L’Internationale, documents et souvenirs/Tome I/Texte entier

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L’INTERNATIONALE,
documents et souvenirs

Tome I.
Société nouvelle de librairie et d'édition, 1905
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PRÉFACE
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Quelques mots seulement pour expliquer l'origine et le contenu de la présente publication.

Au cours de voyages faits en 1903 et 1904 dans le Jura neuchâtelois et bernois (Suisse française) pour y revoir mes vieux camarades et faire la connaissance des militants de la nouvelle génération, j'avais dû constater que le véritable caractère du grand mouvement socialiste dont l'Internationale a été l'expression était généralement inconnu ou méconnu aujourd'hui, dans le pays même qui fut le théâtre d'une partie considérable de ce mouvement. Je crus qu'il pourrait être utile d'attirer l'attention des jeunes, dans la Suisse française, sur les idées de l'Internationale, et de leur en faciliter l'étude et la discussion, en recueillant et en publiant ce que j'avais écrit, de 1868 à 1878, dans des journaux qui sont maintenant presque introuvables : je résolus donc de réimprimer en un petit volume un choix d'articles parus dans le Progrès du Locle, l’Égalité de Genève, la Solidarité de Neuchâtel, et le Bulletin de la Fédération Jurassienne.

On me fit observer que, pour restituer à ces articles leur véritable signification, il serait indispensable de les accompagner d'un commentaire historique, faisant connaître les circonstances à l'occasion desquelles ils furent écrits, le milieu dans lequel se sont produites les idées qu'ils exposent, et permettant surtout de bien comprendre l'évolution de ces idées. Je me préparai en conséquence à rédiger de courtes notes explicatives.

Mais alors on me dit qu'au lieu d'un commentaire consistant en simples notes impersonnelles, il serait préférable, en élargissant le cadre du livre, d'écrire une narration suivie, déposition d'un témoin sur les hommes et les choses de cette époque ; on me conseilla, en outre, d'ajouter aux articles de journaux d'autres pièces de diverse nature, lettres inédites, statuts, résolutions des Congrès, circulaires, etc. Le livre deviendrait ainsi à la fois une collection de documents et une collection de souvenirs, formant ma contribution — bien modeste — à l’histoire, que sans doute on écrira quelque jour, de l’Association internationale des travailleurs. Un ouvrage rédigé sur ce plan s’adresserait, non plus seulement aux habitants de la région où se constitua jadis la Fédération jurassienne, mais à tous ceux qui voudraient savoir ce que fut l’Internationale.

En accédant à ce désir amical, je ne me suis pas dissimulé l’écueil de l’entreprise, et les critiques auxquelles devait m’exposer l’exécution de ma tâche. Conter ses souvenirs, ce n’est pas seulement parler de ses amis, c’est aussi parler de soi. Et, pour transmettre l’impression exacte de la réalité, il faut ne pas reculer devant le détail minutieux, parfois devant la confidence intime. Je me suis décidé à affronter le péril, en m’efforçant de limiter la partie personnelle à ce qui était strictement nécessaire pour l’intelligence de la partie générale.

Je remercie les amis qui ont bien voulu m’aider à contrôler et à compléter mes souvenirs ; c’est à eux qu’est due, pour une bonne part, la sûreté et la précision des renseignements qu’il m’a été possible de réunir dans ces pages.

James Guillaume.


L’ouvrage devait s’appeler : Documents et Souvenirs, contribution à l’histoire de l’Internationale ; c’est à l’éditeur qu’est dû le titre abrégé sous lequel il paraît : L’Internationale, Documents et Souvenirs (1864-1878). Il aura trois volumes. Le premier va de 1864 à la fin de mars 1870. Pour bien marquer le point de vue de l’auteur, spectateur placé dans la Suisse française et qui n’a voulu raconter que ce qu’il a vu, les deux parties de ce volume ont reçu des titres qui localisent le récit : Avant la Fédération romande (1864-1868) et La Fédération romande (1869-1870). Le second volume, qui pourra paraître au printemps de 1906, ira de 1870 à 1878 : la scission dans l’Internationale en Suisse, la guerre, la Commune, la Conférence de Londres (septembre 1871), la lutte entre le principe d’autorité et le principe d’autonomie dans l’Internationale, le Congrès de La Haye (septembre 1872), enfin le triomphe du principe d’autonomie, — tel en sera le contenu. Le troisième et dernier volume traitera de l’Internationale après la suppression du Conseil général, et plus particulièrement de l’histoire de la Fédération jurassienne, de 1878 à 1878.

La phototypie placée en tête de ce volume (portrait de Constant Meuron) est l’agrandissement d’une photographie faite aux environs de 1866. Le tome II contiendra un portrait de Michel Bakounine, reproduction de la photographie de 1868 dont il est parlé à la p.  133 du présent volume ; le tome III, un portrait d’Adhémar Schwitzguébel, reproduction d’une photographie faite vers 1875.



TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER


PREMIÈRE PARTIE
Avant la Fédération romande.


I. — Fondation de l’Internationale, 1 ; ses débuts dans la Suisse française, Coullery et J.-Ph. Becker, 2-4.

II. — Le premier Congrès général de l’Internationale, à Genève (3-8 septembre 1866), 4. Lettre adressée par moi au Premier Mars, 5-7. Les délégués, l’ordre du jour, 7-9. Les Statuts généraux et le règlement, 9-25. Lettre de Karl Marx sur le Congrès, 9 octobre, 26-27.

III. — Progrès de la Section du Locle : sa protestation contre la guerre au moment du conflit diplomatique à propos du Luxembourg (avril 1867), 27-29.

IV. — Le second Congrès général de l’Internationale, à Lausanne (2-7 septembre 1867) : extraits de mes « Souvenirs », parus dans le Diogène en 1867 ; les résolutions du Congrès, 29-41.

V. — Le premier Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Genève (9-12 septembre 1867) : extraits de mes « Souvenirs », parus dans le Diogène en 1867 ; résolutions du Congrès, 41-56. Premier rapprochement entre les Sections de la Suisse française ; la Voix de l’Avenir de Coullery devient leur organe officiel (sept. 1867), 56 57. Édition des Statuts généraux de l’Internationale publiée par le Conseil général, 57-58.

VI. — Attitude des socialistes, dans la Suisse française, à l’égard du parti radical et du parti conservateur : alliance électorale de Coullery avec les conservateurs à la Chaux-de-Fonds, et des socialistes du Locle avec les radicaux, pour les élections au Grand-Conseil neuchâtelois du 3 mai 1868 ; le journal la Montagne, 58-62.

VII. — La grève du bâtiment à Genève, mars-avril 1868 ; mission de Graglia à Paris et à Londres ; François Brosset, 62-64. Le bureau de Paris de l’Internationale ; procès et condamnation des deux premières Commissions parisiennes (mars et mai 1868), 64-65.

VIII. — Le troisième Congrès général de l’Internationale, à Bruxelles (6-13 septembre 1868) ; ses résolutions, 65-71.

IX. — Le second Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Berne (21-55 septembre 1868) ; une minorité socialiste se sépare de la Ligue, et, se constituant en Alliance de la démocratie socialiste, fait adhésion à l’Association internationale des travailleurs, 71-76. Coup-d’œil rétrospectif sur l’activité révolutionnaire de Michel Bakounine et de ses amis, de 1864 à 1868. 76-79.

X. — La Section du Locle dans l’automne de 1868. Notre état d’esprit devant le vote du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective ; Coullery attaque le Comité central de Genève et les socialistes belges (27 septembre), 79-82. Manifeste électoral des socialistes de Genève (7 octobre) ; réponse du Comité central de Genève à Coullery et réplique de celui-ci (11 octobre) ; réponse de la Section bruxelloise à Coullery (18 octobre) ; la Section du Locle adhère aux résolutions du Congrès de Bruxelles et vote une Adresse aux démocrates socialistes de Genève (18 octobre), 82-87. Le Cercle international du Locle ; le « Caveau » ; le père Meuron ; le Crédit mutuel, les soirées d’instruction mutuelle, le projet de société de consommation, etc. Mes lectures ; paysage jurassien, « sur les Monts », 87-90.

XI. — Adresse de l’Internationale de Genève aux ouvriers espagnols (21 octobre 1868), 91-92. Réunion de Neuchâtel (21 octobre), 92. Fondation à Genève d’un groupe de l’Alliance de la démocratie socialiste (28 octobre), 92. Tentative électorale des socialistes genevois, qui présentent, lors de l’élection du Grand-Conseil de Genève (15 novembre), une liste de candidats socialistes, 93-94.

XII. — La Section du Locle en novembre et décembre 1868. Les achats coopératifs, 94. Essai d’intervention dans les affaires municipales, et fondation du journal le Progrès, « organe des démocrates loclois » (13 décembre) ; le mouvement du « protestantisme libéral » : première conférence de F. Buisson au Locle (16 décembre) ; premier numéro du Progrès (18 décembre), 95-100.

XIII. — Préparatifs en vue de la création d’une Fédération romande d’un journal destiné à lui servir d’organe, 100-102. La demande d’admission dans l’Internationale, adressée par le Bureau central de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, est examinée par le Conseil général de l’Internationale à Londres (décembre 1868) ; lettre particulière de Bakounine à Karl Marx (22 décembre) ; refus du Conseil général d’admettre l’Alliance de la démocratie socialiste comme branche de l’Association internationale des travailleurs (même jour, 22 décembre) ; lettre de Marx à Jung (28 décembre), 102-104.




DEUXIÈME PARTIE


La Fédération romande.


I. — Premier Congrès de la Fédération romande, à Genève (2-4 janvier 1869) ; création de l’Égalité et adoption des statuts de la Fédération, 105-107.

II. — Je fais la connaissance personnelle de Michel Bakounine (2 janvier 1869). Je refuse de fonder au Locle un groupe de l’Alliance. 107-108. Débat dans le Bureau central de l’Alliance ; la majorité décide, contre l’avis de Becker, de déférer aux observations du Conseil général, et de proposer aux groupes de l’Alliance de dissoudre leur organisation internationale ; Perron écrit à Londres dans ce sens, 108-111. Lettre du Conseil général belge (16 janvier), 111-113.

III. — Au Locle. Le n°2 du Progrès (12 janvier 1869) ; conférence du professeur Ch. Kopp (16 janvier), 113-116 ; le n°3 du Progrès (22 janvier), 116-118. Je demande à Bakounine de venir faire une conférence ; sa réponse (27 janvier). Crise dans la société secrète de Bakounine et de ses amis (26 janvier), sa dissolution, 118-120. Soirée familière au Cercle international du Locle (31 janvier) ; le n°4 du Progrès (2 février) ; seconde conférence de F. Buisson (5 février) ; nouvelle lettre de Bakounine (13 février) ; le n°5 du Progrès (20 février), 121-128.

IV. — Bakounine au Locle (20-22 février 1869) ; notre intimité : le programme de l’Alliance, 128-133.

V. — Le n°6 du Progrès : article sur la fête du 1er mars (1er mars 1869), 133-138. L’autorité scolaire du Locle s’émeut. Préparation de la transformation du Progrès en organe socialiste, 138-140.

VI. — Réponse du Conseil général de Londres à la lettre de Perron (9 mars 1869) ; en conséquence, dissolution volontaire de l’organisation internationale de l’Alliance de la démocratie socialiste ; le groupe genevois se constitue en Section de l’Internationale, 140-141. Grèves à Genève (mars). Progrès de l’Internationale à Paris, 141-143. À la Chaux de-Fonds et au Locle, succès de la propagande : groupes d’action ; attaques de la Montagne contre le Progrès ; lettre de la Commission d’éducation du Locle, 143-144.

VII. — Le n°7 du Progrès, devenu « organe socialiste » et paraissant tous les quinze jours (3 avril), 143-148. Suite du mouvement contre l’orthodoxie protestante. N° du Progrès (17 avril), 148-149. L’Égalité ses treize premiers numéros ; à la demande de Bakounine, j’écris un article sur le droit d’héritage (Égalité du 1er mai), 149-133. Agitations en France et en Belgique. Netchaief. N°9 du Progrès (1ermai), 133-155.

VIII. — Nous décidons d’en finir avec Coullery et la Montagne ; entente avec les socialistes du Val de Saint-Imier (9 mai 1869), 133-156. N°10 du Progrès (13 mai) ; mort de Jeanne Brismée, à Bruxelles (17 mai) ; n°11 du Progrès (29 mai), 156-161. Meeting du Crêt-du-Locle (30 mai), 161-163. Lettre de Bakounine à Fritz Robert (7 juin), 163-166. N° 12, 13 et 14 du Progrès (12 et 28 juin, 10 juillet), polémique avec la Montagne ; nouveaux articles sur le droit d’héritage (Égalité du 26 juin et du 10 juillet), 166-172. Massacre de la Ricamarie (17 juin) ; attente de graves événements, 172-173.

IX. — Mes derniers jours au Locle (11-13 juillet 1869), 173-174. L’enlèvement des enfants de la princesse Obolensky (13 juillet), 174-173. N° 13, 16 et 17 du Progrès (24 juillet, 7 et 21 août) ; grève des ouvriers graveurs et guillocheurs à la Chaux de-Fonds et au Locle ; création de l’atelier coopératif du Locle, 176-178. La Commission d’éducation du Locle m’invite à donner ma démission (3 août) ; j’entre à l’imprimerie G. Guillaume fils à Neuchâtel, 178-179. Joukovsky au Locle ; n° 18 et 19 du Progrès (4 et 18 septembre), 179.

X. — Les articles de Bakounine dans l’Égalité:les Endormeurs, la Montagne, le Jugement de M. Coullery, l’Instruction intégrale, la Politique de l’Internationale, la Coopération (26 juin-4 septembre 1869), 179-180. La Section de l’Alliance, à Genève, admise comme Section de l’Internationale par le Conseil général de Londres (28 juillet) ; Bakounine annonce (13 août) à la Section de l’Alliance qu’il quittera Genève après le Congrès de Bâle; le Comité cantonal des Sections de Genève refuse d’admettre la Section de l’Alliance dans la fédération cantonale genevoise (16 août), 181-182. Fragment inédit d’un manuscrit de Bakounine : les raisons de l’hostilité de certains meneurs genevois contre l’Alliance, 183-186. Lutte entre la « fabrique » et le « bâtiment » à Genève, à propos de l’ordre du jour du futur Congrès général de l’Internationale (août) ; les délégués des Sections de la Suisse française au Congrès de Bâle, 186-190.

XI. — Le quatrième Congrès général de l’Internationale, à Bâle (6-12 septembre 1869) ; mon compte-rendu dans le n° 19 du Progrès (18 septembre), 190-195); détails sur les débats du Congrès:législation directe, 193-196 ; propriété foncière, 196-200 ; droit d’héritage, 200-204 ; sociétés de résistance, 204-206; résolutions administratives, 206-209. Incident Bakounine Liebknecht, jury d’honneur, 210-213. Blâme infligé à Coullery, 213-214. Varlin entre dans notre intimité, 214-215.

XII. — Le lendemain du Congrès de Bâle : passage à Genève d’une partie des délégués (16 septembre 1869), 216. Le troisième Congrès de la Ligue de la paix à Lausanne (13-18 septembre), 216. Ajournement opposé par le Comité fédéral romand à la demande d’entrée dans la Fédération romande faite par la Section de l’Alliance (22 septembre), 217-218. Je fais au Locle un rapport sur ma délégation au Congrès de Bâle (23 septembre), 219. Bakounine m’écrit (3 octobre) pour m’annoncer son prochain départ pour Lugano, 219-220. Attaque de Moritz Hess contre Bakounine dans le Réveil de Paris du 2 octobre ; projets divers de réponse de Bakounine ; ma réponse dans le Progrès (n°21, 16 octobre) à l’article de Moritz Hess ; Bakounine quitte Genève (30 octobre). 220-224. Après le départ de Bakounine, Perron et Robin, chargés de la rédaction de l’Égalité, décident de continuer la Propagande du socialisme révolutionnaire avec une tactique nouvelle ; appréciation de la « campagne désastreuse » faite par eux (fragment inédit d’un manuscrit de Bakounine), 224-227. Débuts de M. Nicolas Outine dans l’Internationale de Genève : portrait de ce personnage (fragment inédit d’un manuscrit de Bakounine), 227-229.

XIII. — Les assemblées générale du mercredi au Temple Unique (20 octobre-1er décembre 1869), 229-230. Progrès de la Fédération romande ; propagande active dans le Jura Suisse ; meeting de Sonceboz (17 octobre), assemblée populaire de Saint-Imier (31 octobre) ; article du Progrès (n°23, 13 novembre) sur le développement de l’Internationale dans le Jura, 230-232. Les élections au Conseil national suisse (31 octobre) ; article du Progrès (n° 22, 30 octobre), 232-234. La question de la séparation de l’Église et de l’État dans la canton de Neuchâtel : article du Progrès (n° 23, 13 novembre) ; le christianisme libéral à la Chaux-de-Fonds (décembre), 235-237. Élection du Conseil d’État de Genève (14 novembre) ; échec de la candidature du socialiste genevois Grosselin, porté sur la liste radicale ; article conciliant de Perron dans l’Égalité sur cette élection, et « change banal » au Temple-Unique (27 novembre) ; Robin se prononce nettement, dans l’Égalité, contre les candidatures ouvrières (4 décembre), 237-240. En France : massacre d’Aubin (8 octobre) grèves, élections à Paris (21 novembre, 5 décembre), fondation de la Marseillaise (9 décembre), 241-242. Sentiñon au Locle (23 novembre) ; le Progrès devient hebdomadaire (n° 24, 27 novembre) ; mon voyage à Lyon avec Sentiñon (4-5 décembre) ; un des dictionnaires secrets de Bakounine, 242-240. Progrès de l’Internationale dans tous les pays, 246-247. Suite de la propagande dans le Jura suisse : réunion des Ponts (5 décembre), meeting de Bienne (12 décembre) ; création de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds (décembre) ; mouvement des esprits à Neuchâtel, 247-248. Taquineries puériles de Robin dans l’Égalité à l’adresse du Conseil général de Londres (novembre-décembre) ; article du Progrès (n°25, 4 décembre) sur la querelle Schweitzer-Liebknecht ; autres taquineries de Robin dans l’Égalité (affaires Duval et Wahry), 248-252. Inauguration du monument de Serno-Soloviévitch à Genève (26 décembre), 252. Fondation de la Tagwacht à Zurich : article du Progrès (n° 28. 25 décembre) sur les socialistes zuricois 253. Ma lettre au citoyen Murat, de Paris, sur le mutuellisme et le collectivisme, publiée dans le Progrès (n°1 de la 2e année, 1er janvier 1870) ; lettre que m’adresse Varlin à propos de la Marseillaise et du collectivisme, publiée dans le Progrès (même numéro), 254-259. Le numéro de l’Égalité du 1er janvier 1870, 259.

XIV. — Bakounine à Locarno (novembre-mars) ; la traduction de livre de Karl Marx, Das Kapital ; Netchaïef revient de Russie, sa lettre à l’éditeur Poliakof, 259-261. Je lis Das Kapital, et projette d’en analyser le contenu dans un article de revue, 262. La « Communication privée » du Conseil général de Londres du 1er janvier 1870 ; son existence ne nous est révélée qu’en 1872, 262-268. Projet d’une pétition collective au Conseil général, lancé par Robin, désapprouvé par Bakounine ; lettre de Sentiñon à Varlin à ce sujet (1er février), 269. Brusque démission de sept membres (sur neuf) du Conseil de rédaction de l’Égalité (3 janvier) : le journal est remis par le Comité fédéral aux mains de Wœhry et d’Outine ; attitude conciliante du Progrès, 270-271. Robin à Neuchâtel : affichage de petits placards de propagande (15 janvier) ; article du Progrès, « Les braves de l’Union libérale » (n° 5, 29 janvier), 272-275. À Paris : la journée du 12 janvier ; lettre de Varlin à Aubry (19 janvier), 275-276. Le « coopérativisme » de la nouvelle rédaction de l’Égalité ; les collectivistes traités de « sectaires » ; ma lettre (29 janvier) sur la chimère de l’émancipation par la coopération. 276-277. Les assemblées générales du mercredi, à Genève, manifestent l’intention de soustraire l’Égalité au contrôle de la Fédération romande ; les Sections des Montagnes se préparent à revendiquer leurs droits, 277-278. Résultats satisfaisants de la propagande dans le Jura, 278. Robin quitte Genève pour Paris (6 février) ; la Section de l’Alliance, Joukovsky, 278-279. Meeting de Lausanne (27 février), 279-280. Poursuites contre Netchaïef : articles du Progrès (n° 6, 8 et 10, 5 et 19 février, 5 mars) ; article de Bakounine dans la Marseillaise sur la mort de Herzen, reproduit dans le Progrès (n° 10, 11 et 12), 280. Second article du Progrès sur la fête du 1er mars (n° 9, 26 février), 280-282. Bakounine se rend de Locarno à Genève pour les affaires russes (12 mars) ; le fonds Bakhmétief : résurrection du Kolokol, 282-283. Assemblée de Lyon (13 mars) ; Robin à Paris ; nouvelle édition française des Statuts de l’Internationale, 283-286. La question de l’attitude de l’Internationale vis-à-vis des gouvernements : le point de vue du Temple-Unique, le point de vue du Jura, 286-287. La Section de l’Alliance et Outine : revision du programme faite sous la pression de Becker (26 mars) ; intervention de Bakounine, 287-288. Création par Outine d’une Section russe à Genève (annoncée le 23 mars) ; Outine et Marx ; alliance du Temple-Unique avec Coullery, 288-289. La Section de propagande de la Chaux-de-Fonds refusée par le Comité fédéral romand (27 mars) ; lettre de Perron ; lettre de Bakounine (2 avril) ; plan de bataille à la veille du Congrès romand, 289-291. « Communication confidentielle » (Confidentielle Mittheilung) de Marx à ses amis d’Allemagne (28 mars), 291-298. Dernier article du Progrès (n° 14, 2 avril 1870), 299-302.




PREMIÈRE PARTIE


AVANT LA FÉDÉRATION ROMANDE


(1864 — Décembre 1868)




I


Fondation de l’Internationale (1864) ; ses débuts dans la Suisse française (1865-1866).


Raconter les origines lointaines de l’Association internationale des travailleurs — en remontant d’une part jusqu’à la Ligue (allemande) des communistes (Bund der Kommunisten) de 1847, d’autre part jusqu’à la Fédération ouvrière organisée à Paris en 1850 par Delbrouck, Jeanne Derouin et Pauline Roland — ne rentre pas dans le cadre que je me suis tracé. Je ne dirai rien non plus de la délégation des ouvriers parisiens à l’Exposition universelle de Londres en 1862, du meeting de Saint Martin’s Hall[1], le 28 septembre 1864, où fut décidée la création de l’Internationale ; de l’élection, par cette assemblée, d’un comité chargé d’organiser la nouvelle association, comité qui prit ensuite le nom de Conseil général (en anglais Central Council) ; de l’élaboration, par un sous-comité, des Statuts provisoires (en anglais Provisional Rules), et de la rédaction en anglais, par le Dr Marx (l’un des élus du 28 septembre), d’un manifeste (Address) qui fut publié à Londres, avec les Provisional Rules, en une brochure[2], à la fin de 1864. Je ne parlerai, autant que possible, que des choses sur lesquelles je puis apporter un témoignage direct.

Voici en quels termes j’ai retracé, en 1872, dans les premières pages du Mémoire de la Fédération jurassienne[3] les débuts de l’Internationale dans la Suisse française :


La fondation des Sections internationales dans la Suisse romande date de 1865.

Un médecin du Jura bernois, domicilié alors à la Chaux-de-Fonds, Pierre Coullery, connu depuis 1848 dans le Jura suisse par sa propagande démocratique et humanitaire[4], se mit en relations avec le Conseil général de Londres, et fonda la Section de la Chaux-de-Fonds, qui parvint tout d’abord au chiffre de quatre à cinq cents adhérents.

Sous l’influence de Coullery furent bientôt créées d’autres Sections dans le Jura : celles de Boncourt (février 1866), de Bienne, de Sonvillier[5] (mars), de Saint-Imier, de Porrentruy (avril), de Neuchâtel (août). La Section du Locle fut fondée en août 1866 par Constant Meuron[6], vieux proscrit de la révolution neuchâteloise de 1831, et par James Guillaume[7].

Dès 1865 existaient également des Sections à Genève, Lausanne, Vevey et Montreux. La Section de Genève avait été fondée principalement sous l’influence du socialiste allemand Jean-Philippe Becker[8] qui créa en janvier 1866 le journal mensuel le Vorbote, pour servir d’organe aux Sections de langue allemande.

Dans toutes ces Sections primitives, la conception de l’Internationale était encore fort mal définie. Le mot d’ordre avait été jeté aux échos : « Ouvriers, associez-vous ! » Et l’on s’était associé, groupant tous les ouvriers indistinctement dans une seule et même Section. Aussi les éléments les plus hétérogènes, pour la plupart fort peu sérieux, se coudoyaient alors dans les réunions de l’Internationale, et l’influence était à ceux qui savaient broder les plus belles phrases sur ce thème d’un vague si complaisant : « Dieu, patrie, humanité, fraternité ».

Dans plus d’une localité, l’Internationale ne faisait qu’un avec le parti politique radical, et certaines personnalités ambitieuses cherchaient déjà à se faire d’elle un simple moyen d’arriver à un emploi dans le gouvernement.

À la Chaux-de-Fonds, cependant, les radicaux, qui d’abord avaient patronné l’Internationale, s’aperçurent bien vite qu’ils ne pourraient pas dominer et exploiter à leur profit le mouvement ouvrier, et ils cherchèrent à l’étouffer au berceau. Le National suisse, journal radical de la Chaux-de-Fonds, commença dès lors contre l’Internationale une guerre de calomnies et d’attaques personnelles. Il en fut autrement à Genève, où les organes radicaux, la Suisse radicale et le Carillon, se montrèrent, dans un but intéressé, sympathiques à l’Internationale : ils comptaient sur elle pour rétablir le gouvernement de James Fazy, qui venait d’être renversé.

Coullery, en qui se personnifiait alors l’Internationale dans les cantons romands de la Suisse, déployait la plus grande activité pour la propagande. Il donnait meetings sur meetings, prêchant de village en village l’union des travailleurs et la fraternité.

Il voulut avoir un journal à lui, et, n’ayant pu trouver d’imprimeur, il créa lui-même une imprimerie à la Chaux-de-Fonds. Le journal parut sous le titre de la Voix de l’Avenir ; son premier numéro porte la date du 31 décembre 1865.

La Voix de l’Avenir, quoique fort mal rédigée, et n’ayant d’autre programme qu’une sorte de néo-christianisme humanitaire, trouva de nombreux lecteurs, non seulement en Suisse, mais en France. Il faut dire que c’était à ce moment presque le seul organe socialiste qui se publiât en langue française[9].


L’article 3 des Statuts provisoires de l’Internationale disait : « En 1865 aura lieu en Belgique la réunion d’un Congrès général ». Mais le Conseil général dut reconnaître que la convocation d’un Congrès serait prématurée en 1865, et qu’en outre la Belgique ne pourrait pas offrir l’hospitalité aux délégués, à cause de la loi sur les étrangers que le gouvernement belge venait de faire voter. Au lieu d’un Congrès, on se contenta d’une simple Conférence, qui se réunit à Londres du 20 au 29 septembre 1865. Paris y fut représenté par Tolain, Fribourg, Charles Limousin et Eugène Varlin ; Bruxelles par César De Paepe  [10] ; Genève par le Français Dupleix et l’Allemand J.-Ph. Becker ; les autres membres de la Conférence étaient des Anglais, Odger, Cremer, Wheeler, Howell, Weston, etc., ou des étrangers habitant Londres, Dupont, Vésinier, Lelubez, Hermann Jung, Karl Marx, Eccarius, Wolff, Bobrzinski, etc. La Conférence décida que le premier Congrès aurait lieu à Genève au printemps de 1866, et en arrêta l’ordre du jour. Mais l’année suivante, sur l’avis des Genevois, qui proposaient un ajournement, le Conseil général recula la date à laquelle les délégués devaient se réunir, et fixa définitivement l’ouverture du Congrès au 3 septembre 1866.


II


Le premier Congrès général de l’Internationale, à Genève
(3-8 septembre 1866).


Voici ce que dit, du Congrès de Genève, le Mémoire de la Fédération jurassienne :

En septembre 1866 eut lieu à Genève le premier Congrès général de l’Internationale. Presque toutes les Sections de la Suisse romande y furent représentées. Le compte-rendu que nous avons sous les yeux[11] ne donne pas la liste des délégués ; nous citerons de mémoire, entre autres, Coullery pour la Chaux-de-Fonds, Guillaume pour le Locle, Schwitzguébel pour Sonvillier, J.-Ph. Becker et Dupleix[12] pour Genève.

Ce Congrès, dans lequel furent adoptés les Statuts généraux de l’Association, n’exerça sur les Sections de la Suisse romande qu’une médiocre influence. Les discussions furent presque entièrement dirigées par les mutuellistes parisiens, Tolain, André Murat, Fribourg, et, en dehors de l’adoption des statuts, le Congrès ne prit aucune décision de réelle importance. D’ailleurs, nous l’avons dit, à ce moment-là, dans cette période embryonnaire où l’Internationale se cherchait elle-même, aucune des Sections de notre région n’avait encore conscience de la portée réelle de l’acte qu’elles avaient accompli en créant l’Association internationale des travailleurs ; on ne concevait d’autre solution aux problèmes économiques que la coopération et les réformes législatives, et le programme de la Voix de l’Avenir exprimait assez fidèlement les tendances générales des ouvriers suisses.


J’allai au Congrès de Genève à mes frais, muni d’un mandat de délégué signé par Constant Meuron comme président de la Section du Locle, tout nouvellement fondée et qui ne comptait encore que cinq membres[13]. Je n’avais pu obtenir du directeur de l’École industrielle qu’un congé de deux jours ; j’arrivai à Genève le lundi 3 septembre, avant midi ; je reçus un billet de logement qui m’assura l’amicale hospitalité de M.  Jules-César Ducommun, imprimeur[14] (frère d’Élie Ducommun), chez qui je couchai une nuit; et je dus repartir déjà le mardi après-midi. Après mon retour, je rédigeai pour le Premier Mars, journal radical de Neuchâtel, une correspondance que je datai de Genève, et que mon père[15], directeur politique de ce journal, publia (le Premier Mars était hebdomadaire et paraissait le dimanche[16]) dans le numéro du 9 septembre. La voici :


Congrès International des Travailleurs.
(Correspondance particulière du Premier Mars.)


Genève, mardi 4 septembre 1866.
Monsieur le rédacteur,

Je n’aime pas à juger sur la foi d’autrui. J’ai donc voulu voir de mes propres yeux l’Association internationale des travailleurs à l’œuvre, et je me suis rendu au Congrès de Genève. J’ai assisté, hier et aujourd’hui, à toutes les réunions des délégués. Je vous raconterai fidèlement ce que j’ai vu et entendu.

Ce sont les Anglais qui ont conçu les premiers l’idée de mettre en rapport entre eux les travailleurs de tous les pays civilisés[17]. Un Comité formé à Londres a adressé dans ce but un appel invitant tous les travailleurs, sans distinction d’opinion politique ou religieuse, à entrer dans une association ayant pour but de rapprocher les classes laborieuses des différentes nations. Cet appel fut entendu jusqu’en Amérique, du vivant du Président Lincoln, qui témoigna au Comité de Londres, par une lettre que je voudrais pouvoir reproduire ici, sa sympathie pour l’œuvre entreprise. Des Sections se formèrent de toutes parts. Aujourd’hui, les délégués de ces Sections se réunissent à Genève, du 3 au 8 septembre, pour discuter les bases sur lesquelles l’Association internationale, qui n’a eu jusqu’ici qu’un caractère provisoire, devra être définitivement constituée.

Je ne vous parlerai pas de l’accueil fait par la population ouvrière de Genève aux délégués, ni du cortège d’hier matin[18] : je ne l’ai pas vu. Je suis arrivé hier juste à temps pour m’asseoir à la table du dîner[19], à côté d’un délégué de Londres, à qui je demande des nouvelles du mouvement en faveur de la réforme électorale. Il m’apprend que ses amis et lui sont membres de la Ligue de la Reforme, que l’un deux en est même le secrétaire général, et qu’ils ont été en partie les organisateurs du grand meeting de Hyde Park. Je m’informe auprès de mes voisins s’il y a dans l’assemblée quelque notabilité politique ou scientifique : il n’y en a point, me dit-on ; mais les travailleurs sauront bien faire leur besogne tout seuls ; et, en effet, la dignité de leur tenue et le sérieux de leur langage me font bien augurer de la réussite du Congrès.

Après le dîner, on se réunit dans la grande salle de la brasserie Treiber (aux Eaux-Vives), qui est pavoisée de drapeaux. Les délégués sont au nombre de soixante environ : il y a là une demi-douzaine d’Anglais, qui sont les représentants de plus de vingt-cinq mille travailleurs, membres de l’Association ; une douzaine de délégués de Paris, de Rouen et de Lyon[20] ; mais les délégués allemands, et suisses surtout, forment la majorité de l’assemblée. Au moment où l’on va entrer en séance, un incident se produit : quelques membres parisiens de l’Association internationale, non délégués, anciens étudiants et ouvriers, tous jeunes gens, sont venus à leurs frais pour assister au Congrès, et demandent à être admis à prendre part aux délibérations. Le droit de prendre la parole leur est accordé, non sans observations de la part de quelques formalistes[21] ; puis on élit un président, et on fixe l’ordre du jour du lendemain.

Comme je suis curieux de savoir ce que pensent les étudiants parisiens sur les questions politiques et sociales, la séance levée, je m’approche d’eux ; entre jeunes gens, la connaissance est vite faite, et nous causons à cœur ouvert. Ces messieurs appartiennent au groupe qui a convoqué et dirigé le Congrès des étudiants de Liège, et qui a rédigé la Rive gauche et Candide, courageux petits journaux promptement supprimés par la police bonapartiste. Ils ne connaissaient la Suisse que par ouï-dire ; aussi la vue de leur rêve réalisé, d’un peuple pratiquant leurs théories démocratiques, les remplit-elle d’admiration et d’enthousiasme ; ils n’en croient pas leurs yeux ; le moindre détail les frappe d’étonnement et de joie. L’un d’eux me raconte avec ravissement qu’il vient de lire à la porte d’un jardin public ces mots : Ce jardin, étant propriété publique, est mis sous la sauvegarde de tous les citoyens.

— Comme c’est beau ! s’écrie-t-il. Toute la République est dans cette inscription. Ah ! quand serons-nous aussi heureux que vous ?

Toute la journée d’aujourd’hui mardi a été consacrée à l’audition du rapport de gestion du Conseil général de Londres, et de mémoires de différentes Sections sur les questions de principe qui doivent être discutées par le Congrès, telles que les relations du capital et du travail, le rôle de la femme dans la société, les armées permanentes, l’avenir des associations, etc. Ces mémoires, qui résumaient franchement les théories professées par l’Association des travailleurs, je les ai écoutés d’un bout à l’autre avec la plus grande attention, et j’ai été frappé de la modération, de l’esprit pratique, de l’absence complète de vues utopiques, qui les caractérisaient. Une question, entre autres, m’intéressait : on avait dit que l’Association internationale prêchait la soi-disant émancipation de la femme, l’abolition de la famille ; je désirais entendre une explication catégorique à ce sujet. Or, voici les conclusions du mémoire sur le rôle de la femme dans la société lu par un délégué de Paris : La famille est le fondement de la société ; la place de la femme est au foyer domestique ; non seulement nous ne voulons pas qu’elle l’abandonne pour siéger dans une assemblée politique ou pérorer dans un club, mais nous ne voudrions pas même, s’il était possible, qu’elle le quittât pour s’occuper d’un travail industriel. L’assemblée a été unanime à témoigner par ses applaudissements qu’elle partageait cette manière de voir.

Je suis obligé de couper court à cette correspondance, en vous renvoyant aux journaux genevois pour d’autres détails. Pour résumer mon impression en terminant, je crois que l’Association internationale peut rendre de grands services aux travailleurs, en leur apprenant à se connaître entre eux, et en éveillant en eux le goût de l’étude des questions sociales qui les touchent de près ; et je souhaite que ce premier Congrès produise le résultat moral que semble promettre l’ouverture de ses délibérations.

Agréez, etc.


Il existe un compte-rendu du Congrès de Genève, publié en français à Genève et rédigé par le Polonais Card[22]. Ce Compte-rendu[23] est très incomplet : il ne donne pas même la liste des délégués, et on n’y trouve pas, sauf une ou deux exceptions, le texte des résolutions votées. Il nous apprend, toutefois, que les délégués étaient au nombre de soixante, dont quarante-cinq appartenant à l’Internationale, et quinze à des associations ouvrières non affiliées. Les quarante-cinq délégués de l’Internationale se répartissaient ainsi :

5 délégués représentant le Conseil général ; l’un d’eux représentait
en outre la Section française de Londres ;
7 représentant quatre Sections de France ;
3 représentant quatre Sections d’Allemagne ;
20 représentant quinze Sections de la Suisse.
———
45 délégués.

Les quinze délégués représentant des sociétés ouvrières non affiliées à l’Internationale se répartissaient ainsi :

2 délégués de deux sociétés ouvrières de Londres ;
13 de onze sociétés ouvrières de Genève ou d’autres villes suisses.
———
15 délégués.

On trouve mentionnés, au cours du Compte-rendu de Card, les noms d’un certain nombre de délégués, avec l’indication des Sections ou sociétés qu’ils représentaient.

Il m’a été possible de reconstituer en grande partie la liste des Sections et de leurs représentants.

Les cinq délégués du Conseil général de Londres étaient Eccarius, Hermann Jung, Cremer, Odger, et Eugène Dupont ; Dupont représentait en outre la branche française de Londres.

Les Sections de France étaient celle de Paris, celle de Rouen, celle de Lyon, et celle d’une quatrième ville dont j’ignore le nom. Nous avons les noms de seize délégués français sur dix-sept. Les délégués de la Section de Paris étaient au nombre de onze : Bourdon, Camélinat, Chemalé, Cultin, Fribourg, Guiard, Malon, Murat, Perrachon, Tolain, Varlin. Aubry représentait la Section de Rouen. La Section de Lyon était représentée par Honoré Richard, Adrien Schettel, Baudy et Sécrétant [24].

Nous avons au complet les noms des quatre Sections d’Allemagne et de leurs trois délégués : Moll représentait les Sections de Cologne et de Solingen, Müller celle de Stuttgart, Bütter celle de Magdebourg [25].

Pour la Suisse, nous n’avons que les noms de douze délégués (sur vingt) et de dix Sections (sur quinze) ; ce sont : Dupleix et Card, pour la Section française de Genève ; J.-Ph. Becker et Heidt, pour la Section allemande de Genève ; Cornaz, pour la Section de Lausanne ; Bocquin, pour la Section de Montreux ; Pierre Coullery et Jules Vuilleumier, pour la Section française de la Chaux-de-Fonds ; Peter, pour la Section allemande de la Chaux-de-Fonds ; James Guillaume, pour la Section du Locle ; Adhémar Schwitzguébel, pour la Section de Sonvillier ; Karl Bürkly, pour les Sections de Zurich et de Wetzikon.

Quant aux quinze représentants des treize sociétés ouvrières non affiliées à l’Internationale (deux sociétés ouvrières de Londres et onze sociétés ouvrières de la Suisse), nous n’en connaissons que deux : Schlaifer, délégué de la Société des ouvriers allemands de Lausanne, et Heppenwœrth, délégué de la Société des ouvriers allemands de Genève.

Le président du Congrès fut Hermann Jung, horloger suisse (du Jura bernois) établi à Londres, et membre du Conseil général, où il remplissait les fonctions de secrétaire correspondant pour la Suisse ; les vice-présidents, Dupleix et Becker ; les secrétaires, Coullery, Gard, Bourdon et Moll.

L’ordre du jour du Congrès comprenait onze questions, dont j’emprunte la liste à une brochure publiée à Bruxelles en 1866, peu de temps avant le Congrès, par la rédaction de la Rive gauche[26]. Cette brochure (dont il sera reparlé au chap. VII), contenant une traduction de l’Address de Karl Marx et des Provisional Rules, faite par Charles Longuet, est intitulée : Manifeste de l’Association internationale des travailleurs, suivi du Règlement provisoire (Prix : 10 centimes ; Bruxelles, Alliance typographique, M. J. Poot et Compagnie, rue aux Choux, 33 1° ; 1866 ; 20 pages in 32). Voici cette liste :

1° Combinaison des efforts, par le moyen de l’Association, pour la lutte du travail contre le capital ; — 2° Réduction des heures de travail ; — 3° Travail des femmes et des enfants ; — 4° Sociétés ouvrières (Trades Unions), leur passé, leur présent, leur avenir ; — 5° Travail coopératif ; — 6° Impôts directs et indirects ; — 7° Institution internationale du crédit ; — 8° De la nécessité d’anéantir l’influence russe en Europe par l’application du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes et la reconstitution d’une Pologne sur des bases démocratiques et sociales ; — 9° Des armées permanentes dans leurs rapports avec la production ; — 10° Des idées religieuses, leur influence sur le mouvement social, politique et intellectuel ; — 11° Établissement des sociétés de secours mutuels. Appui moral et matériel accordé aux orphelins de l’Association.[27]

Des diverses résolutions votées sur les onze questions, une seule, dont le Compte rendu donne le texte (p. 15), vaut d’être relevée ici ; il s’agit de l’attitude à prendre par l’Internationale dans les différentes luttes entre le capital et le travail (première question). Voici cette résolution :

« Le Congrès déclare que, dans l’état actuel de l’industrie, qui est la guerre, on doit se prêter une aide mutuelle pour la défense des salaires. Mais il est de son devoir de déclarer en même temps qu’il y a un but plus élevé à atteindre : la suppression du salariat. Il recommande l’étude des moyens économiques basés sur la justice et la réciprocité. »

L’acte important du Congrès de Genève, ce fut l’adoption des Statuts définitifs de l’Internationale.

Les Statuts provisoires, Provisional Rules, rédigés en anglais en 1864, avaient été aussitôt traduits en français à Paris « par un ami sûr[28] » ; et le 8 janvier 1865, « les deux premiers exemplaires des statuts imprimés [en français] avaient été envoyés sous pli, l’un à M. le préfet de police, l’autre à M. le ministre de l’intérieur[29] ».

Le Congrès de Genève nomma, le mardi 4 septembre 1866, dans la séance du matin, « une Commission composée de treize membres, chargée d’élaborer les nouveaux statuts de l’Association internationale, projet qui ensuite sera soumis à la discussion publique[30] ». Naturellement la commission devait prendre pour base de son travail les Statuts provisoires de 1864.[31]

Dès le lendemain matin mercredi, cette commission présenta au Congrès le résultat de son travail :

La séance de mercredi, troisième jour du Congrès, est sacrifiée à la discussion des statuts. L’assemblée approuve presque à l’unanimité les modifications proposées par la commission[32]. Une question seulement donne lieu à une discussion plus vive, c’est celle de déterminer qui peut faire partie de l’Association ; ce qu’on doit entendre par ce mot travailleur ; si les ouvriers de la pensée doivent être admis. Les délégués anglais penchent pour cette dernière opinion. Les Français soutiennent le contraire. Ils font valoir les conditions des deux ordres du travail qui sont différentes, le danger qu’il y aurait à laisser envahir l’Association par des ambitieux, par des hommes de parti qui voudraient en faire un instrument dans leur propre but étranger à l’Association.

M. Vuilleumier, délégué de la Section de la Chaux-de-Fonds, proteste avec chaleur contre cette exclusion. Il fait observer que ce sont justement les hommes de la pensée qui donnent l’initiative au mouvement ; il cite M.  le docteur Coullery, et profite de l’occasion pour rendre hommage à ce qu’il a fait pour la Section de la Chaux-de-Fonds.

Les délégués allemands parlent avec la même force contre cette exclusion, qui serait en même temps un genre de condamnation de la science, comme si l’ouvrier n’en était digne ou ne savait l’apprécier.

L’opposition des délégués français tombe.

Les statuts présentés par la commission sont adoptés par l’assemblée dans la forme suivante (suit le texte des statuts[33]).


Un rapport sur le Congrès de Genève a été publié en anglais dans le journal the Commonwealth de Londres, qui servait d’organe au Conseil général. Ce rapport contient ce qui suit relativement à l’adoption des statuts :


Une commission composée de trois Français, de trois Anglais, de deux Suisses et de quatre Allemands[34] fut nommée pour rédiger les Statuts généraux, sur la base de ceux de la Conférence provisoire de Londres (25 septembre 1865[35]). Cela fut fait, quoique pas sans de chaudes discussions, en deux heures, et dans la séance de l’après-midi ils furent finalement écrits en allemand, en français et en anglais[36], puis, après de longs débats, ils furent adoptés[37].

Dans la même séance, une commission de quatre membres (MM. Coullery, Eccarius, Bürkly et Fribourg) fut nommée pour rédiger un règlement destiné à former un appendix des statuts généraux[38].


On vient de voir que le projet de Statuts généraux fut rédigé par la commission en trois langues. En tête des statuts, elle avait placé, sans changement aucun, les considérants qui formaient le préambule des Statuts provisoires. Il s’était produit, au sujet de ces considérants, une chose assez singulière : lorsque le texte anglais avait été traduit en français à Paris, à la fin de 1864, quelques modifications avaient été introduites et quelques suppressions avaient été faites par le traducteur dans les trois premiers alinéas. Ces modifications et suppressions donnèrent lieu alors, paraît-il, à une observation présentée par le Conseil général au bureau de Paris ; mais les Parisiens fournirent une explication qui fut trouvée suffisante, et les choses restèrent en l’état[39]. Au Congrès de Genève, tandis que les délégués anglais votaient les considérants sur le texte anglais de 1864, les délégués de la France et de la Suisse française les votèrent sur le texte parisien[40]. Nul ne semblait avoir attaché d’importance, à ce moment, aux légères différences que présentaient ces deux textes ; et je dois dire que, quant à mes amis des Sections suisses et à moi-même, nous ignorâmes, jusqu’en 1870 ou 1871, que la version anglaise des considérants différait sur quelques points de la version française. La besogne de la commission consista dans la rédaction définitive des articles des statuts ; et son travail apporta des changements assez considérables aux dix articles des Statuts provisoires ; mais ici la rédaction anglaise et la rédaction française, faites en commun, ne présentent pas de différence entre elles.

Je donne ci-après le texte des Statuts généraux adoptés par le Congrès, précédés des considérants. Les considérants, je viens de le dire, sont ceux de 1864 et n’ont pas subi de modifications ; mais comme le texte anglais[41] et le texte français offrent des différences, je les reproduis tous deux en regard l’un de l’autre ; entre les lignes du texte anglais, je place la version donnée en 1866, antérieurement au Congrès de Genève, par la brochure de la Rive gauche (Bruxelles) ; cette version n’est pas une traduction littérale : elle suit le texte parisien, se bornant à le rectifier ou à le compléter dans les endroits où il s’éloigne le plus du texte anglais[42]. Pour les articles des statuts, je donne le texte anglais des Statuts provisoires, avec la version de la Rive gauche entre les lignes, le texte parisien de 1864, et le texte français définitif adopté au Congrès de Genève.


PRÉAMBULE[43]
(1864-1866.)


Texte anglais des « Provisional Rules », 1864, et version de Longuet, 1866. Texte parisien de 1864, adopté par le Congrès de Genève, 1866.
Considering :
Considérant :
That the émancipation of the working
Que L’émancipation des travailleurs
Considérant :
Que l’émancipation des travailleurs doit

|- |classes must be conquerred by the work-
doit être l’œuvre des travail-
ing classes themselves ; that the struggle
leurs eux-mêmes ; que les efforts des
for the emancipation of the working clas-
travailleurs pour conquérir leur émanci-
ses means not a struggle for class privi-
pation ne doivent pas tendre à constituer
lèges and monopolies, but for equal
de nouveaux privilèges, mais à établir
rights and duties, and the abolition of all
pour tous des droits et des devoirs égaux et
class rule ;
à anéantir la domination de toute classe ;

That the economical subjection of the
Que l’assujettissement économique
man of labour to the monopolizer of the
du travailleur aux détenteurs des moyens
means of labour, that is the sources of
de travail, c’est-à-dire des sources de la
life, lies at the bottom of servitude in all
vie, est la cause première de sa servitude
its forms, of all social misery, mental
politique, morale, matérielle ;
dégradation, and political dependence ;

That the economical émancipation of
Que l’émancipalion économique des
the working classes is therefore the great
travailleurs est conséquemment le grand
end to which every political movement
but auquel tout mouvement politique
ought to be subordinate as a means ;
doit être subordonné comme moyen ;

That all efforts aiming at that great
Que tous les efforts faits
end have hitherto failed from the want of
jusqu’ici ont échoué faute de
solidarity between the manifold divisions
solidarité entre les ouvriers des diverses
of labour in each country, and from the
professions dans chaque pays, et d’une
absence of a fraternal bond of union be-
union fraternelle entre
tween the working classes of différent coun-
les travailleurs des diverses con-
tries ;
trées ; |    |être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ;














Que l’assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle ;














Que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ;













Que tous les efforts faits jusqu’ici [44] ont échoué faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays, et d’une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ;












|}

That the émancipation of labour is

Que l’émancipation du travail n’étant
neither a local, nor a national, but a social
un problème ni local ni national, mais
problem, embracing all countries in which
social, embrasse tous les pays dans les-
modern society exists, and depending for
quels la vie moderne existe, et nécessite
its solution on the concurrence, practical
pour sa solution leur concours théorique
and theoretical, of the most advanced
et pratique ;
countries

That the présent revival of the work-
Que le mouvement qui reparait parmi
ing classes in the most industrious coun-
les ouvriers des pays les plus industrieux
tries of Europe, while it raises a
de l’Europe, en faisant naître de nou-
new hope, gives solemn warning
velles espérances, donne un solennel aver-
against a relapse into the
tissement de ne pas retomber dans les
old errors and calls for the immédiate com-
vieilles erreurs, et les pousse à combiner
bination of the still disconnected
immédiatement leurs efforts encore
movements ;
isolés ;


For these reasons
Par ces raisons :

      Que l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème simplement local ou national [45], qu’au contraire ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique ;






Que le mouvement qui s’accomplit parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l’Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs, et conseille de combiner tous les efforts encore isolés :


















Par ces raisons :

Texte anglais des « Provisional Rules » (1864), et version de Longuet (1866).

The undersigned mem-
Les soussignés, mem-
bers of the Committee, hold-
bres du Conseil élu
ing its powers by resolution of the public meeting
par l’assemblée tenue
held on September 28 th,1864,
le 28 septembre 1864,
at Saint Martin’s Hall, Lon-
« Saint Martin’s Hall, à Lon-
don, have taken the steps
dres, ont pris les mesures
necessary for founding the
nécessaires pour fonder
International Working Men’s
l’Association internationale
Association.
des travailleurs.

They déclare that this
Ils déclarent que cette
International Association
Association internationale,

       Texte des statuts provisoires (Paris, 1864).


Les soussignés, membres du Conseil élu par l’assemblée tenue le 28 septembre 1864, à Saint Martin’s Hall, à Londres, ont pris les mesures nécessaires pour fonder l’Association internationale des travailleurs. Ils


déclarent que cette Association internationale, ainsi

      Textes des statuts définitifs (Genève, 1866).


Le Congrès de l’Association internationale [46] des travailleurs, tenu à Genève le 3 septembre 1866,


déclare que cette Association, ainsi que toutes les sociétés

and all societies and

ainsi que toutes les sociétés
individuals adhering to it
ou individus y adhérant,
will acknowledge truth,
reconnaîtront comme de-
justice, and morality, as
vant être la base de leur
the basis of their conduct
conduite envers tous les
towards each other, and
hommes : la Vérité, la Jus
towards all men, without
tice, la Morale, sans distinc-
regard to colour, creed
tion de couleur, de croyance
or nationality [47] ;
ou de nationalité.

They hold it the duty of a
Ils considèrent comme
man to claim the rights of a
un devoir de réclamer
man and a citizen, not only
pour tous les droits
for himself but for every
d’homme et de citoyen.
man who does his duty. No
Pas de devoirs sans
rights without duties, no
droits.
duties without rights.


And in this spirit they
C’est dans cet esprit qu’ils
have drawn up the follow-
ont rédigé le règlement
ing provisional rules of the
provisoire de l’Associa-
International Association.
tion internationale.

      que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes la Vérité, la Justice, la Morale, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.


Ils considèrent comme un devoir de réclamer non seulement pour eux les droits d’homme et de citoyen, mais encore pour quiconque accomplit ses devoirs. Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs.


C’est dans cet esprit qu’ils ont rédigé le règlement prvisoire de l’Association internationale

      ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes : la Vérité, la Justice, la Morale [48] sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.


Le Congrès considère comme un devoir de réclamer non seulement pour les membres de l’Association les droits d’homme et de citoyen [49] mais encore pour quiconque accomplit ses devoirs. Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs [50].

C’est dans cet esprit [51] que le Congrès a adopté définitivement les suivants statuts de l’Association internationale des travailleurs.



STATUTS.
1. — This association

ART. 1er. Une association
is established to afford a
est établie pour procurer
central médium of commun-
un point central de commu-
cation and co-operation be-
nication et de coopération
tween Working Men’s Socie-
entre les ouvriers
ties existing in different coun-
des différents pays
tries and aiming at the same
aspirant au même but, sa-
end : vis., the protection,
voir : le concours mutuel,
advancement, and complete
le progrès et le complet af-
emancipation of the working
franchissement de la classe
classes.
ouvrière.

2. — The name of the
ART. 2. Le nom de cette
Society shall be : « The In-
association sera : Associa-
ternational Working Men’s
tion internationale des
Association ».
Travailleurs.

3. — In 1865 there shall
ART. 3. En 1866 [52] aura
meet in Belgium a general
lieu la réunion d’un
Working Men’s Congress, con-
Congrès général.
sisting of représentatives of
such working men’s societies
as may have joined the Inter-
national Association. The
Congress will have to pro-
Ce Congrès devra faire con-
claim before Europe the
naître à l’Europe les com-
common aspirations of the
munes aspirations des ou-
working classes, décide on
vriers ; arrêter le règlement
the définitive rules of the
définitif de l’Association
International Association,
internationale ; examiner
consider the means required
les meilleurs moyens pour
for its successful working,
assurer le succès de son tra-
and appoint the Central Coun-
vail, et élire le Conseil Central

      ART. 1er. — Une association est établie pour procurer un point central de communication et de coopération entre les ouvriers des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière,

ART. 2. — Le nom de cette association sera : Association internationale des travailleurs.

ART. 3. — En 1865 aura lieu en Belgique la réunion d’un Congrès général.


Ce Congrès devra faire connaître à l’Europe les communes aspirations des ouvriers ; arrêter le règlement définitif de l’Association internationale ; examiner les meilleurs moyens pour assurer le succès de son travail, et élire le Conseil général

      ART 1er. — Une association est établie [53] pour procurer un point central de communication et de coopération entre les ouvriers des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière.

ART 2. — Le nom de cette association sera [54] Association internationale des travailleurs [55].

cil of the Association. The

de l’Association. Le
general Congress is to meet
Congrès se réunira une
once a year.
fois l’an.

4. — The Central Coun-
ART. 4. Le Conseil Cen-
cil shall sit in London, and
tral siégera à Londres et se
consist of workingmen be-
composera d’ouvriers repré-
longing to the différent
sentant les différentes na-
countries represented in the
tions faisant partie de l’As-
International Association. It
sociation internationale. Il
shall from its own members
prendra dans son sein, selon
elect the officers necessary
les besoins de l’Association,
for the transaction of busi-
les membres du bureau, tels
ness, such as a président, a
que président, secrétaire
treasurer, a general secre-
genéral, trésorier, et secré-
tary, corresponding secre-
taires particuliers pour les
taries for the différent coun-
différents pays.
tries, etc.

      de l’Association. Le Congrès se réunira une fois l’an.

ART. 4. — Le Conseil général siégera à Londres et se composera d’ouvriers représentant les différentes nations faisant partie de l’Association internationale. Il prendra dans son sein, selon les besoins de l’Association, les membres du bureau, tels que président, secrétaire général, trésorier, et secrétaires particuliers pour les différents pays.

      ART. 3. — Le Conseil général se composera d’ouvriers [56] représentant les différentes nations faisant partie de l’Association internationale. Il prendra dans son sein, selon les besoins de l’Association, les membres du bureau, tels que président, secrétaire général, trésorier, et secrétaires particuliers [57] pour [58] différents pays.

Tous les ans, le Congrès réuni indiquera le siège du Conseil central [59], nommera ses membres, et choisira le lieu de la prochaine réunion. À l’époque fixée par le Congrès, et sans qu’il soit nécessaire d’une convocation spéciale, les délégués se réuniront de plein droit aux lieu et jour désignés. En cas d’impossibilité [60], le Conseil central [61] pourra changer le lieu du Congrès, sans en changer [62] toutefois la date.

5. — On its annual meet-

ART. 5. À chaque Congrès
ings, the general Congress
annuel, le Conseil général shall receive a public account
fera un rapport public des
of the annual transactions
travaux de l’année.
of the Central Council. The
Central Council, yearly ap-
pointed by the Congress,
shall have power to add to
the number of its members [63]
In cases of urgency, it may
En cas d’urgence, il pour-
convoke the general Con-
ra convoquer le Congrès
gress before the regular term.
avant le terme fixé.

6. — The Central Council
ART. 6. Le Conseil géné-
shall form an international
ral établira des relations
agency between the different
entre les différentes associa-
co-operating associations :
tions d’ouvriers, de telle
so that the working men in
sorte que les ouvriers de
one country be constantly
chaque pays soient constam-
informed of the move-
ment au courant des mou-
ments of their class in every
vements de leur classe dans
other country ; that an inqui-
les autres pays ; qu’une en-
ry into the social state of the
different countries of Europe
quête sur l’état social soit
be made simultaneously, and
faite simultanément et dans
under a common direction [64] ;
un même esprit ; que les
that the questions of general
questions proposées par une
interest moved in one so-
société,et dont la discussion
est d’un intérêt général,
ciety be ventilated by all ;
soient examinées par toutes,

      Art. 5. — À chaque Congrès annuel, le Conseil général fera un rapport public des travaux de l’année.


En cas d’urgence, il pourra convoquer le Congrès avant le terme fixé.

ART. 6. — Le Conseil général établira des relations avec les différentes associations d’ouvriers, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays ; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une société, et dont la discussion est d’un intérêt général, soient examinées par toutes,

      ART. 4. — À chaque Congrès annuel, le Conseil général fera un rapport public des travaux de l’année.


En cas d’urgence il pourra convoquer le Congrès avant le terme fixé.



ART. 5. — Le Conseil général établira des relations avec les différentes associations ouvrières, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays ; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une société, et dont la discussion est d’un intérêt général, soient examinées par toutes,

and that when immediate

practical steps should be
et que, lorsqu'une, idée pra-
needed, as, for instance, in
tique ou une difficulté inter-
case of international quar-
nationale réclameront l'ac-
rels, the action of the asso-
tion de l'Association, celle-
ciated societies be simulta-
ci puisse agir d'une manière
neous and uniform. Whene-
uniforme. Lorsque cela lui
ver it seems opportune, the
semblera nécessaire, le
Central Council shall take
Conseil central prendra
the initiative of proposals to
l'initiative de propositions
be laid before the different
à soumettre aux sociétés
national or local societies.
locales ou nationales.


7. — Since the success of
ART 7. Puisque le succès
the working men's movement
du mouvement ouvrier ne
in each coimtry cannot be se-
peut être assuré dans cha-
cured but by the power of
que pays que par la force
union and combination,
résultant de l'union et de
while, on the other hand,
l'association; que, d'autre
the usefulness of the Inter-
part, l'utilité du Conseil
national Central Council
Central dépend de ses rap-
must greatly dépend on
ports avec les sociétés ou-
the circumstance whether
vrières, soit nationales ou
it has to deal wilh a few na-
tional centres of working
men's associations, or with
a great number of small and
disconnected local socie-
ties ; the members of the In-
locales, les membres de l'As-
ternational Association shall
sociation internationale de-
use their utmost efforts to
vront faire tous leurs efforts,
combine the disconnected
chacun dans son pays, pour

      et que lorsqu'une idée pratique ou une difficulté internationale réclamerait l'action de l'Association, celle-ci puisse agir d'une manière uniforme. Lorsque cela lui semblera nécessaire, le Conseil général prendra l'initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales ou nationales.


ART. 7. — Puisque le succès du mouvement ouvrier ne peut être assuré dans chaque pays que par la force résultant de l'union et de l'association ; que, d'autre part, l'utilité du Conseil général dépend de ses rapports avec les sociétés ouvrières, soit nationales, soit locales, les membres de l'Association internationale devront faire tous leurs efforts, chacun dans son pays, pour réunir en une association nationale les diverses sociétés d'ouvriers existantes,

      et que lorsqu'une idée pratique ou une difficulté internationale réclamerait l'action de l'Association, celle-ci puisse agir d'une manière uniforme. Lorsque cela lui semblera nécessaire, le Conseil général prendra l'initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales ou nationales.


Il publiera un bulletin pour faciliter ses communications avec les Sections [65].

ART. 6. — Puisque le succès du mouvement ouvrier ne peut être assuré dans chaque pays que par la force résultant de l'union et de l'association ; que, d'autre part, l'utilité du Conseil général dépend de ses rapports avec les sociétés ouvrières, soit nationales, soit locales, les membres de l'Association internationale devront faire tous leurs efforts, chacun dans son [66] pays, pour réunir en une association nationale les diverses sociétés ouvrières existantes.

working men’s societies of

réunir en une association
their respective countries
nationale les diverses socié-
into national bodies, repre-
tés d’ouvriers existantes,
sented by central national
ainsi que pour créer un organs [67].
organe spécial.

It is selfunderstood, how-
Il est sous-entendu cepen-
ever, that the appliance of
dant que l’application de
this rule will dépend upon
cet article dépendra des lois
the peculiar laws of each
particulières de chaque
country, and that, apart from
pays, et que, abstraction
légal obstacles, no indepen-
faite des obstacles légaux,
dent local society shall be
chaque société locale aura
precluded from directly cor-
le droit de correspondre di-
responding with the London
rectement avec le Conseil
Central Council.
central de Londres.

8. — Until the meeting
ART, 8. Jusqu’à la pre-
of the first Congress, the
mière réunion du Congrès
Committee chosen on Sep-
ouvrier, le Conseil élu en
tember 28 th, 1864, will act as
septembre agira comme
a Provisional Central Council,
Conseil central provisoire.
try to connect the different
Il essaiera de mettre en
national working men’s
communication les sociétés
associations, enlist members
ouvrières de tous pays. Il
in the United Kingdom, take
groupera les membres du
Royaume-Uni. Il prendra
the steps preparatory to the
les mesures provisoires pour
convocation of the general
la convocation du Congrès

      ainsi que pour créer un organe spécial.


Il est bien entendu, toutefois, que l’application de cet article est subordonnée aux lois particulières qui régissent chaque nation. Mais, sauf les obstacles légaux, aucune société locale n’est dispensée de correspondre directement avec le Conseil général, à Londres [68].

ART. 8. — Jusqu’à la première réunion du Congrès ouvrier, le Conseil élu en septembre agira comme Conseil général provisoire. Il essaiera de mettre en communication les sociétés ouvrières de tous pays. Il groupera les membres du Royaume-Uni. Il prendra les mesures provisoires pour la convocation du Congrès général, il discutera

      Il est bien entendu, toutefois, que l’application de cet article est subordonnée aux lois particulières qui régissent chaque nation. Mais, sauf les obstacles légaux, aucune société locale n’est dispensée de correspondre directement avec le Conseil général à Londres.
Congress, and discuss with

général, il discutera avec
the national and local socio-
les sociétés locales au natio-
ties the main questions to
nales les questions qui de-
be laid before that Congress.
vront être posées devant le
Congrès.

9. — Each member of
ART. 9. — Chaque mem-
the International Associa-
bre de l’Association interna-
tion on removing his domicil
tionale, en changeant de
from one country to another,
pays, recevra l’appui frater-
will receive the fraternal sup-
port of the Associated work-
nel des membres de l’Asso-
ing men.
ciation.



10. — While united in
ART. 10. Quoique unies

      avec les sociétés locales ou nationales les questions qui devront être posées devant le Congrès.

ART. 9. — Chaque membre de l’Association internationale, en changeant de pays, recevra l’appui fraternel des membres de l’Association.




Art. 10. — Quoique unies

      Art. 7. — Chaque membre de l’Association internationale, en changeant de pays, recevra l’appui fraternel des membres de l’Asso-

ciation. Par cet appui, il a droit : a) aux renseignements relatifs à sa profession dans la localité où il se rend ; b) au crédit, dans les conditions déterminées par le règlement de sa Section [69] et sous la garantie de cette même Section [70].

Art. 8. — Quiconque adopte et défend les principes de l’Association [71] peut en être reçu membre ; mais cela, toutefois [72], sous la responsabilité de la Section [73] qui le recevra.

Art. 9. — Chaque Section est souveraine [74] pour nommer ses correspondants au Conseil central [75].

Art. 10. — Quoique unies

a perpétual bond of fra-

par un lien fraternel de so-
ternal co-operation, the
lidarité et de coopération,
working men’s societies, join-
tes sociétés ouvrières n’en
ing the International Asso-
continueront pas moins ciation , will préserve their
d’exister sur les bases qui
existant organizations intact.
leur sont particulières.

      par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n’en continueront pas moins d’exister sur les bases qui leur sont propres.

Pour le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs :

Le président    Le trésorier
Odger    Wheeler

Le secrétaire général,

Cremer
      par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n’en continueront pas moins d’exister sur les bases qui leur sont [76] particulières.

ART. 11. — Tout ce qui n’est pas prévu par les statuts sera déterminé par les règlements, révisibles à chaque Congrès.

Les règlements qu’annonce le dernier article des statuts, et pour l’élaboration desquels une commission de cinq membres avait été nommée, furent présentés par celle-ci en trois langues le vendredi matin, d’après le compte-rendu du Commonweatlh ; ils furent ensuite discutés et adoptés dans la dernière séance, le samedi.

Le Commonwealth dit :


Le travail de la commission fut lu en trois langues dans la séance du matin du vendredi : il fut adopté après une chaude discussion. Nonobstant les difficultés de la tâche, les débats eurent lieu dans les trois langues.


Voici comment la brochure Congrès ouvrier, etc.. rapporte la discussion, qu’elle fait suivre du texte des règlements (pages 25-27) :


Le temps pressait et l’assemblée a passé à la discussion et au vote des règlements que la commission lui présentait.

Un point seulement des règlements était cause d’une longue et vive discussion, et notamment l’article qui disait que tout membre de l’Association peut être élu comme délégué aux Congrès.

Comme les statuts ont admis dans l’Association tout homme qui partage ses principes. la délégation parisienne demandait qu’au moins la faculté d’être éligible pour la délégation aux Congrès soit limitée aux ouvriers, dans la crainte que des hommes appartenant aux professions libérales ou des capitalistes ne pussent taire prévaloir dans les Congrès des idées contraires aux intérêts de la classe ouvrière ; les délégués suisses et les délégués anglais ont combattu très énergiquement cette demande. Elle pourrait priver l’Association du secours d’hommes éclairés et dévoués. Elle enchaînerait la liberté d’action des Sections. Elle établirait deux degrés d’existence dans l’Association, l’un de simple associé, l’autre d’éligible aux fonctions de délégué.

La députation parisienne persiste. M. Fribourg dit qu’il pourrait arriver un beau jour que le Congrès ouvrier fût composé en majeure partie d’économistes, de journalistes, d’avocats, de patrons, etc., chose ridicule et qui anéantirait l’Association.

M. Tolain, Parisien. — Autre chose est faire simplement partie de l’Association, autre chose est, et bien plus délicate, remplir le rôle de délégué au Congrès. Ceci demande des garanties supérieures au point de vue de la cause qu’il s’agit de servir. Nous ne haïssons personne ; mais, dans les conditions présentes, nous devons considérer comme des adversaires tous les membres des classes privilégiées soit au nom du capital, soit au nom d’un diplôme. On a assez longtemps accusé la classe ouvrière de s’en remettre aux autres de son salut, de compter sur l’État, etc. Aujourd’hui elle veut échapper à ces reproches ; elle veut se sauver elle-même, sans la protection de personne. Il faut donc que ses délégués n’appartiennent ni aux professions libérales ni à la caste des capitalistes.

Cette doctrine n’est point acceptée par les opposants. Les ouvriers de l’esprit sont aussi méritants que les ouvriers manuels et peuvent apporter autant de dévouement au service de la cause. La députation anglaise dit que cet esprit d’exclusivisme ne serait pas compris de leurs commettants, et que ceux-ci ne se soumettraient point à la résolution du Congrès. Les associations existantes ont reçu plus d’une fois des services immenses d’hommes non ouvriers dans le sens matériel et trop étroit du mot.

Les règlements ont été adoptés dans la forme suivante :


Règlement[77]


1° Le Conseil central[78] est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès.

a)[79] Il rassemble dans ce but tous les documents que les Sections centrales[80] des différents pays lui enverront et[81] qu’il saura[82] se procurer par une autre voie.

b)[83]Il est chargé d’organiser le Congrès et de mettre[84] son programme à la connaissance de toutes les Sections par l’intermédiaire des Sections centrales[85] des différents pays.

2° Le Comité central[86] publiera, autant et si[87] souvent que ses moyens le lui permettront, un bulletin qui embrassera tout ce qui peut intéresser l’Association internationale[88] et qui doit s’occuper avant tout de l’offre et de la demande du travail dans[89] différentes localités, des sociétés coopératives, et de l’état des classes laborieuses dans tous les pays.

3° Ce bulletin, rédigé dans plusieurs langues, sera envoyé gratis[90] aux Sections centrales, qui en communiqueront un exemplaire à chacune de leurs Sections.

4° Pour faciliter au Conseil central[91] l’exécution des devoirs qui leur[92] sont imposés par les articles ci-dessus, tout membre de l’Association et des sociétés adhérentes versera[93], par exception, pour l’année 1866/7, une cotisation fixe de trente centimes[94].

Cette cotisation est destinée à couvrir les différentes dépenses du Comité central[95], comme : la pension[96] du secrétaire général, les frais de la correspondance[97], des[98] publications, des[99] travaux préparatoires pour les[100] Congrès, etc.

5° Partout où les circonstances le permettront, les bureaux centraux[101] d’un groupe d’un certain nombre[102] de Sections de la même langue seront établis. Les membres de ces bureaux centraux[103], élus et révocables à chaque moment par leurs Sections respectives, doivent envoyer leurs rapports au Comité central[104] une fois par mois, et plus souvent s’il est nécessaire.

6° Les frais d’administration de ces bureaux centraux[105] seront supportés par les Sections qui les ont établis.

7° Les bureaux centraux, non moins que[106] le Comité central[107] de l’Association, sont obligés de faire honneur au crédit qui sera donné[108] aux membres de l’Association par leurs Sections respectives[109], mais autant seulement que leurs carnets seront visés par le secrétaire de la Section à laquelle appartient le membre qui demande le crédit[110].

En cas que le bureau auquel le membre adresse la demande de crédit[111] n’ait pas de fonds disponibles, elle[112] est en droit de tirer à vue sur la Section qui garantit pour[113] le crédit[114].

8°. Les bureaux centraux et les Sections sont obligés d’admettre tout membre de l’Association à prendre connaissance du bulletin du Conseil central[115].

9°. Chaque Section, nombreuse ou non, a droit d’envoyer[116] un délégué au Congrès. Si la Section[117] n’est pas en état d’envoyer un délégué, elle[118] s’unira avec les Sections voisines en un groupe qui nommera[119] un délégué commun pour tout le groupe[120].

10°. Les délégués recevront l’indemnité de la Section ou du groupe de Sections[121] qui les ont[122] nommés.

11°. Chaque membre de l’Association internationale[123] a le droit de vote[124] aux élections et est éligible.

12°. Chaque Section ou groupe de Sections qui compte plus de cinq cents membres a le droit d’envoyer un délégué pour[125] cinq cents membres au-dessus de ce nombre primitif[126].

13°. Chaque délégué n’a qu’une voix au Congrès.

14°. Il est libre à chaque Section de rédiger ses statuts particuliers et ses règlements conformément aux circonstances locales et aux lois de son pays ; mais ils ne doivent en rien être contraires[127] aux statuts et règlements[128] généraux.

15°. La révision des statuts et des règlements présents[129] peut être faite par chaque Congrès, à la demande des deux tiers des délégués[130] présents.


À la fin de l’article 15, le rédacteur de la brochure (Congrès ouvrier, etc., de Card) dans laquelle j’ai copié ce texte a placé un appel de note, auquel correspond au bas de la page (p. 27) la note suivante : « Le texte officiel et obligatoire des statuts et règlements sera publié par le Conseil d’État (sic) de Londres, dans son compte-rendu du Congrès ». Commentant cette note en 1872 dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 209), j’ai écrit : « Pour celui qui vient de lire dans cette même brochure le compte-rendu des travaux du Congrès, y compris le texte officiel et définitif, en français, des statuts et règlements adoptés par le Congrès, la note ne peut signifier qu’une chose, c’est que le Conseil général publiera aussi un compte rendu, et que dans ce compte-rendu se trouvera aussi le texte officiel et obligatoire des statuts et règlements. Le texte français imprimé dans la brochure est incontestablement le texte sur lequel le Congrès a voté ; la brochure le dit expressément : Les statuts présentés par la commission sont adoptés par l’assemblée dans la forme suivante (p. 10), et plus loin : Les règlements ont été adoptés dans la forme suivante (p. 26). » La preuve que nous avons là en effet les textes français authentiques, c’est qu’aucun délégué du Congrès n’a jamais réclamé, et que les Sections françaises et suisses, toutes les fois qu’elles ont publié les statuts et le règlement de l’Internationale, de 1866 à 1870, les ont publiés en un texte conforme (sauf les légères variantes que j’ai relevées en note) à celui de la brochure de Card[131].


Pour terminer, j’ai à indiquer encore, en reproduisant un passage de cette même brochure qui suit immédiatement le texte du règlement, les décisions prises à l’égard de la nomination du Conseil général et du choix du lieu où devait se réunir le prochain Congrès :


Enfin l’assemblée a mis la dernière main à son travail. Elle a décidé :

1° Que le siège du Conseil central pour l’année 1867 reste à Londres ;

2° Que les membres du Conseil central sont réélus à l’exception d’un seul d’entre eux[132], qui est exclu à cause des calomnies dont il s’est rendu coupable contre quelques-uns de ses collègues ;

3° Que le prochain Congrès aura lieu à Lausanne le premier lundi du mois de septembre 1867.

Pour le lieu de la prochaine assemblée on proposait d’abord Bruxelles, mais le Congrès a déclaré à l’unanimité que la Belgique, à cause de ses lois sur les étrangers, ne peut pas être regardée comme un pays libre. C’est à la proposition de M. Cornaz, faite au nom de la Section de Lausanne, dont il était délégué, que cette ville a été choisie pour le lieu de la prochaine réunion du Congrès.

… La clôture du Congrès a été prononcée samedi soir, à huit heures et demie.

Le lendemain dimanche [9], une fête : promenade sur le lac, banquet et soirée familière ont réuni les délégués des différents pays et les nombreux sociétaires de Genève et des Sections voisines. La Société chorale et la Société du Grütli donnèrent leur concours à cette fête.

Voici enfin ce que la brochure Card nous apprend (p. 28) au sujet des adhésions envoyées au Congrès par des organisations qui n’avaient pu s’y faire représenter, ou par des notabilités scientifiques :


Pour compléter ce compte-rendu, il faut faire mention des lettres d’adhésion que le Congrès a reçues de différents pays ; et d’abord, deux lettres d’Italie, une du Comité central des Sociétés ouvrières de la Lombardie. Cette lettre était de Gaspard Stampa, membre du Conseil central des associations ouvrières d’Italie. L’autre du Comité des représentants de 44 associations ouvrières d’Italie, qui a son siège à Gênes… D’Allemagne… on a reçu aussi deux lettres : l’une de M. Büchner, qui jouit d’une célébrité universelle dans les sciences exactes et y fait l’autorité, qui reconnaît pourtant qu’il regarde comme son plus grand mérite d’avoir contribué à la fondation des sociétés ouvrières et des associations coopératives de Darmstadt et d’avoir toujours proclamé hautement que, de toutes les questions qui occupent les esprits, la question du travail est la plus importante pour l’avenir de l’humanité… ; l’autre lettre est de M. Lange, qui se distingue par des vues larges et justes dans la science de l’économie sociale et qui a fait beaucoup pour la propagation et le progrès du mouvement coopératif en Allemagne.


On chercherait en vain, dans les trente pages du Compte-rendu du Congrès de Genève, le nom de Karl Marx. Voir au tome IV, p. 335, un extrait du compte-rendu du Courrier international, où le nom de Marx est mentionné dans un débat sur l’article 11 du règlement. À dessein, il ne s’était pas rendu à cette réunion, préférant rester dans la coulisse. Un mois après, il écrivait à son jeune ami et confident, le Dr Kugelmann : « J’avais de grandes inquiétudes au sujet du premier Congrès, à Genève. Mais, en somme, il a réussi au-delà de mon attente. L’impression en France, en Angleterre et en Amérique était inespérée. Je n’ai pas pu y aller, et ne l’ai pas voulu non plus, mais c’est moi qui ai écrit le programme des délégués de Londres. Je l’ai limité exprès aux points qui permettent une entente immédiate et une action commune des ouvriers, et qui donnent immédiatement un aliment et une impulsion aux besoins de la lutte de classe et à l’organisation des ouvriers comme classe. Messieurs les Parisiens avaient la tête remplie de la plus creuse phraséologie proudhonienne. Ils parlent de science, et ne savent rien. Ils dédaignent toute action révolutionnaire, c’est-à-dire procédant de la lutte de classe elle-même, tout mouvement social centralisé[133] et par conséquent réalisable aussi par des moyens politiques (comme par exemple la diminution de la journée de travail par voie législative). Sous prétexte de liberté et d’anti gouvernementalisme, ou d’individualisme anti-autoritaire, — ces messieurs, qui ont accepté pendant seize ans et acceptent encore si tranquillement le plus abominable despotisme, — ils prêchent en réalité le régime bourgeois vulgaire, seulement idéalisé à la mode proudhonienne. Proudhon a fait un mal énorme. Son apparente critique et son apparente opposition contre les utopistes (il n’est lui-même qu’un utopiste petit bourgeois, tandis qu’on trouve au moins dans les utopies d’un Fourier, d’un Owen, etc., le pressentiment et l’expression imaginative d’un monde nouveau) ont d’abord gagné et séduit la « jeunesse brillante[134] », les étudiants, ensuite les ouvriers, en particulier ceux de Paris, lesquels, comme ouvriers de luxe, se trouvent, sans s’en douter, faire grandement partie de la vieille ordure[135]. Ignorants, vaniteux, prétentieux, bavards, gonflés d’emphase, ils ont été sur le point de tout gâter, étant accourus au Congrès en un nombre nullement proportionné à celui de leurs membres. Dans le Report [compte-rendu] je leur donnerai sur les doigts, par dessous la main[136]. — Le mouvement pour la réforme électorale, ici, que notre Conseil général (quorum magna pars) a créé et mis au monde, a pris des dimensions toujours plus grandes et maintenant irrésistibles. Je me suis toujours tenu dans la coulisse, et ne m’occupe plus de la chose, depuis qu’elle est en train. » (Lettre du 9 octobre 1866, publiée dans la Neue Zeit du 12 avril 1902.)

Tout Marx est déjà dans cette lettre.


III

Progrès de la Section du Locle : sa protestation contre la guerre au moment de l’affaire du Luxembourg (avril 1867).


Pendant l’hiver qui suivit, la Section du Locle vit s’accroître le nombre de ses membres : environ soixante-dix adhérents nouveaux, presque tous ouvriers, se firent inscrire[137]. Son premier acte public fut une protestation contre la guerre, au moment où la question du Luxembourg semblait devoir mettre aux prises la France et la Prusse (avril 1867). Je me souviens que, dans la séance où cette protestation fut votée, on se demanda s’il vaudrait mieux chercher à grouper les Sections de toute la Suisse, en vue d’une manifestation collective, ou s’il était préférable que la Section du Locle allât de l’avant toute seule ; Bise émit l’avis qu’un feu de file de protestations locales, éclatant les unes après les autres, ferait plus d’effet qu’une protestation collective unique; et nous nous rangeâmes à cette opinion. En conséquence, je rédigeai un projet qui fut adopté et envoyé aux journaux. Notre protestation parut d’abord dans la Feuille d’avis des Montagnes, journal local. La voici :


Aux ouvriers de toute l’Europe.

Au moment où les souverains s’apprêtent à déchaîner de nouveau sur l’Europe les horreurs de la guerre, la Section du Locle de l’Association internationale des travailleurs se sent pressée de joindre sa protestation à celle des ouvriers de Paris et de Berlin, et elle engage ses sœurs de toute la Suisse à s’unir à elle pour flétrir une lutte qui ne pourrait être que fatale au travail et à la liberté.

En vain prétendrait-on justifier l’égorgement de milliers d’hommes en qualifiant de guerre nationale cette lutte insensée entre l’Allemagne et la France. On l’a dit déjà, et il faut le répéter sans cesse : Aujourd’hui, toute guerre entre les peuples européens n’est plus une guerre nationale, c’est une guerre civile.

En attendant le jour où l’Association internationale des travailleurs, lorsqu’elle aura recruté tous les hommes de cœur et de progrès, sera assez forte pour pouvoir dire à l’Europe : Il n’y aura plus de guerre, parce que nous ne le voulons pas et que nous sommes les plus nombreux : en attendant que ceux de nos frères qui n’ont pas encore compris la mission de notre Association aient les yeux et soient entrés dans ses rangs, nous rendons au moins publique, par la voie de la presse, cette protestation solennelle contre l’effusion du sang.

Locle, le 28 avril 1867.

La Section du Locle de l’Association internationale des travailleurs.


Cette protestation fit quelque bruit. On s’en amusa dans les cercles de la bourgeoisie ; et je publiai à cette occasion dans le Diogène[138] du 13 mai l’article suivant :


Une idée cocasse.

— L’avez-vous lu, dites-moi ? Oh ! la bonne farce !

— De quoi parlez-vous ?

— Hé ! de cette plaisanterie qui va faire le tour de nos journaux. A-t-on jamais rien vu de plus cocasse ? Les ouvriers du Locle qui s’avisent de vouloir empêcher la guerre, et qui publient dans la grande Feuille d’avis une « protestation contre l’effusion du sang » !

— J’ai lu cette pièce, mais je ne comprends pas pourquoi vous l’appelez une bonne farce.

— Comment ! vous n’en avez pas ri ?

— Moi ? pas du tout.

— Est-ce que vous donneriez aussi un peu dans le socialisme, vous ? Si vous vous laissez aller à ces choses-là, on vous fera une belle scie au cercle.

— Mais vous qui riez de l’idée des ouvriers du Locle, dites-moi donc ce que vous y trouvez de ridicule ?

— Ma foi, ça ne s’explique pas, ça se sent ; je ne veux pas m’amuser à vous donner des raisons ; mais si vous aviez entendu hier soir X., Y. et Z. en faire des gorges chaudes, vous penseriez comme moi.

— Non pas : et vous-même, quoi que vous en disiez, je vous crois trop raisonnable et aussi trop indépendant, que diable ! pour fonder votre opinion d’homme et de citoyen sur les railleries plus ou moins spirituelles de ces messieurs. Je ne me paie pas d’éclats de rire, ni vous non plus, j’espère ; aussi, en votre qualité d’homme grave et bien pensant, vous êtes tenu de me déclarer les motifs qui vous font trouver ridicule un acte aussi sérieux et aussi naturel que celui que vous critiquez.

— Vous voulez absolument des raisons ? Eh bien, ma raison la voici, et cela saute aux yeux. Si ceux qui protestent étaient au nombre de plusieurs millions, ou au moins de plusieurs milliers, je dirais : Voilà qui est bien, c’est un mouvement grandiose et auquel je veux m’associer. Mais une centaine d’individus, de simples ouvriers, qui se mettent en tête de déclarer que la guerre est injuste et mauvaise, à quoi cela sert-il ? Et puis, est-ce que cela les regarde ?

— Oh ! le beau raisonnement. Est-ce qu’une chose est bonne ou mauvaise à raison du nombre de ceux qui la font ? Quand un homme voit faire le mal, son devoir n’est-il pas de le réprouver, sans demander pour cela l’avis de son voisin, et quand même il serait tout seul à le faire ? Ensuite, pour produire le mouvement grandiose dont vous parlez, ne faut-il pas que quelqu’un commence, et n’est-il pas admirable — et non ridicule — de voir les ouvriers comprendre leur devoir d’hommes mieux que les souverains et les gouvernements ?

— Parlez-vous sérieusement ?

— Très sérieusement, et je n’ai pas tout dit. N’est-il pas admirable encore de voir que, pendant que des ambitieux haut placés cherchent à réveiller les haines nationales pour arriver à leurs fins, des hommes du peuple élèvent la voix pour proclamer la fraternité et la solidarité de toutes les nations ? Vous trouvez qu’on ne doit pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas ; vous croyez que parce qu’en ce moment la guerre ne menace directement que l’Allemagne et la France, les ouvriers suisses ont tort de se permettre de dire leur façon de penser à ce sujet. Mais si vous êtes partisan du chacun pour soi, chacun chez soi. Permettez-moi d’être d’un autre avis ; et pendant que vous dormez sur le triste oreiller d’une indifférence égoïste, laissez-nous sympathiser avec ceux qui souffrent, et leur exprimer à haute voix notre sympathie.

— Et moi, mon bon ami, laissez-moi vous complimenter de votre joli talent de prédicateur.

— Dites-moi, pour finir, agréable plaisant que vous êtes, avez-vous lu Voltaire ? Non, sans doute, ce n’est pas votre homme ; il y a pourtant des gens qui disent qu’il avait autant d’esprit que Messieurs X., Y. et Z. Eh bien, sachez-le : Voltaire pensait exactement comme les ouvriers du Locle ; il aurait signé leur protestation des deux mains, et c’est lui qui a exprimé la solidarité non seulement du genre humain, mais de la création tout entière, par ces belles paroles : « Lorsque quelqu’un commet une injustice sur notre globe ou dans la planète Saturne, ou dans l’étoile Sirius, il est coupable envers tous les mondes ».

— Merci du sermon. J’irai conter cela au cercle.

Jacques.


IV

Le second Congrès général de l’Internationale, à Lausanne
(2-7 septembre 1867).


Le second Congrès général de l’Internationale devait avoir lieu à Lausanne, du 2 au 7 septembre. La semaine suivante s’ouvrait à Genève un Congrès convoqué par la Ligue de la paix et de la liberté, qui venait de se fonder à Paris sur l’initiative d’Émile Acollas ; à ce Congrès de la paix devait prendre part l’élite de la démocratie européenne, — on annonçait entre autres la présence de Garibaldi, d’Edgar Quinet, de Bakounine, — et l’Internationale avait été invitée à s’y faire représenter.

La Section du Locle me nomma son délégué, comme l’année précédente, et je réussis à obtenir un congé pour me rendre à Lausanne et à Genève. À Lausanne, je fus l’un des secrétaires du Congrès, chargé spécialement de la rédaction des procès-verbaux, et je reçus la mission d’en surveiller ensuite l’impression en un volume[139] ; en outre le Congrès me désigna comme l’un des trois délégués — les deux autres étaient Tolain et César De Paepe — chargés de porter au Congrès de la paix l’adhésion conditionnelle de l’Association internationale des travailleurs.

Pendant l’automne de 1867, je publiai en feuilleton dans le Diogène des Souvenirs des Congrès de Lausanne et de Genève. J’extrais de ces Souvenirs quelques pages où sont retracées des scènes familières et esquissés des portraits : ces croquis — d’une allure humoristique, comme l’exigeait le caractère spécial du journal auquel ils étaient destinés — peuvent offrir, m’a-t-il semblé, un certain intérêt documentaire :


Souvenirs du Congrès de Lausanne[140].

… Ma première bonne chance a été, le dimanche 1er septembre, de faire route de Neuchâtel à Lausanne avec les délégués anglais. Ce sont des gens qui valent la peine que je vous les présente en détail.

D’abord le citoyen Alfred A. Walton, architecte, de Brecon (principauté de Galles), président de la Ligne nationale de la Réforme, qu’il ne faut pas confondre avec la Ligue de la Réforme actuelle, dont il est également l’un des vice-présidents. La Ligue d’aujourd’hui est une association éclectique, ouverte à tous ceux qui sont disposés à lutter pour une extension du droit de suffrage ; tandis que la Ligue nationale, qui a joué un rôle important lors des événements de 1848, se compose exclusivement de chartistes (républicains) et de socialistes. Walton a fait deux cents lieues de chemin pour venir présenter au Congrès ouvrier un projet d’organisation du crédit, telle que la conçoivent ses commettants anglais.

Ce long personnage, à la barbe inculte, dont les cheveux tombent négligemment jusque sur les yeux, et qui se bourre constamment le nez de tabac, c’est le tailleur Eccarius, membre du Conseil général de l’Association internationale, l’ami et le disciple du socialiste allemand Marx. Allemand aussi d’origine, mais fixé depuis vingt ans à Londres[141], Eccarius, dont l’extérieur peu avenant cache une des plus hautes intelligences que je connaisse, a été un de ceux qui ont le plus contribué au puissant mouvement socialiste qui agite aujourd’hui l’Angleterre. Nous le retrouverons.

Cet autre géant, dont on devine immédiatement la nationalité à ce je ne sais quoi qui trahit l’Anglais, c’est Daniel Swan, le délégué des rubaniers de la ville de Coventry (Warwickeshire).

Enfin, le quatrième, qui le cède pour la taille à ses compagnons, mais qui n’en semble pas moins avoir l’étoffe d’un tribun, véritable type de démocrate barbu, aux yeux ardents, c’est le fougueux Lessner[142]. Allemand et tailleur comme Eccarius, comme lui devenu Anglais depuis de longues années, comme lui membre du Conseil général de l’Association. Le rôle de Lessner semble être de protester perpétuellement. Dans la discussion, Eccarius parle lentement, avec un phlegme imperturbable ; Lessner ne se contient pas, et exhale son cœur passionné en un torrent de paroles amères et violentes ; devant un contradicteur inintelligent, Eccarius lève les épaules, Lessner bondit et semble vouloir dévorer son adversaire. Dans la conversation cependant, ses yeux s’adoucissent, et il trouve un sourire aimable qui rassure les timides.

En voici encore un qu’il faut se garder d’oublier, car c’est le futur président du Congrès, Eugène Dupont. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années, qui ressemble à tous les jeunes gens portant moustache, et qui est délégué de la branche française de Londres. En ce moment, je ne remarque en lui qu’un innocent penchant aux calembours.

D’autres délégués anglais ont pris une autre route, et n’arriveront au Congrès que plus tard.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous sommes fatigués, nous soupirons après un logement et un souper… On m’assigne pour gîte l’hôtel du Raisin, où je me trouve en compagnie des Anglais, et de plusieurs Français dont vous serez peut-être bien aise de faire la connaissance : ce sont le Dauphinois, le Marseillais et le Bordelais. Le Dauphinois est un tailleur sérieux, Ailloud, délégué de Vienne (Isère), à la faconde toute française, parlant vite et haut, crâne républicain. Le Marseillais s’appelle Vasseur, ferblantier et chansonnier, un petit homme né dans le département du Nord et bruni par le soleil de Marseille ; il porte une immense crinière noire rejetée en arrière et qui lui couvre les épaules, et de toutes les vieilles croyances du passé il n’a conservé qu’un dogme, le plus inoffensif et auquel il s’attache avec opiniâtreté, c’est que « la chanson n’est pas morte ». Quant au Bordelais, dont j’aime le parler méridional vif et accentué, c’est le citoyen Vézinaud, cordonnier, qui a fait ses sept ans de service militaire et qui n’en est pas plus fier ; c’est un ancien disciple du père Cabet, mais il est converti maintenant, avec toute la France, aux doctrines mutuellistes ; bon républicain également, mais pas blanquiste.

Vézinaud et moi, qui avons besoin de repos, nous nous emparons d’une chambre à deux lits, et bientôt le sommeil nous fait oublier notre impatience d’être au lendemain.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Arrivé l’un des premiers au Casino[143], je me place au quatrième ou cinquième banc, et je commence à examiner mes collègues. Voici à ma gauche le petit groupe des Parisiens, où se distingue l’intarissable Chemalé. C’est un jeune homme de trente ans, qui parle beaucoup, et qui, chose plus difficile, parle bien[144]. À côté de lui sont Murat, le mécanicien, qui m’est tout d’abord sympathique[145] ; Martin, imprimeur sur étoffes ; Garbe, ferblantier ; Pioley, mécanicien ; Reymond, lithographe. Là aussi se trouve un vieux socialiste italien, le marquis Tanari, délégué des sociétés ouvrières de Bologne et de Bazzano… Voici un grand jeune homme qui donne une vigoureuse embrassade à un petit jeune homme : le grand c’est Charles Longuet, l’ancien rédacteur de la Rive gauche, qui est sorti récemment de prison, et qui vient comme délégué de la Section de Caen ; l’autre, c’est César De Paepe, un Belge, typographe et étudiant en médecine, l’une des meilleures têtes du Congrès.

J’entends parler allemand derrière moi : c’est un jeune homme qui me demande un renseignement. Je suis frappé de sa figure intelligente, de sa tournure distinguée. Nous causons, et j’apprends qu’il s’appelle Kugelmann, docteur en médecine, de Hanovre[146]. À côté de lui est assis un homme âgé déjà, de petite taille, au front élevé et chauve, aux yeux pénétrants, à la barbe rousse grisonnante. Je demande au docteur Kugelmann le nom de son voisin.

— C’est le docteur Louis Büchner, de Darmstadt.

— Quoi ! l’auteur de Force et Matière ?

— Lui-même.

Le docteur Büchner et moi nous nous donnons une chaleureuse poignée de mains. Pendant que les délégués continuent à s’installer, nous parlons du livre célèbre qui en est aujourd’hui à sa huitième édition. Le docteur Büchner me raconte son échange de lettres avec le trop fameux Frédéric de Rougemont, de Neuchâtel, qui, dans sa brochure L’homme et le singe[147], avait cité à faux une phrase du philosophe allemand, qu’il n’avait jamais lu, il l’a avoué lui-même !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un bureau provisoire vérifie les pouvoirs des délégués. Il y a là un banquier de Lausanne, envoyé par la Société industrielle et commerciale de cette ville. Schettel, de Lyon, demande si nous permettrons à un banquier de siéger parmi des gens qui sont assemblés pour faire la guerre à l’ordre de choses dont les banquiers sont les principaux défenseurs ? — Pourquoi pas ? dit le Congrès ; laissez venir à nous les banquiers, nous avons à leur dire quelques bonnes vérités.

On nomme ensuite le bureau définitif. Murat, de Paris, qui avait présidé avec intelligence à la vérification des pouvoirs, mais qui avait le défaut de ne savoir que le français, est remplacé par Dupont, qui parle le français et l’anglais. On adjoint à celui-ci deux vice-présidents, Eccarius, qui parle l’anglais et l’allemand, et le célèbre publiciste et démocrate allemand J.-Ph. Becker, qui réside à Genève depuis la défaite de 1849. Puis on élit quatre secrétaires : le docteur Büchner et le capitaine Bürkly[148] de Zurich, pour l’allemand ; le chansonnier Vasseur et le professeur James Guillaume, du Locle, pour le français[149].

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’ai rarement assisté à une discussion plus embrouillée que celle qui s’engagea, l’après-midi, sur la fixation de l’ordre du jour… Il y eut un instant de trêve lorsqu’on vit entrer un personnage de haute taille, la canne à la main et le chapeau en arrière ; il n’avait pas assisté à la séance du matin, il arrivait. Le nom du nouveau venu court de banc en banc, et les délégués le saluent par une salve spontanée d’applaudissements.

« Qu’est-ce qu’il y a donc chez ce diable de Coullery qui fait battre des mains à des gens dont la plupart ne le connaissent pas ? » me demandais-je.

Mais l’interruption ne fut pas longue, et on se remit bien vite à discuter avec acharnement…

… Enfin on nomma une commission qui fut chargée de mettre tout le monde d’accord. Elle se réunit le soir dans une petite pièce attenante à la salle du Congrès… Ce fut Chemalé qui parla le premier : il présenta un projet d’ordre du jour, et le développa avec une telle lucidité, un tel bon sens, que, lorsqu’il eut fini, on s’écria tout d’une voix : « C’est ça ! » Chemalé avait profité de la discussion ; ses propositions conciliaient tout, faisaient droit à toutes les demandes, et, au bout d’une demi-heure de séance, la commission avait adopté à l’unanimité le projet de l’intelligent Parisien…

Pendant que nous délibérions, un citoyen était venu porter à Coullery le message suivant de la part du peuple assemblé dans le jardin du Casino : « Nous sommes là un millier, hommes et femmes, qui nous sommes réunis pour entendre des discours ; or, personne n’ouvre la bouche, et cela nous dépite ; nous voulons de l’éloquence, de gré ou de force : des discours ou la mort ! — C’est bon, dit Coullery, j’y vais. » Et il y va comme il le dit, et leur fait un discours superbe, si j’en crois les applaudissements frénétiques qui viennent jusqu’à nos oreilles.

Dix minutes après, Coullery vient tranquillement reprendre son siège à la commission, comme si de rien n’était. Mais la foule ne le tient pas quitte, elle est affriandée et demande à recommencer. Un second citoyen apporte bientôt un second message : « Encore un discours, et toujours des discours, ou la mort ! — C’est bon, dit Coullery, j’y vais. » Et l’infatigable orateur retourne à la besogne, et je crois, ma foi, qu’il est éloquent, car on l’applaudit encore plus fort.

La séance de la commission est terminée ; nous allons au jardin entendre Coullery, et d’autres orateurs qui, mis en verve par lui, se sont décidés à monter à la tribune, c’est-à-dire sur une table. Une foule curieuse et sympathique écoute avidement ces étrangers…

Je regagne enfin mon logis, fort désireux de me mettre dans mon lit. Dans notre chambre, je trouve Vézinaud griffonnant à la lueur d’une chandelle fumeuse. Cet ennemi de la famille écrivait une lettre à sa femme.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je ne vous raconterai pas comment, le mardi matin, le Congrès adopta, sans un mot de discussion, le projet d’ordre du jour élaboré par Chemalé et ses collègues ; comment neuf commissions furent désignées pour préparer des rapports sur les neuf questions qui composaient cet ordre du jour :… comment toutes ces commissions présentèrent leur rapport au Congrès, et quelles furent les conclusions prises… : la raison, c’est que toutes ces belles choses, et bien d’autres, se trouveront dans le volume des procès-verbaux, qui est sous presse et que je désire que vous achetiez… Je ne vous parlerai pas du drame de Stanislas Charnal ;[150], lu par l’auteur dans une soirée spécialement consacrée à cette audition, pour l’excellent motif que je n’en ai pas entendu la lecture. En effet, empêtré de besogne de sept heures du matin à minuit, j’ai eu bien rarement l’occasion, en dehors des séances du Congrès, de voir ou d’entendre quelque chose.


J’interromps ici l’extrait du feuilleton du Diogène pour donner les résolutions votées par le Congrès sur les questions qui formaient son ordre du jour :


1re QUESTION. — Quels sont les moyens pratiques de rendre l’Association internationale un centre commun d’action pour la classe ouvrière dans la lutte qu’elle soutient pour s’affranchir du capital.

Sur cette question, le Congrès vota diverses résolutions d’un caractère purement administratif, recommandant au Conseil général, s’il ne pouvait publier un bulletin, de faire chaque trimestre une communication écrite au bureau central de chaque pays ; fixant la cotisation centrale pour l’année à dix centimes ; stipulant que les délégués des branches et des sections qui n’auraient pas payé leur cotisation centrale ne pourraient pas prendre part au Congrès.


2e QUESTION. — Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu’elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? — Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier monnaie. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrières.

Le rapport, présenté par Longuet, ne contenait pas de résolution : il se bornait à affirmer le principe de l’organisation mutuelliste du crédit en service public ; il recommandait l’institution de banques nationales fournissant aux travailleurs le crédit gratuit à prix de revient, et l’organisation de sociétés d’assurance mutuelle. Ces conclusions furent complétées par une résolution présentée par Eccarius, invitant les sociétés de métier à appliquer leurs fonds à la coopération de production, au lieu de les placer dans les caisses de la bourgeoisie.


3e QUESTION. — Les efforts tentés aujourd’hui par les associations pour l’émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d’un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore ? — La mutualité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. Équivalence des fonctions. Solidarité. Sociétés ouvrières.

1. Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd’hui par les associations ouvrières (si celles ci se généralisent en conservant leur forme actuelle) tendent à constituer un quatrième état ayant au-dessous de lui un cinquième état plus misérable encore.

Le danger supposé d'un cinquième état, amené par les efforts actuels des associations ouvrières, s'évanouira à mesure que le développement de l'industrie moderne rendra impossible la production sur une petite échelle. La production moderne sur une grande échelle fusionne les efforts individuels et fait du travail coopératif une nécessité pour tous. (Alinéa ajouté à la résolution sur la proposition d'Eccarius.)

2. Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée : que la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une façon radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice.


Coullery avait proposé d'ajouter ici un alinéa ainsi conçu : « Pour arriver à ce but, nous ne voyons pour le moment qu'une seule espèce de moyen pratique au service des travailleurs, c'est la création et le développement, puis la fédération des sociétés coopératives sous leurs diverses formes possibles, afin d'arriver à l'échange des produits au prix de revient, ce qui affranchira de la spéculation et de l'usure le travail et les objets de consommation, et transformera un jour la société entière en une seule classe, la classe des producteurs-consommateurs ». Sur la proposition de Tolain, l'addition de Coullery fut écartée par la majorité, comme faisant double emploi avec le troisième paragraphe (ci-après) de la résolution.


3. Néanmoins, le Congrès pense que tous les efforts des associations ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant que possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire à y faire pénétrer l'idée de mutualité et de fédération.


4e QUESTION. — Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — Réduction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits.

Sur cette question, le Congrès se borna à réitérer la déclaration votée l'année précédente par le Congrès de Genève :


Le Congrès déclare que dans l'état actuel de l'industrie, qui est la guerre, on doit se prêter aide mutuelle pour la défense des salaires, mais qu'il croit de son devoir de déclarer qu'il y a un but plus élevé à atteindre, qui est la suppression du salariat. Il recommande l'étude des moyens économiques basés sur la justice et la réciprocité.


5e QUESTION. — Fonctions sociales. — Rôle de l'homme et de la femme dans la société. — Éducation des enfants. — Enseignement intégral. — Liberté d'enseignement. — Phonographie.

I. Enseignement scientifique, professionnel et productif. Mise à l'étude d'un programme d'enseignement intégral. (La seconde phrase de ce paragraphe y fut ajoutée sur la proposition de Longuet.)

2. Organisation de l'école-atelier.

3. Considérant que le mot enseignement gratuit est un non-sens, puisque l'impôt prélevé sur les citoyens en fait les frais ; mais que l'enseignement est indispensable, et que nul père de famille n'a le droit d'en priver ses enfants : le Congrès n'accorde à l'État que le droit de se substituer au père de famille, alors que celui-ci est impuissant à remplir son devoir. En tout cas, tout enseignement religieux doit être écarté du programme. (La rédaction de ce paragraphe est due à Tolain ; la commission avait présenté cette autre rédaction : « Liberté de l'enseignement, tout en approuvant l'enseignement obligatoire et gratuit par l'État ».)

4. Le Congrès est d'avis qu'une langue universelle et une réforme de l'orthographe serait un bienfait général, et contribuerait puissamment à l'unité des peuples et à la fraternité des nations. (L'introduction, dans ce paragraphe, des mots « une langue universelle » est due à Walton.)


6e QUESTION. — Définition et rôle de l'État. — Services publics, transports et circulation. — Intérêts collectifs et individuels. — L'État considéré comme justicier et gardien des contrats. Droit de punir.

1. L'État n'est ou ne devrait être que le strict exécuteur des lois votées et reconnues par les citoyens.

2. Les efforts des nations doivent tendre à rendre l'État propriétaire des moyens de transport et de circulation, afin d'anéantir le puissant monopole des grandes compagnies...

3. Nous formulons le vœu que l'homme coupable soit jugé par des citoyens nommés par le suffrage universel.


7e QUESTION. — La privation des libertés politiques n'est elle pas un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs, et l'une des principales causes des perturbations sociales ? Quels sont les moyens de hâter ce rétablissement des libertés politiques ?

Sur la première partie de la question, le Congrès, considérant que la privation des libertés politiques est un obstacle à l'instruction sociale du peuple et à l'émancipation du prolétariat, déclare :

1° Que l'émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique ;

2° Que l'établissement des libertés politiques est une mesure première d'une absolue nécessité.

Sur la seconde partie de la question, le Congrès décide :

1° De renouveler solennellement chaque année la déclaration qui précède ;

2° De donner communication officielle de cette déclaration à tous les membres de l'Association internationale des travailleurs, ainsi qu'à ceux du Congrès de la paix, en leur demandant leur concours énergique pour investir enfin tous les peuples des droits imprescriptibles de 1789.


La septième question avait été mise à l'ordre du jour du Congrès à la demande d'une assemblée populaire tenue à Genève quelques jours auparavant. Elle devait, dans l'intention des délégués genevois, servir en quelque sorte de pierre de touche pour éprouver la sincérité républicaine de certains délégués parisiens, sur lesquels planait depuis l'année précédente le soupçon d'être des agents bonapartistes. Naturellement les délégués de Paris votèrent tous la résolution proposée.


8e QUESTION. — Adresse collective au Congrès de la paix à Genève, de la part des travailleurs réunis en Congrès à Lausanne.

Le Congrès de l'Association internationale des travailleurs, réuni à Lausanne,

Considérant :

Que la guerre pèse principalement sur la classe ouvrière, en ce qu'elle ne la prive pas seulement des moyens d'existence, mais qu'elle l'astreint à verser le sang du travailleur ;

Que la paix armée paralyse les forces productives, ne demande au travail que des œuvres inutiles, et intimide la production en la plaçant sous le coup des menaces de guerre ;

Que la paix, première condition du bien-être général, doit à son tour être consolidée par un nouvel ordre de choses qui ne connaîtra plus dans la société deux classes, dont l’une est exploitée par l'autre [151].

Décide d'adhérer pleinement et entièrement au Congrès de la paix qui se réunira à Genève le 9 septembre, de le soutenir énergiquement, et de participer à tout ce qu'il pourrait entreprendre pour réaliser l'abolition des armées permanentes et le maintien de la paix, dans le but d'arriver le plus promptement possible à l'émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l'influence du capital, ainsi qu'à la formation d'une confédération d'États libres dans toute l'Europe.


Tolain fit voter l'adjonction suivante à la résolution ci-dessus, adjonction à laquelle se rallia De Paepe :


Le Congrès,

Considérant que la guerre a pour cause première et principale le paupérisme et le manque d'équilibre économique ;

Que pour arriver à supprimer la guerre, il ne suffit pas de licencier les armées, mais qu'il faut encore modifier l'organisation sociale dans le sens d'une répartition toujours plus équitable de la production.

Subordonne son adhésion à l'acceptation par le Congrès de la paix de la déclaration ci-dessus énoncée.


9e QUESTION. — Discussion sur le siège du Conseil général et sur le lieu du prochain Congrès.

Le procès-verbal du Congrès dit à ce sujet :

« L'ordre du jour appelle le choix de la ville où résidera le prochain Conseil général. Londres est proposé par Bürkly, de Zurich, De Paepe, de Bruxelles, Becker, de Genève, connue réunissant le mieux les conditions demandées, qui sont en particulier la facilité des communications et la présence d'un groupe d'hommes appartenant aux diverses nationalités européennes. Murat dit que devant ces considérations il renonce à demander pour cette année que le Conseil général change de ville.

« Londres est adopté à l'unanimité.

« On passe à la nomination du Conseil général. Chemalé, de Paris, propose de laisser la Section de Londres en choisir elle-même les membres, attendu qu'elle connaît mieux que nous les noms qui seraient les plus convenables. Eccarius, de Londres, insiste au contraire pour que le Congrès nomme lui-même le Conseil général, parce que cette élection donnera au Conseil plus d'autorité.

« Le Congrès décide de nommer lui-même le Conseil général. Sont désignés pour faire partie de ce Conseil les anciens membres qui ont assisté le plus régulièrement à ses séances, savoir : Besson, Bobcynski, Buckly, Carter, Dell, Dupont, Eccarius, Fox, Harriet Law, Howell, Hales, Jung, Lucraft, Lessner, Lassasie, Lafargue, Lawrence, Marx, Morgan, Maurice, Odger, Shaw, Stainsby, Williams, Weston, Yarrow, Zabicki [152]. Le Congrès ajoute à cette liste le citoyen Walton, de Brecon, South Wales.

« Le Conseil général est autorisé à s'adjoindre d'autres membres, s'il le trouve nécessaire [153].

« L'ordre du jour appelle la fixation du lieu où se réunira le prochain Congrès.

« De Paepe propose Bruxelles. Longuet, de Caen, appuie cette proposition ; Bruxelles avait été désigné comme devant être le lieu de réunion du premier Congrès ; on y avait renoncé à cause d'une loi sur l'expulsion des étrangers, qui venait d'être promulguée... ; mais l'année prochaine cette loi ne sera plus en vigueur... Eccarius, de Londres, se prononce aussi pour Bruxelles... Il est donné lecture d'une proposition signée Büchner, Kugelmann, Hafner, Becker, Neubrand, qui demande que Zurich soit choisi pour lieu de réunion du Congrès : Becker motive cette proposition en disant qu'il est bon que le Congrès change une fois de langue et se transporte en pays allemand... Chemalé, de Paris, et Tolain, de Paris, acceptent Bruxelles, à défaut de Paris, où des raisons majeures empêcheraient le Congrès de se réunir. Bürkly, de Zurich, déclare qu'il n'a point reçu la mission de demander le Congrès pour cette ville ; il croit au contraire que le Congrès sera mieux placé à Bruxelles, au centre du mouvement social.

« L'assemblée, à l'unanimité moins deux voix, se prononce en faveur de Bruxelles. »


Je reviens maintenant à mon feuilleton :


Une intéressante conférence fut donnée, le mercredi soir je crois, par le docteur Büchner [154] dans la grande salle du Casino, sur les deux systèmes opposés de Schulze-Delitzsch et de Lassalle. Une foule compacte, composée surtout d'ouvriers allemands, se pressait sur les bancs pour entendre la parole de l'éminent philosophe. Il montra les défauts et les lacunes des deux écoles qui se partagent en ce moment l'Allemagne. Il n'eut pas à insister beaucoup sur les vices du système de Schulze-Delitzsch, parce que, en dehors de la bourgeoisie, cet économiste compte peu d'adhérents ; mais il montra, avec une critique pénétrante, les dangers de la théorie de Lassalle : il fit voir, en particulier, que la création par l'État d'établissements industriels, demandée par le célèbre révolutionnaire, aurait pour résultat de diviser les travailleurs en deux classes facilement hostiles, les ouvriers employés par l'industrie privée et les ouvriers employés dans les ateliers de l'État ; avec cette organisation, d'ailleurs, le salariat n'est pas supprimé. Malheureusement, après cet exposé critique, le docteur Büchner n'émit pas de vues personnelles ; il se borna à affirmer la nécessité d'une réforme sociale, sans indiquer la voie à suivre.

Lorsque Büchner eut fini, le tailleur Eccarius, qui était placé près de lui, demanda à ajouter quelques mots. Ce qu'il dit alors est mon plus vivant et mon plus beau souvenir du Congrès de Lausanne. Je vois encore Eccarius assis sur une table, une de ses longues jambes repliée sous lui et l'autre pendante, les bras ballants, les yeux baissés et presque cachés sous ses cheveux. Il commença à parler [155] d'une voix monotone, sans grâce : il acquiesçait d'abord à ce qu'avait dit le docteur Büchner. Puis, reprenant l'exposition au point où celui-ci l'avait laissée, il se mit à développer, sur les ruines des systèmes critiqués par Büchner, la grande théorie historique de Karl Marx. Peu à peu sa voix prit de l'expression, son regard, relevé de terre, s'anima, sa parole revêtit une éloquence familière et pittoresque d'un effet incomparable. Nous étions sous le charme, et Eccarius, transfiguré, tenant ces centaines d'hommes suspendus à ses lèvres, allait toujours, puisant de temps en temps, de ses grosses mains osseuses, une prise dans sa tabatière, ou se baissant sans façon pour ramasser son chapeau qui était tombé, sans interrompre un instant son discours. Cela dura près de deux heures, et, quand il eut fini, l'assemblée, transportée, éclata en bruyants applaudissements. Grand spectacle ! dans cette joute oratoire, entre le savant illustre et le pauvre ouvrier, la palme était restée au second ; et le docteur Büchner joignit ses félicitations à celles de l'auditoire, en serrant dans ses mains aristocratiques la main du tailleur meurtrie par l'aiguille [156].

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Notons encore quelques petites choses qui me reviennent à la mémoire. Choses insignifiantes, si l'on veut ; mais il faut bien que le public soit instruit de la manière dont les « énergumènes [157] » de Lausanne ont passé leur temps.

J'ai le souvenir d'un dîner fait à l'hôtel du Raisin, en compagnie de la délégation parisienne, dîner où quelqu'un fit de curieuses révélations sur la plupart des membres de la gauche du Corps législatif : Jules Favre, Garnier-Pagès, Pelletan, et surtout Jules Simon, le philanthrope ; il n'y eut guère d'épargné que le petit père Glais-Bizoin, l'infatigable et incorruptible vétéran.

Puis le souvenir d'une conversation particulière avec les deux délégués italiens : Tanari, de Bologne, le marquis socialiste, et Gaspare Stampa, de Milan, un beau vieillard, doux comme un enfant. Il s'agissait d'aller à la rencontre de Garibaldi [158], et de l'amener incognito au Congrès. Les deux Italiens se mirent en campagne : mais le retard apporté au voyage du général fit échouer leur plan ; en effet, Garibaldi ne traversa Lausanne que le dimanche 8 septembre.

Le souvenir encore d'une matinée passée « sur Montbenon » à contempler le lac et à causer politique, en compagnie des trois docteurs, Kugelmann, Büchner et Coullery. C'était une matinée de vacances, l'unique, hélas ! Le bureau nous avait licenciés pour permettre à quelques commissions de se réunir et d'achever leur travail.

Quelquefois, le soir, vers minuit, après avoir achevé de noircir mon papier [159], j'allais, la tête tout en feu, demander à mes voisins les Anglais un peu de distraction. Ils me recevaient avec une cordialité sans façon : Walton m'offrait un verre de vin, Lessner une chaise, et Eccarius interrompait sa correspondance du Times pour me développer la théorie de Marx. Heureux moments ! Je remplirais un volume de ce que j'ai appris en huit jours avec ces vieux champions du droit et de la justice. Puis, quand décidément l'heure devenait indue, j'allais rejoindre Vézinaud, que mon arrivée réveillait. Nouvelle conversation. Et lorsque enfin, fatigué, je me mettais à mon tour dans mon lit, survenait invariablement Coullery, qui s'asseyait sur une malle à côté de nous et discourait de omni re scibili jusqu'à deux heures du matin.

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Je comprends que Proudhon ait écrit un traité en faveur de la célébration du dimanche. Après une semaine de consciencieuse besogne, avec quelle inexprimable volupté ne savoure-t-on pas les délices d'un jour de trêve !

Les délégués du Congrès ouvrier devaient consacrer leur dimanche à une promenade en bateau à vapeur à Chillon, et certes ils avaient bien gagné ce délassement. À huit heures du matin, un nombreux cortège, que précédait une excellente musique, et dans lequel flottaient une trentaine de drapeaux, se rendit à Ouchy. La journée était splendide, la joie brillait sur tous les visages. Le bateau nous emporta rapidement sur les flots limpides du lac ; ceux de nos amis pour qui la vue de l'admirable paysage était nouvelle ne pouvaient en détacher leurs yeux ; et nous aussi, quoique familiers avec ces belles choses, nous les regardions avec un ravissement inépuisable : les coteaux verdoyants de la rive vaudoise, les cimes hardies des Alpes du Valais, et surtout la ligne si harmonieuse des montagnes de Savoie.

... Au retour, tandis que nous contemplions de nouveau le paysage, un train de chemin de fer, venant de Villeneuve, passa sur la rive : ce train conduisait Garibaldi à Genève. Nous le savions, et une impatience fiévreuse nous prit d'être au lendemain, car c'était le lundi 9 septembre que s'ouvrait le Congrès de la paix.

Un banquet populaire réunit le soir les délégués et leurs amis au Casino. Deux ou trois mille personnes des deux sexes se pressaient dans la grande salle pour entendre les discours et les chansons. Bientôt la foule devint telle que, la fête ne m'intéressant que médiocrement, je me fis scrupule de continuer à occuper une place à table, et je me retirai loin du bruit au jardin, où je passai très agréablement la moitié de la nuit avec De Paepe à causer du socialisme belge et de Colins, de la philosophie positive et d'Auguste Comte.


V


Le premier Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Genève
(9-12 septembre 1867).


Je donne ci-dessous des extraits de la suite du feuilleton du Diogène, qui se continuait par une relation du Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Genève :


Souvenirs du Congrès de la Paix [160].

La plupart de nos amis avaient déserté le banquet dès sept heures pour prendre le train de Genève. Pour nous qui avions voulu attendre au lendemain, nous partîmes le lundi (9 septembre) à six heures du matin par un bateau qui devait suivre la côte de Savoie. Nous étions une douzaine, entre autre Stampa, le Milanais ; De Paepe, de qui la conformité d'âge me rapprochait le plus ; Murat, de Paris ; Coullery, et deux délégués anglais de la Ligue de la Réforme. Odger et Cremer, qui étaient arrivés la veille à Lausanne encore à temps pour assister à la clôture du Congrès ouvrier ; ils font partie du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs, et à ce titre ils avaient tenu, avant de se rendre à Genève, à venir nous saluer.

À la première station [161], une douzaine de curés et de frères ignorantins montèrent sur le bateau. Aux stations suivantes, il en vint d'autres, si bien qu'enfin ils se trouvèrent au nombre de plus de cinquante. Ils allaient voir Garibaldi comme nous : Garibaldi, le Messie du dix-neuvième siècle, disait-on à notre banc ; Garibaldi, la bête de l'Apocalypse, disait-on au banc des ignorantins.

La navigation ne fut pas trop longue. Nous vîmes bientôt les belles maisons de Genève, toutes pavoisées, apparaître à l'extrémité du lac. On apercevait de très loin un grand drapeau italien, rouge, vert et blanc, se balancer à l'angle du palais Fazy [162], où était descendu Garibaldi.

Stampa, qui devait avoir ses entrées particulières auprès du général, nous proposa de nous présenter à lui aussitôt arrivés. Quand le bateau toucha le quai, nous nous dirigeâmes vers le Cercle international [163], pour y déposer nos bagages, et Stampa entra au palais Fazy, en promettant de nous rejoindre bientôt.

Il ne se fit pas attendre. Il y avait une demi-heure que nous étions au Cercle, nous faisant raconter la splendide réception que Genève avait faite la veille à Garibaldi, lorsque Stampa rentra. Il était suivi de deux personnages qu'il nous présenta. L'un, vêtu d'un long pardessus gris, avec un chapeau de feutre, était un homme de haute taille, à la barbe noire épaisse, à l'air résolu : c'était le fameux fra Pantaleo, le moine garibaldien qui avait accompagné les Mille à Marsala et qui avait fait avec eux la campagne de Sicile. L'autre était un jeune homme, ancien officier garibaldien, qui habite Paris, et dont j'ai oublié le nom.

Stampa nous dit que Garibaldi venait de prendre un bain, et qu'il dormait en ce moment, mais que nous lui serions présentés à une heure.

Il était onze heures, et l'air du lac nous avait donné de l'appétit. La plupart de nos compagnons étaient partis en quête de logements. Pour moi, je m'attablai devant un frugal dîner [164], en compagnie de Stampa, de fra Pantaleo, de l'officier garibaldien et de Coullery. De Paepe, resté avec nous, nous regarda faire.

C'est une étrange organisation que celle de De Paepe. On ne sait ni quand il dort, ni quand il mange. C'est le plus acharné travailleur que je connaisse. Je l'avais admiré déjà à Lausanne ; je l'admirai plus encore à Genève, où je fus son camarade de chambre. À Lausanne, je l'avais vu, sur la question de la propriété collective du sol, tenir tête à Tolain, à Chemalé, à Longuet et à Coullery, réunis contre lui ; sa parole calme, sévère, admirablement nette et claire, avait une véritable éloquence. Je l'avais vu ensuite, au banquet de clôture du Congrès, arracher des larmes aux femmes et faire tressaillir les hommes en chantant la célèbre chanson de Lachambeaudie :

Ne parlez pas de liberté :
La pauvreté, c'est l'esclavage.

J'essayai d'engager la conversation avec fra Pantaleo ; mais il ne savait pas trois mots de français. Heureusement que l'officier, qui parlait cette langue avec facilité, vint à mon secours. Il me raconta quelques souvenirs de l'expédition de Sicile.

« Si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, me dit-il, dans sa robe de moine, avec un poignard et un revolver à la ceinture, dans des endroits où il faisait diablement chaud, vous ne pourriez plus l'oublier. Aussi est-il devenu populaire en Italie. Quand le général Garibaldi fit son entrée à Milan, fra Pantaleo était à côté de lui, dans sa voiture, et il avait une si belle tournure, un air si martial, que ce n'était pas Garibaldi que les femmes regardaient, c'était Pantaleo. »

Pendant que son camarade me parlait ainsi, fra Pantaleo, qui ne comprenait pas ce qu'il disait, découpait gravement une aile de poulet, sans mot dire.

Le dîner fini, je me dirigeai avec De Paepe vers un petit hôtel situé au delà de la gare, après avoir pris rendez-vous avec Stampa pour une heure au Café des touristes. Nous retrouvâmes à notre hôtel les délégués de la Reform League, Cremer et Odger ; ce sont de simples ouvriers anglais, qui sont désignés pour faire partie du nouveau Parlement. De Paepe et moi ne fîmes que prendre possession de notre chambre, et nous nous rendîmes immédiatement au Palais électoral [165], où nous devions nous entendre avec M. Menn, secrétaire du Congrès de la paix, relativement à la présentation de l'Adresse du Congrès de Lausanne. Nous n'avions pas de temps à perdre, si nous voulions être de retour au palais Fazy pour une heure. Je pressais De Paepe, je le priais de faire hâte, et je ne fus pas peu étonné de l'entendre me dire qu'il ne tenait pas à voir Garibaldi, et qu'il préférait se promener en attendant deux heures, moment fixé pour l'ouverture de la séance du Congrès.

« Parles-tu sérieusement ? lui dis-je.

— Très sérieusement. Je reste ici. Pour toi, si tu veux être à temps pour aller faire ta révérence au grand homme, je te conseille de te dépêcher, car il est une heure moins le quart. »

Je quittai De Paepe en trouvant qu'il poussait un peu loin le dédain des gloires de ce monde. Pour moi, je ne songeais qu'au bonheur de voir enfin de mes yeux le héros de la démocratie. Je rejoignis Stampa et quelques amis qui attendaient avec lui, et nous montâmes, en fendant la foule, les escaliers somptueux du palais Fazy.

Une émotion inexprimable m'enlevait presque la voix. Tout en montant, nous disions :

« Qui lui parlera ?

— Tout le monde, dit Stampa ; ce sera une conversation familière, et non une réception officielle.

— Oui, mais il faut pourtant que quelqu'un commence par exprimer nos sentiments. Voulez-vous porter la parole, Coullery ?

— Si l'on veut. »

Au haut de l'escalier, nous fûmes reçus par le major hongrois Frigyesi, le même qui, le lendemain, déposa à la tribune du Congrès ses décorations militaires, et dont l'énergique discours fut tant applaudi.

En même temps que nous, se présenta un ouvrier italien en blouse, qui voulait parler à Garibaldi. Le major lui serra cordialement la main et le pria de s'asseoir sur un fauteuil qu'il lui avança, en lui disant que le général le recevrait tout à l'heure. Puis il nous fit entrer dans le salon.

Là se trouvaient déjà une dizaine de belles dames en grande toilette, avec des messieurs en frac et en cravate blanche. On nous fit asseoir sur des sofas et des fauteuils, et nous causâmes pendant quelques minutes en attendant l'arrivée du héros. Les deux ou trois Français qui étaient avec nous se montraient passablement émus ; les Anglais au contraire restaient impassibles : Odger et Cremer étaient gravement assis sur un divan, et Walton, renversé dans un fauteuil, les jambes étendues et la tête en arrière, faisait preuve d'un sans-gêne tout britannique.

Stampa, après avoir parlé un moment le major Frigyesi, s'approcha de moi et me dit :

« Les choses ne vont pas comme je l'aurais voulu. L'heure de l'ouverture du Congrès étant si rapprochée, le général ne pourra pas nous recevoir en particulier et avoir avec nous la conversation que je désirais. Il ne fera que passer dans cette salle pour distribuer des poignées de main. Mais nous reviendrons le trouver dans un meilleur moment. Il y a d'ailleurs ici toute cette aristocratie — et il regardait les cravates blanches — qui donne à cette réception un air officiel, en sorte que Garibaldi ne se sentira pas trop à son aise dans ce salon. »

À ce moment le major Frigyesi s'approcha d'un petit garçon qui appartenait à l'une des belles dames. Il le prit par la main et le conduisit vers la porte de la chambre où se trouvait Garibaldi, en lui disant :

« Entre, mon ami, le général sera content de te voir. Tu lui donneras la main et tu lui diras : Bonjour, mon général. »

L'enfant, sans s'intimider, pénétra tout seul dans la pièce voisine. Nous le suivîmes des yeux avec émotion, et notre regard restait attaché à la porte qu'il venait de franchir, de l'autre côté de laquelle se trouvait Garibaldi.

Frigyesi revint ensuite à nous, et nous dit :

« Le général va entrer, et c'est vous qu'il recevra en premier lieu. Lorsqu'il vous tendra la main, il faudra prendre garde de la serrer trop fort, car il souffre à la main droite d'une arthrite et des suites d'une blessure qu'il a reçue l'été passé [166]. »

Nous nous étions levés, et nous formions un groupe d'une dizaine de personnes, près de la porte par où Garibaldi devait entrer. Le beau monde qui remplissait le milieu et le fond du salon regardait avec une curiosité un peu dédaigneuse ces gens qui osaient se présenter dans un palais en costume de travail.

Soudain Garibaldi entra, seul. Un frémissement courut dans les groupes. Il avait la tête nue, et était vêtu de la chemise rouge et du pantalon bleu. Il me sembla voir marcher ce portrait que chacun connaît, et qui représente le général debout sur les rochers de son île, une de ses mains sur la poitrine.

Garibaldi est de taille moyenne ; il a les jambes un peu arquées par l'usage du cheval. Sa barbe blonde grisonne à peine, mais il a déjà le haut du front chauve.

Stampa s'avança vers lui et lui dit en italien qui nous étions. Garibaldi vint à nous et nous dit en français, sans aucun accent étranger :

« J'ai beaucoup de plaisir à vous voir. »

Et il donna à chacun de nous une poignée de main.

Coullery lui adressa la parole à peu près en ces termes :

« Citoyen, nous venons vous exprimer nos sympathies. Nous sommes des délégués de sociétés ouvrières de différents pays. Nous vous aimons, parce que nous savons que vous avez toujours combattu pour la liberté, la justice et la démocratie, sans aucune préoccupation personnelle. Nous admirons votre vie de dévouement désintéressé. Aussi vous êtes pour nous un frère. »

Garibaldi répondit à Coullery, en lui tendant de nouveau la main :

« Je vous remercie pour ce témoignage de sympathie, et j'accepte votre fraternité. »

Plusieurs voix dirent alors : « Citoyen, ce sont nos sentiments à tous, — nous vous aimons, — nous vous admirons. »

À chacun de nous, Garibaldi adressa quelques paroles de remerciement, en les accompagnant d'un cordial serrement de main. Odger et Cremer lui présentèrent une Adresse au nom de la Reform League, dont Garibaldi est le président d'honneur.

Puis, regardant du côté du beau monde qui attendait, passablement étonné que les premiers mots du général eussent été pour nous, Garibaldi ajouta :

« Maintenant, voulez-vous permettre que j'aille saluer ces dames ? »

Nous nous retirâmes profondément émus de cette entrevue et de la simplicité pleine de grandeur du héros italien.


Lorsque j'arrivai au Palais électoral, la salle était déjà comble. Six mille personnes environ s'y pressaient, et une partie seulement avait pu trouver place sur les bancs. Au centre de la salle, un magnifique jet d'eau répandait la fraîcheur. En face du jet d'eau et adossée à la muraille du côté nord était une grande estrade destinée au bureau ; derrière le siège du président s'élevait la tribune, surmontée du mot PAX et d'une forêt de drapeaux.

Je parvins, non sans peine, jusqu'au pied de l'estrade, et je trouvai là presque tous mes compagnons du Congrès de Lausanne, assis à la table des journalistes, et taillant leurs crayons. Ils m'offrirent une place au milieu d'eux, mais je préférai aller m'asseoir sur les degrés de l'estrade, où Bürkly, puis Coullery me rejoignirent. C'était là qu'on était le mieux placé pour tout voir et tout entendre.

Quelques minutes après notre arrivée, on entendit à la porte des cris frénétiques. C'était Garibaldi qui entrait. Il traversa lentement la salle au milieu des acclamations enthousiastes de la foule. On se pressait sur son passage pour le voir de plus près, pour tâcher de toucher ses vêtements ou d'obtenir une poignée de main. Au moment où il arriva près de nous, un Italien fanatique se jeta sur une de ses mains et la prit violemment pour la porter à ses lèvres. Garibaldi fit un geste qui nous prouva que l'Italien lui avait fait mal.

Il arriva enfin sur l'estrade, où M. Jules Barni, président provisoire du Congrès, le fit asseoir à sa droite dans un fauteuil. Les acclamations se prolongèrent encore pendant un moment.

... Après le discours d'ouverture de M. Jules Barni, professeur à Genève, et celui de M. Émile Acollas, président du Comité d'initiative de Paris, commença la lecture des Adresses d'adhésion. La parole fut donnée tout d'abord aux représentants des sociétés ouvrières.

Ce fut l'un de nos camarades, Perron [167], de Genève, qui monta le premier à la tribune : il donna lecture d'une Adresse des ouvriers genevois, qui, ainsi que le constate le Bulletin du Congrès, « fut saluée par de longs applaudissements ».

Ensuite vint le tour de l'Association internationale des travailleurs. L'Adresse votée par le Congrès de Lausanne fut lue à la tribune par deux des secrétaires de ce Congrès, en français d'abord, par James Guillaume, du Locle, puis en allemand par le docteur Büchner.

Lorsque plus tard la conspiration des fazystes et des aristocrates eut réussi à aigrir les esprits et à troubler les séances du Congrès, une partie des assistants se montra carrément hostile aux principes socialistes ; mais à ce moment-là personne, si ce n'est MM. Dameth, de Molinari, Cherbuliez et consorts, ne songea à se formaliser de la déclaration du congrès de Lausanne : au contraire, comme on peut le voir dans le Bulletin, « des applaudissements prolongés succédèrent à cette lecture ».

... Nous formions, à la gauche du président, un petit groupe où dominaient surtout les délégués du Congrès de Lausanne. Sur l'estrade se trouvaient, assis parmi les vice-présidents, Eccarius, J.-Ph. Becker, Büchner, Odger, Cremer ; sur les degrés de l'estrade, je m'étais placé, comme je l'ai dit, avec Coullery et Bürkly ; tout près de nous était la table des secrétaires français, où écrivaient Ch.-L. Chassin, l'auteur du Génie de la Révolution, et Alfred Naquet. Enfin au pied de l'estrade, à la table des journalistes, étaient Albert Fermé pour le Temps, Blanc pour l’Opinion nationale, Corbon pour le Siècle, Tolain pour le Courrier Français, Fribourg pour la Liberté ; j'ignore à la rédaction de quelles feuilles étaient attachés le reste de mes camarades de cette table, Dupont, Murat, Chemalé, De Paepe, Longuet, Vasseur, Perron, etc.

Ce groupe, qui s'était instinctivement placé à gauche, joua véritablement, pendant la durée du Congrès, le rôle de la gauche dans une assemblée délibérante ; et le dernier jour, quand les acolytes de Fazy, joints aux « ficeliers [168] », essayèrent de dissoudre le Congrès, notre petit coin fut particulièrement l'objet de leurs injures et de leurs menaces.

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Quand l'émotion causée par l'audacieuse sortie de Fermé [169] fut calmée, le président annonça que le général Garibaldi avait demandé la parole pour donner lecture de quelques articles qu'il désirait voir ajoutés au programme.

Garibaldi se lève, et il est salué par de longs et bruyants applaudissements. On attend avec impatience ce qu'il va dire ; son discours doit être l'événement de la séance.

Lorsque le silence est rétabli, Garibaldi s'adresse à l'assemblée en français, d'une voix grave et ferme, un peu solennelle ; j'ajouterais, si je ne craignais qu'on prît ce détail pour une remarque irrévérencieuse, qu'il appuyait tout particulièrement sur les grands mots, et faisait fortement rouler les r à l'italienne ; mais ce brin d'emphase lui allait à merveille, et ne servait qu'à donner à son débit plus d'énergie et de grandeur.

« Citoyens, dit-il au milieu d'un religieux silence, vous me permettrez d'abord de retourner à quelques idées qui ont été manifestées par d'honorables orateurs qui m'ont précédé ; vous me permettrez d'expliquer pourquoi je ne suis pas de leur opinion. »

Et il relève les objections que venaient de faire James Fazy et Schmidlin à certaines parties du programme du Congrès, qu'ils trouvaient compromettantes pour la neutralité suisse. Puis il soumet à l'assemblée les articles qu'il a écrits pour être ajoutés au programme.

« Voici, dit-il, les quelques propositions que j'ai rédigées. J'ai peut-être été un peu précipité dans leur rédaction ; il faut l'attribuer à ce que je vais quitter bientôt cette terre d'asile et de liberté [170]. »

Garibaldi prend sur la table une feuille de papier, et applique un monocle à son œil droit. Vif mouvement de curiosité. Il lit d'une voix retentissante :


« Propositions.

« Primo. — Toutes les nations sont sœurs.

« Secondo. — La guerre entre elles est impossible.

« Terzo. — Toutes les querelles qui peuvent survenir entre les nations seront jugées par le Congrès. »

On se regarde avec quelque étonnement. Garibaldi s'en aperçoit, et il ajoute :

« Vous me direz peut-être que je m'avance un peu trop. » (Sourires dans l'assemblée.)

Garibaldi continue :

« Quarto. — Les membres du Congrès seront nommés par les sociétés démocratiques de chaque peuple.

« Quinto. — Chaque nation aura droit de vote au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres. »

Ces deux articles nous avaient laissés froids. Mais soudain l'œil de Garibaldi s'enflamme ; sa tête de lion, encadrée dans une barbe fauve et grise, se relève d'un air sublime, et d'une voix vibrante il s'écrie :

« Sesto. — La papauté, comme la plus pernicieuse des sectes, est déclarée déchue. »

Ceci était tout à fait inattendu. Des applaudissements frénétiques accueillirent cette déclaration ; la gauche surtout poussait des clameurs à faire crouler la salle. Cela se prolongea pendant un moment, et la démocratie européenne ratifia ainsi, à la face du monde, l'arrêt de déchéance de la papauté.

Le silence rétabli, Garibaldi reprit :

« Je ne sais si l'on dira que je m'aventure un peu trop en formulant un tel article. Mais à qui pourrais-je communiquer ma pensée, exprimer librement mes idées, si ce n'est à vous, peuple libre, — et vraiment libre », ajouta-t-il, après une pause, en reprenant son papier.

Mais un revirement inattendu allait succéder à cette explosion d'enthousiasme.

Garibaldi continue la lecture de ses articles :

« Settimo. — La religion de Dieu est adoptée par le Congrès... »

Ici, il est interrompu par un brusque mouvement d'étonnement. On entend même quelques exclamations.

« C'est une opinion que je soumets », dit Garibaldi. Puis il reprend : « La religion de Dieu est adoptée par le Congrès, et chacun de ses membres s'oblige à la propager sur la surface du monde. »

Impossible de dire la stupéfaction, la consternation soudaine produite par ces étranges paroles. Le respect empêcha les réclamations bruyantes ; mais un silence glacial remplaçant les applaudissements montra à Garibaldi qu'il venait de froisser les sentiments de la majorité de l'assemblée. Il voulut alors justifier son article :

« Je vous dois, dit-il, un mot d'explication sur la religion de Dieu dont je viens de parler ; j'entends par là la religion de la vérité, la religion de la raison. »

Cette explication souleva quelques bravos isolés ; mais elle n'effaça pas l'impression fâcheuse, qui redoubla lorsque Garibaldi lut l'article suivant :

« Ottavo. — Le Congrès consacre au sacerdoce les homme d'élite de la science et de l'intelligence ; il consacre au néant tout sacerdoce de l'ignorance. »

De Charybde en Scylla ! nous disions-nous. Qu'est-ce que c'est que ce sacerdoce nouveau pour remplacer l'ancien ? Garibaldi grand-pontife et prêchant la théophilanthropie ! Quelle chute !

Visiblement affecté par la désapprobation muette de l'assemblée, Garibaldi continua :

« Nono. — Propagande de la religion de Dieu par l'instruction, l'éducation et la vertu.

« Decimo. — La république est la seule forme de gouvernement digne d'un peuple libre. »

Ici, il y eut une explosion d'applaudissements, légitimement appelés par cette déclaration, et qui soulagèrent chacun. Garibaldi ajouta :

« Ce n'est point là une opinion d'aujourd'hui. La république est le gouvernement des honnêtes gens. Si on le contestait, il suffirait de faire remarquer qu'à mesure que les peuples se sont corrompus, ils ont cessé d'être républicains. »

Il reprit ensuite sa lecture :

« Undecimo. — La démocratie seule peut revendiquer contre les fléaux de la guerre.

« Duodecimo. — L'esclave seul a le droit de faire la guerre aux tyrans. » (Applaudissements enthousiastes à gauche.)

« Ici, fit observer Garibaldi, je m'écarte peu, apparemment, de ce que nous désirons. Je dis et je proclame que l'esclave a le droit de faire la guerre aux tyrans. C'est le seul cas où je crois que la guerre est permise. »

Ayant achevé la lecture de ses articles, le général continua en ces termes :

« Pour que le Congrès ait d'heureux résultats, il faut qu'on ne se borne pas à celui d'aujourd'hui ; il faut qu'après celui-ci on en réunisse un autre ; il faut qu'un Comité permanent continue la mission commencée par de généreux et braves citoyens. »

Garibaldi avait sur le cœur l'accueil fait à ses propositions religieuses, on le voyait. Il revint sur ce sujet pour terminer son discours :

« Si vous le permettez, j'ajouterai encore un mot ; je serai bref.

« En touchant à quelque argument de religion, je suis persuadé de n'avoir pas rencontré l'opinion de tout le monde. Il en est malheureusement ainsi pour cette question. Toutefois, je suis persuadé qu'il n'y a personne qui puisse détacher la question religieuse de la question politique... Je le dis, on ne pourra remédier aux malheurs du monde sans remédier aux abus de la prêtrise. »

Garibaldi se rassit. On applaudit encore, mais, de notre côté du moins, c'était l'homme plutôt que les paroles qu'on applaudissait.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À la sortie du Palais électoral, notre petite troupe alla s'installer dans le jardin d'une brasserie située sur la route de Carouge, et on se communiqua les impressions de cette première séance en buvant une chope de bière. Le discours de Garibaldi fut l'objet des plus vives critiques de la part de quelques-uns des Parisiens. Pour mon compte, je trouvai ces critiques exagérées, et il me parut qu'on avait mal saisi les intentions de Garibaldi et le véritable sens de sa religion de Dieu. Je dis qu'à mon avis il fallait interpréter cette expression en la rapprochant du discours prononcé quelque temps auparavant par le général au Cercle démocratique de Vérone.

« Moi aussi, avait-il dit en parlant de la Révolution française, je suis un admirateur de ce grand événement qui a été une véritable révolution, qui a renversé des autels les idoles et les simulacres du prêtre de Rome pour y substituer la déesse de la Raison, la vraie religion qui n'abrutit pas l'homme, la religion qui doit émanciper l'humanité. »

Comme la soirée était superbe, nous poussâmes ensuite jusqu'à Carouge, où nous fûmes très cordialement reçus par quelques membres de la Section internationale de cette ville. On nous conduisit dans le local de l'Association : là Tolain et Longuet déclamèrent des vers, je laisse à deviner de quel genre [171], et De Paepe chanta la chanson si touchante de la fille de l'ouvrier que la misère a condamnée à mourir :

Reprends ton vol, ange des cieux,
Et pour toujours ferme les yeux.

La nuit tombant, nous revenons à Genève par le tramway et nous allons souper chez notre ami le Polonais Czwierzakiewicz [172]. Là, Dupont, déchargé enfin des graves fonctions de la présidence du Congrès de Lausanne, rentre avec délices dans la vie privée, et se livre à des calembours si éplafourdissants, que Chemalé se voit contraint de proposer contre lui la peine de mort. Elle est votée à l'unanimité. La société, en considération des bons antécédents du coupable, consent néanmoins à la commuer en celle du silence à perpétuité...

Vers onze heures du soir, nous regagnâmes notre hôtel. Je me couchai très fatigué, tandis que De Paepe, sortant de sa valise plume et papier, se mit à écrire.

« Que fais-tu là ? lui dis-je.

— Ma correspondance.

— À ces heures ! Bien du plaisir. Pour moi, je dors. »

Et je m'endormis en effet, mais d'un sommeil agité. Quelques heures après, je me réveillai. La chandelle brûlait encore. De Paepe était toujours là, noircissant son papier.

Après l'avoir engagé à se coucher, je me rendormis pour ne plus m'éveiller qu'au jour.

En ouvrant les yeux, je vis De Paepe assis à sa petite table, et écrivant toujours. Il avait pris quelques heures de repos, et s'était levé avant moi pour se remettre au travail.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le mardi à deux heures s'ouvrit la seconde séance du Congrès...

La parole est à M. Jousserandot. Connaissez-vous cet orateur ? C'est un avocat savoisien, qui fait des conférences, et qui en a fait une de piteux souvenir à Neuchâtel. M. Jousserandot se présente pour protester contre l'Adresse du Congrès des travailleurs, lue la veille. Dans cette Adresse, la classe ouvrière est désignée comme étant exploitée, et ses exploiteurs seraient les patrons, les capitalistes, les commanditaires, etc. Or, il n'est pas vrai que la société actuelle présente deux camps opposés. (Cris divers : Oui ! Oui ! Non ! Non !) M. Jousserandot demande l'insertion au procès-verbal de sa protestation, qui est signée en outre par MM. de Molinari, Dameth, Cherbuliez, Schmidlin, et quelques autres.

Par un hasard presque amusant, c'est Stampa qui succède à la tribune à M. Jousserandot. Il vient, comme représentant du Conseil central des associations ouvrières d'Italie, annoncer son adhésion à l'Adresse du Congrès de Lausanne. (Sensation, applaudissements.) On entoure le bon vieux Stampa en lui serrant la main.

Mais le président [173] annonce qu'Edgar Quinet a la parole. L'illustre proscrit monte à la tribune au milieu des bravos et des cris de Vive Edgar Quinet ! Il tient un papier à la main, et, quand le silence est rétabli, il lit le fameux discours que tous les journaux ont reproduit.

J'avoue que l'audition de ce discours fut pour moi une sorte de déception. En songeant à Edgar Quinet, je m'étais toujours représenté la figure mystique, poétiquement vaporeuse, du jeune auteur d’Ahasvérus ; j'avais peine à le reconnaître dans ce vieillard à la voix grave et caverneuse, à l'accent lugubre, au geste tragique...

L'assemblée avait écouté le discours de Quinet dans un silence respectueux. Lorsqu'il eut achevé de prononcer ses dernières paroles, de sympathiques applaudissements s'élevèrent de tous côtés, et de nombreux groupes de Français se pressèrent aux abords de l'estrade pour serrer la main de l'éloquent exilé.

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Mais le président prononce ces paroles, qui me font tressaillir : « Le citoyen Eugène Dupont, de Londres, délégué de l'Association internationale des travailleurs, a la parole ». Je n'avais pas été prévenu, et j'ignorais ce que Dupont allait dire. Je m'en informai avec quelque inquiétude à mes voisins, qui me répondirent : « Soyez tranquille, tout ira bien ».

Dupont monte les degrés de la tribune avec beaucoup de sang-froid, et promène son regard sur l'assemblée impatiente. Il voit un grand nombre de figures sympathiques, et aussi pas mal de figures hostiles, qui semblaient attendre du délégué socialiste une déclaration de guerre.

Il commença en ces termes :

« Citoyens, le plus chaud partisan de la paix perpétuelle, c'est incontestablement le travailleur ; car c'est lui que le canon broie sur le champ de bataille, c'est encore lui dont le travail et les veilles alimentent le budget de la guerre. Donc, à ce point de vue, il veut la paix. Mais la paix n'est pas un principe, elle ne peut être qu'un résultat.

« Croyez-vous, citoyens, que vous pourrez l'atteindre par le moyen qui nous a été proposé hier, en créant une religion nouvelle ? Non, n'est ce pas ? »

À ces paroles inattendues, Garibaldi, qui était assis sur l'estrade précisément au-dessous de l'orateur, lève la tête et se met à regarder fixement Dupont.

« Loin d'en créer une nouvelle, la raison doit détruire celles qui existent. Toute religion est un despotisme qui a aussi ses armées permanentes, les prêtres.

« Est-ce que ces armées-là n'ont pas fait au peuple des blessures plus profondes que celles qu'il reçoit sur le champ de bataille ? Oui ! ces armées-là ont faussé le droit, atrophié la raison !

« Ne débarrassez pas les casernes pour en faire des églises. Faites table rase des deux ! »

(Ici Garibaldi quitte son attitude expectante, et applaudit avec vivacité. L'assemblée l'imite, et Dupont attend pour continuer que les bravos aient cessé.)

« Maintenant abordons un autre sujet, la suppression des armées permanentes. Croyez-vous, citoyens, que lorsque ces armées permanentes seront dissoutes et transformées en milices nationales, nous aurons la paix perpétuelle ? Non, citoyens, la révolution de juin 1848 est là pour répondre....

« Pour établir la paix perpétuelle, il faut anéantir les lois qui oppriment le travail, tous les privilèges, et faire de tous les citoyens une seule classe de travailleurs. En un mot, accepter la révolution sociale avec toutes ses conséquences. »

Une partie de l'assemblée applaudit chaleureusement. Dupont, descendu de la tribune, reçoit les félicitations de la gauche.

On entend ensuite un orateur allemand, M. Borkheim [174], et un orateur genevois, M. Carteret. Le discours de ce dernier me paraît des plus insipides...…

Celui qui succède à M. Carteret ne lui ressemble guère. C'est M. Bakounine, le proscrit russe, qui a été condamné à la déportation par le gouvernement du tsar, et qui s'est sauvé de la Sibérie par l'Amérique. C'est un vieillard de haute taille, à l'air majestueux, à la voix vibrante. Il est salué par des applaudissements.

Il commence par déclarer que si quelqu'un désire le maintien de l'empire russe, il doit approuver l'écrasement de la Pologne. « Au point de vue du patriotisme national, dit-il, il est impossible de vouloir la grandeur de la Russie et de maudire en même temps les bourreaux de la Pologne. Mouravief n'est en définitive que le premier patriote russe... Dans la guerre qui se prépare pour un temps prochain, et dans laquelle l'empire russe devra intervenir, nous devons désirer que la Russie soit battue, et je fais des vœux pour cela. » (Applaudissements unanimes.)

« Nous savons, ajoute M. Bakounine, que la Russie ne se relèvera qu'en adoptant les principes du fédéralisme et du socialisme, n'en déplaise à M. de Molinari qui a protesté contre les socialistes. » (Bravos à gauche. Une partie de l'auditoire, s'apercevant qu'elle a affaire à un socialiste, semble regretter ses premiers applaudissements.)

M. Bakounine développe en quelques mots ses théories fédéralistes ; il parle contre la centralisation, contre l'esprit de nationalité. On applaudit, et, quand il a fini, on l'entoure pour le féliciter [175].

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le président lève la séance. Garibaldi, en traversant la salle, reçoit encore une ovation d'adieu. Il doit quitter Genève le lendemain matin.

Nous discutions, en nous promenant, sur la signification des incidents divers de cette seconde séance du Congrès. Pour nous, socialistes, nous étions satisfaits. La franche déclaration faite par Dupont avait été bien accueillie par les démocrates avancés de l'assemblée ; Garibaldi y avait applaudi ; par contre, la protestation des économistes contre l'Adresse du Congrès ouvrier avait été reçue avec une défaveur visible. Nous repassions tous les discours prononcés, et nous trouvions dans plusieurs des paroles amies : le président Jolissaint avait cité Proudhon [176]. Bakounine s'était déclaré socialiste, Charles Lemonnier, parlant au nom de la démocratie française, avait paru pencher de notre côté.

Comme nous causions ainsi, nous sommes arrêtés dans la rue par un citoyen qui paraissait connaître mes camarades. Je demande son nom. C'est Gustave Chaudey.

Gustave Chaudey, l'exécuteur testamentaire de Proudhon, l'éditeur du dernier livre du grand socialiste, De la capacité politique des classes ouvrières, m'était connu depuis longtemps par un ami commun [177]. Je fus heureux de le rencontrer et d'échanger avec lui une fraternelle poignée de main. Nous causâmes des tendances et de l'esprit du Congrès, de la couleur socialiste de quelques-uns des discours, de la répugnance d'une certaine partie de l'assemblée à l'endroit de la réforme sociale.

« Pour moi, nous dit Chaudey, je crois qu'il sera très facile de s'entendre et d'amener une conciliation complète. Vous êtes venus ici pour poser la question sociale à côté de la question politique ; vous craignez de rencontrer de l'opposition chez les démocrates bourgeois : eh bien, je suis sûr que la majorité de l'assemblée est bien disposée pour vous, et je me charge de porter à la tribune les termes d'une transaction qui sera acceptée par tous. »

Il nous développa ses idées, et nous nous séparâmes après avoir expressément donné à Chaudey le mandat d'intervenir le lendemain dans la discussion comme tiers, et de faire une tentative de conciliation entre le socialisme de Lausanne et la démocratie politique bourgeoise, initiatrice du Congrès de la Paix.


Après souper [178], De Paepe et moi cheminions côte à côte dans les rues Basses, lorsqu'un passant nous arrête et nous saute au cou avec une vivacité tout italienne. C'était notre vieux papa Stampa, qui nous embrassa et nous serra la main avec effusion. Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger sur les causes de ce transport ; il prévint nos questions, et nous dit d'une voix tout émue :

« Mes amis, que je suis heureux ! Je viens de souper avec Garibaldi, et maintenant je sais tout ! Ceci est une confidence que je vous fais, mais que je ne fais qu'à vous : j'ai besoin d'en parler à quelqu'un. Au dessert, Garibaldi m'a pris à part et m'a dit : Avant la fin du mois, nous serons à Rome ! ! !  »

De Paepe et moi poussons une exclamation de surprise. Stampa nous raconte en détail le souper et les conversations, et l'on comprendra que je m'abstienne de reproduire cet entretien. Quant à la révélation des projets de Garibaldi sur Rome, nous l'avons religieusement gardée pour nous aussi longtemps qu'il a pu être nécessaire ; mais aujourd'hui que la tentative des révolutionnaires italiens a fini par une si triste catastrophe [179], et que l'Europe connaît tous les détails de cette lugubre histoire, j'ai cru pouvoir dire ce que Stampa nous avait appris : c'est que Garibaldi, en venant au Congrès de Genève, avait déjà arrêté son plan de campagne, et que, lorsqu'il signifiait aux applaudissements de son auditoire la déchéance de la papauté, il avait déjà la main sur la garde de son épée pour exécuter l'arrêt prononcé par lui et ratifié par la démocratie européenne.

Stampa ajouta que Garibaldi désirait nous voir, nous et nos amis, le lendemain à huit heures, avant son départ. Il avait dit à Stampa : « Je voudrais surtout voir ce jeune homme (Dupont) qui a parlé de religion nouvelle et qui m'a contredit ; j'aurais bien des choses à lui dire ».

Nous promîmes de nous rendre le lendemain au Palais Fazy, et nous quittâmes Stampa pour aller achever la soirée au Cercle international. Plusieurs sociétaires avaient amené là leurs familles : des chansons et des déclamations nous entretinrent très agréablement jusqu'à onze heures du soir. La tribune fut successivement occupée par Albert Richard, de Lyon, Dupont, Vasseur, Tolain, De Paepe, etc.


Le lendemain, mercredi, Garibaldi reçut à six heures du matin Cremer et Odger, les délégués de la Reform League ; à sept heures, Jules Vuilleumier, qui représentait la Société de la libre-pensée de la Chaux-de-Fonds ; à huit heures, les délégués du Congrès ouvrier qu'il avait désiré de voir. Cette fois, De Paepe avait consenti à paraître à l'audience du héros ; il y avait en outre avec nous Tolain, Dupont, Chemalé, Fribourg, Murat, et quelques autres.

Garibaldi, s'adressant à Dupont, lui dit qu'il ne fallait pas se méprendre sur le sens des mots prononcés par lui, la religion universelle de Dieu ; qu'il n'entendait point par là un culte ou une religion dogmatique ; que le mot religion avait été dans sa bouche synonyme de science ou de raison.

Fribourg, ou un autre Parisien, parla de cette déclaration de Garibaldi : « L'esclave a toujours le droit de faire la guerre au tyran » ; il dit que cette maxime était aussi la nôtre, mais que nous l'entendions dans son sens le plus large.

« Comment ? demanda Garibaldi.

— Vous ne parliez peut-être que de tyrannie politique ; mais nous ne voulons pas non plus de tyrannie religieuse.

— Je suis d'accord avec vous, dit Garibaldi.

— Nous ne voulons pas non plus de tyrannie sociale.

— Je suis encore d'accord. Guerre aux trois tyrannies : politique, religieuse, et sociale. Vos principes sont les miens. »

Et Garibaldi distribua des poignées de main à droite et à gauche. De Paepe et moi, nous nous étions bornés à écouter la conversation, et, quand les poignées de main commencèrent à aller leur train, nous nous tînmes en arrière, pensant qu'il fallait autant que possible diminuer la corvée du grand homme.

Nous quittâmes ensuite le général, fort satisfaits de ses déclarations et de la simplicité qu'il avait mise dans la conversation, dont je n'ai pu rapporter qu'une partie. Je rentrai à l'hôtel avec De Paepe, et je m'occupai à traduire en français deux discours que Cremer et Odger avaient l'intention de prononcer dans la séance de l'après-midi, pendant que De Paepe écrivait de son côté le discours qu'il lut le lendemain.

Ma tâche achevée, j'allai rejoindre les Parisiens dans un petit café de la rue du Mont-Blanc. De là, tout en discutant mutuellisme et phonographie [180], nous vîmes partir Garibaldi, qui se rendit à la gare en voiture découverte, au milieu des acclamations de la foule.


La séance du mercredi s'ouvrit à deux heures. Le fauteuil de Garibaldi était vide, aussi les bruyantes scènes d'enthousiasme des jours précédents ne se renouvelèrent pas. Au contraire, chacun prit sa place en silence : on sentait que deux partis se disputaient le terrain, et que la lutte, jusque-là contenue peut-être par la présence du héros italien, allait devenir sérieuse.

On débuta par les discours de Cremer et d'Odger, qui furent très applaudis ; puis le professeur Karl Vogt lut, en français et en allemand, ces Dix articles contre la guerre, de Mme Stahr (Fanny Lewald), dont la tournure humoristique a été tellement goûtée, et que toute la presse a reproduits.

L'un des secrétaires du bureau. Ch.-Louis Chassin, donna ensuite lecture du projet de résolutions élaboré par le Comité directeur. Ces résolutions ont été imprimées dans tous les journaux ; je n'en relèverai que les deux points qui intéressaient spécialement les délégués du Congrès ouvrier, et qui montraient que le Comité directeur était disposé à donner satisfaction aux vœux des socialistes.

L'un des considérants disait :

« Considérant que l'existence et l'accroissement des armées permanentes constituent la guerre à l'état latent, et sont incompatibles avec la liberté et avec le bien-être de toutes les classes de la société, principalement de la classe ouvrière... »

Et le cinquième paragraphe des résolutions portait qu'il était du devoir des membres de la Ligue de la paix et la liberté : « De faire mettre à l'ordre du jour, dans tous les pays, la situation des classes laborieuses et déshéritées, afin que le bien-être individuel et général vienne consolider la liberté politique des citoyens [181] ».


On remarquera que les rédacteurs de ce paragraphe avaient emprunté, en partie, les termes mêmes du considérant de l'Adresse de l'Internationale, où il était dit que « la paix, première condition du bien être général, doit être à son tour consolidée par un ordre de choses qui ne connaîtra plus dans la société deux classes, dont l'une est exploitée par l'autre ».

Dans une lettre qu'il adressa au journal le Temps, de Paris, après le Congrès, Émile Acollas insista en ces termes sur la signification qu'il fallait donner aux résolutions présentées par le Comité directeur, et qui furent adoptées par le Congrès dans sa dernière séance :


Dès l'ouverture du Congrès, un duel à outrance semblait imminent entre le socialisme et la liberté politique. De franches et rudes paroles, exprimant des idées mal définies, avaient été prononcées par les délégués des Travailleurs de Lausanne ; une protestation avait suivi [182], et, il faut le dire surtout à ceux pour qui la modération est le premier des devoirs, cette protestation appelait le combat.

Eh bien, le combat n'a pas eu lieu et le malentendu a cessé. Qu'est-ce que le socialisme du Congrès de Lausanne ?... Est-il autre chose que l'expression d'une souffrance et la légitime volonté de voir cette souffrance s'atténuer et disparaître ? Le socialisme du Congrès de Lausanne a dit son mot à Genève : Venez à nous avec un cœur sincère ; nous chercherons et nous réaliserons ensemble.

La politique et l'économie se sont reconnues et réconciliées dans la Justice.


Pour compléter ce que j'ai transcrit ci-dessus du feuilleton du Diogène, j'ajouterai, sommairement, que dans la séance du mercredi du Congrès de la paix on entendit encore, entre autres, un discours de Charles Longuet et un de Gustave Chaudey ; et dans celle du jeudi, un discours de De Paepe, dont je retrouve le passage principal reproduit dans le Diogène du 6 décembre ; le voici :


« Nous aussi, nous sommes républicains et fédéralistes : mais nous ne voulons pas d'une république nominale et d'une fédération illusoire. La république, nous la voulons dans les faits, et surtout dans les faits économiques, qui priment tous les autres à notre époque : non seulement nous ne voulons pas du monarque héréditaire qui s'appelle empereur ou roi, ni du monarque temporaire qui s'appelle président, mais nous voulons aussi supprimer le monarque appelé capitaliste, ou l'oligarchie appelée banques nationales, compagnies financières, etc., qui régissent despotiquement la circulation des valeurs et dont la liste civile s'appelle intérêt ou dividende ; mais nous voulons supprimer le monarque qui s'appelle propriétaire, qui règne en maître absolu sur le sol et dont la liste civile s'appelle rente ou fermage. Le fédéralisme, nous le voulons non seulement en politique, mais en économie sociale ; nous ne voulons pas seulement décentraliser le pouvoir, mais nous voulons aussi décentraliser le capital ; comme nous voulons que chaque citoyen soit son propre souverain, nous voulons que chaque producteur soit son propre capitaliste, c'est-à-dire que capital et travail soient réunis sur la même tête ; comme nous voulons que la loi ne soit plus qu'un contrat entre les citoyens, c'est-à-dire un échange de services, nous voulons que la production, le commerce, le crédit, la consommation, ne soient, eux aussi, qu'un échange de services. Car à quoi servirait de décentraliser les nations, les provinces, les communes, si dans chacun de ces groupes le capital continuait à être centralisé dans les mains de quelques-uns ? Dans les républiques comme dans les monarchies, n'est-ce pas le capital qui gouverne, et n'est-ce pas la misère qui fait la servitude ? Fédéralisme politique suppose fédéralisme économique, sans cela ce n'est qu'un leurre ; et fédéralisme économique signifie : mutuellisme, réciprocité des services et des produits, suppression de tous les prélèvements du capital sur le travail, extinction du bourgeoisisme et du prolétariat. »


À la fin de la séance du jeudi, les radicaux et les libéraux genevois ligués contre le Congrès, et conduits par James Fazy et par Albert Wessel, tentèrent de troubler l'ordre en suscitant une bagarre ; mais, malgré cette manœuvre, dont le résultat fut d'écourter la discussion, un vote put avoir lieu, qui sanctionna le projet de résolutions présenté la veille par le Comité directeur.

Un certain temps après le Congrès de Lausanne, vers la fin de 1867, le Conseil général, qui n'avait pas publié en 1866, après le Congrès de Genève, comme c'eût été son devoir, le texte des Statuts généraux votés par le premier Congrès de l'internationale, et qui avait laissé ce soin aux Sections et aux journaux de l'Association, s'avisa enfin de les faire imprimer à Londres. Il en publia une édition anglaise : Rules of the International Working Men's Association, Londres, 1867, conforme au texte anglais voté à Genève, sauf pour l'article 3, dans lequel il incorpora la résolution votée à Lausanne, qui laissait au Conseil le droit de s'adjoindre de nouveaux membres supplémentaires : cette résolution, qui ne s'appliquait, dans la pensée du Congrès, qu'à l'élection de 1867, se trouva ainsi transformée en une disposition statutaire. Il publia également une édition française [183], dont voici le titre : Association internationale des travailleurs. Statuts et règlements, 1866. (Prix, 20 centimes). Imprimerie coopérative internationale, 3o, Tavistock Street, Covent Garden, Londres (12 pages in-32). Cette édition était restée inconnue dans les pays de langue française ; j'en ai ignoré l'existence jusqu'en 1905, et c'est cette année-là seulement que je l'ai découverte dans la bibliothèque du Musée social, à Paris (n° 63o7). Elle ne reproduit pas le texte français voté au Congrès de Genève, qui avait été publié dans la brochure Card, et qui, jusqu'en 1870, fut le seul texte reconnu par les Sections de langue française, constamment reproduit dans leurs journaux et en tête de leurs règlements particuliers ; au lieu de ce texte, seul authentique comme texte français, elle donne une traduction du texte anglais, reproduisant en général celle de la Rive gauche, mais plus approchée que celle-ci en certains passages. Cette édition a été faite avec la plus extraordinaire négligence, au point qu'elle a omis complètement les cinq derniers articles des statuts (articles 7 à 11) et un article du règlement (article 13). Il est bien extraordinaire que le Conseil général se soit cru en droit, sans consulter ni prévenir personne, sans faire aucune mention de la chose dans un des Congrès ultérieurs (à Bruxelles en 1868 et à Bâle en 1869), de substituer ainsi au texte français des Statuts généraux, — dont il connaissait bien l'existence, qu'il savait être le texte voté par le Congrès, le seul texte admis par les Sections de langue française, — une traduction que le titre placé en tête donne, ce qui est absolument contraire à la vérité, comme le texte « voté à la séance du 5 septembre 1866 au Congrès de Genève ». Il n'y a pas d'intérêt, je crois, à reproduire in-extenso le contenu de cette brochure, qui, je le répète, était restée ignorée sur le continent ; je veux toutefois placer ici la version qu'elle donne du préambule des statuts, pour qu'on puisse la comparer, d'une part, avec le texte français de 1864 (devenu le texte officiel de 1866), et d'autre part avec la version de la Rive gauche. La voici :


STATUTS DE L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS
votés à la séance du 5 septembre 1866 au Congrès de Genève.

Considérant :

Que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que leurs efforts pour coinquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs égaux et d'anéantir (sic) toute domination de classe ;

Que l’assujettissement économique du travailleur à l’accapareur des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, dégradation mentale, soumission politique ;

Que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;

Que tous les efforts faits jusqu’ici ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays, et d’une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ;

Que l’émancipation du travail n’étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne existe et nécessite pour sa solution leur concours théorique et pratique ;

Que le mouvement qui reparaît parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l’Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs, mais de combiner immédiatement tous les efforts encore isolés ;

Par ces raisons :

Le Congrès de l’Association internationale des travailleurs, tenu à Genève du 3 au 8 septembre 1866, déclare que cette Association, ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront la Vérité, la Justice, la Morale, comme la base de leur conduite envers tous les hommes, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.

Le Congrès considère comme un devoir de réclamer pour tous les droits d’homme et de citoyen. Pas de devoirs sans droits. Pas de droits sans devoirs ; c’est dans cet esprit que le Congrès a adopté définitivement les statuts suivants de l’Association internationale des travailleurs. (Suivent les statuts et le règlement.)

VI

Premier rapprochement entre les Sections de la Suisse française. — Luttes politiques dans le Jura nenchâtelois : alliance électorale de certains socialistes de la Chaux— de-Fonds avec les conservateurs (mai 1868).

Pendant le Congrès de Lausanne, une conférence particulière avait eu lieu entre les délégués des Sections de la Suisse française  [184]. Il y fut décidé : 1° Que la Voix de l’Avenir, mise à la disposition des Sections romandes par son propriétaire, le docteur Coullery, serait désormais l’organe officiel de ces Sections, et que Coullery continuerait à en être le rédacteur en chef ; 2° Que le Comité central des Sections de Genève recevait, jusqu’au Congrès général suivant, la mission de servir de centre de correspondance entre les Sections de la Suisse française. Ce fut là le premier pas fait vers la constitution d’une Fédération romande.

On a vu, par quelques-unes des déclarations de principes contenues dans les pages qui précèdent, que, tout en affirmant très nettement les revendications du socialisme, nous ne demandions pas mieux que de nous entendre avec ceux des radicaux qui se disaient disposés à marcher dans la voie des réformes sociales ; nous les traitions en amis, nullement en adversaires. Mais en Suisse, dans les cantons de Vaud, de Berne, et de Neuchâtel en particulier, le gros du parti radical, et surtout les politiciens qui dirigeaient les élections, voyaient dans le socialisme un ennemi ; la plupart des journaux radicaux en faisaient un épouvantail, le dénonçaient comme un péril ; et en même temps, par un singulier manque de logique, dans le canton de Neuchâtel ils accusaient les socialistes d’être les alliés ou les instruments du parti conservateur, qui voulait se servir d’eux pour conquérir le pouvoir.

Les deux articles ci-après, que j’écrivis pour le Diogène, indiquent avec précision le terrain sur lequel mes amis et moi nous entendions nous placer, tendant la main à ceux des radicaux que nos idées n’effarouchaient pas, et repoussant les attaques des politiciens sans principes qui voulaient nous faire passer pour les amis des conservateurs :


Satisfaits et mécontents [185].

« Ni satisfaits, ni mécontents ! s’écrie le National suisse [186]. Nous ne voulons ni des uns ni des autres. »

Bon ! Mais qui sont les mécontents ? Qui sont les satisfaits ?

« Les satisfaits, ce sont — dit le National — ceux qui s’endorment au pouvoir et encombrent la voie du progrès [187]. Nous saurons faire bonne justice de leur somnolence. »

Oui, nous le savons bien, Messieurs de la coterie, vous aspirez à nous gouverner. Tout en flagornant bassement les hommes qui ont fondé notre République, vous ne vous gênez pas pour les traiter de « momies » dans un pamphlet anonyme. Mais croyez-nous : lorsque le peuple voudra remplacer ceux auxquels il a confié l’administration de ses affaires, ce n’est pas vous qu’il choisira. M. Cornaz ne risque pas de devenir jamais un satisfait [188].

« Les mécontents systématiques — ajoute le National — appartiennent aux écoles les plus diverses : vous trouverez dans leurs rangs des utopistes sociaux, des partisans du droit divin, des ultramontains pur sang. Si l’on mettait leurs systèmes en présence, il en résulterait une cacophonie atroce. Cependant, ils s’entendent parfaitement entre eux ; ils se tendent une main fraternelle. »

Ainsi nous, que le National veut bien désigner sous le nom d’utopistes sociaux, nous tendons une main fraternelle aux ultra-montains pur sang !

Le digne rédacteur de ce journal, qui nous connaît, a écrit cela sans sourciller.

Et le National, lui, qui a fait chorus avec la Gazette de Lausanne et le Journal de Genève pour éreinter le Congrès ouvrier et le Congrès de la paix, qui a injurié Garibaldi, qui passe enfin, et à juste titre, pour un journal réactionnaire, se donne en revanche comme l’organe des bons citoyens !

Nous en voyons souvent de raides, mais pourtant pas de cette force-là.

Nous allons vous dire, messieurs de la coterie, qui sont les mécontents systématiques qui écrivent dans le Diogène.

Nous sommes la jeunesse radicale.

Nous sommes les fils des hommes de 1848.

Vous ne parviendrez pas à leur faire croire, à ces patriotes, à ces radicaux bon teint (car il y a des radicaux postiches), que nous sommes leurs ennemis, que nous cherchons à les dénigrer.

Ils savent que cela n'est pas vrai, et que nous ne formons qu'une seule famille.

Cependant il y a une nuance entre eux et nous. Des questions qui nous préoccupent vivement les laissent indifférents. Ils trouvent que nous allons un peu vite, nous trouvons qu'ils commencent à ralentir le pas. Nous sommes socialistes, ils ne sont que démocrates.

D'où vient cette nuance ?

Bon Dieu ! c'est qu'ils sont les vieux et que nous sommes les jeunes.

Mais, tout vieux qu'ils soient, nous sommes fiers d'être leurs fils. Si nous ne marchons plus du même pas, nos cœurs du moins battent toujours à l'unisson ; et envers ces dignes vétérans de la cause du progrès, notre langage sera toujours celui du respect, jamais celui de l'injure.

Et eux aussi, ils ne nous renient pas, et nous sommes sûrs qu'ils ne nous voudraient pas autrement. Comme nous sommes aujourd'hui, ardents, enthousiastes, téméraires quelquefois, ainsi étaient-ils en 1831 et en 1848. Et s'ils nous disent souvent : « Mais doucement ! doucement donc ! » ils ajoutent tout bas en souriant : « Je reconnais mon sang chez ces enfants-là ! »

Oui, nous sommes la jeunesse radicale.

Chose remarquable, et signe des temps : le National a beau battre la grosse caisse, il ne fait pas de disciples parmi les jeunes gens. Nous étions une trentaine ensemble sur les bancs du collège : les uns, parmi ces camarades d'études, sont devenus des cléricaux, des aristocrates, les autres des socialistes ; mais aucun ne s'est rangé sous le drapeau de la coterie.

On peut déjà augurer qu'il en sera de même de la génération qui a quinze ans aujourd'hui : une moitié sera socialiste, l'autre moitié sera cléricale.

Mais le National restera isolé, et ne réussira jamais à rallier dans la jeunesse des recrues de quelque valeur, parce qu'il ne représente rien que l'ambition personnelle de quelques hommes sans principes.


Le mouvement révisionniste zuricois [189].

Le National suisse a une singulière façon d'apprécier la politique en dehors de notre canton.

Il a parlé samedi du mouvement révisionniste zuricois comme d'un mouvement radical. Ne jouons pas sur les mots. Le parti révisionniste zuricois, qui ne s'attendait guère à recevoir les éloges du National, est une manifestation du même esprit de réforme, de rénovation, de rajeunissement, qui s'est introduit dans le canton de Genève par la création du journal la Liberté [190], et chez nous par les efforts de la démocratie sociale.

La grande assemblée populaire de Zurich, qui a inauguré le mouvement il y a quelques semaines, avait, comme le Bund [191] en convient, un caractère socialiste très prononcé.

Nous avons l'honneur de connaître personnellement plusieurs membres du Comité cantonal zuricois, et nous savons que nos opinions sont aussi les leurs. Il suffira, pour faire apprécier la signification de ce qui se passe en ce moment dans le canton de Zurich, de constater que l'initiateur principal du mouvement, après le docteur Locher, est le capitaine Karl Bürkly, délégué au Congrès de Lausanne, phalanstérien émérite et abonné au Diogène.


Mais, au moment même où j'affirmais énergiquement que les socialistes ne pactiseraient jamais avec les conservateurs, Coullery — ce Coullery qui avait été l'apôtre de l'Internationale dans la Suisse française, et en qui j'avais une si grande confiance — projetait, au contraire, de conclure une alliance électorale avec les anciens royalistes neuchâtelois [192] ; il espérait que la coalition ainsi formée, réunissant en une même armée les ouvriers organisés sous sa direction en parti de la démocratie sociale, et les anciens royalistes affublés du nom de parti libéral, serait assez forte pour renverser, aux élections cantonales de mai 1868, les gouvernants radicaux, et pour le porter au pouvoir avec ses alliés conservateurs [193]. À la fin de mars 1868, il supprima le Diogène, dont il était devenu propriétaire, et créa, pour les besoins de la lutte électorale, un journal nouveau, la Montagne, « organe de la démocratie sociale ». Dès le troisième numéro de la Montagne, il avouait, bien qu'avec certaines réticences, l'alliance projetée, en disant que l'opposition devait accepter dans ses rangs tous les adversaires du parti radical, quelle que fût leur couleur politique. Un peu plus tard, quand le moment décisif fut arrivé, parut la liste des candidats de la démocratie sociale de la Chaux-de-Fonds : la moitié de ces candidats étaient des conservateurs, des « verts ». Une violente protestation s'éleva aussitôt contre Coullery : les socialistes du Locle se séparèrent de lui avec éclat. À la Chaux-de-Fonds, la majorité des ouvriers le suivit ; mais une partie d'entre eux se révoltèrent, et se refusèrent à voter la liste de la coalition « aristo-socialiste ». L'élection (dimanche 3 mai) fut une défaite pour les « coullerystes », et le chef du parti, qui avait rêvé d'arriver au gouvernement au moyen de l'alliance de l'Internationale avec les bourgeois conservateurs, vit son plan déjoué et son ambition déçue. Il fut élu néanmoins membre du Grand Conseil neuchâtelois, ainsi qu'un autre pseudo-socialiste de la Chaux-de-Fonds, M. Elzingre : mais tous deux se gardèrent bien de jamais souiller un mot de l'Internationale dans cette assemblée.

Bien que nous nous fussions séparés de Coullery, au Locle, sur la question électorale, nous nous refusions à faire chorus avec la presse radicale qui qualifiait sa conduite de trahison : nous ne voulions voir en lui qu'un homme abusé, qui avait commis une erreur de tactique, qui s'était laissé prendre aux sophismes des « libéraux », mais qui n'avait point déserté la cause socialiste. Ce ne fut qu'un an plus tard, dans l'été de 1869, qu'il ne nous fut plus possible de nous faire des illusions : nous dûmes reconnaître que Coullery avait décidément passé à l'ennemi ; et en 1877, un document que reproduisit le Bulletin de la Fédération Jurassienne (n° 19, p. 4, 13 mai 1877), et qu'on trouvera en son lieu, nous donna la preuve écrite que dès 1868 il était l'agent et le complice du parti conservateur.

La Liberté, qui servait alors d'organe officieux à l'Internationale de Genève, apprécia de la façon suivante (numéro du 9 mai 1868) la conduite des coullerystes :

« Les élections au Grand-Conseil qui ont eu lieu dimanche dans le canton de Neuchâtel seront, nous l'espérons, une leçon suffisante pour le parti de la démocratie sociale de la Chaux-de-Fonds. Allié de fait aux conservateurs royalistes, ce parti n'a réussi qu'à faire arriver au pouvoir législatif les adversaires déclarés de toute idée de réforme et de progrès [194] ; aveuglé par sa haine de la coterie radicale, il a tout sacrifié au succès, — et le succès lui a manqué. »

Au Locle, les membres de l'Internationale avaient constitué pour les élections un comité dont les cartes de convocation portaient l'en-tête : République démocratique et sociale. Le vétéran du parti radical au Locle et son chef le plus autorisé, Henri Grandjean, vint aux séances de ce comité, et lui fit l'offre, au nom de son parti, de placer un socialiste sur la liste radicale. Nous acceptâmes la proposition avec la conscience parfaitement tranquille : n'avions-nous pas toujours dit que nous souhaitions de tout notre cœur de voir les radicaux consentir à venir au socialisme ? Nous désignâmes comme notre candidat le citoyen Augustin Monnier. Toute la liste radicale passa, saut le candidat socialiste, resté sur le carreau avec les voix des seuls internationaux, les électeurs radicaux ayant, sur leur bulletin de vote, biffé son nom, et beaucoup l'ayant remplacé par celui d'un conservateur, qui fut élu. Les socialistes loclois, ainsi joués, jurèrent qu'ils ne seraient pas dupes une seconde fois, et ils résolurent de s'abstenir désormais de toute participation aux élections politiques.

VII


La grève du bâtiment à Genève (mars-avril 1868). — L'Internationale à Paris ; procès et condamnation des deux premières Commissions parisiennes (mars et mai 1868).


C'est au printemps de 1868 qu'eut lieu à Genève (mars) la fameuse grève des ouvriers en bâtiment, qui eut un si grand retentissement. Cette grève fut l'occasion d'un bel élan de solidarité : les Sections genevoises de la « fabrique » [195] firent cause commune avec les corporations du bâtiment, et puisèrent généreusement dans leurs caisses de résistance pour aider les grévistes ; dans les autres localités de la Suisse française, on ouvrit des souscriptions, et des sommes plus ou moins importantes furent versées [196]. Un délégué genevois, Graglia, ouvrier graveur, fut envoyé à Paris et à Londres ; les ouvriers de Paris, répondant à l'appel chaleureux de la Commission parisienne (appel signé par Varlin, publié le 5 avril), participèrent largement aux frais de la grève ; par contre, Graglia parle avec amertume, dans ses lettres [197], de l'attitude égoïste des Trades Unions anglaises, « véritables forteresses », desquelles il ne put obtenir aucun secours. C'est à l'occasion de cette grève que l'on vit paraître pour la première fois, dans la presse adverse, les contes ridicules sur les menées occultes de l'Internationale et sur les trésors fantastiques dont elle disposait : il n'était question, dans les colonnes de certains journaux, que de « meneurs étrangers », d' « ordres venus de Paris et de Londres », de « sommes énormes mises par l'Internationale à la disposition des grévistes », etc.

Devant la formidable unanimité des ouvriers de Genève, les patrons comprirent qu'il fallait céder ; ils consentirent à traiter avec leurs ouvriers, et ceux-ci obtinrent presque tout ce qu’ils avaient demandé (premiers jours d'avril). Mais, en signant le nouveau tarif, les patrons songeaient déjà au moyen de l'éluder, et leur mauvaise foi devait bientôt rendre une nouvelle grève inévitable.

L'homme qui avait été le principal « meneur » de la grève, et qui, tant par son énergie que par ses qualités pratiques et par sa parole d'une éloquence mâle et brusque, joua durant un temps, à Genève, le premier rôle dans le mouvement socialiste, était un serrurier savoyard, François Brosset. Après avoir été à la tête des ouvriers du bâtiment dans leur lutte contre les patrons, il fut encore leur défenseur lorsqu'il fallut résister aux prétentions de certains membres des comités des Sections de la « fabrique » qui voulaient diriger l'Internationale genevoise, et qui, après deux ans de luttes et d'intrigues, finirent, comme on le verra dans la suite de ce récit, surent arriver à leurs fins. Je place ici un portrait de Brosset qu'a tracé Bakounine, dans un manuscrit resté inédit, rédigé en juillet 1871, que j'ai en ma possession :


Nous n'avons pas besoin de dire quel homme est Brosset. Alliant une réelle bienveillance et une grande simplicité de manières à un caractère énergique, ardent et fier, intelligent, plein de talent et d'esprit, et devinant souvent, par l'esprit, les choses qu'il n'a pas eu le loisir ni les moyens de reconnaître et de s'approprier par l'étude, passionnément dévoué à la cause du prolétariat, et jaloux à l'excès des droits populaires, ennemi acharné de toutes les prétentions et tendances autoritaires, c'est un vrai tribun du peuple. Extrêmement estimé et aimé de tous les ouvriers du bâtiment, il devint en quelque sorte leur chef naturel, et lui seul ou presque seul, tant dans les comités que dans les assemblées générales, il tint tête à la fabrique. Pendant plusieurs mois, et notamment depuis la fin de la grande grève de 1868, en avril, jusqu'à son élection comme président du Comité fédéral romand, en janvier 1869, il resta sur la brèche. Ce fut la période héroïque de son activité dans l'Internationale. Dans le Comité cantonal genevois, il fut réellement seul à combattre, et fort souvent, malgré la puissante coterie genevoise, soutenue par tous les éléments réactionnaires des comités, il remporta la victoire. On peut s'imaginer s'il fut détesté de ceux qu'il tenait ainsi en échec [198].


La Section parisienne de l'Internationale, qui portait le nom de bureau de Paris, et qui avait son siège 44, rue des Gravilliers, était administrée depuis 1865 par une Commission de vingt membres, composée de Tolain, ciseleur ; Fribourg, graveur-décorateur ; Limousin, margeur ; Debock, typographe ; Bourdon, graveur ; Héligon, ouvrier en papiers peints ; Cultin, corroyeur ; Perrachon, Camélinat et Guyard, monteurs en bronze ; Fournaise, opticien ; Murat, mécanicien ; Varlin, relieur ; Bellamy, robinetier ; Delorme, cordonnier; Mollin, doreur ; Laplanche, carrossier ; Chemalé, commis-architecte ; Gauthier, bijoutier ; Malon, journalier. Après le Congrès de Lausanne, en 1867, le bureau de Paris renouvela sa Commission, qui fut cette fois composée de quinze membres : Chemalé, Tolain, Héligon, Camélinat, Murat, Perrachon, Fournaise, Gauthier, Bellamy, Guyard, Delorme, anciens membres réélus ; Dauthier, sellier ; Gérardin, peintre en bâtiments ; Bastien, corsetier ; Delahaye, mécanicien. Jusqu'alors, l'Internationale, à Paris, avait bénéficié de la tolérance administrative ; mais, en décembre 1867, le gouvernement impérial résolut de mettre fin à l'existence de l'association : il venait de s'apercevoir qu'elle pouvait devenir dangereuse ; des perquisitions furent en conséquence opérées au siège de l'Internationale, et aux domiciles de Chemalé, Tolain, Héligon et Murat, et des poursuites dirigées contre les quinze membres de la Commission. Sans attendre la fin de l'instruction ouverte contre eux, les membres de la Commission démissionnèrent (19 février 1865), en invitant les adhérents de l'Internationale parisienne à élire une commission nouvelle, qui fut composée (8 mars) des neuf membres suivants : Bourdon, graveur ; Varlin, relieur ; Malon, teinturier ; Combault, bijoutier ; Mollin, doreur ; Landrin, ciseleur ; Humbert, tailleur sur cristaux ; Granjon, brossier ; Charbonneau, menuisier. Les quinze membres de la première Commission, déférés au tribunal correctionnel, furent condamnés le 20 mars à cent francs d'amende chacun, et le bureau de Paris fut déclaré dissous ; cette condamnation fut confirmée en appel le 22 avril et en cassation le 12 novembre. Les membres de la seconde Commission, poursuivis à leur tour, furent condamnés le 22 mai à trois mois de prison et cent francs d'amende, et le bureau de Paris tut de nouveau déclaré dissous ; cette condamnation fut confirmée en appel le 24 juin. L'Association internationale des travailleurs cessa donc d'avoir à Paris une existence légale ; mais ses adhérents purent rester individuellement membres de l'Association, en qualité d'affiliés à une société étrangère ayant son siège à Londres.

Un incident du procès de la première Commission mérite d'être mentionné, parce qu'il permet de constater que le célèbre manifeste (Address) rédigé par Marx en 1864, et traduit en français par Charles Longuet, était resté à peu près inconnu en France, et qu'il était considéré comme n'exprimant qu'une opinion, et non point comme une profession de foi officielle engageant l'Internationale tout entière. On lit dans le compte-rendu de l'audience du 6 mars 1868 :

« Le président, à Tolain. On a saisi chez vous un manifeste portant la date de 1866 [199], imprimé à Bruxelles, manifeste dont le programme est de la politique, même de la politique transcendante.

« Tolain. Cette pièce est ma propriété personnelle ; je crois être le seul en France qui la possède. Elle a été publiée par des ouvriers anglais, car il faut que le tribunal sache que chaque groupe, dans chaque pays, a le droit d'émettre telle ou telle opinion, sans en rendre solidaires les groupes des autres nations. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce qu'une branche anglaise ou allemande, pays (sic) où règne plus de liberté qu'en France, traite des sujets politiques que nous n'oserions aborder. Je déclare que nous nous sommes toujours abstenus de politique. »

Dans l'audience du 22 avril, l'avocat impérial Lepelletier constate que le manifeste a été imprimé à Bruxelles, et que « Chemalé et ses co-prévenus affirment qu'il n'a pas été lu aux réunions ».


VIII


Le troisième Congrès général de l'Internationale, à Bruxelles
(6-13 septembre 1868).


Le troisième Congrès général de l'Internationale eut lieu à Bruxelles du dimanche 6 au dimanche 13 septembre 1868. La Suisse française fut représentée par sept délégués. Six venaient de Genève, savoir : Mermilliod, monteur de boîtes ; Ch. Perron, peintre sur émail ; Quinet, tailleur de pierres ; Graglia, graveur, tous quatre délégués des Sections genevoises [200] ; Adolphe Catalan, délégué de l'Association du Sou pour l'affranchissement de l'individu et de la pensée, section de Genève [201]; J.-Ph. Becker, qualifié de « délégué du Conseil central du groupe des Sections allemandes » [202]. Le septième était mon ancien camarade d'études Fritz Robert, professeur de mathématiques à l'École industrielle de la Chaux-de-Fonds ; il représentait plusieurs Sections jurassiennes : celles de la Chaux-de-Fonds, du Locle, du district de Courtelary [203], de Moutier, de Bienne. Robert avait été choisi comme délégué au défaut de Coullery, qui boudait et avait refusé la délégation [204].

L'acte principal du Congrès de Bruxelles fut son vote dans la question de la propriété foncière. Cette question avait fait l'année précédente, au Congrès de Lausanne, l'objet d'un échange de vues ; et De Paepe s'était trouvé à peu près seul à défendre l'opinion « collectiviste ». Cette fois le sujet fut sérieusement étudié ; une commission de neuf membres présenta au Congrès un projet de résolution disant en substance : Les mines, houillères, carrières, etc., ainsi que les chemins de fer, doivent appartenir à la collectivité sociale ; il doit en être de même du sol arable, des canaux, routes, lignes télégraphiques, et autres voies de communication, et des forêts. Sur une cinquantaine de délégués, trente se prononcèrent en faveur de la résolution, savoir : huit Anglais, quatre Français, quatre Allemands, un Italien et treize Belges ; cinq votèrent contre : un Français et quatre Belges ; les autres, une quinzaine, s'abstinrent [205]. Il fut convenu que la question serait de nouveau mise à l'étude, pour être replacée à l'ordre du jour d'un autre Congrès.

On a souvent dit qu'au Congrès de Bruxelles il n'avait été question que de la propriété collective du sol, et que ce qui concerne l'outillage de la production, machines, etc., avait été laissé en dehors du débat. C'est une erreur. La question des machines avait fait l'objet d'un débat spécial, et les délégués avaient été unanimes à déclarer que les machines, ainsi que tout l'outillage social, devaient appartenir non aux capitalistes, mais aux travailleurs. Le rapport de la Section bruxelloise s'exprimait ainsi : « Le jour où les machines cesseront d'être le monopole exclusif du capital et passeront, avec tous les autres instruments de travail, aux mains des ouvriers constitués en associations agricoles et industrielles, ce jour-là le travailleur sera affranchi, la paix conclue, et la justice régnera. » Le mutuelliste Tolain avait dit : « Dans une nouvelle organisation, le crédit mutuel établi, le salariat tendra à disparaître et donnera (sic) l'outil à l'ouvrier ». Le Congrès vota, sur ce point, la résolution suivante :


Considérant que, d'un côté, la machine a été l'un des plus puissants moyens de despotisme et d'extorsion dans les mains du capitaliste, et que, d'autre part, les développements qu'elle acquiert doivent créer les conditions nécessaires pour la substitution d'un système de production vraiment social au système du salariat ;

Considérant que la machine ne rendra de véritables services aux travailleurs que lorsqu'une organisation plus équitable l'aura mise en leur possession ;

Le Congrès déclare :

1° Que ce n'est que par les associations coopératives et par une organisation du crédit mutuel [206] que le producteur peut arriver à la possession des machines ;

2° Que néanmoins, dans l'état actuel, il y a lieu pour les travailleurs constitués en sociétés de résistance d'intervenir dans l'introduction des machines dans les ateliers pour que cette introduction n'ait lieu qu'avec certaines garanties ou compensations pour l'ouvrier.


Un autre acte, fort important, du Congrès de Bruxelles, fut l'attitude qu'il prit à l'égard de la Ligue de la paix et de la liberté. Cette Ligue, dont le second Congrès devait se réunir à Berne le 21 septembre 1868, avait invité l'Internationale à s'y faire représenter officiellement [207]. Cette fois, la très grande majorité des délégués estima qu'il n'y avait pas lieu d'accepter une invitation de ce genre ; elle résolut de déclarer qu'à ses yeux la Ligue n'avait pas de raison d'être, attendu que l'Internationale suffisait ; et que les membres de l'Internationale qui se rendraient au Congrès de Berne n'y représenteraient qu'eux-mêmes et ne pourraient y parler au nom de l'Association des travailleurs. En conséquence, le Congrès adopta la résolution suivante, contre laquelle trois voix seulement se prononcèrent [208] :


Le Congrès décide :

1° Que les délégués de l'Association internationale qui se rendront à Berne porteront à l'assemblée, au nom de l'Internationale, les différentes résolutions prises aux Congrès de Genève, de Lausanne et de Bruxelles ; mais que toutes discussions, toutes résolutions qui y seront prises n'engageront que leur responsabilité personnelle ;

2° Que les délégués de l'Internationale croient que la Ligue de la paix n'a pas de raison d'être, en présence de l'œuvre de l'Internationale, et invitent cette société à se joindre à elle [209], et ses membres à se faire recevoir dans l'une ou l'autre Section de l'Internationale.


Un fait peu connu, c'est que les membres de la seconde Commission parisienne de l'Internationale, à ce moment détenus à Sainte-Pélagie à la suite de leur condamnation à trois mois de prison, crurent devoir protester contre ce vote du Congrès de Bruxelles, et envoyèrent aux membres du Congrès de Berne l'Adresse suivante :


Aux membres du Congrès de Berne.
Citoyens,

En présence de la résolution prise par le Congrès de Bruxelles, relativement à la Ligue de la paix et de la liberté, les soussignés, membres de l'Association internationale, pensent :

1° Qu'au point de vue des principes qui font la base de l'Association internationale, les délégués, envoyés au Congrès pour délibérer sur un ordre du jour déterminé, n'avaient pas mandat de prendre une résolution de cette importance sans consulter leurs groupes ;

2° Qu'au point de vue de la liberté dont nous poursuivons la conquête, le droit de se croire la seule expression des aspirations d'une époque ne peut appartenir à aucune association isolée ;

En conséquence :

Nous nous plaisons à reconnaître l'utilité de la Ligue de la paix et de la liberté à côté de l'Association internationale des travailleurs, et croyons que la diversité des éléments respectifs qui les composent s'oppose à leur fusion.

Nous regrettons donc l'invitation de se dissoudre adressée à la Ligue par les membres du Congrès de Bruxelles ; cette détermination ne peut engager que ses auteurs.

Nous profitons de cette occasion pour vous envoyer l'expression et l'assurance de nos sympathies.

Prison de Sainte-Pélagie, 17 septembre 1868.

A. Combault, G. Mollin, L. Granjon, B. Malon,
E. Cluseret [210], E. Varlin, Humbert, E. Landrin [211].


Si l'Internationale avait refusé de prendre au sérieux la propagande pacifiste entreprise par la Ligue de la paix et de la liberté, c'est qu'elle avait, sur le chapitre de la guerre, une tactique à proposer qui lui paraissait la seule efficace. Elle avait placé à l'ordre du jour de son Congrès la discussion de cette question : De l'attitude des travailleurs dans le cas d'un conflit entre les grandes puissances européennes. Après un débat auquel prirent part Catalan, De Paepe, Hins, Lucraft, Tolain, J.-Ph. Becker, le Congrès adopta, sur le rapport de Longuet, une résolution qui disait :


Considérant que la justice doit être la règle des rapports entre les groupes naturels, peuples, nations, aussi bien qu'entre les citoyens ; que la cause primordiale de la guerre est le manque d'équilibre économique ; ....

Que si la guerre a pour cause principale et permanente le manque d'équilibre économique, et ne peut être par conséquent anéantie que par la réforme sociale, elle n'en a pas moins pour cause auxiliaire l'arbitraire qui résulte de la centralisation et du despotisme ;

Que les peuples peuvent donc dès maintenant diminuer le nombre des guerres en s'opposant à ceux qui les font ou qui les déclarent ;

Que ce droit appartient surtout aux classes ouvrières, soumises presque exclusivement au service militaire, et qu'elles seules peu- vent lui donner une sanction ;

Qu'elles ont pour cela un moyen pratique légal et immédiatement réalisable ;

Qu'en effet le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu'il suffit donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques ;

Le Congrès de l'Association internationale des travailleurs, réuni à Bruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.

Il invite toutes les Sections de l'Association, chacune dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d'ouvriers quels qu'ils soient, à agir avec la plus grande activité pour empêcher une guerre de peuple à peuple, qui aujourd'hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile, parce que faite entre producteurs, elle ne serait qu'une lutte entre frères et citoyens.

Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs.

Le Congrès compte assez sur l'esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre.


Les autres questions qui furent discutées au Congrès de Bruxelles sont les suivantes, au nombre de six :

Des grèves, de la fédération entre les sociétés de résistance et de la création de conseils d'arbitrage chargés de statuer sur l'opportunité et la légitimité des grèves éventuelles. — Les débats montrèrent clairement que le Congrès n'entendait en aucune façon l’arbitrage dans le sens que les partisans de la « paix sociale » ont donné aujourd'hui à ce mot. Le Congrès repoussa énergiquement l'idée d'une organisation de l'arbitrage qui aboutirait à soumettre les différends à un tribunal « constitué moitié de personnes appartenant à la bourgeoisie ou classe exploitante, moitié d'ouvriers ou exploités » ; une semblable organisation ne serait qu'une duperie, et assurerait aux patrons tous les avantages : « un conseil d'arbitrage constitué de la sorte serait le pendant de ce que l'on nomme les Conseils de prudhommes, et l'on sait comment s'y rendent les jugements ». Le Conseil d'arbitrage dont l'Internationale reconnaissait l'utilité devait être composé exclusivement de représentants des sociétés de résistance, et sa mission devait consister à examiner si, dans tel cas donné, au point de vue de l'intérêt ouvrier, il y avait nécessité et opportunité à déclarer la grève. La résolution votée dit :


Le Congrès déclare que la grève n'est pas un moyen d'affranchir complètement le travailleur, mais qu'elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle de lutte entre le travail et le capital ;

Qu'il y a lieu de soumettre la grève à certaines règles, à des conditions d'organisation, d'opportunité et de légitimité ;

Qu'au point de vue de l'organisation de la grève, il y a lieu, dans les professions qui n'ont pas encore de sociétés de résistance..., de créer de ces institutions, puis de solidariser entre elles les sociétés de résistance de toutes les professions et de tous les pays... : qu'en un mot il faut continuer dans ce sens l'œuvre entreprise par l'Internationale et s'efforcer de faire entrer le prolétariat en masse dans cette Association ;

Qu'au point de vue de l'opportunité et de la légitimité, il y a lieu de nommer dans la fédération des groupes de résistance de chaque localité une commission formée de délégués de ces divers groupes, qui constituerait un Conseil d'arbitrage, pour juger de l'opportunité et de la légitimité des grèves éventuelles ; du reste, qu'il est nécessaire de laisser, pour le mode de formation de ce Conseil d'arbitrage, une certaine latitude aux différentes Sections, suivant les mœurs, les habitudes et les législations particulières.


De l'instruction intégrale. — Le Congrès entendit plusieurs rapports, et vola ensuite une résolution qui disait :


Reconnaissant qu'il est pour le moment impossible d'organiser un enseignement rationnel.

Le Congrès invite les différentes Sections à établir des cours publics suivant un programme d'enseignement scientifique, professionnel et productif, c'est-à-dire enseignement intégral, pour remédier autant que possible à l'insuffisance de l'instruction que les ouvriers reçoivent actuellement. Il est bien entendu que la réduction des heures de travail est considérée comme une condition préalable indispensable.


Du crédit mutuel entre travailleurs. — La Section bruxelloise avait élaboré un projet de statuts d'une Banque d'échange, sous le nom de Société commerciale du crédit au prix de revient. Le Congrès vota la résolution suivante :


Le Congrès conclut à la fondation de Banques d'échanges basés sur le prix de revient, ayant pour but de rendre le crédit démocratique et égalitaire, et de simplifier les rapports du producteur et du consommateur, c'est-à-dire de soustraire le travail à la domination du capital, et de faire rentrer celui-ci dans son rôle naturel et légitime, qui est celui d'agent du travail.

... Le Congrès, tout en maintenant l'affirmation théorique du crédit réciproque, demande que le projet de statuts présenté par la Section bruxelloise soit envoyé à toutes les Sections pour y être l'objet d'une discussion approfondie, et pour que le Congrès prochain puisse prendre une décision à cet égard.


De la réduction des heures de travail. — La résolution suivante fut votée :


Une résolution ayant été prise unanimement par le Congrès de Genève : que la diminution légale des heures de travail est une condition préliminaire, indispensable pour toutes les améliorations sociales ultérieures, le Congrès est d'avis que l'époque est arrivée de donner un effet pratique à cette résolution, et qu'il est du devoir de toutes les Sections, dans tous les pays, d'agiter cette question partout où l'Association internationale des travailleurs est établie.


De la coopération. — Le rapport présenté par la commission signala le danger de la voie dans laquelle s'étaient engagées les associations coopératives, « ces sociétés de production et de consommation où des ouvriers, tout en protestant contre les étranglements du capital, s'efforcèrent de s'en créer un à leur tour et de percevoir des bénéfices. Constitution en leurs mains d'un capital, perception de dividendes sur les consommateurs, sentiments conservateurs et appétits de jouissances, constitution de rentes, voilà les pensées et les désirs que développèrent une telle conception des sociétés, légitimant ainsi toutes les accusations que les travailleurs jettent journellement sur les détenteurs de capitaux. De telles pratiques en arrivent bien vite à créer une quatrième classe bourgeoise et immobiliste. » Pour éviter un semblable résultat, la commission proposa au Congrès, qui la vota, une résolution indiquant la règle de conduite que devait suivre toute association coopérative constituée selon les principes de l'Internationale, « qui n'ont d'autre but que d'arracher des mains des capitalistes les instruments de la production et de les remettre en celles de ses légitimes propriétaires, les travailleurs eux-mêmes ». Voici cette résolution :


Toute société basée sur les principes démocratiques repousse tout prélèvement au nom du capital, sous quelque forme qu'il se présente : rente, intérêt, bénéfice, et laisse ainsi au travail tout son droit, toute sa juste rémunération.


Des cahiers du travail. — Cette question avait été mise à l'ordre du jour deux mois seulement avant le Congrès, sur l'initiative des Sections belges. Hins expliqua que le « quatrième État » devait préparer aujourd'hui ses cahiers, comme le Tiers-État avait préparé les siens lors de la convocation des Etats-généraux de 1789. Le Congrès de Genève, en 1866, avait prié toutes les Sections de donner des renseignements complets sur la situation des travailleurs dans chaque pays ; il faut que cette décision soit exécutée et que les travailleurs formulent leurs griefs. En conséquence, les Sections belges émettaient le vœu, qui fut appuyé, qu'au Congrès de l'année suivante (1869) toutes les Sections apportassent des rapports complets sur tout ce qui concerne la situation de la classe ouvrière.

IX


Le second Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté à Berne, 21-25 septembre 1868. L'Alliance internationale de la démocratie socialiste.


L'attitude prise par le Congrès de l'Internationale indisposa fort les chefs de la Ligue de la paix et de la liberté : non seulement ceux qui représentaient simplement la bourgeoisie radicale ou libérale, mais même ceux qui représentaient simplement la bourgeoisie radicale ou libérale, mais même ceux qui étaient des révolutionnaires socialistes, comme Michel Bakounine.

Bakounine, après le Congrès de la paix de 1867, avait quitté l'Italie, où il séjournait depuis la fin de 1863, pour s'établir à Clarens (Vaud). Il était devenu membre du Comité central de la Ligue de la paix et de la liberté, dans lequel il s'efforça de faire prévaloir les idées socialistes. Au commencement de juin, ce Comité, après avoir décidé que le second Congrès de la Ligue se tiendrait à Berne, vota une déclaration de principes qui fut imprimée et qui est ainsi conçue :


La Ligue reconnaît la nécessité absolue de ne pas séparer les trois termes du problème social : question religieuse, question politique, question économique. En conséquence, elle affirme :

1° Que la religion, affaire de conscience individuelle, doit être éliminée des institutions politiques ainsi que de l'enseignement public, afin que les Églises ne puissent plus entraver le libre développement de la société ;

2° Que les États-Unis de l'Europe ne peuvent avoir d'autre organisation que celle qui se fonde sur des institutions populaires ayant pour lien la fédération, pour élément l'égalité des droits de l'individu, ainsi que l'autonomie des communes et des provinces dans le règlement de leurs intérêts respectifs ;

3° Que le système économique actuel doit être radicalement changé, si nous voulons arriver à une répartition équitable des richesses, du travail, du loisir, de l'instruction, condition essentielle de l'affranchissement des classes ouvrières et de l'abolition du prolétariat.

La Ligue proteste contre toute tentative de réforme sociale faite par un pouvoir despotique quelconque.


C'est sur la proposition de Bakounine que le troisième paragraphe de ce programme avait été adopté : il s'en félicitait comme d'un triomphe (lettre à Ogaref du 14 juin 1868).

Bakounine ne s'en était pas tenu à une simple déclaration de principes ; il avait cherché à décider la Ligue à se rapprocher de l'Internationale ; et, prêchant d'exemple, il s'était fait admettre, en juillet 1868, comme membre de la Section centrale de Genève, où il se lia aussitôt avec Charles Perron. Ce fut sur l'insistance de Bakounine que l'invitation à se faire représenter au Congrès de Berne fut adressée à l'Internationale [212] ; et Perron, qui se rendait au Congrès de Bruxelles comme délégué, promit d'appuyer de toutes ses forces une entente entre les deux associations [213]. Aussi, lorsque fut connue la résolution votée par le Congrès de Bruxelles et lue en séance publique le samedi 12 septembre, fut-ce à Bakounine qu'on s'en prit, chez les ligueurs, en lui reprochant d'avoir fait faire à la Ligue une démarche qui n'avait abouti qu'à un refus mortifiant. Le président de la Ligue, Gustave Vogt, lui écrivit, à ce sujet, une lettre dont on ne possède pas le texte ; mais on a celui de la réponse de Bakounine [214], qui permet de deviner ce que devait être le contenu de la lettre du président. Voici les principaux passages de cette réponse :


Cher ami,

Je m'empresse de te répondre. Non, je n'ai jamais eu l'intention de noyer notre Ligue dans la Ligue internationale des ouvriers. Reconnaître et annoncer que nous prenons pour point de départ et pour base de nos principes politiques les grands principes économiques et sociaux qui sont acceptés par la Ligue internationale des ouvriers, ne signifie pas se mettre à la remorque et devenir l'esclave de cette Ligue. Les principes sociaux ne constituent la propriété de personne. Ils sont plus naturellement représentés par les ouvriers que par l'intelligence qui s'est développée au milieu de la classe bourgeoise, parce que les ouvriers y sont poussés par les besoins de la vie, tandis que nous y arrivons au contraire poussés par la conséquence logique de notre pensée. Mais du moment que nous avons accepté ces principes autant par notre intelligence que par sentiment de justice, au point qu'ils sont devenus une condition vitale pour nous, — personne ni d'en haut ni d’en bas n'a le droit de nous défendre de parler, de nous associer et d'agir au nom de ces principes, qui sont à nous aussi bien qu'aux ouvriers si même ils le sont d'une autre manière.

Les quelques individualités de l'Internationale avec qui j'ai causé à Genève, aussi bien que toute la masse qui compose l'Internationale de Genève, ont pensé au sujet de notre alliance d'une toute autre manière que ce qui vient d'être exprimé à Bruxelles. Entre autres, Perron m'a dit que du moment que nos deux Ligues s'unissaient, sans se confondre, l'une pour traiter sinon exclusivement, du moins principalement, les questions économiques, l'autre pour traiter les questions politiques, religieuses et philosophiques, en prenant pour base l'une et l'autre le même principe de liberté, de justice et d'égalité économiques et sociales, nous aurions la puissance, toute la révolution à venir en nos mains. Philippe Becker m'a parlé dans le même sens. J'ignore ce que ces deux citoyens ont fait au Congrès de Bruxelles. Il est possible qu'ils n'aient pas tenu parole, il est possible aussi qu'une influence plus puissante que la leur les ait intimidés et réduits au silence. Quoi qu'il en soit, la décision prise au Congrès de Bruxelles ne doit point être considérée par nous comme une expression des sentiments de la masse des ouvriers qui y ont été représentés, mais comme celle de la défiance, ou même, si tu veux, de la malveillance d'une certaine coterie dont tu as sans doute aussi bien deviné le centre que moi [215].

La décision prise ou plutôt qu'on a fait prendre au Congrès de Bruxelles par rapport à nous est une impertinence. Tout en maintenant dignement notre droit d'exister, notre raison d'être, nous ne devons pas permettre à cette impertinence, à cette flagrante injustice, d'influer d'une manière fâcheuse, en le rétrécissant, sur le caractère même de notre Ligue... Quelque désagréable et mesquine que se soit montrée la Ligue des ouvriers par rapport à nous, nous ne pouvons ni ne devons tout de même méconnaître l'immense et utile portée du Congrès de Bruxelles. C'est un grand, le plus grand événement de nos jours ; et, si nous sommes nous-mêmes de sincères démocrates, nous devons non seulement désirer que la Ligue internationale des ouvriers finisse par embrasser toutes les associations ouvrières de l'Europe et de l'Amérique, mais nous devons y coopérer de tous nos efforts, parce qu'elle seule constitue aujourd'hui la vraie puissance révolutionnaire qui doit changer la face du monde... Nous pouvons et nous devons rendre un grand service à la cause de la démocratie socialiste et à la Ligue internationale des ouvriers elle-même, en posant, en préparant les questions, et en éclairant par là même la voie politique qu'il faut suivre pour arriver à la complète solution de la question sociale elle-même. Mais, pour que nous puissions réellement atteindre ce but, il faut absolument que nous acceptions en toute franchise et avec toutes ses conséquences ce principe fondamental qui est aussi celui de la Ligue internationale des ouvriers : l'égalisation économique de toutes les classes et de tous les individus humains sur la terre ; par conséquent, l'abolition de la propriété héréditaire, l'appropriation de la terre et de tous les instruments de travail par la fédération universelle des associations ouvrières, fédération dans laquelle devront réellement se noyer tous les États actuels et toutes les institutions politiques, fondées sur la propriété individuelle et héréditaire des capitaux et de la terre.

Si nous prenons ce principe pour base de tous nos travaux, de nos actes, nous serons réellement très utiles, et nous forcerons les ouvriers de l'Internationale à reconnaître l'utilité réelle de notre Ligue.

Si au contraire nous rejetons ce principe, si même, sans le rejeter franchement, nous continuons seulement à l'ignorer, nous ne serons pas seulement une Ligue inutile, mais nuisible et réactionnaire. Et alors les ouvriers auront mille fois raison, non seulement de nous repousser, mais de nous combattre et de nous anéantir. Car n'oublions pas, cher ami, que la puissance est à eux, non à nous. Prouvons-leur donc notre raison d'exister, encore plus pour leur bien que pour le nôtre.


Le Congrès de Berne siégea du 21 au 25 septembre. Dans la séance du 23 fut discutée la question des « rapports de la question économique et sociale avec celle de la paix et de la liberté » ; en son nom et en celui de quelques amis, Bakounine déposa un projet de résolution ainsi conçu :


« Attendu que la question qui se présente le plus impérieusement à nous est celle de l'égalisation économique et sociale des classes et des individus [216], le Congrès affirme que, en dehors de cette égalisation, c'est-à-dire en dehors de la justice, la liberté et la paix ne sont pas réalisables. En conséquence, le Congrès met à l'ordre du jour l'étude des moyens pratiques de résoudre cette question. »


Dans le débat, Bakounine se déclara collectiviste, et donna en ces termes la définition de ce mot :


Parce que je demande l'égalisation économique et sociale des classes et des individus, parce qu'avec le Congrès des travailleurs de Bruxelles je me suis déclaré partisan de la propriété collective, on m'a reproché d'être communiste. Quelle différence, m'a-t-on dit, faites-vous entre le communisme et la collectivité [217] ? Je suis étonné, vraiment, que M. Chaudey ne la comprenne pas, cette différence, lui, l'exécuteur testamentaire de Proudhon. Je déteste le communisme parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'État, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'État, tandis que moi je veux l'abolition de l'État, — l'extirpation radicale de ce principe de l'autorité et de la tutelle de l'État, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu'à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l'abolition de l'État, je veux l'abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n'est qu'une institution de l'État, une conséquence même du principe de l'État. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste.


La majorité, après un débat très vif, où Bakounine avait été combattu entre autres par Chaudey, Fribourg, et Ladendorf, rejeta le projet de résolution présenté par les socialistes [218].

Dans la séance du lendemain fut discutée la question de la séparation de l'Église et de l'État, et ce fut l'occasion pour Bakounine d'affirmer nettement sa philosophie : « Qui veut Dieu, dit il, veut l'esclavage des hommes. Dieu et l'indignité de l'homme, ou bien la liberté de l'homme et l'annulation du fantôme divin. Voilà le dilemme, il n'est point de milieu ; choisissons. »

Le 25, la minorité du Congrès annonça qu'elle se séparait de la Ligue, et donna lecture de la déclaration suivante :


« Considérant que la majorité des membres du Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté s'est passionnément et explicitement prononcée contre l’égalisation économique et sociale des classes et des individus, et que tout programme et toute action politique qui n'ont point pour but la réalisation de ce principe ne sauraient être acceptés par des démocrates socialistes, c'est-à-dire par des amis consciencieux et logiques de la paix et de la liberté, les soussignés croient de leur devoir de se séparer de la Ligue. »


Parmi les signataires de cette déclaration, au nombre de dix-huit, se trouvaient Élisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Victor Jaclard, Albert Richard, Michel Bakounine, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski, Zagorski, Giuseppe Fanelli, Saverio Friscia, Alberto Tucci.

La minorité dissidente créa aussitôt une nouvelle organisation, sous le nom d’Alliance internationale de la démocratie socialiste, avec un programme que je reproduirai plus loin (au chapitre IV de la Deuxième Partie). Cette Alliance se donna un règlement par lequel elle « se constituait en une branche de l'Association internationale des travailleurs, dont elle acceptait tous les statuts généraux » ; les membres fondateurs devaient désigner provisoirement un Bureau central, résidant à Genève ; dans chaque pays, il devait y avoir un Bureau national, reliant entre eux les groupes locaux de ce pays, et correspondant avec le Bureau central ; au Congrès annuel de l'Association internationale des travailleurs, la délégation de l'Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l'Association internationale des travailleurs, devait tenir ses séances dans un local séparé. Le Bureau central provisoire de l'Alliance fut composé de Bakounine, J.-Ph. Becker, Brosset, Duval, Guétat, Perron et Zagorski, tous membres de l'internationale. J.-Ph. Becker fut chargé d'écrire au Conseil général, à Londres, pour demander l'admission en bloc de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste dans l'Association internationale des travailleurs.

Je compléterai ce chapitre en donnant quelques détails qui feront comprendre les raisons de l'action tentée, pendant toute une année, par Bakounine et ses amis, au sein de la Ligue de la paix et de la liberté. Je laisserai parler Bakounine lui-même ; il a raconté ces choses, en 1873, dans un petit livre écrit en langue russe [219], qui s'appelle : Développement historique de l'Internationale (Istoritcheskoé razvitié Internalsionald), au chapitre intitulé L'Alliance internationale des révolutionnaires socialistes (Internatsionalnyi Soïouz sotsialnykh revolutsionérof), p. 301 :


En 1864, pendant son séjour en Italie, Bakounine, avec quelques-uns de ses amis italiens, forma une alliance (soïouz [220]) intime, principalement comme moyen de combattre l'Alliance républicaine qu'avait fondée peu auparavant Mazzini [221] avec une tendance théologique et un but purement politique. Cette association, la première organisation socialiste en Italie, reçut le nom d’Alliance de la démocratie sociale (Soïouz Sotsialnoï Demokratii), nom qui, en dernier lieu, lorsque les communistes autoritaires allemands eurent attaché au terme de « démocratie sociale » (Social-Demokratie) une signification doctrinalo-autoritaire compromettante, fut changé en celui d’Alliance des révolutionnaires socialistes. Créée comme affirmation du socialisme à l'encontre du dogmatisme religioso-politique de Mazzini, l'Alliance plaça dans son programme l'athéisme ; la complète négation de toute autorité et de tout pouvoir quelconque ; l'abolition du droit juridique ; la négation de la conception de l'individu comme citoyen, conception qui, dans l'État, remplace celle de l'individu comme homme libre ; la propriété collective ; elle déclarait que le travail devait être la base de l'organisation sociale, que ce programme présentait sous la forme d'une libre fédération de bas en haut.

Dans l'Alliance, au commencement purement italienne, entrèrent aussi bientôt des Français et des Polonais, et beaucoup plus tard des personnes d'autres pays [222]. Les premières années de son développement et de son activité ne se rapportent pas à notre sujet. Disons seulement qu'au premier Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté (Genève, 1867) Bakounine parut en qualité de membre de l'Alliance [223], afin d'essayer de faire adopter à cette Ligue le programme de l'Alliance : à cette époque, en effet, la Ligue ne faisait que s'organiser et n'avait aucun caractère défini, et ce premier Congrès avait justement pour but l'élaboration d'un programme.

Dans son discours au Congrès Bakounine exposa les idées de l'Alliance.


Vient ensuite la reproduction d'un extrait assez étendu du discours de Bakounine, qui traite surtout de la question slave, de la nécessité de détruire le despotisme de l'empire russe, avec diverses considérations de politique internationale. Seul le passage suivant peut être considéré comme un « exposé des idées de l'Alliance » :


« Tout État centralisé, quelque libéral qu'il s'affirme, même s'il avait la forme républicaine, est nécessairement l'oppresseur, l'exploiteur des masses populaires ouvrières au profit de la classe privilégiée. L'armée lui est nécessaire pour conserver ces masses, et l'existence de cette force armée le pousse à la guerre. J'en déduirai que la paix internationale est impossible tant qu'on n'aura pas adopté, avec toutes ces conséquences, le principe suivant : toute nation, faible ou forte, peu nombreuse ou nombreuse, toute province ou commune, a le droit absolu d'être libre, autonome, de vivre et de se gouverner conformément à ses intérêts, à ses besoins particuliers ; et dans ce droit toutes les communes, toutes les nations sont si solidaires qu'il est impossible de le violer à l'égard de l'une d'elles sans lui faire courir le même danger dans toutes les autres. La paix générale sera impossible tant qu'existeront les États centralisés actuels ; nous devons par conséquent désirer leur dissolution pour que sur les ruines de ces unités forcées, organisées de haut en bas au moyen du despotisme et des conquêtes, puissent se développer des unités libres, organisées de bas en haut au moyen de la libre fédération des communes en province, des provinces en nation, des nations en États-Unis d'Europe. »


Après avoir parlé des incidents locaux qui troublèrent la dernière séance du Congrès de Genève, Bakounine continue, dans le chapitre dont je donne la traduction :


Le Congrès, n'ayant pas réussi à élaborer un programme, en remit la confection au comité, qui devait le présenter, au congrès annuel suivant, à la sanction de l'association. Pendant toute cette année (de septembre 1867 à septembre 1868), il y eut dans ce comité une lutte entre le libéralisme et le radicalisme bourgeois de la majorité et les idées socialistes révolutionnaires de la minorité, à laquelle appartenait Bakounine, qui avait été élu membre de ce comité ainsi que plusieurs de ses amis.

Enfin, au bout d'un an, au second Congrès de la Ligue, à Berne, la lutte de ces deux partis éclata au grand jour et aboutit à un dénouement. La différence profonde dans les principes fondamentaux des deux fractions de la Ligue d'alors trouva son expression complète dans l'attitude de la Ligue à l'égard de la question sociale...

L'outil avait été essayé ; à l'épreuve il s'était montré mauvais, il avait dû être rejeté : il ne restait qu'à en chercher un autre. L'Association internationale des travailleurs se présentait naturellement comme cet outil meilleur. Bakounine en était membre depuis le mois de juillet de cette année. Il proposa à la minorité socialiste-révolutionnaire sortie de la Ligue d'entrer en masse dans l'Internationale, tout en gardant en même temps leur lien intime, c'est-à-dire en conservant leur Alliance des révolutionnaires socialistes sous la forme d'une société secrète et en l'élargissant. La proposition d'entrer dans l'Internationale fut adoptée à l'unanimité. Mais, en ce qui concerne l'Alliance, les Français et les Italiens désiraient que, tout en gardant son caractère ésotérique et intime de société secrète, elle apparût en même temps au grand jour comme organisation publique, sous le nom d'Alliance internationale de la démocratie socialiste. Ils voulaient même que l'Alliance s'organisât tout à fait indépendamment de l'Association internationale, se contentant que ses membres fussent individuellement membres de cette Association. Bakounine s'y opposa, pour cette raison que cette nouvelle organisation internationale se trouverait en quelque sorte en une rivalité nullement désirable vis-à-vis de l'organisation des travailleurs. Ces discussions eurent pour résultat qu'il fut décidé de fonder une association publique sous le nom d'Alliance internationale de la démocratie socialiste, et de la déclarer partie intégrante de l'Internationale, dont le programme fut reconnu obligatoire pour tout membre de l'Alliance.

En dehors de ce programme général, l'Alliance élabora un programme spécial, que nous devons reproduire ici. (Suivent les sept articles du programme de l'Alliance, qu'on trouvera au chap. IV de la Deuxième Partie).

X


La Section du Locle dans l'automne de 1868. Notre état d'esprit devant le vote du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective ; Coullery attaque le Comité central de Genève et les socialistes belges (27 septembre). Manifeste des démocrates-socialistes de Genève (7 octobre). Réponse du Comité central de Genève à Coullery et réplique de celui-ci (11 octobre). Réponse de la Section bruxelloise à Coullery (18 octobre). La Section du Locle adhère aux résolutions du Congrès de Bruxelles et vote une Adresse aux démocrates socialistes de Genève (18 octobre). Le Cercle international du Locle ; le « Caveau » ; le père Meuron ; le Crédit mutuel, les soirées d'instruction mutuelle, le projet de Société de consommation, etc. Paysage jurassien, « sur les Monts ».


Je désire maintenant faire faire au lecteur plus intime connaissance avec la Section du Locle, l'introduire dans le milieu où je vivais depuis 1864, parmi ces socialistes jurassiens qui cherchaient encore leur voie, et lui montrer quels étaient, à ce moment et en ce lieu, les sentiments et les idées d'un jeune homme épris de justice sociale, de liberté et de fraternité. Essayer, à près de quarante ans de distance, à l'aide de ma seule mémoire, de raconter le détail de ce qui s'est passé au Locle en 1868 et 1869, c'eût été entreprendre l'impossible : malgré tout mon effort pour être exact, je n'aurais pu arriver à reproduire fidèlement toute la réalité. Je possède, heureusement, un document grâce auquel je la retrouve, jusque dans le menu détail : ce sont les lettres quotidiennes dans lesquelles je racontais mon existence à celle qui était alors ma fiancée, et qui a été ensuite pour moi la compagne douce et dévouée des bons et des mauvais jours. C'est dans ces lettres, plus encore que dans mes souvenirs directs, que je puiserai les éléments de ce chapitre et de plusieurs autres. Parfois j'en extrairai des citations textuelles, avec cette simple indication entre parenthèses : « lettre du... » ; mais, le plus souvent, sans citer, j'en ferai entrer le contenu dans la trame même de mon récit.

Absent du Locle pendant les vacances (juillet-août), j'y étais revenu le dimanche 23 août. C'est ce jour-là qu'avait eu lieu à la Chaux-de-Fonds l'assemblée dans laquelle Fritz Robert fut désigné comme délégué au Congrès de Bruxelles : Constant Meuron et deux autres camarades représentèrent dans cette réunion la Section du Locle. Robert vint au Locle le samedi 29, pour s'entendre avec nous avant son départ. À ce moment, il était encore l'ami de Coullery : et nous savions par lui ce qui se disait dans l'entourage du chef de la « démocratie sociale » de la Chaux-de-Fonds. On y accusait formellement les Loclois de désertion et de trahison, parce qu'ils avaient refusé de suivre Coullery dans sa politique électorale. Robert, lui, ne mettait pas en doute notre bonne foi : mais il persistait à penser que l'alliance conclue à la Chaux-de-Fonds entre les socialistes et les « verts » était non seulement légitime, mais nécessaire. Son voyage à Bruxelles allait lui ouvrir les yeux.

Il fut de retour du Congrès le mardi 15 septembre ; avec lui étaient revenus deux des délégués de Genève, Perron et Catalan, qui avaient fait un détour pour passer par les montagnes neuchâteloises, et comptaient me voir, afin de m'exposer un plan de campagne. Trois télégrammes me furent adressés le 16 pour me convoquer à une entrevue à la Chaux-de-Fonds ; malheureusement j'étais absent ce jour-là, et Perron et Catalan durent repartir sans que nous eussions pu nous rencontrer ; mais ils insistèrent vivement pour que le plus tôt possible Robert et moi nous nous rendissions à Genève afin de conférer avec eux. Il s'agissait du journal la Liberté, que Catalan mettait à notre disposition pour y faire une propagande à laquelle ne se prêtait pas la Voix de l'Avenir ; il s'agissait aussi de l'essai que se proposait de tenter un groupe de membres de l'Internationale genevoise, qui voulaient présenter aux élections de novembre pour le Grand Conseil (Conseil législatif) du canton de Genève une liste de candidats, afin de détacher de l'un et de l'autre des deux partis bourgeois en lutte le plus grand nombre possible d'électeurs ouvriers.

Le vendredi 17 septembre j'allai à la Chaux-de-Fonds : j'y trouvai Robert transformé, et tout rempli d'une ardeur nouvelle ; ce qu'il avait vu et entendu à Bruxelles lui avait fait comprendre les fautes commises ; il avait reconnu qu'il s'était fourvoyé, et il m'annonça qu'il marcherait désormais d'accord avec moi. Nous passâmes la soirée avec Cowell Stepney, qui ce jour-là se trouvait à la Chaux-de-Fonds, allant au Congrès de la Ligue de la paix à Berne : c'était un Anglais millionnaire, communiste, et membre du Conseil général de l'Internationale, dont Robert avait fait la connaissance à Bruxelles. Cowell Stepney était sourd comme un pot et ne savait que très peu le français, ce qui rendait la conversation avec lui particulièrement difficile. Nous parlâmes des résolutions du Congrès de Bruxelles, et surtout de celle sur la propriété collective. Les délégués de la Suisse française s'étaient abstenus : mais il s'agissait maintenant de prendre un parti, et la question nous laissait assez perplexes ; nous nous tâtions le pouls en nous demandant : « Sommes-nous collectivistes pour tout de bon ? » Coullery, lui, n'avait pas hésité : il avait déploré immédiatement le vote du Congrès de Bruxelles comme une erreur qui allait avoir pour l'internationale les plus fatales conséquences. Coullery avait-il raison, ou devions-nous en croire plutôt des hommes dans le jugement desquels nous avions déjà confiance, comme De Paepe, Eccarius, Becker ?

Un conflit qui éclata entre le Comité central des Sections genevoises et Coullery, à l'occasion de la Voix de l'Avenir, donna lieu à une polémique qui nous aida à voir clair dans la situation.

Le journal la Voix de l'Avenir, devenu l'organe des Sections romandes en septembre 1867, mais resté en même temps la propriété personnelle de son fondateur Coullery, était à la fois mal rédigé et mal administré. Au printemps de 1868 un vif mécontentement s'était fait jour à son endroit, en particulier dans les Sections de Genève. On se plaignait d'irrégularités dans l'envoi du journal ; on se plaignait surtout de ne pouvoir calculer exactement le chiffre des sommes qui lui étaient dues pour les abonnements collectifs pris par les Sections. Le désordre le plus complet régnait dans l'administration de la Voix de l'Avenir ; j'en sais quelque chose, car c'est moi qui eus à discuter avec elle en septembre 1868, pour établir le compte de la Section du Locle. Les Sections de Genève avaient en vain réclamé de Coullery des comptes clairs : n'en pouvant obtenir, elles avaient déclaré qu'elles ne paieraient rien avant de les avoir reçus. La Section de la Chaux-de-Fonds, prenant fait et cause pour Coullery, avait alors décidé l'envoi à Genève de deux délégués , qui furent Coullery et un autre citoyen ; ces délégués s'étaient présentés devant le Comité central des Sections genevoises (juin 1868) ; il y avait eu des explications assez vives, à la suite desquelles, néanmoins, on parut s'être entendu, et il sembla que l'affaire était arrangée. Elle ne l'était nullement ; les récriminations recommencèrent bientôt de part et d'autre, et, dans le courant de septembre, les Genevois finirent par proposer à toutes les Sections de la Suisse romande le transfert du journal à Genève. Coullery, qui, en sa qualité de propriétaire-rédacteur, écrivait dans la Voix de l'Avenir tout ce qu'il voulait, publia alors, dans le numéro du 27 septembre, une longue diatribe contre le Comité central genevois. Cette façon de porter devant le public des querelles d'intérieur suscita à Genève une grande colère ; et le sentiment d'hostilité qui se manifestait à l'égard de Coullery fut accru encore par l'attitude qu'il venait de prendre à l'égard des résolutions du Congrès de Bruxelles.

En effet, dans ce même numéro de la Voix de l'Avenir où il attaquait le Comité de Genève, Coullery avait publié un article sur le Congrès, où il disait :


Le Congrès de Bruxelles a pris deux résolutions qui feront du mal à l'Internationale.

Il a proclamé que la propriété foncière devait être collective. C'est le communisme. C'est la négation de la propriété individuelle. C'est l'école de Colins qui a remporté cette victoire. Ce sont les Belges, élèves de Colins, Belge lui-même, qui ont remporté cette victoire. Cette victoire leur était facile, leurs délégués étaient en majorité... La théorie de Colins, des Belges, est fausse... Toute association ne peut reposer que sur la liberté individuelle, et sur la propriété individuelle foncière et mobilière. La théorie de Colins, la théorie que les Belges ont fait voter malgré les protestations des délégués des autres pays, est contraire à la nature humaine.... L'instinct des ouvriers guidé par la discussion et l'étude en fera justice.

Une autre résolution regrettable est celle qui refuse à la Ligue de la paix le concours de l'Internationale [224]. Ce vote est contraire aux résolutions de Lausanne. Il est contraire aux résolutions prises au Congrès de la paix [à Genève]. Il est contraire au bon sens. Pourquoi dédaigner les efforts de la Ligue de la paix, si ces efforts tendent vers le but que se propose l'Association internationale des travailleurs ?

Ces deux votes sont le résultat de ce fait que le Congrès a eu lieu à Bruxelles. C'est l'opinion ou les théories des Belges qui ont prévalu. Et les Belges étaient les plus nombreux. Et ils étaient les plus nombreux, parce que le Congrès avait lieu en Belgique.

Dans les têtes belges, il y a deux courants d'idées complètement opposés.

Ils sont colinsiens et proudhoniens.

Et ces deux hommes sont antipodes... Colins est un despote. Proudhon est un anarchiste. Colins est centralisateur, unitariste à outrance, Proudhon est décentralisateur, individualiste sans bornes. Et pourtant les Belges sont à la fois proudhoniens et colinsiens.

Cela prouve que les Belges n'ont pas encore tant étudié que les autres peuples, et que chez eux le grand travail intellectuel a commencé plus tard que dans les autres pays, ou qu'il a pris une fausse direction.

Dans quelques années les Belges abandonneront Colins pour Proudhon dans ses grandes idées théoriques, et puis ils chercheront la rédemption dans l'association libre, dans la coopération sous toutes ses formes... Par la coopération on résoudra les questions sans détruire aucune des libertés individuelles.


Cet article devait attirer à Coullery une verte réponse, de la plume de De Paepe, réponse dont je parlerai tout à l'heure.

Quelques jours après, Coullery, que je n'avais pas vu depuis plusieurs mois, m'écrivit pour me demander pourquoi je le boudais, en ajoutant que c'était lui qui aurait le droit d'être fâché après tout ce que j'avais écrit contre lui dans la presse radicale. Il m'attribuait des articles absurdes parus dans le Premier Mars : or ces articles étaient du Dr Ad. Hirsch (le directeur de l'Observatoire de Neuchâtel), et justement à leur occasion je m'étais brouillé avec leur auteur. Je répondis à Coullery, le 6 octobre, en lui exposant mes idées et mes résolutions, et en lui disant ma façon de penser sur sur ses alliances électorales. Cet échange de lettres marqua la fin de nos relations.

Cependant Catalan et Perron avaient mis à exécution, à Genève, leur plan de campagne; la Liberté du 10 octobre publia sous ce titre : République démocratique et sociale : Manifeste au peuple de Genève, un document au bas duquel étaient apposées soixante-huit signatures, avec la date du 7 octobre 1868. Ce Manifeste débutait ainsi :


Citoyens,

Il est temps de clore une ère de luttes stériles qui n'ont pas de causes sérieuses et qui ne donnent aucune satisfaction aux besoins réels du peuple.

L'œuvre de chaque génération consiste à réagir contre l'inégalité des droits et contre l'inégalité des conditions.

La génération actuelle ne saurait pas plus échapper à cette loi du progrès historique que celles qui l'ont précédée. Aux privilèges économiques et politiques qui ont survécu aux attaques du passé, elle a le devoir de substituer, dans la mesure de ses forces, le règne de la justice égale pour tous.

C'est à l'accomplissement de ce devoir que le parti de la démocratie sociale vous invite à travailler, par la revendication énergique et soutenue des réformes suivantes...


Les réformes qu'énumérait le Manifeste étaient : 1° la séparation de l'Église et de l'État, afin qu'aucune religion « ne pût empiéter sur le domaine civil ou se soustraire à la loi commune » ; 2° l'instruction gratuite et obligatoire à tous les degrés : gratuite, en ce qu'elle serait accessible à tous par l'institution de l'indemnité scolaire ; obligatoire, en ce qu'il ne devait être permis à personne de vivre dans l'ignorance ; 3° la suppression des impôts directs et indirects qui pèsent sur la production et sur l'échange, et leur remplacement par l'impôt unique sur le revenu et notamment sur les successions ; 4° la création d'une institution de crédit destinée à faciliter l'application des principes coopératifs, comme moyen transitoire d'affranchir la production industrielle et agricole. Venaient ensuite quelques réformes plus spécialement politiques, telles que : rétribution allouée aux députés au Grand-Conseil, afin que tous les citoyens pussent être appelés à remplir ces fonctions ; abaissement à vingt ans de la majorité politique et civile ; droit de cité accordé à tous les individus nés et élevés sur le sol de la république ; réforme de l'organisation des communes dans le sens de l'extension des droits des citoyens réunis en assemblée communale, et d'une diminution correspondante des attributions des maires et des conseils municipaux, etc. ; enfin, abolition de la peine de mort.

Nous saluâmes avec satisfaction, au Locle, ce programme, comme nous avions salué, quelques mois auparavant, celui du mouvement révisionniste zuricois [225] ; et nous résolûmes d'envoyer à Genève notre adhésion motivée.

En même temps que nous lisions dans la Liberté le manifeste genevois, la Voix de l'Avenir du 11 octobre nous apportait une réponse faite à Coullery par le Comité central des Sections de Genève, réponse que Coullery avait été contraint d'insérer. En voici les principaux passages :


Le Comité central a été surpris de voir sur le numéro du 27 septembre une longue série de récriminations à son adresse et aux Sections de Genève ; le but de cet article est de nuire au Comité central vis-à-vis des Sections romandes. Le moyen n'est pas loyal ;... le Comité central proteste de toutes ses forces contre ces attaques.

Il serait trop long de réfuter dans une lettre toutes les attaques et les erreurs de la rédaction, qui fait preuve en cette occasion de peu de connaissance sur l'organisation du Comité central. Nous comprenons parfaitement le mécontentement de la rédaction de voir le journal lui échapper, mais à qui la faute si les choses en sont arrivées à ce point ? à sa mauvaise administration et à son peu d'intérêt pour les travailleurs ; nous sommes unanimes à Genève pour déclarer qu'il ne représente plus les idées ni les principes de l'Internationale, exemple, l'article maladroit sur deux décisions du Congrès de Bruxelles ; cet article est tout à fait en faveur de la politique étroite de la bourgeoisie.

Nous savons par la commission de vérification des comptes du journal comment est tenue la comptabilité de la rédaction ; c'est une véritable confusion à n'y rien comprendre. Nous donnons un démenti formel à la rédaction sur les faits avancés par elle... Le Comité central a fait tout ce qui était en son pouvoir pour amener un bon résultat dans cette affaire ; déjà, à sa demande, les Sections abonnées ont envoyé de forts acomptes à la rédaction, mais aucune n'a refusé de payer ce qu'elle doit... Les réclamations des Sections sont parfaitement fondées, la rédaction en a convenu devant le Comité central.


Cette lettre était signée par le secrétaire correspondant du Comité central, Henri Perret. « Comme on le voit, ce citoyen avait déjà commencé sa longue carrière de secrétaire ; mais alors c'était un révolutionnaire à tous crins. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 34.)

Coullery, en insérant la lettre ci-dessus, la fit suivre d'une longue réponse où il disait, pour se justifier d'avoir parlé de détails du ménage intérieur des Sections :


Vos protestations ne détruiront pas les faits : ce sont donc ces faits qu'il faut faire connaître à tous les membres et au public entier. Pourquoi ne révélerions-nous pas à la Suisse entière, à l'Europe même, des difficultés de cette nature ? Nous prêchons la réforme sociale, il faut bien que tout le monde sache comment nous savons conduire nos propres affaires, comment nous entendons le droit et la justice.


Il ajoutait, à propos du Congrès de Bruxelles :


Ce que j'ai dit sur deux décisions du Congrès de Bruxelles, je l'ai toujours soutenu dans le journal. Je ne suis pas pour la propriété collective des biens fonciers. C'est bien vieux. Lisez tout ce que j'ai écrit en ma vie, et vous verrez que j'ai toujours fait des articles maladroits, et tout à fait en faveur de la politique étroite de la bourgeoisie.


Ceci était exact. Ce n'était pas Coullery qui avait changé, c'était l'Internationale qui évoluait.

En terminant, Coullery affirmait « qu'il implorait sa démission de rédacteur depuis plus d'une année ». On allait le prendre au mot, ainsi qu'on le verra bientôt, et le dépit qu'il éprouva de se voir mis de côté comme journaliste ne contribua pas peu à l'aigrir contre les « collectivistes ».

De leur côté, les internationaux belges ne laissèrent pas sans réponse les singulières assertions qu'avait émises Coullery au sujet du Congrès de Bruxelles et du rôle qu'ils auraient joué dans ce Congrès. La Section bruxelloise de l'Internationale, en sa qualité de « Section centrale pour la Belgique », protesta par une lettre fort dure, en date du 6 octobre, qu'avait rédigée De Paepe et que signèrent les membres du bureau de la Section. Cette lettre parut dans la Voix de l'Avenir du 18 octobre. On y lisait :


Nous n'avons pas à discuter, monsieur le rédacteur, vos deux opinions sur ces deux questions, celle de la propriété foncière et celle de la Ligue de la paix. Libre à vous de penser que la propriété individuelle du sol est le palladium de la liberté, comme à d'autres de voir dans l'appropriation du sol par la collectivité une nécessité sociale. Libre aussi à vous de croire que la Ligue de la paix et de la liberté est une œuvre utile et même nécessaire, comme à d'autres de la croire superflue si elle marche franchement dans les mêmes voies socialistes que l'Internationale, et dangereuse si au contraire la Ligue est bourgeoise et veut faire bande à part de la grande fédération universelle du prolétariat. Mais si vous êtes parfaitement libre de professer tel principe plutôt que tel autre, vous n'avez pas, plus que n'importe qui, le droit de dénaturer les faits. Or, c'est ce que vous avez fait dans votre article. Nous ne voulons pas supposer que c'est par malveillance, nous aimons mieux croire que c'est par ignorance de ce qui s'est passé au Congrès ; mais vous conviendrez que, dans ce cas, vous auriez mieux fait de vous taire que d'inventer des choses qui n'existent pas.

Dans votre article vous dites : « C'est l'opinion ou les théories des Belges qui ont prévalu. Et les Belges étaient les plus nombreux. C'est l'école de Colins qui a remporté cette victoire. » Et ailleurs : « La théorie de Colins, la théorie que les Belges ont fait voter malgré les protestations des délégués des autres pays, etc. »

Eh bien, monsieur, autant de propositions, autant d'erreurs.

Ce n'est pas la théorie des Belges qui a prévalu, c'est aussi la théorie de l'unanimité de la délégation anglaise et de la délégation allemande.

Les Belges n'étaient pas les plus nombreux aux séances administratives, c'est-à-dire aux séances du matin, les seules où l'on votait sur les résolutions...

La réponse au Congrès de Berne a été votée à l'unanimité des membres présents (Suisses, Allemands. Français, Anglais, Belges, Espagnol), moins trois voix, parmi lesquelles celle d'un Belge, De Paepe.

Quant aux résolutions sur la propriété foncière... vous savez que cette question était à l'ordre du jour depuis le Congrès de Lausanne ; ... deux rapports ont été lus au Congrès, celui de la Section bruxelloise et celui de la Section de Rouen, et ce dernier (qui n'est pas dû à des Belges, sans doute) conclut à la propriété collective du sol. Au Congrès, une commission spéciale a été nommée pour l'étude de la question et pour la rédaction des résolutions à présenter ; elle était composée ainsi : trois Français, Tolain. Pindy et Lemonnier ; trois Allemands, Becker, Eccarius et Hess ; et trois Belges, Cœnen, Coulon et De Paepe. La commission tomba d'accord sur la nécessité de transformer les canaux, routes, chemins de fer, mines et houillères en propriétés de la collectivité sociale ; mais le même accueil n'exista plus sur la question du sol arable et de la propriété agricole en général. Finalement, les résolutions que vous connaissez furent adoptées par la commission à l'unanimité, moins les voix de deux membres absents, Tolain et Pindy. Soumises au Congrès en séance du matin, lesdites résolutions furent admises par trente voix contre cinq : il y a eu quinze ou seize abstentions. Parmi les trente voix qui ont voté pour, il y a treize Belges et dix-sept membres étrangers à la Belgique, savoir : huit délégués anglais, quatre allemands, quatre français, et le délégué de Naples. Parmi les cinq membres qui ont voté contre les résolutions, il n'y a qu'un Français, Murat, de Paris ; mais il y a quatre Belges, Hins, Saillant, Verheggen et Granshoff. Enfin, parmi les quinze ou seize abstentions, on remarque beaucoup de Français, et, de plus, des Suisses et des Belges, notamment, parmi ces derniers, le citoyen Fontaine. Il est à remarquer que parmi ces abstentions, la plupart se sont faites parce que la question ne paraissait pas suffisamment élucidée, tandis que d'autres se sont produites parce que certains délégués, tout en étant personnellement partisans de la propriété collective du sol, n'avaient pas reçu mission de voter sur cette question : dans ce dernier cas se trouvait le délégué espagnol, Sarro Magallan.

En présence de tous ces faits, vous avez été très mal inspiré en attribuant les deux votes en question à l'influence des Belges imposant leurs volontés aux délégués des autres pays.

Vous dites aussi, monsieur le rédacteur, que les Belges sont à la fois proudhoniens et colinsiens. Nous croyons pouvoir vous dire, monsieur, que si, en effet, Proudhon et Colins ont en Belgique des disciples fidèles, nous ne connaissons, à vrai dire, ni proudhoniens ni colinsiens parmi les délégués : il y avait là des mutuellistes, des communistes, d'autres socialistes ne se rattachant à aucun de ces deux grands systèmes, d'autres encore ayant tenté une synthèse de ces deux systèmes. Mais il est un fait, c'est que parmi les délégués belges nous ne connaissons personne qui accepte les idées métaphysiques de Colins. Un autre fait encore, c'est que parmi ceux qui se disent mutuellistes et dont les idées économiques se rattachent généralement aux théories de Proudhon, en ce sens qu'ils veulent, comme le grand révolutionnaire, la suppression de tous les prélèvements du capital sur le travail, la suppression de l'intérêt, la réciprocité des services, l'égal échange des produits sur la base du prix de revient, le crédit gratuit réciproque, plusieurs ont voté pour l'entrée du sol à la propriété collective. Tels sont les quatre délégués français Aubry, de Rouen, Delacour, de Paris, Richard, de Lyon, et Lemonnier, de Marseille ; et, parmi les Belges, les compagnons Ch. Maetens, Verrycken, De Paepe, Maréchal, etc. Pour eux, il n'y a point de contradiction entre le mutuellisme applicable à l'échange des services et des produits en prenant pour base le prix de revient, c'est-à-dire la quantité de travail contenue dans les services et produits, et la propriété collective applicable au sol, lequel n'est pas un produit du travail et, par suite, ne leur paraît pas devoir tomber sous la loi de l'échange, sous la loi de la circulation.


La Section du Locle se réunissait régulièrement une fois par mois. L'assemblée mensuelle d'octobre eut lieu le dimanche soir 18 : Fritz Robert y vint de la Chaux-de Fonds, pour rendre compte de sa délégation au Congrès de Bruxelles. Nous avions continué à nous voir fréquemment depuis son retour. Il avait commencé à écrire, pour la Voix de l'Avenir, une série d'articles sur le Congrès, qui parurent en feuilleton dans les numéros du 4 au 25 octobre 1868. Le résultat de nos conversations avait été une adhésion complète aux résolutions votées à Bruxelles, et nous allions chercher à faire partager notre point de vue à nos camarades loclois.

L'assemblée fut très nombreuse : Constant Meuron présidait. « L'enthousiasme bienveillant des anciens jours s'est retrouvé, et chacun, au moment où la séance a été levée, exprimait le plaisir qu'il avait ressenti » (Lettre du 19 octobre 1868 [226]). La lettre de la Section bruxelloise, que nous venions de lire dans la Voix de l'Avenir, avait aidé les ouvriers loclois à se former une opinion : et c'est à l'unanimité des membres présents que furent approuvées les résolutions du Congrès de Bruxelles. Je donnai ensuite lecture d'un projet d'Adresse aux socialistes de Genève, et cette Adresse fut également votée à l'unanimité. Expédiée le lendemain à Catalan, elle parut dans la Liberté du 24 octobre ; la voici :


Adresse des démocrates socialistes du Locle à la démocratie sociale de Genève.
Citoyens,

Nous avons pris connaissance du programme des démocrates socialistes genevois, publié dans un des derniers numéros de la Liberté, et nous remplissons un devoir de solidarité en vous envoyant notre adhésion complète aux principes que vous avez proclamés.

Quelques-uns des points de votre programme sont déjà réalisés dans notre canton ; quant aux autres, nous travaillerons de concert avec vous à les faire inscrire dans nos lois, et, si Genève réussit plus vite que Neuchâtel à réformer ses institutions dans le sens de nos principes, nous nous féliciterons de vous voir nous frayer le chemin du progrès social.

Chez nous, la démocratie sociale n'est pas encore constituée en parti réellement indépendant, vivant de sa vie propre et assez fort pour réaliser par lui-même son programme. Dans la dernière campagne électorale, les socialistes, abordant pour la première fois la politique pratique, ont marché à l'aventure, et, trop faibles pour faire prévaloir l'idée nouvelle, ont dû se résigner à emboîter le pas derrière l'un ou l'autre des vieux partis. Cette expérience fâcheuse nous a profité : les socialistes du Locle sont décidés à travailler à l'avenir en dehors de toute alliance avec un des anciens partis, et à consacrer leurs efforts à l'organisation du parti démocratique et social, à la propagande, à l'étude des questions théoriques, et aux tentatives pratiques de coopération, qui nous paraissent un des moyens les plus sûrs d'éveiller, chez ceux de nos concitoyens qui en sont susceptibles, des sympathies pour la réforme sociale.

Vous serez plus heureux dans l'expérience que vous tentez, nous l'espérons fermement. Les socialistes genevois sont assez forts et assez sûrs d'eux-mêmes pour pouvoir entreprendre la lutte sur le terrain cantonal et la mener à bien ; l'attitude admirable du prolétariat de Genève, lors de la dernière grève, a montré à la Suisse qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir, et que le socialisme, sortant de la période d'élaboration, pouvait s'affirmer aujourd'hui avec une pleine conscience de soi et se présenter avec des formules positives et des solutions scientifiques. Vous marcherez courageusement au but, citoyens ; les accusations absurdes n'auront pas le pouvoir de vous faire hésiter ; et quel que soit le résultat de cette première campagne, l'Europe révolutionnaire, qui aies yeux sur vous, vous saura gré d'avoir franchement arboré, au milieu des vieux partis qui se combattent en aveugles dans les ténèbres, le drapeau de la lumière, de la justice, le drapeau du socialisme mutuelliste.

Recevez nos fraternelles salutations.

Au nom des démocrates socialistes loclois :

Le secrétaire,

James Guillaume.

             Le président de l'assemblée,

Constant Meuron.


On remarquera que la Section du Locle, qui venait d'adhérer à l'unanimité aux résolutions du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective, se déclarait en même temps « socialiste mutuelliste ». Tel était l'état des esprits parmi nous, à ce moment, que nous n'apercevions aucune contradiction entre les deux choses. Nous demandions que les producteurs fussent mis en possession des intruments de travail, ce qui impliquait une transformation de la propriété individuelle en propriété collective ; mais en même temps nous admettions le maintien de l'échange des produits au prix de revient, sur la base de la réciprocité.

Des séances fréquentes de groupes ou de comités, ou simplement des causeries amicales, indépendamment des assemblées mensuelles de la Section, rapprochaient les uns des autres, au Locle, les socialistes militants. Ils se réunissaient dans la maison du café de Mme veuve Frey (café de la Poste). Au premier étage de la maison, au-dessus du café, se trouvait une grande salle réservée aux assemblées nombreuses et aux soirées familières : c'était le siège du « Cercle international », institution qui se confondait avec la Section elle-même. Les réunions plus intimes avaient lieu dans une petite pièce au sous-sol, à côté de la cuisine ; cette pièce, qui servait de salle à manger à la famille Frey, s'appelait le « Caveau » : c'est là que s'étaient tenues, au printemps de 1868, les séances du comité électoral de la République démocratique et sociale ; c'est là que se réunissaient tous les comités, toutes les commissions, qui avaient à s'occuper des affaires locales du parti socialiste ; et, dans la bourgeoisie prompte à s'apeurer, le « Caveau » avait la réputation d'un endroit où de dangereux conspirateurs tenaient des conciliabules mystérieux.

Depuis que je connaissais le « père Meuron », comme nous l'appelions, — c'est-à-dire depuis l'automne de 1864, — j'avais pris l'habitude d'aller tous les soirs passer quelques moments chez lui. De santé délicate malgré sa haute taille et sa carrure d'apparence athlétique, et souffrant souvent de rhumatismes, il se couchait aussitôt après avoir pris son « goûter », pendant les six ou huit mois de la mauvaise saison ; je m'asseyais près de son lit, dans le cabinet où il couchait, pendant que Mme Meuron travaillait à la table de la salle à manger, dont la porte restait ouverte, et nous causions, tantôt des faits de la journée, tantôt des choses d'autrefois, ou de questions philosophiques et sociales. Mme Meuron, une Bernoise née à Morat (aussi avait-elle gardé un peu d'accent allemand), était une petite femme frêle et nerveuse, d'un caractère sérieux, de manières simples, mais d'une grande distinction naturelle. Je l'accompagnais quelquefois dans ses promenades du côté du Verger (sur la route de la Chaux-de-Fonds), d'où nous rapportions généralement des fleurs. Les soirs où il y avait réunion de l'Internationale, ou d'un comité, le père Meuron se rhabillait, et nous descendions ensemble, lui s'appuyant sur mon bras, le raide sentier qui, du Crêt-Vaillant où se trouvait la petite maison au deuxième étage de laquelle il habitait (n° 24, Chemin des Reçues), conduit au quartier du Marais et au café de Mme Frey ; en hiver, quand il y avait de la neige durcie, il mettait à ses souliers des « grappes » pour ne pas glisser. Constant Meuron et son excellente femme, qui n'avaient pas eu d'enfants, me regardaient comme leur fils adoptif ; la bonne Mme Meuron veillait avec sollicitude sur ma santé, et ne manquait pas de me mettre autour du cou un « passe-montagne » quand elle trouvait la bise trop froide, ou de m'administrer elle-même pastilles et tisanes lorsque j'étais enrhumé et que je négligeais de me soigner.

Quelquefois le père Meuron recevait des visites, et alors nous passions gaîment la soirée à l'écouter faire des récits, et même des contes gaillards, car, en sa qualité d'ancien militaire [227], il ne détestait pas les historiettes salées. « J'ai passé la soirée au Crêt-Vaillant, — dit une de mes lettres, — avec Mme Frey, de notre Caveau, et une dame de Berne. Le père Meuron était bien, et j'ai eu le plaisir de le revoir avec sa bonne gaîté d'autrefois. C'est moi qui fais les honneurs de la maison, quand il y a du monde : je suis allé à la cave chercher une bouteille de Neuchâtel, Mme Meuron a exhibé des noix et du raisin, et nous avons fait bombance. Le père Meuron, enfoncé dans son fauteuil, avec sa grande barbe blanche, sa calotte sur la tête, et l'air tout heureux, nous a conté force histoires de sa jeunesse : c'est son bonheur, et il les conte très bien, dans une langue des plus pittoresques. » (Lettre du 25 septembre 1868).

Une des premières institutions qu'avait fondées l'Internationale au Locle, c'était une Société de crédit mutuel (dès 1866). Les adhérents du Crédit mutuel versaient une cotisation dont le minimum était de cinquante centimes par mois ; la caisse consentait aux adhérents des prêts sans intérêt, dont le montant ne pouvait dépasser le chiffre de la somme déjà versée en cotisations par l'emprunteur, et des sommes également versées par ceux des adhérents qui s'offraient à lui servir de garants. Outre ce service de prêts réciproques, qui avait son utilité lorsqu'il s'agissait d'avancer une petite somme à un camarade momentanément dans l'embarras, nous pensions que lorsque la caisse du Crédit mutuel contiendrait un millier de francs, cet argent pourrait servir de première mise de fonds pour l'établissement d'une Société coopérative de consommation. Constant Meuron était le président, toujours réélu, du Crédit mutuel ; le caissier était un brave garçon nommé François Ducret, jeune ouvrier pierriste, Vaudois, qui se trouvait parfois dans une détresse terrible quand il s'agissait de faire face aux échéances d'amortissement d'une lourde dette, résultat d'une entreprise commerciale malheureuse faite par lui lors du Tir fédéral de la Chaux-de-Fonds en 1863 (il avait voulu installer une petite cantine, et cette tentative avait été un désastre) ; mais il serait mort de faim à côté de sa caisse sans avoir l'idée d'y puiser un sou pour ses besoins personnels. C'est à l'occasion d'un de ces moments d'angoisse par lesquels passait périodiquement l'infortuné Ducret, que j'appris à connaître le bon cœur de Frédéric Graisier, un jeune Genevois, le plus habile ouvrier graveur de l'endroit, et qui était entré dans l'Internationale, avec quelques camarades de son métier, au cours de l'année 1867. Il ne m'avait pas été possible, cette fois-là, de venir personnellement en aide au débiteur en détresse ; et j'avais frappé inutilement à plusieurs portes, lorsque le soir Graisier, à qui j'avais parlé de la triste situation du pierriste, vint inopinément m'apporter la somme nécessaire ; je courus chez Ducret pour le tirer de peine, et grâce à l'intervention de notre excellent camarade le pauvre garçon put passer une nuit tranquille.

Les années précédentes, j'avais à différentes reprises organisé des soirées d'enseignement populaire. Dès le premier hiver que je passai au Locle (1864-1865), je lis, dans une salle du Collège, un cours du soir pour les jeunes apprentis, où j'esquissai de mon mieux un tableau de l'histoire universelle. Au moment de la publication du premier volume de l’Histoire d'un paysan, d'Erckmann Chatrian, j'en fis une lecture publique, en plusieurs soirées, également dans une salle du Collège, devant un nombreux auditoire de jeunes gens des deux sexes. Dans l'hiver de 1866 à 1867, je demandai et obtins la grande salle de l'hôtel-de-ville : à ma sollicitation, Coullery vint de la Chaux-de Fonds, une fois par semaine, pendant plusieurs semaines de suite, faire dans cette salle une série de leçons sur la physiologie et l'hygiène ; de mon côté, j'y fis une douzaine de leçons sur l'histoire de la Révolution française. Dans l'automne de 1868, — c'était le dimanche 27 septembre, — deux anciens élèves de l'École industrielle, étant venus me faire visite, je les conduisis à notre Cercle international, et là nous ébauchâmes ensemble un projet de soirées familières d'instruction mutuelle, « comme celles de l'année précédente », dit ma lettre de ce jour (sur les soirées de 1867-1868, je n'ai pas de témoignage écrit, et j'ai oublié les détails). Mes anciens élèves, devenus mes amis, promirent d'amener le jeudi suivant quelques-uns de leurs camarades ; et le 1er octobre, dans une première réunion, qui eut lieu au Cercle international, nous arrêtâmes un programme pour des réunions hebdomadaires ; il s'agissait d'opposer à la propagande des cléricaux protestants et des anciens royalistes une propagande de libre pensée scientifique et de démocratie socialiste. Le jeudi 8 octobre, le sujet traité fut la Révolution de 1848 ; le 15 octobre, les races humaines ; le 22 octobre, l'origine des religions. Ces réunions d'instruction mutuelle continuèrent de la sorte tout l'hiver.

Un autre projet fut mis à l'étude au Locle dans cet automne de 1868, et reçut un commencement d'exécution : celui de la création d'une Société de consommation. Le dimanche 13 septembre, un comité fut nommé à cet effet ; des demandes de renseignements furent adressées aux sociétés qui existaient déjà dans quelques localités voisines, Bienne, Sainte-Croix, etc. ; bientôt des règlements, des rapports, des bilans nous furent envoyés, et nous les étudiâmes. Mais la création d'un magasin coopératif nous parut une entreprise au-dessus de nos forces : nous n'avions pas le capital nécessaire ; et en outre nous pensâmes qu'une affaire de ce genre risquerait d'absorber, sans grand profit pour la propagande des principes, l'activité d'une partie de nos militants ; d'ailleurs, nos idées étaient déjà arrêtées sur la non-efficacité de la coopération de consommation comme moyen d'émancipation du prolétariat [228]. Nous résolûmes de nous borner à faire de temps à autre quelque achat en grand de tel ou tel article de consommation courante ; une emplette de ce genre ne nécessiterait ni la location d'un magasin, ni la création d'une organisation permanente ; elle pourrait se faire sans aucun risque, sans versement de capital social, la vente immédiate de la marchandise achetée devant servir à payer l'achat ; elle donnerait à la population une idée de la puissance de l'association, de l'effort collectif ; et, en procurant aux ménagères un petit avantage tangible, elle aurait pour résultat de leur faire voir de bon œil l'Internationale et sa propagande. Dans le courant d'octobre, il fut décidé que, pour commencer, nous ferions venir un wagon de pommes de terre, dont le contenu serait vendu, non aux membres de l'Internationale seulement, mais à tous les acheteurs qui se présenteraient.


Mes lettres parlent beaucoup de mes lectures, et des réflexions qu'elles me faisaient faire. Chaque semaine j'achetais un petit journal parisien, paraissant le dimanche, la Pensée nouvelle, où quelques jeunes écrivains, Asseline, Goudereau, Louis Combes, André Lefèvre, Letourneau, etc., exposaient les doctrines du matérialisme scientifique. Je lus avec un vif plaisir l’Almanach de l'Encyclopédie générale pour 1869, rédigé par le même groupe, et où je vis pour la première fois un article d'Élisée Reclus. J'étudiais les œuvres de Proudhon, je lisais l’Histoire de la littérature anglaise de Taine, l’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, etc. [229].

Dans les promenades solitaires que je faisais le plus souvent possible, entre quatre et six heures, pour me détendre les nerfs après mes leçons, je portais mes pas de préférence vers une région de pâturages qui se trouve au-dessus de la vallée du Locle, du côté du Nord, et qu'on appelle « Sur les Monts ». Les montagnes du Haut Jura paraissent laides et tristes à ceux qui n'apprécient que la nature alpestre, mais elles ont aussi leur poésie. « L'air âpre et vif qu'on respire ici me plaît, écrivais-je ; on se sent, plus que partout ailleurs, sur une terre de liberté » (Lettre du 23 août 1868). D'ailleurs, le Jura n'a pas toujours un caractère sauvage et rude ; à certains moments de l'année, en automne surtout, aux regains, et à certaines heures du jour, en particulier le soir, le paysage perd sa sévérité, et prend une beauté souriante qui pénètre. En traversant les pâturages, je passais souvent près d'une maison isolée qu'on appelle le Château des Monts, et qui appartenait alors à M. William Dubois : c'est là que se réunissaient, avant 1848, les phalanstériens, fort nombreux au Locle à cette époque ; Victor Considérant y avait plus d'une fois reçu l'hospitalité ; et j'aimais, au milieu de ces montagnes tranquilles, à évoquer le souvenir de cet apostolat et des assemblées à demi-clandestines des premiers disciples de Fourier [230].


XI


Bakounine à Genève : fondation du groupe de l'Alliance (28 octobre).


Cependant Bakounine, après le Congrès de Berne, était allé s'établir à Genève ; et il y avait commencé aussitôt une propagande fébrile, qui gagna rapidement des adhérents aux idées dont il s'était fait l'apôtre. Le premier résultat de sa présence à Genève fut l'Adresse envoyée aux ouvriers espagnols [231] à la date du 21 octobre, par le Comité central de l'Internationale genevoise, Adresse qui n'était que le développement du programme de l'Alliance. On y lisait entre autres :


La liberté sans l'égalité politique, et cette dernière sans l'égalité économique, n'est qu'un leurre. Le peuple suisse, qui vit en république depuis des siècles, éprouve encore que la seule liberté ne change pas les conditions d'existence du travailleur d'une manière efficace... L'égalité réelle, qui consiste en ce que tous les individus sont en possession des mêmes droits, c'est-à-dire sont également en possession des capitaux acquis par les générations passées, cette égalité qui seule peut garantir à chacun le premier et le plus imprescriptible de tous les droits, le droit de vivre, cette égalité, disons-nous, ne peut être obtenue que par la révolution sociale.

Faites donc la révolution sociale.

... Les déshérités de la société actuelle, ayant une même cause à défendre et comprenant la nécessité de s'unir, ont fondé en Europe et en Amérique, à travers et malgré les frontières créées par nos oppresseurs, l'Association internationale des travailleurs. Le but de cette formidable association, c'est le triomphe de la cause du travail contre le privilège, contre le capital monopolisé et contre la propriété héréditaire, institution inique garantie par l'État, institution anarchique [232] s'il en fut, puisqu'elle perpétue et développe l'inégalité des conditions, source de désordre social.

... Frères d'Espagne, venez adhérer en masse à notre œuvre... Ne vous laissez pas tromper par les exploiteurs éternels de toutes les révolutions, ni par les généraux, ni par les démocrates bourgeois... Rappelez-vous surtout que le peuple n'obtient jamais que les réformes qu'il arrache, et que jamais, dans aucun pays, les classes dominantes n'ont fait de concessions volontaires. ...

Ouvriers, battez le fer pendant qu'il est chaud... et que votre révolution devienne le signal et le commencement de l'affranchissement de tous les opprimés dans le monde [233].


Cette Adresse était signée, au nom du Comité central de l'Association internationale des travailleurs de Genève, par Brosset, ouvrier serrurier, président, Henri Perret, ouvrier graveur, secrétaire général, E. Dufour et J. Longchamp, secrétaires adjoints. On lit à ce sujet dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 47 : « L'attitude équivoque et indécise des ouvriers de la « fabrique », demi bourgeois électrisés un moment par la lutte, mais tendant à se rapprocher de la bourgeoisie, était représentée à merveille par le secrétaire du Comité central, Henri Perret, ouvrier graveur, qui subit d'abord l'influence de Brosset, de Perron, de Bakounine, qui signa avec enthousiasme l'Adresse aux ouvriers espagnols, etc. » ; et au bas de la page se trouve cette note : « Un de nos amis se rappelle très bien avec quel orgueil Henri Perret lui montra son nom au bas de cette fameuse Adresse, ajoutant en confidence que ce n'était pas lui qui avait pu écrire de si belles choses, et que l'Adresse était due à la plume de Bakounine, dont Henri Perret était alors le très enthousiaste admirateur. Cela se passait à la gare de Lausanne. » C'est de moi qu'il s'agit dans cette note ; c'est le mardi 3 novembre que je rencontrai à Lausanne Henri Perret. Je ne sais comment s'était répandue, dans l'entourage de Bakounine, cette croyance erronée que l'Adresse aux ouvriers espagnols était son œuvre ; je l'ai partagée très longtemps ; ce n'est que tout récemment que j'ai été détrompé, en lisant, dans un manuscrit inédit de Bakounine lui-même, que je possède, cette phrase qui autrefois m'avait échappé :


C'est sous l'influence directe des principes de l'Alliance qu'a été formulée la première parole franchement socialiste révolutionnaire qui se soit élevée du sein de Genève. Je veux parler de l'Adresse du Comité central de Genève aux travailleurs de l'Espagne, adresse rédigée par Perron, et signée par Brosset, président, et H. Perret, secrétaire du Comité central.


Des renseignements qui m'ont été communiqués confirment ce témoignage, tout en expliquant comment l'Adresse a pu être attribuée à Bakounine. Perron en a été le rédacteur : Bakounine l'a retouchée. Mais les mots : « Faites donc la révolution sociale » se trouvaient déjà dans le texte de Perron, et cette constatation a son intérêt : car il en résulte que cette « première parole franchement socialiste révolutionnaire » émane authentiquement d'un citoyen de Genève.

À la suite du conflit aigu qui avait éclaté entre Coullery et le Comité central de Genève, ce Comité prit l'initiative de convoquer une conférence de délégués pour examiner s'il n'y aurait pas lieu de créer un nouveau journal qui remplacerait la Voix de l'Avenir, et pour discuter une proposition d'unir entre elles les Sections de la Suisse romande par un lien plus étroit en les groupant en une fédération. La conférence eut lieu à Neuchâtel le dimanche 20 octobre : la Section du Locle ne s'y était pas fait représenter. A la suite de cette réunion, les Sections de Genève furent chargées de nommer dans leur sein deux commissions, l'une pour préparer la création d'un nouveau journal, l'autre pour élaborer un projet de règlement d'une Fédération des Sections suisses de langue française, qui prendrait le nom de Fédération romande. Il fut décidé en même temps que ces deux commissions présenteraient leur rapport à un Congrès de délégués qui se réunirait à Genève le samedi 2 janvier 1869.

Après la constitution à Genève du Bureau central de l'Alliance de la démocratie socialiste, les membres de ce Bureau résolurent de créer dans cette ville un groupe local d'adhérents à l'Alliance. Ce groupe se constitua le 28 octobre 1868, dans une réunion qui eut lieu au Café des touristes. Les noms de quatre-vingt cinq adhérents des deux sexes furent recueillis, et je relève parmi eux les suivants : J.-Ph. Becker (Allemand) ; Bakounine, Joukovsky, Elpidine (Russes); Mroczkowski, Zagorski (Polonais) ; Jaclard [234] (Français) ; Perron, Jules Gay, H. Perret, Ad. Catalan, Marc Héridier (Genevois). Les autres noms sont en général ceux d'ouvriers de Genève qui n'ont joué aucun rôle actif dans le développement de l'Internationale, mais parmi lesquels on peut citer quelques hommes dévoués, comme le commissionnaire portefaix Antoine Lindegger [235]. Cette tentative de réunir, à Genève, dans un groupe spécial les éléments les plus avancés, pour les occuper à des discussions théoriques sur les principes du socialisme, était une œuvre mort-née : le petit cénacle ainsi formé ne réussit pas, malgré ses efforts, à attirer la masse ouvrière à ses séances publiques ; mais il n'en suscita pas moins des jalousies et des défiances ; et il devait fournir quelques mois plus tard, à certains pêcheurs en eau trouble, un prétexte bienvenu pour fomenter la discorde dans l'Internationale à Genève et favoriser les intrigues de ceux qui voulaient détruire ou exploiter l'organisation naissante du parti du travail [236].

Une fois fondé, le groupe genevois de l'Alliance demanda au Comité central des Sections de Genève son admission dans la fédération locale des Sections de l'Internationale. « Le jour où cette demande fut présentée, le Comité central n'était pas en nombre, les deux tiers au moins de ses membres étaient absents. On ne décida rien, ou plutôt on décida qu'il fallait remettre cette décision jusqu'après le Congrès des Sections romandes qui devait se réunir à Genève dans les premiers jours de janvier 1869 pour constituer définitiveraent la Fédération romande. » (Extrait du Rapport sur l'Alliance rédigé en 1871 par Bakounine, — extrait inséré dans le Mémoire de la Fédération Jurassienne, Pièces justificatives, p. 46).

Les élections pour le renouvellement du Grand-Conseil du canton de Genève devaient avoir lieu le dimanche 15 novembre. Le groupe qui avait publié le Manifeste au peuple de Genève décida de présenter dans les trois collèges électoraux des listes de candidats : dans le collège de la ville, qui nommait quarante-quatre députés, tous les candidats furent des socialistes, qui avaient adhéré au programme du parti ; dans les deux collèges de la campagne, qui nommaient, l'un (rive gauche), quarante et un députés, l'autre (rive droite) dix-neuf, on avait fait une place, à côté des socialistes, à un certain nombre de radicaux, comme Antoine Carteret, le Dr Duchosal, Alexandre Gavard, etc. [237] Mais le résultat fut piteux. La Liberté du 21 novembre l'annonça à ses lecteurs en ces termes :


Aux socialistes.

Ainsi que nous l'avions prévu, les listes socialistes n'ont réuni, dans les trois collèges, qu'un très petit nombre de voix. À Genève, ce chiffre a été de cent trente à cent quarante bulletins ; à Carouge (Rive gauche), où un certain nombre de nos amis ont voté, pour cette fois encore, avec les radicaux dans la crainte d'un succès des ultramontains, ce chiffre n'a été que de vingt bulletins ; à la Rive droite, même résultat.

Nous ne sommes donc que cent, — pour ne pas disputer sur les chiffres, — cent socialistes dans le canton de Genève, c'est-à-dire cent citoyens résolus à ne plus rien demander et à ne plus rien accorder aux anciens partis, à ne rechercher le progrès de la démocratie que par nos propres ressources et par notre foi dans les principes de la révolution.


Ce furent les candidats conservateurs qui furent élus dans le collège de la ville et celui de la Rive droite, les candidats radicaux dans celui de la Rive gauche.

Comment était-il possible que l'Internationale, qui comptait à Genève ses membres par milliers, n'eût pu grouper sur le nom de ses candidats qu'une centaine de voix ? « C'est que les ouvriers du bâtiment, presque tous étrangers, n'avaient pu voter ; et que les ouvriers de la « fabrique », enrôlés dès longtemps dans l'un ou l'autre des partis politiques bourgeois, votèrent pour des candidats bourgeois. Cet échec apprit aux internationaux sérieux que la lutte sur le terrain électoral et parlementaire n'avait aucune chance de produire un résultat utile, et ils y renoncèrent pour rentrer sur le terrain révolutionnaire ; tandis que les ambitieux [238] tiraient de cette leçon la conclusion que, si on voulait obtenir une place officielle, il fallait absolument s'allier à un parti bourgeois. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, page 4o.)

XII


La Section du Locle en novembre et décembre 1868. Les achats coopératifs. Essai d'intervention dans les affaires municipales. Le mouvement du « protestantisme libéral » : première conférence de F. Buisson au Locle, 16 décembre. Création du Journal le Progrès : son premier numéro, 18 décembre.


Le wagon de pommes de terre que nous avions décidé de faire venir (p. 90) fut acheté dans le canton de Berne, par l'intermédiaire du chef de gare du Locle, le digne citoyen Perrelet, membre très dévoué de la Section de l'Internationale. Nous fûmes avisés de son arrivée le 9 novembre, et le soir même les principaux militants se réunirent au Caveau pour décider de quelle manière aurait lieu la vente. Un comité d'exécution et de surveillance fut nommé, dont je fis partie ; et il fut convenu que la vente se ferait le lendemain. Mais quand on eut expliqué ce qu'on attendait des membres de ce comité, tout le monde se récusa : il fallait aller à la gare, s'installer sur le wagon, mettre les pommes de terre dans des sacs, les peser, les distribuer aux acheteurs, en toucher le prix, inscrire les sommes reçues et les noms des payeurs, etc. ; or, personne n'avait le temps de quitter ses occupations pour aller à la gare perdre sa journée en totalité ou en partie ; sans compter que le genre de besogne auquel il fallait se livrer n'était pas des plus récréatifs. Heureusement qu'à côté des membres désignés pour former le comité il se trouva quelques volontaires qui offrirent leurs services et annoncèrent qu'ils iraient donner un coup de main. Néanmoins je n'étais pas sans inquiétude sur la façon dont les choses se passeraient. Le lendemain, retenu par mes leçons pendant la plus grande partie de la journée, je ne pus me rendre à la gare qu'à trois heures pour faire mon tour de surveillance. Le temps était beau ; il y avait de la neige, mais les chemins étaient secs. Je trouvai là trois ou quatre citoyens dévoués, appartenant à la catégorie de ceux qui, ne travaillant pas dans un atelier, pouvaient quitter leur établi sans avoir de permission à demander à un patron, et sacrifier une journée à la bonne cause. Il y avait entre autres le pierriste Ducret, caissier de notre Crédit mutuel ; le « faiseur de secrets [239] » Paul Quartier, brave homme un peu bavard, mais très serviable ; et l'excellent Gaspard Bovet, guillocheur, ancien phalanstérien, homme au cœur d'or, toujours prêt à payer de sa personne. Bovet avait endossé une blouse [240] et, depuis huit heures du matin, s'occupait à mettre les pommes de terre dans les sacs. Je fus vivement touché de ce dévouement si simplement offert, et je dis à Gaspard Bovet qu'on était bien heureux d'avoir des citoyens comme lui. « Que voulez-vous, me répondit-il, ma femme et moi n'avons pas d'enfants, il est donc bien juste que je donne mon temps à mes principes. Il y a vingt ans je faisais déjà comme ça avec Considérant : ce n'est que par le dévouement que les idées tout leur chemin. » Je voulus, moi aussi, mettre la main à la pâte ; mais il ne restait plus grand chose à faire, la vente était presque terminée : le public était venu en foule, et il n'y avait pas eu assez de pommes de terre pour tant de monde ; il fut décidé séance tenante que nous en ferions venir un second wagon.

Quelques jours plus tard, le second wagon arriva, et le contenu en fut distribué de la même manière. Nous fîmes venir aussi quelques pièces de fromage de Gruyère, que nous détaillâmes, à la gare même, grâce à la complaisance de Perrelet, par morceaux de quatre à cinq kilos au prix du gros, au grand ravissement des ménagères.


Nous nous étions promis, au Locle, de ne plus nous occuper d'élections cantonales (c'est-à dire législatives), et le résultat des élections genevoises du 15 novembre était bien fait pour nous confirmer dans notre résolution. Mais l'idée nous vint de faire une tentative sur le terrain municipal. Aux termes de la loi neuchâteloise, l'assemblée générale des électeurs municipaux décidait elle-même quelles attributions il lui convenait de déléguer au Conseil général de la municipalité, et quels droits elle entendait se réserver. Parmi les attributions déléguées au Conseil général figuraient le vote du budget municipal, la nomination de la Commission de taxe pour l'impôt municipal, et la nomination de la Commission d'éducation. Nous résolûmes de proposer à l'assemblée des électeurs municipaux de reprendre au Conseil général ces trois attributions et de les garder pour elle : il serait possible de la sorte, pensions-nous, d'exercer sur le budget municipal un contrôle direct, de frapper les grosses bourses et déménager les petites, et d'introduire quelques-uns des nôtres dans la Commission d'éducation, où l'influence des pasteurs était dominante. Un certain nombre de radicaux, dont les uns avaient l'esprit plus ouvert que le gros du parti, et dont les autres jugeaient politique de faire des avances aux socialistes, annoncèrent qu'ils nous donneraient leur concours. Nous nous préparâmes donc à la lutte : le renouvellement du Conseil général était fixé au dimanche 13 décembre.

On voit combien peu la tactique de la non-participation au scrutin, qui finit par s'imposer à nous à la suite d'une série d'expériences et de déceptions, fut le résultat d'un système préconçu. Tout au contraire, nous nous cramponnâmes aux illusions de la politique réformiste aussi longtemps qu'il fut possible ; et, battus sur un terrain, nous essayâmes de recommencer sur un autre.

Une assemblée populaire fut convoquée dans les premiers jours de décembre, et, après avoir entendu l'exposé de notre plan de campagne, elle nomma une commission chargée de présenter un rapport à une seconde assemblée qui devait se réunir le jeudi 10 décembre. La commission fut composée de cinq membres, trois radicaux et deux socialistes, le citoyen Auguste Mercier et moi ; elle me choisit pour son rapporteur.

Sur ces entrefaites, Ferdinand Buisson, alors professeur de philosophie à l'Académie de Neuchâtel, venait de commencer sa campagne contre l'orthodoxie protestante par une conférence sur l’enseignement de l'histoire sainte dans les écoles primaires, faite à Neuchâtel le samedi 5 décembre : il y réclamait la complète laïcité de l'école, et résumait sa thèse par ces mots :« Abolissez l’histoire sainte, et mettez à sa place l’histoire de l'humanité ». Je le priai aussitôt de venir répéter cette conférence au Locle, et je demandai et obtins que la grande salle du Collège fût mise à sa disposition pour le mercredi 9 décembre. Mais les pasteurs, tout-puissants dans la Commission d'éducation, s'émurent, et, le jour même où devait avoir lieu la conférence, ils firent envoyer au jeune professeur un télégramme lui annonçant qu'on ne pourrait pas le recevoir, parce que la salle du Collège n'était pas libre (ce qui était faux). Buisson dut donc renoncer à venir ce jour-là ; mais mes amis et moi ne nous tînmes pas pour battus, et le lendemain je pouvais lui écrire que nous aurions à notre disposition, pour le recevoir, les vastes salles du Cercle de l'Union républicaine (le cercle du parti radical). Il promit de venir le mercredi 16.

J'avais moi-même une conférence à faire dans la grande salle du Collège le lundi 14 (chacun des professeurs de l'École industrielle était tenu de faire, pendant l'hiver, deux à trois conférences publiques), et j'avais choisi pour sujet L'enseignement de l'histoire ancienne. « Je m'attends à être un peu lapidé lundi soir, écrivais-je : car, tout innocent que soit mon sujet, j'aurai l'occasion de dire des choses qui ne plairont pas aux orthodoxes. Il paraît que la guerre est déclarée sur toute la ligne. » (Lettre du 9 décembre 1868.) En effet, la conférence de Buisson avait fait pousser des cris de rage au clergé orthodoxe, brusquement troublé dans sa quiétude ; Frédéric Godet, pasteur et professeur, le plus éminent des théologiens calvinistes, avait répondu à Buisson, dès le 10 décembre, par un discours violent prononcé dans la chapelle des Bercles à Neuchâtel [241] ; et on annonçait qu'il viendrait au Locle répéter ce discours, à la demande des pasteurs, dans le temple, le vendredi 18, c'est-à-dire le surlendemain du jour où Buisson aurait parlé au Cercle de l'Union républicaine.

À l'assemblée populaire du 10, à l'hôtel-de-ville, je fis le rapport dont j'avais été chargé. L'assemblée adopta les trois propositions qu'il s'agissait de soumettre le dimanche suivant aux électeurs, réunis dans le temple après le service religieux, selon l'habitude du pays.

Le dimanche 13, je présentai donc à l'assemblée électorale, au nom de mes collègues de la commission populaire et de l'assemblée qui les avait nommés, les trois propositions, en les motivant de la façon suivante :


« En soumettant ces propositions à l’assemblée générale, nous soulevons une des plus importantes questions de la politique moderne, celle du referendum ou de la législation directe par le peuple... Le referendum n'est pas une chose bonne ou mauvaise en elle-même, c'est un instrument qui fait du bien ou du mal suivant le peuple qui s'en sert. Au sein d'une population éclairée et capable de se prononcer en connaissance de cause, à Zurich ou chez nous, le referendum peut être appliqué avec avantage, et, bien loin d'être un obstacle au progrès, il pourra devenir au contraire un puissant instrument de progrès. Soit, dit-on, mais laissons-en faire l'expérience à Zurich et à Berne, et attendons, pour imiter nos confédérés, de voir quel résultat le referendum aura donné chez eux. — Pourquoi ? Et que nous apprendrait l'exemple de Zurich ? Le referendum pourrait fonctionner à merveille à Zurich, et ne pas convenir au canton de Neuchâtel. Le seul moyen de savoir si nous sommes capables de pratiquer le ' referendum chez nous, c'est de l'essayer : ce n'est que notre propre expérience qui nous apprendra si le peuple neuchâtelois a atteint un degré de maturité suffisant pour pouvoir passer du système représentatif à celui de la législation directe... Suivant la solution que nous donnerons à la question qui nous est posée aujourd'hui, nous affirmerons que nous croyons au progrès, que nous nous sentons des hommes libres, capables de nous gouverner nous-mêmes ; ou bien nous ferons l'aveu de notre impuissance, de notre incapacité, nous avouerons que chez nous la souveraineté du peuple n'est encore qu'un vain mot. Voulons-nous continuer le régime de la tutelle politique, et le peuple, pour nous, est-il toujours un grand enfant qui a besoin d'être conduit par un petit nombre de sages ? ou bien voulons-nous, par un vote solennel, nous déclarer majeurs, et, prononçant enfin l'émancipation complète du peuple, prendre nous-mêmes en main la direction de nos affaires ? Voilà la question [242]. »


Après ce discours, on se regarda. Les conservateurs, qui étaient en majorité dans l'assemblée, se turent ; et ce fut un vieux radical, Jules Jeanneret, président du tribunal, qui prit la parole pour me répondre. Je ne me souviens pas trop de ce qu'il put dire ; je crois bien qu'il essaya de démontrer que nos propositions n'étaient pas pratiques.

À l'ouverture de l'assemblée, celle-ci se composait de sept cents électeurs ; mais le plus grand nombre d'entre eux, après avoir déposé dans l'urne le bulletin contenant le nom des candidats auxquels ils donnaient leurs suffrages, s'étaient retirés. De plus, pendant que le président Jeanneret parlait, midi avait sonné, et d'autres électeurs, qu'un débat de cette nature laissait indifférents, s'étaient hâtés de rentrer chez eux pour ne pas laisser refroidir la soupe. Quand le moment fut venu de prendre une décision, il ne restait plus que cent dix citoyens dans le temple ; les propositions des socialistes furent repoussées à deux voix de majorité.

Le soir même, nous étions réunis, à quelques-uns, au Cercle international, et nous parlions de notre échec du matin. On proposa d'imprimer une feuille volante qui rendrait compte à la population du Locle de ce qui s'était passé dans l'assemblée électorale, et qui mettrait nos arguments sous les yeux de ceux qui ne les avaient pas entendus. L'idée parut bonne, et fut aussitôt adoptée. Nous décidâmes que la feuille en question aurait pour titre le Progrès et pour sous-titre : Organe des démocrates loclois ; des « démocrates », et non des socialistes, puisqu'une partie des radicaux avaient fait cause commune avec nous, et que le programme que nous avions présenté sur le terrain municipal était simplement celui d'une extension des droits du peuple. Il fut convenu en outre que le Progrès aurait pour épigraphe ces mots : Tout pour le peuple et par le peuple. Quant à la dépense, nous calculâmes que si nous vendions à nos amis deux cents numéros (à prendre au Cercle international) à dix centimes, et au public deux cents autres numéros, à dix centimes aussi, mais en abandonnant pour ceux-là la moitié du prix, à titre de rémunération, au porteur qui irait les offrir de maison en maison, la recette serait de trente francs, somme suffisante pour payer les frais de composition, de papier et de tirage. Mais il fallait prévoir la possibilité d'une mévente, et par conséquent constituer un capital de garantie. Le père Meuron prit une assiette, fit la tournée, chacun mit un franc dans l'assiette, et le Progrès fut fondé, pour être tiré à cinq cents exemplaires. Comme il ne devait avoir qu'un seul numéro, j'acceptai d'en être le rédacteur en chef, en sollicitant toutefois le concours de ceux de mes amis qui savaient tenir une plume. Quatre ou cinq camarades me promirent leur collaboration : mais je prévoyais qu'ils négligeraient de tenir une parole donnée à la légère ; et, en effet, on me laissa écrire tous les articles.

Le lendemain lundi, je fis ma conférence sur l'enseignement de l'histoire ancienne, devant un nombreux public : les pasteurs me firent l'honneur inusité de venir m'entendre, et de prendre des notes.

Les articles du Progrès furent écrits dans les deux journées du lundi et du mardi. C'était d'abord un court préambule intitulé Ce que nous voulons, disant : « Nous publions aujourd'hui, sous forme de feuille volante, les réflexions que nous ont inspirées les différents événements de ces jours derniers. À chaque fois que nous le croirons opportun, nous recourrons à ce moyen de populariser et de défendre les principes qui nous sont chers. » Puis un compte-rendu de l'assemblée municipale du 13 décembre [243] ; — un article de polémique, la Démocratie verte, contestant aux partisans de la liste « verte » le droit de s'appeler démocrates, et leur disant qu'ils étaient, soit des réactionnaires, soit des conservateurs : « Laissez à ceux qui veulent l'émancipation complète des citoyens, à tous les points de vue, politique, religieux et social, ce titre de démocrates qui n'appartient qu'à eux » ; — un article extrait de la Démocratie de Ch.-L. Chassin, dont l'auteur faisait la théorie du gouvernement direct du peuple par le peuple et louait les cantons de Zurich et de Berne d'avoir commencé « à réaliser l'idéal de nos pères de 1792 et de 1793, le gouvernement impersonnel, c'est-à-dire la vraie démocratie » ; — enfin, un projet de pétition à adresser au Grand-Conseil neuchâtelois, pour lui demander de déclarer que, dans le domaine municipal, tout contribuable, sans distinction de nationalité, serait électeur et éligible ; « c'est l'application du grand principe de justice : Point de devoirs sans droits, point de droits sans devoirs ».

Le mercredi 16, F. Buisson arriva à sept heures du soir. J'étais allé le recevoir à la gare, et nous causâmes de ce qui se passait à Neuchâtel. Les âmes pieuses avaient immédiatement répandu, au sujet du jeune professeur et de la conférence faite par lui, les bruits les plus bêtes et les plus méchants. Il aurait déclaré à ses auditeurs que la Bible était un livre immoral et Jésus un homme de mauvaises mœurs, et leur aurait débité des choses si malpropres, qu'il était impossible à une femme de les écouter ; aussi plusieurs dames seraient-elles sorties au milieu de la conférence, — ce qui était complètement faux. Quant au pasteur Godet, à court de bons arguments, il avait répliqué à Buisson en le traitant de pédant et de blanc-bec.

L'heure habituelle du « souper », comme on dit en Suisse, étant passée (dans la pension où je prenais mes repas on « soupait » à six heures), je conduisis Buisson à l'Hôtel des Trois-Rois, où une chambre était retenue pour lui, et lui fis servir à manger dans la salle commune ; il y soupa en face du curé du Locle, qui était un des pensionnaires de l'hôtel. Un peu avant huit heures, nous nous rendîmes au Cercle de l'Union républicaine. Je n'étais pas sans inquiétude : je craignais qu'on eût cabalé pour faire le vide autour de notre ami, et qu'il n'y eût pas une dame, et peu d'hommes. Mais j'eus la satisfaction de constater, au contraire, que la salle était déjà comble et que les dames ne s'étaient pas laissé effrayer. Le clergé loclois était là au grand complet : les trois pasteurs de la paroisse française, le diacre, le pasteur de la paroisse allemande, et le curé. Une lettre écrite par moi le lendemain me permet de donner la note exacte de mes impressions :


Buisson a parlé avec beaucoup de talent, et surtout avec une admirable modération, avec une largeur, une tolérance, que je n'aurais pas eues, moi, au même degré, je crois, et beaucoup de simplicité et de clarté. Il a été chaleureusement applaudi, et ceux de ses auditeurs qui ne partageaient pas ses opinions ont rendu hommage à la parfaite convenance de son langage et à l'élévation de ses idées. Des « mômiers », dont on m'a cité les noms, disaient en sortant : « Comment ! c'est de cet homme et de cette conférence qu'on nous avait dit tant de mal ! est-ce possible ? » L'impression produite est excellente, et j'espère que cette soirée portera des fruits. Après la conférence, nous nous sommes réunis une trentaine avec M. Buisson, et nous avons causé jusqu'à minuit des grandes questions de notre époque, de nos convictions, de nos luttes, de nos espérances. Cela fortifie d'entendre un homme de cœur parler librement ; l'accent de la conscience s'impose, même aux adversaires ; il semblait, en écoutant Buisson, que, sorti d'une atmosphère malsaine et étouffante, on respirait un air plus salubre.

Aujourd'hui, tout le jour, on n'a parlé que de Buisson. Le bon papa Jacot, un vieillard qui peut à peine marcher, est venu l'entendre, malgré ses jambes infirmes, et me disait que ç'avait été un des beaux jours de sa vie. Le père Meuron, lui, était retenu au lit par un rhumatisme, et l'a bien regretté. (Lettre du 17 décembre 1868.)


Je rédigeai sur-le-champ une Adresse de remerciement à Buisson, au bas de laquelle furent apposées de nombreuses signatures, et qui fut envoyée au conférencier. Le Progrès allait être mis sous presse ; il fut encore possible d'y insérer cette pièce en quatrième page. Nous y disions au jeune professeur de Neuchâtel :


Votre conférence a été un acte de courage. En effet, chez nous, où la liberté religieuse est inscrite dans la constitution, on ne la rencontre guère dans les mœurs. Un citoyen ne peut pas exprimer une opinion philosophique sans s'exposer à des accusations absurdes, quelquefois à des injures grossières. Aux pasteurs seuls on permet un langage libre : ils peuvent nous anathématiser chaque dimanche du haut de la chaire sans que personne y trouve à redire ; mais qu'un de ceux que frappent leurs foudres évangéliques s'avise de répliquer, de vouloir exercer à son tour le droit d'exprimer sa pensée sur les questions religieuses, c'est une clameur générale contre cet audacieux, contre ce blasphémateur.

Nous avons l'espoir que vos paroles fermes et modérées à la fois ne seront pas perdues. Ceux qui n'osaient dire leur véritable pensée, de crainte de se voir signalés à l'horreur de leurs concitoyens, prendront peut-être courage ; peut-être aussi les amis du clergé finiront-ils de leur côté par adoucir leur farouche intolérance, et par s'habituer à entendre discuter librement toutes les opinions et toutes les croyances.


Le Progrès, tiré le 17 décembre, fut mis en vente le vendredi 18 au Cercle de l'Internationale, ainsi que chez les deux libraires du Locle, tous deux d'opinion royaliste, Courvoisier (qui était notre imprimeur) et Grâa. En outre, un ouvrier, qui n'était nullement des nôtres, mais qui se trouvait à ce moment sans travail et cherchait une occupation quelconque, fut chargé de la vente à domicile : il vendit en une journée deux cents numéros, chez les gens qui nous étaient hostiles, et gagna ainsi dix francs. Une centaine de numéros furent expédiés au dehors, à la Chaux-de-Fonds, au Val de Saint-Imier, à Neuchâtel, à Genève, etc. Le produit des exemplaires vendus suffit à couvrir les frais d'impression.

Ainsi fit son apparition dans le monde ce petit Progrès à qui devait échoir, plus tard, l'honneur bien inattendu d'attirer sur ses modestes numéros à la fois les anathèmes des dévots et ceux des radicaux, les excommunications du « coullerysme » et celles du « marxisme ».

Pour le moment, si les amis des pasteurs, au Locle, me firent, comme de juste, grise mine, je reçus, par contre, les félicitations des notabilités radicales. Je m'étais rendu le samedi 19 à Neuchâtel, où j'allais de temps à autre voir mes parents ; j'y assistai, le soir, à une conférence faite par le peintre Auguste Bachelin sur le Journalisme pendant la Révolution française, et je fus tout surpris de me voir reçu à bras ouverts par les amis de mon père. Le surlendemain j'écrivais :


Tu as donc lu notre Progrès ? On l'a lu aussi à Neuchâtel, et j'y ai reçu samedi, de la part des chefs radicaux, un accueil bien différent de celui qu'on me faisait il y a un an, quand j'écrivais dans le Diogène. Et pourtant je n'ai pas changé, et les deux journaux sont de la même couleur...

Nos petits-fils seront plus heureux que nous : libres et égaux, ils seront des frères, non des citoyens ; ils n'auront plus d'États, de gouvernements, de constitutions ; et c'est pour qu'ils puissent vivre tranquilles, sans faire de politique, que nous sommes obligés d'en faire aujourd'hui. Nous sommes nés quelques siècles trop tôt. (Lettre du 21 décembre 1868.)


XIII


Préparatifs en vue de la création d'une Fédération romande et d'un journal destiné à lui servir d'organe. — La demande d'admission adressée par le Bureau central de l'Alliance de la démocratie socialiste au Conseil général de l'Internationale à Londres est rejetée (22 décembre).


Conformément aux décisions prises à la conférence de Neuchâtel du 25 octobre (p. 92), les Sections de Genève avaient nommé une commission chargée de s'occuper de la création d'un journal, et une autre commission chargée d'élaborer un projet de statuts pour la future Fédération romande.

La commission des statuts discuta et adopta un projet dont Bakounine, alors très populaire au sein de l'Internationale genevoise, était l'auteur. Ce projet fut imprimé et distribué en décembre.

La commission du journal, présidée par Perron, consulta d'abord toutes les Sections de la Suisse française sur le titre à donner au futur organe de la Fédération. La Section de la Chaux-de-Fonds et celle du district de Courtelary auraient désiré que l'on conservât le titre de Voix de l'Avenir ; quelques personnes, à Genève, proposèrent l’Ouvrier ou le Travailleur ; la commission se prononça unanimement pour le titre l’Égalité, qui était demandé aussi par la Section du Locle. « Le titre de Voix de l'Avenir, dit le rapport de la commission, a été repoussé parce qu'il nous a paru ne rien affirmer et être un peu prétentieux. Le titre l’Ouvrier n'indique pas suffisamment bien, non plus, le but que doit poursuivre le journal ; le titre l’Égalité nous a semblé préférable : il est court, et définit, autant qu'il est possible de le faire par un mot, la tâche que s'impose la nouvelle publication des Sections, le but qu'elle cherche à atteindre. » En même temps qu'elle étudiait les moyens d'assurer au journal des ressources suffisantes, la Commission publiait un programme, et écrivait à un certain nombre de socialistes pour leur demander leur collaboration. Puis, à la date du 19 décembre 1868, elle fit paraître un numéro spécimen [244], contenant son rapport, le projet de règlement élaboré par elle, et les réponses reçues des futurs collaborateurs du journal.

Le rapport de la commission exposait les conditions dans lesquelles le journal pourrait subsister : l’Égalité devait paraître à Genève tous les samedis, et l'abonnement devait coûter 3 fr. 60 par an ; avec deux mille abonnés (la Voix de l'Avenir en avait eu près de deux mille cinq cents), le journal ferait un bénéfice net de 2,176 francs par an ; avec trois mille abonnés, un bénéfice de 4,450 francs, bénéfice qui permettrait, dans les cas de grève et de lutte, de publier des bulletins quotidiens pour défendre la cause ouvrière devant l'opinion publique. La commission terminait en engageant les Sections à imiter l'exemple de la Section du Locle, « qui, entre toutes les Sections de la Suisse romande, est une de celles qui comprend le mieux les devoirs et les sacrifices imposés aux travailleurs qui veulent s'affranchir » : cette Section, dans une assemblée extraordinaire tenue le 5 décembre, avait décidé de prendre un abonnement collectif de trois mois à l’Égalité ; c'est-à-dire que la Section garantissait au journal, pendant trois mois, le paiement d'un nombre d'abonnements égal à celui de ses membres ; passé ce terme, l'abonnement deviendrait une affaire individuelle, et on se tenait pour assuré que personne ne voudrait renoncer à recevoir le journal [245].

En ce qui concerne les promesses de collaboration, la commission publiait, pour la Suisse, ma réponse et celle de Bakounine. Celui-ci, après avoir déclaré qu'il considérait l'Association internationale des travailleurs comme la plus grande et la plus salutaire institution du siècle, disait :


Il est une question surtout qu'il me paraît important de traiter aujourd'hui. Vous savez que ces pauvres bourgeois, pressés par la force inéluctable des choses et faisant de nécessité vertu, se font aujourd'hui socialistes : c'est-à-dire qu'ils veulent falsifier le socialisme, comme ils ont falsifié tant d'autres excellentes choses à leur profit. Longtemps ils ont combattu jusqu'à ce mot de socialisme ; et j'en sais quelque chose, moi qui, au sein du Comité central de la Ligue de la paix et de la liberté, ai passé un hiver, que dis-je ? une année tout entière à leur expliquer la signification de ce mot. Maintenant ils disent le comprendre. J'attribue ce miracle non à ma pauvre éloquence, mais à l'éloquence des faits qui ont parlé plus haut que moi. La grève de Genève, celle de Charleroi, en Belgique, le fiasco essuyé par les démocrates bourgeois d'Allemagne dans la grande, assemblée populaire de Vienne, les Congrès de Hambourg [246] et de Nuremberg [247] et surtout celui de Bruxelles, ont forcé leur intelligence doctrinaire et rebelle. Sourds et aveugles par intérêt, par position et par habitude, ils commencent aujourd'hui à entendre, à voir. Ils ont enfin compris que l'avènement du socialisme est désormais un fait inévitable ; que c'est le Fatum du siècle dans lequel nous vivons. Et voilà pourquoi ils sont devenus socialistes.

Mais comment le sont-ils devenus ? Ils ont inventé un socialisme à eux, très ingénieux, ma foi, et qui a pour but de conserver à la classe bourgeoise tous les avantages de l'organisation sociale actuelle, et aux travailleurs — la misère. Ce ne serait pas même la peine d'en parler, si ces nouveaux socialistes bourgeois, profitant de l'avantage que leur donnent leur position sociale et leurs moyens pécuniaires, naturellement plus puissants que les nôtres, aussi bien que l'organisation de leur Ligue et la protection des pouvoirs officiels dans beaucoup de pays, ne s'étaient pas mis en campagne pour tromper la conscience des sociétés ouvrières, en Allemagne surtout. Nous devons les combattre, et, si la rédaction du journal veut bien le permettre, je consacrerai plusieurs articles à exposer la différence énorme qui existe entre le socialisme sérieux des travailleurs et le socialisme pour rire des bourgeois.


De France, la commission publiait trois adhésions, celles de Benoît Malon, d'Eugène Varlin, et d'Élisée Reclus. Varlin annonçait que deux de ses collègues, Bourdon et Combault, s'étaient engagés à le seconder pour l'envoi d'une correspondance hebdomadaire à l’Égalité. D'Angleterre il y avait des lettres de Hermann Jung et d'Eccarius, promettant des communications réguhères. La collaboration de Karl Marx avait été sollicitée, mais sa réponse avait été négative ; la commission l'expliquait en ces termes : « Le citoyen Marx fait savoir à la commission qu'à son grand regret l'état de sa santé et ses trop nombreuses occupations ne lui permettent pas de promettre sa collaboration au journal. Nous espérons néanmoins que de temps à autre ce vaillant champion de la classe ouvrière écrira dans l'organe des Sections de la Suisse romande. » L'Allemagne était représentée par J.-Ph. Becker, qui promettait de « donner de temps en temps des nouvelles sur le mouvement ouvrier en Allemagne et en Hongrie ». Pour l'Italie, Carlo Gambuzzi et Alberto Tucci promettaient des correspondances. De Belgique, César De Paepe écrivait : « Je suis Flamand, et par conséquent habitué à estropier plus ou moins la langue française » ; mais il ajoutait que néanmoins il « ferait tout son possible pour adresser au journal, de temps à autre, un petit article ou même une étude sur l'une ou l'autre question philosophique, politique ou sociale » ; et il envoyait en même temps le commencement d'une série d'articles sous cette rubrique générale : « Les économistes bourgeois devant le problème de la misère », et dont les quatre premiers avaient pour titre « Les Malthusiens ». Pour l'Espagne, enfin, la commission n'avait pas encore trouvé de correspondants ; mais elle annonçait qu'elle « s'était assuré la communication des nouvelles qu'un de nos amis recevait de ce pays et qui étaient puisées à d'excellentes sources ».


C'est le dimanche 20 décembre que parvint au Locle la lettre de convocation pour le Congrès qui devait s'ouvrir à Genève le 2 janvier. Dans l'assemblée mensuelle de la Section, qui avait eu lieu sept jours auparavant, j'avais été désigné comme délégué.


Cependant la demande adressée par le Bureau central de l'Alliance de la démocratie socialiste au Conseil général de Londres se trouvait soumise, depuis le 15 décembre [248], à l'examen des membres de ce Conseil. La fondation de l'Alliance et sa demande d'être admise comme branche de l'Internationale avaient éveillé la méfiance de Karl Marx. On pouvait faire à l'Alliance les mêmes objections qui avaient été faites à la Ligue de la paix et de la liberté : si elle se proposait le même but que l'Internationale, elle ferait double emploi avec celle-ci ; si elle se proposait un but différent, elle serait une rivale et peut-être une ennemie. Marx écrivit à ce sujet au jeune socialiste russe Alexandre Serno-Solovievitch [249], à Genève, en relevant l'expression incorrecte d’égalisation des classes qui figurait dans le programme de l'Alliance. Serno communiqua la lettre de Marx à Bakounine ; et celui-ci, aussitôt, adressa à Marx la lettre suivante (en français) [250] :


Genève, 22 décembre 1868.

Mon vieil ami, Serno m'a fait part de cette partie de ta lettre qui me regardait. Tu lui demandes si je continue à être ton ami. Oui, plus que jamais, cher Marx, parce que mieux que jamais je suis arrivé à comprendre combien tu avais raison en suivant et en nous invitant tous à marcher sur la grande route de la révolution économique, et en dénigrant (?) ceux d'entre nous qui allaient se perdre dans les sentiers des entreprises soit nationales, soit exclusivement politiques. Je fais maintenant ce que tu as commencé à faire, toi, il y a plus de vingt ans. Depuis les adieux solennels et publics que j'ai adressés aux bourgeois du Congrès de Berne, je ne connais plus d'autre société, d'autre milieu que le monde des travailleurs. Ma patrie maintenant, c'est l'Internationale, dont tu es l'un des principaux fondateurs. Tu vois donc, cher ami, que je suis ton disciple, et je suis fier de l'être. Voilà tout ce qui était nécessaire pour t'expliquer mes rapports et mes sentiments personnels.


[Bakounine s'explique ensuite au sujet de l'expression égalisation des classes et des individus : il annonce l'envoi des discours qu'il a prononcés à Berne, et parle de sa séparation d'avec Herzen, qui date de 1863 [251]. Puis il continue ainsi :]


Je t'envoie aussi le programme de l'Alliance que nous avons fondée avec Becker et beaucoup d'amis italiens, polonais et français. Sur ce sujet nous aurons beaucoup à nous dire. Je t'enverrai bientôt la copie d'une grande lettre que j'écris là-dessus à l'ami César De Paepe...

Salue de ma part Engels, s'il n'est pas mort une seconde fois — tu sais qu'on l'avait une fois enterré. Je te prie de lui donner un exemplaire de mes discours, aussi bien qu'à MM. Eccarius et Jung.

Ton dévoué,            

M. Bakounine.

Rappelle-moi, je te prie, au souvenir de Mme Marx.


Le jour même où Bakounine écrivait cette lettre, le Conseil général de Londres prenait la décision de refuser la demande que lui avait adressée le Bureau central de l'Alliance, par une résolution conçue en ces termes :


Considérant que la présence d'un deuxième corps international fonctionnant au dedans et en dehors de l'Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ;

Que tout autre groupe d'individus résidant dans une localité quelconque aurait le droit d'imiter le groupe initiateur de Genève et, sous des prétextes plus ou moins ostensibles, d'enter sur l'Association internationale des travailleurs d'autres associations internationales avec des missions spéciales ;

Que de cette manière l'Association internationale des travailleurs deviendrait bientôt le jouet des intrigants de toute nationalité et de tout parti ;

. . . Que la question a été préjugée par les résolutions contre la Ligue de la paix, adoptées unanimement au Congrès général de Bruxelles ; ...

Le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs, dans sa séance du 22 décembre 1868, a unanimement résolu :

1° Tous les articles du règlement de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste statuant sur ses relations avec l'Association internationale des travailleurs sont déclarés nuls et de nul effet ;

2° L'Alliance internationale de la démocratie socialiste n'est pas admise comme branche de l'Association internationale des travailleurs.

V. Shaw ,
secrétaire général.
          
G. Odger,
président de la séance.


On a publié récemment en Allemagne une lettre écrite (en allemand) par Marx à Hermann Jung, le 28 décembre 1868, jour où il reçut la lettre de Bakounine [252]. En voici la traduction :


28 décembre 1868.

Cher Jung,

À peine étiez-vous parti, que j'ai reçu une lettre de Bakounine, dans laquelle il m'assure de son amitié toute particulière (worin er mich seiner spezifischen Freundschaft versichert).

Par sa lettre je vois qu'il a de nouveau écrit longuement à De Paepe, afin de l'embaucher (ködern) pour l’Alliance internationale. Il est donc nécessaire, afin d'éviter du mischief, et pour qu'on ne puisse pas non plus se plaindre plus tard de n'avoir pas été informé à temps, que vous fassiez parvenir le plus promptement possible à De Paepe une copie de notre résolution sur l'Alliance. Il faut naturellement lui dire, en même temps, qu'à cause de la situation actuelle en Suisse, et pour éviter toute apparence de scission, nous voulons que cette résolution ne soit pas publiée, et que nous nous bornons à la communiquer confidentiellement aux Conseils centraux respectifs des différents pays.

N'oubliez pas de convoquer Applegarth à temps pour la séance de samedi. Il serait bon sans doute d'envoyer aussi une convocation à Odger.

Votre K. M.


Le système des « communications confidentielles » faisait, avec cette lettre, son apparition dans l'Internationale.



DEUXIÈME PARTIE


LA FÉDÉRATION ROMANDE


(Janvier 1869 — Avril 1870)




I


Premier Congrès de la Fédération romande à Genève (2, 3 et 4 janvier 1869), création du journal l’Égalité, et adoption des statuts de la Fédération.'


Trente Sections se firent représenter au Congrès de Genève (samedi, dimanche et lundi 2, 3 et 4 janvier 1869) : vingt-trois étaient des Sections genevoises, quatre des Sections vaudoises ; trois seulement étaient des Sections jurassiennes, celle de la Chaux-de Fonds (délégués, Fritz Heng et Xavier Breymann), celle du Locle (délégué, James Guillaume), et celle du district de Courtelary [253], c'est-à-dire de Saint-Imier et Sonvillier (délégué, Adhémar Schwitzguébel). Coullery n'osa pas venir au Congrès, où il aurait été fort mal reçu ; il avait refusé la délégation que la Section de la Chaux-de-Fonds lui avait offerte.

Le Congrès se tint dans la grande salle de la brasserie des Quatre-Saisons, siège du Cercle de l'Internationale, aux Grottes [254]. Le serrurier Brosset, président du Comité central de Genève, reçut les délégués par un discours d'ouverture, dans lequel il fit ressortir l'importance de ce premier Congrès romand. Le bureau du Congrès fut ainsi composé : Fritz Heng, graveur, délégué de la Section de la Chaux-de-Fonds, président ; François Mermilliod, monteur de boîtes, délégué de la Section centrale de Genève, vice-président ; Adhémar Schwitzguébel [255], graveur, délégué de la Section du district de Courtelary, Xavier Breymann, tailleur, délégué de la Section de la Chaux-de Fonds, et Jules Paillard, délégué de la Section des plâtriers peintres de Genève, secrétaires.

La première question à l'ordre du jour était celle de la liquidation des comptes de la Voix de l'Avenir. Une commission de vérification, nommée à l'assemblée de Neuchâtel, avait constaté que les comptes de ce journal se soldaient par un déficit de 430 fr. 20 ; ce déficit, après le paiement des sommes encore dues par certaines Sections de Genève, devait être réduit à 280 francs. Le Congrès nomma une commission de cinq membres chargée de présenter une solution définitive : et dans sa dernière séance, sur le rapport de cette commission, il décida que le déficit de l'administration de la Voix de l'Avenir serait intégralement couvert par les Sections.

Vint ensuite la question du nouveau journal. Le Congrès adopta le titre d’Égalité, en y ajoutant la devise de l'Internationale: « Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits ». L'article Ier du projet de règlement disait que le journal aurait pour but : « 1° la défense des intérêts du travail contre le capital monopolisé ; 2° l'étude des connaissances humaines qui se rattachent à la science sociale ». Un assez vif débat s'éleva au sujet de la place qui pouvait être faite aux questions religieuses ; on exprima, d'un certain côté, la crainte que si le journal s'occupait de ces questions, il en résultat des discordes au sein d'associations ouvrières dont les membres avaient, en matière de religion, des opinions diverses ; d'autre part, on ne pouvait pas s'interdire d'étudier la question sociale aussi bien au point de vue moral ou religieux qu'au point de vue économique et au point de vue politique. On tomba d'accord sur cette solution, que ce qui serait exclu du journal, ce ne serait pas l'étude de l'influence des églises et des religions sur la question sociale, mais la discussion des dogmes religieux, ou, en d'autres termes, les discussions théologiques proprement dites ; et, sur ma proposition, le Congrès vota la déclaration suivante : « Le Congrès déclare que la religion ne fait pas partie des connaissances humaines ».

Une disposition du projet de règlement attribuait à une assemblée générale des abonnés, qui devait se réunir chaque année dans la première quinzaine de juillet, et dans laquelle les absents seraient admis à voter par correspondance, la nomination du Conseil de rédaction, composé de neuf membres élus pour un an. Cette disposition fut reconnue peu pratique, et il fut décidé à l'unanimité que, pour simplifier les choses, le Conseil de rédaction serait nommé par le Congrès. Les neuf membres de ce Conseil, qui devaient être domiciliés à Genève, furent élus séance tenante : ce furent : Henri Perret, Pierre Wæhry, Ch. Perron, Michel Bakounine, Crosset, Mermilliod, F. Paillard, Dupleix, Guilmeaux. Dupleix, ayant annoncé qu'il ne pouvait accepter sa nomination, fut remplacé par J.-Ph. Becker.

La question des statuts fédéraux donna lieu à une discussion approfondie. D'assez nombreuses modifications furent apportées au projet rédigé par Bakounine, dans le sens d'une simplification, et d'une réglementation moins pédantesque. Un rapport sur les travaux du Congrès, publié dans l’Égalité des 13 mars et 10 avril 1869, s'exprime ainsi à ce sujet : « Donner ici un résumé de ces discussions serait de peu d'utilité ; nous nous bornerons à dire que le Congrès croit avoir supprimé tout ce qui, dans le projet, donnait à la Fédération romande et aux pouvoirs la représentant un cachet autoritaire. Ces changements étaient presque tous proposés par la commission chargée de rapporter sur la question du règlement fédératif, qui était composée comme suit : Guillaume (le Locle), Weyermann (Genève), Chevalley (Lausanne), Mermilliod (Genève), Favre (Nyon), Crosset (Genève) et Wœhry (Lausanne) ». L'article I{(er}} déclare que les Sections romandes forment une fédération ; mais chaque Section est libre de rester en dehors de cette fédération (art. 2) ; chaque Section qui en fait partie conserve son autonomie, et se gouverne par son règlement particulier, à condition que ce règlement soit reconnu par le Comité fédéral conforme tant aux Statuts généraux de l'Internationale qu'aux statuts particuliers de la Fédération romande (art. 4) ; dans les localités où plusieurs Sections se trouvent réunies, elles sont invitées à former un comité local (art. 16), qui, entre autres attributions, reçoit les demandes d'admission des sociétés ouvrières de la localité (art. 19) ; dans les localités où les comités locaux n'existent pas, le Comité fédéral remplit vis à-vis des Sections les fonctions d'un comité local. La direction de la Fédération est confiée à un Comité fédéral composé de sept membres nommés chaque année par le Congrès. La cotisation fédérale annuelle fut fixée à dix centimes par membre, et la rétribution du secrétaire général, pour la première année, à la somme de cent francs. Il fut décidé que le prochain Congrès aurait lieu à la Chaux-de-Fonds, le premier lundi d’avril 1870. Genève fut désigné comme siège fédéral pour la première année. Les membres du Comité fédéral, nommés par le Congrès, furent Brosset, serrurier ; Duval, menuisier ; Chénaz, tailleur de pierres ; Guétat, cordonnier ; Napoléon Perret, graveur ; Guilmeaux, mécanicien ; Louis Martin, monteur de boîtes. Henri Perret, le secrétaire du Comité central de Genève, n’était pas du nombre des élus, et pourtant les meneurs de la « fabrique » désiraient qu’il fût le secrétaire général de la Fédération romande ; ce fut chose aisée pour eux d’arriver à leurs fins : Guilmeaux n’ayant pas accepté sa nomination, le Comité cantonal de Genève désigna Henri Perret pour le remplacer, et celui-ci devint ainsi membre du Comité fédéral, les Sections de la Fédération ayant confirmé ce choix. Le Comité fédéral élut Brosset comme président et Henri Perret comme secrétaire. Brosset représentait l’esprit révolutionnaire des ouvriers du bâtiment : « mais quelques mois plus tard, par un système de taquineries combinées, auxquelles, trop susceptible, il eut le tort de ne point répondre par le mépris, on le força à abandonner la présidence [256] » ( manuscrit inédit de Bakounine). Quant à Henri Perret, c’était un vulgaire intrigant, dont Bakounine a tracé la silhouette en quelques lignes : « Vaniteux, vantard et bavard comme une pie, et faux comme un jeton ; souriant à tout le monde, et trahissant tout le monde ; n’ayant qu’un but, celui de maintenir sa petite barque sur les flots, et votant toujours avec la majorité. Avec nous il fut d’abord collectiviste, anarchiste et athée ; plus tard, quand la fabrique se fut soulevée contre nous, voyant qu’il n’y avait plus moyen de se partager, il se tourna contre nous. »

La dernière question était celle du Compte-rendu du Congrès de Lausanne. L’extrême lenteur mise par l’imprimeur, Coullery, à la composition et au tirage de ce petit volume, en avait fait manquer la vente au moment favorable, en sorte que la presque totalité de l’édition était restée invendue [257]. Une commission de trois membres, dont je fis partie, avec Ferdinand Quinet et Henri Perret, proposa que les exemplaires restants fussent partagés entre les Sections romandes au prorata du nombre de leurs membres, à raison de un franc l’exemplaire : on arriverait par ce moyen à payer la note des frais d’impression. Le Comité fédéral verserait à Coullery les sommes rentrées, au fur et à mesure de l’écoulement des volumes. Cette proposition fut adoptée.

II


Je fais la connaissance personnelle de Bakounine (2 Janvier). — Décision du Bureau central de l’Alliance de proposer aux groupes de cette association la dissolution de leur organisation internationale. — Lettre du Conseil général belge (16 janvier ).


C’est au Congrès romand que j’entrai pour la première fois en relations personnelles avec Bakounine. Je l’avais vu à la tribune, au Congrès de la paix, à Genève, le 10 septembre 1867, mais sans avoir eu l’occasion de lui parler, et sans que la pensée me fût venue alors d’essayer de me rapprocher de lui : j’étais bien éloigné de songer qu’il pût un jour devenir membre de l’Internationale. Lorsque, délégué par la Section du Locle, après avoir passé les fêtes de Noël et du Jour de l’an à Morges dans la famille de ma fiancée, j'arrivai à Genève le samedi 2 janvier 1869, Bakounine, qui avait une chambre disponible [258], et s'était offert à héberger un délégué, jeta son dévolu sur moi, et voulut absolument que j'allasse loger chez lui ; j'acceptai avec plaisir son hospitalité, heureux d'avoir l'occasion de faire la connaissance d'un homme célèbre, dont l'abord sympathique m'avait gagné du premier coup. Je ne restai que deux jours à Genève, et dus repartir déjà le dimanche soir, 3 janvier : mais ce court espace de temps nous avait suffi pour nous lier, Bakounine et moi, malgré la différence de nos âges, d'une amitié qui devait bientôt devenir une intimité complète. Je dirai tout-à-l'heure (au chapitre IV) dans quelles circonstances nous nous revîmes au Locle, huit semaines plus tard.

Je vis aussi Mme Bakounine (c'est la seule fois que nous nous soyons rencontrés). Beaucoup plus jeune que son mari, Antonie Kwiatkowska appartenait à une famille polonaise établie à Tomsk, en Sibérie : c'est là que Bakounine l'avait épousée en 1858, pour la sauver, m'a-t-on raconté, des entreprises d'un malhonnête homme qui voulait la compromettre. À cette bonne action s'était joint un calcul politique : ce mariage devait rassurer le gouverneur de la Sibérie au sujet de l'évasion que méditait dès ce moment le condamné, et endormir sa surveillance. Il faut ajouter que d'après les récits faits par quelques-uns des plus intimes amis russes de Bakounine, celui-ci, en devenant l'époux de la jeune Antonie devant la loi, lui avait déclaré, conformément à ses principes, qui étaient ceux de tous les Russes d'opinion avancée [259], qu'il entendait respecter absolument sa liberté.

Naturellement nous parlâmes, Bakounine et moi, de l'Alliance de la démocratie socialiste : il m'en fit lire le programme, dont le caractère fédéraliste et anti-autoritaire était conforme à mes propres idées [260]. Je trouvai bien que la phrase du début : « L'Alliance se déclare athée », avait une allure un peu théâtrale ; il eût été préférable, me semblait-il, de prendre comme point de départ une affirmation philosophique plutôt qu'une négation. Mais pourquoi chicaner sur des mots ? chacun n'a-t-il pas son tempérament, et ne faut-il pas accepter ses amis tels qu'ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts ? Je pus dire à Bakounine, sans arrière-pensée, que je me sentais d'accord avec lui sur toutes les choses essentielles. Seulement, je fis une objection, non au programme, mais à l'existence même de l'Alliance comme organisation spéciale. Bakounine faisait bon marché de l'organisation internationale de l'Alliance, avec un bureau central ; mais il tenait beaucoup à la création de groupes locaux de cette Alliance formés avec son programme théorique particulier : il m'expliqua l'utilité qu'il voyait à ces groupes, et en justifia l'existence par les services que venait de rendre, selon lui, celui de Genève, qui avait obtenu, croyait-il, sur le terrain de la propagande révolutionnaire, les résultats les plus satisfaisants. Je répondis qu'à Genève un groupe de cette nature était peut-être utile ; mais je contestai qu'il en dût être de même au Locle et à la Chaux de-Fonds. Lorsque, plus tard, je reçus l'invitation formelle de créer au Locle un groupe de l'Alliance, je continuai à répondre de la même façon, comme on le verra ci-après.


Aussitôt après le Congrès romand, le groupe genevois de l'Alliance renouvela sa demande d'admission dans la fédération locale genevoise. « Il attendait la réponse du Comité central de Genève, lorsque le Bureau central de l'Alliance reçut, d'abord par l'entremise de ses amis d'Italie, puis directement de Londres, l'acte contenant la décision du Conseil général [261]. » La demande du groupe se trouvait sans objet par suite du refus venu de Londres : puisque l'Alliance n'était pas admise comme branche de l'Association internationale des travailleurs, il était clair que le groupe genevois ne pouvait plus prétendre à faire partie de la fédération locale des Sections de Genève.

Cette décision du Conseil général de Londres avait été prise, comme on l'a vu, le 22 décembre, le jour même où Bakounine écrivait à Marx (p. 103). Mais quand même la lettre de Bakounine serait arrivée un peu plus tôt, elle n'aurait rien changé à la résolution à prendre. Il était évident que le raisonnement employé au Congrès de Bruxelles contre la Ligue de la paix s'appliquait avec la même force à l'Alliance internationale de la démocratie socialiste : puisque cette Alliance avait le même but et les mêmes principes que l'Association internationale des travailleurs, elle n'avait nulle raison d'être comme organisation internationale spéciale.

Quand la réponse du Conseil général fut parvenue à Genève, à une date que je ne puis préciser exactement, vers la fin de janvier ou le commencement de février, Bakounine reconnut d'autant plus volontiers la justesse du raisonnement qu'on opposait à l'Alliance, que lui-même, à Berne, en septembre, avait déjà recommandé d'éviter ce qui pourrait donner à l'Alliance l'apparence d'une organisation rivale de l'Internationale ; tandis que, chose singulière, ce fut J.-Ph, Becker qui protesta. Voici comment Bakounine, dans un Rapport sur l'Alliance rédigé en 1871, dont je possède le manuscrit, et dont deux fragments ont été imprimés dans le Mémoire de la Fédération Jurassienne, l'un textuellement (pages 45-58 des Pièces justificatives), l'autre avec des retouches et des coupures (pages 68-77) [262], a raconté ce qui se passa :


Lorsque lecture fut faite de cet acte [la décision du Conseil général] au sein du Bureau de l'Alliance, personne ne s'éleva avec autant de véhémence contre lui que le fougueux vieillard J.-Ph. Becker. Il nous déclara tout d'abord que ces résolutions étaient parfaitement illégales, contraires à l'esprit et à la lettre des statuts de l'Internationale, ajoutant que nous avions le droit et le devoir de passer outre, et traitant le Conseil général de tas d'imbéciles qui, ne sachant rien faire eux-mêmes, voulaient encore empêcher les autres d'agir. Les deux membres qui maintinrent le plus opiniâtrement contre lui la nécessité de s'entendre avec le Conseil général furent Perron et Bakounine. Ils reconnurent tous les deux que les protestations du Conseil général contre le règlement de l'Alliance étaient parfaitement justes, puisque d'après ce règlement l'Alliance devait former au sein de l'Association internationale des travailleurs une association internationale nouvelle, indépendante de la première...

Après un long débat, il fut unanimement décidé par le Bureau de l'Alliance que Perron, au nom de tous, se mettrait en correspondance avec le Conseil général de Londres. À la suite de cette décision, le compagnon [263] Ch. Perron écrivit soit au citoyen Eccarius, soit au citoyen Jung, une lettre dans laquelle, après lui avoir franchement exposé la situation et le véritable but de l'Alliance, et après avoir raconté ce que des membres de l'Alliance avaient déjà fait pour la cause ouvrière en Italie, en France, en Espagne, aussi bien qu'à Genève, il le priait de faire, au nom du Bureau central de l'Alliance, au Conseil général de Londres la proposition suivante : L'Alliance se dissoudra comme organisation internationale ; son Bureau central, représentant de cette internationalité, cessera d'exister ; le Conseil général voudra-t-il reconnaître alors les Sections fondées par les membres de l'Alliance, en Suisse, en Espagne, en Italie et en France, avec le programme de l'Alliance, comme des Sections régulières de l'Internationale, ne conservant désormais d'autre lien commun que le programme, mais renonçant à toute autre solidarité et organisation internationales, que celles qu'elles trouveront dans la grande Association des travailleurs ? À ces conditions le Bureau central promettait de n'épargner aucun effort pour persuader les Sections de l'Alliance déjà établies dans différents pays de renoncer à tout ce qui dans leur constitution était contraire aux statuts de l'Internationale.

Et en effet, sans perdre de temps, le Bureau central écrivit dans ce sens à toutes les Sections de l'Alliance, en leur conseillant de reconnaître la justesse des résolutions du Conseil général.

Je remarquerai en passant que cette proposition du Bureau central rencontra la plus forte opposition dans le groupe genevois, et précisément parmi les membres qui nous combattent et nous calomnient avec tant d'acharnement aujourd'hui : Becker, Guétat, Duval, Henri Perret et bien d'autres encore, dont je me rappelle bien les figures, pas les noms. Becker fut le plus grand récalcitrant. Il déclara à maintes reprises différentes que seul le groupe de l'Alliance représentait la véritable Internationale à Genève, et que le Conseil général, en nous refusant, manquait à tous ses devoirs, outrepassait ses droits, et ne prouvait qu'une chose, son incurable stupidité. Après Becker, Guétat et Duval, qui ont toujours leur petit discours stéréotypé sur la révolution dans leur poche, furent les plus violents. M. Henri Perret se montra plus prudent, — mais il partagea leur avis. Enfin il fut décidé aussi par le groupe de Genève qu'on attendrait la réponse définitive du Conseil général.


Le Mémoire de la Fédération jurassienne ajoute (p. 52) des détails qu'il n'est pas inutile de reproduire :


Vers la même époque [264], le Bureau central reçut une lettre de De Paepe, au nom de quelques internationaux belges [265], lettre qui concluait, comme le Conseil général, à la dissolution de l'organisation internationale de l'Alliance. De son côté, Guillaume, invité à fonder au Locle une Section de l'Alliance, répondit que le programme de l'Alliance lui paraissait le programme même de la révolution, mais que la création d’une Section de l'Alliance au Locle était inutile, parce que cette Section ferait double emploi avec la Section de l'Internationale, dans laquelle la propagande en faveur du programme de l'Alliance pouvait être faite sans qu'il fût besoin d'une organisation spéciale.

La réponse du Conseil général, ainsi que les lettres de De Paepe et de Guillaume, donnèrent à réfléchir au Bureau central de l'Alliance ; et, après une longue délibération, malgré l'opposition de Becker qui voulait qu'on ne tînt pas compte du refus du Conseil général, ce Bureau décida, sur la proposition formelle de Perron et de Bakounine, de se conformer aux observations du Conseil général, qui lui paraissaient justes.


La lettre écrite par De Paepe, au nom du Conseil général des Sections belges, offre un grand intérêt, en ce qu'elle montre ce que pensaient les hommes qui, en Belgique, s'occupaient le plus activement de l'organisation de l'Internationale. Aussi j'en reproduis les principaux passages [266] :


Bruxelles, 16 janvier 1869.

Aux membres du groupe initiateur de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, à Genève.

Citoyens,

Nous avons été surpris autant que peines en apprenant la constitution de votre groupe. Non point que nous désapprouvions votre programme, car, nous nous hâtons de le dire, la plupart des idées qui y sont formulées sont les nôtres, sont celles mêmes de l'Internationale des travailleurs. Comme vous, nous voulons que la terre et tous les capitaux ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations industrielles et agricoles ; comme vous, nous voulons substituer le règne de la science au règne de la foi, nous voulons pour tous les enfants, dès leur naissance à la vie, l'égalité dos moyens de développement..., convaincus que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultat d'amener graduellement une plus grande égalité naturelle des individus... Comme vous, nous sommes ennemis de tout despotisme, et nous réprouvons toute action politique qui n'aurait point pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital ; nous croyons que tous les oisifs doivent disparaître, nous voulons une société composée uniquement de producteurs : plus de parasites d'aucune sorte, aussi bien dans la gestion des affaires publiques que dans le commerce ou dans l'industrie ; partant de ce principe, nous devons évidemment, comme vous, vouloir la forme républicaine, non point comme forme de gouvernement (car nous ne voulons pas être gouvernés), mais comme forme sociale, c'est-à-dire que nous voulons avant tout la République dans la manifestation de tous les phénomènes économiques, dans l'atelier, dans la banque, dans la propriété. Comme vous, nous reconnaissons que tous les États politiques et autoritaires, actuellement existants, doivent se réduire aux simples fonctions administratives des services publics, dans leurs pays respectifs, et disparaître finalement dans l'union universelle des libres associations tant agricoles qu'industrielles. Comme vous, enfin, nous pensons que la question sociale ne peut trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité universelle, internationale, des travailleurs de tons les pays : nous n'avons qu'un pays, le globe, et qu'une patrie, l'Humanité.

Ce n'est donc point votre programme que nous attaquons. Ce que nous ne pouvons approuver, ce que nous regrettons, c'est que, pour poursuivre ce programme, vous ayez cru devoir fonder une branche à part, au lieu de rester confondus dans la grande masse populaire qui compose l'Association internationale des travailleurs...

De deux choses l'une, citoyens. Ou bien vous croyez que l'Association internationale est une institution qui porte dans ses flancs la régénération de la société, et qui doit, par conséquent, discuter dans ses Congrès les diverses questions énumérées dans votre programme et en chercher la solution et l'application ; et alors pourquoi fondez-vous, à la fois à côté d'elle et dans son sein, votre Alliance de la démocratie socialiste ? Ou bien vous croyez que notre Association internationale est insuffisante pour remplir le grand rôle auquel elle aspire, ou qu'elle sera infidèle à ses promesses : et alors, c'est franchement contre elle, en hostilité avec elle, que vous auriez dû vous constituer. Nous ne pouvons croire à cette dernière alternative ; la plupart d'entre vous sont membres fondateurs de l'Internationale et se sont dévoués corps et âme à cette institution ; beaucoup d'entre vous l'ont représentée à la première Conférence à Londres ou aux Congrès de Genève, de Lausanne, de Bruxelles. À dire vrai donc, nous croyons tout simplement que vous avez voulu faire un pas en avant en affichant un programme plus avancé, plus radical peut-être que celui de certaines Sections, mais qu'en réalité vous avez tenté une œuvre qui, en dépit de toutes vos bonnes intentions, serait nuisible à la cause du prolétariat en suscitant des tiraillements et tôt ou tard en amenant une scission au sein de notre Association internationale des travailleurs. Évidemment, ce n'est pas là ce que vous voulez, car partout et toujours nous avons vu les signataires de votre manifeste se montrer sympathiques à cette Association.

Ne croyez-vous pas, citoyens, que si vous constituez au sein de la grande Association une branche internationale pour tel but spécial et avec tel programme particulier, demain tels autres feront la même chose, et après-demain tels autres encore ? Et chacune de ces branches tiendra, comme la vôtre, ses congrès à part, dans un local séparé, au lieu de réclamer que l'idée spéciale qui la domine soit discutée dans les séances mêmes des Sections locales et spécialement dans le Congrès même tenu annuellement par les délégués de tous les pays... Au lieu de grouper tous les travailleurs, tous les socialistes, autour de la grande idée de l'affranchissement intégral du prolétariat, de l'abolition de toute classe, de la suppression de tout prélèvement opéré sur les travailleurs par les propriétaires, les capitalistes, les intermédiaires parasites, nous finirions ainsi, de divisions en subdivisions, par nous trouver chacun tout seul, — car quel est celui d'entre nous qui n'a pas un peu, sur certains points de détail de l'organisation future de la société, sa petite idée à lui ?

Ou bien pensez-vous peut-être, citoyens, que l'exemple que vous viendriez de poser resterait isolé ? Alors, vous seriez, vous, socialistes athées et révolutionnaires, les guides moraux du reste des travailleurs groupés dans l'Association internationale ; mais ne comprenez-vous pas que si les travailleurs ont fondé l'Internationale, c'est précisément parce qu'ils ne veulent plus d'aucune sorte de patronage, pas plus de celui de la Démocratie socialiste que de tout autre ; qu'ils veulent marcher par eux-mêmes et sans conseillers ; et que s'ils acceptent dans leur Association des socialistes qui, par leur naissance et leur situation privilégiée dans la société actuelle, n’appartiendraient pas à la classe déshéritée, c’est à la condition que ces amis du peuple ne forment pas une catégorie à part, une sorte de protectorat intellectuel ou d’aristocratie de l’intelligence, des chefs en un mot, mais restent confondus dans les rangs de la grande masse prolétarienne ?

Nous pensons donc, citoyens, que vous feriez œuvre utile en renonçant à votre projet ; nous vous y convions même au nom de la cause commune. S’il en est parmi vous qui ne font pas partie de l’Internationale, qu’ils s’y présentent plutôt par la Section locale de l’endroit qu’ils habitent et non par la porte d’une branche nouvelle ; et, comme ce sont des hommes dignes et de francs socialistes, ils seront admis.

Telles sont les idées du Conseil des Sections belges au sujet de votre Alliance ; nous vous les avons exposées sincèrement, comme il convient entre frères. Quelle que soit l’amitié qui nous lie spécialement avec ceux d’entre vous que nous avons vus au Congrès de Bruxelles, nous devons vous déclarer que nous avons approuvé sans réserve les résolutions prises par le Conseil général de Londres à l’égard de votre Alliance ; mais au nom de cette même amitié, nous oserons vous prier de renoncer à votre tentative et de ne point chercher à fonder à côté de l’Internationale, et partant contre elle, ce que vous avez cru établir dans son sein ; nous sommes persuadés que votre tentative n’aboutirait pas, mais néanmoins nous croyons qu’elle serait nuisible en nous divisant du moins pour quelque temps. Or, en présence de la guerre ouverte que l’on nous fait partout, plus que jamais nos forces ont besoin de se grouper. Est-ce au moment où l’on nous emprisonne à Paris, où l’on nous mitraille à Charleroi, où l’on nous persécute à Berlin, où l’on nous envoie des gendarmes à Hodimont, où l’on nous affame à Bâle, que nous devons offrir à nos ennemis le spectacle réjouissant de notre désunion ? Non, nous ne le voulons pas, et, nous en sommes sûrs, vous ne le voulez pas non plus !

Pour les Sections belges de l’Association internationale

des travailleurs,
Le Conseil général belge.


Parmi les noms des dix-sept signataires de cette lettre se trouvent ceux de César De Paepe, d’Eugène Hins, de Paul Robin, de Laurent Verrycken, de Désiré Brismée.

III
.


Au Locle : les N° 2, 3, 4 et 5 du Progrès (12 et 22 janvier, 2 et 20 février 1869) ; conférence de Ch. Kopp (16 janvier). Crise dans la société secrète de Bakounine et de ses amis (26 janvier), sa dissolution. Seconde conférence de F. Buisson au Locle (5 février).


Les socialistes loclois avaient essayé de lutter, en décembre 1868, sur le terrain communal ; leur insuccès leur montra qu’il n’y avait pas plus de résultats à attendre de ce côté que sur le terrain cantonal. Il devait y avoir, le dimanche 10 janvier, des élections complémentaires pour le Conseil général de la commune ; ils résolurent de participer au scrutin, pour que les radicaux ne pussent pas les accuser d’avoir, par leur abstention, favorisé la victoire des conservateurs ; mais ils ne songeaient nullement à prendre une revanche de leur échec du 13 décembre. Il y eut une assemblée populaire préparatoire le mercredi janvier ; de retour au Locle depuis le 4 au soir, je ne m'y rendis pas, occupé que j'étais ce jour-là dans un comité de l'Internationale, et n'ayant aucune velléité de recommencer, en faveur du referendum municipal, une campagne qui ne pouvait aboutir. Je pensais qu'un certain nombre de radicaux, « tous ceux qui avaient à cœur la cause du peuple », désabusés comme nous, reconnaîtraient également qu'ils faisaient fausse route, et se rallieraient à l'Internationale.

Ce qui me confirmait dans cet espoir, c'était l'attitude prise à mon égard par quelques-uns des chefs du parti. Eugène Borel, conseiller d'État [267], venait de m'écrire, en sa qualité de président de la section de Neuchâtel de la Société d'utilité publique, pour m'inviter à faire une conférence à Neuchâtel, en me laissant le choix du sujet qu'il me conviendrait de traiter. Le Dr Ad. Hirsch, directeur de l'Observatoire de Neuchâtel, avec qui j'étais brouillé depuis les polémiques du Diogène et du Premier Mars, m'écrivit de son côté, le 8 janvier, une lettre pressante, pour « m'offrir une main de réconciliation » ; il fallait, disait-il, oublier le passé pour lutter ensemble contre l'ennemi commun. Cet ennemi commun dont me parlait Hirsch, c'était le clergé : la campagne commencée par F. Buisson agitait au plus haut point les esprits, et les membres de l'Internationale, au Locle, à la Chaux-de-Fonds et au Val de Saint-Imier, s'y associaient avec ardeur. La conférence de Buisson sur l'enseignement de l'histoire sainte venait de paraître à Neuchâtel, à l'imprimerie de mon frère [268], et l'édition fut enlevée en quelques jours.

Le petit groupe qui avait lancé le Progrès avait décidé, après mon retour du Congrès de Genève, de publier un nouveau numéro de ce journal. Je m'occupai, dans les derniers jours de la semaine, de rédiger les articles destinés à ce numéro ; cette fois encore, je ne trouvai pas de collaborateurs : j'écrivis un article sur l'École et l'Église, et le commencement d'une étude sur l'impôt, d'après la Théorie de Proudhon. Le Progrès devait paraître le mardi 12 janvier.

Un de mes camarades d'études, un peu plus jeune que moi, David Perret [269], qui habitait Neuchâtel, avait parlé à M. Charles Kopp, professeur de chimie à l'Académie de Neuchâtel, de notre groupe socialiste du Locle, de façon à lui inspirer le désir de le connaître. M. Kopp, qui sympathisait avec les aspirations socialistes, et qui, sans se rattacher à aucune école, avait ses idées personnelles sur ce sujet, m'offrit spontanément de venir faire aux ouvriers du Locle une conférence sur les rapports du socialisme et de la science. Naturellement, nous acceptâmes ; et il fut entendu que la conférence aurait lieu, non pas, comme celle de Buisson, au cercle fréquenté par la bourgeoisie radicale (le Cercle de l'Union républicaine), mais au cercle des ouvriers socialistes, notre modeste Cercle international.

Le samedi 9, j'allai, muni de la lettre de Hirsch, rendre visite à William Dubois, le vieux phalanstérien, au Château des Monts [270]. Nous parlâmes de la situation, de la lutte contre l'Église, du numéro du Progrès qui était sous presse, de la prochaine conférence du professeur Kopp. Réussirions-nous à attirer dans l'auditoire du conférencier l'élément féminin, que nous désirions tout particulièrement intéresser à notre propagande socialiste ? Mme Dubois, femme universellement aimée et respectée dans le parti républicain, et qui avait été une des plus enthousiastes parmi les disciples de Considérant, me promit qu'elle viendrait : c'était un grand point de gagné, car son exemple devait engager bien des indécises à l'imiter.

Ce jour-là, Buisson faisait à Neuchâtel une nouvelle conférence. Il conclut en proposant aux apologistes de l'orthodoxie un débat public, dans lequel ceux-ci, la Bible ou un manuel d'histoire sainte à la main, auraient à démontrer que Buisson avait, comme ils le prétendaient, grossièrement travesti et dénaturé les textes. Le pasteur Fréd. Godet fit d'abord mine de vouloir accepter le défi ; mais, comme il ne consentait à défendre la Bible et l'histoire sainte qu'en refusant de lire en public ou la Bible ou un manuel d'histoire sainte, le duel en champ clos ne put avoir lieu [271].

Le dimanche, aux élections municipales complémentaires du Locle, les « verts » étaient venus en phalange serrées : ils s'attendaient à une nouvelle tentative de notre part pour faire voter les trois propositions présentées le 13 décembre. Mais nous avions renoncé à engager contre eux une bataille où leur supériorité numérique devait leur donner une victoire certaine ; et si nous étions allés mettre nos bulletins dans l'urne, c'était seulement, comme je l'ai déjà indiqué, pour pouvoir dire ensuite à nos alliés les radicaux qu'il fallait songer à des moyens plus efficaces de faire triompher nos idées, en donnant à la propagande une orientation nouvelle.

L'après-midi du même jour eut lieu une assemblée de la Section de l'internationale, dans laquelle je rendis compte de ma délégation au Congrès de Genève ; et le lundi soir le comité de la Section arrêta les mesures à prendre en vue de la conférence du professeur Kopp, qui avait été fixée au samedi 16 janvier : il fut décidé que la réunion serait suivie d'un banquet.

Le mardi 12 parut le deuxième numéro du Progrès. Le premier article, L'École et l'Église, traitait la question de la laïcité de l'école ; il démontrait que, dans la République neuchâteloise, en dépit de la constitution, les écoles soi-disant laïques étaient en réalité des écoles confessionnelles, puisque l'instituteur y donnait une partie de l'enseignement religieux ; il dénonçait comme une violation de la constitution une disposition du règlement fait par la Commission d'éducation du Locle pour les écoles primaires placées sous sa surveillance, disposition ainsi conçue : « Les instituteurs et institutrices chercheront à former le caractère moral des élèves, en donnant à leur enseignement une tendance chrétienne ». Une étude sur l'impôt résumait les critiques adressées par Proudhon à l'impôt soi-disant proportionnel, en montrant que, par le fait de la répercussion, l'impôt tend à se confondre avec le prix des choses, et par conséquent à se répartir sur la masse des citoyens, qui paient ainsi, au lieu d'une contribution proportionnelle, une capitation égale pour tous. Enfin, un article traduit du Vorbote de J. Ph. Becker (la traduction était empruntée à la Liberté de Genève) donnait le commencement d'un rapport sur la grève des rubaniers qui avait éclaté en novembre dans le canton de Bâle, et qui durait encore. Le numéro se terminait par l'annonce suivante :


Samedi 16 courant, à 8 heures du soir,
Au Cercle international (grande salle), chez Mme Frey :
Le socialisme jugé par la science moderne,
par M. le professeur Kopp, de Neuchâtel.
Les dames sont particulièrement invitées à assister à cette conférence.


Un avis expliquait qu'on pouvait s'abonner pour une série de dix numéros, en envoyant la somme de 1 fr. 20 à l'adresse de la rédaction du Progrès.

Ce second numéro trouva autant de lecteurs que le premier : dès le lendemain il s’en était vendu plusieurs centaines d’exemplaires. « L’article L’École et l’Église a eu un grand succès, écrivais-je ; on trouve que c’est raide, mais il n’y a pas moyen d’y rien reprendre, puisque l’article ne fait que développer le texte de la constitution. » (Lettre du 13 janvier 1869.) Ce qui fit le plus de bruit, ce fut l’annonce de la conférence de M. Kopp ; le bon public n’en croyait pas ses yeux : un professeur de l’Académie allant au Cercle des ouvriers, et pour y parler du socialisme ! et on osait inviter les dames ! C’était un véritable scandale !

La conférence eut lieu au jour annoncé, devant une salle comble. Mme William Dubois avait tenu parole ; elle était venue avec sa fille, Mme Édouard Favre [272], et leur exemple avait été imité par un certain nombre de citoyennes. On remarquait dans l’auditoire, au milieu des ouvriers, quelques-uns des gros bonnets de la bourgeoisie, en particulier le juge de paix Alfred Dubois, président de la Commission d’éducation. Kopp parla avec beaucoup de verve et d’esprit, et enchanta ses auditeurs ; on trouvera plus loin le compte-rendu de sa conférence. La soirée se termina par le banquet décidé le 11, qui fut une des plus belles réunions auxquelles j’aie jamais assisté ; le professeur de Neuchâtel, et mon ami David Perret qui l’avait accompagné, n’en revenaient pas, et me témoignaient leur surprise et leur ravissement. « À cette table où des hommes de toutes les professions, de tous les âges, fraternisent gaîment en discutant, on comprend que l’égalité n’est pas un vain mot, me disaient-ils ; c’est au milieu d’une société pareille qu’on se sent heureux, entouré d’égaux, d’hommes libres, d’amis. » Kopp déclarait qu’il aurait voulu passer le reste de ses jours au milieu des socialistes loclois. David Perret m’avait apporté, pour le Progrès, un article humoristique de sa façon, intitulé Comme quoi le catéchisme ne profite pas même à ceux qui l’enseignent, et signé : Un protestant libéral. J’en donnai lecture, au milieu d’applaudissements frénétiques ; on voulut absolument savoir le nom de l’auteur, et, quand je l’eus nommé, le papa Jacot, tout attendri, se leva de sa place pour aller, sur ses vieilles jambes infirmes, embrasser mon camarade.

Avec l’article de David Perret, le compte-rendu de la conférence, la suite de mon étude sur l’impôt et du rapport sur la grève de Bâle, nous avions la matière d’un troisième numéro du Progrès. Ce numéro, composé et imprimé dans le courant de la semaine suivante, parut le vendredi 22 janvier. J’en extrais l’article que j’avais consacré à la conférence du professeur de Neuchâtel, première manifestation publique, au sein des populations jurassiennes, d’un socialisme qui n’était plus celui de Coullery :


La conférence de M. Kopp.

La conférence donnée samedi soir au Cercle de l’Association internationale par M. le professeur Kopp avait attiré un grand nombre d’auditeurs. Le sujet choisi était des plus intéressants ; il s’agissait en effet de savoir si la réforme sociale réclamée si puissamment aujourd’hui par les classes ouvrières n’est que le rêve irréalisable de quelques utopistes, ou si les aspirations des travailleurs sont légitimes et si la science moderne peut et doit leur donner son approbation.

M. Kopp a commencé par montrer la Révolution française proclamant la liberté individuelle, principe qui est devenu la base indestructible de toute société. Mais l’œuvre de la Révolution a été incomplète ; il ne suffit pas de dire à l’homme : Tu es libre ; il faut encore lui donner les moyens de se servir de sa liberté. Si l’homme veut travailler, et qu'il ne trouve point de travail ; s'il a faim et soif, et que la société ne s'inquiète pas de ses privations ; en un mot, s'il n'a d'autre liberté que celle de mourir de faim, l'homme n'est pas libre.

L'orateur a fait voir ensuite les modifications survenues dans le droit de propriété, depuis l'origine des sociétés : les rois se sont d'abord déclarés les maîtres uniques du sol ; peu à peu la propriété s'est morcelée ; le sol a été partagé entre un certain nombre de seigneurs et de corporations qui le faisaient cultiver par des serfs ; puis, la bourgeoisie eut sa part du gâteau. Les lois qui régissent la propriété ne sont donc pas immuables ; elles ont changé, et elles changeront encore. La propriété n'est point un droit naturel, comme on l'a prétendu si longtemps, c'est une institution sociale ; et ce que la société a établi, elle peut le modifier toutes les fois que l'intérêt général l'exige [273].

Quelle sera la modification nouvelle apportée à la propriété par le progrès social ? Il est difficile de le dire d'une manière précise ; mais ce qu'on peut affirmer au moins, c'est que toute tentative ayant pour but de morceler davantage la propriété, pour arriver à en donner un lopin à chaque citoyen, est contraire à la science, contraire à la loi sociale qui pousse de toutes parts à la grande industrie et à la grande culture.

M. Kopp, abordant ici le terrain de la politique pratique, a ajouté avec beaucoup de raison : La question sociale peut se résoudre chez nous pacifiquement et par voie législative ; mais elle ne se résoudra qu'à une condition : c'est que les ouvriers et les paysans cessent de choisir leurs représentants parmi l'aristocratie financière, et qu'ils ne confient le mandat de député qu'à des hommes sincèrement dévoués à la cause du prolétariat, à des hommes pris dans leurs rangs.

Nous voudrions pouvoir analyser dans son entier cette excellente conférence : mais le peu d'espace dont nous disposons ne nous le permet pas. Nous relèverons seulement encore les intéressants développements dans lesquels M. Kopp a fait voir que, si l'accroissement indéfini des richesses est une chimère, parce que la quantité de matière est limitée par la nature, il est cependant possible d'accroître le bien-être général, sans augmenter la somme des richesses, en en accélérant la circulation ; et il a très ingénieusement rapproché sa théorie de la circulation des produits, de ces grandes lois de la physique moderne qui s'appellent la théorie mécanique de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, et qui montrent le mouvement multipliant en quelque sorte la matière.

La conclusion de M. Kopp a été que le socialisme n'est pas une utopie, et que la science, bien loin de le désavouer, est sa puissante alliée. Au cri plein d'angoisse et d'espoir jeté par les travailleurs : Est-il possible de détruire la misère et de fonder la société sur la justice ? la science répond : Oui, cela est possible, et cela sera.


L'article de David Perret était une fantaisie sur ce thème, que « la conduite de MM. les ministres envers M. Buisson était un exemple frappant de l'inutilité de l'enseignement du catéchisme ». Il citait les demandes et les réponses du catéchisme d'Ostervald relatives aux jugements téméraires, à la colère, à la médisance, et à la calomnie ; il montrait comment MM. les ministres, oublieux des préceptes du petit livre, avaient par quatre fois péché, et terminait en disant : « Jugeons les gens sur leurs actes, défions-nous des hommes de grande foi et de petites œuvres ».

Le succès de la conférence du 16 janvier nous fit désirer de continuer à employer ce mode de propagande. J'eus l'idée de demander à Bakounine s'il consentirait à venir au Locle, lui aussi, pour traiter quelque sujet philosophique ou social devant l'auditoire qui était venu entendre Kopp. Avec l'assentiment de mes amis, je lui écrivis. Il ne me répondit que le samedi 27 ; et dans l'intervalle, nous décidâmes de prier F. Buisson de venir répéter au Locle une nouvelle conférence qu'il avait faite à Neuchâtel — dans un des temples, cette fois — sous ce titre : Profession de foi du protestantisme libéral.


Il existait, parmi les ouvriers de l'industrie horlogère aux Montagnes, un certain nombre d'organisations corporatives ou sociétés de métier : les unes étaient de simples caisses de secours mutuels ; d'autres étaient ce qu'on appelait des « sociétés de résistance », c'est-à-dire des associations qui avaient pour but la défense du salaire et la résistance aux empiétements des patrons. Les professions qui avaient des sociétés de résistance étaient en particulier les graveurs, les guillocheurs, et les monteurs de boîtes. Les plus intelligents et les plus énergiques parmi les ouvriers appartenant à ces organisations étaient devenus membres de l'Internationale ; mais nous espérions obtenir davantage : notre idéal, c'était l'adhésion à l'Internationale des corps de métier comme tels, et la constitution de ces corps de métier, groupés autour de la Section « centrale », en une fédération locale ; la Section centrale deviendrait une sorte d'assemblée générale, de « commune », dans laquelle seraient étudiées les questions de principes, et traitées les affaires qui présenteraient un intérêt collectif, distinct de l'intérêt spécial d'une corporation particulière.

Entre les sociétés de métier existant au Locle, celle qui contenait le plus d'éléments sympathiques à l'Internationale était l'Association des graveurs. Elle réunissait chaque année ses membres en une assemblée générale suivie d'un banquet, et ce banquet devait avoir lieu le samedi 23 janvier. Les membres du comité des graveurs proposèrent que le banquet eût lieu chez Mme Frey, et que j'y fusse invité en ma double qualité de secrétaire de la Section de l'Internationale et de rédacteur du Progrès ; ces deux propositions furent acceptées par la société : j'assistai donc au banquet des graveurs, et j'en profitai pour faire de mon mieux de la propagande en faveur de nos idées. Mais il ne fallait rien brusquer : nous nous contentâmes, pour le moment, d'avoir posé un premier jalon ; c'est seulement quelques mois plus tard, à l'occasion de la grève qui éclata en juillet, que l'Association des graveurs du Locle devait se décider à faire un pas de plus et à entrer dans l'Internationale, en même temps que celle des guillocheurs.


Le lendemain dimanche 24, j'étais allé à Neuchâtel passer la journée chez mes parents. David Perret vint m'y rejoindre, et, réunis autour du feu, nous échangeâmes nos vues sur la situation. « Mon père et ses amis politiques de Neuchâtel ont fait beaucoup de chemin depuis quelque temps, écrivais-je le lendemain, et se sont bien rapprochés des socialistes. La venue de M. Kopp au Locle est un symptôme de ce rapprochement. » (Lettre du 20 janvier 1869.) D'ailleurs, la question religieuse se trouvait en ce moment au premier plan, et, sur ce terrain, il semblait que nous fussions tous d'accord. On imprimait, dans l'atelier de mon frère, la conférence faite à Neuchâtel par Buisson quelques jours avant, afin qu'elle pût paraître aussitôt qu'il l'aurait répétée à la Chaux-de-Fonds, à Cernier (Val-de-Ruz) et au Locle ; mon père avait des épreuves d'une partie du manuscrit : il nous en lut un passage que je trouvai fort beau, et que je témoignai le désir de publier dans le Progrès. L'agitation commencée par Buisson avait gagné à la fois en étendue et en profondeur ; l'Église orthodoxe se sentait sérieusement menacée, et ses adversaires songeaient à organiser contre elle une campagne qui, bien menée, aboutirait à la destruction de l'édifice calviniste et émanciperait les esprits de la domination du dogme protestant, comme la révolte contre le papisme, au seizième siècle, les avait émancipés de la domination de Rome. À titre d'auxiliaires dans cette bataille, Buisson avait appelé à lui des orateurs connus pour la part qu'ils avaient déjà prise aux luttes engagées dans l'Église réformée de France, Athanase Coquerel, Félix Pécaut, Albert Réville, Jules Steeg, etc. ; et j'appris que dès le lendemain, lundi, arriverait à Neuchâtel Félix Pécaut, qui devait faire, dans un temple, une série de conférences.

C'était un collègue de Buisson à l'Académie de Neuchâtel, Auguste Jaccard, professeur de géologie, — et en même temps patron guillocheur au Locle [274], où il habitait la même maison que moi, — qui avait été chargé de demander à la municipalité du Locle l'autorisation de faire usage du temple pour la nouvelle conférence de Buisson. Mais Jaccard, qui se rattachait au parti royaliste et orthodoxe, n'avait accepté ce mandat qu'à contre-cœur et s'en acquitta sans zèle. Je le vis le lundi 25 ; il m'annonça que le vice-président de la municipalité, M. Jeanneret-Virchaux, auquel il s'était adressé, lui avait fait une réponse négative. Jaccard paraissant décidé à en rester là, je dus, bien malgré moi, me substituer à lui. J'allai sur-le-champ trouver le vice-président, et comme il me demanda de formuler ma demande par écrit, je la rédigeai dans son bureau ; je chargeai en outre un de mes amis, membre du Conseil général, de faire le même soir une interpellation dans l'assemblée municipale. Après deux jours d'hésitation, M. Jeanneret-Virchaux me répondit que le Conseil municipal n'était pas compétent, et qu'il fallait m'adresser aux pasteurs. Le jour même (mercredi 27), je me rendis chez le pasteur Verdan, et nous passâmes deux heures à discuter, en termes d'ailleurs très courtois ; il me promit qu'il s'entretiendrait de la question avec ses collègues, et qu'il m'enverrait le plus tôt possible une réponse écrite ; il ajouta en même temps qu'il lui paraissait que la commune bourgeoise [275], propriétaire du temple, était la seule autorité qui eût vraiment qualité pour en disposer. Voulant épuiser toutes les instances, je m'empressai d'écrire au président du Conseil communal, pour solliciter de lui l'autorisation nécessaire.

Pendant que j'étais chez le pasteur Verdan, Félix Pécaut montait en chaire à Neuchâtel, et prononçait un discours qui fit une profonde impression sur ses auditeurs. On fut stupéfait d'entendre un ecclésiastique s'élever contre le miracle et revendiquer les droits de la libre conscience. Mon père m'écrivit le lendemain une lettre dont je détachai, pour le reproduire dans le Progrès, le passage suivant, qui m'avait paru intéressant :


M. Félix Pécaut, ancien pasteur de l'Église réformée de France, a commencé hier au Temple du Bas, devant un auditoire de près de deux mille personnes, une série de conférences sur la religion du miracle et de l'autorité et la religion de la libre conscience.

M. Pécaut, l'un des représentants les plus honorés du protestantisme libéral, n'a pas hésité, quoique d'une faible santé, à répondre à l'appel qui lui a été adressé de Neuchâtel, et, parti du pied des Pyrénées, où il habite [276], il a traversé toute la France, par ces froids rigoureux, pour venir appuyer le mouvement d'émancipation des intelligences, commencé à Neuchâtel et qui va s'étendre à toute la Suisse romande ; car on ne peut plus en douter, l'heure est venue, et les cantons français vont enfin entrer à leur tour dans cette voie de libéralisme religieux où les ont précédés de plusieurs années la plupart des cantons allemands.

Ce réveil soudain et puissant des consciences et des cœurs, si longtemps engourdis par la tyrannie dogmatique de l'orthodoxie, a véritablement transformé la physionomie habituelle de notre population ; et j'ose le dire, nous assistons en ce moment, à Neuchâtel, au plus beau mouvement qui se soit jamais produit dans notre canton, sans en excepter la révolution de 1848.


Ce même jour, 27 janvier, Bakounine m'écrivait de Genève, en réponse à la demande que je lui avais adressée une dizaine de jours avant, la première lettre que j'aie reçue de lui. Voici ce qu'il me disait :


Ce 27 janvier 1869, Genève, 123, Montbrillant.

Mon bien cher Guillaume,

J'ai laissé passer bien des jours avant de vous répondre. Mais prenez-vous-en, je vous prie, aux mille affaires pressantes qui ne m'ont pas laissé un seul moment de répit. Si vous attribuez mon silence à quelque autre motif, vous me feriez une grande injustice, car mon cœur vous appartient... J'ai tant de choses à vous dire, à discuter avec vous ! Je viendrai absolument passer avec vous quelques jours dans la première quinzaine du mois de février, si cela vous convient toutefois ; d'ailleurs nous aurons bien le temps de nous entendre à ce sujet, vous me désignerez vous-même le jour qui vous conviendra le mieux....

Votre bien dévoué,
M. Bakounine.


Dans les jours qui avaient immédiatement précédé l'envoi de cette lettre, — je n'ai appris ce fait qu'en 1903, en lisant la biographie de Bakounine par Max Nettlau, — avait eu lieu à Genève un congrès de membres de l'organisation secrète fondée par Bakounine en 1864. À ce Congrès, auquel assistèrent entre autres — outre Bakounine — B. Malon, A. Troussot, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski, V. Barténief, Ch. Perron, Alberto Tucci, se produisit un conflit à la suite duquel Bakounine écrivit, le 26 janvier, une lettre de démission (publiée par Dragomanof, Correspondance de Michel Bakounine, édition russe, p. 217, et reproduite par Nettlau, p. 279) ; il y disait : « Après réflexion, je me suis décidé de sortir du Directoire central de la Fraternité internationale aussi bien que du Bureau central et de toutes les affaires publiques de l'Alliance, et de ne prendre aucune part, ni directe, ni indirecte, dans les affaires de ces sociétés jusqu'au prochain Congrès ». Peu de temps après, la Fraternité internationale [277] fut déclarée dissoute ; la circulaire, sans date, qui annonce cette décision indique, comme en étant le motif, des incidents survenus pendant le voyage fait en Espagne par Fanelli, Élie Reclus et Aristide Rey (Nettlau, p. 277). Je reviendrai là-dessus au chapitre suivant (p. 131).


Le jeudi 28, Buisson répétait à la Chaux-de-Fonds, où on lui avait accordé sans difficulté l'usage du temple, sa conférence de Neuchâtel ; et il m'adressait les feuillets d'épreuve que j'avais désiré recevoir, pour en publier un extrait dans le Progrès. J'en fis lecture le soir au père Meuron, à sa femme, et à deux dames qui se trouvaient là ; les auditeurs « furent profondément touchés de l'accent plein d'émotion et de foi de ces pages », dit ma lettre de ce jour. Quant à la missive de Bakounine, ma lettre la mentionne simplement en ces termes : « J'ai reçu aujourd'hui une lettre de Bakounine : il m'annonce qu'il viendra probablement ici le second dimanche de février ».

Le vendredi soir m'arriva une lettre de Buisson, m'indiquant comme date de sa conférence au Locle le vendredi 5 février. Il devait auparavant la répéter encore à Cernier le 1er février, dans la maison de commune. Dans la journée, les pasteurs m'avaient fait savoir, par une lettre très polie, qu'ils refusaient le temple, et le Conseil communal m'avait fait parvenir également son refus. Ces refus successifs, quand ils furent connus, produisirent dans le public une grande agitation ; et, pour l'entretenir, j'allai porter à l'éditeur de la Feuille d'avis des Montagnes (c'était lui qui imprimait le Progrès) le texte de mes trois lettres au Conseil municipal, aux pasteurs et au Conseil communal : Courvoisier accepta sans difficulté de les publier dans son journal avec les réponses.

Félix Pécaut avait fait à Neuchâtel une seconde conférence le vendredi. Cette fois, les partisans de l'orthodoxie interrompirent l'orateur par des sifflets, et, à la sortie du temple, Pécaut et Buisson furent grossièrement insultés.

Je préparais le n° 4 du Progrès, qui fut rédigé du vendredi 29 au dimanche 31, au milieu de la fièvre que me donnaient les négociations en vue de la conférence de Buisson, et les préparatifs que nous faisions, d'autre part, pour l'organisation d'une grande soirée au Cercle international.

L'assemblée mensuelle de la Section se réunit le dimanche 31, dans l'après-midi. L'ordre du jour portait, entre autres choses, l'examen du règlement fédéral élaboré au Congrès de Genève : les soixante et quelques articles du règlement furent lus, discutés et adoptés. La Section renouvela ensuite son bureau, et les fonctions de président, remplies jusqu'alors par Constant Meuron, furent remises, pour l'année 1869, au graveur F. Graisier. Le soir, à huit heures, eut lieu, dans cette même salle où le professeur Kopp avait fait sa conférence, la « soirée familière » que nous avions organisée. Les dames y avaient été invitées : c'était une innovation, et quelques pessimistes avaient prédit que les femmes n'oseraient pas venir. Elles vinrent cependant, et en si grand nombre qu'à huit heures et demie la grande et la petite salle du Cercle étaient combles : pour les faire mieux communiquer, il fallut démolir une armoire. Le nouveau président, Graisier, ouvrit la séance par un petit discours, dans lequel il fit ressortir combien il était important d'associer la femme au mouvement d'émancipation sociale, si l'on voulait que ce mouvement réussît. D'autres discours furent prononcés par Désiré Blin, horloger, et par Charles Monnier, comptable, accentuant, l'un, la note démocratique et sociale, l'autre la note anti-religieuse. Un camarade de la Chaux-de-Fonds, Bernard, exécuta avec beaucoup d'adresse des tours de prestidigitation qui divertirent l'assemblée ; d'autres camarades chantèrent ou dirent des poésies. À onze heures, je prononçai le discours de clôture, et la séance fut levée. Mais au moment où les dames allaient se retirer, on se souvient qu'il y a un piano dans la salle : vite les tables sont enlevées, quelqu'un se met au piano, et une sauterie s'improvise : jeunes et vieux, chacun veut en être, et l'on dansa avec le plus bel entrain jusqu'à une heure du matin. Cette soirée laissa la plus agréable impression à ceux qui y avaient pris part ; le surlendemain, j'écrivais : « On ne parle encore, chez nos amis, que de la soirée de dimanche ; c'est un enchantement. Ç'a été un beau jour pour moi que cette fête, ce triomphe de l'œuvre que nous avons fondée il y a deux ans avec tant de peine. » On voulut que je racontasse notre petite fête dans l’Égalité dont les deux premiers numéros venaient de paraître (23 et 3o janvier [278]) ; et j'adressai en conséquence à l'organe officiel de la Fédération romande une lettre qu'il publia dans son numéro 4 (13 février).

Le lundi soir, dans une réunion d'amis, nous réglâmes les détails de la réception qui serait faite à F. Buisson le vendredi suivant ; il fut décidé que le conférencier parlerait, comme la première fois, dans les salons du Cercle de l'Union républicaine.

Le lendemain mardi 2 février parut le n°4 du Progrès. David Perret, qui se trouvait au Locle pour affaires concernant une de ses inventions [279], vint m'aider le soir à faire l'expédition des numéros que j'adressais au dehors.

Le premier article de ce numéro était intitulé : La nouvelle conférence de M. Buisson ; j'y publiais par avance une page éloquente où l'orateur opposait « aux ancêtres illustres que le protestantisme orthodoxe cite avec orgueil, les ancêtres non moins illustres dont s'honore le protestantisme libéral ». Il disait aux orthodoxes :


Apprenez, messieurs, si vous l'ignorez, que nous aussi nous avons nos aïeux qui sont contemporains des vôtres. Les vôtres, quand vous en évoquez le souvenir, vous les trouvez au seizième siècle dans les chaires, dans les consistoires, dans les conseils publics de Genève, par exemple, puisqu'il s'agit de la Suisse ; les nôtres, nous les trouvons dans les prisons, dans les cachots, dans les tortures et sur les bûchers où les envoyaient les Farel, les Bullinger et les Calvin. Savez-vous de quel jour date la séparation du protestantisme orthodoxe et du protestantisme libéral ? Ils se séparent au pied du bûcher de Michel Servet.

... Calvin a vaincu, c'est vrai. Il a eu les bourreaux pour lui. Nous avons pour nous ses victimes.

Nos ancêtres, ce sont ces vaincus du seizième siècle ; ce sont un Michel Servet..., un Castellion..., un Gruet, qui, pour avoir protesté devant l'État et devant l'Église contre l'autorité dogmatique de Calvin, a la tête tranchée ; un Valentin Gentilis, exécuté pour hérésie... ; nos ancêtres, ce sont les anti-trinitaires, les sociniens, les libertins de Genève, les remontrants et les mennonites de Hollande, les dissidents suisses, qui ont nié les premiers le droit de punir l'hérésie, et tous ces obscurs hérétiques du seizième siècle contre qui sévirent aussi impitoyablement l'orthodoxie catholique et l'orthodoxie protestante.

Les voilà, nos pauvres ancêtres, et nous ne rougissons pas plus de leurs hérésies que de leur martyre.


Après cet article venait, sans signature naturellement, la lettre de mon père, du 28 janvier, reproduite plus haut ; un entrefilet sur la seconde conférence de Félix Pécaut ; et la suite de mon étude sur l'impôt : elle était consacrée à la démonstration de cette thèse, que « le consommateur qui ne produit rien ne paie en réalité rien au fisc ; le producteur, quel que soit le chiffre de sa consommation, est le seul contribuable ; l'impôt ne grève que les producteurs, et celui qui vit sans travailler, qui vit du travail des autres, ne paie pas un centime de contribution ».

Le numéro se terminait par la réponse suivante au journal l’Union libérale, de Neuchâtel, qui nous avait attaqués :


L’Union libérale, dans son numéro du 30 janvier, a bien voulu s'occuper du Progrès. Un correspondant facétieux s'est chargé de nous présenter aux lecteurs du journal conservateur, et il apprécie nos articles sur l'école et l'église, sur l'impôt, sur la conférence de M. Kopp, d'une manière fort drolatique, mais qui dénote une bien médiocre connaissance des questions économiques et religieuses.

Le cadre de notre modeste journal nous interdit toute polémique, et nous ne sommes d'ailleurs pas d'humeur à batailler contre des adversaires qui paraissent incapables de soutenir une discussion sérieuse, et qui ne savent opposer au socialisme que des arlequinades signées du pseudonyme de Brutus, qu'il a plu à leur auteur de prendre, et qu'il est très libre de garder en se l'appliquant dans toute son énergie littérale. Il nous suffit de constater l'inintelligence de nos conservateurs en présence des problèmes sociaux, le risible dédain qu'ils affichent pour les enseignements de la science moderne, leur incroyable aveuglement sur la réalité de la situation, et, tirant de cette folie de nos adversaires l'heureux augure du triomphe prochain de la justice sur le privilège, de la défaite de l'ancien monde et de l'avènement du monde nouveau, nous disons avec le poète :

Quos vult perdere Jupiter dementat,

« Quand Dieu veut perdre quelqu'un, il commence par lui ôter la raison. »


Toute la journée du mercredi, « chaleureuses poignées de main des uns, regards obliques et courroucés des autres ». La Feuille d'avis avait paru en même temps que le Progrès : mes lettres aux pasteurs et au Conseil communal semblaient à certaines gens le comble de l'audace ; les vieilles perruques de « royaux » et de « mômiers » prophétisaient la fin du monde et l'abomination de la désolation. Le clergé catholique unissait ses doléances à celles de l'orthodoxie protestante ; le curé du Chauffaud, petit village français à une lieue du Locle, avait déclaré à ses paroissiens que Buisson et moi étions possédés du démon. Pendant plusieurs jours de suite, je reçus des lettres anonymes : on y appelait Buisson et moi des diables qui voulaient tout renverser, et on m'annonçait qu'on se débarrasserait de moi par un coup de poignard ou de pistolet. Ces gentillesses nous amusèrent beaucoup.

La conférence de Buisson, Profession de foi du protestantisme libéral, fut faite, comme il avait été annoncé, le vendredi 5 février, devant un très nombreux auditoire, qui l'applaudit chaleureusement. Mes lettres ne contiennent pas de détails sur cette soirée, parce qu'elles présentent une lacune du 5 au 8 février : le lendemain de la conférence, le samedi 6, j'étais parti du Locle pour aller passer le dimanche à Morges.

À mon retour, je trouvai deux billets de Bakounine, du 5 et du 7, m'annonçant tous les deux qu'il lui était impossible de venir le samedi 13 ; le premier billet ajoutait qu'il viendrait le dimanche 21 ; le second disait au contraire qu'il viendrait le samedi 20 si cela nous convenait. Je m'empressai de lui répondre que nous préférions qu'il vînt dès le samedi.

Cependant le mouvement rationaliste dont Buisson avait été l'initiateur allait, par le concours que lui apportaient des pasteurs de l'Église libérale française, prendre un caractère qui n'était plus celui du début : il ne s'agissait plus d'une simple protestation à laquelle pourraient s'associer tous les partisans du libre examen ; on voulait maintenant travailler à la constitution d'une « Église libérale », dont le programme fut exposé par un Comité d'initiative dans un Manifeste du christianisme libéral, portant la date du 3 février, et qui parut le 8 ou le 9 février [280]. Les auteurs de ce Manifeste demandaient que, dans le plus bref délai possible, toutes les Églises fussent séparées de l'État, et ils proposaient la constitution d'une Église libérale, « gardant la substance morale du christianisme, sans dogmes obligatoires, sans miracles, sans livre infaillible, et sans autorité sacerdotale ». Ils avaient fait effort pour se montrer aussi larges que possible, et ils faisaient appel aux athées comme aux théistes : « S'il se trouvait, disaient-ils, des hommes qui prétendissent être athées et qui néanmoins prissent comme les autres le sérieux engagement de participer de toutes leurs forces à cet effort moral que supposent les mots culte du bien et amour de l'humanité, l'Église libérale devrait les recevoir au même rang que tous leurs frères, non comme athées, mais comme hommes ».

Naturellement, l'Église orthodoxe, menacée, se défendait. Après la réplique du pasteur Godet, on avait entendu, à Neuchâtel, le pasteur Robert-Tissot (26 décembre) [281], le professeur Félix Bovet (12 janvier) [282], le pédagogue Jules Paroz (18 janvier) [283] ; à Cernier le pasteur Alexandre Perrochet (9 février) [284] ; et bientôt le professeur Frédéric de Rougemont, le plus célèbre des controversistes protestants de la Suisse française, allait diriger contre le Manifeste du christianisme libéral les traits laborieusement aiguisés de son ironie [285]. Au Locle, ce fut le pasteur Comtesse qui se chargea de réfuter à la fois la Profession de foi du protestantisme libéral et le Manifeste du christianisme libéral, dans une conférence faite au temple le jeudi 11 février [286]. J'allai l'entendre, et le lendemain je notais en ces termes mes impressions :


Hier soir j'ai assisté à une conférence du pasteur Comtesse. C'est un jeune homme, qui n'a pas plus d'une trentaine d'années, et c'est celui de nos trois ministres qui a le plus de talent. M. Verdan est plus large et plus homme du monde ; mais M. Comtesse manie la parole d'une façon vraiment supérieure. Il a critiqué le christianisme libéral de M. Buisson avec beaucoup de logique ; et, chose singulière, il lui a fait, au nom de l'orthodoxie, les mêmes objections que je lui ai faites au nom de la science. Mais quand il a passé à la partie affirmative de son sujet, et qu'il a voulu défendre sa religion à lui, il a été vraiment très faible, plus faible que M. Godet. Tu verras dans le prochain numéro du Progrès un article de moi sur cette conférence. (Lettre du 12 février 1869.)


Bakounine m'écrivit pour la quatrième fois le samedi 13 février. Voici sa lettre :


Ce 13 février 1869. Genève, 123, Montbrillant.

Ami,

Je viendrai certainement samedi prochain, c'est-à-dire le 20 de ce mois. J'avais bien pensé d'abord, lorsque je vous ai écrit ma première lettre [287], n'aller que le dimanche, parce que tous les samedis soir nous avons des conférences sur la philosophie du peuple et des discussions ou plutôt des conversations aussi intéressantes qu'utiles sur la propriété collective, dans notre groupe genevois de l'Alliance. Mais Perron m'ayant dit que vos réunions ont surtout lieu le samedi, et m'ayant fait observer d'autre part que je pouvais bien manquer une seule séance, je vous ai écrit ma seconde lettre où je vous prie de m'attendre samedi. Je partirai avec le train du matin, c'est-à-dire à six heures quinze, de sorte que je serai chez vous à trois heures, et si vous voulez me le permettre je resterai avec vous et chez vous dimanche et lundi, parce que je veux absolument faire plus ample connaissance avec vous, et devenir, s'il est possible, votre intime tant par la pensée que par l'action. Je dois vous dire que vous avez fait absolument ma conquête, que je me sens entraîné vers vous, et que rarement je me suis trompé, lorsque j'ai obéi à de pareilles attractions. Nous aurons tant de choses à nous dire, à discuter et à concerter ! Je vous apporterai les conférences que j'ai faites dans notre groupe, et en outre toute notre correspondance avec le Conseil général de Londres, le Comité central de Bruxelles, celui d'Espagne et d'Italie, à propos de notre Alliance. Je vous dirai aussi des choses qui sans doute vous feront plaisir concernant les progrès qu'elle fait en France. — Il paraît que Perron ne pourra pas venir. Je ferai pourtant encore un effort pour l'entraîner ; écrivez-lui, appelez-le.

Adieu et à bientôt.

Votre dévoué.
M. Bakounine.


La semaine qui suivit la réception de cette lettre fut consacrée à préparer un 5e numéro du Progrès, qui parut le 20 février, c'est-à-dire le jour même de la venue de Bakounine au Locle. Ce numéro contenait un article intitulé Le christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse, dans lequel j'indiquais l'attitude que, selon moi, les socialistes, après la publication du Manifeste du christianisme libéral, avaient à prendre à l'égard de F. Buisson et de ses amis. Venait ensuite la quatrième et dernière partie de l'étude sur l'impôt, dont les conclusions étaient les suivantes : deux solutions sont en présence, celle des socialistes et celle des économistes ; pour les socialistes, le seul remède aux abus de tous les systèmes fiscaux, c'est de modifier radicalement les rapports qui existent entre le capital et le travail, de façon que, les privilèges et les monopoles étant détruits, tous les citoyens deviennent producteurs et égaux ; mais « il est permis de se demander si, en attendant la transformation de la société, nous ne trouverions pas quelque avantage à consulter les économistes, et à essayer du remède qu'ils nous offrent » ; ce remède, c'est l'impôt progressif, duquel J.-B. Say a écrit : « Je ne craindrais pas de dire que l'impôt progressif est le seul équitable ». Le numéro se terminait par quelques explications, d'un intérêt exclusivement local, sur les circonstances qui, en 1861, avaient fait enlever aux contribuables étrangers le droit de vote en matière muncipale, qu'ils possédaient antérieurement ; et par la fin de l'article La vérité sur la grève de Bâle.

Voici l'article dans lequel se trouve exposé notre point de vue sur l'attitude à prendre à l'égard du christianisme libéral :


Le Christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse.

Nous avons assisté à la conférence donnée jeudi 11 courant, dans le temple du Locle, par M. le pasteur Comtesse, en réponse à la seconde séance de M. Buisson. C'est un devoir pour nous de rendre hommage à la loyauté que M. Comtesse a mise à reproduire l'argumentation de son adversaire, sans rien omettre d'essentiel, sans chercher à affaiblir aucun raisonnement par la manière de le présenter. Si tout le monde, dans le camp orthodoxe, discutait avec cette bonne foi, il est probable qu'on arriverait, sinon à s'entendre, du moins à s'estimer réciproquement et à respecter la liberté de toutes les consciences.

M. Comtesse a voulu prouver que le christianisme libéral, qui rejette la révélation divine, et qui ne donne d'autre fondement à la morale que la conscience humaine, devra nécessairement aboutir, s'il veut être logique, à l'élimination de toute idée métaphysique, à la négation de tout absolu. Le christianisme libéral, en écartant l'absolu, s'identifie avec la science. M. Comtesse a exprimé cette conclusion en mettant en opposition, d'un côté, l'orthodoxie, qui lui apparaît comme la religion de Dieu, de l'autre côté le libéralisme, qu'il appelle la religion des hommes.

Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Comtesse. Nous pensons, comme lui, que ceux des chrétiens libéraux qui croient à la possibilité de faire accepter le même point de vue moral à des gens qui conçoivent Dieu comme loi immuable, et à d'autres qui le conçoivent comme volonté libre, — que ces chrétiens libéraux sont dans l'erreur. Nous pensons que le christianisme libéral, qui n'est encore chez nous qu'une protestation confuse de tous les esprits indépendants contre l'autorité religieuse, finira par avoir conscience de ce qu'il y a d'illogique dans l'idée d'une Église où l'unité du dogme théologique serait remplacée par la discordance des systèmes métaphysiques ; et qu'un jour viendra où, s'affranchissant complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes, le nouveau protestantisme s'affirmera comme l'union de ceux qui ne cherchent la vérité que dans la science.

La religion des hommes, c'est-à-dire la science, c'est bien là en effet ce qu'il y a au fond du christianisme libéral, et nous remercions M. Comtesse de nous l'avoir fait apercevoir plus clairement encore. Grâce à sa logique, nous voilà complètement rassurés sur ce que pouvaient avoir d'inquiétant pour un libre-penseur certains passages du Manifeste. Il n'y a plus à hésiter, le devoir de tous ceux qui veulent l'émancipation des intelligences est d'appuyer de toutes leurs forces un mouvement qui, malgré ce qu'il a encore d'obscur et d'indécis, doit infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine.

D'ailleurs, de ce que le christianisme libéral, à ses débuts, prête le flanc à la critique du logicien, qui peut lui reprocher des inconséquences et des lacunes, est-ce à dire qu'il n'ait pas sa raison d'être historique, et par conséquent sa légitimité ? On ne peut pas exiger que l'esprit humain, dans ces évolutions puissantes de la pensée qui se font au sein des masses, procède toujours avec la précision rigoureuse du syllogisme : l'important, c'est qu'il avance du côté de la vérité et du progrès. Les erreurs partielles, les faiblesses de détail, se corrigent d'elles-mêmes à mesure que l'idée se dégage et s'épure ; c'est le temps qui introduit dans la marche de l'humanité cette logique que les esprits absolus voudraient lui imposer prématurément.

À la fin du siècle passé, par exemple, l'idée démocratique était représentée par Rousseau, Robespierre et les jacobins. Certes, personne plus que nous ne convient de ce que le jacobinisme a eu d'étroit et d'incomplet ; mais nous pensons qu'il serait injuste de le condamner parce qu'il n'avait pu encore s'élever à des conceptions comme celles du socialisme moderne. Le jacobinisme a eu sa raison d'être : il représente une étape nécessaire du progrès social, et on ne pouvait pas ne pas passer par lui.

Il en est de même du christianisme libéral. Nous ne l'envisageons pas comme l'idéal religieux définitif, ce serait méconnaître la loi du progrès : nous le regardons comme une forme transitoire, au sein de laquelle s'élaborera une philosophie positive accessible, non plus seulement à quelques esprits favorisés, mais à la raison de tous.

Qu'importent, du reste, les objections que peuvent faire un orthodoxe ou un philosophe à un mouvement qui se produit d'une manière fatale. Le christianisme libéral est un fait, et tous les raisonnements de M. Comtesse ne l'empêcheront pas d'exister.

Nous avions l'autre jour, avec une personne qui pense être très orthodoxe, la conversation suivante :

« Croyez vous, lui demandions-nous, qu'on ne puisse avoir de la morale qu'à la condition de professer les mêmes croyances que vous ?

— Oh non, je ne crois pas cela.

— Vous pensez donc qu'on peut être honnête homme dans toutes les religions ?

— Oui.

— Et même sans aucune religion ?

— Oui, j'en ai vu des exemples.

— Croyez-vous qu'un homme qui aura conformé sa vie aux lois de la morale pourra être damné par Dieu parce qu'il n'était pas chrétien ?

— Non, je ne pense pas que Dieu puisse punir ceux qui auront fait le bien.

— Dans ce cas, vous ne croyez pas que la foi en Jésus-Christ soit nécessaire pour être sauvé ?

— Non, d'après ce que je vous ai répondu ; je ne le crois pas.

— Mais, monsieur, si c'est là votre opinion, nous sommes d'accord, et vous êtes un protestant libéral tout comme moi [288]. »

En effet, tout est là. Celui qui ne croit pas la foi en Jésus-Christ indispensable au salut n'est plus un orthodoxe.

Or, nous sommes certain que les trois quarts des personnes qui fréquentent l'église répondraient aux questions qui précèdent de la même manière que notre orthodoxe, — à la condition toutefois que ces questions leur soient posées dans l'intimité et par un ami, et non pas en public et par un ministre du culte. C'est-à-dire que chez nous, la masse de la population, sans qu'elle s'en doute, appartient déjà au christianisme libéral.

M. Comtesse lui-même — le croirait-on ! — a faibli un moment, et ne s'est plus souvenu du verset farouche qui dit que celui qui ne croit pas au Fils ne verra point la vie, mais que la colère de Dieu demeure sur lui (Jean III, 36). Le défenseur de l'orthodoxie, voulant justifier sa religion du reproche d'intolérance, a déclaré hautement que les chrétiens ne menaçaient personne de la damnation. « Celui qui n'admet pas les miracles », a-t-il dit, « n'a qu'à entrer dans une église rationaliste ; mais il n'est pour cela ni damné ni perdu. » (Textuel.)

Faut-il croire qu'ici l'expression a dépassé la pensée, et que nous aurions tort de donner à ces paroles une signification sérieuse ? Ou bien l'orthodoxie deviendrait-elle réellement traitable jusqu'à proclamer en chaire la légitimité de l'hérésie ? et approcherions-nous vraiment de ces jours fortunés dont Voltaire disait :

Je vois venir de loin ces temps, ces jours sereins,
Où la philosophie, éclairant les humains,
Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître.
Le fanatisme affreux tremblera d'y paraître :
On aura moins de dogme avec plus de vertu.
Si quelqu'un d'un emploi veut être revêtu,
Il n'amènera plus deux témoins à sa suite
Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite.

Ainsi soit-il !


La visite de Bakounine au Locle devait avoir pour conséquence de nous déterminer à dégager plus nettement la revendication de la vérité scientifique de ce qui n'était qu'une « protestation confuse contre l'autorité religieuse », et à nous affirmer comme anti-chrétiens. Le Manifeste du christianisme libéral avait dit que l'Église libérale recevrait dans son sein tous ceux qui voulaient travailler à leur commune amélioration spirituelle, « sans s'informer s'ils professent le théisme, le panthéisme, le supra-naturalisme, le positivisme, le matérialisme ou tout autre système ». Or, tout en appuyant le mouvement anti-orthodoxe, nous ne voulions pas devenir membres d'une Église, nous ne voulions pas nous solidariser avec des hommes qui pourraient être des « supranaturalistes ». Ce sentiment était le nôtre avant d'avoir entendu Bakounine ; mais quand le hardi révolutionnaire fut venu parmi nous, nous résolûmes, sous son impulsion, de le déclarer de façon bien explicite.

IV


Bakounine au Locle (20-22 février) ; notre intimité ; le programme de l'Alliance.


Nous avions résolu de réunir nos camarades dans un banquet au Cercle international à l'occasion de la visite de Bakounine, comme nous l'avions fait le 16 janvier à l'occasion de la conférence du professeur Kopp. Bakounine disposant de trois jours, il fut décidé que le banquet aurait lieu le samedi soir, et que la soirée du dimanche serait consacrée à une conférence faite par lui et à laquelle le public serait invité.

La nouvelle de la venue du célèbre révolutionnaire russe avait mis le Locle en émoi ; et dans les ateliers, dans les cercles, dans les salons, on ne parlait que de lui. On se racontait sa vie aventureuse : que, tout jeune, il avait dû quitter la Russie à cause de ses opinions ; qu'en 1849 il avait dirigé l'insurrection de Dresde, et que, fait prisonnier, il avait passé huit ans et demi dans les forteresses de la Saxe, de l'Autriche et de la Russie ; que les deux premières années, il avait les fers aux mains et aux pieds, et même, à Olmütz, était enchaîné à la muraille par la ceinture ; qu'en 1857, la prison avait été transformée en un bannissement perpétuel en Sibérie ; et qu'après quatre années passées dans les provinces de Tomsk et d'Irkoutsk, il avait réussi, en 1861, à s'évader par le Japon, l'Océan Pacifique et la Californie. On s'étonnait que cet irréconciliable adversaire du despotisme russe fût un proche parent (par sa mère) du fameux Mouravief, le bourreau de la Pologne. Et on se disait que la présence, dans les rangs de l'Internationale, d'un homme aussi énergique, ne pouvait manquer de lui apporter une grande force.

Le samedi 20, Bakounine arriva à trois heures, comme il l'avait annoncé. J'étais allé l'attendre à la gare avec le père Meuron, et nous le conduisîmes au Cercle international, où nous passâmes le reste de l'après-midi à causer avec quelques amis qui s'y étaient réunis. Si l'imposante stature de Bakounine frappait les imaginations, la familiarité de son accueil lui gagnait les cœurs ; il fit immédiatement la conquête de tout le monde, et Constant Meuron me dit : « C'est mon homme ». Nous parlâmes de mille choses diverses. Bakounine nous donna des nouvelles du voyage de propagande que son ami italien Fanelli venait de faire en Espagne, où il avait fondé à Madrid la première Section de l'Internationale, avec le programme de l'Alliance, et il nous montra une photographie représentant Fanelli entouré d'un groupe de socialistes espagnols. À huit heures du soir eut lieu le banquet, dans la grande salle de notre Cercle : « Beaucoup de gaîté et de fraternité, des discours et des discussions sérieuses, des chansons, voilà la fête. Bakounine a pris la parole plusieurs fois ; il parle très bien, dans un langage familier, mais énergique et éloquent. C'était justement la fête du père Meuron, qui avait ce jour-là soixante-cinq ans : aussi ai-je fait un petit discours en son honneur, et nous avons bu à sa santé, et à celle de ses enfants, c'est-à-dire à la nôtre. » (Lettre du 21 février 1869.)

Le banquet se prolongea fort tard, car Bakounine ne se couchait pas de bonne heure. Il avait coutume de veiller chaque nuit jusqu'à trois ou quatre heures, et de dormir ensuite jusqu'à onze heures du matin ; de onze heures à trois heures il travaillait, puis il se mettait à table ; après son repas, il faisait un sommeil d'une heure, et recommençait ensuite à travailler — à moins qu'il ne sortît — jusqu'à l'heure où il se couchait. Il fumait constamment des cigarettes. Pendant son court séjour au Locle, il conserva à peu près la même distribution des vingt-quatre heures de la journée.

Le dimanche, en conséquence, je ne le vis qu'assez tard (il avait accepté l'hospitalité que, grâce à la complaisance de la personne chez qui je logeais, Mme veuve Dohmé, j'avais pu lui offrir dans une pièce de son appartement). Nous passâmes une partie de la journée en tête à tête, en causeries intimes ; nous dînâmes vers le soir au Caveau, en compagnie du père Meuron et de quelques amis ; et à huit heures, dans la grande salle du Cercle international, Bakounine fit, devant un auditoire qui comptait à peu près autant de femmes que d'hommes, une conférence sur la Philosophie du peuple, que suivit un second exposé dont le sujet fut l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. On fut charmé de l'entendre, et la netteté de son langage, qui allait droit au but, sans ménagement et avec une audacieuse franchise, n'effraya personne, au moins parmi les ouvriers (car il n'y avait pas que des ouvriers dans l'auditoire, et la curiosité avait amené aussi quelques adversaires) : au contraire, on lui sut gré d'être allé jusqu'au bout de sa pensée. C'était la première fois que la plupart des membres de l'Internationale entendaient exprimer de semblables idées. L'impression fut profonde.

La réunion était une « soirée familière » ; en conséquence, après une heure consacrée à la philosophie et au socialisme, on dansa, dans la salle même où avait eu lieu la conférence, après avoir enlevé les bancs et les chaises, pendant que Bakounine, retiré dans une pièce voisine, causait avec un certain nombre d'hommes d'âge mûr qui préféraient sa conversation aux plaisirs bruyants de la jeunesse.

Quelques camarades de la Chaux-de-Fonds étaient venus assister à cette réunion, entre autres Fritz Heng, qui avait été le président du Congrès de Genève, et mon ami Fritz Robert.

Le lundi, il y eut encore, dans l'après-midi, une réunion entre camarades au Cercle international. Dans les conversations, Bakounine racontait volontiers des historiettes, des souvenirs de sa jeunesse, des choses qu'il avait dites ou entendu dire. Il avait tout un répertoire d'anecdotes, de proverbes, de mots favoris qu'il aimait à répéter. Par exemple, à propos des cigarettes dont il ne pouvait pas se passer, il racontait qu'un jour, en Italie, une dame lui avait dit : « Si la révolution éclatait, vous vous trouveriez probablement privé de tabac : que feriez-vous alors ? » et qu'il avait répondu : « Eh bien, madame, je fumerais la révolution ». Une fois, à la fin d'un dîner, en Allemagne, il avait, nous dit-il en riant, porté ce toast, accueilli par un tonnerre d'applaudissements : « Je bois à la destruction de l'ordre public et au déchaînement des mauvaises passions ». En prenant une tasse de café, il nous cita ce dicton allemand, — que je lui ai entendu répéter bien des fois depuis, — que le café, pour être bon, doit être Schwarz wie die Nacht, heiss wie die Hölle, und süss wie die Liebe (Noir comme la nuit, brûlant comme l'enfer, et doux comme l'amour).

Parmi les choses qu'il nous dit au cours de ces entretiens, j'en retrouve une que j'avais notée en ces termes :


Encore ceci pour achever de te peindre l'homme. Il nous disait hier en riant que, selon lui, l'échelle des bonheurs humains était faite comme suit : en premier lieu, comme bonheur suprême, mourir en combattant pour la liberté ; en second lieu, l'amour et l'amitié ; en troisième lieu, la science et l'art ; quatrièmement, fumer ; cinquièmement, boire ; sixièmement, manger ; septièmement, dormir. (Lettre du 23 février 1869.)


Bakounine m'avait écrit qu'il voulait « devenir mon intime tant par la pensée que par l'action ». Pendant son séjour au Locle, il me fit en effet des confidences : il me parla d'une organisation secrète qui unissait depuis plusieurs années, par les liens d'une fraternité révolutionnaire, un certain nombre d'hommes dans différents pays, plus particulièrement en Italie et en France ; il me lut un programme contenant des choses qui répondaient entièrement à mes propres aspirations, et me demanda si je ne voudrais pas me joindre à ceux qui avaient créé cette organisation. Ce qui me frappa surtout dans les explications qu'il me donna, c'est qu'il ne s'agissait point d'une association du type classique des anciennes sociétés secrètes, dans laquelle on dût obéir à des ordres venus d'en haut : l'organisation n'était autre chose que le libre rapprochement d'hommes qui s'unissaient pour l'action collective, sans formalités, sans solennité, sans rites mystérieux, simplement parce qu'ils avaient confiance les uns dans les autres et que l'entente leur paraissait préférable à l'action isolée.

À ces ouvertures, je répondis, naturellement, que j'étais tout prêt à m'associer à une action collective dont le résultat devait être de donner plus de force et de cohésion au grand mouvement dont l'Internationale était l'expression. J'ajoutai que le père Meuron était tout désigné pour être l'un des nôtres. Constant Meuron, à qui nous en parlâmes le jour même, nous donna aussitôt son adhésion sans réserve : il avait appartenu, avant 1848, à la Charbonnerie, et, en sa qualité de vieux conspirateur, il se réjouissait à la pensée que l'Internationale serait doublée d'une organisation secrète qui la préserverait du danger que pouvaient lui faire courir les intrigants et les ambitieux.

J'ai parlé plus haut (p. 120) de la dissolution de la Fraternité internationale, et de la circulaire, sans date (publiée par Nettlau, p. 277), qui notifia cette décision à tous les intéressés, et en indiqua les motifs. Voici ce document, qui est certainement sorti de la plume de Bakounine, comme le démontrent certaines tournures de style à lui personnelles :


Citoyens, quelques membres anciens de la Fraternité internationale ont, d'accord avec le Bureau central [289], déclaré dissoute cette institution. Cette résolution mûrement réfléchie a eu pour cause l'inutilité avérée d'une institution formée d'hommes dont la plupart se croient si peu engagés, qu'ils se sont crus en droit d'agir en opposition aux devoirs imposés à chaque frère par les principes et les statuts de la Fraternité, ce qui constitue vis-à-vis des frères fidèles une injustice flagrante et les place dans une position insoutenable... Quelques-uns des nôtres sont allés en Espagne [290], et, au lieu de s'attacher à grouper les éléments socialistes qui, nous en avons la preuve matérielle, sont déjà assez nombreux et même assez développés dans les villes comme dans les campagnes de ce pays, ils y ont fait beaucoup de radicalisme et un peu de socialisme bourgeois... Ces frères, oublieux du but qu'ils poursuivaient ou qu'ils étaient censés poursuivre, ont embrassé la cause de ce pauvre républicanisme bourgeois qui s'agite avec tant d'impuissance et de bruit en Espagne, ils l'ont défendu dans les journaux tant espagnols que français, et ont poussé le dédain de tous nos principes jusqu'à prêter les mains à des tentatives de rapprochement avec Espartero et avec Prim lui-même au besoin.... Ces faits seuls suffiraient pour démontrer le peu de sérieux de notre organisation fraternelle, quand bien même ils n'eussent pas été suivis d'un autre fait qui ne nous a plus permis d'hésiter sur la convenance de notre dissolution : le secret de nos affaires a été livré à des étrangers [291], nous sommes devenus l'objet de cancans, et notre action qui, pour avoir de la force, devrait s'exercer secrètement, est devenue par là non seulement inutile, mais ridicule... C'est principalement pour ces motifs que notre Fraternité a dû être dissoute...


Le document ci-dessus n'ayant pu être rédigé qu'après le retour d'Espagne de Fanelli, je pense qu'il est postérieur à la visite de Bakounine au Locle. En ce qui me concerne, je n'avais jamais, avant la lecture de ce document dans l'ouvrage de Nettlau, entendu parler de cette crise de la Fraternité internationale à la suite de laquelle elle fut déclarée dissoute. Cette dissolution eut pour résultat, comme l'explique Nettlau, la cessation des relations intimes entre le groupe des plus anciens frères internationaux (Bakounine, Fanelli et leurs amis, les « frères fidèles ») et quelques dissidents, dont les deux frères Reclus, Malon, Mroczkowski, Joukovsky. Mais ceux-là mêmes qui avaient déclaré l'ancienne Fraternité dissoute n'en continuèrent pas moins leur action collective, comme par le passé ; et c'est pour cela, évidemment, que Bakounine jugea inutile de me parler d'un incident qui ne devait influer en rien sur les relations que nous venions de nouer.

Dans les conversations qui eurent lieu au Cercle international, Bakounine parla à ses auditeurs de l'Alliance fondée à la suite du Congrès de Berne : il en avait apporté le programme et le règlement (un petit imprimé de quatre pages, dont j'ai conservé des exemplaires). Il nous donna lecture de ce programme, qui plut généralement ; et il demanda si, parmi les membres de l'Internationale au Locle, il ne s'en trouverait pas qui voulussent constituer un groupe local de l'Alliance, comme il en existait un à Genève. Malgré la sympathie qu'inspirait Bakounine, on résista, amicalement mais fermement, au désir qu'il exprimait : on lui dit qu'il ne serait pas bon, à notre avis, de constituer, à côté de la Section de l'Internationale, un groupe qui comprendrait les éléments les plus avancés ; et que, précisément parce que nous trouvions le programme de l'Alliance de notre goût, nous voulions faire la propagande de ses principes dans le sein de la Section, et chercher à y gagner tout le monde. Les imprimés que Bakounine avait apportés furent libéralement distribués à tous ceux qui en demandèrent ; et, si les socialistes loclois refusèrent de constituer un groupe de l'Alliance, on peut dire que presque tous se déclarèrent adhérents à son programme.

C'est à cet endroit que j'ai cru devoir placer le texte de ce programme, parce que c'est à l'occasion de la visite de Bakounine au Locle que les socialistes des Montagnes neuchâteloises apprirent ce que c'était que l'Alliance :


Programme de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste.

1. L’Alliance se déclare athée ; elle veut l'abolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine.

2. Elle veut avant tout l'égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par l'abolition du droit de l'héritage [292], afin qu'à l'avenir la jouissance soit égale à la production de chacun, et que, conformément à la décision prise par le dernier Congrès des ouvriers à Bruxelles, la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles.

3. Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l'égalité des moyens de développement, c'est-à-dire d'entretien, d'éducation et d'instruction à tous les degrés de la science, de l'industrie et des arts, convaincue que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultat d'amener de plus en plus une plus grande égalité naturelle des individus, en faisant disparaître toutes les inégalités factices, produits historiques dune organisation sociale aussi fausse qu'inique.

4. Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d'autre forme politique que la forme républicaine, et rejetant absolument toute alliance réactionnaire, elle repousse aussi toute action politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital.

5. Elle reconnaît que tous les États politiques et autoritaires actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs, devront disparaître dans l'union universelle des libres associations, tant agricoles qu'industrielles.

6. La question sociale ne pouvant trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays, l’Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et sur la rivalité des nations.

7. Elle veut l'association universelle de toutes les associations locales par la liberté.


En quittant le Locle, Bakounine donna sa photographie à Constant Meuron. Cette photographie, qui est maintenant en ma possession, avait été faite l'année précédente par un de ses amis, photographe amateur ; on lit au dos l'adresse imprimée du photographe : « W. Mroczkowski, phot., à Vevey ». C'est la meilleure, à mon goût, des photographies de Bakounine. L'exemplaire donné à Constant Meuron porte la dédicace suivante :

au vénérable frère MEURON, patriarche du Locle
son frère et ami M. Bakounine.
1869, Février.
V


Le n° 6 du Progrès ; article sur la fête du 1er mars. Préparation de la transformation du Progrès.


Nous avions demandé à Bakounine sa collaboration pour le Progrès : il nous la promit. Nous aurions voulu qu'il nous donnât le manuscrit de sa conférence sur la « Philosophie du peuple » ; il préféra nous envoyer une série de lettres écrites spécialement pour nous. Parti du Locle le lundi soir, il s'arrêta à Neuchâtel pour y coucher, et il y passa une partie de la journée du lendemain : ce fut là qu'il écrivit son premier article, qui est daté de Neuchâtel [293], le 23 février 1869, et qui est adressé « Aux compagnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Chaux-de-Fonds ».

Nous étions à la veille de la fête patriotique du 1er mars, par laquelle on célèbre l'anniversaire de la révolution de 1848, qui a fait de la principauté de Neuchâtel une république. Nous désirions marquer, par un acte, que nous n'entendions pas être à la remorque du parti radical, et que nous voulions agir en parti indépendant, le parti de l'émancipation du travail. Sur ma proposition, il fut décidé que nous nous abstiendrions de participer à la fête, et que le Progrès publierait, à la date du 1er mars, un numéro dont le premier article indiquerait le motif de notre abstention.

Cette décision n'était pas encore prise le mercredi soir 24 février, car une lettre écrite par moi ce jour-là dit que ma présence à lafête du 1er mars sera peut-être nécessaire. Ce fut, par conséquent, dans l'intervalle du jeudi au samedi que notre résolution fut arrêtée, et que j’écrivis l’article qui devait paraître en tête du 6e numéro du Progrès. Cet article fut communiqué en épreuve à mes amis le samedi soir et approuvé par eux. Le journal ne devait être mis sous presse que le lundi matin.

Nous n’avions nullement l’intention de tirer un pétard pour effrayer la bourgeoisie. Nous voulions simplement exprimer notre aversion pour le bavardage patriotique des orateurs qui répétaient, à chaque anniversaire du 1er mars, le même discours stéréotypé ; nous voulions marquer en même temps notre résolution de marcher de l’avant, en nous séparant du « bataillon des satisfaits », mais en acceptant le concours de ceux des hommes de 1848 qui, sentant que la révolution bourgeoise n’avait pas réalisé l’émancipation du travail et l’avènement de la justice, voudraient s’unir à nous pour préparer une révolution nouvelle. Il s’agissait si peu d’une « manifestation », que, notre abstention une fois décidée, j’avais compté aller passer les journées du dimanche 28 février et du lundi 1er mars à Morges ; je n’en fus empêché que par l’état de ma santé : j’avais attrapé un gros rhume le mercredi 24, et j’étais encore souffrant le samedi.

Le n° 6 du Progrès, portant la date du 1er mars, contenait, outre mon article sur la fête, le compte-rendu de la soirée du 21 février, la première lettre que nous adressait Bakounine, et un article, extrait de la Liberté de Genève, intitulé « Radicaux, libéraux, et socialistes ». Voici les deux premiers de ces articles :


La Fête du 1er Mars.
Ouvriers !

Devez-vous vous joindre à la bourgeoisie pour célébrer l’anniversaire de la république neuchâteloise ?

Non.

La fête du 1er mars est une fête nationale et bourgeoise : elle ne vous regarde pas.

On vous parle des gloires de la patrie. Le travail n’a pas de patrie.

La république, il est vrai, a donné aux citoyens l’égalité politique et civile, la liberté de la presse et la liberté des cultes. Mais quels fruits avez-vous retiré de toutes ces belles choses ?

Ceux-là seuls qui possèdent sont libres. La bourgeoisie seule, la classe qui vit du travail des ouvriers, a profité des conquêtes de 1848. Pour vous, travailleurs, votre situation n’a pas changé : aucune réforme économique n’est venue modifier, d’après des lois plus justes, les rapports du capital et du travail ; vous êtes restés les déshérités de la société ; et chez nous comme partout, la pauvreté c’est l’esclavage !

Parmi les hommes qui, au 1er mars 1848, ont proclamé la république neuchâteloise, il en est qui ont compris l’insuffisance des institutions politiques telles que notre pays les possède. Ceux-là ne sont pas en adoration perpétuelle devant l’œuvre de leurs jeunes années ; ils sentent, au contraire, qu’ils n’ont fait qu’une œuvre manquée, et que tout est à recommencer. Ceux-là ne fêtent plus la vieille révolution : ils travaillent avec nous à en préparer une nouvelle.

D’autres, et c’est le plus grand nombre, forment aujourd’hui le bataillon des satisfaits, des heureux, des puissants du jour. La république leur a donné tout ce qu’ils ambitionnaient : ils nous gouvernent ; leur domination bourgeoise a remplacé celle des patriciens de Neuchâtel. Ils trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ils se fâchent contre quiconque leur parle de changement, de réforme, de progrès. Ne sont-ils pas les législateurs infaillibles, les sages par excellence, les pères de la patrie ?

Ce sont ceux-là qui fêtent le 1er Mars. Ils se décernent des couronnes civiques, ils s’étourdissent de mots sonores et de discours creux, pour ne pas entendre les avertissements et les menaces du socialisme. Ouvriers, vous n’avez rien à faire avec ces gens-là. Laissez-les débiter leurs phrases ronflantes et sabler leur vin patriotique. Restez chez vous et travaillez.

Voudrait-on peut-être qu’à défaut de la régénération sociale qu’ils n’ont pas su accomplir, nous célébrions au moins, au 1er mars, le courage des républicains neuchâtelois ?

Mais s’il faut chercher dans l’histoire des exemples d’héroïsme à honorer, célébrons plutôt la mort des trois cents Spartiates aux Thermopyles, célébrons le peuple de Paris renversant la Bastille, célébrons les Russes brûlant Moscou.

Célébrons plutôt encore les dévouements ignorés des martyrs du travail, célébrons les sanglantes victimes de Juin, les défenseurs du droit, enchaînés dans les prisons de la bourgeoisie, les prolétaires affamés donnant la richesse au monde en échange d’un morceau de pain.

L’année n’aurait pas assez de jours s’il fallait en consacrer un à la mémoire de chacune des choses sublimes que nous admirons. Et nous n’accorderons pas de préférence aux républicains neuchâtelois, sous prétexte qu’ils sont plus rapprochés de nous. L’héroïsme des siècles les plus reculés et des pays les plus lointains nous est aussi cher que celui de nos propres frères.

Ouvriers, la république neuchâteloise n’a rien fait pour vous, vous ne lui devez rien.

En 1848, au lieu d’une révolution sociale, on vous a donné une révolution bourgeoise. La révolution bourgeoise ne vous regarde pas.

Laissez les hommes du passé se tourner vers le passé, et chercher à se consoler de leur décrépitude en se rappelant le temps où ils avaient du sang dans les veines.

Regardez devant vous, vers la splendide et glorieuse fête de l’avenir. Unissez-vous, travaillez et marchez, et, quand vous l’aurez voulu, vous pourrez donner au monde à célébrer un anniversaire immortel et nouveau : celui de l’émancipation définitive du travail et de l’avènement de la justice sur la terre !


La Philosophie du peuple.

Sous ce titre, le compagnon Michel Bakounine, membre de l’Association internationale des travailleurs, a donné dimanche 21 février, au Cercle international du Locle, une conférence dont nous voulons relever ici quelques points, en attendant que le texte complet puisse être livré à l’impression [294].

Dans un premier discours, Bakounine a traité la question religieuse. Il a fait voir, par quelques raisonnements très simples, que la supposition d'un Dieu créateur du monde est absolument contraire au bon sens ; il a montré à quelle série d'absurdités aboutissent les théologiens, qui, voulant à toute force attribuer l'existence du monde à la volonté d'un être quelconque, se font un Dieu imparfait, impuissant, inconséquent et malfaisant, qu'ils appellent, on ne sait trop pourquoi, le bon Dieu. Bakounine a conclu que le monde existe par lui-même de toute éternité, sans l'intervention d'aucun créateur. Des applaudissements répétés ont accueilli l'orateur à chacune de ses démonstrations.

Dans un second discours, le compagnon Bakounine a fait l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. Après avoir rendu hommage aux grandes choses accomplies à la fin du siècle passé par cette classe, il a expliqué comment elle avait dû forcément s'arrêter dans sa marche, une fois son triomphe assuré, et, par le désir de garder ses conquêtes, devenir un obstacle au progrès. Le prolétariat se trouve aujourd'hui dans la position qu'occupait la bourgeoisie avant 1789 ; la bourgeoisie, de son côté, est devenue une classe dominante et exploiteuse, comme l'était l'ancienne noblesse ; les préjugés ont obscurci son intelligence et sa raison.

C'est dans le prolétariat que résident maintenant les forces vives de l'humanité, et il aura à renverser la domination bourgeoise et à accomplir une révolution analogue au grand mouvement qui au XVIIIe siècle, a anéanti la féodalité.

Et comment était composé l'auditoire qui a applaudi ces choses-là ?

C'étaient des ouvriers et leurs femmes, membres de l'Internationale. Ce que les athées de nos Académies et de nos Universités ne disent qu'avec précaution et à mots couverts à des étudiants qui représentent l'élite de la bourgeoisie, — la conception scientifique de la nature, — on a pu le dire sans réticence, en termes clairs et positifs, à ces travailleurs dont le jugement droit et sain embrasse plus facilement la vérité que ne peuvent le faire des intelligences faussées par une érudition routinière ; et ce que la bourgeoisie est incapable de comprendre, la grande loi du développement historique de l'humanité et le rôle que cette loi assigne aujourd'hui au prolétariat, a été compris chez nous, même par les femmes, qui, au début du mouvement social actuel, avaient d'abord paru rester indifférentes.

Un petit nombre de bourgeois hostiles, qui se trouvaient là, ont aussi entendu Bakounine, et nous en sommes bien aises, car il leur a dit de rudes et bonnes vérités, — dont ils ne profiteront d'ailleurs pas plus que les marquis et les abbés de l'ancien régime n'ont profité des avertissements et des leçons des encyclopédistes.

La manière dont la classe ouvrière accepte et s'approprie les principes philosophiques les plus larges et les plus profonds est pour nous un gage certain du triomphe prochain de sa cause : car la force est là où est la science et la pensée. La bourgeoisie, uniquement préoccupée de ses intérêts matériels, est déchue du rang glorieux qu'elle occupait il y a cent ans dans le monde ; elle a laissé tomber cette arme puissante de l'esprit qu'elle avait su manier autrefois avec tant de hardiesse et de succès, et avec laquelle elle avait frappé à mort la noblesse et le clergé ; cette arme, ce sont les ouvriers qui l'ont ramassée, et qui vont la retourner contre elle.

Que les hommes qui, dans le canton de Neuchâtel, ont inauguré le mouvement qu'on baptise du nom de christianisme libéral, y réfléchissent. S'ils s'adressent à la bourgeoisie, ils feront bien de lui offrir une potion anodine, fortement mixturée de mysticisme spiritualiste et de sentimentalité religieuse ; elle ne pourrait pas supporter autre chose. Mais s'ils veulent être entendus des ouvriers, qu'ils laissent là leur tisane chrétienne : pour les hommes, il faut du vin pur.


À la Chaux de-Fonds, on avait avancé la fête patriotique d'un jour, à cause du dimanche. Et comme le dimanche après-midi (28 février), trouvant la journée longue, j'étais allé rendre visite à Fritz Robert, nous croisâmes, dans la rue Léopold Robert, en venant de la gare, le cortège des radicaux qui se rendait avec drapeaux et musique dans la grande salle des Armes-Réunies ; on nous remarqua, et on dut penser que c'était pour narguer les manifestants que nous nous étions trouvés ainsi à point nommé sur leur passage. Je me souviens que la jeune femme de Fritz Robert nous gronda : elle nous dit que nous avions tort de nous singulariser, et que nous aurions dû aller à la fête comme tout le monde. Les radicaux n'étaient pas seuls, à la Chaux-de-Fonds, à célébrer l'anniversaire de la République neuchâteloise ; les coullerystes, eux aussi, avaient une réunion dans un local à eux. Robert m'y conduisit, et je pensai qu'il fallait profiter de l'occasion pour faire de la propagande ; tirant de ma poche une épreuve du Progrès, j'annonçai que les socialistes du Locle avaient résolu de ne pas fêter le 1er mars, et je donnai lecture de l'article. On l'applaudit très chaleureusement, et je pus constater que les idées collectivistes et révolutionnaires avaient gagné à la Chaux-de-Fonds beaucoup d'adhérents parmi ceux qui, autrefois, recevaient le mot d'ordre de Coullery.

Le lundi 1er mars, — jour légalement férié, — l'imprimeur tira le Progrès sans se préoccuper de la solennité du jour ; et l'après-midi, par un vilain temps d'hiver, j'écrivis une lettre où se trouve la note exacte de mes impressions du moment :


Je ne sais à quoi j'ai passé ma matinée d'hier ; je me suis prodigieusement ennuyé. L'après-midi, pour ne pas périr d'ennui, je suis allé à la Chaux-de-Fonds faire une visite à Fritz Robert et aux amis. Ce matin, j'ai donné le bon à tirer du Progrès et surveillé le tirage ; et tout à l'heure j'irai au Cercle international, à un comité. Mais je ne prendrai pas part à la fête patriotique : je suis profondément dégoûté de la blague de nos parleurs.

Nous sommes maintenant ensevelis dans la neige, le temps est triste, triste. Je me sens irrité de voir tous ces gens joyeux, qui vont tout à l'heure se former en cortège aux sons de la musique ; je n'irai certes pas avec eux, car je n'aime pas leur république, et je n'ai pas le cœur à m'amuser.


Au Cercle international, quelques amis s'étaient réunis ; je les rejoignis, et nous causâmes tranquillement jusqu'au soir : puis je rentrai chez moi, et m'absorbai dans une lecture. Mais d'autres, parmi les membres de l'Internationale, s'étaient rendus à la fête officielle qui se célébrait au Cercle de l'Union républicaine ; ils avaient distribué des exemplaires du Progrès aux assistants, on avait discuté ferme dans les groupes ; et le lendemain j'appris qu'on m'avait cherché partout pour me conduire à la tribune faire un discours !


Le n° 6 du Progrès ne devait pas passer inaperçu. À Genève, nos amis l'accueillirent avec enthousiasme ; l’Égalité reproduisit, dans son numéro du 6 mars, l'article sur la fête du 1er mars, que Perron présenta aux lecteurs non sans emphase : « C'est le peuple, disait-il, le peuple ouvrier, jeune, puissant, confiant dans sa force et dans l'avenir, qui parle avec une éloquence mâle et vigoureuse ». Le fait est qu'il y avait dans l'article un peu de rhétorique ; et c'est sans doute à ce défaut qu'il dut son succès.

La façon dont j'avais parlé du christianisme libéral, dans le compte-rendu de la conférence de Bakounine, déplut, naturellement, à ceux des radicaux de Neuchâtel qui m'avaient précédemment fait des avances. J'avais déjà déclaré, le 20 février, qu'à notre sens « les chrétiens libéraux étaient dans l'erreur », mais que cette erreur se corrigerait ; qu'un jour les esprits « s'affranchiraient complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes », et qu'il fallait, par conséquent, « appuyer un mouvement qui devait infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine ». Le 1er mars, je ne faisais que répéter les mêmes choses en termes imagés ; mais on trouva que « tisane chrétienne » manquait de courtoisie, et Buisson, la première fois qu'il me revit, s'égaya aux dépens du « vin pur de l'athéisme ». On attribua mon langage à l'influence de Bakounine : et il est certain qu'elle y était pour quelque chose. Il y eut refroidissement à mon endroit chez les radicaux de Neuchâtel, et, de mon côté, j'écrivis à Eugène Borel que je renonçais à aller faire à la Société d'utilité publique la conférence promise. Mais les socialistes des Montagnes n'en continuèrent pas moins à prendre part à la lutte contre le calvinisme ; et, dans le Progrès même, j'allais bientôt apporter ma contribution à la polémique anti-biblique. Nous avions refusé d'entrer dans l' « Église libérale », mais nous entendions continuer à faire campagne avec les protestants libéraux contre les dévots.

Au Locle, il y eut pas mal de tapage dans le camp des amis des pasteurs. On chargea le directeur de l'École industrielle de me tancer : et en effet, au bout de huit jours, le mardi 9 mars, M. Barbezat, d'un air excessivement grave, me parla du Progrès, et aussi d'une conférence que je devais faire dans la grande salle du Collège le 21, et pour laquelle j'avais choisi pour sujet Le vrai Voltaire, en m'inspirant du livre qu'avait publié sous ce titre en 1867 E. de Pompery. Le directeur avait bonne envie — je le crus du moins — de me faire une scène et d'essayer de m'intimider ; mais le sang-froid avec lequel je lui répondis le déconcerta : comme je lui demandais si, en usant de mes droits de citoyen, j'avais enfreint quelque disposition légale, il fut contraint de reconnaître que non. De l'autre côté, les adhésions enthousiastes nous arrivaient en foule ; dans la population ouvrière, on avait senti qu'une nouvelle façon de comprendre la république venait de s'affirmer, que, pour nous, les temps du bavardage patriotique étaient finis, et que nous avions, cette fois, coupé le câble.

En envoyant à Bakounine le Progrès du 1er mars, je lui écrivis que les socialistes du Locle, encouragés par le succès de leur journal, pensaient à le faire paraître régulièrement tous les quinze jours ; je le priais de nous aider à trouver de nouveaux abonnés, en utilisant ses relations dans les pays voisins, France, Italie et Espagne : ses amis, membres de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, pourraient devenir nos collaborateurs. Il ne me répondit que le 11 mars, après avoir reçu une seconde lettre où je me plaignais de son silence. Voici sa réponse :


Ce vendredi 11 mars 1869.

Mea culpa, mea maxima culpa ! Monchal m'a apporté ta première lettre il y a quelques jours ; les nouvelles que tu m'y donnes, la transformation si complète et si héroïque de ton journal, et la proposition que tu me fais à propos de ce dernier, m'ont comblé de joie. Et je ne t'ai pas répondu tout de suite, parce que j'étais accablé de travail [295] qui ne pouvait se remettre, et qui ne me laissait pas seulement respirer. J'accepte, nous acceptons tous avec joie votre proposition. Oui, que le Progrès devienne le journal de l'Alliance [296]. À ces mots « organe des démocrates loclois », substituez seulement ceux-ci : « organe de la démocratie socialiste ». Après cela, vous pourrez lui conserver son titre, le Progrès, ou bien lui en donner un nouveau, tel que la Révolution internationale, ce qui serait peut-être trop franc et encore intempestif, ou bien l’Avant-coureur, — enfin comme vous l'inspirera le Saint-Esprit. Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est que nous allons vous appuyer fortement et aussi largement que possible.


Il donnait ensuite des adresses de personnes auxquelles pouvait être envoyé le journal : huit en Espagne [297], dix en Italie [298], trois en France [299], une en Angleterre [300], une dans la Suisse allemande [301] ; et il ajoutait :


À tous les Espagnols et Italiens, tu dois écrire à chacun une petite lettre bien tournée dans laquelle tu leur diras que notre ami Giuseppe Fanelli t'ayant dit de leur envoyer ton journal, qui doit devenir celui de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, sous le titre, — décidons-le enfin, — sous le titre : L’Avant-coureur, organe de la démocratie socialiste internationale ; prix d'abonnement, pour six mois, 3 fr. 5o ; pour un an, 6 fr., les frais de poste non compris et se payant à part, — tu leur en envoies un spécimen, et que tu espères qu'au nom de la cause commune ils voudront bien nous aider à faire ce journal, en nous procurant le plus d'abonnés possible... Il y a encore une adresse à Paris que je t'enverrai ces jours-ci : c'est celle de M. Moritz Hess, Allemand, aussi savant et plus pratique que Marx, et en quelque sorte le créateur de ce dernier ; ses correspondances seront précieuses... Enfin, ami, tu dois compter sur nous ; quant à moi, je suis convaincu que nous finirons par avoir plus de 500 abonnés. Nous ne dormirons pas. Dans quelques jours, Mlle H[erzen] viendra chez vous : elle part pour l'Allemagne et de là pour Paris, et veut vous consacrer un ou deux jours. Nous vous préviendrons à temps, par le télégraphe, de son arrivée : ce sera probablement mardi ou mercredi. Elle vous apportera beaucoup de choses intéressantes [302]. Quant à la continuation de l'article, il faut que tu m'en dispenses pour cette semaine et pour la semaine prochaine : je suis assommé. Embrasse papa Meuron et tous les frères.


Perron avait ajouté un post-scriptum, annonçant qu'il venait de faire trois abonnés au Progrès : Nicolas Joukovsky, à Clarens-Basset (Vaud), Nicolas Outine, également à Clarens-Basset, et Mroczkowski, à Vevey, campagne Chaponneyre, et disant : « Dans deux ou trois jours j'aurai le plaisir de vous serrer la main ».

Nous nous gardâmes bien de changer le titre de notre journal, qui continua de s'appeler le Progrès. Nous ne voulûmes point en faire l' « organe de la démocratie socialiste internationale » : mais, comme le sous-titre Organe des démocrates loclois ne répondait plus à la réalité, nous décidâmes de le remplacer par celui d’Organe socialiste. J'envoyai des exemplaires du numéro 6 aux vingt-trois adresses que m'avait indiquées Bakounine, et, naturellement, l'idée ne vint jamais à aucun des destinataires de payer son abonnement. — Cowell Stepney excepté.

Je commençai en même temps à préparer un nouveau numéro : c'est le mardi 16 mars que j'écrivis mon article, intitulé Guerre aux choses, paix aux hommes ; mais il fallut attendre jusqu'au 28 la correspondance que devait envoyer Bakounine, en sorte que ce fut seulement au commencement d'avril que le numéro 7 put paraître.

VI


Nouvelle décision du Conseil général de Londres relativement à l'Alliance (9 mars) ; en conséquence, dissolution volontaire de l'organisation internationale de celle-ci. Grèves à Genève (mars). Progrès de l'Internationale à Paris. A la Chaux-de-Fonds et au Locle, succès de notre propagande ; attaques de la Montagne contre le Progrès.


Cependant le Conseil général de Londres avait fini par prendre une décision, à la date du 9 mars, au sujet de la lettre que lui avait écrite Perron au nom du Bureau central de l'Alliance. Le Conseil, cette fois, répondait affirmativement à la question qui lui était posée. Il disait (lettre du 20 mars 1869) :


D'après l'article 1er de nos statuts, l'Association admet toutes les sociétés ouvrières aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et l'émancipation complète de la classe ouvrière.

Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s'en suit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.

Cependant, la communauté d'action établie par l'Association internationale des travailleurs, l'échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin des discussions directes aux Congrès généraux, ne manqueront pas d'engendrer graduellement un programme théorique commun.

Ainsi, il est en dehors des fonctions du Conseil général de faire l'examen critique du programme de l'Alliance. Nous n'avons pas à rechercher si oui ou non c'est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s'agit seulement de savoir s'il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c'est-à-dire l'émancipation complète de la classe ouvrière.


Et ici, le rédacteur de la lettre [303] faisait remarquer que les mots égalisation des classes prêtaient à l'équivoque :


Ce n'est pas l’égalisation des classes, — contre-sens logique, impossible à réaliser, — mais au contraire l'abolition des classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l'Association internationale des travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans lequel cette expression égalisation des classes se trouve, elle semble s'y être glissée comme une simple erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une expression prêtant à des malentendus si dangereux.

À la réserve des cas où la tendance générale de notre Association serait directement contredite, il correspond à nos principes de laisser chaque section formuler librement son programme théorique. Il n'existe donc pas d'obstacle pour la conversion des sections de l'Alliance en sections de l'Association internationale des travailleurs.


Aussitôt que le Bureau central de l'Alliance eut reçu cette réponse, il en fit part aux groupes de l'Alliance, en les invitant à se constituer en Sections régulières de l'Internationale, tout en gardant leur programme, et à se faire reconnaître comme telles par le Conseil général de Londres. Le groupe de Genève, après avoir entendu la lecture de la lettre de Londres dans sa séance du 17 avril, procéda à l'élaboration de nouveaux statuts, qui furent adoptés à la date des 17 et 24 avril ; il remplaça, dans le programme, la phrase : « Elle (l'Alliance) veut avant tout l'égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus » par celle-ci : « Elle veut avant tout l'abolition définitive des classes et l'égalisation politique, économique et sociale des individus ». L'article 1{(er}} du règlement disait : « Le groupe genevois de l'Alliance de la démocratie socialiste, voulant appartenir exclusivement à la grande Association internationale des travailleurs, constitue une Section de l'Internationale, sous le nom de l’Alliance de la démocratie socialiste, mais sans autre organisation, bureaux, comités et congrès que ceux de l'Association internationale des travailleurs ». Dans son assemblée générale du 1er mai, la Section de l'Alliance élut son comité, dont firent partie entre autres Bakounine, J.-Ph. Becker, Heng (qui venait de quitter la Chaux-de-Fonds pour Genève), et Perron. Quant au Bureau central, il n'avait plus de raison d'être, et prononça sa propre dissolution dans le courant de juin. — On trouvera la suite de ce qui concerne la Section de l'Alliance au chapitre X de cette Deuxième Partie.


Une nouvelle grève des ouvriers du bâtiment, à Genève, avait éclaté dans la première moitié de mars ; et presque en même temps les typographes de Genève commençaient de leur côté une grève qui fut signalée par des scènes de violence. Pendant plusieurs semaines, ces deux grèves absorbèrent entièrement l'activité des Sections genevoises et du Comité fédéral romand, et remplirent les colonnes de l’Égalité. On se demanda plus d'une fois si l'on n'en viendrait pas à un conflit armé et si les rues de Genève ne seraient pas ensanglantées. Le 1er avril, j'écrivais : « Ce matin, il est arrivé de Genève un télégramme annonçant des troubles, et j'ai dû courir à droite et à gauche toute la journée ; ce soir on m'a encore appelé à la Chaux-de-Fonds par le télégraphe. Enfin, j'espère que tout s'arrangera sans qu'il y ait du sang versé. » Et le lendemain, revenant sur ce sujet : « Je suis donc allé à la Chaux-de-Fonds hier à cinq heures. J'y ai trouvé de Genève des nouvelles rassurantes ; nous avions craint un moment qu'on se battît là-bas. J'ai soupé chez un ouvrier qui est marié depuis trois mois, et j'ai trouvé leur ménage charmant : madame travaille aussi à l'établi, et fait la cuisine, et, quoique novice, elle s'en tire joliment bien, ma foi. Combien j'enviais le bonheur de ces jeunes gens ! pendant qu'on soupait, et qu'un autre convive, l'excellent Fritz Heng (un ouvrier graveur, président de la Section internationale de la Chaux-de-Fonds), disait des folies à la maîtresse du logis, je pensais à notre bonheur futur. »

Le Cercle de l'Internationale, à Genève, qui se trouvait à la brasserie des Quatre-Saisons, fut transféré, le dimanche 28 mars, au Temple-Unique (l'ancien Temple maçonnique), boulevard de Plainpalais. L'Internationale disposait là d'un local spacieux, qui devait, pensait-on, contribuer à favoriser le développement de sa propagande ; en réalité, c'est quelques mois après le transfert de son siège au Temple-Unique que l'Internationale genevoise commencera à décliner, en s'écartant de la voie qu'elle avait suivie pendant ce qu'on peut appeler sa période héroïque.


En France, les idées socialistes pénétraient de plus en plus les masses ouvrières ; et, bien que l'organisation du bureau parisien eût été officiellement supprimée en 1868, l'Internationale n'en faisait pas moins des progrès considérables, dont nous entretenaient chaque semaine les correspondances publiées par l’Égalité. Une de ces lettres de Paris, écrite par Combault à la date du 16 mars (numéro 9 de l’Égalité, 20 mars), s'exprimait ainsi à ce sujet :


L'Association internationale des travailleurs n'a jamais si bien fonctionné en France que depuis qu'elle a été dissoute, disait dernièrement un orateur dans une réunion publique, et cette affirmation n'était que l'exacte vérité. En effet, pendant les trois années que nous avons employées à fonder notre association et à en propager les principes, nous n'avions jamais pu réussir à grouper qu'un nombre très restreint d'adhérents ; notre action matérielle et morale était toujours restée très limitée. Aujourd'hui que nous n'avons plus d'organisation, plus d'existence régulière, il a suffi qu'un membre de l'Internationale reçût un appel de la Section de Bâle, pour qu'immédiatement, dans les réunions publiques, il fût fait des collectes, et que toutes les corporations aient organisé des souscriptions... La dissolution du bureau de Paris peut donc être considérée comme un heureux malheur, puisqu'elle a eu pour résultat, en dispersant un groupe d'adhérents réguliers de quelques centaines de membres, de faire adhérer en principe et en fait, irrégulièrement, c'est vrai, tout ce qui pense et agit parmi la population travailleuse de Paris.


Une autre lettre de Paris, datée du 3o mars (n° 12 de l’Égalité, 3 avril), écrite probablement par Varlin, parlait du progrès que les idées communistes avaient fait dans les masses ouvrières :


Les huit mois de discussions des réunions publiques ont fait découvrir ce fait étrange, que la majorité des ouvriers activement réformateurs est communiste.

Ce mot de communisme soulève autant de haine dans le camp des conservateurs de toute sorte que la veille des journées de juin. Bonapartistes, orléanistes, cléricaux et libéraux s'entendent avec un touchant ensemble pour crier sus à l'infâme, au pelé, au galeux. Plus les ouvriers militants de Paris s'obstinent à se proclamer communistes, plus les conservateurs susnommés s'acharnent à les combattre ; chacun joue admirablement son rôle : les cléricaux, les orléanistes et les libéraux fulminent dans leurs chaires, dans leurs journaux, et le gouvernement tâche de mériter les éloges des plus fougueux partisans de la répression à outrance. La grande majorité des orateurs des réunions publiques (l'on peut dire presque tous ceux qui proclament le communisme) sont emprisonnés, condamnés ou assignés ; les condamnations se tiennent, le plus souvent, entre deux et six mois de prison, entre cent et deux mille francs d'amende. Ces jours derniers, on a trouvé que l'infatigable sixième Chambre n'était pas encore assez expéditive, et l'on a essayé de l'arrestation préventive : en conséquence, ont été arrêtés Budaille, Bachellery, Amouroux, Garrau, Gustave Flourens et Peyrouton.


La bonne harmonie, qui avait été troublée au printemps de 1868 par la lutte électorale, s'était rétablie entre les Sections de la Chaux-de-Fonds et du Locle. Coullery avait à peu près abandonné la scène, et avait donné sa démission de président de la Section de la Chaux de-Fonds : il avait été remplacé dans ses fonctions par le graveur Fritz Heng, qui était des nôtres. Un échange fréquent de délégations créa des liens d'amitié entre les internationaux des deux villes sœurs des montagnes neuchâteloises ; et les comités des deux Sections décidèrent qu'afin de resserrer davantage ces liens, ils se réuniraient tous les quinze jours pour délibérer en commun, alternativement au Locle et à la Chaux-de-Fonds. « Ce fut dans une de ces réunions que M. Ulysse Dubois, épicier et officier d'artillerie, membre du comité de la Chaux de-Fonds et coulleryste fanatique, proposa la création d'une société secrète. Cette proposition, faite de la sorte, parut si étrange, que les assistants ne savaient s'il fallait la regarder comme venant d'un agent provocateur ou seulement d'un cerveau dérangé ; après une courte discussion, elle fut repoussée à l'unanimité. C'est ce même M. Dubois qui, un an plus tard, en qualité de président du Cercle ouvrier de la Chaux-de-Fonds, expulsa le Congrès romand du lieu de ses séances en criant : À la porte les collectivistes ! [304]» Les Loclois avaient déjà leur groupement intime particulier ; à la Chaux-de-Fonds aussi, quelques camarades anti-coullerystes, entre autres Fritz Heng, avaient constitué un groupe du même genre. Si donc la proposition de M. Ulysse Dubois fut repoussée, ce n'était pas que les socialistes les plus avancés des Montagnes neuchâteloises méconnussent les avantages d'une organisation solide et discrète : c'est qu'ils voulaient tenir les amis de Coullery à l'écart.

La propagande faite par le Progrès rencontrait le meilleur accueil parmi les ouvriers jurassiens, non seulement dans le canton de Neuchâtel, mais dans le canton de Berne, c'est-à-dire au Val de Saint-Imier, à Bienne, à Moutier. Mais nos adversaires, de leur côté, ne se lassaient pas de nous combattre par tous les moyens : la lutte ouverte, les dénonciations de la presse, les persécutions lâches. L'apparition du numéro 6 du Progrès avait provoqué une explosion d'anathèmes de la part des journaux réactionnaires, au premier rang desquels se distingua la Montagne, toujours rédigée par Coullery et ses alliés. On chercha à se défaire de ceux des nôtres qui luttaient au premier rang. Heng, devenu à la Chaux-de Fonds le point de mire des ennemis du socialisme, fut si bien « boycotté » qu'il dut quitter les Montagnes pour aller vivre à Genève. J'écrivais le 5 avril :

« Hier soir, je suis allé à la Chaux-de-Fonds faire mes adieux à Fritz Heng, qui part demain pour Genève, où il va chercher de l'ouvrage ; il ne peut plus en trouver à la Chaux-de-Fonds, car on lui a fermé tous les ateliers à cause de ses opinions. Il aurait le droit d'être aigri par les persécutions qu'il a subies ; et cependant il est toujours le même, doux, modeste, conciliant. C'est un brave cœur que ce garçon-là. »

Quant à moi, le parti conservateur, ne pouvant me frapper, car il n'avait pas d'arme à sa disposition, essaya de m'intimider. Voici le récit de cette tentative :


Hier, le juge de paix, Alfred Dubois, président de la Commission d'éducation, m'a fait demander de passer chez lui ; il m'avait du reste prévenu il y a huit jours qu'il désirait avoir un entretien avec moi. Il s'agissait d'un de ces orages périodiques que le parti dévot soulève contre moi, et qui finissent bien paisiblement. Certaines gens ont cru habile de profiter de l'affaire Buisson pour me porter un coup et ruiner en même temps l'École industrielle, qui est leur bête noire. On a donc, au sein de la Commission, parlé de nouveau de mes opinions religieuses, et, comme la très grande majorité de ce corps est composée de royalistes, cela a trouvé de l'écho. Malheureusement pour ces braves gens, je suis inattaquable au point de vue de la loi, comme me l'a avoué l'autre jour M. Barbezat [305], et ils ne peuvent me faire de mal, malgré tout leur désir. Comme cependant ils tiennent à me donner une preuve de leurs sentiments pour moi, ils ont fini par décider de m'envoyer une lettre d'admonestation, que je recevrai un de ces jours.

C'est là ce que voulait m'annoncer M. Alfred Dubois. Quoiqu'il soit tout à fait opposé à la majorité de la Commission, on l'a cependant nommé président, parce que c'est le seul homme capable qui s'y trouve, ou à peu près. Il m'a donc raconté ces détails, et nous avons beaucoup ri l'un et l'autre de l'idée de ses collègues. Déjà l'année passée la Commission m'avait écrit une lettre semblable, et M. Dubois, qui était chargé de la remettre, l'avait gardée en poche et n'avait pas même voulu me la laisser lire, me disant qu'elle était trop bête et qu'il était honteux d'être forcé de la signer comme président. Cette fois, il me la remettra, et il m'a bien recommandé en outre de ne pas laisser deviner qu'il ne m'avait pas remis la première, car si on venait à le savoir cela ferait une affaire.

Tu vois que, si la majorité de la Commission me cherche chicane, j'ai pour moi le président, et, j'ose le croire, la partie raisonnable du public. (Lettre du 31 mars 1869.)


VII


Le n° 7 du Progrès (3 avril), devenu « organe socialiste » et paraissant tous les quinze jours. L’Égalité : à la demande de Bakounine, j'écris un article sur le droit d'héritage (Égalité du 1er mai). Agitation en France et en Belgique. N° 8 du Progrès (17 avril). Netchaïef. N° 9 du Progrès (1er mai).


Le n° 7 du Progrès est daté du samedi 3 avril. Il portait en sous-titre les mots : « Organe socialiste, paraissant au Locle tous les quinze jours. Prix d'abonnement : pour un an, 4 francs », et il débutait par l'avis suivant :


À nos lecteurs. — Le bon accueil fait à notre journal par nos amis nous engage à en rendre la publication régulière. Le Progrès paraîtra donc à l'avenir tous les quinze jours. Il continuera de discuter, en dehors de toute préoccupation politique et de toute haine personnelle, les intérêts du travail, et d'exposer les solutions données par la science aux questions sociales.


Voici l'article de tête de ce numéro, qui était une sorte de profession de foi :


Guerre aux choses, paix aux hommes !

Quand on étudie l'histoire du genre humain à la lumière des sciences naturelles, qu'on analyse avec une critique sérieuse les phénomènes complexes qui s'appellent révolutions, et qu'on cherche à se rendre un compte exact des causes et des effets, on s'aperçoit que la volonté individuelle joue un très petit rôle dans les grandes secousses qui changent le sort des peuples, et on apprend à discerner les véritables causes, c'est-à-dire l'influence des milieux.

Pour l'homme qui se place à ce point de vue, la haine des individus cesse d'exister. Lequel de nous rendra responsable de son avilissement un malheureux vagabond qui, traité dès sa naissance comme un paria par la société, a été poussé à la paresse et au vice par l'inhumanité de ses frères ; ou une misérable femme qui s'est vendue, parce que son travail ne pouvait pas lui donner du pain ? Le sentiment que produit en nous la dégradation de ces infortunés, ce n'est pas l'indignation contre leur personne, c'est l'indignation contre un ordre de choses qui produit de pareils résultats. Il en est de même, d'une manière plus générale, des individus et des classes dont nous étudions les actes dans l'histoire. Nous les voyons se produire et se développer, d'après des circonstances données : nous jugeons, et lorsqu'il le faut, nous condamnons, mais nous ne haïssons pas.

Tels sont les sentiments qui nous animent dans notre critique de la bourgeoisie et des institutions bourgeoises. Nous pensons que la bourgeoisie exerce une domination oppressive, qu'elle exploite le travail, qu'elle est un obstacle au progrès de l'humanité. Nous disons cela avec calme parce que c'est une vérité scientifique, et non pas le cri aveugle de la passion ; et nous concluons qu'il faut combattre les institutions bourgeoises, et ne point haïr les bourgeois.

Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que nos adversaires font tout le contraire.

Les partis politiques ne cherchent pas la justice, ils se disputent le pouvoir. Aussi, d'un parti à l'autre, les hommes se haïssent ; mais à très peu près ils veulent les mêmes choses. On se calomnie, on s'emprisonne, on s'égorge, entre hommes politiques : mais que ce soit Louis-Philippe, Cavaignac ou Bonaparte, Fazy ou Escher, qui tienne le gouvernail, le pauvre peuple n'en souffre pas moins des mêmes abus, que les gouvernants se gardent bien de détruire, parce que ce sont ces abus qui les font vivre.

Nous sommes bien certains que si, au lieu d'attaquer des choses, nous avions attaqué des hommes ; si au lieu d'attaquer la religion, nous avions attaqué tel ou tel membre du clergé ; si au lieu d'attaquer la bourgeoisie, nous avions attaqué tel ou tel bourgeois, — nous n'aurions pas soulevé de si furieuses colères.

Comme la plupart des hommes, dans notre triste société, détestent cordialement leurs voisins, nous aurions trouvé, pour chacune de nos attaques individuelles, un groupe d'approbateurs.

Mais nous aimons les hommes, et nous ne haïssons que l'injustice. C'est pourquoi notre polémique ne ressemble en rien à celle des journaux politiques ; et il faut nous résigner à nous passer des sympathies de nos confrères de cette catégorie.

On avait pardonné au premier Napoléon d'avoir fait tuer deux millions d'hommes, et si bien pardonné, qu'il y a quarante ans certains libéraux avaient cru pouvoir faire de lui le drapeau de la cause populaire.

Mais si Napoléon, en 1814, pour défendre la France de l'invasion étrangère, eût brûlé un quartier de Paris, ni Béranger, ni Victor Hugo n'auraient osé le chanter, et son nom eût été voué à l'exécration un demi-siècle plus tôt.

Tant il est vrai que la destruction des choses, fût-ce de simples maisons, paraît à certains esprits bien plus criminelle que celle des hommes.

Ce préjugé ne nous arrêtera pas, et, le cœur brûlant de l'amour des hommes, nous continuerons à frapper impitoyablement sur les choses mauvaises.

Socialistes, soyez doux et violents.

Soyez doux pour vos frères, c'est-à-dire pour tous les êtres humains. Tenez compte au faible, au superstitieux, au méchant, des causes indépendantes de sa volonté qui ont formé sa personnalité. Rappelez-vous que ce n'est pas en tuant les individus qu'on détruit les choses, mais en tuant les choses qu'on transforme et régénère les individus.

Mais soyez violents pour les choses. Là, il faut se montrer impitoyable. Pas de lâche transaction avec l'injustice ; pas d'indulgence pour l'erreur, qui vous conjure de ne pas aveugler de votre flambeau resplendissant ses yeux de chauve-souris. Faites une Saint-Barthélémy de mensonges, passez au fil de l'épée tous les privilèges ; soyez les anges exterminateurs de toutes les idées fausses, de toutes les choses nuisibles.

Que votre mot d'ordre soit : Guerre aux choses, et paix aux hommes !


Cet article fut reproduit par l’Égalité du 16 avril, et par plusieurs autres organes socialistes : et tout récemment j'ai été non moins touché que surpris de le retrouver une fois de plus imprimé dans le livre d'Anselmo Lorenzo paru à Barcelone en 1902, El Proletariado militante. Le vétéran du mouvement ouvrier espagnol ignorait le nom de celui auquel il a adressé, après plus de trente années, un remerciement ému pour avoir exprimé ce qui était dans nos cœurs à tous [306] : ces lignes le lui apprendront.

Après mon article venait, dans ce n° 7, la seconde lettre de Bakounine « aux compagnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Chaux-de-Fonds », datée du 28 mars, parlant de la bourgeoisie française à l'époque de la Restauration ; — un article extrait de l’Internationale de Bruxelles, intitulé « Les institutions actuelles de l'Internationale au point de vue de l'avenir » : l'Internationale « porte dans ses flancs la régénération sociale ; elle offre déjà le type de la société à venir, et ses diverses institutions, avec les modifications voulues, formeront l'ordre social futur ; que dans chaque commune il s'établisse une Section de l'Internationale, et la société nouvelle sera formée et l'ancienne s'écroulera d'un souffle », disait l'auteur, en qui j'avais reconnu mon ami De Paepe à cette image finale : « Ainsi, lorsqu'une plaie se cicatrise, l'on voit au-dessus se former une escarre, tandis que la chair se reforme lentement en dessous ; un beau jour, la croûte tombe, et la chair apparaît fraîche et vermeille » ; — enfin, des détails sur la grève des tailleurs de pierre, marbriers et maçons, et sur celle des typographes, à Genève.


Le 13 avril, Bakounine m'écrivait la lettre suivante :


Je me dépêche de t'envoyer mon article. Tu verras, à la façon dont il est écrit, que je suis écrasé de travail. Tâche de le lire et de le corriger s'il le faut... À cette heure je suis excessivement occupé par ce qui se passe en Russie. Notre jeunesse, la plus révolutionnaire peut-être, tant en théorie qu'en pratique, qui existe au monde, s'agite au point que le gouvernement a été forcé de fermer les universités, académies, et plusieurs écoles, à Saint-Pétersbourg, à Moscou et à Kazan. J'ai maintenant ici un spécimen [307] de ces jeunes fanatiques qui ne doutent de rien et qui ne craignent rien, et qui ont posé pour principe qu'il en doit périr sous la main du gouvernement beaucoup, beaucoup, mais qu'on ne se reposera pas un instant jusqu'à ce que le peuple se soit soulevé. Ils sont admirables, ces jeunes fanatiques, — des croyants sans Dieu et des héros sans phrases ! Papa Meuron aurait plaisir à voir celui qui loge chez moi, et toi aussi.

Ici nous devons procéder autrement. La jeunesse instruite nous manque, elle est toute réactionnaire ; et l'ouvrier est encore fort bourgeois. Il deviendra sauvage, je n'en doute pas ; mais il faut que quelques faits le transforment. — Et maintenant, je joue ici le rôle de réactionnaire. Les typographes, qui ont fort mal combiné et conduit leurs affaires, se voyant dans une impasse, auraient voulu entraîner l'Internationale à des manifestations dans la rue qui, si elles n'aboutissaient pas à la menace d'abord, et plus tard à la violence, ne produiraient rien, et si elles avaient une issue dramatique finiraient par une défaite de l'Internationale. As-tu lu dans l'avant-dernier numéro notre article Les deux grèves [308] ? qu'en dis-tu ? Tes articles plaisent ici beaucoup, beaucoup. Je suis d'avis que tu devrais imprimer tes articles sur la religion.

Sois sage ; cramponne-toi à ta place au moins pour quelques mois encore ; donne-toi le temps de te marier ; et après, nous verrons.

Adieu. J'embrasse papa Meuron et tous les amis.


Les « articles sur la religion », dont parle Bakounine, étaient un résumé des résultats acquis par la critique, en ce qui concerne les doctrines de la religion chrétienne et les faits prétendus historiques sur lesquels elle s'appuie. La première partie de ce résumé, relative au Pentateuque, parut sous le titre d’Examen du Christianisme, dans les numéros 8, 10 et 13 du Progrès. Voici à ce sujet quelques extraits de mes lettres :


Tu ne sais pas  ? je suis en relations épistolaires avec des personnages considérables, avec plusieurs pasteurs du canton, mes anciens camarades. L'autre jour, à propos d'un article de critique biblique que j'ai fait pour le Progrès, l'idée m'est venue d'écrire à A., pasteur à X., à B., pasteur à Y., et G., pasteur à Z., pour leur demander s'ils croyaient que le Pentateuque fût l'œuvre de Moïse, et quelques autres choses encore. Les deux premiers m'ont déjà répondu : ils me disent l'un et l'autre qu'ils ne croient pas que le Pentateuque soit de Moïse, mais A. me prie de garder cette confidence pour moi. Je te ferai voir ces lettres, — elles sont vraiment instructives, — ainsi que la copie de la réponse que je fais à A. (Lettre du mercredi 7 avril 1869.)

Hier, à Neuchâtel, j'ai communiqué à mes parents ma correspondance avec les pasteurs dont je te parlais l'autre jour, et je leur ai lu aussi mes articles pour le prochain numéro du Progrès ; mon père est très content de celui sur la Bible : il m'aurait bien embrassé, tout socialiste que je suis [309]. (Lettre du lundi 12 avril 1869.)

Je suis allé hier soir à pied à la Chaux-de-Fonds, avec deux amis, entendre une conférence de M. Albert Réville. L'église était remplie, et le conférencier a été chaudement applaudi par le millier d'auditeurs qui étaient là. Quelle chose étrange que ce mouvement populaire qui se fait chez nous ! On se croirait revenu au XVIe siècle, au temps de la Réforme. En ce temps-là, la comtesse Guillemette de Vergy autorisa Farel, un pauvre diable de vagabond étranger, à venir prêcher dans l'église du Locle, au grand déplaisir de l'abbé Bezancenet, notre dernier curé. Farel, bien plus mal accueilli à ses débuts que ne l'a été M. Buisson, finit par se faire des partisans, et quelque temps après les bourgeois de Neuchâtel décidaient, à la majorité de quelques voix, l'abolition du culte catholique. En écoutant M. Réville prononcer, dans le temple de la Chaux-de-Fonds, son ardent réquisitoire contre les turpitudes de l'orthodoxie, je ne pouvais m'empêcher de me rappeler cela : et tout fait prévoir que les choses iront comme au temps de Farel, et que l'orthodoxie chez nous n'a plus que quelques jours à vivre : l'immense majorité de la population est détachée du clergé. (Lettre du jeudi 22 avril 1869.)


Le n° 8 du Progrès, qui parut le 17 avril, contenait une réponse au Journal de Genève, à propos de Proudhon et de la célèbre proposition du 31 juillet 1848, relative à un impôt du tiers sur les revenus ; j'en profitais pour mettre sous les yeux des lecteurs quelques épisodes de cette séance de l'Assemblée nationale où Proudhon fut flétri par un ordre du jour outrageant, voté par 691 voix contre 2. Dans une troisième lettre, Bakounine achevait ce qu'il avait à dire de l'histoire de la bourgeoisie française, et la louait d'avoir opposé son utilitarisme à l'idéalisme tant politique que religieux. Le numéro se terminait par la première partie de mon étude critique de l'Ancien-Testament, sous le titre d' « Examen du christianisme ».


La grève du bâtiment, à Genève, s'était terminée le 10 avril par la capitulation des patrons ; mais celle des typographes devait se prolonger jusqu'en juin. D'autres événements encore agitaient les esprits pendant ce printemps de 1869 : à Paris, les réunions publiques, où les théories communistes étaient de plus en plus applaudies ; en Belgique, les massacres de Seraing et de Frameries, et l'arrestation d'Eugène Hins, membre du Conseil général belge. Je transcris un passage d'une lettre écrite après la lecture du journal l’Internationale du 17 avril :


En même temps que ta lettre, on m'a apporté un journal belge. J'y ai jeté les yeux, et je vois qu'on y donne les détails de l'affreux massacre que les soldats ont fait dans les charbonnages de Seraing. Tu auras peut-être vu, dans nos journaux, quelques-unes des calomnies qu'ils ont débitées à propos de cet événement. Ici, dans la relation donnée par mes amis belges (que je connais comme des hommes droits, haïssant le mensonge et ne craignant rien), je trouve la vérité. Pauvres ouvriers belges ! Mais patience : le travail de propagande socialiste avance rapidement : l'Europe tout entière est enveloppée dans un immense réseau, et le jour de la justice viendra bientôt. (Lettre du 18 avril 1869.)


Si j'essayais, dans ces pages, de faire l'histoire de l'Internationale dans la Suisse française, je devrais parler avec détail de ce qui se passait à Genève ; et il faudrait aussi, au lieu de reproduire uniquement des articles du Progrès, faire une large place à ceux de l’Égalité, qui offrent un tableau intéressant du mouvement socialiste international à cette date. Mais je n'écris que des souvenirs personnels, me bornant à raconter ce que j'ai vu, dans le cercle étroit où j'étais enfermé. Je dois donc me limiter à dire quelques mots seulement de notre organe fédéral.

L’Égalité avait publié, dans ses treize premiers numéros (du 23 janvier au 17 avril), de nombreux articles de Perron, quatre articles de De Paepe sur les Malthusiens (n° 1,2, 3, 5), une étude de J.-Ph. Becker sur la coopération (n° 2, 4, 5, 6), une autre de Malon sur la propriété individuelle (n° 7, 8) ; des correspondances d'Eccarius (n° 1, 3, 4, 5, 7, 8, 13), de De Paepe (n° 1, 4, 6), de Varlin (n° 4, 11), de Malon (n° 6), de Combault (n° 9, 10), d'Albert Richard (n° 1, 3, 5, 10, 11, 12). Bakounine écrivit un article contre les bourgeois de la Ligue de la paix, à propos du journal la Fraternité de M. La Rigaudière (n° 6), un article sur la double grève de Genève (n° 11), et un article sur la situation en Russie (n° 13). Je n'adressai qu'une seule lettre à l’Égalité pendant ce trimestre (correspondance du Locle, dans le n° 4)) mais Perron reproduisit trois de mes articles du Progrès (dans les n° 3, 7 et 13). Schwitzguébel envoya deux correspondances de Sonvillier (n° 2 et 19). Le journal, dont le Conseil de rédaction avait confié la direction à Ch. Perron, exprimait fidèlement les diverses tendances qui se manifestaient dans la grande Association, et il est très instructif à consulter pour qui veut se faire une idée de l'ensemble de la propagande socialiste dans cette année 1869, l'année qui précède le duel entre la France et l'Allemagne et la fin du second Empire.

Un épisode caractéristique est celui de la courte collaboration d'André Léo (Mme Léodile Champseix). Dans son n° 6 (27 février), l’Égalité annonçait en ces termes que Mme Champseix, qui était l'amie de Malon et des deux frères Élie et Élisée Reclus, allait écrire dans ses colonnes : « Nous enregistrons une nouvelle qui fera, nous n'en pouvons douter, le plus grand plaisir à nos lecteurs. Un des premiers écrivains socialistes de France, Mme André Léo, a bien voulu nous donner l'assurance [310] qu'elle consentait à prendre place parmi les collaborateurs de l’Égalité. » Le journal reçut bientôt une lettre de Mme André Léo, datée du 2 mars, expliquant que, d'accord avec la rédaction de l’Égalité sur le but, elle différerait quelquefois sur les moyens ; elle déclarait qu'il ne fallait pas traiter en ennemis ceux qu'elle appelait les « attardés », mais respecter leur liberté et repousser tout dogmatisme ; en d'autres termes, elle voulait l'union de tous les amis du progrès, sans distinction d'étiquette. La rédaction publia cette lettre (n° 8, 13 mars), mais la fit suivre de quelques observations écrites par Perron. « Nous comprenons, disait-elle, le sentiment élevé qui a dicté la lettre qu'on vient de lire, mais nous ne saurions nous laisser entraîner par ces élans de cœur ; nous savons trop qu'ils ont toujours réussi à perdre la cause du peuple » ; il ajoutait que « tout compromis, toute concession aurait pour effet de reculer l'émancipation complète du travail » ; et que, pour cette raison, le Congrès de Bruxelles avait « manifesté la volonté des travailleurs de rompre avec la démocratie bourgeoise ». Mme André Léo et quatre de ses amis envoyèrent à l’Égalité des réponses que celle-ci refusa de publier ; et cette fois ce fut Bakounine lui-même — l'entrefilet n'est pas signé, mais certains coups de boutoir en indiquent suffisamment la provenance — qui se chargea de dire leur fait aux partisans de la conciliation ; voici le langage qu'il tint (n° 10, 27 mars) :


Nous avons reçu deux lettres, l'une de Mme André Léo, l'autre signée collectivement par quatre personnes : MM. Élie Reclus, Louis Kneip, A. Davaud, et Albert, cordonnier [311]. Ces deux lettres sont inspirées du même esprit de conciliation vis-à-vis de cette bonne classe bourgeoise qui nous mange si tranquillement tous les jours, comme si c'était la chose la plus naturelle et la plus légitime du monde, et de protestation contre les tendances de notre journal, parce qu'ayant arboré le drapeau de la franche politique du prolétariat il ne veut consentira aucune transaction. C'est vrai, nous avons les transactions en horreur. L'expérience historique nous démontre que dans toutes les luttes politiques et sociales elles n'ont jamais servi que les classes possédantes et puissantes, au détriment des travailleurs.

Le défaut d'espace ne nous permet pas d'insérer ces deux lettres. En présence de la coalition des patrons qui menace de nous affamer, nous avons autre chose à dire et à faire qu'à polémiser contre le socialisme bourgeois.


Comme épilogue à cet incident, l’Égalité du 10 avril (n° 12) publia ce simple avis : « Nous avons le regret d'annoncer que Mme André Léo ne continuera pas de collaborer à la rédaction de l’Égalité ».

Absorbé par la rédaction du Progrès, jusqu'à ce moment je n'avais rien écrit pour l’Égalité, en dehors de la courte lettre publiée dans le n° 4. Perron et Bakounine insistèrent vivement pour que ma collaboration devînt effective ; ils me demandèrent d'écrire une série d'articles sur l'abolition du droit d'héritage, question qui serait probablement discutée au prochain Congrès général. Je refusai d'abord, pour deux raisons : je ne possédais pas les connaissances spéciales nécessaires pour traiter le sujet ex professo ; et, en outre, il me paraissait que la question du droit d'héritage se confondait avec celle de la propriété collective : une fois la propriété socialisée, l'héritage a disparu. Mais on insista ; et alors, surmontant ma répugnance, je me résignai à écrire, comme un devoir d'écolier, quelques pages que j'envoyai le 14 avril à Bakounine, en lui disant d'en faire ce qu'il voudrait. Il me répondit le 19, en m'invitant à profiter des vacances du printemps (fin d'avril) pour aller passer un ou deux jours à Genève avec le père Meuron :


Si tu ne peux nous donner qu'un seul jour, il faut au moins que ce jour soit complet, c'est-à-dire que tu arrives le soir de la veille, que tu passes avec nous tout le lendemain, et que tu repartes le sur- lendemain matin. De cette manière, nous aurons à notre disposition un jour et deux demi-nuits, ce qui, à la rigueur, nous suffira. Mais il nous les faut — car le service avant tout. Tu logeras et coucheras chez moi, ainsi que le Papa Meuron, que je serai, que nous serons tous heureux d'embrasser et de voir présider parmi nous. Fritz [Heng] me va de plus en plus. Il est nôtre de caractère, de volonté, de passion et de cœur, et il ne tardera pas à le devenir d'esprit. — Tu trouveras probablement ici le jeune barbare [312].

Ton article sur le droit d'héritage n'est pas du tout mauvais. Seulement, il est incomplet. On voit que tu l'as écrit à la hâte. Comme tu nous as permis de l'arranger, je me suis permis d'en ôter un paragraphe sur la collectivité [313], qui, excellent par lui-même, n'entre pas bien dans la série des pensées développées dans l'article, et d'y en intercaler deux autres qui m'ont paru nécessaires pour le compléter [314]. Si j'ai mal fait, tu me tireras les oreilles, et voilà tout.


Mon article parut dans l’Égalité du 1er mai. En voici, à titre de document sur l'état de mes idées en la matière, les principaux passages, avec les deux alinéas ajoutés par Bakounine :


Du droit d'héritage.

Il y a six mois, au Congrès de Bruxelles, il a été reconnu par les délégués des Sections de tous les pays que le sol et les machines doivent appartenir à la collectivité. Aujourd'hui on soulève de toutes part une question nouvelle, qui sera sans doute discutée en septembre au Congrès de Bâle, l'abolition du droit d'héritage. Il est nécessaire, pour que les Sections romandes puissent se former d'avance une opinion raisonnée sur ce sujet et donner des instructions sérieuses à leurs délégués, que le droit d'héritage devienne l'objet d'une étude approfondie dans l’Égalité.

Pour aujourd'hui, notre intention est seulement d'indiquer à ceux qui ne la comprennent pas encore quelle est la véritable signification de cette importante question.

Deux enfants viennent de naître : l'un a pour père un propriétaire, l'autre un ouvrier. Par le fait de leur venue au monde, ces enfants ont l'un et l'autre droit à la vie, et, comme ils ont l'un et l'autre des appétits physiques, et, plus tard, des besoins intellectuels, ils ont droit l'un et l'autre à la satisfaction de ces appétits et de ces besoins. Aucun d'eux n'a contribué en rien à la formation des capitaux existants ; leur droit à ces capitaux prend sa source dans leurs besoins, et, comme leurs besoins sont égaux, leurs droits sont égaux....

Par quel renversement des notions naturelles en est-on donc venu à prétendre que l'un de ces enfants possède, par le hasard de la naissance, un droit exclusif aux capitaux qui sont le patrimoine de l'humanité ; tandis que l'autre sera forcé, pour se procurer un instrument de travail, de se louer au premier, de devenir son esclave, parce que la société est si bien organisée, au point de vue de la justice, qu'elle lui refuse tous les droits, excepté celui de se vendre et de se laisser exploiter ?

Est-il juste que le premier, en héritant de la fortune paternelle, puisse vivre sans rien produire, ou en produisant comparativement moins que les autres, et entretenir une existence plus ou moins oisive aux dépens des capitaux amassés par les générations passées, tandis que le second devra produire continuellement sans jamais vivre ? À cette question, qui osera répondre : Oui, c'est juste ?

Mais si le million du capitaliste doit cesser d'appartenir à un enfant qui vient de naître, à qui appartiendra-t-il ? À ceux qui l'ont produit. Et qui a produit ce million ? C'est la collectivité.

Vous voyez que la suppression du droit d'héritage nous amène tout de suite à la propriété collective. En effet, ces deux questions sont étroitement liées, ou plutôt n'en forment en réalité qu'une seule.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On peut dire en toute vérité que dans la fortune d'un millionnaire enrichi par l'industrie, le commerce ou la spéculation, il y a une partie, très petite, qui est le produit de son travail personnel, et une autre partie, très grosse, qui est formée de ce qu'il a volé aux autres.

Si les enfants n'héritaient que de cette partie légitime, qui est le produit de l'épargne faite par les auteurs de leurs jours sur leur propre travail personnel, ils hériteraient de si peu de chose, que cela ne suffirait pas pour leur entretien convenable, sans parler de leur instruction. Seule l'épargne faite sur le travail de la collectivité tout entière peut suffire à couvrir les frais de leur entretien, de leur éducation et de leur instruction. C'est si vrai, que même aujourd'hui, les enfants d'un millionnaire n'auraient pas la possibilité de se développer et de s'instruire comme ils le font à présent, si, à côté de leur million hérité, ils n'avaient pas encore à leur disposition, pour ainsi dire exclusive, tous les moyens d'instruction que leur offre l'État.

Et qu'est-ce que l'État, si ce n'est l'exploitation, systématique et consacrée par la loi, des forces et du travail de la collectivité, au profit de la jouissance et de la civilisation d'une minorité possédante et privilégiée ? C'est la consécration du droit de cette minorité de s'approprier la propriété collective, ou en d'autres termes de voler, sinon honnêtement, du moins légalement, tout le monde [315].

Mais si nous supposons la société réorganisée sur la base de la propriété collective, et le droit d'héritage aboli, quel sera donc le sort de tous ces pauvres enfants qui naîtront déshérités ? Ne soyez pas inquiets. Leur sort sera bien préférable à celui que leurs parents peuvent leur offrir aujourd'hui. Actuellement, un ouvrier peut, par de longs et pénibles efforts, arriver à laisser à ses enfants quelques centaines de francs, mais peut-il se flatter, en leur léguant ce mince héritage, de leur avoir assuré une position ou seulement les moyens d'une instruction convenable, et de les avoir à jamais préservés du besoin ? Nous savons bien que non, et qu'ils seront toujours dans une situation bien précaire.

Au contraire, lorsque ce sera la société tout entière qui devra assurer l'avenir des enfants, lorsqu'elle se chargera, sans préjudice pour l'amour naturel des parents, non-seulement de leur instruction à l'école, mais encore de leur éducation, de leur entretien, de leur apprentissage, cela ne compensera-t-il pas largement les petites économies qu'aujourd'hui un père de famille, un ouvrier qui ne vole ou qui ne s'approprie pas le produit du travail des autres, peut laisser à ses fils ? Et les enfants qui auront pour mère la société tout entière ne seront-ils pas bien mieux placés que ceux qui ne peuvent compter que sur des parents bien intentionnés sans doute, mais qui peuvent à chaque instant être frappés par la maladie ou la misère ?

Les enfants des travailleurs n'ont donc rien à perdre à l'abolition du droit d'héritage et à l'établissement de la propriété collective ; ils ont au contraire tout à gagner. Ce ne seraient que les fils des millionnaires qui pourraient se plaindre du changement de leur position.

Mais puisque cette position est fondée sur l'injustice, qu'elle n'est possible que par la violation du droit de tout le monde, et que, pour la garantir et la préserver, il faut l'emploi du pouvoir de l'État, c'est- à-dire de la force de tout le monde, détournée au Profit de quelques-uns contre l'intérêt de tout le monde, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur chagrin [316].

Et pourtant, il ne serait pas difficile de prouver que même leur position à eux sera devenue meilleure, car leurs parents, en leur laissant leur fortune, n'en font que des fainéants corrompus, vicieux, arrogants, tandis que la société, en les déshéritant et en leur donnant l'éducation de l'égalité, en fera des travailleurs utiles, des hommes justes.


Dans son numéro du 17 avril, l’Égalité avait reproduit deux documents venus de Paris. C'était, d'abord, une invitation (publiée dans le Siècle du 5 avril) adressée « aux députés de l'opposition libérale », et portant les signatures de Tolain, de Chemalé, et de quelques autres mutuellistes (Murat, Briosne, Longuet, J.-A. Langlois) [317], d'organiser une grande réunion dans laquelle les socialistes feraient connaître « les mesures législatives qui leur paraissaient nécessaires et suffisantes pour accomplir ce qu'ils appellent la révolution sociale » ; trois sténographes, choisis d'un commun accord, seraient chargés de publier in-extenso les discours des socialistes et ceux des députés, « et la France, attentive à ce grand débat, serait juge ». C'était ensuite, en réponse à ce document, une « Déclaration de socialistes de toutes doctrines » (publiée dans l’Opinion nationale du 10 avril), datée du « 16 germinal » et portant cent quarante-neuf signatures : les signataires protestaient contre « l'outrecuidante manifestation de quelques individualités qui s'arrogent indûment le droit de représenter le socialisme », et déclaraient que « les vaincus de juin ne discutent pas avec leurs meurtriers : ils attendent ». Écrivant à Bakounine, le 18 ou le 19, pour lui réclamer l'article qu'il devait envoyer au Progrès, je témoignai, paraît-il (j'ai oublié le contenu de ma lettre), quelque étonnement que les communistes parisiens eussent parlé avec tant de dédain des mutuellistes, membres comme eux de l'Internationale [318].

Voici la réponse de Bakounine :


Ce 21 avril 1869.

Ami, voici l'article, et encore un abonnement : M. F. Baragué, comptable, 21, quai des Bergues.

Je vous attends, toi et Papa Meuron, avec impatience.

Je m'étonne de ton étonnement devant la protestation des communistes parisiens contre Tolain, Chemalé et autres. Ils sont des socialistes, dis-tu. Mais il y a socialisme et socialisme. Ils sont des proudhoniens de la seconde, de la mauvaise manière de Proudhon. Ils ont le double tort de vouloir la propriété individuelle, et de vouloir vaniteusement parader et pérorer avec les bourgeois, ce qui est du temps perdu et ne peut être agréable que pour leur gloriole de demi-grands esprits, — et ne peut amener qu'une sorte d'entente pourrie avec les socialistes bourgeois, tandis que nous devons nous séparer et nous compter.

Nous parlerons de tout cela à Genève.

Je vous attends avec impatience, toi et le Papa Meuron.

Ton dévoué M.


Pendant les vacances du printemps (du 24 avril au 3 mai) je me rendis à Morges, et de là j'allai passer un jour à Genève ; mais Constant Meuron, malgré son désir et malgré les invitations pressantes de Bakounine, ne put y venir avec moi. Dans cette visite à Genève, je rencontrai chez Bakounine l'instituteur Netchaïef, pour la personne duquel j'éprouvai, dès le premier instant, un instinctif éloignement ; mais, comme Bakounine voyait en lui, à ce moment, le plus admirable représentant de la jeunesse révolutionnaire russe, je ne demandais pas mieux que de l'en croire sur parole ; d'ailleurs, Netchaïef sachant à peine quelques mots de français, il ne me fut guère possible de m'entretenir avec lui. — Perron, durant ma visite, me fit part d'un projet pour lequel il cherchait des associés et des capitaux ; il s'agissait d'acquérir l'imprimerie Blanchard à Genève (qui était à vendre), pour la transformer en une sorte d'atelier coopératif ; ce projet, dans lequel il fut un moment question de me faire entrer, ne devait pas se réaliser.

Le n° 9 du Progrès, qui parut le 1er mai, contenait un article intitulé L’Association internationale, dans lequel j'invitais « ceux qui doutent encore de la stupidité de la bourgeoisie » à lire l’Union libérale, de Neuchâtel : ce journal avait écrit que « les meneurs de l'Internationale étaient, par rapport aux ouvriers, quelque chose comme les surveillants nègres dans les plantations du Sud de l'Amérique aux beaux temps de l'esclavage » ; que « le despotisme que l'Internationale faisait peser sur ses adhérents ressemblait au fouet du surveillant d'esclaves » ; je lui opposai un éloge de l'Internationale publié par le général Cluseret dans la Démocratie de Chassin. La quatrième lettre de Bakounine abordait l'étude de la « religion de l'État », le patriotisme, religion que l'utilitarisme bourgeois a tuée ; l'auteur analysait l'idée de l'État, et concluait que « l'État a toujours été le patrimoine d'une classe privilégiée quelconque, et que c'est l'intérêt solidaire de cette classe privilégiée qui s'appelle le patriotisme ». Une lettre d'Espagne, signée Rafaël Farga-Pellicer, envoyait par l'intermédiaire du Progrès le salut fraternel du Centre fédéral des sociétés ouvrières de Barcelone aux classes ouvrières de la Suisse, et se terminait par les mots : « Vive la République démocratique fédérale ! » Un groupe d'ouvriers horlogers du Locle adressait un appel à ses camarades, les engageant à s'associer pour défendre leurs intérêts. Enfin un article intitulé Les massacres de Belgique donnait des détails sur les sanglants événements de Seraing (9 avril) et de Frameries (15 avril), et annonçait l'arrestation d'Eugène Hins, membre du Conseil général belge.

VIII


Nous décidons d'en finir avec Coullery et la Montagne : entente avec les socialistes du Val de Saint-Imier (9 mai). N° 10 et 11 du Progrès (15 et 29 mai). Meeting du Crêt-du-Locle (1o mai). Lettre de Bakounine à Fritz Robert (7 juin). N° 12, 13 et 14 du Progrès (19 et 26 Juin, 10 Juillet) ; polémique avec la Montagne. Massacre de la Ricamarie (17 Juin). Attente de graves événements.


Cependant la Montagne continuait à faire entendre à la Chaux-de-Fonds une note discordante, et cherchait à entraver notre propagande. Nous pensâmes qu'il fallait en finir avec Coullery, en infligeant à son journal un désaveu public ; et, dans les premiers jours de mai, nous résolûmes de convoquer à cet effet une grande réunion pour le dimanche 30. À cette réunion nous désirions voir se rendre non seulement les socialistes du Locle et de la Chaux-de-Fonds, mais aussi ceux du Val de Saint-Imier et quelques-uns de nos amis de Genève. Il n'existait pas encore de relations personnelles entre les membres de la Section du district de Courtelary et ceux des Sections du Jura neuchâtelois : pour en établir et pour décider les ouvriers du « Vallon » à se rendre à la réunion projetée, le Locle et la Chaux-de-Fonds envoyèrent, un dimanche, à Sonvillier et à Saint-Imier, une délégation, dont je fus. C'est de ce jour, le 9 mai 1869, que date le rapprochement entre Jurassiens bernois et Jurassiens neuchâtelois pour une action commune ; rapprochement fécond, qui fut durable, et qui donna naissance plus tard, lorsqu'il fallut lutter, non plus contre Coullery, mais contre la domination de Marx, à la Fédération jurassienne.

Cette excursion au Val de Saint-Imier, qui était pour moi un voyage de découverte, est restée un de mes plus vivants souvenirs. J'étais parti du Locle pour la Chaux-de-Fonds par le premier train, avec mon ami Auguste Spichiger, ouvrier guillocheur, qui connaissait déjà le district de Courtelary, où il avait travaillé ; à la gare de la Chaux-de-Fonds nous attendait un camarade, Charles Collier, horloger, qui devait nous accompagner, et qui allait voir son père à Saint-Imier. Nous suivîmes à pied le chemin du col de la Cibourg, chemin charmant par cette matinée printanière, bordé d'arbres et serpentant à travers les pâturages et les bois. Tout en montant, nous causions, et je racontais à mes camarades ce que j'avais appris du mouvement révolutionnaire en Russie, redisant les espérances que la présence de Netchaïef avait fait concevoir à Bakounine. Après avoir atteint le sommet de la montagne, frontière du canton de Berne, nous descendîmes pendant une heure environ, et arrivâmes à Renan, premier village du Val de Saint-Imier. Trois quarts d'heure après, nous atteignions Sonvillier, et nous surprenions l'ami Adhémar Schwitzguébel en train de se faire la barbe. Après nous être reposés un moment, nous continuâmes notre marche, accompagnés d'Adhémar, jusqu'à Saint-Imier, grand village d'environ six mille habitants (à cette époque), à trois kilomètres de Sonvillier. À Saint-Imier, quelques amis de Schwitzguébel nous attendaient, et, comme il était midi, nous dînâmes tous ensemble pour faire connaissance. Dans l'après-midi eut lieu une réunion des membres de l'Internationale, à laquelle assistèrent entre autres un vieux médecin, brave homme et fervent botaniste, le docteur Simmen, et un jeune notaire ambitieux, Boy de la Tour, qui ne resta pas longtemps dans nos rangs. Nous exposâmes nos vues et nos désirs, et nous eûmes le plaisir de nous trouver immédiatement en parfait accord avec les camarades du « Vallon » ; ils promirent de se faire représenter au meeting que nous convoquions pour le 30 et qui devait avoir lieu à l'hôtel de la Croix-Fédérale, sur le Crêt-du-Locle, entre le Locle et la Chaux-de-Fonds. À sept heures et demie, nous prîmes congé de nos amis, et la poste nous conduisit à la gare des Convers, d'où Spichiger et moi rentrâmes au Locle à onze heures du soir.

Il s'agissait d'obtenir aussi le concours des Genevois. J'écrivis à Bakounine quelques jours après pour réclamer sa présence, ainsi que celle de Perron et de Heng ; il me répondit par la lettre suivante :


Ce 22 mai 1869.

Cher ami, je ne demande pas mieux que de venir et je viendrai assurément, si tu veux et peux m'aider à emprunter une trentaine de francs pour le terme d'un mois, faute de quoi, malgré toute ma bonne volonté, il me sera impossible de venir prendre part au combat si intéressant que la Révolution et la Réaction masquée en coopération vont se livrer entre la Chaux-de-Fonds et le Locle.

S'il est possible, arrange aussi les choses de manière à ce qu'on envoie vingt et quelques francs, soit du Locle, soit de la Chaux-de-Fonds, à titre d'emprunt, à Heng.

Quant à Perron, selon toutes les probabilités il ne viendra pas.

Je t'embrasse. Réponds-moi.

Ton dévoué, M. B.


L'argent fut trouvé, et la venue de Bakounine et de Heng fut ainsi assurée.


Le n° 10 du Progrès (15 mai) contenait un article dans lequel je cherchais à montrer combien on se trompait lorsqu'on croyait avoir trouvé, dans la substitution du système des milices à celui des armées permanentes, la panacée qui devait délivrer les peuples de la guerre et de la servitude. En voici les principaux passages :


Milices et armées permanentes.

... Nous devons avouer que nous ne partageons point cette admiration sans bornes pour le système militaire de la Confédération suisse ; et même, que, pour nous, la différence entre une armée permanente et une armée de milices est si petite, que c'est comme s'il n'y en avait absolument aucune.

... La gloriole militaire, cette lèpre destructive de la liberté et de l'égalité, n'existe-t-elle que dans les pays qui sont affligés d'armées permanentes ? De bonne foi, pouvons-nous nier que le peuple suisse en soit aussi profondément atteint ? N'avons-nous pas, tout comme nos voisins, nos traîneurs de sabre, nos petits officiers fringants, nos monomanes belliqueux ?... Et des citoyens raisonnables d'ailleurs, et parfaitement inoffensifs tant qu'ils portent la redingote ou la blouse, ne deviennent-ils pas en général, dès qu'ils ont endossé leur tunique, des brutaux et des insolents qui se croient tout permis ?

Ah oui, l'esprit militaire fait autant de ravages chez nous qu'ailleurs ; et ou ne se contente pas de le flatter chez les hommes faits, on cherche encore à le faire naître chez nos enfants, qu'on déguise en petits soldats sous prétexte d'amour de la patrie.

Enfin, pense-t-on que nos milices soient réellement le peuple libre armé seulement pour la défense de ses droits, et qu'elles ne puissent pas devenir entre les mains du gouvernement un instrument passif d'oppression ? Vous vous croyez libres, citoyens-soldats ? Quelle chimère ! Oui, tant que vous êtes dans vos ateliers, vous avez toute liberté de sympathiser avec vos frères travailleurs des autres cantons et des pays voisins, de vous associer à eux, de les soutenir de votre obole s'ils réclament votre aide. Mais supposez à Bâle, à Genève, dans une de ces grèves qui se renouvelleront toujours plus fréquentes et plus terribles jusqu'à ce que la question sociale soit résolue, supposez que la bourgeoisie effrayée réussisse à obtenir une intervention fédérale [319] ; que, séduite par l'exemple que vient de lui donner la Belgique, elle veuille essayer à son tour de massacrer des travailleurs : vous voilà, ouvriers suisses, recevant l'ordre de marcher contre vos frères, de tourner vos armes contre la poitrine des amis dont vous êtes habitués à serrer la main ! Oserez-vous désobéir à l'ordre de marche ? aurez-vous la liberté de discuter le commandement de vos officiers ? Vous sera-t-il plus facile de déserter, à vous citoyen embrigadé, discipliné, conduit à la baguette, qu'au soldat belge ou français ? Non, et vous savez bien que le jour où la bourgeoisie voudra se servir des ouvriers neuchâtelois pour fusiller les ouvriers genevois, elle n'aura qu'un mot à dire, et les ouvriers neuchâtelois marcheront. Voilà la situation, telle que nous l'a faite notre système de milice. Et quelle que soit, en effet, l'organisation militaire d'une nation, le soldat sera toujours une machine aveugle, un instrument passif, prêt à s'immoler lui-même dans la personne de ses propres frères.

Qu'on ne se laisse donc pas prendre à la rhétorique et aux sophismes de ces démocrates hypocrites qui ne savent promettre au peuple que des changements de mots, et qui ne veulent pas changer les choses. Qu'on se le persuade bien : l'armée, qu'elle s'appelle milice nationale ou garde impériale, est incompatible avec la liberté ; tout comme l'État, qu'il s'appelle monarchie ou république, est incompatible avec la liberté. Aussi, lorsque l'Europe se décidera enfin à chercher son salut dans la Révolution, elle ne se contentera pas, espérons-le, de troquer la monarchie contre la république bourgeoise, et les armées permanentes contre les milices : elle s'affranchira pour toujours en détruisant l'État et en supprimant l'armée.


Bakounine n'avait pas trouvé le temps, cette fois, d'écrire son article habituel ; et, pour le remplacer, j'avais pris dans la Pensée nouvelle une étude philosophique d'Emmanuel Briard, intitulée « Mérite et valeur », où était développée cette idée, que la moralité n'est pas attachée à l'effort, et que les notions de mérite et de démérite doivent être éliminées de la morale. La suite de mon « Examen du christianisme » terminait le numéro.

À peine le n° 10 du Progrès avait-il paru, que l'attitude du gouvernement vaudois dans une grève des tailleurs de pierre et maçons de Lausanne venait attester la vérité de ce que nous affirmions au sujet de l'emploi des milices contre les travailleurs : un bataillon d'infanterie avait été appelé contre les grévistes (26 mai). En même temps, j'apprenais la mort douloureuse de Jeanne Brismée (24 mai), la jeune femme de Hins, fille de Désiré Brismée, l'imprimeur de l’Internationale. En France, Paris et Lyon, aux élections des 23 et 24 mai, venaient de donner dans plusieurs circonscriptions la majorité aux candidats « irréconciliables ». Sous le coup de toutes ces nouvelles, j'écrivais la lettre qui suit :


Il m'est impossible ce soir d'être calme : je suffoque d'indignation, et je suis dans une fièvre d'anxiété. Coup sur coup nous arrivent, de Bruxelles, de Paris, de Lausanne, des nouvelles qui me mettent hors de moi.

À Bruxelles, on a lâchement assassiné une pauvre jeune femme, la belle-sœur de mon ami De Paepe ; les journaux belges donnent les détails de cette infamie. Je me possède à peine en t'écrivant. Je voudrais que l'heure fût venue de prendre un fusil et d'écraser enfin ces brigands.

À Lausanne, sept cents ouvriers du bâtiment sont en grève. Ils restent parfaitement calmes. L'Europe les soutient. Et le gouvernement vaudois fait ce que ni Bâle ni Genève n'avaient osé faire : il appelle des troupes, il provoque à la guerre civile. Et c'est votre ami, M. Estoppey [320], qui a signé l'odieuse proclamation que je viens de recevoir. Il va être flétri devant le monde entier. Heureusement que les ouvriers sont plus sages que leurs maîtres : de toutes parts nous leur écrivons de rester calmes, et ils le seront.

Enfin, à Paris et à Lyon, le socialisme a triomphé au scrutin ; la république bourgeoise est battue : Raspail, Bancel, Gambetta sont nommés [321]. Voilà qui pourrait changer la face de l'Europe. Oh ! pourvu que nos amis soient prudents !

... Mais quoiqu'il puisse te paraître que j'ai la fièvre en ce moment, je sais me posséder assez pour calmer les autres. Il faut faire le Progrès, aviser aux affaires de Lausanne et du meeting [322]. Je viens d'écrire un article au sujet de Jeanne Brismée, la femme de Hins [323]. Je suis sans nouvelles de Genève [324]. (Lettre du mercredi 26 mai 1869.)


Le numéro 11 du Progrès (29 mai) parlait, à la première page, de la grève de Lausanne. Il disait :


Ce que le gouvernement n'avait osé faire ni à Bâle, ni à Genève, on l'a fait à Lausanne : un bataillon d'infanterie a été appelé immédiatement.

Avions-nous tort de dire que nos milices pouvaient être employées au massacre des travailleurs, et que la bourgeoisie suisse imiterait un jour l'exemple de la Belgique ?

Honte au Conseil d'État vaudois ! À cette provocation à la guerre civile, les ouvriers répondront par un calme méprisant. Ils tiendront ferme, et ils sortiront vainqueurs d'une lutte qu'ils veulent pacifique, et que la bourgeoisie voudrait voir sanglante.


La cinquième lettre de Bakounine traitait du « patriotisme », et annonçait l'intention d'en analyser successivement les principaux éléments, à savoir: 1° l'élément naturel ou physiologique ; 2° l'élément économique ; 3° l'élément politique ; 4° l'élément religieux ou fanatique. C'est dans cette lettre que se trouvait une expression qui fut immédiatement exploitée par nos adversaires ; Bakounine avait écrit, sans se douter que cette constatation purement scientifique ameuterait tant de gens contre lui :


Le patriotisme naturel est un fait purement bestial, qui se retrouve à tous les degrés de la vie animale, et même, on pourrait dire, jusqu'à un certain point, dans la vie végétale... La plante la plus puissante, celle qui se trouve être le mieux adaptée aux conditions particulières du climat et du sol, tend naturellement à étouffer toutes les autres. C'est une lutte silencieuse, mais sans trêve... Dans le monde animal, la même lutte se reproduit, seulement avec plus de mouvement dramatique et de bruit ; ce n'est plus un étouffement silencieux et insensible ; le sang coule, et l'animal déchiré, dévore, torturé, remplit l'air de ses gémissements. L'homme enfin, animal parlant, introduit la première phrase dans cette lutte, et cette phrase s'appelle le patriotisme.


Venait ensuite, sous ce titre, « Le socialisme espagnol », la traduction d'une Adresse « Aux ouvriers des autres pays », publiée par le journal la Legalidad, paraissant à Gracia (Catalogne). Cette Adresse, pleine d'une ardente et naïve confiance, m'avait vivement touché, et je l'avais traduite en conservant de mon mieux l'accent de l'original ; elle disait :


Nous vous saluons, ouvriers éclairés (ilustrados) des pays qu'on appelle étrangers.

Pour nous, qui vivons du travail, qui ne voulons d'autre patrie que la grande patrie du travail, source de tout bien, vos pays ne sont pas étrangers, vous n'êtes point des étrangers vous-mêmes : vous êtes nos véritables frères. À bas les frontières !

Vers vous nous tenons nos regards dirigés ; vers vous nous dirigeons nos pensées, afin que de vous notre intelligence reçoive une meilleure nourriture, en quantité et en qualité.

Les idées nouvelles viennent de vous. L'émancipation du peuple travailleur a été commencée par vous. Salut donc, salut fraternel.

... Tremblez, tyrans de tous les pays : les ouvriers s'éveillent déjà de la funeste léthargie où votre despotisme les tenait assoupis... La rédemption du prolétariat approche. Les ouvriers de tous les pays sont frères.


La quatrième page était occupée par l'article écrit le 26 mai, à l'occasion de la mort de la pauvre Jeanne Brismée. Le voici :


Jeanne Brismée.

Nos amis se souviennent de l'arrestation du compagnon Hins, secrétaire du Conseil général belge de l'Internationale. Les crimes de Hins, on les connaît : une grève venait d'éclater à Seraing, le sang coulait ! Hins exhorte les ouvriers à reprendre le travail, à éviter par tous les moyens l'émeute qui ne pouvait que nuire à leur cause ; sa voix fut écoutée, et une grande partie des ouvriers reprirent leurs travaux. De retour à Bruxelles, il apprend qu'une grève vient d'éclater dans le Borinage, et, pendant que l'autorité rétablit l'ordre à coups de baïonnettes, lui réussit à empêcher le désordre par ses conseils. Une pareille conduite méritait une récompense : l'autorité, qui avait appris son dévouement, la lui réservait.

Hins, enfermé à la prison des Petits-Carmes, a été tenu au secret pendant quatre semaines. Sa jeune femme, malade et enceinte de six mois, demanda inutilement la permission de le voir. Soutenue par deux amis, elle se rendit chez le juge d'instruction : le triste état de la pauvre femme, qui crachait le sang, et qui suppliait qu'on lui permît de voir son mari, fût-ce en présence des gendarmes, ne toucha pas le représentant de l'ordre bourgeois, qui resta inexorable. Mme Hins rentra chez elle et se mit au lit pour ne plus se relever. Une requête adressée au procureur général, M. de Bavay, signée par une vingtaine d'avocats et motivée par l'état de santé extrêmement grave de Mme Hins, qui souffrait d'une hypertrophie du cœur, ne réussit pas davantage à obtenir la liberté provisoire de son mari. Enfin le vendredi 14 mai, la justice (on appelle cela la justice, par une atroce dérision) — la justice a dû relâcher Hins et d'autres socialistes emprisonnés comme lui, l'instruction la plus minutieuse n'ayant pu relever le moindre délit à leur charge.

Hins a été rendu à la liberté juste à temps pour recueillir le dernier soupir de sa femme. Celle-ci, frappée au cœur, a expiré trois jours après. Elle avait vingt-deux ans, et il y avait huit mois qu'elle était mariée.

Voilà comment le gouvernement belge combat l'Internationale. Il assassine les femmes.

Mercredi 19 mai. la morte a été conduite à sa dernière demeure. « Longtemps avant l'heure du funèbre convoi, dit le Peuple belge, la rue des Alexiens était envahie par la foule des citoyens dont la présence devait être la protestation de la population entière contre un nouveau crime de la loi, et, autant qu'il se pouvait, la réparation civique d'un des actes les plus odieux commis par le régime actuel. Travailleurs du peuple et de la bourgeoisie, représentants de la presse, du barreau, du commerce, fonctionnaires, se confondaient là dans un même sentiment de réprobation pour le gouvernement, de pitié pour les victimes, et de deuil pour le drapeau de la liberté et du droit couvert d'une nouvelle tache sanglante. À cinq heures, de l'humble maison de l'imprimeur Brismée, père de Mme Hins, sortait le cercueil contenant la jeune mère avec l'enfant mort dans son sein. Nous renonçons à décrire l'impression qui, à ce moment, se lisait sur toutes les faces... »

Les différentes Sociétés ouvrières de Bruxelles, les Sections de l'Internationale de Liège, de Gand, d'Anvers, de Bruges, etc., les associations politiques et rationalistes, la presse socialiste et républicaine, avaient envoyé des délégations à la funèbre cérémonie. Onze discours furent prononcés sur la tombe. Nous reproduisons celui d'Hector Denis, rédacteur à la Liberté :


« Compagnons,

« La mort a beau frapper dans nos rangs comme une aveugle complice des réactions politiques, elle n'en donne pas moins de cruelles leçons à ceux qui se font un jeu des douleurs et des aspirations du peuple... La société nouvelle, dont le règne va venir, a recueilli dans la poussière du vieux monde la dignité humaine, et la porte si haut, que quiconque reste encore attaché à toutes les choses passées doit pâlir, et quiconque croit à la société future se sent pris d'un enthousiasme involontaire, en dépit des larmes que nous versons ici.

« Rien n'arrête, ni la souffrance ni la crainte, ceux qui servent la cause de la justice. Nous avons vu, il y a trois semaines, Jeanne Brismée, brisée par le mal qui l'emporta, se traînant péniblement vers le cabinet du juge d'instruction, pour demander à voir enfin son mari qu'on avait emprisonné. Elle fut accueillie par un refus inexorable, et, pendant qu'appuyée sur des amis fidèles elle retournait à la maison paternelle, d'où elle ne devait plus sortir, elle exhalait en même temps tout son amour et toute sa foi dans un avenir meilleur pour le peuple. — « Quand viendra donc la justice », nous disait-elle, unissant les deux plus beaux sentiments de l'homme, « quand me rendra-t-on mon mari ? » Son mari, on le lui a rendu, vous le savez, pour qu'il reçût son dernier soupir ; mais la justice, elle, n'est pas encore venue.

« Toi qui combattis pour elle, ne désespère pas pourtant, nous sommes à son œuvre ; nous fonderons cette République sociale que tu rêvais, nous la ferons aussi ferme, aussi courageuse, aussi dévouée que toi. Ton dernier mot, expression de tes douleurs, fut : « La police m'a tuée ! » Eh bien, nous le jurons sur ta dépouille encore tiède, notre République sociale, la police ne la tuera pas !

« Repose donc en paix, pauvre fille du peuple, dans les cœurs qui ne battent que pour le peuple ; ta mort, sacrifice à la justice bourgeoise, nous promet l'avènement de la justice humaine. »


Le numéro se terminait par l'avis suivant :


Meeting
des Sections internationales de la Chaux-de-Fonds, du Locle et du
Val de Saint-Imier,
Dimanche 3o mai, à deux heures après-midi,
à l'hôtel de la Croix-Fédérale, sur le Crêt-du-Locle.

Ordre du jour : Quels sont les moyens de réaliser le but de l'Internationale ?

Nous recommandons à nos amis cette importante réunion.


Le samedi 29 mai, Bakounine et Heng quittèrent Genève pour se rendre dans le Jura : Heng s'arrêta à la Chaux-de-Fonds ; Bakounine vint au Locle, où il arriva à trois heures. Le soir, il y eut au Cercle international du Locle une réunion préparatoire, dans laquelle se manifesta une complète unanimité de sentiments, présage heureux pour la grande assemblée du lendemain. Au cours de cette réunion, nous vîmes arriver deux hôtes inattendus, qu'avait attirés la curiosité : c'étaient deux des abonnés du Progrès dont Perron m'avait envoyé les noms le 11 mars : le major polonais Valérien Mroczkowski, habitant Vevey, où il vivait avec la princesse Obolensky, et un jeune gentilhomme russe, Nicolas Joukovsky, habitant Clarens. Bakounine, qui ne les attendait pas plus que nous, les reçut avec cordialité, et nous les présenta sous les noms familiers de « Mrouk » et « Jouk » [325]. Mroczkowski dut quitter la Suisse peu de temps après, et resta pour la plupart d'entre nous un étranger ; Joukovsky, par contre, d'un caractère éminemment sociable, devint promptement un camarade généralement aimé ; il avait épousé Adèle Zinovief, petite-fille du célèbre général Jomini, une femme d'élite, à l'intelligence droite et au cœur vaillant, hautement honorée de tous ceux qui la connaissent.

Le dimanche après-midi, les internationaux loclois s'acheminèrent vers l'auberge où, sur le Crêt-du-Locle, à une demi-lieue du village, devait avoir lieu le meeting. Il faisait une pluie battante, qui n'empêchait pas les socialistes, jeunes et vieux, de marcher joyeusement. Au Crêt-du-Locle, ils furent bientôt rejoints par de nombreux membres de la Section de la Chaux-de-Fonds, et par quelques camarades du Val de Saint-Imier. La vaste salle de l'auberge, qui servait habituellement de salle de danse et pouvait contenir plus de deux cents personnes, les petites salles, les corridors, les escaliers, tout était encombré de monde ; il était même venu du Val de Ruz — la région agricole du canton de Neuchâtel — un certain nombre d'ouvriers qui voulaient fonder dans ce district une Section de l'Internationale. Franck, de la Chaux-de-Fonds, fut désigné comme président ; Aug. Spichiger et Adhémar Schwitzguébel, comme vice-présidents ; Ch. Monnier, Fritz Robert et Jules Wirz, comme secrétaires ; je fis un exposé de la question à traiter, puis Bakounine, Heng, Schwitzguébel, Fritz Robert parlèrent successivement. Perron avait adressé au meeting une lettre dont il fut donné lecture. J'écrivais le lendemain :


L'assemblée a été d'un calme et d'une dignité admirables, et nos idées ont remporté le plus éclatant triomphe. Les propositions que j'ai formulées à la fin du meeting ont été adoptées à l'unanimité moins trois voix. Un Loclois qui a voulu nous contredire a été écrasé par Bakounine ; un Genevois qui a proposé un vivat à la patrie suisse a été hué et a dû faire des excuses : il n'y reviendra plus. (Lettre du 31 mai 1869.)


Voici le texte des quatre résolutions votées par le meeting :


Résolutions votées par le meeting du Crêt-du-Locle, le 30 mai 1869.

1° Le meeting, tout en reconnaissant que la coopération est la forme sociale de l'avenir, déclare que, dans les conditions économiques actuelles, elle est impuissante à émanciper le prolétariat et à résoudre la question sociale.

2° Le meeting demande au Conseil général de Londres de mettre à l'ordre du jour du Congrès de Bâle la question d'une organisation plus efficace et plus réelle de l'Internationale, afin que le prolétariat puisse opposer à la coalition de la bourgeoisie et des États une puissance capable d'en triompher.

3° Le meeting approuve la manière dont l’Égalité et le Progrès défendent les principes socialistes, et répudie complètement la ligne de conduite adoptée par la Montagne.

Il déclare en outre que l'Internationale doit s'abstenir complètement de participer à la politique bourgeoise.

4° Le meeting demande que la propriété collective et l'abolition du droit d'héritage soient discutés dans le journal l’Égalité.


Bakounine revint le soir avec nous au Locle, où cette fois je n'avais pu lui offrir l'hospitalité chez moi ; je l'accompagnai à son hôtel, et nous causâmes encore longuement. Le lundi il se rendit à la Chaux-de-Fonds, où on l'avait appelé, pour y prendre part à une réunion de la Section de l'Internationale. Voici ce qui s'était passé : Coullery, qui n'avait pas osé paraître au meeting, avait déclaré le lendemain à son entourage que s'il eût été présent, il aurait aisément réfuté les arguments de ses adversaires ; les collectivistes de la Chaux-de-Fonds lui offrirent alors de lui en fournir immédiatement l'occasion, et ils convoquèrent une séance pour le soir même, priant Bakounine de s'y trouver pour soutenir une discussion publique contre Coullery. La séance eut lieu, et, comme je viens de le dire, Bakounine s'y rendit. Il y prit la parole ; mais Coullery avait cru prudent de rester chez lui ; cette reculade après sa bravade du matin fut considérée comme l'aveu de sa défaite [326]. Bakounine repartit pour Genève le mardi matin.

L'adversaire ainsi mis en échec essaya néanmoins de prendre sa revanche. Coullery avait conservé des partisans à la Chaux-de-Fonds. Attaquant avec violence le Progrès et son principal rédacteur dans son journal la Montagne, il chercha à transformer une lutte de principes en une question de personnes. Dès le surlendemain du meeting, il me faisait poursuivre par ministère d'huissier, réclamant de moi le paiement immédiat de la somme de 633 fr. 54 c. que l'Association internationale des travailleurs lui devait pour l'impression du Compte-rendu du Congrès de Lausanne (voir ci-dessus page 107) : mesquine vengeance qui ne devait aboutir, comme on le verra plus loin, qu'à le déconsidérer aux yeux de toute l'Internationale. Coullery avait accepté du Comité fédéral romand, après le Congrès romand de Genève, le paiement d'un à-compte : il avait donc reconnu que c'était ce Comité qui était le débiteur responsable ; et le bon sens indiquait que, s'il s'adressait à un tribunal pour me faire condamner, personnellement, à payer ce que le Comité lui devait, il serait débouté d'une semblable prétention.

Bakounine imagina, pour aider nos amis de la Chaux de-Fonds dans leur lutte contre le « coullerysme », d'écrire une lettre destinée à Fritz Robert, dont l'attitude n'était pas aussi décidée que nous l'eussions désiré. Il m'envoya cette lettre pour être remise par moi au destinataire, si je jugeais qu'elle pût produire un effet utile. Voici ce curieux document, que j'ai conservé :


Ce 7 juin 1869.

Mon cher Fritz Robert, Il est incontestable que la Section de la Chaux-de-Fonds est fort malade, et que cette maladie exerce déjà et, si elle dure, ne manquera pas d'exercer encore davantage un effet funeste sur le développement et sur l'organisation définitive de l'Internationale dans les Montagnes. Il est incontestable aussi que cette maladie peut-être guérie, mais que pour la guérir il faut avoir recours à une cure aussi intelligente qu'énergique, — une cure qui ne peut être entreprise que par des hommes énergiques, dévoués et intelligents à la fois. J'ai rencontré des hommes réellement énergiques à la Chaux-de-Fonds, mais leur savoir n'est pas à la hauteur de leur énergie ; ils n'ont pas toute l'initiative intelligente nécessaire à celui qui voudrait entreprendre cette guérison difficile. Toi tu as le savoir, tu es à la hauteur de toutes les questions sociales, théoriques et pratiques, tu es des nôtres, tu sais aussi bien que nous ce que nous voulons et où nous allons ; que te manque-t-il donc pour devenir le médecin sauveur de cette Section malade ? La volonté. Mais cette absence de volonté est-elle un effet de ton caractère et de ton tempérament ? Je ne le pense pas. Si je le pensais, je ne t'écrirais pas cette lettre, car quiconque est privé par sa nature de la capacité de vouloir, n'aura jamais la volonté nécessaire pour s'en donner une. Je pense que l'absence de volonté qui se manifeste en toi à l'heure qu'il est provient principalement des circonstances, de certains préjugés que tu n'es pas encore parvenu à vaincre complètement, et de l'influence du milieu dans lequel tu te trouves. Je ne te connais que depuis peu de temps, mais tout ce que je sais de ton passé, et toutes les impressions personnelles que j'ai reçues de toi, me donnent la conviction que tu es doué de toutes les conditions nécessaires pour vouloir avec passion et avec énergie, et pour persévérer avec toute la patience nécessaire dans la voie que ton intelligence t'aura tracée. Maintenant, ton intelligence et tes passions personnelles sont-elles, oui ou non, complètement avec nous et pour nous ? Je pense que sous ce rapport il reste encore à désirer quelque chose. Il est encore certaines pensées, certaines habitudes d'esprit et de cœur, et certaines manières d'envisager les hommes et les choses, qui te séparent de nous : tu te trouves théoriquement et pratiquement dans une sorte de station transitoire entre le « couillerisme » (sic), ou bien le socialisme bourgeois, et le socialisme révolutionnaire. Tu t'es trop séparé de Coullery pour pouvoir jamais te rallier à lui, mais pas assez pourtant pour te donner franchement et complètement à nous. Tu te trouves à cette heure dans une position impossible : entre deux chaises la bonté de Dieu par terre, et en garçon d'esprit que tu es tu ne peux tarder à comprendre qu'une telle position ne peut être bonne que pour un homme nul, non pour toi ; et puisqu'il faut te décider, tu es trop jeune et trop vivant, trop amoureux de la justice et de la vérité, n'est-ce pas ? pour reculer et pour te décider contre nous. Viens donc à nous et sois complètement des nôtres.

Mon cher, nous vivons à une époque où il n'est plus permis à personne, et surtout à un jeune homme comme toi, de rester neutre et de faire le mort. La révolution sociale frappe à nos portes. Nous devons nous compter et resserrer nos liens fraternels pour qu'elle trouve en nous une phalange capable de la préparer, de la rapprocher autant que possible, et, quand elle aura éclaté, de la servir. Viens à nous pas seulement de cœur et d'esprit, mais de fait, parce que ce n'est que par des faits seulement qu'on peut devenir réellement frères. Sois dès aujourd'hui tout à fait nôtre, pour que, quand la révolution sociale aura éclaté, nous ayons le droit de dire que tu es notre frère et ami, non du lendemain, mais de la veille.

Il faut acheter ce droit, cher ami, par beaucoup de sacrifices et par une lutte incessante à commencer d'aujourd'hui. Aujourd'hui il n'est pas du tout profitable ni gai d'être de notre parti ; car le monde bourgeois tout entier, le monde qui fait l'opinion publique aujourd'hui, est enragé contre nous, — et nos amis naturels, les ouvriers, ne sont pas encore enragés pour nous. Nous nous trouvons dans une position excessivement périlleuse, et souvent même dégoûtante, impossible. Tous tant que nous sommes, socialistes révolutionnaires, privés de tous moyens pécuniers, nous sommes presque toujours financièrement écrasés : nous n'avons pas l'argent nécessaire pour nous mouvoir, pour entreprendre la moindre des choses ; et le peu d'argent que beaucoup des nôtres parviennent à gagner par leur travail les rend dépendants de ceux mêmes qu'ils doivent et qu'ils veulent combattre. On ne peut s'imaginer, socialement, économiquement et politiquement parlant, de situation plus difficile et plus désagréable que la nôtre. Ajoute encore à ceci que nous n'avons, pour nous consoler et pour nous encourager, aucune espérance personnelle dans l'avenir, car lorsque la révolution sociale aura éclaté, tout le monde sera trop occupé des terribles questions qu'il y aura à résoudre, pour qu'on ait le temps de s'occuper de nous et de nos services passés. Et si nous mourons avant qu'elle éclate, nous finirons nos jours dans la misère, objets de toutes les malédictions et calomnies bourgeoises [327].

Voilà, dans toute sa vérité, notre situation actuelle ; et, pour que je t'appelle à venir la partager avec nous, il faut vraiment que j'aie une grande foi dans la grandeur naturelle de ton cœur. Ta réponse me montrera si j'ai eu raison, oui ou non, de compter sur toi.

Par quelle série de faits peux-tu manifester maintenant ta complète solidarité avec nous ?

D'abord tu dois couper les câbles et t'éloigner absolument, définitivement, et sous tous les rapports, de ce beau rivage qui s'appelle la personne, le système et toute l'intrigue ensorcelante de Coullery. Ta présidence à la tête de la Société coopérative chiffonnière, ou de l'achat des étoffes [328], te prend beaucoup de temps, te coûte même de l'argent, et, qui pis est, te pose en quelque sorte comme un doux intermédiaire, comme un amphibie équivoque entre nous, les socialistes militants, et la bourgeoisie, — plus près de cette dernière que de nous. Eh bien, démets-toi de cette présidence, tourne le dos à cette coopération Schulze-Delitzschienne, que tu as si bien stigmatisée au dernier meeting, et, en te laissant élire président de la Section internationale de la Chaux-de-Fonds, deviens ostensiblement et à la connaissance de tout le monde un des plus enragés parmi nous. Entoure-toi d'hommes comme C., comme W. et comme d'autres, et, prenant le gouvernail en mains fermes, fais revivre et marcher en avant cette Internationale de la Chaux-de-Fonds qui se démoralise et se meurt faute de direction intelligente et ferme. Puis, avec Guillaume, avec Schwitzguébél, et avec quelques autres que vous aurez choisis à vous trois, formez une sorte de conseil pour l'organisation de l'Internationale dans les Montagnes.

Commence seulement par faire cela, et tu n'auras pas en vain vécu. Fais ce premier pas, et le reste viendra de lui-même.

Voilà, cher ami, l'œuvre grande que je te propose. Réponds-moi et ne me refuse pas.

Ton dévoué
M. Bakounine.


Fritz Robert avait plusieurs excellentes qualités, et ne manquait pas de résolution à l'occasion ; mais son caractère était tout l'opposé de celui de Bakounine ; il n'eût point goûté le langage de cette lettre, et se fût montré insensible à l'appel qu'elle contenait. J'écrivis donc à Bakounine que je garderais son épître en poche sans la remettre, et que Robert marcherait tout de même avec nous et nous aiderait à battre Coullery ; et, en effet, quand mon ancien camarade d'études vit la Montagne faire ouvertement campagne avec les journaux conservateurs comme le Journal de Genève et l'Union libérale, et nous injurier de la façon la plus stupide, il se révolta, et, bravement, vint combattre à mes côtés. À une quinzaine de jours de là, j'écrivais :


J'ai sur les bras la Montagne et tout le parti vert, cette semaine : il m'a fallu, cet après-midi, écrire, en collaboration avec Fritz Robert qui est venu me trouver, un article en réponse aux attaques insensées de ces gens-là.

... Tu me parles de ma position au Locle. Certes, elle n'est pas aussi sûre que si j'étais l'ami de messieurs les pasteurs ; mais j'en ai causé ces derniers temps avec mon père, et nous croyons que la Commission d'éducation du Locle, voyant qu'elle n'a pas réussi à m'intimider, se décidera à me laisser tranquille et ne me cherchera plus chicane.

... Le Progrès me fatigue un peu, et je laisserai la rédaction de côté pour cet été ; peut-être même cessera-t-il tout à fait de paraître : cela dépendra, non de moi, mais du comité. (Lettre du 24 juin.)


Le numéro 12 du Progrès (12 juin) contient les résolutions votées au meeting du Grêt-du-Locle, et la première partie d'un procès-verbal du meeting, signé des initiales F.R. (Fritz Robert) ; en outre, la sixième lettre de Bakounine, qui cette fois portait un titre ; ce titre était : « Le patriotisme physiologique ou naturel ». Reprenant le sujet déjà abordé dans sa lettre précédente, Bakounine répétait avec insistance l'expression malencontreuse que j'ai précédemment soulignée. Parlant de l'habitant des régions polaires, « qui mourrait bientôt du mal du pays, si on l'en tenait éloigné », il ajoutait : « Et pourtant quoi de plus misérable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l'intensité du patriotisme naturel n'est point une preuve d'humanité, mais de bestialité. » À côté de l'élément positif de ce patriotisme naturel, « l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivité dont ils sont les membres », il montrait l'élément négatif, « l'horreur également instinctive pour tout ce qui est étranger, — instinctive et par conséquent bestiale ; oui, réellement bestiale, car cette horreur est d'autant plus énergique et plus invincible que celui qui l'éprouve a moins pensé et compris, est moins homme ». Et il s'amusait ensuite à taquiner le Journal de Genève :


Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s'appelle humanité ? Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclairés, comme le Journal de Genève, qui n'éprouvent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale... Lorsque le Journal de Genève se trouve à bout d'arguments et de preuves, il dit : C'est une chose, une idée, un homme étrangers ; et il a une si petite idée de ses compatriotes qu'il espère qu'il lui suffira de proférer ce mot terrible d’étranger pour qu'oubliant tout, et sens commun et justice, ils se mettent tous de son côté. Je ne suis point Genevois, mais je respecte trop les habitants de Genève pour ne pas croire que le Journal se trompe sur leur compte. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l'humanité à la bestialité exploitée par l'astuce.


Le 21 juin, en m'envoyant un nouvel article, Bakounine m'écrivait :


Cher ami, voici la suite de mes articles. J'en ai fini avec le patriotisme naturel. Le prochain ou les prochains articles seront consacrés au patriotisme économique, politique et religieux. Tu vois déjà dans celui-ci la transition et tu vois sans doute où j'en veux venir. Écrivain peu sobre et encore moins expérimenté, j'ai quelquefois l'air de divaguer et de perdre de vue le but de la marche que j'ai entreprise. Mais je t'assure que je ne l'oublie pas un instant, et qu'après avoir fait un peu d'école buissonnière, je ne tarderai pas à ramener mes lecteurs sur la grande route de la révolution socialement et politiquement destructive.

Je fais et je ferai encore plus tout mon possible pour propager ton journal, et je ne désespère pas du tout de son existence.

Sais tu ce qui m'est arrivé ? En préparant du thé, j'ai renversé une théière d'eau bouillante sur mon pied gauche habillé en pantoufle, de sorte que je suis blessé, forcé de rester assis, et je doute qu'il me soit possible de venir pour le 27 chez vous [329]. Pourtant je tâcherai de le faire, surtout si l'argent que j'attends cette semaine de Russie m'arrive. Dans tous les cas je tâcherai de vous envoyer Fritz [Heng], dont je suis infiniment content à présent. Il est redevenu lui-même, plein d'énergie et d'activité, et les choses commencent à marcher ici à ravir.

Quant à ma lettre à Fritz Robert, faites comme vous l'entendrez Vous êtes sur les lieux, vous le connaissez beaucoup mieux que moi, et vous pouvez mieux juger ce qui est utile ou non. Mais j'avoue que je ne suis pas entièrement convaincu par ta lettre. S'il a du cœur à côté de son esprit, s'il n'est pas un petit esprit ni un petit caractère, il ne peut s'offenser selon moi de cette lettre, qui est au contraire une preuve de confiance et non de désir de le dénigrer. Si nous voulions former de petits instruments pour le service d'une cause mesquine, je comprendrais toutes ces délicatesses artificielles. Mais comme nous voulons et comme nous devons faire appel aux grands instincts et aux larges pensées qui seuls peuvent nous servir [330], nous devons parler largement, grandement, franchement, ce me semble. Je persiste donc à croire que ma lettre, loin de produire un mauvais effet sur Fr. Rob., contribuerait au contraire à le réveiller et à le rendre nôtre tout à fait. Mais, comme je l'ai dit, je m'en remets complètement à votre jugement et à votre décision collective.

Richard de Lyon est arrivé ici aujourd'hui lundi. J'en suis extrêmement content. Il est tout à fait nôtre. Il passera ici deux, trois jours. Sais-tu, ami, s'il y a la moindre possibilité, fais un effort surhumain, un miracle, viens ici ne fût-ce que pour le voir et lui parler pendant deux, trois heures. Ce serait d'une immense utilité.

Si tu peux te décider à le faiire, télégraphie-le-moi aussitôt, afin que je le retienne ici le temps nécessaire.

Ton dévoué M. B.


Rien ne m'attirait en Albert Richard, que j'avais vu à Genève en septembre 1867 et qui ne m'avait pas plu. D'ailleurs je ne pouvais m'absenter au milieu de la semaine. Je télégraphiai qu'il m'était impossible de faire le voyage demandé.


Le n° 13 du Progrès (26 juin) publia l'article écrit le 24 en réponse à la Montagne. En voici les principaux passages :


Réponse à la « Montagne ».

Enfin la Montagne s'est expliquée. L'article qu'elle publie dans son numéro du 22 courant prouve combien le meeting du Crêt-du-Locle a eu raison de désavouer ce journal.

... Prenant à partie le Progrès, dont elle aimerait bien faire son bouc émissaire, la Montagne distingue en ces termes son socialisme du nôtre :

« Nous sommes socialiste en ce sens que, reconnaissant l'immense importance des questions sociales, nous voulons les étudier sérieusement pour leur préparer une solution. Nous les avons déjà étudiées à maintes reprises, et nous les étudierons toujours davantage.

« Mais certes nous ne sommes pas socialiste dans le sens du Progrès, du Locle, qui est communiste autoritaire, et à cet égard nous sommes heureux de ne pas être d'accord avec lui, et nous nous en glorifions... Tandis que la liberté nous est précieuse comme la vie, le Progrès veut se servir de l'autorité, de la force, pour imposer au monde son idéal social, qui est, quoi qu'il puisse dire, le plus affreux despotisme, la plus horrible tyrannie qui se puisse imaginer.

« Du socialisme du Progrès, nous n'en voulons à aucun prix. Ce socialisme, ou plus exactement ce communisme, est la plus surprenante et la plus terrible aberration qu'il soit possible d'imaginer. Dans notre prochain numéro nous ferons quelques citations de ce journal, et tous nos lecteurs seront confondus d'apprendre que de pareilles folies ont pu voir le jour dans notre pays. »

La Montagne prétend que nous sommes communistes autoritaires. Si c'est là l'impression qui lui est restée de la lecture de nos articles, tant pis pour son intelligence.

Pour la Montagne, le socialisme consiste à reconnaître l'immense importance des questions sociales ! Voilà un socialisme qui ne la compromettra guère : c'est celui de Napoléon III, de M. Thiers, de M. de Bismarck, et du National suisse...

Pourquoi la Montagne est-elle confondue d'apprendre que nos principes, qu'elle appelle nos folies, aient pu voir le jour dans notre pays ? Croit-elle donc les ouvriers neuchâtelois plus bêtes que les autres ?


L'article habituel de Bakounine n'avait pu être inséré cette fois, faute de place. Le reste du numéro du 26 juin était occupé par la fin du procès-verbal du meeting du Crêt du-Locle, et par la suite de mon « Examen du christianisme ». Au bas de la quatrième page était placé l'avis suivant :


Meeting
à Fontaines (Val de Ruz), à la Maison de Commune,
dimanche 27 juin, à deux heures et demie de l’après-midi.

Ordre du jour : Quel est le but de l’Internationale et quels sont les moyens de le réaliser ?


Le numéro suivant du Progrès (n° 14, 10 juillet) contenait une nouvelle réponse à la Montagne :


À la Montagne.

Messieurs les rédacteurs de la Montagne devraient bien se mettre d’accord entre eux.

L’un d’eux nous reproche, le 22 juin, d’être des communistes autoritaires. Un autre, le 24 juin, fait un crime au Progrès de combattre l’institution de l’État, et de rêver une société libre dans laquelle il n’y aurait plus d’autorité.

Ah ça, hommes de la Montagne, tâchez d’être sérieux. Si nous sommes autoritaires, nous devons être partisans de l’État, qui signifie autorité, gouvernement. Si au contraire nous ne voulons plus d’État, plus d’autorité, plus de gouvernement, comment pouvez-vous nous appeler des communistes autoritaires ?

« Liberté, liberté ! dites-vous : voilà le mot d’ordre de la Montagne. » Soit. Nous savons bien que pour vous, comme pour toute la bourgeoisie, liberté veut dire exploitation sans frein.

Notre mot d’ordre, à nous, c’est Liberté, Égalité, Fraternité. Nous ne séparons pas ces trois termes l’un de l’autre.

Nous voulons la liberté, et c’est pour cela que nous voulons la destruction de l’État, l’absence de gouvernement, l’an-archie, comme dit Proudhon.

Nous voulons l’égalité, et c’est pour cela que nous demandons l’abolition des privilèges de la propriété.

Nous voulons la fraternité, et c’est pour cela que nous combattons les préjugés patriotiques et religieux qui divisait les hommes et qui sont la source de la guerre.

La Montagne exploite des articles de Bakounine qu’elle n’a pas compris. Elle ne veut pas voir que Bakounine, en traitant du patriotisme, a annoncé qu’il l’examinerait au point de vue physique ou animal, et ensuite aux différents points de vue religieux, politique et économique. Et Bakounine ayant commencé par rechercher si, dans les divers éléments qui composent le patriotisme, il n’y a pas un élément animal, la Montagne jette les hauts cris. Mauvaise foi ou stupidité, — choisissez.

La Montagne avoue, le 6 juillet, que nous ne sommes pas communistes ; mais, ajoute-t-elle, nous le deviendrons : le communisme est notre but final. C’est être bien obstiné à vouloir nous coiffer dune épithète que nous repoussons…

La Montagne, en nous lisant, ne sait, dit-elle, si elle doit rire ou pleurer. Ce qu’elle aurait de mieux à faire, ce serait de se taire.


L'article de Bakounine, intitulé « le Patriotisme », parlait encore de ce patriotisme instinctif ou naturel, qui avait toutes ses racines dans la vie animale ; et il concluait que le patriotisme en tant que sentiment naturel, « étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment tout local, était un empêchement sérieux à la formation des États ; et que par conséquent ces derniers, et avec eux la civilisation, n'ont pu s'établir qu'en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale ».

Un compte-rendu du meeting de Fontaines, signé P. M. (Paul Monnier, du Locle), rapportait l'épisode principal de cette réunion : Un instituteur avait déclaré que les tendances de l'Internationale étaient louables, mais avait blâmé les moyens dont elle se servait pour faire de la propagande ; il avait ajouté que la seule voie pour arriver à l'émancipation des travailleurs était l'instruction du peuple. Les socialistes montrèrent l'impossibilité de généraliser l'instruction dans une société fondée sur le salariat, c'est-à-dire sur l'exploitation de l'homme par l'homme. L'instituteur avait renoncé à répondre, et les assistants votèrent, à l'unanimité, sauf quelques abstentions, l'adhésion aux principes de l'Internationale.

Sous ce titre, « Justice bourgeoise », le Progrès donnait ensuite des détails, empruntés à l’Internationale de Bruxelles, sur le procès intenté en Belgique à un certain nombre de nos amis, procès dont l'instruction n'aboutissait pas ; puis il relatait la condamnation, par les juges de l'Empire, à deux mois de prison, de Charles Longuet, impliqué dans les troubles qui avaient eu lieu à Paris en juin, à l'occasion des élections complémentaires.


On a vu, par ma lettre du 24 juin et par celle de Bakounine du 21, que l'existence du Progrès se trouvait mise en question : nous avions à lutter contre des difficultés financières. Le nombre de nos abonnés ne s'accroissait pas ; la France nous était à peu près fermée, et l'Italie et l'Espagne n'avaient pu nous fournir qu'un nombre infime de lecteurs. Bakounine nous avait offert d'écrire au millionnaire Cowell Stepney pour lui demander de nous aider à payer notre imprimeur ; il m'annonça, le 8 juillet, que la réponse du riche Anglais était négative. Voici sa lettre :


Ce 8 juillet 1869.

... Je joins à cette lettre la réponse de Cowell Stepney. C'est, comme tu verras, un refus sec et net [331]. Que ferons-nous maintenant ? Mettrons-nous fin à l'existence si utile, si nécessaire de notre cher Progrès ? Il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, et sa disparition serait un trop beau triomphe pour Coullery. Mais comment ferons-nous pour lui donner les moyens de vivre encore ? Inventez quelque chose et écrivez-moi.

Amis, il nous faut, dans ce moment surtout, beaucoup d'énergie. Nos adversaires, les socialistes bourgeois et les ouvriers bourgeois, après avoir été d'abord étonnés et intimidés par notre propagande franche et hardie, se sont rassurés, ils ont compté leur nombre et ils ont repris courage, non seulement à la Chaux-de-Fonds, mais à Genève aussi et partout. Ils combinent une attaque à fond, un assaut désespéré contre nous ; et si nous faiblissons, nous perdons tout le terrain gagné pour longtemps ; tandis que si nous tenons ferme maintenant, nous deviendrons définitivement les maîtres du champ de bataille. Ayons donc du cœur, ayons de la volonté et de l'esprit, et ne reculons pas d'un seul pas. Au contraire, attaquons ceux qui nous veulent attaquer. J'attends votre réponse collective.


Le comité du Progrès n'inventa aucun moyen extraordinaire pour accroître les ressources du journal. Il se contenta de multiplier ses efforts pour gagner de nouveaux abonnés dans le milieu ouvrier jurassien ; et peu à peu ces efforts furent couronnés de succès. Le Progrès ne devait pas mourir, mais prospérer : en effet, quatre mois plus tard, à la fin de novembre 1869 (voir p. 243), il put annoncer à ses lecteurs que désormais il paraîtrait non plus tous les quinze jours, mais toutes les semaines.

Quant à la guerre contre le coullerysme, elle fut courte et décisive. Le 9 juillet, un groupe de membres de la Section du Locle répondait aux attaques dirigées contre moi par Coullery en lui envoyant la lettre suivante (publiée dans le n° 15 du Progrès, 24 juillet) :


« Nous ne prendrons pas la peine de relever, l'une après l'autre, toutes vos calomnies. Vous savez que vous mentez, nous le savons aussi, cela suffit. Nous tenons seulement à vous dire que notre ami James Guillaume, contre qui vous vous acharnez particulièrement, n'a jamais agi pour son propre compte. C'est en vain que vous cherchez à le séparer de nous pour l'accabler isolément. Nous sommes solidaires de chacun de ses actes... Recevez l'assurance de notre profond mépris. » (Suivent trente-huit signatures.)


Le 11 juillet, l’Égalité, en sa qualité d'organe fédéral des Sections internationales de la Suisse romande, publiait la déclaration que voici :


Tous nos lecteurs connaissent le mouvement qui s'est accompli dans le canton de Neuchâtel ; chacun sait que les conservateurs de ce canton ont fait une alliance avec des socialistes qui n'en sont pas, et ont constitué un parti politique assez semblable à celui qui a fleuri à Genève il y a quelques années. La Montagne est l'organe de ce parti, avec lequel le mouvement ouvrier n'a rien de commun.

Dans le meeting tenu au Crêt-de-Locle le 30 mai, cet organe a été unanimement désavoué avec beaucoup de raison...

Ouvriers de la Chaux-de-Fonds, prenez garde à vous, la Montagne est un organe de la réaction bourgeoise, et son titre d'organe de la démocratie sociale n'est qu'un masque pour vous tromper.


Le Progrès, prenant acte de ce désaveu émané de l'organe de la Fédération, se borna à le reproduire dans son numéro du 24 juillet en le faisant suivre de ces deux lignes :


En suite de cette déclaration de l’Égalité, nous cesserons toute polémique avec la Montagne.


En juin et juillet, j'avais encore écrit pour l’Égalité, à la demande de Perron, deux articles sur le droit d'héritage. Le 18 juin, Perron m'avait communiqué la lettre d'un correspondant français qui signait A. T., et qui présentait quelques objections à un article de Mme Virginie Barbet, de Lyon, publié dans le numéro du 12 juin ; il me demandait de répondre à ce correspondant, ce que je fis. La lettre de A. T. et ma réponse parurent dans l’Égalité du 26 juin (n°23). Le correspondant étant revenu à la charge, je lui fis une seconde réponse, que publia l’Égalité du 10 juillet (n° 25). Je ne mentionne ces deux articles [332] que pour montrer comment mes amis de Genève persistaient à m'infliger des pensums, en me faisant écrire sur une question que je trouvais dépourvue d'intérêt : peut-être s'imaginaient-ils qu'à force de m'appliquer, j'arriverais à m'échauffer et à traiter ce sujet avec la passion qu'ils y mettaient et qui me restait étrangère.


Le mercredi 17 juin eut lieu à la Ricamarie, près de Saint-Étienne, un événement qui vint accroître la surexcitation des esprits. Les mineurs de Saint-Etienne, Rive-de-Gier et Firminy étaient en grève depuis le 11 juin ; dès le lendemain les puits furent occupés militairement, ce qui devait forcément amener une collision sanglante. Le 17, le poste de surveillance du puits de l'Ondaine avait fait, à la suite d'une charge à coups de crosse, une cinquantaine de prisonniers, qu'un détachement de cent cinquante hommes reçut l'ordre d'emmener à Saint-Étienne. Vers les hauteurs du Montcel une foule survint, qui réclama la mise en liberté des prisonniers ; des pierres furent lancées, et la troupe fit trois décharges successives : résultat, une quinzaine de morts, dont deux femmes et un enfant, et un grand nombre de blessés.

La situation générale de l'Europe avait créé, chez les ouvriers de la Suisse française, comme chez ceux de la Belgique, de la France, de l'Espagne, un état d'esprit particulier. On s'attendait, pour un avenir très rapproché, à de graves événements; et, afin de n'être pas pris au dépourvu, on s'organisait, on cherchait à se concerter ; des groupes d'action s'étaient formés, je l'ai déjà dit, non pas selon la tradition des anciennes sociétés secrètes, mais sur la base de la libre entente. On se répétait, dans les Sections de l'Internationale, tant à Genève que dans le Jura, qu'il fallait se mettre en mesure d'opposer la force à la force. Voici, comme indice de ces préoccupations, un entrefilet significatif de l’Égalité (12 juin) :


Une des conséquences de la transformation des armes à feu a été de désarmer le peuple, puisqu'on ne peut se servir des fusils transformés que lorsqu'on a les munitions spéciales, et que ces munitions spéciales sont toutes aux mains de l'autorité.

Peut-être conviendrait-il, dès à présent, d'exiger que de même que tout citoyen a un fusil chez lui, il ait aussi les moyens de s'en servir.

Il est pénible d'être obligé de parler de ces choses-là, lorsqu'on déteste la guerre ; mais puisque nos adversaires paraissent décidés à ne vouloir nous répondre que par les arguments des barbares, nous sommes bien obligés de parler la langue des barbares.


Trois mois plus tard (4 septembre), l’Égalité publiait, sous le titre de Symptôme, une lettre qu'un milicien genevois lui adressait, le 26 août, « du cantonnement du Plan-les-Ouates », et dans laquelle on lisait :


L'ennemi est dans la place, hélas oui !

Voyez plutôt : moi, milicien du 125e bataillon, j'ai vu de mes yeux l'Internationale représentée au Conseil de réforme par un capitaine ; un peu après, voici venir le drapeau : mais, ô scandale ! le porte-drapeau et presque tous les sergents qui l'entourent sont internationaux ...

Il nous a pris la fantaisie de nous compter, dans ma compagnie (la 3e), et voici le résultat : sur cent hommes, il y a cinquante et un internationaux, parmi lesquels quatre sergents et plusieurs caporaux. Il est à présumer qu'il en est de même dans les autres compagnies.

Tout cela est d'un bon augure . . .


Déjà pendant la grève de Bâle, au commencement de 1869, à un moment où le bruit avait couru que le gouvernement bâlois allait mettre de la troupe sur pied, les internationaux de Genève avaient formé le projet de se rendre à Bâle, munis de leurs fusils, par groupes successifs d'une cinquantaine d'hommes à la fois : le chemin de fer aurait ainsi amené, en moins de quarante-huit heures, un effectif de cinq à six cents hommes armés, qui auraient fait cause commune avec les grévistes et les auraient aidés à résister aux menaces et aux violences.



IX


Mes derniers jours au Locle (11-15 juillet). L'enlèvement des enfants de la princesse Obolensky (13 juillet). N° 15, 16 et 17 du Progrès (24 juillet, 7 et 21 août). Grève des ouvriers graveurs et guillocheurs à la Chaux-de-Fonds et au Locle. La Commission d'éducation du Locle m'invite à donner ma démission (5 août) ; j'entre à l'imprimerie G. Guillaume fils, à Neuchâtel. Joukovsky au Locle ; n° 18 et 19 du Progrès (4 et 18 septembre).


Je quittai le Locle le 15 juillet pour aller prendre un repos dont j'avais grand besoin. Je comptais y retourner à la fin des vacances ; mais les meneurs de la Commission d'éducation en avaient décidé autrement. J'étais loin de me douter que mes adversaires méditassent de me porter un coup décisif ; au contraire, je croyais ma position consolidée, et je partais en pleine sécurité. Je voudrais citer encore deux lettres qui montreront quel était mon état d'esprit à ce moment :


Ma mère m'a écrit vendredi une lettre lamentable. Elle revenait de Fleurier, où elle avait passé plusieurs nuits à veiller auprès d'une malade, entourée de « mômiers ». Cela m'explique l'état moral dans lequel elle se trouvait en m'écrivant. Elle voit ma situation sous les plus noires couleurs, à cause d'un stupide article de l'Union libérale où il est parlé de moi ; elle craint pour ton avenir et le mien...

Parlons d'autre chose. Notre promenade d'hier a très bien réussi [333]. Elle devait me servir un peu de baromètre pour juger de ma position au Locle. J'ai été traité, choyé, entouré, comme aux plus beaux jours. Mes collègues se montrent remplis de prévenances ; M. Barbezat lui-même s'est déridé. Les élèves me témoignent des sentiments d'attachement dont je suis vivement touché. De plusieurs côtés, ces derniers jours, des parents, des mères surtout, m'ont fait exprimer leur satisfaction, — et c'est pendant ce temps que ma pauvre mère me croit perdu parce que cette sale Union libérale m'a insulté.

Mais revenons à la promenade. Il a fait bien chaud pour monter ; mais nous étions très gais, et n'avons pas senti la fatigue. On a dîné en plein air, ensuite on a joué à divers jeux, par exemple à Jacques, où es tu ? les filles et les garçons avaient fait un grand rond ; M. Bise et moi étions au milieu ; on nous avait bandé les yeux ; j'étais Jacques et M. Bise me cherchait, ce qui a amené force culbutes et force éclats de rire. Puis nous avons voulu dormir, mais pas moyen ; comme tout est permis ce jour-là, il y avait toujours quelque fillette qui venait nous faire une niche, nous tirer par le pied ou nous lancer une « pive » de sapin sur le nez. Enfin à six heures on s'est remis en route... Nous sommes rentrés au Locle à neuf heures, au milieu d'une foule accourue pour nous voir et nous entendre : c'était un très joli cortège ; on avait mis au bout de quelques bâtons des mouchoirs rouges ou blancs qu'on portait en hâte ; d'autres avaient des branches vertes, de grands bouquets de fougère et de gentiane ; tous les chapeaux étaient enguirlandés de fleurs et de verdure ; et la troupe chantait à gorge déployée. Devant le Collège on nous a licenciés, et il a fallu encore, nous autres professeurs, aller souper chez M. Hornecker, notre maître de musique ; nous y sommes restés jusqu'à minuit, à faire de beaux projets pour l'an prochain. (Lettre du dimanche 11 juillet 1869.)


Nous avons fait hier battre le tambour pour annoncer une assemblée populaire au Cercle international. Il y est venu passablement de monde. Il s'agissait d'une souscription en faveur des ouvrières ovalistes de Lyon, qui sont en grève au nombre de huit mille [334], et qui, sans abri, couchent à la belle étoile, ou, qui pis est, chez le premier venu. Nous avons reçu d'un ami de Lyon des sollicitations pressantes à cet égard ; il nous donne des détails navrants.

Pendant l'après-midi, nous sommes allés, Spichiger, Benguerel et moi, chez le vieux pasteur Gallot, le plus honnête de nos trois ministres, lui demander de nous aider à organiser une souscription, et de signer un appel au public avec nous. Il a refusé ; ces ouvrières ont eu tort de se mettre en grève, a-t-il dit, elles n'ont que ce qu'elles ont voulu. Nous avons discuté deux heures, inutilement; nous espérions que notre démarche, par sa loyauté, le toucherait ; mais ces gens-là sont tellement aveuglés, que l'humanité même est éteinte en eux quand ils ont affaire à des socialistes.

Malgré le refus de Gallot, la Feuille d'avis d'aujourd'hui a inséré gratuitement un appel. En outre, on a recueilli dans l'assemblée d'hier près de cent francs [335] ; et j'espère que la population du Locle montrera plus de charité que ses ministres. (Lettre du mardi 13 juillet 1869.)


J'étais en vacances depuis deux jours, lorsque le hasard me mit en présence d'une amie de Bakounine, la princesse Obolensky, à laquelle la police suisse venait d'enlever ses enfants. Je copie dans une de mes lettres le récit de cette rencontre :


Il est écrit que je ne pourrai pas trouver la solitude et le repos, et que les aventures me poursuivront jusque dans mon désert. Ce matin, je voulais simplement aller errer parles rues de Berne, et lire quelques journaux. Près de la poste, je me trouve face à face avec Mroczkowski, le Polonais de Vevey. Grand étonnement ! Je lui demande ce qu'il fait à Berne, et il me conte alors une histoire inouïe. Le général Obolensky, mari de la princesse russe dont je t'ai parlé, est venu en Suisse, et s'est adressé au Conseil d'État vaudois — toujours ce même aimable Conseil d'État — afin d'obtenir que la police lui prêtât main-forte pour enlever ses enfants, que la princesse a gardés avec elle depuis sept ans qu'elle vit séparée de son mari. Naturellement la police ne peut rien refuser à un général russe. Et voilà que mardi passé, sans aucun avertissement préalable, on envahit à main armée, au milieu de la nuit, le domicile de cette pauvre femme, on arrache ses enfants de leur lit, — l'un d'eux était malade, — on les fourre dans une voiture. Quelques amis, Russes, Polonais, Italiens, Suisses, habitent la même campagne ou des maisons voisines ; ils accourent au bruit ; mais leur intervention est inutile, on les repousse brutalement.

Il ne reste d'autre ressource à la malheureuse mère que de chercher à rejoindre son mari, pour avoir une explication et revoir au moins une dernière fois ses enfants. Elle prend le chemin de fer, accompagnée de ses amis ; elle rejoint le général à Berne d'abord, où ses efforts pour voir ses enfants sont inutiles ; puis à Olten, — mais voici bien une autre affaire : à Olten, elle trouve le wagon où sont ses enfants gardé par des gendarmes armés, et ses amis sont arrêtés et conduits en prison. Le train part avec les enfants, et c'est fini.

Les prisonniers, arrêtés à la demande du général avec une complaisance révoltante, n'ont été remis en liberté qu'hier soir, à Berne même. Mroczkowski sortait donc de prison.

Après m'avoir fait ce récit, Mrouk me quitta pour aller à ses affaires, en me donnant rendez-vous pour dans une heure. Tout ému de ce que je viens d'entendre, je me promène sous les arcades, jusqu'à la Fosse aux ours, et, en regardant les ébats de ces braves quadrupèdes, je tâche d'oublier les agents de police et les généraux russes...

À onze heures, je me rends à l'hôtel du Faucon ; j'y retrouve Mrouk, qui m'introduit auprès de la princesse. Elle était en compagnie de deux autres dames russes. C'est une femme d'une quarantaine d'années, qui n'a jamais dû être belle, mais qui a l'air très aimable et des manières très simples. En général, les dames russes ont un genre qui me plaît infiniment, et je me sens tout de suite à mon aise avec elles. Ces dames me connaissaient depuis longtemps de nom ; elles lisent le Progrès, et m'ont demandé en riant si j'avais lu le Journal de Genève d'hier, où on nous dit des choses désagréables. Comme nous causions de l'inqualifiable conduite de la police suisse, surviennent d'autres amis qui racontent d'autres détails. L'un d'eux a réussi à suivre le prince jusqu'à Bâle, et nous fait le récit de son voyage et des coquineries de la police d'une manière très amusante. Oui, nous avons ri de ces choses, tout en nous indignant. Mais l'affaire n'est pas finie, et il y aura un procès.

À midi et demi, j'ai pris congé. Mroczkowski va à Vevey, voir ce qu'il faut faire : car on a mis les scellés à la maison de campagne, et la police vaudoise menacer d'arrêter la princesse elle-même pour la livrer à la Russie. Que d'infamies ! ma main tremble de colère !

Je retournerai demain voir Mme Obolensky ; elle m'a demandé des conseils, que je ne suis guère en état de lui donner. Mais jusqu'à ce qu'elle ait quelqu'un qui puisse mieux la renseigner que moi, je tâcherai de lui être utile [336]. (Lettre du samedi 17 juillet 1869.)


L'article que le Journal de Genève avait consacré au Progrès, dans son numéro du 10 juillet, débutait par des railleries sur notre présomption, notre ignorance, notre intolérance. Le Progrès, disait-il, a pour ses adversaires « des dédains qui ne sont surpassés que par son admiration pour sa propre science et pour son immense capacité ». Puis il exposait en ces termes ce qu'il prétendait être notre programme : « L'humanité réduite à un grand troupeau où les plus forts mangent les autres ; la civilisation des îles Fidji transplantée dans notre XIXe« siècle... Combien il faudra d'articles de fond pour que le peuple suisse permette aux rédacteurs du Progrès ou à ceux de l'Égalité de le ramener à cet état de sauvagerie idéale où règnent l'anarchie proudhonienne et la plus primitive brutalité ! »

À ces facéties je fis une réponse qui parut dans le Progrès du 24 juillet (n° 15) ; en voici la fin :


Réponse au « Journal de Genève ».

... Que faut-il penser d'un adversaire dont la conscience légitime une polémique pareille ? — car enfin le Journal de Genève, qui est si religieux, doit se figurer qu'il a une conscience.

Nous demandons la liberté, la liberté complète, la suppression de toutes les servitudes, matérielles et morales ; nous flétrissons la violence, la force brutale, l'injustice, le privilège, la guerre ; nous rêvons une humanité affranchie, heureuse, ne vivant plus que pour la science, le travail et l'amour, — et que nous répond-on ? On ne nous dit pas : « Votre utopie est trop belle, elle est irréalisable ; jamais l'injustice ne sera vaincue, jamais le mal ne disparaîtra de la terre » ; — oh non ! car, pour tenir ce langage et faire une objection de ce genre, il faudrait être de bonne foi et désirer comme nous le bien et la justice ; — voici ce qu'on nous dit : Les socialistes sont des cannibales ; ces hommes qui voient un frère dans chaque homme veulent une société où les plus forts mangent les autres ; ces apôtres fervents de la science et de la raison veulent implanter dans notre XIXe siècle la civilisation des îles Fidji ; ces amis passionnés de la justice et du droit ont pour idéal la sauvagerie et la plus primitive brutalité !

Vous jugerez, ouvriers. Vous connaissez les hommes du Progrès, non seulement par leurs doctrines, mais par les actes de leur vie publique et privée. Vous jugerez entre eux et leurs insulteurs.


Cependant une grève des ouvriers graveurs et guillocheurs venait d'éclater à la Chaux-de-Fonds et au Locle. Les sociétés de résistance de ces corps de métier avaient demandé (13 juillet) aux patrons, dans ces deux localités, la réduction de la journée de travail de onze heures à dix, sans diminution de salaire. Quelques chefs d'atelier acceptèrent ; les autres refusèrent, ou ne répondirent pas, d'où la grève, qui, commencée le 19 juillet, dura un peu moins de trois semaines et se termina par la victoire des ouvriers. Les numéros 15, 16 et 17 du Progrès (du 24 juillet au 21 août) contiennent des articles sur cette grève, articles rédigés par les grévistes eux-mêmes. La grève eut deux résultats importants : l'un, c'est qu'à la Chaux-de-Fonds la Société des graveurs, et au Locle la Société des graveurs et celle des guillocheurs, devinrent des Sections de l'Internationale ; l'autre, c'est que six graveurs et guillocheurs du Locle, l'élite de leur corporation, se constituèrent en atelier coopératif de production, sur des bases égalitaires ; cet atelier coopératif, qui subsista de 1869 à 1875, fut pendant la durée de son existence un des principaux foyers du socialisme dans les Montagnes neuchâteloises [337].


Je lus pendant mes vacances une brochure que venait de publier le positiviste anglais Beesly, — celui qui avait présidé le meeting du 28 septembre 1864 à Saint-Martin's Hall, — et je fus frappé du profond sentiment « altruiste » dont ces pages étaient pénétrées. Il me parut qu'il y avait là pour nous une leçon à recueillir, et j'envoyai au Progrès l'article suivant, qui parut dans le n° 16 (7 août 1869) :


L'Avenir social de la classe ouvrière.

Sous ce titre, M. Edward Spencer Beesly, professeur à l'Université de Londres, a donné l'an passé une conférence devant un meeting d'ouvriers appartenant aux Trades Unions. Ce travail, publié ensuite dans la Fortnightly Review, a été réimprimé sous forme de brochure, et il serait à désirer qu'il en fût fait une traduction française. Lors même que les idées de l'auteur diffèrent des nôtres sur beaucoup de points, nous croyons qu'il serait intéressant de faire connaître à nos populations ouvrières les doctrines sociales professées en Angleterre par ce qu'on appelle l'école positiviste, c'est-à-dire par les disciples du philosophe français Auguste Comte et du philosophe anglais Stuart Mill.

... M. Spencer Beesly croit que la séparation de la société en deux classes, les capitalistes et les salariés, n'est pas un simple accident qui puisse se corriger, mais que c'est une nécessité naturelle et la condition même du travail.... Aussi les Trades Unions, dit-il, n'ont pas la prétention de supprimer la classe des capitalistes ni de la déposséder ; elles veulent simplement agir sur cette classe, et l'obliger à se servir de son pouvoir et de ses capitaux dans l'intérêt de la société. [Suit l'exposé des concessions à demander aux capitalistes.]... M. Spencer Beesly compte surtout, pour l'organisation de cet ordre de choses, sur l'influence de la religion. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de ce mot ; religion, dans la bouche d'un positiviste, signifie simplement loi morale. En effet, M. Spencer Beesly ne croit pas en Dieu, et n'admet pas l'immortalité de l'âme ; mais, comme Auguste Comte, il adore l’Humanité, et il croit fermement qu'une religion de l'Humanité, n'ayant d'autre culte que la pratique des devoirs de l'homme, est destinée à remplacer dans l'avenir la religion de Dieu.

Nous l'avons dit, ces idées ne sont pas les nôtres. Mais il y a cependant entre les positivistes et nous un point commun, et justement le plus important de tous : nous regardons l'individualisme comme une doctrine funeste et immorale, et c'est dans le travail collectif et dans la solidarité de tous que nous voyons le salut de l'humanité.

Nous nous associons du reste pleinement aux paroles éloquentes par lesquelles M. Spencer Beesly termine sa conférence :

« Ceux qui se plaignent si amèrement de la lenteur de notre marche vers un état social meilleur, feraient bien de se demander quelquefois si leur propre conduite ne contribue pas à en retarder la réalisation. L'esprit d'égoïsme et de personnalité nous suit même quand nous travaillons pour les autres, et prend la forme de vanité et d'ambition. Nous avons tous eu fréquemment l'occasion d'observer combien de mal ont déjà fait à la cause du travail les ignobles jalousies et les rivalités personnelles. Ce sont les esprits les plus éminents qui sont toujours les plus disposés à prendre une position subordonnée et à accepter l'obscurité avec une noble satisfaction. L'homme en qui s'est le mieux personnifié le gouvernement théocratique, le législateur du peuple hébreu, était prêt à laisser effacer son nom du Livre de Dieu, pourvu que le plus humble parmi son peuple pût entrer dans la terre promise. Le plus grand des apôtres souhaitait être lui-même maudit et repoussé du Christ, si à ce prix il pouvait obtenir le salut d'une obscure populace juive. « La réputation, disait un des héros de la Révolution française, qu'est-ce que cela ? Que mon nom soit flétri, pourvu que la France soit libre. » Voilà comment parlent un Moïse, un Paul, un Danton, tandis que les mesquines ambitions ne travaillent que pour des questions de préséance, et ne songent qu'à poser devant les regards des contemporains. Le dévouement, l'oubli de soi-même, la disposition à obéir plutôt que le désir de commander, — si un homme n'a pas ces qualités-là, il n'est que du limon vulgaire, il n'est pas fait pour diriger ses compagnons. Que chacun de nous soit prêt non-seulement à monter à l'assaut de la brèche, mais encore à rester gisant dans le fossé et à voir ses compagnons passer sur son corps comme sur le pont qui conduit à la victoire. Ce sentiment n'a jamais fait défaut chaque fois qu'il s'est trouvé une grande cause pour le faire naître ; et le monde ne reverra probablement jamais une cause plus grande que celle des ouvriers d'Europe marchant à leur émancipation définitive. »


J'ai dit que la Commission d'éducation du Locle avait pris la résolution d'en finir avec moi ; il est probable que la grève des graveurs et guillocheurs, qui avait causé une profonde irritation chez les adversaires de l'Internationale, contribua à la décider à agir. Le 5 août, elle m'écrivit une lettre officielle, rédigée par son secrétaire, le pasteur Comtesse, pour me dire que « le rôle politique, social et religieux que j'avais adopté portait à l'École industrielle un préjudice réel, et qu'à ce fait elle ne voyait qu'un seul remède : la cessation de mes fonctions ; en conséquence, elle m'invitait à donner ma démission ».

J'aurai pu répondre par un refus pur et simple, en invoquant la loi. Quelques mois auparavant, la Commission d'éducation d'un village voisin du Locle, la Sagne, ayant destitué l'instituteur (M. Fritz Chabloz) parce qu'il était libre-penseur, celui-ci avait réclamé auprès du gouvernement cantonal, et le Conseil d'État avait annulé la décision de la Commission d'éducation et maintenu à son poste l'instituteur révoqué. Mais je ne me sentais pas de goût pour une lutte de ce genre, d'autant plus que le conseiller d'État directeur de l'instruction publique était justement mon père. J'envoyai donc ma démission le 7 août, en faisant remarquer toutefois à la Commission d'éducation que sa façon d'agir était illégale, et qu'il n'eût tenu qu'à moi « de rester à mon poste, fort de mon droit et des garanties de la loi. Mais, ajoutais-je, je désire éviter à la jeunesse de nos écoles le spectacle affligeant d'un conflit entre un de ses maîtres et la Commission d'éducation ; il me répugnerait d'ailleurs, attendu des liens de famille que vous connaissez, d'avoir recours à l'autorité supérieure. » La Commission d'éducation, se piquant d'honneur et ne voulant pas être en reste de courtoisie, me délivra un certificat rédigé en termes très convenables, ne contenant que des éloges et pas un mot de critique [338] ; le président de la Commission et un autre membre de celle-ci (un docteur en médecine) m'écrivirent des lettres personnelles, pour me dire des choses aimables et déplorer l'intolérance et l'étroitesse de la majorité de leurs collègues.

Une circonstance particulière fit que je trouvai un emploi sur-le-champ : emploi qui, dans ma pensée, ne devait être que provisoire, en attendant que je pusse rentrer dans l'enseignement public, auquel je ne croyais pas, à ce moment, avoir dit un adieu définitif. Des raisons diverses avaient amené mon frère à quitter, pour un certain temps, l'imprimerie dont la direction lui avait été confiée : il devait aller travailler à Paris. Le poste de gérant de cette imprimerie avait été offert par mon père (11 juillet) à mon ami Charles Perron, qui ne put accepter ; il me fut proposé ensuite à moi-même (15 juillet) : mais je ne pouvais accepter non plus, puisque je comptais fermement retourner au Locle les vacances finies. Mon père cherchait quelqu'un, au moment où je reçus la lettre de la Commission d'éducation ; et alors l'affaire s'arrangea tout de suite : dès le 10 août j'étais installé à Neuchâtel, dans la petite imprimerie [339], avec des appointements mensuels de cent cinquante francs ; j'étais chargé de la comptabilité, de la lecture des épreuves; j'appris en outre à manier le composteur et m'initiai aux divers travaux de l'atelier, si bien qu'au bout de quelques mois j'étais en état, non seulement de lever mon mille de lettres à l'heure, mais encore de faire une mise en pages, et de tirer un cent d'affiches sur la presse à bras.

De Neuchâtel, je continuai à rédiger le Progrès, dans lequel écrivaient aussi de temps en temps des ouvriers du Locle, et qui venait en outre de trouver un collaborateur momentané en la personne de Joukovsky. Au moment de l'enlèvement des enfants de Mme Obolensky, la fille aînée de la princesse, la jeune Marie, était en vacances à Champéry (Valais) avec la famille Joukovsky : à la nouvelle de ce qui venait de se passer, Joukovsky conduisit aussitôt, par le col de Coux, la jeune fille en Savoie, où elle resta en lieu sur jusqu'à ce qu'elle put rejoindre sa mère, qui avait quitté la Suisse et s'était réfugiée en France en changeant de nom. Les magistrats vaudois lancèrent contre Joukovsky un mandat d'amener sous l'inculpation de « détournement de mineure » : il fut obligé de se cacher, et alla chercher un asile au Locle, où il resta quelques semaines, jusqu'au moment où l'on se fut décidé à renoncer aux poursuites commencées contre lui. Pendant ce séjour au Locle, il écrivit pour le Progrès deux articles, sur l'an-archie et sur le droit d'héritage, qui parurent dans les numéros 18 et 19 (4 et 18 septembre) [340]

X


Articles de Bakounine dans l’Égalité (26 juin-4 septembre). La Section de l'Alliance, à Genève, admise comme Section de l'Internationale par le Conseil général de Londres (28 juillet). Lutte entre la « fabrique » et le « bâtiment » dans l'Internationale de Genève. Les délégués des Sections de la Suisse française au Congrès général de Bâle.


À Genève, pendant les grèves du printemps de 1869, tous les membres des corps de métier adhérents à l'Internationale, qu'ils fussent de la « fabrique » ou du « bâtiment», avaient marché d'accord. Mais cette entente ne subsista pas longtemps : en automne devaient avoir lieu les élections au Conseil d'État [341], et une alliance se préparait entre quelques meneurs du parti socialiste et les chefs du parti radical. Dans la seconde moitié de juin, Perron, qui avait été constamment sur la brèche depuis six mois, fut forcé par ses affaires personnelles d'abandonner momentanément la direction de l’Égalité [342] : le Conseil de rédaction désigna Bakounine pour le remplacer. Ce fut alors que Bakounine écrivit (numéros 23 à 33, du 26 juin au 4 septembre) cette série de remarquables articles, si pleins d'idées, d'une verve si entraînante, d'une crânerie si endiablée, les Endormeurs (n° 23, 24, 25, 26 et 27), la Montagne (n° 25, 26 et 27), le Jugement de M. Coullery (n° 28), l’Instruction intégrale, suite des Endormeurs (n° 28, 29, 3o et 31), la Politique de l'Internationale (n° 29, 3o, 31 et 32), la Coopération (n° 33), qui ont été reproduits en partie dans les Pièces justificatives du Mémoire de la Fédération jurassienne, et que le manque de place ne me permet pas, à mon grand regret, de réimprimer ici. Son langage franc et allant au vif des choses fit jeter les hauts cris aux politiciens de la fabrique.

« C'était précisément l'époque où le parti radical fît d'incroyables efforts pour se rapprocher de l'Internationale à Genève et pour s'en emparer. Beaucoup d'anciens membres, agents reconnus du parti radical et qui comme tels s'étaient séparés de l'Internationale, y rentrèrent alors. Cette intrigue se faisait au grand jour, tant on était sûr du succès. Mais il fallait à tout prix empêcher l’Égalité de tenir un langage aussi compromettant, qui pouvait faire échouer l'alliance projetée. Les comités des Sections de la fabrique vinrent l'un après l'autre protester auprès du Comité fédéral romand contre la rédaction de l’Égalité. Heureusement le Conseil de rédaction était sauvegardé par un article des statuts fédéraux qui le protégeait contre l'arbitraire du Comité fédéral [343].

« Cependant le Congrès de Bâle approchait, et les Sections de Genève devaient s'occuper de l'étude des cinq questions mises à l'ordre du jour par le Conseil général et de la nomination des délégués au Congrès. Parmi ces cinq questions, il y en avait deux qui avaient le don d'exciter très fort la mauvaise humeur des coryphées de la fabrique : c'étaient l’abolition du droit d'héritage et l’organisation de la propriété collective. Ils s'étaient déjà montrés mécontents qu'on eût discuté la seconde de ces questions au Congrès de Bruxelles « Ce sont des utopies », disaient-ils, « nous devons nous occuper de questions pratiques. »

« Ils s'étaient bien promis d'éliminer ces deux questions du programme du Congrès de Bâle. C'était pour eux non seulement l'effet d'une antipathie de tempérament, mais une nécessité politique. Ils s'étaient définitivement entendus et alliés avec la bourgeoisie radicale de Genève ; on travaillait activement toutes les Sections proprement genevoises, c'est-à-dire les ouvriers-citoyens de la fabrique, pour les grouper autour du drapeau radical en vue des élections qui devaient avoir lieu en automne, et pour lesquelles Grosselin [344] devait se présenter comme candidat au Conseil d'État. Mais pour que l'alliance en question se réalisât complètement, il fallait absolument que les ouvriers-citoyens fissent disparaître de leur programme des questions de nature à agacer les nerfs de leurs alliés bourgeois.

« La tactique des hommes de la coterie genevoise, qui inspirait et dirigeait le Comité cantonal et qui, par lui, fixait l'ordre du jour des assemblées générales, fut très simple. Ils tirent nommer par les assemblées générales des commissions pour préparer des rapports sur les trois dernières questions du programme [345], et ils oublièrent d'en faire nommer pour les deux questions fâcheuses de l'abolition de l'héritage et de la propriété collective, espérant qu'on arriverait à la veille du Congrès sans que cet oubli eût été réparé. Mais ce calcul fut déjoué [346]. » On verra tout à l'heure comment (p. 186). Mais il faut d'abord achever de parler de ce qui concerne la Section de l'Alliance.


La Section de l'Alliance, une fois ses statuts adoptés, avait eu à se faire reconnaître officiellement comme Section régulière de l'Internationale. Dans la séance du 12 juin, Bakounine, président de la Section, annonça que le règlement revisé allait être envoyé au Conseil général. Ce fut encore Perron qui correspondit avec Londres, cette fois en qualité de « secrétaire provisoire de la Section de l'Alliance » ; sa lettre, datée du 22 juin 1869, disait que, la dissolution de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste ayant été prononcée, la Section de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève venait soumettre au Conseil général ses statuts, en le priant de la reconnaître comme branche de l'Association internationale des travailleurs. La réponse du Conseil général (écrite en anglais) à la lettre de Perron arriva à Genève à la fin de juillet ; en voici la traduction :


Conseil général de l’Association internationale des travailleurs.
266, High Holborn, Londres W. G., le 28 juillet 1869.
À la Section de l' Alliance de la démocratie socialiste, à Genève.
Citoyens,

J'ai l'honneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations aussi bien que le programme et règlement ont été reçus, et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme Section à l'unanimité.

Au nom du Conseil général :
Le secrétaire général, G. Eccarius.


Cette lettre fut lue dans la séance hebdomadaire de la Section de l'Alliance, le 31 juillet. La Section décida que sa cotisation serait envoyée immédiatement à Londres, et que l'admission dans la Fédération cantonale genevoise serait demandée au Comité central (ou Comité cantonal) des Sections de Genève (Comité composé de deux délégués de chacune des Sections).

C'est à ce moment que Bakounine prit la résolution de quitter Genève, résolution qui nous contraria beaucoup et dont je ne connus la véritable cause (une grossesse de Mme Bakounine) qu'un peu plus tard. Les raisons qu'il nous donna alors étaient qu'il désirait trouver un séjour plus tranquille, où il fût à l'abri des tracasseries policières ; que sa santé réclamait un climat plus doux ; que l'état de son budget — maintenant qu'il ne pouvait plus compter, comme précédemment, sur la bourse de la princesse Obolensky — l'obligeait à transporter ses pénates dans un endroit où la vie fût à bon marché ; enfin, qu'il avait maintenant achevé à Genève, au point de vue de la propagande et de l'organisation, tout ce qu'il était en son pouvoir de faire, et qu'il considérait son rôle dans cette ville comme terminé [347]. Le 13 août, dans une séance du comité de la Section de l'Alliance, il fit connaître son intention : « Le président [Bakounine] nous annonce — dit le procès-verbal — que son départ de la localité aura lieu aussitôt après le Congrès de Bâle, et il propose pour son remplaçant comme président le citoyen Heng, et comme secrétaire le citoyen Robin [348]. Après une longue discussion, la proposition du citoyen Bakounine est acceptée, et sera annoncée dans une séance générale prochaine. » (Nettlau, p. 316.) Mais le changement projeté n'eut pas lieu immédiatement : Bakounine conserva la présidence de la Section de l'Alliance, et Heng le secrétariat, jusqu'en octobre.

La demande d'entrée dans la Fédération cantonale genevoise, présentée par la Section de l'Alliance, se heurta à l'hostilité, déjà ouvertement déclarée, des meneurs politiciens qui dominaient dans les comités : le 16 août, le Comité central des Sections de Genève, dans une séance à laquelle n'assistaient d'ailleurs qu'une douzaine de délégués sur environ soixante, refusa l'admission sollicitée. C'était au plus fort de la lutte au sujet du programme du Congrès de Bâle.

À Londres, au contraire, on paraissait avoir désarmé, et on traitait les membres de l'Alliance en amis.

La cotisation ayant été expédiée conformément à la décision du 3i juillet, Hermann Jung, secrétaire pour la Suisse auprès du Conseil général, par une lettre datée du 25 août et adressée à Heng, « secrétaire de la Section de l'Alliance de la démocratie socialiste, à Genève », accusa réception de la somme de 1o fr. 4o c. représentant la cotisation de cent quatre membres pour l'année courante ; il terminait sa lettre par ces mots : « Dans l'espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Heng, de même que tous les amis, mes salutations fraternelles ».

C'est à ce moment que se placent deux faits qui eurent des conséquences fâcheuses pour l'Internationale à Genève : la retraite de Brosset, qui sortit du Comité fédéral romand, et la mort de Serno Soloviévitch.

Brosset était écœuré par d'incessantes et mesquines attaques : il donna sa démission en août. Ce fut Guétat qui le remplaça à la présidence du Comité fédéral. Pour compléter le Comité, Heng, nouveau-venu à Genève, mais qui avait été président de la Section de la Chaux-de-Fonds, fut désigné, et ce choix fut ratifié par les Sections.

Serno Soloviévitch souffrait depuis longtemps d'une maladie noire, et était hanté par l'idée du suicide. Perron, revenu de Savoie, était allé passer avec lui quelques jours à Saint-Cergues, au-dessus de Nyon : on espérait que le repos et l'air de la montagne agiraient favorablement sur l'esprit du pauvre malade. Il n'en fut rien. Entré ensuite dans une maison de santé, Serno s'évada, et quelques jours après on le retrouvait mort dans son appartement de Genève : après avoir allumé un réchaud de charbon, il s'était couvert le visage d'un masque imbibé de chloroforme, et s'était coupé la gorge (17 août).

Le Mémoire de la Fédération jurassienne a présenté, en l'empruntant au manuscrit de Bakounine intitulé Rapport sur l'Alliance (rédigé en juillet et août 1871), le tableau détaillé des luttes qui eurent lieu à Genève au sein de l'Internationale, pendant l'année 1869. Je le compléterai en donnant ici — comme il a été annoncé p. 98, note 2 — un passage resté inédit de ce même manuscrit. Bakounine y explique les raisons qui provoquèrent l'hostilité de la « fabrique » et des meneurs des comités à l'égard de la Section de l'Alliance :


Voici la première cause de cette hostilité. Les membres les plus influents, les meneurs des Sections de la fabrique, considérèrent d'abord notre propagande, les uns, avec indifférence, les autres même avec un certain degré de bienveillance, tant qu'ils crurent que l'Alliance ne devait être qu'une sorte d'académie où allaient se débattre platoniquement de pures questions théoriques. Mais lorsqu'ils s'aperçurent que le groupe de l'Alliance, peu soucieux de faire de la théorie en pure perte, s'était donné pour but principal l'étude des principes et de l'organisation de l'Internationale, et surtout lorsqu'ils virent que l'Alliance exerçait une attraction toute particulière sur les ouvriers du bâtiment, et tendait à leur donner l'idée d'une organisation collective qu'ils n'avaient point eue jusque-là, et qui aurait eu pour conséquence de les rendre plus clairvoyants et plus indépendants, d'abord vis-à-vis de leurs comités qui se fourvoyaient de plus en plus dans une voie excessivement autoritaire, et en second lieu vis-à-vis des meneurs de la fabrique, qui s'efforçaient ostensiblement d'étendre leur domination sur les Sections des ouvriers du bâtiment au moyen de leurs comités, — alors ils commencèrent à suspecter et à voir de mauvais œil l'action si légitime du groupe de l'Alliance.

Toute cette action de l'Alliance se réduisait à ceci : elle donnait à la grande masse des ouvriers du bâtiment le moyen de définir leurs instincts, de les traduire en pensée et d'exprimer cette pensée. Au sein du Cercle et des assemblées générales, cela était devenu impossible, grâce à la prédominance organisée des ouvriers de la fabrique. Le Cercle était devenu peu à peu une institution exclusivement genevoise, gouvernée et administrée par les Genevois seuls, et où les ouvriers du bâtiment, pour la plupart étrangers, étaient considérés et finirent par se considérer eux-mêmes comme tels. Trop souvent, les citoyens genevois de la fabrique leur firent entendre ces mots : « Ici nous sommes chez nous, vous n'êtes que nos hôtes ». L'esprit genevois, esprit bourgeois-radical excessivement étroit, finit par y dominer tout à fait ; il n'y avait plus de place ni pour la pensée de l'Internationale, ni pour la fraternité internationale. Il en résulta ceci, que peu à peu les ouvriers du bâtiment, fatigués de cette position subordonnée, finirent par ne plus aller au Cercle.

Dans les assemblées générales, une discussion approfondie et sérieuse des questions de l'Internationale était également impossible. D'abord, à cette époque (1868), elles étaient assez rares, et ne se réunissaient que pour discuter des questions spéciales, principalement celle des grèves. Sans doute, les deux tendances qui se partageaient l'Internationale à Genève se manifestèrent et se combattirent dans chaque assemblée générale, et le plus souvent, il faut bien le constater, ce fut la tendance révolutionnaire qui l'emporta, grâce à la majorité des ouvriers du bâtiment soutenue par une petite minorité de la fabrique. Aussi les meneurs de la fabrique eurent-ils toujours fort peu de goût pour les assemblées générales, qui déjouaient parfois en une ou deux heures les intrigues qu'ils avaient ourdies pendant des semaines. Ils tendirent donc toujours à remplacer les assemblées générales, populaires, publiques, par les assemblées secrètes des comités, sur lesquels ils étaient parvenus à établir leur domination complète.

Dans les assemblées générales, toutefois, la masse des ouvriers se taisait. C'étaient toujours les mêmes orateurs des deux partis opposés qui montaient à la tribune et qui répétaient leurs discours plus ou moins stéréotypés. On effleurait toutes les questions, on en relevait avec plus ou moins de bonheur le côté sentimental, dramatique, laissant toujours intact leur sens profond et réel. C'étaient des feux d'artifice qui éblouissaient quelquefois, mais qui ne réchauffaient ni n'éclairaient personne, toujours replongeant au contraire le public dans une nuit plus profonde.

Restaient les séances de la Section centrale, Section immense d'abord, dans laquelle les ouvriers du bâtiment, qui furent les premiers fondateurs de cette Section, se trouvaient en majorité, et qvii était une sorte d'assemblée populaire organisée en Section de propagande. Cette Section aurait dû devenir en effet ce que la Section de l'Alliance se proposa d'être, et, si elle avait réellement rempli sa mission, la Section de l'Alliance n'aurait eu sans doute aucune raison d'être [349].

La Section centrale fut la première et d'abord l'unique Section, la Section fondatrice de l'Internationale à Genève. Elle fut constituée en majeure partie par les ouvriers du bâtiment, sans différence de métiers ; un très petit nombre d'ouvriers de la fabrique y avaient adhéré individuellement ; de sorte que pendant bien longtemps ce fut le franc socialisme instinctif des ouvriers du bâtiment qui y domina. C'était une Section bien unie : la fraternité n'y était pas encore devenue un vain mot, c'était une réalité. La Section, étrangère aux préoccupations et aux luttes politiques des citoyens radicaux et conservateurs de Genève, était animée d'un esprit réellement international.

Après la grande grève des ouvriers du bâtiment en 1868, grève qui se termina par un succès éclatant grâce au généreux et énergique concours — je me plais à le reconnaître — des ouvriers de la fabrique citoyens de Genève, ces derniers entrèrent en masse dans la Section centrale, et y apportèrent naturellement leur esprit bourgeois-radical, politique, genevois. Dès lors la Section centrale se partagea en deux camps, en deux partis, les mêmes qui se trouvèrent en présence dans les assemblées générales.

Les Genevois, quoique d'abord en minorité, avaient cette supériorité qu'ils étaient organisés, tandis que les ouvriers du bâtiment ne formaient qu'une masse inorganique. En outre, les ouvriers genevois avaient l'habitude de la parole, l'expérience des luttes politiques. Enfin, les ouvriers du bâtiment étaient paralysés par le sentiment de la « reconnaissance » qu'ils devaient aux ouvriers-citoyens de la fabrique de Genève pour le concours décisif que ces derniers leur avaient apporté dans leur grève.

Dans les séances de la Section centrale, — qui n'avaient lieu d'ailleurs qu'une fois par mois, — les deux partis se contrebalancèrent pendant quelque temps. Puis, à mesure que se formaient les Sections de métier, les ouvriers du bâtiment, trop pauvres pour payer une double cotisation, celle de leur Section de métier et celle de la Section centrale, se retirèrent peu à peu, et la Section centrale tendit visiblement à devenir ce quelle est devenue complètement aujourd'hui (1871) : la Section des métiers réunis de la fabrique, une Section exclusivement composée de citoyens genevois.

Il ne restait aux ouvriers du bâtiment, pour la propagande sérieuse des principes, et pour la connaissance mutuelle et le groupement si nécessaire des caractères et des volontés, que leurs Sections de métier. Mais celles-ci ne se réunissaient également qu'une fois par mois, et seulement pour liquider leurs comptes mensuels ou pour l'élection de leurs comités. Dans ces réunions il ne peut y avoir de place pour la discussion des principes ; et, qui pis est, peu à peu les Sections de métier s'habituèrent à borner leur rôle, leur action, au simple contrôle des dépenses, laissant tout le reste aux soins de leurs comités, qui devinrent en quelque sorte permanents et onnnipotents : ce qui eut pour résultat naturel d'annihiler les Sections au profit de ces comités.

Les comités, presque toujours composés des mêmes personnes, finirent par se considérer comme autant de dictatures collectives de l'Internationale, décidant de toutes les questions, sauf celles d'argent, sans se donner même la peine d'interroger leurs Sections ; et comme ils tenaient toutes leurs séances à huis-clos, ils finirent, en se coalisant entre eux, sous l'influence dominatrice des comités de la fabrique, par former le gouvernement invisible, occulte, et à peu près irresponsable, de toute l'Internationale de Genève.

Le groupe de l'Alliance s'était proposé de combattre cet état de choses, qui devait aboutir — comme nous ne le voyons que trop maintenant — à faire de l'Internationale un instrument politique du radicalisme bourgeois à Genève. Pour arriver à ce but, le groupe de l'Alliance n'eut jamais recours à l'intrigue, comme les intrigants genevois et non genevois ont osé l'en accuser depuis. Toute son intrigue a consisté dans la plus grande publicité et dans la discussion publique des principes de l'Internationale. Se réunissant une fois par semaine, il appelait tout le monde à ses discussions, s'efforçant de faire parler précisément ceux qui dans les assemblées générales et dans les séances de la Section centrale se taisaient toujours. Il fut posé comme loi qu'on ne prononcerait pas de discours, mais qu'on causerait. Tous, membres du groupe ou non, pourraient prendre la parole. Ces habitudes égalitaires déplurent à la majorité des ouvriers de la fabrique, de sorte qu'après être accourus d'abord en grand nombre aux séances de l'Alliance, ils s'en éloignèrent peu à peu ; si bien que, de fait, la Section de l'Alliance devint celle des ouvriers du bâtiment. Elle leur donna le moyen, au grand déplaisir de la fabrique sans doute, de formuler leur pensée et de dire leur mot. Elle fit plus, elle leur donna le moyen de se connaître, de sorte qu'en peu de temps la Section de l'Alliance présenta un petit groupe d'ouvriers conscients et réellement unis entre eux.

La seconde raison de la rancune d'abord, et plus tard de l'antipathie prononcée des meneurs ambitieux de la fabrique contre la Section de l'Alliance, fut celle-ci. L'Alliance, par son programme aussi bien que par tous les développements donnés plus tard à ce programme, s'était résolument prononcée contre toute union adultère du socialisme révolutionnaire du prolétariat avec le radicalisme bourgeois. Elle avait pris pour principe fondamental l'abolition de l'État avec toutes ses conséquences politiques et juridiques. Cela ne faisait pas du tout le compte de Messieurs les bourgeois radicaux de Genève, qui, aussitôt après leur défaite aux élections de novembre 1868, avaient commencé à songer à faire de l'Internationale un instrument de lutte et de triomphe ; ni celui non plus de certains meneurs de la fabrique de Genève, qui n'aspiraient à rien de moins qu'à monter au pouvoir à l'aide de l'Internationale.

Telles ont été les deux raisons principales de la haine vouée par les chefs de la fabrique à la Section de l'Alliance [350].


De vifs débats eurent lieu dans les assemblées générales des Sections de Genève, au Temple-Unique, lorsqu'il fallut discuter, dans le courant d'août, les questions qui devaient figurer à l'ordre du jour du Congrès de Bâle et se concerter pour la nomination de délégués. Les meneurs de la coterie, on l'a vu, avaient tenté d'éliminer, par simple prétérition, les questions de la propriété collective et du droit d'héritage. Mais, dans une assemblée générale, les collectivistes rappelèrent qu'il y avait deux questions du programme pour lesquelles le Comité cantonal avait négligé de nommer des commissions, ajoutant qu'il était urgent de réparer cette omission. « Alors l'orage éclata : tous les grands orateurs de la fabrique et des comités, Grosselin, Weyermann, Crosset, Wæhry, Dupleix, le père Reymond, Rossetti, Guétat, Paillard, vinrent tour à tour à la tribune déclarer que c'était un scandale, une action subversive, une inutile perte de temps, que de venir proposer des questions pareilles à des ouvriers. Robin, Bakounine, Brosset, Heng répondirent, et la victoire resta aux révolutionnaires : deux commissions furent élues pour les deux questions ; Bakounine fut nommé dans celle de l'abolition du droit d'héritage, et Robin dans celle de la propriété collective [351]. » Alors les Sections de la fabrique, dans une assemblée particulière, décidèrent qu'elles se feraient représenter par un délégué spécial, Henri Perret, qui reçut mandat de s'abstenir de voter au Congrès sur les deux questions ci-dessus [352]. Une assemblée générale de toutes les Sections se réunit le mardi 17 août ; « il y fut décidé que trois délégués seraient envoyés à Bâle au nom de toutes les Sections genevoises de langue française ; tout membre ou tout groupe pourrait proposer des candidats, qui seraient immédiatement inscrits sur un tableau ; le vote devait avoir lieu au scrutin secret, chaque membre mettant sur sa liste trois noms ; pour être admis au vote, il faudrait prouver par la présentation de son livret que l'on était en règle avec sa Section ; le scrutin devait être ouvert les samedi, dimanche et lundi 21, 22 et 23 août, de huit heures du matin à dix heures du soir [353] ». Les trois délégués ainsi élus furent Brosset, Heng et Grosselin [354]. Deux nouvelles assemblées générales approuvèrent les conclusions du rapport sur l'abolition du droit d'héritage, présenté par Bakounine [355] et celles du rapport sur la propriété collective, présenté par Robin [356] ; et les trois délégués reçurent le mandat impératif de voter à Bâle dans le sens des décsions de l'assemblée générale. Cela mettait Grosselin dans une singulière position : il devait figurer en automne sur la liste radicale comme l'un des candidats au Conseil d'État (gouvernement du canton de Genève) ; mais s'il allait, au Congrès de Bâle, voter pour la propriété collective et contre le droit d'héritage, il rendait sa candidature impossible. Comment faire ? Grosselin trouva un moyen bien simple de sortir d'embarras : il demanda au Comité central (ou Comité cantonal) des Sections genevoises l'autorisation d'aller au Congrès sans mandat impératif ; et ce Comité prit sur lui de dispenser Grosselin démettre un vote sur les deux questions compromettantes [357].

La Section de l'Alliance décida de se faire représenter, elle aussi, au Congrès de Bâle. Le médecin espagnol Gaspard Sentiñon, délégué à Bâle par la Section internationale de Barcelone, se trouvant de passage à Genève, avant le Congrès, se fit admettre comme membre de la Section de l'Alliance le 29 août : séance tenante, la Section le choisit comme délégué [358].

Quant à Bakounine, il avait reçu deux mandats pour le Congrès de Bâle : l'un de l'Association des ouvrières ovalistes de Lyon, qui venait d'adhérer à l'Internationale à la suite de la grève retentissante dont j'ai parlé, l'autre de la Section des mécaniciens de Naples [359].

Coullery avait compris que son rôle était fini à la Chaux-de-Fonds et dans l'Internationale : il disparut momentanément de la scène, pour aller s'enterrer dans un petit village de Val de Ruz, Fontainemelon, où de riches industriels appartenant au parti conservateur, les frères Robert, venaient de l'appeler comme médecin attaché à leur fabrique d'ébauches de montres. La Section de la Chaux-de-Fonds nomma pour son délégué au Congrès de Bâle Fritz Robert, et lui donna le mandat de voter pour la propriété collective et pour l'abolition du droit d'héritage. Le monteur de boîtes François Floquet fut délégué de la Section centrale du Locle, Adhémar Schwitzguébel délégué de la Section du district de Courtelary, l'horloger Alcide Gorgé délégué de la Section de Moutier. La Section de Lausanne avait délégué le corroyeur Jaillet. Sur mon initiative, il venait de se reconstituer une Section à Neuchâtel ; mais je n'acceptai pas d'aller la représenter au Congrès : il m'eût été trop difficile de m'absenter, à cause de mes occupations à l'imprimerie ; en outre, ma santé était ébranlée ; j'avais donc résolu de ne pas me rendre à Bâle.

Le dimanche 5 septembre, jour de l'ouverture du Congrès, je vis arriver à Neuchâtel un jeune Français, l'ex-abbé Martinaud, auteur d'une brochure qui avait fait quelque bruit l'année précédente, la Lettre d'un jeune prêtre athée et matérialiste à son évêque, le lendemain de son ordination [360]. Je copie à ce sujet un passage de ma lettre du lendemain :


Je n'ai pas pu t'écrire hier, malgré mon envie : j'ai été occupé tout le jour à une aventure qu'il faut que je te raconte.

J'étais encore endormi quand on vient m'annoncer qu'un monsieur vêtu de noir me demande, et m'apporte une lettre d'un ami de Paris. Je lis cette lettre, et je vois que l'ami en question me recommande M. Martinaud, ex-prêtre catholique, qui a quitté la soutane parce qu'il a pris des convictions nouvelles, qui a publié une brochure contre le catholicisme, et qui a été condamné pour cela à deux ans de prison. Je connaissais bien cette histoire pour l'avoir lue il y a quelques mois dans les journaux. Je me hâte donc de m'habiller et d'aller recevoir M. Martinaud. Il a fait neuf mois de prison, et c'est l'amnistie du 15 août qui lui a permis de sortir de Sainte- Pélagie ; il quitte la France, où le clergé le persécuterait, et vient chercher en Suisse des moyens d'existence. Il me demande des conseils. Nous déjeunons ensemble, puis nous passons la matinée à causer avec mon père qui, contre mon attente, a fait à M. Martinaud un très bon accueil. Enfin, sans te conter tous les détails, je te dirai que M. Martinaud a demandé s'il ne pourrait pas trouver du travail comme ouvrier compositeur chez nous ; il a autrefois commencé un apprentissage d'imprimerie. Nous lui avons répondu qu'il y gagnerait à peine sa vie, au moins en commençant. Malgré cela, il paraît résolu à essayer, et nous lui avons dit qu'il y avait de l'ouvrage à son service.

Il a dîné avec nous ; mes sœurs et frères, ma mère, tout le monde le trouve très comme il faut ; sa sincérité et son courage nous ont vivement intéressés à lui. J'avais promis à David Perret d'aller chez lui l'après-midi ; j'y suis allé avec M. Martinaud et Charlet [361] ; enfin, nous sommes tous revenus goûter à la maison, et nous avons passé la soirée ensemble. Martinaud s'est logé à l'hôtel, et il viendra cet après-midi essayer son métier. (Lettre du 6 septembre 1869.)


Le mardi 7 septembre, je reçus de Bâle des télégrammes pressants, qui m'adjuraient de me rendre au Congrès, en acceptant le mandat que m'offrait la Section des graveurs du Locle. Je ne me crus pas le droit de ne pas répondre à l'appel de mes amis, et je me décidai à partir. Outre le mandat des graveurs du Locle, j'avais encore à ma disposition celui de la Section de Neuchâtel. Me voyant faire mes préparatifs de voyage, Martinaud, qui à Paris s'était fait inscrire parmi les adhérents de l'Internationale, me témoigna l'intention de se rendre à Bâle aussi : je le fis agréer comme délégué par la Section de Neuchâtel à ma place, gardant pour moi le mandat des graveurs du Locle [362]. Nous partîmes ensemble. Dans le train, je trouvai Charles Longuet, que je connaissais depuis 1867, et qui se rendait à Bâle non comme délégué, mais comme journaliste : il fit route avec nous.

Dans cette même lettre du 6 septembre dont je viens de reproduire le commencement, je faisais part en ces termes d'une nouvelle que je venais de recevoir :


Il paraît que le père Meuron quitte le Locle [363] mais non pas pour venir à Neuchâtel comme je l'espérais : il dit qu'il veut aller finir ses jours dans sa commune, à Saint-Sulpice, au fond du Val de Travers. C'est une résolution qui m'attriste, et un vrai crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir offrir au père Meuron quelque occupation facile à Neuchâtel ; je voudrais pouvoir lui rendre une partie de ce qu'il a fait pour moi, lorsque j'étais au Locle si isolé et qu'il remplaçait pour moi ma famille.

XI


Le quatrième Congrès général de l'Internationale, à Bâle (6-12 septembre 1869). Résolutions du Congrès : propriété foncière, droit d'héritage, sociétés de résistance ; résolutions administratives. Incident Bakounine-Liebknecht ; incident Coullery. Varlin entre dans notre intimité.


Voici le compte-rendu qu'à mon retour du Congrès de Bâle je publiai dans le Progrès (n° 19, du 18 septembre) :


Le Congrès de Bâle [364]

Le peu d'espace dont nous disposons ne nous permet pas de donner un compte-rendu détaillé du quatrième Congrès de l'Association internationale des travailleurs, qui s'est tenu à Bâle du 6 au 12 septembre ; nous ne ferons que résumer ses tendances et ses principales résolutions.

Les points qui doivent tout d'abord être relevés comme les plus importants, comme les véritables caractéristiques du Congrès, sont les suivants : le refus du Congrès d'entrer en matière sur la question de la législation directe par le peuple, et par conséquent de s'occuper des réformes purement politiques, malgré les efforts faits pour l'entraîner sur ce terrain par MM. Rittinghausen, Gœgg, Liebknecht, etc.; l'imposante majorité qui s'est prononcée contre la propriété individuelle ; et le choix de Paris pour siège du prochain Congrès.

La question de la législation directe par le peuple ne figurait pas à l'ordre du jour du Congrès. Elle avait été soulevée par Charles Bürkly et la Section de Zurich. Les Zuricois, qui viennent d'introduire le referendum dans leur constitution, se figurent volontiers avoir trouvé là un moyen capable de résoudre toutes les questions sociales, et il était naturel qu'ils voulussent faire part à l'Internationale de cette belle découverte. Aux Zuricois se joignaient certains démocrates bourgeois, comme M. Gœgg, qui veulent à tout prix endormir le prolétariat et le détourner de la révolution, et qui seraient fort heureux de lui offrir la législation directe en manière d'amusette ; puis le nouveau parti socialiste allemand, dirigé par M. Liebknecht, qui vient de rompre avec la dictature de Schweitzer, et qui, pour mieux faire la guerre à Bismarck et affirmer ses tendances républicaines, veut préluder par l'agitation politique à la révolution sociale ; puis enfin un innocent maniaque, M. Rittinghausen, qui a fait de la législation directe sa foi et l'unique but de sa vie, qui déjà en 1849, avec Considérant, avait lutté en France pour cette idée avec plus de courage que de succès, et qui après vingt ans revient encore à la charge.

Les partisans de la législation directe voulaient que le Congrès considérât leur question comme la plus importante de toutes, bien qu'elle ne fût pas même portée à l'ordre du jour, et qu'il la traitât de préférence à celles du programme. Cette prétention était inadmissible. Après une discussion dans laquelle furent échangées quelques paroles un peu vives, le Congrès décida que, lorsque l'ordre du jour officiel serait épuisé, s'il restait du temps, on s'occuperait de la législation directe. Mais M. Rittinghausen ne se tint pas pour battu ; il essaya à plusieurs reprises d'introduire son dada au milieu des discussions sur les autres questions du programme ; et il finit par demander au Congrès une séance extraordinaire pour s'occuper de la législation directe. Cette demande fut repoussée à une très grande majorité, et l'Association internationale a ainsi maintenu sa volonté « de ne participer à aucun mouvement politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct l'émancipation des travailleurs ».

Comme on pouvait s'y attendre, les journaux radicaux français n'ont pas manqué d'exploiter cette circonstance pour représenter les internationaux comme des bonapartistes et des agents volontaires ou inconscients de la réaction ; le Réveil de Paris, entre autres, leur a reproché en termes très amers leur indifférence pour les questions politiques [365]. Ces accusations absurdes ont été relevées d'une manière énergique par Hins, de Bruxelles : l'Internationale, a-t-il dit, est indifférente aux formes des gouvernements que pourra se donner la bourgeoisie, c'est vrai ; mais elle n'est pas indifférente à l'égard du gouvernement même de la bourgeoisie : l'Internationale refuse absolument de prêter à n'importe quel gouvernement bourgeois, s'appelât-il républicain, le secours de sa force et de son honnêteté ; mais quand le moment sera venu, elle montrera qu'elle entend bien s'occuper de politique, en aplatissant, sans distinction de forme et de couleur, tous les gouvernements bourgeois.

Les trois premiers jours du Congrès avaient été remplis tout entiers par des questions administratives, par l'incident Rittinghausen, et par la lecture des rapports du Conseil général et des Sections. Pour éviter à l'avenir la perte d'un temps précieux, le Congrès a décidé qu'on ne lirait plus dorénavant de rapports particuliers pour chaque Section, et il a élaboré, pour faciliter la tenue régulière des séances et la fixation des détails de l'ordre du jour, un Guide pratique des Congrès, qui entrera en vigueur l'année prochaine.

C'est le jeudi seulement que fut abordée la question capitale, la première du programme, celle de la propriété foncière. Le Congrès de Bruxelles s'était déjà prononcé en faveur de la propriété collective du sol ; mais les anti-collectivistes ayant prétendu qu'à Bruxelles la question n'avait pas été suffisamment approfondie, le Conseil général l'avait remise à l'étude pour cette année.

On trouvera dans le compte-rendu officiel, dont la publication a été confiée pour cette fois aux Sections belges, les détails de la discussion. Il suffira de dire que la Commission du Congrès proposait, à l'unanimité [366], les deux résolutions suivantes :

« 1° Le Congrès pense que la société a le droit de rendre le sol propriété collective ;

« 2° Le Congrès pense qu'il y a nécessité à transformer le sol en propriété collective [367]. »

Ces résolutions ne trouvèrent d'autres adversaires qu'un très petit groupe de délégués parisiens, les mêmes qui avaient déjà combattu la collectivité à Bruxelles : Chemalé, Tolain, Murat, plus le journaliste Langlois, un des exécuteurs testamentaires de Proudhon.

Parmi les discours prononcés pour et contre, le plus remarquable fut celui de Hins, qui l'an passé à Bruxelles avait été le plus ardent défenseur de la propriété individuelle, et qui figurait maintenant au premier rang des champions de la propriété collective. Il reprit un à un les arguments des individualistes, et montra comment il avait été amené à en découvrir le côté faible, et de quelle manière le principe collectiviste avait fini par s'imposer victorieusement à son intelligence.

Le vote sur les deux résolutions eut lieu par appel nominal. En voici le résultat :

1re résolution : 54 oui, 4 non, 13 abstentions, 4 absents.

2e résolution : 53 oui, 8 non, 10 abstentions, 4 absents.

Il sera utile d'ajouter ici quelques observations. Une partie de la presse bourgeoise cherche à faire croire que le vote a été emporté par la coalition des Anglais, des Belges et des Allemands, dirigée par le Russe Bakounine, laquelle coalition aurait écrasé les délégués de Paris, représentants de l'intelligence et du principe individualiste. Or il faut noter que plusieurs délégués de Paris, entre autres Varlin et Tartaret, ont voté oui, et que les délégués d'autres villes françaises, entre autres Lyon et Marseille, ont également voté oui [368].

Il est en outre intéressant de savoir que sur les votants négatifs [369], il y en a deux, Murat et Tolain, qui avaient été délégués par des corporations d'opinion collectiviste, et dont le vote ne représente donc rien d'autre qu'une opinion personnelle [370].

Tous les délégués de la Suisse, tant allemande que française, ont voté oui, à l'exception de deux abstentions dont nous allons parler. Genève avait envoyé cinq délégués : trois d'entre eux, Brosset, Heng et Bakounine (qui était délégué de Genève, quoi qu'en aient dit des malveillants qui prétendent mieux connaître nos affaires que nous-mêmes [371]), ont voté oui ; un quatrième, Grosselin, s'est abstenu, mais il a déclaré à Murat de Paris, en notre présence, qu'il était venu à Bâle individualiste et qu'il s'en retournait collectiviste ; enfin le dernier, Henri Perret, délégué spécialement par la fabrique genevoise avec le mandat de voter non, n'a pas osé le faire, et s'est contenté de s'abstenir [372].

Un dernier point. Que les bourgeois ne se glorifient pas trop des quatre non parisiens [373], et qu'ils ne s'imaginent pas que ces non-là soient en leur faveur. Les délégués se sont divisés sur cette question passablement abstraite du collectivisme et de la rente foncière ; mais aucun d'eux, aucun, ne veut le maintien de la propriété sous sa forme actuelle. Tolain. au nom de ses amis, a repoussé énergiquement l'épithète d’individualiste qu'on voulait leur appliquer ; leur doctrine est non l’individualisme, mais le mutuellisme ; ils veulent comme nous la destruction de tous les privilèges de la bourgeoisie. Que nos ennemis ne cherchent pas à dénaturer les choses, et à représenter comme des adversaires des hommes qui s'entendent sur le point essentiel ; et qu'ils sachent, une fois pour toutes, que le Congrès s'est prononcé avec une formidable unanimité sur la nécessité de la liquidation sociale par la révolution.

La seconde question du programme était celle de l’héritage. La Commission du Congrès concluait unanimement à l'abolition de l'héritage, et présentait des résolutions dans ce sens. Malheureusement un délégué anglais, Eccarius, au nom du Conseil général [374], présenta de son côté des résolutions analogues pour le fond, mais motivées d'une manière différente. Aussi, lors du vote, on ne put obtenir de majorité complète ni pour l'une ni pour l'autre des propositions, et on n'eut pas le temps de s'entendre sur une rédaction qui eût pu concilier les deux avis.

Le vote sur les résolutions de la Commission donna 32 oui, 23 non, 13 abstentions, et 7 absents. Les non et les abstentions représentent les voix des partisans de la propriété individuelle et celles des communistes par l'État, alliés pour rejeter les résolutions de la Commission ; les oui sont presque tous [375] les voix des collectivistes anarchistes.

Les résolutions du Conseil général [376] obtinrent 19 oui, 37 non, 6 abstentions, avec 13 absents. Cette fois les oui sont les communistes autoritaires ; les non et les abstentions sont les collectivistes anarchistes unis aux mutuellistes [377].

Sur la troisième question, caisses de résistance, le Congrès retrouva son unanimité. Des résolutions tendant à provoquer la formation de caisses locales de résistance, leur fédération par corps de métier, leur centralisation par le moyen du Conseil général, furent adoptées d'un commun accord. Divisée sur certaines questions théoriques, que l'expérience de l'avenir pourra seule résoudre définitivement, l'Internationale ne forme plus qu'un seul faisceau aussitôt qu'il s'agit de la lutte actuelle contre l'exploitation bourgeoise.

La quatrième question, l’instruction intégrale, et la cinquième, le crédit, ne purent être discutées, faute de temps. Elles sont renvoyées à l'année prochaine.

En présence des événements qui se préparent, et dont le résultat sera très certainement la chute de l'empire français, Paris a été désigné pour le siège du prochain Congrès. Nous n'avons pas besoin d'insister sur la signification de ce vote. L'heure de la grande émancipation politique, sociale et religieuse approche. Les délégués de l'Internationale se réuniront donc, en 1870, dans la capitale de la République française ; et nous avons l'espoir que le Congrès de 1871 pourra siéger à Rome.


Il faut compléter ce compte-rendu sommaire par quelques détails sur les débats du Congrès, par le texte des résolutions votées, et par la reproduction des appels nominaux, qui ont un intérêt tout particulier.


Question de la législation directe.

On a vu que c'étaient les socialistes de Zurich — Bürkly, le vieux phalanstérien, et un jeune relieur allemand, Hermann Greulich, dont le nom paraît au Congrès de Bâle pour la première fois — qui avaient mis en avant la question de la législation directe. Ils étaient appuyés par les délégués bâlois, par Gœgg, « délégué des Sociétés ouvrières allemandes de la Suisse », et, naturellement, par Rittinghausen. On put entendre Bruhin, le procureur général du demi-canton de Bâle-Ville, qui représentait au Congrès « les Sections réunies de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne », affirmer que « pour les Suisses cette question était la plus importante de toutes, car, pour eux, l'État n'était pas une institution bourgeoise, mais le peuple lui-même ; et si l'État est le peuple, il peut décider ce qu'il veut, et arriver au but de l'Internationale » ; à quoi Schwitzguébel et Fritz Robert répliquèrent que, bien que délégués suisses, ils ne croyaient point que par la législation directe on put arriver à l'émancipation du travail. L'attitude de Bruhin n'était pas pour surprendre ; mais ce qui nous étonna, ce fut celle de Liebknecht, venu à Bâle comme « délégué du Congrès d'Eisenach ». Il déclara que « c'était être réactionnaire que de refuser la discussion de cette question » ; qu'il ne fallait pas séparer les questions sociales des questions politiques ; que les Français et les Belges avaient tort de se désintéresser des réformes d'ordre législatif, et que la question, qui leur paraissait sans importance, avait au contraire une importance majeure pour les pays où une réforme de ce genre pouvait être proposée et accomplie. Liebknecht nous apparut comme un simple démocrate, qui, en Suisse, eût été l'allié du procureur général Bruhin et du candidat au Conseil d'État Grosselin.

Cinq délégués en tout, Gœgg, Bruhin, Rittinghausen, Liebknecht, et Starke (Bâle), insistèrent pour que la question de la législation directe fût placée à l'ordre du jour du Congrès. Deux délégués, Bakounine et Hins, combattirent cette demande, et Hins s'exprima ainsi, d'après le procès-verbal : « Je veux ajouter quelques mots aux paroles de Bakounine. Je ne comprends pas, de la part des Sections de l'Internationale, cette espèce de course au clocher des gouvernements. On veut, dit-on, arriver par une représentation ou législation directe à transformer les gouvernements actuels, œuvre de nos ennemis les bourgeois. On veut pour cela entrer dans ces gouvernements, et, par la persuasion, par le nombre, par des lois nouvelles, établir un nouvel État. Compagnons, ne suivons pas cette marche (car nous pourrions la suivre en Belgique ou en France tout comme ailleurs) ; laissons plutôt ces gouvernements tomber en pourriture, et ne les étayons pas de notre moralité. Voici pourquoi : l'Internationale est et doit être un État dans les États ; qu’elle laisse ceux-ci marcher à leur guise, jusqu’à ce que notre État soit le plus fort. Alors, sur les ruines de ceux-là, nous mettrons le nôtre, tout préparé, tout fait, tel qu’il existe dans chaque Section. Ôte-toi de là que je m’y mette, telle sera la question. » Six délégués, Robin (Belgique), Schwitzguébel (district de Courtelary), Robert (Chaux-de-Fonds), Murat (Paris), Dereure (Paris), et Langlois (Paris), dirent que, tout en ne croyant pas que la question eût la portée que lui attribuaient les auteurs de la proposition, ils pensaient que, devant l’insistance de ceux-ci, il ne fallait pas refuser l’introduction de cette question dans l’ordre du jour, pourvu qu’elle ne vînt qu’à la suite des cinq autres. Le Congrès vota à l’unanimité une proposition présentée par Fritz Robert, ainsi conçue :


Le Congrès s’occupera en premier lieu des cinq questions mises à l’ordre du jour par le Conseil général de Londres ; toute autre question sera discutée ensuite.


Puis il adopta, également à l’unanimité, la proposition suivante présentée par Gœgg :


Le Congrès accepte, comme question devant suivre immédiatement dans la discussion les cinq premières, celle de la législation directe exercée par le peuple.


Le Congrès n’ayant eu le temps de discuter que les trois premières des questions de son ordre du jour, la question de la législation directe se trouva de fait écartée.

Il existe un rapport de Henri Perret à ses commettants, daté du 23 octobre 1869, imprimé sous ce titre : Rapport du délégué aux Sections de la Fabrique de Genève (brochure de 24 pages, Genève, imprimerie Vaney). Voici comment ce délégué, dont le témoignage ne saurait être suspecté par les amis de Liebknecht et de Greulich, relate (p. 4) l’incident relatif à cette question :

« La discussion prenait une tournure irritante et ne finissait pas. Enfin on a fait observer, avec raison, qu’il fallait rentrer dans la question ; que la législation directe n’ayant pas été portée au programme du Congrès, que les Sections n’ayant pas pu l’étudier, elle ne devait pas être discutée. Ces raisons ont prévalu, et le Congrès a décidé que si, l’ordre du jour épuisé, il restait du temps disponible, on la discuterait en principe... Il est vrai qu’il était peu sensé de vouloir introduire en plein Congrès une nouvelle question, quand l’ordre du jour est déjà trop chargé. Malgré tout l’intérêt que pourrait présenter une question, elle doit être envoyée, avant le Congrès, au Conseil général. Ce fait ne doit plus se reproduire à l’avenir. »


2° Question de la propriété foncière.

Chaque membre du Congrès avait le droit de s’inscrire à l’une ou à l’autre des commissions. La Commission chargée de faire rapport sur la propriété foncière se trouva ainsi composée : cinq Français, Murat (Paris), Varlin (Paris), Langlois (Paris), Creusot (Sotteville-les-Rouen), Piéton (Elbeuf) ; cinq Allemands, Lessner (branches allemandes en Angleterre), Rittinghausen (Cologne), Hess (Berlin), Janasch (Magdebourg), Becker (Sections allemandes de la Suisse) ; un Anglais, Lucraft (délégué du Conseil général de Londres) ; un Suisse, Collin (Bâle) ; un Belge, De Paepe (Sections du bassin de Charleroi) ; un Espagnol, Sentiñon (Section de Barcelone et Section de l’Alliance de la démocratie socialiste de Genève).

La Commission, par dix voix contre quatre (celles de Murat, de Langlois, de Creusot et de Piéton), proposa au Congrès les deux résolutions déjà résumées dans l’article du Progrès reproduit ci-dessus, et dont voici le texte authentique d’après le procès-verbal :


1° Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire entrer le sol à la communauté ;

2° Il déclare encore qu'il y a aujourd'hui nécessité de faire entrer le sol à la propriété collective.


Quant à la manière dont la société devrait organiser la production agricole, des opinions diverses se produisirent au sein de la Commission.

La majorité, formée de Becker, Collin, Janasch, Lessner, Lucraft, Rittinghausen, Sentiñon, Varlin, était d'avis que « le sol doit être cultivé et exploité par les communes solidarisées ».

Hess demanda la confirmation pure et simple des résolutions votées par le Congrès de Bruxelles.

Une minorité, dont De Paepe fut l'organe, pensait que « la société devait accorder l'occupation de la terre soit aux agriculteurs individuels, soit de préférence à des associations agricoles qui paieraient la rente à la collectivité ». Sans admettre, comme le faisait De Paepe, que le sol dût appartenir à la collectivité sociale (et cependant Langlois déclarait que « la terre, en tant qu'elle n'est pas un produit de l'industrie humaine, appartient indistinctement à tous »), les mutuellistes Langlois et Murat disaient toutefois que « tout en concédant à quelques-uns (individus ou groupes) le droit de cultiver, à l'exclusion de tous autres, une partie du domaine commun, la société ne saurait leur abandonner aucun droit sur la rente foncière, et que cette rente appartient à la collectivité » ; ils se trouvaient donc pratiquement d'accord avec De Paepe sur le mode d'organisation de la production agricole.

La discussion eut lieu dans les séances du Congrès du jeudi après-midi et du vendredi matin et après-midi (9 et 10 septembre).

Le point de vue des mutuellistes fut exposé et défendu par Chemalé, Tolain, Langlois, Murat. Chemalé le résuma en ces termes : « Notre devise est celle-ci : L'outillage à celui qui le met en œuvre ; la matière première à celui qui la transforme et lui donne la valeur. Et le cultivateur seul serait exclu de ce principe ? Nous voulons réaliser une société où, par la réciprocité des services et la mutualité des garanties, l'égalité résulte de la pratique de la liberté. » Tolain, après avoir revendiqué les droits naturels de l'individu, auxquels la collectivité ne peut porter atteinte, proposa une déclaration ainsi conçue : « Le Congrès déclare que, pour réaliser l'émancipation des travailleurs, il faut transformer les baux de fermage, etc., en un mot, tous les contrats de location, en contrats de vente ; qu'alors la propriété, étant continuellement en circulation, cesse d'être abusive par ce fait même ; que, par conséquent, dans l'agriculture comme dans l'industrie, les travailleurs se grouperont comme et quand ils le jugeront convenable, sous la garantie d'un contrat librement conclu, sauvegardant la liberté des individus et des groupes. »

Parmi les communistes, Lucraft, Lessner, Eccarius redirent les arguments déjà connus. Cowell Stepney raconta que, dans le Wisconsin, il avait visité une tribu d'environ deux mille Indiens Onéidas : on avait donné à chacun d'eux un lot de terre ; mais, au lieu de faire de la culture individuelle, ils préférèrent unir leurs efforts et cultiver la terre en commun ; et, pour montrer que ces Indiens étaient des hommes de bon sens, Cowell Stepney ajouta que les missionnaires, malgré tous leurs efforts, n'avaient réussi à en convertir au christianisme que cinq dans l'espace de huit ans.

Bakounine, répondant à Tolain, dit que l'individu est un produit de la société, et que sans la société l'homme n'est rien. Tout travail productif est avant tout un travail social ; « la production n'étant possible que par la combinaison du travail des générations passées et de la génération présente, il n'y a jamais eu de travail qui puisse s'appeler travail individuel ». Il est donc partisan de la propriété collective, non seulement du sol, mais de toute la richesse sociale. Quant à l'organisation de la production agricole, il conclut à la solidarisation des communes, proposée par la majorité de la commission, d'autant plus volontiers que cette solidarisation implique l'organisation de la société de bas en haut, tandis que les propositions de la minorité supposent un État. Il demanda « la destruction de tous les états nationaux et territoriaux, et, sur leurs ruines, la construction de l'État international de millions de travailleurs, État que le rôle de l'Internationale sera de constituer [378] ».

Hins fit le récit de sa conversion à l'opinion collectiviste. En étudiant de plus près la question de la propriété du sol, il avait dû reconnaître qu'il n'était pas possible, au nom de la justice, d'admettre qu'avec le même travail deux cultivateurs obtinssent une somme inégale de produits. La supériorité naturelle d'un sol sur un autre crée la rente foncière : et il fut forcé de se dire que cette rente devait appartenir non au cultivateur, mais à la collectivité. Seulement, après avoir admis que la société devait prélever la rente du sol, il reconnut que, sans s'en apercevoir, il était arrivé par là à la négation de la propriété individuelle, puisque c'est la jouissance de la rente qui constitue la propriété. L'examen d'une autre question acheva de lui démontrer que la propriété, dans une société égalitaire, devait se transformer inévitablement en simple possession : jusque-là, il avait été partisan de l'héritage ; or, la discussion lui fit voir que par l'héritage on pouvait arriver à deux résultats également dangereux, ou bien un morcellement excessif de la terre, ou bien la monopolisation de la terre en un petit nombre de mains ; il fallait donc, pour parer à ce double danger, renoncer à la transmission héréditaire ; et la suppression de l'héritage, c'est la suppression de la propriété.

Le procès-verbal du Congrès (p. 73) met dans la bouche de l'Allemand Gœgg des déclarations qui feraient de lui un partisan de la propriété collective : « Le salariat et le patronat doivent être abolis, et cette abolition conduit à la propriété collective du sol et à l'abolition du droit d'héritage. Reste l'organisation de la chose : c'est l'affaire du peuple, et c'est par la législation directe qu'il pourra y arriver. » Mais à en croire Gœgg lui-même, ce délégué était partisan de la propriété individuelle, l’Égalité (numéro du 1er octobre 1869) lui ayant prêté ces paroles : « Le droit du plus fort a créé la propriété individuelle ; le moyen d'arriver à la propriété collective, c'est l'abolition du droit d'héritage », Gœgg s'empressa de protester par une lettre où il disait : « Le récit dans lequel vous me faites dire que le droit du plus fort a créé la propriété individuelle, et que le moyen d'arriver à la propriété collective est l'abolition du droit d'héritage, est, en ce qui me concerne, totalement inexact. Je déclare que je ne me suis jamais prononcé contre la propriété individuelle, et qu'à Bâle je n'ai pas voté pour l'abolition du droit d'héritage. » (Lettre insérée dans l’Égalité du 8 octobre 1869.) Gœgg n'en a pas moins voté oui sur les deux résolutions relatives à la propriété collective du sol. Aussi, quand des raisons politiques l'engagèrent — comme elles engagèrent également Liebknecht, après le Congrès — à dissimuler, il déclara qu'il n'avait pas voté pour l'abolition du droit d'héritage (voir plus loin l'explication de son vote), mais n'osa pas affirmer qu'il eût voté contre la propriété collective : il se contenta de prétendre, en équivoquant misérablement, qu'il « ne s'était jamais prononcé contre la propriété individuelle » ; qu'est-ce qu'une semblable explication pouvait bien signifier ?

Voici, d'après le procès-verbal du Congrès (p. 89), le résultat des appels nominaux qui furent faits dans la séance du vendredi après-midi sur les deux, résolutions proposées :


Première résolution : Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire entrer le sol à la communauté.

Ont voté oui : Allemagne, Spier, Rittinghausen, Liebknecht, Hess, Janasch, Becker, Krüger, Scherer, Würger, Lessner, Gœgg ; Amérique, Cameron ; Angleterre, Cowell Stepney, Jung, Eccarius ; Autriche, Neumayer ; Belgique, Hins, Robin, Bastin, Brismée, De Paepe ; Espagne, Rafaël Farga-Pellicer, Sentiñon ; France, Varlin, Flahaut, Franquin, Dereure, Tartaret, Bakounine [379], Bourseau, Outhier, Albert Richard, Louis Palix, Gh. Monier, Foureau ; Italie, Caporusso ; Suisse allemande, Bürkly, Greulich, Frey, Bruhin, Leisinger, Starke, Collin, Quinch, Gutgerold ; Suisse française, Heng, Brosset, Jaillet, Fritz Robert, François Floquet, James Guillaume, Martinaud, Schwitzguébel, Gorgé : 54 ;

Ont voté non : France : Tolain, Pindy, Chemalé, Fruneau : 4 [380] ;

Se sont abstenus : France, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Murat, Mollin, Langlois, Aubry, Creusot, Piéton ; Suisse allemande, Bohny ; Suisse française, Grosselin, H. Perret : 13 ;

Absents : Angleterre, Applegarth, Lucraft ; Autriche, Oberwinder ; Suisse allemande, Holeiber : 4.


Deuxième résolution : Il déclare encore qu'il y a aujourd'hui nécessité de faire entrer le sol à la propriété collective.

Ont voté oui : Les mêmes, sauf Flahaut (France) : 53 ;

Ont voté non : France, Tolain, Pindy, chemalé, Fruneau, Murat, Piéton, Langlois ; Suisse allemande, Bohny : 8 ;

Se sont abstenus : France, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Mollin, Creusot, Flahaut, Aubry ; Suisse française, Grosselin, H. Perret: 10 ;

Absents : Angleterre, Applegarth, Lucraft ; Autriche, Oberwinder ; Suisse allemande, Holeiber : 4.

Après ces deux appels nominaux, Caporusso, de Naples, présenta la proposition suivante : « Il est proposé que toute Section de l'Internationale prépare, pour le prochain Congrès, un travail sur le mode pratique d'amener la solution de la question de la propriété collective ». La proposition fut adoptée sans discussion.

Plusieurs membres demandèrent ensuite le vote sur les propositions de la majorité et de la minorité de la Commission relativement à l'organisation de la production agricole ; d'autres répondirent que le vote de la proposition de Caporusso empêchait tout vote ultérieur. Bakounine et Robert firent observer que la proposition de Caporusso n’avait trait qu’aux moyens pratiques à employer pour arriver à la propriété collective, tandis que les propositions des deux fractions de la Commission parlaient de la manière d’organiser le travail agricole. De Paepe et Varlin proposèrent de réunir les résolutions de la majorité et de la minorité de la Commission, en laissant à l’avenir le soin de décider dans chaque pays le meilleur mode à suivre ; mais ils retirèrent ensuite leur proposition, et la clôture de la discussion fut votée.


3° Question du droit d’héritage.

La Commission chargée de faire rapport sur la question du droit d’héritage se trouva ainsi composée : trois Français, Dereure (Paris), Richard (Lyon), Bakounine (Lyon) ; trois Allemands, Liebknecht (Congrès d’Eisenach), Hess (Berlin), Becker (Sections allemandes de la Suisse) ; deux Suisses, James Guillaume (Locle), Heng (Genève) ; deux Belges, Brismée (Bruxelles), De Paepe (Sections du bassin de Charleroi) ; un Espagnol, Rafaël Farga-Pellicer (Centre fédéral des sociétés ouvrières de la Catalogne) ; il faut y ajouter le président du Congrès, Hermann Jung, Suisse habitant Londres, délégué du Conseil général.

La majorité de la Commission se rallia aux idées soutenues par Bakounine. Le Conseil général avait préparé sur la question un rapport évidemment rédigé par Marx, et qu’Eccarius avait été chargé de présenter au Congrès ; mais je n’ai pas souvenir qu’il ait été parlé de ce rapport au sein de la Commission ; il n’en fut donné connaissance, je crois, que dans la séance du Congrès. La Commission ne comprenait aucun mutuelliste, en sorte que nous parûmes nous trouver tous d’accord ; j’ai raconté, dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 81), comment Jung me disait, comme à un coreligionnaire : « Mon cher, cette fois, je crois que nous pouvons nous déclarer franchement communistes ». Seul De Paepe avait une façon particulière de comprendre la question ; dans un rapport rédigé par lui et présenté au nom de la Section bruxelloise, il avait écrit : « Dans une société comme celle vers laquelle nous tendons, où la propriété foncière individuelle est abolie..., où les machines et les instruments de travail deviennent la propriété collective des groupes qui les font fonctionner..., où l’accumulation de grandes richesses par un particulier devient impossible..., il ne reste aux mains des individus, comme passibles d’être transmis par voie d’hérédité, que les choses usuelles, les objets de consommation personnelle ou de ménage, plus quelques épargnes en monnaie peut-être... ; est-il juste ou injuste que cet avoir individuel puisse être transmis à la postérité par voie d’héritage individuel ? » Et il déclarait « qu’il était juste que l’individu pût transmettre cet avoir à ceux qui sont ses enfants de par la nature ou de par l’adoption » ; que « la possibilité pour le père de famille de transmettre son avoir à ses enfants pouvait être un stimulant pour le travail et un préservatif contre le gaspillage » ; et enfin que, « dans un milieu où la société donne à chacun une instruction commune et complète en même temps qu’elle garantit à chacun les instruments de travail, l’héritage individuel ne peut porter atteinte à l’égalité des moyens de développement physique et intellectuel ». Quant à l’abolition complète ou partielle de l’hérédité comme moyen d’opérer progressivement la liquidation sociale, De Paepe disait « qu’il ne faut pas être prophète pour voir que cette abolition, pas plus que toute autre mesure pacifique, n’est dans les choses probables ».

La discussion eut lieu dans la séance du vendredi après-midi (10 septembre).

Brismée présenta, au nom de la Commission, le projet suivant de résolution :


Considérant que le droit d’héritage, qui est un élément essentiel de la propriété individuelle, a puissamment contribué à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre, et qu'en conséquence il est un des plus grands obstacles à l'entrée du sol à la propriété collective ;

Que d'autre part le droit d'héritage, quelque restreinte que soit son action, en empêchant que les individus aient absolument les mêmes moyens de développement moral et matériel, constitue un privilège dont le plus ou moins d'importance au fond ne détruit point l'iniquité en droit, et qui devient ainsi une menace permanente au droit social [381] ;

Qu'en outre le Congrès s'est prononcé pour la propriété collective, et qu'une telle déclaration serait illogique si elle n'était corroborée par celle qui va suivre,

Le Congrès reconnaît que le droit d'héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de l'affranchissement du travail.


Cette rédaction laissait beaucoup à désirer, et on pouvait surtout lui reprocher de ne pas caractériser de façon satisfaisante la nature du rapport existant entre la déclaration votée par le Congrès relativement à la propriété collective et celle qu'on lui demandait relativement au droit d'héritage. Prétendre que la première déclaration serait « illogique » si elle n'était pas « corroborée » par la seconde, était d'un raisonnement boiteux.

Heureusement, Bakounine devait, dans la discussion, tirer les choses au clair, et remplacer cette piètre logomachie par des arguments sérieux.

Eccarius donna lecture du rapport du Conseil général — c'est-à-dire de l'opinion de Marx — sur la question, en déclarant que les choses y étaient envisagées à un point de vue tout différent de celui de la Commission. Ce rapport disait :


« La loi de l'hérédité n'est pas la cause, mais l'effet, la conséquence juridique de l'organisation économique actuelle de la société ;... ce que nous avons à discuter, c'est la cause et non l'effet ; ... la disparition du droit d'héritage sera le résultat naturel d'un changement social abolissant la propriété individuelle dans les moyens de production ; mais l'abolition du droit d'héritage ne peut être le point de départ d'une pareille transformation sociale : cela serait aussi absurde que de vouloir abolir la loi de l'offre et de la demande tout en continuant l'état actuel des conditions de l'échange ; ce serait faux en théorie et réactionnaire en pratique. En traitant des lois de l'héritage, nous supposons nécessairement que la propriété individuelle dans les moyens de production continue d'exister. Toute mesure concernant le droit d'héritage ne peut conséquemment avoir rapport qu'à un état de transition sociale... Ces mesures transitoires ne peuvent être que les suivantes : A. Extension de l'impôt sur le droit d'héritage... ; B. Limitation du droit de tester. . . »


Ainsi, après une déclaration théorique très radicale, — l'abolition de la propriété individuelle, d'où découlera naturellement la disparition du droit d'héritage, — Marx aboutissait à des mesures pratiques très propres à orner un programme politique genevois ou zuricois : impôt sur les successions, limitation du droit de tester. Bakounine, lui, on va le voir, ne prenait pas pour point de départ théorique l'hypothèse d'un état social où la propriété aurait été abolie : constatant, au contraire, le fait de l'existence de la propriété individuelle, et pressentant qu'elle serait très difficile à transformer, chez les paysans, en propriété collective, il voulait au moins, par l'abolition du droit d'héritage, enlever à l'ordre de choses existant la sanction juridique et transformer en une simple possession de fait ce qui avait été jusque-là une propriété revêtue de la garantie sociale.

Chemalé, en ouvrant la discussion, déclara que le vote sur la propriété collective emportait la décision sur l'héritage : une fois la propriété individuelle abolie, de quoi pourrait-on bien hériter ?

Varlin répondit : « Si nous étions arrivés à faire rentrer tous les instruments de travail, ainsi que le sol, à la propriété collective, il est évident que la question de l'héritage n'aurait plus d'importance ; mais nous n'en sommes pas là : il reste encore une grande partie de l'outillage social dont nous n'avons pas aboli la propriété, même en principe ; si nous maintenons l'héritage dans ces conditions, nous maintenons l'inégalité, puisque certains enfants trouveront par voie d'héritage ce qui leur est nécessaire, tandis que d'autres en seront fatalement privés. »

Bakounine dit qu'entre ceux qui pensaient qu'après avoir voté la propriété collective, il était inutile de voter l'abolition du droit d'héritage (c'était d'Eccarius et du Conseil général qu'il parlait), et ceux qui trouvaient qu'il était utile et même nécessaire de la voter, il n'y avait qu'une simple différence de point de vue :


« Les uns se placent en plein avenir, et, prenant pour point de départ la propriété collective, trouvent qu'il n'y a plus lieu de parler du droit d'héritage ; nous, nous partons au contraire du présent, nous nous trouvons sous le régime de la propriété individuelle triomphante, et, en marchant vers la propriété collective, nous rencontrons un obstacle : le droit d'héritage ; nous pensons donc qu'il faut le renverser. Le rapport du Conseil général dit que le fait juridique n'étant jamais que la conséquence d'un fait économique, il suffit de transformer ce dernier pour anéantir le premier. Il est incontestable que tout ce qui s'appelle droit juridique ou politique n'a jamais été dans l'histoire que l'expression ou le produit d'un fait accompli. Mais il est incontestable aussi qu'après avoir été un effet d'actes ou de faits antérieurement réalisés, le droit devient à son tour la cause de faits ultérieurs, devient lui-même un fait très réel, très puissant, et qu'il faut renverser si l'on veut arriver à un ordre de choses différent de celui qui existe. C'est ainsi que le droit d'héritage, après avoir été la conséquence naturelle de l'appropriation violente des richesses naturelles et sociales, est devenu plus tard la base de l'État politique et de la famille juridique, qui garantissent et sanctionnent la propriété individuelle. Donc, il nous faut voter l'abolition du droit d'héritage [382] »


Il indiqua ensuite un autre motif, et ici se marque très nettement la différence entre sa conception d'une transformation sociale et celle des communistes d'État :


«On nous a beaucoup parlé de pratique. Eh bien, c'est au nom de la pratique que je vous convie à voter l'abolition du droit d'héritage. On a dit aujourd'hui que la transformation de la propriété individuelle en propriété collective rencontrera de graves obstacles chez les paysans, petits propriétaires de la terre. Et, en effet, si, après avoir proclamé la liquidation sociale, on tentait de déposséder par décret ces millions de petits cultivateurs, on les jetterait nécessairement dans la réaction, et, pour les soumettre à la révolution, il faudrait employer contre eux la force, c'est-à-dire la réaction. Il faudra donc bien les laisser les possesseurs de fait de ces parcelles dont ils sont aujourd'hui les propriétaires. Mais si vous n'abolissez pas le droit d'héritage, qu'arrivera-t-il ? Ils transmettront ces parcelles à leurs enfants, avec la sanction de l'État, à titre de propriété. Si, au contraire, en même temps que vous ferez la liquidation sociale, vous proclamez la liquidation politique et juridique de l'État, si vous abolissez le droit d'héritage, que restera- t-il aux paysans ? Rien que la possession de fait, et cette possession, privée de toute sanction légale, ne s'abritant plus sous la protection puissante de l'État, se laissera facilement transformer sous la pression des événements et des forces révolutionnaires [383]. »


Le débat sur le droit d'héritage se prolongea beaucoup moins que celui sur la propriété collective : on était à l'avant-dernier jour du Congrès, et le temps pressait. Après le discours de Bakounine, la clôture fut demandée et votée ; on entendit encore une harangue enflammée du fougueux Langlois, puis l'appel nominal fut fait sur la proposition de la Commission et sur celle du Conseil général ; en voici le résultat :


Proposition de la Commission.

Ont voté oui : Allemagne, Rittinghausen, Janasch, Becker, Krüger, Lessner ; Autriche, Neumayer ; Belgique, Hins, Robin, Baslin, Brismée ; Espagne, Rafaël Farga-Pellicer, Sentiñon ; France, Varlin, Dereure, Bakounine, Bourseau, Outhier, Albert Richard, Louis Palix, Ch. Monier, Foureau ; Italie, Caporusso ; Suisse allemande, Collin ; Suisse française, Heng, Brosset, Jaillet, Fritz Robert, François Floquet, James Guillaume, Martinaud, Schwitzguébel, Gorgé : 32 ;

Ont volé non : Allemagne, Liebknecht, Hess, Würger ; Amérique, Cameron ; Angleterre, Applegarth, Cowell Stepney, Jung, Eccarius ; France, Tartaret, Tolain, Pindy, Chemalé, Fruneau, Murat, Langlois, Aubry, Piéton ; Suisse allemande, Greulich, Frey, Leisinger, Starke, Quinch, Gutgerold : 23 ;

Se sont abstenus : Allemagne, Scherer, Gœgg ; Belgique, De Paepe ; France, Flahaut, Franquin, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Mollin, Creusot ; Suisse allemande, Bruliin ; Suisse française, Grosselin : 23 ;

Absents : Angleterre, Lucraft ; Allemagne, Spier ; Autriche, Oberwinder ; Suisse allemande, Bürkly, Bohny, Holciber ; Suisse française, H. Perret : 7.


Proposition du Conseil général.

Ont voté oui : Allemagne, Rittinghausen, Liebknecht, Hess, Krüger, Lessner, Gœgg ; Amérique, Cameron ; Angleterre, Applegarth, Cowell Stepney, Jung, Eccarius ; Autriche, Neumayer ; Belgique, Bastin ; Suisse allemande, Greulich, Frey, Bruhin, Leisinger, Quinch, Gutgerold : 19 [384] ;

Ont voté non : Allemagne, Janasch ; Belgique, Hins, Robin, Brismée, De Paepe ; Espagne, Rafaël Farga-Pellicer ; France, Varlin, Franquin, Dereure, Tartaret, Bakounine, Bourseau, Outhier, Albert Richard, Louis Palix, Ch. Monier, Foureau, Tolain, Pindy, Chemalé, Fruneau, Dosbourg, Murat, Langlois, Aubry, Piéton ; Italie, Caporusso ; Suisse allemande, Starke ; Suisse française, Heng, Brosset, Jaillet, Fritz Robert, François Floquet, James Guillaume, Martinaud, Schwitzguébel, Gorgé : 87 ;

Se sont abstenus : Espagne, Sentiñon ; France, Landrin, Roussel, Mollin, Flahaut ; Suisse allemande, Collin [385] : 6 ;

Absents : Allemagne, Becker, Scherer, Würger, Spier ; Angleterre, Lucraft ; Autriche, Oberwinder ; France, Durand, Creusot ; Suisse allemande, Bürkly, Bohny, Holeiber ; Suisse française, Grosselin, H. Perret : 13.

Ni la proposition de la Commission, ni celle du Conseil général, n’avaient obtenu la majorité absolue, c’est-à-dire un nombre de oui supérieur à la moitié des votants. Ni l’une ni l’autre n’avait donc été adoptée. Mais si l’on considère non plus les votes affirmatifs, mais les votes négatifs, on voit, en ce qui concerne la proposition du Conseil général, que non seulement elle n’avait pas été adoptée, mais qu’elle avait été formellement rejetée, le nombre des non ayant été supérieur à la moitié des votants (37 non sur 62 votants). Cet échec fut particulièrement sensible à Marx : c’était la première fois que pareille chose lui arrivait dans un Congrès de l’Internationale, — ce qu’il traduisit, dans son for intérieur, et, plus tard, dans son pamphlet du 5 mars 1872, Les Prétendues scissions dans l’Internationale (circulaire privée du Conseil général), d’une façon bien caractéristique de la tournure de son esprit, en disant que « des moyens déloyaux furent employés à cette occasion, et cette fois-là seulement, dans un Congrès de l’Internationale [386] ».


4° Question des Sociétés de résistance.


La Commission chargée de faire rapport sur cette question était ainsi composée : neuf Français, Franquin (Paris), Flahaut (Paris), Fruneau (Paris), Roussel (Paris), Chemalé (Paris), Pindy (Paris), Aubry (Rouen), Outhier (Lyon), Bourseau (Lyon) ; cinq Suisses, Schwitzguébel (district de Courtelary), Floquet (Locle), Jaillet (Lausanne), H. Perret (Genève), Brosset (Genève) ; un Allemand, Liebknecht ; un Belge, Hins ; un Espagnol, Rafaël Farga-Pellicer.

Les membres de la Commission se mirent facilement d'accord. Ce fut Pindy qui présenta le rapport au Congrès, le samedi matin. Rédigé avec la collaboration évidente de Hins, ce rapport indiquait, tant de l'organisation des travailleurs dans la société actuelle, en vue de la résistance, que de l'organisation du travail dans la société future, une conception fédéraliste intéressante à noter. Il disait :


Nous concevons deux modes de groupement pour les travailleurs. D'abord un groupement local qui permet aux travailleurs d'un même lieu d'entretenir des relations journalières ; puis un groupement entre les différentes localités, bassins, contrées, etc. [387] Ce premier mode de groupement correspond aux relations politiques de la société actuelle, qu'il remplace avantageusement : il a été jusqu'ici le mode employé par l'Association internationale des travailleurs.

Mais à mesure que l'industrie s'agrandit, un autre mode de groupement devient nécessaire simultanément avec le premier. Les ouvriers, dans tous les pays, sentent que leurs intérêts sont solidaires, et qu'on les écrase l'un par l'autre. D'un autre côté, l'avenir réclame une organisation qui sorte de l'enceinte des villes, et, ne connaissant plus de frontière, établisse une vaste répartition du travail d'un bout du monde à l'autre ;.... il faut que chaque corps de métier entretienne un échange de correspondances et de renseignements dans le pays et avec les autres nations... Ce mode de groupement devient un agent de décentralisation, car il ne s'agit plus d'établir dans chaque pays [une capitale unique [388],] un centre commun à toutes les industries, mais chacune aura pour centre la localité où elle est le plus développée : par exemple, pour la France, tandis que les bouilleurs se fédéreraient autour de Saint-Étienne, les ouvriers en soieries le feraient autour de Lyon, comme les industries de luxe autour de Paris.

Une fois ces deux groupements opérés, le travail s'organise pour le présent et pour l'avenir... Le groupement des différentes corporations par ville forme la commune de l'avenir, de même que l'autre mode forme la représentation ouvrière de l'avenir. Le gouvernement est remplacé par les conseils des corps de métier réunis, et par un comité de leurs délégués respectifs, réglant les rapports du travail qui remplaceront la politique.


La résolution présentée par la Commission était ainsi conçue :


Le Congrès est d'avis que tous les travailleurs doivent s'occuper activement à créer des caisses de résistance dans les différents corps de métier.

À mesure que ces sociétés se formeront, il invite les Sections, groupes fédéraux et conseils centraux à en donner avis aux sociétés de la même corporation, afin de provoquer la formation d'associations nationales de corps de métier.

Ces fédérations seront chargées de réunir tous les renseignements intéressant leur industrie respective, de diriger les mesures à prendre en commun, de régulariser les grèves, et de travailler activement à leur réussite, en attendant que le salariat soit remplacé par la fédération des producteurs libres.

Le Congrès invite en outre le Conseil général à servir, en cas de besoin, d'intermédiaire à l'union des sociétés de résistance de tous les pays.


La discussion occupa les deux séances du samedi matin et du samedi après-midi (11 septembre). Liebknecht, qui parla le premier, parut n'avoir pas saisi ce que le rapport avait dit du double mode de groupement : il recommanda, lui aussi, une double organisation, mais elle consistait simplement à organiser nationalement toutes les sociétés d'un pays, et ensuite à fédérer internationalement les diverses organisations nationales, Tolain, quoique proudhonien, déclara que le projet de voir les associations fédérées remplacer l'État lui apparaissait comme un rêve : car l'ouvrier n'appartient pas seulement à une corporation, il a des rapports nécessaires avec les autres habitants de la commune, il a donc des droits et des devoirs de citoyen à remplir. Greulich (Zurich) fit la même observation : « Je ne crois pas, dit-il, que les associations ouvrières fédérées puissent se transformer jamais en gouvernement ; l'ouvrier n'appartient pas seulement à son métier, il appartient par mille liens à une famille politique dont il fait partie : il est citoyen ». Hins développa les idées exprimées dans le rapport : les sociétés de résistance, dit-il, subsisteront après la suppression du salariat, et c'est par elles que s'organisera la production ; les industries formeront, en quelque sorte, chacune un État à part, ce qui empêchera à tout jamais le retour à l'ancien État centralisé ; les anciens systèmes politiques seront remplacés par la représentation du travail. On nous a reproché d'être indifférents aux formes des gouvernements : ce n'est vrai que dans ce sens, que nous les détestons tous au même titre ; nous pensons que c'est seulement sur leurs ruines que pourra s'établir une société conforme aux principes de justice [389].

Sans s'arrêter à des différences de conception théorique relativement à l'organisation de la société future, la plupart des délégués se bornèrent à constater que le Congrès était unanime à reconnaître la nécessité des sociétés de résistance, ainsi que la nécessité de leur fédération, et l'utilité de créer entre elles un lien international au moyen du Conseil général de l'Internationale. La résolution proposée par la Commission fut votée à l'unanimité.


Il n'était pas resté de temps au Congrès pour discuter la question du crédit et celle de l'instruction intégrale : ces deux questions furent renvoyées au Congrès suivant.


Dans les séances administratives du mardi matin et du mercredi matin, le Congrès avait discuté et adopté des résolutions, au nombre de neuf, ayant pour but de donner à l'organisation de l'Internationale quelque chose de plus précis. Une première résolution, présentée par Eccarius, est relative à la présidence. Elle est ainsi conçue :


I. — Considérant qu'il n'est pas digne d'une Société ouvrière de maintenir dans son sein un principe monarchique et autoritaire, en admettant des présidents, lors même que ceux-ci ne seraient investis d'aucun pouvoir, les distinctions purement honorifiques étant encore une atteinte aux principes démocratiques, le Congrès engage toutes les Sections et sociétés ouvrières affiliées à l'Internationale à abolir la présidence dans leur sein.


La résolution II dit que les « journaux contenant des attaques contre l'Association doivent être aussitôt envoyés au Conseil général par les Sections respectives » ; la résolution III, que « les adresses des bureaux et du Conseil général seront publiées tous les trois mois dans les journaux de l'Association ».

Voici celles de ces résolutions administratives qui réglèrent les rapports des Sections avec le Conseil général :


IV . — Chaque nouvelle Section ou société qui se forme et veut faire partie de l'Internationale doit annoncer immédiatement son adhésion au Conseil général.

V. — Le Conseil général a le droit d'admettre ou de refuser l'affiliation de toute nouvelle société ou groupe, sauf l'appel au prochain Congrès.

Toutefois, là ou il existe des groupes fédéraux, le Conseil général, avant d'accepter ou de refuser l'affiliation d'une nouvelle Section ou société, devra consulter le groupe, tout en conservant son droit de décision provisoire.

VI . — Le Conseil général a également le droit de suspendre, jusqu'au prochain Congrès, une Section de l'Internationale.

Tout groupe, de son côté, pourra refuser ou exclure de son sein une Section ou société, sans pouvoir toutefois la priver de son caractère d'internationalité ; mais il pourra en demander la suspension au Conseil général.

VII. — Lorsque des démêlés s'élèveront entre des sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement.


Au sujet de ces résolutions administratives, qui investirent le Conseil général d'un pouvoir que ne lui avaient donné ni les Statuts généraux adoptés en 1866 par le Congrès général de Genève, ni le règlement qui accompagnait ces statuts, j'ai écrit en 1872 dans le Mémoire de la Fédération Jurassienne (p. 82) : « Nous étions tous animés de la plus complète bienveillance à l'égard des hommes de Londres. Et notre confiance fut si aveugle que nous contribuâmes plus que personne à faire voter ces fameuses résolutions administratives qui allaient donner au Conseil général une autorité dont il a fait un si fâcheux usage. Leçon profitable. et qui nous a ouvert les yeux sur les vrais principes de l'organisation fédérative. »

Le Vorbote de J.-Ph. Becker (année 1870, page 4) a publié un compte-rendu de la discussion qui eut lieu à ce propos, dans la seconde séance administrative du Congrès (mercredi matin 8 septembre). En voici la traduction :

« Eccarius propose, au nom du Conseil général, que celui-ci ait le droit d'exclure toute Section qui agirait contrairement à l'esprit de l'Internationale, sous réserve de l'approbation du Congrès. Robin demande que ce droit soit également donné aux Fédérations nationales. Bakounine propose de donner au Conseil général le droit de refuser à des Sections nouvelles l'entrée de l'Internationale jusqu'au Congrès suivant, et de suspendre des Sections existantes ; quant aux Comités nationaux, il veut leur reconnaître le droit d'exclure des Sections de leur Fédération, mais non le droit de les exclure de l'Internationale. Devant la proposition de Bakounine, appuyée par Brismée, Robin retire la sienne. Hins demande que le droit de suspension n'appartienne qu'aux Comités fédéraux, et pas au Conseil général ; Greulich l'appuie. Lucraft ne veut donner le droit de suspension aux Fédérations locales que sous réserve de la ratification par le Conseil général ; Chemalé et Lessner parlent dans le même sens. Bakounine fait ressortir le caractère international de l'Association ; il est nécessaire, pour ce motif, que le Conseil général ne soit pas sans autorité ; il fait remarquer que, si les organisations nationales avaient le droit de suspension, il pourrait arriver que des Sections animées du véritable esprit de l'Internationale fussent exclues par une majorité infidèle aux principes. Liebknecht se prononce d'une façon encore plus catégorique pour l'extension des pouvoirs du Conseil général ; Spier également. Lessner parle en faveur de la proposition de Lucraft. Robin propose un amendement à la proposition de Bakounine. Le Congrès invite les auteurs des diverses propositions à se réunir dans une salle voisine et à s'entendre sur une rédaction qui sera soumise dans une séance ultérieure. »

Dans une lettre écrite plus tard à des amis italiens (23 janvier 1872), Bakounine a expliqué qu'en faisant sa proposition, destinée à permettre au Conseil général de protéger éventuellement une Section contre l'esprit réactionnaire de la majorité d'une Fédération, il pensait à la Section de l'Alliance, que le Comité cantonal de Genève avait refusé d'admettre dans la fédération locale genevoise, et que le Comité fédéral romand pourrait refuser d'admettre dans la Fédération romande (il arriva en effet que le Comité fédéral romand, sans oser repousser absolument la Section de l'Alliance, ajourna son admission dans la Fédération romande à une date indéterminée : voir p. 218). Loin donc de regarder le Conseil général comme un adversaire, Bakounine voyait en lui, à Bâle, un appui contre l'esprit réactionnaire d'une coterie locale. Voici ce qu'il dit dans cette lettre :


Ce n'est que le dernier Congrès, tenu à Bâle en 1869, qui a élargi quelque peu les pouvoirs du Conseil général, contrairement à l'esprit des Statuts généraux. Ce fut une grave faute, et je dois avouer que j'ai contribué beaucoup à lui faire commettre cette faute. Mea culpa, mea maxima culpa... J'étais arrivé au Congrès de Bâle avec cette impression, qu'une Fédération régionale, guidée par une faction intrigante et réactionnaire, pouvait faire des abus de pouvoir, et j'y cherchai un remède dans l'autorité du Conseil général. Les Belges, au contraire, qui connaissaient d'ailleurs mieux que nous les dispositions secrètes et très autoritaires de certaines personnes qui composent le Conseil général, et notamment de Marx, le personnage dominant de ce Conseil, les Belges étaient arrivés au Congrès de Bâle avec des dispositions toutes contraires. Ils dénièrent absolument tout pouvoir au Conseil général. Hins, délégué belge, et moi, nous nous combattîmes fortement. On nous chargea de nous entendre et de rédiger en commun un projet de résolution. Nous le rédigeâmes, et il fut accepté... Voilà les articles que j'ai contribué à faire, au moins pour les trois quarts, et je ne puis, encore une fois, que répéter ce cri : Mea culpa, mea maxima culpa [390].


Les deux dernières résolutions administratives disent que, « à l'avenir, ne seront plus admis à siéger et à voler dans le Congrès que les délégués des sociétés, Sections ou groupes affiliés à l'Internationale, et qui sont en règle avec le Conseil général pour le paiement de leurs cotisations ; toute- fois, pour les pays où l'Association internationale rencontre des difficultés à s'établir à cause des lois, les délégués des sociétés ouvrières corporatives seront admis à discuter les questions de principes, mais ne pourront discuter et voter les questions administratives » (résolution VIII) ; — et que « la cotisation spécifiée à l'article 4 du règlement est fixée, pour l'année 1869-1870, à dix centimes par adhérent » (résolution IX).

Le Congrès vota également une résolution relative à la statistique du travail, qui est imprimée dans le Compte-rendu du Congrès (p. 173) à la suite des résolutions administratives. La voici :


Résolution sur les cahiers du travail.

Considérant que tout en discutant les questions théoriques, le Congrès doit prendre des mesures pratiques pour porter à la connaissance de tous les adhérents la situation des travailleurs et celle de l'industrie dans chaque pays ;

Se fondant sur l'article 3 du règlement général ;

Le Congrès invite les sociétés ouvrières à faire parvenir au Conseil général, dans le courant de l'année, une statistique aussi détaillée que possible sur le nombre des ouvriers de chaque spécialité, sur le taux des salaires, sur le prix de revient des produits, sur le prix de vente, sur les griefs des ouvriers, ainsi que tous renseignements qui pourront être recueillis sur les matières premières et les débouchés lans chaque industrie.


L'article 3 des Statuts généraux disait : « Tous les ans, le Congrès réuni indiquera le siège du Conseil général, nommera ses membres, et choisira le lieu de la prochaine réunion ».

En conséquence de cet article, les délégués du Conseil général au Congrès de Bâle, Lucraft, Cowell Stepney, Jung, Eccarius et Lessner, proposèrent, au nom de ce Conseil, que le siège en fût fixé à Bruxelles pour l'année 1869-1870. La proposition de ce changement nous surprit et nous alarma : nous trouvions que Londres était la ville où le Conseil général était le plus à l'abri des tracasseries gouvernementales et policières, et nous craignions de voir, à Bruxelles, l'arbitraire et les violences du gouvernement belge menacer sa liberté d'action ; aussi insistâmes-nous de la façon la plus pressante pour que nos amis de Londres conservassent le mandat dont ils étaient investis depuis la fondation de l'Association. Devant l'unanimité des vœux exprimés, ils déclarèrent qu'ils acceptaient.

Quant à la désignation de la ville où devait avoir lieu le prochain Congrès, le choix de Paris eut, dans la pensée des délégués, le caractère d'une manifestation contre l'empire ; les délégués parisiens nous avaient dit : « Dans un an, l'empire aura cessé d'exister, et nous invitons dès aujourd'hui l'Internationale à tenir son prochain Congrès dans la capitale de la République française ». Ce fut par acclamation que le Congrès vota cette résolution : « Le prochain Congrès aura lieu à Paris, le premier lundi le septembre 1870 [391] ».


Je dois mentionner encore, dans ce chapitre consacré au Congrès de Bâle, trois incidents qui offrent un certain intérêt : 1° l'affaire du jury d'honneur qui fut appelé à se prononcer sur des accusations infamantes lancées contre Bakounine par certains représentants de la démocratie socialiste allemande ; 2° le blâme infligé à Coullery par le Congrès ; 3° l'intimité qui s'établit entre quelques délégués de la Suisse française et l'un des délégués parisiens, Eugène Varlin.


1° Bakounine et le jury d'honneur de Bâle

En ce qui concerne les calomnies répandues en Allemagne contre Bakounine, celui-ci a fait lui-même le récit de cette affaire dans une lettre qu'il destinait au journal le Réveil de Paris, et qui ne fut pas imprimée. Voici ce qu'il raconte :


J'avais appris un mois à peu près avant le Congrès de Baie, et à la veille du Congrès d'Eisenach [392], qu'un des chefs du nouveau parti de la démocratie socialiste dans le Nord de l'Allemagne — je m'abstiens de le nommer [393] — avait osé dire, dans une réunion demi- publique d'amis : que j'étais évidemment un agent excessivement dangereux du gouvernement russe, et qu'il en avait toutes les preuves dans sa main ; que par la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste j'avais voulu détruire l'Association internationale des travailleurs, et que, rusé et diplomate comme le sont tous les Russes, j'avais même réussi à tromper et à entraîner le vieux socialiste allemand J.-Philippe Becker.

Ce dernier partant précisément pour le Congrès d'Eisenach, je le chargeai d'une lettre ouverte pour mon calomniateur [394], en le priant de la lui lire en présence de plusieurs amis, et au besoin en présence de tout le Congrès. Dans cette lettre je donnais à mon accusateur nouveau [395] un mois de temps pour réunir contre moi toutes les preuves possibles, en l'avertissant que s'il ne prouvait pas ses accusations contre moi au Congrès de Bâle, où nous devions nous rencontrer tous les deux, je le traiterais comme un calomniateur infâme.


J'interromps ici le récit de Bakounine pour donner la traduction de la lettre, écrite en allemand, remise par lui à J.-Ph. Becker (qui alors était son ami et membre de la Section de l'Alliance de Genève) :


Le 4 août 1869. Genève.

Mon cher Becker, Notre ami Wertheim m'a dit, et m'a répété hier soir en ta présence, qu'il a plu à M. Liebknecht, socialiste allemand et homme honorable, de me calomnier de la façon la plus ignoble. Il a affirmé publiquement, en présence de Wertheim :

1° Que je suis un agent russe, ce dont il a des preuves irréfutables ;

2° Que mon évasion de la Sibérie a été favorisée par le gouvernement russe ;

3° Que par la fondation de l'Alliance j'ai cherché à nuire à l'Association internationale des travailleurs ;

4° Que le vieux Becker s'est laissé duper par l'astucieux Russe.

Je laisse de côté d'autres détails, dont chacun à vrai dire aurait mérité une gifle.

D'autre part, le même ami Wertheim m'a montré une lettre à toi adressée par M. Bebel, dans laquelle M. Bebel exprime en termes clairs cette opinion, que je suis probablement un agent du gouvernement russe, et que probablement je m'entends avec M. de Schweitzer comme agent de Bismarck [396].

J'aurais bien le droit de demander également raison à M. Bebel, car nul honnête homme ne doit se permettre de colporter par le monde à la légère, sur un simple ouï-dire, des calomnies contre un autre homme qui lui est totalement inconnu ; mais comme j'ai des raisons de croire que l'inspirateur [der geistige Urheber] de toutes ces calomnies est M. Liebknecht, qui m'est également tout à fait inconnu, je veux pour aujourd'hui m'en tenir à celui-ci.

Comme ami et coreligionnaire [Parteigienosse], je te prie, cher Becker, et comme frère de notre Alliance, à la fondation de laquelle tu as pris une part si active, je te requiers, de déclarer à M. Liebknecht, en mon nom, que je dois le supposer assez sérieux pour savoir que, quand on prend plaisir à calomnier quelqu'un, on doit avoir le courage de répondre de ce qu'on a dit, et qu'avant tout on a l'obligation de fournir à l'appui de ses paroles des preuves péremptoires.

Je lui donne un mois pour réunir contre moi toutes les preuves possibles. Au Congrès de Bâle il faudra, ou bien qu'il prouve publiquement mon ignominie, ou bien qu'il soit déclaré par moi, en présence de tous, une infâme canaille [eine infâme Canaille], en bon allemand un vil coquin [auf deutsch einen niederträchtigen Schurken].

Ton ami,        
M. Bakounine.

J'insiste, cher ami, pour que cette lettre soit communiquée non seulement à MM. Liebknecht et Bebel, mais aussi à tous les membres du Congrès, et, si possible, qu'elle soit lue dans une séance du Congrès à Eisenach.


Je reprends la citation du récit de Bakounine :


Arrivé à Bâle pour le Congrès, j'y rencontrai en effet mon accusateur. Ce que je devais faire m'était indiqué par le but même que je voulais atteindre : celui d'une explication décisive et complète en plein public ouvrier. Je devais donc m'abstenir, au moins dans le commencement, de toute provocation personnelle. Il me répugnait d'ailleurs d'introduire dans le monde de la démocratie ouvrière des habitudes bourgeoises. Dans l'Internationale il n'y a qu'un moyen de justice et de réparation pour l'honneur offensé : c'est le jugement populaire.

Il me répugnait égalemenl d'occuper tout le Congrès de ma question personnelle. D'ailleurs l'Internationale, toute jeune qu'elle est, a déjà pour de pareils cas une pratique bien établie, celle des jurys d'honneur [397].

De mon côté je choisis au sein du Congrès cinq jurés : Fritz Robert, délégué de la Suisse romande ; Gaspard Sentiñon, Espagnol, délégué de l'Alliance de la démocratie socialiste et des Sections ouvrières de Barcelone ; Palix, délégué de Lyon ; César De Paepe, délégué de Bruxelles ; et Neumayer, Autrichien, délégué de la Section de Wiener-Neustadt. De tous ces délégués, je n'avais connu auparavant qu'un seul : Fritz Robert, pour l'avoir rencontré quelquefois dans les montagnes du Jura, et je n'avais fait la connaissance des autres qu'à la veille du Congrès, à Genève ou à Bâle.

De son côté mon adversaire avait choisi cinq délégués allemands, parmi lesquels le citoyen Eccarius, secrétaire du Conseil général de Londres, les citoyens Rittinghausen et Spier. Je ne me rappelle pas avec certitude que M. Maurice Hess ait été de ce nombre, mais il me paraît que oui [398]. Quant au nom du cinquième, je l'ai totalement oublié [399]. De plus, le vieux J.-Philippe Becker, le socialiste unanimement respecté de tout le monde, assistait au jury comme témoin.

Je vous ferai grâce des détails et me contenterai de vous donner un court résumé de ce qui s'est passé au sein de ce tribunal populaire.

J'accusai mon adversaire de m'avoir calomnié, et je le sommai de produire les preuves de son accusation contre moi. Il m'a répondu qu'on avait faussement interprété ses paroles ; qu'il ne m'avait jamais proprement accusé et n'avait jamais dit qu'il eût quelque preuve contre moi ; qu'il n'en avait aucune, excepté une seule peut-être : c'était mon silence après les articles diffamatoires que Borkheim avait publiés contre moi dans l'organe principal de la démocratie prussienne, la Zukunft, et qu'en parlant de moi devant ses amis, il n'avait fait qu'exprimer la surprise que lui avait causée ce silence ; que du reste il m'avait réellement accusé d'avoir porté un dommage à l'établissement de l'Internationale par la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste.

Cette question de l'Alliance fut mise de côté, à la demande d'Eccarius, membre du Conseil général, qui observa que l'Alliance ayant été reconnue comme une branche de l'Internationale, que son programme aussi bien que son règlement ayant reçu la sanction unanime du Conseil général de Londres, et que son délégué ayant été reçu au Congrès, il n'y avait plus lieu d'en discuter la légitimité.

Quant à la question principale, le jury déclara à l'unanimité que mon adversaire avait agi avec une légèreté coupable, en accusant un membre de l'Internationale sur la foi de quelques articles diffamatoires publiés par un journal bourgeois.

Cette déclaration me fut donnée par écrit. Je dois dire d'ailleurs que mon adversaire reconnut noblement devant tous qu'il avait été induit en erreur sur mon compte. C'était notre première rencontre : il me tendit la main, et je brûlai devant tous la déclaration écrite et signée du jury.

Sur la demande de mon ci-devant adversaire, je lui donnai mes discours de Berne, aussi bien qu'une série d'articles que j'avais publiés en 1867 dans un journal italien, Libertà e Giustizia, contre le panslavisme. Deux jours plus tard, dans la salle du Congrès, il s'approcha de moi et me dit : « Je vois que je me suis fait une idée absolument fausse sur votre compte. Vous êtes un proudhonien, car vous voulez l'abolition de l'État. Je vous combattrai dans mon journal, car mon opinion est toute contraire à la vôtre. Mais je vous prie de me laisser vos écrits : je les publierai, je vous dois cette satisfaction. »

Confiant dans cette promesse, j'attends encore [400].


Bakounine attendit en vain. Liebknecht ne fit pas connaître dans son journal la délibération du jury d'honneur, et ne publia pas une ligne des discours et articles que Bakounine lui avait remis. Par contre, il inséra des correspondances envoyées de Paris par Moritz Hess, correspondances dans lesquelles étaient rééditées les mêmes accusations que le jury d'honneur de Bâle avait déclarées infâmes et calomnieuses [401].

Voici, à propos des procédés de la coterie marxiste, un fait qui m'a été raconté en 1904 par R. S., et dont j'ai écrit le récit sous sa dictée : Dans l'été de 1869, il se trouvait à New York avec son ami S. S. ; ils lurent dans un journal socialiste allemand de cette ville, qu'il croit être l’Arbeiter-Union, un article disant, en résumé : « On nous écrit de Londres que Bakounine est un espion russe ». Aussitôt ils écrivirent au rédacteur du journal — rédacteur dont R. S. a oublié le nom — une lettre qu'ils lui portèrent, pour protester contre cette calomnie ; le rédacteur leur répondit verbalement que ce n'était pas une calomnie, ajoutant : « J'ai reçu ce renseignement de mon ami Karl Marx, qui me l'a écrit de Londres ». S. S. et R. S. connaissaient Sorge [402] ; ils s'adressèrent à lui, lui donnèrent toutes les explications qu'il fallait pour lui prouver que Bakounine n'était pas un espion ; Sorge dit qu'il se chargeait de faire comprendre au rédacteur qu'il avait été induit en erreur, et de faire insérer une rectification dans le plus prochain numéro du journal. Malgré cette promesse, aucune rectification ne fut publiée.


2° Blâme infligé à Coullery par le Congrès.

J'ai dit comment, pour se venger, Coullery, dès le surlendemain du meeting du Crêt-du-Locle, m'avait fait poursuivre par ministère d'huissier, me réclamant le paiement immédiat d'une somme de 633 fr. 55.

Lorsque Coullery avait été chargé de l'impression des procès-verbaux et des rapports du Congrès de Lausanne (voir p. 29), il avait promis que cette impression serait faite en six semaines. Mais différentes raisons, dont la principale fut l'extrême lenteur que l'imprimerie de la Voix de l'Avenir mit à exécuter sa besogne, retardèrent considérablement l'apparition du volume. Ce retard fit manquer la vente ; et lorsque Coullery s'adressa ensuite au Conseil général de Londres pour être payé, celui-ci répondit que cela ne le regardait pas. L'affaire en resta là jusqu'en janvier 1869, époque où le Congrès romand déclara, comme on l'a vu (p. 107 ), que la Fédération romande se chargeait de la liquidation de cette dette et qu'elle paierait Coullery au fur et à mesure de l'écoulement des volumes.

Rien n'avait été changé à ces conventions, lorsque soudain Coullery, le 1er juin 1869, trouva bon de me poursuivre comme si j'eusse été personnellement responsable envers lui de la dette de la Fédération romande. Le Comité fédéral romand, averti du procédé de ce singulier socialiste, lui écrivit (lettre du 4 juillet 1869) pour lui rappeler les arrangements convenus. Mais, aveuglé par la haine, Coullery ne voulut rien entendre : il m'assigna, le 26 août 1869, devant le tribunal civil du Locle. Le procès venait de s'engager, au moment où s'ouvrit le Congrès de Bâle.

Dans une des séances administratives du Congrès, les délégués des Sections de la Fédération romande dénoncèrent à leurs collègues la conduite de Coullery, en leur demandant d'émettre un blâme à son adresse ; et le Congrès vota à l'unanimité la résolution qui lui était proposée, déclarant l'acte de Coullery indigne d'un membre de l'Internationale.

Le Comité fédéral romand continua, comme il l'avait fait depuis janvier 1869, à s'occuper de la liquidation de la dette, liquidation qui n'était pas encore terminée au moment où s'ouvrit le Congrès romand de la Chaux-de-Fonds, le 4 avril 1870 [403].


3° Varlin entre dans notre intimité.

J'ai dit comment, à partir de février 1869, il s'était constitué, au Locle, à la Chaux-de-Fonds, puis au Val de Saint-Imier, ainsi qu'à Genève, des groupes secrets qui réunissaient les hommes les plus sûrs. Nous avions appris, par Bakounine, qu'il existait depuis quelques années une organisation secrète internationale, à laquelle quelques-uns d'entre nous étaient affiliés. Il nous semblait très désirable que cette organisation s'étendît davantage, et surtout qu'à Paris et dans les principales villes françaises, en vue de l'action révolutionnaire qui, en France, ne pouvait manquer d'être imposée, il se constituât des groupes analogues aux nôtres ; le Congrès de Bâle devait fournir l'occasion de tenter quelque chose à cet égard : peut-être se trouverait-il, parmi les délégués français, des éléments susceptibles d'entrer dans une organisation révolutionnaire.

Le 7 septembre j'avais rencontré (voir p. 189), dans le wagon où j'entrai, Charles Longuet, qui allait à Bâle comme correspondant d'un journal ; nous avions voyagé ensemble. Longuet m'était sympathique ; toutefois, son proudhonisme me semblait un peu exclusif ; en outre, il avait gardé des accointances avec les hommes de la Ligue de la paix [404] ; enfin, son humeur gouailleuse, et je ne sais quoi de décousu et de superficiel dans l'esprit, le rendaient impropre, me semblait-il, à entrer dans une conspiration : aussi n'eus-je pas la moindre idée de m'ouvrir à lui et de lui faire part de notre désir de nouer des relations intimes avec quelques socialistes parisiens. Arrivé à Bâle, je fis, par l'intermédiaire de Bakounine, la connaissance d'Aristide Rey, venu aussi comme journaliste [405] ; Bakounine me dit que Rey était de longue date un de ses intimes [406]. À nous trois, nous commençâmes à étudier les délégués parisiens. Il ne fallait pas songer à ceux que je connaissais déjà, Tolain, Murat, Chemalé, qui étaient anti-collectivistes. Pindy avait le tempérament révolutionnaire, mais il militait alors dans les rangs des mutuellistes ; un de mes camarades, le monteur de boîtes Floquet, délégué du Locle, se lia d'amitié avec lui, et ils se promirent de s'écrire : ce rapprochement purement individuel était tout ce qui pouvait être tenté. Mais il y avait là un homme dont les aspirations correspondaient aux nôtres, et qui était le militant le plus actif de l'Internationale parisienne : Varlin. Àgé à ce moment de trente ans, Varlin était entré dans le mouvement ouvrier dès sa première jeunesse. Il avait pris part aux réunions qui, en 1862, aboutirent à l'envoi d'une délégation ouvrière à l'Exposition de Londres ; il avait dirigé, en 1864, la grève des ouvriers relieurs de Paris ; dès la fondation de l'Internationale, il fut membre de la première Commission du bureau de Paris, où il représenta les idées communistes ; il assista comme délégué à la Conférence de Londres en 1865, au Congrès de Genève en 1866, où je l'avais vu pour la première fois ; s'il n'avait pas paru, les deux années suivantes, aux Congrès de Lausanne et de Bruxelles, c'est qu'en 1867 il fut retenu à Paris comme délégué des relieurs à l'Exposition universelle, et qu'en 1868 il était en prison. Il avait fondé, 8, rue Larrey, ce restaurant coopératif appelé la Marmite, qui fut un si puissant foyer de propagande [407]. Rey et moi nous nous chargeâmes de lui faire des ouvertures. Un des derniers jours du Congrès, nous l'emmenâmes dans la chambre qu'occupait Rey dans je ne sais plus quel hôtel, nous lui fîmes part de notre désir ; et, comme il se montra tout disposé à s'associer à l'action collective que nous lui proposions, nous lui donnâmes connaissance de notre programme : il nous dit que ces idées étaient aussi les siennes ; nous échangeâmes une fraternelle poignée de mains, et il fut convenu que Varlin et moi correspondrions le plus régulièrement possible pour nous tenir au courant de ce qui se passerait dans nos milieux respectifs.

Pendant ce temps, Bakounine cherchait des éléments qui pussent représenter nos idées dans la Suisse allemande, et il crut les rencontrer dans deux délégués qui habitaient Bâle même : l'un était un jeune professeur allemand, Janasch, Privat-Docent à l'Université de Bâle, où il faisait un cours d'économie sociale ; l'autre était un négociant bâlois, Collin. J'appris par lui que ces deux citoyens avaient accueilli ses ouvertures avec sympathie, et s'étaient déclarés prêts à travailler à la propagande et à l'organisation du socialisme révolutionnaire en Suisse et en Allemagne. Bakounine se trompait souvent sur les hommes : Janasch et Collin furent deux de ses erreurs ; ils ne collaborèrent jamais avec nous.


XII


Le troisième Congrès de la Ligue de la paix à Lausanne (13-18 septembre). Affaires diverses. Attaque de Moritz Hess dans le Réveil de Paris (2 octobre) ; réponses de Bakounine ; ma réponse dans le Progrès (n° 21, 16 octobre). Bakounine quitte Genève (30 octobre) ; Perron, Robin, Outine.


Au lendemain du Congrès de Bâle, on eut l'impression, dans l'Internationale, que l'idée socialiste venait de faire un grand pas en avant, et que désormais l'entente était établie entre les ouvriers d'un bout à l'autre de l'Europe. Il y eut le jeudi 16 septembre, à Genève, une réunion dont L’Égalité (n° 35, 18 septembre) rendit compte en ces termes :


Un grand nombre de membres de l'Internationale de Genève était réunis jeudi soir au Temple-Unique pour fraterniser avec les délégués de différents pays qui, après le Congrès, ont bien voulu nous rendre visite.

La soirée a été des plus intéressantes. Des discours fort applaudis, prononcés par Albert Richard, de Lyon ; Hins, Brismée, De Paepe, délégués belges ; Caporusso, délégué de Naples ; Spier, de l'Allemagne du Sud [408] ; Farga-Pellicer, délégué espagnol, nous ont fait connaître les travaux, les vœux et les espérances des populations ouvrières qu'ils ont représentées au Congrès de Bâle, et chacun a pu se convaincre de l'unité de vues et de convictions qui, du nord au midi, règne dans le prolétariat.


Pendant ce temps, les orateurs du Congrès de la paix, à Lausanne, prononçaient d'éloquentes harangues, dont la conclusion fut que, pour supprimer la guerre, il suffirait de créer un tribunal international [409]. l’Égalité railla Charles Lemonnier et ses amis dans un article dont l'auteur est très probablement Aristide Rey (qui passa quelques semaines à Genève, après le Congrès de Bâle, auprès de Bakounine) :


Tandis que les délégués des travailleurs, réunis à Bâle, discutaient les questions intéressant la réforme sociale et jetaient les bases de la réorganisation du travail..., il s'élevait à Lausanne une tribune du haut de laquelle des prophètes inspirés, depuis Victor Hugo jusqu'à Amand Gœgg, devaient annoncer la loi nouvelle. La séance a commencé, et du haut de ce Sinaï ont lui des éclairs d'épithètes et tonné des foudres d'éloquence...

Quand les peuples auront adopté les conclusions de la Ligue, nous leur conseillons... de consulter l'histoire grecque d'il y a trois mille ans. Oui, il y a trois mille ans, il y avait des Chaudey qui s'appelaient Philologos, des Gœgg qui s'appelaient Démagogos, et des Hugo qui avaient nom Philocrates, qui se réunissaient en Conseil, comme délégués de tous les peuples de la Grèce, afin de juger des différends tout comme le veut la Ligue de la paix. Comme la dite Ligue, ils reconnaissaient la nécessité d'une sanction, et employaient la force contre les petits peuples récalcitrants ; quant aux gros, c'était tout différent !...

La forme, toujours la forme ! Tel est votre châtiment à vous démocrates qui vivez séparés du peuple et ne le voyez que du haut de vos phrases sonores, qui ne vous doutez pas que le peuple a faim, et que, s'il veut la paix, il veut du pain avant tout. Est-ce que « l'air pur des Alpes » dont M. Victor Hugo régale son auditoire suffira à rendre au peuple des forces après un rude travail ? Est-ce avec les phrases aussi creuses qu'harmonieuses du grand poète que l'on changera l'état économique actuel, unique cause de la misère et cause unique de la guerre ?


Après son retour de Bâle, Bakounine, absorbé par ses affaires personnelles et ses préparatifs de départ, s'occupa fort peu de l'Internationale et de l'Alliance pendant les quelques semaines qu'il passa encore à Genève (13 septembre-30 octobre). Voici ce qu'il raconte lui-même à ce sujet, dans une partie inédite de son Rapport sur l'Alliance (p. 79) :


Je n'allai presque plus ou fort rarement aux réunions de l'Internationale, et je n'y parlai qu'une seule fois, la veille de mon départ [410]. Quant à la Section de l'Alliance, je n'y pris part, après mon retour de Bâle à Genève, qu'à une seule délibération [411] : celle qui eut pour objet de demander au Comité fédéral romand l'entrée dans la Fédération romande. Cette demande fut présentée [412] par Fritz Heng, qui était en même temps secrétaire de la Section de l'Alliance et membre du Comité fédéral, aussi bien que Duval qui, alors encore fidèle à l'Alliance, appuya la proposition. Le Comité fédéral ne nous refusa pas positivement, mais il suspendit sa décision jusqu'à des jours plus favorables, c'est-à-dire il la renvoya aux calendes grecques. Cette décision fut communiquée en assemblée de la Section de l'Alliance [413] par Duval et par Heng, qui nous donnèrent des détails assez intéressants sur la manière dont elle avait été prise ...


Le tableau tracé (pages 80-81 du manuscrit) par Bakounine de la réunion du Comité fédéral romand du 22 septembre mérite d'être reproduit : il nous montre, pris sur le vif, les agissements de la coterie, et l'on va voir entre quelles mains se trouvait placée la direction officielle de l'internationale à Genève :


Les sept membres du Comité fédéral étaient alors : Guétat [414], président; Henri Perret, secrétaire général ; son frèr Napoléon, secrétaire pour l'intérieur ; Martin, Chénaz, Duval et Heng. Lorsque la demande fut présentée par ce dernier, il y eut sur tous les visages l'impression d'une grande incertitude, pour ne point dire confusion. Tous commencèrent par dire qu'ils étaient eux-mêmes des membres de l'Alliance [415], excepté Martin. Personne ne mit en doute la régularité de l'Alliance comme Section de l'Internationale, ce qui d'ailleurs eût été impossible en présence des lettres originales d'Eccarius et de Jung écrites au nom du Conseil général et que Fritz Heng leur avait présentées, et après ce fait également décisif, et connu de tous, que la Section de l'Alliance avait envoyé son délégué à Bâle, qui avait été admis connue tel par le Congrès. Le devoir du Comité fédéral de recevoir la Section de l'Alliance dans la Fédération romande était donc évident, crevait les yeux, comme disait alors notre ci-devant ami Philippe Becker. Mais, d'un autre côté, le Comité fédéral ne pouvait accomplir cet acte de justice sans provoquer un grand déplaisir chez tous les chefs de la coterie réactionnaire ou genevoise, qui avait fini par comprendre que cette petite Section avait fortement contribué au fiasco mémorable qu'elle avait éprouvé dans la question du programme et des délégués au Congrès. Comment sortir de ce dilemme ?

Ce fut M. Henri Perret, le grand diplomate de l'Internationale de Genève, qui prit le premier la parole. Il commença par reconnaître que l'Alliance était une Section régulière et reconnue comme telle tant par le Conseil général que par le Congrès de Bâle ; qu'elle était en plus une Section très bien inspirée, très utile, puisqu'il en faisait lui-même partie (il le croyait, mais il n'en faisait plus partie [416]) ; que sa demande enfin était parfaitement légitime, mais que le Comité fédéral, selon lui, devait remettre sa réception à une époque plus éloignée, alors que les passions soulevées par les luttes qui venaient d'avoir lieu se seraient calmées, etc., etc. Quant à M. Guétat, il déclara qu'il aurait accepté l'Alliance, pour son compte, s'il n'y avait pas dans cette Section des personnes qui lui déplaisaient. Martin se prononça ouvertement contre. Chénaz dormit. On décida de remettre l'acceptation à un temps indéterminé.


La Section de l'Alliance, en présence de cette décision, n'avait qu'une chose à faire : c'était d'attendre la réunion du prochain Congrès romand, pour soumettre la question au Congrès. Et c'est à cette résolution qu'elle s'arrêta (procès-verbal de la séance de la Section de l'Alliance du 27 septembre).


Le samedi 26 septembre, je m'étais rendu de Neuchâtel au Locle pour régler diverses affaires personnelles, et achever le déménagement de mes livres et papiers. J'y passai trois jours. Le samedi soir, j'assistai à une réunion des trois Sections de l'Internationale (Section centrale, Section des graveurs, Section des guillocheurs). « Fritz Robert est venu de la Chaux-de-Fonds, écrivais-je. Nous avons fait un rapport sur le Congrès de Bâle. Grand enthousiasme. » Et je racontais ainsi l'emploi des deux jours suivants :


Hier matin dimanche, j'ai travaillé à faire mes paquets et à débrouiller les comptes du Progrès ; l'après-midi, des internationaux sont venus avec leurs femmes et leurs enfants m'inviter à faire une promenade. Nous sommes allés à une ferme à une lieue d'ici, près des Brenets, qu'on appelle la Caroline, et nous n'en sommes revenus qu'à huit heures du soir, en chantant comme des bienheureux... Mes malles ont été longues à remplir : il y avait un tas de livres et de papiers. J'en ai laissé une bonne partie au Locle, vieux papiers et journaux ; le reste remplit quatre malles. Sans des amis qui ont quitté leur ouvrage pour m'aider, qui ont perdu toute la journée de lundi, et qui m'ont prêté des malles, je n'en serais jamais venu à bout. On m'a fait partout, même chez les bourgeois, l'accueil le plus sympathique. Je ne peux pas te répéter tout ce que j'ai entendu, même de la bouche de gens que je croyais mes ennemis... L'Internationale fait des progrès énormes. Maintenant nos Montagnes et le Jura bernois sont complètement gagnés à la cause socialiste. Neuchâtel-ville commence aussi à bouger. Je ne crains qu'une chose, c'est que les Français ne fassent leur révolution en ce moment : cela dérangerait notre propagande pacifique. Enfin, allons toujours de l'avant (Lettres des 27 et 29 septembre 1869.)


Le 4 octobre, je reçus de Bakounine la lettre suivante, que je transcris en entier :


Ce 3 octobre 1869. Genève.
Chemin du Vieux-Billard, 40, chez M. Dams.

Bien cher ami. Il est décidé que je quitterai Genève dans quinze jours, c'est-à-dire le 17 à peu près, et que j'irai passer l'hiver à Lugano (c'est un secret ; je dis à tout le monde que j'irai soit en Italie, soit à Barcelone, soit même en France). Mais avant d'aller à Lugano, je veux passer une semaine entière près de toi et avec toi. Maintenant, comment le faire sans dépenser trop d'argent et sans te compromettre ? Malheureusement ma stature ne se prête pas beaucoup à l'incognito. Dois-je tout simplement m'arrêter dans un petit hôtel ou une pension à Neuchâtel ? Alors, si on sait mon nom, chacun de mes pas sera espionné, et, comme je me propose de rencontrer avec toi les amis principaux des Montagnes plusieurs fois, nos réunions pourraient attirer l'attention publique, ce qui certainement ne servira pas beaucoup nos projets. Comment faire ? Invente quelque chose. Combine mon arrivée et mon séjour près de toi avec tes convenances personnelles : car ne m'as-tu pas dit que tu devais te marier bientôt [417] ? Depuis que nous nous sommes séparés, je n'ai eu absolument aucune nouvelle de toi. Et tu n'étais pas encore bien établi, et tu avais beaucoup d'affaires désagréables sur les bras. Quelle a été la solution et la fin de tout cela ? Cela m'intéresse beaucoup, parce que je t'aime. Je ne veux pas quitter le pays avant de t'avoir vu et d'avoir cause longuement, à tête reposée, avec toi. C'est un besoin de cœur, autant que de politique petite et grande, intime et publique. Nous devons nous entendre sur toute chose, afin de régler et savoir des deux parts et ce que nous devons faire et sur qui nous devons et pouvons compter. D'une manière ou d'une autre, il faut que nous réunissions une ou deux fois tous les amis : Schwitzguébel, Fritz Robert, Heng, qui se trouvera déjà alors à la Chaux-de-Fonds [418], Floquet, Spichiger et Graisier et tous les autres que vous voudrez. J'ai écrit également à Janasch qu'il vienne pour ce temps à Neuchâtel, seul ou avec Collin. Mais tout cela après que nous aurons longuement causé avec toi et d'abord tout arrêté entre nous deux. Donc réponds-moi de suite, et tâche d'arranger les choses de manière à ce que je dépense peu de chose, et ne compromette ni notre cause, ni notre intimité, ni personne.

Ton dévoué, M. B.

Tu trouveras ma nouvelle adresse à la tête de cette lettre.


La rencontre proposée ne put avoir lieu. Un incident imprévu détermina Bakounine à prolonger son séjour à Genève ; et lorsqu'il partit, le 30 octobre, ce fut pour se rendre directement à Lugano, où il arriva le 1er novembre ; je le vis à son passage à Neuchâtel, entre deux trains, mais je n'ai gardé qu'un souvenir vague de cette entrevue : je sais seulement qu'entre autres choses, il me parla de Sentiñon, l'un des délégués espagnols au Congrès de Bâle, et des rapports d'intimité qu'il avait noués avec lui.

Le motif qui retint Bakounine à Genève plus longtemps, ce fut la publication, dans le Réveil de Paris du 2 octobre, d'un article de Moritz Hess où il était attaqué d'une façon perfide et calomnieuse, et avec lui tous ceux qui, au Congrès de Bâle, avaient voté dans le sens de ce que le compte-rendu du Progrès avait appelé le « collectivisme anarchiste ». Bakounine commença aussitôt à rédiger une réponse adressée Aux citoyens rédacteurs du RÉVEIL, réponse qu'il n'acheva pas, sans doute parce qu'elle prenait des proportions démesurées (le manuscrit s'interrompt à la 37e page) ; il se mit ensuite à écrire une brochure en plusieurs chapitres qu'il intitula Profession de foi d'un démocrate socialiste russe, précédée d'une étude sur les Juifs allemands ; il envoya le commencement de son manuscrit à Herzen, en le priant d'en proposer la publication à l'éditeur Dentu (lettre du 18 octobre 1869, dans la Correspondance). Herzen ne trouva pas le manuscrit de son goût, et, entre autres observations, manifesta à Bakounine son étonnement de le voir prendre à partie des hommes aussi peu notoires que Hess et Borkheim, au lieu de s'attaquer directement à Marx, leur chef de file [419]. Bakounine répondit à Herzen par une lettre très remarquable (8 octobre), où il explique, avec cette générosité et cette droiture dont il ne s'est jamais départi, les raisons qu'il a de ménager Marx :


Je n'ignore pas que Marx a été l'instigateur et le meneur de toute cette calomnieuse et infâme polémique qui a été déchaînée contre nous. Pourquoi l'ai-je donc ménagé ? j'ai fait plus que cela, je l'ai loué, je lui ai conféré [420] le titre de géant. Pour deux raisons, mon Herzen. La première, c'est la justice. Laissant de côté toutes les vilenies qu'il a vomies contre nous, nous ne saurions méconnaître, moi du moins, les immenses services rendus par lui à la cause du socialisme, qu'il sert avec intelligence, énergie et sincérité depuis près de vingt-cinq ans, en quoi il nous a indubitablement tous surpassés. Il a été l'un des premiers fondateurs, et assurément le principal, de l'Internationale, et c'est là, à mes yeux, un mérite énorme, que je reconnaîtrai toujours, quoi qu'il ait fait contre nous. La deuxième raison, c'est la politique et une tactique que je crois très juste... Marx est indéniablement un homme très utile dans l'Association internationale. Jusqu'à ce jour encore, il exerce sur son parti une influence sage, et présente le plus ferme appui du socialisme, la plus forte entrave contre l'envahissement des idées et des tendances bourgeoises. Et je ne me pardonnerais jamais, si j'avais seulement tenté d'effacer ou même d'affaiblir sa bienfaisante influence dans le simple but de me venger de lui. Cependant il pourrait arriver, et même dans un bref délai, que j'engageasse une lutte avec lui, non pas pour l'offense personnelle, bien entendu, mais pour une question de principe, à propos du communisme d'État, dont lui-même et les partis anglais et allemand qu'il dirige sont les plus chaleureux partisans. Alors ce sera une lutte à mort. Mais il y a un temps pour tout, et l'heure de cette lutte n'a pas encore sonné.


Les critiques de Herzen, toutefois, détournèrent Bakounine de la publication de sa brochure, dont le manuscrit (qui ne s'est pas retrouvé) ne semble pas avoir été achevé. Une seconde lettre adressée au Réveil, plus courte que la première, fut écrite dans le courant d'octobre, et envoyée par Bakounine à Herzen ; mais, au lieu d'en demander l'insertion, celui-ci se contenta d'une explication verbale avec Delescluze, qui publia ensuite dans son journal une déclaration destinée à donner satisfaction à l'offensé.

Le manuscrit inachevé, de 37 pages, intitulé Aux citoyens rédacteurs du RÉVEIL, existe [421]. Il contient le passage suivant, où Bakounine explique les raisons personnelles que Moritz Hess avait de lui en vouloir :


Je l'avais totalement oublié [422] et je ne me suis ressouvenu de lui qu'à l'occasion de sa dernière brochure [423], que mon ami Jean-Philippe Becker m'avait apportée en me demandant si je ne voulais pas faire à son sujet un article pour l’Égalité, organe de l'Association internationale des travailleurs à Genève. Après l'avoir parcourue, j'ai cru devoir refuser, n'ayant trouvé dans cet écrit prétentieux et confus qu'un désir évident, celui de concilier la chèvre bourgeoise avec le chou du prolétariat. L’Égalité ne pouvait y souscrire sans trahir son programme et son nom.

Je rencontrai une seconde fois M. Hess au dernier Congrès de Bâle. Je ne l'aurais point reconnu, tant nous avions vieilli l'un et l'autre, si J.-Ph. Becker ne me l'avait présenté en me le désignant comme l'un des pères de l'Église communiste en Allemagne. Une me fut pas pourtant difficile de reconnaître bientôt, averti comme je l'étais d'ailleurs par la lecture de la dernière œuvre sortie de sa plume, que Becker se trompait étrangement sur son compte. Je trouvai dans l'ancien disciple de Marx [424] un adhérent converti et fanatiquement dévoué des idées politiques et sociales de M. Amand Gœgg.

M. Maurice Hess parle beaucoup de mon activité au Congrès de Bâle. Malheureusement je n'ai rien à raconter de la sienne, sinon qu'il a fidèlement applaudi les discours de M. Gœgg et qu'il a toujours voté avec lui.

Mais pour m'en m'en veut-il ? Ah ! c'est que j'ai eu le malheur de le blesser deux fois dans son amour-propre : en lui disant d'abord franchement ce que je pensais de sa fameuse brochure, et en qualifiant, une autre fois, comme elle l'avait mérite, sa conduite malhonnête dans un incident qui s'était élevé entre quelques délégués parisiens et moi [425].


J'avais, de mon côté, écrit en réponse à l'attaque de Moritz Hess un article qui parut dans le Progrès du 16 octobre (n° 21). Le voici :


Échos du Congrès de Bâle.

Le Réveil, journal radical de Paris, publie dans son numéro du 2 octobre un article signé Maurice Hess, et qui prétend faire connaître au public l'histoire secrète du Congrès de Bâle.

Voici, d'après M. Maurice Hess, en quoi consiste cette histoire secrète.

Il y avait à Bâle, dit-il, un parti russe, dirigé par Bakounine, et proche parent du parti prussien dirigé par M. de Schweitzer. Ce parti russe travaille dans un intérêt panslaviste. Bakounine s'était flatté de pouvoir entraîner le Congrès de Bâle à modifier les principes et la direction de l'Internationale ; mais ces intrigues furent déjouées dans l'assemblée annuelle des délégués.

Certes, voilà du nouveau. Que pensent les délégués de la Suisse romande des menées panslavistes que leur attribue M. Maurice Hess ?

Ce n'est pas tout. M. Hess ajoute, à cette première absurdité, d'autres absurdités, qu'il entremêle d'insinuations odieusement perfides :

« Un parti russe n'existait pas encore aux précédents Congrès de l'Internationale. Ce n'est que dans le courant de l'année dernière qu'un essai tendant à changer l'organisation et les principes de l'Internationale, de même qu'à transférer le siège du Conseil général de Londres à Genève, a été fait par Bakounine, patriote russe dont nous ne soupçonnons pas la bonne foi révolutionnaire, mais qui caresse des projets fantaisistes non moins à réprouver que les moyens d'action qu'il emploie pour les réaliser.

«... On conçoit qu'un patriote russe, quand même il n'aurait aucune arrière-pensée inavouable, telle qu'on la suppose chez le chef des communistes prussiens [426], ait des préférences pour des procédés sommaires, aboutissant fatalement à une guerre sociale qui permettrait aux barbares du Nord de rajeunir la civilisation moderne [427]. »

Nous laissons à Bakounine le soin de répondre dans le Réveil même — et nous savons qu'il va le faire — aux calomnies qui le concernent personnellement. Nous ne comprenons pas qu'un journal rédigé par M. Delescluze, qui est un honnête homme, ait pu accueillir des infamies semblables, et nous sommes assurés que le Réveil, mieux informé, fera bonne justice des vilenies de M. Maurice Hess.

Venons à ce qui touche l'Internationale. Qu'est-ce que c'est que ce prodigieux projet de transférer le Conseil général à Genève ? Lequel de nous, nous vous le demandons, socialistes de la Suisse romande, avait rêvé une chose pareille ? Nous voilà donc transformés en ténébreux conspirateurs, recevant les directions d'un agent du gouvernement russe, intriguant contre le Conseil général de Londres, et minant sourdement — ce sont les expressions de M. Maurice Hess — l'organisation de l'Internationale ! Vous en doutiez-vous, vous tous qui luttez avec nous contre le privilège bourgeois, qui cherchez à créer partout des associations ouvrières et à les affilier à l'Internationale, qui combattez pour l'Internationale, qui êtes persécutés pour l'Internationale, vous en doutiez-vous qu'on allait vous représenter au public parisien comme cherchant à détruire l'Internationale !

Ah ! prenons bien garde, compagnons, à cette tactique infernale de nos adversaires, qui cherchent à nous tuer par le poison du soupçon et de la défiance mutuelle.

Et qui est ce M. Maurice Hess, qui sait si bien mentir ? Si c'était un adversaire déclaré, on ne se donnerait pas la peine de répondre. Mais c'était un délégué au Congrès de Bâle. Oui, M. Hess a siégé au Congrès, au bureau du Congrès, parmi les secrétaires allemands ; ce n'est donc pas par ignorance qu'il a péché. Comment s'expliquer l'attaque inqualifiable et les imputations absurdes qu'il a publiées dans le Réveil ? Nous savons, il est vrai, que Bakounine a grièvement blessé l'amour-propre de M. Hess en lui disant ce qu'il pensait d'une brochure de sa façon ; mais est-ce ainsi qu'on se venge d'une critique littéraire ?

Dans le même article, M. Hess divise les délégués de Bâle en deux camps : les communistes russes et les collectivistes de l'Internationale. Nous ne savons trop quels sont ceux qu'il désigne par ce dernier titre ; mais sous la dénomination de communistes russes il entend évidemment ceux qui ont voté dans le même sens que Bakounine, c'est-à-dire les Belges, une partie des Allemands, le plus grand nombre des Français, les Suisses, les Italiens et les Espagnols. Entre les collectivistes de l'Internationale et les communistes russes, c'est-à-dire entre M. Hess et nous, il y a — c'est lui qui le dit — toute la différence qui existe entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et le despotisme, entre des citoyens condamnant toute sorte de violences, et des esclaves habitués aux agissements de la force brutale.

Les collectivistes de l'Internationale, ajoute M. Hess, pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la révolution et la démocratie sociales.

Dans tout ce verbiage, et au milieu des équivoques que M. Hess voudrait faire naître, il n'y a de clair qu'une chose : c'est l'aveu contenu dans ces dernières lignes. M Hess, qui au Congrès de Bâle n'a point fait de déclaration de principe nette et franche, laisse voir maintenant le fond de sa pensée : il voudrait, comme tous les radicaux, exploiter le socialisme au profit de la politique bourgeoise. Nous connaissons cette rengaine de la révolution politique qui doit précéder la révolution sociale. Ce sont les hommes qui prônent ces choses-là qui cherchent à détourner l'Internationale de son véritable but : pour nous, nous nous en tenons au programme de notre grande Association, tel qu'il a été exprimé dès le début, et nous persisterons à refuser de nous associer à tout mouvement politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct l'émancipation complète des travailleurs.

Il est inutile, après les nombreux articles dans lesquels nous avons fait connaître les principes de notre socialisme, de déclarer que, malgré les affirmations ridicules de M. Hess, nous ne sommes ni communistes ni russes, que la barbarie et le despotisme sont justement ce que nous voulons détruire, que nous défendons la cause de la civilisation et de la liberté ; enfin que c'est nous qui avons créé le terme de collectivistes pour l'opposer à celui de communistes, et que c'est à nous surtout, par conséquent, qu'il appartient de prendre le titre de collectivistes de l'Internationale.


Bakounine quittant Genève, quels étaient les hommes auxquels allait incomber la tâche de continuer dans cette ville la propagande du socialisme révolutionnaire et de lutter contre l'esprit bourgeois de la fabrique ? Serno-Soloviévilch, qui avait rendu de si grands services pendant les grèves de 1867 et 1868, était mort, et sa mort était une grande perte pour l'Internationale genevoise : s'il eût vécu, son influence eût pu contrebalancer jusqu'à un certain point celle de la coterie réactionnaire. De son vivant, les intrigants l'avaient poursuivi de leur haine et de leur basses calomnies ; quand on l'eut enterré, ses adversaires, trouvant politique de tâcher de faire oublier leur attitude, n'osèrent pas s'opposer à l'érection du monument qui lui fut élevé au cimetière, avec les souscriptions des ouvriers du bâtiment principalement. « Serno-Soloviévitch, dont ces messieurs parlent aujourd'hui avec des larmes de crocodile dans les yeux, et qui fut certainement l'un des membres les plus utiles et les plus dévoués de l'Internationale de Genève, avait été traité publiquement par eux d'espion russe » (Bakounine, Rapport sur l'Alliance, portion inédite, p.57). Brosset, si énergique autrefois, n'était plus le même, surtout depuis qu'il avait perdu en sa femme, comme l'a écrit Bakounine dans son Rapport sur l'Alliance, « un cœur fort, une amie constante, qui était son bon génie inspirateur ». Restaient Perron et Robin.

« Perron, par l'exaltation désintéressée de ses principes, et surtout par sa profonde amitié pour Serno-Soloviévitch, dont il prit toujours noblement la défense, s'était attiré de bonne heure les haines de ses concitoyens genevois. Mais c'est surtout à partir de la fin de 1868, après le Congrès de Bruxelles, alors qu'il fut le fondateur et le principal rédacteur du journal l’Égalité, qu'il devint le bouc émissaire de la bonne société genevoise. Il eut le malheur, en outre, de léser les intérêts et de blesser la vanité d'un typographe féroce, M. Crosset, et d'attirer sur lui sa haine personnelle. M. Crosset devint le centre d'un groupe en partie avoué, mais en plus grande partie anonyme (M. Henri Perret et beaucoup d'autres chefs de la fabrique en étaient), qui déversa ses calomnies contre Perron. Je gagnai mes premiers ennemis dans l'Internationale [de Genève] en prenant hautement la défense de Perron, avec lequel j'étais lié d'amitié. » (Bakounine, Rapport sur l'Alliance, portion inédite, pages 57-58).

On a vu que Perron avait dû abandonner l’Égalité pendant les mois de juillet et d'août. Il en reprit la direction à la veille du Congrès de Bâle ; en octobre, il céda cette direction à Robin, qui disposait de plus de temps que lui ; mais il continua à s'occuper du journal avec zèle jusqu'en janvier 1870.

Robin était un nouveau-venu en Suisse. Très dévoué, actif, intelligent, possédant une sérieuse culture scientifique (c'est un ancien élève de l'École normale supérieure de Paris, licencié ès sciences), il s'était donné passionnément à la propagande du socialisme révolutionnaire. Il avait des défauts : l'esprit de système, un caractère pointilleux et agressif, la manie d'attacher de l'importance à de petites inventions généralement bizarres ; c'est ainsi qu'il imagina de faire fabriquer des médailles dites « de l'Internationale », dont il se promettait merveille pour la propagande, et de faire imprimer quantité de petites feuilles volantes, destinées à être soit distribuées, soit, gommées au verso, collées partout, placards minuscules, sur les murs des maisons, les portes des édifices, les rochers et les troncs d'arbre en pleine campagne, les poteaux du télégraphe le long des routes, etc. Mais les qualités, chez Robin, l'emportaient alors sur les défauts ; et ses travers, qui nous faisaient sourire, et parfois nous agaçaient un peu, ne m'empêchaient pas d'avoir pour lui beaucoup d'estime et d'amitié.

Perron et Robin s'entendaient fort bien [428], et l'on put espérer que leur collaboration produirait des résultats utiles. L’Égalité, sous leur direction commune (Robin remplaça Bakounine au Conseil de rédaction), prit un caractère nouveau, où la personnalité de Robin, surtout, marqua son empreinte. Sur leur initiative, en outre, il fut décidé que des réunions générales hebdomadaires d'étude et de discussion, qui, l'année précédente, s'étaient tenues au cercle des Quatre-Saisons tous les mercredis pendant l'hiver, seraient reprises au cercle du Temple-Unique : la première eut lieu le 20 octobre, et on y adopta un programme de questions à discuter ; les autres se suivirent régulièrement de semaine en semaine jusqu'au 1er décembre ; dans les n° 40 et 41 de l’Égalité, Robin, pour faciliter la tenue de ces séances, publia une espèce de manuel des formes en usage dans les assemblées parlementaires.

Dès la seconde de ces réunions (27 octobre), on vit monter à la tribune un émigré russe, Nicolas Outine, que j'ai déjà eu l'occasion de nommer, et qui fit ce jour-là sa première apparition dans l'Internationale genevoise : il prononça un éloge des Trades Unions anglaises, qu'il donna comme des modèles de solidarité et de bonne organisation de la résistance. C'est en réponse à cette harangue d'Outine que Bakounine, qui était présent, parla pour la dernière fois à Genève [429] : il fit observer que les Trades Unions avaient un but beaucoup moins radical que l'Internationale ; que les premières ne cherchaient qu'à améliorer la situation de l'ouvrier dans le milieu existant, tandis que la seconde poursuivait la transformation sociale complète, la suppression du patronat et du salariat ; et il insista sur l'utilité de ne pas perdre de vue l'émancipation entière des ouvriers par la révolution sociale (Égalité, n° 41). Outine inspirait à Bakounine une vive antipathie et une défiance qui n'était que trop justifiée, ainsi que le prouva la suite des événements. Le procès-verbal de la réunion du comité de la Section de l'Alliance du 17 septembre nous montre le vieux révolutionnaire mettant en garde ses amis : « La recommandation est faite par le président (Bakounine) d'être très sévère pour l'acceptation de nouveaux membres dans notre sein, et il dit en outre de ne jamais accepter les citoyens Outine, Troussof [430] et consorts, étant tous des intrigants qui cherchent à saisir ce qui se passe chez nous ». Perron et Robin ne voulurent pas tenir compte de cet avertissement ; ils admirent Outine dans leur amitié, après le départ de Bakounine, comme un collaborateur utile. Ils s'en repentirent quand il lui trop tard.

Le Rapport sur l'Alliance, de Bakounine, contient (pages 88-110) deux chapitres (inédits) intitulés : Campagne désastreuse de Perron et de Robin (automne et hiver 1869-1870), et : Outine, le Macchabée et le Rothschild de l'Internationale de Genève. Ils sont trop longs pour être reproduits ici ; mais j'en donnerai une analyse qui ne sera pas inutile au lecteur : après avoir lu, par anticipation, le jugement porté par Bakounine sur les faits que j'ai à raconter dans le prochain chapitre, on saisira mieux l'enchaînement et la portée de ceux-ci.

Perron et Robin — je résume l'exposé de Bakounine — étaient par système opposés à l'existence de la Section de l'Alliance ; et ils négligèrent par conséquent de s'appliquera entretenir la vie intérieure de cette Section, où, par la propagande individuelle, on pouvait exercer une influence efficace, et qui était le seul endroit où ils eussent pu se mettre en contact avec les ouvriers du bâtiment. Ils ne voulurent avoir recours, pour la propagande, qu'aux assemblées générales, aux grandes réunions où on ne cause pas, où on prononce des discours du haut de la tribune. Il ne faut évidemment pas faire fi des assemblées générales ; elles sont utiles, nécessaires même dans les grandes occasions ; mais, pour s'assurer une majorité consciente, — non une majorité d'emballement qui est à la merci des tirades enflammées d'un orateur, ou une majorité qui a été formée par des intrigues ourdies derrière les coulisses, où des comités donnent un mot d'ordre, — une préparation individuelle antérieure, dans des réunions peu nombreuses qui offrent l'occasion de causer et de s'éclairer, est indispensable. D'ailleurs, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleures individualités, les caractères trempés, les volontés sérieuses, les hommes qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades : ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent ; ils se taisent et laissent parler les autres. Perron et Robin, « amants platoniques du parlementarisme quand même », voulaient donc s'adresser toujours au grand public, tout faire dans et par les assemblées générales ; ils dédaignaient la propagande individuelle : et ce fut là leur tort.

Ils exercèrent, par leur manière d'être, sur les réunions de l'Alliance, une influence fâcheuse. Ici je cite le texte même de Bakounine :


Par l'intimité réelle, par la confiance mutuelle qui y régnait, on s'y sentait précédemment en famille. Sous leur souffle sceptique et glacial, toute la flamme vive, toute la foi de l'Alliance en elle-même diminuèrent à vue d'œil et finirent par s'évanouir tout-à-fait. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissolvant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine apparence de sécheresse genevoise, à la fois dédaigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu'il n'attire, — il repousse surtout les ouvriers du bâtiment, dont il semble dédaigner l'ignorance et la grossièreté. C'est en grande partie la faute de Perron et de Robin, par exemple, si Duval nous a lâchés : ils trouvaient tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel ; ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, tous les défauts de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué et souvent fort utile. Si j'étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, car j'avais pour habitude de ne dédaigner et de ne jamais délaisser aucun de nos alliés. Je ne me contentais pas de nos jours de séance, je tâchais de les rencontrer chaque soir au cercle, m'efforçant d'entretenir toujours en eux les bonnes dispositions. C'est un travail quelquefois assez ennuyeux, mais nécessaire ; faute de ce travail, Robin et Perron se sont trouvés, au jour de la crise, sans appuis, sans amis, et la désertion de Duval, très influent dans la Section des menuisiers, nous a causé un grand mal.

... Donc, l'action et la propagande individuelles de Robin et de Perron, infatués exclusivement de leur chère publicité et de leur propagande à grand renfort de coups de tambour et de distribution de petites médailles [431], étaient nulles ; et, à cause de cela même, leur action, tant par le journal que dans les assemblées populaires, était condamnée d'avance à un fiasco complet.


Perron et Robin avaient cru à la possibilité d'apaiser, par un langage conciliant, l'hostilité des meneurs de la fabrique. Ils ne songeaient point à faire des concessions de principes ; mais ils espéraient que, par une certaine façon de s'y prendre, ils amèneraient la « fabrique » à adopter, ou au moins à tolérer, les idées contre lesquelles elle avait si violemment protesté. Il y eut d'abord, en effet, une réconciliation apparente ; et l’Égalité, ayant baissé de ton et évité les questions brûlantes, mérita pendant quelque temps les éloges de Grosselin. « Mais à moins de s'annihiler et de trahir sa mission, on ne pouvait garder plus longtemps dans le journal celte attitude inoffensive : et voilà que ces choses terribles, la propriété collective, l'abolition de l'État, l'athéisme, la guerre déclarée à toute politique de compromission, recommencèrent à y montrer le bout de l'oreille ; et à mesure qu'elles reparaissaient se soulevait aussi l'orage que ces questions doivent produire infailliblement et toujours dans les consciences bourgeoises. Les protestations recommencèrent contre l’Égalité ; et comme Robin est extrêmement nerveux et peu endurant, la guerre se ralluma de plus belle. » Le dénouement fut ce qu'il devait être : « Perron et Robin avaient délaissé les ouvriers du bâtiment, et ils n'avaient pas gagné ceux de la fabrique ; de sorte qu'alors qu'ils s'imaginaient avoir pour eux presque toute l'Internationale de Genève, ils n'avaient en réalité personne, pas même Outine, leur protégé, leur fils adoptif » ; et lorsque, le conflit étant devenu aigu, ils n'y virent plus d'autre issue que de donner leur démission et d'abandonner le journal, « personne ne les retint, et personne ne pleura. Outine, le petit serpent réchauffé dans leur sein, n'aspirait qu'au moment où, armé de sa blague formidable, de son front d'airain, et de ses quinze mille francs de rente, il pourrait recueillir leur succession. Robin partit pour Paris, Perron se retira boudeur sous sa tente, et Outine remplit tout seul le vide qu'avait fait leur retraite simultanée. »


Nicolas Outine — puisque cet insignifiant personnage joua un moment un grand rôle, non seulement à Genève, mais dans l'Internationale tout entière, il faut bien le faire connaître — était « le fils d'un très riche Israélite, faisant le commerce de l’eau-de-vie, le commerce le plus sale et le plus lucratif en Russie ». De 1861 à 1863, il avait été étudiant à l'Université de Saint-Pétersbourg : « c'était le moment de la grande agitation politique et socialiste en Russie ; on conspirait alors sans danger ; le gouvernement, frappé de stupeur, laissait faire : on peut s'imaginer si M. Outine dut s'en donner ».


Il se dit — continue Bakounine — le disciple, l'ami de Tchernychevsky : mais je suis sûr qu'il ment. Tchernychevsky était un homme trop intelligent, trop sérieux, trop sincère, pour avoir pu supporter un gamin faussement exalté, phraseur sans vergogne, et infatué de lui-même. Il en est sans doute de ses rapports avec Tchernychevsky comme de ses prétendus rapports amicaux avec Serno-Soloviévitch. Vous avez entendu parler du discours qu'il a prononcé à l'inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno [432] : il parla de leur amitié, de leur sympathie mutuelle. Le fait est que Serno avait un dégoût profond pour Outine; ; il ne parlait jamais de lui qu'avec mépris. « Si quelqu'un m'a fait prendre le mot de révolution en horreur, me dit-il une fois, c'est Outine. »


Outine émigra en 1863 : « les persécutions avaient commencé, et ce n'est pas un homme à affronter les dangers ; il ne les aime qu'en idée et de loin ». Il vécut en Angleterre, et plus tard en Suisse, où il s'attacha pendant un certain temps, en 1868, à la personne de Bakounine : mais celui-ci l'éconduisit bientôt ; « il y avait incompatibilité absolue, non d'idées, — car, à proprement parler, Outine n'en avait point, — mais d'humeur, de tempérament, de but ». Au Congrès de la paix et de la liberté, à Berne, la rupture fut consommée :


Lorsque mes amis et moi, ayant décidé de sortir de la Ligue, nous nous réunîmes pour tenir conseil sur la ligne que nous devions suivre, Outine, sans être invité, se présenta parmi nous. Je le priai de se retirer, en lui disant que nous voulions rester seuls. Vous pouvez imaginer sa fureur. Le soir même nous fondâmes l'Alliance, et vous concevez qu'il devait en devenir l'ennemi acharné.

... Dans l'été de 1869, dans deux proclamations russes, l'une signée de mon nom, traduite et publiée dans la Liberté de Bruxelles (Quelques paroles à mes jeunes frères de Russie), l'autre anonyme, j'attaquai les idées ou plutôt les phrases ridicules de son journal russe, ce qui naturellement n'augmenta pas son amitié pour moi. Je suis certain qu'on n'a jamais détesté un homme plus qu'il ne m'a détesté.


Les deux principaux moyens d'action d'Outine, c'était le mensonge, d'abord, et l'argent ensuite, les quinze mille francs de rente que ce « Rothschild » devait au commerce paternel. Il disposait d'un troisième moyen encore, qui n'était pas à dédaigner : les influences féminines. Bakounine parle avec une verve gouailleuse du rôle joué par les admiratrices de ce « Macchabée de l'Internationale » :


Outine doit un fameux cierge aux dames russes de son petit cénacle. Elles sont à genoux devant lui, admirent son dévouement, son héroïsme et ses phrases ; et il se démène et s'égosille glorieusement devant elles, comme un coq dans son poulailler. Il a su les transformer en autant de propagandistes et d'intrigantes pour son compte. Elles chantent partout ses vertus, et, sans vergogne comme lui, elles calomnient tous ceux qui osent lui déplaire. Je suis devenu naturellement leur bête noire. Au Congrès de Bâle, où, entouré de ses femmes, il était venu jouer le rôle de public, ces dames, dirigées par le grand tacticien, s'étaient partagé les rôles. Les délégués anglais, qui leur parurent probablement les plus sots, et qui avaient aux yeux d'Outine le mérite d'être plus ou moins des amis de Marx et en même temps des membres du Conseil général, devinrent spécialement les objets de leurs prévenances et de leurs coquetteries.
C'est ce vulgaire personnage, menteur et vaniteux, que Perron et Robin avaient pris en tiers dans le journal et dans leur propagande :


Et pourtant — ajoute Bakounine — le jour même de mon départ je les avais suppliés encore de se bien garder de ce petit intrigant. Moi qui le connaissais, je savais ce qu'il valait et ce qu'il voulait. Perron me répondit « qu'il fallait s'occuper des principes et non des personnes ». Je haussai les épaules et je me tus. Je voudrais savoir ce qu'il en pense maintenant : qui de nous deux avait raison, lui ou moi ?

XIII


Les deux derniers mois de 1869. À Genève, apaisement apparent. Propagande active dans le Jura suisse. Articles du Progrès, n° 22 et 23 (30 octobre et 13 novembre). Élection du Conseil d'État à Genève (14 novembre). Affaires générales : Aubin (8 octobre), élection de Rochefort à Paris (21 novembre), la Marseillaise. Le Progrès devient hebdomadaire (27 novembre). Mon voyage à Lyon avec Sentiñon (4 décembre). Progrès de l'Internationale dans tous les pays. Suite de la propagande dans le Jura. Fautes commises par Robin comme rédacteur de l’Égalité, nouvelles querelles à Genève (novembre-décembre). La Tagwacht à Zurich (décembre), ma lettre à Murat ; lettre que m'écrit Varlin (Progrès du 1er janvier 1870).


J'ai parlé des assemblées générales du mercredi, au Temple-Unique, à Genève. Dans celle du 3 novembre, Outine, revenant sur son discours de la semaine précédente, qui avait provoqué une réplique de Bakounine, déclara que les idées qu'il avait exposées n'avaient pas été comprises : il essaya de se poser en révolutionnaire, en disant qu'il croyait, lui aussi, qu'une révolution sociale violente était inévitable, mais qu'il fallait la préparer par l'organisation ouvrière ; et il lut des résolutions tendant à organiser sur le modèle des Trades Unions les sociétés de résistance suisses. Perron et Robin appuyèrent Outine. Un autre membre exposa un projet de fédération internationale des sociétés d'un même métier. Une commission fut nommée pour étudier les divers projets. Perron donna ensuite lecture d'un projet pour l'organisation de la propagande, rédigé par Robin ; on y lisait entre autres : « Nous conseillons de répandre à profusion, d'afficher partout, de courtes proclamations, toujours terminées par l'adresse des groupes auprès desquels les travailleurs trouveront tous les renseignements désirables... Nous voyons que, pour maintenir les superstitions qu'ils exploitent, les prêtres de toutes les sectes répandent des médailles, des images ; nous aussi, répandons-en à profusion, et sachons vaincre nos ennemis en employant leurs propres armes... Fabriqués avec intelligence sur une grande échelle, ces petits engins si puissants sont d'un bon marché incroyable : proclamations à 15 ou 20 centimes le cent, médailles à 2 ou 3 centimes au plus, grandes lithographies à 10 centimes, petites à 1 centime... Il faut que tout homme qui a vraiment à cœur le progrès de nos doctrines achète de ces produits débités à un prix accessible aux plus petites bourses, et qu'il les emploie largement. » L'assemblée adopta ce projet à l'unanimité. Dans les réunions suivantes, 10, 17 et 24 novembre, 1er décembre, on parla de la coopération — à propos de laquelle Outine cita de nouveau l'exemple des sociétés anglaises, qui, après avoir commencé avec des versements de 1 shilling par mois, possédaient maintenant des millions — et du crédit : l'idée fut émise, le 1er décembre, au nom des trois commissions qui avaient été chargées d'étudier les trois questions des sociétés de résistance, de la coopération, et du crédit, de verser tous les fonds qui « dormaient » dans les caisses de résistance des sociétés ouvrières genevoises (140.000 fr. environ) dans une caisse centrale unifiée, chargée à la fois de créditer les diverses entreprises des travailleurs et de soutenir les grèves ; cette idée suscita une assez vive discussion, dont la suite fut ajournée.

Les assemblées du mercredi furent interrompues pendant le mois de décembre, « un grand nombre d'ouvriers devant exceptionnellement durant ce mois travailler fort tard », pour être reprises en janvier.

Fritz Heng ayant dû quitter Genève, le Comité fédéral romand choisit, le 7 novembre, pour le remplacer, F. Weyermann, bijoutier, sous réserve de la ratification de ce choix par les Sections ; aucune, naturellement, ne protesta. Peu après, un autre membre qui, jusqu'à ce moment, avait représenté avec Heng, dans ce Comité, l'élément révolutionnaire, le menuisier Duval, blessé par de puériles taquineries de Robin, dont j'aurai à parler plus loin, se rapprocha de ses adversaires et tourna le dos à ses anciens amis. De cette façon, le Comité fédéral romand se trouva entièrement entre les mains de la coterie genevoise dirigeante.


Détournons les yeux de Genève, et voyons ce qui se passait ailleurs. La Fédération romande qui, lors de sa constitution en janvier 1869, se composait de trente Sections, en comptait maintenant, en octobre, quarante-sept, savoir : vingt-six dans le canton de Genève (la Section centrale, la Section de Carouge, sept sociétés corporatives de la fabrique, neuf sociétés corporatives du bâtiment, sept sociétés corporatives d'autres métiers, et la Section des « dames ») ; onze dans le canton de Vaud, dont huit à Lausanne (la Section centrale et sept sociétés corporatives) et les trois autres à Nyon, Rolle et Vevey ; six dans le canton de Neuchâtel (trois au Locle, deux à la Chaux-de-Fonds, une à Neuchâtel) ; trois dans le Jura bernois (district de Courtelary, Moutier, Bienne), et une en France, dans la Haute-Savoie (la société des terrassiers-mineurs de Taninges). Ce mouvement de progression allait se continuer, en particulier dans le Jura neuchâtelois et bernois. Une grève des sociétés d'ouvriers monteurs de boîtes du canton de Neuchâtel et du Jura bernois, qui éclata en septembre, donna une nouvelle impulsion à la propagande ; les sociétés de monteurs de boîtes formèrent une fédération, et cette fédération adhéra à l'Internationale. Le dimanche 17 octobre eut lieu à Sonceboz (Val de Saint-Imier) un grand meeting où parlèrent des délégués du Locle, de la Chaux-de-Fonds, de Sonvillier, de Saint-Imier, de Neuchâtel, de Bienne, de Moutier, de Courtelary, de Cortébert, de Corgémont, de Sonceboz, de Malleray, de Reconvilliers ; ce meeting procura à l'Internationale de nouvelles adhésions. Le dimanche 31 octobre, une grande assemblée populaire, à Saint-Imier, discuta la question de « l'organisation ouvrière », et chargea une commission de rédiger un manifeste aux ouvriers ; le travail de la commission parut un peu plus tard, au mois de février 1870, en une brochure intitulée Manifeste adressé aux ouvriers du Vallon de Saint-Imier par la commission nommée à l'assemblée populaire du 31 octobre 1869.

Voici comment je parlais de ce mouvement d'expansion dans un article du Progrès (n° 23, 13 novembre 1869) :


Développement de l'Internationale.

Le mouvement socialiste au sein de nos populations ouvrières, après avoir failli chavirer sur les écueils de la politique, a repris une vigueur nouvelle et promet de devenir bientôt aussi considérable que celui de la Belgique ou de l'Angleterre. Il y a quatre ans que l'Internationale a été implantée chez nous. Accueillie d'abord avec un enthousiasme qui, de la part de plusieurs, était certainement irréfléchi, elle avait, dès le début, trouvé de nombreux adhérents, qui firent alors plus de bruit que de bien. Des Sections, qui comptaient leurs membres par centaines, avaient été fondées un peu partout ; on prenait pour du socialisme un certain jargon républicain mêlé de réminiscences évangéliques ; on se réunissait, non pour étudier la question sociale, mais pour pousser des acclamations ; c'était l'époque des grands parleurs, des bannières déployées, et des médiocrités ambitieuses et retentissantes. On ne parlait que de fraternité ; on voulait sauver le monde par l'amour : les chefs le disaient, et beaucoup le croyaient ; car, à ce moment, on ne s'était pas encore rendu compte de ce qu'il y a de nécessaire dans l'antagonisme entre les capitalistes et le travailleur ; et on ne savait pas que le socialisme dit à ceux qui le comprennent ce que le Christ disait à ses disciples : « Je ne viens pas apporter la paix, mais l'épée ».

Ce feu de paille s'éteignit bientôt. La discorde se mit dans les rangs de ces socialistes improvisés, recrutés dans toutes les nuances des mécontents, des rêveurs, des blagueurs, et aussi des véritables travailleurs. On fut tout étonné, après avoir fait plus ample connaissance, d'avoir pu croire un moment qu'on était d'accord. On se sépara donc, et même on se prit aux cheveux. Les uns, ambitieux tenaces mais maladroits, rebutés par les travailleurs trompés, voulurent à tout prix continuer l'escalade des dignités et de la renommée : ils s'adressèrent au parti « vert [433] », et conclurent avec lui ce traité si longtemps nié avec serment, avoué aujourd'hui ; d'autres, dégoûtés pour jamais de la vie politique, se retirèrent sous leur tente pour y bouder et n'en plus sortir ; d'autres enfin, reconnaissant qu'on avait fait fausse route, et démêlant chaque jour plus clairement le véritable sens de la question sociale, reprirent par le commencement l'œuvre manquée, étudièrent, discutèrent, s'instruisirent auprès des travailleurs d'autres pays plus avancés, et, une fois plus éclairés, ils se vouèrent corps et âme à une propagande passionnée, mais silencieuse.

Pendant cette période critique, on put croire que l'Internationale, chez nous, allait périr. Les Sections fondées si bruyamment disparaissaient l'une après l'autre ; celles qui subsistaient étaient déchirées de luttes intestines. La bourgeoisie se frottait les mains ; et même quelques socialistes timides, doutant de l'heureuse issue du conflit et ne voyant pas sa nécessité, adressaient d'amers reproches à ceux qu'ils accusaient d'avoir provoqué l'orage.

L'Internationale est restée debout. Elle a repris sa force, elle est plus forte que jamais. La fondation du Progrès, les meetings du Crêt-du-Locle et du Val de Ruz, ont signalé la fin de la crise. Le principe collectiviste, proclamé à Bruxelles et affirmé de nouveau à Bâle, a été accepté et compris par nos sociétés ouvrières ; et de toutes parts on demande l'affiliation à l'Internationale, non plus à celle de M. Coullery, mais à l'Internationale des Congrès, à l'Internationale collectiviste et révolutionnaire.

Dans le Jura bernois, le mouvement devient général, et dans peu de temps chaque village comptera une Section. Après le meeting de Sonceboz, où sont accourus, malgré le mauvais temps, quatre à cinq cents ouvriers pour la plupart encore étrangers à l'Internationale, nous aurons dans le courant de décembre, croyons-nous, le meeting de Bienne, qui fera connaître l'Internationale aux populations agricoles de langue allemande.

À Neuchâtel-ville, une Section centrale et une Section de monteurs de boites viennent de se former, et nous savons qu’elles sont composées d'hommes bien résolus à ne pas se laisser détourner de la bonne voie. Ce n'est plus le temps où il suffisait d'un avocat et de quelques sophismes adroits pour empêcher les ouvriers de Neuchâtel de venir en aide aux grévistes de Genève [434]. Apprendre coûte, savoir vaut. Neuchâtel marchera énergiquement avec l'appui des Sections des Montagnes, sous le drapeau de l'Internationale.

Le Val de Travers, jusqu'ici, n'avait pas été entamé. Depuis leur dernière grève, les monteurs de boîtes de Fleurier ont adhéré à l'Internationale, et nous avons tout lieu de croire que ce fait ne restera pas isolé.

La vallée de la Brévine elle-même, ce vieux nid de royalistes, n'est pas restée inaccessible au socialisme. Les ouvriers commencent à s'y agiter, et prochainement, sans doute, ils se réuniront en meeting.

Pendant que le socialisme gagne ainsi du terrain, que deviennent les partis politiques ? De plus en plus décrépits, ils sont en train de mourir de langueur. Les élections au Conseil national, pour lesquelles on avait tant battu la grosse caisse de part et d'autre, ont donné la mesure de ce qui leur reste de force. La plus grande partie des électeurs se sont abstenus ; et nous avons la satisfaction de constater que c'est au Locle que le chiffre des abstentions a été le plus considérable : sur 1.800 électeurs, 500 environ sont allés voter. Nous ne prétendons certes pas que tous ceux qui se sont abstenus soient des socialistes ou même des ouvriers ; mais cette indifférence du peuple et de la bourgeoisie elle-même pour un système politique qu'on nous a si longtemps représenté comme l'idéal de la perfection, est d'un bon augure pour nous.

La bourgeoisie se lasse. Tant mieux. Et nous, nous travaillons.


Cet article parle des élections au Conseil national suisse : elles avaient eu lieu le dimanche 31 octobre. Dans un autre article du Progrès (n° 22, 30 octobre), j'avais indiqué, d'accord avec mes amis, l'attitude que nous avions cru devoir prendre en cette circonstance. Voici cet article :


Les élections au Conseil national.

Demain auront lieu, dans toute l'étendue de la Confédération, les élections pour le Conseil national suisse. Il est assez difficile de prévoir quel en sera le résultat, pour ce qui concerne le canton de Neuchâtel ; et, à vrai dire, nous nous en préoccupons fort peu : ce résultat, quel qu'il puisse être, nous laisse parfaitement indifférents.

Pour juger toutes les questions politiques qui peuvent se présenter, nous nous adressons cette demande qui nous sert de pierre de touche : Quel rapport y-a t-il entre ceci et l'émancipation du prolétariat ? Et c'est après nous être posé cette question à propos des élections au Conseil national, que nous avons conclu à l'indifférence absolue.

En effet, quelle sera la tâche du futur Conseil national ? Selon toutes les prévisions, il sera appelé, conjointement avec le Conseil des États, à reviser la Constitution fédérale.

Et en quoi consistera cette revision ? On modifiera quelque peu les rapports des cantons avec la Confédération, on discutera des matières de législation et de jurisprudence ; mais de l'émancipation du travail, de l'organisation des banques d'échange, de la suppression graduelle ou immédiate du droit d'héritage, il ne sera pas question, et celui qui serait assez naïf pour aller parler de ces choses-là aux Chambres fédérales serait accueilli par un grand éclat de rire ; — ajoutons qu'il l'aurait mérité, car il aurait agi, non en révolutionnaire, mais en niais.

Ainsi, puisque les Chambres fédérales ne veulent rien faire pour changer les bases de notre ordre social ; puisqu'elles ne le peuvent pas, par la nature même de leur mandat, qui leur donne, non la mission de détruire les privilèges de la bourgeoisie, mais celle de les sauvegarder ; puisque, à ce point de vue, conservateurs et radicaux se valent et sont, les uns comme les autres, les défenseurs des intérêts bourgeois, — nous estimons que les ouvriers n'ont en cette circonstance qu'une ligne de conduite à suivre : c'est de s'abstenir complètement de prendre part aux élections pour le Conseil national.

Nous savons que tous les socialistes, chez nous, ne partagent pas encore cette manière de voir. Il y en a, surtout parmi les ouvriers récemment affiliés à l'Internationale, qui fondent encore quelque espoir sur ce qu'on appelle la souveraineté du peuple et le suffrage universel, et qui se figurent que, dans un avenir plus ou moins prochain, les Grands-Conseils cantonaux et les Chambres fédérales pourraient bien, sans autre forme de procès, décréter la réforme sociale et opérer pacifiquement la transformation de la propriété.

Hélas ! quels trésors d'innocence suppose ce rêve chez ceux qui le font ! Nous n'essaierons pas de leur prouver aujourd'hui combien ils se trompent : le temps ne se chargera que trop de les désillusionner. Quand ils auront fait, comme nous, la triste expérience des ignominies de la politique, ils comprendront que, pour un socialiste, le seul moyen de travailler à la réalisation de ses principes, c'est de consacrer toutes ses forces à faire de l'Internationale ce qu'elle doit devenir bientôt, une puissance irrésistible, capable d'imposer au monde sa volonté et de le forcer à entendre la voix de la justice.

Comme le parti socialiste n'obéit point à un mot d'ordre, qu'il n'est point, comme les radicaux et les conservateurs, discipliné par l'enrégimentation, nous n'avons pas, à l'imitation de Messieurs les bourgeois, tenu des assemblées préparatoires et arrêté un plan de bataille. Tout socialiste agit, en matière politique, comme bon lui semble : il vote pour celui-ci ou pour celui-là, ou il ne vote pas du tout, c'est son affaire.

Nous croyons cependant que, sans qu'il y ait eu aucune entente préalable, la plupart des socialistes de nos Montagnes s'abstiendront d'aller voter demain, comme ils se sont déjà abstenus dernièrement à la Chaux-de-Fonds, lors de l'élection d'un député au Grand-Conseil.

Travaillons, socialistes, à notre œuvre de liberté et de justice, sans nous mêler aux préoccupations politiques des partis hostiles ; et laissons radicaux et conservateurs laver leur linge sale en famille.


Dans le même numéro du Progrès, j'écrivais encore ceci à l'adresse du journal radical de la Chaux-de-Fonds. qui venait d'adresser un appel à la jeunesse :


Le National suisse appelle à lui les jeunes gens d'une voix éplorée.

Vous l'avouez donc, radicaux, les jeunes gens ne sont pas avec vous. Vous leur adressez, depuis bien des années, des appels pathétiques, auxquels ils s'obstinent à faire la sourde oreille.

Que voulez-vous ! C'est si peu récréatif de lire le National, d'admirer le génie des grands hommes du parti, et d'assister aux assemblées de la Patriotique ! Si vous voulez qu'on vous suive, tâchez donc d'offrir à la jeunesse un programme un peu moins assommant.

Les jeunes gens qui tiennent à faire fortune, à se créer ce qu'on appelle un avenir, ceux qui croient au bon Dieu et qui nous flétrissent, nous autres, du nom de matérialistes, — ceux-là vont aux conservateurs. Ils se font pasteurs ou négociants ; ils constituent ce monde de la finance et de la religion où le parti vert a recruté la plus grande partie de ses adeptes ; ils sont égoïstes, mais ils sont intelligents, et c'est pourquoi ils ne se font pas radicaux.

Quant à ceux qui ont des instincts généreux, qui sont capables de dévouement et d'enthousiasme, ils ne veulent pas davantage du radicalisme, ou, s'ils ont suivi sa bannière un moment, ils l'ont bien vite désertée. Ceux-là sont avec nous. Ils voient que le radicalisme est incapable de rien faire pour le peuple ; qu'il ignore volontairement les questions sociales ; qu'aujourd'hui même, en plein régime radical, la réaction contre la libre pensée et la libre parole se montre aussi insolente et aussi arbitraire qu'elle pourrait l'être sous le gouvernement des vieilles cadenettes royalistes. Et ils sont socialistes, parce que le socialisme seul peut satisfaire l'honnête homme qui a la passion de la liberté, de légalité et de la justice.

Le radicalisme pourra faire quelques recrues parmi les petits crevés qui hantent les cafés élégants et d'autres lieux encore. Nous ne les lui envions pas.

Mais, par la force même des choses, tout jeune homme intelligent et vraiment républicain, quand même il serait encore aujourd'hui sous la férule des magisters radicaux, doit venir à nous dans un temps donné. Le malentendu que le National, en calomniant à tort et à travers, avait réussi à faire naître, disparaît de jour en jour ; et lorsque le socialisme aura rallié tout ce que notre jeunesse compte d'éléments capables et énergiques — et ce jour sera bientôt là — alors ... on verra !


J'ai dit le rôle considérable qu'avait joué dans le canton de Neuchâtel, pendant l'hiver 1868-1869, la question religieuse, et comment les socialistes avaient appuyé le mouvement du protestantisme libéral. Cette question continuait à occuper les esprits, et le Progrès eut à y revenir à plusieurs reprises dans l'automne de 1869. Il y avait, dans les opinions des socialistes des Montagnes à cet égard, quelques nuances, qu'on trouvera marquées dans des articles successifs du Progrès sortis de trois plumes différentes. Voici, d'abord, en quels termes je parlai de la séparation de l'Église et de l'État, qui se trouvait placée à l'ordre du jour du Grand-Conseil neuchâtelois (n° 23 du Progrès, 13 novembre 1869) :


Séparation de l'Église et de l'État.

Le Grand-Conseil du canton de Neuchâtel va s'occuper la semaine prochaine de la séparation de l'Église et de l'État ; et cette question depuis si longtemps discutée chez nous, après avoir passé par toute la filière gouvernementale, sera probablement soumise à la votation populaire dans quelques mois.

Rien de plus curieux que la manière dont les différents partis politiques, chez nous, parlent aujourd'hui de cette fameuse séparation. Il y a quelques années à peine, on s'accordait de droite et de gauche à traiter d'utopistes les rares esprits courageux qui osaient la réclamer ; bien petit était le nombre des radicaux qui l'auraient approuvée ; les socialistes étaient à peu près seuls à défendre le principe. Aujourd'hui les choses ont bien changé : les doctrinaires de l’Union libérale [435], alliés aux coullerystes, ont inscrit la séparation de l'Église et de l'État sur leur drapeau ; les radicaux, les vieux comme les jeunes, se sont laissé emporter par le courant libéral, et se posent maintenant en champions résolus d'un principe qui leur faisait tant de peur autrefois ; le Synode lui-même, organe de l'Église nationale, a déclaré publiquement, dans une proclamation aux fidèles, qu'il était résigné à la séparation ; — unanimité touchante, c'est à n'en pas croire ses yeux et ses oreilles. Les socialistes seuls, dans cette agitation, gardent une attitude indifférente. Il convient d'expliquer leur réserve.

Nous ne sommes pas des adversaires de la séparation de l'Église et de l'État, on peut bien le croire. Nous qui voulons toutes les libertés, nous saluerons avec plaisir la chute d'une institution autoritaire. Mais le programme des partis politiques, rouges, verts ou noirs, ne nous satisfait pas.

Les partis politiques veulent simplement assurer à l'Église des conditions d’existence autres que celles dans lesquelles elle se trouve aujourd'hui. Puis, quand ce changement aura été opéré, et que l'Église sera devenue indépendante, ils entendent bien la laisser vivre à sa guise, et ne plus s'inquiéter d'elle.

Quant à nous, nous ne nous en tenons pas là. Nous trouvons très bon qu'on enlève à l'Église l'appui et la garantie de l'État ; mais quand ce sera fait, il ne faut pas la laisser vivre de sa propre vie, il faut la détruire.

Quoi ! vous allez, sous prétexte de séparer l'Église de l'État, remettre entre ses mains les temples, les fonds de charité, et une fortune dont le revenu est estimé à 5o mille francs, — en sorte que, l'Église, séparée de l'État, se trouvera aussi puissante, et peut-être plus puissante qu'auparavant ? Vous, libres-penseurs, vous allez prêter les mains à une transaction qui laissera votre ennemi debout et plus formidable que jamais, et vous croyez faire une belle action ?

Et c'est au nom de la liberté et de la justice que sera accomplie cette triste chose !

Oh, la liberté et la justice, c'est bien ce que nous voulons aussi, nous autres socialistes. Mais nous voulons la liberté complète et la justice réelle. Et nous n'irons pas, par des scrupules de jurisprudence, fournir des armes à la plus dangereuse ennemie de la justice et de la liberté.

Qu'on sépare l'Église de l'État, c'est-à-dire qu'on lui enlève la garantie de la force publique et les écus des contribuables, — c'est bien. Mais qu'on aille jusqu'au bout : qu'on lui prenne les capitaux qu'elle prétend conserver et dont elle se sert pour encourager la superstition ; qu'on ne permette pas qu'une partie de la propriété collective de l'humanité soit aliénée à une association de mensonge et d'iniquité ; que l'on contraigne tous ces docteurs en théologie et en ignorance à gagner leur pain à la sueur de leur front, à devenir ce que doivent être tous les hommes, des travailleurs, des manouvriers ; et, cela fait, le privilège aboli et l'égalité économique réalisée, que chacun reste libre de croire ce qu'il voudra, de prier un ou plusieurs dieux, de chanter des psaumes ou de porter des médailles bénites.

Voilà ce qu'il faut faire. Et voilà ce que les libéraux ni les radicaux ne feront jamais.

Reconnaissez-le, travailleurs, et faites-en votre profit : la question de la religion est intimement liée à la question de la propriété. Tant que la propriété individuelle subsistera avec son cortège de spoliations et d'inégalités, il y aura une religion, des prêtres et des églises. La notion de la propriété individuelle a sa source dans la notion de Dieu, de l'autre vie et du salut, c'est-à-dire dans la croyance à l'arbitraire, aux passe-droits et à l'inégalité des rangs : réfléchissez-y un peu, et vous verrez combien ces deux ordres d'idées sont identiques. C'est une folie que de vouloir détruire l'un sans l'autre.

La libre-pensée, si elle reste étrangère au socialisme, ne comptera jamais dans ses rangs que quelques amateurs de philosophie ; les masses, restant esclaves du capital, resteront esclaves de la religion..

Affranchissons le travail, et la religion s'en ira toute seule.

En attendant, messieurs les politiques, réglez comme bon vous semblera les rapports de l'Église et de l'État, défaites ce qui est pour faire plus mal encore, le socialisme s'en lave les mains.


Il venait de se constituer à la Chaux de-Fonds une paroisse protestante libérale, à la tête de laquelle avait été placé, par les soins d'un comité local, un jeune pasteur appelé de France, M. Trocquemé. L'inauguration de cette église libérale eut lieu le 5 décembre, dans le temple protestant, mis à la disposition du comité local par la municipalité ; et, à cette occasion, Fritz Robert envoya au Progrès (n° 26, 11 décembre 1869), une correspondance où il appréciait ainsi cette manifestation : « Dimanche 5 décembre, dans le temple de la Chaux-de-Fonds, les chrétiens libéraux ont inauguré leur culte au milieu d'un immense concours de population. Nous sommes fort aises de voir cette question du christianisme libéral revenir sur l'eau, et nous engageons vivement nos amis à assister aux conférences de cette nouvelle religion : ils pourront ainsi apprécier à sa juste valeur la meilleure des religions chrétiennes bourgeoises, c'est-à-dire une religion renversant tous les miracles petits et grands de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais conservant cependant le plus grand des miracles : un Dieu ! et quel Dieu ? un Dieu personnel, à qui les chrétiens libéraux adressent des prières, et auquel ils demandent leur pain quotidien (sans rire) ;... un Dieu qui est notre Père, qui loge aux cieux, et qui, pour terminer, exige qu'on se lève tous ensemble dans un temple, pour lui adresser une prière par l'organe d'un ministre. »

Cette correspondance fut reproduite par le journal des orthodoxes, le Journal religieux de Neuchâtel, ce qui dépita Fritz Robert. Il envoya au Progrès (n° 28, 25 décembre 1869) une seconde lettre où il disait : « Nous le disons franchement, nous avons été profondément vexé de voir cette feuille protestante à la Veuillot s'emparer d'un de nos articles pour s'en faire malgré tout une arme contre les chrétiens libéraux » ; et il expliquait que « nous étions encore plus opposés aux principes du Journal religieux qu'à la nouvelle Église ». Un socialiste du Locle (ce fut Auguste Spichiger ou Charles Monnier), dans le même numéro du Progrès, fit suivre la lettre de Robert, au nom de la rédaction, du commentaire suivant :

« Nous partageons entièrement les idées exprimées par notre correspondant de la Chaux-de-Fonds, et ne voudrions pas avoir l'air de soutenir l'orthodoxie protestante contre le christianisme libéral... Nous voulons profiter de l'occasion pour dire ce que nous pensons de la nouvelle religion et de l'avenir qui lui est réservé. Si la nouvelle religion continue franchement à laisser champ libre au libre examen, elle deviendra dans peu de temps nécessairement rationaliste, et devra dès lors abdiquer le nom de chrétienne... Nous rendons toute justice au courage des hommes qui ont réussi chez nous à enlever à l'orthodoxie autoritaire son prestige, et nous procureront, bien plus tôt qu'on ne l'aurait supposé, la séparation de l'Église et de l'État, de l'Église et de l'École ; cette séparation sera toujours un acheminement vers la suppression complète de l'Église et un pas de fait dans la voie du progrès. C'est pourquoi, quoique nous jugions cette réforme tout à fait insuffisante, nous la préférons au stabilisme de l'Église existante et lui serons toujours reconnaissants des progrès qu'elle fait faire à cette question. »


Je reviens à Genève, où la question électorale se posait, en ce moment, dans toute son acuité. L'élection du Conseil d'État (pouvoir exécutif cantonal), qui se fait tous les deux ans, devait avoir lieu le dimanche 14 novembre. Le parti radical avait préparé de longue main une alliance avec les ouvriers de l'Internationale, et il comptait, avec l'appui de leurs voix, déloger du pouvoir le parti conservateur ; pour s'assurer les suffrages de l'Internationale, il avait placé sur la liste de ses sept candidats le nom du monteur de boîtes Grosselin, l'éloquent orateur des grandes assemblées ouvrières. La presse conservatrice dénonça cette alliance en termes virulents ; elle accusa les radicaux de Genève de pactiser avec les ennemis de la famille et de la propriété, avec les prédicateurs de l'anarchie ; les radicaux, évidemment gênés, répondaient que les ouvriers genevois étaient des hommes de bon sens, qui demandaient des réformes raisonnables, et que seul le parti radical, l'ami des travailleurs, pouvait les aider à les obtenir. L’Égalité, organe de l'Internationale, s'abstint de prendre part à ces polémiques, et, pendant toute la campagne électorale, ne dit pas un mot de la question brûlante qui mettait à l'envers toutes ou presque toutes les têtes genevoises. Le résultat de l'élection fut une déception pour les radicaux et pour Grosselin et ses amis : les conservateurs furent victorieux et gardèrent le pouvoir, quoique, bien certainement, tous ceux des membres de l'Internationale de Genève qui possédaient le droit de voter fussent allés — sauf Perron et deux ou trois autres — déposer dans l'urne un bulletin en faveur de la liste radicale. Comment s'était-il fait que l'Internationale, bien que groupant à Genève un nombre très considérable d'ouvriers, n'eût pas réussi, par son intervention, à assurer la victoire des radicaux ? C'est que, parmi les ouvriers du bâtiment, le plus grand nombre, étrangers, ou Suisses d'autres cantons n'ayant pas encore un temps de domicile suffisant, n'étaient pas électeurs ; en outre, dans la masse flottante du corps électoral, quelques centaines d'indécis, bourgeois et demi-bourgeois, ou bien ouvriers vaguement socialistes, que les chefs radicaux avaient espéré grouper autour de leur drapeau, s'étaient laissé effrayer par la presse conservatrice agitant le spectre rouge et exploitant la terreur qu'inspiraient aux têtes faibles les discussions du Congrès de Bâle sur la propriété collective et le droit d'héritage. Ainsi, il n'avait servi de rien d'écarter de l'ordre du jour des assemblées de l'Internationale genevoise ces terribles questions, si inopportunes, et de se cantonner strictement sur le terrain des questions « pratiques », groupement corporatif, coopération, crédit ; il n'avait servi de rien qu'à Bâle Grosselin et Henri Perret se fussent abstenus, ou prudemment absentés : on n'en avait pas moins exploité contre les intérêts politiques des ambitieux meneurs des ouvriers genevois ces « utopies », épouvantail des gros et des petits bourgeois, que des « esprits chimériques », des « fous » tels que Bakounine et ses amis, avaient lancées comme des brandons de discorde au sein des Sections de Genève. On prit donc, dans les conciliabules des comités, la résolution d'en finir avec les collectivistes, auteurs réels, disait-on, de l'échec électoral du 14 novembre, et de manœuvrer de façon à soustraire une fois pour toutes les ouvriers genevois et la Fédération romande à leur néfaste influence. Mais il ne fallait pas démasquer ses batteries avant l'heure où le plan de bataille aurait été savamment combiné dans tous ses détails, et, pour le moment, on trouva politique de faire bonne mine à mauvais jeu.

Deux semaines après l'élection, l’Égalité (n° 45, 27 novembre) rompit le silence qu'elle avait observé jusque-là. Le Conseil de rédaction avait jugé qu'il était nécessaire d'exposer ce qu'il estimait être le point de vue auquel devait se placer l'Internationale en matière de politique électorale ; le journal publia donc, sous ce titre : Les partis politiques à Genève et l'Internationale, un article écrit par Perron, dont je reproduis les principaux passages :

« À propos des dernières élections du pouvoir exécutif à Genève, on a fait intervenir à tort et à travers le nom de notre Association.

« Un des partis politiques en présence, le parti indépendant [436], accuse le parti radical d'avoir fait alliance avec l'Internationale.

« Il est de notre devoir de repousser cette affirmation, non point qu'elle puisse tromper beaucoup de monde à Genève, mais pour que notre silence ne soit pas interprété comme un aveu par ceux qui ne peuvent juger de ce qui se passe ici que par les récits des journaux.

« À la vérité, le parti radical a choisi comme l'un de ses candidats au Conseil d'État un ouvrier membre de l'Internationale [437] ; il est vrai encore que la généralité des ouvriers genevois ont voté la liste radicale, mais cela ne saurait en aucune manière engager notre Association.

« L'Internationale, ses Statuts généraux sont des plus précis à cet égard, ne peut et ne doit poursuivre que l’émancipation économique des travailleurs, grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique (Statuts généraux, § 3).

« Or, le Conseil d'État n'ayant ni la mission ni le pouvoir d'émanciper économiquement les travailleurs, l'Internationale ne pouvait avoir aucune raison de s'occuper de cette élection.

« Si, individuellement, les ouvriers ont voté la liste radicale, c'est que, vraisemblablement, ils ont gardé la mémoire de la conduite haineuse et violente du parti indépendant et de son Conseil d'État durant les grèves de 1868 et 1869, c'est qu'ils désiraient pour ces motifs éloigner des affaires publiques des hommes qui avaient abusé de leur pouvoir, en intervenant partialement en faveur des patrons dans un débat où ils n'avaient que faire.

« Les ouvriers genevois ont agi en ceci comme les ouvriers parisiens nommant les irréconciliables : non dans l'attente de réformes sociales importantes, — qu'ils sauront bien accomplir eux-mêmes et directement quand le jour sera venu, — mais simplement dans le but de renverser un pouvoir détesté.

« Non, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'alliance entre l'Internationale et les partis politiques, qui tous, au fond, ne veulent que la possession du POUVOIR, tandis que l’Internationale veut l'abolition de tout POUVOIR... L'Internationale veut... la révolution sociale rendant en un jour à l'ouvrier ce qui lui appartient légitimement, ce qu'on lui vole depuis des siècles ; la révolution sociale qui contraindra les exploiteurs de tous genres à travailler pour vivre, en leur ôtant la possibilité de vivre du travail des autres...

« Peut-être, en attendant mieux, — et c'est notre opinion, — aurait-il été préférable que les ouvriers, n'intervenant dans la politique que dans le but de sauvegarder, autant que faire se peut, les intérêts du travail, eussent constitué un groupe à part, et évité ainsi une situation qui n'est pas sans danger ; mais puisqu'ils ont en quelque sorte été forcés de la prendre, et, il faut le reconnaître, puisque le besoin de se mêler aux luttes des partis politiques est encore si vivace et si unanime parmi les ouvriers genevois, félicitons-nous au moins de ne plus les voir, appartenant à des fractions différentes, en hostilité les uns contre les autres ; espérons que, formant la très grande majorité du parti radical actuel, ils sauront faire disparaître les tendances bourgeoises qui s'y font encore jour, et lui imprimer un caractère vraiment populaire, une marche plus radicalement progressive que celle suivie par lui dans ces dernières années.

« Sans l'intervention déplacée du nom de l'Internationale dans les affaires de la politique genevoise, nous n'aurions pas abordé ce terrain, que, du reste, nous avons toujours soigneusement évité ; mais puisque, malgré nous, nous avons dû toucher à ce sujet, qu'il nous soit permis, en terminant, de faire une recommandation que nous suggèrent les conditions nouvelles où se trouve la classe ouvrière à Genève : c'est qu'elle veuille avec résolution les réformes qui sont un acheminement à un autre ordre social et pour l'accomplissement desquelles il n'est pas nécessaire d'attendre de grands événements. Ce sera toujours cela de fait pour le moment où la révolution sociale débarrassera une fois pour toutes le travail de ses exploiteurs, les bourgeois, comme la révolution du siècle passé a débarrassé la bourgeoisie de la noblesse. »

Cet article affirmait nettement la doctrine révolutionnaire ; mais en même temps il engageait les ouvriers à travailler « aux réformes qui sont un acheminement à un autre ordre social » ; son auteur avait même poussé l'esprit de conciliation jusqu'à déclarer que ç'avait été chose naturelle et louable de la part des ouvriers genevois d'avoir donné leurs suffrages aux candidats radicaux dans le désir d'éloigner des affaires publiques les conservateurs, qui s'étaient montrés haineux et violents, et à exprimer l'espoir que, pour complaire aux travailleurs qui formaient la très grande majorité du parti radical, celui-ci suivrait une marche « plus radicalement progressive ». Grosselin et ses amis auraient dû trouver tout cela très bien ; ils le trouvèrent en effet ; mais il n'en restait pas moins dans l'article, comme note dominante, la formidable menace d'expropriation révolutionnaire : et ces mots-là, ils n'en voulaient pas, il fallait arriver à faire qu'on cessât de les prononcer.

Le jour même où paraissait ce numéro de l’Égalité avait lieu au Cercle international une de ces réunions qu'on appelle à Genève un change banal, réunion organisée par les sociétés ouvrières de la fabrique. Grosselin, le candidat malheureux, monta à la tribune, et y fut accueilli « par les marques de la plus grande sympathie ». Il ne parla pas de politique ; il se borna à recommander la solidarité, l'union, l'étude, et termina par un éloge de l’Égalité, à laquelle il décerna un témoignage de complète satisfaction. « L’Égalité, dit-il, a actuellement une rédaction qui lui semble être la bonne ; c'est le journal socialiste le mieux renseigné sur la marche du mouvement ouvrier en Europe et en Amérique. Chacun doit y être abonné [438]. » Perron remercia, et exprima l'espoir que l'appel de Grosselin serait entendu, et que les ouvriers de la fabrique, en s'abonnant en masse, voudraient contribuer à faire prospérer l'organe fédéral, dont l'existence était dès maintenant assurée par l'abonnement rendu obligatoire dans les autres Sections de l'Internationale de Genève, dans une partie de celles du canton de Vaud, et dans celles du canton de Neuchâtel.

Mais dès le numéro suivant, l’Égalité, reprenant la question de la participation aux élections, la traitait à un autre point de vue, et disait (cette fois c'était Robin qui avait tenu la plume) : « Nous constatons avec un bien grand regret une tendance funeste qui se manifeste chez les travailleurs de tous les pays à introduire quelques-uns des leurs dans les gouvernements actuels, afin d'y obtenir quelques avantages immédiats pour la classe ouvrière ». Elle citait un article de la Liberté, de Bruxelles, sur la représentation du travail, c'est-à-dire sur la création de « Chambres du travail », constituées par les ouvriers en dehors de l'organisme gouvernemental et en opposition aux Chambres politiques ; dans cet article, on lisait des choses comme celles-ci : « Le jour où elle tomberait dans le parlementarisme, c'en serait fait de l'avenir de la classe ouvrière ; elle serait prise dans l'engrenage de la politique dite progressiste... Si un seul ouvrier participait au gouvernement de la Belgique, quel opprobre pèserait sur la classe ouvrière après une fusillade comme celle de l'Épine, ou en présence d'une loi comme celle de la milice !... Les républicains socialistes n'acceptent aucun rôle, aucune fonction dans un gouvernement basé sur l'exploitation. » L’Égalité approuvait ce langage, et disait aux travailleurs qu'ils ne devaient réclamer des gouvernements que « la liberté indispensable à leur organisation séparée. Et quand les travailleurs, à qui l'on ne peut refuser ce droit, en auront complètement usé, leur nouvelle organisation n'aura pas besoin de s'arranger avec le vieil État autoritaire, elle le remplacera. »

Il y avait là un désaveu bien net des candidatures ouvrières, — et par conséquent de la candidature de Grosselin ; les ouvriers de la fabrique ne furent pas contents, — ni Grosselin non plus, comme bien on pense.

À propos de la politique genevoise, je dois mentionner l'exécution sommaire que fit l’Égalité d'un homme qui pendant quelques mois, en 1868, avait marché dans les rangs de l'Internationale, le politicien journaliste Adolphe Catalan. Depuis longtemps son journal, la Liberté de Genève, n'était plus que l'organe de son ambition personnelle et de ses mesquines intrigues. Dans son numéro du 18 décembre 1869, ce journal osa imprimer que l’Égalité « pactisait avec les moines et les couvents ». L’Égalité (n° 49, 25 décembre) répliqua en ces termes (la réplique est de Perron) : « À quel propos Monsieur le rédacteur de la Liberté nous calomnie-t-il ?... Il n'est pas honnête, pour un homme sachant ce qu'il fait, d'être avant-hier radical, hier collectiviste, demain autre chose... L’Égalité ne s'est jamais occupée de lui ni de ses ambitions, ni de ses volte-face... ; mais elle ne veut pas lui permettre de venir aujourd'hui, pour la troisième fois, chercher à exciter les ouvriers contre leur propre journal... Les ouvriers, soyez en sûr, monsieur, ne sont plus tout à fait des imbéciles ;... ils savent fort bien que vous n'avez d'autre mobile qu'une ambition dévorante, d'autres convictions que celles qui peuvent la servir... À bas le masque, monsieur Adolphe Catalan. »


Les questions locales n'absorbaient pas toute notre attention et toute notre activité. Nous avions les yeux fixés sur ce qui se passait à ce moment autour de nous dans les pays voisins : en France, où une agitation grandissante semblait annoncer la fin prochaine de l'empire ; en Belgique, pays où l'Internationale était devenue une puissance ; en Espagne, où nous avions maintenant des amis personnels, et où les soulèvements des carlistes et des républicains fédéralistes faisaient croire à l'impossibilité de rétablir une monarchie nouvelle ; en Allemagne même, où nous suivions la querelle des lassalliens et du parti d'Eisenach, sans réussir à la comprendre. Pour mon compte, ces questions internationales m'intéressaient beaucoup plus que les querelles de ménage des Genevois, les « potins » du Temple-Unique, — choses que d'ailleurs je ne connaissais que très imparfaitement, et sur lesquelles je n'ai été mieux renseigné que plus tard : Genève, je dois l'ajouter, a toujours été pour moi terre étrangère, et ce n'est que dans les montagnes jurassiennes que je me sentais à l'aise, dans un milieu sympathique et véritablement socialiste.

En France, un nouveau massacre d'ouvriers, à Aubin, dans l'Aveyron (8 octobre), à l'occasion d'une grève de mineurs, avait provoqué l'indignation générale ; et « après la tragédie vint, selon l'usage, la farce judiciaire » : un certain nombre de grévistes, traduits devant le tribunal correctionnel, furent condamnés le 15 novembre à la prison. D'autres grèves, celle des mégissiers de Paris, des fileurs de laine d'Elbeuf et de Darnétal, etc., remplissaient les colonnes des journaux. Dans un vaillant journal hebdomadaire, le Travail, organe des sociétés ouvrières de Paris [439], Varlin avait traité la question de la grève : il avait montré que si, au point de vue des améliorations matérielles, la grève « n'était qu'un cercle vicieux dans lequel les efforts des ouvriers semblaient tourner indéfiniment », à un autre point de vue, « l'organisation des forces révolutionnaires du travail », elle était le moyen par excellence. « Bientôt, ajoutait-il, quand nous serons tous unis, comme nous sommes les plus nombreux et comme la production tout entière est le résultat de notre labeur, nous pourrons exiger la jouissance de la totalité du produit de notre travail. » L’Égalité reproduisit l'article de Varlin dans son numéro du 20 novembre. En même temps, des élections complémentaires à Paris (21 novembre, puis 5 décembre) fournissaient une nouvelle occasion d'agitation. Les socialistes français n'eurent pas de candidats à eux : mais ils profitèrent des circonstances pour éclairer les masses populaires ; leur tactique fut expliquée en ces termes par Varlin dans une correspondance adressée à l’Égalité (n° 46, 4 décembre) : « Nous jouissons depuis quelques mois d'une liberté relativement assez large ; ce n'est pas un droit reconnu, il est vrai, ce n'est que de la tolérance..... Quant à nous, socialistes, nous profitons hardiment de la latitude qui nous est laissée pour accroître nos forces par une active propagande et détruire le prestige de toutes ces personnalités bourgeoises, plus ou moins radicales, qui étaient un danger sérieux pour la révolution sociale. Depuis les élections générales (mai), un progrès immense a été accompli. Le parti socialiste n'a pas posé de candidats aux élections générales ni aux élections complémentaires qui viennent d'avoir lieu, mais les orateurs socialistes ont fait prendre aux candidats radicaux que le peuple acclamait, et qu'il était impossible de ne pas nommer, des engagements qu'ils ne devaient pas tenir, et leurs défaillances successives nous ont permis de montrer leur incurie et de désillusionner le peuple sur leur compte. » Rochefort fut élu à Belleville le 21 novembre ; le 9 décembre paraissait le premier numéro de la Marseillaise, dans laquelle Rochefort fut chargé de la partie politique, tandis que la partie sociale du journal et la direction étaient confiées à Millière, qui bientôt s'associa des membres de l'Internationale, anciens collaborateurs du Travail.


Après le Congrès de Bâle, un des délégués espagnols, Sentiñon, avait fait un voyage en Allemagne et en Belgique pour y prendre des renseignements sur diverses questions techniques, en vue d'une prise d'armes éventuelle des ouvriers de la Catalogne. À son retour, en novembre, il s'arrêta chez moi, à Neuchâtel. C'était un homme d'un caractère doux et affable, très instruit, à la contenance calme et presque timide ; il avait fait ses études de médecine à l'université de Vienne, en Autriche, et parlait l'allemand comme un Allemand. Il y avait un mystère dans sa vie, mystère que j'ignore et n'ai pas cherché à savoir : il l'avait confié à Bakounine, qui, en passant à Neuchâtel à la fin d'octobre, m'avait parlé de lui avec beaucoup de sympathie. Sentiñon désirait voir chez eux nos camarades des Montagnes, et, le 23 novembre, sur son désir, je le conduisis au Locle, où, à l'occasion de son passage, avait été convoquée une assemblée générale des trois Sections locales, assemblée à laquelle assistèrent également des délégués de la Chaux-du-Milieu, de la Chaux de-Fonds, du Val de Saint-Imier et de Neuchâtel. Le Progrès (n° 24, 27 novembre) rendit compte de cette réunion ; voici quelques extraits de son compte-rendu :


La séance a été ouverte à huit heures du soir par Aug. Spichiger, président du comité local, qui a annoncé qu'il y aurait le dimanche 5 décembre un meeting aux Ponts, et le dimanche 12 décembre un autre meeting à Bienne.

La parole a été donnée ensuite à Sentiñon, qui s'est exprimé à peu près en ces termes :

« En Espagne, comme vous savez, le parti républicain avait pris les armes le mois passé pour empêcher l'élection d'un roi. Cette insurrection a échoué, parce que les républicains n'avaient pas su gagner l'appui des ouvriers. En effet leur but était purement politique... Malgré la défaite des républicains, la situation en Espagne est loin d'être défavorable ;... et lorsque l'état de siège sera levé, on réussira très promptement à faire adhérer de toutes parts les ouvriers à l'Internationale. L'Espagne a un avantage sur d'autres pays catholiques : le clergé n'y a aucune influence, sur les hommes du moins. D'abord, chose fort réjouissante, il n'y a plus de moines en Espagne ; et la haine contre cette espèce-là est si vive, que, si un moine osait se montrer dans les rues d'une ville, il serait infailliblement lapidé. Quant au clergé séculier, il est méprisé... Une autre chose de bon augure pour le socialisme en Espagne, c'est que l'antagonisme entre les paysans et les ouvriers n'y existe pas. Les paysans désirent une révolution encore plus que les ouvriers des villes. En Catalogne, c'est un fait connu que les paysans sont communistes... . Vous le voyez, les nouvelles que j'ai à vous donner sont bonnes, et je serai heureux d'avoir à en rapporter de vous de bonnes aussi à mon retour à Barcelone. »

Guillaume, de Neuchâtel, remercie Sentiñon... « L'exemple des ouvriers espagnols, dit-il, est digne d'être imité ;... ils ont refusé de se laisser entraîner sur le terrain de la politique telle que l'entend le parti républicain. Malheureusement, dans plusieurs pays, les ouvriers ne comprennent pas encore clairement la question sociale, et se montrent moins sages que les Espagnols ; ainsi en Hollande, dans le meeting tenu dernièrement à Rotterdam, les ouvriers ont décidé que la chose la plus importante pour eux était d'obtenir le suffrage universel ! Que ne font-ils comme leurs voisins les Belges, qui ne perdent pas leur temps à réclamer une souveraineté populaire illusoire et qui consacrent toute leur énergie à organiser fortement l'Internationale. Ici, en Suisse, nous devrions savoir que le suffrage universel est absolument impuissant contre les abus sociaux, et que l'ouvrier, lorsqu'il croit exercer un droit en allant voter, ne fait que donner son assentiment à un régime organisé pour maintenir les privilèges de la classe bourgeoise... »

Heng, de la Chaux-de-Fonds, parle de la crise que traverse en ce moment la Section de cette localité. Cette crise est venue des alliances politiques contractées par certains soi-disant socialistes, dont nous nous séparons hautement... On trouve encore à la Chaux-de-Fonds trop d'esprit de clocher ; on n'a pas ce sentiment véritablement international, qui doit faire prendre intérêt aux luttes et aux souffrances de nos frères travailleurs du monde entier... Cependant il faut espérer qu'avant peu la Chaux-de-Fonds verra se former une fédération ouvrière qui travaillera d'une manière convenable à réaliser le but de notre Association.

Schwitzguébel, de Sonvillier, raconte ce qui se passe au Vallon de Saint-Imier. Là, les Sections internationales avaient été fondées, il y a trois ans, dans un but d'agitation politique, par des ambitieux qui voulaient s'en faire des marchepieds. Il a fallu du temps et des efforts pour ramener les ouvriers du Vallon, égarés par ces messieurs, au véritable socialisme. Aujourd'hui le mal est réparé, tout marche dans un excellent esprit... Il parle aussi des résultats du meeting de Sonceboz : plusieurs ouvriers énergiques, habitant des localités qui n'ont pas encore de Sections, avaient promis au meeting de travailler à en créer ; mais, devant les menaces et les vengeances de certains patrons, ils ont dû renoncer pour le moment à leur œuvre...

Des remerciements sont votés à deux délégués de la Chaux-du-Milieu qui assistent à l'assemblée, et qui sont venus dans l'intention de chercher à implanter l'Internationale dans la vallée de la Brévine [440].


En tête de ce numéro du Progrès se trouvait un avis annonçant que désormais le journal paraîtrait tous les huit jours, au prix de 5 francs par an. En moins d'une année, la petite feuille volante, à périodicité incertaine au début, puis se risquant, au bout de trois mois, à paraître tous les quinze jours, avait réussi à consolider définitivement son existence et à devenir hebdomadaire. Le comité de rédaction annonçait qu'il chercherait à faire du Progrès « un organe actif de propagande pour l'Association internationale dans le canton de Neuchâtel et le Jura bernois ».

Sentiñon allait rentrer en Espagne en passant par Lyon et Marseille. Il fut décidé entre nous que je me rendrais à Lyon avec lui pour y visiter les socialistes lyonnais. Je rejoignis Sentiñon à Genève le vendredi 3 décembre ; j'y passai la soirée avec lui, Robin et Perron. Fut-ce à ce moment que je fis une copie, pour l'emporter à Lyon et la remettre à Albert Richard, d'un vocabulaire chiffré élaboré par Bakounine — qui avait la manie des dictionnaires secrets et qui en imaginait à chaque instant un nouveau — de concert avec Sentiñon et Farga-Pellicer, ou bien Bakounine m'avait-il remis ce vocabulaire à son passage à Neuchâtel en octobre (ou encore Sentiñon me l'avait-il apporté en novembre) et était-ce chez moi, à Neuchâtel, que je l'avait copié ? Je ne sais plus, et d'ailleurs il n'importe. Robin me donna l'hospitalité pour la nuit, dans l'appartement de Serno-Soloviévitch qu'il occupait. Le samedi je partis avec Sentiñon pour Lyon, où nous arrivâmes vers le soir. Albert Richard était venu nous attendre à la gare de Perrache, et nous emmena fort loin, le long de la Saône, jusqu'au quai de Serin, où il habitait, au n° 20, chez ses parents. Nous y fûmes rejoints par André Bastelica, un jeune socialiste marseillais, d'origine corse, qui arrivait de Marseille sur une convocation qui lui avait été adressée : il avait obtenu un congé d'un jour du négociant grec chez lequel il était commis. Je me souviens que le père d'Albert Richard, le vieil ouvrier tisseur Honoré Richard, avait du travail de nuit, et nous quitta pour se rendre à l'atelier, emportant quelques provisions et un flacon de vin. Pour nous, après avoir soupé frugalement avec du pain et du fromage persillé, nous nous entretînmes de la situation jusqu'à une heure assez avancée. Bastelica devait coucher chez Richard ; quant à Sentiñon et à moi, nous dormîmes dans un garni du voisinage.

Pour occuper la matinée du dimanche, nous allâmes rendre visite à la citoyenne Virginie Barbet, correspondante de l'Égalité, qui tenait un cabaret dans les environs d'une caserne [441]. Je me sentais fort dépaysé, depuis mon arrivée, dans ce milieu si différent de celui où je vivais ; j'en recevais une impression défavorable, et cette impression ne fit que s'accroître dans la réunion privée qui eut lieu l'après midi. À cette réunion avaient été convoqués une vingtaine de militants, hommes d'action, m'avait-on annoncé ; les choses que j'entendis dans ce conciliabule me donnèrent l'idée la plus fâcheuse du groupe « révolutionnaire » au sein duquel Albert Richard jouait le rôle de premier ténor. Je gardai mon impression pour moi, jugeant inutile de la communiquer à Sentiñon, qui d'ailleurs observait de son côté la plus grande réserve : je n'ai jamais vu d'homme si strictement boutonné. Le soir, nous dînâmes ensemble, Sentiñon, Bastelica, Albert Richard et moi, chez Louis Palix, ouvrier tailleur. Cours Vitton, 41, aux Brotteaux. Palix était un homme d'âge, au visage ascétique qu'encadrait une barbe noire, à la parole grave et lente ; j'avais fait sa connaissance deux ans auparavant au Congrès de Lausanne, et je l'avais retrouvé au Congrès de Bâle ; de tous les Lyonnais que j'avais vus dans ces deux journées, c'était le seul pour qui je me sentisse une sympathie réelle et qui m'inspirât de la confiance. À la table de famille s'assirent avec nous Mme Palix, une veuve remariée, qui exerçait la profession de sage-femme, et les deux enfants qu'elle avait eus de son premier mariage, Narcisse Barret, qui prit une part active aux mouvements révolutionnaires des deux années suivantes, et sa sœur dont j'ai oublié le nom. Sentiñon et Bastelica devaient prendre ensemble à Perrache le train de Marseille, vers minuit (car Bastelica était tenu de rentrer à son bureau le lundi matin) ; je devais, moi, prendre celui de Genève à la gare des Brotteaux, vers cinq heures du matin, et, afin que je fusse à portée, Palix m'offrit l'hospitalité pour cette seconde nuit. Quand l'heure du départ du train de Marseille fut proche, Sentiñon, Bastelica et Richard prirent congé. Je serrai cordialement la main de Sentiñon, en qui j'avais trouvé un homme modeste, intelligent, cultivé, et entièrement dévoué à la cause commune ; je ne devais plus le revoir. En juin 1871, lorsque commencèrent les persécutions contre l'Internationale en Espagne, il fut enfermé à la forteresse de Montjuich ; et quand il en sortit, il trouva la Fédération espagnole aux prises avec l'intrigue marxiste, ourdie par Paul Lafargue ; découragé et dégoûté, il se retira de la vie militante. Quant à Richard et à Bastelica, je devais malheureusement les rencontrer encore. Je me mis ensuite au lit pour dormir quelques moments : on m'éveilla vers quatre heures du matin en frappant à la porte de la chambrette où j'avais reposé, et je m'acheminai tout seul vers la gare. Une fois dans le train, en roulant du côté de la Suisse, je résumai mes impressions de ces deux journées en cette conclusion, que, s'il devait se produire un jour à Lyon un mouvement révolutionnaire, il ne pourrait aboutir, entre les mains des hommes que j'avais vus, qu'à un avortement piteux. En passant à Genève, je fis part de cette opinion à Perron et à Robin ; je la communiquai ensuite à mes amis des Montagnes, quand je les revis ; mais je ne la motivai que sur des considérations générales : je me gardai de dire du mal d'Albert Richard, ne voulant pas inoculer à autrui mes préventions personnelles ; bien plus, je m'efforçai, dans mon for intérieur, de résister à l'antipathie et à la méfiance que je ressentais, de peur d'être injuste [442].

J'ai dit que j'avais apporté à Albert Richard un vocabulaire chiffré copié de ma main. Cette pièce fut saisie lors des perquisitions faites chez lui en mai 1870 ; et au troisième procès de l'internationale à Paris (audience du 22 juin 1870), l'acte d'accusation la mentionna en ces termes : « Pour compléter cet exposé, il convient de citer encore un dictionnaire spécial découvert, avec d'autres pièces analogues, chez Richard de Lyon, et dans lequel les mots usuels, les noms et qualités d'im certain nombre de personnes sont représentés par des chiffres ou des lettres convenus. Parmi les locutions traduites en chiffres, on lit celles-ci : Organisation secrète internationale, allié secret international, etc. Tous les noms des principaux chefs de l'association, Jung, Eccarius, Dupont, Hins, De Paepe, Robin, Brismée, Perron, etc., ont leurs équivalents, ainsi que les mots nitro-glycérine, picrate de potasse, armes, poudre, munitions, etc. »

Dans son réquisitoire (audience du 29 juin), l'avocat impérial Aulois voulut voir là une preuve que l'Internationale était une société secrète ; il dit : « Ce dictionnaire en chiffres et lettres de convention, ces mots et signes de ralliement, trouvés chez Richard, de Lyon, ne prouvent-ils pas qu'une organisation secrète existe par-dessous l'organisation publique ? Richard, interrogé au sujet de ces pièces, a fait cette réponse que je vous abandonne : « C'était simplement une bêtise qu'un de ses amis lui a remise à Berne, qu'il avait eu la bêtise de la garder, et qu'il ne s'en était jamais servi ». Or, on lit, sur une des pièces dont je parle, cette note : « Robin (l'un des prévenus) et Perron n'emploient pas le vocabulaire à partir du n° 105. »

Robin, mis ainsi en cause, répondit ce qui suit : « Il y a une chose que l'on ne peut m'imputer comme grief, mais que l'accusation signale, et qui peut, par suite, exercer un grand poids sur votre jugement, c'est de figurer sur le dictionnaire de Richard, et de ne l'employer que jusqu'au n° 1o5. Je connais ce dictionnaire, et je vais vous en dire un peu plus long que vous n'en savez. Comme Richard, je vous dirai que c'est une bêtise. Il fut créé pour se défendre contre les indiscrétions et les soustractions que l'on attribue à la poste, et pas toujours à faux, comme on le voit dans l'exemple cité par Me Bigot [443]. Il fut imaginé par trois personnes que je ne vous désigne pas et qui étaient nos amis [444]. Ils nous l'envoyèrent ; il nous parut absurde. Cependant nous le copiâmes par condescendance, Perron et moi ; mais notre patience n'alla que jusqu'au n° 105, et l'un de nous indiqua dans une note que nous n'allions pas au delà. J'ajoute que nous ne sommes jamais allés en deçà ; que nous ne nous en sommes jamais servis. Je l'affirme, et mon affirmation est une preuve jusqu'au moment où une note écrite dans ce système par l'un de nous aura prouvé le contraire. Nous sommes en tout sept à le connaître : Perron, Richard, Guillaume et moi, et les trois que vous n'avez sans doute pas envie que je vous nomme. Voilà le fameux dictionnaire sur lequel M. l'avocat impérial se base pour affirmer qu'il a servi pour les communications entre tous les affiliés ! »

Ce dictionnaire « fameux » a été publié in-extenso par M. Oscar Testut dans un de ses volumes sur l'Internationale.


Je n'ai pas à passer en revue tous les faits, toutes les manifestations qui annonçaient à ce moment, d'un bout de l'Europe à l'autre, les espérances qu'avait fait naître l'Internationale dans le cœur des exploités, les progrès croissants du travail d'organisation qui s'accomplissait partout. Je citerai seulement un ou deux exemples caractéristiques.

L’Égalité publiait dans son numéro du 11 décembre l'entrefilet suivant : « Pauvres capitalistes ! ce ne sont pas seulement les ouvriers qui vous tournent le dos. Partout il y a des jeunes gens qui, appartenant aux classes privilégiées, n'auraient qu'à le vouloir pour exploiter sous votre égide la vile multitude, et qui préfèrent au vôtre le parti de la justice et du travail... La scène se passe dans une mine que nous ne nommerons pas. Un jeune ingénieur, portant le même vêtement de travail que les ouvriers, est au milieu d'eux, « Je leur parlais, nous écrit-il, de l'agitation ouvrière en France, en Belgique, des massacres de Seraing, du Borinage, de la Ricamarie, d'Aubin ; je leur disais le moyen qui seul peut nous sauver tous. Ils me comprenaient, ils appréciaient la tactique des endormeurs bibliques ou patriotes qui ont intérêt à maintenir l'étal social actuel. » L'orateur était debout sur un bloc de minerai, sa lampe à côté de lui, appuyé sur le pic du mineur. Des ouvriers, assis sur d'autres blocs, écoutaient la révélation. Cent lampes éclairaient d'une demi-lumière ce fantastique tableau ; cent cœurs d'hommes battaient de cet enthousiasme qui renouvellera le monde ! »

Au fond de la Silésie, dans le district minier de Waldenburg, huit mille ouvriers s'étaient déclarés en grève pour lutter contre une oppression infâme. Le Comité du Parti ouvrier démocrate-socialiste d'Allemagne adressa un appel à tous les membres de l'Internationale en faveur des grévistes. Ces ouvriers n'étaient pas de l'Internationale, mais ils défendaient le travail contre le capital, cela suffisait. L’Égalité (n° du 25 décembre) reproduisit l'appel, ainsi que tous les journaux socialistes. Les représentants de l'Internationale parisienne voulurent affirmer leur solidarité avec les grévistes silésiens ; mais, impuissants à leur envoyer un secours en argent, ils publièrent dans la Marseillaise (n° du 1er janvier 1870) une Déclaration disant : « La longue période de grèves que nous traversons... épuise chaque jour les caisses des sociétés ouvrières sans amener d'autre résultat que de faire ressortir l'immoralité des moyens qu'emploient les détenteurs du capital pour se soustraire aux réclamations toujours modérées des prolétaires... En présence de cette situation, que pouvons-nous faire ? l'obole de la solidarité que l'ouvrier prélève sur son nécessaire, l'association même, sont manifestement insuffisantes ; le mal est trop profond, il faut d'autres remèdes. Ce remède ne peut être que dans une transformation radicale de notre état social. Cette transformation, objet de tous nos vœux, nous l'appelons de toute notre énergie. » Si les Parisiens n'envoyèrent pas d'argent, on vit par contre, chose extraordinaire, les ouvriers de Naples faire entre eux une collecte pour les grévistes silésiens, et envoyer trois cents francs au Comité fédéral romand pour être transmis aux mineurs de Waldenburg.

Le Times, sortant de son impassibilité habituelle, constatait la place immense prise par l'Internationale dans les affaires du monde entier en ces lignes, qui furent reproduites par l’Égalité (n° 49, 25 décembre) et le Progrès (n° 28, 20 décembre) :

« Nous l'avouons, nous nous sommes moqués de cette étrange association ! Eût-on pu croire, il y a quatre ans, qu'elle était destinée à jouer un tel rôle dans l'univers, deviner son importance future, ses progrès rapides et inouïs ? Pour assister dans l'histoire au spectacle d'une organisation aussi formidable et d'une propagande pareille, faisant des milliers et des millions de prosélytes, il faudrait remonter aux premiers temps du christianisme ! »


Le mouvement de propagande commencé par le meeting de Sonceboz et l'assemblée populaire de Saint-Imier continuait dans les Montagnes. Le Progrès (n° 26 et 27, 11 et 18 décembre) rendit compte de deux réunions qui avaient eu lieu à la Chaux-du-Milieu et aux Ponts, le dimanche 5 décembre, et d'un grand meeting qui s'était tenu à Bienne le dimanche 12 décembre. Dans cette dernière assemblée avaient parlé non seulement des délégués du Val de Saint-Imier et de Neuchâtel, mais un délégué venu de Genève, le vieux socialiste allemand J.-Ph. Becker. Nous voyions encore en Becker un ami et un allié ; nous dominant de sa haute taille, qui ne le cédait qu'à la stature colossale de Bakounine, avec sa longue barbe grise qui descendait en fleuve sur sa large poitrine, il nous ouvrit ses bras, à Schwitzguébel et à moi, pour nous serrer sur son cœur et nous donner l'accolade fraternelle, ou plutôt paternelle, selon son habitude. Après le meeting, il me remit un Manifeste aux travailleurs des campagnes, écrit par lui en allemand, dont il avait lu et commenté quelques pages à la tribune ; je lui promis d'en faire une traduction française ; un fragment de ma traduction parut dans le Progrès du 20 décembre, et la traduction intégrale fut publiée en brochure à Genève en février 1870. En même temps, sur ma demande, Becker accepta de rédiger pour le Progrès un article donnant des éclaircissements complets sur la question du rôle joué en Allemagne par Schweitzer, question qui restait encore enveloppée pour nous de tant d'obscurité.

À la Chaux-de-Fonds, comme l'avait indiqué Heng le 23 novembre au Locle, il y avait eu dans le sein de la Section une crise venant de l'opposition que les « coullerystes », encore assez nombreux, faisaient aux idées collectivistes. Dans la seconde moitié de décembre, les socialistes les plus résolus se constituèrent en une Section nouvelle, se donnant pour mission d'organiser des meetings et de travailler activement à la constitution d'une Union ouvrière locale. Les coullerystes restèrent groupés dans l'ancienne Section centrale. Nos amis avaient pensé que, grâce à cette séparation, on éviterait des tiraillements nuisibles au progrès de l'organisation. Une lettre imprimée dans le Progrès du 26 décembre dit à ce sujet : « Nous avons enfin de bonnes nouvelles à vous adresser. La Section de la Chaux-de-Fonds s'est décidément séparée en deux groupes : l'un, le plus fort, continuera, sous le nom d’ancienne Section, à conduire les affaires administratives du Cercle des ouvriers ; l'autre, sous le nom de Section de la propagande, se constitue dans le but essentiel de réunir en un même faisceau le plus grand nombre des sociétés d'ouvriers du pays, en laissant à chacune de ces sociétés toute sa liberté d'agir et son autonomie. La Section de la propagande ne se composera que d'un nombre restreint de membres dévoués, ayant fait pour ainsi dire une profession de foi socialiste, et se donnant le devoir d'organiser le plus grand nombre de meetings possible. »

Une correspondance de Neuchâtel (Progrès du 4 décembre) parle en ces termes du mouvement socialiste : « Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner de la Section internationale de notre ville. Elle ne compte encore qu'une cinquantaine de membres, il est vrai ; mais ils sont animés d'un véritable zèle, et font une active propagande. La Section a des assemblées régulières tous les quinze jours... Dans l'assemblée du 20 novembre, il a été décidé qu'un appel serait adressé aux différentes sociétés ouvrières de Neuchâtel pour les engager à se constituer en fédération et à adhérer à l'Internationale. Un comité a été nommé pour s'occuper de cette affaire... La Société des monteurs de boîtes de Neuchâtel a adhéré à l'Internationale à la suite de la dernière grève, mais jusqu'à présent elle n'a pas donné signe de vie... Par contre nous avons vu avec joie, le 20 novembre, des membres de l'Association des graveurs et de l'atelier coopératif des ouvriers tailleurs, qui ont promis de faire auprès de leurs sociétés des démarches pour les amener à entrer dans l'Internationale. Des autres corps de métiers je ne puis rien vous dire encore de positif. Les vignerons de Neuchâtel sont en difficultés depuis plusieurs semaines avec les propriétaires : voici de quoi il s'agit [suit l'exposé détaillé des réclamations des vignerons]. Mais il ne faut pas se faire d'illusions : malgré cette velléité de revendication, les vignerons de Neuchâtel se tiendront longtemps encore éloignés de l'Internationale ; ils se sont constitués en société, il est vrai, mais cette société est présidée — le croirez-vous ? — par le célèbre avocat Lardy, l'homme à la cravache ! L'article principal du règlement est ainsi conçu : Tout membre de la Société des vignerons doit avoir une Bible et ne pas négliger le service divin ! »


À Genève, Robin, dans l’Égalité, continuait avec zèle une propagande s'inspirant des principes du collectivisme révolutionnaire ; mais malheureusement il donnait souvent cours à son humeur taquine, qui devenait grincheuse pour le plus futile motif. C'est ainsi qu'il eut l'idée, à bonne intention, de rappeler au Conseil général de Londres que l'article 2 du règlement adopté en 1866 avait prescrit la publication par le Conseil, aussi souvent que ses moyens le lui permettraient, d'un bulletin embrassant tout ce qui peut intéresser l'Association internationale ; que le Congrès de Lausanne (1867) avait décidé qu'à défaut de ce bulletin, le Conseil général ferait chaque trimestre une communication au bureau central de chaque pays, qui serait chargé de la faire reproduire par les journaux du pays ; et qu'enfin au Congrès de Bâle — Robin croyait s'en souvenir — il avait été voté une résolution portant que le Conseil général devait envoyer chaque mois une note officielle à tous les organes de l'Internationale. « La tâche du Conseil général, ajoutait-il, devient ainsi très facile et très peu coûteuse. Il lui suffit même d'envoyer un exemplaire de sa note à un seul journal de chaque langue, qui sera chargé d'en envoyer immédiatement une épreuve aux autres journaux. Nous espérons qu'il ne tardera pas à remplir un vœu plusieurs fois exprimé, et nous engageons nos confrères des autres organes de l'Internationale, tous les jours plus nombreux, à se joindre à nous pour lui rappeler sa promesse. » (N° 42, 6 novembre.) Dans le numéro suivant de l’Égalité, il signala les inconvénients que pouvait présenter ce fait que le Conseil général servait en même temps de centre fédéral aux sociétés anglaises adhérentes à l'Internationale : « N'y aurait-il pas lieu, disait-il, de constituer à Londres un Conseil régional anglais remplissant en Angleterre le même rôle que les Conseils régionaux belge et romand en Belgique et en Suisse ? de cette façon le Conseil général pourrait réserver toute son activité aux affaires générales de l'Internationale, besogne qui nous paraît déjà immense, et qui s'accroît encore chaque jour. » Enfin, le 11 décembre (n° 47), il disait, à propos d'un manifeste du Conseil général relatif au mouvement fénian en Irlande, qu' « il aurait aimé recevoir en même temps une explication qui en fît comprendre l'opportunité » ; puis, revenant à la charge, il exhortait le Conseil à renoncer à assumer les fonctions de centre fédéral des sociétés anglaises : « Nous trouvons ce cumul très fâcheux. Remplir deux tâches aussi difficiles est au-dessus des forces d'hommes qui ont encore à s'occuper de gagner leur vie. L'une d'elles doit nécessairement nuire à l'autre, et c'est ce qui arrive en ce moment. Si le Conseil siégeant à Londres administre parfaitement les affaires locales de la Grande-Bretagne, point sur lequel nous n'avons aucun avis à émettre, il est certain qu'il néglige des choses extrêmement importantes au point de vue général de l'Internationale. » Cette négligence dont le Conseil s était rendu coupable, c'était l'omission de la note mensuelle qu'il devait envoyer aux journaux ; et Robin le morigénait sur ce point en ces termes : « Dans le n° 42 de l’Égalité, nous avons indiqué les obligations dudit Conseil, relativement au bulletin ; nous n'avons rien vu venir. Nous les lui rappelons avec l'article 1er du règlement annexé aux Statuts généraux : « Le Conseil général est obligé d'exécuter les résolutions des Congrès ». Nous prions pour la seconde fois nos confrères de se joindre à nous pour rappeler au Conseil siégeant à Londres ses obligations comme Conseil général de l'Internationale, et de l'engager avec nous à se débarrasser de la partie relativement secondaire de sa besogne, en poussant à la création d'un Conseil régional anglais. » Et il terminait par une nouvelle demande, qui était en réalité une marque de déférence envers le Conseil général, mais qui, dans la forme où elle était présentée, semblait encore une taquinerie : « Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général pour que ses réponses constituent un assez long bulletin. Elles viendront plus tard. En attendant, nous nous contenterons de nous joindre au Progrès, du Locle [445], pour le prier de nous éclairer sur la fameuse question Liebknecht-Schweitzer, qui a occupé au Congrès plusieurs heures dans les séances administratives, et même dans les séances publiques [446], et qui, d'après les journaux, paraît être l'unique préoccupation des travailleurs de l'Allemagne. Les ouvriers de ce pays sont partagés en deux groupes, dont les chefs, tous deux siégeant au Parlement bourgeois, s'accablent l'un l'autre d'accusations qu'il ne nous plaît pas de reproduire. Autant qu'il leur est permis d'en être avec les lois locales, ces deux groupes sont de l'Internationale. Puisqu'il paraît que les ouvriers allemands ne peuvent pas, hélas ! se dispenser de suivre quelqu'un, quel est celui des deux groupes qui suit un intrigant ? Sous ce rapport, au Congrès, nous n'avons entendu qu'une cloche. Nous ne préjugeons rien, nous ne voulons pas dire que ce ne soit pas la bonne, mais nous voudrions entendre l'autre. Mieux encore, nous demandons l'avis éclairé et impartial du Conseil général, afin de saisir parfaitement quels sont nos amis et nos ennemis. Nous espérons que notre excellent confrère le Travail, qui a publié récemment une correspondance en faveur de M. de Schweitzer, se joindra au Progrès et à nous pour obtenir cet indispensable éclaircissement. »

Cet article, par la façon dont les choses y étaient dites, constituait une véritable provocation à l'adresse du Conseil général, et Marx n'était pas homme à permettre qu'on lui parlât sur ce ton. Il allait le faire voir [447].

L'article que j'avais publié dans le Progrès (n° 25, 4 décembre), et dont parlait Robin en disant qu'il se joignait au Progrès pour interpeller Londres, n'avait, lui, absolument rien d'agressif, comme on va le constater ; il exprimait la perplexité où j'étais, l'étonnement que m'avait causé l'attitude de Liebknecht après le Congrès de Bâle, et l'étonnement non moins grand où me jetait celle de Schweitzer et des lassalliens. Je reproduis cet article ici :


On sait que la presque totalité des ouvriers socialistes, en Allemagne, font partie d'une grande association fondée par Lassalle. À la mort de Lassalle, M. de Schweitzer lui succéda comme président de l'Association, et c'est lui qui la dirige encore aujourd'hui.

Cette année, au Congrès d'Eisenach, une scission s'est produite. Une partie des socialistes allemands, accusant Schweitzer d'être vendu à Bismarck et de travailler dans l'intérêt de la réaction, se séparèrent de lui sous la conduite de M. Liebknecht, et fondèrent une association nouvelle, dont l'organe est le journal Der Volksstaat, paraissant à Leipzig. Les amis de Liebknecht s'intitulent parti de la Démocratie sociale : loin de renoncer à la politique comme nous, ils disent hautement que les réformes politiques doivent précéder les réformes sociales, — ce qui est absolument contraire au principe même en vertu duquel l'Association internationale des travailleurs s'est constituée.

M. Liebknecht est venu au Congrès de Bâle. Il s'y est prononcé d'une manière assez équivoque sur le principe de la propriété collective ; par contre il a été l'un des plus chauds avocats de la législation directe. Enfin, il a raconté à sa manière les discussions du Congrès d'Eisenach, a dépeint Schweitzer et ses partisans sous les couleurs les plus noires, et a demandé, pour lui et ses amis, d'être reçus dans le sein de l'Internationale.

Il était impossible aux délégués de Bâle, peu au fait des affaires d'Allemagne, de vérifier l'exactitude des assertions de M. Liebknecht. Aussi aucune protestation ne se fit entendre, et personne n'essaya de mettre en doute sa bonne foi.

Mais voici qu'après le Congrès de Bâle, M. Liebknecht et ses amis refusent d'admettre la résolution concernant la propriété collective. Ils déclarent que c'est là un principe que chaque association ouvrière peut accepter ou rejeter, sans que cela porte atteinte à la pureté de son socialisme. En un mot, ils renient le programme de l'Internationale, ils font des concessions aux tendances bourgeoises.

Par contre — à notre grand étonnement — les ouvriers lassalliens, les amis de Schweitzer, ceux que M. Liebknecht représentait comme vendus à la réaction, adoptent en plein les résolutions du Congrès de Bâle, entre autres celle relative à la propriété collective ; ils déclarent dans leur journal, le Sozial-Demokrat, que leur programme est celui de l'Association internationale, et qu'ils sont d'accord avec elle sur tous les points. Ils représentent M. Liebknecht comme un bourgeois cherchant à égarer les ouvriers et à les désunir, et ils protestent de toute leur force contre les calomnies dont Schweitzer a été l'objet de sa part.

Que faut-il croire ? Comment démêler nos véritables amis au milieu de ce chassé-croisé d'accusations réciproques et de démentis ? Il nous semble qu'il serait du devoir du Conseil général de notre Association d'intervenir, d'ouvrir une enquête, sur ce qui se passe en Allemagne, de prononcer entre Schweitzer et Liebknecht, et de faire cesser par là l'incertitude où nous jette cette étrange situation.


Dans le numéro suivant du Progrès (n° 26, 12 décembre), je reproduisais, le même jour que l’Égalité, le manifeste du Conseil général relatif aux fénians ; mais, bien loin de le désapprouver, j'en parlais en ces termes :


Nous recevons de notre Conseil général à Londres la pièce suivante, qui exprime envers les socialistes irlandais, les fénians, une sympathie à laquelle nous nous associons en plein ;


Et je motivais ensuite cette sympathie en expliquant que les fénians voulaient « proclamer en Irlande la république démocratique et sociale fondée sur la propriété collective du sol ».

Dans ce même numéro, le Progrès commençait la publication du Rapport du Conseil général au Congrès de Bâle, que j'avais traduit moi-même sur le texte anglais inséré dans un Compte-rendu du Congrès que le Conseil général venait de publier à Londres.


Deux autres incidents, dus à l'humeur batailleuse et au manque de tact de Robin, achevèrent de gâter les affaires à Genève et de préparer la crise qui allait diviser la Fédération romande : une sotte querelle cherchée à Duval, une querelle plus sotte encore cherchée à Wæhry. Les récriminations intempestives et injustes à l'adresse du Conseil général devaient nous brouiller avec Marx ; les noises avec Duval et Wœhry allaient livrer l’Égalité aux mains d'Outine.

L’Égalité avait commencé le 6 novembre (n° 42) la publication d'un Historique de la Société des menuisiers de Genève. Dans le numéro du 27 novembre, elle interrompit cette publication sur une phrase qui disait : « Il ne nous reste plus qu'à parler de la récente grève des ouvriers de la fabrique de MM. Camps et Cie » ; et la rédaction fit suivre cette phrase de l'observation que voici : « Les renseignements que devait nous fournir sur cette grève le comité des menuisiers ne nous sont pas encore parvenus. Nous engageons les ouvriers qui s'intéressent à ces notices à blâmer fortement la négligence de leur comité. » C'était Duval qui était président de ce comité : on juge s'il fut satisfait de la publication d'une note semblable. Robin laissa passer quinze jours ; puis, comme la suite de l’Historique ne lui avait pas été envoyée, il récidiva ; l’Égalité du 11 décembre (n° 47) publia, en tête de la colonne des avis, la réclamation que voici : « Réclamation au comité des menuisiers. La rédaction n'a pas encore reçu les documents, promis depuis plus d'un mois, pour terminer le travail commencé sur l'historique de votre société. » Quand Robin était agacé, rien ne pouvait le retenir ; les documents n'arrivant toujours pas, il lança une troisième mise en demeure ; le 18 décembre (n° 48), l’Égalité imprimait ceci : « Réclamation. La rédaction n'a rien reçu du comité des menuisiers. Le président lui a encore promis pour dimanche prochain les documents nécessaires pour terminer l'historique de la Section. » Les sommations de Robin aboutirent à faire remettre à la rédaction, le lundi 20 décembre, — ainsi que l'annonça l’Égalité du 25, — les documents réclamés ; mais elles avaient exaspéré si fort l'irascible Duval qu'en haine de Robin et de son ami Perron, il passa sans retour dans le camp de la coterie.

Quant à Wæhry, membre obscur jusque-là du Conseil de rédaction, et membre aussi de la commission de la bibliothèque, c'est en cette seconde qualité que Robin l'attaqua, sans se douter, hélas ! des suites fatales qu'allait avoir son imprudence. La bibliothèque de l'Internationale genevoise avait dû être fermée momentanément pour permettre le classement de livres légués par Serno-Soloviévitch, et aussi pour qu'on pût faire certaines réparations ; un avis inséré dans l’Égalité du 16 octobre l'avait annoncé aux membres des Sections de Genève. Au bout de deux mois l'opération n'était pas achevée, et quelques habitués se plaignirent. Il n'y aurait eu, semble-t-il, qu'à s'adresser amicalement à la commission de la bibliothèque, pour la prier de se presser un peu, sans donner à la ilainte une publicité intempestive. Mais Robin n'était pas un pacifique, il semblait aller au-devant des conflits et s'y complaire ; aussi interpella-t-il la commission par la voie du journal, en insérant dans l’Égalité du 18 décembre la note suivante :

« À la Commission de la bibliothèque. Plusieurs membres de l'Internationale s'adressent à nous pour savoir quand la bibliothèque sera ouverte. Ils remarquent qu'elle est fermée depuis plus de deux mois, juste au moment où la longueur des soirées rendrait les emprunts plus nombreux ; ils ajoutent enfin que cette interruption date de l'époque où la bibliothèque s'est enrichie de la collection de trois cents volumes laissée par Serno. Nous transmettons leur réclamation à la commission de la bibliothèque. »

Wæhry s'émut, et écrivit à Robin pour justifier la commission ; sur quoi l’Égalité publia (25 décembre), dans les « Faits divers », une seconde note, sèche et hostile, ainsi conçue :

« Un membre de la commission de la bibliothèque nous écrit une lettre où il nous annonce « que le don Serno ayant augmenté considérablement le nombre des livres, a nécessité un nouveau classement et une réparation indispensable ; que cette réparation n'a pas encore pu se faire ». Le premier avis a paru il y a deux mois dans l’Égalité, nos lecteurs le connaissaient déjà ; la seconde nouvelle, les assidus de la bibliothèque, comme notre correspondant, continueront à la trouver regrettable. »

Ce « faits-divers » allait mettre le feu aux poudres, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant.


Le dimanche 26 décembre eut lieu, au cimetière de Plainpalais (Genève), l'inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno, un bloc de granit brut portant sur une de ses faces un médaillon de marbre blanc avec l'inscription : À la mémoire d'Alexandre Serno-Soloviévitch (1839-1869), les internationaux de Genève. Perron, dans un discours simple et touchant, raconta la vie de celui dont il avait été l'ami dévoué, et termina par cette allusion transparente à l'attitude hostile prise par certains Genevois à l'égard de Serno et d'un autre révolutionnaire russe, absent : « Promettons-nous, sur la tombe de notre ami, de concourir de toutes nos forces, à ce résultat si ardemment désiré par lui [l'achèvement de l'organisation de l'Internationale] ; promettons-nous également d'accueillir les hommes de cœur et d'énergie que les tyrans forcent à se réfugier parmi nous comme nous avons accueilli Serno, c'est-à-dire en frère et non pas en étranger. Sachons surtout reconnaître de leur vivant les grandes qualités qui les distinguent et à l'aide desquelles le triomphe de la révolution sociale peut seul être assuré. » Outine prononça l'éloge de Serno, au nom du « jeune parti russe », et sur un ton déclamatoire adressa des menaces au gouvernement du tsar : « C'est pour avoir servi la cause de l'affranchissement du prolétariat que Serno a été condamné à mort ; mais un jour viendra où nous demanderons des comptes à ses assassins ;... un jour viendra où nos frères morts seront vengés, et ce jour-là nous ne pardonnerons pas ! » Enfin un camarade de Nelchaïef, Vladimir Serebrenikof, « arrivé de Russie depuis un jour ou deux, rendit témoignage que l'œuvre à laquelle Serno avait travaillé toute sa vie prospérait après sa mort : le mouvement révolutionnaire grandit en Russie en dépit de toutes les persécutions ».


Dans la Suisse allemande, sur l'initiative de Karl Bürkly et de son lieutenant Hermann Greulich, se fondait à ce moment un journal qui allait se faire l'organe des doctrines soutenues au Congrès de Bâle par Rittinghausen, Gœgg, et la plupart des délégués de langue allemande. Bürkly était notre ami : nous l'avions invité à venir au meeting de Bienne, le 12 décembre, et s'il s'y était rendu nous l'eussions accueilli en camarade et en allié. Dans le Progrès (n° 28, 20 décembre), j'appréciai en ces termes le programme du nouveau journal et l'action préconisée par Bürkly et les socialistes zuricois :


Les socialistes de Zurich.

Nous avons entre les mains le numéro d'essai d'un journal socialiste de la Suisse allemande, qui s'intitule Die Tagwacht, la Diane ou plus clairement le Réveil. Ce journal est publié par un Comité siégeant à Zurich, et il a pour but de provoquer l'organisation d'un parti de la démocratie sociale en Suisse.

Voici en résumé le programme de ce nouveau parti politique :

Législation directe par le peuple ;

Unification des lois juridiques, centralisation de l'armée suisse, abolition de l’ohmgeld [448].

Rachat des chemins de fer par la Confédération ;

Séparation de l'Église et de l'État, de l'Église et de l'École ;

Instruction gratuite à tous les degrés ;

Soins gratuits aux malades ;

Abolition des impôts indirects, introduction de l'impôt progressif sur le capital, le revenu et les successions ;

Interdiction du travail des enfants dans les fabriques, au-dessous de l'âge de quatorze ans ;

Fixation de la journée de travail à huit heures pour les travailleurs au-dessous de seize ans ;

Fixation de la journée de travail à dix heures pour les travailleurs au-dessus de seize ans ;

Surveillance des ateliers par l'État au point de vue sanitaire ;

Enquête statistique sur la situation des ouvriers, le taux des salaires, le prix des logements, etc. ;

Crédit accordé par l'État aux associations coopératives.

On le voit, il s'agit bien là d'un parti politique, qui entre en lice pour faire concurrence aux conservateurs et aux radicaux, et qui se propose d'arriver au pouvoir pour opérer des réformes par voie gouvernementale...

Nous avons assez souvent dit ce que nous pensons à ce sujet. Cette manière de procéder ne nous parait pas conforme à l'esprit de l'Internationale.

Les rédacteurs de la Tagwacht sont nos amis, ce sont des membres de la Section internationale de Zurich. Quoiqu'ils viennent d'adopter une ligne de conduite bien différente de celle que nous croyons la bonne, il n'y a pas de différence essentielle entre leurs principes et les nôtres : ils ont voté avec nous au Congrès de Bâle pour la propriété collective.

Unis comme nous le sommes sur le terrain des principes fondamentaux, n'est-il pas regrettable qu'on n'ait pas songé à s'entendre pour une action commune ? Sans doute nos amis de Zurich ont eu de bonnes raisons pour se décider en faveur de la tactique qu'ils viennent d'inaugurer par la publication de leur journal ; mais ces raisons, ils ne nous les ont pas communiquées : peut-être, si une conférence préalable de délégués se fût réunie pour discuter la marche à suivre, quelques-unes de nos objections fussent tombées, ou bien nos amis de la Suisse allemande auraient eux-mêmes modifié leur manière de voir.

Ce qui n'a pas été fait peut se faire encore. Dans l'intérêt du développement de l'Internationale en Suisse, et pour empêcher que l'activité de ses Sections ne s'éparpille dans des directions opposées, nous croyons qu'il est urgent de se voir et de chercher à s'entendre. Il appartiendrait au Comité fédéral romand de prendre l'initiative d'une réunion de délégués de toute la Suisse, qui amènerait sans doute des résultats heureux [449].


Tandis que le Progrès, tout en marquant ce qui nous séparait du programme des socialistes de la Suisse allemande, les traitait avec une cordiale sympathie en affirmant les sentiments fraternels que nous professions à leur égard, j'écrivais, dans le même esprit de sincère fraternité, une « lettre ouverte » à un mutuelliste parisien, André Murat, délégué des mécaniciens de Paris au Congrès de Bâle, qui venait de faire imprimer le rapport présenté par lui à ses commettants. Cette lettre fut publiée en tête du numéro du Progrès du 1er janvier 1870. La voici :


Lettre au citoyen Murat,
Délégué des mécaniciens de Paris au Congrès de Bâle.
Mon cher Murat,

J'ai lu avec intérêt le rapport sur les délibérations du Congrès de Bâle que vous venez de publier. Vous y insistez d'une manière particulière sur le vote concernant la propriété collective, et vous reproduisez en détail les arguments dont vous vous étiez déjà servi à Bâle pour la combattre. Je vous remercie, pour ma part, de m'avoir donné cette occasion de constater une fois de plus ce que j'avais déjà remarqué souvent, savoir : que, parmi les adversaires de la propriété collective, les uns, partisans de l'individualisme absolu, comme les économistes, arrivent simplement à l'absurde, tandis que les autres, ceux qui comme vous se disent socialistes, ceux qui veulent l'égalité et la justice tout en prétendant maintenir la propriété individuelle, aboutissent à des contradictions flagrantes.

Établissons d'abord le premier point, en examinant le principe de l'individualisme et ses conséquences.

Ce principe, vous le formulez vous-même en ces termes : « La société, composée d'individus, ne peut pas avoir le droit de déposséder ses membres ; » et je le développerai en ajoutant : « La liberté de chaque individu doit être absolue ; il doit jouir de la plénitude de ses droits naturels, et aucun autre individu ne peut y porter atteinte. Or, comme la société n'est qu'une agglomération d'individus, il est clair que mille, que cent mille individus réunis, ne se trouvent pas, par le seul fait de leur réunion, posséder des droits nouveaux ; et comme chacun d'eux, pris isolément, n'a pas le droit d'attenter à la liberté, à la propriété de son semblable, leur agglomération, qu'on appelle la société, n'en a pas le droit non plus. Et ainsi se trouve établie l'inviolabilité absolue du droit individuel et la négation du droit social. »

Voilà, je crois, le principe individualiste exposé en termes clairs et exacts. Sur ce principe les économistes se fondent pour garantir la liberté du capitaliste, du propriétaire, contre la tyrannie de ceux qui n'ont rien. Soit. Mais alors soyons logiques. Si l'individu est tout, et la société rien, si la société n'a pas de droits supérieurs à ceux des particuliers, comment les économistes justifient-ils l'existence des États actuels ? où l'État, où la société prend-elle le droit de lever des impôts, de créer des routes en expropriant les individus, d'exiger des particuliers le sacrifice de leur vie pour la défense commune? que dis-je ! de quel droit la société prétend-elle empêcher certains individus de satisfaire leur penchant naturel au brigandage, à l'assassinat ?

Il y a des économistes qui tâchent d'être logiques ; non pas jusqu'au bout, c'est vrai, certaines conséquences les font reculer, — mais ils admettent du moins une partie de ce qu'implique leur principe : ils nient que la société ait le droit de s'occuper de l'instruction des enfants, ou d'exproprier un citoyen sans son consentement, etc.

Et ce qu'il y a de singulier dans cette affaire, c'est qu'en faisant sonner bien haut les droits de l'individu, en réclamant pour le propriétaire le droit d'user et d'abuser de sa propriété, de faire à ses employés les conditions de salaire qu'il voudra, de prêter son argent ou de louer ses maisons au taux que bon lui semblera, enfin en lui ouvrant sans restriction la carrière de l'exploitation sans frein, les mêmes économistes, dignes disciples de Malthus, dénient au prolétaire le droit au travail, le droit de vivre !

Mais quelque intrépidement qu'on puisse aller dans la voie de l'absurde, il y a un moment où il faut s'arrêter. Aussi personne, parmi les individualistes les plus forcenés, n'ose être absolument conséquent avec les prémisses. La loi de solidarité s'impose avec une telle force à tous les êtres humains que les plus aveugles la sentent ; et reconnaître l'existence de cette solidarité, c'est affirmer le droit social. Et si vous permettez à la société, dans une circonstance quelconque, d'intervenir auprès de l'individu, et de lui dire : « Halte-là ! ceci ou cela est nuisible à tes frères ; tu voudrais persister, en invoquant ta liberté personnelle ; moi, je t'arrête au nom de la liberté de tous ; » — si vous admettez la légitimité d'une telle intervention lorsqu'il s'agit, par exemple, de préserver la vie des citoyens, comment l'empêcherez-vous lorsqu'il s'agira de garantir à tous le bien-être, l'instruction, le travail, la liberté ? et qui sera juge de l'opportunité de cette intervention, sinon la société tout entière ?

Il n'est pas nécessaire d'insister davantage sur ce qu'a de dangereux et d'erroné la théorie de l'individualisme professée logiquement et de bonne foi, ni sur ce qu'a d'hypocrite la même théorie professée à la façon des économistes bourgeois. Vous êtes socialiste, mon cher Murat ; vous n'avez rien de commun avec les souteneurs de l'exploitation, vous voulez l'égalité. Mais vous prenez, comme les économistes, votre point de départ dans le droit absolu de l'individu. Voyons comment de ce principe vous déduisez le socialisme égalitaire.

D'abord l'équité exige que je fasse remarquer que vous repoussez la dénomination d’individualiste, et que vous vous donnez, avec Proudhon, celle de mutuelliste. Puis, tout en maintenant hautement les droits de l'individu, vous accordez à la société certains droits que vous appelez droits de garantie. Telle est du moins la théorie contenue dans les considérants des résolutions que vous aviez proposées à Bâle de concert avec Tolain, Langlois, etc., et dont je reproduis les deux premiers :

« Considérant que la collectivité ne peut avoir de droits qui portent atteinte aux droits naturels des individus qui la composent ;

« Que, par conséquent, les droits collectifs ne peuvent être que des droits de garantie mutuelle qui assureront à chacun le libre exercice de ses facultés. »

J'admets en plein ces principes, aussitôt qu'on aura défini ce qu'on appelle les droits naturels de l'individu. Et si vous me dites que ces droits sont ceux de vivre en travaillant, et d'exercer librement toutes ses facultés, mais que l’aliénation du sol et des capitaux entre les mains de quelques-uns ne saurait constituer un droit naturel, et que vous convenez avec nous que c'est un privilège et une exploitation, — si c'est là le sens de vos considérants, nous sommes d'accord. Nous sommes d'accord, dis-je, parce que les principes que je viens d'énoncer ne sont autre chose que les principes collectivistes.

Et je trouve dans vos paroles mêmes la preuve que, sans vous en douter peut-être, vous pensez comme nous. En effet, de la question de la propriété, vous passez à celle des sociétés de résistance, et, après avoir expliqué les principes qui doivent présider à leur formation et à leur fédération, vous écrivez ces lignes, que tous les collectivistes signeraient des deux mains :

« On comprend facilement qu'avec une pareille organisation, les sociétés de résistance se transformeraient bientôt en sociétés de producteurs libres, propriétaires de leur outillage, et, par conséquent, de leurs produits, dont elles se garantiraient l'échange, — soit en exigeant des détenteurs actuels une part dans les bénéfices de leurs entreprises par la participation directe et effective, soit en rachetant par voie d'annuités tous les instruments de travail ; soit, si ces modes n'étaient pas acceptés, en expropriant purement et simplement les capitalistes. »

Comment, mon cher Murat ! vous voulez que l'outillage soit la propriété, non plus des capitalistes isolés, mais des associations de producteurs ! vous allez jusqu'à proposer d'exproprier purement et simplement les capitalistes ! Est-ce là ce que vous appelez les droits absolus de l'individu ? Voilà donc comment vous entendez protéger ces pauvres propriétaires contre la spoliation ? Ah ! vraiment, c'est une mauvaise plaisanterie que de s'appeler mutuellistes, de rejeter avec indignation la propriété collective, et de réclamer la chose en repoussant le nom.

Laissez-moi donc vous tendre, au nom de mes amis, la main de l'entente fraternelle et complète. Comme nous, vous voulez la propriété collective ; pas plus que vous, nous ne voulons du communisme autoritaire, et les reproches que vous faites aux communistes et aux collectivistes, — car vous les avez jusqu'ici confondus dans une même réprobation, — nous ne les méritons certes pas. Aussi, tout en faisant remarquer que vos paroles ne s'appliquent qu'aux systèmes autoritaires, et non aux théories collectivistes dont le dernier mot est l'an-archie, je reproduis avec plaisir, pour terminer cette lettre, les lignes dans lesquelles vous établissez le but que doit se proposer le véritable socialisme :

« Le plus grave reproche que je fais à toutes les combinaisons communistes ou collectivistes, c'est qu'elles font abstraction de l'homme, de sa nature, de son tempérament, de ses tendances, de ses droits, c'est-à-dire que l'homme devra s'y soumettre, tandis qu'au contraire je crois qu'il est le plus grand destructeur possible de combinaisons, si ingénieuses qu'elles soient, et quelque apparence de justice qu'elles puissent présenter, et que la marche du progrès est justement qu'elles soient aussitôt dépassées qu'indiquées. C'est donc perdre son temps que de penser créer une société où tout sera prévu à l'avance, et je crois qu'il vaut mieux porter ses efforts sur les points que l'expérience journalière nous a démontré faire obstacle à la tendance égalitaire de l'humanité, pour les faire disparaître, en laissant à l'homme son initiative et sa liberté d'action de plus en plus grande. »

En effet, le temps du socialisme utopique et métaphysique est passé : les systèmes des rêveurs de cabinet ont fait place au socialisme positif et expérimental, qui appuie toutes ses affirmations sur des faits, qui élève ses principes, par la rigueur de ses démonstrations, à la hauteur de vérités scientifiques, et qui n'est autre chose, en somme, que l'intelligence du peuple constatant les lois naturelles des sociétés humaines.

Recevez, mon cher Murat, mon salut fraternel.

James Guillaume.          

Neuchâtel, 3o décembre 1869.


Dans le même numéro du Progrès, j'annonçais l'apparition de la Marseillaise, de Paris (qui m'était envoyée régulièrement depuis quelques jours), en publiant un passage d'une lettre que m'adressait Varlin, et en définissant une fois de plus, d'accord avec mon correspondant, ce que nous entendions par collectivisme. Je reproduis également cet article :


La Marseillaise.

Nous saluons avec la joie la plus vive l'apparition d'un nouveau journal socialiste, fondé à Paris par les électeurs de Rochefort, et qui s'appelle la Marseillaise. Ce journal, qui est quotidien, remplacera avantageusement le Travail, qui ne paraissait qu'une fois par semaine, et son format, égal à celui des plus grands journaux parisiens, ainsi que l'étendue de sa publicité, en feront pour l'Internationale un organe actif et précieux.

Ce sont en effet les principes de l'Internationale que la Marseillaise défend. Ce journal ne sera pas un instrument remis aux mains d'un homme pour y faire de la polémique à sa fantaisie, il sera l'expression des opinions d'un comité élu par une assemblée populaire de socialistes.

Voici ce que nous écrit à ce sujet un de nos amis de Paris, qui fait lui-même partie de ce comité de rédaction :

« La situation actuelle de la France ne permet pas au parti socialiste de rester étranger à la politique. En ce moment, la question de la chute prochaine de l'empire prime tout le reste, et les socialistes doivent, sous peine d'abdiquer, prendre la tâte du mouvement. Si nous nous étions tenus à l'écart de la politique, nous ne serions rien en France aujourd'hui, tandis que nous sommes à la veille d'être tout.

« Il faut donc qu'un journal socialiste ait, à côté de la partie réservée aux questions sociales et ouvrières, une partie spécialement politique.

« La direction de cette partie politique de la Marseillaise a été confiée à Rochefort, qui, grâce au mandat impératif qu'il a accepté franchement, est devenu le véritable porte-voix du peuple de Paris. Les rédacteurs de la partie politique devront toujours être complètement révolutionnaires, non seulement contre l'empire, mais contre toutes les institutions gouvernementales actuelles.

« Quant à la partie socialiste du journal, la plus importante, elle a pour principal rédacteur Millière, un des socialistes les plus capables que je connaisse. Les principes que nous devons nous efforcer de faire prévaloir sont ceux de la presque unanimité des délégués de l'Internationale au Congrès de Bâle, c'est-à-dire le collectivisme ou le communisme non autoritaire [450]. »

Il est nécessaire de faire ici une remarque pour éviter les équivoques que pourrait faire naître l'emploi de termes mal compris.

Le mot de communisme a été appliqué, au début du socialisme, à des doctrines utopiques et autoritaires comme celles de Thomas Morus, de Babeuf, et, de nos jours, celle de Cabet. Cependant ce mot n'emporte pas nécessairement avec lui l'idée d'autorité : on peut très bien se figurer un communisme non autoritaire. Mais ce terme de communisme ayant gardé quelque chose de défavorable, à cause de l'emploi qui en avait été fait, les Sections de l'Internationale ont généralement préféré, pour désigner la doctrine socialiste qui veut que la terre et les instruments de travail soient propriété commune, le mot nouveau de collectivisme.

Dans les sociétés ouvrières de Paris, l'expression nouvelle paraît n'avoir pas encore fait fortune, et on s'en tient généralement au terme ancien de communisme, mais en lui donnant une signification qui, bien différente de celle qu'y attachaient les autoritaires de 1848, répond exactement à celle que nous donnons au mot collectivisme.


L'année 1870 paraissait s'ouvrir sous d'heureux auspices. Nos amis de France étaient pleins d'ardeur et d'espoir, et nos cœurs battaient à l'unisson des leurs. L’Égalité, dans son n° du 1er janvier, saluait la nouvelle année en disant : « Que l'organisation générale de l'Internationale s'active, et que bientôt, par elle, dans tout l'univers, le règne de la Justice prenne la place de tous les despotismes écrasés ! » — et le Conseil de rédaction publiait en tête du journal la déclaration suivante :


« Le Conseil de rédaction aux abonnés.

« Au moment où notre journal entre plein de vigueur et d'avenir dans la deuxième année de son existence, les soussignés, membres du Conseil de rédaction, croient de leur devoir, pour éviter toute erreur au sujet de la rédaction de notre journal, de déclarer :

« 1° Que pendant l'année écoulée le Conseil a eu régulièrement, sans interruption, ses séances hebdomadaires ;

« 2° Que tous les articles parus dans l'organe officiel de nos Sections ont été discutés dans ces séances et admis par ledit Conseil ;

« 3° Que s'ils ont à continuer la rédaction de l'Égalité jusqu'au Congrès romand, ils lui maintiendront la marche qui lui est imprimée aujourd'hui et l'unité de vues résultant du parlait accord des membres du Conseil de rédaction soussignés,

« Ch. Perron, Dutoit, A. Lindegger, Ph. Becker, P. Robin, Pinier. »


On remarquera qu'à ces signatures il manquait celles de Wæhry et de Paillard.

XIV.


Bakounine à Locarno (novembre-mars) ; la traduction du Kapital ; retour de Netchaief (Janvier). La « Communication privée » du Conseil général de Londres (1er janvier 1870). Démission de la rédaction de l’Égalité (3 janvier) ; Outine et Wæhry s'emparent du journal. La situation à Paris ; journée du 12 janvier. Robin quitte Genève pour Paris (février). Poursuites contre Netchaïef ; articles du Progrès (5 et 19 février, 5 mars). Les rapports deviennent tendus entre Genève et les Montagnes. Bakounine se rend à Genève pour les affaires russes (12 mars). Assemblée de Lyon (13 mars). Convocation du Congrès romand pour le 4 avril à la Chaux-de-Fonds ; on se prépare de part et d'autre à la lutte. La Confidentielle Mittheilung de Marx (26 mars). Dernier article du Progrès (2 avril).


En quittant Genève, Bakounine s'était rendu à Lugano ; mais comme Mazzini séjournait dans cette ville, les réfugiés italiens de son entourage engagèrent Bakounine à se fixer de préférence à Locarno : il suivit ce conseil, et loua, pour le prix de cinquante-cinq francs par mois (lettre à Ogaref), un appartement meublé dans la maison de la veuve Teresa Pedrazzini. Ainsi qu'on l'a vu par la lettre qu'il m'avait écrite le 3 octobre, il ne voulait pas qu'on sût où il était, et il ne donna son adresse qu'à de rares amis. Depuis le refroidissement qui s'était produit dans ses rapports avec la princesse Obolensky, c'est-à-dire depuis la dissolution de l'ancienne Fraternité internationale, il lui avait fallu se préoccuper de se créer des moyens d'existence : par l'intermédiaire d'un jeune Russe qui habitait l'Allemagne et que j'appellerai Lioubavine [451], il fut mis en relations, dans l'automne de 1869, avec un éditeur juif de Saint-Pétersbourg, Poliakof, qui le chargea de faire une traduction russe du livre de Karl Marx, Das Kapital ; le prix de cette traduction fut fixé à neuf cents roubles, dont Bakounine reçut le tiers d'avance [452].

À ce moment, Bakounine était encore censé être en bons termes avec Marx. Celui-ci, lors de l'apparition de son livre, en 1867, lui avait fait hommage d'un exemplaire ; et Bakounine a raconté lui-même à ce sujet la petite anecdote que voici :


Pendant le Congrès de la paix, à Genève, le vieux communiste Philippe Becker, comme Marx l'un des fondateurs de l'Internationale, et son ami, toutefois à la manière allemande, c'est-à-dire ne demandant pas mieux que d'en dire pis que pendre quand il peut le faire sans se compromettre, me remit de la part de Marx le premier volume, le seul qui ait paru jusqu'à présent, d'un ouvrage excessivement important, savant, profond, quoique un peu abstrait, intitulé Le Capital. À cette occasion, je commis une faute énorme : j'oubliai d'écrire à Marx pour le remercier. Quelques mois plus tard... [453]


Le manuscrit s'interrompt malheureusement ici. Mais un autre manuscrit, un projet de lettre au socialiste espagnol Anselmo Lorenzo, du 7 mai 1872, qui contient la même historiette, en donne la fin :


À cette époque, j'ai commis une grande faute. Je ne me suis pas empressé de l'en remercier, et de lui faire mes compliments de cet ouvrage vraiment remarquable. Le vieux Philippe Becker, qui le connaît de longue date, ayant appris que j'avais commis cet oubli, me dit alors : « Comment, tu ne lui as pas encore écrit ! Eh bien, Marx ne te le pardonnera jamais. » Je ne crois pas pourtant que ç'ait