machine, l’on commence par remplir d’eau la chaudiere (art. 20.) ; ensuite on allume le feu, & on laisse couler l’eau dans la coupe (art. 11.) Immédiatement après, celui qui dirige la machine, vient voir dans quelle situation est le régulateur, afin de l’ouvrir s’il étoit fermé ; ayant la facilité, à l’aide d’une manivelle, de donner à l’essieu le même mouvement que lui imprime la coulisse. La vapeur entre dans le cylindre, en chasse l’air, & échauffe l’eau qui est au-dessus du piston, que l’on fait couler dans le godet, pour remplir les tuyaux par lesquels se décharge l’eau d’injection (art. 21.) Pendant cette manœuvre, la machine reste en repos jusqu’au moment qu’elle donne le signal pour avertir qu’il est tems de la faire joüer ; ce qui s’éprouve lorsque la vapeur ayant acquis assez de force pour ouvrir la soupape qui fermoit sa cheminée (art. 19.), en sort avec détonation. Aussi-tôt le directeur de la machine, qui attend ce moment, prend de la main droite la queue du marteau (art. 29.), de la gauche la branche (art. 27.) ; ferme le régulateur, & un instant après ouvre le robinet d’injection qui fait descendre le piston. Ensuite le régulateur s’ouvre de lui-même, & la machine continue de joüer, sans qu’on y touche, par un effet alternatif de vapeur & d’injection d’eau froide, secondé du poids de l’atmosphere.

Art. 32. Le mouvement de la machine doit être réglé de maniere qu’elle produise quatorze impulsions par minute. Quand le mouvement de la machine est bien réglé, elle produit ordinairement quatorze impulsions par minute, ainsi qu’on l’a observé ; & dans un cas forcé, on peut en donner jusqu’à 16 & 17. On a aussi observé que le piston mettoit un peu plus de tems à monter qu’à descendre.

Art. 33. Conjecture sur la maniere dont se forme la vapeur. Il faut considérer que le feu, qui est une matiere subtile, pénetre le fond de l’alembic, passe au-travers de ses pores, met les parties de l’eau dans une extrème agitation ; & comme cette matiere ne cherche qu’à s’étendre pour se mouvoir avec plus de liberté, elle s’éleve au-dessus de l’eau, dont elle entraîne les parcelles les plus déliées en une quantité prodigieuse, qui font effort de toutes parts pour s’échapper, avec une force qui devient supérieure à celle du poids de l’air ; & quand le régulateur vient à s’ouvrir, elle entre avec impétuosité dans le cylindre, pousse le piston devant elle, jusqu’à l’instant où l’injection d’eau froide condense cette vapeur & anéantisse sa force : alors elle retombe en eau. Ainsi l’on voit que le jeu de cette machine dépend de l’effet alternatif de l’eau chaude & de l’eau froide, joint à l’action de l’atmosphere ; le cylindre reste vuide, & donne lieu au poids de l’atmosphere de ramener le piston : ainsi l’on voit que dans l’espace d’environ deux secondes que dure l’injection des huit pintes d’eau froide (art. 11.), il se condense environ muid de vapeur ; & pendant ce tems-là il s’en forme une assez grande quantité pour relever le piston de nouveau, aussi-tôt que le régulateur lui en laisse la liberté. On a dit (art. 24.) que quand la vapeur entre dans le cylindre, elle refoule l’eau qui se trouve au fond, & en fait passer environ six pintes dans le rameau d’évacuation (art. 21.), & deux dans l’alembic par le tuyau nourricier (art. 22.), suivant l’expérience que j’en ai faite.

Art. 34. Expérience de M. Desaguliers sur la force de la vapeur de l’eau bouillante. M. Desaguliers, qui a fait beaucoup d’expériences sur la machine à feu, dit que la force de la vapeur dans le cylindre, ne surpassoit jamais d’un la résistance de l’air extérieur, & n’y étoit jamais d’un plus foible ; mais entre ces deux termes cette force change continuellement, selon que le piston est plus ou moins élevé, c’est-à-dire selon que l’espace est plus ou moins grand. Il prétend aussi que la vapeur de l’eau bouillante est environ 14000 fois plus rare que l’eau froide ; & qu’alors elle est aussi forte par son ressort que l’air commun, quoique 16 fois plus rare. Voyez Eau.

Art. 35. Expérience faite sur la quantité de charbon de terre ou de bois nécessaire pour l’entretien du fourneau pendant 24 heures. Le fourneau consume en 24 heures 6 muids de charbon de terre, contenant chacun 13 piés cubes, ou deux cordes de bois chacune de 7 piés 7 pouces de longueur sur autant de hauteur, & 3 piés 3 pouces de largeur.

On observe que deux hommes suffisent pour veiller autour de la machine. Il y a un chef qui fait manœuvrer ladite machine, & un second qui a soin de faire le feu au fourneau.

Art. 36. Quand la machine produit 14 impulsions par minute, elle épuise 255 muids d’eau par heure : élevée à 242 piés de hauteur. On a dit (art. 32.) que la machine produisoit 14 impulsions par minute, lorsque le mouvement est bien réglé. L’on voit que dans le même tems elle épuise une colonne d’eau de 112 piés de hauteur sur 8 pouces 3 lig. de diametre, ou 85 pintes par chaque impulsion ; & qu’à cause de 14 qu’elle donne dans une minute, elle produit 1190 pintes d’eau : partant dans une heure elle produit 71400 pintes, ou 255 muids d’eau, le muid contenant 8 piés cubes, ou 280 pintes mesure de Paris.

Art. 37. Calcul de la puissance qui fait agir cette machine. Pour insinuer de quelle maniere l’on doit faire le calcul de cette machine, il faut considérer que le diametre du piston étant de 30 pouces 6 lig. (art. 6.), sa superficie sera d’environ 5 pié quarré, qu’il faut multiplier par 2205 lignes, pesanteur d’une colonne d’air d’un pié quarré de base, sur piés de hauteur. Il viendra liv. pour l’action de l’air extérieur sur le piston, & par conséquent pour la force de la puissance motrice.

Art. 38. Remarque essentielle pour calculer l’effort de la puissance qui fait agir les pompes. La force de la puissance qui aspire l’eau dans une pompe, doit être au moins égale au poids de la colonne d’eau qui auroit pour base le cercle du piston, & pour hauteur la distance du puisart au piston, lorsqu’il est parvenu dans sa plus haute élevation. A quoi il faut ajoûter le poids de l’eau dont le piston est surmonté lorsqu’il s’éleve au-dessus du terme de l’aspiration pour la dégorger dans les bâches. Si l’on considere les choses avec attention, on verra que quelle que soit la grosseur du tuyau d’aspiration, la puissance qui éleve le piston, soûtiendra toûjours le même poids, dans quelques dispositions que soient ses parties, posées contre un plan vertical, ou sur un plan incliné ; que la puissance appliquée au piston d’un diametre égal, plus grand ou plus petit que le fond du tuyau, il sera toûjours chargé du poids d’une colonne d’eau qui auroit pour base le cercle du piston, & pour hauteur celui du niveau de l’eau au-dessus du même piston.

Art. 39. Calculer la puissance ou le poids de la colonne d’eau des pompes aspirantes. Les pompes aspirantes élevant ensemble une colonne d’eau de 242 piés de hauteur sur 8 pouces 3 lig. de diametre, l’on trouvera que cette colonne pese l. La pompe de la bâche faisant monter l’eau à 36 piés de hauteur (art. 2.), le diametre de son piston n’est que de 4 pouces 2 l. Le poids de la colonne d’eau qu’elle refoule, est de l. qui étant ajoûtés à l. il viendra l. à quoi il faut encore ajoûter le poids des attirails qui répond au puits, que j’estime d’environ 3000 l. ainsi la puissance aura à surmonter une résistance d’environ l. & comme cette puissance a été trouvée de l. (art. 37.), elle sera donc supérieure de l. au poids qu’elle doit enlever.

Art. 40. La puissance doit être au poids comme 6 à 5, pour prévenir tout inconvénient. On remarquera que cette supériorité de la puissance sur le poids, doit être au moins dans le rapport de 6 à 5 ; elle est nécessaire, non-seulement pour rompre l’équilibre, mais encore parce que le piston n’est point chassé tout-à-fait par la pesanteur absolue de l’air, puisqu’il fuit & se dérobe en partie à son impression ; & que d’ailleurs il ne faut pas compter que quand le piston descend, le cylindre soit entierement privé d’air grossier, puisque l’eau d’injection en entraîne toûjours une certaine quantité, qui se trouvant renfermée dans un plus petit espace à mesure que le piston descend, pourroit acquérir une force de ressort assez sensible pour lui résister.

Art. 41. Cette machine peut aussi servir à élever l’eau aussi haut que l’on voudra au-dessus de l’horison. On remarquera que si l’on avoit à élever l’eau d’une source à une hauteur considérable au-dessus de l’horison dans des tuyaux posés verticalement, ou sur un plan incliné, on pourroit se servir de la même machine, en disposant des pompes aspirantes & refoulantes, de la maniere la plus convenable, suivant la situation des lieux.

Art. 42. La théorie des machines à feu, à l’égard de leurs effets, est la même que celle des pompes mûes par un courant. Il faut remarquer que lorsqu’un fluide fait mouvoir des pompes à l’aide d’une machine où le bras du levier du poids est égal à celui de la puissance, il arrivera toûjours que la superficie du piston, celle d’une des aubes, la chûte capable de la vitesse respective du fluide, & la hauteur où l’on veut élever l’eau, composeront quatre termes réciproquement proportionnels. L’on verra que cette regle pourroit s’appliquer aux machines à feu, si l’on pouvoit faire abstraction du poids des attirails & de la pompe refoulante qui est dans la bâche supérieure ; car l’on peut regarder la superficie du piston qui joue dans le cylindre, comme celle d’une aube, c’est-à-dire le poids de la colonne d’air, ou celui d’une colonne d’eau de piés de hauteur (article 37.), comme la force absolue du fluide, qu’il faut multiplier par pour avoir la force relative (article 40.) : alors le produit du quarré du diametre du grand piston, par la hauteur réduite de la colonne équivalente au poids de l’atmosphere, seroit égal au produit du quarré du diametre du petit piston qui doit aspirer ou refouler l’eau ; & par la hauteur où elle doit être élevée, il arriveroit que si le tourillon n’étoit pas au centre, c’est-à-dire dans le milieu du balancier, il faudroit que ces deux produits fussent dans la raison réciproque du bras du levier du grand & du petit piston, suivant le principe de la méchanique. Nous supposerons que la valeur de toutes les lignes que nous allons désigner par des lettres, seront exprimées en piés ou fractions de piés.

Art. 43. Formule générale pour déterminer les dimensions des principales parties des machines à feu. Je nomme P le poids du grand piston, D son diametre ou celui du cylindre, & a son bras de levier, p le poids des attirails qui répondent au petit piston, d son diametre, & b son bras de levier, h hauteur où l’eau doit être élevée, ou profondeur du puits, C poids de la colonne d’eau que la pompe de la bâche supérieure doit refouler, y compris le poids des attirails de son piston, e son bras de levier, f poids de la coulisse, & i son bras de levier. On prendra la superficie du cercle du grand piston ; on la multipliera par 2205 (art. 37.), & l’on aura l’action de l’air extérieur sur le piston, ou la force de la puissance motrice qu’il faut multiplier par , y ajoûter ensuite P, & multiplier le tout par le bras de levier a, puis ajoûter au produit le poids de la coulisse multiplié par son bras de levier, l’on aura une expression de l’action de la puissance autour du cylindre ; ensuite on cherchera la superficie du cercle du petit piston qu’on multipliera par la hauteur h du puits, & l’on aura l’expression du volume de la colonne d’eau qu’il faut aspirer ou refouler ; & pour en avoir le poids, on multipliera par 70 liv, pesanteur d’un pié cube d’eau ; on ajoûtera au produit le poids des attirails, multipliant cette quantité par son bras de levier b, à quoi il faudra encore ajoûter le produit du poids de la colonne d’eau de la bâche supérieure ou de la pompe refoulante par son bras de levier, & l’on aura l’action de la puissance autour du puits ; égalant les deux actions, on aura la formule générale pour la machine à feu. A l’égard des frotemens, comme leur résistance dans cette machine est presque insensible, n’ayant guere lieu qu’aux tourillons du balancier, dont le rayon est extrèmement petit par rapport au bras du levier de la puissance ; on les regarde comme nuls, pour ne point trop composer la formule.

Art. 44. L’on peut rendre la formule plus simple dans le cas où l’on veut en faire usage. Je considere que parmi les grandeurs qui composent la formule ci-dessus, il y en a plusieurs qui sont déterminées par la disposition qu’il faudra donner à la machine ; par exemple, l’on connoîtra toûjours le bras du levier & le poids de la colonne d’eau qu’il faudra élever dans la cuvette d’injection, par la disposition des tourillons du balancier, & par conséquent le rapport des deux bras du levier, le poids des attirails des pompes aspirantes ayant déterminé la profondeur du puits, la pesanteur du grand piston & celle de la coulisse ; c’est-à-dire qu’il faut supprimer de la formule ci-dessus la pesanteur du grand piston, le produit du poids de la coulisse par son bras de levier : si on soustrait d’abord le poids des attirails pour avantager la puissance agissante, il est aussi naturel de placer les tourillons dans le milieu du balancier, à moins qu’on ne soit contraint d’en user autrement pour rendre le bras de levier de la puissance plus grande que celui du poids, & il ne restera plus dans la formule que les trois grandeurs D, d & h, qui sont sujettes à varier.

Art. 45. Connoissant le diametre du piston des pompes, & la hauteur où l’on veut enlever l’eau, c’est-à-dire la profondeur du puits, trouver le diametre du cylindre. On a déterminé le diametre des pompes (art. 43.), afin que la machine puisse fournir une certaine quantité d’eau proportionnée à la relevée du piston, & au nombre des impulsions par minute. Par le même article, on a aussi déterminé la profondeur du puits ; il ne s’agit, pour connoître le diametre du cylindre, qu’à supposer D=x & D2=x2, & dégager cette inconnue. Voyez Equation.

Art. 46. Connoissant la hauteur où l’on doit élever l’eau, ou la profondeur du puits, & le diametre du cylindre, trouver le diametre du piston des pompes. Pour connoître le diametre du piston des pompes, on suppose que le diametre du cylindre est déterminé de même que la profondeur du puits où l’on veut faire monter l’eau, ou la refoulant sur une éminence. Pour cela, il faut supposer d=x & d2=x2 en la place de d2, & résoudre l’équation.

Art. 47. Connoissant le diametre du cylindre & celui des pompes, trouver la hauteur où l’on veut enlever l’eau, ou la profondeur du puits. Pour connoître la profondeur du puits, on suppose que le diametre du cylindre est déterminé de même que celui du piston des pompes, qui doit aspirer ou refouler l’eau ; il faut supposer h=x, & en la place de h, il faut mettre sa valeur qui est x dans la formule générale.

Dépense de la machine à feu, telle qu’elle est dans nos Planches. La machine à feu du bois de Bossu, est la plus parfaite que nous ayons dans les environs. Ceux qui en ont fait la dépense, m’ont dit qu’elle leur avoit coûté, y compris le bâtiment dans lequel cette machine doit être renfermée, environ trente mille livres,

ci 30000 liv.
Le puits dans lequel doivent être montés les pompes, les bois pour garnir les parois, & ceux pour soûtenir & entretenir les pompes, y compris la main-d’œuvre, a coûté environ vingt-cinq mille livres, ci 25000

Total 55000 liv.

On observe que la dépense d’une semblable machine à feu, paroit coûter environ cinquante-cinq mille livres, & c’est suivant que le puits est plus ou moins profond, & que la nature du terrein peut permettre de creuser le puits de la profondeur proposée.

Le jeu de cette machine est très-extraordinaire, & s’il falloit ajoûter foi au système de Descartes, qui regarde les machines comme des animaux, il faudroit convenir que l’homme auroit imité de fort près le Créateur, dans la construction de la pompe à feu, qui doit être aux yeux de tout cartésien conséquent, une espece d’animal vivant, aspirant, agissant, se mouvant de lui-même par le moyen de l’air, & tant qu’il y a de la chaleur.

Feu, (Chimie.) Le chimiste, du moins le chimiste Stahlien, considere le feu sous deux aspects bien différens.

Premierement, comme un des matériaux ou principes de la composition des corps ; car, selon la doctrine de Stahl bien résumée, le principe que les Chimistes ont designé par les noms de soufre, principe sulphureux, soufre principe, principe huileux, principe inflammable, terre inflammable & colorante, & par quelques autres noms moins connus, que nous rapporterons ailleurs, voyez Phlogistique ; ce principe, dis-je, n’est autre chose que le feu même, qu’une substance particuliere, pure & élémentaire, la vraie matiere, l’être propre du feu, le feu de Démocrite & de quelques physiciens modernes.

Stahl a designé cette matiere par le mot grec phlogiston, qui signifie combustible, inflammable ; expression que nous avons traduite par celle de phlogistique, qui est devenue technique, & qui n’est pour nous, malgré sa signification littérale, qu’une de ces dénominations indéterminées qu’on doit toûjours sagement donner aux substances, sur l’essence desquelles regnent diverses opinions très-opposées : or les dogmes de Becher & de Stahl, sur le principe du feu, qui paroissent démontrables à quelques chimistes, sont au contraire, pour quelques autres & pour un certain ordre de physiciens, incompréhensibles & absolument paradoxes, & par conséquent faux ; conséquence que les premiers trouveront, pour l’observer en passant, aussi peu modeste que légitime. Quoi qu’il en soit, ce sera sous ce nom de phlogistique que nous traiterons du principe de la composition des corps, que nous croyons être le feu. Voyez Phlogistique.

Les phenomenes de la combustion, de la calcination, de la réduction, de la détonation, en un mot, de tous les moyens chimiques, dans lesquels le feu combiné éprouve quelque changement chimique ; tous ces phénomenes, dis-je, appartiennent au feu, considéré sous ce premier point de vûe. Voyez Combustion, Calcination, Détonation, Réduction, Phlogistique.

Secondement, les Chimistes considerent le feu comme principe de la chaleur. Le mot feu, pris dans ce sens, est absolument synonyme dans le langage chimique, à celui de chaleur. Ainsi nous disons indifféremment le degré de chaleur de l’eau bouillante, ou le degré de feu de l’eau bouillante.

Nous avons dit ailleurs (article Chimie, pag. 414. col. 2.) que le feu, considéré comme principe de la chaleur, étoit un instrument ou agent universel que le chimiste employoit dans l’opération de l’art, ou dont il contemploit les effets dans le laboratoire de la nature. Nous allons nous occuper dans cet article de ses effets chimiques, dirigés par l’art.

Toutes les opérations chimiques s’exécutent par deux agens généraux, la chaleur & les menstrues. Mais cette derniere cause elle-même, quelque générale & essentielle que soit son influence dans les changemens chimiques, est entierement subordonnée à la chaleur, puisque le feu produit absolument & indépendamment du concours de tout autre agent, un grand nombre de changemens chimiques, au lieu que l’action des menstrues suppose nécessairement la chaleur (voyez l’article Chimie, pag. 417. col. 2. le mot Menstrue, & la suite de cet article) ; ensorte que le feu doit être regardé comme le moyen premier & universel de la chimie pratique. Aussi le feu a-t-il mérité de donner son nom à l’art ; la Chimie s’appelle dès long-tems pyrotechnie, l’art du feu.

Les Chimistes ont exalté les propriétés du feu avec un enthousiasme également digne du sujet & de l’art. Le passage de Vigenere, cité à l’article Chimie, pag. 422. col. 1. est sur-tout remarquable à cet égard.

Un célebre chimiste de nos jours, l’illustre M. Pott, fait cet éloge magnifique du feu, dans son traité du feu & de la lumiere. « La dignité & l’excellence de cet être, dit M. Pott, est publiée dans l’Ecriture-sainte, où Dieu même se fait appeller du nom de la lumiere ou du feu, quand il y est dit, que Dieu est une lumiere, qu’il demeure dans la lumiere, que la lumiere est son habit...... que Dieu est un feu dévorant, qu’il fait ses anges de flamme de feu, &c. » Le feu est appellé dans la même dissertation le vicaire ou le lieutenant de Dieu dans la nature, c’est-à-dire, comme on l’a sagement exprimé dans la traduction françoise, le premier instrument que Dieu met en œuvre dans la nature. Vanhelmont avoit déjà fait honneur au feu, de l’image sublime tracée par David (ps. 18.), en représentant le souverain moteur de la nature, comme ayant posé son tabernacle dans le Soleil. Vanhelmont, formarum ortus, §. 38.

D’un autre côté, c’est principalement sur les changemens opérés par le feu dans les sujets chimiques, que les détracteurs de la Chimie, soit philosophes, soit medecins, ont fondé leurs déclamations contre cette science. Ils ont prétendu que le feu bouleversoit, confondoit, dénaturoit la composition intérieure dans les corps ; qu’il dissipoit, détruisoit, anéantissoit leurs principes naturels ou hypostatiques ; que ceux qu’il manifestoit étoient ses ouvrages, ses créatures, &c. &c. &c. Ces imputations sont exactement évaluées dans plusieurs articles de ce Dictionnaire, & nous les croyons sur-tout solidement réfutées par les notions claires & positives sur l’action du feu, que nous croyons avoir exposée dans les différens articles où il s’agit des effets de ce premier agent, voy. Chimie, pag. 417. 418. & Cendre ; voy. aussi Menstrue, Menstruelle, Analyse, Substances animales, Végétal, & les articles de plusieurs opérations dont nous allons donner la liste sous le titre suivant, & particulierement dans celui-ci.

Usage chimique du feu ou de la chaleur. Le feu est employé par le chimiste dans les distillations, les sublimations, les évaporations, les dessications, l’espece de grillage que nous appellons en latin difflatio, les liquefactions, les fusions, les précipitations par la fonte, les liquations, les dissolutions, les digestions, les cémentations, & même les fermentations. Il faut remarquer que le principe igné, le phlogistique n’éprouve dans aucune de ces opérations ni combinaison ni précipitation.

La façon d’appliquer le feu aux différens sujets de toutes ces opérations, & la théorie de son action dans ces divers cas, sont exposées dans les articles particuliers. Voyez ces articles, & sur-tout l’article Distillation.

Effets généraux du feu. Les effets chimiques du feu dans toutes ces opérations, se réduisent à trois ; ou le feu relâche, laxat, l’aggrégation de certaines substances jusqu’à les réduire en liqueur & même en vapeur, sans altérer en aucune façon la constitution intérieure du sujet ainsi disposé (voyez l’article Chimie, pag. 415. col. 1. pag. 417. col. 2. & l’art. Distillation) ; ou il produit des diacreses pures (voyez au mot Distillation ce qui est dit de ces effets sur la seconde classe des sujets de cette opération, & le mot Diacrese à l’errata du V. volume) ; ou enfin il dispose à la combinaison chimique les substances missibles ; il divise, solvit, ces corps qui n’agissent qu’étant ainsi divisés, nisi soluta ; & il favorise cette action réciproque, soit que les principes qu’il met en jeu se rencontrent dans un composé naturel, comme dans les fermentations & dans l’analyse par le feu seul des matieres dont j’ai formé la troisieme classe des sujets de la distiliation (voyez l’article Distillation, & l’art. Fermentation), soit qu’ils se trouvent dans des mélanges artificiels, comme dans toutes les opérations de l’analyse menstruelle (voyez Menstrue & Menstruelle, (Analyse.) & le mot Chimie). Remarquez pourtant que ce troisieme effet ne differe pas essentiellement du premier ; car l’action directe & réelle de la chaleur se borne dans les deux cas au relâchement de l’aggrégation ; il a été utile néanmoins de les distinguer ici, parce qu’il auroit été révoltant, pour la plûpart des lecteurs, de voir identifier l’effet de la chaleur considéré dans la fusion ou l’évaporation, & dans la dissolution ou la fermentation ; car que la chaleur n’ait qu’une influence passive dans l’exercice de l’action menstruelle, ce n’est pas une vérité reçue, mais simplement démontrable, & proposée dans plusieurs endroits de ce Dictionnaire. Voyez l’article Chimie, pag. 417. col. 2. le même art. pag. 415. col. 2. & les articles Menstrue & Menstruelle, (Analyse.)

Les divers effets généraux que nous venons de rapporter sont dûs à une seule & même cause, savoir à la propriété de raréfier du feu, exercée dans une très-grande latitude, depuis le terme où commence la liquidité de l’eau jusqu’à celui que l’on a crû suffisant pour volatiliser les métaux parfaits, selon les fameuses expériences exécutées au foyer de la lentille du palais-royal, & rapportées dans les Mém. de l’académie royale des Sciences, année 1702.

Sources & application du feu. Nous trouvons ce principe de chaleur dans la température même de notre atmosphere : nous nous le procurons en exposant les sujets de nos opérations aux rayons directs du soleil. Nous mettons à profit quelquefois la chaleur excitée dans certaines matieres fermentantes ou pourrissantes, telles que le marc de raisin & le fumier ; ou enfin, ce qui est notre ressource la plus ordinaire & la plus commode, nous appliquons aux matieres que nous voulons échauffer, des corps inflammables actuellement brûlans, tels que le charbon, le bois, la tourbe, le charbon de terre, l’esprit-de-vin, les huiles par expression dans le fourneau à lampe, &c. de tous ces alimens du feu, celui que nous employons généralement & avec le plus d’avantage, c’est le charbon. Voyez Charbon, Esprit-de-vin, & Lampe.

Cette application du feu varie selon qu’elle est plus ou moins immédiate ; car ou on expose la matiere à traiter au contact immédiat du corps dont on employe la chaleur, comme dans la dessication au soleil, la distillation par le premier fourneau de Glauber, la sublimation gébériene, la réverbération de la flamme, &c. voy. ces articles ; ou on place les matieres dans des vaisseaux, voyez Vaisseaux ; & ces vaisseaux ou on les expose au contact immédiat du principe de la chaleur, c’est-à-dire au feu nud, selon l’expression technique ; ou on interpose entre le feu & les vaisseaux, différens corps connus sous le nom d’intermede ou de bain. Voyez Bain en Chimie, & Intermede.

Degrés du feu. La latitude entiere de la chaleur employée aux usages chimiques, a été divisée en différentes portions ou degrés déterminés par divers moyens ; premierement par espece de matiere échauffée ou brûlante qui fournissoit la chaleur : ainsi le feu chimique a été distingué en insolation, ventre de cheval, bain de marc de raisin, feu de lampe, feu de bois, feu de charbon, &c. secondement par la circonstance de l’application plus ou moins immédiate, & par les différens milieux interposés entre le corps & le feu : le feu a été divisé sous ce point de vûe en feu nud, bain-marie, bain de sable, de cendres, de limaille, &c. Voyez Bain en Chimie. Le feu nud, selon qu’il a été placé sous le corps à traiter, sur ce corps, autour de ce corps, qu’il a été couvert ou libre, &c. s’est appellé feu de roue, feu de suppression, feu de reverbere, feu ouvert, &c. Toutes ces distinctions sont entierement abandonnées, & avec raison sans doute, puisque la plûpart sont inutiles, relativement à la détermination de l’intensité du feu. Ceux qui avoient partagé la latitude du feu chimique par degrés qu’ils appelloient premier, second, troisieme, quatrieme, avoient déterminé chacun de ces degrés d’une maniere si vague, que l’insuffisance ou plûtôt l’inutilité de cette distinction est aussi absolument reconnue.

Les chimistes modernes ont rectifié toutes ces divisions, & les ont réduites à la plus grande simplicité, en ne retenant qu’un petit nombre de termes fixes, établis sur la connoissance réfléchie des effets du feu, & très-suffisans dans la pratique.

Ces chimistes ont observé premierement que l’analyse ou solution réelle de la combinaison chimique, ne s’opéroit dans tous les sujets que par le secours d’une chaleur supérieure à celle qui faisoit bouillir l’eau commune ; secondement que plusieurs unions beaucoup moins intimes, celles dont j’ai fait la premiere classe des sujets de la distillation, voyez cet article, cédoient à l’action d’une chaleur capable de faire bouillir l’eau, & quelques-unes même à une chaleur plus foible ; troisiemement que la plûpart des menstrues appellés communément liquides, du nom de leur état ordinaire, agissoient sous un degré de chaleur inférieur à celui de l’eau bouillante ; quatriemement que quelques évaporations, dessications, & un très-grand nombre de combinaisons, s’opéroient sous la température ordinaire de l’air qui nous environne, lors même qu’il n’est échauffé que par les rayons réfléchis du soleil, c’est-à-dire sans feu & à l’ombre.

Ils ont, en conséquence de ces observations, divisé le feu chimique en quatre degrés ; le premier ou le plus foible commence à la liquidité de l’eau, & s’étend jusqu’au degré qui nous fait éprouver un sentiment de chaleur ; nous appellons ce degré froid. C’est à ce degré que s’exécutent un très-grand nombre d’opérations telles que les dissolutions à froid, les macérations ou extractions à froid, les calcinations à l’air, les dessications à l’ombre, les évaporations insensibles, la plûpart des fermentations, &c. Voyez ces articles particuliers.

Rien n’est si aisé que de se procurer exactement ce degré de feu dans la pratique, puisqu’il ne s’agit que d’éloigner les substances traitées, de toute source de chaleur sensible. Quant au plus ou au moins de chaleur dans la latitude qu’embrasse ce degré, le plus haut terme n’est, dans aucun cas, assez considérable pour nuire à la perfection absolue de l’opération ; & le trop foible n’a jamais d’autre inconvénient que de la suspendre : les seules fermentations vineuses méritent d’être exécutées à un degré plus constant. Voyez Fermentation.

Le second degré commence à la chaleur sensible pour nos corps, & s’étend jusqu’à la chaleur presque suffisante pour faire bouillir l’eau : c’est à ce degré que s’exécutent les digestions, les infusions, la plûpart des dissolutions aidées par un feu sensible, les dessications des plantes & des substances animales, les évaporations, distillations, & toutes les cuites pharmaceutiques exécutées au bain-marie, les fermentations faites à l’étuve, quelques distillations à feu nud, telle que celle du vinaigre, &c. voyez ces articles.

Le bain-marie fournit un moyen aussi sûr que commode d’obtenir ce degré de feu, dont le plus ou le moins d’intensité n’est pas d’une plus grande conséquence que les variations du même genre du degré précédent.

Le troisieme degré est celui de l’eau bouillante ; celui-ci est fixe & invariable : on exécute à ce degré toutes les decoctions des substances végétales & animales, la distillation des plantes avec l’eau, la cuite des emplâtres dans lesquelles entrent des chaux de plomb qu’on ne veut pas brûler. On peut compter encore parmi les opérations exécutées à ce degré, la distillation du lait, & celle du vin ; parce que la chaleur qui fait bouillir le lait & le vin, ne differe pas beaucoup de celle qui fait bouillir l’eau.

L’application de l’eau bouillante ou de la vapeur de l’eau bouillante à un vaisseau, ne communique jamais aux matieres contenues dans ce vaisseau une chaleur égale à celle de cette eau ou de cette vapeur ; c’est un fait observé, & dont la raison se déduit bien simplement des lois de la communication de la chaleur généralement connues : c’est en consequence de ces observations que nous avons rangé le bain-marie parmi les moyens d’appliquer aux sujets chimiques un degré de chaleur inférieur à celui de l’eau bouillante. Ce n’est pas ici une observation de pure précision ; elle est au contraire immédiatement applicable à la pratique, & d’autant plus nécessaire que les auteurs ne s’expliquent pas assez clairement sur la détermination de ce degré. La chaleur du bain-marie bouillant est communément désignée par le nom de chaleur de l’eau bouillante.

Cependant si quelqu’un, après avoir vû dans un livre qu’au degré de l’eau bouillante les huiles essentielles s’élevent, que les sucs des viandes en sont extraits par l’eau, &c. si cet homme, dis-je, s’avisoit en conséquence de ces connoissances, de distiller au bain-marie une plante aromatique, pour en séparer l’huile essentielle, ou de mettre son pot au bain-marie, & non pas au feu, il n’obtiendroit point d’huile, & il feroit un très-mauvais bouillon.

Nous avons déjà observé que ce troisieme degré étoit fixe & invariable ; il devient par-là extrèmement commode dans la pratique, comme nous l’avons déjà dit du bain-marie ; & il l’est d’autant plus que c’est heureusement à ce degré de chaleur que se fait la séparation & la combinaison de certaines substances que leurs usages pharmaceutiques ou économiques nous obligent de traiter en grand ; & qu’un feu moins constant, & qui pourroit devenir quelquefois trop fort, altereroit la perfection de ces matieres, procureroit, par exemple, des eaux distillées qui sentiroient l’empyreume, des emplâtres brûlées, &c.

Le quatrieme degré de feu chimique est plus étendu ; il comprend tout le reste de sa latitude depuis la chaleur de l’eau bouillante jusqu’à l’extrème violence du feu, toutes les vraies altérations chimiques opérées sur les substances métalliques, sur les terres, sur les pierres, sur les sels par le moyen du feu seul : les dissolutions par les menstrues salins, liquides, bouillans, ou par les menstrues ordinairement consistans mis en fusion ; & enfin la décomposition des substances végétales & animales, par le moyen du feu seul, demandent ce dernier degré. La latitude immense de ce degré doit laisser un sujet d’inquiétude au chimiste apprentif sur des subdivisions qu’il desireroit, & dont, si par hasard il a quelque teinture de Physique expérimentale, il pourra bien imaginer sur le champ des mesures exactes, différens thermometres & pyrometres bien gradués, bien sûrs ; mais ces moyens lui paroîtront aussi inutiles qu’impraticables, dès qu’il aura appris par sa propre expérience combien il est facile, sur ce point important de manuel chimique, comme sur tant d’autres de la même classe, d’acquérir par l’exercice le coup-d’œil ou l’instinct d’ouvrier ; combien l’aptitude que ce coup-d’œil donne est supérieure, même pour la précision, à l’emploi des moyens physiques, & enfin combien la lenteur & la minutie de ces derniers moyens les rendent peu propres à diriger l’emploi journalier du principal instrument d’un art. Je renvoye encore sur ce point à l’expérience ; car vraissemblablement on ne persuadera jamais par raisons à un savant, tel que je suppose notre éleve, que les moyens de déterminer rigoureusement les variations d’un agent physique, mis en œuvre dans un art quelconque, puissent être de trop, & que les descriptions exactes, & pour ainsi dire notées, des opérations de cet art qu’on pourroit se procurer par là, soient un bien absolument illusoire. Voyez l’art. Chimie, pag. 420. col. 2.

Ce que nous venons de dire de l’inutilité pratique des mesures physiques de la chaleur, n’empêche point qu’on ne fût très-sage d’y avoir recours, si dans un procédé nouveau & extrèmement délicat, la nécessité d’avoir des degrés de feu déterminés rigoureusement, constans, invariables, l’emportoit sur l’incommodité de ces mesures. Les bains bouillans d’huile, de lessive plus ou moins chargée, de mercure, & même de diverses substances métalliques tenues en fusion par l’application de la plus grande chaleur dont elles seroient susceptibles ; ces bains, dis-je, fourniroient un grand nombre de divers degrés fixes & constans, & qu’on pourroit varier avec la plus grande précision : mais les cas où il seroit nécessaire de recourir à ces expédiens sont très-rares, si même ils ne sont pas de pure spéculation, & par conséquent ils ne constituent pas le fond de l’art, rara non sunt artis.

Gouvernement du feu. Le gouvernement ou le régime du feu, qui fait le grand art du chimiste praticien, porte sur deux points généraux : savoir le choix du degré ou des diverses variations méthodiques des degrés propres à chaque opération, & au traitement de chaque substance particuliere ; & la connoissance des moyens de produire ces divers degrés.

Nous avons répandu dans divers articles chimiques de ce Dictionnaire, les connoissances de détail que l’expérience a fournies sur le premier point. On trouvera, par ex. au mot Menstrue, & dans tous les articles où il sera question de l’action de quelque menstrue particulier, par quel degré de chaleur il faut favoriser son action ; au mot Digestion, Circulation, Cémentation, &c. quelle chaleur est propre à ces diverses opérations ; aux articles Vin, Végétal, Lait, Huile essentielle, Muqueux, Ether, Substance métallique, Verre métallique, Nitre, Sel marin, Vitriol, &c. &c. &c. à quel degré de feu il faut exposer chacune de ces substances, ou celles dont elles sont retirées, pour les altérer diversement.

D’ailleurs il n’existe dans l’art que peu de préceptes généraux sur cette matiere : celui qui prescrit, par ex. de commencer toûjours par le degré le plus foible, d’élever le feu insensiblement, de le soûtenir pendant un certain tems à un degré uniforme, & de le laisser ensuite tomber peu-à-peu ; celui-là, dis-je, souffre un grand nombre d’exceptions, quoiqu’il soit établi dans la plûpart des livres de Chimie comme la premiere loi de manuel, & qu’il soit en effet nécessaire de l’observer dans les cas les plus ordinaires, & sur-tout dans toute analyse, par la chaleur seule des substances végétales ou animales. Voyez Substances animales, & Végétal, (Chimie), & qu’il faille même y avoir toûjours égard jusqu’à un certain point, ne fût-ce que pour ménager des vaisseaux fragiles : mais un feu trop foible ou élevé trop lentement, est aussi nuisible dans certains cas à la perfection & même au succès de quelques opérations, que le feu trop fort ou poussé trop brusquement, l’est dans le plus grand nombre. Un feu trop foible long-tems soûtenu rendroit impossible la vitrification de certaines substances métalliques (voyez Verre métallique), & dissiperoit des matieres qu’un feu plus fort retient en les fondant. Voyez Fusion, &c. On ne fait point d’éther vitriolique à un feu trop foible. Voyez Ether.

Quant aux moyens de produire & de varier les degrés du feu, ils se réduisent à ces quatre chefs généraux : on fait essuyer à un sujet chimique une chaleur plus ou moins grande ; 1°. en variant la qualité de l’aliment du feu ; car les divers corps brûlans fournissent, tout étant d’ailleurs égal, des degrés de feu bien différens : ainsi un bon charbon dur & pesant donne bien plus de chaleur que le charbon rare & léger qui est connu à Paris sous le nom de braise ; la flamme d’un bon bois plus que celle de la paille ou de l’esprit de vin ; une flamme vive & claire plus que le brasier le plus ardent : 2°. en en variant la quantité ; personne n’ignore qu’on fait un meilleur feu avec beaucoup de bois ou de charbon qu’avec peu : 3°. en excitant le feu par un courant plus ou moins rapide d’air plus ou moins dense ou froid, plus ou moins humide : 4°. enfin en plaçant le vaisseau ou le corps à traiter dans un lieu tellement disposé, que l’artiste puisse à volonté diriger, autant qu’il est possible, sur sa matiere, la chaleur entiere du corps brûlant, sans la laisser dissiper par une communication trop libre avec l’atmosphere ; ou au contraire de ménager ou de favoriser cette dissipation.

La machine (s’il est permis d’appeller ainsi avec Boerhaave la chose dont il s’agit), à l’aide de laquelle nous graduons le feu avec le plus grand avantage par ces divers moyens, & sur-tout par le dernier, est généralement connue sous le nom de fourneau. Voyez Fourneau.

C’est dans les diverses combinaisons de tous ces moyens, que consiste l’art du feu chimique, sur les quel les préceptes écrits sont absolument insuffisans. Les véritables livres de cette science sont les laboratoires des Chimistes, les différentes usines où l’on travaille les mines, les métaux, les sels, les pierres, les terres, &c. par le moyen du feu ; les boutiques de tous les ouvriers qui exercent des arts chimiques, comme teinturier, émailleur, distillateur, &c. l’office & la cuisine peuvent fournir sur ce point plusieurs leçons utiles. On trouvera cependant dans les articles de ce Dictionnaire, où il est expressément traité des diverses opérations qui s’exécutent par le moyen du feu, les regles fondamentales propres à chacune. Voyez sur-tout Calcination, Distillation, Sublimation, Fusion, &c.

L’artiste, & sur-tout l’artiste peu expérimenté, qui traite par le secours du feu certaines matieres inflammables, singulierement rarescibles ou fulminantes, doit procéder avec beaucoup de circonspection ; ou même il ne doit entreprendre aucune opération sans s’être fait instruire auparavant de tous les dangers auxquels il peut s’exposer, & même exposer les assistans, en maniant certaines matieres.

Les substances inflammables réduites en vapeur, prennent feu avec une facilité singuliere ; ainsi on risque d’allumer ces vapeurs, si l’on approche imprudemment la flamme d’une bougie du petit trou d’un balon, ou des jointures mal lutées d’un appareil de distillation, fournissant actuellement des produits huileux, comme dans la distillation à la violence du feu des substances végétales & animales ; dans celle du vin, des eaux spiritueuses.

Les plantes mucilagineuses & aqueuses, les corps doux proprement dits, peuvent, comme sujets à être singulierement gonflés par le feu, faire sauter en éclats les vaisseaux dans lesquels on les chausse trop brusquement ; les précautions à prendre contre cet inconvénient, sont de traiter ces matieres dans des vaisseaux hauts, & qu’on laisse vuides aux trois quarts, & d’augmenter le feu insensiblement. Le résidu du mélange qui a fourni l’éther vitriolique lorsqu’il commence à s’épaissir, est singulierement sujet à cet accident. Voyez Éther. L’air dégagé en abondance par le feu de certains corps, tels que les bois très-durs, les os des animaux, la pierre de la vessie, le tartre du vin, &c. feroit sauter avec un effort prodigieux des vaisseaux fermés exactement. L’unique moyen de prévenir cet inconvénient, c’est de ménager une issue à ce principe incoercible dans les appareils ordinaires.

Enfin, non-seulement les poudres explosives généralement connues, telles que la poudre à canon, la poudre fulminante & l’or fulminant, mais même plusieurs mélanges liquides, tels que celui de l’esprit-de-vin & de l’acide nitreux, le baume de soufre, &c. peuvent produire, lorsque leur action est excitée dans des vaisseaux fermés, la plûpart même en plein air, peuvent produire, dis-je, dans l’air qui les environne, une commotion dont les redoutables effets ne sont connus que par trop d’exemples. Voyez Poudre à canon, Fulmination, Ether nitreux, Soufre : l’eau mise soudainement en expansion par un corps très-chaud qui l’entoure exactement, tel que l’huile bouillante ou le cuivre en fusion, lance avec force ces corps brûlans de toute part ; elle fait éclater avec plus de violence que l’air le plus condensé, un vaisseau exactement fermé, dans lequel on l’a fait boüillir. On trouvera un plus grand détail sur ces matieres dans les articles particuliers. Voyez sur-tout à l’article Soufre, l’histoire abregée de l’accident rapporté par Fr. Hoffmann, Obs. Phys. Chimic. Select. lib. 3°. obs. 15. Au reste, on se rend si familieres par l’usage les précautions à prendre contre ces divers accidens, qu’on ne peut les ranger raisonnablement qu’avec les évenemens les plus fortuits, & dont on doit le moins s’allarmer. (b)

Feu central & Feux soûterrains. (Physiq.) Quelques physiciens avoient placé au centre de la terre un feu perpétuel, nommé central, à cause de sa situation prétendue ; ils le regardoient comme la cause efficiente des végétaux, des minéraux & des animaux. Etienne de Clave employe les premiers chapitres du XI. livre de ses traités philosophiques, à établir l’existence de ce feu. René Bary en parle au long dans sa physique, & s’en sert à expliquer entr’autre chose, la maniere dont l’hyver dépouille les arbres de leur verdure. Comme la chaleur du soleil ne pénetre jamais plus de 10 piés en-avant dans terre, ils attribuoient à ce feu toutes les fermentations & productions qui sont hors de la portée de l’action de cet astre. Le feu central qu’ils appelloient le soleil de la terre, concouroit dans leur système avec le soleil du ciel, à la formation des végétaux. M. Gassendi a chassé ce feu du poste qu’on lui avoit assigné, en faisant voir qu’on l’avoit placé sans raison dans un lieu où l’air & l’aliment lui manquoient ; & que tout ce qu’on pouvoit conclure des feux qui se manifestent par diverses éruptions & autres signes, c’est qu’il y a effectivement des feux soûterreins renfermés dans diverses cavernes, où des matieres grasses, sulphureuses & oléagineuses les entretiennent. L’existence de ces feux est incontestable. 1°. Ils se font sentir dans les bains chauds & dans les fontaines qui brûlent.

2°. Ils se manifestent par une foule de volcans, qui sont répandus dans toutes les parties du monde ; on trouve près de cinq cents de ces volcans ou montagnes brûlantes, dans les relations des voyageurs. Voyez Volcans.

3°. Ils sont attestés par le témoignage de ceux qui travaillent aux mines métalliques. Les mineurs assûrent que plus on creuse avant en terre, plus on éprouve une chaleur très-incommode, & qui s’augmente toujoûrs à mesure qu’on descend, sur-tout au-dessous de 480 piés de profondeur. Les fourneaux soûterreins servent à fondre & purifier les métaux dans le sein des minieres, comme dans autant de creusets fabriqués par la terre. Ils distillent aussi dans les parties creuses de l’intérieur de la terre, comme dans autant d’alembics, les matieres minérales, afin d’élever vers la surface de la terre, des vapeurs chaudes & des esprits alumineux, sulphureux, salins, vitrioliques, nitreux, &c. pour communiquer des vertus medicinales aux plantes & aux eaux minérales. Quand l’air manque à ces feux renfermés, ils ouvrent le haut des montagnes, & déchirent les entrailles de la terre, qui en souffre une grande agitation. Voyez Volcan & Tremblement. Quelquefois quand le foyer est sous la mer, il en agite les eaux avec une violence qui fait remonter les fleuves, & qui cause des inondations. Voy. Inondations. C’est à cette cause qu’on doit attribuer les tremblemens de terre & une partie des inondations qu’on a essuyés dans plusieurs endroits de l’Europe en 1755 ; année qui sera tristement fameuse dans l’histoire. Voyez Lisbonne, &c. Il paroît par les historiens, que l’année 1531 ou 1530, selon d’autres manieres de compter, fut aussi funeste à l’Europe & à Lisbonne en particulier ; que les tremblemens de terre & les inondations y furent considérables. Des feux soûterreins, il y en a qui s’allument par l’effervescence fortuite de quelques mélanges propres à exciter du feu ; mais il est probable que d’autres ont été placés de tous tems dans les entrailles de la terre ; pourquoi n’y auroit-il pas des réservoirs de feu comme il y a des réservoirs d’eau ? Lisez le mémoire sur la théorie de la terre, inséré à la fin des lettres philosophiques sur la formation des sels & des crystaux, &c. par M. Bourguet. Cet auteur prétend, « que le feu consume actuellement la terre ; que l’effet de ce feu va insensiblement en augmentant, & qu’il continuera de même jusqu’à ce qu’il cause l’embrasement dont les anciens philosophes ont parlé, &c. » Cet article est tiré des papiers de M. Formey.

Feux follets. (Ambulones.) ce sont de petites flammes foibles, qui volent dans l’air à peu de distance de la terre, & qui paroissent aller çà & là à l’aventure. On en trouve ordinairement dans les lieux gras, marécageux, & dans ceux d’où l’on tire les tourbes. On en voit aussi dans les cimetieres, près des gibets & des fumiers ; ils paroissent sur-tout en été & au commencement de l’autonne, & il s’en rencontre davantage dans les pays chauds que dans les pays froids. De-là vient qu’ils sont communs en Ethiopie & en Espagne, mais ils sont rares en Allemagne.

Ils paroissent suivre ceux qui les évitent, & fuir ceux qui les poursuivent. Voici pourquoi. Le moindre mouvement fait avancer ces petites flammes, de sorte que lorsqu’on vient à leur rencontre, on les chasse devant soi, à l’aide de l’air que l’on pousse en avant, ce qui donne lieu de croire qu’elles fuient ceux qui vont à leur rencontre. Lorsqu’on les a à-dos, on laisse comme un vuide derriere soi, de sorte que l’air qui se trouve derriere ce vuide, venant à s’y jetter dans l’instant & à le remplir, emporte en même tems ces petites flammes, qui paroissent suivre l’homme qui marche devant elles.

Lorsqu’on les saisit, on trouve que ce n’est autre chose qu’une matiere lumineuse, visqueuse & glaireuse, comme le frai de grenoüilles. Cette matiere n’est ni brûlante ni chaude. Il paroît que c’est une matiere comme le phosphore, laquelle doit son origine aux plantes pourries & aux cadavres, &c. comme elle vient à être ensuite élevée dans l’air par la chaleur du soleil, elle s’y épaissit & s’y condense par le froid qui survient le soir. Le soleil fait ici le même effet que le feu artificiel ; & la vapeur de l’eau ne produit dans l’air qu’une legere condensation. Tous les poissons pourris luisent la nuit, comme si c’étoit du feu, & on a aussi observé la même chose en été à l’égard de quelques cadavres. Le peuple de la campagne croit que ces petites flammes sont de malins esprits ou des ames damnées, qui vont roder par-tout, & qui étant mortes excommuniées, conservent toute leur malice. Il y a encore une autre espece de feu follet, appellé en latin ignis lambens. Ce n’est autre chose qu’une petite flamme ou lumiere, que l’on voit quelquefois sur la tête des enfans & sur les cheveux des hommes. On en remarque aussi de semblables sur la criniere des chevaux quand on la peigne. Ces petites flammes n’appartiennent point aux météores aériens, quoique les anciens philosophes les ayent mises dans cette classe. C’est une espece de phosphore produit par la nature du corps, & que l’on pourroit imiter. L’exhalaison onctueuse de la tête s’attache aux cheveux, & s’enflamme aussitôt qu’on les frote ou qu’on les peigne. Les anciens regardoient comme un feu sacré les petites flammes qui paroissoient sur la tête des enfans, & en tiroient d’heureux présages. Voy. ce que Ciceron, Tite-Live, Florus, & Valere-Maxime disent de Servius Tullius encore enfant. Joignez-y le récit de Virgile dans l’Enéïde, livre II. v. 680, &c. Les étincelles qui sortent dans l’obscurité du dos des chats en le frotant à contre-poil, sont de même nature que l’ignis lambens. Article de M. Formey, qui l’a tiré de l’Essai de Physique de M. Musschenbroek, tom. II. p. 855 & suiv.

Il est évident, par ce qui sera dit plus bas au mot Feu électrique, que la matiere des feux follets n’est autre chose que la matiere même de l’électricité.

Feu S. Elme. On appelle ainsi de petites flammes que l’on voit sur mer dans les tems d’orage aux pavillons, aux cordages, aux mâts, & à toutes les parties saillantes & supérieures du vaisseau. Ce feu qu’on a aussi nommé castor & pollux, n’est encore autre chose que le feu électrique. Voyez l’article suivant. On peut voir un plus long détail sur le feu S. Elme dans M. Mussch. Essai de Physique, §. 1684 & suivans. On y trouvera ses conjectures sur la cause de ce phénomene, & ce que les anciens en ont raconté. Plutarque, dit-il, rapporte dans la vie de Lysandre, que ces flammes se tenoient aux deux côtés de som vaisseau, & qu’on les vit aussi luire autour du gouvernail. Frésier remarque dans son voyage à la mer du Sud, qu’après une tempête de 23 heures, il parut la nuit une lumiere aux vergues du vaisseau, d’où elle s’élança comme une fleche jusqu’au milieu du hauban, d’où elle disparut en un clin-d’œil.

La tradition des anciens au sujet de ces petites flammes, est fort fabuleuse. Ils disoient qu’une seule de ces petites flammes étoit un mauvais prognostic, & présageoit de l’orage ; au lieu que deux étoient un présage heureux, & un signe que le calme alloit succéder à la tempête. Pline dit en effet, que lorsqu’il vient une petite flamme ou étoile, elle coule le navire à fond, & qu’elle y met le feu lorsqu’elle descend vers la quille du vaisseau.

Cardan rapporte, que lorsqu’on en voit une proche du mât du vaisseau, & qu’elle vient à tomber, elle fond les bassins de cuivre, & ne manque pas de faire périr le vaisseau. Mais si ce que dit cet auteur étoit vrai, on ne verroit presque jamais revenir aucun vaisseau des Indes, puisqu’il ne se fait guere de voyage, sans que les mariniers apperçoivent pendant la tempête ces petites flammes, qui tombent çà & là sur le vaisseau. Voyez Musschenbr. loco citato. Voyez aussi Météore, &c. (O)

Feu électrique, phénomene de l’électricité. Nous appercevons le feu électrique, lorsque la matiere de l’électricité étant suffisamment rassemblée & dirigée d’une maniere convenable, éclate & brille à nos yeux, s’élance comme un éclair, embrase, fond, & consume les corps capables d’être consumés, & produit dans ces corps plusieurs effets du feu ordinaire.

On entend aussi par le feu électrique, ce fluide très-délié & très-actif, qui est répandu dans tous les corps, qui les pénetre, & les fait mouvoir suivant de certaines lois d’attraction & de répulsion, & qui opere en un mot tous les phénomenes de l’électricité. On a donné à ce fluide le nom de feu, à cause des propriétés qui lui sont communes avec le feu élémentaire, entr’autres celle de luire à nos yeux au moment qu’il s’élance avec impétuosité pour entrer ou sortir des différens corps, d’allumer les matieres inflammables, &c. Voyez Feu.

Nous devons donc considérer le feu électrique sous deux points de vûe différens : premierement comme phénomene de l’électricité ; nous examinerons sa production, sa force, sa propagation, &c. Ensuite nous le considérerons comme cause des effets de l’électricité, & nous rapporterons les sentimens des principaux physiciens, sur sa nature & sur la maniere dont il produit les phénomenes électriques.

Otto Guericke & Boyle ont remarqué qu’en frotant vivement de certains corps électriques, ils répandoient une lumiere plus ou moins vive dans l’obscurité, que quelques-uns, comme les diamans, conservoient pendant un tems assez considérable. On trouve dans le recueil des expériences d’Hauksbée, une suite d’observations très-curieuses sur la lumiere que répandent plusieurs corps frotés contre différentes matieres, tant en plein air que dans le vuide de la machine pneumatique : mais alors les Physiciens regardoient cette lumière plûtôt comme un phosphore, que comme le fluide électrique rendu sensible à nos yeux par l’effet du frotement.

Ce fut à l’occasion de la douleur que ressentit M. Dufay, en tirant par hasard une étincelle de la jambe d’une personne suspendue sur des cordons de soie, qu’il pensa que la matiere électrique étoit un véritable feu, capable de brûler aussi bien que le feu ordinaire ; & que la piquûre douloureuse qu’il avoit ressentie, étoit une vraie brûlure. Enfin plusieurs savans d’Allemagne ayant répété les expériences de M. Dufay, & poursuivi ses recherches, M. Ludolf vint à bout d’enflammer l’esprit-de-vin par une étincelle électrique qu’il tira du pommeau d’une épée, & confirma par cette belle expérience, la vérité de ce qu’avoit avancé M. Dufay, sur la ressemblance du feu & de la matiere électrique.

On sait aujourd’hui que tous les corps susceptibles d’électricité, c’est-à-dire presque tous les corps de la nature, font appercevoir le feu électrique d’une maniere plus ou moins sensible, dès qu’on les électrise à un certain degré. Dans les corps naturellement électriques, on ne manque guere de produire ce feu en les frotant un peu vivement, après les avoir bien dépouillés de toute leur humidité : la lumiere qu’ils répandent est plus ou moins vive, suivant la nature de ces corps ; celle du diamant, des pierres précieuses, du verre, &c. est plus blanche, plus vive, & a bien plus d’éclat que celle qui sort de l’ambre, du soufre, de la cire d’Espagne, des matieres résineuses, ou de la soie. Les uns & les autres brillent encore davantage, lorsqu’ils sont frotés avec des substances peu électriques, comme du papier doré, la main, un morceau d’étoffe de laine, que lorsqu’on employe une étoffe de soie, la peau d’un animal garnie de poil, ou même du cuir : mais quelles que soient les matieres que l’on employe pour froter les corps électriques, ils ne rendent presque point de lumiere, si les corps avec lesquels on les frote n’ont quelque communication avec la terre, soit immédiatement, soit par une suite de corps non électriques. Par exemple, si une personne étant sur le plancher frote vivement un tube de verre, elle en verra bien-tôt sortir des éclats de lumiere : mais si cette personne fait la même opération étant montée sur un pain de résine, avec quelque vivacité qu’elle frote le tube, la lumiere s’affoiblit, s’éteint, & ne reparoît que lorsque la personne se remet sur le plancher, ou lorsqu’on approche d’elle quelque corps non électrique qui communique avec la terre.

Cette lumiere est plus abondante & a encore plus d’éclat, lorsque les frotemens se font dans le vuide, ou sur quelque vaisseau dont on a épuisé l’air intérieur par la machine pneumatique ; on peut dire en général, que le feu électrique se manifeste bien plus aisément dans un espace vuide, ou presque vuide, que dans celui qui est rempli d’air : en voici les preuves.

Lorsqu’on frote contre un couffin un globe plein d’air, l’un & l’autre renfermés sous le récipient de la machine pneumatique ; ce globe, après qu’on a épuisé l’air intermédiaire, répand continuellement & tant que dure le frotement, une lumiere très-vive & très-abondante : cette lumiere s’affoiblit à mesure qu’on laisse rentrer l’air, quoique l’on continue de froter le globe avec la même force. Il en est de même d’un globe vuide d’air que l’on frote dans l’air libre ; le plus leger frotement excite dans son intérieur beaucoup de lumiere, dont l’éclat diminue graduellement à mesure que l’on introduit de l’air dans le globe. C’est une observation assez générale, que la lumiere que l’on excite dans un vaisseau épuisé d’air, paroît toûjours plus dans son intérieur, & y prend sa direction de tous les points de la surface : elle ne s’attache pas aux doigts, lorsqu’on les approche à une petite distance, comme dans le cas ordinaire ; elle s’anime seulement & devient plus vive à l’approche du doigt, même quelque tems après qu’on a cessé de froter. Cependant tous les traits de lumiere tendent toûjours vers l’intérieur du globe.

Le feu électrique se répand avec tant de facilité au-travers d’un espace vuide d’air, qu’on l’excite sur le champ dans un récipient, ou dans tout autre vaisseau bien vuidé, par la simple approche du tube ou de tout autre corps électrisé ; & on a observé que cette lumiere étoit encore plus vive, lorsque les vaisseaux vuides d’air tournoient sur leur axe, ou étoient agités d’un mouvement quelconque. Lorsque les deux corps sont en repos, la lumiere s’éteint par degrés ; mais si on touche le corps froté avant qu’il ait entierement perdu son électricité, la lumiere se ranime aussi-tôt dans celui qui est vuide d’air.

C’est sans doute à cette facilité qu’a le feu électrique de se manifester dans un espace vuide d’air, qu’on doit rapporter la lumiere qu’on apperçoit au-haut du barometre, en électrisant cette partie du tuyau par le balancement du mercure ; celle d’une bouteille mince & bien purgée d’air, qui contient quelques onces de mercure bien sec, & que l’on secoue dans l’obscurité ; enfin celle d’une semblable bouteille bien seche & purgée d’air, que l’on frappe simplement à l’extérieur avec le plat de la main.

Mais de toutes ces expériences faites dans le vuide, il n’y en a pas de plus curieuse que celle que fit M. Hauksbée, avec un globe de verre de 6 pouces de diametre, enduit intérieurement vers son équateur d’une large bande de cire à cacheter fondue : ce globe ayant été bien exactement vuidé d’air, & appliqué à la machine de rotation, fit voir le phantôme lumineux de la main avec laquelle on le frotoit, peint très-distinctement dans la partie concave du globe, malgré le défaut de transparence de la bande de cire d’Espagne. Ce phénomene fut vû par les endroits des poles que l’on avoit conservés transparens.

Le feu qui sort des animaux, des métaux, & autres corps électrisés par communication, est beaucoup plus vif, plus impétueux, & mieux rassemblé que celui qui sort immédiatement d’un vase de verre, d’un morceau d’ambre, ou d’un canon de soufre. Par exemple, on tirera d’une barre de fer posée sur des cordons de soie, & électrisée par le moyen d’un tube, une étincelle plus brillante & qui éclatera avec beaucoup plus de bruit que celle que l’on tireroit immédiatement de ce tube ; & plus on augmentera le volume & l’étendue de ces corps électrisés par communication, en joignant à cette barre de larges surfaces métalliques isolées comme elle, plus l’étincelle que l’on en tirera en approchant le tube électrisé au même degré, sera vive & pétillera avec force.

En général ce feu est d’autant plus brillant, que l’explosion se fait avec plus d’impétuosité ; & l’explosion est d’autant plus grande, qu’il s’échappe une plus grande quantité de matiere électrique, accumulée précédemment sur un corps : c’est pourquoi si à des tuyaux de fer-blanc, d’une très-grande longueur & d’un très-grand diametre, on applique l’électricité d’un ou de plusieurs globes de verre bien frotés, on aura les étincelles les plus vives, qui semblables à de véritables éclairs, s’élanceront d’une très-grande distance avec bruit vers le doigt, & qui occasionneront une vive douleur.

Lorsqu’un corps métallique, ou autre de même nature, a acquis par communication une atmosphere d’une certaine densité, la matiere électrique que l’on continue de lui appliquer, s’en échappe à la fin & répand de la lumiere ; quelquefois elle sort en forme d’étincelles, semblables à celles que l’on excite avec le doigt ; sur-tout si le conducteur n’a que des angles obtus, & qu’il ne soit pas fort éloigné de quelque corps non électrique : mais plus communément le feu s’échappe par les angles & par les pointes du conducteur, sous la forme d’une aigrette ou pinceau lumineux dont la pointe est un corps électrisé, & les rayons vont en divergeant à mesure qu’ils s’éloignent. Ces rayons sont d’autant plus divergens, que la vertu électrique est plus forte dans le conducteur : leur sortie est accompagnée d’un souffle & d’un murmure qui expriment l’effet avec lequel ils écartent les parties de l’air. Les matieres qu’on plonge dans ces rayons, retiennent une odeur sulphureuse, & les roses rouges qu’on y expose pendant quelque tems y pâlissent.

En présentant le doigt, ou tout autre corps non électrique un peu pointu, à l’aigrette qui sort d’un conducteur électrisé, on en voit paroître une autre, mais dans un sens opposé, à l’extrémité de ces corps qui regarde le conducteur. La distance à laquelle cette nouvelle aigrette paroît, varie non-seulement suivant la densité de l’atmosphere du conducteur, mais encore suivant sa forme & celle du corps que l’on présente ; plus le conducteur est vaste & moins il a d’angles, plus cette distance est considérable ; plus le corps que l’on approche est mince, tranchant, ou pointu, plus cette distance est encore grande. A mesure que l’on approche le doigt du conducteur, ou quelque métal terminé en pointe, les aigrettes deviennent de part & d’autre plus fortes & plus brillantes ; elles se condensent bien-tôt quand la distance est peu considérable, & elles forment enfin ce trait de feu si vif, si subit, & si impétueux, qui caractérise si bien les éclairs : la personne qui présente son doigt ressent à chaque étincelle une vive douleur, & l’endroit où se fait l’explosion est marqué par une piquûre, accompagnée d’une échymose, comme seroit l’effet d’une legere brûlure.

C’est avec un pareil trait de lumiere, que l’on enflamme de l’esprit-de-vin un peu tiede, en le présentant, dans une cuillere de métal, à quelque angle émoussé du conducteur électrisé : on a allumé par le même moyen de la poudre à canon, & d’autres matieres combustibles.

Mais le feu électrique dont nous avons parlé jusqu’à présent, n’est qu’une bluette en comparaison de celui qu’on peut exciter, en faisant l’expérience de Leyde : on a substitué à la bouteille dont on se servoit pour cette expérience, un large carreau de verre étamé des deux côtés, à la reserve d’une bande large d’environ deux pouces, qu’on a conservé tout-autour sans étain. On place ce carreau sur un guéridon de métal, ensorte que la lame d’étain inférieur ait une communication libre avec la terre ; on fait communiquer, par le moyen d’une chaîne, la lame supérieure avec le conducteur qui reçoit l’électricité du globe : tout étant dans cet état, & le globe vigoureusement froté, le carreau s’électrise, comme la bouteille dans l’expérience de Leyde ; & si avec un gros fil-de-fer courbé, émoussé par les bouts, & emmanché à l’extrémité d’une canne de verre, on ouvre une communication entre les deux surfaces étamées, il en sort un éclair terrible dont les yeux ne sauroient soûtenir l’éclat, & dont le bruit se fait entendre de fort loin. Cette étincelle perce une main entiere de papier que l’on pose sur la lame d’étain supérieure, & dont on approche le fil-de-fer courbé ; elle fond une feuille d’or serrée entre deux plaques de verre, & arrangée de maniere que l’étincelle de l’explosion passe au-travers, en faisant le circuit qui communique d’une lame à l’autre : la fusion est si complete, que le métal se trouve incorporé au verre à tel point, qu’il élude l’action des plus puissans menstrues.

Cette étincelle ressemble si fort par ses effets aux éclairs & aux tonnerres, que plusieurs physiciens n’ont pas fait difficulté d’assurer qu’un éclat de tonnerre n’étoit autre chose qu’une très-violente étincelle électrique. Nous examinerons plus particulierement cette analogie aux articles Météores & Tonnerre. Nous ne pouvons cependant pas nous dispenser d’avancer ici, que les nuages orageux qui passent assez près de la terre, électrisent si fort nos barres de fer isolées sur des gâteaux de cire, qu’elles rendent des étincelles beaucoup plus fortes que celles que nous pouvons produire par nos machines : que c’est cette matiere électrique des nuages qui occasionne le feu S. Elme, les trombes de mer, & quantité d’autres phénomenes, dont les causes étoient ignorées avant qu’on eût connoissance de l’électricité des nuages. Voyez Electricité.

Feu électrique, Fluide électrique, ou Matiere électrique ; on entend sous ces différentes dénominations, ce fluide très-subtil, très-mobile, qui se trouve répandu dans tous les corps, qui pénetre avec la plus grande facilité la plûpart des milieux ; enfin qui cause immédiatement tous les phénomenes de l’électricité, comme l’attraction & la répulsion des corps legers, l’explosion de l’étincelle, les émanations lumineuses, &c.

Les Physiciens sont partagés sur la nature du fluide électrique : les uns considérant ses propriétés singulieres & différentes de celles de tous les autres fluides connus, le distinguent absolument des autres, & en font une espece particuliere ; ainsi que les propriétés de l’aimant, qui paroissent bornées à cette pierre & aux corps aimantés, ont fait donner le nom de magnétique au fluide subtil qui les produit : d’autres trouvent dans le feu électrique beaucoup des propriétés du feu élémentaire, dont la présence échauffe, agite, & raréfie les corps, qui les pénetre tous par sa grande subtilité, dans lesquels il éprouve cependant différens degrés de résistance ; qui se fixe & se concentre dans quelques-uns, d’où il ne cesse de lancer pendant quelque tems des émanations lumineuses : d’autres enfin veulent que le feu électrique soit l’éther des anciens ; cet agent universel, que les philosophes grecs regardoient comme l’instrument de toutes les opérations de la nature, & dont le mouvement variable à l’infini leur paroissoit agiter tout le reste de la matiere. Ces derniers commencent donc par établir l’existence d’un fluide subtil & répandu partout, qui reçoit le mouvement immédiatement des mains de Dieu, & le communique à tous les corps solides & fluides, suivant des lois que sa Sagesse infinie a établies pour entretenir l’ordre dans l’Univers ; & ils rapportent à la diversité de ces lois, la variété des opérations de la nature. Ainsi les effets de gravité, de ressort, de dureté, de chaleur, de magnétisme, & d’électricité, leur paroissent produits par les mouvemens de cet éther, dirigés par le Créateur suivant de certaines lois, qui suffisent pour différencier tous ces effets d’une même cause. Voyez Ether, &c.

Il est vrai qu’il n’est pas facile de comprendre au premier abord, comment les mouvemens de l’éther peuvent être assez variés dans un même corps, par exemple dans une barre d’acier, pour produire à la fois & sans le moindre trouble, les effets de gravité, de ressort, de magnétisme, & d’électricité. Car pour nous borner seulement aux effets de chaleur & d’électricité, il est incontestable qu’ils existent souvent ensemble dans les mêmes corps, & qu’ils y sont susceptibles d’accroissement & de diminution indépendamment l’un de l’autre.

On sait, par exemple, qu’une barre de fer peut être échauffée jusqu’au blanc dans une de ses parties, ou refroidie par le plus grand froid, agitée, dilatée, ou condensée aux plus grands degrés auxquels nous puissions parvenir, sans que tous ces différens effets apportent de changement sensible à son état d’électricité ; & réciproquement un corps rempli de matiere électrique, attire & repousse de très-loin les corps legers, contracte une atmosphere très-sensible, étincelle même de toute part, sans qu’il en paroisse plus échauffé, ni le moindrement augmenté de volume. Or on peut demander comment l’éther appliqué en si grande abondance à des corps très-échauffés ou très-électrisés, ne produit-il pas quelque chaleur, quelque dilatation sensible dans ceux-ci, ou quelques effets d’attraction & de répulsion dans ceux-la ? comment le milieu de cette barre, entouré ou pénétré de l’éther igné, n’arrête-t-il pas, n’absorbe-t-il pas, ne dissipe, ne raréfie-t-il pas l’éther électrique que l’on a communiqué à la barre ? enfin comment la matiere électrique, loin de se confondre avec l’atmosphere du fer embrasé, la pénetre-t-elle, s’étend-elle, se conserve-t-elle dans une densité uniforme, aussi bien sur la partie la plus échauffée de la barre, que sur celles qui sont demeurées froides ?

Il faut avoüer que ces différens mouvemens d’un même fluide qui s’exécutent à-la-fois dans un corps, ne se présentent pas bien clairement à l’esprit ; cependant ce système est encore le plus simple : car si on faisoit dépendre ces mêmes effets de chaleur & d’électricité, de deux différens fluides qui exerçassent en même tems & sans confusion chacun leurs mouvemens particuliers, il est clair que cette explication ne seroit pas plus heureuse, & deviendroit sujette à des difficultés d’autant plus grandes, qu’on auroit à rendre raison d’un plus grand nombre d’effets, comme dans l’exemple d’une barre d’acier, dans laquelle on considéreroit les effets de pesanteur, de ressort, de dureté, d’électricité, de magnétisme, de chaleur, &c.

On peut citer en faveur de ceux qui n’admettent que l’éther pour cause de la plûpart des phénomenes, des exemples de plusieurs effets différens qui sont produits par des mouvemens variés d’un même fluide. Par exemple, le vent & le son sont deux effets très différens, qui dépendent certainement de deux mouvemens bien distincts excités dans l’air ; & l’on est très-assûré que ces deux sortes de mouvemens peuvent exister ensemble ou séparément dans ce fluide, sans que la violence de l’un puisse jamais nuire à l’uniformité de l’autre.

Le feu différemment modifié dans un même corps, produit les effets de chaleur, de dilatation, de coruscation. La lumiere du soleil réfléchie par un miroir concave, échauffe des particules de sable exposées au foyer, & les dissipe par une répulsion semblable à celle qu’elles éprouveroient, si elles étoient placées sur l’extrémité d’une barre de fer électrisée. Or, pour nous rapprocher de notre objet, le fluide électrique produit, quand nous voulons, des effets d’attraction, des étincelles & du magnétisme. En effet, l’explosion d’une violente étincelle électrique altere quelquefois la boussole ou aimante de petites aiguilles, suivant la direction que l’on donne à cette étincelle : or il y a long-tems que l’on a observé qu’un éclat de tonnerre (qui n’est qu’une grosse étincelle électrique) est capable d’aimanter toute sorte d’outils de fer & d’acier enfermés dans des caisses ; de donner aux clous d’un vaisseau assez de vertu magnétique pour faire varier d’assez loin les boussoles ; en un mot, de changer en véritables aimans les croix de fer des anciens clochers, qui ont été plusieurs fois exposés aux vives impressions de ce terrible fluide. Voyez Magnétique, où nous détaillerons plus amplement ces effets.

Ces exemples, & plusieurs autres qu’il seroit facile de rapporter, prouvent qu’il n’est pas impossible qu’un fluide dont les parties sont agitées par différentes sortes de mouvemens, ne puisse produire des effets qui nous paroissent si peu tenir ensemble, que nous sommes portés à les attribuer à des causes absolument différentes ; que si nous découvrions les lois suivant lesquelles le Créateur a réglé ces sortes de mouvemens, nous serions en état d’expliquer beaucoup de phénomenes qui nous paroissent incompréhensibles. C’est à la recherche que d’habiles physiciens ont faite de ces lois, que nous devons les explications les plus satisfaisantes que nous ayons des phénomenes de l’électricité ; & l’on peut dire que si ces explications ne sont pas entierement conformes à la nature, ou nous paroissent insuffisantes pour expliquer certains phénomenes, elles n’ont pas moins servi à étendre infiniment nos connoissances sur cette matiere.

M. Willon a fait une heureuse application des propriétés de l’éther, découvertes par M. Newton, pour expliquer les phénomenes de l’électricité ; par la conformité qu’il trouve entre les propriétés connues de ce fluide & celles du fluide électrique, qu’il a déduites d’une infinité d’expériences. Il ne doute pas que le fluide électrique ne soit le même que celui qui cause la réfraction & la réflexion de la lumiere, la gravitation & toutes les grandes opérations de la nature. Nous allons exposer d’abord les propriétés générales du fluide électrique établies sur des expériences, & nous verrons ensuite quel usage il fait de l’éther pour rendre raison de tous ces phénomenes.

Lorsqu’on fait tourner rapidement par le moyen d’une roue, & que l’on frote un globe de verre dans le voisinage duquel est une barre de fer suspendue par des cordons de soie, on excite aussitôt le fluide électrique ; & on peut reconnoître sa présence par une étincelle qui sort de cette barre quand on en approche le doigt, par le bruit qu’elle fait entendre, & par la douleur qu’elle fait ressentir au bout du doigt ; enfin par les mouvemens d’attraction & de répulsion qu’on apperçoit dans tous les corps legers qui sont proche de la barre ou du globe.

Comme aucun de ces effets n’arriveroit si on n’avoit pas froté le globe, il est naturel de conclure que le frotement est nécessaire pour exciter le fluide électrique, & nous faire appercevoir ses effets.

Quand la barre est ainsi électrisée, si on y porte le doigt, un morceau de métal, ou tout autre corps non-électrique, on tire par l’explosion de l’étincelle presque tout le fluide dont elle a été chargée ; car on ne sauroit réitérer cette expérience sans froter de nouveau le globe : au lieu qu’en touchant à la barre avec du verre, de l’ambre, de la cire d’Espagne, de la résine ou de la soie, il ne se fait aucune explosion, qui cependant arrive ensuite, dès qu’on y porte le doigt.

De même une ou plusieurs personnes étant montées sur des gâteaux de résine, & communiquant avec des métaux d’une grande étendue en surface, suspendus par des cordons de soie ; si une de ces personnes touche & tient la barre dans sa main, tous ces corps recevront, comme la barre, le fluide électrique qu’élance le globe, & acquerront autour d’eux une atmosphere d’une densité uniforme ; elles attireront d’une égale distance des corps legers, & on pourra tirer des étincelles également fortes de tous les points de leur surface. Si les gâteaux de résine sont très-minces, les effets seront moins sensibles ; & il n’en arrivera aucun, s’il n’y a pas quelque corps naturellement électrique entre leurs piés & le plancher : d’où il est naturel de conclure que la matiere qui s’étend si uniformément sur tous ces corps, est vraiment fluide ; qu’elle passe bien plus difficilement au-travers du verre, de la résine & de la soie, quand ces corps ont une certaine épaisseur, que quand ils sont très-minces ; mais que ce fluide passe avec la plus grande facilité dans les métaux, dans les animaux, &c. & que par leur moyen il se répand dans la terre, à moins qu’il ne soit arrêté par quelque corps naturellement électrique.

Quand tout l’appareil, ainsi que l’homme qui tourne la roue, sont placés sur des gâteaux de résine, ou bien quand on met une plaque de verre bien épaisse entre le coussin & la table, les effets d’électricité sont presqu’insensibles, quoique l’on continue de tourner le globe & de le froter vivement ; au contraire ils ont lieu quand l’homme qui tourne pose seulement le bout du pié par terre : d’où l’on conclut facilement que le fluide électrique n’est pas produit par la machine ni par le globe, mais qu’il est pompé de la terre, & répandu dans la barre par le moyen de ces instrumens.

L’expérience a fait connoître qu’il se trouve naturellement dans tous les corps une quantité déterminée de fluide électrique, laquelle nous sommes les maîtres d’augmenter ou de diminuer à volonté. Ce n’est même que lorsque nous avons augmenté ou diminué dans un corps sa quantité naturelle de fluide électrique, que nous le jugeons électrisé ; & sans ces changemens, il n’attire ni ne repousse point les corps legers. On a une preuve de cette accumulation dans l’écartement qui arrive entre deux fils d’argent égaux, & suspendus à une barre de fer électrisée. Si le fluide que ces fils reçoivent de la barre, en sortoit à mesure qu’il y est apporté, ils devroient rester immobiles & ne jamais s’écarter ; & si ce fluide entre dans ces fils plus facilement qu’il n’en sort, il doit s’y accumuler : or on observe que ces fils s’écartent dès qu’ils ont reçû le fluide électrique ; & que cet écartement est plus ou moins considérable, suivant que le fluide est plus ou moins condensé dans la barre, & par conséquent dans les fils : ensorte que cet écartement peut assez bien nous représenter la densité du fluide électrique dans la barre & dans les corps qui lui communiquent. Car il faut remarquer que les effets d’attraction & de répulsion dépendent plus de la densité du fluide électrique, que de la quantité de ce même fluide : en voici la preuve. Soient deux globes de métal A & B, dont A ait trois piés de diametre, & B seulement trois pouces ; qu’ils soient posés chacun sur un gâteau de cire d’une épaisseur suffisante, & qu’ils reçoivent en même tems l’électricité d’une barre de fer suspendue par des soies, & que l’on puisse hausser ou baisser par le moyen des poulies ; la barre étant posée sur les globes, & ayant été électrisée, ces deux globes & la barre attireront les corps legers à-peu-près d’une égale distance. Enlevez promptement la barre, cette égalité de force attractive paroîtra encore en cet instant dans les deux globes, qui n’ont plus maintenant de communication ; mais peu-à-peu elle s’affoiblit dans le globe de trois pouces, tandis qu’elle reste long-tems sensible dans celui de trois piés : or au moment que la barre est enlevée, le fluide électrique se trouve d’une égale densité dans les deux globes, aussi opere-t-il des effets égaux ; cependant les quantités de matiere électrique répandues dans ces deux corps, sont bien inégales.

Quand on électrise le globe de métal de trois piés de diametre, suspendu à des cordons de soie, on éprouve que plus on introduit de fluide électrique dans ce corps, plus il résiste à en recevoir une nouvelle quantité, plus il s’échappe de ce corps avec impétuosité, lorsqu’on en approche le doigt ou tout autre corps non-électrique ; au lieu que cette quantité surabondante sort & se dissipe dans l’air d’une maniere insensible, & dans un espace de tems assez long, lorsque ce corps reste parfaitement isolé.

Le même globe étant électrisé & amené en contact avec un autre de même nature, de telle grandeur qu’on voudra, & qui ne soit point électrisé, partagera avec celui-ci le fluide électrique qu’il contient, de maniere qu’il se trouve d’une égale densité dans l’un & dans l’autre ; ensorte que si ce nouveau corps est infiniment grand par rapport au premier, les effets d’électricité seront presqu’insensibles dans tous les deux : c’est le cas des corps électrisés qu’on fait communiquer avec la terre.

Lorsqu’on électrise un fil-de-fer très-long, supporté par des cordons de soie, le fluide électrique s’élance d’une extrémité à l’autre avec une vîtesse si grande, qu’elle n’a point encore de mesure. En touchant à ce fil-de-fer avec le doigt aussi-tôt qu’il vient d’être électrisé, on retire avec la même vîtesse le fluide électrique accumulé dans toute son étendue ; & plus le fil-de-fer est long, plus l’explosion qui accompagne l’étincelle paroît forte.

A tous ces caracteres on ne sauroit douter que le fluide de l’électricité ne soit très-élastique ; & si sa prodigieuse propagation le long d’un fil-de-fer, est, comme il est vraissemblable, un effet de son ressort, on peut dire que ce fluide est le plus élastique que nous connoissions. C’est une suite nécessaire de l’élasticité de ce fluide, qu’il puisse se raréfier dans les corps, ainsi qu’il y est quelquefois condensé. On parvient en effet à le raréfier, soit qu’il ait été condensé précédemment dans un corps, soit qu’il n’y ait que sa densité ordinaire ; mais en quelqu’état qu’il se trouve de raréfaction ou de condensation par rapport à son état ordinaire, ses effets d’attraction & de répulsion sont sensiblement les mêmes. Dans le dernier cas, les corps legers gagnent & partagent avec le corps électrisé, le fluide condensé dans celui-ci ; dans le premier, ils perdent & partagent avec ce même corps, la petite portion du fluide qu’ils contiennent naturellement.

Si la machine & l’homme qui tourne la roue sont posés sur de bons gâteaux de résine, & qu’on établisse au bout du conducteur une communication avec la terre par le moyen d’une chaîne ; après quelques tours de roue, l’homme & la machine attireront des corps legers, & donneront des étincelles, lorsqu’une autre personne posée sur le plancher en approchera le doigt. Dans ce cas le fluide naturellement répandu dans l’homme & dans la machine, est pompé par le globe, transmis à la barre, & dissipé dans la terre par le moyen de la chaîne ; car si on approche de l’homme ou de la machine un vaste conducteur de métal bien électrisé par un autre globe, & suspendu par des soies, l’homme qui tourne la roue en tirera une étincelle très-vive, & dissipera presque tout-à-fait la vertu électrique de ce conducteur, sans paroître après cela davantage électrique ; effet qui ne devroit pas arriver, si ce fluide étoit condensé dans cet homme, comme il l’est sur le conducteur.

L’homme qui tourne restant toûjours sur des gâteaux de résine, & ayant ôté la chaine qui pendoit de l’extrémité de la barre jusqu’à terre ; après quelques tours de roue, la machine, l’homme & la barre paroissent électriques, & une personne posée sur le plancher en peut tirer des étincelles ; mais bientôt elle cessera d’en tirer de la barre, quelque long-tems qu’on tourne la roue : alors si l’homme qui tourne touche d’une main le grand conducteur métallique, qui dans ce cas ne doit point être électrisé, on pourra encore tirer de la barre quelques legeres étincelles, mais qui s’affoibliront & s’évanoüiront bientôt. Enfin si on attache la chaîne à ce large conducteur, pour qu’il puisse communiquer avec la terre, & que l’homme qui tourne ne cesse d’y avoir la main, on tirera sans fin des étincelles de la barre, la barre fournissant continuellement à ce que le globe pompe de la machine, de l’homme & du conducteur, & qu’il transmet à la barre. Dans ce dernier cas, lorsque la machine, l’homme qui tourne, & la barre, sont parfaitement isolés, & paroissent électriques à une personne posée sur le plancher, quoique l’effet soit le même, la condition du fluide électrique est cependant bien différente ; car il est raréfié dans l’homme qui tourne, ainsi que dans la machine, & la personne leur rend ce qu’ils ont perdu, & qui a été transmis à la barre : au lieu que dans celle-ci le fluide électrique est condensé aux dépens de celui de l’homme & de la machine, & cette quantité surabondante passe dans la personne qui en approche le doigt. Il est très-facile de s’assurer de cette vérité, si la personne, au lieu de toucher à ces corps avec son doigt, tient à sa main une canne de verre à laquelle soit fixé un fil-de-fer en demi-cercle, & forme avec ce fil-de-fer une communication entre la barre & la machine ; car après une explosion assez forte, le fluide accumulé dans la barre repassera dans la machine & dans l’homme d’où il est sorti ; & chacun ayant repris sa quantité naturelle de fluide électrique, tout paroîtra comme s’il fût toûjours demeuré dans un parfait repos, sans donner davantage de signes d’électricité.

Il y a dans tous les corps un terme au-delà duquel on ne sauroit accumuler ni raréfier le fluide électrique : après un certain nombre de tours de roue, les corps sont attirés par la machine ou par la barre d’une certaine distance qui n’augmente point, quelque long-tems que l’on continue de tourner. Ce terme dépend non-seulement de la nature des corps dans lesquels on accumule ou on raréfie ce fluide, mais principalement de leur figure ; car ayant remis la machine & l’homme qui tourne, sur le plancher, si on attache un poinçon bien aigu à chaque extrémité de la barre, de maniere que ces pointes débordent d’un pouce ou deux, dès qu’on aura froté le globe, le fluide électrique sortira sous la forme d’une aigrette lumineuse par chacun de ces poinçons, & la barre sera très-peu électrique, comme on pourra s’en assûrer en présentant une balle de liége suspendue à un fil.

Si on répete l’expérience en ne mettant qu’un seul poinçon, l’autre extrémité de la barre étant bien arrondie, l’aigrette paroîtra seulement au poinçon, & l’électricité de la barre sera plus forte. Enfin si la barre est arrondie par les deux extrémités, il ne paroîtra aucune aigrette : l’électricité sera la plus forte, & continuera d’attirer la balle de liége, même assez long-tems après qu’on aura cessé de froter le globe ; mais elle ne deviendra jamais plus forte, quelque tems qu’on employe à froter le globe & à tourner la roue.

Il paroît donc par ces expériences, que les pointes résistent moins que les surfaces arrondies à la sortie du fluide électrique ; & que dans les différentes circonstances de ces expériences, la barre n’a jamais pû recevoir ni garder qu’une quantité déterminée de ce fluide, après un certain nombre de tours de roue : d’où l’on voit que les quantités de fluide électrique qui peuvent s’accumuler sur les corps électriques, sont extrèmement variables à proportion de la figure & des angles.

Cette accumulation du fluide électrique dans la barre, varie encore infiniment, suivant qu’on en approche de plus ou moins près une aiguille bien pointue ; ensorte que cette aiguille présentée à une petite distance, enleve presque tout le fluide que la barre reçoit du globe, & le transmettant aussi promptement à la terre, empêche qu’il ne s’accumule. Entre deux corps pointus que l’on approche de la barre à une égale distance, celui qui est le plus aigu enleve davantage de matiere électrique ; & si ce corps est émoussé au point d’être terminé par une large surface bien arrondie, on pourra l’approcher de très près, sans que la barre paroisse perdre sensiblement de son électricité.

Tout ceci prouve que le fluide électrique éprouve moins de résistance, tant à entrer qu’à sortir, dans des corps terminés en pointe, que dans ceux dont les angles sont émoussés, & qui présentent de larges surfaces ; par conséquent que l’accumulation du fluide électrique est, dans ces circonstances, en raison directe de la résistance que ce fiuide éprouve à s’échapper des corps dans lesquels on l’accumule. Dans d’autres circonstances l’accumulation du fluide électrique se fait en raison réciproque de la résistance qu’il trouve à sortir du corps dans lequel on l’introduit, comme on va le voir par les expériences suivantes.

Quand on suspend à la barre la bouteille de Leyde par le moyen de son crochet, quelque tems qu’on tourne la roue, il ne s’accumule presque pas de fluide électrique dans l’intérieur de cette bouteille, tant qu’elle reste ainsi isolée ; au lieu que si on la tient à la main tandis qu’elle pend à la barre par son crochet, elle se charge intérieurement de beaucoup de fluide électrique : or ce fluide éprouve moins de résistance pour s’échapper de la bouteille lorsqu’une personne la tient dans sa main, que lorsqu’elle est suspendue à la barre, ou posée sur un gâteau de cire ; car quand elle est électrisée par la barre lorsqu’elle est absolument isolée, elle prend au premier tour de roue toute la quantité de fluide qu’elle peut retenir, & sa surface extérieure attire les corps legers, mais bien plus foiblement que ne fait la barre ; & cette différence d’attraction ne change point, pour quelque tems qu’on tourne la roue : d’où il paroît que la matiere électrique sort plus librement de la bouteille que de la barre, & par conséquent que la résistance est moins grande à l’extérieur de la bouteille qu’à la surface de la barre.

Si on présente à la bouteille suspendue à la barre, une aiguille bien pointue à la distance d’un pié, la bouteille deviendra plus électrique que la barre ; mais elle le sera encore moins que lorsqu’on la tient dans la main : en approchant l’aiguille de plus près, elle le deviendra davantage ; enfin en la touchant avec la pointe de l’aiguille, elle devient peu-à-peu aussi électrique que lorsqu’on la tient dans la main : d’où il paroît qu’il entre plus de matiere électrique dans la bouteille, qu’il n’en sort dans un tems donné ; & que les trois différens degrés de condensation du fluide électrique répondent aux trois différens degrés de résistance que ce fluide éprouve à sortir de la bouteille, mais que la moindre résistance produit la plus grande condensation.

La même chose arrive dans des corps émoussés, ou terminés par de larges surfaces arrondies, avec cette différence, qu’étant approchés de la bouteille aux mêmes distances que l’aiguille, ils produisent dans cette bouteille différens degrés de condensation, d’autant moindre, que les surfaces sont plus larges & plus sphériques. Cependant lorsque tous ces corps viennent à toucher la bouteille, ils produisent tous un égal degré de condensation, c’est-à-dire le plus grand que la bouteille puisse acquérir : or puisqu’en présentant à une égale distance de la bouteille une aiguille bien pointue, un fer émoussé, ou une large surface bien polie & bien arrondie, on accumule dans cette bouteille le fluide électrique à différens degrés, l’air qui résiste dans tous ces cas par différentes épaisseurs à la sortie du fluide, ne seroit-il pas la cause de toutes ces différences ?

Lorsqu’une bouteille est suspendue à la barre par son crochet, tandis qu’une personne qui communique avec la terre la tient dans sa main, si l’on examine les mouvemens d’une balle de liége suspendue auprès de la barre, on verra qu’elle n’est attirée qu’au bout de cinq ou six tours de roue, c’est-à-dire quand la bouteille est chargée ; au lieu que si rien ne touche à la bouteille, la balle est attirée dès le premier tour de roue : d’où l’on voit que la résistance est moindre dans la barre vers la bouteille, que vers l’air qui environne la barre, jusqu’à ce que la bouteille soit pleinement chargée ; au lieu qu’elle est à-peu-près égale, quand une fois la bouteille est chargée.

Lorsque la bouteille est trop épaisse ou trop mince, elle ne se charge pas : dans le premier cas, la résistance que le fluide éprouve est trop grande, & trop petite dans le second. Il paroît donc que pour qu’il se fasse la plus grande condensation possible dans la bouteille, il faut que le fluide trouve un certain degré de résistance, & sur-tout qu’elle soit égale & uniforme.

Voici donc à quoi se réduisent toutes les vérités qui résultent des expériences précédentes, pour ce qui concerne la résistance qu’éprouve le fluide électrique, soit en entrant, soit en sortant ; dans les corps.

I. Le verre, l’ambre, la cire, la résine, le soufre, &c. s’opposent plus que tous les autres corps aux écoulemens du fluide électrique, & même plus que l’air, pourvû que ces corps ne soient pas trop minces.

II. Une couche d’air d’un pouce d’épaisseur, résiste moins qu’une autre d’un pié d’épaisseur, & celle-ci moins qu’une de trois piés, &c.

III. L’air en général résiste plus que les surfaces des corps non-électriques.

IV. De larges surfaces arrondies des substances métalliques, résistent plus que les pointes émoussées, & que les angles obtus.

V. Ces derniers résistent plus que les angles aigus, les tranchans & les pointes, & que celles-ci résistent le moins de toutes.

Les plus célebres physiciens, entr’autres l’illustre M. Newton, s’accordent à regarder l’éther comme un fluide très-subtil & très-élastique, qui pénetre promptement tous les corps, & qui par la force de son ressort remplit presque tout l’espace de l’Univers. Sa force élastique est immense en proportion de sa densité, & dans une bien plus grande proportion que celle de l’air : ce fluide est inégalement distribué dans les différens corps à proportion de leur densité : plus ils sont denses, moins ils ont de pores, & plus l’éther qu’ils contiennent est rare ; plus ils sont rares au contraire, plus il est condensé. Ensorte qu’il est le plus dense qu’il puisse être dans l’espace le plus approchant du vuide, & le plus rare dans l’or qui est le corps le plus dense que nous connoissions.

M. Newton a découvert qu’il existe autour de tous les corps une atmosphere très-dense, qui s’étend à une très-petite distance de leur surface : elle est formée par l’action réciproque de l’éther, répandu autour de ces corps sur celui qu’ils contiennent dans leurs pores, & sur la lumiere qui entre dans leur composition. La densité de cette atmosphere varie suivant la nature des corps ; elle dépend de la densité de ces mêmes corps, & de la quantité de lumiere qui entre dans leur composition : en général les corps qui ont le plus de densité sont ceux qui ont les atmospheres les plus denses. On excepte les corps résineux & sulphureux, & tous ceux qui contiennent beaucoup de lumiere, qui ont des atmospheres très denses, quoiqu’ils soient eux-mêmes la plûpart assez rares. C’est à ce milieu éthéré que M. Newton attribue les effets de réflexion, de réfraction, & de l’inflexion de la lumiere (Voyez les preuves de son existence à l’article Réfraction) & c’est ce même milieu qui paroît aussi opérer les effets de l’électricité.

A mesure donc qu’un corps se raréfie, l’éther qu’il contient dans ses pores doit devenir plus dense & plus rare à mesure que le corps se resserre : or le frotement & la chaleur raréfient les corps, tant que leur action continue ; & dès que ces actions cessent, les corps se remettent en leur premier état : donc par l’effet de la chaleur & du frotement, l’éther doit s’accumuler dans leur intérieur, y affluer des autres corps qui les environnent ; & le contraire doit arriver par le froid ou quand le frotement cesse. Ces propriétés de l’éther sont conformes à celles du fluide électrique ; rien n’empêche de croire que ce fluide ne soit l’éther lui-même, chargé quelquefois des particules grossieres des corps par lesquels il passe.

Tous les corps ayant autour d’eux des atmospheres de différente densité, il est facile de concevoir comment l’éther introduit dans leur intérieur, y est retenu plus ou moins fortement, suivant la densité de cette atmosphere : on conçoit aussi quelle disposition ces mêmes corps ont à admettre un éther étranger, qui doit traverser leurs atmospheres : ainsi les corps les plus denses, & qui ont le plus de lumiere dans leur composition, ayant des atmospheres de la plus grande densité, tels que les diamans, le verre, l’ambre, la cire, &c. doivent retenir bien plus fortement l’éther admis dans leur intérieur, le laisser échapper avec plus de résistance, enfin l’admettre plus difficilement que les métaux, les animaux & les autres corps non électriques qui n’ont pas tant de densité. Ainsi donc, le verre, l’ambre, la cire, la résine, &c. étant une fois remplis d’éther électrique, agissent bien plus long-tems sur les corps legers, que le fer & les autres métaux, rendus électriques par communication ; & par la même raison, ceux-ci, dont les atmospheres résistent peu, reçoivent mieux l’électricité par communication, que le verre, la cire, la résine, l’ambre, &c. Or, voici comment l’éther extérieur pénetre l’atmosphere très-dense d’un corps électrique, par exemple d’un cylindre de verre, pour se condenser dans son intérieur.

Quand les parties de sa surface sont raréfiées par le frotement, les particules d’éther qui les environnent sont aussi raréfiées : la résistance de cette atmosphere diminue donc sur la partie frotée ; & si l’éther extérieur tend à s’introduire dans le cylindre par cet endroit, il est évident que son passage en sera plus facile. Voyons maintenant ce qui cause ce flux d’éther qui arrive des corps du voisinage, comment il s’échappe du globe pour passer dans les corps qu’on électrise par communication, & pourquoi le frotement seul peut produire tous ces effets. Supposons que la machine & tout ce qui tient au coussin soient d’une densité uniforme, d’une grandeur déterminée, & que l’éther s’y trouve répandu uniformément ; enfin que ces corps soient parfaitement isolés sur des gâteaux de résine : lorsqu’on raréfie par le frotement une partie du coussin & du verre, l’éther doit devenir plus dense dans ces parties qui viennent d’être raréfiées : il doit donc se faire un flux d’éther des parties qui ne sont pas raréfiées, vers celles qui l’ont été ; & la machine contenant beaucoup plus de matiere que le cylindre de verre, doit fournir plus d’éther que ce cylindre, pour que ce fluide reste également raréfié dans la machine & dans le cylindre après l’opération : par conséquent il y aura un flux du coussin & de la machine ensemble vers le verre. Quoique l’éther soit plus dense dans les parties rarefiées du cylindre & du coussin, qu’il n’étoit dans ces parties avant le frotement ; cependant la résistance que lui oppose l’atmosphere qui environne ces parties raréfiées, est diminuée par la raréfaction qu’elle éprouve aussi par le frotement ; c’est pourquoi l’éther peut s’échapper par cette voie, & passer dans une barre de fer isolée, qui sera proche du cylindre, & diminue d’autant la quantité du fluide éthéré qui étoit contenu d’abord dans tout l’appareil. Cette diminution au reste est bornée ; & quand la machine est sur de la cire, on ne peut faire passer qu’une très-petite quantité d’éther dans la barre, quelque long-tems que l’on continue le frotement.

En faisant communiquer à la machine d’autres corps non électriques aussi posés sur des gâteaux de cire, la quantité d’éther contenue dans tout ce rassemblage de la machine & du coussin sera augmentée ; il en coulera donc vers le globe une plus grande quantité, qui sera transmise à la barre : c’est aussi ce que l’expérience confirme.

De-là on voit pourquoi quand la machine communique avec la terre, vû l’immensité de cette masse, nous ne saurions parvenir à raréfier sensiblement l’éther dans la machine : c’est aussi le cas où il en passe davantage dans la barre, où les effets d’électricité sont les plus sensibles, & dans lequel le frotement continué, aussi long-tems qu’on voudra, produira toûjours les mêmes effets.

Le flux d’éther doit continuer aussi long-tems que le frotement ; car la surface du verre en l’éloignant à chaque instant du coussin, se refroidit & se resserre, de sorte que l’éther qui a passé du coussin dans les parties raréfiées du verre, y trouvant maintenant de la résistance, sortira par la barre où il en rencontre moins : car l’intérieur du cylindre avec l’air qu’il renferme, résiste plus à la sortie de l’éther, que la barre qui touche à sa surface extérieure : le fluide ne sauroit retourner par le coussin, parce que les parties du verre les plus proches du coussin sont toûjours plus raréfiées que celles qui en sont les plus éloignées ; enfin une infinité d’expériences prouvent que ce fluide a plus de facilité à passer dans les corps métalliques posés proche du cylindre, qu’à s’échapper dans l’air extérieur. D’où l’on voit qu’il n’y a que le frotement qui puisse produire ces effets, la chaleur du feu ni celle du soleil ne produisant point cette alternative de raréfaction & de condensation dans les mêmes parties : on voit encore pourquoi le flux d’éther diminue sensiblement, & cesse enfin quand on a fini de froter ; pourquoi les effets électriques du verre s’affoiblissent à mesure qu’il se refroidit & qu’il reprend son premier état ; pourquoi deux corps électriques épais & frotés l’un contre l’autre, ne produisent que de foibles effets ; pourquoi quand la machine est posée sur des corps non électriques, & le coussin couvert d’un cuir doré, le cylindre produit les plus grands effets ; pourquoi le verre, l’ambre, la résine, la soie, &c. qui s’opposent à l’entrée ou à la sortie de l’éther plus que ne font les métaux, les animaux & les autres corps non électriques, sont absolument nécessaires pour supporter ceux que nous voulons électriser par communication ; enfin pourquoi ces corps doivent être exempts de toute vapeur & de toute humidité.

M. l’abbé Nollet pense que la matiere électrique est la même que celle du feu élementaire, qu’elle est très-subtile, capable de se mettre en mouvement avec la plus grande facilité : qu’elle est répandue partout, dans l’air qui nous environne, dans nous-mêmes, & dans tous les corps liquides & solides quelque durs qu’ils soient, qu’elle les pénetre en tous sens, la plûpart avec une grande facilité, les autres plus difficilement : enfin, qu’elle entraîne avec elle des particules des corps au-travers desquels elle passe.

Electriser un corps, c’est, selon lui, mettre en mouvement le fluide électrique qui en remplit les pores, ce fluide reçoit le mouvement des parties propres, qui sont agitées par l’effet du frotement ; & les parties propres des corps, que nous nommons électriques, sont plus susceptibles que les autres de ce mouvement de vibration qu’inspire le frotement, & par conséquent plus capables d’agiter le fluide électrique. Ce fluide une fois mis en mouvement dans les corps électriques peut agiter de même un pareil fluide lorsqu’il se rencontrera, nommément celui qui se trouve dans les pores des corps métalliques ; qui ne s’électrisent que par cette communication. Or, comme cette matiere, toute subtile qu’elle est, ne pénetre pas tous les corps indistinctement avec la même facilité, il en résulte qu’il y en a quelques-uns qui doivent s’électriser plus facilement que les autres.

Les corps gras, résineux, sulphureux, & en général ceux qui peuvent acquérir de l’electricité par. le simple frotement, contiennent dans leurs pores moins de matiere électrique, que les métaux, les animaux, &c ; mais leurs parties propres sont plus susceptibles du mouvement central pour agiter le fluide electrique, que celles des métaux, des animaux & des autres corps, qui ne sauroient devenir électriques par la voie du frotement : une des conséquences de ce mouvement, est que la matiere électrique s’élance sensiblement du dedans au-dehors des corps jusqu’à une certaine distance ; & les faits prouvent que ces émanations se font en forme d’aigrettes, ou de rayons divergens. Mais le corps ne s’épuise point par cette opération, parce que ce fluide est continuellement remplacé par un autre de même nature qui arrive non-seulement de l’air environnant, mais aussi de tous les corps du voisinage : ensorte que ces deux courans de matiere électrique exercent leurs mouvemens en sens contraire & pendant le même tems : cette circulation continue quelquefois pendant plusieurs heures après que le corps a cesse d’être froté.

M. l’abbé Nollet définit donc l’électricité, l’état d’un corps qui reçoit continuellement de dehors les rayons d’une matiere subtile, tandis qu’il élance au-dehors des rayons divergens d’une semblable matiere. L’auteur appelle effluente la matiere qui s’élance des corps électrisés, & affluente celle qui vient de l’air & de la plûpart des corps du voisinage.

Ce principe des effluences & affluences simultanées, que M. l’abbé Nollet appuie sur quantité d’expériences, est le principal fondement de son système sur l’électricité. Voici comme il l’applique à quelques-uns des principaux phénomenes.

Lorsqu’une feuille de métal, ou tout autre corps leger, se trouve plongée dans la sphere d’activité d’un corps actuellement électrique, on doit la considérer comme agitée par deux puissances directement opposées l’une à l’autre ; savoir la matiere effluente qui tend à l’éloigner du corps électrique, & la matiere affluente qui l’entraîne vers ce corps : elle reste quelquefois immobile quand ces deux forces opposées sont en équilibre, mais elle cede ordinairement à la matiere affluente, dont l’activité est presque toujours supérieure. Cette supériorité de la matiere affluente dépend principalement de la convergence de ses rayons vers le corps électrisé ; au lieu que les rayons effluens qui tendent à l’écarter de ce corps, sont très-divergens. D’ailleurs, plusieurs expériences autorisent à croire que les pores par où s’échappent les rayons effluens, sont en bien plus petit nombre que ceux qui admettent la matiere affluente, ainsi cette derniere matiere par sa force supérieure, doit emporter la feuille d’or vers le corps, électriser & produire le phénomene de l’attraction. Cependant comme ce n’est pas sans obstacle de la part des rayons effluens, que la feuille d’or est emportée vers le corps électrisé, il n’est pas surprenant qu’elle n’aille pas directement au corps électrique, sur-tout si elle a une certaine largeur ; c’est aussi ce qui arrive le plus souvent.

La répulsion se fait, parce que la feuille d’or parvenue jusqu’au corps électrique s’électrise par communication, & se forme autour d’elle une atmosphere d’aigrettes, qui augmentant considérablement son volume, la rend plus en prise aux rayons de la matiere effluente, dont l’action l’écarte du corps électrisé, autant de tems que l’électricité subsiste dans l’un & dans l’autre. Mais comme la feuille d’or perd en un instant son atmosphere, dès qu’elle a touché à un corps non électrique, elle suit comme auparavant l’effort de la matiere affluente, & se précipite sur le corps électrisé. Le verre rendu électrique par le frotement, continue de represser une feuille d’or suspendue par un fil de soie, tant que celle-ci conserve l’atmosphere qui lui a été communiquée ; il n’en est pas de même d’un bâton de cire d’Espagne, d’un morceau d’ambre, d’un canon de soufre, &c. qu’on présente à cette feuille mise en répulsion, après avoir excité leur vertu par un vigoureux frotement : les pores par où s’échappent les rayons effluens étant plus rares dans ces corps résineux que dans le verre, la matiere affluente agit sur la feuille d’or repoussée avec toute sa force, & l’entraine vers ces corps résineux malgré l’effet de leurs rayons effluens.

Pour communiquer de l’électricité à un corps, par exemple à une barre de fer, il ne s’agit, comme nous avons dit, que de mettre en mouvement par le moyen de quelque corps déja électrisé, le fluide électrique qu’il contient naturellement dans ses pores : or comme un premier choc ne peut agiter sensiblement qu’une certaine quantité de matiere, il est nécessaire de limiter celle que peuvent mouvoir les rayons qui émanent du corps électrisé, c’est ce que l’on fait en isolant cette barre, sur de la soie, de la résine, de la cire, &c. & en séparant par le moyen de ces corps qui n’admettent pas facilement la matiere électrique, la masse du fluide que contient cette barre d’avec cette masse immense qui est répandue dans le globe de la terre.

Ce mouvement imprimé au fluide électrique qui réside naturellement dans chaque corps, & plus abondamment dans ceux qui ne sont pas réputés électriques, doit être très-prompt, & se faire appercevoir en un instant à une très-grande distance, si ce corps qu’on électrise par communication a une longueur suffisante ; & comme le fluide électrique trouve moins d’obstacle dans ces sortes de corps que dans l’air, il les parcourt très-promptement sans résistance, & suit dans sa propagation toutes les sinuosités & tous les replis de ces corps électrises.

Chaque particule de matiere électrique est comme une petite portion du feu élementaire, enveloppée de quelque matiere grasse, saline ou sulphureuse, qui la contient & qui s’oppose à son expansion : lors donc que la matiere effluente qui s’élance d’un corps électrisé, rencontre l’affluente qui se présente pour entrer ; si la vîtesse respective de ces deux courans est assez grande, le choc brise les enveloppes de ces particules, & le feu qu’elles renferment devenu libre, éclate, brille, & anime du même mouvement les parties semblables qui sont contiguës, comme pourroit un grain de poudre à canon enflammé en embraser une infinité d’autres placés de suite. Or comme la matiere effluente s’élance en forme d’aigrettes, ces rayons lumineux conservent la même forme : il résulte de ce choc subit un bruit ou siflement qu’on entend quand les aigrettes sortent, & qui est d’autant plus sensible que le corps est plus fortement électrisé.

L’étincelle qu’on apperçoit lorsqu’on approche le doigt ou quelque morceau de métal du corps électrisé, vient de ce que les rayons effluens de celui-ci acquierent par la proximité du doigt une plus grande force. 1°. Parce qu’ils coulent alors avec plus de vîtesse ; 2°. parce que la divergence naturelle de ces rayons diminue, & qu’ils se condensent ; ce n’est plus alors une matiere effluente, rare & dispersée, qui frappe avec plus d’efforts une autre matiere venant de l’air : c’est un fluide condensé & accéléré qui en rencontre un autre presqu’aussi animé que lui ; ainsi le choc doit être plus violent, le bruit plus fort, l’embrasement plus considérable, enfin l’étincelle doit paroître.

L’étincelle qui naît du choc de ces deux matieres effluentes & affluentes, peut devenir assez forte pour causer l’inflammation d’une liqueur spiritueuse, surtout si on l’y a disposée en la faisant un peu tiédir, & si cette liqueur est contenue dans le creux de la main, dans un vase de métal, ou dans tout autre corps que la matiere électrique puisse pénétrer avec facilité ; car la matiere affluente qui viendra de la cueillere ou de la main, pénétrera facilement la liqueur, donnera lieu à un choc plus violent & à une étincelle plus brûlante,

A l’égard de l’expérience de Leyde, M. l’abbé Nollet observe que la bouteille remplie d’eau, est très susceptible d’électricité par communication ; que l’électricité que l’eau reçoit, se transmet au verre, qu’elle le pénetre & se répand sur sa surface extérieure ; que dans cette expérience, la bouteille ne laisse pas que de continuer long-tems dans son état d’électricité, soit qu’elle soit posée sur une table ou sur d’autres corps non électriques. Maintenant la violence avec laquelle l’étincelle éclate & frappe dans l’expérience de Leyde, dépend de ce que le choc est double & qu’il se fait en même tems en deux endroits différens. Le premier se fait à l’extrémité du doigt que l’on présente au conducteur entre la matiere effluente de ce conducteur, & la matiere affluente qui sort du doigt ; il s’en fait un autre à la main gauche qui tient la bouteille, entre le fluide qui sort du verre électrisé par communication, & celui qui arrive de cette même main vers la bouteille. Or comme par l’effet de ce double choc, la matiere affluente rétrograde avec force de chaque côté, elle produit aux deux poignets & dans l’intérieur du corps une commotion subite & très-violente, plus sensible dans les bras & dans la poitrine qui se trouvent placés dans sa direction.

M. l’abbé Nollet applique de même son principe des effluences & affluences simultanées, pour expliquer les autres phénomenes de l’électricité ; mais nous renvoyons à ses ouvrages, où l’on trouvera toutes les preuves qu’il a réunies pour établir la vérité de ce principe.

M. Franklin pense que la matiere électrique est un véritable feu qui traverse & pénetre la matiere commune avec tant de liberté, qu’elle n’éprouve aucune résistance sensible ; il prouve cette pénétration intérieure des corps par l’expérience de Leyde, dans laquelle on sent une commotion intérieure, qui ne devroit pas arriver si la matiere électrique ne faisoit que glisser le long des surfaces. Ce feu & le feu commun ne sort peut-être que des modifications du même élément, quoiqu’ils paroissent avoir des propriétés différentes : ces deux matieres fluides, si on veut les distinguer, existent souvent ensemble dans les mêmes corps, en remplissent les pores, s’y meuvent avec une entiere liberté sans aucune confusion dans leurs effets.

Au reste le feu électrique est universellement répandu par-tout ; on le trouve dans l’air & dans tous les corps qui nous environnent : ainsi nos machines électriques ne le produisent point, mais elles le dirigent, le rassemblent, le condensent & le raréfient à notre volonté dans les différens corps. M. Franklin croit que ce fluide remplit à-peu-près les pores des corps ordinaires, & que quand au moyen de nos machines, on leur en ajoûte une quantité, cette quantité ajoûtée n’entre pas dans leur intérieur, mais forme autour d’eux une atmosphere plus ou moins dense, suivant la quantité que l’on a ajoûtée. Il suppose que les particules de matiere électrique se repoussent mutuellement, au contraire des particules de matiere commune, qui tendent toutes à s’attirer : & c’est à cette qualité répulsive qu’il attribue la divergence des rayons électriques, l’écartement de deux fils électrisés, la divergence des rayons des aigrettes lumineuses, l’évaporation accélerée des liqueurs électrisées, & plusieurs autres effets. Ces mêmes particules se repoussent entr’elles, sont très-bien attirées par la matiere commune avec une force plus ou moins grande, suivant les différentes sortes de matiere : car le verre, la cire, l’ambre & les autres corps appellés électriques, l’attirent & la retiennent plus fortement que les autres, & en contiennent aussi une plus grande quantité. C’est pourquoi admettant la subtilité des particules de la matiere électrique, leur répulsion mutuelle & l’attraction réciproque entr’elles & les parties de la matiere commune, il résulte que quand une quantité de matiere électrique est appliquée à une certaine quantité de matiere commune qui n’en contient pas déjà, le fluide électrique se répand aussi-tôt également & uniformément dans toute l’étendue de cette quantité de matiere : mais dans la matiere commune il y a ordinairement autant de matiere électrique qu’elle en peut contenir ; si l’on en ajoûte davantage, le surplus se distribue encore également & uniformément dans toute l’étendue de sa surface, & forme une atmosphere. L’attraction entre le fluide électrique & la matiere commune est réciproque ; c’est pourquoi les corps dans lesquels le fluide électrique est condensé, attirent les petits corps legers qui se trouvent dans leur sphere d’activité ; c’est en vertu de cette propriété que le fluide électrique passe du corps électrisé dans celui qui ne l’est pas, & lui fait exercer tous les effets des corps électriques ; que l’électricité communiquée à une barre de fer isolée, se dissipe en un instant dès qu’on approche de cette barre un corps non électrique, tel que le bout du doigt.

M. Franklin explique l’expérience de Leyde d’une maniere différente de celle de tous les autres physiciens : il observe d’abord que le verre est absolument impénétrable au fluide électrique ; car il ne conçoit pas comment on pourroit charger la bouteille si le fluide électrique passoit au-travers du verre, & s’il pouvoit s’échapper par la main de celui qui tient la bouteille : en effet la bouteille ne se charge pas si elle a la moindre félure ou le moindre petit trou dans sa surface. Il prétend que dans cette merveilleuse expérience le fluide n’entre du conducteur dans la bouteille, qu’autant qu’il en sort de celui qui existe naturellement sur sa surface extérieure : que cette matiere n’est pas condensée dans l’eau ou dans le corps non électrique qui est dans la bouteille, mais uniquement sur la surface intérieure du verre : que l’explosion violente qui se fait lorsque tenant la bouteille d’une main, on touche de l’autre au fil d’archal, n’est que le remplacement du fluide épuisé & chassé de la surface extérieure par le fluide accumulé sur la surface intérieure de la bouteille ; ce qu’il prouve parce qu’un homme posé sur un gâteau de cire & qui fait l’expérience de Leyde, n’est ni plus ni moins électrisé après l’expérience, qu’il l’étoit auparavant.

Cependant comme la surface extérieure d’une bouteille chargée qui est privée selon lui, de sa quantité de fluide électrique ordinaire, attire, repousse & communique de l’électricité aux autres corps, aussi bien que le fil-d’archal qui est électrisé par le fluide condensé & introduit dans la bouteille, il est obligé de distinguer deux sortes d’électricité.

Il appelle positive, celle de l’intérieur de la bouteille ; & négative, celle de sa surface intérieure : or tous les corps électrisés positivement se repoussent entr’eux, comme font aussi tous ceux qui le sont négativement : les uns & les autres attirent les corps legers à-peu-près avec la même force ; mais toutes choses égales, les corps électrisés positivement, attirent ceux qui le sont négativement avec une plus grande force que les uns & les autres n’attirent ceux qui ne sont point du tout électrisés. Nous donnerons aux articles Météores & Tonnerre un extrait du sentiment de M. Franklin, sur la formation des orages, dont il rapporte l’origine aux effets du feu électrique. Ces deux articles sur le feu électrique sont de M. le Monnier, de l’Académie royale des Sciences, & Médecin ordinaire de S. M. à S. Germain en-Laye, auteur de l’article Electricité. Voyez ce dernier mot : voy. aussi Coup foudroyant, Conducteur, &c.

Feu en Chirurgie, signifie la même chose que cautere actuel. Voyez Cautere. L’application du feu est fort recommandée par les anciens pour la guérison des maladies ; Hippocrate ne desesperoit jamais d’un malade, que quand le feu ne pouvoit produire aucun effet ; il comptoit encore efficacement sur cette ressource, après avoir tenté inutilement tous les autres moyens que l’art prescrit. Quæ medicamenta non sanant, ea ferrum sanat ; quæ ferrum non sanat, ea ignis sanat ; quæ verò ignis non sanat, ea insanabilia reputare oportet. Hipp. aphorism. sect. 7. Il ne faut pas croire qu’Hippocrate se soit servi du feu sans autre regle que l’inutilité reconnue des autres moyens, & qu’il ait envisagé son application comme un procédé douteux qu’on met en pratique à tout évenement dans un cas desespéré ; l’administration de ce secours étoit méthodique ; on raisonnoit sur son action & sur ses effets, les succès avoient confirmé les raisons de son usage, & les différentes circonstances avoient déterminé quelques variétés dans la façon de s’en servir suivant différentes intentions.

Lorsqu’il est nécessaire de procurer l’évacuation des matieres épanchées, Hippocrate paroît quelquefois laisser l’alternative de l’usage du fer ou du feu, mais il préfere absolument la cautérisation pour l’ouverture des abcès profonds ; la crainte de l’hémorrhagie pourroit autoriser cette pratique ; on évitoit aussi par la déperdition de substance que la cautérisation produit, la nécessité de l’usage des tentes, des cannules & autres dilatans, sans lesquels la trop prompte réunion des parties extérieures mettroit obstacle à la sortie du pus avant l’entiere détersion du foyer de l’abcès. Hippocrate conseille la cautérisation pour l’ouverture des abcès au soie ; mais au lieu du cautere actuel, c’est-à-dire du fer ardent, il parle de fuseaux de buis trempés dans de l’huile bouillante ; son intention dans cette méthode étoit peut-être de vaincre la répugnance de certains malades timides, que l’aspect du feu actuel auroit portés à rejetter lâchement les secours efficaces de l’art.

Les douleurs opiniâtrement fixées sur une partie, lorsqu’elles avoient résisté à tous les autres moyens curatifs, exigeoient la cautérisation ; Hippocrate la recommande dans les maux de tête rebelles. Il conseille de brûler du lin crud dans l’affection sciatique sur le lieu où la douleur se fait sentir. Cette maniere de cautériser est encore aujourd’hui pratiquée aux Indes ; on se sert d’une mousse nommée moya. Quelques auteurs prétendent que par le lin crud d’Hippocrate, il ne faut pas entendre les étoupes ou la filasse de lin, mais plûtôt la toile de lin neuve. Les Egyptiens en ont conservé l’usage, suivant Prosper Alpin, qui dit que dans ce pays on enveloppe un peu de coton dans une piece de toile de lin, roulée en forme de pyramide : & le feu étant mis du côté pointu, on applique la base de cette pyramide sur la partie qu’on veut cautériser.

On lit dans les actes de Copenhague, volume V. une lettre de Thomas Barcholin à Horstius, sur le moya, dont il assûre avoir vû les bons effets sur des tophus vénériens à Naples, chez Marc Aurele Séverin. Il en conseille l’usage dans les douleurs des articulations causées par fluxions d’humeurs froides & flatueuses. Horstius écrit de Francfort à Bartholin, que l’usage du moya est ordinaire dans les affections arthritiques & goutteuses, & que cette brûlure n’est pas fort douloureuse, quoiqu’on la fasse sur une partie saine, ce qu’il assûre avoir éprouvé sur lui-même. Sa lettre est du 17 Avril 1678. On voit que le moya dont Horstius vante les bons effets, n’agit pas différemment que le coton des Egyptiens, que le lin crud d’Hippocrate, & de même que feroit un morceau d’amadou.

Hippocrate nous enseigne un moyen de cautériser, dont on pourroit se servir utilement dans certains cas. Lorsqu’il vouloit brûler profondement, il mettoit dans la plaie faite par l’application du cautere, une éponge trempée dans de l’huile, & sur laquelle on appliquoit le feu de nouveau. On réitéroit cette opération autant qu’on le jugeoit convenable. Cette méthode de cautériser n’est point à négliger ; elle paroît sur-tout convenir pour dessécher la carie & en prévenir les progrès dans les os spongieux, ou elle fait de si grands ravages, par la facilité qu’ils ont d’absorber les matieres purulentes. Il est évident que l’application immédiate du feu ne peut agir que sur l’extérieur (cette action est bornée à la surface découverte de l’os) ; & qu’on pourroit faire pénétrer profondement dans sa substance des remedes puissamment dessicatifs, par le procédé que je viens d’exposer.

Celse recommande la cautérisation dans les érésypeles gangréneux, si la pourriture est considérable : si le mal s’étend & gagne les parties circonvoisines, il faut brûler, dit-il, jusqu’à ce qu’il ne découle plus d’humeur ; car les parties saines demeurent seches lorsqu’on les brûle. Cette pratique seroit aussi salutaire de nos jours, que du tems de Celse.

La morsure des animaux enragés est un cas où la méthode des anciens devroit être la regle de notre conduite. Ils ne manquoient pas de cautériser ces sortes de plaies. Celse prescrit cette opération ; mais Ætius a parlé plus amplement sur ce point. On ne peut, dit-il, donner trop promptement du secours à ceux qui ont été mordus d’un chien enragé, quam celerrimè ; car aucun de ceux qui n’ont pas été traités méthodiquement, n’en est échappé. D’abord on commence par aggrandir la plaie avec l’instrument tranchant, & l’on en scarifie assez profondément l’intérieur, pour faire sortir beaucoup de sang de cet endroit. On cautérise ensuite avec des fers rouges. On panse avec des poireaux, des oignons ou de l’ail avec du sel ; & lorsque les escarres seront tombées, il faut bien se garder de cicatriser les ulceres avant quarante ou soixante jours ; & s’ils viennent à se fermer, il ne faut point hésiter à les ouvrir de nouveau. Voilà la doctrine d’Ætius ; les modernes n’ont rien dit de mieux sur ce cas.

Les anciens abusoient du feu en beaucoup de circonstances, mais les modernes le négligent trop. Le célebre Ambroise Paré, par l’invention de la ligature des vaisseaux, a banni le cautere actuel de la pratique ordinaire des opérations. Il a proscrit la cautérisation avec l’huile bouillante du traitement des plaies d’armes-à-feu. Mais il recommande le cautere en beaucoup de cas, & il donne la préférence au cautere actuel sur le potentiel. L’opération du feu est plus prompte & plus sûre ; & l’on ne touche absolument que la partie qu’on veut cautériser. Les cauteres actuels sont, dit-il, ennemis de toute pourriture, parce qu’ils consument & dessechent l’humidité étrangere imbue en la substance des parties, & corrigent l’intempérature froide & humide, ce que ne peuvent faire les potentiels ; lesquels aux corps cacochymes causent quelquefois inflammation, gangrene & mortification ; ce que j’ai vû, dit Paré, à mon grand regret : toutefois nous sommes souvent obligés d’en user par l’horreur que les malades ont du fer ardent. Cette horreur est un préjugé, car Glandorp qui a fait un traité dans lequel il rapporte tout ce qui a été dit sur la matiere des cauteres par les anciens & par les modernes, assûre, après avoir éprouvé lui-même la différence du cautere actuel & du potentiel, qu’il aimeroit mieux qu’on lui en appliquât six de la premiere espece, qu’un de la seconde. Le cautere actuel fait plus de peur que de mal, majorem metum quam dolorem incutit.

Fabrice d’Aquapendente tient un rang distingué parmi les auteurs de Chirurgie ; il avoit étudié les anciens avec le plus grand soin, mais il ne suit pas aveuglément leurs préceptes : il rejette l’usage du feu en beaucoup de cas où les anciens l’employoient. En général, il est le partisan déclaré des moyens les plus doux ; il conseille néanmoins de cautériser les articulations abreuvées de sucs pituiteux : il rapporte à cette occasion les préceptes des anciens, mais il se décide d’après sa propre expérience. Il avoit essayé sans succès l’application des remedes capables d’amollir & de discuter la matiere que rendoit un genou fort gonflé & très-dur : le malade guérit par l’application de cinq ou six cauteres actuels, ronds, & assez larges. Il cite un autre cas qui lui fera encore plus d’honneur dans l’esprit des gens de bien. Un homme de considération avoit le genou si gonflé & si dur, qu’il ne pouvoit le faire mouvoir. Fabrice, appellé avec Capivaccius, jugea que cette maladie étoit incurable. Un empyrique qu’on appella, mit un médicament irritant sur la partie, qui y excita une grande inflammation, avec chaleur, rougeur & douleur. Dès ce moment même le genou acquit un peu de mouvement, & les choses ont toûjours été de mieux en mieux jusqu’à la parfaite guérison. L’amour de la vérité & du bien public fait dire à notre auteur que cet empyrique a fait une cure qu’il n’a pas osé entreprendre, & il en prend occasion d’expliquer le fait, en disant que le caustique a échauffé & atténué la matiere froide & épaisse qui formoit la tumeur.

Fabrice d’Aquapendente appliquoit quelquefois le feu de façon qu’il n’avoit point d’action immédiate sur la partie. Pour la guérison d’un ozeme ou ulcere de l’intérieur du nez, il mit une cannule dans la narine, & porta le fer ardent dans cette cannule, dans la vûe d’échauffer la partie, & d’en dessécher l’humidité.

Le cautere actuel paroît n’être resté dans la Chirurgie, que lorsqu’il s’agit de détruire les caries & de hâter les exfoliations ; encore n’est-ce que dans le cas où l’on ne peut être sûr d’enlever exactement le vice local par le tranchant de la gouge ou du ciseau. Il est certain que l’instrument tranchant est en général préférable pour l’ouverture ou pour l’extirpation des tumeurs ; mais dans les abcès gangréneux on ne retirera pas le même effet de l’instrument tranchant, que du cautere actuel. Dans les tumeurs dures qui ne sont pas susceptibles d’être simplement ouvertes, si l’indication exige qu’on y attire de l’inflammation pour les faire suppurer plus promptement, les cauteres potentiels peuvent être employés ; ils font naître & attirent la putréfaction. Mais si la tumeur est déjà disposée à la pourriture, le cautere potentiel ne convient point, le feu actuel est préférable. L’incision nécessaire pour donner issuë aux matieres, a souvent donné lieu à une plus grande corruption dans certains anthrax. L’excès de l’air rend la pourriture contagieuse, & lui fait faire des progrès. L’application du feu n’a pas cet inconvénient ; il augmente la force vitale dans les vaisseaux circonvoisins, & il forme à l’extrémité divisée des vaisseaux, une escarre solide qui tient lieu des tégumens naturels. Que pouvoit-on faire de mieux que de porter le feu sur ces maux de gorge gangréneux qui ces années dernieres ont fait périr tant de monde ? C’étoit une espece de charbon placé dans un lieu chaud & humide, disposé par conséquent à une prompte putréfaction par sa situation même, indépendamment de sa nature. Les scarifications n’ont fait aucun bien, & la cautérisation auroit probablement arrêté les progrès du mal, si on l’eût employée à tems. (Y)

Feu, (Jurisprud.) Ce terme a dans cette matiere plusieurs significations différentes.

Feu signifie fort souvent ménage. Chaque feu, dans certains endroits, paye au seigneur un droit appellé foüage : foragium, à foro. (A)

Feu est pris quelquefois pour domicile ; c’est en ce sens que l’on dit que les mandians & vagabonds n’ont ni feu ni lieu. Voyez Mandians & Vagabonds. (A)

Feu, dans d’autres occasions, est pris pour incendie. Les regles que l’on suit, dans ce cas, pour savoir qui est garant du dommage causé par le feu, seront expliquées au mot Incendie. (A)

Feu du ciel, c’est le tonnerre. Personne n’est garant du feu du ciel, c’est-à-dire du dommage causé par le tonnerre, qui est un cas fortuit & une cause majeure. Voyez Incendie. (A)

Feu se dit aussi, par abréviation, pour exprimer la peine du feu : on dit condamner au feu, ou à être brûlé vif, &c. On condamne au feu ceux qui ont commis quelque sacrilege, les empoisonneurs, les incendiaires, &c. Voyez Peines. (A)

Feu ou défunt, fato functus.

Feu signifie aussi quelquefois les chandelles ou bougies dont on se sert pour certaines adjudications. On compte le premier feu, le second feu, le troisieme feu, c’est-à-dire la premiere, seconde, troisieme bougie, &c. On adjuge à l’extinction des feux. Voyez Chandelle éteinte. (A)

Feu, (Couvre-) voyez Couvre-feu.

Feu croissant & vacant, en Bresse, signifie la vie d’un homme. Il est dû chaque année au seigneur d’Artemare par ses hommes de main-morte ou affranchis, une gerbe de froment pour le feu croissant & vacant, ou une bicherée de froment mesure de Châteauneuf. Collet, sur les statuts de Savoie, livre III. titre j. des droits seigneuriaux, p. 37. est d’avis que ces termes, feu croissant & vacant, signifient la vie d’un homme, parce qu’il est sujet à ce devoir dès sa naissance jusqu’à sa mort ; ou dès qu’il fait son habitation à part, & qu’il devient chef de famille, jusqu’à ce qu’il cesse de demeurer dans cet état. Collet pense aussi que ces termes, feu croissant & vacant, veulent dire que ceux qui vont s’établir dans cette terre d’Artemare, & font feu croissant & augmentant le nombre des feux du lieu, deviennent sujets à la redevance dont on a parlé ; & que ceux qui quittent ce lieu pour aller demeurer ailleurs, & par-là font feu vacant, n’en sont pas pour cela exempts. Voyez Main-morte & suite. (A)

Feu, dans l’Art militaire, exprime les coups qu’on tire avec les armes à feu, comme les canons, les mortiers, les fusils, les mousquetons, &c.

Ainsi faire feu sur une troupe, c’est tirer sur elle avec des armes à feu.

Le terme de feu s’employe plus ordinairement pour exprimer les coups qu’on tire avec le fusil, qu’avec les autres armes à feu.

Le feu de l’infanterie ne consiste que dans les décharges successives du fusil ; & celui de la cavalerie, dans celles du mousqueton & du pistolet, dont les cavaliers sont armés.

Le feu d’une place est formé des décharges que l’on fait de la place, avec les armes à feu dont on la défend ; mais on entend néanmoins ordinairement par ce feu, celui du canon de la place : c’est pourquoi on dit qu’on a fait taire le feu d’une place, lorsqu’on en a démonté les batteries.

On distingue plusieurs sortes de feux dans l’infanterie, suivant l’ordre dans lequel on fait tirer les soldats.

L’ordonnance du 6 Mai 1755, sur l’exercice de l’infanterie, en établit cinq ; savoir le feu par section, par peloton, par deux pelotons, par demi-rang & par bataillon.

Il faut observer que, suivant cette ordonnance, la section est formée d’une compagnie, & le peloton de deux ; ainsi les deux pelotons font quatre compagnies, c’est-à-dire le tiers du bataillon, lorsqu’il est de douze, non compris celle des grenadiers.

On voit par-là que le feu de section consiste à tirer par compagnie ; celui de peloton, par deux ; celui de deux pelotons, par quatre ; & celui de trois pelotons, par six compagnies. A l’égard du feu par bataillon, c’est celui qui est exécuté par toutes les compagnies du bataillon qui tirent ensemble dans le même tems.

A ces différens feux il faut encore ajoûter le feu par rangs, qui s’exécute successivement par chacun des rangs du bataillon ; & le feu roulant ou de rempart, qui se fait ordinairement dans les salves & les réjoüissances.

Pour exécuter ce dernier feu, si les troupes sont sur plusieurs rangs, l’aile droite du premier commence à tirer au signal qui lui en est donné ; le feu va jusqu’à l’autre aîle, ensuite il commence par la gauche du second rang, & il vient à la droite ; puis de la droite du troisieme il va à la gauche de ce même rang, & ainsi de suite des autres rangs sans interruption.

Ces différens feux peuvent être appellés réguliers, parce qu’ils s’exécutent avec regle. Il y en a un autre qu’on nomme feu de billebaude ou sans ordre, que les soldats exécutent en tirant ensemble ou séparément, à leur volonté.

Le feu de peloton, que l’ordonnance du 6 Mai 1755 établit en France, est en usage depuis long-tems parmi les Hollandois : il y a quelqu’apparence que l’invention leur en est dûe, & que ce sont eux qui en ont fourni le modele aux autres nations de l’Europe qui l’ont adoptée. Quoi qu’il en soit, observons qu’on a cependant tiré autrefois en France par différentes divisions ou différentes petites parties du bataillon, qu’on appelloit pelotons ; mais seulement dans des cas particuliers de retraite, d’attaques de postes, de chaussées, &c.

L’ancien feu le plus ordinaire & le plus commun, étoit le feu par rangs ; c’est en effet celui qui paroît le plus simple & d’une exécution plus aisée. il a l’inconvénient que les tirs n’en peuvent être que perpendiculaires au front du bataillon. On prétend encore qu’il s’exécute rarement avec ordre, quelques précautions qu’on puisse prendre ; mais c’est que rien ne se fait avec ordre à la guerre, qu’autant que les troupes y ont été long-tems exercées : car il est évident qu’on peut parvenir assez promptement à faire tirer sans confusion les troupes par rangs, sur-tout à trois ou quatre de hauteur, puisqu’on l’a fait autrefois sans inconvénient sur un plus grand nombre de rangs.

Le bataillon étant rangé sur cinq ou sur six rangs, chacun tiroit successivement ; ou bien on en faisoit tirer deux ou trois à-la fois, ou cinq en même tems. Voyez Emboîtement.

Mais on a remarqué depuis, que lorsqu’il y a seulement quatre rangs, le feu du dernier devient très-dangereux pour le premier ; c’est par cette raison que l’ordre sur trois rangs a été proposé, comme le plus convenable pour le feu. Voyez Évolutions.

Un autre inconvénient du feu par rangs, c’est qu’on ne peut que très-difficilement le rendre continuel.

En effet, si l’on suppose une troupe rangée sur quatre rangs, & que le dernier rang tire le premier, les autres étant genou en terre, le troisieme peut, en se levant, tirer ensuite, puis le second, & le premier qui, aussi-tôt après sa décharge, doit remettre genou à terre, ainsi que le second & le troisieme, pour laisser tirer le dernier, qui a eu le tems de recharger pendant la durée du feu des trois autres rangs. Mais ces derniers ne peuvent guere recharger leurs fusils le genou à terre ; parce que cette manœuvre, à laquelle M. le maréchal de Puysegur dit qu’on devroit exercer les troupes, ne leur est pas enseignée[1]. Voyez Exercice. Il faut par conséquent, pour recharger, qu’ils se tiennent debout, & qu’ils interrompent la continuité de l’action du feu.

En tirant par section ou par peloton, on peut se procurer des tirs perpendiculaires ou obliques, suivant le besoin : on a d’ailleurs un feu continuel, parce que le premier peut avoir rechargé lorsque le dernier a tiré D’ailleurs ce feu s’exécutant sur un front beaucoup plus petit que celui du bataillon, paroît devoir être plus aisément réglé : il en parcourt rapidement toutes les parties, comme le feu, par rangs ; mais chaque partie est successivement exposée au feu de l’ennemi pendant le tems qu’elle recharge ses armes.

Il est vrai que le front du bataillon n’y est jamais exposé tout entier, comme en tirant par rangs ; mais il faut convenir qu’en revanche le feu par peloton peut être sujet, à moins qu’on n’y soit extremement exercé, à plus de confusion que celui des rangs.

Pour donner une idée plus parfaite du feu par peloton, nous mettrons sous les yeux un bataillon divisé dans ses six pelotons, rangé suivant l’ordonnance du 6 Mai 1755.

Gauche. Tête du Bataillon. Droite.
8e feu 4e feu 6e feu 2d feu 1er feu 5e feu 3e feu 7e feu
A Piquet. 2e C. 8e C. 4e C. 10e C. 6e C. 12e C. 11e C. 5e C. 9e C. 3e C. 7e C. 1ere C. Grenad. B
2e pelot. 4e pelot. 6e pelot. 5e pelot. 3e pelot. 1er pelot.
 


Soit AB le bataillon ainsi divisé : chaque peloton est désigné par un chiffre qui en indique le rang, & par la lettre P, renfermés l’un & l’autre dans des accolades qui joignent les extrémités des deux compagnies dont ils sont formés.

Ces pelotons sont divisés dans les deux compagnies qui les composent, & qui les partagent en deux sections.

Les chiffres renfermés dans chaque peloton, expriment les différentes compagnies du bataillon qu’il contient.

On suppose que le bataillon est à trois de hauteur, & que les rangs sont serrés à la pointe de l’épée.

Cela posé, observons d’abord que le feu de section & celui de peloton doivent commencer par le centre.

Pour exécuter ce dernier feu, le commandant du bataillon ordonne d’abord au cinquieme peloton de faire feu : alors les soldats du premier rang mettent genou en terre, ceux des deux derniers s’arrangent pour pouvoir tirer en même tems que le premier ; & au commandement feu, ils tirent tous ensemble[2].

Lorsque ce peloton a fait feu, le sixieme s’arrange pour en faire de même immédiatement après ; puis le troisieme & le quatrieme, deux tems[3] après que le cinquieme & le sixieme ont fait feu. Le premier & le deuxieme font également feu deux tems après que le troisieme & le quatrieme ont tiré. A l’égard des grenadiers & du piquet, ils exécutent leur feu deux tems après celui du premier & du second peloton.

On voit par-là que le feu par peloton ayant commencé par le centre, se porte ensuite successivement du centre aux ailes ; mais de maniere que les pelotons à côté les uns des autres, excepté les deux du centre, ne tirent pas de suite, mais successivement un peloton de la droite & un de la gauche.

Il est bien difficile qu’une manœuvre aussi composée & aussi variée, & qui demande autant d’attention, puisse s’exécuter sans desordre ou confusion un jour d’action : aussi prétend-on avoir remarqué, comme on le verra bientôt, que ce feu, dont l’exécution est si brillante dans les exercices, est peu dangereux un jour de combat[4].

Le feu par section s’exécute de la même maniere que celui par peloton, il commence également par le centre. La onzieme compagnie tire la premiere, puis la douzieme, ensuite la troisieme, la quatrieme, &c. Voyez l’ordonnance du 6 Mai 1755.

Le feu par rangs est d’une exécution plus simple, eu égard aux commandemens, que les deux précédens. Le premier rang, comme on l’a déjà dit ci-devant, met d’abord genou à terre, ainsi que le second & le troisieme ; s’il y a quatre rangs ; le quatrieme se tient debout, & tire ; le troisieme se leve ensuite, & tire aussi ; le second fait immédiatement après la même manœuvre, & ensuite le premier.

Pendant le tems que ces deux derniers rangs tirent, le quatrieme & le troisieme ont le tems de recharger leurs armes, & ils peuvent recommencer à tirer immédiatement après le premier ; mais le premier & le second sont obligés de recharger debout, & de suspendre, pendant le tems qu’ils y employent, le feu du bataillon.

Dans l’ancienne maniere de tirer par rangs, on évitoit cet inconvénient.

Le premier rang tiroit d’abord, & il alloit ensuite, en passant dans les files du bataillon, en gagner la queue : le deuxieme en faisoit de même, après avoir tiré ; puis le troisieme & le quatrieme, &c. De cette façon, les rangs qui avoient tiré les premiers, avoient le tems de recharger leurs armes avant de se retrouver en face de l’ennemi. Nos files serrées ne permettent point cette manœuvre ; cependant lorsque l’on fait tirer les troupes dans des circonstances où elles ne peuvent pas s’aborder, on pourroit peut-être encore se servir de cette méthode sans inconvénient, sur-tout en faisant faire à-droite aux rangs qui sont derriere celui qui est en face à l’ennemi ; & cela afin d’avoir plus d’espace entre les files pour le passage des soldats qui vont se reformer à la queue du bataillon.

On faisoit aussi quelquefois passer à droite & à gauche par les ailes du bataillon, les rangs qui avoient tiré, pour les faire regagner la queue ; mais cette pratique étoit défectueuse, en ce que les soldats du second rang ne pouvoient tirer que lorsque le premier avoit quitté le front du bataillon ; ce qui interrompoit la continuité du feu de la troupe, & le ralentissoit.

Il y avoit encore plusieurs autres manieres de tirer, qu’on peut voir dans le maréchal de Bataille de Lostelneau, dans la pratique de la guerre du chevalier de la Valiere, &c, mais qui seroient toutes de peu d’usage aujourd’hui, parce qu’elles exigent différens mouvemens devant l’ennemi, dont l’exécution seroit très-dangereuse. En effet, ceux qui ont le plus d’expérience dans cette matiere, prétendent que tout mouvement que l’on fait à portée de l’ennemi, qui change l’ordre & l’union des différentes parties du bataillon, l’expose presque toûjours à se rompre lui-même, & à faire volte-face.

On a toûjours cherché le moyen de faire faire aux troupes un feu réglé, de maniere que les soldats bien exercés pussent l’exécuter sans confusion. Cette régularité peut produire de grands avantages. Car par elle on ne se défait que de telle partie de son feu que l’on veut, & quand on le veut ; au lieu qu’en laissant tirer les soldats à leur volonté, on peut se trouver dégarni de feu dans le tems qu’il est le plus nécessaire.

Il y a cependant quelques circonstances particulieres, où le feu sans ordre peut l’emporter sur le régulier, comme lorsque des troupes sont derriere des lignes ou des retranchemens. M. de Turenne l’ordonna dans un cas pareil au siege d’Etampes en 1652.

Les troupes qui défendoient cette ville contre l’armée du roi, ayant résolu de reprendre un ouvrage dont elle s’étoit emparée le matin, & d’insulter en même tems les lignes ; elles sortirent en force de la place pour cet effet. Les lignes des assiegeans étoient presque entierement dégarnies de soldats, parce que les troupes qui les gardoient avoient été se reposer dans un des fauxbourgs de la ville assez éloigné du camp, à cause de l’action du matin, qui avoit été fort vive, laquelle avoit fait présumer par cette raison, que les assiegés n’entreprendroient rien de considérable pendant la journée.

On se trouvoit tout prêt d’être attaqué lorsqu’il « arriva dans le même moment 200 mousquetaires du régiment aux gardes. C’étoit tout ce qu’on avoit pû ramasser au camp. M. de Turenne leur recommanda, sans s’amuser à tirer tous ensemble, de bien ajuster leurs coups ; ce qu’ils firent si à propos, que jamais un si petit nombre de soldats n’a fait tant d’exécution. » Mém. du duc d’Yorck, p. 17, II. vol. de l’Hist. de M. de Turenne, par M. de Ramsay.

Dans des cas de cette espece les soldats s’animent les uns & les autres à charger promptement & à tirer à coup sûr. L’attention n’est point distraite ou partagée par l’observation des commandemens pour tirer. Chacun le fait de son mieux, & ne le fait guere alors inutilement. Aussi M. Bottée dit-il que les Allemands craignent plus notre feu confus que notre feu ordonné. La raison qu’il en donne, c’est que le défaut d’exercice rend ce dernier défectueux, au lieu que dans l’autre un nombre de bons soldats tirent avec dessein & avec attention.

Il tire de-là cette conséquence, que si nos soldats étoient bien disciplinés à cet égard, ils apporteroient en tirant avec ordre, la même attention que lorsqu’ils le font sans ordre. Alors le feu régulier seroit sans difficulté dans toute occasion préférable au feu confus ou irrégulier ; ce qui paroît évident.

Mais pour cet effet, il faut que le feu régulier soit si simple, que les soldats puissent, pour ainsi dire, l’exécuter d’eux-mêmes, & avec très-peu de formalités ; c’est ce qui n’est pas facile à trouver. Ce point si important de l’art militaire exige encore bien des tentatives & des expériences des officiers les plus consommés dans la pratique de la guerre.

Quel que soit le feu qu’on adopte, comme il est une des principales défenses de l’infanterie, elle ne sauroit trop y être exercée, non-seulement pour tirer avec vîtesse, mais encore en ajustant, sans quoi l’effet n’en est pas fort important. L’expérience des batailles de la guerre de 1733 & de 1741, dit M. de Rostaing, dans un mémoire manuscrit sur l’essai de la légion, ne nous a pas convaincu, que le feu des Autrichiens & des Hollandois fût excessivement formidable[5] ; & j’ai oui dire, ajoûte cet habile officier (que nous venons de perdre) à un de nos généraux de la plus grande distinction, dont je supprime le nom par respect, qu’après la bataille de Czaslau gagnée par le roi de Prusse en 1742, la ligne d’infanterie des Prussiens étoit marquée par un tas prodigieux de cartouches, lequel auroit fait présumer la destruction totale de l’infanterie autrichienne, de laquelle cependant il y eut à peine deux mille hommes de tués ou blessés.

C’est que les soldats Prussiens n’avoient point encore acquis alors cette justesse dans leur feu, qu’on assûre qu’ils ont aujourd’hui, & qui égale la promptitude avec laquelle ils l’exécutent. On sait qu’ils peuvent tirer aisément six coups par minute, même en suivant les tems de leur exercice.

C’est un fait constant, dit M. le maréchal de Puységur, que le plus grand feu fait taire celui qui l’est moins ; que si, par exemple, « huit mille hommes font feu contre six mille, qui tirent aussi vîte les uns que les autres, & qu’ils soient à bonne portée, & également à découvert, les huit mille en peu de tems détruiront les six mille. Mais si les huit mille sont plus long-tems à charger leur armes, qu’ils ne soient pas exercés à tirer bien juste, comme on voit des bataillons faire des décharges de toutes leurs armes contre d’autres, sans pourtant voir tomber personne, je jugerai pour lors que les six mille hommes pourroient l’emporter sur les huit mille. » Art de la guerre.

Un problème assez intéressant qu’on pourroit proposer sur cette matiere, seroit de déterminer lequel est le plus avantageux de combattre de loin à coups de fusil, ou de près à l’arme blanche, c’est-à-dire la bayonnette au bout du fusil.

Sans vouloir entrer dans tout le détail dont cette question est susceptible, nous observerons seulement que les anciens avoient leurs armes de jet, qui répondoient à-peu-près à l’effet de nos fusils ; mais qu’ils ne s’en servoient que pour offenser l’ennemi d’aussi loin qu’ils le pouvoient, en avançant pour le combattre de près. Lorsqu’on étoit parvenu à se joindre, ce qu’on faisoit toûjours, on combattoit uniquement avec les armes blanches, c’est-à-dire avec l’épée & les autres armes en usage alors. Voyez Armes. Cette méthode est en effet celle qui paroît la plus naturelle. Car, comme le dit Montecuculi, « la fin des armes offensives est d’attaquer l’ennemi & de le battre incessamment depuis qu’on le découvre jusqu’à ce qu’on l’ait entierement défait : à mesure qu’on s’en approche, la tempête des coups doit redoubler ; d’abord de loin avec le canon ; ensuite de plus près avec le mousquet, & successivement avec les carabines, les pistolets, les lances, les piques, les épées, & par le choc même des troupes. »

C’étoit l’ancienne pratique des troupes de France, & suivant M. de Folard, « celle qui convient le mieux au caractere de la nation, dont tout l’avantage consiste dans sa premiere ardeur. Vouloir la retenir, dit cet auteur, par une prudence mal entendue, c’est une vraie poltronnerie ; c’est tromper les soldats & leur couper les bras & les jambes. Ceux qui la font combattre de loin dans les actions de rase campagne, ne la connoissent pas, & s’ils sont battus, ils méritent de l’être. Il faut, continue ce même auteur, laisser aux Hollandois, comme plus flegmatiques, leurs pelotons, & prendre toute maniere de combattre qui nous porte à l’action & à joindre l’ennemi. » Traité de la colonne, par M. le chevalier de Folard.

Quoique l’expérience & le sentiment des plus habiles militaires concourent à démontrer le principe de M. de Folard à cet égard, il ne s’ensuit pas de-là qu’on doive négliger le feu. « Tant que la situation des lieux où vous combattez, dit M. le maréchal de Puysegur, peut vous permettre d’en venir aux mains, il faut le faire, & préférer cette façon de combattre à toute autre. Mais comme l’ennemi vous contrarie, ajoute-t-il, avec beaucoup de raison, s’il se croit supérieur par les armes à feu, il cherchera les moyens d’éviter les combats en plaine ; & si vous voulez l’attaquer, vous serez souvent contraint de le faire dans des postes, où les armes à feu seront nécessaires avant d’en pouvoir venir aux coups de main.[6] C’est pourquoi il est très important d’exercer le soldat à savoir faire usage de toutes les sortes d’armes dont il doit se servir. Il faut tâcher de se rendre supérieur en tout aux ennemis que l’on peut avoir à combattre, & ne rien négliger pour cela ; s’informant chez les nations étrangeres comment ils instruisent leurs troupes, pour prendre d’elles ce qui aura été reconnu meilleur que ce que nous pratiquons. »

Rien de plus sensé & de plus judicieux que ces préceptes de l’illustre maréchal que nous venons de nommer. C’est ainsi que les Romains adopterent avec beaucoup de sagesse, tout ce qu’ils trouverent de bon dans la maniere de combattre & de s’armer de leurs ennemis ; & cette pratique, qui fait tant d’honneur à leur discernement, ne contribua pas peu à leur faire surmonter des nations plus nombreuses & aussi braves, & à les rendre les maîtres de la terre.

Quoiqu’il paroisse décidé par les autorités précédentes, que lorsqu’une troupe d’infanterie françoise combat une autre troupe, & qu’elle peut la joindre, elle doit l’aborder sans hésiter ; on croit néanmoins qu’il y a des circonstances particulieres où il ne seroit pas prudent de le faire.

Supposons, par exemple, qu’un général commande des troupes peu aguerries & peu exercées, ou qui n’ayent point encore vû l’ennemi. S’il veut les faire approcher pour combattre à l’arme blanche, il est à craindre que la présence de l’ennemi ne les trouble, & qu’elle ne les mette en desordre. Au lieu qu’en les mettant en état d’exécuter leur feu, sans pouvoir être abordées, le danger, quoique plus grand qu’en le joignant la bayonnette au bout du fusil, leur paroîtra plus éloigné, & par cette considération elles en seront moins effrayées, & moins disposées à fuir. D’ailleurs il est alors plus aisé de les contenir, que si l’ennemi paroissoit prêt à tomber sur elles.

De cette maniere en général, pour accoûtumer insensiblement de nouvelles troupes à envisager l’ennemi avec moins de crainte lorsqu’elles y seront une fois parvenues, il sera fort aisé de leur faire comprendre qu’en marchant résolument à l’ennemi pour le charger la bayonnette au bout du fusil, le danger durera bien moins de tems qu’en restant exposé à son feu, & en tiraillant les uns contre les autres. Car lorsqu’on marche avec fermeté pour tomber sur une troupe, il arrive rarement qu’elle attende pour se retirer, qu’elle soit chargée la bayonnette au bout du fusil. On prétend au moins qu’il y a peu d’exemple du contraire. Il y a même des officiers qui ont beaucoup de pratique de la guerre, & qui doutent qu’il y en ait aucun ; M. le maréchal de Puységur assûroit cependant l’avoir vû une fois. On peut conclure de-là que le choc de pié ferme de deux troupes d’infanterie dans un combat est un évenement si peu commun à la guerre, qu’on peut presque assûrer qu’il n’arrive jamais. C’est aussi ce que dit sur ce sujet l’auteur des Sentimens d’un homme de guerre sur la colonne de M. de Folard : « lorsqu’un bataillon voit qu’un autre s’avance pour l’attaquer, le soldat étonné de l’intrépidité avec laquelle son ennemi lui vient au-devant, le tiraille, ajuste mal son coup, & tire, pour la plûpart, en l’air. Le feu auquel il avoit mis sa principale confiance n’arrête pas son ennemi, & qui pis est, il n’est plus tems de recharger. La bayonnette qui lui reste ne sauroit le rassûrer ; le trouble augmente, il fait volte-face, & quitte ainsi la partie. S’il en arrive autrement, c’est chose rare, & peut-être même hors d’exemple. »

Lorsqu’un bataillon marche pour en attaquer un autre, doit-il essuyer le feu du bataillon ennemi, & le joindre, ou, pour mieux dire, chercher à le joindre sans tirer ? Cette question n’est pas un problème à resoudre dans la milice françoise.

L’usage constant des troupes de France est d’essuyer le feu de l’ennemi, & de tomber ensuite dessus sans tirer. Les évenemens heureux qui suivent presque toûjours cette pratique, comme on vient de le voir précédemment, semblent en démontrer la bonté. Cependant les autres peuples de l’Europe ne l’ont point encore adoptée : c’est apparemment que leurs troupes ne vont point à l’abordage avec la même impétuosité & la même ardeur que le François ; car si tout étoit égal de part & d’autre, il est certain qu’il y auroit un desavantage considérable à essuyer les décharges de l’ennemi en s’approchant pour le combattre, sans faire usage de son feu.

En effet, supposons deux troupes d’infanterie, ou deux bataillons, composés chacun de soldats également braves & disciplinés, & que l’un arrive fierement sur l’autre sans tirer, tandis que celui-ci lui fait successivement essuyer, dès qu’il est à portée, le feu de ses différens rangs, & cela avec fermeté, sans se troubler & en ajustant bien ; peut-on douter que le bataillon assaillant qui a souffert plusieurs décharges, ne soit dans un plus grand desordre, & un plus grand état de foiblesse que l’autre ? Comme on suppose que les soldats de ce dernier bataillon ne s’étonnent point, qu’ils savent les pertes que leur feu a dû faire souffrir à l’ennemi, & la supériorité qu’il a dû par conséquent leur donner ; il paroît évident que dans ces circonstances le bataillon qui a tiré, doit l’emporter sur celui qui a été plus ménagé de son feu : s’il en arrive autrement, c’est que les soldats ne sont point assez exercés, qu’on ne leur fait pas sentir, comme on le devroit, le dommage que des décharges faites avec attention & justesse doivent causer à l’ennemi. Dans cet état il n’est pas étonnant que la frayeur s’empare de leur esprit, & qu’elle les porte à faire volte-face, comme on vient de le dire ci-devant. C’est pourquoi les succès de la méthode d’aborder l’ennemi sans tirer, ne prouvent point que cette méthode soit la meilleure ; mais seulement que les troupes contre lesquelles elle a réussi avoient peu de fermeté, qu’elles mettoient uniquement leur confiance dans leur feu, & qu’elles n’étoient point suffisamment exercées.

Il suit de-là que si l’on attaquoit des troupes également fermes & aguerries, il seroit très-important de se servir de son feu en allant à l’abordage. C’est le sentiment de M. le marquis de Santa-Crux.

Si dès que vous êtes à portée de tirer sur les ennemis, vous ne le faites pas, dit ce savant auteur, « vous vous privez de l’avantage d’en tuer plusieurs & d’en intimider plusieurs autres par le sifflement des balles & par le spectacle de leurs camarades morts ou blessés : vous ne profitez pas de l’effet, continue-t-il, que cette frayeur & ce spectacle auroient fait sur les ennemis, & principalement sur leurs hommes de recrue & leurs nouveaux soldats qui sont plus troublés par le danger, & ayant leurs mains & leurs armes aussi tremblantes que leur pouls est agité, tireront aussi-tôt vers le ciel que vers la terre ; au lieu que n’étant point encore effrayés par aucune perte, ils coucheront en joue avec moins de trouble, & vous aborderont ensuite avec l’arme blanche, lorsque par leur feu votre armée sera déjà beaucoup diminuée & intimidée ».

M. de Santa-Crux confirme ce raisonnement par un exemple qu’il rapporte de l’attaque des lignes de Turin, au dernier siége de cette ville en 1706.

Lorsque les Impériaux voulurent forcer ces lignes, ils furent d’abord repoussés par les décharges qu’on leur fit essuyer : « mais lorsque peu après Victor Amedée roi de Sardaigne, le prince Eugene de Savoie, & le prince d’Anhalt, eurent par leurs paroles & par leurs exemples rallié ces mêmes troupes, on donna ordre aux troupes françoises (qui défendoient les lignes) de reserver leur feu, & de ne tirer qu’à brûle-pourpoint. Dans cette seconde attaque, les Allemands n’ayant eu que ce seul feu à essuyer, aborderent avec toutes leurs forces, & sans avoir le tems de refléchir sur le danger, ils franchirent en un instant le retranchement ».

Cet exemple, quoique d’une espece un peu différente de celle de deux troupes d’infanterie qui se chargent en plaine ou en terrein uni, prouve au moins l’impression que fait sur les troupes le feu qui précede le moment où elles peuvent se joindre ou s’aborder ; car à l’égard de celles qui sont derriere des lignes ou des retranchemens, personne n’ignore qu’elles doivent faire le plus grand feu qu’il est possible, lorsque l’ennemi est une fois parvenu à la portée du fusil ; c’est même pour l’y exposer plus longtems qu’on fait des avant-fossés, des puits, &c. Voy. Lignes.

En supposant les troupes d’infanterie à quatre de hauteur, comme elles l’étoient dans la guerre de 1701, & dans les deux dernieres guerres, M. de Santa-Crux propose de les faire tirer par rang, mais en faisant une espece de feu roulant par demi-rang de compagnie. Le premier demi-rang de la premiere compagnie à droite ou à gauche, doit d’abord commencer à faire feu ; les premiers demi-rangs de chaque compagnie en font successivement de même, en suivant tout le front de la ligne ; le second rang fait ensuite la même manœuvre, puis le troisieme & le quatrieme.

Cet auteur pense aussi, comme beaucoup d’autres habiles militaires, qu’il faut dans un combat placer les meilleurs tireurs au premier rang, & leur ordonner de tirer sur les officiers ; parce que lorsqu’une troupe est une fois privée de ses commandans, il est ordinairement fort aisé de la rompre.

Lorsqu’il s’agit de faire feu, les officiers doivent « s’incorporer dans le premier rang, & mettre un genou à terre lorsque ce rang le met ; autrement dans peu de minutes, il n’y aura plus d’officiers, soit par leurs propres soldats qui involontairement tireront sur eux, soit par les ennemis qui ajusteront leurs coups contre ceux qu’ils distingueroient ainsi pour officiers ». Réflex. militaires de M. de Santa-Crux.

C’est pour éviter cet inconvénient, que les rangs pour tirer doivent s’emboîter, pour ainsi dire, les uns dans les autres. Voyez Emboîtement.

Le savant militaire que nous venons de citer, propose pour rendre le feu des ennemis moins dangereux, de faire mettre genou à terre à toute la troupe qui est à portée de l’essuyer, & cela lorsqu’on voit qu’ils mettent en joue. Cet expédient peut rendre inutile un grand nombre de leurs coups, parce qu’il n’y a plus guere que la moitié du corps qui y soit exposée, & que d’ailleurs le défaut des soldats est de tirer presque toûjours trop haut. Il est clair que pour se placer ainsi, il faut que les ennemis soient assez éloignés, pour qu’on ait le tems de se relever avant de pouvoir en être joint. Cet auteur rapporte à ce sujet, que le chevalier d’Alsfeld ayant attaqué auprès de Saint-Etienne de Liter « un détachement d’infanterie angloise, qui mit genou à terre au moment qu’elle vit les François en posture de faire leur décharge, elle se releva aussi-tôt sans en avoir reçu aucun mal ».

Ce même expédient a été pratiqué dans plusieurs autres occasions, avec le même succès.

Au lieu de faire mettre genou en terre aux troupes, on pourroit les garantir encore davantage du feu de l’ennemi, en leur faisant mettre ventre à terre : mais il ne seroit pas sûr de l’ordonner à celles dont la bravoure ne seroit pas parfaitement reconnue ; parce qu’il pourroit arriver qu’on eût ensuite quelque difficulté à les faire relever.

Lorsqu’un bataillon fait usage de son feu sur un bataillon ennemi, & que les deux troupes ne sont au plus qu’à la demi-portée du fusil, les soldats doivent s’appliquer à tirer au ventre de ceux qui leur sont opposés ; & si on les fait tirer sur une troupe de cavalerie, au poitral des chevaux.

M. de Santa-Crux prétend que les Hollandois, pour tirer, appuient la crosse du fusil au milieu de l’estomac, afin d’être forcés par cette posture à tirer bas ; & il observe que cette maniere de tirer, qui ne doit point être imitée parce qu’elle est très-incommode, & qu’elle ne permet guere d’ajuster le coup, fait voir au moins que cette nation a parfaitement compris que le défaut ordinaire des soldats est de tirer trop haut, & qu’elle a cherché le moyen d’y remédier. Si elle ne l’a point fait avec succès, les autres nations peuvent le faire plus heureusement. Cette découverte paroît mériter l’attention des militaires les plus appliqués à leur métier.

Jusqu’ici nous n’avons parlé que du feu de l’infanterie : il s’agit de dire à-présent un mot de celui de la cavalerie.

Suivant M. de Folard, le feu de la cavalerie est moins que rien, l’avantage du cavalier ne consistant que dans son épée de bonne longueur.

Cette décision de l’habile commentateur de Polybe est sans doute trop rigoureuse : car il y a beaucoup d’occasions où le feu de la cavalerie est très utile. Il est vrai que les coups tirés à cheval ne s’ajustent pas avec la même facilité que ceux que l’on tire à pié ; mais dans des marches où la cavalerie se trouve quelquefois sans infanterie, elle peut se servir très avantageusement de son feu, soit pour franchir un passage défendu par des paysans, ou pour éloigner des troupes legeres qui veulent l’harceler dans sa marche. Elle peut encore se servir de son feu très avantageusement dans les fourrages & dans beaucoup d’autres occasions. Mais la cavalerie doit-elle se servir de son feu dans une bataille rangée ? M. de Santa-Crux prétend que non, sur-tout si, comme la cavalerie espagnole, elle est montée sur des chevaux d’Espagne, qui par leur vivacité & leur ardeur, mettent le desordre dans les escadrons au bruit des coups de fusils de ceux qui les montent.

M. le maréchal de Puységur pense sur ce sujet autrement que le savant auteur espagnol : « Mon opinion, dit-il (dans son livre de l’art de la guerre), est que les escadrons qui marchent l’un à l’autre pour charger l’épée à la main, peuvent avant de se servir de l’épée, tirer de fort près, & ce au moindre signal ou parole du commandant de l’escadron, & charger aussi-tôt l’épée à la main ».

A l’égard de la maniere de charger, voici, dit cet illustre auteur, ce que j’ai vû & ce que j’ai reconnu être très-facile à pratiquer.

« La ligne des escadrons de l’ennemi voyoit notre ligne de cavalerie marcher au pas, pour la charger l’épée à la main, sans se servir d’aucune arme à feu, soit officiers ou cavaliers. Quand notre ligne fut environ à huit toises de distance (cette cavalerie avoit son épée pendue au poignet, officiers & cavaliers avoient leurs mousquetons pendans à la bandouliere), les officiers & cavaliers prirent le mousqueton de la main droite, & de cette seule main coucherent en joue, chacun choisissant celui qu’il vouloit tirer : dès que le coup fut parti, ils laisserent tomber le mousqueton qui étoit attaché à la bandouliere ; & empoignant leur épée, ils reçurent notre cavalerie l’épée à la main, & combattirent très-bien. Par ce feu tiré de près, il tomba bien de nos gens ; néanmoins malgré cela, comme notre corps de cavalerie étoit tout ce que nous avions de meilleur, celle de l’ennemi, quoiqu’elle fût encore plus nombreuse que la nôtre, fut battue. Mais ce ne fut pas les armes à feu dont ils se servirent, qui en furent cause ; car s’ils n’avoient pas tiré & tué des hommes de notre premier rang, ils en auroient été plûtôt renversés. J’ai reconnu même, continue M. de Puységur, que si notre cavalerie qui renversa cette ligne des ennemis, avoit tiré, celle-ci n’auroit pas tiré avec la même assûrance qu’elle a pû faire ; & comme nos troupes étoient un corps distingué, il auroit commencé par mettre bien des hommes hors de combat. Ainsi quand on dit que des escadrons pour avoir tiré ont été battus, je répons que quand ils n’auroient pas tiré, ils ne l’eussent pas été moins. De pareilles raisons sont souvent un prétexte pour ne pas avoüer qu’on a mal combattu. Cela peut encore venir de ce que les officiers & les cavaliers ne sont ni instruits ni exercés. Or l’on doit avoir pour principe de ne jamais rien demander à des troupes dans l’action, à quoi elles n’auront pas été exercées d’avance ». C’est pourquoi lorsqu’on est sûr des troupes de cavalerie qu’on fait combattre, il n’y a pas à balancer de les faire tirer, & même les autres, dit-il, quand on les aura instruits. Art de la guerre de M. le maréchal de Puységur, tom. I. pag. 253.

Quant à l’inconvénient qu’on prétend qui résulte du bruit des armes à feu, par rapport au mouvement qu’il cause parmi les chevaux de l’escadron, M. de Puységur y répond, en faisant observer « qu’il n’est point prouvé que si votre ennemi tire sur vous, & que vous ne tiriez pas, vos chevaux ayent moins de peur que les siens, puisque le feu va droit aux yeux des vôtres, & qu’ils entendent aussi le sifflement de la balle qui leur fait peur ».

De toutes ces raisons, il s’ensuit que conformément à ce qui a déjà été remarqué sur le feu de l’infanterie, toutes les fois qu’on approche de l’ennemi pour le combattre, il faut toûjours lui faire tout le mal possible avant de le joindre ; comme lorsque la cavalerie s’avance pour charger, il n’y a que le premier rang qui puisse tirer ; il ne doit faire sa décharge, comme M. de Puységur l’a vû pratiquer, que lorsqu’il est au moment de tomber sur l’ennemi : mais si les troupes de cavalerie ne peuvent se joindre, chaque rang peut alors tirer successivement en défilant à droite & à gauche de l’escadron, après avoir tiré, pour aller se reformer derriere les autres rangs.

Les cavaliers & les dragons armés de carabines, & que pour cet effet on appelle carabiniers, ayant des armes dont la portée est plus grande que celle du fusil & du mousqueton, doivent en faire usage sur l’ennemi dès qu’il peut être atteint : c’est-à-dire, suivant M. de Santa-Crux, depuis que les ennemis sont à la distance d’environ douze cents piés ou deux cents toises, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la portée des fusils ordinaires qu’il évalue à huit cents piés : pendant que l’ennemi parcourt cet espace, les carabiniers de cavalerie & de dragons ont le tems, dit cet auteur, de pouvoir à l’aise assûrer leurs armes dans le porte-fusil ou porte-mousqueton.

La distance de huit cents piés ou de cent trente toises, que M. de Santa-Crux donne à la portée du fusil, paroît être tirée des auteurs qui ont écrit sur la fortification, lesquels presque tous fixent leur ligne de défense de cette quantité, pour la rendre égale à la portée du fusil de but en blanc.

Dans la guerre des siéges on ne peut guere faire usage que de cette portée, au moins dans le feu des flancs ; parce qu’autrement l’effet en seroit trop incertain : mais seroit-ce la même chose dans la guerre de campagne ? C’est un point qui n’a pas encore été examiné, & qui semble néanmoins mériter de l’être.

Il est évident que si le fusil porte cent vingt ou cent trente toises de but en blanc, tiré à-peu-près horisontalement, sa portée sera plus grande sous un angle d’élévation, comme de douze ou quinze degrés, & qu’elle augmentera jusqu’à ce que cet angle soit de quarante-cinq degrés.

Le canon dont la portée de but en blanc n’est guere que de trois cents toises, porte son boulet, étant tiré à toute volée, depuis 1500 toises jusqu’à deux mille & plus. On convient que l’effet du fusil tiré de cette maniere ne seroit nullement dangereux, parce que la balle, eu égard à son peu de grosseur, perd plûtôt son mouvement que le boulet de canon : mais on pourroit éprouver la force & la portée de la balle sous des angles au-dessous de quarante-cinq degrés, comme de douze, quinze, ou vingt degrés ; & alors on verroit si l’on peut faire usage du fusil à une plus grande distance que celle de cent vingt ou cent trente toises.

Comme toutes les choses qui peuvent nous procurer des connoissances sur les effets & les propriétés des armes dont nous nous servons à la guerre, ne peuvent être regardées comme indifférentes ; on croit que les expériences qu’on vient de proposer, qui ne sont ni difficiles ni dispendieuses, méritent d’être exécutées.

En supposant qu’elles fassent voir, comme il y a beaucoup d’apparence, que le fusil tiré à-peu-près sous un angle de quinze degrés, peut endommager l’ennemi à la distance de trois cents toises, & au-delà, on pourra dire qu’il sera fort difficile de faire tirer le soldat de cette maniere : d’autant plus qu’aujourd’hui on a beaucoup de peine à le faire tirer horisontalement ; que d’ailleurs si l’on pouvoit y parvenir, il seroit à craindre qu’il ne contractât l’habitude de tirer de même lorsque l’ennemi seroit plus près, ce qui seroit un très-grand inconvénient. Mais on peut répondre à ces difficultés que dans le cas d’un éloignement, comme de trois cents toises, le soldat seroit averti de tirer vers le sommet de la tête de l’ennemi ; & lorsqu’il en seroit plus prêt, de tirer au milieu du corps, comme on le fait ordinairement.

Mais quand il y auroit des difficultés insurmontables à faire tirer le soldat à la distance de trois cents toises, lorsqu’il s’avance vers l’ennemi pour le combattre, ne seroit-il pas toûjours très-avantageux de pouvoir faire usage de la mousqueterie à cette distance, lorsqu’on est derriere des retranchemens dans un chemin-couvert ? &c. C’est aux maîtres de l’art à le décider.

Nous n’avons parlé jusque ici que du feu de la mousqueterie ; il s’agiroit d’entrer dans quelques détails sur celui de l’artillerie, c’est-à-dire sur celui du canon & des bombes : mais pour ne pas trop alonger cet article, nous observerons seulement à cet égard que ce feu qui inquiete toûjours beaucoup le soldat ne doit point être négligé ; qu’une armée ou un détachement ne sauroit exécuter aucune opération importante sans canon ; & qu’il seroit peut-être fort utile qu’à l’imitation de plusieurs nations de l’Europe, chaque bataillon eût toûjours avec lui quelques petites pieces d’artillerie dont il pût se servir dans toutes les occasions.

Comme le feu du canon agit de très-loin, personne n’a pensé qu’il fallût l’essuyer sans y répondre : le seul moyen d’en diminuer l’activité est d’en faire un plus grand, si l’on peut. Les tirs dans une bataille doivent être toûjours obliques au front de l’armée ennemie, afin d’en parcourir une plus grande partie. Les plus avantageux sont ceux qui sont perpendiculaires aux aîles ou aux flancs de l’armée ; mais un ennemi un peu intelligent a grand soin d’éviter que ses flancs soient ainsi exposés au canon de son adversaire.

La maniere la plus convenable de tirer le canon, lorsque l’on n’est guere qu’à la distance de cinq ou six cents toises de l’ennemi, est à ricochet. Voyez Ricochet. Le boulet fait alors beaucoup plus d’effet que lorsque le canon est tiré avec plus de violence, ou avec de plus fortes charges que n’en exige le ricochet.

M. de Folard prétend que le feu du canon n’est redoutable que contre les corps qui restent fixes, sans mouvement & action ; ce qu’il dit avoir observé dans plusieurs affaires, « où les deux partis se passoient réciproquement par les armes, sans que l’un ni l’autre pensât, ou pour mieux dire, osât en venir aux mains dans un terrein libre. Une canonnade réciproque, selon cet auteur, marque une grande fermeté dans les troupes qui l’essuient sans branler, mais trop de circonspection, d’incertitude, ou de timidité dans le général : car le secret de s’en délivrer n’est pas, dit-il, la magie noire. Il n’y a qu’à joindre l’ennemi ; on évite par ce moyen la perte d’une infinité de braves gens ; & le général se garantit du blâme qui suit ordinairement ces sortes de manœuvres ». Traité de la colonne, p. 48. (Q)

Feu est aussi un terme de guerre qui signifie les feux qu’on allume dans un camp pendant la nuit. Chambers.

Feu de Courtine, voyez Second Flanc.

Feu fichant, voyez Fichant.

Feu rasant, c’est dans la Fortification celui qui est fait par des armes à feu dont les coups sont tirés parallelement à l’horison, & un peu au-dessus ; ou bien c’est celui qui est tiré parallelement aux parties de la fortification que l’on défend.

Ainsi lorsque les lignes de défenses sont rasantes, le feu du flanc est rasant ; celui du chemin-couvert & des autres dehors dont le terre-plein est au niveau de la campagne, est aussi un feu rasant. (Q)

Feu, (Marine.) Donner le feu aux bâtimens, c’est-à-dire mettre le vaisseau en état d’être braié : cela se fait par les calfateurs, qui après avoir rempli d’étoupes les jointures du bordage, allument de petits fagots faits de branches de sapin, & emmanchés au bout d’un bâton ; ils les portent tous flambans sur la partie du bordage qui a besoin d’être carénée ; & quand elle est bien chaude par le feu qu’on y a mis, ils appliquent le brai dessus. Voyez Chauffer un Vaisseau.

Donner le feu à une planche, c’est la mettre sur le feu & la chauffer pour la courber. Voyez Chauffer un Bordage. (Z)

Feu, (Marine.) On donne ce nom au fanal ou lanterne que l’on allume de nuit sur la poupe des vaisseaux, lorsque l’on marche en flotte. Quand il fait un gros tems & nuit obscure, & que l’on craint que les vaisseaux ne s’abordent les uns les autres, ils mettent tous des feux à l’arriere, on se sert des feux ou fanaux pour signaux des différentes manœuvres dont on veut avertir l’escadre, ou pour indiquer les besoins qu’on peut avoir.

La situation & le nombre des feux de chaque vaisseau de guerre se regle sur le rang des commandans : le roi de France, par son ordonnance de 1670, veut que l’amiral porte quatre fanaux ; que le vice-amiral, le contre-amiral, & le chef d’escadre, en portent chacun trois en poupe ; les autres vaisseaux n’en doivent porter qu’un.

On porte des feux de diverses manieres, soit à la grande hune, soit à celle d’artimon, soit aux haubans, selon que le commandant l’a reglé pour indiquer certains signaux dont on est convenu. (Z)

Feu, (Marine.) terme de commandement sur un vaisseau pour dire aux canonniers de tirer.

Faire feu des deux bords, c’est tirer le canon des deux côtés du vaisseau en même tems. (Z)

Feu, Cautere, (Manége & Maréchal.) termes synonymes. Le premier est particulierement usité parmi les Maréchaux dans le sens des cauteres actuels : quelques-uns de nos auteurs l’ont aussi employé dans le sens des cauteres potentiels qu’ils ont appellés féux morts, & quelquefois rétoires, du mot italien retorio, cautere. Voyez Cautere.

Le feu actuel ou le cautere actuel n’est à proprement parler que le feu même uni & communiqué à tels corps ou à telles matiere, solides capables de le retenir en plus ou moins grande quantité, & pendant un espace de tems plus ou moins long.

Ses effets sur le corps de l’animal varient selon la différence de ses degrés.

1°. L’irritation des solides, la raréfaction des humeurs, sont le résultat d’une legere brûlure.

2°. Cette brûlure est-elle moins foible ? La sérosité s’extravase ; les liens qui unissoient l’épiderme à la peau sont détruits ; & cette cuticule soûlevée, nous appercevons des phlictenes.

3°. Une impression plus violente altere & consume le tissu des solides : par elle les fluides sont absorbés ; leurs particules les plus subtiles s’exaltent & s’évaporent ; de maniere que dans le lieu qui a subi le contact du feu, on n’entrevoit qu’une masse noirâtre que nous nommons escarre, & qui n’est autre chose qu’un débris informe des solides brûlés & des liquides dessechés ou concrets.

C’est cette escarre que nous nous proposons toûjours de solliciter dans l’usage & dans l’emploi que nous faisons du cautere. On doit l’envisager comme une portion qui privée de la vie est devenue totalement étrangere : elle est de plus nuisible en ce qu’elle s’oppose à la circulation ; mais bientôt la nature elle-même fait ses efforts pour s’en délivrer. Les liqueurs contenues dans les tuyaux dont les extrémités ont cédé à l’action du fer brûlant, arrivent jusqu’à l’obstacle que leur présente ce corps dur & pour ainsi dire isolé ; elles le heurtent conséquemment a chaque pulsation, soit du cœur, soit des arteres ; elles s’y accumulent, elles produisent dans les canaux voisins un engorgement tel que leurs fibres distendues & irritées donnent lieu à un gonflement, à une douleur pulsative ; & les oscillations redoublées des vaisseaux operent enfin un déchirement. Un suintement des sucs que renfermoient ces mêmes vaisseaux oblitérés annonce cette rupture ; & ce suintement est insensiblement suivi d’une dissolution véritable des liqueurs mêlées avec une portion des canaux qui ont souffert ; dissolution qui anéantissant toute communication, & détruisant absolument tous points d’union entre le vif & le mort, provoque la chûte entiere du sequestre, & ne nous montre dans la partie cautérisée qu’un ulcere dans lequel la suppuration est plus ou moins abondante, selon le nombre des canaux ouverts.

De la nature des sucs qui s’écoulent & qui forment la matiere suppurée, dépendent une heureuse réunion & une prompte cicatrice : des liqueurs qui sont le fruit d’une fermentation tumultueuse, & dont l’acreté, ainsi que l’exaltation de leurs principes, démontrent plûtôt en elles une faculté destructive qu’une faculté régénérante, ne nous prouvent que le retardement de l’accroissement que nous desirons ; elles le favorisent, il est vrai, mais indirectement, c’est-à-dire en dissipant les engorgemens qui s’opposent à l’épanchement de cette lymphe douce & balsamique, qui, parfaitement analogue à toutes les parties du corps de l’animal, & répandue sur les chairs, en hâte la reproduction par une assimilation inévitable. Tant que ces matieres qui ont leur source dans les humeurs qui gorgent les cavités & les interstices des vaisseaux, subsistent & fluent : toute régénération est donc impossible. Dès qu’elles font place à ce suc, dont toutes les qualités extérieures nous attestent l’étroite affinité qui regne entre ses molécules & les parties qui constituent le fond même sur lequel il doit être versé, & que ce même suc peut suinter des tuyaux lymphatiques dans la plaie, sans aucune contrainte & sans aucun mélange d’un fluide étranger capable de le vicier & de combattre ses effets, la réunion que nous attendons est prochaine.

Elle sera dûe non-seulement à la juxta-position & à l’exsication de la seve nourriciere charriée vers les extrémités des capillaires dégagés, conséquemment aux mêmes mouvemens des solides & des fluides, qui dans la substance engorgée formoient le pus, mais encore à un leger prolongement des canaux. J’observe d’une part que le jour que les liquides se sont frayés n’est pas tel que le diametre des vaisseaux dilacérés soit dans un état naturel : l’issue des liqueurs n’est donc pas absolument libre. Or la résistance qu’elles éprouvent, quelque foible qu’elle puisse être, les oblige de heurter contre les parois de ces mêmes vaisseaux, qui, vû la déperdition de substance, ont cessé d’être gênés, comprimés, & soûtenus par les parties qui les avoisinoient : ainsi leurs fibres cédant aux chocs & aux coups multipliés & réitérés qu’elles essuient, se trouvent nécessairement & facilement distendues dans le vuide : cette augmentation de longueur ne peut être telle néanmoins qu’elle procure l’entiere réunion ; aussi je remarque d’un autre côté que les liquides consomment l’ouvrage. La plus grande partie de ceux qui s’évacuent par les orifices des vaisseaux legerement ouverts, fournit la matiere suppurée : mais la portion la plus onctueuse de la lymphe poussée vers l’extrémité des canaux des bords de l’ulcere, en suinte goutte-à-goutte. Chaque molécule qui excede l’aire du calibre tronqué, s’arrête à l’embouchure, s’y congele, s’y épaissit, & s’y range circulairement, de maniere qu’elle offre un passage à celles qui la suivent, & qui se figent & se placent de même, jusqu’à ce que le progrès des couches soit à un tel degré que les capillaires n’admettant que les parties vaporeuses, & contraignant les liqueurs qui se présentent & qu’ils rejettent, d’enfiler les veines qui les rapportent à la masse, la cavité de l’ulcere soit remplie & la cicatrice parfaite.

Les moyens de cette reproduction nous indiquent 1°. comment les cicatrices, sur-tout celles qui sont considérables, forment toûjours des brides ; ils nous apprennent 2°. pourquoi elles sont plus basses que le niveau de la peau ; 3°. par eux nous pouvons expliquer comment, dans cette substance régénérée, on ne voit au lieu d’un ensemble de tuyaux exactement cylindriques & parfaitement distincts, qu’un amas de petites cavités dont les parois, irrégulierement adhérentes les unes aux autres, ne présentent, pour ainsi dire, qu’un corps spongieux, mais assez dense, dont la solidité accroît à mesure qu’il s’éloigne du fond, & que les fluides y sont plus rares, ce qui rend la cicatrice extérieurement plus dure & plus compacte ; 4°. enfin ils nous dévoilent sensiblement les effets des cicatrices multipliées.

Les suites de la cautérisation des parties dures sont à peu-près les mêmes que celles qui ont fixé notre attention relativement aux parties molles.

Le feu appliqué sur les os, desseche en un instant les fibres osseuses, il crispe, il oblitere les vaisseaux qui rampent entr’elles ; les sucs nécessaires que ces vaisseaux charrient, sont aussi-tôt exaltés & dissipés, & toute la portion soûmise à l’instrument brûlant, jaunit, noircit ; elle cesse d’être vivante, & répond precisément à ce que nous venons de nommer escarre. Ici elle n’est jamais aussi profonde. La chûte en est plus lente & plus tardive, parce que les vaisseaux de la substance osseuse ne sont point en aussi grande quantité, & que les sucs y sont moins abondans. Quoi qu’il en soit, les bornes de l’exsication sont celles de la partie ruinée qui doit être détachée de la partie saine, & non morte. C’est à la surface de celle-ci que les oscillations redoublées qui commencent à ébranler la premiere, se font sentir. Ces oscillations sont suivies de la rupture des canaux à leurs extrémités, la séparation desirée se trouve alors ébauchée ; mais ces canaux dilacérés, qui laissent échapper une humeur qui s’extravase, végétant, pullulant eux-mêmes, se propageant & s’unissant insensiblement, fournissent-ils une chair véritable ? l’exfoliation sera bien-tôt accomplie, vû l’accroissement de cette même chair qui soûlevera & détachera entierement enfin le corps étranger, & qui acquierra une consistance aussi ferme & aussi solide que celle dont joüissoit le corps auquel elle succede.

Ces effets divers que je ne pouvois me dispenser de détailler, parce qu’ils ont été jusqu’ici également inconnus aux écuyers qui ont écrit, aux maréchaux qui pratiquent, & aux demi-savans qui dogmatisent, sont la base sur laquelle nous devons asseoir tous les principes en matiere de cautérisation.

Il est des cas où elle est salutaire, il en est où elle est nuisible, il en est où elle est inutile.

Ceux dans lesquels l’énergie du feu est évidente, sont, quant aux parties dures, les caries, puisque l’exfoliation qu’il procure n’est autre chose que la chûte de la portion viciée de l’os ; & quant aux parties molles, les bubons pestilentiels ; les ulceres chancreux qui n’avoisinent point, ainsi que le fic, connu sous le nom de crapaud, des parties délicates, telles, par exemple, que l’expansion aponévrotique sur laquelle il est quelquefois situé ; les morsures des animaux venimeux ; celles des animaux enragés ; les gangrenes humides, qui sans être précédées d’inflammation, font tomber les parties en fonte ; les gangrenes avancées ; les ulceres avec hyporsarcose ; les engorgemens œdémateux accidentels, & même les engorgemens tendans au skirrhe, qui occupent une grande étendue ; les tumeurs dures, skirrheuses, circonscrites ; les hémorrhagies qui n’ont pas lieu par des vaisseaux d’un diametre absolument considérable, pourvû que les vaisseaux puissent être atteints sans danger ; les solutions de continuité de l’ongle, telles que les seymes, les legeres excroissances que nous appellons fic, verrues ou poireaux, &c. en un mot, dans toutes les circonstances où il importe de frayer une issue à une matiere ennemie, dont le séjour dans la partie, ou dont le retour dans les routes circulaires seroit funeste, & qu’il seroit extrèmement dangereux de laisser pénétrer dans la masse des liqueurs ; de constituer une humeur morbifique & maligne dans une entiere impuissance, soit par l’évaporation de ses parties les plus subtiles, soit par la fixation ou la coagulation de ses parties les plus grossieres ; de dessécher puissamment, & de produire dans les vaisseaux dont l’affaissement ne s’étend pas au-delà de la partie affectée, une irritation absolument nécessaire ; d’interrompre toute communication entre des parties saines & une partie mortifiée ; d’en hâter la séparation ; de dissiper une humidité surabondante, & de procurer à des fibres dont le relâchement donne lieu à des chairs fongueuses & superflues, la fermeté & la solidité dont elles ont besoin ; d’absorber la sérosité arrêtée & infiltrée dans les tégumens, lorsque nul topique n’a pû l’atténuer & la résoudre ; de l’évacuer & de faire rentrer par une suppuration convenable les vaisseaux dans leur ton & dans leur état naturel, ce qui demande beaucoup de sagacité & de prudence ; de mettre en mouvement une humeur stagnante & endurcie, & d’en faciliter le dégorgement ; d’accélerer par l’explosion une dissolution & une fonte heureuse de la matiere épaissie qui forme les tumeurs skirrheuses, ce qui se pratique plus communément que dans le cas précédent, pourvû que l’on n’apperçoive aucune disposition inflammatoire ; de crisper & de contracter dans l’instant l’orifice d’un vaisseau coupé, & de réduire le sang en une masse épaisse qui bouche ce même orifice ; de faire une plaie à l’effet de solliciter la végétation de plusieurs petits vaisseaux qui par leur régénération procureront la réunion de l’ongle dont ils acquierront la consistance ; de détruire & de consumer en entier des tubercules legers ou des corps végétaux contre nature, qui s’élevent sur la superficie de la peau ; de prévenir les enflures & les engorgemens auxquels les parties déclives peuvent paroître disposées, en soûtenant par des cicatrices fortes & multipliées, la foiblesse & l’inertie des vaisseaux : dans toutes ces circonstances, dis-je, l’application du cautere ardent est d’une efficacité véritable.

Elle est incontestablement nuisible, lorsque l’œdeme reconnoît pour cause une cachexie ou une mauvaise disposition intérieure ; elle est toûjours pernicieuse dans tous les cas où l’inflammation est marquée sensiblement. Tout habile praticien la rejette, quand il prévoit qu’elle peut offenser des vaisseaux considérables ; & il la bannit à jamais relativement aux parties tendineuses, aponévrotiques & nerveuses, attendu les accidens mortels qui peuvent en être les suites.

Son insuffisance enfin est réelle, & son inutilité manifeste, dès que l’action du feu n’a pas lieu immédiatement sur la partie malade. Elle ne produit & ne peut donc rien produire d’avantageux, par exemple, dans les luxations, dans les entorses, dans toutes les extensions forcées des tendons, des muscles, des ligamens, & des fibres nerveuses, dans les courbes, dans les éparvins, dans les suros, dans les fusées, dans les osselets, &c. dans de semblables occasions en effet, nous ne portons jamais le cautere sur le siége du mal. J’ajoûterai que dans la plûpart d’entr’elles nous ne pourrions outre-percer le cuir & parvenir à ce siége, sans un péril certain & éminent, & sans rendre l’animal la victime d’une opération non moins préjudiciable & non moins superflue dans une multitude d’autres cas que je ne spécifierai point, la doctrine que j’ai établie & les vérités que je consacre ici, suffisant sans doute à la révélation de toutes les erreurs de la Chirurgie vétérinaire à cet égard.

Parmi les matieres propres à l’œuvre de la cautérisation, les métaux nous ont parû mériter la préférence. Nos instrumens sont ou de fer, ou de cuivre, ou d’argent. Les escarres qui résultent de l’application des cauteres formés de ce dernier métal, sont moins considérables : mais la dépense que ces cauteres occasionneroient, oblige nos maréchaux à employer plus généralement le cuivre & le fer. Nous donnons à ces métaux des formes diverses. Il est des cauteres plats ; il en est à nœud ou à bouton ; il en est de cutellaires ; il en est dont l’extrémité se termine en S, &c. Ceux dont on fait fréquemment usage, sont les cutellaires, les essiformes, & les cauteres à boutons.

Le cautere cutellaire est un demi-croissant, dont le contour intérieur tient lieu de côte au tranchant non affilé, formé par le contour extérieur. Cette portion de métal est toûjours emmanchée par sa partie la plus large & près de la côte, d’une tige, ou postiche, ou de même métal, à laquelle on donne plus ou moins de longueur. Ce manche est dans le même plan que la lame, & dans la même direction que le commencement de la courbure au départ du manche.

Le cautere essiforme est fait d’une lame de métal contournée & enroulée de telle sorte, qu’en la présentant de champ sur une surface, elle y imprime le caractere S. Cette lame enroulée a environ une demi-ligne d’épaisseur, & l’S qu’elle trace est d’environ huit ou neuf lignes. Elle est ordinairement tirée d’une longue tige qui lui sert de manche, & dans le cas où elle seroit d’un autre métal, on lui en adapteroit une d’environ un pié de longueur.

Le cautere à bouton n’est proprement qu’une tige de fer terminée en une pointe courte, à quatre pans à-peu-près égaux : quelquefois ce bouton est de figure conoïde, & tel que celui que les Chirurgiens appellent bouton à olive.

Il est encore des cauteres destinés à passer des sétons. Voyez Séton.

Les Maréchaux se servent du couteau pour donner le feu en croix, en étoile, en maniere de raies plus ou moins étendues, différemment disposées, & qui représentent tantôt une patte d’oie, tantôt des feuilles de fougere ou de palme, tantôt la barbe d’une plume. Quelquefois ils l’appliquent en forme de roue, ils impriment alors très-légerement des especes de raies dans l’intérieur du cercle qu’ils ont marqué. Il en est qui au lieu de ces raies, y dessinent avec un cautere terminé en pointe, un pot de fleur : les armoiries du maître auquel appartiennent l’animal, une couronne, un oiseau, une rose ou autres fleurs quelconques, &c. soins inutiles, qui ne suffisent que trop souvent pour élever un aspirant au grade de maître, & qui, relativement à l’art, seront toûjours envisagés par ceux qui en connoîtront les vrais principes, comme le chef-d’œuvre de l’ignorance.

Les cauteres à bouton sont employés dans les cas où le maréchal veut donner quelques grains d’orge, ou semences de feu, c’est-à-dire, quand il se propose d’en introduire, par exemple, quelques pointes sur des lignes déjà tracées avec le cautere cutellaire. Ces boutons lui sont encore d’un grand secours, lorsqu’il s’agit d’ouvrir un abcès, de percer une tumeur, mais il est blâmable de ne pas considérer avec assez d’attention les circonstances dans lesquelles l’instrument tranchant seroit préférable. Voyez Tumeur.

Quant aux cauteres essiformes, ils sont véritablement efficaces, eu égard aux seymes, en les appliquant transversalement, & de façon que l’S placée à l’origine de la solution de continuité, y réponde par son milieu ; ses deux extrémités s’étendent également sur chaque portion de l’ongle disjoint & séparé. Voyez Seyme.

Je ne peux me refuser ici à l’obligation de ne pas omettre quelques maximes qui ont rapport au manuel de la cautérisation.

La nécessité de s’assûrer parfaitement du cheval sur lequel on doit opérer, ne peut être révoquée en doute. Les uns le renversent & le couchent à terre, les autres l’assujettissent dans le travail ; il en est qui se contentent de se mettre, par le moyen des entraves & des longes, à l’abri des atteintes qu’ils pourroient en recevoir. Toutes ces précautions différentes dépendent du plus ou du moins de sensibilité & de docilité de l’animal, du tems que demande l’opération, & des douleurs plus ou moins vives qu’elle peut susciter. C’est aussi par la grandeur, la figure, la nature & le siége du mal, que nous devons nous regler & nous décider sur le choix des cauteres, qui d’ailleurs ne doivent point être chauffés au feu de la forge, mais à un feu de charbon de bois, toûjours moins acre que celui des charbons fossiles. S’il s’agit de cautériser à l’effet de procurer une exfoliation, il faut garantir avec soin les parties qui avoisinent lorsque nous nous disposons à brûler : nous méditons, par exemple, de porter un bouton de feu sur l’os angulaire, voyez Fistule lacrymale ; alors par le moyen de l’entonnoir ou de la cannule, instrumens accessoires au cautere, nous remplissons cette intention. Dans d’autres cas où ces instrumens ne sauroient être d’usage, nous garnissons les chairs de compresses ou plumaceaux imbibés de quelque liqueur froide, & nous les préservons ainsi de l’impression de la chaleur & du feu. Il doit être en un degré plus ou moins considérable dans le cautere, & le cautere doit être plus ou moins fortement & long-tems appliqué, selon l’effet que nous en attendons, selon la profondeur de la carie, selon que l’os est spongieux ou compact, selon enfin que l’animal est plus ou moins avancé en âge ; on peut dire néanmoins en général, que relativement à la cautérisation des parties dures, l’instrument brûlant doit être plus chaud que relativement à la cautérisation des parties molles. Est-il question, où égard à celles-ci, de remédier à une enflûre accidentelle œdémateuse, ou à un engorgement des jambes de la nature de celui qui tend au skirrhe ? le maréchal doit s’armer de cautere cutellaire chauffé, & tracer de haut en-bas sur les faces latérales de la partie engorgée, une ligne verticale directement posée sur l’intervalle qui sépare l’os & le tendon, & des lignes obliques qui partent de la premiere qui a été imprimée, & qui se répondent par leurs extrémités supérieures. Ici le cautere ne doit point outre-percer le cuir, la main qui opere doit être extrèmement legere ; il suffit d’abord d’indiquer seulement par une premiere application la direction de ces lignes ou de ces raies ; on y introduit ensuite d’autres couteaux de la même forme & de la même épaisseur, disposés exprès dans le feu & rougis de maniere qu’ils n’enflamment point le bois sur lequel on les passe, soit pour juger du degré de chaleur, soit pour en enlever la crasse ou les especes de scories que l’on y observe ; & la cautérisation doit être réiterée jusqu’à ce que le fond des raies marquées ait acquis & présente une couleur vive, qui approche de celle que nous nommons couleur de cerise. Une des conditions de cette opération, est d’appuyer sans force, mais également, le cautere dans toute l’étendue qu’il parcourt ; les couteaux dont se servent ordinairement les maréchaux, sont moins commodes & moins propres à cet effet que les couteaux à roulette, avec lesquels je pratique. Ceux-ci sont formés d’une plaque circulaire d’environ un pouce & demi de diametre, & de trois quarts de ligne d’épaisseur, percée dans son centre pour recevoir un clou rond qui l’assemble mobilement dans sa tige refendue par le bout, & en chappe. L’impression de cette plaque rougie & qui roule sur la partie que je cautérise, par le seul mouvement & par la seule action de ma main & de mon poignet, est toûjours plus douce, moins vive & plus égale. Les cicatrices sont encore très-apparentes lorsque l’opérateur n’a pas eu attention à la direction des poils, il ne peut donc se dispenser de la suivre, pour ne pas détruire entierement ceux qui bordent l’endroit cautérisé, & qui peuvent le recouvrir après la réunion de la plaie. J’en ménage les oignons ou les bulbes, au moyen d’une incision que je fais à la superficie de la peau, incision qui précede l’application du cautere, & par laquelle je fais avec le bistouri le chemin que doit décrire l’instrument brûlant que j’insinue dans les ouvertures longitudinales que j’ai pratiquées, & dont l’activité est telle alors, que je suis rarement obligé de cautériser à plusieurs reprises. Cette maniere d’opérer semble exiger plus de soins, vû l’emploi du fer tranchant ; mais les cicatrices qui en résultent, sont à peine sensibles au tact, & ne sont en aucune façon visibles. Leur difformité est moins souvent occasionnée par le feu, que par la négligence des palefreniers ou du maréchal, qui ont abandonné l’animal à lui-même, sans penser aux moyens de l’empêcher de mordre, de lécher, d’écorcher, de déchirer avec les dents les endroits sur lesquels on a mis le cautere, ou de froter avec le pied voisin ces mêmes endroits brûlés ; ils pouvoient facilement y obvier par le secours du chapelet, voyez Farcin, ou par celui des entraves dégagées de leurs entravons, auxquels on substitue alors un bâton d’une longueur proportionnée, qui ne permettant pas l’approche de la jambe saine, met celle qui a été cautérisée à l’abri de tout contact, de toute insulte & de tout frotement pernicieux.

M. de Soleysel fixe à vingt-sept jours la durée de l’effet du feu ; il en compte neuf pour l’augmentation, neuf pour l’état, & neuf pour le déclin. On pourroit demander à ses sectateurs, ou à ceux de ses copistes qui existent encore, ce qu’ils entendent véritablement par ce terme d’effet, & ce à quoi ils le bornent. Le restreignent-ils, comme ils le devroient, à la simple brûlure, c’est-à-dire à la simple production de l’escarre ? l’étendent-ils à tous les accidens qui doivent précéder la suppuration qui occasionne la chûte du sequestre ? comprennent-ils dans ces mêmes effets, l’établissement de cette suppuration loüable qui nous annonce une prompte régénération, & la terminaison de la cure ? Dans les uns ou dans les autres de ces sens, ils ne peuvent raisonnablement rien déterminer de certain. Le feu est appliqué sur des parties malades, tuméfiées, dont l’état differe toûjours ; les dispositions intérieures de chaque cheval sur lequel on opere, varient à l’infini : or comment assigner un terme précis aux changemens qui doivent arriver, & décider positivement du tems du rétablissement entier de l’animal ? Ce n’est, au reste, que quelques jours après que l’escarre est tombée, qu’on doit le promener au pas & en main, pourvû que la situation actuelle de la plaie prudemment examinée avant de le solliciter à cet exercice, ne nous fournisse aucune indication contraire.

Quant à l’usage des cauteres à bouton, relativement aux tumeurs, nous devons, dans les circonstances où nous le croyons nécessaire, l’appliquer de maniere que nous puissions faire évanoüir toute dureté, tout engorgement, & que rien ne puisse s’opposer à la suppuration régénérante qui part des tuyaux sains, & de laquelle nous attendons de bonnes chairs, & une cicatrice solide & parfaite. Il est essentiel néanmoins de ne pénétrer jusqu’à la base de la tumeur, que lorsque cette même tumeur n’est pas située sur des parties auxquelles on doit redouter de porter atteinte. S’il en étoit autrement, je ne cautériserois point aussi profondément ; & dans le cas, par exemple, d’une tumeur skirrheuse placée sur une partie tendineuse, osseuse, &c. je me contenterois d’introduire le bouton de feu moins avant, sauf, lorsque le séquestre seroit absolument détaché, à détruire le reste des duretés, si j’en apperçevois, par des pansemens méthodiques & avec des cathérétiques convenables, c’est-à-dire avec des médicamens du genre de ceux dont je vais parler.

Feu mort, rétoire, cautere potentiel, caustiques, termes synonymes. Nous appellons en général des uns & des autres de ces noms, toute substance qui appliquée en maniere de topique sur le corps vivant, & fondue par la lymphe dont elle s’imbibe, ronge, brûle, consume, détruit les solides & les fluides, & les change, ainsi que le feu même, en une matiere noirâtre, qui n’est autre chose qu’une véritable escarre.

C’est par les divers degrés d’activité de ces mixtes, que nous en distinguons les especes.

Les uns agissent seulement sur la peau, les autres n’agissent que sur les chairs dépouillées des tégumens ; il en est enfin qui operent sur la peau & sur les chairs ensemble.

Les premiers de ces topiques comprennent les médicamens que nous appellons proprement rétoires, & qui dans la Chirurgie sont particulierement désignés par le terme de vésicatoires. Les seconds renferment les cathéretiques ; & ceux de la troisieme espece, les escarrotiques ou les ruptoires.

Le pouvoir des unes & des autres de ces substances résulte uniquement, quand elles sont simples, des sels acres qu’elles contiennent ; & quand elles sont composées, des particules ignées qui les ont pénétrées, ou de ces particules ignées & de leurs particules salines en même tems.

Les suites de l’application des caustiques naturels & non-préparés, doivent donc se rapporter à l’action stimulante de ces remedes, c’est-à-dire à l’irritation qu’ils suscitent dans les solides, & à la violence des mouvemens oscillatoires qu’ils provoquent ; mouvemens en conséquence desquels les fibres agacées sollicitent & hâtent elles-mêmes leur propre destruction, en heurtant avec force & à coups redoublés contre les angles & les pointes des sels dont ces mixtes sont pourvûs, & qui ont été dissous par l’humidité de la partie vivante.

A l’égard des caustiques composés, c’est-à-dire de ceux qui, par le moyen des préparations galéniques & chimiques, ont subi quelqu’altération, non-seulement ils occasionneront les mêmes dilacérations & les mêmes ruptures ensuite de la dissolution de leurs sels, s’il en est en eux, mais ils consumeront le tissu des corps sur lesquels on leur proposera de s’exercer immédiatement ; leurs particules ignées suffisamment développées, & d’ailleurs raréfiées par la chaleur, joüissant de toute l’activité du feu, & se manifestant par les mêmes troubles & par les mêmes effets.

Les vésicatoires, de la classe de ceux que l’on distingue par la dénomination de rubéfians ou de phénigmes, n’excitant qu’une legere inflammation dans les tégumens du corps humain, seroient totalement impuissans sur le cuir du cheval ; mais l’impression des épispastiques, auxquels on accorderoit un certain intervalle de tems pour agir, seroit très-sensible. Les particules acres & salines de ceux-ci sont doüées d’une telle subtilité, qu’elles enfilent sans peine les pores, quelle que soit leur ténuité : elles s’insinuent dans les vaisseaux sudorifiques, elles y fermentent avec la sérosité qu’ils contiennent ; & les tuniques de ces canaux cedant enfin à leurs efforts, & à un engorgement qui augmente sans cesse par la raréfaction & par le nouvel abord des liqueurs, laissent échapper une humeur lymphatique qui soûleve l’épiderme, & forme un plus ou moins grand nombre de vessies qui se montrent à la superficie de la peau. Les alongemens par lesquels cette membrane déliée se trouvoit unie aux vaisseaux qui ont été dilacérés, demeurent flottans, & s’opposent à la sortie de la sérosité dans laquelle ils nagent ; mais cette humeur triomphe néanmoins de ces obstacles après un certain tems, puisqu’elle se fait jour, & qu’elle suinte sous la forme d’une eau rousse & plus ou moins limpide.

A la vûe de l’inertie des cathérétiques appliqués sur les tégumens, & de leur activité sur les chairs vives, on ne sauroit douter de la difficulté que leurs principes salins ont de se dégager, puisqu’il ne faut pas moins qu’une humidité aussi considérable que celle dont les chairs sont abreuvées, pour les mettre en fonte, pour briser leurs entraves, pour les extraire, & pour les faire joüir de cette liberté sans laquelle ils ne peuvent consumer & détruire toutes les fangosités qui leur sont offertes.

Ceux qui composent une partie de la substance des ruptoires, sont sans doute moins enveloppés, plus acres, plus greffiers, plus divisés & plus susceptibles de dissolution, dès qu’ils corrodent la peau même, & que de concert avec les particules ignées qu’ils renferment, ils privent de la vie la partie sur laquelle leur action est imprimée ; ce que nous observons aussi dans les cathérétiques, qui, de même que les ruptoires, ne peuvent jamais être envisagés comme des caustiques simples, & qui brûlent plus ou moins vivement toutes celles que la peau ne garantit pas de leurs atteintes.

Les ouvrages qui ont eu pour objet la medecine des chevaux, contiennent plusieurs formules des médicamens rétoires : celui qui a été le plus usité, est un onguent décrit par M. de Soleysel. L’insecte qui en fait la base, est le méloé ; il est désigné dans le système de la Nature, par ces mots, antennæ filiformes, elytra dimidiata, alæ nullæ. Linnæus, Fauna suecica, n°. 596. l’appelle encore scarabœus majalis unctuosus. Quelques auteurs le nomment proscarabœus, cantharus unctuosus ; le scarabé des Maréchaux. Il est mou, & d’un noir-foncé ; il a les piés, les antennes, le ventre, un peu violets, & les fourreaux coriaces. On le trouve dans les mois d’Avril & de Mai, dans les terreins humides & labourés, ou dans les blés. On en prend un certain nombre que l’on broye dans suffisante quantité d’huile de laurier, & au bout de trois mois on fait fondre le tout : on coule, on jette le marc, & on garde le reste comme un remede très-précieux, & qui doit, selon Soleysel, dissiper des suros, des molettes, des vessigons, &c. mais qui est très-inutile & très-impuissant, selon moi, dans de pareilles circonstances.

Il est encore d’autres rétoires faits avec le soufre en poudre, du beurre vieux, de l’huile de laurier, des poudres d’euphorbe & de cantharides. J’ai reconnu que la qualité drastique de ces insectes n’est pas moins nuisible à l’animal qu’à l’homme, & qu’ils ne font pas en lui des impressions moins fâcheuses sur la vessie & sur les conduits urinaires ; mais quoique ces vésicatoires m’ayent réussi dans une paralysie subite de la cuisse, il faut convenir que dans la pratique nous pouvons nous dispenser en général d’en faire usage ; le séton brûlant opérant avec beaucoup plus de succès dans les cas où ils semblent indiqués, c’est-à-dire dans l’épilepsie, l’apoplexie, la léthargie, la paralysie, les affections soporeuses, les maladies des yeux, en un mot dans toutes celles où il s’agit d’ébranler fortement le genre nerveux, d’exciter des secousses favorables, & de produire des révulsions salutaires.

Les cathérétiques que nous employons le plus communément, sont l’alun brûlé, le cuivre brûlé, le verdet, l’iris de Florence, la sabine, l’arsenic blanc, le sublimé corrosif, l’arsenic caustique, le précipité blanc, l’onguent brun, l’onguent égyptiac, le baume d’acier ou le baume d’aiguille, &c.

Les ruptoires, que nous ne mettons presque toûjours en œuvre que comme cathérétiques, sont l’eau ou la dissolution mercurielle, l’esprit de vitriol, l’esprit de sel, l’esprit de nitre, le beurre d’antimoine, l’huile de vitriol, l’eau-forte, la pierre infernale. Je dis que nous ne les appliquons communément que sur les chairs découvertes de la peau : il est rare en effet que dans les cas où il est question d’ouvrir des tumeurs, nous ne préférions pas le cautere actuel, dont les opérations sont toûjours plus promptes, & dont les malades que nous traitons ne font point effrayés, à ces médicamens potentiels, qui peuvent d’ailleurs porter le poison dans le sang par l’introduction de leurs corpuscules, & qui demandent, eu égard à ce danger, beaucoup de circonspection & de sagacité dans le choix, dans les préparations, & dans l’application que l’on en fait. (e)

Feu, (Manége.) cheval qui a du feu, cheval qui a de la vivacité, expressions synonymes. Il y a une très-grande différence entre le feu ou la vivacité du cheval, & ce que nous nommons en lui proprement ardeur. Le feu ou la vivacité s’appaisent, l’ardeur ne s’éteint point. Trop de feu, trop de vivacité formeront, si on le veut, ce que l’on doit entendre par le mot ardeur, & conséquemment ce terme présentera toûjours à l’esprit l’idée de quelque chose de plus que celle que nous attachons à ceux de vivacité & de feu. Le cheval qui a de l’ardeur, quelque vigoureux, quelque nerveux qu’il puisse être, doit être peu estimé. Le desir violent & immodéré qu’il a d’aller en-avant, & de devancer les chevaux qui marchent ou qui galopent devant lui ; son inquiétude continuelle, son action toûjours turbulente, son trépignement, les différens mouvemens auxquels il se livre en se traversant sans cesse, & en se jettant indistinctement tantôt sur un talon, tantôt sur un autre ; sa disposition à forcer la main, sont autant de raisons de le rejetter. Non-seulement il est très-incommode & très-fatigant pour le cavalier qui le monte, mais il se lasse & s’épuise lui-même ; la sueur dont il est couvert dans le moment, en est une preuve. Ces chevaux, dont le naturel est à-jamais invincible, sont d’ailleurs bientôt ruinés ; s’ils manquent de corps, la nourriture la meilleure & la plus abondante, l’appétit le plus fort, ne peuvent en réparer les flancs : ils demeurent toûjours étroits de boyau, & très-souvent la pousse termine leur vie. Tous ces vices ne se rencontrent point dans le cheval qui n’a que du feu : si son éducation est confiée à des mains habiles, sa vivacité ne le soustraira point à l’obéissance ; elle sera le garant de sa sensibilité & de son courage, elle ne se montrera que lorsque l’animal sera recherché, il n’en répondra que plus promptement aux aides, il n’en aura que plus de finesse ; & lorsqu’elle le déterminera à hâter, sans en être sollicité, ses mouvemens & sa marche, elle ne sera jamais telle qu’elle lui suggere des desordres, & qu’elle l’empêche de reconnoître le pouvoir de la main qui le guide. En un mot, la vivacité ou le feu du cheval peut être tempéré, son ardeur ne peut être amortie. Pourquoi donc a-t-on jusqu’à présent confondu ces expressions ? Il n’est pas étonnant que l’on abuse des termes dans un art où l’on n’a point encore médité sur les choses. (e)

Feu, (Manége.) Accoûtumer le cheval au feu. Si la perte de la vie, & si, dans de certaines circonstances, la perte de l’honneur même du cavalier, peuvent être les suites funestes de l’emportement & de la fougue d’un animal qui, frappé de l’impression subite & fâcheuse de quelqu’objet, méconnoît aussitôt l’empire de toutes les puissances extérieures qui le maîtrisent, il est d’une importance extrème de ne négliger aucune des voies qui sont propres à donner de l’assûrance à des chevaux timides & peureux.

M. de la Porterie, mestre de camp de dragons, dans ses institutions militaires, ouvrage qui n’a paru minutieux qu’à des personnes peut-être plus bornées que les petits détails qu’elles méprisent & qu’elles dédaignent, propose des moyens d’autant plus sûrs d’accoûtumer l’animal au feu, que l’expérience a démontré l’excellence de sa méthode.

Il recommande d’abord d’en user avec beaucoup de sagesse & de patience : le succès dépend en effet de ces deux points. Il ne s’agit pas ici de vaincre & de dominer par la force un tempérament naturellement porté à l’effroi ; une terreur réitérée ne pourroit que donner aux fibres un nouveau degré de propension à celle qu’elles ont déjà ; il ne faut que les obliger insensiblement à céder & à se prêter au pli & aux déterminations qu’il est essentiel de leur suggérer.

La route que tient M. de la Porterie, est entierement conforme à ces vûes. Le bruit qui résulte du jeu des ressorts différens des armes à feu, est le premier auquel il tente d’habituer le cheval. Il fait mouvoir ces ressorts dès le matin à la porte & aux fenêtres de l’écurie, & ensuite dans l’écurie même avant la distribution de l’avoine ou du fourrage, qui est aussi précédée de l’action de flater, de caresser l’animal, & de s’en approcher avec circonspection, de maniere qu’il puisse flairer ou sentir le bassinet. Cette manœuvre répetée & continuée chaque fois qu’on doit lui présenter la ration de grain qui lui est destinée, appaise & familiarise peu-à-peu ceux qui semblent être les plus farouches, sur-tout si l’on a encore, & tandis qu’ils mangent, le soin de laisser les pistolets devant eux & dans l’auge. Alors on brûle des amorces, en observant les mêmes gradations ; & sans oublier qu’il est d’une nécessité indispensable d’accoûtumer le cheval à l’odeur de la poudre, & de le mettre par conséquent à portée de la recevoir. Des amorces on en vient aux coups à poudre ; on n’employe que la demi-charge, & les armes ne sont point bourrées. Enfin M. de la Porterie conseille de frapper de grands coups de bâtons sur les portes, pour suppléer au défaut de la quantité de munition dont les régimens auroient besoin à cet effet ; & la fréquente répetition du mot feu, pour habituer l’animal à ce commandement, qu’il redoute souvent autant que le feu même.

Telles sont les opérations qui se pratiquent dans l’écurie : celles qu’il prescrit ensuite dans le dehors, concourent au même but, & ne tendent qu’à confirmer le cheval, & à le guérir de toute appréhension. On place & l’on assûre dans un lieu convenable, des especes d’auges volantes, à l’effet d’y déposer différentes portions d’avoine. On monte quelques chevaux que l’on mene à ces auges, & devant lesquels marchent des hommes à pié qui font joüer & mouvoir les ressorts des armes dont ils sont munis ; & qui arrivés dans l’endroit fixé, les portent aux naseaux de ces animaux. Tandis qu’ils commencent à manger leur avoine, un ou deux de ces hommes à pié tournent autour d’eux, & leur font entendre de nouveau & par intervalle le bruit des ressorts. On les fait reculer encore à dix ou douze pas. Quand ils sont éloignés ainsi de l’auge, les hommes à pié s’en approchent, meuvent les chiens & les platines, pendant qu’on sollicite & qu’on presse les chevaux de se porter en-avant, & de revenir au lieu qu’ils ont abandonné ; après quoi on leur permet de manger : & on les interrompt de même plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de leur ration. On les reconduit dans l’écurie & à leur place avec le même appareil ; on les y flate, on leur parle, & on leur fait sentir les armes.

C’est avec de semblables précautions & de tels procédés plus ou moins long-tems mis en usage, que l’on parvient à leur ôter entierement la crainte & l’effroi que peuvent leur inspirer les amorces & le bruit des pistolets, mousquetons ou fusils que l’on décharge. Dans la leçon qui suit immédiatement celle que nous venons de détailler, il faut seulement observer qu’aucun grain de poudre & qu’aucun éclat de la pierre n’atteignent le nez du cheval, ce qui le révolteroit, & le rendroit infiniment plus difficile à réduire & à apprivoiser ; & dans la manœuvre qui consiste à tirer des coups à poudre, les armes étant bourrées, on doit faire attention, 1° de ne point les adresser directement sous les auges, afin de ne chasser ni terre ni gravier contre ses jambes ; 2° de tenir en-haut le bout des pistolets lorsqu’on les tirera, les chevaux ayant reculé, pour que les bourres ne les offensent point & ne soient point dirigées vers eux, & à l’effet de les accoûtumer à les voir enflammées, supposé qu’elles tombent sur le chemin qu’ils ont à faire pour se rapprocher de leur avoine.

Dans les exercices, M. de la Porterie ne s’écarte point de cet ordre ; mais soit qu’il fasse tirer des pistolets non-amorcés, soit qu’il fasse brûler des amorces, soit qu’il s’agisse d’une véritable décharge de la part de deux troupes vis-à-vis l’une de l’autre, il faut toûjours faire halte pour tirer, & marcher ensuite en-avant, au lieu de faire demi-tour à droite sur le coup ; mouvement pernicieux, & auquel les chevaux ne sont que trop disposés au moindre objet qui les épouvante.

Du reste nous avons simplement ici rendu ses idées & développé ses principes, nous ne saurions en proposer de meilleurs ; & nous osons assûrer qu’il suffira de les appliquer à-propos, de s’armer de la patience qu’exige la réitération de ces leçons, & de saisir & de suivre exactement l’esprit dans lequel il pratique, pour réussir pleinement dans cette partie essentielle de l’éducation des chevaux. (e)

Feu, (marque de) Manége, Maréchal. Nous appellons de ce nom le roux éclatant quoiqu’obscur, dont est teint & coloré naturellement le poil de certains chevaux bais-brun, à l’endroit des flancs, du bout du nez & des fesses. Ce cheval, disons nous, a des marques de feu ; ces marques sont directement opposées à celle du cheval bai-brun, fessés lavées, qui est nommé ainsi, lorsque ces mêmes parties sont couvertes d’un poil jaune, mais mort, éteint & blanchâtre. (e)

Feu, (mal de feu) Maréchal. Je ne sai pourquoi les auteurs qui ont écrit sur l’Hippiatrique nomment ainsi la fievre ardente dans le cheval ; il me semble que les choses devroient tirer & prendre leur dénomination de ce qu’elles sont en effet. Voyez Fievre. (e)

Feu de joie, (Littérat.) illumination nocturne donnée au peuple pour spectacle public dans des occasions de réjoüissances réelles ou supposées.

C’est une question encore indécise de savoir st les anciens, dans les fêtes publiques, allumoient des feux par un autre motif que par esprit de religion. Un membre de l’académie des Belles-Lettres de Paris soûtient la négative : ce n’est pas qu’il nie que les anciens ne fissent comme nous des réjoüissances aux publications de paix, aux nouvelles des victoires remportées sur leurs ennemis, aux jours de naissance, de proclamation, de mariage de leurs princes, & dans leur convalescence après des maladies dangereuses ; mais, selon M. Mahudel, le feu dans toutes ces occasions ne servoit qu’à brûler les victimes ou l’encens ; & comme la plûpart de ces sacrifices se faisoient la nuit, les illuminations n’étoient employées que pour éclairer la cérémonie, & non pour divertir le peuple.

Quant aux buchers qu’on élevoit après la mort des empereurs, quelque magnifiques qu’ils fussent, on conçoit bien que ce spectacle lugubre n’avoit aucun rapport avec des feux de joie. D’un autre côté, quoique la pompe de la marche des triomphes se terminât toûjours par un sacrifice au capitole, où un feu allumé pour la consécration de la victime l’attendoit, ce feu ne peut point passer pour un feu de joie : enfin par rapport aux feux d’artifices qui étoient en usage parmi les anciens, & qu’on pourroit présumer avoir fait partie des réjoüissances publiques, M. Mahudel prétend qu’on n’en voit d’autre emploi que dans les seules machines de guerre, propres à porter l’incendie dans les villes & dans les bâtimens ennemis.

Mais toutes ces raisons ne prouvent point que les anciens n’allumassent aussi des feux de joie en signe de réjoüissances publiques. En effet, il est difficile de se persuader que dans toutes les fêtes des Grecs & des Romains, & dans toutes les celébrations de leurs jeux, les feux & les illuminations publiques se rapportassent toûjours uniquement à la religion, sans que le peuple n’y prît part à-peu-près comme parmi nous.

Dans les lampadophories des Grecs, où l’on se servoit de lampes pour les sacrifices, on y célébroit pour le peuple différens jeux à la lueur des lampes ; & comme ces jeux étoient accompagnés de danses & de divertissemens, on voit que ces sortes d’illuminations étoient en même tems prophanes & sacrées. L’appareil d’une autre fête nommée lamptéries, qui se faisoit à Pallene, & qui étoit dédiée à Bacchus, consistoit en une grande illumination nocturne & dans une profusion de vin qu’on versoit aux passans.

Il faut dire la même chose des illuminations qui entroient dans la solennité de plusieurs fêtes des Romains, & entr’autres dans celle des jeux séculaires qui duroient trois nuits, pendant lesquelles il sembloit que les empereurs & les édiles qui en faisoient la dépense, voulussent, par un excès de somptuosité, dédommager le peuple de la rareté de leur célébration. Capitolin observe que l’illumination que donna Philippe, dans les jeux qu’il célébra à ce sujet, fut si magnifique, que ces trois nuits n’eurent point d’obscurité.

On n’a pas d’exemple de feu de joie plus remarquable que celui que Paul Emile, après la conquête de la Macédoine, alluma lui-même à Amphipolis, en présence de tous les princes de la Grece qu’il y avoit invités. La décoration lui coûta une année entiere de préparatifs ; & quoique l’appareil en eût été composé pour rendre hommage aux dieux qui présidoient à la victoire, cette fête fut accompagnée de tous les spectacles auxquels le peuple est sensible.

Enfin depuis les derniers siecles du paganisme, on pourroit citer plusieurs exemples de feux allumes pour d’autres sujets que pour des cérémonies sacrées. Saint Bernard remarque que le feu de la veille de S. Jean-Baptiste continué jusqu’à nos jours, se pratiquoit déjà chez les Sarrasins & chez les Turcs. Il semble résulter de ce détail, qu’on peut dater l’usage des feux de joie de la premiere antiquité, & par conséquent long-tems avant la découverte de la poudre, qui seulement y a joint les agrémens des feux d’artifice, qu’on y employe avec grand succès dans nos feux de joie, malgré le vent, la pluie, les eaux courantes & profondes.

Au surplus, quel que soit le mérite de nos illuminations modernes, il ne s’en est point fait dans le monde qui ait procuré de plaisir pareil à celui du simple feu d’Hadrien. Ce prince ordonna qu’on le préparât dans la place de Trajan, & que le peuple romain fût invité de s’y rendre. Là, dit Dion, (liv. LXXIX.) l’empereur, en présence de la ville entiere, annula toutes ses créances sur les provinces, en brûla, dans le feu qu’il avoit commandé, les obligations & les mémoires, afin qu’on ne put craindre d’en être un jour recherché, & ensuite il se retira pour laisser le peuple libre de célébrer ses bienfaits. Ils montoient à une somme immense, que des personnes habiles à réduire la valeur des monnoies de ce tems-là, évaluent à environ 133 millions 500 milles livres argent de France (1756). Aussi la mémoire de cette belle action ne périra jamais, puisqu’elle s’est conservée dans les historiens, les inscriptions, & les médailles. Voyez Mabillon, analect. tom. IV. pag. 484 & 486. Onuphre, in fastis, pag. 220. Spanheim de iumisinat. pag. 811. &c. Mais comme cette libéralité n’avoit point eu d’exemple jusqu’alors dans aucun souverain, il faut ajoûter à la honte des-souverains de la terre, qu’elle n’a point eu depuis d’imitateurs. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feu sacré, (Littérat.) brasier qu’on conservoit toûjours allumé dans les temples, & dont le soin étoit confié aux prêtres ou aux prêtresses de la religion.

Il n’est pas surprenant que des hommes, qui ne consultoient que les effets qui s’operent dans la nature, ayent adoré le Soleil comme le créateur & le maître de l’univers. Le culte du feu suivit de près celui qu’on rendit au Soleil ; vive image de cet astre lumineux & le plus pur des élémens, il s’attira des especes d’adorations de tous les peuples du monde, & devint pour eux un grand objet de respect, ou pour mieux dire, un instrument de terreur. L’Ecriture nous enseigne que Dieu s’en est servi de ces deux manieres. Tantôt le Seigneur se compare à un feu ardent pour designer sa sainteté ; tantôt il se rend visible sous l’apparence d’un buisson enflammé, ou formidable par des menaces d’un feu dévorant, & par des pluies de soufre ; quelquefois avant que de parler aux Juifs, il saisit leur attention par des éclairs ; & d’autres fois marchant, pour ainsi dire, avec son peuple, il se fait précéder d’une colonne de feu.

Les rois d’Asie, au rapport d’Hérodote, faisoient toûjours porter du feu devant eux : Ammien Marcellin, parlant de cette coûtume, la tire d’une tradition qu’avoient ces rois, que le feu qu’ils conservoient pour cet usage, étoit descendu du ciel : Quinte-Curce ajoûte que ce feu sacré & éternel étoit aussi porté dans la marche de leurs armées à la tête des troupes sur de petits autels d’argent, au milieu des mages qui chantoient les cantiques de leur pays.

Ainsi la vénération pour le feu se répandit chez toutes les nations, qui toutes l’envisagerent comme une chose sacrée, parce que le même esprit de la nature regnoit dans leurs rites & leur culte extérieur. On ne voyoit alors aucun sacrifice, aucune cérémonie religieuse où il n’entrât du feu ; & celui qui servoit à parer les autels & à consumer les victimes, étoit sur-tout regardé avec le plus grand respect. C’est par cette raison que l’on gardoit du feu perpétuellement allumé dans les temples des Perses, des Chaldéens, des Grecs, des Romains & des Egyptiens. Moyse, établi de Dieu le conducteur des Hébreux, en fit de la part du Seigneur une loi pour ce peuple. « Le feu, dit-il, brûlera sans cesse sur l’autel, & le prêtre aura soin de l’entretenir, en y mettant le matin de chaque jour du bois, sur lequel ayant posé l’holocauste, il fera brûler par-dessus la graisse des hosties pacifiques, & c’est-là le feu qui brûlera toûjours sans qu’on le puisse éteindre ». Lévitiq. ch. vj.

Il semble toutefois que le lieu du monde où l’on révéra davantage cet élément, étoit la Perse : on y trouvoit par-tout des enclos fermés de murailles & sans toîts, où l’on faisoit assidûment du feu, & où le peuple dévot venoit en foule à certaines heures pour prier. Les grands seigneurs se ruinoient à y jetter des essences précieuses & des fleurs odoriférantes ; privilége qu’ils regardoient comme un des plus beaux droits de la noblesse. Ces enclos ou ces temples découverts, ont été connus des Grecs sous le nom de πυραιθεῖα, & ce sont les plus anciens monumens qui nous restent de l’idolatrie du feu. Strabon qui avoit eu la curiosité de les examiner, raconte qu’il y avoit un autel au milieu de ces sortes de temples, avec beaucoup de cendres, sur lesquelles les mages entretenoient un feu perpétuel.

Quand les rois de Perse étoient à l’agonie, on éteignoit le feu dans les villes principales du royaume ; & pour le rallumer, il falloit que son successeur fût couronné. Ces peuples s’imaginoient que le feu avoit été apporté du ciel, & mis sur l’autel du premier temple que Zoroastre avoit fait bâtir dans la ville de Xis en Médie. Il étoit défendu d’y jetter rien de gras ni d’impur ; on n’osoit pas même le regarder fixement. Enfin pour en imposer davantage, les prêtres entretenoient ce feu secretement, & faisoient accroire au peuple qu’il étoit inaltérable, & se nourrissoit de lui-même. Voyez Th. Hyde, de relig. Persarum.

Cette folie du culte du feu passa chez les Grecs ; un feu sacré brûloit dans le temple d’Apollon à Athenes, & dans celui de Delphes, où des veuves chargées de ce soin, devoient avoir une attention vigilante pour que le brasier fût toûjours ardent. Un feu semblable brûloit dans le temple de Cérès à Mantinée, ville de Péloponese : Sétenus commit un nombre de filles à la garde du feu sacré, & du simulacre de Pallas dans le temple de Minerve. Plutarque parle d’une lampe qui brûloit continuellement dans le temple de Jupiter Hammon, λύχνον ἄσβεστον, & l’on y mettoit de l’huile en cachette une seule fois l’année.

Mais dans l’antiquité payenne, nul feu sacré n’est plus célebre que le feu de Vesta, la divinité du Feu, ou le feu même. Son culte consistoit à veiller à la conservation du feu qui lui étoit consacré, & à prendre bien garde qu’il ne s’éteignît ; ce qui faisoit le principal devoir des vestales, c’est-à-dire des prêtresses vierges attachées au service de la déesse. V. Vesta & Vestales.

L’extinction du feu sacré de Vesta, dont la durée passoit pour le type de la grandeur de l’empire, étoit regardé conséquemment comme un présage des plus funestes ; & la négligence des vestales à cet égard, étoit punie du foüet. D’éclatans & de malheureux évenemens que la fortune avoit placés à-peu-près dans les tems où le feu sacré s’étoit éteint, avoient fait naître une superstition qui s’étendit jusque sur les gens les plus sensés. Le feu sacré s’éteignit dans la conjoncture de la guerre de Mithridate ; Rome vit encore consumer le feu & l’autel de Vesta, pendant ses troubles intestins. C’est à cette occasion que Plutarque remarque que la lampe sacrée finit à Athenes durant la tyrannie d’Aristion, & qu’on éprouva la même chose à Delphes, peu de tems après l’incendie du temple d’Apollon : l’évenement néanmoins ne justifia pas toûjours la foiblesse d’esprit, & le scrupule des Romains.

Dans la seconde guerre punique, parmi tous les prodiges vûs à Rome ou rapportés du dehors, selon Tite-Live, la consternation ne fut jamais plus grande que lorsqu’on apprit que le feu sacré venoit de s’éteindre au temple de Vesta : ni, selon cet historien, les épis devenus sanglans entre les mains des moissonneurs, ni deux soleils apperçûs à-la-fois dans la ville d’Albe, ni la foudre tombée sur plusieurs temples des dieux, ne firent point sur le peuple la même impression qu’un accident arrivé de nuit par une pure négligence humaine. On en fit une punition exemplaire ; le pontife n’eut d’égard qu’à la loi casa flagro est vestalis ; toutes les affaires cesserent, tant publiques que particulieres ; on alla en procession au temple de Vesta, & on expia le crime de la vestale par l’immolation des grandes victimes. L’appréhension du peuple romain portoit cependant à faux dans cette occasion ; & cet accident qui avoit mis tout Rome en mouvement, fut précédé du triomphe de Marcus Livius & de Claudius Néron, & suivi des grands avantages par lesquels Scipion finit la guerre d’Espagne contre les Carthaginois.

Quoi qu’il en soit, quand le feu sacré venoit à s’éteindre par malheur, on ne songeoit qu’à le rallumer le plûtôt possible : mais comment s’y prenoit-on ? car il ne falloit pas user pour cela d’un feu matériel, comme si ce feu nouveau ne pouvoit être qu’un présent du ciel ? du moins, selon Plutarque, il n’étoit permis de le tirer que des rayons même du Soleil : à l’aide d’un vase d’airain les rayons venant à se réunir, la matiere seche & aride sur laquelle tomboient ces rayons, s’allumoit aussi-tôt ; ce vase d’airain étoit, comme l’on voit, une espece de miroir ardent. Voyez Ardent.

On sait que Festus n’est point d’accord avec Plutarque sur ce sujet ; car il assûre que pour rallumer le feu sacré, on prenoit une table de bois qu’on perçoit avec un vilbrequin, jusqu’à ce que l’attrition produisît du feu qu’une vestale recevoit dans un crible d’airain, & le portoit en hâte au temple de Vesta, bâti par Numa Pompilius ; & alors elle jettoit ce feu dans des réchauds ou vaisseaux de terre, qui étoient placés sur l’autel de la déesse.

Lipse adopte ce dernier sentiment de Festus, & soûtient que le passage de Plutarque cité ci-dessus, se doit entendre des Grecs & non des Romains, d’autant mieux que les vases creux dont il parle, & qui n’étoient autre chose que les miroirs paraboliques, ont été inventés par Archimede, lequel est postérieur à Numa de plus de 500 ans.

Cependant, outre qu’on ne peut guere appliquer les paroles de Plutarque à la coûtume des Grecs sans leur faire une grande violence, il seroit aisé de concilier Festus & Plutarque, en ayant égard aux divers tems de la république. Je croirois donc que depuis Numa jusqu’à Archimede, les Romains ignorant l’usage des miroirs ardens, ont pû se servir de l’invention de produire du feu qui est décrite par Festus : mais depuis qu’Archimede eut fait des épreuves merveilleuses avec ses miroirs, & sur-tout depuis qu’il en eut écrit un livre exprès, comme Pappus le rapporte, cette invention fut connue de tout le monde, & pour lors les Romains s’en servirent sans doute comme d’un moyen plus noble & plus facile que tout autre pour rallumer le feu sacré. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feux d’Artifice, composition de matieres combustibles, faite dans les regles de l’art (Voyez Pyrotechnie), pour servir ou dans les grandes occasions de joie, ou dans la guerre, pour être employée comme arme offensive, ou comme moyen brillant de réjoüissance.

Le méchanisme d’un feu d’artifice dans les deux genres ; la partie physique qui guide sa composition, la géométrique qui la distribue, sont des objets déjà traités dans l’article Artifice ; dans les savans écrits de M. Frezier ; &, en 1750, dans un traité des feux d’artifice de M. Perrinet d’Orval, où la clarté, mille choses nouvelles, le desir d’en trouver encore beaucoup d’autres, l’indication des moyens pour y parvenir, montrent cette sagacité si utile aux progrès des Arts, cette étude assidue des causes & des effets, cette opiniâtreté dans les expériences, qui caractérisent à-la-fois une théorie profonde & une pratique sûre. Voyez l’article suivant.

Je ne crois point devoir toucher à ces objets ; je n’ai cherché à les connoître qu’autant qu’ils m’ont paru liés aux grands spectacles que les rois, les villes, les provinces, &c. offrent aux peuples dans les occasions solennelles : ils m’ont paru dans ce cas tenir & devoir être soûmis à des lois générales, qui furent toûjours la regle de tous les Arts.

L’artificier doit donc, par exemple, avoir devant les yeux sans cesse, en formant le plan de différens feux qu’il fait entrer dans sa composition, non-seulement de les assortir les uns avec les autres, de faire ressortir leurs effets par des contrastes, d’animer les couleurs par les mouvemens, & de donner à leur rapidité la plus grande ou la moindre vîtesse, &c. mais encore de combiner toutes ces parties avec le plan général du spectacle que la décoration indique.

Cette loi primitive fait assez pressentir le point fixe où l’art a toûjours voulu atteindre. Il est dans la nature de la chose même, que tout spectacle représente quelque chose : or on ne représente rien dans ces occasions, lorsqu’on ne peint que des objets sans action ; le mouvement de la fusée la plus brillante, si elle n’a point de but fixe, ne montre qu’une traînée de feu qui se perd dans les airs.

Ces feux d’artifice qui représentent seulement & comme en répétition, par les différens effets des couleurs, des mouvemens, des brillans du feu, la décoration sur laquelle ils sont posés, fût-elle du plus ingénieux dessein, n’auront jamais que le frivole mérite des découpures. Il faut peindre dans tous les Arts ; & dans ce qu’on nomme spectacle, il faut peindre par les actions. Les exemples de ce genre de feux d’artifice sont répandus dans les différens articles de l’Encyclopédie qui y ont quelque rapport. Voyez Fêtes, Fêtes de la Ville de Paris, &c.

Les Chinois ont poussé l’art pour la variété des formes, des couleurs, des effets, jusqu’au dernier période. Les Moscovites sont supérieurs au reste de l’Europe, dans les combinaisons des figures, des mouvemens, des contrastes du feu artificiel : pourquoi, dans le sein de la France, ne pourrions-nous pas, en adoptant tout ce que ces nations étrangeres ont déjà trouvé, inventer des moyens, des secours nouveaux, pour étendre les bornes d’un art dont les effets sont déjà fort agréables, & qui pourroient devenir aussi honorables pour les inventeurs, qu’honorables pour la nation ?

Y a-t-il eu encore rien d’aussi imposant en feu d’artifice, que le seroit le combat des bons anges contre les méchans ? Les airs sont le lieu de la scene, indiqué par l’action même ? Les détails sont offerts par le sublime Milton. Dessinez à votre imagination, échauffée par cette grande image, l’attaque, le combat, la chûte ; peignez-vous le spectacle magnifique de ce moment de triomphe des bons anges ; calculez les coups d’un effet sûr, qui naissent en foule de ce grand sujet.

Mais il faudroit donc employer à tous ces spectacles des machines ? Et pourquoi non ? A quoi destinera-t-on ces ingénieuses ressources de l’art, si on les laisse oisives dans les plus belles occasions ? Sans doute qu’il faudroit donner à l’artifice du feu, dans ces représentations surprenantes, le secours des belles machines, qui en ranimant l’action, entretiendroient l’illusion qui est le charme le plus nécessaire. Les Arts ne sont-ils pas destinés à s’entre-aider & à s’unir ensemble ?

On vit à Paris, le 24 Janvier 1730, une fête aussi belle que toutes celles qu’on y avoit données dans les occasions d’éclat. J’en vais donner l’esquisse, parce qu’elle servira de preuve à la proposition que j’ai avancée sur l’action que je souhaite dans les feux d’artifice, & aux principes que je propose plus haut sur leur composition. Voyez Fêtes de la Cour.

La naissance de monseigneur le Dauphin fut le sujet de cette fête. MM. de Santa-Crux & de Barenechea, ambassadeurs du roi d’Espagne, en avoient été chargés par S. M. Catholique.

L’hôtel de Bouillon situé sur le quai des Théatins vis-à-vis le Louvre, servit d’emplacement à la scene principale ; il fut comme le centre de la fête & du spectacle.

Le 24 Janvier 1730, à 6 heures du soir, les illuminations préparées avec un art extrème, & dont on trouvera ailleurs la description (Voyez Illumination), commencerent avec la plus grande célérité, & la surface de la riviere offrit tout-à-coup un spectacle enchanteur ; c’étoit un vaste jardin de l’un à l’autre rivage du fleuve, qui à cet endroit a environ 90 toises de large, sur un espace de 70 dans sa longueur. La situation étoit des plus magnifiques & des plus avantageuses, étant naturellement bien décorée par le quai du collége des Quatre-Nations d’un côté, par celui des galeries du Louvre de l’autre, & aux deux bouts par le Pont-Neuf & par le Pont-Royal.

Deux rochers isolés ou montagnes escarpées, symbole des monts Pyrénées, qui séparent la France de l’Espagne, formoient le principal objet de cette pompeuse décoration au milieu de la riviere. Les deux monts étoient joints par leurs bases sur un plan d’environ 140 piés de long, sur 60 de large, & séparés par leur cime de près de 40 piés, ayant chacun 82 piés d’élevation au-dessus de la surface de l’eau, & des deux grands bateaux sur lesquels tout l’édifice étoit construit.

On voyoit une agréable variété sur ces montagnes, où la nature étoit imitée avec beaucoup d’art dans tout ce qu’elle a d’agreste & de sauvage. Dans un endroit c’étoient des crevasses, avec des quartiers de rochers en saillie : dans d’autres, des plantes & des arbustes, des cascades, des nappes & chûtes d’eau imitées par des gases d’argent, des antres, des cavernes, &c. Il y avoit tout au pourtour, à fleur-d’eau, des sirenes, des tritons, des néréides, & autres monstres marins

A une certaine distance, au-dessus & au-dessous des rochers, on voyoit à fleur d’eau deux parterres de lumieres qui occupoient chacun un espace de 18 toises sur 15, dont les bordures étoient ornées alternativement d’ifs & d’orangers, avec leurs fruits, de 12 piés de haut, chargés de lumieres. Le dessein des parterres étoit tracé & figuré d’une maniere variée & agréable par des terrines, par du gazon & du sable de diverses couleurs.

Du milieu de chacun de ces parterres s’élevoient des especes de rochers jusqu’à la hauteur de 15 piés, sur un plan de 30 piés sur 22. On avoit placé au-dessus une figure colossale, bronzée en ronde bosse, de 16 piés de proportion. A l’un c’étoit le fleuve du Guadalquivir, avec un lion au bas ; on lisoit en lettres d’or, sur l’urne de ce fleuve ces deux vers d’Ovide :

Non illo melior quisquam, nec amantior aqui
Rex fuit, aut illa reverentior ulla dearum.


& à l’autre parterre c’étoit la riviere de Seine avec un coq. On voyoit sur l’urne, d’où l’eau du fleuve paroissoit sortir en gaze d’argent, ces vers de Tibulle :

Et longè ante alias omnes mitissima mater,
Isque pater, quo non alter amabilior.

Aux deux côtés des parterres & des deux monts regnoient six plate-bandes sur deux lignes aussi à fleur d’eau, ornées & décorées dans le même goût des parterres. Les trois de chaque côté occupoient un espace de plus de cent piés de long sur 15 de large.

Deux terrasses de charpente, à doubles rampes de 20 piés de haut, étoient adossées aux quais des deux côtés, & se terminoient en gradins jusque sur le rivage. Elles regnoient sur toute la longueur du jardin, & occupoient un terrein de 408 piés sur la même ligne, en y comprenant une suite de décorations rustiques, qui sembloient servir d’appui à ces deux grands perrons ; le tout étoit garni d’une si grande quantité de terrines, que les yeux en étoient ébloüis, & les ténebres de la nuit entierement dissipées. Le mouvement des lumieres, qui en les confondant leur donnoit encore plus d’éclat, faisoit un tel effet à une certaine distance, qu’on croyoit voir des nappes & des cascades de feu.

Entre ces terrasses lumineuses & le brillant jardin, à la hauteur des deux montagnes, on avoit placé deux bateaux de 70 piés de long, sur 24 de large, d’une forme singuliere & agréable, ornés de sculpture & dorés. Du milieu de chacun de ces bateaux, s’élevoit une espece de temple octogone, couvert en maniere de baldaquin, soûtenu par huit palmiers avec des guirlandes, des festons de fleurs, & des lustres de crystal. Les bateaux étoient remplis de musiciens pour les fanfares qu’on entendoit alternativement.

Sur la partie la plus élevée du temple, placé du côté de l’hôtel de Bouillon, on lisoit ce vers de Tibulle.

Omnibus ille dies semper natalis agatur

Pour inscription sur l’autre temple du côté du Louvre, on lisoit cet autre vers du même Poëte :

O quantùm felix, terque quaterque dies !

Le sommet de ces deux magnifiques gondoles étoit terminé par de gros fanaux & par des étendarts, sur lesquels on avoit représenté des dauphins & des amours.

Les quatre coins de ce vaste, lumineux, & magnifique jardin, étoient terminés par quatre brillantes tours, couvertes de lampions à plaque de fer-blanc, qui augmentoient considérablement l’éclat des lumieres, & qui pendant le jour faisoient paroître les tours comme argentées. Elles sembloient s’élever sur quatre terrasses de lumieres, ayant 18 piés de diametre, sur 70 de haut, en y comprenant les étendarts aux armes de France & d’Espagne, qu’on y avoit arborés à un petit mât chargé d’un gros fallot.

C’est du haut de ces tours que commença une partie de l’artifice de ce grand spectacle, après que le signal en eut été donné par une décharge de boîtes & de canons, placés sur le quai du côté des Tuileries, & après que les princes & princesses du sang, les ambassadeurs & ministres étrangers, & les seigneurs & dames de la cour, invités à la fête, furent arrivés à l’hôtel de Bouillon.

On vit partir en même tems de ces tours les fusées d’honneur, & ensuite quantité d’autres artifices, soleils fixes & tournans, gerbes, &c. après quoi commença le spectacle d’un combat sur la riviere, dans les intervalles & les allées du jardin, de douze monstres marins, tous différens, figurés sur autant de bateaux de plus de 20 piés de long, d’où on vit sortir une grande quantité de serpenteaux, de grenades, balons d’eau, & autres artifices qui plongeoient dans la riviere, & qui en ressortoient avec une extrème vîtesse, prenant différentes formes, comme de serpens, &c.

Pour troisieme acte de cet agréable spectacle, on fit partir d’abord du bas des deux montagnes, & ensuite par gradation, des saillies, des crevasses, des cavités, & enfin du sommet des deux monts, une très-grande quantité d’artifice suivi & diversifié, ce qui formoit comme deux montagnes de feu dont l’action n’étoit interrompue que par des volcans clairs & brillans, qui sortoient à plusieurs reprises de tous côtés & du sommet des rochers. Les intervalles des différens tems auxquels les volcans partoient, étoient remplis par des fougades très-vives par le grand nombre & par la singularité des fusées. La fin fut marquée par plusieurs girandes. (B)

Feux d’Artifice, (Artificier.) on comprend sous ce nom tout ce qui s’exécute en général dans les fêtes de nuit, par le moyen de la poudre, du salpetre, du soufre, du charbon, du fer, & autres matieres inflammables & lumineuses. Nous traiterons d’abord de ces différentes matieres.

De la préparation des matieres, & de l’outillage.

Article I. Des matieres dont on compose les feux. Le salpetre, le soufre, le charbon, & le fer, sont presque les seules matieres dont on fasse usage dans l’artifice ; leurs différentes combinaisons varient les effets & la couleur des feux : ces couleurs consistent en une dégradation de nuances du rouge au blanc, le brillant, & un petit bleu clair. On a fait beaucoup d’expériences pour trouver d’autres couleurs ; mais aucune n’a réussi : les matieres les plus propres à en donner, & qui en produisent naturellement lorsqu’on les fond, comme le zink, la matte de cuivre, & autres minéraux, n’ont aucun effet, dès qu’elles sont mêlées avec le soufre & le salpetre ; leur feu trop vif détruit dans ces matieres le phlogistique qui donnoit de la couleur.

Il y a bien une composition qui produit une belle flamme verte, lorsque l’on brûle quelque matiere, telle que du papier, du linge, ou de minces coupeaux de bois qui ont trempé dedans ; elle se fait avec demi-once de sel ammoniac & demi-once de verd-de-gris, que l’on met dissoudre dans un verre de vinaigre : mais comme elle ne résiste point au feu du salpetre & du soufre, on n’en fait aucun usage dans l’artifice.

Art. II. Du salpetre. Le salpetre pour l’artifice, comme pour la poudre, doit être de la troisieme cuite ; la premiere cuite le forme, & les deux autres le purifient : on le pile, ou, ce qui est encore plus commode, on le broye sur une table de bois dur avec une molette de bois, & on le passe au tamis de soie ; plus il est fin & plus son effet est grand.

Le salpetre par lui-même incombustible ne brûle que lorsqu’il est mêlé avec des matieres qui contiennent un soufre principe, ou ce que les Chimistes nomment phlogistique, propre à diviser ses parties & à les mettre en mouvement ; tels sont le soufre commun, la limaille de fer, l’antimoine, le charbon de bois, &c. Cette derniere matiere y convient mieux que toute autre ; puisqu’il suffit pour enflammer le salpetre, de le toucher avec un charbon ardent ; le phlogistique du charbon qui le pénetre, développe, & met en action l’air & la matiere ignée que le salpetre contient, d’où suit l’inflammation ; elle est plus ou moins subite, à proportion que les parties de salpetre sont pénétrées par plus de côtés à la fois de ce principe inflammable qui les fond & les réduit en vapeurs, & que les ressorts de l’air qu’elles renferment peuvent se débander & agir en même tems : c’est leur action simultanée qui fait l’explosion ; elle est l’effet du mélange intime du charbon avec le salpetre. La trituration rend ce mélange plus parfait ; & le grainage de la poudre que l’on en compose en accélere l’inflammation, en multipliant ses surfaces ; & c’est de la force de l’air subitement dilaté, unie à celle du fluide réduit en vapeurs, que résulte la force de la poudre.

Le charbon de bois est la seule matiere que l’on connoisse qui mêlée au salpetre puisse produire l’explosion : un fer rouge fond le salpetre sans l’enflammer ; il contient cependant ce soufre principe qui dans la limaille fait brûler le salpetre mis en fusion ; mais il est trop enveloppé pour agir : il faudroit un degré de feu assez fort pour opérer comme dans la limaille, un commencement de calcination nécessaire à son développement.

Art. III. Du soufre. Le soufre le plus jaune est le meilleur ; il est communément bon tel qu’il se trouve chez les marchands : s’il étoit trop gras, ou s’il contenoit quelques impuretés, il faudroit le faire fondre & le passer par un gros linge.

Le soufre ajoûte de la force au mélange du salpetre avec le charbon, jusqu’à un certain point, qui sera indiqué à l’article ci-après ; & passé ce point, il affoiblit les compositions dans lesquelles on le fait entrer, & ne sert que pour les faire brûler lentement, & pour donner au feu une couleur claire & lumineuse. Il n’est pas d’une nécessité indispensable de faire entrer le soufre dans la composition de la poudre ; on peut en faire sans cette matiere, mais elle a moins de force, quoiqu’également inflammable.

Les fusées volantes & les jets composés sans soufre & seulement de salpetre & de charbon, réussissent très-bien.

Article IV. Du charbon. Tout charbon de bois est propre à l’artifice ; & s’il y a quelque différence pour les effets entre les diverses especes, elle n’est guere sensible que par la couleur que certains bois, comme le chêne, donnent un peu plus rouge ; cependant on préfere communément le bois tendre & leger, tel que le saule. On doit seulement observer que comme le bois tendre donne un charbon plus leger, qui fait, à poids égal, un volume de près du double, étant au charbon de bois dur dans la proportion de 16 à 9, il en faut diminuer le poids, non dans cette proportion, mais seulement d’un huitieme. Celui dont on s’est servi pour les compositions d’artifice données dans ce mémoire, étoit fait de bois de hêtre, qui est du nombre des bois durs.

Le bois que l’on destine à faire du charbon doit être bien sec & dépouillé de son écorce ; on le brûle soit dans la cheminée, soit dehors ; & à mesure qu’il se fait de la braise, on l’étouffe dans un vaisseau fermé, comme font les Boulangers. Lorsqu’elle est entierement éteinte, on ôte la cendre qui y est attachée, en la remuant dans un crible jusqu’à ce qu’elle devienne noire. La dose de charbon & de soufre qui doit donner le plus de force au salpetre, n’est pas la même pour l’artifice que pour la poudre.

Dans la poudre, la trituration tient lieu d’une partie de cette dose de charbon & de soufre ; c’est-à-dire, qu’il en faut moins que dans les compositions d’artifice, pour lesquelles il suffit de mêler les matieres.

Pour l’artifice, la plus grande force que le charbon seul & sans soufre puisse donner au salpetre, est six onces de charbon de bois dur, ou cinq onces deux gros de charbon de bois tendre, sur la livre de salpetre, en le supposant d’une grosseur moyenne ; car s’il étoit fort gros ou fort fin, il en faudroit une plus grande ou une moindre quantité ; il en est de même des autres matieres. Du soufre étant ajoûté à cette dose en augmente la force jusqu’à la quantité de deux onces : mais elle augmentera davantage si en ajoûtant ces deux onces de soufre, on réduit la dose du charbon de bois dur à cinq onces. Ainsi la dose qui fait la composition la plus forte est de cinq onces de charbon & de deux onces de soufre, sur la livre de salpetre, poids de seize onces.

Pour la poudre, on trouvera à l’article qui suit la dose de charbon & de soufre qui peut donner le plus de force au salpetre, dans la trituration & le grainage de ces matieres, qui en les divisant en plus petites parties qu’elles ne peuvent l’être dans l’artifice, les multiplient en quelque sorte, & obligent d’en diminuer la quantité. On broye le charbon sur une table, comme il a été dit pour le salpetre, & on le passe par le tamis qui lui est propre. Le soufre se prépare de même.

Art. V. De la poudre. La poudre s’employe dans l’artifice ; ou grainée, pour faire crever avec bruit le cartouche qui la renferme ; ou réduite en poudre qu’on nomme poussier, dont l’effet est de fuser, lorsqu’il est comprimé dans un cartouche.

On l’employe encore en pâte ; pour faire de l’amorce & de l’étoupille.

Pour la réduire en poussier, on la broye sur une table avec une molette de bois, & on la passe par le tamis de soie le plus fin ; on met à part ce qui n’a pû passer, pour s’en servir à faire les chasses des pots à feu, c’est ce qu’on nomme relien. Cette poudre à moitié écrasée est plus propre à cet usage que la poudre entiere, dont l’effet est trop prompt pour que la garniture que la chasse doit jetter puisse bien prendre feu.

L’auteur de ce mémoire voulant connoître la meilleure proportion des matieres pour composer la poudre, a fait des essais graduels, où partant du premier degré de force que le charbon seul & le charbon joint au soufre peuvent donner au salpetre, jusqu’au terme où la force de la poudre commence a diminuer par la trop grande quantité de ces matieres, ces essais lui ont donné les résultats ci-après.

1°. Le charbon seul & sans soufre étant joint au salpetre, en augmente la force jusqu’à quatre onces de charbon de bois tendre, sur une livre de salpetre ; & la poudre faite dans cette proportion donne à l’éprouvette neuf degrés. Elle s’enflamme assez subitement dans le bassinet du fusil, pour faire juger que le soufre ne contribue point ou contribue très-peu à l’inflammation dans la poudre ordinaire. Si cette poudre, comme on le présume, avoit assez de force pour l’usage de l’artillerie, elle auroit l’avantage de donner beaucoup moins de fumée que la poudre ordinaire, & de ne causer aucune altération à la lumiere des canons ; le soufre étant ce qui produit ces deux mauvais effets, la fumée & l’évasement des lumieres.

2°. Du soufre ayant été ajoûté par degrés aux doses de salpetre & de charbon ci-dessus, les essais qui ont été faits ont augmenté en force jusqu’à une once ; & à cette dose, la poudre a donné quinze degrés.

3°. La dose du charbon ayant été diminuée d’autant pesant qu’on y a ajouté de soufre, c’est-à-dire cette poudre composée de

Liv. onc. gr.
Salpetre, . . . . 1 0 0
Charbon, . . . . 0 3 0
Soufre, . . . . 0 1 0


a donné dix-sept degrés.

4°. Ayant comparé cette poudre à dix-sept degrés avec des poudres faites dans les proportions qui en approchent le plus, elle les a surpassées en force, & de même les poudres faites, suivant les proportions les plus en usage en Europe & en Chine.

Celle d’Europe composée de 2 on. 5 gr. 1. tiers charbon & 2 on. 5 gr. 1. tiers soufre sur une livre de salpetre, n’ayant que 11 degrés.

Et celle de Chine, composée de trois onces de charbon & de deux onces de soufre, sur la livre de salpetre, que 14 degrés.

Ces essais sur la poudre ont été faits avec du charbon de bois de coudre, dont on fait usage en Allemagne. En France, on préfere le charbon de bois de bourdaine, & en Chine le charbon de saule. Ces trois especes different peu entr’elles pour la qualité, & c’est moins à l’espece de charbon qu’à la dose de cette matiere que l’on doit attribuer le plus ou le moins de force des différentes poudres.


TABLE DES ESSAIS
Qui ont indiqué la meilleure proportion pour composer la poudre.
Numeros
des
Essais.
MATIERES
Dont on a composé les poudres d’essai.
Degrés de
force
à l’éprouvete.
Salpetre. Charbon. Soufre.
  Essais pour connoître si l’on peut faire de la poudre sans soufre, & quelle est la quantité de charbon qui peut donner le plus de force au salpetre.  
  liv. onc. gr. liv. onc. gr. liv. onc. gr.  
1 1 0 0 0 1 0 0 0 0 0 Fuse sans explosion.
2 1 0 0 0 2 0 0 0 0 3 Fait explosion.
3 1 0 0 0 3 0 0 0 0 5  
4 1 0 0 0 3 4 0 0 0 7
5 1 0 0 0 4 0 0 0 0 9
6 1 0 0 0 4 4 0 0 0 8
7 1 0 0 0 5 0 0 0 0 6
  Le numero 5. ayant donné le degré le plus fort, on a ajoûté du soufre à la dose de ce n°. pour connoître si cette matiere peut en augmenter la force, & jusqu’à quelle quantité.  
8 1 0 0 0 4 0 0 0 4 11
9 1 0 0 0 4 0 0 1 0 15
10 1 0 0 0 4 0 0 1 4 14
11 1 0 0 0 4 0 0 2 0 12
  Le numero 9. ayant donné le degré le plus fort, on a essayé de retrancher du charbon sans diminuer le soufre, jugeant que la poudre en seroit plus forte, & il s’est trouvé qu’elle a augmenté de force jusqu’au numero 13.  
12 1 0 0 0 3 4 0 1 0 16
13 1 0 0 0 3 0 0 1 0 17
14 1 0 0 0 2 4 0 1 0 14
15 1 0 0 0 2 0 0 1 0 10
  Comparaison du numero 13. avec les proportions qui en approchent le plus, pour s’assûrer que la dose de ce n°. est la plus forte.  
16 1 0 0 0 3 0 0 1 4 15
17 1 0 0 0 3 0 0 0 4 13
18 1 0 0 0 2 0 0 2 0 13
19 1 0 0 0 2 4 0 1 4 14
  Autre comparaison du numero 13. avec les poudres faites suivant les proportions les plus en usage en Europe & en Chine.  
  Poudre d’Europe.  
20 1 0 0 0 2 0 2 11
  Poudre de Chine.  
21 1 0 0 0 3 0 0 2 0 14

Il a été fait le 12 Février 1756 au moulin à poudre d’Essaune, des épreuves sur les poudres numéros 5, 13, & 20, qui y avoient été fabriquées la veille.

Ces épreuves ont été faites avec l’éprouvete d’ordonnance qui est un mortier de sept pouces, lequel avec trois onces de poudre doit jetter à 50 toises un globe de cuivre de 60 livres pour que la poudre soit recevable ; & leur produit moyen a été, savoir

A trois onces.
Toises. Piés.
Poudre ordinaire de guerre prise dans le magasin. 76 2
N°. 20. fait dans la même proportion de matieres que la poudre ci-dessus. 74 4
N°. 13 78 4
N°. 5 79 1
A deux onces.
N°. 5 35 2
N°. 20 39 1
N°. 13 41 3

Il résulte de ces épreuves, que la poudre n°. 13 (qui est celle que les essais mentionnés en la table ci-dessus ont indiqué pour être la meilleure proportion des matieres) est plus forte que celle n°. 20. dont on fait usage en France.

Et que la poudre sans soufre n°. 5. augmente de force à proportion qu’on en augmente la quantité par comparaison à une pareille quantité d’autre poudre, puisqu’à trois onces elle a surpassé les poudres de comparaison auxquelles à deux onces & au-dessous elle étoit inférieure.

A juger de ces poudres par les épreuves ci-dessus, il paroît que celle n°. 13. qui a conservé dans les épreuves en petit comme en grand la supériorité sur le n°. 20. sera très propre pour le fusil, & que celle n°. 5. qui gagne dans les épreuves en grand, conviendra mieux pour l’artillerie que la poudre ordinaire, puisqu’avec une plus grande force elle donne moins de fumée, & qu’elle ne causera point, ou très-peu d’altération à la lumiere des canons.

Comme il y a aussi un maximum à atteindre pour le tems que la poudre doit être battue relativement à la pesanteur de matieres que contient le mortier, & à la pesanteur du pilon au-dessus & au-dessous duquel la poudre est moins forte, il est très-nécessaire de le connoître, & de porter ses attentions sur beaucoup d’autres objets qui, quelque petits qu’ils paroissent, ne laissent pas de contribuer à la bonté & perfection de la poudre.

Art. VI. Du fer. La limaille de fer, & encore mieux celle d’acier, parce qu’elle contient plus de soufre, donne un feu très-brillant dans l’artifice. On en trouve communément de toute faite chez les ouvriers qui travaillent le fer. Il ne faut prendre que la plus nouvelle, celle qui seroit rouillée ne donneroit que peu ou point de brillant. L’artifice dans lequel il en entre ne peut guere se conserver que six jours ; le salpetre qui la ronge & la détruit, lui fait perdre chaque jour de son brillant.

On est redevable au pere d’Incarville, jésuite de Pekin, d’une préparation de fer dont les Chinois se servent pour former leur feu brillant, & pour représenter des fleurs.

Cette préparation, dont jusqu’à présent on avoit fait un secret, consiste à réduire la fonte de fer en assez petites parties, pour que le feu de la composition dans laquelle on fait entrer cette matiere puisse la mettre en fusion. Chaque partie, en se fondant, quoiqu’elle ne soit guere plus grosse qu’une graine de pavot, donne une fleur large de douze à quinze lignes, d’un feu très-brillant, & la forme des fleurs est variée, suivant la qualité de la fonte, & suivant la figure & la grosseur des grains, qui, s’ils sont ronds, plats, oblongs, triangulaires, &c. donnent des fleurs d’autant d’especes différentes.

Cette matiere, que le pere d’Incarville nomme sable de fer, se fait avec des vieilles marmites ou tels autres ouvrages de fonte, assez mince pour pouvoir être cassés & réduits en sable sur une enclume ; & comme malgré leur peu d’épaisseur, on auroit encore beaucoup de peine à les écraser, on facilite cette opération, en faisant rougir la fonte à un feu de forge, & en la trempant toute rouge dans un bacquet d’eau fraîche ; cette trempe la rend plus cassante. Elle se casse mieux aussi lorsque l’enclume & le marteau sont de fonte : on étend des draps autour de l’enclume pour que le sable ne se perde point, & l’on a soin qu’il ne s’y mêle aucune ordure. Quand on a une certaine quantité de sable, on le passe d’abord par un tamis très-fin pour en ôter une poussiere inutile, on le passe ensuite par des tamis de différentes grosseurs pour en faire six ordres differens, depuis le plus fin jusqu’à la grosseur d’une graine de rave. On met à part chaque espece, & on les conserve dans un endroit bien sec, pour les garantir de la rouille. Si la trempe donne de la facilité à réduire la fonte en sable, ce n’est pas sans y causer quelque altération, & l’on remarque une différence sensible entre les fleurs que donne celle ci avec celle de la fonte neuve non trempée, qui sont beaucoup plus grosses & plus brillantes ; elle se conserve aussi plus long-tems sans être altérée par la rouille, la difficulté est de la casser ; cependant lorsqu’elle est fort mince l’on en vient à bout, & même on pourroit s’en épargner la peine, en la faisant écraser sous un marteau de forge.

La petite grenaille de fer, dont on se sert pour tirer avec le fusil, se casse aisément sans être trempée, & donne un très-beau feu ; il s’en trouve même d’assez petite pour être employée en grain.

Comme cette matiere n’a d’effet qu’autant qu’elle se met en fusion, & qu’il faut un plus grand feu pour fondre le gros sable que pour le fin, on observera d’y proportionner la grosseur des cartouches & même la dose des matieres, qui forment le feu, dont il faut ralentir l’effet, en augmentant la dose du soufre, à proportion que l’on l’employe de plus gros sable, pour que le feu agisse plus long-tems dessus. On trouvera ces proportions dans les recettes des différentes compositions de feu chinois, qu’on trouvera ailleurs.

On peut connoître l’effet du sable fin sans aucune préparation d’artifice. Il ne s’agit que d’en jetter une pincée sur la flamme d’une chandelle ; il se fond en la traversant & donne des fleurs. On essaye la limaille de la même maniere ; comme elle contient moins de soufre que la fonte, elle ne donne que des étincelles semblables à celles que rend l’acier, lorsqu’on le frappe avec un caillou.

L’artifice dans lequel il entre du sable de fer, ne se conserve que depuis huit jours pour le petit, jusqu’à quinze jours pour le plus gros, à cause du salpetre qui le ronge & le détruit. Il seroit à souhaiter que l’on trouvât quelque moyen pour le préserver de son action.

Art. VII. Du carton. Le carton propre à l’artifice, se nomme carte de moulage. Il est fait de plusieurs feuilles de bon papier gris pour le milieu, & blanc pour l’extérieur, collées ensemble avec de la colle de farine ; il doit être assez mince pour que l’on puisse le rouler commodément pour en former le cartouche. Il suffit d’en avoir de trois épaisseurs, savoir de trois feuilles pour les petites fusées, jusque & compris celles de dix-huit lignes de diametre ; de cinq feuilles pour celle d’au-dessus, & de huit feuilles pour les pots à aigrettes. On se sert de grandes brosses de poil de porc pour faire ce collage ; quand on a deux cents cartons de collés, on les met en presse entre deux planches bien unies, & au défaut de presse on charge les planches avec quelque chose de pesant. Après que les cartons ont été six heures en presse, on les met sécher, en les suspendant à des cordes avec des crochets de fil de laiton. On perce avec un poinçon chaque feuille dans deux de ses coins pour passer les crochets qui doivent la suspendre ; & quand les feuilles sont bien seches, on les remet encore en presse pour ôter la courbure qu’elles ont pû prendre en séchant.

La colle pour le carton & pour le moulage se fait avec de la fleur de farine de froment : il faut la bien détremper dans de l’eau, & l’ayant mise sur le feu, on la fait bouillir jusqu’à ce qu’elle ait perdu son odeur de farine ; on la passe ensuite par un tamis de crin, dans lequel on la manie pour diviser les grumeaux & ôter tout ce qui pourroit faire quelque bosse au carton dans le collage.

Le pere d’Incarville, ci-devant cité pour la maniere de faire des fleurs dans l’artifice, nous a aussi appris que les Chinois, pour obvier aux accidens du feu, mettent dans la colle des cartouches, de l’argille & du sel commun, ce qui les empêche de prendre feu : ce procédé dont on a fait l’essai est fort bon ; on a seulement trouvé que l’alun convient mieux que le sel marin, en ce qu’il n’attire pas l’humidité comme fait ce sel, & qu’il est également incombustible ; le carton doit être fait avec la même colle. Sur une livre de farine, il faut mettre une poignée d’alun en poudre : quand la colle est faite, on la retire du feu & on y mêle à-peu-près autant d’argile détrempée qu’il y a de colle, & aussi claire.

Art. VIII. De l’étoupille. On se sert d’étoupille pour amorcer les fusées & pour conduire le feu d’une piece à une autre.

La matiere de l’étoupille est du coton filé ; on lui donne la grosseur que l’on veut en le mettant en plusieurs doubles. Il faut le faire tremper pendant quelques heures dans du vinaigre, ou pour le mieux dans de l’eau-de-vie ; après qu’il en est suffisamment imbibé, on répand dessus du poussier, & on manie le coton dans le plat où il a trempé, pour qu’il se pénetre & se couvre de cette pâte de poudre ; lorsqu’il en est suffisamment couvert, on le retire du plat, en le passant legerement dans les doigts pour étendre la pâte, de maniere qu’il en soit par-tout également couvert, & on le met sécher à l’ombre sur des cordes.

Quand l’étoupille est seche, on la coupe par morceaux de deux piés & demi de longueur, on en forme des bottes ou paquets, & on les conserve dans un endroit bien sec.

La grosseur commune de l’étoupille pour les communications de feu & pour les fusées de moyenne grosseur, est d’une ligne & demie de diametre ; pour les serpenteaux, d’une ligne, & pour les plus grosses fusées, de deux lignes.

Art. IX. De l’amorce. On prend de la poudre en grain, que l’on humecte d’un peu d’eau, & on la broye sur une table avec une molette de bois, jusqu’à ce qu’elle soit réduite en pâte bien fine. On s’en sert comme d’un mastic, pour coller & retenir l’étoupille dans la gorge des fusées.

Art. X. Outils les plus nécessaires. Une table de bois dur & une molette pour broyer les matieres ; au défaut de molette, on se sert d’un maillet à charger les fusées.

Quelques écremoires pour amasser & mélanger les compositions ; ce sont des feuilles de laiton fort mince, de quatre à cinq pouces de longueur sur environ trois pouces de largeur.

Quelques pattes de lievre pour servir avec l’écremoire à amasser les compositions.

Une table pour faire le moulage.

Trois ou quatre brosses de différentes grandeurs, faites de poil de porc, pour coller à la colle de farine.

Quelques pinceaux de poil de porc pour coller à la colle forte & pour graisser l’artifice d’eau.

Une scie à main pour rogner les gros cartouches.

Un grand couteau pour rogner les moyens cartouches & pour couper le carton.

De grands & de petits ciseaux, pour rogner les pots & les petits cartouches.

Un tambour de parfumeur garni de six tamis, savoir,

Trois tamis de gaze de soie.

Le premier, d’un tissu fort serré pour passer le poussier, & pour ôter la poussiere inutile du sable de fer.

Le deuxieme un peu plus clair, pour passer le soufre, le salpetre, & le sable le plus fin ou du premier ordre.

Le troisieme encore plus clair, pour passer la sable du deuxieme ordre.

Trois tamis de crin.

Le premier d’un tissu serré, pour passer du charbon fin pour le petit artifice, & pour le sable du troisieme ordre.

Le deuxieme moins serré, pour passer du gros charbon pour les fusées volantes, & pour le sable du quatrieme ordre.

Le troisieme plus clair, pour mélanger les matieres dont on fait les compositions, & pour le sable du sixieme ordre. Le sable du cinquieme ordre se fait en mettant à part ce qui passe le dernier du quatrieme ordre qui est le plus gros, avec ce qui passe le premier du sixieme ordre qui est le plus fin.

Des balances assez grandes pour tenir deux livres de composition.

Un poids de marc depuis le demi gros jusqu’à deux livres.

Quelques boîtes fermantes à coulisse, comme celles des épiciers, pour serrer les matieres tamisées & les compositions.

Deux cuilleres de bois ou de fer-blanc pour prendre les matieres dans les boîtes.

Trois petits tonnelets pour mettre séparément le salpetre, le soufre & le charbon non broyés.

Un barril pour la poudre, de la contenance de dix à douze livres.

Des moules de fusées volantes de différentes grosseurs garnis de leur culot, portant sa broche & des pieces ci-après.

La baguette à rouler.

Les trois baguettes creuses.

La baguette à charger le massif.

La baguette à rendoubler le carton.

Le maillet.

La cornée ou cuillere à charger, qui est la mesure de chaque charge de composition.

Et le moule à former le pot.

Quelques culots à pointe, pour charger des serpenteaux & jets, garnis de leurs baguettes à rouler & à charger.

Quelques culots sans pointe pour charger les fusées de table & autres, qui doivent prendre feu par des trous que l’on perce sur la circonférence de leur cylindre.

Un outillage pour les lances à feu, qui consiste en une baguette à rouler, quatre baguettes à charger, & une palette pour frapper.

Un boisseau pour charger les petits serpenteaux qu’on nomme vetille.

Deux moules de différentes grosseurs pour former des étoiles.

Trois poinçons à arrêt, de différentes grosseurs, pour percer la communication du massif à la chasse des fusées volantes.

Un long poinçon sans arrêt pour piquer les chasses des pots à feu, & un autre plus petit pour percer les marons & saucissons.

Des vrilles de différentes grosseurs pour percer les fusées de table & autres.

Un compas & un pié de roi pour mesurer le diametre & la longueur des fusées.

Un gros piton à vis que l’on place dans un poteau de bois pour étrangler les cartouches.

Un rabot pour diminuer la grosseur des baguettes des fusées volantes lorsqu’elles sont trop pesantes.

Du fil de fer & des pinces plates, pour attacher les baguettes aux fusées de table.

Une petite marmite de fer blanc pour faire chauffer la colle-forte au bain-marie.

Une enclume de fonte, & deux gros marteaux de la même nature, pour faire le sable de fer.

Un assortiment de cordes & ficelles de différentes grosseurs, pour étrangler & lier les fusées.

Un assortiment de carton & de papier de différentes qualités.

Une planchette pour tracer les cartouches cubiques des marons.

Un chevalet pour tenir les fusées volantes.

Un étau de serrurier, un marteau, une rape-à-bois, & quelques limes.

Ces outils n’ont point d’usage particulier dans l’artifice ; mais ils servent dans beaucoup d’occasions, & il seroit difficile de s’en passer.

Les différentes especes de feu d’artifice peuvent se distribuer,

1°. En feux qui s’élevent ou qui sont portés dans l’air ; tels que les fusées de plusieurs sortes, les serpenteaux, les pluies de feu, les marons, les saucissons, les étoiles, &c. Voyez ces articles.

2°. En feux qui brûlent sur terre, tels que les lances à feu, les jets de feu, les soleils, les girandoles, &c. Voyez ces articles

3°. En feux préparés pour l’eau, tels que les genouillers, les trompes, les jattes, &c. V. ces articles.

Les effets de ces derniers articles qui brûlent sur l’eau & dans l’eau, paroissent si contraires à la nature du feu, qu’il n’est pas étonnant que des charlatans, pour rendre la chose plus merveilleuse & en tirer plus de lucre, ayent fait croire qu’il y entroit des drogues fort cheres, comme le vif-argent, l’ambre jaune, le camphre, les huiles de soufre, de salpetre, le petrole, l’huile de térebenthine, l’antimoine, la sciûre d’ivoire & de bois, & d’autres ingrédiens, qui produisent pour la plûpart un mauvais effet, qui est de donner beaucoup de fumée.

Toutes les fusées d’air & de terre brûlent dans l’eau, il ne s’agit que de les mettre en état de surnager.

Art. XI. De la maniere de communiquer le feu d’un artifice mobile à un artifice fixe. Le secret de cette communication de feu a été apporté de Bologne en France, en 1743, par les sieurs Ruggieri, actuellement artificiers du Roi & de la ville. On admira dans les spectacles pyriques qu’ils donnerent sur le théatre de la comédie italienne, l’art avec lequel ils faisoient communiquer le feu successivement & à tems, d’un soleil tournant à un soleil fixe, & de suite à plusieurs autres pieces mobiles & fixes, placées sur un même axe de fer.

L’auteur de ce mémoire ayant trouvé ce secret, il s’est fait un plaisir de le rendre public dans son traité d’artifice, imprimé à Berne en 1750. Il consiste dans une chose fort simple, c’est d’approcher deux étoupilles l’une de l’autre, assez près, sans cependant qu’elles se touchent, pour que l’une ne puisse brûler sans donner feu à l’autre : voici la maniere dont il faut opérer.

On suppose un soleil fixe, placé entre deux soleils tournans sur un axe de fer ; le premier est fixé dessus par une cheville qui traverse son moyeu & l’axe ; les deux autres sont retenus par des écrous vissés sur l’axe, au moyen desquels on leur donne pour tourner autant & si peu de jeu que l’on veut.

L’espace entre le premier soleil tournant & le soleil fixe, est de six pouces quatre lignes. On le remplit par deux cylindres de chacun trois pouces de longueur & de deux pouces de diametre, aussi enfilés sur l’axe ; ils sont collés de colle forte, l’un sur le moyeu du soleil fixe, & l’autre sur le moyeu du soleil tournant.

Entre ces deux cylindres, doit être enfilé sur l’axe un bouton de quatre lignes d’épaisseur, sur un pouce de diametre : il sert à les tenir dans un écartement de quatre lignes l’un de l’autre ; & pour ne pas multiplier les pieces, on prend ordinairement ce bouton sur l’un des cylindres dont il fait partie, ou bien on l’y ajoûte en le collant dessus.

Sur la surface plane de chaque cylindre un peu au-dessus du bouton, doit être creusée une rainure circulaire de deux lignes & demie de largeur, & d’autant de profondeur, dans lesquelles on colle une étoupille avec de l’amorce ; c’est par ces étoupilles que se doit faire la communication du feu, celle d’un cylindre ne pouvant brûler qu’elle ne donne feu à celle de l’autre vis-à-vis, n’y ayant que quatre lignes de distance entr’elles. Le feu est apporté à l’une par une étoupille, qui partant de l’extrémité du dernier des jets du soleil tournant, vient rendre à l’étoupille de ladite rainure circulaire, y étant conduite dans une rainure creusée sur le rayon qui porte le jet d’où elle part, sur le moyeu & sur le cylindre, d’où s’étant communiqué par son extension à l’étoupille de la rainure circulaire opposée, il est conduit de-là à la gorge de l’un des jets du soleil fixe, par une étoupille couchée dans une rainure faite sur son cylindre & sur son moyeu, jusqu’au pié du jet d’où elle va se rendre à sa gorge. Ces étoupilles doivent être bien couvertes avec du papier collé dessus, excepté celles qui sont placées dans les rainures circulaires ; on les garantit des étincelles de feu avec un tuyau de carton ou de laiton bien mince, dans lequel on place les deux cylindres : ce tuyau doit les couvrir presqu’en entier ; & pour qu’il ne gêne pas leur mouvement, on lui donne de diametre deux lignes de plus qu’aux cylindres.

La longueur que l’on donne aux cylindres, a deux objets : le premier est d’éloigner les étoupilles circulaires des bords du tuyau qui les couvre, par où les étincelles pourroient s’introduire : le second est de tenir les soleils fixes & tournans dans un écartement assez grand pour que le feu ne puisse se communiquer de l’un à l’autre ; ce qui arriveroit s’ils étoient plus proches, quoique les communications soient bien couvertes.

L’espace entre le soleil fixe & le second soleil tournant, étant garni d’une pareille communication entre deux cylindres, le feu se portera à ce second soleil par une étoupille qui tirera son feu du pié de l’un des jets du soleil fixe, on y percera un trou pour y faire communiquer l’étoupille, & à laquelle il donnera feu en finissant.

De ce second soleil tournant, le feu peut de même être conduit à un second fixe, & ainsi successivement à plusieurs pieces.

Cette piece d’artifice qu’on nomme machine pyrique, se termine ordinairement par une étoile ; elle est formée par six barres de trois à quatre piés de longueur, on les visse sur un moyeu pareil à celui d’un soleil fixe, il y a deux jets attachés au bout de chacune sur une traverse qui croise la barre, leurs gorges se croisent, & l’ouverture de l’angle qu’on leur donne est mesurée pour former une étoile ; une étoupille couchée dans une rainure sur chacune des barres, qui communique d’un bout à la gorge des jets, & de l’autre à une étoupille circulaire qui entoure le moyeu au pié des barres, leur communique à tous le feu en même tems.

En place des jets qui forment l’étoile, on peut garnir les barres de six soleils tournans ; ils doivent être composés, quoique plus petits, comme ceux décrits ci-dessus, savoir, d’une communication de feu entre deux cylindres, séparés par un bouton, & couverts d’un tuyau de laiton ; le tout ne doit avoir au plus que quatre pouces de longueur : l’axe sur lequel ils doivent tourner, est une cheville de fer qui traverse la roue & les deux cylindres. Elle est vissée par le bout, & assez longue pour traverser la barre sur laquelle on veut la placer ; on l’arrête avec un écrou derriere la barre qui est percée pour y donner passage, il reçoit le feu par l’étoupille couchée sur la barre à laquelle on joint celle du cylindre qui est appliqué dessus.

C’est avec de pareils soleils que l’on éclaire les décorations en découpures & les berceaux en treillages ; on les fait ordinairement à trois jets qui prennent feu successivement.

Art. XII. D’une pâte dont les Chinois se servent pour représenter en feu des figures d’animaux & des devises. Nous devons encore au pere d’Incarville, cette maniere de former des figures. Elle consiste en une pâte faite de soufre en poudre impalpable & de colle de farine, dont on couvre des figures d’ozier, de carton ou de bois ; ces figures doivent être premierement enduites d’argille ou terre grasse, pour les empêcher de brûler ; après que la couche de pâte de soufre est posée, & pendant qu’elle est encore humide, on la poudre de poussier qui s’y attache ; lorsqu’elle est bien seche, on colle des étoupilles sur ses principales parties, pour que le feu se porte par-tout en même tems, & on la couvre en entier de papier collé : les Chinois peignent ces figures de la couleur des animaux qu’elles représentent ; leur durée en feu est proportionnée à l’épaisseur de la couche de pâte qui les couvre.

Lorsque les figures sont petites, on peut les mouler ou les modeler massives ; comme cette pâte ne coule point en brûlant, elles conservent leurs formes jusqu’à ce qu’elles soient entierement consumées.

On peut aussi en faire usage pour former des devises & autres desseins.

Les Chinois s’en servent encore pour représenter des raisins ; ils leur donnent la couleur pourprée en substituant à la colle de farine de la chair de jujubes ; ils les font cuire, & en séparent la peau & le noyau. Cet article est tiré du Manuel de l’artificier de M. Perrinet d’Orval, ouvrage excellent, qui nous fournira de plus tous les autres articles que nous avons cités plus haut.

Feu Grégeois, (Hist. du moyen âge.) espece de feu d’artifice qui étoit composé de naphte, de poix, de résine, de bitume, & autres corps inflammables.

Feu grégeois signifie feu grec, parce qu’anciennement nous nommions les Grecs Grégeois ; que ce furent eux qui s’en servirent les premiers, vers l’an 660, au rapport de Nicétas, Théophane, Cédrenus & autres ; & qu’enfin ils furent en possession pendant trois siecles, de brûler par le secret de ce feu, les flottes de leurs ennemis.

L’inventeur du feu grégeois, suivant les historiens du tems, fut un ingénieur d’Héliopolis en Syrie, nommé Callinicus qui l’employa pour la premiere fois dans le combat naval que Constantin Pogonat livra contre les Sarrasins, proche de Cizique sur l’Hellespont. Son effet fut si terrible, ajoûtent les mêmes écrivains, qu’il brûla toute la flotte composée d’une trentaine de mille hommes.

Il est vrai que quelques modernes, & Scaliger entr’autres, donnent une date plus ancienne à cette découverte, & l’attribuent à Marcus Gracchus : maris les passages des auteurs grecs & latins qu’on cite pour favoriser cette opinion, n’en prouvent point la vérité.

Ce qu’on sait plus positivement, c’est que les successeurs de Constantin se servirent du feu grégeois en différentes occasions, presqu’avec autant de succès que lui ; & ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ils eurent le bonheur de garder pour eux seuls le secret de cette composition, jusque vers milieu du x. siecle, tems auquel il paroît qu’aucun autre peuple ne le savoit encore.

Aussi le feu grégeois fut mis au rang des secrets de l’état par Constantin Porphyrogenete ; en conséquence dans son ouvrage dédié à Romain son fils, sur l’administration de l’empire, il l’avertit que lorsque les Barbares lui demanderont du feu grégeois, il doit répondre qu’il ne lui est pas permis de leur en donner, parce qu’un ange qui l’apporta à l’empereur Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, & que ceux qui avoient osé le faire, avoient été dévorés par le feu du ciel, dès qu’ils étoient entrés dans l’église.

Cependant malgré les précautions de Constantin Porphyrogenete, la composition du feu grégeois vint à être connue ou découverte par les ennemis. Le P. Daniel, dans son histoire du siege de Damiette en 1249, sous S. Louis, rapporte que les Turcs en firent alors un terrible usage. Ils le lançoient, dit-il, avec un espece de mortier, & quelquefois avec une sorte d’arbalête singuliere, qui étoit tendue fortement par le moyen d’une machine, supérieure en force à celle des bras & des mains. Celui qu’on tiroit avec un espece de mortier, paroissoit quelquefois en l’air de la grosseur d’un tonneau, jettant une longue queue, & faisant un bruit semblable à celui du tonnerre. Mais voici les propres paroles de Joinville, qui étoit présent. « Les Turcs emmenerent un engin, qu’ils appelloient la perriere, un terrible engin à mal-faire, & les misdrent vis-à-vis des chats chateils, que messire Gaultier de Curel & moi, guettions de nuit ; par lequel engin ils nous jetterent le feu grégeois à planté, qui étoit la plus terrible chose que onques jamais je veisse. » Au reste M. du Cange a fait une ample note sur cet endroit, dans laquelle il explique la composition & l’usage de ce feu ; j’y renvoye le lecteur pour abréger.

On croit communément que le feu grégeois brûloit dans l’eau, & même avec plus de violence que dehors, opinion qui est hors de toute vraissemblance. Il est vrai qu’Albert d’Aix (liv. VII. ch. v.), a écrit qu’on ne pouvoit point éteindre ce feu avec de l’eau ; mais en accordant même qu’il ne s’est pas trompé, ses paroles ne veulent point dire que le feu grégeois brûlât dans l’eau.

Encore moins faut-il penser que ce feu fût inextinguible ; puisque selon Matthieu Paris en l’an 1219, on pouvoit l’éteindre avec du vinaigre & du sable. Les François y parvinrent plusieurs fois en l’étouffant avec adresse, & en empêchant la communication de l’air extérieur, par des peaux humides d’animaux nouvellement écorchés, qu’on jettoit dessus. Aussi lit-on dans la même histoire de Joinville, « Et incontinent fut éteint le feu grégeois par cinq hommes que avions propres à ce faire. »

Enfin l’invention du feu grégeois s’est perdue au moyen de la poudre à canon qui lui a succédé, & qui fait, par le secours de l’artillerie, bien d’autres ravages que ceux que produisoit le feu grégeois par le soufle dans des tuyaux de cuivre, par des arbalêtes-à-tour, ou autres machines à ressort. Reposons-nous-en sur les hommes policés ; ils ne manqueront jamais des arts les plus propres à se détruire, & à joncher la face de la terre de morts & de mourans. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feu, (Théolog.) terme usité en Théologie pour exprimer la punition éternelle reservée aux méchans. Voyez ce qu’on doit penser de la réalité de ce feu, au mot Enfer. On croit communément qu’à la fin des siecles & avant le jugement dernier, ce monde visible sera détruit & consumé par le feu.

Dieu s’est manifesté lui-même plusieurs fois sous l’apparence du feu. C’est ainsi qu’il apparut à Moyse dans le desert, dans un buisson ardent ; sur le mont Sinaï, au milieu des feux & des éclairs : le camp des Israëlites étoit conduit pendant la nuit par une colonne de feu ; & le S. Esprit descendit sur les apôtres le jour de la Pentecôte, sous la forme de langues de feu. Aussi est-il appellé dans les Ecritures & dans les peres, feu, ignis, pour marquer l’ardeur de l’amour divin. C’est dans le même sens que la charité est appellée un feu sacré, un feu divin, & qu’on la représente sous le symbole d’un cœur enflammé.

Les Persans adoroient leur dieu sous l’image & la représentation d’un feu, parce qu’ils croyoient que cet élément est le premier mobile de la nature. Eux, les Hébreux & les Romains conservoient religieusement le feu sacré. Voyez Feu sacré.

Vulcain étoit honoré chez les anciens, & particulierement chez les Egygtiens, comme l’inventeur du feu. Boerhaave prétend qu’il est fort probable que le Vulcain des Payens étoit le Tubal-caïn des Hébreux, qui semble avoir connu le premier l’usage du feu pour la fonte des métaux & pour d’autres préparations chimiques. Voyez Chimie. (G)

Feu, (Mythol. Littér.) Ce fut Prométhée, suivant la fable, qui déroba le feu du ciel, & qui en fit un présent aux hommes ; ce n’est pas à dire cependant, qu’il leur en ait fait connoître le premier l’usage & les effets : cette connoissance est sans doute presque aussi ancienne que le monde, soit que la foudre ait porté le feu sur terre, soit qu’on ait fait du feu par hasard en frappant des cailloux, ou de toute autre maniere qui en peut produire artificiellement ; mais Prométhée qui étoit un prince éclairé, découvrit aux habitans de la Scythie, gens barbares & grossiers, la maniere d’appliquer le feu à leurs besoins, & à plusieurs opérations des arts manuels. Voilà ce que designe le feu qu’il emprunta du ciel.

Ainsi Vulcain, premier roi d’Egypte, ayant établi des forges dans l’île de Lemnos, & appris aux insulaires l’art de rendre les métaux fusibles ou malléables, par le moyen du feu, il arriva que tous ceux qui profiterent dans la suite de ses inventions, nommerent Vulcain le dieu du feu, & offrirent à ce dieu des sacrifices, en reconnoissance de ses bienfaits.

Ce dieu eut plusieurs temples à Rome, & un entr’autres dans lequel le peuple traitoit souvent les affaires les plus graves de la république, parce que les Romains ne croyoient pas pouvoir rien invoquer de plus sacré, pour assûrer les décisions qui s’y prenoient, que le feu vengeur dont ce dieu étoit le symbole ; & dans les sacrifices qu’on lui offroit, on consumoit par le feu toute la victime ; c’étoient de véritables holocaustes.

Mais pourquoi les Romains présentoient-ils aux nouvelles mariées du feu & de l’eau, lorsqu’elles entroient dans la maison de leurs époux ? Denis d’Halycarnasse nous apprend (liv. II.) que Romulus institua cette cérémonie, lorsqu’il unit les Sabines à leurs ravisseurs ; & ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’elle se perpétua d’âge en âge : les Poëtes nous en fournissent la preuve.

Stace feint agréablement dans son épithalame de Stella & de Violentilla, que les Muses descendent du Parnasse, pour venir présenter le feu & l’eau aux nouveaux mariés.

Procul ecce canoro
Demigrant Helicone Deæ, quatiuntque novena
Lampade, solemnem thalamis cœuntibus ignem,
Et de pieriis vocalem fontibus undam.

Valerius Flaccus a orné de la même image son poëme des Argonautes.

Inde ubi sacrificas cum conjuge venit ad aras
Æsonides, unâque adeunt, pariterque precari
Incipiunt, ignem Pollux undamque jugalem
Prætulit.

Plutarque épuise en vain son esprit à chercher des raisons allégoriques du fondement de cet usage, qui de son tems étoit encore à la mode. De pareilles coûtumes n’ont guere d’autres sources que la superstition des peuples qui les imaginent, ou qui les empruntent de leurs voisins. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feu S. Antoine, (Medecine.) On a donné le nom de feu S. Antoine à deux maladies bien différentes, & qui n’ont que quelques signes semblables, en quoi l’on a fait comme le petit peuple du royaume, qui dans la derniere guerre appelloit pandours tous les corps de cavalerie des ennemis.

Nos anciens historiens parlent brievement & très-obscurément de l’une de ces deux maladies, & nos journaux des savans ont caractérisé l’autre fort au long & fort nettement.

La premiere maladie, connue sous le nom de feu S. Antoine, fit de grands ravages en France dans le xj. & xij. siecle. Elle causoit, dit l’histoire, la perte des membres du corps, auxquels elle s’attachoit ; elle les dessechoit, les rendoit livides, noirs & gangrenés, ce mal épidémique & contagieux attaquoit les parties externes & internes, & s’étendoit sur tout le monde : c’étoit une vraie maladie pestilentielle.

On mettoit les malades dans des lieux écartés ; & pour empêcher qu’on eût avec eux quelque communication, on peignoit du feu sur les murailles des endroits où on les avoit renfermés. On trouvera dans la satyre Ménippée & dans Rabelais (deux livres uniques en leur genre), des preuves de cet usage.

Les gens au fait de l’institution des ordres monastiques, savent que ce fut pour ceux qui étoient atteints de cette espece de peste, qu’Urbain II. ce pape si connu dans l’Histoire par les guerres des croisades (voyez l’article Croisade), fonda deux ans auparavant, l’an 1093, l’ordre religieux de S. Antoine de Viennois ; & l’on dit qu’on montre encore aujourd’hui des membres desséchés de personnes mortes de la maladie en question, dans l’hôpital de S. Antoine en Dauphiné, qui est l’abbaye chef-d’ordre de la congrégation des religieux dont nous venons d’indiquer l’origine.

La seconde maladie qui porte le nom de feu S. Antoine, est d’un tout autre genre. Elle ne paroît que dans quelques pays & dans certaines années : elle n’est point contagieuse, & ne regne guere que parmi le petit peuple : elle provient d’une cause connue, de la nourriture de pain fait d’une espece de seigle, qui a dégénéré par des causes particulieres. Voyez Ergot.

Pour ce qui regarde quelques maladies érésipélateuses, auxquelles le vulgaire a donné le nom de feu S. Antoine, voyez ces maladies sous leur véritable dénomination. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feu persique, (Medecine.) espece particuliere d’érésipele, à laquelle les anciens ont fait quelque attention. Pline l’appelle soster ; il paroît qu’elle étoit alors moins rare qu’aujourd’hui ; mais comme elle demande le même traitement que l’érésipele maligne, nous renvoyons le lecteur à l’article Erésipele.

Le feu persique se manifeste souvent au-dessus du nombril par une grande tache qui s’étend ensuite, & forme autour du corps une espece de ceinture, large de quelques pouces, accompagnée d’une ardeur violente & de pustules acres & corrosives, qui brûlent comme le feu. Cette érésipele est fort dangereuse dans les vieillards cacochymes ; elle l’est encore davantage, lorsqu’elle se manifeste dans les fievres pestilentielles sous les mammelles, les aisselles, sur le bas-ventre, le nombril, les aines, la région du cœur, & sur les autres parties glanduleuses du corps. Si la tache ou ceinture qui caractérise le feu persique, au lieu d’être rouge, se trouve de couleur livide & plombée, on remarque que cette lividité dégénere assez promptement en une gangrene mortelle. J’en ai vû le triste exemple une seule fois, & le malade déjà sexagénaire, périt en 24 heures, sans presque aucune souffrance. Platérus a décrit cette maladie sous le nom de macula lata, mais il n’en a pas indiqué les causes ; & par malheur les remedes ne sont que trop communément inutiles, si la nature ne fait par sa vigueur le principal de la guérison. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Feu, (terre de) Géogr. Voyez Terre de feu, ou Terra del fuego.

Feu, (Littérat.) Après avoir parcouru les différentes acceptions de feu au physique, il faut passer au moral. Le feu, sur-tout en poésie, signifie souvent l’amour, & on l’employe plus élégamment au pluriel qu’au singulier. Corneille dit souvent un beau feu, pour un amour vertueux & noble : un homme a du feu dans la conversation, cela ne veut pas dire qu’il a des idées brillantes & lumineuses, mais des expressions vives, animées par les gestes. Le feu dans les écrits ne suppose pas non plus nécessairement de la lumiere & de la beauté, mais de la vivacité, des figures multipliées, des idées pressées. Le feu n’est un mérite dans le discours & dans les ouvrages que quand il est bien conduit. On a dit que les Poëtes étoient animés d’un feu divin, quand ils étoient sublimes : on n’a point de génie sans feu, mais on peut avoir du feu sans génie. Article de M. de Voltaire.


  1. Il seroit fort difficile de le faire, à cause de la longueur du fusil, & de la pression des files.
  2. Il y auroit peut-être plus d’avantage à faire tirer les différens rangs du peloton immédiatement les uns après les autres, parce que l’effet des coups du premier rang ne se confondroit pas avec celui des coups du second, ni l’effet de celui-ci avec celui du troisieme. Il peut arriver en faisant tirer tous les rangs à la fois, qu’un même soldat ennemi reçoive deux coups également mortels ; au lieu que s’il étoit tombé du premier, le soldat qui le suit auroit reçû le second.
  3. L’intervalle ou la durée d’un tems dans l’exercice est à peu-près celui d’une seconde, pendant laquelle on peut prononcer, un, deux. Voyez l’Ordonnance du 6 Mai 2755.
  4. On ne peut en attribuer la cause qu’au peu d’exercice des troupes. Il paroît à la vérité que l’exécution du feu par peloton peut être susceptible de plusieurs inconvéniens, à cause des différens commandemens qui se font en même tems aux pelotons qui doivent tirer de suite ; mais le grand usage doit y former les troupes insensiblement.
  5. Ces troupes exécutent leur feu par peloton.
  6. L’auteur des Sentimens d’un homme de guerre sur la colonne de M. de Folard, tient à-peu-près le même langage que M. de Puységur. « Il est très-certain, dit cet auteur, premierement que dans un terrein libre il dépend toûjours de celui à qui l’envie en prend, de combattre de loin & de près, tout comme il le trouve à propos ; secondement que celui qui ne voudroit que combattre de loin n’en est jamais le maître ; son ennemi lui donne l’ordre ; s’il refuse d’y obéir il faut céder. S’il obéit sans être préparé, il est maltraité : en un mot, d’une maniere ou d’autre il est puni, soit pour cause de desobéissance, soit pour cause d’imprudence ; & il le mérite ».