L’Encyclopédie/1re édition/TEINTURE

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TEINTURE, s. f. art de porter des couleurs sur la plûpart des substances de la nature, & des ouvrages des hommes.

La teinture des draps, étoffes de laine, soie, fil & coton, étant un objet des plus intéressans pour le commerce, on donnera en commençant le détail de cet art les noms des couleurs, nuances, pour les draps, étoffes de laine, poil, de soies & cotons ; ensuite le détail des ingrédiens employés dans les différentes teintures, leur origine, culture, nature, qualité, espece, leurs propriétés & leur usage, les cas pour la déterminer & fixer l’usage, de même que celui de l’interdire. Après quoi on expliquera le méchanisme ou la main-d’œuvre de la teinture, de même que les termes employés par les ouvriers, les outils, ustensiles, &c. dont ils se servent, & enfin la théorie physique de toutes les teintures en général.

La teinture est composée de cinq couleurs matrices ou premieres, dont toutes les autres dérivent ou sont composées.

Ces couleurs sont le bleu, le rouge, je jaune, le fauve & le noir.

Les couleurs qui dérivent des cinq couleurs premieres sont :

Alize. Bleu naissant.
Amaranthe cramoisie. Bleu mignon.
Amarante commune. Bleu turquin.
Ardoise cramoisie. Bleu de roi.
Ardoise ordinaire. Bleu pers.
Aurore fin. Bleu d’enfer, fleur de
Aurore de garence. guesde aldego.
Bleu en général. Cannelle.
Bleu beau. Cannelle cramoisie.
Bleu brun. Céladon.
Bleu céleste. Cerise.
Bleu clair. Chamois.
Bleu mourant. Citron.
Bleu pâle. Colombin cramoisi.
Bleu blanc. Colombin commun.
Cramoisi. Isabelle de garence.
Demi-cramoisi. Jaune en général.
Ecarlate. Jaune de graines.
Ecarlatte ancienne, dite de France ou des Gobelins. Jaune doré.
Jaune d’or de garence.
Jaune pâle.
Ecarlate cramoisie. Jonquille.
Ecarlate d’Hollande. More doré.
Ecarlate incarnate cramoisie. Musc.
Musc minime.
Ecarlate pourpre. Nacarat.
Ecarlate rouge. Nacarat de bourre.
Ecarlate violette cramoisie. Nacarat de garence.
Noir.
Fauve en général. Noisette.
Fauve couleur de racine Olive.
& de noisette, &c. Orangé de garence.
Feuille morte. Orangé fin.
Flamette cramoisie. Orseille.
Fleur de grenade. Passe-velours cramoisi.
Fleur de lin cramoisie. Pelure d’oignon.
Fleur de pécher. Pensée cramoisie.
Fleur de pommier. Pensée commune.
Gingeolin. Poil de bœuf.
Gris en général. Poil d’ours.
Gris argenté cramoisi. Ponceau fin.
Gris argenté commun. Ponceau de bourre de garence.
Gris-blanc cramoisi.
Gris-blanc commun. Pourpre cramoisi.
Gris-brun cramoisi. Ratine ou ponceau commun.
Gris-brun commun.
Gris d’ardoise cramoisi. Rouge brun.
Gris d’ardoise commun. Rouge cramoisi.
Gris d’eau. Rouge de bourre.
Gris de breda. Rouge fiamette.
Gris de castor. Rouge incarnat.
Gris fleur de lin cramoisie. Rouge nacarat ou de bourre.
Gris fleur de lin commune. Rouge ordinaire dit de garence.
Gris de lin cramoisi. Rose cramoisie.
Gris de lin commun. Rose seche cramoisie.
Gris de lin sylvie. Rose seche commune.
Gris de maure. Soufre.
Gris de mouron. Soupe en vin cramoisie.
Gris de perle. Sylvie.
Gris de ramier cramoisi. Tanné cramoisi.
Gris de ramier commun. Tanné commun.
Gris de rat. Tristamie cramoisie.
Gris de sauge. Tristamie commune.
Gris de souris. Tuile.
Gris d’ours. Ventre de biche.
Gris lavandé cramoisi. Verd.
Gris lavandé commun. Verd brun.
Gris merde d’oye. Verd céladon.
Gris minime ou gris noir. Verd de choux.
Gris pain-bis cramoisi. Verd de laurier.
Gris pain-bis commun. Verd de mer.
Gris plombé cramoisi. Verd d’herbe.
Gris plombé ordinaire. Verd d’œillet.
Gris sale. Verd d’olive.
Gris sur brun cramoisi. Verd de Perroquet.
Gris sur brun commun. Verd de pomme.
Gris tanné. Verd gai.
Gris verd. Verd d’herbe.
Gris vineux cramoisi. Verd jaune.
Gris violent cramoisi. Verd molequin.
Gris violent commun. Verd naissant.
Gris violet commun. Verd obscur.
Incarnadin. Verd roux.
Incarnat cramoisi. Violet cramoisi.
Incarnat de garence. Violet commun.
Isabelle.

Après la distribution de toutes les couleurs & nuances suit le nom de tous les ingrediens colorans & non-colorans, qui entrent dans la teinture.

Agaric. Gravelle.
Alkermès ou vermillon, même chose que le pastel ou graine d’écarlate. Guesde.
Indigo.
Limaille de fer ou cuivre, huile d’olive.
Alun. Malherbe.
Alun de roche ou de Rome. Moulée des taillandiers & émouleurs.
Amidon. Orcanette.
Arsenic. Orseille.
Bois de Brésil. Pastel.
Bois de campêche. Pastel d’écarlate, qui est le pousset de graine d’écarlate ou du vermillon.
Bois de fustet.
Bois d’Inde & cuve d’Inde.
Bois jaune. Potasse ou soude.
Boue. Racine de noyer.
Bourre ou poil de chevre. Réagal ou arsenic.
Rocou ou raucour.
Cassenolle. Rodoul.
Cendres gravelées. Roudol vieux.
Cendres communes. Safran bâtard, autrement
Cendres cuites. dit safranbourg.
Cendres vives. Salpêtre.
Céruse. Savette.
Cochenille maestrek ou pure cochenille. Savon blanc.
Savon noir.
Cochenille campétiane. Sel armoniac.
Cochenille mesteque. Sel commun.
Coucoume ou terra merita. Sel de tartre.
Sel gemme.
Coques de noix. Sel minéral.
Chaux. Sel nitre.
Couperose. Sommail ou sumach vieux, qui a servi à passer les marroquins.
Eau-forte.
Eaux de galle.
Eaux sûres. Soude ou potasse.
Ecorce d’aulne. Soufre.
Ecorce de noyer. Sublimé.
Esprit-de-vin. Son.
Etain. Sumach.
Farine de blé. Suie de cheminée.
Farine de pois. Silvestre.
Fenu-grec. Tartre.
Feuilles de noyer. Terra merita.
Fovic ou rodoul. Testale.
Fustel. Tournesol.
Galle d’épine d’Alep ou d’Alexandrie. Trentanel.
Verdet ou verd-de-gris.
Garence. Vermillon, c’est le pastel & la graine d’écarlate.
Garouille.
Gaude. Urine.
Genestrolle. Ursolle ou orseille.
Graine d’écarlate, demi-graine, &c. autrement dit vermillon. Vouede.
Vinaigre.

De tous les ingrédiens, les uns sont colorans, les autres ne le sont pas. Les derniers ne servent qu’à disposer les matieres à recevoir les couleurs qui leur sont imprimées par les ingrédiens colorans, ou pour en rendre les couleurs plus belles & plus assûrées.

Pour assûrer une perfection constante dans les teintures de laines, les anciens & les nouveaux reglemens ont distingué deux manieres de teindre les laines ou étoffes, de quelque couleur que ce soit. L’une s’appelle teindre en grand & bon teint. L’autre, teindre en petit ou faux teint. La premiere consiste à employer des drogues ou ingrédiens qui rendent la couleur solide, ensorte qu’elle résiste à l’action de l’air, & qu’elle ne soit que difficilement tachée par les liqueurs âcres ou corrosives : les couleurs du petit teint au contraire se passent en très-peu de tems à l’air, & sur-tout si on les expose au soleil, & la plûpart des liqueurs les tachent, de façon qu’il n’est presque jamais possible de leur rendre le premier éclat.

On sera peut-être étonné qu’y ayant un moyen de faire toutes les couleurs en bon teint, l’on permette de teindre en petit teint ; mais trois raisons font qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’en abolir l’usage. 1°. Le travail en est beaucoup plus facile ; la plûpart des couleurs & des nuances, qui donnent le plus de peine dans le bon teint, se font avec une facilité infinie en petit teint. 2°. La plus grande partie des couleurs de petit teint sont plus vives & plus brillantes que celles du bon teint. 3°. Et cette raison est la plus forte de toutes, le petit teint se fait à beaucoup meilleur marché que le bon teint. Quand il n’y auroit que cette derniere raison, on jugera aisément que les ouvriers font tout ce qu’ils peuvent pour se servir de ce genre de teinture préférablement à l’autre : c’est ce qui a déterminé le gouvernement à faire des lois pour la distinction du grand & du petit teint.

Ces lois prescrivent les sortes de laines & d’étoffes qui doivent être de bon teint, & celles qu’il est permis de faire en petit teint. C’est la destination des laines filées & le prix des étoffes qui décident de la qualité de la teinture qu’elles doivent recevoir. Les laines pour les canevas & les tapisseries de haute & basse-lisse, & les étoffes dont la valeur excede de quarante sols l’aune en blanc, doivent être de bon teint. Les étoffes d’un plus bas prix, ainsi que les laines grossieres destinées à la fabrique des tapisseries, appellées bergame & point d’hongrie, peuvent être en petit teint. Tel étoit l’esprit du réglement de M. Colbert en 1667 ; & c’est sur le même principe qu’a été fait celui de M. Orry, contrôleur général des finances en 1737. On y a éclairci un grand nombre de difficultés qui nuisoient à l’exécution du premier, & on y est entré dans le détail qui a été jugé nécessaire pour prévenir, ou au-moins pour découvrir toutes les prévarications qui pourroient se commettre.

C’est pour ces mêmes raisons que les Teinturiers du grand & bon teint sont un corps séparé de ceux du petit teint, & qu’il n’est pas permis aux uns d’employer, ni même de tenir chez eux les ingrédiens affectés aux autres. Il y a dans le royaume une troisieme communauté, qui est celle des Teinturiers en soie, laine & fil. Ceux-ci ont la permission de faire le grand & le petit teint : mais cette communauté forme trois branches, dont l’une est pour la soie, la seconde pour la laine filée, & la troisieme pour le fil. Le teinturier qui a opté pour un de ces trois genres de travail, ne peut faire que ce qui est permis à ceux de sa branche : ainsi celui qui a opté pour le travail des soies, ne peut teindre ni la laine filée, ni le fil : il en est de même des autres. Le teinturier de cette troisieme communauté, qui a choisi le travail des laines filées, peut avoir chez lui les ingrédiens du grand & du petit teint ; mais il ne lui est pas permis de faire usage de ceux affectés au petit teint, que sur les laines grossieres dont on vient de parler.

Quoique, suivant les ordonnances, il ne soit pas permis aux teinturiers du grand & bon teint d’avoir chez eux des ingrédiens affectés aux teinturiers du petit teint, & à ceux-ci d’avoir des ingrédiens affectés aux teinturiers du grand & bon teint ; néanmoins il est de ces mêmes ingrédiens affectés & communs aux deux corps séparés, tels que la racine, écorce & feuille de noyer, brou de noix, garouille, galle, sumach, rodoul, sovie & couperose : mais les teinturiers du grand & bon teint ne doivent tenir que fort peu de ces quatre derniers ingrédiens, & seulement ce qui peut leur être nécessaire pour quelque légere bruniture, qu’il leur est loisible de donner aux couleurs, qu’il leur seroit difficile d’assortir autrement à leurs nuances ; sans qu’il leur soit permis d’en diminuer pour cela le pié nécessaire, qui doit être toujours aussi fort que celui des échantillons parfaits qui doivent servir de pieces de comparaison.

Les drogues non colorantes, ou qui ne donnent point de couleur servant au bon teint, sont l’alun, le tartre ou la gravelle, l’arsenic, le réagal, le salpêtre, sel nitre, sel gemme, sel ammoniac, sel commun, sel minéral, sel ou crystal de tartre, agaric, esprit de vin, urine, étain, son, farine de pois ou de froment, amidon, chaux, cendres communes, cendres recuites & cendres gravelées. Toutes ces drogues servant à disposer les étoffes pour attirer la couleur de l’ingrédient colorant, & rendre les couleurs plus belles & plus assurées, doivent être défendues aux teinturiers du petit, où elles ne serviroient que de contravention.

Les drogues colorantes qui doivent être employées par les teinturiers du grand & bon teint, sont le pastel, voüede, graine d’écarlate ou kermès, cochenille, garence, gaude, sarette, indigo, orcanette, bois jaune, carriatour, génestrolle, fénugrec, brou de noix, racine de noyer, écorce d’aulne, noix de galle, &c.

Les drogues colorantes défendues aux teinturiers du bon & grand teint sont le bois d’Inde ou de Campèche, bois de Brésil, de Ste Marthe, du Japon, de Fernambouc, santal, fustel, ni aucuns bois de teinture, tournesol, terra-merita, orseille, safran bâtard, roucou, teinture de bourre, suie, graine d’Avignon, &c. tous ces ingrédiens étant affectés aux teinturiers du petit teint.

Par la même raison, les teinturiers du petit teint ne peuvent tenir chez eux aucuns ingrédiens suivans, savoir pastel, voüede, indigo, cochenille, graine de Kermès, garence, sarette, génestrolle, fénugrec, orcanette ; ni même des ingrédiens non colorans affectés au grand & bon teint.

Les ingrédiens ou drogues qui croissent en France sont, le pastel ou le voüede pour le bleu ; le vermillon & la garence pour le rouge ; la gaude, la sarette & la génestrolle pour le jaune ; la racine, écorce de noyer, & coque ou brou de noix pour le fauve, autrement appellé couleur de racine ou noisette ; le roudoul, le fovie & la couperose pour le noir ; l’alun, la gravelle & le tartre pour les bouillons : nous avons aussi le verdet, le sel commun, la chaux, la cendre cuite & potasse, la cendre gravelée, & la plupart des ingrédiens qui ne donnent point de couleur ; & outre ces drogues qui sont bonnes, nous avons encore la cassenolle, l’écorce d’aulne, le fustel, la malherbe, le trantanel, la garouille & l’orseille, qui sont des ingrédiens employés dans les soies, fil, coton, &c.

Ingrédiens. Description de leur origine, culture, nature, qualité, espece ; leurs propriétés & usages ; en quel cas il peut être fixé ou interdit.

Agaric minéral qui se trouve dans les fentes des rochers, en quelques endroits d’Allemagne, qui ressemble à de la craie. Espece de champignon qui croît sur le barix pulverisé, pour servir à la teinture d’écarlate ; c’est un ingrédient non colorant affecté au grand & bon teint.

Alkermès, vermillon ou graine d’écarlate, est une graine qui croît naturellement sur une espece de petit houx, dans les lieux vagues & inutiles de la Provence, du Languedoc & du Roussillon, qui vient d’elle-même n’ayant pas besoin de culture, laquelle ne doit être recueillie que quand elle est bien mûre, parce que c’est alors qu’elle rend plus de pousset, qu’on nomme communément pastel d’écarlate. C’est le premier ingrédient dont on s’est servi pour la belle écarlate ; mais parce qu’elle a moins de feu, & qu’elle est plus brune que l’écarlate qui se fait aujourd’hui en France, on ne se sert plus de cet ingrédient, quoique la couleur qu’il donne soutienne plus long-tems son éclat, & qu’elle ne craigne point la tache de la boue & des liqueurs âcres. Les Vénitiens emploient encore cet ingrédient dans leurs écarlates, appellées communément écarlates de Venise. Il s’en emploie encore à Alger & à Tunis une quantité assez considérable qui est tirée de Marseille. Cet ingrédient colorant est du bon & grand teint.

Alun de Rome, minéral qu’on trouve aussi dans les mines des Pyrénées du côté de la France, un peu salugineux, ce qui fait qu’il est moindre que celui qui se tire de Rome ou Civita-Vecchia ; peut-être encore que s’il étoit aussi bien purifié, qu’il seroit aussi bon, excepté que la qualité de la mine ne contribuât à sa bonté, & à la préférence qu’on lui donne.

Ingrédient non colorant du bon & grand teint.

Amidon, ingrédient tiré du son de froment, sert au bon & grand teint, quoique non colorant.

Arsenic, minéral, idem comme ci-dessus, composé de beaucoup de soufre & d’un sel caustique.

Bois de Brésil, de Fernambouc, de Ste Marthe, du Japon, se tire du pays dont il porte le nom ; c’est un ingrédient qui n’est propre que pour le petit teint : il est colorant.

Bois de Campêche ou bois d’Inde, ingrédient colorant tiré du pays dont il porte le nom ; il est d’un très-grand usage pour le petit teint : il vaut mieux que le bois de Brésil.

Bois de fustel, petit bois qui se tire de Provence, qui ne s’emploie que dans le petit teint ; c’est un ingrédient colorant.

Bois jaune, idem.

Bourre ou poil de chevre, dont la couleur qui en provient est appellée nacarat de bourre ; est une composition de ce même poil, qui est garencé par le teinturier du bon & grand teint, qui la remet ensuite au teinturier du petit, qui la fait fondre à l’aide d’une quantité suffisante de cendres gravelées, de façon que ce poil étant totalement fondu, il s’ensuit une composition propre à faire des cerises en dégradations, qui ne peuvent être faites que par le teinturier du petit teint, attendu le peu de solidité de la couleur qui en provient ; c’est un ingrédient colorant.

Cassenole ou galle qui vient sur les chênes, ingrédient non colorant du bon & grand teint.

Cendres gravelées, ingrédient non colorant qui se fait de la lie du vin qu’on fait brûler ou calciner, affecté au bon & grand teint.

Cendres communes, tout le monde les connoît ; elles sont pour le grand teint.

Cendres cuites, idem.

Cendres vives, c’est la chaux éteinte dans l’eau ou à l’air, ingrédient non colorant pour le bon teint.

Céruse, préparation du plomb, par le moyen du vinaigre dont on lui fait recevoir la vapeur, ingrédient non colorant propre à blanchir les laines ; il se trouve en France : il est pour le bon teint.

Cochenille maëstrek ou pure cochenille ; sous ce nom est connue la cochenille mesteque ou tépatte, & la cochenille sylvestre ou campétiane.

La cochenille mesteque, est un insecte dont on fait une recolte considérable dans le Mexique ; les habitans du pays ont soin de le retirer de dessus la plante qui le nourrit, avant la saison des pluies. Ils font mourir & sécher ce qu’ils ont dessein de vendre, & conservent le reste pour le faire multiplier quand la mauvaise saison est passée. Cet insecte se nourrit & multiplie sur une espece d’opuntia épineux, qu’on nomme topal ; il se conserve dans un lieu sec sans se gâter.

La cochenille sylvestre ou campetiane, se tire aussi du Mexique. L’insecte s’y nourrit, y croît & multiplie sur les opuntias non cultivés, qui y sont en abondance. Il y est exposé dans la saisons des pluies, à toute l’humidité de l’air, & y meurt naturellement. Cette cochenille est toujours plus menue que la cochenille fine ou cultivée. Sa couleur est meilleure & plus solide que celle qu’on tire de la cochenille fine ; mais elle n’a jamais le même éclat : & d’ailleurs il n’y a pas de profit à l’employer, puisqu’il en faut quatre parties, & quelquefois davantage pour tenir lieu d’une seule partie de cochenille fine.

Coucoume ou terra merita, est une racine qui est apportée des Indes orientales. On la réduit en poudre très-fine pour s’en servir ; c’est un ingrédient colorant qui n’est pas de bon teint, cependant on s’en sert pour donner plus de feu à l’écarlate, & quelquefois pour dorer les jaunes faits avec la gaude.

Coques ou brou de noix, ingrédient servant au grand & petit teint : tout le monde en sait l’origine.

Couperose, se tire des mines de Flandre, de Liege & d’Angleterre ; il y en a des mines dans les Pyrénées du côté de la France, mais elle est plus grosse & plus argilleuse ; c’est un ingrédient colorant affecté au grand & petit teint.

Eau de galle, composition pour la teinture des soies ; c’est l’engalage même, ou l’eau dans laquelle la galle est infusée : cet ingrédient est non colorant.

Eau-forte, ingrédient non colorant dont la composition est très-connue, affecté au bon teint.

Eaux sûres, ingrédient non colorant, affecté au grand teint. C’est une composition faite du son de froment bouilli dans de l’eau, qu’on laisse reposer pour en faire usage.

Écorce d’aune, écorce de noyer, ingrédient colorant affecté au grand & petit teint ; chacun en connoît l’origine.

Esprit-de-vin, ingrédient non colorant, affecté au grand & bon teint, dont l’origine ou composition est connue.

Estain, idem.

Farine de blé, affectée au grand teint.

Farine de pois, idem.

Fénu-gret ou fenu-grec, herbe qui croît en France, ingrédient non colorant du bon & grand teint, servant à aviver les couleurs.

Feuilles de noyer, ingrédient colorant du grand & du petit teint.

Fustel ou fustet, petit bois qui se tire de Provence. Il donne une couleur orangée qui n’est pas solide, & ne s’emploie que dans le petit teint, comme la racine de noyer ou le brou de noix.

Galle d’épine, d’Alep, & d’Alexandrie, se tire des pays dont elle porte le nom, ingrédient qui croît sur les chênes, qui est affecté au grand & petit teint. Il est colorant, les meilleurs viennent d’Alep & de Tripoli.

Garence, ingrédient colorant du grand & bon teint, racine qui vient naturellement dans la plûpart des provinces du royaume, qui est cultivée avec soin dans la Flandre & dans la Zélande, & dont la meilleure se recueille aux environs de l’Isle, dont la culture & l’entretien sont fort faciles. Elle croît dans les terres médiocrement bonnes & qui ne sont pas trop arides, quoiqu’il soit nécessaire d’empêcher que l’eau n’y croupisse pas, parce qu’elle la pourriroit.

Les terres dans lesquelles on desire semer la garence, doivent être profondément rompues & fumées avant l’hiver ; celles qui sont un peu sablonneuses donnent plus de facilité à la garence de grossir sa racine ; celles qui seroient trop seches produiroient le même effet.

La garence se seme ordinairement au mois de Mars, & se couvre seulement avec la herse ou le rateau, pour que la terre soit plus unie. Il faut avoir soin de choisir & arracher les herbes étrangeres, principalement dans le commencement, afin qu’elles n’attirent pas la substance de la terre, & ne mêlent pas leurs racines avec celles de la garence, qu’elles empêcheroient de croître & de grossir.

Il faut laisser grossir la racine de la garence avant de l’arracher, ce qui ne sauroit être que dix-huit mois après qu’elle a été semée. On commence de cueillir la plus grosse dans le mois de Septembre, & ayant coupe la feuille des racines qui resteront rez de terre, lorsque la graine se trouvera assez mûre pour être recueillie, on couvrira bien de terre le reste des racines, pour les laisser grossir jusqu’au mois de Septembre suivant, qu’on pourra aussi arracher les plus grosses ; & ainsi consécutivement d’année en année au mois de Septembre, pendant huit ou dix ans que la garenciere demeurera toujours peuplée, soit des racines qu’on y aura laissées pour les laisser grossir, ou soit de celles qui resteront au fond de la terre, ou qui se formeront des filamens, petits oignons ou reste des autres racines qu’on aura arrachées : après quoi il sera besoin de renouveller autre part la garenciere, parce que cette terre sera alors plus propre pour le blé que pour la remettre en garenciere. La garence produit si facilement, que sa tige même couchée en terre, prend racine, & sert à repeupler la garenciere qui a été trop épuisée de sa racine.

La garenciere se peut aussi refaire avec le plant, en amassant toutes les petites racines dela vieille garenciere pour les replanter.

La racine de la garence étant arrachée, est mise secher au soleil ; ou bien dans les pays fort chauds, on la fait secher à l’ombre, pour lui conserver plus de substance & de couleur ; elle doit être mise au moulin ensuite pour la réduire en poudre, & pour être ensuite bien ensachée ou empaquetée dans de doubles sacs, afin qu’elle ne s’évente, pour être ensuite employée. La garence qui est fraîche fait la couleur plus vive, celle qui est faite d’un an, donne davantage de couleur ; mais celle qui vieillit trop, en perdant de sa couleur, perd aussi de sa vivacité, devenant terne & rendant sa couleur de même.

Les étrangers vendent des garences sous le nom de billon de garence, qui bien souvent n’est que de la terre rougeâtre, mêlée avec quelque poussiere de la garence, ou de la grappe de celle qui a déja été employée dans leurs pays, ce qui est une fraude des plus grandes ; le public se trouvant trompé par la fausse teinture, qui n’ayant point de couleur, ne sert qu’à ronger la laine des étoffes où la terre s’attache. On ne s’est étendu sur la description de cette plante, que parce que de tous les ingrédiens affectés au bon teint, il n’en est point de si utile que la garence, & peu de couleur où elle n’entre.

La garouille est un ingrédient colorant du bon teint, ou plante qui croît en Provence, Languedoc & Roussillon.

La gaude, ingrédient colorant du bon & grand teint, est une plante qui vient naturellement ou par culture, dans presque toutes les provinces de la France. Il faut la faire sécher lorsqu’elle est cueillie, & empêcher qu’elle ne se mouille pas ; on ne doit pas la cueillir qu’elle ne soit bien mûre.

La genestrolle est une plante, de même que la gaude, ingrédient du bon teint.

Gravelle, ingrédient non colorant, qui provient de la lie de vin, de même que le tartre.

Guesde, la cuve du bleu composée. Le lieu où sont les cuves pour le bleu est aussi nommé guesde.

Indigo, ingrédient colorant du grand & bon teint, est la fécule d’une plante qu’on nomme nil ou anil. Pour faire cette fécule, on a trois cuves, l’une au-dessus de l’autre, en maniere de cascade. Dans la premiere, qu’on appelle trempoire ou pourriture, & qu’on remplit d’eau ; on met la plante chargée de ses feuilles, de son écorce & de ses fleurs. Au bout de quelque tems, le tout fermente ; l’eau s’échauffe & bouillonne, s’épaissit & devient d’une couleur de bleu, tirant sur le violet ; la plante déposant tous ses sels, selon les uns, & toute sa subsistance selon les autres. Pour lors on ouvre les robinets de la trempoire, & l’on en fait sortir l’eau chargée de toute cette substance colorante de la plante, dans la seconde cuve appellée la batterie, parce qu’on y bat cette eau avec un moulin à palettes, pour condenser la substance de l’indigo, & la précipiter au fond, ensorte que l’eau redevient limpide & sans couleur, comme de l’eau commune. On ouvre les robinets de cette cuve pour en faire écouler l’eau jusqu’à la superficie de la fécule bleue : après quoi on ouvre d’autres robinets qui sont plus bas, afin que la fécule tombe au fond de la troisieme cuve, appellée reposoir, parce que c’est-là où l’indigo se repose & se désseche. On l’en tire pour former des pains, des tablettes.

L’on trouve à la côte de Coromandel & à Pondichéry deux sortes d’indigo, l’une beaucoup plus belle que l’autre ; il y en a encore plusieurs autres sortes qui augmentent de prix selon leur qualité. L’indigo de Java, ou indigo de Javan, est le meilleur de tous ; c’est aussi le plus cher, & par conséquent il y a peu de teinturiers qui l’employent. Le bon indigo doit être si léger, qu’il flotte sur l’eau : plus il enfonce, plus il est suspect d’un mélange de terre, de cendre ou d’ardoise pilée. Sa couleur doit être d’un bleu foncé, tirant sur le violet, brillant, vif, & pour ainsi dire éclatant. Il doit être plus beau dedans que dehors, & paroître luisant & comme argenté. Il faut en dissoudre un morceau dans un verre d’eau pour l’éprouver. S’il est pur & bien préparé, il se dissoudra entierement ; s’il est falsifié, la matiere étrangere se précipitera au fond du vaisseau. Le bon indigo brûle entierement ; & s’il est falsifié, ce qu’il y a d’étrangers reste après que l’indigo est consumé.

Limaille de fer ou de cuivre, ingrédient non colorant prohibé dans le grand & petit teint.

Huile d’olive utile à la teinture du noir.

Malerbe, plante d’une odeur forte dans son emploi ; ingrédient colorant qui croît dans le Languedoc & dans la Provence, affecté au bon & grand teint.

Moulée des Taillandiers & Emouleurs, ingrédient servant au noir prohibé aujourd’hui.

Orcanette prohibé.

Orseille, ingrédient affecté au petit teint, dont la composition est d’une espece de mousse appellée perelle ; de la chaux vive & de l’urine qu’on fait fermenter, en l’humectant & remuant de tems en tems, jusqu’à ce qu’elle soit devenue rouge. Il y a de l’orseille d’herbe ou des Canaries, qui est beaucoup meilleure que l’orseille faite avec de la perelle. Elle est composée de même.

Pastel, ingrédient colorant pour le bleu, affecté au bon & grand teint. Le pastel vient d’une graine qu’on seme toutes les années en Languedoc ; le meilleur est celui qui croît dans le diocèse d’Alby ; sa feuille est semblable à celle du plantain. On le seme ordinairement au commencement de Mars, & il s’en fait quatre recoltes, quelquefois cinq ; il s’en est fait jusqu’à six, mais il faut pour cela des belles saisons, & la sixieme recolte ne sert qu’à gâter celui des précédentes, si elles sont mêlées ensemble.

Quoique la premiere recolte du pastel semble devoir être meilleure que la seconde, & ainsi des autres ; néanmoins le contraire arrive, lorsque le printems se trouve humide ou pluvieux, & que les autres saisons se trouvent plus tempérées & plus seches ; la trop grande humidité, en rendant la feuille du pastel plus grande & plus grasse, en diminue aussi la force & la substance.

Le pastel ne doit être cueilli que lorsqu’il est bien mûr. On doit laisser flétrir la feuille quelque tems après qu’elle est ramassée ; après quoi on la met sous la roue pour la faire piler, ce qui n’est que pour la mûrir davantage & lui faire perdre une partie de son suc huileux qui pourroit nuire à sa bonté ; après qu’il est moulu, on le laisse huit ou dix jours en pile, ayant soin de boucher les fentes & crevasses qui s’y font journellement, pour le laisser égoutter du reste de cette humeur superflue.

Après que le pastel est égoutté, on en fait de petites boules qu’on appelle cors ou coraignes qu’on met secher à l’ombre sur des claies qui sont mises exprès ; on les retire ensuite pour les garder en magasin jusqu’à ce qu’on veuille les piler ou mettre en poudre, ce qui se fait ordinairement au mois de Janvier, de Février ou de Mars.

Le pastel étant rompu avec des masses de bois, on le mouille avec de l’eau la plus croupie, pourvu qu’elle ne soit pas infectée, sale ou graisseuse, étant toujours la meilleure ; & après l’avoir bien mouillé & mêlé pour lui faire prendre également son eau, on le remue de tems en tems pendant quatre mois, du-moins trente-six fois, même jusqu’à quarante, afin qu’il ne s’échauffe & qu’il prenne également son eau par-tout ; après quoi il est en état d’être emballé & employé dans la teinture, quoiqu’il soit meilleur d’attendre qu’il soit plus vieux avant de l’employer ; le bon pastel augmentant toujours de force & de substance pendant six, sept, même jusqu’à dix ans, s’il est du meilleur.

Pastel d’écarlate, voyez Alkermès.

Potasse, ingrédient non-colorant, c’est le sel ou le fiel du verre, qui est une écume séparée de dessus la matiere du verre avant qu’elle se vitrifie.

La potasse pour la teinture est une espece de cendre gravelée qui se tire de Pologne & de Moscovie, ingrédient non-colorant.

Le raucou, ingrédient colorant affecté au petit teint, est une espece de pâte seche qui vient de l’Amérique. Cette matiere donne une couleur orangée à-peu-près comme le fustet ; & la teinture n’en est pas plus solide, parce que l’air l’emporte & l’efface.

Rodoul & le fovie, ingrédiens colorans, sont des feuilles de petits arbrisseaux qui ne se cultivent pas, affectés au petit teint pour le noir.

Safran, appellé safrano par les teinturiers de soie, ingrédient colorant qui n’entre point dans la teinture de laine, se tire du Levant & de l’Italie. On en cueille aussi en France, mais il n’est pas aussi bon que celui qu’on tire de l’étranger : il produit sur la soie le même effet que la cochenille sur la laine, à l’aide du jus de citron.

Le safranbourg ou safran bâtard, se trouve en Alsace & en Provence, ingrédiens pour le petit teint.

Salpêtre, ingrédient non-colorant affecté au bon teint, connu de tout le monde.

Santal, arbre qui croît dans les montagnes de Candie, dont le bois est rouge & dur.

Sarette, plante colorante, qui vient naturellement : elle est affectée au bon teint.

Savon blanc & noir, composition très-connue.

Sel ammoniac, sel commun, sel de tartre, sel gemme, sel minéral, sel nitre, voyez Chimie, extraits des minéraux, tous ingrédiens non-colorans.

Soude ; la meilleure soude se tire d’Alicante ; c’est un alkali des plus forts. C’est une plante qui croît aux bords de la mer dans des pays chauds, qui contient beaucoup de sel. Les Espagnols la font calciner dans des trous faits exprès dans la terre ; ce qui produit une cendre, dont les parties s’unissent si fort, qu’il s’en forme de petites pierres qu’il faut casser avec le marteau pour en faire usage.

Soufre, trop connu pour en faire la description ; ingrédient propre à blanchir les laines & les soies.

Sublimé, ingrédient non colorant, affecté au grand teint ; minéral corrosif extrait du mercure.

Son, connu de tout le monde, sert au grand teint.

Sumach, arbrisseau qui croît quelquefois à la hauteur d’un arbre, dont la fleur étant passée renferme une semence qui ressemble à une lentille : il croît dans les lieux pierreux : ce fruit a un goût acide & astringent ; ingrédient pour le bon teint.

Suie de cheminées, affectée au petit teint.

Tartre, ingrédient non-colorant, affecté au grand teint, se tire de la lie de vin attachée au tonneau, qui est très-dure.

Terra merita, voyez Coucoume.

Tournesol, prohibé dans le grand & petit teint.

Trentanel, plante qui croît dans le Languedoc & dans la Provence, affectée au grand teint.

Verdet ou verd-de-gris, ingredient colorant, fait du marc de raisin & du cuivre, affecté au grand & bon teint.

Urine, connue.

Vouéde, plante qui croît en Normandie, qui produit le même effet que le pastel, mais dont la quantité doit être plus considérable : elle se prépare de même.

Vermillon, voyez Alkermès.

Vinaigre, connu.

Liste des termes usités chez les Teinturiers. Abattre le bouillon ; c’est rafraîchir le bain avec de l’eau froide, avant d’y mettre l’étoffe.

Achevement est l’ouvrage de finir une étoffe en noir par le teinturier du petit teint.

Acquérir du fonds ; c’est quand une couleur, bien loin de diminuer à l’air, devient plus belle.

Asseoir une cuve ; c’est y mettre tous les ingrédiens qui doivent la composer.

Assiette d’une cuve ; ce sont les ingrédiens posés.

Aviver ; c’est donner du feu au rouge.

Barril, petit tonneau pour mêler ou humecter les drogues, avant que de les mettre dans la chaudiere.

Balai, pour nettoyer les chaudieres.

Bain, teinture composée prête à recevoir l’étoffe ou la laine.

Bouillon, préparation des ingrédiens non-colorans pour disposer l’étoffe à recevoir la couleur de l’ingrédient colorant.

Brevet, bain d’un guesde ou d’une cuve, qu’on dispose à faire réchauffer.

Bruniture, teinture ou bouillon, qui sur une couleur claire, rend l’etoffe plus brune.

Brunit, idem.

Coup de pié, cuve qui a été garnie de chaux en la réchauffant, & qui s’use trop promptement.

Cuve d’inde ; c’est une cuve composée d’indigo sans pastel, dans laquelle on teint à froid.

Cuve en œuvre, quand elle n’a ni trop ni trop peu de chaux, & qu’il ne lui manque que d’être chaude pour travailler.

Cuve garnie, cuve composée de tous les ingrédiens, & qui n’est pas encore formée pour travailler, ou qui n’a pas assez fermenté.

Cuve rebutée, qui ne jette du bleu que quand elle est froide.

Cuve qui souffre, qui n’a pas assez de chaux.

Cuve usée, qui a trop de chaux, laquelle ne peut travailler, que la chaux ne soit usée.

Cuve sourde, cuve qui commence à faire du bruit ou des petillemens pour se former.

Poser une cuve ; c’est y mettre tous les ingrédiens servans à sa composition.

Asseoir une cuve, idem.

Assiette de la cuve, c’est la cuve garnie.

Pallier la cuve ; c’est remuer ou bouillir le marc ou la pâtée de la cuve avec le liquide.

Heurter la cuve ; c’est pousser brusquement & avec force la surface du bain jusqu’au fond de la cuve, & par-là y donner de l’air.

Cuivreux, écume qui paroît sur la surface du bain de la cuve.

Dégarnir la cuve. C’est y mettre du son & de la garance à discrétion pour qu’elle soit moins chargée.

Débouilli ou débout. Epreuve qui se fait pour connoître si une étoffe est de bon teint ou non.

Donner l’eau. C’est achever de remplir la cuve qui ne jette pas du bleu, & y mettre de l’indigo pour qu’elle en donne.

Donner le pié. C’est donner de la chaux à la cuve à proportion du pastel.

Donner le pié ou le fond à une étoffe, c’est lui donner une couleur qui sert de fond, & sur laquelle il en sera passé une autre. Par exemple, pour faire un vert, il faut donner un pié de jaune, & passer ensuite l’étoffe sur une cuve de bleu. Pour faire un noir, il faut donner un pié de bleu à l’étoffe, & la passer ensuite sur un bain de noir préparé.

Demi-bouillons. C’est retrancher le tartre des bouillons ordinaires. Quart de bouillon, idem.

Eclaircir. C’est diminuer le brun de la couleur d’une étoffe.

Event. C’est découvrir une cuve pour la pallier & y introduire de nouvel air.

Eventer une étoffe, c’est lui donner de l’air au sortir de la cuve ou de la chaudiere, pour que la couleur soit plus unie.

Eau crue. Qui ne dissout pas le savon.

Fleurée. C’est l’écume qui est ordinairement sur la surface de la cuve du bleu lorsqu’elle est tranquille.

Fonte de bourre. Voyez Nacaret de bourre, aux ingrédiens.

Friller. Pétillement que fait la cuve avant que d’être formée ou venue à doux.

Frillement, idem. Fleurée. Voyez Cuivreux.

Flambures. Taches ou inégalités qui se voient dans une étoffe quand elle n’est pas teinte comme elle doit être, ou quand elle n’a pas été éventée.

Guesde. Cuves de pastel : le lieu où elles sont posées.

Guesderon. Ouvrier qui a soin des cuves. Il est de conséquence qu’il y ait un bon guesderon chez les maîtres Teinturiers.

Gauder. C’est jaunir une étoffe avec de la gaude.

Gaudage. L’action de jaunir.

Garniture. Indigo qu’on met dans la cuve pour servir de garniture à la chaux.

La pâtée. C’est le marc qui est au fond de la cuve.

Laisser la laine sur le bouillon ; c’est laisser la laine pendant cinq à six jours dans un lieu frais, après qu’elle a bouilli pendant deux heures ; ce retard sert à faire pénétrer davantage le bouillon, & à augmenter l’action des sels.

Liser, terme de Teinturier de soie ; c’est remuer les pantimes ou échevaux qui sont sur le bain du haut en bas, pour que la couleur prenne également partout.

Maniement. Action de manier le bain ou brevet de la cuve pour connoître si elle est bonne.

Passes. C’est plonger l’étoffe dans la cuve. La plonger à plusieurs reprises, c’est lui donner plusieurs passes.

Rabat. C’est l’écume qui se trouve sur la cuve du bleu lorsqu’on la pallie avec le rable.

Répandre la chaux. C’est en fournir à la cuve après qu’elle est bien palliée.

Roser. C’est donner un œil cramoisi au rouge & le rendre plus brun ; c’est le contraire d’aviver.

Rancir. C’est le même qu’aviver.

Rance. C’est quand l’écarlate est trop orangée ou qu’elle jaunit un peu.

Racinage. Maniere de teindre les laines avec la racine.

Rudir l’étoffe. C’est, dans le noir, augmenter de couperose.

Rabat. Bruniture d’une étoffe avec des ingrédiens convenables.

Rabattre. Action de brunir l’étoffe.

Rejets. Voyez Passe.

Santaller. C’est passer une étoffe sur un bain composé de santal & autres ingrédiens colorans.

Surmonter la galle. Voyez Rudir.

Trancher, tranche. C’est quand l’intérieur du tissu d’un drap est égal à la superficie, lorsqu’on le coupe, de quelque couleur qu’il soit.

Venir à doux. C’est lorsque la cuve jette du bleu à la surface.

User de chaux. Qualité du pastel qui en demande plus ou moins.

Principaux instrumens propres à la teinture. Planche premiere. La citerne, le chapelet, le reservoir, la soupape.

Planche II. Le laboratoire. Le fourneau, le chevalet, les chaudieres, le tour, le robinet.

Planche III. Le guesde. Chaudieres à rechauffer les cuves du guesde.

Gouttiere pour conduire le brevet ou bain dans les cuves.

Cuves du guesde.

Barque, vaisseau long à l’usage des teinturiers en soie.

Planche IV. Coupe du fourneau pour chauffer les chaudieres.

Tour sur lequel sont passés les draps qui sont teints dans les chaudieres.

Lisoir pour tenir la soie ou la laine filée qui passe dans les échevaux.

Poussoir pour plonger les draps à la riviere.

Batte pour les battre à mesure qu’on les lave.

Fendoir ou martin pour fendre le bois.

Pêle à braise.

Planche V. Champagne. Cercle de fer garni de cordes qui est suspendu dans la cuve, afin d’empêcher l’étoffe de toucher au marc ou à la pâtée.

Moulinet pour tordre le drap quand on le sort de la cuve ; le tordoir, le crochet qui tient la champagne suspendue dans la cuve. Il y en a trois, quelquefois quatre. Crochet avec lequel on mene le drap en cuve.

Jallier, bâton pour conduire les draps qui se teignent dans la chaudiere à mesure qu’ils tournent.

Chasse fleurée, planche de bois qui sert à tirer l’écume, ou la fleurée de la cuve de côté, afin que le drap ne soit point taché.

Bâton à tordre les laines filées ou soies.

Rable pour pallier la cuve.

Jet pour sortir ou donner de l’eau dans les cuves.

La cuve du guesde.

Planche VI. Rame pour dresser les draps lorsqu’ils sont teints.

Table ou couchoir à drap pour les brosser quand ils sont secs.

Faudets dans lesquels le drap se ramasse à mesure qu’on le brosse ; brosse à coucher le poil du drap, tamis pour passer les drogues, sebille ou tranchoir pour prendre les drogues.

Passoir pour les liquides.

Jatte pour les compositions.

Manne pour le transport des laines en toison.

Outre ces instrumens, on se sert encore du moulin à indigo, ou d’un mortier pour le broyer, d’une civiere, qui est une espece d’échelle qui se met au-travers de la cuve ou de la chaudiere, sur laquelle on met la laine en toison teinte pour la faire égoutter, d’un chauderon pour les essais, poëlons, sceaux, tonneaux ou tonnes, étouffoirs, planches à fouler, fourgons, réchauds, bassin de cuivre, vaisseaux de verre ou de grais pour contenir la composition de l’écarlate, balais de jonc pour nettoyer les chaudieres, leurs couvercles, sablon, éponge, &c.

Des couleurs du grand & bon teint. On appelle toutes les couleurs solides, couleurs de grand & bon teint ; & les autres, couleurs de petit teint. Quelquefois on nomme les premieres, couleurs fines ; & les autres, couleurs fausses. Mais cette expression peut être sujette à équivoque ; parce qu’on peut confondre quelquefois les couleurs fines avec les couleurs hautes, qui sont celles où entre la cochenille, & dont le prix est plus considérable que celui des autres.

Les expériences, qui sont un très-bon guide dans la Physique ainsi que dans les arts, ont démontré que la différence des couleurs, selon la distinction précédente, dépend en partie de la préparation du sujet qu’on veut teindre, & en partie du choix des matieres colorantes qu’on emploie ensuite pour lui donner telle couleur. Ainsi on pense, & on peut le dire comme un principe général de l’art, que toute la méchanique de la teinture consiste à dilater les pores du corps à teindre, à y déposer des particules d’une matiere étrangere, & à les y retenir par une espece d’enduit, que ni l’eau de la pluie, ni les rayons du soleil ne puissent altérer ; à choisir les particules colorantes d’une telle ténuité, qu’elles puissent être retenues, suffisamment enchâssées dans les pores du sujet, ouverts par la chaleur de l’eau bouillante, puis resserrés par le froid, & de plus enduits de l’espece de mastic que laissent dans ces mêmes pores les sels choisis pour les préparer. D’où il suit que les pores des fibres de la laine dont on a fabriqué, ou dont on doit fabriquer des étoffes, doivent être nettoyés, aggrandis, enduits, puis resserrés, pour que l’atome colorant y soit retenu à-peu-près comme un diamant dans le chaton d’une bague.

L’expérience a fait connoître qu’il n’y a point d’ingrédient de la classe du bon teint, qui n’ait une faculté astringente & précipitante, plus ou moins grande ; que cela suffit pour séparer la terre de l’alun, l’un des sels qu’on emploie dans la préparation de la laine avant que de la teindre ; que cette terre unie aux atomes colorans forme une espece de lacque semblable à celle des Peintres, mais infiniment plus fine ; que dans les couleurs vives, telles que l’écarlate, où l’on ne peut employer l’alun, il faut substituer à sa terre, qui est toujours blanche quand l’alun est bien choisi, un autre corps qui fournisse à ces atomes colorans une base aussi blanche ; que l’étain pur donne cette base dans la teinture en écarlate ; que lorsque tous ces petits atomes de lacque terreuse se sont introduits dans les pores dilatés du sujet, l’enduit que le tartre, autre sel servant à sa préparation, y a laissé, sert à y mastiquer ces atomes ; & qu’enfin le resserrement des pores, occasionné par le froid, sert à les y retenir.

Peut être que ces couleurs de faux teint n’ont ce défaut, que parce qu’on ne prépare pas suffisamment le sujet, ensorte que les particules colorantes n’étant que déposées sur la surface lisse, ou dans des pores dont la capacité n’est pas suffisante pour les recevoir, il est impossible que le moindre choc ne les détache. Si l’on trouvoit le moyen de donner aux parties colorantes des bois de teinture l’astriction qui leur manque, & qu’en même tems on préparât la laine à les recevoir, comme on la prépare, par exemple, à recevoir le rouge de la garence, il est certain qu’on parviendroit à rendre les bois aussi utiles aux teinturiers du bon teint, qu’ils l’ont été jusqu’a présent aux teinturiers du petit teint.

Du bleu. Le bleu se donne aux laines, ou étoffes de laine de toute espece, sans qu’il soit besoin de leur faire d’autre préparation que de les bien mouiller dans l’eau commune tiede, & de les exprimer ensuite, ou les laisser égoutter : cette précaution est nécessaire, afin que la couleur s’introduise plus facilement dans le corps de la laine, & qu’elle se trouve par-tout également foncée : & il est nécessaire de le faire pour toutes les couleurs, de quelque espece qu’elles soient, tant sur les laines filées, que sur les étoffes de laine.

A l’égard des laines en toison, qui servent à la fabrique des draps, tant de mélange que d’autre sorte, & que pour cette raison on est obligé de teindre avant qu’elles soient filées, il faut avoir soin qu’elles soient bien dégraissées. On a fait voir dans le traité de la draperie la façon de faire cette opération, ainsi on n’en parlera pas dans celui-ci ; il suffira d’observer que le dégrais est nécessaire pour toutes les laines qu’on veut teindre avant que d’être filées ; de même qu’il faut toujours mouiller celles qui le sont, & les étoffes de toute espece, afin qu’elles prennent la couleur plus également.

Des cinq couleurs matrices ou primitives dont il a été parlé au commencement de cet article, il y en a deux qui ont besoin d’une préparation que l’on donne avec des ingrédiens qui ne fournissent aucune couleur, mais qui par leur acidité, & par la finesse de leur terre, disposent les pores de la laine à recevoir la couleur ; cette préparation est appellée le bouillon ; il varie suivant la nature & la nuance des couleurs ; celles qui en ont besoin sont le rouge, le jaune, & les couleurs qui en dérivent ; le noir exige une préparation qui lui est particuliere ; le bleu & le fauve, ou couleur de racine, n’en demandent aucune, il suffit que la laine soit bien dégraissée & mouillée ; & même pour le bleu, il n’y a pas d’autre façon à y faire, que de la plonger dans la cuve, l’y bien remuer, & l’y laisser plus ou moins long-tems, suivant qu’on veut la couleur plus ou moins foncée. Cette raison, jointe à ce qu’il y a beaucoup de couleurs pour lesquelles il est nécessaire d’avoir précédemment donné à la laine une nuance de bleu, fait qu’on commencera par donner sur cette couleur les regles les plus précises qu’il sera possible : car s’il y a beaucoup de facilité à teindre la laine en bleu, lorsque la cuve de bleu est une fois préparée ; il n’en est pas de même de la préparation de cette cuve, qui est réellement l’opération la plus difficile de tout l’art de la teinture ; il ne s’agit dans toutes les autres que d’exécuter d’après des procedés simples, transmis des maîtres a leurs apprentifs.

Il y a trois ingrédiens qui servent à teindre en bleu ; savoir le pastel, le vouede, & l’indigo : on donnera les préparations de chacune de ces matieres, en commençant par le pastel.

De la cuve de pastel. Pour mettre en état le pastel de donner sa teinture bleue, on se sert de grandes cuves de bois de dix à douze piés de diametre, & de six à sept d’hauteur ; elles sont formées de douves ou pieces de bois de six pouces de largeur & de deux d’épaisseur, & bien cerclées de fer de trois piés en trois piés ; lorsqu’elles sont construites, on les enfonce dans la terre, ensorte qu’elles n’excédent que de trois piés & demi, ou quatre piés au plus, afin que l’ouvrier puisse manier plus commodément les laines ou les étoffes qui sont dedans ; ce qui se fait avec de petits crochets doubles, emmanchés de longueur convenable, selon le diametre de la cuve ; le fond de ces cuves n’est point de bois, mais pavé avec chaux & ciment ; ce qui cependant n’est pas essentiel, & ne se pratique qu’à cause de leur grandeur, & parce qu’il seroit difficile qu’un fond de bois d’une si grande étendue, pût soutenir tout le poids de ce que la cuve doit contenir ; plus ces cuves sont grandes, mieux l’opération réussit. Ordinairement on prend trois ou quatre balles de pastel, & ayant bien nettoyé la cuve, on en fait l’assiette comme il suit.

On charge une chaudiere de cuivre proche de la cuve, d’eau la plus croupie qu’on puisse avoir, ou si l’eau n’est pas corrompue ou croupie, on met dans la chaudiere une poignée de genestrolle ou de foin, c’est-à-dire environ trois livres, avec huit livres de garence bise, environ, ou le bain vieux d’un garençage, pour épargner la garence, qui même fera un meilleur effet. La chaudiere étant remplie, & ayant allumé le feu dessous, on la fait bouillir une heure & demie, deux heures, même jusqu’à trois, puis on la verse, au moyen de la gouttiere, dans la grande cuve de bois, bien nétoyée, & au fond de laquelle on doit mettre un chapeau plein de son de froment. En survuidant le bain bouillant de la chaudiere dans la cuve, & pendant qu’il coulera, on mettra dans cette cuve les balles de pastel, l’une après l’autre, afin de pouvoir mieux les rompre, pallier, & remuer avec les rables : on continuera d’agiter jusqu’à ce que tout le bain chaud soit survuidé dans la cuve, & lorsqu’elle sera remplie un peu plus qu’à moitié, on la couvrira avec des couvertures ou draps un peu plus grands que sa circonférence, & on la laissera reposer quatre bonnes heures.

Quatre heures après l’assiette, on lui donnera l’évent, & on y fera tomber pour chaque balle de pastel, un bon tranchoir de cendres ou de chaux vive : quand après l’éparpillement de cette chaux, la cuve aura été bien palliée, on la recouvrira de même qu’auparavant, excepté néanmoins un petit espace de quatre doigts, qu’on laissera découvert pour lui donner un peu d’évent.

Quatre heures après on la retranchera, puis on la recouvrira & la laissera reposer deux ou trois heures, y laissant, comme dessus, une petite communication avec l’air extérieur.

Au bout de ces trois heures on pourra la retrancher encore, en palliant bien, si elle n’est pas venue à doux ; il faut, après l’avoir bien palliée, la laisser reposer encore une heure & demie, prenant bien garde si elle ne s’apprête point, & si elle ne vient point à doux.

Alors on lui donnera l’eau, y mettant l’indigo dans la quantité qu’on jugera à propos : ordinairement on en emploie de délayé, plein un chaudron ordinaire d’attelier, pour chaque balle de pastel ; ayant rempli la cuve à six doigts près du bord, on la palliera bien, & on la couvrira comme auparavant.

Une heure après lui avoir donné l’eau, on lui donnera le pié, savoir deux tranchoirs de chaux pour chaque balle de pastel, plus ou moins, selon la qualité du pastel, & selon qu’on jugera qu’il use de chaux.

Ayant recouvert la cuve, on y mettra au bout de trois heures, un échantillon qu’on y laissera entierement submergé pendant une heure ; au bout de ce tems, vous le retirerez pour voir si la cuve est en état ; si elle y est, cet échantillon doit sortir verd, & prendre la couleur bleue, étant exposé une minute à l’air.

Trois heures après il faudra la pallier, & y repandre de la chaux ce dont elle aura besoin ; puis la recouvrir, & au bout d’une heure & demie, la cuve étant rassise, on y mettra un échantillon qui ne sera levé qu’au bout d’une heure & demie, pour voir l’effet du pastel ; & si l’échantillon est d’un beau verd, & qu’il prenne un bleu foncé à l’air, on y en remettra encore un autre pour être assuré de l’effet de la cuve ; si cet échantillon paroît assez monté en couleur, on achevera de remplir la cuve d’eau chaude, & s’il se peut d’un vieux bain de garençage, & on la palliera ; si on juge que la cuve a encore besoin de chaux, on lui en donnera une quantité suffisante, selon qu’à l’odeur & au maniement on jugera qu’elle en a de besoin : cela fait, on la recouvrira, & une heure après, si elle est en bon état, on mettra les étoffes dedans, & on en fera l’ouverture.

La cuve étant préparée, & avant que d’en faire l’ouverture, on place dedans une champagne, qui sert à empêcher que les laines ou étoffes ne tombent dans le fond, & ne se mêlent avec la pâtée ou le marc qui y est : on la soutient pour cet effet, à la hauteur que l’on veut, par le moyen de trois ou quatre cordes que l’on attache aux bords de la cuve.

Ce n’est pas encore assez de savoir poser une cuve, il faut encore savoir bien la gouverner ; c’est pour cela qu’il est d’une conséquence extrême que les maîtres teinturiers aient des bons guesderons, afin de connoître lorsque la cuve est bien en œuvre, c’est à-dire, quand elle est en état de teindre en bleu, ce qui se connoît quand la pâtée, ou le marc qui se tient au fond est d’un verd brun ; quand il change étant tiré hors de la cuve ; quand la fleurée est d’un beau bleu turquin ou perse, & quand l’échantillon qui y a été tenu plongé pendant une heure, est d’un beau verd d’herbe foncé.

Lorsqu’elle est bien en œuvre, elle a aussi le brevet ouvert clair & rougeâtre, & les gouttes & rebords qui se font sous le rable, en levant le brevet, sont bruns.

Quand on manie le brevet, il ne doit être ni rude entre les doigts, ni trop gras ; & il ne doit avoir ni odeur de chaud, ni odeur de lessive : voila à-peu-près toutes les marques d’une cuve qui est en bon état.

Les deux extrémités auxquelles la cuve se trouve exposée, sont celles d’avoir trop ou trop peu de chaux ; les bons guesderons savent remédier à ces inconvéniens, en jettant dans la cuve ou du tartre, ou du son, ou de l’urine, quand elle est trop garnie de chaux ; & quand elle ne l’est pas assez, il faut en mettre, crainte que la cuve ne se perde ; ce qui arrive lorsque le pastel a usé toute sa chaux ; ayant soin de la pallier jusqu’à ce qu’elle soit portée au degré convenable pour être en état de travailler.

La quantité de pastel & d’indigo qui conviennent pour asseoir une cuve, doit être proportionnée à sa grandeur, observant néanmoins qu’une livre d’indigo de guatimalo, produit autant d’effet que seize de pastel, ce qui fait que la dose ordinaire d’indigo est de six livres pour une balle de pastel de cent cinquante livres environ.

Lorsque la cuve commence à s’affoiblir, & à se refroidir, il faut la rechauffer ; cette opération demande autant de soin que pour la poser ; pour y parvenir il faut pallier la cuve, après l’avoir remplie de l’eau chaude, & la laisser reposer deux jours au moins, après quoi on remet le brevet dans la chaudiere de cuivre, en le faisant passer de la cuve, par le moyen de la gouttiere, & lorsqu’il est bouillant on le fait repasser de nouveau dans la cuve, palliant la pâtée à mesure que le bain chaud y tombe par l’extrémité du canal : on peut y ajouter en même tems un plein chauderon d’indigo préparé, c’est-à-dire qui aura été broyé & fondu dans une quantité d’eau qui aura bouilli à gros bouillon pendant trois quarts-d’heures, ou environ, dans laquelle on aura ajouté sur quatre-vingt livres, douze ou treize livres de garence, & quarante livres de cendres gravelées ou environ, le tout sur vingt-cinq seaux environ d’eau claire : on peut y ajouter encore un chapeau plein de son de froment.

Lorsque la cuve a été réchauffée, il faut attendre qu’elle soit en œuvre pour la garnir. Si on le faisoit un peu trop tôt, elle se troubleroit ; il arriveroit la même chose, si on avoit mis un peu de pâtée dans la chaudiere. Le remede en ce cas est de la laisser reposer avant que de la faire travailler, jusqu’à ce qu’elle soit remise, ce qui va quelquefois à un jour.

On pourroit asseoir des cuves avec du pastel sans indigo, mais outre que le bleu ne seroit pas aussi beau, la quantité du pastel qui se consommeroit ne feroit pas revenir les frais de teinture à un meilleur prix ; au contraire, puisqu’il a été vérifié par des expériences répétées, que quatre livres de bel indigo de guatimalo rendent autant qu’une balle de pastel albigeois, & cinq livres autant qu’une balle de lauragais qui pese ordinairement deux cens dix livres : ainsi l’emploi de l’indigo, mêlé avec le pastel, est d’une grande épargne & évite beaucoup de frais ; puisque pour avoir autant d’étoffes teintes par une seule assiette avec de l’indigo, il en faudroit faire deux, si on le supprimoit ; encore n’auroit-on pas précisément autant de teinture.

L’indigo destiné à la cuve de pastel, a besoin d’être préparé dans une chaudiere particuliere, qui doit être dans l’atelier ou guesde, où il faut le faire dissoudre ou fondre. Quatre vingt ou cent livres d’indigo, demandent une chaudiere qui tienne trente à trente-cinq seaux d’eau.

On le fond dans une lessive ; & pour la faire, on charge la chaudiere d’environ vingt-cinq seaux d’eau claire, on y ajoute plein un chapeau de son de froment, avec douze ou treize livres de garence non robée, & quarante livres de cendre gravelée ; cette quantité d’ingrédiens est pour quatre-vingt livres d’indigo. Il faut faire bouillir le tout à gros bouillon pendant trois quarts-d’heure environ ; ensuite retirer le feu de dessous le fourneau, & laisser reposer cette lessive pendant demi-heure, afin que la lie se dépose au fond. Ensuite il faut survuider le clair dans des tonneaux nets, placés exprès auprès de la chaudiere. Oter le marc resté dedans la chaudiere, & la faire bien laver, y renverser la lessive claire qui avoit été vuidée dans des tonneaux ; allumer un petit feu dessous, & y mettre en même tems les quatre-vingt livres d’indigo réduits en poudre. Il faut entretenir le bain dans une chaleur forte, mais sans le faire bouillir, & faciliter la dissolution de cet ingrédient, en palliant avec un petit rable sans discontinuer, afin d’empêcher qu’il ne s’encroûte & ne se brûle au fond de la chaudiere. On entretient le bain dans une chaleur moyenne & la plus égale qu’il est possible, en y versant de tems-en-tems du lait de chaux qu’on aura préparé exprès dans un bacquet pour le refroidir. Lorsqu’on ne sent plus rien de grumeleux au fond de la chaudiere, & que l’indigo paroît bien délayé ou bien fondu ; on retire le feu du fourneau, & on n’y laisse que fort peu de braise pour entretenir seulement une chaleur tiede : il faut couvrir la chaudiere avec des planches & quelque couverture, & y mettre un échantillon d’étoffe pour voir s’il en sort verd, & si ce verd se change en bleu à l’air ; parce que si cela n’arrivoit pas, il faudroit ajouter à ce bain une nouvelle lessive préparée comme la précédente. C’est de cette dissolution d’indigo dont on prend un, deux ou plusieurs seaux pour les ajouter au pastel, lorsque la fermentation l’a assez ouvert pour qu’il commence à donner son bleu.

Ce détail de la préparation d’une cuve de pastel n’est pas exactement conforme à la méthode ordinaire des Teinturiers d’à présent, mais il est le plus sûr, suivant les expériences qui en ont été faites par un des plus habiles hommes de ce siecle dans le genre de la teinture.

Il faut bien prendre garde de ne jamais réchauffer la cuve de pastel, qu’elle ne soit en œuvre, c’est-à-dire qu’elle n’ait ni trop, ni trop peu de chaux ; ensorte que pour être en état de travailler, il ne lui manque que d’être chaude. On reconnoît qu’elle a trop de chaux à l’odorat, c’est-à-dire par l’odeur piquante que l’on sent. On juge, au contraire, qu’il n’y en a pas assez, lorsqu’elle a une odeur douçâtre, & que l’écume ou le rabat qui s’éleve à la surface en la heurtant avec le rable, est d’un bleu pâle.

On doit avoir attention, lorsqu’on veut réchauffer la cuve, de ne la point garnir de chaux la veille, bien entendu qu’elle n’en auroit pas trop besoin ; car si elle étoit garnie, elle courroit risque d’avoir un coup de pié ; parce qu’en la réchauffant, on donne plus d’action à la chaux qui y est, & qu’elle s’use plus promptement.

On remet ordinairement de nouvel indigo dans la cuve chaque fois qu’on la réchauffe, & cela à proportion de ce qu’on a à teindre ; mais il ne seroit pas nécessaire d’y en remettre, si l’on n’avoit que peu d’ouvrage à faire, & qu’on n’eût besoin que de couleurs claires.

A la forme des anciens réglemens, on ne pouvoit mettre que six livres d’indigo pour chaque balle de pastel, parce qu’on croyoit que la couleur de l’indigo n’étoit pas solide, & qu’il n’y avoit qu’une quantité de pastel qui pût l’assurer & la rendre bonne ; mais par des expériences faites par d’habiles gens, il a été reconnu que la couleur de l’indigo, même employé seul, est toute aussi bonne, & résiste autant à l’action de l’air, du soleil, de la pluie & des débouillis, que celle du pastel. On a réformé cet article dans le nouveau réglement de 1737, & on a permis aux teinturiers de bon teint, d’employer dans leurs cuves de pastel la quantité d’indigo qu’ils jugent à propos.

Lorsqu’une cuve a été réchauffée deux ou trois fois, & que l’on a bien travaille dessus, on conserve souvent le même bain, mais on enleve une partie de la pâtée que l’on remplace par de nouveau pastel. On ne peut prescrire aucune dose sur cela, parce qu’elle dépend du travail que le teinturier a à faire. Il y a des Teinturiers qui conservent plusieurs années le même bain dans leurs cuves, ne faisant que les renouveller de pastel & d’indigo à mesure qu’ils travaillent dessus : d’autres vuident la cuve en entier & changent de bain, lorsque la cuve a été réchauffée six ou sept fois, & qu’elle ne donne plus aucune teinture. Il n’y a qu’un long usage qui puisse apprendre laquelle de ces pratiques est la meilleure ; il est cependant plus raisonnable de croire, qu’en la renouvellant en entier de tems-en-tems, elle donnera des couleurs plus vives & plus belles. Les meilleurs Teinturiers n’agissent pas autrement.

Il faut encore observer de ne pas réchauffer la cuve lorsqu’elle souffre, parce qu’elle se tourneroit en chauffant, & courroit risque d’être entierement perdue ; ensorte que la chaleur acheveroit d’user en peu de tems la chaux qui y étoit déja en trop petite quantité. Si on s’en apperçoit à tems, le remede seroit de la rejetter dans la cuve sans la chauffer davantage, & de la garnir de chaux. On attendroit ensuite qu’elle fût revenue en œuvre pour la réchauffer.

Quand on la réchauffe, il faut prendre garde de mettre de la pâtée dans la chaudiere avec le bain ou brevet. Il faut aussi avoir grande attention de ne la pas chauffer jusqu’à faire bouillir, parce que tout le volatil nécessaire à l’opération s’évaporeroit. Il y a quelques teinturiers, qui, en réchauffant leurs cuves, ne mettent pas l’indigo aussitôt après que le bain est versé de la chaudiere dans la cuve, & qui ne l’y font entrer que quelques heures après, lorsqu’ils voient que la cuve commence à venir en œuvre. Ils ne prennent cette précaution, que dans la crainte qu’elle ne réussisse, & que leur indigo ne soit perdu : mais de cette maniere l’indigo ne donne pas si bien sa couleur ; car on est obligé de travailler sur la cuve, aussi-tôt qu’elle est en état, afin qu’elle ne se refroidisse pas, & l’indigo n’étant pas tout-à-fait dissout ou tout-à-fait incorporé, de quelque maniere qu’on l’employe, il ne fait pas d’effet. Ainsi il vaut mieux le mettre dans la cuve aussitôt qu’on y a jetté le bain, & la bien pallier ensuite.

On construit en Hollande des cuves qui n’ont pas besoin d’être réchauffées si souvent que les autres. Il y en a de semblables en France. Toute la partie supérieure de ces cuves, à la hauteur de trois piés, est de cuivre. Elles sont de plus entourées d’un petit mur de brique, qui est à sept ou huit pouces de distance du cuivre. On met dans cet intervalle de la braise qui entretient pendant très-long tems la chaleur de la cuve, ensorte qu’elle demeure plusieurs jours de suite en état de travailler sans qu’il soit nécessaire de la réchauffer. Ces sortes de cuves sont beaucoup plus cheres que les autres, mais elles sont très-commodes, sur-tout pour y passer des couleurs fort claires, parce que la cuve se trouve toujours en état de travailler quoiqu’elle soit très-foible ; ce qui n’arrive pas aux autres, qui le plus souvent font la couleur beaucoup plus foncée qu’on ne voudroit, à moins qu’on ne laisse considérablement refroidir ; & en ce cas la couleur n’est plus si bonne & n’a plus la même vivacité. Pour faire les couleurs claires dans des cuves ordinaires, il vaut mieux en poser exprès qui soient fortes en pastel, & foibles en indigo, parce qu’alors elles donnent leur teinture plus lentement, & les couleurs claires se font avec plus de facilité.

Messieurs de Vanrobbais ont quatre de ces cuves à la hollandoise dans leur manufacture, dont la profondeur est de six piés. Les trois piés & demi d’enhaut sont en cuivre, & les deux piés & demi du Las sont de plomb. Le diametre du bas est de quatre piés & demi, & celui du haut de cinq piés quatre pouces, ensorte qu’elles contiennent environ dix-huit muids.

La cuve du vouëde ne differe en aucune façon de celle du pastel, quant à la maniere de la préparer. Le vouëde est une plante qui croît en Normandie, & qu’on y prépare presque de la même maniere que le pastel en Languedoc. La cuve du vouëde se pose comme celle du pastel : toute la différence qu’on peut y trouver, c’est qu’il a moins de force & qu’il fournit moins de teinture.

On fait aussi des cuves d’inde ou d’indigo dont la préparation est très-simple ; on mêle seulement une livre de cendres gravelées avec une livre d’indigo, & on en met dans la cuve une quantité égale, c’est-à-dire autant de livres de cendres que d’indigo ; mais comme ces cuves ne sont pas d’usage pour les teintures de laine, on n’en dira pas davantage.

On fait encore des cuves d’indigo à froid avec de l’urine qui vient en couleur à froid, & sur lesquelles on travaille aussi à froid. On prend une pinte de vinaigre pour chaque livre d’indigo qu’on fait digérer sur les cendres chaudes pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce tems, si tout ne paroît pas bien dissout, on le broye de nouveau dans un mortier avec la liqueur, & on y ajoute peu-à-peu de l’urine, & un peu de garence qu’on y délaye bien. Quand cette préparation est faite on la verse dans un tonneau rempli d’urine ; cette sorte de cuve est extremement commode, parce que lorsqu’elle a été mise en état une fois, elle y demeure toujours jusqu’à ce qu’elle soit entierement tirée, c’est-à-dire que l’indigo ait donné toute sa couleur ; ainsi on peut y travailler à toute heure, au-lieu que la cuve ordinaire a besoin d’être préparée dès la veille.

On peut faire encore des cuves chaudes d’indigo à l’urine ; elles se préparent de la même façon à-peu-près que les froides ; mais comme ces cuves ne sont d’usage dans aucune manufacture de teinture ; & que celles qui ont été faites dans ce goût n’ont servi qu’à satisfaire les curieux ; on pense qu’il seroit très inutile d’entrer dans les détails de leur composition.

On est en usage à Rouen, & dans quelques autres villes du royaume, de teindre dans une cuve d’inde à froid & sans urine, différente des précédentes, mais on ne peut y teindre que le fil & le coton, & les cuves ne peuvent servir pour les laines. Il est vrai que ces cuves sont très-commodes en ce qu’elles viennent plus promptement que les autres, & qu’elles n’ont aucune mauvaise odeur : car il faut remarquer que si on vouloit teindre des étoffes de laine dans les cuves à l’urine, soit à froid ou à chaud, ces mêmes étoffes, quoique bien dégorgées, conservent toujours une partie de la mauvaise odeur dont l’urine les accompagne, ce qui est différent dans cette derniere qui est composée d’indigo bien pulvérisé, dans trois chopines d’eau-forte des savonniers, qui est une sorte de lessive de soude & de chaux vive, ou d’une dissolution de potasse.

On laisse aux physiciens le soin de donner la théorie de la méchanique invisible de la teinture bleue, dans laquelle il n’est pas possible d’employer les autres bleus dont les peintres se servent, tels que sont le bleu de Prusse, qui tient du genre animal & du genre minéral ; l’azur, qui est une matiere minérale vitrifiée ; l’outre-mer, qui vient d’une pierre dure préparée ; les terres colorées en bleu, &c. toutes ces matieres ne peuvent, sans perdre leur couleur en tout ou en partie, être réduites en atomes assez tenus pour être suspendus dans le liquide salin, qui doit pénétrer les fibres des matieres, soit animales, soit végétales, dont on fabrique les étoffes : car sous ce nom on doit comprendre aussi-bien les toiles de fil & de coton, que ce qui a été tissu en soie ou laine.

On ne connoît donc à présent que-deux plantes qui donnent le bleu après leur préparation ; l’une est le pastel en Languedoc & le vouede en Normandie ; on a dit que leur préparation consiste dans la fermentation continuée presque jusqu’à la putréfaction de toutes les parties de la plante, la racine exceptée ; par conséquent dans un développement de tous leurs principes, dans une nouvelle combinaison & arrangement de ces mêmes principes, d’où il résulte un assemblage de particules infiniment déliées, qui, appliquées sur un sujet quelconque, y réfléchissent la lumiere bien différemment de ce qu’elles feroient si ces mêmes particules étoient encore jointes à celles que la fermentation en a séparées.

L’autre plante est l’anil qu’on cultive dans les Indes orientales & occidentales, & dont on prépare cette fécule qu’on envoie en Europe sous le nom d’inde ou d’indigo. Dans la préparation de cette derniere plante, les Indiens & les Américains, plus industrieux que nous, ont trouvé l’art de séparer les seules parties colorantes de la plante, de toutes les autres parties inutiles ; & les colonies françoises & espagnoles qui les ont imités, en ont fait un objet considérable de commerce.

Du rouge. Le rouge est, comme on l’a déjà dit, une des cinq couleurs matrices ou primitives, reconnues pour telles par les Teinturiers. Dans le bon teint il y a quatre principales sortes de rouge, qui sont la base de toutes les autres. Ces rouges sont, 1°. l’écarlate de graine, connue autrefois sous le nom d’écarlate de France, & aujourd’hui sous celui d’écarlate de Venise ; 2°. l’écarlate à-présent d’usage, ou écarlate couleur de feu, qui se nommoit autrefois écarlate de Hollande, & qui est connue aujourd’hui de tout le monde sous le nom d’écarlate des Gobelins ; 3°. le cramoisi ; 4°. & le rouge de garence. Il y a aussi le demi-écarlate & le demi-cramoisi ; mais ce ne sont que des mélanges des autres rouges, qui ne doivent pas être regardés comme des couleurs particulieres. Le rouge ou nacarat de bourre étoit permis autrefois dans le bon teint, mais son peu de solidité l’en a fait bannir par un nouveau réglement.

Les rouges sont dans un cas tout différent des bleus, car la laine ou l’étoffe de laine ne se plonge pas immédiatement dans la teinture, elle reçoit auparavant une préparation qui ne lui donne point de couleur, mais qui la dispose seulement à recevoir celle de l’ingrédient colorant. Cette préparation, comme on l’a déjà dit, se nomme bouillon : elle se fait ordinairement avec des acides, comme eaux sures, alun & tartre, qui peuvent être regardés comme tels, eau-forte, eau régale, &c. on met ces ingrédiens préparans en différente quantité, suivant la couleur & la nuance qu’on veut avoir : on se sert souvent aussi de noix-de-galle, & quelquefois de sels alkalis.

De l’écarlate. On fait différentes sortes d’écarlate, comme on l’a déja dit. L’écarlate de graine, appellée anciennement écarlate de France, & aujourd’hui écarlate de Venise, est faite avec une galle insecte, appellée kermès, qui se cueille en France, & en grande quantité en Espagne du côté d’Alicant & de Valence. Ceux qui l’achetent pour l’envoyer à l’étranger, l’étendent sur des toiles, & ont soin de l’arroser avec du vinaigre pour tuer les vermisseaux qui sont dedans, & qui produisent une poudre rouge qu’on sépare de la coque, après l’avoir laissée sécher en la passant par un tamis.

Lorsqu’il est question de donner le bouillon, on fait bouillir la laine ou étoffe dans une chaudiere une demi-heure environ ; & après l’avoir laissée égoutter, on prépare un bain frais, dans lequel on ajoute à l’eau qui le compose un cinquieme d’eau sure, quatre livres d’alun de Rome pilé grossierement, & deux livres de tartre rouge : on fait bouillir le tout, & aussitôt on y met la laine ou étoffe, que l’on y laisse pendant deux heures, ayant soin de la remuer continuellement, ou l’étoffe avec le tout.

Il faut observer que lorsque le bain où l’on a mis l’alun est prêt à bouillir, il se leve quelquefois très promptement & sort de la chaudiere, si l’on n’a soin d’abattre le bouillon en y jettant un peu d’eau froide.

Lorsque la laine ou étoffe a bouilli pendant deux heures sur le bain, on la leve & on la laisse égoutter ; on exprime la laine légerement, & on l’enferme dans un sac de toile que l’on porte dans un lieu frais, où on la laisse cinq ou six jours, & quelquefois plus long-tems ; à l’égard de l’étoffe on la plie simplement, & on la met égoutter sur un chevalet : cela s’appelle laisser la laine ou étoffe sur le bouillon. Le retard sert à le faire pénétrer davantage, & à augmenter l’action des sels ; parce que comme une partie de la liqueur se dissipe toujours, il est clair que ce qui reste étant plus chargé de parties salines, en devient plus actif, bien entendu qu’il y reste cependant une quantité suffisante d’humidité ; car les sels étant une fois crystallisés & à sec, n’agissent plus.

Après que les laines ou étoffes ont été sur le bouillon pendant cinq à six jours, elles sont en état de recevoir la teinture. On prépare donc un bain frais, suivant la quantité de laine ou étoffe qu’on veut teindre ; & lorsqu’il commence à être tiede, on y jette douze onces de kermès pour chaque livre pesant de laine ou étoffe à teindre, si l’on veut une écarlate bien pleine & bien fournie en couleur. Si le kermès étoit trop vieux ou éventé, il en faudroit davantage & à proportion de sa qualité.

Il faut que la laine ou étoffe bouille pendant une bonne heure, après quoi on la leve pour la laisser égoutter, ayant eu soin de la bien remuer pendant le tems qu’elle étoit dans la chaudiere, après quoi on la porte à la riviere pour la laver. Quelques teinturiers ont soin de passer la laine ou étoffe, avant que de la porter à la riviere, sur un bain d’eau un peu tiede, dans laquelle on a fait fondre exactement une petite quantité de savon ; ce qui donne de l’éclat à la couleur, mais en même tems la rose un peu.

On appelle écarlate demi-graine, celle où l’on emploie moitié kermès & moitié garence. Ce mélange donne une couleur extrèmement solide, mais qui tire un peu sur la couleur de sang.

Il faut observer que la quantité d’ingrédiens qui entre dans la teinture de toutes les étoffes en général, ne doit point être aussi considérable, eu égard au poids, pour l’étoffe fabriquée, que pour la laine filée ou en toison, attendu que la tissure serrée du drap empêche la couleur de pénetrer ; ce qui fait qu’il n’est pas nécessaire que l’étoffe fabriquée séjourne aussi long-tems sur le bouillon que la laine : on pourroit même la mettre à la teinture le lendemain qu’elle a été bouillie.

Par les épreuves qui ont été faites de l’écarlate de graine ou de kermès, soit en exposant au soleil, soit par les différens débouillis, on a reconnu qu’il n’y a point de meilleure couleur ni de plus solide : elle va de pair pour la solidité avec les bleus dont on a parlé. Cependant le kermès n’est presque plus d’usage en aucun endroit qu’à Venise. Le goût de cette couleur a passé entierement depuis qu’on a pris celui des écarlates couleur de feu. On appelle présentement cette écarlate de graine, une couleur de sang de bœuf. Cependant elle a des grands avantages sur l’autre ; car elle ne noircit point & ne se tache point, & si l’étoffe s’engraisse, on peut enlever les taches sans endommager la couleur. Elle n’est plus de mode néanmoins, & cette raison prévaut à tout.

De l’écarlate couleur de feu. L’écarlate couleur de feu, connue autrefois sous le nom d’écarlate d’Hollande, & aujourd’hui sous celui d’écarlate des Gobelins, est la plus belle & la plus éclatante couleur de la teinture. Elle est aussi la plus chere, & une des plus difficiles à porter à sa perfection. On ne peut même guere déterminer quel est ce point de perfection ; car indépendamment des différens goûts qui partagent les hommes sur le choix des couleurs, il y a aussi des goûts généraux, pour ainsi dire, qui font que dans un tems des couleurs sont plus à la mode que dans d’autres : ce sont alors ces couleurs de mode qui sont des couleurs parfaites. Autrefois, par exemple, on vouloit les écarlates pleines, foncées, d’une couleur que la vue soutenoit aisément : aujourd’hui on les veut orangées, pleines de feu, & que l’œil ait peine à en soutenir l’éclat. On ne décidera point lequel de ces goûts mérite la préférence ; & on va donner la maniere de les faire d’une façon & de l’autre, & de toutes les nuances qui tiennent le milieu entre ces extrémités.

La cochenille mesteque ou tescalle est l’ingrédient qui donne cette belle couleur ; on en a donné une description, de même que de la cochenille silvestre ou campetiane, ainsi on ne dira rien de plus. Il suffit de dire qu’il n’y a point de teinturier qui n’ait une recette particuliere pour faire l’écarlate, & chacun d’eux est persuadé que la sienne est préférable à toutes les autres. Cependant la réussite ne dépend que du choix de la cochenille, de l’eau qui doit servir à la teinture, & de la maniere de préparer la dissolution de l’étain, que les teinturiers ont nommé composition pour l’écarlate.

Comme c’est par cette composition qu’on donne la couleur vive de feu au teint de la cochenille, qui sans cette liqueur acide seroit naturellement de couleur cramoisi, on va décrire la maniere de la préparer qui réussit le mieux : Il faut prendre huit onces d’esprit de nitre, qui est toujours plus pur que l’eau-forte commune, & de bas prix, employée ordinairement par les teinturiers. On affoiblit cet acide nitreux en versant dessus huit onces d’eau de riviere filtrée. On y dissout peu-à-peu une demi-once de sel ammoniac bien blanc pour en faire une eau régale, parce que le nitre seul n’est pas le dissolvant de l’étain : enfin on y ajoute seulement deux gros de salpêtre de la troisieme cuite ; on pourroit à la rigueur le supprimer, mais on s’est apperçu qu’il contribuoit à unir la couleur, c’est-à-dire à la faire prendre plus également. Dans cette eau régale affoiblie, on fait dissoudre une once d’étain d’Angleterre en larmes, qui ont été grenaillées auparavant en le jettant fondu d’un peu haut dans une terrine pleine d’eau fraîche ; mais on ne laisse tomber ces petits grains d’étain dans le dissolvant, que les uns après les autres, attendant que les premiers soient dissous avant que d’en mettre de nouveaux, afin d’éviter la perte des vapeurs rouges qui s’eleveroient en grande quantité, & qui se perdroient si la dissolution du métal se faisoit trop précipitamment. Ces vapeurs sont nécessaires à conserver, & elles contribuent beaucoup à la vivacité de la couleur, soit parce que c’est un acide qui s’évaporeroit en pure perte, soit qu’elles contiennent un sulphureux particulier au salpêtre qui donne de l’éclat à la couleur. Cette méthode est beaucoup plus longue à la vérité que celle des teinturiers, qui versent d’abord leur eau-forte sur l’étain grenaillé, & qui attendent qu’il se fasse une vive fermentation, & qu’il s’en éleve beaucoup de vapeurs pour l’affoiblir par l’eau commune. Quand l’étain est ainsi dissous peu-à-peu, la composition d’écarlate est faite, & la liqueur est d’une belle dissolution d’or, sans aucune boue précipitée, ni sédiment noir.

Plusieurs teinturiers font leur composition d’une autre maniere. Ils mettent d’abord dans un vaisseau de grais de large ouverture, deux livres de sel ammoniac, deux onces de salpêtre rafiné & deux livres d’étain grenaillé à l’eau, ou pour le mieux en rapures, parce que quand il a été fondu & grenaillé, il y en a une petite portion de convertie en chaux, laquelle ne se dissout point. Ils pesent quatre livres d’eau dans un vaisseau à part, & ils en jettent environ un demi-setier sur le mélange dans le vase de grais. Ils y mettent ensuite une livre & demie d’eau-forte commune qui produit une fermentation violente. Lorsque l’ébullition est cessée, ils y remettent encore autant d’eau-forte, & un instant après ils y en ajoutent encore une livre ; après quoi ils y versent le reste des quatre livres d’eau qu’ils avoient mis à part. Ils couvrent bien le vaisseau, & ils laissent reposer la composition jusqu’au lendemain. On peut mettre dissoudre le salpêtre & le sel ammoniac dans l’eau-forte, avant que d’y mettre l’étain ; ce qui revient absolument au même, selon eux, quoiqu’il soit sûr que cette derniere maniere est la meilleure. D’autres mêlent l’eau & l’eau-forte ensemble, & mettent ce mélange sur l’étain & le sel ammoniac ; d’autres enfin suivent différentes proportions.

Le lendemain de la préparation de la composition on fait le bouillon pour l’écarlate, qui ne ressemble point à celui dont on a parlé en premier lieu. Voici de quelle maniere on le prépare.

Pour une livre de laine ou étoffe, on met dans une petite chaudiere vingt pintes d’eau bien claire qui soit de riviere, non de puits ou de source trop vive. Lorsque l’eau est un peu plus que tiede, on y jette deux onces de crême de tartre en poudre subtile, & un gros & demi de cochenille pulvérisée & tamisée. On pousse le feu un peu plus fort ; & lorsque le bain est prêt à bouillir, on y jette deux onces de composition. Cette liqueur acide change tout-d’un-coup la couleur du bain, qui de cramoisi qu’il étoit, devient couleur de sang d’artere. Aussi-tôt que le bain a commencé de bouillir, on y plonge la laine ou étoffe, qui doit précedemment avoir été mouillée dans l’eau chaude, & exprimée ou égouttée ; on remue sans discontinuer la laine ou étoffe dans le bain, & on l’y laisse bouillir pendant une heure & demie ; après quoi on la leve, on l’exprime doucement, & on la lave dans de l’eau fraîche. En sortant de ce bouillon la laine est de couleur de chair assez vive, ou même de quelques nuances plus foncées, suivant la force de la composition & la force de la cochenille. La couleur du bain est alors entierement passée dans la laine, en sorte qu’il demeure presqu’aussi clair que de l’eau commune ; c’est ce que l’on appelle bouillon d’écarlate, & la premiere préparation que l’on doit faire avant que de teindre ; préparation absolument nécessaire, & sans laquelle la teinture de la cochenille ne tiendroit pas.

Pour achever la teinture, on prépare un nouveau bain d’eau claire ; car la beauté de l’eau importe infiniment pour la perfection de l’écarlate ; on y met en même tems une demi-once d’amidon ; & lorsque le bain est un peu plus que tiede, on y mêle six gros de cochenille, aussi pulvérisée & tamisée. Un peu avant que le bain bouille, on y verse deux onces de composition ; le bain change de couleur comme la premiere fois. On attend qu’il ait jetté un bouillon, & alors on met la laine dans la chaudiere ; on l’y remue continuellement comme la premiere fois ; on l’y laisse bouillir de même pendant une heure & demie ; après quoi on la leve, on l’exprime, & on la porte laver à la riviere : l’écarlate est alors dans sa perfection.

Il suffit d’une once de cochenille par livre de laine, pour la faire belle & suffisamment fournie de couleur, pourvu qu’elle soit travaillée avec attention de la maniere qu’on vient de le dire, & qu’il ne reste aucune teinture dans le bain. Si cependant on la vouloit encore plus foncée de cochenille, on en mettroit un gros ou deux de plus ; mais si on alloit au-delà, elle perdroit tout son éclat & sa vivacité.

Du cramoisi. Le cramoisi est, comme on l’a déjà dit, la couleur naturelle de la cochenille, ou plutôt celle qu’elle donne à la laine bouillie avec l’alun & le tartre, qui est le bouillon ordinaire pour toutes les couleurs.

Voici la méthode qui est ordinairement en usage pour les laines filées ; elle est presque la même pour les draps, ainsi qu’on le verra ci-après. On met dans une chaudiere deux onces & demie d’alun, & une once & demie de tartre blanc pour chaque livre de laine. Lorsque le tout commence à bouillir, on y plonge la laine, que l’on remue bien, & qu’on y laisse bien bouillir pendant deux heures. On la leve ensuite ; on l’exprime légerement ; on la met dans un sac, & on la laisse ainsi sur le bouillon, comme pour l’écarlate de graine, & pour toutes les autres couleurs.

Pour la teindre, on prépare un bain frais, dans lequel on met une once de cochenille pour chaque livre de laine : lorsque le bain est un peu plus que tiede, & lorsqu’il commence à bouillir, on y met la laine qu’on remue bien sur ses lissoirs ou bâtons, comme on a dû faire pour le bouillon, & on l’y laisse de la sorte pendant une heure ; après quoi on la leve, on l’exprime, & on la porte laver à la riviere.

Si on veut en faire une suite, & qu’on veuille en tirer toutes les nuances, dont les dénominations sont purement arbitraires, on fera, comme il a été dit pour l’écarlate, c’est-à-dire, qu’on ne mettra que moitié de cochenille ; & on y passera toutes les nuances l’une après l’autre, en laissant séjourner dans le bain les unes plus long-tems que les autres, & commençant toujours par les plus claires.

On fait encore de très-beaux cramoisis, en bouillant de la laine comme pour l’écarlate ordinaire, & faisant ensuite un second bouillon avec deux onces d’alun & une once de tartre pour chaque livre de laine : on la laisse une heure dans le bouillon ; on prépare tout de suite un bain frais, dans lequel on met six gros de cochenille pour chaque livre de laine. Après qu’elle a demeuré une heure dans ce bain, on la leve & on la passe sur le champ dans un bain de soude & de sel ammoniac. On fait aussi par cette méthode des suites de nuances du cramoisi fort belles, en diminuant la quantité de la cochenille. Il faut observer que dans ce procédé, on ne met que six gros de cochenille pour teindre chaque livre de laine, parce que dans le premier bouillon pour l’écarlate qu’on lui donne, on met un gros & demi de cochenille sur chaque livre.

On peut faire aussi la même opération, en employant une partie de cochenille sylvestre ou campetiane, au lieu de cochenille fine ou mesteque, & la couleur n’en est pas moins belle, pourvu qu’on en mette suffisamment ; car pour l’ordinaire quatre parties de cochenille sylvestre ne font pas plus d’effet en teinture, qu’une partie de cochenille fine.

Ecarlates de gomme lacque. On peut aussi employer la partie rouge de la gomme lacque à faire de l’écarlate ; & si cette couleur n’a pas exactement tout l’éclat d’une écarlate faite avec la cochenille fine employée seule, elle a l’avantage d’avoir plus de solidité.

La gomme lacque la plus estimée pour la teinture, est celle qui est en branches ou petits bâtons ; parce qu’elle est la plus garnie de parties animales. Il faut choisir la plus rouge dans l’intérieur, & la plus approchante du brun noirâtre à l’extérieur ; quelques teinturiers l’employent pulvérisée & enfermée dans un sac de toile, pour teindre les étoffes : mais c’est une mauvaise méthode ; car il passe toujours au-travers des mailles de la toile quelques portions de la gomme résine qui se fond dans l’eau bouillante de la chaudiere, & qui s’attache au drap où elle est si adhérente quand le drap est refroidi, qu’on est obligé de la gratter avec un couteau. D’autres la réduisent en poudre ; ils la font bouillir dans l’eau, & après qu’elle lui a communiqué toute sa couleur, ils laissent refroidir la liqueur ; la partie résineuse se dépose au fond. On décante l’eau colorée, & on la fait évaporer à l’air où elle s’empuantit ; & lorsqu’elle a pris une consistance de cotignat, on la met dans des vaisseaux pour la conserver. Sous cette forme, il est assez difficile de déterminer au juste la quantité qu’on en emploie ; c’est ce qui a fait chercher le moyen d’avoir cette teinture séparée de sa gomme résine, sans être obligé de faire évaporer une si grande quantité d’eau pour l’avoir seche & réduite en poudre.

La racine de grande consoude est celle qui jusqu’à présent a le mieux réussi. On l’employe seche & réduite en poudre grossiere, & on met un demi-gros par pinte d’eau qu’on fait bouillir un bon quart-d’heure ; ensuite on la passe par un linge, & on la verse toute chaude sur la gomme lacque, pulvérisée & passée par un tamis de crin. Elle en tire sur le champ une belle teinture cramoisie ; on met le vaisseau digérer à chaleur douce pendant douze heures, ayant soin d’agiter sept ou huit fois la gomme qui se tient au fond ; ensuite on décante l’eau chargée de la couleur dans un vaisseau assez grand pour que les trois quarts puissent rester vuides, & on les remplit d’eau froide. On verse ensuite une très-petite quantité d’une forte dissolution d’alun de Rome sur cette teinture, extraite, puis noyée : le teint mucilagineux se précipite ; & si l’eau qui le surnage paroît encore colorée, on ajoute quelques gouttes de la dissolution d’alun pour achever la précipitation, & ce jusqu’à ce que l’eau surnageante soit aussi décolorée que de l’eau commune. Quand le mucilage cramoisi s’est bien affaissé au fond du vaisseau, on tire l’eau claire avec un syphon, & on verse le reste sur un filtre, pour achever de l’égoutter ; après quoi on le fait sécher au soleil.

Si la premiere opération n’avoit pas tiré tout le teint de la gomme lacque, on répétera tout ce qui a été fait dans la premiere extraction. De cette maniere, on sépare toute la teinture que la gomme lacque peut fournir ; & comme on la fait sécher pour la pulvériser ensuite, on sait ce que cette gomme a rendu, & on est aussi plus sûr des doses qui sont employées dans la teinture des étoffes, que ne le sont ceux qui se contentent de l’évaporer en consistance d’extrait ; parce que le plus compact sera plus colorant que le plus humide.

Il y a une circonstance dans la teinture d’écarlate qui mérite attention : il s’agit de savoir de quelle matiere doit être la chaudiere dont on se sert. Tous les Teinturiers sont partagés sur ce point : on se sert en Languedoc de chaudieres d’étain fin ; il y a à Paris quelques teinturiers qui s’en servent aussi. Cependant M. de Juliene, qui fait des écarlates fort recherchées, ne se sert que de chaudieres de cuivre jaune.

On n’en a pas d’autres non plus dans la manufacture des teintures de S. Denis. On a seulement la précaution de placer un grand réseau de corde, dont les mailles sont assez étroites, dans la chaudiere, afin que l’étoffe n’y touche point. Au-lieu d’un réseau, d’autres se servent d’un grand panier d’osier, écorcé à claire voie, qui est moins commode que le réseau, parce que jusqu’à ce qu’il soit chargé du drap ou de l’étoffe qu’on doit y plonger, il faut un homme de chaque côté de la chaudiere pour appuyer dessus, & l’empêcher de remonter à la surface du bain.

Suivant plusieurs expériences, on a reconnu que le drap ou étoffe teint dans une chaudiere d’étain avoit plus de feu que celui qui étoit teint dans une chaudiere de cuivre, dans laquelle il faut employer un peu plus de composition que dans celle d’étain. Ce qui fait que le drap est plus rude au toucher. Pour éviter ce défaut, les Teinturiers se servent de chaudieres de cuivre, employent un peu de terra merita, drogue de faux teint prohibée par les reglemens aux Teinturiers du grand teint, mais qui donne à l’écarlate cette nuance qui est présentement en mode, c’est-à-dire la couleur de feu que la vue a peine à soutenir. Il est aisé de reconnoître cette sorte de falsification, quand on en a quelque soupçon ; il n’y a qu’à couper un petit échantillon du drap avec des ciseaux, & en regarder la tranche, elle sera d’un beau blanc, s’il n’y a point de terra merita, & elle paroîtra jaune, s’il y en a. L’écarlate légitime ne tranche jamais : on l’appelle légitime, & l’autre falsifiée, parce que celle où l’on a employé le terra merita, est plus sujette que l’autre à changer de couleur à l’air. Mais comme le goût des couleurs varie beaucoup, que les écarlates les plus vives sont présentement à la mode. & que pour satisfaire l’acheteur, il faut qu’elle ait un œil jaune, il vaut beaucoup mieux tolérer l’emploi du terra merita, quoique de faux teint, que de laisser mettre une trop grande quantité de composition pour porter l’écarlate à ce ton de couleur, parce que, dans le dernier cas, le drap s’en trouveroit altéré ; & qu’outre qu’il est d’autant plus tachant à la boue, qu’il a eu plus de composition acide dans sa teinture ; c’est qu’il se déchire plus aisément, parce que les acides roidissent les fibres de la laine & les rendent cassantes.

Il faut encore ajouter, que si l’on se sert d’une chaudiere de cuivre, il faut qu’elle soit d’une propreté infinie. Cependant il vaudroit beaucoup mieux se servir de chaudieres d’étain ; puisque sans étain on ne peut faire de l’écarlate : une chaudiere de ce métal ne peut que contribuer à sa beauté. Il est vrai que ces chaudieres coûtent trois à quatre mille livres, ce qui est un objet, & dès une premiere opération, elles peuvent être fondues par l’inattention des compagnons. Cependant il n’y a point de doute qu’un tel vaisseau ne soit préférable à tous les autres : il ne s’y fait aucune rouille ; & si l’acide de la liqueur en détache quelques parties, ces parties détachées ne sauroient nuire.

Du rouge de garence. Pour teindre en rouge de garence, le bouillon est à-peu-près le même que pour le kermès ; on le fait toujours avec l’alun & le tartre. Les Teinturiers ne sont pas toujours d’accord sur les proportions ; on pense néanmoins que la meilleure est de mettre cinq onces d’alun & une once de tartre rouge pour chaque livre de laine filée, ou une aune de drap ; on peut mettre environ une douzieme partie d’eau sûre dans le bain du bouillon, & y faire bouillir la laine ou étoffe pendant deux bonnes heures. Si c’est de la laine filée, on la laisse sur son bouillon pendant sept ou huit jours ; & si c’est du drap, on peut achever le quatrieme.

Pour teindre cette laine ou étoffe, on prépare un bain frais ; & lorsque l’eau est chaude à pouvoir y souffrir encore la main, on y jette une demi-livre de la plus belle garence grappe pour chaque livre de laine ou aune de drap, & on a soin de la faire bien pallier & mêler dans la chaudiere avant que de mettre la laine ou étoffe qu’on y tient pendant une heure sans faire bouillir le bain, parce que la couleur seroit terne. Mais pour mieux assurer la teinture, on peut le faire bouillir sur la fin de l’opération seulement pendant quatre ou cinq minutes.

La garence appliquée sur les étoffes, sans les avoir préparées à la recevoir par le bouillon d’alun & du tartre, lui donne à la vérité sa couleur rouge, mais elle la donne mal unie, & de plus elle n’a aucune solidité ; ce sont donc les sels qui en assûrent la teinture, ce qui est commun à toutes les autres couleurs, rouge ou jaune, qui ne peuvent se faire sans un bouillon.

Du jaune. Les nuances de jaune les plus connues dans l’art de la Teinture sont le jaune paillé ou de paille, le jaune pâle, le jaune citron & le jaune naissant.

Pour teindre en jaune, on donne à la laine filée ou à l’étoffe le bouillon ordinaire, dont il a déja été parlé plusieurs fois, c’est-à-dire celui de tartre & d’alun. On met quatre onces d’alun pour chaque livre de laine ou aune de drap. A l’égard du tartre, il suffit d’en mettre une once par livre, au-lieu de deux onces qu’on emploie pour les rouges.

Maniere de teindre le jaune & le verd sur le fil & coton en bon teint. Il faut lessiver le coton dans un bain préparé avec des cendres de bois neuf, ensuite le bien laver & le faire sécher.

Il faut préparer un bain dont l’eau soit prête à bouillir, y faire fondre de l’alun de Rome la pesanteur du quart du poids de matiere qu’on veut travailler.

Il est à observer que si on veut faire du verd, soit sur le fil, soit sur le coton, il faut que la même matiere, après avoir été bien décruée, soit teinte en bleu, des nuances qu’on desire ; qu’il soit ensuite bien dégorgé dans l’eau & bien séché.

On agite ensuite le tout dans le bain d’alun pendant quelques minutes, on couvre la chaudiere, on retire le feu, & on laisse infuser dans cet alunage pendant vingt-quatre heures, après lequel tems on fait sécher sans laver. Il est à remarquer que plus de tems il reste sec, mieux il prend la couleur. On peut aussi se dispenser de le laver avant de le mettre, soit en jaune, soit en verd.

Ayant préparé un fort bain de gaude (de cinq quarterons pour livre), on y plonge le coton ou fil aluné ; on jette dans ledit bain un peu d’eau fraîche, pour faire cesser le bouillon ; on laisse ladite matiere jusqu’à ce qu’elle ait la nuance que l’on desire.

Quand le tout est teint, on le plonge dans un bain chaud, sans être bouillant, fait avec le vitriol bleu, qui doit être aussi composé d’un quarteron par livre de matiere. On laissera macérer dans ledit bain pendant une heure & demie ; ensuite de quoi on jettera le tout sans le laver dans un autre bain de savon blanc bouillant, composé d’un quarteron par livre pesant de son poids. Après qu’on y aura bien manié & vagué ledit coton ou fil, on le fera bouillir l’espace de quarante minutes, ou tant qu’on voudra, dans ledit bain de savon. On peut même diminuer la dose de savon jusqu’au demi-quart de son poids qui pourroit suffire, mais plus grande quantité ne peut que bien faire. L’opération du savon finie, il faut bien laver le tout, le sécher & le mettre en usage.

« Nous soussignés inspecteurs, pour le roi, des manufactures des toiles & toileries en la généralité de Rouen, certifions & approuvons le présent conforme à l’original resté en nos mains. A Rouen, le 24 de Juin 1750. Signé, Clément & Morel».

Pour une livre de fil de coton ou de lin,

d’alun,
de vitriol,
de savon,
de gaude,


une bonne lessive de cendres de bois-neuf, bien coulée à fin.

L’opération du bouillon ou la maniere de bouillir est semblable aux précédentes. Pour le gaudage, c’est-à-dire pour jaunir le sujet, après que la laine ou l’étoffe est bouillie, on met dans un bain frais cinq à six livres de gaude pour chaque livre d’étoffe : on enferme cette gaude dans un sac de toile claire, afin qu’elle ne se mêle point dans l’etoffe ; & pour que le sac ne s’éleve point au haut de la chaudiere, on le charge d’une croix de bois pesant. D’autres font cuire leur gaude, c’est-à-dire qu’ils la font bouillir jusqu’à ce qu’elle ait communiqué tout son teint à l’eau du bain, & qu’elle se soit précipitée au fond de la chaudiere, après quoi ils abattent dessus une champagne ou cercle de fer garni d’un réseau de cordes ; d’autres enfin la retirent avec un rateau lorsqu’elle est cuite & la jettent. On mêle aussi quelquefois avec la gaude du bois jaune, & quelques-uns des autres ingrédiens dont on vient de parler, suivant la nuance du jaune qu’ils veulent faire. Mais en variant les doses & les proportions des sels du bouillon, la quantité de l’ingrédient colorant & le tems de l’ébullition, on est certain d’avoir toutes ces nuances à l’infini.

Pour la suite, ou les nuances claires du jaune, on s’y prend comme pour toutes les autres suites, si ce n’est qu’il est mieux de faire pour les jaunes clairs un bouillon moins fort. On ne mettra, par exemple, que douze livres & demie d’alun pour cent livres de laine, on retranchera le tartre, parce que le bouillon dégrade un peu les laines ; & que quand on n’a de besoin que de nuances claires, on peut les tirer tout de même avec un bouillon moins fort, & que par-là on épargne aussi la dépense des sels du bouillon. Mais aussi ces nuances claires ne résistent pas aux épreuves, comme les nuances plus foncées qui ont été faites sans supprimer la petite portion du tartre.

Pour employer le bois jaune, on le fend ordinairement en éclats, & on le divise autant qu’il est possible. De cette façon il donne mieux sa teinture, & par conséquent on en emploie une moindre quantité. De quelque façon que ce soit, on l’enferme toujours dans un sac, afin qu’il ne se mêle point dans la laine, ni dans l’étoffe, que ces éclats pourroient déchirer. On enferme aussi dans un sac la sarrete & la génestrole, lorsqu’on s’en sert au-lieu de gaude, ou qu’on en mêle avec elle pour changer sa nuance.

Du fauve. Le fauve, ou couleur de racine, ou couleur de noisette, est la quatrieme des couleurs primitives des Teinturiers. Elle est mise dans le rang, parce qu’elle entre dans la composition d’un très grand nombre de couleurs. Son travail est tout différent des autres ; car on ne fait ordinairement aucune préparation à la laine ou étoffe pour la teindre en fauve ; & de même que pour le bleu, on ne fait que la mouiller dans l’eau chaude.

On se sert pour teindre en fauve du brou de noix, de la racine de noyer, de l’écorce d’aulne, du santal, du sumach, du rodoul ou fovie, de la suie, &c.

De tous les ingrédiens qui servent à teindre en fauve, le brou de noix est le meilleur ; ses nuances sont belles, sa couleur est solide, il adoucit les laines, & les rend d’une meilleure qualité à travailler. Pour employer le brou de noix, on charge une chaudiere à moitié, & lorsqu’elle commence à tiédir, on y met du brou à proportion de la quantité d’étoffes que l’on veut teindre, & de la couleur plus ou moins foncée qu’on veut lui donner. On fait ensuite bouillir la chaudiere, & lorsqu’elle a bouilli un bon quart-d’heure, on y plonge les étoffes qu’on a le soin de mouiller auparavant dans de l’eau tiede, on les tourne, & on les remue bien, jusqu’à ce qu’elles aient acquis la couleur que l’on desire. Si ce sont des laines filées dont il faille assortir les nuances dans la derniere exactitude ; on met d’abord peu de brou, & on commence par les plus claires : on remet ensuite du brou à proportion que la couleur du bain se tire, & on passe les brunes. A l’égard des étoffes, on commence ordinairement par les plus foncées ; & lorsque la couleur du bain diminue, on passe les plus claires ; on les évente à l’ordinaire pour les refroidir, & on les fait sécher & apprêter.

La racine de noyer est, après le brou, ce qui fait le mieux pour la couleur fauve : elle donne aussi un très-grand nombre de nuances, & à-peu-près les mêmes que le brou ; ainsi on peut les substituer l’un à l’autre, suivant qu’il y a plus de facilité à avoir l’un que l’autre : mais il y a de la différence dans la maniere de l’employer. On remplit aux trois quarts une chaudiere d’eau de riviere, & on y met de la racine hachée en copeaux la quantité que l’on juge convenir, proportionnellement à la quantité d’étoffes que l’on a à teindre, & à la nuance à laquelle on la veut porter. Lorsque le bain est assez chaud pour ne pouvoir plus y tenir la main, on y plonge la laine ou étoffe, & on l’y retourne jusqu’à ce qu’elle ait acquis la nuance que l’on desire ; ayant soin de l’éventer de tems en tems, & de la passer entre les mains dans les lisieres pour faire tomber les petits copeaux de racine qui s’y attachent & qui pourroient tacher l’étoffe. Pour éviter ces taches, on peut enfermer la racine de noyer hachée dans un sac, comme il a été dit à l’égard du bois jaune. On passe ensuite les étoffes qui doivent être de nuances plus claires, & l’on continue de la sorte, jusqu’à ce que la racine ne donne plus de teinture.

Le racinage, c’est-à-dire, la maniere de teindre les laines avec la racine, n’est pas trop facile ; car si l’on n’a pas une grande attention au degré de chaleur, & à remuer les laines & étoffes, ensorte qu’elles trempent bien également dans la chaudiere, on court risque de les rendre trop foncées, ou d’y faire des taches, ce qui est sans remede. Lorsque cela arrive, le seul parti qu’il y a à prendre, c’est de les mettre en marron, pruneau & caffé. Pour éviter les inconvéniens, il faut tourner continuellement les étoffes sur le tour, & même ne les laisser passer que piece à piece ; & sur-tout, ne faire bouillir le bain que lorsque la racine ne donne plus de couleur, ou qu’on veut achever d’en tirer toute la substance.

A l’égard de l’écorce d’aulne, il n’y a rien à dire que ce qu’on a dit de la racine de noyer, si ce n’est qu’il y a moins d’inconvénient à la laisser bouillir au commencement, parce qu’elle donne beaucoup moins de fond à l’étoffe.

Le sumach est employé de la même maniere que le brou de noix : il donne encore moins de fond de couleur, & elle tire un peu sur le verdâtre. On le substitue souvent à la noix de galle dans les couleurs que l’on veut brunir, & il fait fort bien ; mais il en faut une plus grande quantité que de galle. Sa couleur est aussi très-solide à l’air. On mêle quelquefois ensemble ces différentes matieres ; & comme elles sont également bonnes, & qu’elles font à-peu-près le même effet, cela donne de la facilité pour certaines nuances. Cependant il n’y a que l’usage qui puisse conduire dans cette pratique des nuances du fauve, qui dépend absolument du coup d’œil, & qui n’a par elle-même aucune difficulté.

Du noir. Le noir est la cinquieme couleur primitive des Teinturiers. Elle renferme une prodigieuse quantité de nuances, à commencer depuis le gris-blanc, ou gris de perses, jusqu’au gris de more ; & enfin au noir. C’est à raison de ces nuances qu’il est mis au rang des couleurs primitives ; car la plûpart des bruns, de quelque couleur que ce soit, sont achevés avec la même teinture, qui sur la laine blanche, feroit un gris plus ou moins foncé. Cette opération se nomme bruniture.

Il faut donc actuellement donner la maniere de faire le beau noir sur la laine. Pour cette effet, on sera obligé de parler d’un travail qui regarde le petit teint. Car pour qu’une étoffe soit parfaitement bien teinte en noir, elle doit être commencée par le teinturier du grand & bon teint, & achevée par celui du petit teint.

Il faut d’abord donner aux laines, ou étoffes de laine que l’on veut teindre en noir, une couleur bleue, la plus foncée qu’il est possible ; ce qui se nomme le pié ou le fond. On donne donc à l’étoffe le pié de bleu pers, qui doit se faire par le teinturier du grand & bon teint, de la maniere qu’il a été expliqué dans l’article du bleu. On lave l’étoffe à la riviere, aussi-tôt qu’elle est sortie de la cuve de pastel, & on la fait bien dégorger au foulon. Il est important de la laver aussi-tôt qu’elle est sortie de la cuve, parce que la chaux qui est dans le bain, s’attache à l’étoffe, & la dégrade sans cette précaution : il est nécessaire aussi de la dégorger au foulon, sans quoi elle noirciroit le linge & les mains, comme cela arrive toujours, quand elle n’a pas été suffisamment dégorgée.

Après cette préparation, l’étoffe est portée au teinturier du petit teint, pour l’achever & la noicir ; ce qui se fait comme il suit.

Pour cent liv. pesant de drap ou autre étoffe, qui selon les réglemens, a du recevoir le pié de bleu pers, on met dans une moyenne chaudiere dix livres de bois d’inde coupé en éclat, & dix livres de galle d’alep pulvérisée, le tout enfermé dans un sac : on fait bouillir ce mélange dans une quantité suffisante d’eau pendant douze heures. On transporte dans une autre chaudiere le tiers de ce bain, avec deux livres de vert-de-gris, & on y passe l’étoffe, la remuant sans discontinuer pendant deux heures. Il faut observer alors de ne faire bouillir le bain qu’à très-petits bouillons, ou encore mieux, de ne le tenir que trèschaud sans bouillir. On levera ensuite l’étoffe ; on jettera dans la chaudiere le second tiers du bain avec le premier qui est déja, & on y ajoutera huit livres de couperose verte : on diminuera le feu dessous la chaudiere, & on laissera fondre la couperose, & rafraîchir le bain environ une demi-heure ; après quoi on y mettra l’étoffe, qu’on y menera bien pendant une heure ; on la levera ensuite, & on l’éventera. On prendra enfin le reste du bain, qu’on mêlera avec les deux premiers tiers, ayant soin aussi de bien exprimer le sac. On y ajoutera quinze ou vingt livres de sumach : on fera jetter un bouillon à ce bain, puis on le rafraîchira avec un peu d’eau froide, après y avoir jetté encore deux livres de couperose, & on y passera l’étoffe pendant une heure : on la lavera ensuite, on l’éventera, & on la remettra de nouveau dans la chaudiere, la remuant toujours encore pendant une heure. Après cela, on la portera à la riviere, on la lavera bien, & on la fera dégorger au foulon. Lorsqu’elle sera parfaitement dégorgée, & que l’eau en sortira blanche, on préparera un bain frais avec de la gaude à volonté, & on l’y fera bouillir un bouillon ; & après avoir rafraîchi le bain, on y passera l’étoffe. Ce dernier bain l’adoucit & assure davantage le noir. De cette maniere, l’étoffe sera d’un très-beau noir, & aussi bon qu’il est possible de le faire, sans que l’étoffe soit desséchée.

On teint quelquefois aussi en noir, sans avoir donné le pié de bleu, & il a été permis de teindre de la sorte des étamines, des voiles, & quelques autres étoffes de même genre, qui sont d’une valeur trop peu considérable pour pouvoir supporter le prix de la teinture en bleu foncé, avant que d’être mises en noir. Mais on a ordonné en même tems de raciner les étoffes, c’est-à-dire, de leur donner un pié de brou de noix, ou de racine de noyer, afin de n’être pas obligé, pour les noircir, d’employer une trop grande quantité de couperose. Ce travail pourroit regarder le petit teint ; cependant, comme dans les endroits où il a été permis on a accordé aux teinturiers du grand teint la permission de le faire, concurremment avec les teinturiers du petit teint, il a paru que c’étoit ici le lieu d’en parler, puisqu’on est aux couleurs qui participent du grand & de petit teint.

Il n’y a aucune difficulté dans ce travail. On racine l’étoffe, comme on l’a expliqué dans l’article du fauve, & on la noircit ensuite de la maniere qu’on vient de le dire, ou de quelqu’autre à-peu-près semblable.

Les nuances du noir sont les gris, depuis le plus brun jusqu’au plus clair. Ils sont d’un très-grand usage dans la teinture, tant dans leur couleur simple, qu’appliqués sur d’autres couleurs. C’est alors ce qu’on appelle bruniture. Il s’agit maintenant des gris simples considérés comme les nuances qui dérivent du noir, ou qui y conduisent, & on rapportera deux manieres de les faire.

La premiere & la plus ordinaire est de faire bouillir pendant deux heures de la noix de galle concassée avec une quantité d’eau convenable. On fait dissoudre à part de la couperose verte dans de l’eau ; & ayant préparé dans une chaudiere un bain pour la quantité de laines ou étoffes que l’on veut teindre, on y met lorsque l’eau est trop chaude pour y pouvoir souffrir la main, un peu de cette décoction de noix de galle, avec de la dissolution de couperose. On y passe alors les laines ou étoffes que l’on veut teindre en gris le plus clair. Lorsqu’elles sont au point que l’on desire, on ajoute sur le même bain de nouvelle décoction de noix de galle, & de l’infusion ou dissolution de couperose verte, & on y passe les laines de la nuance au-dessus. On continue de la sorte jusqu’aux plus brunes, en ajoutant toujours de ces liqueurs jusqu’au gris-de-maure, & même jusqu’au noir : mais il est beaucoup mieux pour le gris-de-maure, & les autres nuances extrémement foncées, d’y avoir donné précédemment un pié de bleu plus ou moins fort, suivant que cela se peut, & cela pour les raisons qui ont été données ci-devant.

La seconde maniere de faire les gris, me paroît préférable à celle-là, parce que le suc de la galle est mieux incorporé dans la laine, & qu’on est sûr de n’y employer que la quantité de couperose qui est absolument nécessaire. Il résulte même des expériences qui ont été faites, que les gris sont plus beaux, & que la laine a plus de brillant. Ce qui détermine à donner la préférence à cette seconde méthode, c’est qu’elle est aussi facile que la premiere, & qu’outre cela elle altere beaucoup moins la qualité de la laine.

On fait bouillir pendant deux heures dans une chaudiere la quantité de noix de galle qu’on juge à propos, après l’avoir enfermé dans un sac de toile claire. On met ensuite la laine ou étoffe dans le bain, on l’y fait bouillir pendant une heure, la remuant & la palliant : après quoi on la leve. Alors on ajoute à ce même bain un peu de couperose dissoute dans une portion du bain, & on y passe les laines ou étoffes qui doivent être les plus claires. Lorsqu’elles sont teintes, on remet dans la chaudiere encore un peu de dissolution de couperose, & on continue de la sorte comme dans la premiere opération, jusqu’aux nuances les plus brunes.

Il est à-propos d’observer qu’outre la stipticité de la noix de galle, par laquelle elle a la propriété de précipiter le fer de la couperose, & de faire de l’encre, elle contient aussi une portion de gomme ; cette gomme entrant dans les pores ferrugineux, sert à les mastiquer : mais comme cette gomme est assez aisément dissoluble, ce mastic n’a pas la ténacité de celui qui est fait avec un sel difficile à dissoudre ; aussi les brunitures n’ont-elles pas en teinture la solidité des autres couleurs de bon teint appliquées sur un sujet préparé par le bouillon de tartre & d’alun ; & c’est pour cette raison que les gris simples n’ont pas été soumis aux épreuves des débouillis.

On croit avoir donné la meilleure maniere de faire toutes les couleurs primitives des teinturiers ; ou du moins de celles qu’ils sont convenus d’appeller de ce nom, parce que de leur mélange & de leurs combinaisons, dérivent toutes les autres couleurs. On va maintenant les parcourir, assemblées deux-à-deux, en suivant le même ordre dans lequel elles ont été décrites simples. Lorsqu’on aura donné la maniere de faire les couleurs qui résultent de ce premier degré de combinaison, on en joindra trois ensemble ; & en continuant toujours de la sorte, on aura rendu compte, pour ainsi dire, de toutes les couleurs apperçues dans la nature, & que l’art a cherché à imiter.

Des couleurs que donne le mélange de bleu & de rouge. On a dit en parlant du rouge, qu’il y en avoit quatre différentes especes dans le bon teint. On va voir maintenant ce qui arrive, lorsque ces différens rouges sont appliqués sur une étoffe qui a été précédemment teinte en bleu. Une étoffe bleue bouillie avec l’alun & le tartre, teinte avec le kermès, il en résultera ce qu’on appelle la couleur du roi, la couleur du prince, la pensée, le violet & le pourpre, & plusieurs autres couleurs semblables.

Du mélange du bleu & du cramoisi se forme le colombin, le pourpre, l’amaranthe, la pensée & le violet & plusieurs autres couleurs plus ou moins foncées.

Du bleu & du rouge de garence se tirent aussi la couleur de roi & la couleur de prince, mais beaucoup moins belles que quand on emploie le kermès, le minime, le tanné, l’amaranthe obscur, le rose seche, toujours moins vives.

Du mélange du bleu & du jaune. Il ne vient qu’une seule couleur du mélange du bleu & du jaune : c’est le verd. Mais il y en a une infinité de nuances, dont les principales sont le verd jaune, verd naissant, verd gai, verd d’herbe, verd de laurier, verd molequin, verd brun, verd de mer, verd céladon, verd de perroquet, verd de chou ; on peut ajouter le verd d’ailes de canard, & le verd céladon sans bleu. Toutes ces nuances, & celles qui sont plus ou moins foncées se font de la même maniere & avec la même facilité. Le bleu plus ou moins foncé fait la diversité des couleurs. On fait bouillir l’étoffe avec alun & tartre, comme pour mettre en jaune à l’ordinaire une étoffe blanche, & on la teint ensuite avec la gaude, la sarrete, la genestrole, le bois jaune ou le fénugrec. Toutes ces matieres sont également bonnes pour la solidité ; mais comme elles donnent des jaunes un peu différens, les verds qui résultent de leur mélange le sont aussi. La gaude & la sarrette sont les deux plantes qui donnent les plus beaux verds.

On peut mettre en jaune les étoffes destinées à être faites en verd, & les passer ensuite sur la cuve du bleu ; mais les verds auxquels la couleur bleue aura été donnée la derniere, saliront le linge beaucoup plus que les autres, parce que si le bleu a été donné le premier, tout ce qui peut l’en détacher a été enlevé par le bouillon d’alun.

Le verd céladon, couleur particuliere, & du goût du peuple du Levant, se peut faire à la rigueur en bon teint, c’est-à-dire, en donnant à l’étoffe un pié de bleu. Mais cette nuance de bleu doit être si foible, que ce n’est, pour ainsi dire, qu’un bleu blanc, lequel est très-difficile à faire égal & uni. Quand on a été assez heureux pour saisir cette nuance, on lui donne mieux la teinte de jaune qui lui convient avec la virga aurea qu’avec la gaude. On permet quelquefois aux teinturiers du Languedoc de teindre des céladons avec du verd-de-gris, quoiqu’alors cette couleur soit de la classe du petit teint. Les Hollandois font très-bien cette couleur.

Du bleu & du fauve. On fait très-peu d’usage des couleurs qui pourroient résulter du mélange du bleu & du fauve. Ce sont des gris verdâtres ou des especes d’olives, qui ne peuvent convenir que pour la fabrique des tapisseries.

A l’égard du bleu & du noir, il ne s’en tire aucune nuance.

Des mélanges du rouge & du jaune. On tire de l’écarlate de graine ou du kermès & du jaune, l’aurore, le couleur de souci, l’orangé & plusieurs autres couleurs plus ou moins foncées. On tire de l’écarlate des Gobelins & du jaune les couleurs de langouste, & de fleurs de grenade ; mais elles ne sont pas d’une grande solidité. On en tire aussi les couleurs de souci, orange, jaune d’or, & autres nuances semblables, qu’on voit assez devoir être produites par le mélange du jaune & du rouge.

Du mélange du rouge & du fauve. On ne se sert pour les couleurs qui résultent de ce mélange, que des rouges de garence, parce que cet ingrédient produit un aussi bel effet dans ces sortes de couleurs que le kermès ou la cochenille, & que ces mêmes couleurs ne peuvent devenir éclatantes à cause du fauve qui les ternit. Ce mélange produit les couleurs de canelle, de tabac, de chataigne, musc, poil d’ours & autres semblables, qui, pour ainsi dire, sont sans nombre, & qui se font sans aucune difficulté, en variant le pié ou fond de garance depuis le plus brun jusqu’au plus clair, & les tenant plus ou moins long-tems sur le bain de racine.

Du mélange du rouge & du noir. Ce mélange sert à faire tous les rouges bruns, de quelque espece qu’ils soient ; mais ils ne sont ordinairement d’usage que pour les laines destinées aux tapisseries.

On tire aussi de ce mélange les gris vineux, en donnant à la laine une légere teinture de rouge avec le kermès, la cochenille, ou la garance ; & la passant ensuite sur la bruniture plus ou moins longtems, selon qu’on veut que le vineux domine dans le gris.

Du mélange du jaune & du fauve. On forme de ce mélange les nuances de feuille morte & de poil d’ours, &c. A l’égard du mélange du jaune & du noir, il n’est utile que lorsqu’il est question de faire quelques gris qui doivent tirer sur le jaune.

Du mélange du fauve & du noir. On tire de ce mélange un très-grand nombre de couleurs, comme les caffé, marron, pruneau, musc, épine & autres nuances semblables, dont le nombre est presque infini & d’un très-grand usage.

On vient de montrer autant qu’il a été possible, toutes les couleurs ou nuances qui peuvent être produites par le mélange des deux couleurs primitives, prises deux à deux. On va présenter maintenant l’examen qu’on a fait des combinaisons de ces mêmes couleurs primitives prises trois à trois ; ce mélange en fournit un très-grand nombre. Il est vrai qu’il s’en trouvera de semblables à celles qui résultent du mélange de deux seulement ; car il y a peu de couleurs qui ne puissent être faites de diverses façons : alors c’est au teinturier à choisir celle qui lui paroît la plus facile, lorsque la couleur en est également belle.

Des principaux mélanges des couleurs primitives prises trois à trois. Du bleu, du rouge & du jaune se font les olives roux, les gris verdâtres, & quelques autres nuances semblables de peu d’usage, si ce n’est pour les laines destinées aux tapisseries.

Du bleu, du rouge & du fauve se tirent les olives, depuis les plus bruns jusqu’aux plus clairs ; & en ne donnant qu’une très-petite nuance de rouge, les gris ardoisés, les gris lavandés & autres semblables.

Du bleu, du rouge & du noir se tirent une infinité de gris de toutes nuances, comme gris de sauge, gris de ramier, gris d’ardoise, gris plombé, les couleurs de roi & de prince plus brunes qu’à l’ordinaire, & une infinité d’autres couleurs dont on ne peut faire l’énumération, & dont plusieurs nuances retombent dans celles qui se font par d’autres combinaisons.

Du bleu, du jaune & du fauve se tirent les verds, merde d’oie, & olive de toute espece.

Du bleu, du jaune & du noir, on fait tous les verds bruns, jusqu’au noir.

Du bleu, du fauve & du noir les olives bruns & les gris verdâtres.

Du rouge, du jaune & du fauve se tirent les orangers, couleur d’or, souci, feuille morte, carnations de vieillard, canelles brûlées, & tabacs de toutes especes.

Du rouge, du jaune & du noir, à-peu-près les mêmes nuances, & le feuille morte foncé.

Et enfin, du jaune, du fauve & du noir les couleurs de poil de bœuf, de noisette brune, & quelques autres semblables.

On n’a donné cette énumération que comme une table qui peut faire voir, en gros seulement, de quels ingrédiens on doit se servir pour faire ces sortes de couleurs qui participent de plusieurs autres.

On pourroit aussi mêler quatre de ces couleurs ensemble, & quelquefois cinq ; ce qui est cependant très-rare. Mais tout détail à ce sujet paroîtroit inutile, parce que tout le possible est souvent superflu.

On ne sauroit trop recommander dans cette espece de travail, de commencer toujours par les nuances les plus claires, les laines destinées aux tapisseries, parce qu’il arrive souvent qu’on les laisse plus longrems qu’il ne faut dans quelqu’un de ces bains, & alors on est obligé de destiner cet écheveau à une nuance plus brune. Mais lorsque les nuances claires sont une fois assorties & bien dégradées, il n’y a plus de difficulté à faire les autres. A l’égard des étoffes, il n’arrive presque jamais qu’on en fasse de cette suite de nuances, ni qu’on mêle tant de couleurs ensemble ; presque toujours deux ou trois suffisent, puisqu’on a vu qu’il naissoit tant de couleurs de leur combinaison, qu’on ne peut pas trouver assez de différens noms pour les désigner.

On ne croit pas avoir rien obmis de tout ce qui regarde la teinture des laines ou étoffes de laines, en grand & bon teint ; & on ne doute pas, qu’en suivant exactement tout ce qui est prescrit sur chaque couleur, on ne parvienne facilement à exécuter dans la derniere perfection, toutes les couleurs & toutes les nuances imaginables, tant sur les laines en toison, les laines filées, que sur les étoffes fabriquées en blanc.

De la teinture des laines en petit teint. On a dit au commencement de l’article de la teinture des laines ou des étoffes, qu’elle étoit distinguée en grand & petit teint. Les reglemens ont fixé la qualité des laines & des étoffes qui doivent être teintes en bon teint, & quelles sont celles qui doivent, ou peuvent être en petit teint. Cette distinction a été faite sur ce principe, que les étoffes d’une certaine valeur, & qui font ordinairement le dessus des habillemens, doivent recevoir une couleur plus solide & plus durable, que des étoffes de bas prix, qui deviendroient nécessairement plus cheres, & d’un débit plus difficile, si on obligeoit de les teindre en bon teint, parce que le bon teint coûte réellement beaucoup plus que le petit teint. D’ailleurs les étoffes de bas prix, qu’il est permis de teindre au petit teint, ne sont pour l’ordinaire employées qu’à faire des doublures, en sorte qu’elles ne sont presque point exposées à l’action de l’air ; & si on s’en sert à d’autres usages, elles s’usent trop promptement à cause de la foiblesse de leur tissure, & par conséquent il n’est pas nécessaire que la couleur en soit aussi solide que celle d’une étoffe de plus longue durée.

On enseignera bien-tôt les moyens de faire les mêmes couleurs que celles du bon teint, avec d’autres ingrédiens que ceux dont on a parlé jusqu’ici, & qui, s’ils n’ont pas la solidité des premiers, ont souvent l’avantage de donner des couleurs plus vives & plus brillantes ; outre que la plupart rendent la couleur plus unie, & s’emploient avec beaucoup plus de facilité que les ingrédiens du bon teint. Ce sont là les avantages de ces matieres qu’on nomme faux ingrédiens ; & quoiqu’il fût à desirer que l’usage en fût beaucoup moins répandu qu’il ne l’est, on ne peut pas dire qu’ils n’aient aussi leur utilité pour des étoffes moins exposées à l’air, ou dont la couleur n’a pas besoin d’être fort durable. On peut encore ajouter que les couleurs s’assortissent presque toujours avec beaucoup plus de facilité & plus vîte, en petit teint, qu’on ne pourroit le faire en bon teint.

On ne suivra point pour ce genre de teinture, le même ordre qui a été suivi dans le bon teint, parce qu’ici on ne reconnoît point de couleurs primitives. Il y en a peu qui servent de pié à d’autres : la plupart ne naissent pas de la combinaison de deux, ou de plusieurs couleurs simples. Enfin il y a des couleurs, comme le bleu, qui ne se font presque jamais en petit teint.

On ne répétera point ici les noms de tous les ingrédiens qui doivent particulierement être affectés au petit teint, ni leur description ; on donnera seulement la maniere d’employer chacun de ces ingrédiens, & d’en tirer toutes les couleurs qu’ils peuvent fournir. On verra qu’il y a plusieurs de ces ingrédiens qui donnent des couleurs semblables ; ensorte qu’il eût été impossible de traiter ces couleurs séparément, sans tomber dans des répétitions ennuyeuses, & même embarrassantes pour le lecteur.

De la teinture de bourre. Une laine teinte en jaune avec la gaude passée dans la teinture de bourre, donne un bel orangé tirant sur le couleur de feu, c’est-à-dire, de la couleur appellée nacarat, & connue chez les Teinturiers sous le nom de nacart de bourre, parce qu’il se fait communément avec la bourre fondue, quoiqu’on puisse le faire aussi beau & beaucoup meilleur en bon teint. On peut faire, sur le même bain, plusieurs couleurs en dégradation, depuis le cerise & couleur de feu, jusqu’au couleur de chair le plus pâle.

De l’orseille. La couleur qu’on peut tirer de cet ingrédient, est un beau gris-de-lin, violet, lilas, amaranthe, couleur de pensée. On fait encore de la demi-écarlate avec l’orseille, en la mêlant avec la composition ordinaire dans le bouillon & dans la rougie.

Du bois-d’inde ou de campêche. Le bois-d’inde est d’un très-grand usage dans le petit teint ; & il seroit fort à souhaiter qu’on ne s’en servît pas dans le bon teint, parce que la couleur que ce bois fournit, perd en très-peu de tems tout son éclat, & disparoît même en partie étant exposée à l’air. Son peu de valeur est une des raisons qui le font employer si souvent ; mais la plus forte est que par le moyen des différentes préparations & des différens sels, on tire de ce bois une grande quantité de couleurs & de nuances, qu’on ne fait qu’avec peine lorsqu’on ne veut se servir que des ingrédiens de bon teint. Cependant il est possible de faire toutes les couleurs sans ce secours ; ainsi on a eu très-grande raison de défendre, dans le bon teint, l’usage d’une matiere dont la teinture n’a aucune solidité.

On sert du bois-d’inde pour l’achevement des noirs ; mais c’est l’ouvrage des teinturiers du petit teint. On s’en sert encore avec la galle & la couperose, pour toutes les nuances de gris qui tirent sur l’ardoisé, le lavandé, le gris de ramier, le gris de plomb, & autres semblables jusqu’à l’infini. On ne peut fixer la dose des ingrédiens de cette espece, parce que les teinturiers du petit teint étant en usage de teindre sur les échantillons qui leur sont remis, des petites étoffes pour servir de doublure, ils se reglent à la seule vue de leur ouvrage, & commencent toujours à tenir les étoffes plus claires qu’il ne faut, & les brunissent en ajoutant l’ingrédient convenable, jusqu’à ce qu’elles soient de la couleur qu’ils desirent.

On fait encore, avec le bois-d’inde, des beaux violets, en guesdant premierement l’étoffe, & l’alunant ensuite. Il donne encore une couleur bleue, mais si peu solide, & le bleu de bon teint coûte si peu, quand il n’est pas des plus foncés, qu’il n’arrive presque jamais qu’on en fasse usage.

On peut aussi, par le même moyen, faire le vert en un seul bain. Pour cela, on met dans la chaudiere du bois-d’inde, de la graine d’Avignon & du vert-de-gris ; ce mélange donne au bain une belle couleur verte. Il suffit alors d’y passer la laine, jusqu’à ce qu’elle soit à la hauteur que l’on desire. On voit que ce vert sera de la nuance que l’on voudra, en mettant la quantité qu’on jugera à-propos de bois-d’inde & de graine d’Avignon. Cette couleur verte ne vaut pas mieux que la bleue, & elles devroient être l’une & l’autre bannies de la teinture.

L’usage le plus ordinaire du bois-d’inde dans le petit teint, est pour les couleurs de prune, de pruneau, de pourpre, & leurs nuances & dégradations. Ce bois, joint à la noix de galle donne toutes ces couleurs avec beaucoup de facilité sur la laine guédée : on les rabat avec un peu de couperose verte qui les brunit ; & l’on parvient par ce moyen & tout d’un coup, à des nuances qui sont beaucoup plus difficiles à saisir en bon teint, parce que les degrés différens de bruniture sont beaucoup moins aisés à prendre, tels qu’on les veut, sur une cuve de bleu, qu’à l’aide du fer de la couperose. Mais ces couleurs ont le défaut de passer très-promptement à l’air ; & en peu de jours, on voit une fort grande différence entre les parties de l’étoffe qui ont été exposées à l’air, & celles qui sont demeurées couvertes.

Du bois de Brésil. On comprend sous le nom général de bois de Brésil, celui de Fernambouc, de Sainte-Marthe, du Japon, & quelques autres dont ce n’est pas ici le lieu de faire la distinction, puisqu’ils s’emploient tous de la même maniere pour la teinture.

Tous ces bois donnent à-peu-près la même couleur que le bois-d’inde ; souvent on les mêle ensemble. Il n’est pas possible de fixer la quantité de cet ingrédient pour les couleurs qu’on veut faire, parce qu’il y en a qui donnent plus de couleur les uns que les autres, ou qui la donnent plus belle ; mais cela vient souvent des parties de ce bois qui ont été exposées à l’air les unes plus que les autres, ou de ce qu’il y a des endroits qui auront été éventés ou pourris. Il faut choisir, pour la teinture, le plus sain & le plus haut en couleur.

La couleur naturelle du Brésil, & celle pour laquelle il est le plus souvent employé, est la fausse écarlate, qui ne laisse pas que d’être belle & d’avoir de l’éclat, mais un éclat fort inférieur à celui de l’écarlate de cochenille ou de gomme lacque.

Du fustel. Le bois de fustel donne une couleur orangée qui n’a aucune solidité. Il s’emploie ordinairement dans le petit teint, comme la racine de noyer ou le brou de noix, sans faire bouillir l’étoffe ; ensorte qu’il n’y a aucune difficulté à l’employer. On le mêle souvent avec le brou & la gaude pour faire les couleurs de tabac, de canelle & autres nuances semblables. Mais on peut regarder ce bois comme un très-mauvais ingrédient ; car sa couleur exposée à l’air pendant très-peu de tems, y perd tout son éclat & la plus grande partie de sa nuance de jaune. Si l’on passe sur la cuve du bleu une étoffe teinte avec le fustel, on a un olive assez desagréable, qui ne résiste point à l’air, & qui devient très-vilain en peu de tems.

On se sert, dans le Languedoc, du fustel pour faire des couleurs de langouste qu’on envoie dans le Levant : il épargne considérablement la cochenille ; on mêle, pour cet effet, dans un même bain, de la gaude, du fustel & de la cochenille avec un peu de crême de tartre, & l’étoffe bouillie dans ce bain en sort de la couleur qu’on nomme langouste ; & suivant la dose de ces différens ingrédiens, elle est plus ou moins rouge, ou plus ou moins orangée. Quoique cet usage de mêler ensemble des ingrédiens du bon teint avec ceux du petit teint soit condamnable, il paroît cependant que dans ce cas, qui est très-rare, & pour cette couleur seulement, que les commissionnaires du Levant demandent de tems en tems, on peut tolérer le fustel ; parce que la même couleur ayant été tentée avec les seuls ingrédiens du bon teint, elle n’a pas été trouvée plus solide.

Du rocou. Le rocou ou raucourt, donne une couleur orangé à-peu-près comme le fustel, & la teinture n’en est pas plus solide. Ce ne seroit pas néanmoins par le débouilli de l’alun qu’il faudroit juger de la qualité du rocou : car il n’altere en rien sa couleur, & elle n’en devient que plus belle ; mais l’air l’emporte & l’efface en très-peu de tems ; le savon fait la même chose ; & c’est en effet par le débouilli qu’il en faut juger, ainsi qu’il est prescrit dans l’instruction sur ces sortes d’épreuves. Cette matiere est facilement remplacée dans le bon teint, par la gaude & la garance mêlées ensemble ; mais on se sert du rocou dans le petit teint pour les autres jaunes, &c. En général le rocou est un très-mauvais ingrédient pour la teinture des laines, & même il n’est pas d’un grand usage, parce qu’il ne laisse pas d’être cher, & qu’il est facilement remplacé par d’autres plus tenaces, & à meilleur marché.

De la graine d’Avignon. La graine d’Avignon est de très-peu d’usage en teinture : elle fait un assez beau jaune, mais qui n’a aucune solidité ; non plus que le vert qu’elle donne, en passant dans son bain une étoffe qui a reçu un pié de bleu.

De la terra merita. La terra merita s’emploie à-peu-près de même que la graine d’Avignon ; mais en beaucoup moindre quantité, parce qu’elle fournit beaucoup plus de teinture. Elle est un peu moins mauvaise que les autres ingrédiens jaunes dont il a été parlé précédemment. Mais comme elle est chere, c’est une raison suffisante pour ne l’employer presque jamais dans le petit teint. On s’en sert quelquefois dans le bon teint pour dorer les jaunes faits avec la gaude, & pour éclaircir & oranger les écarlates ; mais cette pratique est condamnable, car l’air emporte en très-peu de tems toute la partie de la couleur qui vient de la terra merita ; ensorte que les jaunes dorés reviennent dans leur premier état, & que les écarlates brunissent considérablement ; quand cela arrive à ces sortes de couleurs, on peut être assuré qu’elles ont été falsifiées avec ce faux ingrédient qui n’a aucune solidité.

Voilà tout ce qu’il y a à dire sur les ingrédiens du petit teint : ils ne doivent être employés dans la teinture que pour les étoffes communes ou de bas prix. Ce n’est pas qu’on croye impossible d’en tirer des couleurs solides ; mais alors les couleurs ne seront plus précisément celles que ces ingrédiens donnent naturellement, ou par les méthodes ordinaires ; comme il faut y ajouter l’adstriction & le gommeux qui leur manque, ce n’est plus alors le même arrangement des parties ; & par conséquent les rayons de la lumiere seront réfléchis différemment.

Instruction sur le débouilli des laines & étoffes de laine. Comme il a été reconnu que l’ancienne méthode prescrite pour le débouilli des teintures n’est pas suffisante pour juger exactement de la bonté ou de la fausseté de plusieurs couleurs ; que cette méthode pouvoit même quelquefois induire en erreur, & donner lieu à des contestations ; il a été fait, par ordre de sa majesté, différentes expériences sur les laines destinées à la fabrique des tapisseries pour connoître le degré de bonté de chaque couleur, & les débouillis les plus convenables à chacune.

Pour y parvenir, il a été teint des laines fines en toutes sortes de couleurs, tant en bon teint qu’en petit teint, & elles ont été exposées à l’air & au soleil pendant un tems convenable. Les bonnes couleurs se sont parfaitement soutenues ; & les fausses se sont effacées plus ou moins, à proportion du degré de leur mauvaise qualité : & comme une couleur ne doit être réputée bonne, qu’autant qu’elle résiste à l’action de l’air & du soleil, c’est cette épreuve qui a servi de regle pour décider sur la bonté des différentes couleurs.

Il a été fait ensuite, sur les mêmes laines dont les échantillons avoient été exposés à l’air & au soleil, diverses épreuves de débouilli ; & il a d’abord été reconnu que les mêmes ingrédiens ne pouvoient pas être indifféremment employés dans les débouillis de toutes les couleurs, parce qu’il arrivoit quelquefois qu’une couleur reconnue bonne par l’exposition à l’air, étoit considérablement altérée par le débouilli, & qu’une couleur fausse résistoit au même débouilli.

Ces différentes expériences ont fait sentir l’inutilité du citron, du vinaigre, des eaux sures & des eaux fortes, par l’impossibilité de s’assurer du degré d’acidité de ces liqueurs ; & il a paru que la méthode la plus sûre est de se servir, avec de l’eau commune, d’ingrédiens dont l’effet est toujours égal.

En suivant cet objet, il a été jugé nécessaire de séparer en trois classes toutes les couleurs dans lesquelles les laines peuvent être teintes, tant en bon qu’en petit teint, & de fixer les ingrédiens qui doivent être employés dans les débouillis des couleurs comprises dans chacune de ces trois classes.

Les couleurs comprises dans la premiere classe, doivent être débouillies avec l’alun de Rome ; celles de la seconde, avec le savon blanc ; & celles de la troisieme, avec le tartre rouge.

Mais comme il ne suffit pas, pour s’assurer de la bonté d’une couleur par l’épreuve du débouilli, d’y employer des ingrédiens dont l’effet soit toujours égal ; qu’il faut encore, non-seulement que la durée de cette opération soit exactement déterminée ; mais même que la quantité de liqueur soit fixée, parce que le plus ou moins d’eau diminue ou augmente considérablement l’activité des ingrédiens qui y entrent, la maniere de procéder aux différens débouillis, sera prescrite par les articles suivans.

Article premier. Le débouilli avec l’alun de Rome sera fait en la maniere suivante.

On mettra dans un vase de terre ou terrine, une livre d’eau & une demi-once d’alun ; on mettra le vaisseau sur le feu ; & lorsque l’eau bouillira à gros bouillons, on y mettra la laine dont l’épreuve doit être faite, & on l’y laissera bouillir pendant cinq minutes ; après quoi on la retirera & on la lavera bien dans l’eau froide : le poids de l’échantillon doit être d’un gros ou environ.

2. Lorsqu’il y aura plusieurs échantillons de laine à débouillir ensemble, il faudra doubler la quantité d’eau & celle d’alun, ou même la tripler ; ce qui ne changera en rien la force & l’effet du débouilli, en observant la proportion de l’eau & de l’alun, en sorte que pour chaque livre d’eau, il y ait toujours une demi-once d’alun.

3. Pour rendre plus certain l’effet du débouilli, on observera de ne pas faire débouillir ensemble des laines de différentes couleurs.

4. Le débouilli avec le savon blanc se fera en la maniere suivante.

On mettra dans une livre d’eau, deux gros seulement de savon blanc, haché en petits morceaux ; ayant mis ensuite le vaisseau sur le feu, on aura soin de remuer l’eau avec un bâton, pour bien faire fondre le savon ; lorsqu’il sera fondu, & que l’eau bouillira à gros bouillons, on y mettra l’échantillon de laine, qu’on y fera pareillement bouillir pendant cinq minutes, à compter du moment que l’échantillon y aura été mis, ce qui ne se fera que lorsque l’eau bouillira à gros bouillons.

5. Lorsqu’il y aura plusieurs échantillons de laine à débouillir ensemble, on observera la méthode prescrite par l’article 2, c’est-à-dire, que pour chaque livre d’eau, on mettra toujours deux gros de savon.

6. Le débouilli avec le tartre rouge se fera précisément de même, avec les mêmes doses & dans les mêmes proportions que le débouilli avec l’alun ; en observant de bien pulvériser le tartre, avant que de le mettre dans l’eau, afin qu’il soit entièrement fondu lorsqu’on y mettra les échantillons de laine.

7. Les couleurs suivantes seront débouillies avec l’alun de Rome ; savoir, le cramoisi de toute nuances, l’écarlate de Venise, l’écarlate couleur de feu, le couleur de cerise, & autres nuances de l’écarlate, les violets & gris-de-lin de toutes nuances, les pourpres, les langoustes, jujubes, fleurs de grenade, les bleus, les gris ardoisés, gris lavandés, gris violens, gris vineux, & toutes les autres nuances semblables.

8. Si, contre les dispositions des réglemens sur les teintures, il a été employé dans la teinture des laines fines en cramoisi, des ingrédiens de faux teint, la contravention sera aisément reconnue par le débouilli avec l’alun ; parce qu’il ne fait que violenter un peu le cramoisi fin, c’est-à-dire, le faire tirer sur le gris-de-lin ; mais il détruit les plus hautes nuances du cramoisi faux, & il les rend d’une couleur de chair très-pâle ; il blanchit même presqu’entièrement les basses nuances du cramoisi faux : ainsi le débouilli est un moyen assuré pour distinguer le cramoisi faux d’avec le fin.

9. L’écarlate de kermès ou de graine n’est nullement endommagée par le débouilli ; il fait monter l’écarlate couleur de feu ou de cochenille à une couleur de pourpre, & fait violenter les basses nuances, en sorte qu’elles tirent sur le gris-de-lin ; mais il emporte presque toute la fausse écarlate du Brésil, & il la réduit à une couleur de pelure d’oignon : il fait encore un effet plus sensible sur les basses nuances de cette fausse couleur.

Le même débouilli emporte aussi presque entierement l’écarlate de bourre, & toutes les nuances.

10. Quoique le violet ne soit pas une couleur simple, mais qu’elle soit formée des nuances du bleu & du rouge, elle est néanmoins si importante, qu’elle mérite un examen particulier. Le même débouilli avec l’alun de Rome ne fait presque aucun effet sur le violet fin, au-lieu qu’il endommage beaucoup le faux ; mais on observera que son effet n’est pas d’emporter toujours également une grande partie de la nuance du violet faux, parce qu’on lui donne quelquefois un pié de bleu de pastel ou d’indigo ; le pié étant de bon teint, n’est pas emporté par le débouili, mais la rougeur s’efface, & les nuances brunes deviennent presque bleues, & les pâles d’une couleur désagréable de lie de vin.

11. A l’égard des violets demi fins, défendus par le réglement de 1737, ils seront mis dans la classe des violets faux, & ne résistent pas plus au débouilli.

12. On connoîtra de la même maniere les gris-de-lin fins d’avec les faux, mais la différence est légere ; le gris-de-lin de bon teint perd seulement un peu moins que le gris-de-lin de faux teint.

13. Les pourpres fins résistent parfaitement au débouilli avec l’alun, au-lieu que les faux perdent la plus grande partie de leur couleur.

14. Les couleurs de langouste, jujube, fleur de grenade, tireront sur le pourpre après le débouilli, si elles ont été faites avec la cochenille, au lieu qu’elles pâliront considérablement si on y a employé le fustet, dont l’usage est défendu.

15. Les bleus de bon teint ne perdront rien au débouilli, soit qu’ils soient de pastel ou d’indigo ; mais ceux de faux teint perdront la plus grande partie de leur couleur.

16. Les gris lavandés, gris ardoisés, gris violets, gris vineux, perdront presque toute leur couleur, s’ils sont de faux teint, au lieu qu’ils se soutiendront parfaitement, s’ils sont de bon teint.

17. On débouillira avec le savon blanc les couleurs suivantes ; savoir, les jaunes, jonquilles, citrons, orangés, & toutes les nuances qui tirent sur le jaune ; toutes les nuances de verd, depuis le verd jaune ou verd naissant, jusqu’au verd de chou, ou verd de perroquet, les rouges de garance, la canelle, la couleur de tabac, & autres semblables.

18. Le débouilli fait parfaitement connoître si les jaunes & les nuances qui en dérivent sont de bon ou de faux teint ; car il emporte la plus grande partie de leur couleur, s’ils sont faits avec la graine d’Avignon, le rocou, la terra merita, le fustet ou le safran, dont l’usage est prohibé pour les teintures fines ; mais il n’altere pas les jaunes faits avec la sarrete, la genestrolle, le bois jaune, la gaude & le fenugrec.

19. Le même débouilli fera connoître aussi parfaitement la bonté des verds ; car ceux de faux teint perdent presque toute leur couleur, ou deviennent bleus s’ils ont eu un pié de pastel ou d’indigo ; mais ceux de bon teint ne perdent presque rien de leur nuance.

20. Les rouges de pure garance ne perdent rien au débouilli avec le savon, & n’en deviennent que plus beaux ; mais si on y a mêlé du brésil, ils perdront de leur couleur à proportion de la quantité qui y a été mise.

21. Les couleurs de canelle, de tabac & autres semblables, ne sont presque pas altérées par le débouilli, si elles sont de bon teint ; mais elles perdent beaucoup si on y a employé le rocou, le fustet ou la fonte de bourre.

22. Le débouilli fait avec l’alun ne seroit d’aucune utilité, & pourroit même induire en erreur sur plusieurs des couleurs de cette seconde classe ; car il n’endommage pas le fustet, ni le rocou, qui cependant ne résistent pas à l’action de l’air, & il emporte une partie de la sarette & de la genestrolle, qui sont cependant de très-bons jaunes & de très-bons verds.

23. On débouillira avec le tartre rouge tous les fauves ou couleurs de racine (on appelle ainsi toutes les couleurs qui ne sont pas dérivées des cinq couleurs primitives) ; ces couleurs se font avec le brou de noix, la racine de noyer, l’écorce d’aulne, le sumach ou roudol, le santal & la suie ; chacun de ces ingrédiens donne un grand nombre de nuances différentes, qui sont toutes comprises sous le nom général de fauve, ou couleur de racine.

24. Les ingrédiens dénommés dans l’article précédent, sont bons, à l’exception du santal & de la suie, qui le sont un peu moins, & qui rudissent la laine lorsqu’on en met une trop grande quantité ; ainsi tout ce que le débouilli doit faire connoître sur ces sortes de couleurs, c’est si elles ont été surchargées de santal ou de suie, dans ce cas elles perdent considérablement par le débouilli fait avec le tartre ; & si elles sont faites avec les autres ingrédiens, ou qu’il n’y ait qu’une médiocre quantité de santal ou de suie, elles résistent beaucoup davantage.

25. Le noir étant la seule couleur qui ne puisse être comprise dans aucune des trois classes énoncées ci-dessus, parce qu’il est nécessaire de se servir d’un débouilli beaucoup plus actif, pour connoître si la laine a eu le pié de bleu de turquin, conformément aux réglemens, le débouilli en sera fait en la maniere suivante.

On prendra une livre d’eau, on y mettra une once d’alun de Rome, & autant de tartre rouge pulvérisé ; on fera bouillir le tout, & ou y mettra l’échantillon de laine, qui doit bouillir à gros bouillons pendant un quart d’heure ; on le lavera ensuite dans de l’eau fraîche, & il sera facile alors de voir si elle a eu le pié de bleu convenable ; car dans ce cas la laine demeurera bleue, presque noire, & si elle ne l’a pas eu, elle grisera beaucoup.

26. Comme il est d’usage de brunir quelquefois les couleurs avec la noix-de-galle & la couperose, & que cette opération appellée bruniture, qui doit être permise dans le bon teint, peut faire un effet particulier sur le débouilli de ces couleurs, on observera que quoique après le débouilli, le bain paroisse chargé de teinture, parce que la bruniture aura été emportée, la laine n’en sera pas moins réputée de bon teint, si elle a conservé son fond ; si au contraire elle a perdu son fond ou son pié de couleur, elle sera déclarée de faux teint.

27. Quoique la bruniture qui se fait avec la noix-de-gal & la couperose soit de bon teint, comme elle rudit ordinairement la laine, il convient, autant que faire se pourra, de se servir par préférence de la cuve d’inde, ou de celle de pastel.

28. On ne doit soumettre à aucune épreuve de débouilli les gris communs avec la galle & la couperose, parce que ces couleurs sont de bon teint, & ne se font pas autrement ; mais il faut observer de les engaller d’abord, & de mettre la couperose dans un second bain beaucoup moins chaud que le premier, parce que de cette maniere ils sont plus beaux & plus assurés.

Teinture de soie. La teinture de la soie est différente de la teinture de la laine, en ce que cette premiere se teint en grand & bon teint, & en petit teint indistinctement. Il est des couleurs qui n’auroient point d’éclat en bon teint, telles que les violets, amaranthes, gris-de-lin, &c. la couleur ponceau fin ou couleur de feu, ne sauroit être faite en bon teint ; cependant c’est une couleur qui vaut depuis 12 liv. la livre de teinture jusqu’à 30 liv. la livre de soie réduite à onze onces.

Comme le lustre de la soie en est la principale qualité, & qu’il est important de le donner en perfection, ce qui dépend particulierement de bien décreuser ladite soie, les maîtres teinturiers en soie sont tenus de bien & duement faire cuire & décreuser toutes sortes de soies pour quelque couleur que ce soit sans exception, avec du bon savon blanc, en les faisant bouillir trois heures au-moins dans la chaudiere à gros bouillon, & jusqu’à ce que la soie, qui, en la mettant dans la chaudiere se soutenoit sur l’eau, étant purgée des parties poreuses qui lui étoient affectées, tombe au fond comme du plomb. Il faut avoir soin encore de bien ranger la soie en écheveaux ou pantimes dans des sacs faits exprès, pour la faire cuire, afin qu’elle ne se brouille point, ce qui empêcheroit le dévidage quand elle est teinte, parce qu’il ne faut cesser de la remuer pendant la cuite, crainte que la chaleur de la chaudiere ne sa brûle.

Le teinturier doit avoir soin encore que les parties de soies qui sont dans les différentes sachées ou sacs destinés à cuire, ne soient point trop serrées, crainte qu’il ne se trouvât des parties qui ne seroient pas suffisamment cuites, qui, selon les termes de l’art, sont appellées biscuits, parce qu’il faut les faire cuire une seconde fois pour qu’elles puissent recevoir la couleur & l’éclat qu’elles doivent avoir.

Toutes les soies en général diminuent d’un quart chaque livre lorsqu’elles sont cuites comme il faut ; de façon que la livre de soie, qui ordinairement est de quinze onces, se trouve réduite à onze au plus lorsqu’elle est cuite.

Pour cuire les soies destinées pour blanc, il faut au-moins une demi-livre de savon pour chaque livre de soie ; il est vrai que pour cuire ensuite les soies destinées à être mises en couleur, le même bouillon ou la même eau peut servir. Il est cependant des fabriquans qui exigent que toutes les soies qu’ils font teindre, soient cuites en blanc, persuadés que les couleurs seront plus brillantes ; dans ce cas, ils payent la teinture plus chere.

Il est néanmoins des couleurs qui ne sont pas aussi belles lorsqu’elles sont cuites en blanc, que quand elles le sont en couleur ; telles que le cramoisi & autres couleurs rouges : la blancheur que la soie acquiert par la quantité de savon dont la cuite est composée, empêche la couleur de la couvrir, ou en diminue le brillant ; ce que les maîtres teinturiers appellent fariner, attendu la légere transpiration du blanc, qui produit une espece de picottement imperceptible, qui ne saute aux yeux que des connoisseurs.

Lorsque les soies sont cuites, il faut avoir soin de les faire dégorger à la riviere, en les lavant & battant pour faire sortir le savon ; après quoi on les met dans un bain d’alun de rome, tout à froid, & non à chaud, attendu que la chaleur dans l’alun perd le lustre de la soie, & de plus, la rend rude & âcre.

Les soies pour ponceaux fins, ou couleurs de feu, seront passées au jus de citron au-lieu d’alun, & ensuite seront mises dans un bain de saffran d’Alexandrie, lequel bain sera renouvellé aussi long-tems, & aussi souvent qu’on voudra donner du feu à cette soie, & suivant le prix que le fabriquant voudra mettre pour la teinture, ayant soin de donner un bain de rocou, avant que de la passer sur le bain, pour que la couleur ait plus de feu.

Toutes les couleurs en dégradations, depuis le cerise vif jusqu’au rose pâle, ou couleur de chair, seront faites sur le même bain, sans donner aucun pié à la soie, observant toujours de donner un bain de jus de citron au-lieu d’alun.

Les soies pour rouge cramoisi, après avoir été bien alunées & dégorgées de l’alun, seront faites de pure cochenille maëstrek, y ajoutant la galle à l’épine, le terra-merita, l’arsenic, & le tartre de Montpellier, le tout mis ensemble dans une chaudiere pleine d’eau claire presque bouillante ; elle seront mises ensuite dans ladite chaudiere pour y bouillir incessamment l’espace d’une heure & demie, après quoi lesdite soies seront levées, & le feu ôté de dessous la chaudiere : lesquelles soies étant refroidies par l’évent qu’on leur fera prendre, elles seront jettées dans le reste des bains de cochenille, & mises à fond pour y demeurer jusqu’au lendemain, sans y mêler devant ni après, aucun bresil, orseille, rocou, ni autre ingrédient.

Les violets cramoisis seront aussi préparés de même, & faits de pure cochenille, avec la galle à l’épine, plus modérément qu’au rouge, l’arsenic, & le tartre ; puis bouillis comme les autres ci-dessus, & ensuite bien lavés & passés dans une bonne cuve d’inde & dans sa force, sans mélange d’autres ingrédiens.

Les canellés ou tannés cramoisis, seront faits comme les violets ci-dessus, & s’ils sont clairs, on les pourra rabattre avec la couperose ; mais s’ils sont bruns & violets, seront passés sur une cuve d’inde médiocre, sans mélange d’autres ingrédiens.

Les bleus pâles, & bleus beaux seront teints de pure cuve d’inde, sans être alunés.

Les bleus célestes ou complets, auront pié d’orseille, autant que la couleur le requerra, puis passés sur une bonne cuve d’inde.

Les gris-de-lin, amaranthes, &c. seront faits d’orseille, puis rabattus avec un peu de cuve d’inde, s’il en est de besoin, ou de la cendre gravelée.

Les citrons seront alunés, puis teints de gaudes, avec un peu de cuve d’inde.

Les jaunes de graines seront alunés, puis forts de gaude, avec un peu de cuve d’inde.

Les jaunes pâles seront alunés, & teints de gaude seule.

Les aurores pâles & bruns seront alunés, & puis gaudés fortement, & ensuite rabattus avec le rocou, lequel sera préparé & dissout avec cendre gravelée potasse ou soude.

Les isabelles pâles & dorés seront teints avec un peu de rocou préparé comme dessus, & sur le feu.

Les orangers seront teints sur le feu, de pur rocou préparé comme dessus, & les bruns seront ensuite alunés, & on leur donnera un petit bain de bresil s’il est besoin.

Les ratines, ou couleur de feu, auront même pié de rocou que les orangés, puis seront alunés, & on leur donnera un bain ou deux de bresil, suivant la couleur.

Les écarlates, ou rouges rancés n’auront de pié de rocou, que la moitié de ce qui s’en donne aux orangés, puis seront alunés ; & ensuite on leur donnera deux bains de brésil.

Les céladons, verds de pomme, verds de mer, verds naissants, verds gais, &c. seront alunés, & ensuite gaudés avec gaude ou sarrette, suivant la nuance ; puis passés sur la cuve d’inde.

Les verds bruns seront alunés, gaudés avec gaude, ou sarrette, & passés sur une bonne cuve d’inde, puis rabattus avec le verdet & le bois d’inde.

Les feuilles mortes seront alunés, puis teints avec la gaude & fustel, & rabattus avec la couperose.

Les olives, & verds roux, seront alunés, puis montés de gaude & fustel, & rabattus avec le bois d’inde & la couperose.

Le rouge incarnat & rose faux, seront alunés & faits de pur brésil.

Les cannelés & rose-seche, seront alunés & faits de bresil & bois d’inde.

Le gris violent sera aluné & fait de bois d’inde.

Les violets seront montés de brésil, bois d’inde, ou de l’orseille, puis passés sur la cuve d’inde.

Les gris plombés seront tous faits de fustel, ou avec de la gaude ou sarrette, bois d’inde, eaux de galle & couperose.

Les muscs, minimes, gris de maure, couleur de roi & de prince, tristamie, noisettes, & autres couleurs semblables, seront faits de fustel, brésil, bois d’inde & couperose.

En toutes les couleurs ci-dessus ne sera donné aucune surcharge de galle, attendu que la galle appesantit les soies, ce qui cause une perte considérable à ceux qui les achetent & emploient.

Les soies pour mettre en noir seront bien décrassées, comme les précédentes, & ensuite bien lavées & torses, après quoi on fera bouillir un bain de galles, & une heure après qu’il aura bien bouilli, la soie sera mise dans ledit bain, & laissée pendant un jour & demi ou deux jours, puis sera tirée dudit bain, & bien lavée dans de l’eau claire, & après torse & bien chevillée : ensuite sera mise dans une chaudiere de galle neuve, où ne sera mis de galle fine que la moitié de la pesanteur de la soie, pour y demeurer un jour ou deux au plus, & après sera passée sur la teinture noire, & y baillez trois feux au plus, & non davantage, après sera bien battue & bien lavée, puis adoucie avec du savon blanc de bonne qualité, & non autre : ensuite torse & chevillée, & mise sécher

Les gris noirs, vulgairement appellés gris minimes, seront engallés comme le noir, & passés sur la teinture noire, autrement appellé un feu, une fois seulement.

Toutes les soies destinées à demeurer blanches, après avoir été bien decruées & dégorgées, seront passées à l’eau de savon avec azur, pour les reblanchir, & ensuite soufrées, si elles ne sont pas destinées à filer l’argent, dans lequel cas il ne faudra ni les soufrer, ni les aluner.

Teinture du noir pour la soie, à la maniere des Génois, des Florentins, & des Napolitains. La façon dont les Génois, les Florentins, & les Napolitains, se servent pour teindre les soies en noir, est infiniment plus sûre que celle des François, il faut en faire l’explication.

Lorsque la soie est débouillie ou cuite, de façon qu’elle se trouve réduite aux trois quarts de son poids, le teinturier la prépare pour la passer sur la cuve qui contient la préparation des drogues pour le noir ; plus cette préparation est ancienne, plus le noir qu’elle produit se trouve beau. Nos teinturiers de France ont soin de préparer eux-mêmes leurs cuves, lesquelles ils renouvellent souvent. Il n’en est pas de même chez les étrangers ; chaque ville de fabrique a un endroit de reserve, nommé le seraglio, où sont posées continuellement huit à dix cuves, qui sont entretenues à ses dépens ; ces cuves sont posées depuis trois à quatre cens années plus ou moins, c’est-à dire, préparées pour passer la soie destinée pour noir, n’ayant besoin que d’être entretenues de drogues convenables, à mesure que la matiere diminue par l’usage qu’on en fait ; le pié y demeurant toujours, ce qui forme une espece de levain qui aide à la fermentation des nouvelles drogues qu’on est obligé d’y ajouter ; les vaisseaux qui contiennent ces drogues, sont tous de fer, & non de cuivre comme en France ; cette derniere matiere étant plus propre à diminuer la solidité du noir, qu’à augmenter sa perfection, par rapport au verd-de-gris qui en est inséparable, attendu l’humide, & qui ne contribue pas peu à son imperfection ; au-lieu que la cuve de fer ne pouvant produire que de la rouille, ingrédient qui perfectionne le noir, il s’ensuit que la qualité de la cuve, & l’ancienneté de sa préparation, ne peuvent que contribuer à la perfection de la couleur qu’elle contient.

Tous les maîtres teinturiers sont obligés de porter les soies qu’ils ont préparées pour noir, au seraglio, afin de les passer sur une des cuves disposées pour cette opération, & donnent tant chaque livre de soie, ce qui ne leur porte aucun préjudice, parce qu’ils sont payés des premieres préparations qu’ils ajoutent à la rétribution qu’ils donnent pour l’entretien des cuves.

On fait un inventaire toutes les années, pour savoir si la dépense des personnes préposées à l’entretien des cuves, les drogues qu’on y emploie, & généralement tous les autres frais excédent la rétribution donnée par les teinturiers : lorsque la dépense excede, la ville fournit au surplus des frais, & lorsque la rétribution est au-dessus, le surplus sert d’indemnité pour les années où elle se trouve au-dessous. Voilà la façon des étrangers, qui certainement est préférable à celle des François.

Teinture de fil. Avant que de mettre aucun fil à la teinture, il sera décrusé, ou lessivé avec bonne cendre, & après, tors & lavé en eau de riviere ou de fontaine, & aussi retors.

Le fil pers, appellé vulgairement fil à marquer, retors & simple, & le bleu brun, clair & mourant, seront teints avec cuve d’inde ou indigo.

Le verd gai sera premierement fait bleu, ensuite rabattu avec bois de campêche & verdet, puis gaudé.

Le verd brun sera fait comme le verd gai, mais bruni davantage, & puis gaudé.

Le citron jaune pâle & plus doré sera teint avec gaude & fort peu de rocou.

L’oranger isabelle couvert, isabelle pâle jusqu’au clair & aurore, sera teint avec fustel, rocou & gaude.

Le rouge clair & plus brun, ratine claire plus couverte, seront teints avec brésil de Fernambouc & autre, & rocou.

Le violet rose seche, amaranthe claire ou brune, sera teint avec brésil, & rabattu avec l’alun d’Inde on indigo.

La feuille morte claire & plus brune, & la couleur d’olive, sera brunie avec gale & couperose, & rabattue avec gaude, rocou ou fustel suivant l’échantillon.

Le minime brun & clair, musc brun & clair, sera bruni avec gale & couperose, & rabattu avec gaude, rocou ou fustel.

Le gris blanc, le gris sale, gris brun, de castor, de breda, & toutes autres sortes de gris, seront brunis avec galle à l’épine & couperose, & rabattus avec gaude, fustel, brésil, campêche, & autres ingrédiens nécessaires, suivant les échantillons & le jugement de l’ouvrier.

Le noir sera fait de galle à l’épine & couperose, lavé & achevé avec bois de campêche ; & pour d’autres noirs, ils seront courroyés avec boue, huile d’olive & cendre gravelée, sans y employer de mauvaise huile.

Il ne sera employé auxdites teintures autre savon que celui de Gènes & d’Alicante, ou de semblable bonté & qualité.

Tous les fils de lin du royaume, de Flandre & autres pays étrangers, ne seront teints en bleu commun, mais seulement en cave.

On pourra faire débouillir les soies & fils comme les étoffes & laines, pour connoître si elles sont de bon teint ; ce qui ne sera exécuté qu’à l’égard de celles qui seront teintes en cramoisi, les autres couleurs, excepté le bleu & le verd, étant presque toutes de faux teint. Comme il a pu être remarqué par les ingrédiens affectés aux petits teints, qui entrent dans la composition de leur teinture, on ne parlera pas ici de la teinture du coton, qui est la même à-peu-près que le fil, à l’exception du rouge cramoisi semblable à celui des Indes, dont le secret a été trouvé depuis peu par M. Goudard, qui a été récompensé du conseil à proportion de sa découverte ; M. Fesquet de Rouen a trouvé le même secret. Les rouges soutiennent des débouillis de 60 minutes & plus, sans que les ingrédiens qui entrent dans la composition, aient altéré en aucune façon la teinture de cette marchandise.

On ajoutera en finissant cet article de teinture, que tous les jours il se trouve des personnes qui possedent quelque secret dans un art aussi étendu & aussi délicat. Le nommé Faber allemand, vient tout récemment de donner la façon de faire un verd auquel on a donné le nom de verd de Saxe. Cette couleur, qui ne peut soutenir un débouilli, ni même résister à l’action de l’air, est venue à la mode ; il pourra se faire que dans la suite quelques personnes plus habiles en formeront une couleur de bon teint. Un ingrédient hasardé pourra occasionner cette découverte. Qui auroit pensé que le jus de citron, dont l’acidité corrobore toutes les couleurs de la soie par son union avec le safran, donnât une couleur plus belle & plus brillante que l’écarlatte ; que l’étain dissous avec de l’eau forte ou eau régale donnât à la cochenille le feu qui la rend si différente du cramoisi qui est sa couleur naturelle ; & enfin que le jus de citron & le safran produisît le même effet sur la soie, que l’étain & la cochenille produit sur la laine ?

Ce sont des faits & des vérités contre lesquelles il n’y a aucune replique. Les Hollandois font des violets en soie, que nous ne pouvons imiter qu’en faux ; ils sont cependant de bon teint. Les noirs de Gènes, & autres d’Italie, sont plus beaux que ceux de France pour les soies ; il est vrai que leur méthode vaut mieux que la nôtre, & que leurs cuves étant dépendantes des villes où se fait la teinture, elles ne peuvent souffrir aucune altération, étant mieux entretenues & conduites que si elles appartenoient à des particuliers. Les eaux d’ailleurs ne contribuent pas peu à la perfection de cet art ; les drogues, par leur transport par mer, peuvent diminuer de leur qualité, ou ne pas produire le même effet sous un climat différent : on peut laver hardiment toutes les étoffes de soie qui viennent des Indes orientales, sans que les couleurs en reçoivent aucune altération, au-contraire, elles paroissent acquérir plus de brillant, tandis que si nous laissons tomber une goutte d’eau sur celles que nous teignons en France, la couleur en paroît altérée. C’est aux physiciens à nous instruire de ces prétendus phénomenes : on ne s’est pas encore avisé de traiter cette matiere en France, peut-être se trouvera-t-il quelqu’un assez habile pour en donner l’explication, & par ce moyen mettre nos teintures de niveau avec celles de ces étrangers.

Teinture ou essence de succin d’Hoffman. Voyez sous le mot Succin, Chimie & Mat. méd.

Teinture sur le bois : pour noircir le bois jusqu’au cœur, il faut le laisser tremper dans le vinaigre, le laisser sécher ; le frotter ensuite d’encre à écrire, le laisser de-rechef sécher, puis le refrotter de vinaigre, cela le noircira jusqu’au cœur.

Tout bois qui hors la noirceur ressemble à l’ébene, se peut noircir. Prenez donc de ces bois & les laissez dans l’eau d’alun pendant trois jours, exposés au soleil, ou à son défaut, à quelque distance du feu ; que l’eau devienne un peu chaude, puis prenez huile d’olive ou de lin que vous mettrez dans une poële, avec gros comme une noisette de vitriol romain, & autant de soufre ; faites bouillir vos bois là-dedans : plus ils y resteront, plus ils deviendront noirs ; mais trop long-tems les rendroit fragiles.

Pour teindre le bois de telle couleur qu’on voudra, il faut prendre de bon matin fiente de cheval fraîche de la même nuit, la plus humide que l’on pourra trouver avec la paille & tout, & puis la mettre sur quelques pieces de bois posées de travers & croisées les unes sur les autres, avec par-dessous quelque terrine pour recevoir ce qui dégouttera & écoulera de ladite fiente ; si en une matinée l’on ne peut en avoir assez, on fera la même chose deux ou trois autres fois. Après avoir bien coulé cette fiente, on mettra en chaque vaisseau où il y aura de son égoutture, gros comme une noisette d’alun de roche, & autant de gomme arabique, & là dedans, telle couleur qu’on choisira, usant d’autant de vaisseaux qu’on a de couleurs ; on finira par jetter dans chacun le bois qu’on voudra teindre, le tenant au feu ou au soleil ; & plus le bois restera en cette liqueur, plus il sera foncé en couleur, tant en dehors qu’au dedans, & il ne perdra jamais sa couleur par eau tombée dessus ou autre chose, lorsqu’il aura été retiré & seché. Ce secret est excellent & ne se communique point entre les Artistes qui s’en servent ; tous en font cas.

Teinture de bourre, (Teint.) on l’appelle autrement poil de chevre garancée ; c’est un des ingrédiens de la teinture du petit teint.

Pour faire la teinture de bourre, on prend du poil de chevre teint premierement en bon teint de rouge de garance, & ensuite surchargée de la même couleur appliquée sans bouillon ; on le met dans une chaudiere avec un poids égal de cendres gravelées, & on fait bouillir le tout : en moins d’une demi-heure, il ne reste plus de vestige du poil de chevre, l’alkali l’a totalement dissous, & toute sa couleur est passée dans le bain. On continue de le faire bouillir pendant trois heures, & ensuite on y ajoute petit-à-petit de l’urine fermentée, en continuant toujours de tenir la liqueur bouillante : au bout de cinq ou six heures le bain cesse de jetter de l’écume, & l’opération est achevée : on couvre alors la chaudiere, on ôte du feu, on la laisse reposer jusqu’au lendemain, & elle en état de teindre.

Avant que l’on passe la laine dans cette teinture, il est bon qu’elle ait été soufrée, c’est-à-dire, exposée à la fumée du soufre brûlant : cette préparation lui donne une blancheur qui contribue beaucoup à faire valoir la couleur qu’on lui veut donner un quart d’heure avant que de la teindre, on fait dissoudre dans le bain un petit morceau d’alun de roche, & quand cette dissolution est faite, on y plonge la laine, pour en tirer toutes les nuances du rouge, en commençant par les plus foncées ; car à mesure qu’on se sert du bain, la matiere colorante y diminue, & la couleur s’éclaircit ; mais comme les dernieres nuances qu’on en pourroit tirer, courroient risque d’être altérées, par les impuretés dont l’eau se trouve chargée, les teinturiers aiment mieux faire débouillir quelques bottes de la laine la plus foncée : l’eau bouillante leur enleve leur couleur, & devient un nouveau bain, propre à donner toutes les nuances claires, preuve sans replique du peu de solidité de cette teinture.

En examinant toute cette opération, il est aisé de voir que quoiqu’une partie de la garance ait été assurée sur le poil par le bouillon, toutes celles qu’on y ajoute depuis, n’y ont aucune adhérence, que le poil ayant été totalement détruit par l’action de l’alkali, il n’existe plus ni pores, ni matieres qui puissent retenir les atomes colorans, & qu’enfin, l’urine qu’on y ajoute, suffiroit seul pour empêcher l’alkali de se joindre, avec le peu d’alun qui se trouve dans le bain, pour former un tartre vitriolé ; d’où il suit que rien ne retenant les particules colorantes dans les pores de l’étoffe, énormément aggrandis par l’effet de l’alkali, la teinture n’y est aucunement adhérente, quoique faite avec un ingrédient, qui naturellement peut donner une teinture solide, lorsqu’il est convenablement employé.

Teinture des chapeaux, se dit & de l’action de l’ouvrier qui les teint, & de la couleur même avec laquelle il les teint.

La teinture des Chapeliers est un composé de noix de galle, de bois d’inde, de couperose & de verd-de-gris qu’on a fait dissoudre & bouillir ensemble dans une chaudiere, qui pour l’ordinaire peut contenir outre la teinture jusqu’à douze douzaines de chapeaux montés sur leur forme de bois.

Lorsque la teinture est en état de recevoir les chapeaux, on les y trempe, & on les y laisse bouillir quelque tems, après quoi on les tire & on les laisse se teindre à froid ; ce qui se réitere alternativement à plusieurs reprises, plus ou moins selon que l’étoffe mord, plus ou moins aisément la teinture. Voyez Chapeau.

Teinture, (Chimie, Pharm. & Mat. méd.) le sens du mot de teinture est fort vague ; ce défaut est très commun dans la nomenclature pharmaceutique ; on entend à-peu-près par le mot de teinture, le produit d’une dissolution, soit pléniere, ou proprement dite, soit partiale (Voyez Extraction, Chimie, & Extrait, Chimie), soit simple, soit composée, & opérée par divers menstrues ; savoir les esprits ardens, les huiles, & principalement les huiles essentielles, & en particulier l’éther ; les acides, & principalement les acides végétaux ; alkalis résous, enfin l’eau même.

C’est parce que ces dissolutions sont toujours colorées, qu’on leur a donné le nom de teinture. Mais cette dénomination est absolument arbitraire, & n’est point du tout spéciale ; car il existe dans l’art un grand nombre de dissolutions, par exemple, presque toutes les décoctions de substances végétales qui sont colorées, & auxquelles on ne donne pas communément le nom de teinture. S’il y a pourtant quelque caractere distinctif à saisir ici, il paroît que ce qu’on appelle teinture est ordinairement spécifié par une couleur éclatante, rouge, bleue, jaune, verte ; au lieu que les décoctions & les autres dissolutions colorées qui ne portent pas le nom de teinture, n’ont que des couleurs sombres, communes, peu remarquables, presque toutes plus ou moins brunes ; mais comme on s’en apperçoit assez, le fondement de cette distinction n’a rien de réel ; enfin il existe dans l’art, des préparations absolument analogues, même quant à l’éclat de la couleur, à celles qui portent le nom des teintures, & qui sont connues sous d’autre noms, sous celui d’élixir, ou sous celui d’essence, de quintessence ; ou enfin sous celui de gouttes. V. ces articles. La plûpart des teintures, qui sont presque toutes destinées à l’usage pharmaceutique, n’ont d’autre mérite que leur couleur ; ou du-moins la charlatanerie, à laquelle elles doivent leur naissance, s’est occupée de cette qualité extérieure, comme du point principal : la distinction en teinture vraie, & teinture fausse que Mender a proposée pour les teintures antimoniales (V. Antimoine), convient de la même maniere aux teintures en général.

Les teintures vraies sont selon cette doctrine, celles qui contiennent réellement des parties ou des principes du corps avec lesquels on les a préparées, & dont elles tirent leur nom. La teinture de gomme-laque, de castor, de benjoin, de tolu, & de toutes les autres substances résineuses ou balsamiques faites par le moyen de l’esprit-de-vin, les teintures des verres d’antimoine faites par les acides végétaux, sont des dissolutions plénieres, contiennent la substance entiere, à laquelle on a appliqué les menstrues, & sont par conséquent des teintures vraies. La teinture de clou de gérofle, de caskarille, de canelle, &c. la teinture, ou essence carminative de Wédelius, sont des extractions vraies ; les menstrues qu’on y a employés, sont vraiment chargés de quelques principes qu’ils ont enlevés aux substances auxquelles on les a appliqués, & sont par conséquent des teintures vraies.

Les teintures fausses, sont celles qui ne contiennent rien, qui n’ont rien dissout, rien extrait de la matiere concrete sur laquelle elles se sont formées. Mender compte avec raison parmi les teintures d’antimoine fausses, toutes celles qu’on retire de dessus l’alkali rendu caustique par le regule d’antimoine calciné, soit seul, soit avec d’autres métaux. Presque toutes les prétendues teintures métalliques, faites par le moyen de l’esprit-de-vin, & par conséquent le fameux lilium de Paracelse, & la plûpart des cinq cent teintures martiales spiritueuses, doivent être mises au même rang, aussi bien que la teinture de sel de tartre pur. Il est à-peu-près démontré que l’esprit-de-vin se colore dans tous ces cas, aux dépens de sa propre composition ; qu’il est altéré, dérangé, précipité par l’action de l’alkali fixe ; mais qu’il ne dissout aucune partie, ni aucun principe de ce sel, qui n’est ni soluble, ni décomposable par l’esprit-de-vin.

Quant à l’usage médicinal des teintures, il faut observer ; 1°. que lorsqu’on a employé à leurs préparations un menstrue, ou excipient très-actif par lui-même, l’esprit-de-vin, par exemple, on doit avoir beaucoup d’égard dans l’emploi à l’activité médicamenteuse de cet excipient ; 2°. que les teintures des substances résineuses qui ne sont que peu ou point solubles par les humeurs digestives, sont beaucoup plus efficaces que ces mêmes drogues données en substance ; que cela est très-vrai, par exemple, du castor, du succin, &c. 3°. Que la forme de teinture n’est pourtant point favorable à l’administration des résines purgatives violentes ; par exemple, de la résine de scammonée, car la dissolution d’une résine par l’esprit-de-vin est précipitée dans les premieres voies par les humeurs digestives qui sont principalement aqueuses ; & ces résines reprennent par conséquent leur causticité naturelle ; il vaut mieux sur-tout dans les sujets sensibles, donner ces résines sous forme d’émulsion (V. Emulsion), ou unies au jaune d’œuf. voyez Œuf, Résine & Purgatif. Les teintures s’ordonnent ordinairement par gouttes ; on détermine aussi leurs doses par le poids.

Il est traité de l’usage & des vertus des teintures simples dans les articles particuliers destinés aux substances, dont chacune de ces teintures tire son nom. On va donner à la suite de cet article, la description & les usages des teintures composées les plus usuelles.

Teinture d’absynthe composée (Pharmac. & Matiere médicale) ou quintessence d’absynthe. Prenez des feuilles seches de grande absynthe, un gros ; des feuilles seches de petite absynthe, trois gros ; de clous de girofle, deux gros ; de sucre candi, une dragme ; d’esprit-de-vin rectifié, quatre onces ; digérez pendant quinze jours à la chaleur du bain-marie : passez & gardez pour l’usage.

C’est un puissant stomachique & un vermifuge, qu’on peut donner à la dose d’une cuillerée à caffé dans une liqueur appropriée.

Teinture de gomme laque. Prenez gomme laque récemment séparée de ses bâtons, une once ; d’alun brûlé, un gros ; d’esprit ardent de cochlearia, deux onces ; digerez au bain de sable jusqu’à ce que votre liqueur soit d’un beau rouge foncé, décantez & gardez pour l’usage.

Cette teinture est un topique très-usité pour le relâchement & le saignement scorbutique des gencives. Elle raffermit les dents, & redonne aux gencives du ton & de la couleur.

Ce remede doit toute sa vertu médicamenteuse, à l’alun & à l’esprit de cochlearia ; elle ne doit à la laque que le frivole avantage d’une belle couleur.

Teinture stomachique amere. Prenez racine de gentiane, une once ; safran, demi-once ; l’écorce extérieure de six oranges ameres ; cochenille, un gros ; eau-de-vie, deux livres : faites macérer pendant trois jours, en agitant de tems-en-tems ; passez & gardez cette teinture pour l’usage.

Ce remede est un bon stomachique ; on peut le prendre pur depuis la dose d’une cuillerée à caffé, jusqu’à celle de trois & même de quatre. Cette teinture est bonne encore pour exciter l’évacuation des régles.

Ternture ou essence carminative de Wedelius. Prenez racine zédoaire, quatre onces ; carline, vrai acorus & galanga, de chacun deux onces ; fleurs de camomille romaine, semence d’anis & de carvi, écorce d’orange, de chacun une once ; de clou de girofle & de baies de laurier, de chacun six gros ; macis, demi-once : toutes ces choses étant convenablement hachées ou concassées ; faites-les macérer dans un vaisseau de verre, fermé pendant six jours, avec quatre livres & demie d’esprit de citron, & deux onces & demie d’esprit de nitre dulcifié ; exprimez la liqueur & filtrez, gardez pour l’usage. Cette teinture est véritablement carminative, du moins est-elle retirée des matieres regardées comme éminemment carminatives, voyez Carminatif ; & le menstrue qu’on y employe est aussi mêlé d’une matiere, à laquelle les auteurs de matiere médicale accordent aussi une vertu carminative très-décidée ; savoir l’esprit-de nitre dulcisié. Voyez Acide nitreux sous le mot Nitre.

Cette teinture est de plus stomachique, cordiale, emménagogue, nervine, &c. sa dose est d’une cuillerée à cassé jusqu’à deux, donnée dans une liqueur appropriée. (b)

Teintures martiales, (Mat. méd.) Voyez Mars.