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L’Heptaméron des nouvelles/Notice des éditions

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IV

NOTICE DES ÉDITIONS
DE
L’HEPTAMÉRON DE LA REINE DE NAVARRE


I


Histoires des Amans fortunez. Dédiées à très illustre princesse, Madame Marguerite de Bourbon, Duchesse de Nivernois. Paris, Gilles Robinot, 1558, ou Paris, Jean Cavyller, 1558, in-4o [de xix & 184 ff.].

Cette première édition n’est pas complète ; elle ne contient que soixante-sept Nouvelles, qui ne sont pas divisées par Journées. L’éditeur Pierre Boaistuau, dit Launay, a fait un choix dans les manuscrits, sans respecter l’ordre que la Princesse avait adopté. Ainsi la ire nouvelle qu’il a publiée est la lxxe dans les manuscrits, & par conséquent la dernière de la VIIe Journée.

Cette édition, dont il y a un exemplaire à la Bibliothèque de l’Arsenal, pourrait sembler différente de celle que M. Brunet décrit dans son Manuel (4e éd., t. III, col. 1416), puisqu’il l’indique comme se vendant chez Gilles Gilles, & comme ayant un titre orné d’une bordure gravée en bois[1], ce qui ne se trouve pas dans l’exemplaire de l’Arsenal que nous avons sous les yeux. Mais il faut observer que le privilège est délivré au nom de Vincent Sertenas, imprimeur, qui, suivant un usage assez commun au XVIe siècle, aura distribué des exemplaires de la même édition à plusieurs libraires, qui auront fait exécuter des titres différents. Dans sa dédicace à Marguerite de Bourbon[2], Boaistuau ne nomme pas la Reine de Navarre, mais il la désigne assez clairement à la Duchesse de Nevers, nièce par alliance de cette Reine, en lui disant : « Vous êtes naturelle & légitime heritière de toutes excellences, ornemens & vertus qui enrichissoient l’autheur pendant qu’il décoroit par sa présence le pourpris de la Terre. »

Quant au langage, le texte de cette édition est à peu de chose près conforme aux manuscrits, mais, outre qu’elle ne renferme aucun des arguments qui précèdent chaque Journée de l’Heptaméron, les passages hardis ont été supprimés avec soin.

— Nous joignons ici, avec une double concordance de l’ordre des Nouvelles dans Boaistuau & dans l’Heptaméron, le texte complet des liminaires des Histoires des Amans fortunez. — M.

CONCORDANCE DE L’ÉDITION DE BOAISTUAU
AVEC L’ORDRE DES CONTES DE l’HEPTAMÉRON.

BOAIST. HEPT. BOAIST. HEPT. BOAIST. HEPT.
1 LXX 24 XXXVIII 47 XXXVII
2 XXXII 25 XXXIX 48 XL
3 III 26 XLI 49 XLVII
4 IV 27 XLII 50 XLVIII
5 V 28 XLIII 51 L
6 XIV 29 XLV 52 LIV
7 XV 30 XLIV 53 LX
8 XVI 31 LV 54 LXII
9 XVII 32 LVI 55 LXIV
10 XVIII 33 LVII 56 LXVII
11 XIX 34 LXI 57 LXVIII
12 XX 35 XXIX 58 LXIX
13 XXI 36 LXV 59 LXXI
14 XXII 37 I 60 LVIII
15 XXIII 38 II 61 LIX
16 XXIV 39 VI 62 LI
17 IX 40 VII 63 LII
18 X 41 VIII 64 LIII
19 XI 42 XII 65 XXV
20 XXXIII 43 XIII 66 XXVI
21 XXXIV 44 XXVII 67 XXX
22 XXXV 45 XXVIII
23 XXXVI 46 XXXI

CONCORDANCE DES CONTES DE L’HEPTAMÉRON
AVEC L’ÉDITION DE BOAISTUAU.


HEPT.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XI bis

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

BOAIST.

37

38

3

4

5

39

40

41

17

18

19

42

43

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

16

HEPT.

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLIV bis

XLV

XLVI

XLVI bis

XLVII

BOAIST.

65

66

44

45

35

67

46

2

20

21

22

23

47

24

25

48

26

27

28

29

49

HEPT.

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

LVI

LVII

LVIII

LIX

LX

LXI

LXII

LXIII

LXIV

LXV

LXVI

LXVII

LXVIII

LXIX

LXX

LXXI

LXXII

BOAIST.

50

30

51

62

63

64

52

31

32

33

60

61

53

34

54

55

36

56

57

58

1

59


PRÉFACES DE BOAISTUAU.

À très illustre, très humble & très excellente Princesse Madame Marguerite de Bourbon, Duchesse de Nevers, Marquise d’Illes, Comtesse d’Eu, de Dreux, de Rételois, Colombiers & Beaufort, Dame d’Aspremont, de Cham-Regnault, d’Arches, Rencaurt, de Monrond & La Chapelle d’Angylon, Pierre Boaistuau, surnommé Launay, très humble salut & perpétuelle obéissance.

« Madame, ce grand oracle de Dieu, S. Jean Chrysostome, déplore par grande compassion, en quelque endroit de ses œuvres, le désastre & calamité de son siècle, auquel la mémoire d’une infinité de personnes illustres non seulement estoit effacée d’entre les hommes, mais, qui plus est, leurs escripts, par lesquelz les riches conceptions de leurs âmes & divins ornements de leurs esprits devoient estre consacrez à la postérité, avoient pris fin avec leur vie. Et certainement avec très manifeste raison, ce bon sainct homme formoit telle complaincte à toute la République Chrestienne, esmeu de la juste douleur d’une infinité de milliers de livres, desquelz les uns sont perdus & ensevelis en éternel oubly par la négligence des hommes, les autres dissipez & ruinez par les cruelles incursions des guerres, les autres putrifiez & corrompus tant par la rigueur des ans que par nonchallance de les conserver & recueillir, de quoy les Histoires & Annales anciennes donnent un ample tesmoignage en la mémorable Librairie de ce grand Roy d’Égypte Ptolémée Philadelphe, laquelle, avec la sueur & le sang de tant de Philosophes notables avoit esté construite & avec la libéralité d’un si grand Monarque maintenue, ordonnée & conservée. Et toutesfois, en moins d’un jour naturel, par la monstrueuse & abominable cruaulté des soldats de César, lorsqu’il suyvit Pompée jusques en Alexandrie , elle fut bruslée & mise en cendres. Zonarie, historien ecclésiastique, escrit le semblable estre advenu à Constantinople du temps de Zénon, où il fut bruslé un superbe & magnifique palais, orné de toutes sortes de livres escripts de main, avec l’éternel regret & détriment insupportable de tous ceux qui font profession des Lettres. Et, sans nous amuser trop curieusement à renouveller la ruine des Anciens, nous avons expérimenté de noz ans une semblable perte, de laquelle la mémoire est si récente que les plaies en saignent encore sur toutes les parties de l’Europe, lorsque les Turcs assiégèrent Bude, capitalle de la Hongrie, où la tant célébrée bibliothèque du bon Roy Mathias fut pillée, dissipée & gastée, laquelle, sans pardonner à aucune despence, il avoit enrichie de tous les plus rares & excellens livres, Grecs, Latins, Hébreux & Arabiques, qui s’estoient peu recouvrer en toutes les plus fameuses provinces de la terre.

« Encores qui vouldra particulariser les choses & les considérer de plus près, il trouvera que Théophraste, ainsi que lui-mesme témoigne, a escrit & composé trois cens volumes, Chrysippe soixante, Empédocle cinquante, Serve Sulpice deux cens en Droit civil, Galien cent trente en l’art de Médecine, Origène six mille, lesquels saint Hiérosme atteste avoir tous leuz, & toutesfois de tant d’admirables & excellens autheurs il ne nous reste maintenant sinon quelques petits fragments, encore si corrompus & depravez en plusieurs lieux qu’ilz semblent abortifz & quasi par force avoir esté arrachez de leurs mains.

« À raison de quoy, ma Dame, puisque l’ocasion s’est offerte, j’ay bien voulu proposer tous ces exemples à fin d’exhorter tous ceux qui font thrésor de livres & qui les tiennent reclus en leurs sanctuaires & cabinets, qu’ils ayent désormais à les publier & produire en lumière, à fin que non seulement ilz ne desrobbent & ensevelissent la gloire de leurs encestres, mais aussi à fin qu’ilz ne privent leurs successeurs du fruict & contentement qu’ilz pourroient recevoir des labeurs d’autruy.

« Quant à mon regard, je déduiray plus amplement en l’Advertissement que je donneray aux Lecteurs ce qui m’a sollicité de mettre la main à l’œuvre de ce présent Autheur, lequel n’a besoing de Trompette & Hérault pour magnifier & exalter sa grandeur, considéré qu’il n’y a éloquence humaine qui plus vivement le puisse dépeindre que luy mesme s’est peint par les célestes traicts de son propre pinceau, j’entens par ses autres escriptz, esquelz il a si bien exprimé la sincérité de sa doctrine, la vivacité de sa foy & l’intégrité de ses meurs que les plus doctes hommes qui ont régné de son temps n’ont point eu de honte de l’appeler prodige & miracle de Nature. Et, combien que le Ciel, jaloux de nostre bien, l’ayt ravi de cest habitacle mortel, si est ce que ses vertus l’ont rendu si admirable & l’ont tellement gravé en la mémoire d’un chacun que l’injure & vieillesse du temps ne l’en pourra si bien effacer que nous ne le plaignons & lamentons incessamment, comme Antimache, Poëte Grec, ploroit Lysidichè, sa femme, par tristes vers & flébiles élégies, qui décrivent & révellent ses vertus & louanges.

« Puis doncq, ma Dame, que cest œuvre se prépare pour estre exposé au jugement douteux de tant de milliers d’hommes, il vous plaira le recevoir soubz vostre protection & sauvegarde ; car, ainsi que vous estes naturelle & légitime héritière de toutes excellences, ornemens & vertus qui enrichissoient l’autheur pendant qu’il décoroit par sa présence le pourpris de la Terre, lesquelles maintenant par quelque émerveillable rayon de Divinité revivent & se manifestent en vous, aussi ne vous peult on frauder du fruict du labeur lequel par juste droit vous est acquis & duquel tout l’Univers vous sera redevable, sortant à présent en lumière soubz l’ombre & splendeur de voz divines & héroïques vertus.

« Vous prendrez doncq en gré, ma Dame, s’il vous plaist, ceste petite offerte pour éternel tesmoignage de mon obéissance & très humble dévotion envers vostre Grandeur, attendant quelque sacrifice plus grand que je luy dresse pour l’advenir. »

Il est inutile de transcrire les sonnets de Berad de Girard, Bourdelois, à Madame la Duchesse de Nevers, avec la devise More & amore ; de L. du Lys ; de Gabriel de Lyvène, Gentil homme Angoumoisin, avec la devise Famâ & Fortunâ ; l’ode latine de « Paulus Villemorius », & l’ode française de François de Belleforest, Comingeois, au Seigneur de Launay ; mais nous devons transcrire l’Avis au Lecteur :

Pierre Boaistuau, surnommé Launay, au Lecteur.

« Bégnin Lecteur, je te puis dire en vérité & à bon droict acertèner, mesme prouver par tesmoings dignes de foy que, lorsque cest œuvre me fut présenté pour luy servir d’esponge & le nettoyer d’une infinité de faultes manifestes qui se retrouvoient en une copie escrite de main, si fus seulement requis de retirer ou mettre au net dix-huit ou vingt histoires des plus notables, réservant en autre saison plus opportune, & avec plus de repos, de parachever le reste.

« Toutesfois, ainsi que les hommes sont curieuz de novalitez, je fus solicité par très instantes requestes de poursuivre ma pointe, ce que j’ay accordé plus par importunité que de mon gré, & a succédé mon entreprinse de telle sorte que, pour ne me rendre du tout désobéissant, j’en ay encore adjouxté quelques-unes, ausquelles depuis quelques autres en ont de rechef adjouté aux précédentes.

« Quant à mon regard, je te puis asseurer qu’il m’auroit esté moins pénible de bastir l’œuvre tout de neuf que de l’avoir tronqué en plusieurs endroits, changé, innové, adjousté & supprimé en d’autres, ayant esté quasi contraint de luy donner une nouvelle forme, ce que j’ay fait, partie pour la nécessité & décoration des histoires, partie pour servir au temps & à l’infélicité de nostre siècle, où la plus part des choses humaines sont si exulcérées qu’il ne se trouve œuvre si bien digéré, poly & limé, duquel on ne face mauvaise interprétation & qui ne soit calomnié par la malice de quelques délicats. Prens donc en gré notre labeur précipité & nesois point si curieux censeur des œuvres d’autruy que premier tu ne recongnoisses les tiennes. »

— La première traduction anglaise est évidemment faite d’après Boaistuau : « Heptameron, or the History of the fortunate lovers, translated by R. Codrington ; London, 1654, in-12. Elle est dédiée à Thomas Stanley. — M.


II


L’Heptaméron des Nouvelles de très illustre & très excellente Princesse Marguerite de Valois, Royne de Navarre, remis en son vray ordre, confus auparavant en sa première impression, & dédié à très illustre & très vertueuse Princesse Jeanne, Royne de Navarre, par Claude Gruget, parisien. À Paris, Vincent Certenas, ou Jean Caveillier, 1559, in-4o [de six & 214 ff.]

Cette édition est la première qui renferme le texte à peu près complet de l’Heptaméron, rangé dans l’ordre que l’auteur avait adopté. Bien que Claude Gruget prétende, dans sa dédicace, avoir rétabli le texte d’après les manuscrits, il est certain qu’il s’est servi du travail de Boaistuau. Ce qui le prouve, c’est que les passages supprimés par Boaistuau, comme trop hardis, l’ont été aussi par Claude Gruget, & que ce second éditeur a seulement un peu modifié l’orthographe adoptée par le premier.

Voici la dédicace que C. Gruget adresse à Jeanne d’Albret, Reine de Navarre, fille de Marguerite[3] :


À très illustre & très vertueuse Princesse Madame Jeanne de Foix, Royne de France, Claude Gruget, son très humble serviteur, désire salut & félicité.

« Je ne me fusse ingéré, Madame, vous présenter ce livre des Nouvelles de la feue Royne, vostre mère, si la première édition n’eust obmis ou celé son nom & quasi changé toute sa forme, tellement que plusieurs le mescognoissoient, cause que, pour le rendre digne de son auteur, aussi tost qu’il fut divulgué, je recueilly de toutes parts les exemplaires que j’en peu recouvrer escrits à la main, les vérifiant sur ma copie, & feis en sorte que je le réduisy au vray ordre qu’elle l’avoit dressé. Puis, soubz la permission du Roy & vostre consentement, il a été mis sur la presse pour le publier tel qu’il doit estre.

« En quoy me revient en mémoire ce que le Comte Balthazar dict de Boccace, en la Préface de son Courtisan, que ce qu’il feit en se jouant, sçavoir est son Décaméron, luy a porté plus d’honneur que toutes ses autres œuvres, latines ou tuscanes, qu’il estimoit les plus sérieuses.

« Aussi la Royne, vray ornement de nostre siècle, de laquelle vous ne torlignez en l’amour & congnoissance des bonnes lettres, en se jouant sur les actes de la vie humaine a laissé de si belles instructions qu’il n’y a celui qui n’y trouve matière d’érudition, & si a, selon tout bon jugement, passé Boccace ès beaux Discours qu’elle faict sur chascun de ses Comptes. De quoy elle mérite louenge, non seulement pardessus les plus excellentes Dames, mais aussi entre les plus doctes hommes ; car, de trois stiles d’oraison descrits par Cicéron, elle a choisy le simple, semblable à celuy de Térence en latin, qui semble à chascun fort aisé à imiter, mais, à qui l’expérimente, rien moins.

« Vray est que tel présent ne vous sera point nouveau, & ne ferez que le recognoistre par hérédité maternelle. Toutes fois je m’asseure que le recevrez de bon œil pour le veoir, par ceste seconde impression, remis en son premier estat, car, à ce que j’ai peu entendre, la première vous déplaisoit. Non que celuy qui y avoit mis la main ne fust homme docte, qu’il n’y ait prins peine, & si est aisé à croire qu’il ne l’a voulu desguiser ainsi sans quelque occasion ; néantmoins son travail s’est trouvé peu agréable.

« Je le vous présente donc, Madame, non pour part que j’y prétende, ains seulement comme l’ayant démasqué pour le vous rendre en son naturel. C’est à Vostre Royale Grandeur à le favoriser puisqu’il est sorty de vostre Maison illustre ; aussi en a-t-il la marque sur le front, qui luy servira de sauf-conduit par tout le monde & le rendra bien venu ès bonnes compagnies.

« Quant à moy, recognoissant l’honneur que me ferez en recevant de ma main ce labeur de l’avoir remis à son poinct, je me sentiray perpétuellement obligé à vous faire très humble service. »


En 1558, Pierre Boaistuau, surnommé Launay, avait publié la première édition des Nouvelles de la Reine de Navarre ; il la dédia à Marguerite de Bourbon, nièce de cette Princesse. Boaistuau ne respecta pas l’œuvre originale. Non seulement il changea l’ordre des récits, mais encore il déguisa plusieurs noms propres & supprima les passages qui lui parurent trop hardis. Il corrigea aussi le style, auquel il donna plus de correction peut-être, mais ce fut aux dépens de la grâce & de la naïveté.

Boaistuau publia son travail sous le titre de : Histoires des Amans fortunez. En ne respectant pas l’ordre donné aux différens récits, il changea complètement le caractère de l’Heptaméron. Chaque Journée était consacrée au récit de certaines aventures, qui faisaient connaître soit l’emportement des femmes en amour, soit la ruse des hommes, ou bien encore les vertus & les vices de quelque classe de la société. Chaque histoire venait à l’appui de celle qui précédait, ou bien avait pour but de la réfuter. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les prologues & les épilogues. Boaistuau fut obligé de changer & même de supprimer la plupart de ces prologues, entreprise maladroite, qui mécontenta, non sans motifs, Jeanne d’Albret, fille de la Reine de Navarre.

C’est pourquoi Claude Gruget s’empressa de publier , dès l’année suivante, une autre édition du Recueil de Nouvelles composé par Marguerite. Il les replaça dans l’ordre qu’elles devaient avoir, rétablit les prologues & épilogues supprimés, & donna au Recueil le titre d’Heptaméron, en ayant soin d’ajouter : Remis en son vray ordre, confus auparavant en sa première impression. Mais là s’est arrêté le travail de ce deuxième éditeur ; il n’osa pas rétablir les noms propres & les passages renfermant soit des opinions hardies religieuses ou philosophiques, soit des traits de satire contre les moines, supprimés déjà par Boaistuau.

Les mêmes motifs de convenance engagèrent Gruget à substituer aux Nouvelles xi, xliv, xlvi des manuscrits, d’autres Nouvelles, plus insignifiantes & moins satiriques.

Quant au style & à l’orthographe, Gruget ne manqua pas non plus de les modifier, se conformant, du reste, à l’usage établi de son temps. Bien qu’un espace de moins de vingt années sépare seulement la composition des Nouvelles & l’édition donnée par Gruget en 1559, le langage & l’orthographe avaient éprouvé des modifications importantes. Il en fut ainsi pendant tout le xvie siècle, & même jusqu’aux premières années du xviie. Au moment où Marguerite écrivit ses Nouvelles, deux langues françaises étaient en présence : le vieux langage, à l’expression naïve, à la phrase insuffisante parfois, mais compréhensible à tous ; le langage nouveau, dont la grammaire & beaucoup de mots étaient empruntés aux Grecs & aux Latins, & qui fut employé par les savants & les poëtes de l’école de Ronsard & de Baïf.

Marguerite écrivit ses Nouvelles dans le langage ancien, qui était celui de la conversation à la Cour de François Ier. En comparant les deux éditions données par Boaistuau & Cl. Gruget aux manuscrits les plus anciens, il est facile de s’apercevoir que l’un & l’autre se sont efforcés de rendre plus savant & plus correct, le style de la Princesse. Le texte, remanié par Boaistuau & Gruget, fut reproduit jusqu’aux premières années du xviie siècle, avec des changements d’orthographe & des fautes qui défigurent complètement l’œuvre originale. Quant aux éditions plus modernes, mises en beau langage, elles ne méritent même pas d’être critiquées[4].


— Le même Heptaméron… Vincent Sertenas, Gilles Robinot, ou Gilles Gilles (imprimé à Paris par Benoist Prévost, demeurant à la rue Frementel, prez le cloz Bruneau, à l’enseigne de l’Estoile d’or, 1559), 1560, in-4o de 4 feuillets, 212 feuillets de texte, & 2 feuillets pour le privilège & le nom de l’imprimeur.

— L’Heptaméron des Nouvelles… Imprimé, sans lieu d’impression ni nom de libraire, en 1560, 16 feuillets & 726 pages.

— Le même, Lyon, Guill. Rouillé, 1561, petit in-12 ; Paris, Gilles Gilles, 1561, in-16.

— Le même Heptaméron. Paris, Norment & Bruneau, 1567, in-16.

M. Brunet, à qui j’emprunte quelques-unes des indications précédentes, ajoute encore : « Il existe plusieurs autres éditions de ces Contes, imprimées, de format in-16, d’après le texte de 1559 & 1560, dont on recherche les exemplaires bien conservés. Voici l’indication de celles que nous avons vues :

« — Lyon, Louis Cloquemin, 1572, in-16, de 812 pages & la table.

« — Paris, Michel de Roigny, 1574, in-16 de 812 feuillets & 6 feuillets pour la table. Lettres rondes.

« — Lyon, Cloquemin, 1578, in-16 de 812 pages & 6 feuillets de table.

« — Paris, Gab. Buon, 1581, in-16. »

M. Brunet cite encore une édition de format in-12, imprimée à Rouen, chez Jean Osmont, en 1598, de 578 pages, non compris les pièces préliminaires, ni la table, si toutefois il y en a une ; imprimée en beaux caractères.

Je signalerai deux autres éditions : l’une de Paris, Abel Langelier, 1581, in-18 de 801 p. & de 6 feuillets pour la table ; l’autre de format in-12, imprimée à Rouen en 1598, de chez Romain de Beauvais, « près la grand’porte de Nostre Dame ». Cette édition a 589 pages sans y comprendre la table qui en a 8, & 11 feuillets préliminaires contenant le titre, deux sonnets, la dédicace à Jeanne d’Albret & le Prologue.

Toutes ces éditions reproduisent le texte remanié par Boaistuau & Gruget ; seulement l’orthographe adoptée par ces deux éditeurs est toujours plus ou moins modifiée, & des altérations nombreuses défigurent le texte original, déjà bien maltraité par Boaistuau & Gruget.


III


Au xviie siècle, l’Heptaméron de la Reine de Navarre fut souvent réimprimé. Les dernières éditions du texte de C. Gruget servirent d’abord de modèles ; ainsi j’ai sous les yeux une édition, imprimée à Paris par Ch. Chappellein en 1607, in-18, qui est semblable à celle de 1598 ; mais vers la fin de ce siècle le texte de Gruget, déjà modifié par les différents éditeurs, fut remplacé par une imitation en beau langage. Il faut remarquer cependant qu’une réimpression du texte de Gruget fut publiée, en 1698, en Hollande, chez Jacques Bessin, qui eut soin de mettre sur le titre : Sur l’imprimé à Paris ; 2 vol. petit in-12.

Le nom d’Heptaméron, appliqué par Cl. Gruget au recueil composé par la Reine, disparut du titre de ces éditions qui prirent le titre suivant :

Contes & Nouvelles de Marguerite de Valois, Reine de Navarre, mis en beau langage. Amsterdam, Gallet, 1698, 2 vol. petit in-8o. « Ce n’est pas, » dit fort bien M. Brunet, « le beau langage de l’éditeur, substitué au texte original de l’auteur, qui fait rechercher cette édition. Elle se recommande seulement par des gravures assez expressives, attribuées à Romain de Hooge, dont toutefois elles ne portent pas le nom. »

— Réimpression d’Amsterdam, 1700, petit in-8o, avec les mêmes figures.

— Autre édition d’Amsterdam, Gallet, 1708, 2 vol. in-8o, fig. Une partie des planches porte le nom d’Harreweyn.

— Autre édition ; la Haye (Chartres), 1733, 2 vol. petit in-12.

— Autre ; Londres, 1744, 2 vol. in-12.

Heptaméron français, ou les Nouvelles de Marguerite, Reine de Navarre. Berne, 1780-1, 3 vol. in-8o, figures de Freudenberg. « Jolie édition, publiée sous la direction de J. Rodolphe de Sinner, qui a retouché assez maladroitement la prose de ces contes, » dit M. Brunet, qui donne sur les estampes, fleurons, culs-de-lampe, dont cette édition est ornée, des détails curieux auxquels nous renvoyons (t. III, p. 277 du Manuel, 4e éd.). Il y a des exemplaires de cette édition qui portent : Nouvelles de Marguerite, Reine de Navarre, Berne, 1781. — D’autres exemplaires portent la date de 1792, mais les gravures sont d’un second tirage.

L’édition publiée à Paris en 1784, 8 vol. in-18 ou bien in-8o, avec figures, n’est que la réimpression de celle de 1780. On peut en dire autant des deux éditions suivantes :

Contes & Nouvelles de Marguerite Reine de Navarre. Nouvelle édition, ornée de 75 gravures en taille-douce. Paris, 1807, 8 vol. in-18.

Contes & Nouvelles. Paris, Dauthereau, 1828, 5 vol. in-32. Faisant partie de la collection des romans français & étrangers.


IV


Depuis 1840, il n’a paru que deux éditions de l’Heptaméron.

1o En 1841, dans la Bibliothèque d’élite du libraire Ch. Gosselin, sous le titre suivant :

L’Heptaméron ou Histoire des Amants fortunés, Nouvelles de la Reine Marguerite de Navarre, ancien texte publié par Claude Gruget dans l’édition originale de 1559, revu, corrigé & publié avec des notes & une notice par le bibliophile Jacob. Paris, 1841, in-12. Le bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix) s’est contenté de reproduire le texte de Gruget, auquel il a joint quelques notes.

2o La même année, dans un volume du Panthéon littéraire, dû au travail du même éditeur, & dont voici le titre complet :

Les vieux conteurs français, revus & corrigés sur les éditions originales, accompagnés de notes & précédés de notices historiques, critiques & bibliographiques, par Paul L. Jacob, bibliophile. Le volume contient :

Les cent Nouvelles nouvelles, dites les Nouvelles du Roi Louis XI. — Les Contes ou les nouvelles récréations & joyeux devis de Bonaventure Des Periers. — L’Heptaméron ou les Nouvelles de Marguerite, Reine de Navarre. — Le Printemps d’Yver, contenant cinq histoires discourues au château du Printemps, par Jacques Yver. Paris, 1841, grand format in-8o à deux colonnes.


Nous ajouterons que depuis 1853, date de l’édition de M. Le Roux de Lincy, il en a paru trois nouvelles.

L’une est de M. Paul Lacroix : L’Heptaméron des Nouvelles de très haute & très illustre Princesse Marguerite d’Angoulême, Royne de Navarre. Nouvelle édition, publiée d’après le texte des manuscrits, avec des notes & une notice. Paris, Adolphe Delahays, 1858, de xxviij & 436 pages. Ce volume fait partie de la Bibliothèque Gauloise. Il y en a des exemplaires sur fort papier vergé.

Les sept Journées de la Reine de Navarre, suivies de la huitième (d’après l’édition de Cl. Gruget, 1559). Notice & notes par Paul Lacroix ; index & glossaire. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1862. Sept volumes in-16, avec un portrait & huit charmantes eaux-fortes dessinées & gravées par Léopold Flameng. Il y en a des exemplaires sur des papiers différents.

Il y en a aussi une élégante édition dans la Nouvelle Collection Janet : L’Heptaméron des Nouvelles, &c., nouvelle édition collationnée sur les manuscrits, avec préface, notes, variantes & glossaire-index par Benjamin Pifteau ; Paris, Alphonse Lemerre, 1865, 2 vol. in-16 de 286 & 271 pages.

Enfin il en paraît dans le moment, chez M. Liseux, une autre par M. Félix Franck, annoncée en trois volumes, dont le second seul a paru.

Mentionnons aussi une traduction anglaise contemporaine, qui forme un volume dans les extra-volumes de la collection in-8o de Bohn ; Londres, 1855. Par la date, comme par la mention du titre : Now first translated from the original text, on voit qu’elle a pris pour base le texte nouveau de M. Le Roux de Lincy. — M.


    Comtesse d’Eu, de Dreux, de Réthelois, Colombiers & Beaufort, Dame d’Apremont, &c. ; neuvième enfant de Charles de Bourbon, Duc de Vendôme, Pair de France, &c. ; nourrie à la Cour de François Ier parmi les Demoiselles d’honneur ; mariée en 1538 à François de Clèves, premier du nom, Duc de Nevers. (Père Anselme, t. I, p. 330.)

  1. Bibliothèque nationale, Y2 608. — À Paris, par Gilles, libraire, demeurant à la rue Saint-Jacques, à la Concorde, 1558, avec Privilège du Roy (accordé à Vincent Sertenas, à la date du dernier avril 1558, en présence du Cardinal de Sens, Garde des Sceaux, Jean III, cardinal Bertrandi), in-4o de 19 feuillets non chiffrés pour les liminaires, la table & le Prologue, & de 184 feuillets (67 histoires). Dans les liminaires, on trouve des pièces de Gabriel de Lyvène, Gentilhomme Angoumoisien, avec la devise : Famâ & Fortunâ, & du Commingeois François de Belleforest, avec la devise : Ou mort ou vie. — M.
  2. Marguerite de Bourbon, Duchesse de Nevers, Marquise d’Illes,
  3. Nous donnons en entier la dédicace de Gruget, dont M. L. de L. n’avait donné que le commencement. — M.
  4. Extrait de l’Avertissement de M. Leroux de Lincy, p. iii-vi.