L’Encyclopédie/1re édition/TARTRE

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TARTRE, s. m. (Chim.) On appelle tartre un des produits de la fermentation vineuse qui s’attache au parois des tonneaux dans lesquels s’exécute cette fermentation, sous la forme d’une croûte saline.

Le nom de tartre a été donné par Paracelse ; ce mot est barbare ; le tartre étoit auparavant connu sous le nom de pierre de vin & de sel essentiel de vin.

On donne encore le nom de tartre à cette matiere qui s’attache aux dents, & à cette croûte que dépose l’urine dans les pots-de-chambre ; mais ce n’est pas de ces matieres dont il est ici question : elles appartiennent l’une & l’autre à la classe des concrétions pierreuses qui se forment dans les animaux. Voyez Pierre ou Calcul humain.

Le tartre de vin dont nous traitons seulement dans cet article, fait des couches plus ou moins épaisses, 1°. suivant que le vin a reste long-tems dans le tonneau ; 2°. selon que le vin est plus ou moins coloré, plus ou moins spiritueux. Les vins acidules, disent certains chimistes, sont ceux qui donnent le plus de tartre : tels sont, par exemple, les vins du Rhin : cette loi n’est pas générale. Les vins des environs de Montpellier comme ceux de Saint-Georges, qui ne sont point acides, donnent beaucoup de tartre, sans compter la lie qui est fort abondante & qui est très-chargée de tartre. Voyez Lie.

Nos vins rouges de Languedoc, tirés du tonneau, & que l’on met dans du verre, se décolorent entierement au bout de dix ou quinze ans, & forment sur les parois du verre une croûte fort épaisse qui est un excellent tartre. Le vin décoloré qu’on verse dans une autre bouteille, dépose encore du tartre qui est meilleur que le premier.

On distingue le tartre en blanc & en rouge : le premier est fourni par les vins blancs. & le second par les vins rouges. Nous n’avons à Montpellier & aux environs que du tartre rouge. Quoique tous les auteurs, & principalement les Pharmacologistes, dans toutes leurs formules, recommandent de prendre le tartre blanc de Montpellier : ils ont confondu avec le tartre blanc la crême ou crystal de tartre qu’on prépare dans le bas Languedoc, & qui est en effet très-blanc.

On tire le vrai tartre blanc de plusieurs pays.

Certains cantons de l’Allemagne en fournissent beaucoup à Montpellier. On en retire du Vivarais ; & les teinturiers qui en emploient beaucoup, le font venir de Florence.

Le blanc est toujours préferé au rouge, à cause qu’il contient moins des parties étrangeres ; car le tartre rouge ne differe du blanc que parce qu’il contient beaucoup de parties colorantes du vin rouge, qui est une substance absolument étrangere à la composition propre du tartre.

Le tartre rouge est celui que nos vins nous fournissent en abondance & le seul qu’on emploie dans le bas Languedoc, dans nos fabriques de crystal de tartre, ce qui n’empêche point que ce crystal ne soit très-parfait ; puisque la purification dont il sera question plus bas, & par laquelle on convertit le tartre en crystal de tartre, lui enleve entierement toute cette partie colorante & étrangere. Il faut choisir l’un & l’autre en grosses croûtes, épaisses, dures, pesantes, & dont les surfaces qui touchent au vin, soient hérissées de plusieurs petits points brillans, car ces points sont des crystaux, & dès-lors on est assuré qu’un tel tartre donnera dans la purification beaucoup de crystal.

Les vins blancs donnent beaucoup moins de tartre que le rouge ; on le retire l’un & l’autre des parois du tonneau auxquels il est fort adhérent, par le moyen d’un instrument de fer tranchant qu’on appelle racloire.

Le tartre non purifié, tel qu’on le retire du tonneau, s’appelle tartre crud ; & celui qui est purifié par la manœuvre que nous exposerons plus bas, s’appelle crême ou crystal.

Le tartre crud paroît formé par un sel acide d’une nature fort singuliere, & principalement remarquable par son état naturel de concrétion, & par sa difficile solubilité dans l’eau, propriétés que les Chimistes déduisent de l’union de cet acide à une matiere huileuse, & à une quantité considérable de terre, le tout chargé d’une terre surabondante & d’une matiere colorante, qui sont précisément les matieres qu’on en sépare par la purification.

On retire par la distillation du tartre crud à feu nud & graduellement élevé, dans une cornue les produits suivans ; 1°. une eau insipide ; 2°. une eau légerement acide ; 3°. quelque gouttes d’huile claire, un peu jaunâtre, pénétrante ; il passe en même tems un esprit que le sentiment dominant donne pour un acide, mais qui est un alkali volatil foible ; c’est dans le tems que commencent à passer ces produits, que l’air se dégage de la composition du tartre, & qu’il sort avec violence ; 4°. de l’huile plus épaisse & de l’air ; 5°. de l’alkali volatil qui est quelquefois concret & qui s’attache au col de la cornue, ou dans le balon ; 6°. le résidu ou produit fixe n’est pas un charbon pur, il contient un alkali fixe tout formé. C’est un fait unique en Chimie, il n’est pas du tout semblable aux charbons qui restent après la distillation des végétaux, qu’il faut brûler pour détruire la partie phlogistique, afin de pouvoir en retirer le sel lixiviel. Le résidu du tartre donne au contraire, par la simple lixiviation & évaporation, & sans avoir fait précéder la calcination, le sel alkali pur & bien blanc ; c’est ce sel qu’on appelle improprement sel de tartre. Voyez Alkali fixe sous le mot générique Sel.

L’alkali fixe de tartre peut se préparer aussi en brûlant le tartre à l’air libre. Ce sel est la base du nitre, ce sont les alkalis fixes de cette espece les plus purs, & les plus employés dans les travaux chimiques ; c’est ce sel tombé en deliquium, qui est connu dans le langage vulgaire de l’art sous le nom d’huile de tartre, par défaillance. Voyez Deliquium & Alkali fixe sous le mot Sel.

Le tartre crud est d’un grand usage dans les arts, mais principalement dans les teintures ; un célebre teinturier de cette ville m’a dit, qu’il l’employoit avec succès dans la teinture en noir, pour les étoffes de laine ; il sert encore pour les débouillis. Nous parlerons plus amplement de son emploi par rapport aux teintures, en parlant de la crême de tartre à la fin de cet article.

En Médecine, on se sert peu du tartre crud, on le fait entrer dans quelques opiates officinales apéritives dans les dentifrices, voyez Dentifrice, mais on préfere ordinairement celui qui est purifié : quant aux propriétés de l’alkali fixe du tartre, voyez Alkali fixe sous le mot Sel.

L’esprit de tartre, c’est-à-dire son alkali volatil sous forme liquide, est mis par les auteurs au rang des remedes destinés à l’usage intérieur, & sur-tout lorsqu’il est rectifié. Il passe pour diurétique, diaphorétique, hystérique, bon contre l’asthme, la paralysie, l’épilepsie. Ce remede est peu usité ; & il n’a que les qualités communes des esprits alkalis volatils, huileux. On pourroit pourtant le donner à la dose moyenne d’un gros, dans une liqueur appropriée.

L’huile distillée de tartre est rarement employée, même dans l’usage extérieur, & cela à cause de sa puanteur, qu’on peut lui enlever, il est vrai, en très grande partie en la rectifiant à l’eau ; mais comme cette huile n’a que les vertus communes des huiles empireumatiques traitées de la même maniere ; il est très-peu important de préparer celle-ci par préférence pour l’usage médicinal. Voyez Alkali volatil sous le mot générique Sel, & Huile empireumatique sous le mot Huile.

Les Chimistes employent le tartre crud, rouge & blanc, comme fondant simple, & comme fondant réductif, dans la métallurgie ; mêlé à parties égales de nitre & brûlé, fait l’alkali fixe extemporaneum, il s’appelle encore flux blanc, avec demi-partie de nitre flux noir, voyez Flux docismatique, il entre dans le régule d’antimoine ordinaire, dans la teinture de mars, dans les boules de mars, dans le tartre chalibé dans le lilium de Paracelse, & dans le sirop de roses pâles, composé du codex, &c.

Voici la maniere dont on prépare, l’on dépure & on blanchit la crême ou le crystal de tartre. La description de cette opération est tirée d’un mémoire de M. Fizes, qui est imprimé dans le volume de l’académie royale des Sciences pour l’année 1725.

Je ferai observer auparavant, que les fabriques de crystal de tartre se sont fort multipliées depuis la publication du mémoire de M. Fizes ; nous en avons à Montpellier, il y en a du côté d’Uzès, à Bedarieux, &c. On m’assure qu’il y en a en Italie, dans le duché de Florence. M. Fizes a composé son mémoire d’après celles qui étoient établies, à Aniane & à Calvisson.

« Les instrumens qui servent pour faire le crystal de tartre sont ; 1°. une grande chaudiere de cuivre appellée boulidou, qui tient environ quatre cens pots de la mesure du pays ; elle est enchâssée toute entiere dans un fourneau.

» 2°. Une cuve de pierre plus grande que la chaudiere, & placée à son côté à deux piés de distance.

» 3°. Vingt-sept terrines vernissées, qui toutes ensemble tiennent un peu plus que la chaudiere ; ces terrines sont rangées en trois lignes paralleles, neuf sur chaque ligne ; la premiere rangée est à 3 ou 4 piés de la chaudiere & de la cuve, les deux autres sont entr’elles à une petite distance, comme d’un pié.

» 4°. Neuf manches ou chausses d’un drap grossier appellé cordelat ; ces manches aussi larges par le bas que par le haut, ont environ 2 piés de longueur sur neuf pouces de largeur.

» 5°. Quatre chauderons de cuivre qui tous ensemble tiennent autant que la chaudiere, ils sont à-peu-près égaux, & d’environ cent pots chacun ; ils sont placés sur des appuis de maçonnerie éloignés du fourneau.

» 6°. Un moulin à meule verticale pour mettre le tartre crud en poudre. Il y a encore quelques autres instrumens de moindre conséquence, dont il sera fait mention dans la suite de ce mémoire.

» L’on commence à travailler vers les deux à trois heures du matin, en faisant du feu sous la chaudiere que l’on a remplie la veille de deux tiers de l’eau qui a servi aux cuites du tartre de ce même jour, & d’un tiers d’eau de fontaine. Lorsque l’eau commence à bouillir, on y jette trente livres de tartre en poudre ; & un quart-d’heure après, on verse avec un vaisseau de terre la liqueur bouillante dans les neuf manches, qui sont suspendues à une perche placée horisontalement sur trois fourches de bois de trois piés & demi de haut. Les neuf premieres terrines qui se trouvent sous ces manches étant presque pleines, on les retire, & on place successivement sous ces manches les autres terrines.

» Dans l’espace de moins d’une demi-heure ; & l’eau filtrée étant encore fumante dans ces terrines, on voit des crystaux se former sur la surface, il s’en forme aussi dans le même tems contre les parois & aux fonds des terrines.

» Pendant que les crystaux se forment ainsi, les ouvriers, sans perdre de tems, versent dans la chaudiere l’eau qui a été retirée des quatre chauderons, où s’est achevé le jour précédent le crystal de tartre ; & quand elle commence à bouillir, on y jette trente livres de tartre crud en poudre : cependant l’on verse par inclination l’eau des vingt-sept terrines dans la cuve de pierre, ayant eu soin avant de la verser de remuer avec la main la surface de cette eau, afin d’en faire précipiter sur le champ les crystaux au fond de la terrine. Après que ces terrines ont été vuidées, on y voit les crystaux attachés au fond & aux côtés ; pour-lors le tartre se trouvant avoir bouilli un quart-d’heure, on filtre comme auparavant la liqueur bouillante dans les mêmes vingt-sept terrines chargées des crystaux précédens ; & pendant que cette liqueur se refroidit & qu’il se forme de nouveaux crystaux, on fait, sans perdre de tems, passer l’eau de la cuve dans la chaudiere, en la versant avec un vaisseau de terre ; & lorsqu’elle commence à bouillir, on y jette la même quantité de tartre crud en poudre qu’aux deux autres cuites. On filtre ensuite dans les mêmes terrines dont on vient de vuider l’eau dans la cuve, & qui sont chargées de plus en plus de crystaux : en un mot, on fait dans la journée successivement cinq cuites & cinq filtrations semblables, en se servant pour les trois dernieres cuites, de l’eau qu’on a versée des terrines dans la cuve.

» Il s’employe environ deux heures & demie à chaque cuite, y comprenant la filtration qui la suit & qui se fait en peu de tems, ensorte que la cinquieme cuite finit vers les trois heures du soir. On laisse alors refroidir les terrines pendant deux heures ; & après en avoir versé l’eau dans la cuve, on les trouve fort chargées de crystaux, que les ouvriers appellent pâtes. Quand ils ont versé l’eau des terrines dans la cuve, ils ont laissé ces pâtes avec assez d’humidité pour pouvoir les détacher plus commodément avec une racloire de fer ; & les ayant ainsi ramassées, ils en remplissent quatre terrines, où ils les laissent rasseoir un quart-d’heure pour que l’eau qui surnage s’en sépare, afin de pouvoir la verser dans la cuve. Ces pâtes paroissent pour-lors grasses, rousses, & pleines de crystaux blanchâtres : on lave par trois fois avec de l’eau de fontaine dans ces mêmes terrines ces pâtes, les y agitant avec les mains, & les retournant plusieurs fois les unes sur les autres, l’eau qui a servi à la premiere de ces lotions que l’on verse après est très-foncée, celle de la deuxieme est roussâtre, & celle de la troisieme un peu trouble ; enfin les pâtes deviennent d’un blanc tirant sur le roux.

» L’on remarquera ici, 1°. qu’après chaque filtration qui suit la cuite, on nettoie les manches ; 2°. que les eaux que l’on verse par inclination des terrines dans la cuve après la formation des crystaux, sont d’un roux foncé & d’un goût aigrelet ; 3°. qu’après la derniere cuite l’on retire de la cuve l’eau du dessus, dont on emplit les deux tiers de la chaudiere pour servir avec un tiers d’eau de fontaine à la premiere cuite qui doit se faire le lendemain matin, comme on l’a dit au commencement de l’opération : on fait écouler le reste de l’eau de la cuve en débouchant un trou dont elle est percée auprès du fond ; & comme l’on trouve ordinairement encore quelques quantités de pâtes ramassées au fond de la cuve, on les lave dans quatre ou cinq pots d’eau froide différente pour les mettre avec les autres.

» Toutes ces pâtes ayant été formées par le travail de toute la journée, elles sont mises en réserve dans un baquet pour être employées le lendemain, comme nous l’allons dire.

» A dix heures du matin, on remplit d’eau de fontaine les quatre chauderons de cuivre, qui sont placés sur une même ligne au fond de l’attelier sur des petits murs de la hauteur de deux piés, afin de pouvoir aisément faire du feu dessous, & le retirer ensuite quand il le faut. Cependant on a détrempé un peu auparavant dans une terrine avec quatre ou cinq pots d’eau, quatre ou cinq livres d’une terre qui se trouve à deux lieues de Montpellier auprès d’un village appellé Merviel. Cette terre est une sorte de craie blanche[1], composée d’une substance grasse, qui blanchit l’eau & la rend comme du lait épais, & d’une substance sablonneuse, dure, qui ne peut se dissoudre & qui reste au fond de la terrine. On verse doucement cette eau blanchie dans deux chauderons, on fait sur le champ une nouvelle détrempe de pareille quantité de cette terre blanche, & on l’emploie comme la premiere pour blanchir l’eau des deux autres chauderons, prenant garde en versant qu’il ne tombe rien de la partie sablonneuse qui doit rester toute entiere au fond de la terrine en petits morceaux ».

J’ai remarqué moi-même que ces petits morceaux indissolubles méchaniquement dans l’eau, & qui restent au fond du vaisseau, étant bien lavés faisoient le plus souvent effervescence avec les acides minéraux. Ce qui démontre ce que j’ai avancé dans la note précédente.

« L’eau des quatre chauderons étant ainsi blanchie, on allume le feu ; & lorsqu’elle est bouillante, on y jette les pâtes qu’on distribue également dans chacun ; on continue l’ébullition, & il se forme bientôt une écume blanchâtre & sale, que l’on retire par le moyen d’une sorte d’écumoire de toile grossiere : peu de tems après & la liqueur continuant à bouillir, il se forme sur la surface une crême ; & lorsqu’on a encore laissé bouillir un quart-d’heure, on retire entierement le feu de dessous les chauderons. La crême pour-lors durcit peu-à-peu, & paroît inégale, raboteuse & comme ondée. On laisse ces chauderons sans feu, & sans y toucher que le lendemain vers les trois ou quatre heures du matin, tems suffisant pour que l’opération soit achevée. Cette crême, de molle qu’elle étoit, est devenue une croute blanche & raboteuse, qui couvre entierement la surface de l’eau ; elle est épaisse d’une ligne & demie, & n’est pas si dure que celle que l’on trouve attachée à toute la surface du fond & des côtés du chauderon, la premiere se nomme crême de tartre, & la seconde crystal de tartre ; celle-ci est épaisse d’environ trois lignes, & a ses crystaux plus distincts. Quoique je n’aye pu cependant y rien observer de régulier, on voit seulement d’un côté & d’autre qu’ils ont différentes facettes luisantes[2].

» Voici la maniere dont on retire toutes ces concrétions salines. On creve en différens endroits la croute de la surface, on jette par-dessus de l’eau avec la main ; & quoiqu’elle ne soit secouée qu’assez foiblement, on la voit précipiter sur le champ. On vuide ensuite l’eau des baquets, en faisant pancher le chauderon, elle sort rousse & assez claire jusque vers le fond où elle devient alors épaisse, trouble & plus foncée. Quand on est parvenu à la voir de cette couleur, on jette dans le chauderon cinq ou six pots d’eau de fontaine que l’on renverse d’abord ; & en frappant les bords de ce chauderon avec une piece de fer, on fait par cet ébranlement séparer & tomber par morceaux le crystal de tartre dans le fond du chauderon où il se mêle avec la crême de tartre qui y a déja été précipitée. On jette encore de l’eau de fontaine, & on remue le tout ensuite avec la main, ensorte que cette eau qui a servi à cette lotion, n’en sort que trouble, blanchâtre, & chargée de cette terre que l’on avoit employée ; on continue ces lotions jusqu’à ce que l’eau sorte claire. On ramasse ensuite le crystal de tartre mêlé avec la crême ; on l’étend sur des toiles pour le faire sécher, ou au soleil, ou à l’étuve, & on a pour-lors le crystal de tartre très-dépuré & bien blanc.

» Il faut être attentif à séparer dans les tems marqués le crystal de tartre, parce que si on le laissoit quelques heures de plus dans le chauderon, les crystaux roussiroient.

» Lorsqu’on fait cette séparation, l’eau est encore un peu tiede & a un goût aigrelet ; si on la laissoit entierement refroidir, la crême de tartre ne se soutiendroit plus sur la surface, mais se précipiteroit d’elle-même.

» L’on retire de chaque chauderon vingt-deux à vingt-trois livres de crystal & de crême de tartre prises ensemble ; en sorte que cent cinquante livres de tartre, qui ont été employées en cuites, fournissent quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-douze livres, tant de crystal, que de crême. Ainsi le tartre crud ordinaire fournit les trois cinquiemes de son poids ou environ ; mais le tartre blanc crystallin & bien choisi, en fournit les deux tiers ».

On voit par ce procédé qui est fort simple, qu’on dépouille le tartre de sa partie colorante & d’une partie de sa terre. Le tartre étant un des sels des plus difficiles à dissoudre dans l’eau, on est obligé de le faire bouillir à grande eau, pour le tenir en dissolution, afin que la terre de Merviel, ou toute autre terre argilleuse blanche, s’unisse à la partie grasse & colorante, avec laquelle elle a plus de rapport qu’avec le sel. Par cette manœuvre ingénieuse on a un sel bien blanc & bien pur, ce qui est d’une grande utilité pour les arts, & un grand avantage pour l’usage qu’on en fait en médecine & dans les travaux chimiques.

Le crystal ou crême de tartre est d’un emploi immense dans l’art de la teinture ; cette grande consommation de ce sel est la cause qu’on en a dans le bas Languedoc multiplié les fabriques. Ce sel est employé principalement dans les teintures de laines, conjointement avec l’alun pour les préparer à recevoir les parties colorantes de matieres végétales qui font le fondement de la couleur. Avant de teindre les laines en écarlate ou autres rouges, &c. on les fait passer par une préparation que les Teinturiers appellent bouillon, & on fait entrer du tartre dans presque tous les bouillons employés aux teintures de bon teint ; mais on préfere le crystal de tartre. Ces bouillons contiennent d’ailleurs presqu’aussi constamment de l’alun. Un teinturier de cette ville m’a dit que le crystal de tartre étoit mis dans ce bouillon pour détruire cette grande stipticité que l’alun exerce sur les laines. D’ailleurs le crystal de tartre adoucit beaucoup les fibres de la laine, & les dispose à recevoir les corpuscules colorans. Le crystal de tartre est encore si fort employé dans les teintures par sa qualité de sel très-dur, & presque indissoluble dans l’eau froide, ouvrant les pores du sujet qu’on veut teindre, y développant les atomes colorans, & les fixant de maniere que l’action de l’air & du soleil ne les puisse détruire.

Je ne finirois point sur l’emploi du crvstal de tartre dans la teinture des laines & des soies, si j’étois obligé de nommer toutes les couleurs où préliminairement l’on fait entrer la crême de tartre. Voyez Teinture, voyez aussi l’article de la teinture par M. Hellot.

On se sert encore de la crême de tartre pour dissoudre avec l’eau commune le verd-de-gris, ce qui donne un beau vert céladon ; cette couleur s’emploie sur le papier, par exemple, pour les plans, pour les cartes géographiques, pour les estampes à découpures : on appelle cette couleur verd d’ingénieur. Lorsque la dissolution est trop chargée de crême de tartre, elle luit sur le papier, comme si on l’avoit chargée de beaucoup de gomme arabique ; ainsi il n’est point nécessaire de faire entrer dans cette couleur, la moindre dose de cette gomme.

Le crystal de tartre est fort employé en médecine & en chimie. Plusieurs chimistes se sont occupés à rechercher à le rendre plus soluble qu’il n’est. M. le Fevre, médecin d’Uzès, a trouvé que le borax uni à la crême de tartre, ou crystal de tartre, le rendoit plus soluble dans une moindre quantité d’eau qu’il ne se dissout ordinairement. Voyez les mémoires de l’académie royale des Sciences, pour l’année 1728. MM. Duhamel & Grosse ont trouvé que le sel de soude produisoit le même effet ; l’eau de chaux, la chaux d’écailles d’huitres, celle de la stalactite, celle du gips, la stalactite, les écailles d’huitres, les yeux d’écrevisses non calcinés, les différentes craies, la corne de cerf calcinée, rendent la crême de tartre soluble, & forment des sels neutres par leur combinaison. Voyez les mémoires de l’académie royale des Sciences, année 1732, page 323 ; & 1733, page 260. M. de la Sône a trouvé qu’une partie de sel sédatif rendoit solube quatre parties de crême de tartre. Voyez les mémoires de la même académie, année 1755.

M. Pott, fameux chimiste de Berlin, dit dans sa Dissertation sur l’union de l’acide du vitriol avec l’acide du tartre, que l’huile de vitriol mêlée avec deux parties de tartre sec en poudre, ou à parties égales, ne fait point d’effervescence, d’écume, ni de vapeur ; mais qu’en remuant le mélange, il s’échauffe un peu, devient mol, & forme une poix artificielle. Si on distille ce mélange, on a 1°. un acide de tartre très actif, que M. Venel a dit dans les séances de la société Royale, être un vrai acide nitreux qui pouvoit en être retiré immédiatement, par un procédé particulier, dans un état pur, nud ; ce qui étoit un des faits par lesquels il démontroit le nitre entier dans le tartre : 2°. de l’acide sulphureux volatil. Quand on a pris parties égales d’huile de vitriol & de tartre, on n’obtient point d’huile dans la distillation ; au contraire, avec deux parties de tartre il se manifeste un peu d’huile vers la fin de la distillation.

J’ai remarqué en faisant du sel végétal avec certaines crêmes de tartre, qu’il se précipitoit beaucoup de terre ; & avec quelques autres, qu’il s’en précipitoit moins. La plupart de ces terres faisoient effervescence avec les acides. Une partie de cette terre pourroit avoir été unie à la crême de tartre dans la purification, puisque la terre argilleuse qu’on y emploie contient quelquefois un peu de terre calcaire.

La crême de tartre est employée efficacement en médecine, dans les fievres ardentes, dans toutes sortes d’obstructions, dans les maladies cachectiques & hypocondriaques. On l’ordonne souvent avec succès, dans les accès de fievre ; on la mêle aux doux laxatifs, comme la casse. Son indissolubilité est la cause qu’on ne peut l’ordonner qu’à petite dose dans les purgations où il n’entre pas de casse ; car j’ai remarqué que la moëlle, ou les bâtons de casse qu’on fait bouillir avec la crême de tartre bien en poudre fine, étoit propre à en dissoudre une plus grande quantité que l’eau seule. Il suffit de la faire entrer dans les purgations sans casse, à la dose d’un gros jusqu’à deux ; on peut la donner à la dose de demi-once, quand on l’emploie avec la casse, & sur-tout pour une médecine en deux verres. Je crois qu’elle s’y dissoudra parfaitement en soutenant l’ébullition un bon quart d’heure.

La crême de tartre est très-employée pour cailler le lait, dont on fait le petit-lait. On fait entrer la crême de tartre dans les opiates fébrifuges, apéritives, purgatives, mésentériques, &c. Elle entre dans la poudre cornachine, dans la poudre pour la goutte purgative, dans la conserve de roses rouges solide, dans la poudre tempérante de Sthal, &c.

La chimie s’en sert dans beaucoup de ses opérations ; elle entre dans le sel végétal ou tartre soluble, dans le sel de seignette, dans le tartre émétique, dans la panacée antimoniale, & dans la teinture de Mars tartarisée, extrait ou sirop de Mars, dans la teinture martiale de Ludovic, &c. Article de M. Montet, maître apoticaire, & membre de la société royale des Sciences de Montpellier.

Tartre, (Médecine.) ce sel & ses différentes préparations sont d’usage en médecine ; on les emploie dans tous les cas où il faut ouvrir les voies & pousser par les selles & par les urines.

Le tartre purifié avec la terre de Merviel est d’usage sous le nom de crême de tartre ; on l’ordonne dans les potions purgatives & apéritives en qualité de laxatif & de sel neutre. La dose est de demi-once : on l’emploie même pour les goutteux, ce qui prouve que le médicament est par lui-même innocent, mais il se dissout facilement.

Le tartre alkalisé ou l’alkali du tartre est aussi d’usage ; c’est le meilleur de tous les alkalis que la médecine puisse employer. C’est un grand diaphorétique, un absorbant & un stomachique.

La liqueur acide tirée par la distillation du tartre, est calmante, rafraîchissante, bonne dans les fievres ardentes ; on en donne dans les tisanes, dans les juleps.

Tartre soluble. Le tartre par lui-même est insoluble dans l’eau froide ; mais lorsque le feu l’a pénétré, & que l’acide est incorporé de nouveau avec l’alkali, il est plus aisé à fondre, & c’est le tartre soluble.

Ce sel est un purgatif doux, ci-devant fort à la mode, que l’on ordonnoit à la dose d’une demi-once ou d’une once dans une pinte d’eau de riviere. Il entre encore aujourd’hui dans les médecines ordinaires ; mais son crédit est tombé depuis que le sel de la Rochelle & le sel d’Epsom ont fait fortune en médecine.

Tartre stibié ou émétique, est une préparation d’antimoine faite avec son foie & son verre à parties égales avec le double de crême de tartre.

Cet émétique est le meilleur & le plus assuré de tous. On peut le donner sous telle forme & à telle dose que l’on veut ; & d’autant que l’on connoît sa dose & sa vertu, on peut l’augmenter ou le diminuer plus aisément au gré du médecin, selon les forces du malade & l’exigence des maladies ; car, selon les observations des plus habiles chimistes, le tartre émétique qui contient un quart de grain de régule par grain est trop violent, mais celui qui ne contient que trois seiziemes de grains par grain est fait en proportion qui est bonne & sûre ; car il fait vomir efficacement à la dose de deux ou deux grains & demi ; car il introduit alors dans l’estomac six ou sept seiziemes de grains & de régule.

La façon la plus sûre de donner l’émétique d’antimoine, est de le prescrire dans un poisson ou deux d’eau à la dose de deux grains, lorsqu’on veut faire vomir efficacement. Sur quoi il faut savoir que le grand lavage ou véhicule l’étend trop & émousse ses pointes, de même que donne à trop petite dose, comme à un grain, à un quart de grain, il fatigue violemment sans exciter de vomissement ; il faut un milieu.

C’est la vertu émétique du tartre stibié, qui le rend le spécifique assuré dans toutes les maladies qui proviennent de plénitude d’estomac ; c’est un grand préservatif dans les maladies inflammatoires, dans les engorgemens du cerveau, parce qu’en irritant l’estomac, il agit violemment sur le cerveau, & lui donne des secousses qui aident à dégorger ses vaisseaux du sang qui n’y peut circuler. L’émétique stibié donné à-propos dans le cas de saburre ou de crudité, l’évacue puissamment, & empêche les mauvais effets que son passage dans les secondes voies pourroit y causer. Mais pour produire sûrement cet effet, il faut connoître cet état avant de l’ordonner, & y préparer dûment le malade selon les circonstances, par la saignée & la boisson, quoiqu’il est bien des cas où il faut employer cet émétique sans aucun préliminaire, comme dans l’apoplexie, dans l’indigestion, dans la plénitude des premieres voies sans aucune marque de chaleur, & souvent même dans la foiblesse, dans l’engourdissement des membres, la pesanteur de tête, l’accablement, la lassitude. Qui connoîtra sûrement les indications & la façon de placer ce remede, pourra s’assurer de pratiquer avec succès dans toutes sortes de maladies, soit aiguës & chroniques. C’est le plus court moyen d’abréger le traitement des maladies, quelle qu’en soit la cause.

Le tartre stibié devient altérant, apéritif, & diaphorétique ou tonique, lorsqu’il est donné à grande dose & en lavage ; alors continué pendant long-tems, il rétablit au mieux le ressort de l’estomac affoibli par les crudités ou la trop grande quantité d’alimens. Les convalescens se trouvent bien de son usage en guise d’eau minérale.

Tartre soluble, teinture de, elle est apéritive, diurétique, emmenagogue & purgative ; elle est aromatique ; elle échauffe, consolide les plaies, déterge les ulceres.

Tartre regénéré, ou terre foliée du tartre. C’est le plus grand résolutif que nous ayons, un fondant, un desobstructif savonneux, huileux & acide en même tems, combiné avec un alkali ; il est volatil, & peut passer pour le sel volatil de tartre de Vanhelmont, aussi efficace que l’alkaest, & préférable à beaucoup de remedes inventés par la chimie ; c’est le vinaigre radical des Chimistes. La teinture de tartre régénéré est aussi un remede efficace ; car elle unit l’alkali, l’acide & l’esprit huileux des végétaux. Ce tartre folié dissout ainsi dans l’alkool, est le petit elixir des anciens chimistes ; il leve les obstructions ; il pénetre dans les plus petits vaisseaux ; il ranime les facultés vitales & guérit par les sueurs ; il peut surmonter les maladies les plus opiniâtres.

Tartre regénéré plus commun. On peut, selon M. Boerhaave, faire un tartre regénéré moins dispendieux, en mêlant la potasse avec quinze fois autant de vinaigre ; en coulant la solution & la faisant épaissir, ce qui est une opération facile.

Pline parle de ce remede, & dit que la cendre de sarment dissoute dans le vinaigre guérit les maladies de la rate.

Tartre vitriolé, (Médecine.) ce sel a toutes les propriétés des sels vitriolisés ; il est composé de l’acide vitriolique, qui est un grand apéritis, & du tartre alkalisé, qui est aussi fort attenuant. Les deux réunis doivent former un grand désobstruant ; aussi s’en sert-on dans les apozèmes atténuans & désobstruans, dans les affections du foie & de la rate.

Ce sel est un des plus actifs que nous ayons ; il est plus actif que le sel de Glauber, & le même que le sel de duobus & le sel polychreste de Glaser.

La dose est d’un gros dans une potion ordinaire ; mais en lavage on l’ordonne à deux gros, & jusqu’à trois.

Nota. Que si l’huile de vitriol qui a servi à faire ce sel étoit chargée de particules cuivreuses, ce que l’on reconnoît par la couleur verte de l’eau où se fait la dissolution, & par la couleur terne & bleue du sel, il faut le calciner, ou le refondre pour lui ôter ce cuivre qui le rendroit émétique.

Ce remede n’est pas autant employé qu’il le devroit être.

Tartre, (Teinture.) les Teinturiers mettent le tartre au nombre des drogues non colorantes, c’est-à-dire, qui ne servent point à donner de la couleur aux étoffes, mais qui les préparent à la recevoir. Cette drogue bien ou mal employée dans les bains ou bouillons, met une grande différence dans les teintures.

La crême ou crystal de tartre qu’emploient les Teinturiers du grand teint, n’est autre chose que le tartre blanc ou rouge mis en poudre, & ensuite par le moyen de l’eau bouillante, de la chausse & de la cave, réduit en petits crystaux blancs. (D. J.)

Tartre martial ou calibé, (Mat. méd.) voyez Martial.


  1. Cette terre n’est pas une craie ; si elle l’étoit, elle feroit union avec l’acide du tartre, avec laquelle elle a plus de rapport qu’avec la partie grasse & colorante, & formeroit un sel neutre, & ne convertiroit point le tartre en crême. C’est une terre argilleuse d’un blanc sale, qui contient quelquefois un peu de sable ou de terre calcaire, mais en si petite quantité, que les trois acides primitifs versés sur cette glaise ne font point d’effervescence. J’ai cependant apperçu quelquefois sur certains morceaux de cette terre que l’acide nitreux donnoit quelques légeres marques d’effervescence. Ce qui prouve seulement que cette terre étoit mélangée de quelque peu de terre calcaire, mais le fond de la terre employée est une argille. Dans certaines fabriques nouvellement établies & qui sont éloignées de Merviel, on a trouvé d’autres mines de cette argille pour s’en servir aux mêmes usages que de la terre de Merviel, & toutes ces découvertes ont été faites par des simples ouvriers qui ignorent la Chimie.
  2. Voici ce que j’ai observé, tant sur la crystallisation du tartre crud, que du crystal de tartre. Le tartre, tel qu’on le retire des tonneaux de vin, a de très-petits crystaux, dont la plûpart sont terminés par des faces inclinées entr’elles sous un angle droit ; mais dès que ce sel est blanchi & purifié par la terre de Merviel, sa crystallisation est assez changée, & on n’y voit guere plus de parallellipipedes rectangles. Ce sel qui, à cause de son peu de dissolubilité, exige une grande quantité d’eau & même bouillante, se crystallise toujours avec précipitation lorsque la dissolution se refroidit ; aussi ne donne-t il que de très-petits crystaux, même dans le travail en grand, ces crystaux sont composés de grouppes, d’une grande quantité de prismes assez irréguliers, dont les faces brillantes sont toutes paralleles & rangées dans trois plans. On distingue très bien que ce ne sont ni des lames ni des aiguilles. Pour observer la forme la plus réguliere du crystal de tartre, il faut le faire dissoudre dans de l’eau bouillante : quand cette eau en est bien chargée, on en verse sept ou huit gouttes sur une glace de miroir non-étamée ; dès qu’on s’appercevoit qu’après le refroidissement il s’est formé sur la glace un nombre suffisant de crystaux pour l’observation, on incline la glace doucement pour faire écouler l’eau, qui autrement auroit continué de donner des crystaux, & le grand nombre de ces crystaux qui sont disposés à se groupper, auroit empêché qu’ils eussent été isolés ; ce qui est nécessaire pour l’observation. On a, par ce moyen, des crystaux assez régulierement terminés, mais fort petits, on se sert d’un microscope ou d’une lentille d’environ une demi-ligne de foyer pour les bien observer. Ce sont des prismes un peu applatis, dont la plus grande face est le plus souvent exagone, quelquefois octogone, & qui paroissent avoir six faces. Si l’eau est moins chargée & la crystallisation plus prompte, leur applatissement est un peu plus considérable.