L’Encyclopédie/1re édition/VIE

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VIE, s. f. (Physiolog.) c’est l’opposé de la mort, qui est la destruction absolue des organes vitaux, sans qu’ils puissent se rétablir, ensorte que la plus petite vie est celle dont on ne peut rien ôter, sans que la mort arrive ; on voit que dans cet état délicat, il est difficile de distinguer le vivant du mort ; mais prenant ici le nom de vie dans le sens commun, je la définis un mouvement continuel des solides & des fluides de tout corps animé.

De ce double mouvement continuel & réciproque, naît la nutrition, l’accroissement auquel succede le décroissement & la mort. Voyez tous ces mots. C’est assez de dire ici que de ce mouvement résulte la dissipation des parties aqueuses, mobiles, fluides, le reste devient impropre à circuler, & fait corps avec le tuyau qu’il bouche. Ainsi l’épaississement des humeurs, l’ossification des vaisseaux, sont les tristes mais nécessaires effets de la vie. La physiologie démontre comment la machine se détruit par nuances, sans qu’il soit possible de l’empêcher par aucun remede, & l’auteur des caracteres en a fait un tableau d’après nature. Le voici :

Irene se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, & le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse & recrue de fatigue ; & le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire : elle dit qu’elle est le soir sans appetit ; l’oracle lui ordonne de diner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies ; & il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, & quel remede ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, & quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau : qu’elle a des indigestions ; & il ajoute qu’elle fasse diette : ma vue s’affoiblit, dit Irene ; prenez des lunettes, dit Esculape : je m’affoiblis moi-même, continue-t-elle, je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été ; c’est, dit le dieu, que vous vieillissez : mais quel moyen de guérir de cette langueur ? le plus court, Irene, c’est de mourir, comme ont fait votre mere & votre ayeule.

Vous trouverez le commentaire de ce tableau au mot Vieillesse. (D. J.)

Vie, durée de la vie, (Arithm. polit.) M. Derham tire des différentes durées de la vie, au commencement du monde, après le déluge, & de notre tems, un argument en faveur de la Providence divine. D’abord après la création, où il n’y avoit au monde qu’un seul homme & qu’une seule femme, l’âge ordinaire fut de neuf cens ans & plus ; immédiatement après le déluge, où il y avoit trois personnes pour renouveller le monde, il ne lui fut accordé qu’un âge moins long, & de ces trois patriarches il n’y a eu que Sem qui soit arrivé à cinq cens ans ; dans le second siecle du monde nous ne voyons personne qui ait atteint deux cens quarante ans ; dans le troisieme, presque personne qui soit parvenu à deux cens ans ; le monde, ou au moins une partie, étant alors si bien peuplée qu’on y avoit déja bâti des villes & formé des établissemens à d’assez grandes distances les uns des autres. Peu-à-peu, & à mesure que les peuples se sont accrus en nombre, la durée de la vie a diminué jusqu’à devenir enfin de 70 ou 80 ans, & elle a resté à ce degré depuis Moise.

L’auteur trouve que par ce moyen le monde n’a dû être jamais ni trop ni trop peu peuplé, mais qu’il doit être né à-peu-près autant de personnes qu’il en est mort.

La durée ordinaire de la vie de l’homme, a été la même dans tous les âges, depuis que le monde a achevé de se peupler ; c’est une chose que l’histoire sacrée & l’histoire profane prouvent également. Pour n’en point rapporter d’autres preuves, Platon a vêcu quatre-vingt un ans, & on le regardoit comme un vieillard, & les exemples de longues vies que Pline produit comme très-extraordinaires, l. VII. c. xlviij. peuvent pour la plûpart se rencontrer dans les histoires modernes, & en particulier dans l’histoire naturelle du docteur Plott. Il parle entr’autres de douze vassaux d’un même seigneur, qui à eux douze faisoient plus de mille ans, pour ne rien dire du vieux Parrk qui a vêcu cent cinquante-deux ans neuf mois, ni de H. Jenkins, de Yorkshire, qui vêcut cent soixante neuf ans, ni de la comtesse de Demonde, ou de M. Teklestone, tous deux Irlandois, & qui passerent l’un & l’autre cent quarante ans. Chambers.

Vers la fin du dernier siecle, M. Guillaume Petit, Anglois, avoit essayé d’établir l’ordre de la mortalité des hommes par le moyen des registres mortuaires de Londres & de Dublin ; mais comme ces deux villes sont très-commerçantes, un grand nombre d’étrangers viennent s’y établir & y meurent ; ce qui fait que les registres mortuaires de ces villes ne peuvent servir à établir l’ordre de la mortalité générale du genre humain, parce qu’il faudroit, s’il étoit possible, un endroit d’où il ne sortît personne, & où il n’entrât aucun étranger. Le docteur Haley avoit choisi la ville de Breslaw pour composer une table des probabilités de la vie humaine, par la raison qu’il sort, ou du-moins qu’alors il sortoit peu de monde de cette ville, & qu’il y venoit peu d’étrangers. Il avoit déduit plusieurs usages de cette table, entre autres la maniere de déterminer la valeur des rentes viagere simples. M. Simpson a fait imprimer à Londres, en 1742. un ouvrage sur la même matiere ; mais il est parti d’après une table établie sur l’ordre de la mortalité des habitans de Londres ; ce qui fait qu’on doit peu compter sur les conséquences qu’il en tire, à cause des raisons que nous avons indiquées tout-à-l’heure. M. Kerseboom a travaillé sur le même sujet, & a fait plus de recherches qu’aucun autre ; il a composé une table pour établir l’ordre de mortalité des provinces de Hollande & de West-frise, par des observations faites depuis près d’un siecle. Voyez Mortalité.

Cependant ce que nous avons de plus achevé dans ce genre, c’est l’ouvrage de M. de Parcieux, de la société royale de Montpellier, intitulé, Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine, Paris 1745. in 4°. Ce dernier auteur a été beaucoup plus loin que tous les précédens, & il est en particulier le premier qui ait fait l’application de l’ordre de mortalité aux tontines simples, & à celles qui sont composées. Il y a de grands avantages à déterminer exactement l’ordre de mortalité ; lorsqu’un état ou des particuliers veulent se charger de rentes viageres, il faut que le prêteur, comme l’emprunteur, sachent ce qu’ils doivent donner équitablement aux rentiers de différens âges. La matiere n’est pas moins intéressante pour ceux qui achetent des maisons ou d’autres biens à vie ; & enfin pour ceux qui font quelques pensions, & qui veulent examiner quel fonds ils donnent. Parmi les diverses manieres d’établir l’ordre de mortalité, M. de Parcieux a préféré de se servir des deux tontines qui ont été créées, l’une en Décembre 1689, & l’autre en Février 1696. Cette tontine avoit été divisée en différentes classes, pour différens âges de cinq ans en cinq ans. Tous les enfans depuis un an jusqu’à cinq exclusivement, composoient la premiere classe ; les enfans depuis cinq jusqu’à dix, la seconde classe ; & ainsi de suite. M. de Parcieux en a formé une table, & dans une des colonnes, il a placé ceux qui sont morts chaque année, & dans une autre il indique le nombre qui reste de cette classe, à mesure que les survivans acquerent un âge plus avancé ; connoissant le nombre de morts qu’il y a eu dans le courant de chaque année, il est facile de marquer ceux qui vivent au commencement de l’année suivante. Après avoir ainsi disposé dans les diverses classes, & pour les différens âges, ceux qui mouroient & ceux qui vivoient, l’auteur a cherché les rapports moyens selon lesquels sont morts tous les rentiers dans les différens âges, & dans toutes les différentes classes. Pour y parvenir il a fallu placer dans une colonne, tout ce qu’il y avoit eu de rentiers vivans du même âge, comme de vingt ans ou de vingt-cinq ans, &c. & dans une autre colonne ce qu’il y en restoit cinq ans après ; & prenant la somme totale de part & d’autre, la comparaison indique ce qu’il a de personnes vivantes dans toutes les classes, cinq ans après & cinq ans auparavant ; enfin repetant la même opération pour chaque lustre, on parvient à l’ordre moyen de mortalité qu’on cherchoit. Il est vrai que cet ordre de mortalité établi pour les rentiers, ne doit pas être pris en rigueur pour celui de tout le monde indistinctement ; mais outre qu’il sera toujours appliquable à tous les rentiers, c’est qu’il faudra suivre le même principe, lorsqu’on voudra déterminer l’ordre de mortalité de tous les hommes.

Les rapports moyens de mortalité étant trouvés, & pour toutes les classes, M. de Parcieux a supposé un nombre de personnes, comme 1000 ; toutes ayant l’âge de trois ans, & il a cherché par le calcul, combien il en devoit rester à l’âge de sept ans, de douze, de dix-sept, de vingt-deux, &c. de cinq en cinq ans ; puis il en a formé une table. Les rapports qu’il indique sont un peu plus grands que ceux des tables de Mrs. Halley & Kerseboom ; mais si l’on y fait attention, on s’appercevra qu’il en doit être ainsi, parce que l’ordre moyen qu’établit M. de Parcieux, est d’après les tontiniers, qui sont pour la plûpart des gens que l’on a choisis, & que M. de Parcieux a supposé que ces mille personnes étoient des enfans de trois ans, qui ont par conséquent échappé à un grand nombre de dangers auquel la premiere enfance est sujette. Au contraire, l’ordre moyen de mortalité, trouvé par ceux que nous venons d’indiquer, est pour tous les hommes pris indifféremment ; il doit en mourir un plus grand nombre. Il résulte encore de cette théorie quantité de conséquences utiles & agréables, dans le détail desquelles nous ne saurions entrer. Ceux qui n’ont pas l’ouvrage même de M. de Parcieux, pourront recourir à l’extrait qu’en donne le journal des savans, dans le mois de Février 1745. art. 5.

M. de Parcieux nous donne dans son ouvrage la table suivante, qui contient la comparaison de toutes celles qui ont été faites sur la durée de la vie des hommes.

Table. Comparaisons des différentes tables qui ont été faites pour montrer l’ordre de mortalité du genre humain, ou les probabilités que les personnes de chaque âge ont de vivre jusqu’à un autre âge.


  Ordre établi par M. Smart, sur les registres mortuaires de Londres, et rectifié par M. Simpson. Ordre établi par M. Halley, sur les registres mortuaires de Breslau. Ordre établi par M. Kerseboom sur les rentiers viagers de quelques villes de la Hollande ; & autres observations. Ordre établi par l’auteur sur les listes des tontines de 1689 et 1696
Ages. Morts
de
chaque
âge.
Per-
sonnes
vi-
vantes
à
chaque
âge.
Vies
moyennes.
Morts
de
chaque
âge.
Per-
sonnes
vi-
vantes
à
chaque
âge.
Vies
moyennes.
Morts
de
chaque
âge.
Per-
sonnes
vi-
vantes
à
chaque
âge.
Vies
moyennes.
Morts
de
chaque
âge.
Per-
sonnes
vi-
vantes
à
chaque
âge.
Vies
moyennes.
ans. mois. ans. mois. ans. mois. ans. mois.
0 410 1280 19 4       275 1400 34 6      
1 170 870 27 3 145 1000 33 6 50 1125 41 9    
2 6 700 32 9 47 855 38 0 45 1075 42 8    
3 35 635 35 0 38 798 39 9 37 1030 43 6 30 1000 47 8
4 20 600 36 0 28 760 40 9 29 993 44 2 22 970 48 1
5 16 580 36 3 22 732 41 3 17 964 44 5 18 948 48 3
6 13 564   18 710   17 947 44 3 15 930 48 2
7 10 551   12 692   17 930 44 0 13 915 48 0
8 9 541   10 680   9 913 43 9 12 902 47 8
9 8 532   9 670   9 904 43 3 10 890 47 4
10 7 524 34 11 8 661 40 5 9 895 42 8 8 880 46 10
11 7 517   7 553   8 886 42 2 6 872 46 3
12 6 510   6 646   8 878 41 3 7 866 45 8
13 6 504   6 640   7 870 40 11 6 860 44 11
14 6 498   6 634   7 863 40 3 6 824 44 2
15 6 492 32 1 6 628 37 6 7 856 39 7 6 848 43 6
16 6 486   6 622   7 849 38 11 7 842 42 10
17 5 480   6 616   7 842 38 3 7 835 42 2
18 6 474   6 610   7 835 37 7 7 828 41 6
19 6 468   6 604   9 826 36 11 7 821 40 10
20 7 462 28 11 6 598 34 2 9 817 36 3 8 814 40 3
21 7 455   6 592   8 808 35 7 8 806 39 7
22 7 448   6 586   8 800 35 0 8 798 39 0
23 7 441   6 580   9 792 34 5 8 790 38 5
24 8 434   6 574   11 783 33 10 8 782 37 9
25 8 426 26 2 7 567 30 11 12 772 33 3 8 774 37 2
26 8 418   7 560   13 760 32 8 8 766 36 7
27 8 410   7 553   12 747 32 1 8 758 35 11
28 8 402   7 546   12 735 31 6 8 750 35 4
29 9 394   8 539   12 723 31 0 8 742 34 8
30 9 385 23 9 8 531 27 11 12 711 30 6 8 734 34 1
31 9 376   8 523   12 699 30 1 8 726 33 5
32 9 367   8 515   12 687 29 8 8 718 32 10
33 9 358   8 507   10 675 29 3 8 710 32 2
34 9 349   9 499   10 665 28 10 8 702 31 6
35 9 340 21 6 9 490 25 0 10 655 28 4 8 694 30 11
36 9 331   9 481   10 645 27 10 8 686 30 3
37 9 322   9 472   10 635 27 3 7 678 29 7
38 9 313   9 463   10 625 26 8 7 671 28 11
39 10 304   9 454   10 615 26 1 7 664 28 2
40 10 294 19 5 9 445 22 4 9 605 25 6 7 657 27 6
41 10 284   9 436   9 596 24 10 7 650 26 9
42 10 274   10 427   9 587 24 2 7 643 26 1
43 9 264   10 417   9 578 23 6 7 636 25 4
44 9 255   10 407   9 569 22 11 7 629 24 7
45 9 246 17 10 10 397 19 8 10 560 22 4 7 622 23 11
46 9 237   10 387   10 550 21 9 8 615 23 2
47 8 228   10 377   10 540 21 2 8 607 22 5
48 8 220   10 367   12 530 20 7 9 599 21 9
49 8 212   11 357   11 518 20 0 9 590 21 1
50 8 204 15 10 11 346 17 3 12 507 19 5 10 581 20 5

51 8 196   11 335   13 495 18 10 11 571 19 9
52 8 188   11 324   12 482 18 4 11 560 19 1
53 8 180   11 313   12 470 17 10 11 549 18 6
54 7 172   10 302   12 458 17 3 12 538 17 10
55 7 165 14 0 10 292 14 10 12 446 16 9 12 526 17 3
56 7 168   10 282   13 434 16 2 12 514 16 8
57 7 151   10 272   13 421 15 8 13 502 16 0
58 7 144   10 262   13 408 15 2 13 489 15 5
59 7 137   10 252   13 395 14 7 13 476 14 10
60 7 130 12 2 10 242 12 5 13 382 14 1 13 463 14 3
61 6 123   10 232   13 369 13 7 13 450 13 8
62 6 117   10 222   13 356 13 1 14 437 13 0
63 6 111   10 212   13 343 12 7 14 423 12 5
64 6 105   10 202   14 329 12 1 14 409 11 10
65 9 99 10 2 10 192 9 11 14 315 11 7 15 395 11 3
66 6 93   10 182   14 301 11 1 16 380 10 8
67 6 87   10 172   14 287 10 7 17 364 10 1
68 6 81   10 162   14 273 10 1 18 347 9 7
69 6 75   10 152   14 259 9 7 19 329 9 1
70 5 69 8 6 11 142 7 7 14 245 9 2 19 310 8 8
71 5 64   11 131   14 231 8 8 20 291 8 2
72 5 59   11 120   14 217 8 2 20 271 7 9
73 5 54   11 109   14 203 7 9 20 251 7 4
74 4 49   10 98   14 189 7 3 20 231 6 11
75 4 45 6 9 10 88 5 7 15 175 6 10 19 211 6 6
76 3 41   10 78   15 160 6 5 19 192 6 1
77 3 38   10 68   15 145 6 0 19 173 5 9
78 3 35   9 58   15 130 5 8 18 154 5 4
79 3 32   8 49   15 115 5 4 18 136 5 0
80   29 4 8 7 41 4 6 13 100 5 0 17 118 4 0
81       6 34   12 87 4 9 16 101 4 5
82 5 28 11 75 4 5 14 85 4 1
83 3 23 9 64 4 1 12 71 3 10
84   20 3 6 10 55 3 8 11 59 3 6
85       9 45 3 4 10 48 3 2
86             8 36 1 1 9 38 2 11
87 7 28 2 10 7 29 2 8
88 6 21 2 7 6 22 2 4
89 5 15 2 5 5 16 2 0
90 3 10 2 2 4 11 1 9
91             2 7 2 0 3 7 1 6
92 2 5 1 9 2 4 1 3
93 1 3 1 6 1 2 1 0
94 1 2 1 0 1 1 0 6
95 1 1 0 6   0 0 0
96               0        
97
98
99
100


Explication de cette table. Les nombres 1, 2, 3, 4, &c. jusqu’à 100, qu’on trouve dans la premiere colonne de la table, marquent les âges pour toutes les autres colonnes de la table.

La largeur de chacune des grandes colonnes qui ont pour titre ordre établi, &c. est divisée en trois autres petites colonnes. Les nombres de la premiere de ces trois colonnes, montrent l’ordre moyen de mortalité du nombre de personnes qu’on voit au haut de chaque colonne du milieu, selon les différentes observations que chaque auteur a eues ; les autres nombres de chaque colonne du milieu, montrent la quantité de personnes qui restent à chaque âge ; ainsi, selon M. Halley, qui est l’auteur du second ordre de 1000 personnes, qu’il suppose dans l’âge courant d’une année, il en doit communément mourir 145 pendant la premiere année, 57 pendant la seconde année, 38 pendant la troisieme année, & ainsi de suite, comme on le voit dans la colonne des morts de chaque âge. Par là, des 1000 personnes qu’il suppose à l’âge d’un an, il n’en doit communément rester que 855 à l’âge de deux ans, que 798 à l’âge de trois ans, que 732 à l’âge de cinq ans, & seulement la moitié ou environ à l’âge de 34 ans. M. Kerseboom, auteur du troisieme ordre, prétend que de 14000 enfans naissans, il n’y en a que 11025 qui arrivent à l’âge d’un an complet, 1075 à l’âge de deux ans, 964 à l’âge de cinq ans, &c.

Et selon l’ordre moyen établi d’après les listes des tontines, de 1000 rentiers qui ont l’âge de trois ans, il en meurt 30 pendant la premiere année, 22 pendant la seconde, & ainsi du reste, comme le montre la colonne des morts de chaque âge de cet ordre ; par là il n’en reste que 948 à l’age de cinq ans, que 880 à l’âge de dix ans, que 734 à l’âge de trente ans, &c. d’où l’on tire les probabilités qu’il y a qu’un rentier d’un âge déterminé ne mourra pas dans un tems donné.

Selon M. de Parcieux, l’ordre de mortalité de M. de Kerseboom peut servir de regle pour la mortalité du monde indistinctement, & le sien pour la mortalité des rentiers à vie.

M. de Parcieux ayant fait un recueil de plus de 3700 enfans nés à Paris, a trouvé que leur vie moyenne n’est que de 21 ans & 4 mois, en y comprenant les fausses couches, & de 23 ans & 6 mois, si on ne les compte pas ; c’est vraissemblablement de toute la France l’endroit où la vie moyenne est la plus courte.

J’ai remarqué, dit M. de Parcieux, & on pourra le remarquer comme moi lorsqu’on voudra y faire attention, qu’à Paris les enfans des gens riches ou aisés, y meurent moins en général que ceux du bas peuple. Les premiers prennent des nourrices dans Paris ou dans les villages voisins, & sont tous les jours à portée de voir leurs enfans, & les soins que la nourrice en prend ; au lieu que le bas peuple qui n’a pas le moyen de payer cher, ne peut prendre que des nourrices éloignées, les peres & meres ne voient leurs enfans que quand on les rapporte ; & en général il en meurt un peu plus de la moitié entre les mains des nourrices, ce qui vient en grande partie du manque de soins de la part de ces femmes.

M. de Parcieux a aussi donne les tables de la durée de la vie des religieux, & ces tables font connoître que les religieux vivent un peu plus à présent qu’ils ne vivoient autrefois ; que les religieux de Ste Génevieve vivent un peu moins en général que les bénédictins ; & que les religieuses vivent plus que les religieux ; ce qui paroît confirmer ce que dit M. Kerséboom, qu’un nombre quelconque de femmes vivent plus entr’elles qu’un pareil nombre d’hommes, selon le rapport de 18 à 17.

Tout le monde croit, continue M. de Parcieux, que l’âge de 40 à 50 ans est un tems critique pour les femmes : je ne sai s’il l’est plus pour elles que pour les hommes, ou plus pour les femmes du monde que pour les religieuses ; mais quant à ces dernieres, on ne s’en apperçoit point par leur ordre de mortalité comparé aux autres.

On remarquera encore en comparant les ordres de mortalité des religieux à celui des rentiers, & à celui de M. Kerseboom, que c’est un faux préjugé de croire que les religieux & religieuses vivent plus que les gens du monde.

Il y a de vieux religieux à la vérité, mais bien moins qu’on ne croit ; c’est un fait qu’on ne sauroit contester, sans nier l’exactitude de leurs nécrologes.

L’ouvrage de M. de Parcieux étoit déjà sous la presse & bien avancé, lorsque M. le curé de S. Sulpice de Paris a fait imprimer l’état des baptêmes & morts de sa paroisse pour les 30 dernieres années.

« On voit par cet état que dans l’espace de 30 ans, il est mort dans la paroisse de S. Sulpice dix-sept filles, femmes mariées ou veuves, à l’âge de 100 ans, & qu’il n’y est mort que cinq hommes du même âge ; qu’il y est mort neuf femmes à l’âge de 99 ans, & seulement trois hommes ; dix femmes à l’âge de 98 ans, & point d’hommes : enfin il y est mort cent vingt-six femmes, & seulement quarante-neuf hommes au-delà de 90 ans. Les femmes vivent donc plus long-tems que les hommes, ainsi que l’a remarqué M. Kerseboom, & qu’on a dû le conclure par l’ordre de mortalité des religieuses, comparé à ceux des religieux.

» Le nombre total des hommes, c’est-à-dire garçons & hommes mariés ou veufs, est moindre que celui des femmes de trois cent quatre-vingt-quatorze ; & il y a avant l’âge de 10 ans neuf cent quatre-vingt-seize garçons morts plus que de filles. Les nombres des femmes qui sont mortes dans les autres âges, doivent donc être plus grands que ceux des hommes ; il arrive pourtant qu’il y a encore plus de garçons morts entre 10 & 20 ans, que de filles ou femmes. Il ne paroît pas par cet état qu’il y ait entre 10 & 20 ans, un âge plus critique pour les filles que pour les garçons.

» Il y a dix mille cent trente-sept femmes & huit mille sept cent cinquante-un hommes morts après l’âge de 30 ans. Si les nombres des femmes mortes à chaque âge en particulier, étoient proportionnés à ceux des hommes, eu égard aux deux sommes totales dix mille cent trente-sept & huit mille sept cent cinquante-un, qui restent à mourir après l’âge de 30 ans, il devroit y avoir deux mille cinq cent cinquante-six femmes mortes depuis 30 ans jusqu’à 45 ans, & il n’y en a que deux mille trois cent quinze ; il devroit y en avoir trois mille quarante-deux depuis l’âge de 45 ans jusqu’à soixante, & il n’y en a que deux mille quatre cent quarante-deux. On n’apperçoit pas plus ici qu’auparavant qu’il y ait entre 30 & 60 ans un âge plus critique pour les femmes que pour les hommes, au contraire, à en juger par cet état, il seroit bien plus critique pour les hommes que pour les femmes.

» Le nombre total des garçons morts est plus grand que celui des filles, parce qu’il y a bien plus de garçons qui ne se marient pas que de filles ; d’ailleurs la paroisse de S. Sulpice est remplie d’une quantité prodigieuse d’hôtels ou grandes maisons, où il y a beaucoup plus de domestiques garçons que filles.

» On voit dans cet état moins d’hommes mariés morts, que de femmes mariées, parce qu’il y a bien plus d’hommes qui se marient deux ou trois fois que de femmes ; les premiers sont beaucoup plus sujets que les dernieres à se trouver veufs dans un âge peu avancé à cause des suites de couches, & parce qu’ils trouvent bien plus aisément à se remarier que les femmes veuves, sur tout si elles sont chargées d’enfans : aussi y voit-on plus de femmes veuves que d’hommes veufs.

» Il y a plus de femmes mariées mortes avant l’âge de 20 ans, que d’hommes mariés ; cela doit être par deux raisons : 1°. on marie bien plus de filles avant l’âge de 20 ans que de garçons : 2°. les suites de couches sont, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, très-fâcheuses aux femmes qui ne nourissent pas leurs enfans. Les deux mêmes raisons subsistent jusqu’à 30 ans, & même jusqu’à 45 ans, surtout la derniere, parce qu’il s’agit ici de femmes mortes dans une paroisse de Paris ; mais elle ne seroit pas recevable, ou elle seroit du moins bien foible à l’égard des femmes qui nourrissent leurs enfans.

» Il paroît ainsi qu’on a dû le sentir, ou le conclure de ce que j’ai dit ci-devant, qu’on vit plus long-tems dans l’état de mariage, que dans le célibat. Le nombre des garçons qui sont morts depuis l’âge de 20 ans, est un peu plus de la moitié de la somme des hommes mariés & veufs morts depuis le même âge de 20 ans, il n’y a cependant que six garçons qui aient passé l’âge de 90 ans, & il y a quarante-trois hommes mariés ou veufs qui ont passé le même âge. Le nombre de filles qui sont mortes depuis l’âge de 20 ans, est presque le quart de la somme des femmes mariées ou veuves mortes depuis le même âge ; il n’y a cependant que quatorze filles qui aient passé l’âge de 90 ans, & il y a cent douze femmes mariées ou veuves qui ont été au-delà du même âge.

» Pendant les 30 mêmes années, il a été baptisé dans la paroisse de S. Sulpice 69600 enfans, dont 35531 garçons, & 34069 filles ; ce qui est à très-peu de chose près, comme 24 est à 23.

» Depuis 1720 il a été baptisé à Londres année commune, 17600 enfans par an, ou environ ; & il est mort 26800 personnes. Là le nombre des morts surpasse de beaucoup celui des naissances ; & au contraire il y a Paris plus de baptêmes que de morts ; car année commune il a été baptisé dans la paroisse de S. Sulpice 2320 enfans, & il n’y est mort que 1618 personnes. Il est vrai que par l’état général qu’on imprime tous les ans pour toutes les paroisses de Paris, on ne trouve pas une si grande différence ; mais il y a toujours plus de naissances que de morts, puisque selon ces états on baptise à Paris, année commune, 18300 enfans ou environ, & il n’y meurt que 18200 personnes. Au reste, ces états ont été faits avec trop peu de soin pour qu’on doive y compter ».

On peut voir un plus grand détail dans l’ouvrage que M. de Parcieux nous a donné sur ce sujet, & auquel nous renvoyons nos lecteurs, après en avoir extrait tout ce qui précede. L’auteur a donné une suite de cet ouvrage en 1760, dans laquelle on trouve encore d’autres tables de mortalité ; l’une d’après les registres d’une paroisse de campagne, & l’autre d’après les dénombremens faits en Suede. M. Dupré de S. Maur, de l’académie françoise, fait actuellement sur ce sujet de grandes recherches qu’il se propose, dit-on, de publier un jour ; & c’est d’après ces recherches déjà commencées depuis plusieurs années, que M. de Buffon nous a aussi donné une table de mortalité dans le III. vol. in-4°. de son Hist. naturelle, qui est entre les mains de tout le monde. C’est pour cela que nous ne transcrivons pas ici cette table. Voyez Mortalité & Arithmétique politique.

Vie morale, (Philosoph.) on appelle vie morale, celle qui s’étend avec gloire au-delà du tombeau.

La comparaison de la briéveté de cette vie mortelle, avec l’éternité d’une vie morale dans le souvenir des hommes, étoit familiere aux Romains, & a été chez eux la source des plus grandes actions. Le christianisme mal entendu, a contribué à faire perdre ce noble motif, si utile à la société. Il est pourtant vrai que l’idée de vivre glorieusement dans la mémoire de la postérité, est une chose qui flatte beaucoup dans le tems qu’on vit réellement. C’est une espece de consolation & de dédommagement de la mort naturelle à laquelle nous sommes tous condamnés. Ce ministre d’état, ce riche financier, ce seigneur de la cour, périront entierement lorsque la mort les enlevera. A peine se souviendra-t-on d’eux au bout de quelques mois ? A peine leur nom sera-t-il prononcé ? Un homme célebre au contraire, soit à la guere, soit dans la magistrature, soit dans les sciences & les beaux arts, n’est point oublié. Les grands du monde qui n’ont que leur grandeur pour apanage, ne vivent que peu d’années. Les grands écrivains du monde au contraire, sont immortels ; leur substance est par conséquent bien supérieure à celle de toutes les créatures périssables. Quo mihi rectius videtur, dit Salluste, ingenii quam virium opibus glorium quærere, & quoniam vita ipsa qua fruimur brevis est, memoriam nostri quàm maxime longam efficere. Telle est aussi la pensée de Virgile.

Stat sua cuique dies : breve & irreparabile tempus
Omnibus est vitæ ; sed famam extendere factis,
Hoc virtutis opus !


(D. J.)

Vie, (Morale.) ce mot se prend en morale pour la vie civile & les devoirs de la société, pour les mœurs, pour la durée de notre existence, &c.

La vie civile est un commerce d’offices naturels, où le plus honnête homme met davantage ; en procurant le bonheur des autres, on assure le sien.

L’ordre des devoirs de la société est de savoir se conduire avec ses supérieurs, ses égaux, ses inférieurs ; il faut plaire à ses supérieurs sans bassesse ; montrer de l’estime & de l’amitié à ses égaux ; ne point faire sentir le poids de son rang ou de sa fortune à ses inférieurs.

Les mœurs douces, pures, honnêtes entretiennent la santé, donnent des nuits paisibles, & conduisent à la fin de la carriere par un sentier semé de fleurs.

La durée de notre existence est courte, il ne faut pas l’abréger par notre déréglement, ni l’empoisonner par les frayeurs de la superstition. Conduits par la raison, & tranquilles par nos vertus :


Attendons que la Parque
Tranche d’un coup de ciseau
Le fil du même fuseau,
Qui devide les jours du peuple & du monarque ;
Lors satisfaits du tems que nous aurons vécu,
Rendons graces à la nature,
Et remettons-lui sans murmure,
Ce que nous en avons reçu.

Quand l’ame n’est pas ébranlée par un grand nombre de sensations, elle s’envole avec moins de regret ; le corps reste sans mouvement, on jette de la terre dessus, & en voilà pour une éternité. (D. J.)

Vie privée des Romains, (Hist. romaine.) nous entendons par ce mot la vie commune que les particuliers au-dessus du peuple menoient à Rome pendant le cours de la journée. La vie privée de ce peuple a été un point un peu négligé par les compilateurs des antiquités romaines, tandis qu’ils ont beaucoup écrit sur tous les autres sujets.

Les mœurs des Romains ont changé avec leur fortune. Ils vivoient au commencement dans une grande simplicité. L’envie de dominer dans les patriciens, l’amour de l’indépendance dans les plébéiens occupa les Romains de grands objets sous la république ; mais dans les intervalles de tranquillité, ils se donnoient tout entiers à l’agriculture. Les illustres familles ont tiré leurs surnoms de la partie de la vie rustique qu’ils ont cultivée avec le plus de succès, & la coutume de faire son principal séjour à la campagne prit si fort le dessus, qu’on institua des officiers subalternes nommés viateurs, dont l’unique emploi étoit d’aller annoncer aux sénateurs les jours d’assemblée extraordinaire. La plûpart des citoyens ne venoient à la ville que pour leurs besoins & les affaires du gouvernement.

Leur commerce avec les Asiatiques corrompit dans la suite leurs mœurs, introduisit le luxe dans Rome, & les assujettit aux vices d’un peuple qu’ils venoient d’assujettir à leur empire. Quand la digue fut une fois rompue, on tomba dans des excès qui ne firent qu’augmenter avec le tems ; les esclaves furent chargés de tout ce qu’il y avoit de pénible au-dedans & au-dehors. On distingua les esclaves de ville des esclaves de la campagne : ceux-ci étoient pour la nécessité, ceux-là pour le luxe ; & on eut recours à des concussions pour fournir à des profusions immenses.

Les Romains ont été 450 ans sans connoître dans la journée d’autre distinction que le matin, le midi & le soir. Ils se conformerent dans la suite aux cadrans introduits par Papirius Cursor & par Martius Philippus, pour la distinction des heures, que Scipion Nasica marqua le premier par l’écoulement de l’eau. Ils avoient communément des esclaves, dont l’unique emploi étoit d’observer les heures. Il y en avoit douze au jour, tantôt plus longues, tantôt plus courtes, selon la diversité des saisons. Les six premieres étoient depuis le lever du soleil jusqu’à midi : les six dernieres depuis midi jusqu’à la nuit.

La premiere heure étoit consacrée aux devoirs de la religion.

Les temples étoient ouverts à tout le monde, & souvent même avant le jour pour les plus matineux, qui y trouvoient des flambeaux allumés. Ceux qui ne pouvoient pas aller au temple, suppléoient à ce devoir dans leur oratoire domestique, où les riches faisoient des offrandes, pendant que les pauvres s’acquittoient par de simples salutations.

Au surplus, on ne doit point s’étonner de ce que leurs prieres étant si courtes, il leur falloit cependant pour cela une heure, & quelquefois plus. Le grand nombre de besoins réels ou imaginaires, la multiplicité des dieux auxquels il falloit s’adresser séparément pour chaque besoin, les obligeoit à bien des pélérinages, dont ceux qui savoient adorer en esprit & on vérité, étoient affranchis.

Mais cette premiere heure n’étoit pas toujours pour les dieux seuls. Souvent la cupidité & l’ambition y avoient meilleure part que la piété. Elle étoit employée, ainsi que la seconde heure, à faire des visites aux gens de qui on espéroit des graces ou des bienfaits.

Pour la troisieme heure, qui répondoit à nos neuf heures du matin, elle étoit toujours employée aux affaires du barreau, excepté dans les jours que la religion avoit consacrés, ou qui étoient destinés à des choses plus importantes que les jugemens, telles que les comices. Cette occupation remplissoit les heures suivantes jusqu’à midi ou la sixieme heure, suivant leur maniere de compter.

Ceux qui ne se trouvoient point aux plaidoyeries comme juges, comme parties, comme avocats ou comme solliciteurs, y assistoient comme spectateurs & auditeurs, & pendant la république, comme juge des juges mêmes. En effet, dans les procès particuliers, comme ils se plaidoient dans les temples, il n’y avoit guere que les amis de ces particuliers qui s’y trouvassent ; mais quand c’étoit une affaire où le public étoit intéressé, par exemple, quand un homme au sortir de sa magistrature, étoit accusé d’avoir mal gouverné sa province, ou mal administré les deniers publics, d’avoir pillé les alliés, ou donné quelque atteinte à la liberté de ses concitoyens, alors la grande place où les causes se plaidoient, étoit trop petite pour contenir tous ceux que la curiosité ou l’esprit de patriotisme y attiroit.

Si ces grandes causes manquoient (ce qui arrivoit rarement depuis que les Romains furent en possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Grece, de la Macédoine, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Espagne & de la Gaule), on n’en passoit pas moins la troisieme, la quatrieme & la cinquieme heure du jour dans les places, & malheur alors aux magistrats dont la conduite n’étoit pas irréprochable ; la recherche les épargnoit d’autant moins, qu’il n’y avoit aucune loi qui les en mît à couvert.

Quand les nouvelles de la ville étoient épuisées, on passoit à celles des provinces, autre genre de curiosité qui n’étoit pas indifférente, puisque les Romains regardoient les provinces du même œil qu’un fils de famille regarde les terres de son pere ; & d’ailleurs elles étoient la demeure fixe d’une infinité de chevaliers romains qui y faisoient un commerce aussi avantageux au public, que lucratif pour eux particuliers.

Quoique tous les citoyens, généralement parlant, donnassent ces trois heures à la place & à ce qui se passoit, il y en avoit cependant de bien plus assidus que les autres. Horace les appelle forenses, Plaute & Priscien subbasilicani, & M. Cœlius ecrivant à Cicéron, subrostrani ou subrostrarii. Les autres moins oisifs s’occupoient suivant leur condition, leur dignité & leurs desseins. Les chevaliers faisoient la banque, tenoient registres des traités & des contrats. Les prétendans aux charges & aux honneurs mendioient les suffrages. Ceux qui avoient avec eux quelque liaison de sang, d’amitié, de patrie ou de tribu, les sénateurs mêmes de la plus hauté considération, par affection ou par complaisance pour ces candidats, les accompagnoient dans les rues, dans les places, dans les temples, & les recommandoient à tous ceux qu’ils rencontroient ; comme c’étoit une politesse chez les Romains d’appeller les gens par leur nom & par leur surnom, & qu’il étoit impossible qu’un candidat se fût mis tant de différens noms dans la tête, ils avoient a leur gauche des nomenclateurs qui leur suggéroient tous les noms des passans.

Si dans ce tems-là quelque magistrat de distinction revenoit de la province, on sortoit en foule de la ville pour aller au-devant de lui, & on l’accompagnoit jusque dans sa maison, dont on avoit pris soin d’orner les avenues de verdure & de festons. De même, si un ami partoit pour un pays étranger, on l’escortoit le plus loin qu’on pouvoit, on le mettoit dans son chemin, & l’on faisoit en sa présence des prieres & des vœux pour le succès de son voyage & pour son heureux retour.

Tout ce qu’on vient de dire, s’observoit aussi bien pendant la république que sous les Césars. Mais dans ces derniers tems il s’introduisit chez les grands seigneurs une espece de manie dont on n’avoit point encore vu d’exemple. On ne se croyoit point assez magnifique, si l’on ne se donnoit en spectacle dans tous les quartiers de la ville avec un nombreux cortege de litieres précédées & suivies d’esclaves lestement vêtus. Cette vanité coutoit cher ; & Juvenal qui en a fait une si belle description, assure qu’il y avoit des gens de qualité & des magistrats que l’avarice engageoit à grossir la troupe de ces indignes courtisans.

Enfin venoit la sixieme heure du jour, c’est-à-dire midi ; à cette heure chacun songeoit à se retirer chez soi, dinoit légérement, & faisoit la méridienne.

Le personnage que les Romains jouoient après diner, étoit aussi naturel que celui qu’ils jouoient le matin, étoit composé. C’étoit chez eux une coutume presque générale de ne rien prendre sur l’après-midi pour les affaires, comme de ne rien donner de la matinée aux plaisirs. La paume ou le ballon, la danse, la promenade à pié ou en char remplissoient leur après-midi. Ils avoient des promenoirs particuliers & de publics, dans lesquels les uns passoient quelques heures en des conversations graves ou agréables, tandis que les autres s’y donnnoient en spectacle au peuple avec de nombreux corteges, & que les jeunes gens s’exerçoient dans le champ de Mars à tout ce qui pouvoit les rendre plus propres au métier de la guerre.

Vers les trois heures après-midi, chacun se rendoit en diligence aux bains publics ou particuliers. Les poëtes trouvoient là tous les jours un auditoire à leur gré, pour y débiter les fruits de leurs muses. La disposition même du lieu étoit favorable à la déclamation. Tout citoyen quel qu’il fût, manquoit rarement aux bains. On ne s’en abstenoit guere que par paresse & par nonchalance, si l’on n’étoit obligé de s’en abstenir par le deuil public ou particulier.

Horace qui fait une peinture si naive de la maniere libre dont il passoit sa journée, se donne à lui-même cet air d’homme dérangé qu’il blame dans les autres poëtes, & marque assez qu’il se soucioit peu du bain.

Secreta petit loca, balnea vitat.

La mode ni les bienséances ne me gênent point, dit-il, je vais tout seul où il me prend envie d’aller, je passe quelquefois par la halle, & je m’informe de ce que coutent le blé & les légumes. Je me promene vers le soir dans le cirque & dans la grande place, & je m’arrête a écouter un diseur de bonne avanture, qui débite ses visions aux curieux de l’avenir. De-là je viens chez moi, je fais un souper frugal, après lequel je me couche & dors sans aucune inquiétude du lendemain. Je demeure au lit jusqu’à la quatrieme heure du jour, c’est-à-dire jusqu’à dix heures, &c.

Vers les quatre heures après-midi que les Romains nommoient la dixieme heure du jour, on alloit souper. Ce repas laissoit du tems pour se promener & pour vaquer à des soins domestiques. Le maître passoit sa famille & ses affaires en revue, & finalement alloit se coucher. Ainsi finissoit la journée romaine. (D. J.)

Vies, (Histoire.) on appelle vies, des histoires qui se bornent à la vie d’un seul homme, & dans lesquelles on s’arrête autant sur les détails de sa conduite particuliere, que sur le maniement des affaires publiques, s’il s’agit d’un prince ou d’un homme d’état.

Les anciens avoient un goût particulier pour écrire des vies. Pleins de respect & de reconnoissance pour les hommes illustres, & considérant d’ailleurs que le souvenir honorable que les morts laissent après eux, est le seul bien qui leur reste sur la terre qu’ils ont quittée, ils se faisoient un plaisir & un devoir de leur assurer ce foible avantage. Je prendrois les armes, disoit Cicéron, pour défendre la gloire des morts illustres, comme ils les ont prises pour défendre la vie des citoyens. Ce sont des leçons immortelles, des exemples de vertu consacrés au genre humain. Les portraits & les statues qui représentent les traits corporels des grands hommes, sont renfermés dans les maisons de leurs enfans, & exposés aux yeux d’un petit nombre d’amis ; les éloges placés par des plumes habiles représentent l’ame même & les sentimens vertueux. Ils se multiplient sans peine ; ils passent dans toutes les langues, volent dans tous les lieux, & servent de maîtres dans tous les tems.

Cornelius Nepos, Suétone & Plutarque ont préféré ce genre de récit aux histoires de longue haleine. Ils peignent leurs héros dans tous les détails de la vie, & attachent surtout l’esprit de ceux qui cherchent à connoître l’homme. Plutarque en particulier a pris un plan également étendu & intéressant. Il met en parallele les hommes qui ont brillé dans le même genre. Chez lui Cicéron figure à côté de Démosthène, Annibal à côté de Scipion. Il me peint tour-à-tour les mortels les plus éminens de la Grece & de Rome ; il m’instruit par ses réflexions, m’étonne par son grand sens, m’enchante par sa philosophie vertueuse, & me charme par ses citations poétiques, qui, comme autant de fleurs, émaillent ses écrits d’une agréable variété.

« Il me fait converser délicieusement dans ma retraite gaie, saine & solitaire, avec ces morts illustres, ces sages de l’antiquité révérés comme des dieux, bienfaisans comme eux, héros donnés à l’humanité pour le bonheur des arts, des armes & de la civilisation. Concentré dans ces pensées motrices de l’inspiration, le volume antique me tombe des mains ; & méditant profondément, je crois voir s’élever lentement, & passer devant mes yeux surpris ces ombres sacrées, objets de ma vénération.

« Socrate d’abord, demeure seul vertueux dans un état corrompu ; seul ferme & invincible, il brava la rage des tyrans, sans craindre pour la vie ni pour la mort, & ne connoissant d’autres maîtres que les saintes lois d’une raison calme, cette voix de Dieu qui retentit intérieurement à la conscience attentive.

« Solon, le grand oracle de la morale, établit sa république sur la vaste base de l’équité ; il sut par des lois douces réprimer un peuple fougueux, lui conserver tout son courage & ce feu vif par lequel il devint si supérieur dans le champ glorieux des lauriers, des beaux arts & de la noble liberté, & qui le rendit enfin l’admiration de la Grece & du genre humain.

« Lycurgue, cette espece de demi-dieu, sévérement sage, qui plia toutes les passions sous le joug de la discipline, ôta par son génie la pudeur à la chasteté, choqua tous les usages, confondit toutes les vertus, & mena Sparte au plus haut degré de grandeur & de gloire.

« Après lui s’offre à mon esprit Léonidas, ce chef intrépide, qui s’étant dévoué pour la patrie, tomba glorieusement aux Thermopiles, & pratiqua ce que l’autre n’avoit qu’enseigné.

« Aristide leve son front où brille la candeur, cœur vraiment pur, à qui la voix sincere de la liberté, donna le grand nom de juste : respecté dans sa pauvreté sainte & majestueuse, il soumit au bien de sa patrie, jusqu’à sa propre gloire, & accrut la réputation de Thémistocle, son rival orgueilleux.

« J’apperçois Cimon son disciple couronné d’un rayon plus doux ; son génie s’élevant avec force, repoussa au loin la molle volupté : au-dehors il fut le fléau de l’orgueil des Perses ; au-dedans il étoit l’ami du mérite & des arts ; modeste & simple au milieu de la pompe & de la richesse.

« Périclès, tyran désarmé, rival de Cimon, subjugua sa patrie par son éloquence, l’embellit de cent merveilles ; & après un gouvernement heureux, finit ses jours de triomphe, en se consolant de n’avoir fait prendre le manteau noir à aucun citoyen.

« Je vois ensuite paroître & marcher pensifs, les derniers hommes de la Grece sur son déclin, héros appellés trop tard à la gloire, & venus dans des tems malheureux : Timoléon, l’honneur de Corinthe, homme heureusement né, également doux & ferme, & dont la haute générosité pleure son frere dans le tyran qu’il immole.

« Pélopidas & Epaminondas, ces deux thébains égaux aux meilleurs, dont l’héroïsme combiné éleva leur pays à la liberté, à l’empire, & à la renommée.

« Le grand Phocion, dans le tombeau duquel l’honneur des Athéniens fut enseveli ; Severe comme l’homme public, inexorable au vice, inébranlable dans la vertu ; mais sous son toit illustre, quoique bas, la paix & la sagesse heureuse adoucissoient son front ; l’amitié ne pouvoit être plus douce, ni l’amour plus tendre.

« Agis le dernier des fils du vieux Lycurgue, fut la généreuse victime de l’entreprise, toujours vaine de sauver un état corrompu ; il vit Sparte même perdue dans l’avarice servile.

« Les deux freres achaiens fermerent la scène : Aratus qui ranima quelque tems dans la Grece la liberté expirante.

« Et l’aimable Philopaemen, le favori & le dernier espoir de son pays, qui ne pouvant en bannir le luxe & la pompe, sut le tourner du côté des armes ; simple & laborieux à la campagne, chef habile & hardi aux champs de Mars.

« Un peuple puissant, race de héros, paroît dans le même paysage pour m’offrir des pieces de comparaison, & me mettre en état de juger le mérite entre les deux premieres nations du monde.

« Il me semble que le front plus severe de ce dernier peuple, n’a d’autre tache qu’un amour excessif de la patrie, passion trop ardente & trop partiale. Numa, la lumiere de Rome, fut son premier & son meilleur fondateur, puisqu’il fut celui des mœurs. Le roi Servius posa la base solide sur laquelle s’éleva la vaste république qui domina l’univers. Viennent ensuite les grands & véritables consuls.

« Junius Brutus, dans qui le pere public du haut de son redoutable tribunal, fit taire le pere privé.

« Camille, que son pays ingrat ne put perdre, & qui ne sut venger que les injures de la patrie.

« Fabricius, qui foule aux piés l’or séducteur.

« Cincinnatus, redoutable à l’instant où il quitta sa charue.

« Coriolan, fils soumis, mari sensible, coupable seulement d’avoir pris le parti des Volsques contre les Romains.

« Le magnanime Paul Emile rend la liberté à toutes les villes de Macédoine.

« Marcellus défait les Gaulois, & s’empare de Syracuse en pleurant la mort d’Archimede.

« Et toi sur-tout Regulus, victime volontaire de Carthage, impétueux à vaincre la nature, tu t’arraches aux larmes de ta famille pour garder ta foi, & pour obéir à la voix de l’honneur ».

Les vies du philosophe de Chéronée, offrent encore à mes réflexions, « Marius fuyant, & se cachant dans les marais de Minturne ; Sylla son successeur, dont l’abdication noble, hardie, sensée, vertueuse, rendit son nom célebre dans Rome jusqu’à la fin de sa vie.

« Les Gracches doués du talent de la parole, sont pleins de feu, & d’un esprit d’autorité des tribuns qui leur fut fatal ; esprit toujours turbulent, toujours ambitieux, toujours propre à produire des tyrans populaires.

« Lucullus est malheureux de n’être pas mort dans le tems de ses victoires.

« Scipion, ce chef également brave & humain, parcourt rapidement tous les différens degrés de gloire sans tache ; ardent dans la jeunesse, il sut ensuite gouter les douceurs de la retraite avec les muses, l’amitié, & la philosophie.

« Sertorius, le premier capitaine de son tems, tout fugitif qu’il étoit, & chef de barbares en terre étrangere, tient tête à toutes les forces de la république, & périt par l’assassinat d’une de ses créatures.

« Cicéron, ta puissante éloquence arrêta quelque tems le rapide destin de la chute de Rome !

« Caton, tu es la vertu même, dans les plus grends dangers !

« Et toi malheureux Brutus, héros bienfaisant, ton bras tranquille, poussé par l’amour de la liberté, plongea l’épée romaine dans le sein de ton ami ! Voilà les hommes dont Plutarque a fait le tableau ! » (D. J.)

Vies des saints, (Hist. ecclésiastique.) voyez Legende.

Ajoutez ici avec l’auteur de l’esprit des lois, que si les vies des saints ne sont pas véridiques sur les miracles, elles fournissent du-moins de grands éclaircissemens sur l’origine des servitudes, de la glèbe, & des fiefs : d’ailleurs les mensonges qui s’y trouvent peuvent apprendre les mœurs & les lois du tems, parce qu’ils sont relatifs à ces mœurs & à ces lois. On lit, par exemple, dans les vies des saints, que Clovis donna à un saint personnage la puissance sur un territoire de six lieues de pays, & qu’il voulut qu’il fut libre de toute jurisdiction quelconque. Il est vraissemblable que ce trait d’histoire est une fausseté, mais elle nous prouve que les mensonges se rapportent aux mœurs & aux lois du tems, & ce sont ces mœurs & ces lois qu’il faut chercher dans la lecture des vies des saints. (D. J.)

Vie, (Jurisprud.) en cette matiere se distingue en vie naturelle & vie civile.

On entend par vie naturelle le cours de la vie selon la nature.

La vie civile est l’état que tient dans l’ordre politique, celui qui n’en est pas déchu par quelque changement arrivé dans sa personne : ce changement arrive ou par ingression en religion, ou par quelque peine qui emporte mort civile. C’est en conséquence de la vie civile, que le citoyen jouit des droits qui sont émanés de la loi, & dont cesse de jouir celui qui est mort civilement. Voyez Cité, Mort, Profession religieuse. (A)

Vie, Vivre, Vivant, (Crit. sacr.) l’Ecriture parle au propre & au figuré de la vie du corps & de celle de l’ame, de la vie temporelle & de la vie éternelle. La vie temporelle étoit la récompense de l’observation de l’ancienne loi. Le seigneur est appellé le Dieu vivant, parce que lui seul vit essentiellement. Le Seigneur est vivant, est une formule de serment par la vie de Dieu ; laquelle formule se trouve souvent dans l’Ecriture. Vous jurerez en vérité, selon votre conscience & en justice ; le Seigneur est vivant, dit Jérémie, iv. 2. La terre des vivans, par rapport à ceux qui sont morts, c’est le monde ; dans le sens spirituel, c’est le ciel où la mort ne regne plus.

Les eaux vivantes, sont les eaux pures, les eaux de source, Lévitiq. 14.

Jesus-Christ est la vie, parce que la pratique de ses préceptes nous conduit à une vie heureuse. (D. J.)