L’Internationale, documents et souvenirs/Tome II/Texte entier

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L’INTERNATIONALE,
documents et souvenirs

Tome II.
Société nouvelle de librairie et d'édition, 1907
Bakounine.png

TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND




TROISIÈME PARTIE


La Scission.


I. — Congrès de la Chaux-de-Fonds (4-6 avril 1870) : compte-rendu du Congrès, extrait de la Solidarité (retraite de la minorité des délégués à la suite d’un vote admettant la Section de l’Alliance dans la Fédération romande ; la Fédération romande coupée en deux moitiés : l’une — composée des Sections collectivistes, dont les délégués s’étaient trouvés en majorité au Congrès — avec son Comité fédéral à la Chaux-de-Fonds ; l’autre — composée des Sections anti-collectivistes, dont les délégués s’étaient trouvés en minorité au Congrès — avec son Comité fédéral à Genève), 1-8 ; le débat sur la Section de l’Alliance, 8-13 ; les résolutions de la majorité, 13-15 ; les résolutions de la minorité. 16-17. Le lendemain du Congrès:lettre de notre Comité fédéral (Chaux-de-Fonds) au Conseil général à Londres (7 avril), 17. Lettre de Bakounine au Volksstaat (16 avril) ; lettre de Borkheim publiée par le Volksstaat, répétant la calomnie lancée contre Bakounine par la Confidentielle Mittheilung (30 avril), 18. Trois délégués de la majorité vont à Genève faire une démarche conciliante, qui est repoussée (10 avril) ; attitude violemment hostile de la coterie Outine-Coullery, 18-20. Bakounine quitte Genève (18 avril) pour retourner à Locarno, et passe à Neuchâtel ; Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg, 20-21. Débuts de la Solidarité; le Progrès cesse de paraître, 21-22. La version de Marx, 22-24. État d’esprit des Sections de la majorité, redoublement d’ardeur pour la propagande, 24-25. Injures de l’Égalité, langage conciliant de la Solidarité, 25-26. Attitude, à notre égard, des socialistes en France (grève du Creusot), en Espagne, en Belgique, 26-28. L’Internationale en France : constitution de la Fédération parisienne (18 avril) ; les arrestations (30 avril et jours suivants), le plébiscite (8 mai), 28-31. Articles de la Solidarité sur la question politique, 31-36.

II. — Meeting de Vevey : tentative, faite par nous, d’un rapprochement avec les hommes du Temple-Unique (8 mai), 37-39. Succès de notre propagande dans les Montagnes ; isolement de la Section de l’Alliance à Genève, 39-41. Grèves des tuiliers et des plâtriers-peintres à Genève ; assemblée populaire de protestation du 7 juin ; lock-out général du bâtiment (13 juin) ; articles de la Solidarité sur les candidatures ouvrières et sur la protestation populaire de Genève, 41-45. Congrès de Stuttgart (4-7 juin), 45. Lettre que m’écrit en juin Jung, correspondant du Conseil général pour la Suisse, 46-48. Incident des trois tailleurs de pierres parisiens à Genève (12-13 juin), 48-50. Disparition de Chevalley et de Cagnon, (29 juin), 50. Suite du lock-out du bâtiment à Genève ; l’Égalité réduit son format et ne paraît plus que tous les quinze jours à partir du 18 juin, 50-52. L’Internationale à Paris : le Socialiste, imprimé à Neuchâtel (11 et 18 juin) ; troisième procès (22 juin-5 juillet), 52-54. Le Congrès de Barcelone (10 juin) ; progrès de l’Internationale en Espagne, 54. Alliance électorale de l’Internationale et des radicaux à Genève (10 juillet), 54-55. Décision du Conseil général de Londres prononçant que la majorité, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, n’a été que nominale, et insistant sur l’action politique (28 juin) ; réponse de la Solidarité (23 juillet)), 55-59. Rupture entre Bakounine et Netchaïef (juillet), 59-64.

III. — La guerre. Fin de la grève de Genève, par patriotisme (juillet 1870), 64-67. La Solidarité en demi feuille (30 juillet). 67. En France et en Allemagne, 67-71. La Section de Vevey se joint à la fraction genevoise de la Fédération romande (7 août) ; article de la Solidarité sur le « groupement géographique », 71-75. Bakounine, Perron, Joukovsky et Sutherland expulsés de la Section centrale de Genève (13 août), 75-76. Attitude de Marx ; Mayence désigné, au lieu de Paris, comme lieu de réunion du Congrès général de 1870 ; lettre de Marx à J.-Ph. Becker ; article de la Federacion sur le programme du Congrès général ; le Congrès est ajourné à une autre époque, 76-79. Attitude de Bakounine : son plan de soulèvement populaire en France ; il commence à écrire une « Lettre à un Français » (août), 79-82. Sedan ; le 4 septembre ; le manifeste de la Solidarité (5 septembre) et ses suites ; les coullerystes et les hommes du Temple-Unique ; le manifeste du Comité central de Brunswick et la lettre de Marx ; l’Internationale à Paris ; F. Buisson se rend dans cette ville, 82-90. Départ de Bakounine de Locarno (9 septembre), son arrivée à Lyon (13 septembre) ; publication des Lettres à un Français, 90-93. Préparatifs d’un mouvement à Lyon ; l’affiche du 26 septembre, 93-96. La journée du 28 septembre, 96-99. Lettre d’Eugène Dupont à Albert Richard (6 septembre) et extrait du manifeste rédigé par Marx (9 septembre) ; extrait d’une lettre de Marx à Beesly, 19 octobre ; appréciations de Marx et du Volksstaat sur le mouvement du 28 septembre. 99-102. Tentative à Brest (2 octobre). 102-103.

IV. — Convocation d’un Congrès extraordinaire de nos Sections à Saint-Imier ; protestation de notre Comité fédéral dans le National suisse (2 octobre 1870), 103-106. Congrès à Saint-Imier ; la proposition de constituer une fédération nouvelle sous le nom de Fédération jurassienne écartée comme prématurée (9 octobre), 106-108. Bakounine à Marseille en octobre ; manuscrits ébauchés ; il quitte Marseille (24 octobre) et retourne à Locarno ; récit de son départ de Marseille, par Alerini, 108-114. La Commune de Marseille (31 octobre-4 novembre) : récit d’Alerini ; nouveau mouvement à Lyon (4 novembre), 114-210.

V. — Dans le Jura : nos publications de propagande, l’Almanach du peuple pour 1871 ; activité silencieuse pendant l’hiver de 1870-1871, 120-121. Nouveau mouvement à Lyon (20 décembre) ; projet de journal lyonnais, abandonné, 121-122. Projet de brochures de théorie et d’une brochure d’actualité ; préparatifs pour la réapparition de la Solidarité, 122-125.

VI. — Capitulation de Paris (28 janvier 1871) ; l’armée de Bourbaki à Neuchâtel, 125-126. Projets et idées. 126-127. Retour de F. Buisson ; j’accepte la proposition d’aller à Paris avec lui (21 février) ; mon départ est ajourné, 127-128. Lettre à Joukovsky sur les élections françaises (24 février) ; lettre de Varlin (20 février), 128-129. Assemblée à la Chaux-de-Fonds, constitution d’une société de garants de la Solidarité (26 février), 129.

VII. — Bakounine écrit (novembre-décembre 1870) le commencement d’un grand ouvrage politique et philosophique, resté inachevé et en partie inédit ; il remanie ensuite (janvier-mars 1871) le manuscrit de cet ouvrage, dont le début s’imprime à Genève et deviendra la première livraison de L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale ; je rentre en correspondance avec lui (janvier); extraits du calendrier-journal de Bakounine (janvier-mars 1871). 130-133.

VIII. — Le 18 mars 1871 : notre envoi d’un émissaire à Varlin ; impressions de Varlin sur le mouvement parisien, 133-134. Le n° 1 (28 mars) de la nouvelle série de la Solidarité, imprimée à Genève : article sur la situation de l’Europe, 134-139. Les mouvements insurrectionnels en France : Lyon (23 mars), Marseille (25 mars), Saint-Etienne, Narbonne, le Creusot, etc., 139-140. Lettres de Bakounine (5 et 9 avril), 140-141.

IX. — Le n° 2 de la Solidarité |12 avril 1871) : article sur le fédéralisme, 142-144. Lettre de Bakounine (16 avril) ; n° 3 de la Solidarité (23 avril). 144-146. Arrivée de Bakounine dans le Jura (27 avril), 146. Dernière insurrection à Lyon (30 avril), 147. N° 4 de la Solidarité (12 mai), 147-148. Lettre de Richard et de Blanc à Perron (12 mai), 148. Apparition de la première livraison de L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale (commencement de mai) ; passage sur Marx. 148-150. Conférences de Bakounine au Val de Saint-Imier, 150-131. Nos projets en mai ; réunion de Neuchâtel (21 mai), 152-133.

X. — La Semaine sanglante, 153-154. Bakounine repart pour Locarno (30 mai 1871), 154. Lettre de Bakounine, 10 juin. 155-156. Efforts pour continuer la Solidarité, 156. Nouvelle tactique d’Outine et de Marx ; Mme Dmitrief à Genève en mars ; intervention de Robin, devenu membre du Conseil général de Londres, 157-160. Manuscrits de Bakounine : « Préambule pour la seconde livraison de l’Empire knouto-germanique » (5 juin-13 juillet) ; « Protestation de l’Alliance » (4-25 juillet) ; extraits de ces manuscrits : opinion de Bakounine sur la Commune de Paris, hommage rendu par Bakounine à Marx, 160-166. Visite du père Meuron (1er juillet), 166. Secours aux réfugiés de la Commune : voyage de Schwitzguébel à Paris avec des passeports ; les premiers réfugiés à Genève ; lettre de Schwitzguébel à Mlle P., 166-169. Nouveaux efforts pour la publication de la Solidarité (juillet) ; notre nouveau Comité fédéral à Sonvillier-Saint-Imier, 169. Arrivée de Mme André Léo et de Malon à Neuchâtel (25 juillet), 169-171. Second envoi de passeports, Gustave Jeanneret à Paris (août), 171-172. Les communards de Neuchâtel, 172-173. Mazzini attaque la Commune et l’Internationale ; première réponse de Bakounine à Mazzini (25-28 juillet), parue en italien à Milan dans le Gazzettino rosa (14 août), en français dans la Liberté de Bruxelles (18 et 19 août), 173-174. Suite de l’intrigue de Londres : Robin réussit (25 juillet) à faire constater officiellement que la Section de l’Alliance, à Genève, a été reconnue en 1869 par le Conseil général ; Marx fait décider qu’une Conférence sera réunie à Londres, 174-177. Proposition de dissoudre la Section de l’Alliance de Genève ; lettre de Bakounine, qui la combat (6 août) ; la Section de l’Alliance prononce sa dissolution (même jour), 177-181. Extraits de lettres de moi à Joukovsky (10, 11, 15 août), 181-184. Bakounine proteste contre la dissolution de la Section de l’Alliance (16 août) ; lettres de moi à Joukovsky (20 et 27 août), 184-186. Procès, à Saint-Pétersbourg, de la société secrète fondée par Netchaïef (juillet-août), 186. « Rapport sur l’Alliance » rédigé par Bakounine (28 juillet-26 août) ; commencement de la seconde réponse de Bakounine à Mazzini (25 août), 186-187. Projet d’envoyer un délégué à Londres ; nous y renonçons ; notre Fédération n’est pas convoquée à la Conférence ; lettre adressée à la Conférenee par notre Comité fédéral (4 septembre), 187-190. Je vais rendre visite à Bakounine à Locarno, 190-191. Extraits de la brochure de Marx sur la Commune (The Civil War in France), et d’une lettre de Marx à Sorge (9 novembre 1871), 191-192.

XI. — La Conférence de Londres (17-23 septembre 1871) ; les délégués, 192-194. Extraits d’un récit écrit par Robin, 194-198. La Conférence de Valencia (9 septembre) et le délégué espagnol à Londres : extraits d’un récit écrit par Anselmo Lorenzo, 198-201. Les résolutions II et IX de la Conférence ; erreur commise par Robin, et, à sa suite, par le Mémoire de la Fédération jurassienne, au sujet du troisième considérant des Statuts généraux, 202-207 ; résolutions X-XVI, 207-209 ; la résolution XVII, sur le différend entre les deux fédérations de la Suisse romande, 210-214.

XII. — Lettre de notre Comité fédéral aux membres de l’ancienne Section de l’Alliance, à Genève (27 septembre 1871), 215. Extrait d’une lettre de Bastelica à Joukovsky (28 septembre). 216. Attitude des réfugiés français à Genève : extrait d’une lettre de Lefrançais et de Malon à Verrycken, à Bruxelles (16 novembre) ; Malon et Outine, extrait d’une lettre de Bakounine (3 octobre) ; la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève, 216-218. Le cinquième Congrès de la Ligue de la paix, à Lausanne : Mme André Léo et Clémence, 218. Premières publications des réfugiés de la Commune en Suisse : Le Livre rouge de la justice rurale, de Jules Guesde ; Hommes et choses de la Commune, de Maxime Vuillaume ; La Troisième défaite du prolétariat français, de B. Malon ; Étude sur le mouvement communaliste, de G. Lefrançais, 219. La Révolution sociale de Claris : ses trois premiers numéros (26 octobre-9 novembre), articles de Mme André Léo, qui « attache le grelot », 219-222. La Section de propagande de Genève et le Conseil général. Effet produit sur nous par les résolutions de la Conférence de Londres ; nous décidons de convoquer un Congrès fédéral. 222-223. Bastelica à Neuchâtel ; voyage de Joukovsky dans le Jura, 223-225. Circulaire de notre Comité fédéral convoquant le Congrès fédéral pour le 12 novembre à Sonvillier (31 octobre), 225-226. Ce que fait Bakounine pendant les mois de septembre, octobre et novembre 1871 : il travaille à sa seconde réponse à Mazzini : Risposta all’Unità italiana, écrite du 2 au 4 octobre ; relations suivies avec de jeunes propagandistes italiens, entres autres Pezza ; circulaire aux amis italiens, écrite du 19 au 28 octobre, en réponse à la circulaire de Mazzini relative au Congrès ouvrier de Rome, 227. Les destinées du manuscrit qui devait former la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique, 228. Le calendrier-journal d’octobre et novembre 1871 : deuil de famille, angoisses cruelles, détresse pécuniaire ; lettre de Bakounine à Ogaref, 14 novembre, 229-231.


QUATRIÈME PARTIE


La Fédération jurassienne : première période.


I. — Le Congrès de Sonvillier (12 novembre). Les délégués ; Guesde et Joukovsky délégués de la Section de propagande de Genève ; Lefrançais et Malon les accompagnent, 232-233. Le rapport de notre Comité fédéral ; constitution de la Fédération jurassienne, ses statuts, 233-237. La circulaire à toutes les fédérations de l’Internationale, 237-241. Attitude à l’égard du projet de Congrès ouvrier suisse ; adoption de la Révolution sociale comme organe de la Fédération ; décision concernant la publication d’un Mémoire ; le Comité fédéral placé à Sonvillier, 241-242. Clôture du Congrès, le 13; traversée de Sonvillier à la Chaux-de-Fonds par une tempête de neige, le soir du 13, 212-214. Envoi de la circulaire de Sonvillier, 244.

II. — En Espagne : article de la Emancipacion de Madrid, inspiré par Londres (novembre) ; attitude de nos amis de Barcelone, lettre d’Alerini (14 novembre), 244-246. En Italie : Engels et son correspondant Carlo Cafiero ; Congrès ouvrier mazzinien à Rome (1er novembre) ; lettre de Garibaldi sur l’Internationale (14 novembre) ; fondation du Fascio operaio à Bologne (4 décembre), 247. À Genève : expulsion de Lefrançais, Malon, Ostyn, de la Section centrale (2 décembre) ; contre-circulaire du Comité fédéral romand (Égalité du 24 décembre) ; la Section coulleryste de la Chaux-de-Fonds accepte les résolutions de la Conférence de Londres (18 janvier 1872), 247-249. Lettre de Joukovsky à Alerini (commencement de décembre) ; la Federacion de Barcelone publie la circulaire du Congrès de Sonvillier (31 décembre), la Emancipacion aussi ; lettre d’Alerini (2 janvier) ; Paul Lafargue à Madrid, 249-250. Action de Bakounine en Italie ; hésitations du Gazzettino rosa ; article signé Un Internazionalista (Cafiero) ; fragment d’une lettre de Bakounine aux amis de Milan ; Cyrille à Locarno ; le Gazzettino rosa publie la circulaire de Sonvillier (29 décembre) ; elle est publiée aussi par l’Eguaglianza, la Campana, le Proletario, le Fascio operaio, 251-233. Publication de La Théologie politique de Mazzini et l’Internationale, de Bakounine (fin de 1871) ; extrait d’un manuscrit inédit : éloge de Marx (7 janvier 1872) ; situation personnelle de Bakounine toujours la même, 253-255. Congrès de la Fédération belge à Bruxelles (24-25 décembre), résolutions affirmant l’autonomie des fédérations, mais sous une forme qui peut prêter à l’équivoque, 253-256. Brochure bonapartiste d’Albert Richard et Gaspard Blanc (janvier 1872), 236. La Révolution sociale cesse de paraître, 257. L’Almanach du peuple pour 1872, 257. La Fédération jurassienne adhère aux résolutions du Congrès de Bruxelles, et les interprète comme corroborant celles du Congrès de Sonvillier (7 février 1872) ; la création d’un Bulletin est décidée, 238-259. Malon à Neuchâtel, 239. La situation en France, 259-260.

III. — Le premier numéro du Bulletin de la Fédération jurassienne (15 février 1872) ; le n° 2 (7 mars) ; le n° 3 (15 mars), 260-263. À Genève, incident Amberny, 263. N° 4 du Bulletin (20 mars) ; visite de Pierre Kropotkine à Neuchâtel et au Val de Saint-Imier (mars), 263-267. Fondation à Lausanne d’une nouvelle Section adhérente à la Fédération jurassienne ; Pindy à Lausanne ; Guesde à Rome, 267. En Italie : Pezza et le Martello (février) ; Adresse de la Section italienne de Genève, réponse de la Campana ; mort de Mazzini (10 mars) ; Congrès du Fascio operaio à Bologne (17 mars) ; extrait d’une lettre de Bakounine à Celso Cerretti (mars), 268-269. En Espagne : la Alianza, société secrète fondée à Barcelone au printemps de 1870, a des groupes dans toute la péninsule en 1871 ; querelles personnelles entre quelques-uns de ses membres ; Paul Lafargue, venu en Espagne, en profite, et parvient à gagner les rédacteurs de la Emancipacion, 270 273. Le ministre Sagasta ordonne la dissolution de l’Internationale (16 janvier 1872) ; attitude énergique des internationaux espagnols, 273. Tentative de Lafargue pour créer une autre société secrète, les Defensores de la Internacional ; voyage de Mora en Catalogne et de Lorenzo en Andalousie (février-mars) ; pendant ce temps, querelle à Madrid entre les rédacteurs de la Emancipacion et la Fédération locale, 273-276. Congrès de Saragosse (4-11 avril), et dissolution volontaire de la Alianza ; nouveau Comité fédéral à Valencia. 276-277. En Allemagne : événements divers en 1871 ; retraite de Schweitzer, remplacé par Hasenclever ; procès de Leipzig contre Liebknecht, Bebel et Hepner (mars 1872), 277-278. Les frères Élie et Élisée Reclus ; Andréa Costa. 278-280.

IV. — Attaque de l’Égalité contre nous (7 avril), reproduite dans l’Internationale de Bruxelles (14 avril) ; réponse du Bulletin (1ermai) ; l’Internationale s’excuse (21 avril et 5 mai), 280-282. Mort du père Meuron : article du Bulletin (15 mai), 282-284. Vote du 12 mai sur la revision de la constitution fédérale suisse : article du Bulletin (10 mai), 284. Congrès de la Fédération jurassienne au Locle (19 mai). 284-286. En France : lettre écrite de Paris par Gustave Jeanneret (Bulletin du 15 mai), 286. En Italie : Cafiero entre en correspondance avec Bakounine (avril), et va le voir à Locaroo (20 mai-18 juin) ; assassinat de Piccinnini par les mazziniens (2 mai), 286-287. Correspondance de Bakounine avec les Espagnols (février-avril) ; lettre à F. Mora (5 avril), 287-289. La querelle continue entre la Emancipacion et la Fédération de Madrid ; lettre de Lafargue à la Liberté de Bruxelles ; réponse du Bulletin (10 mai), 289-290. Propos de Lorenzo rapporté à Bakounine, et lettre de celui-ci à Lorenzo (10 mai) ; Lorenzo répond seulement le 24 août ; lettre de Bakounine à Morago (21 mai), 291-293. Expulsion de Mesa, Pages et Lafargue de la Fédération madrilène (9 juin), 294.

V. — La « Circulaire privée » du Conseil général, Les prétendues scissions dans l’Internationale, brochure publiée au commencement de juin 1872 ; lettre de Mme André Léo à ce propos (13 juin) ; réponses de Teulière, Malon, Bakounine, Claris, Guillaume et Montels à la Circulaire privée, dans le Bulletin (15 juin) ; la lettre de Lafargue, du 17 mai, et ma réponse, dans le même numéro du Bulletin, 294-298. Définition de l’anarchie par Marx dans Les prétendues scissions : accord théorique et identité finale d’aspirations des deux partis en lutte, 298-299. Malon dans le Tessin, 299. Congrès de la Fédération romande (Genève) à Vevey (2 juin) : projet de Fédération suisse, excluant la Fédération jurassienne ; contre-projet des Zuricois, et lettre de Greulich ; réponse du Bulletin, 299-301. Mme Bakounine se rend en Sibérie avec ses enfants : Bakounine quitte Locarno et s’établit pour quelques mois à Zurich (4 juillet), 301. Le Conseil général convoque un Congrès général à la Haye ; protestation du Comité fédéral jurassien contre le choix de cette ville (15 juillet) ; le Conseil général maintient sa décision ; article du Bulletin à ce sujet (1{(er}} août), 301-304. Rédaction et commencement de l’impression du Mémoire de la Fédération jurassienne, 305. Le projet belge de revision des Statuts généraux, supprimant le Conseil général ; article du Bulletin (15 juillet) ; un Congrès belge amende le projet, et vote le maintien du Conseil général, 305-306. En Espagne : la Nouvelle Fédération madrilène, créée par Lafargue (juillet) ; retraite de Lorenzo ; lettre d’Engels (24 juillet) et réponse du Conseil fédéral espagnol ; dénonciation publique des internationaux qui avaient fait partie de la Alianza par la Emancipacion (28 juillet), et circulaire du Conseil fédéral espagnol (30 juillet), 306-310 ; les fédérations locales au sein desquelles la Alianza a existé déclarent que les membres de la Alianza ont bien mérité de l’Internationale ; extraits de la Cuestion de la Alianza, 310-311 ; nomination de quatre délégués pour le Congrès de la Haye, 311. En Italie : constitution de la Fédération italienne à la Conférence de Rimini (4 août), qui déclare rompre avec le Conseil général de Londres, et qui propose la réunion d’un Congrès anti-autoritaire à Neuchâtel, le 2 septembre ; Adresse de la Conférence de Rimini à Bakounine, 311-313. En France : agissements des proconsuls marxistes, expulsion de Paul Brousse, lettres diffamatoires envoyées de Londres, 313-315. En Amérique : les 50 Sections des États-Unis ; scission : Conseil fédéral du Tenth Ward Hôtel (marxiste) et Conseil fédéral de Spring Street (autonomiste), 315. En Angleterre : dans le Conseil général, Eccarius, Jung, Hales, etc., se détachent de Marx, 315. Dans le Jura : la Fédération ouvrière du Val de Saint-Imier (juillet) ; Congrès de la Fédération jurassienne à la Chaux de-Fonds (18 août), nomination de deux délégués pour le Congrès de la Haye ; Bakounine, Pezza, Cafiero dans le Jura. 316-318 ; sur les observations de la Fédération jurassienne, le Congrès international proposé par la Fédération italienne est fixé au 15 septembre, à Saint-Imier, 318. Lettre d’Engels à E. Glaser, à Bruxelles, lui annonçant « victoire gagnée » (19 août), 319.

VI. — Schwitzguébel et moi partons (30 août) pour la Haye comme délégués ; Cafiero nous rejoint à Bâle ; notre voyage, Mulhouse, Bruxelles ; arrivée à la Haye avec les délégués belges et espagnols (1er septembre) ; nous constatons que les Anglais et les Hollandais font cause commune avec nous, 319-321. Les délégués, les mandats, la vérification des pouvoirs (les mandats en blanc de Sorge ; les mandats allemands ; les mandats français ; les mandats des blanquistes ; les autres mandats de la majorité ; querelles cherchées à quelques délégués de la minorité), 331-332. Attitude de Marx, 332. La majorité et la minorité, 333-334. Le bureau (Ranvier, président), le mode de votation, la Commission d’enquête sur la société l’Alliance et sur les actes du Conseil général, 334-335. Première et seconde séances publiques (jeudi 5 septembre, après-midi et soir) : rapport du Conseil général, accroissement des pouvoirs du Conseil général. 330-338 ; le Conseil général reçoit (le 6) le droit de suspendre une fédération, 338. Le siège du Conseil général est transféré à New York (6 septembre), 339-340. Troisième séance publique (vendredi soir 6 septembre) : débat sur l’action politique, 340-342. Entente réalisée entre les membres de la minorité ; les blanquistes quittent le Congrès (Sorge devient président en remplacement de Ranvier, le 7) ; nomination de douze membres du Conseil général de New York ; insertion dans les Statuts généraux d’un article faisant de la « conquête du pouvoir politique » le « grand devoir du prolétariat », 342-343. Quatrième séance publique (samedi après-midi 7 septembre) : exposé des principes de l’Internationale, par les délégués hollandais et belges, 343. L’enquête faite sur l’Alliance par la Commission ; son rapport en séance privée, le samedi soir, 343-348. Déclaration des délégués de la minorité. 348-349. Les scrutins sur l’expulsion proposée de Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel, 350-331. Clôture du Congrès, 351. Excursion à Amsterdam (dimanche 8 septembre), 331-355. Retour à Bruxelles (le 9), 305-356. Départ pour la Suisse des délégués jurassiens et des délégués espagnols (le 10), 356.



ERRATA ET ADDENDA




POUR LE TOME Ier :


Page 30, note 2. — Dans cette note, j’ai écrit qu’Eccarius se trouvait déjà à Londres en 1840. J’avais pris ce renseignement — qui est inexact — à la p. 32 de l’Introduction historique à la traduction française du « Manifeste communiste » par Charles Andler (Paris, 1901). Friedrich Lessner a eu l’obligeance de me faire parvenir à ce sujet la rectification suivante : Lessner est arrivé lui-même à Londres pour la première fois en avril 1847 ; et il se souvient très bien qu’Eccarius (qui était de Friedrichsroda, Saxe-Gotha ; Lessner est de Blankenheim, Saxe-Weimar) était venu dans cette ville quelques mois seulement avant lui, vers février 1847.

Même page, note 3. — Dans cette note, j’ai confondu la date de l’arrestation de Lessner et celle de sa condamnation. Lessner fut arrêté le 18 juin 1851 ; mais le procès des communistes s’ouvrit seulement le 4 octobre 1802, et les condamnations furent prononcées le 12 novembre 1852.

Page 51, note, ligne 9 d’en bas. — Au lieu de : « 1868 », lire : « 1867 ».

Page 56. — Le dernier alinéa de cette page, commençant par les mots : « Pendant le Congrès de Lausanne… », et finissant, p. 57, par ceux-ci : « … d’une Fédération romande », doit être transporté à la p. 58 et placé en tête du chap. VI.

Page 63, ligne 29. — Au lieu de : « réussirent », lire : « finirent ».

Page 82, ligne 20. — Au lieu de : « sur la politique électorale », lire : « sur ses alliances électorales ».

Page 139, note 3, première ligne. — Au lieu de : « Tómas », lire : « Tomás ».

Page 299, ligne 7. — Au lieu de : « le ton plus violent », lire : « le ton le plus violent ».




POUR LE TOME II :


Page 56, ligne 10. — Au lieu de : « 24 juin » ; lire : « 29 juin ».

Page 160, ligne 23. — Au lieu de : « le 13 juillet », lire : « le 23 juin ».

Page 239, ligne 42. — Au lieu de : « les intimités personnelles », lire : « les inimitiés personnelles ».

Page 242, ligne 18. — Au lieu de : « 1872 », lire : « 1871 ».




L’INTERNATIONALE


Documents et Souvenirs





TROISIÈME PARTIE


LA SCISSION


(Avril 1870 — Novembre 1871)




I


Le Congrès de la Chaux-de-Fonds (4 avril 1870) ; la scission et ses suites. La Solidarité. — Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétershourg, brochure de Bakounine. — L’Internationale en France, le complot policier, le plébiscite.


Les délégués arrivèrent à la Chaux-de-Fonds le dimanche 3 avril, et assistèrent, ce jour-là, à une soirée familière, donnée par la Section centrale (ou ancienne Section) ; puis, le lundi matin, ils se réunirent dans la grande salle du Cercle ouvrier, mise par les membres de ce Cercle à la disposition du Congrès. L’administration du Cercle était, comme je l’ai déjà dit, entièrement entre les mains des « coullerystes ». Après que la vérification des mandats eut été faite par les soins d’un bureau composé de membres de la Section centrale, on constata que trente-huit délégués avaient été régulièrement mandatés par trente-quatre Sections appartenant à la Fédération romande : savoir dix-neuf Sections de Genève (treize délégués), trois Sections de la Chaux-de-Fonds (six délégués), et douze Sections d’autres localités (vingt et un délégués). Voici la liste de ces mandataires :


Genève, treize délégués.

Dupleix, relieur, et Weyermann, graveur, Section centrale ;

Th. Duval, menuisier, Section des menuisiers, Section des ébénistes et Section des couvreurs ;

Henri Perret et Napoléon Perret, graveurs, Section des graveurs ;

Guétat, cordonnier, Section des cordonniers, Section des tailleurs d’habits, Section des carrossiers-maréchaux, Section des tanneurs-corroyeurs ;

Duparc, graveur, Section des bijoutiers ;

Outine, rentier, Section de Carouge et Section des tuiliers ;

Baumgartner, typographe, Section des typographes ;

Forestier, gainier, Section des gainiers, Section des guillocheurs ;

Magnin, faiseur de ressorts, Section des faiseurs de ressorts ;

Scopini, serrurier, Section des ferblantiers. Section des serruriers-mécaniciens ;

Marie Louvel, Section des « dames ».


Chaux-de-Fonds, six délégués.

Pierre Coullery [1], médecin, et G. Robert-Giroud, horloger, Section centrale ;

Durand et L’Eplattenier, graveurs. Section des graveurs ;

Jacquemot et Tombet, faiseurs de secrets, Section des faiseurs de secrets en or.


Autres localités, vingt et un délégués.

Paul Quartier, faiseur de secrets, et Tell-Emile Ginnel, emboîteur, Section centrale du Locle ;

Charles Ducommun et Jules Fallet, graveurs, Section des graveurs du Locle ;

Humbert [2] et Émile Jacot, guillocheurs, Section des guillocheurs du Locle ;

James Guillaume, typographe, et Auguste Treyvaud, serrurier, Section centrale de Neuchâtel ;

Bêtrix et Baumann, monteurs de boîtes, Section des monteurs de boîtes du Vignoble neuchâtelois, à Neuchâtel [3] ;

Hermann Devenoges et Adolphe Girard, graveurs, Section des graveurs de Neuchâtel ;

Daniel Hermann, menuisier, et Henri Devenoges, monteur de boîtes, Section des menuisiers de Neuchâtel [4] ;

Georges Rossel, horloger, et Émile Gagnon, graveur, Section centrale du district de Courtelary [5] ;

Alcide Gorgé, horloger, Section de Moutier ;

Georges Gagnebin, monteur de boîtes, Section de Bienne ;

Adhémar Schwitzguébel, graveur, Section de Granges (Soleure) ;

Samuel Rossier, menuisier, et Coigny, maçon. Section de Vevey.


En outre, trois Sections non encore admises dans la Fédération romande avaient envoyé des délégués sur l’admission desquels le Congrès allait avoir à se prononcer. C’étaient :

Alfred Jeanrenaud, guillocheur, et Adhémar Schwitzguébel (celui-ci déjà délégué par la Section de Granges), graveur, Section des graveurs et guillochenrs du district de Courtelary ;

Nicolas Joukovsky, instituteur, délégué de la Section de l’Alliance de Genève ;

Fritz Heng, graveur, et Henri Chevalley, tailleur, délégués de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds.

Voici l’ordre du jour du Congrès, tel qu’il avait été établi par le Comité fédéral romand :

1° Vérification des mandats ;

2° Élection du bureau ;

3° Rapport du Comité fédéral et nomination de la commission de vérification ;

4° Revision partielle des statuts de la Fédération et du règlement du journal ;

5° Discussion des trois questions du programme : A. De la fédération des caisses de résistance ; B. Des sociétés coopératives ; C. De l’attitude de l’Internationale vis-à-vis des gouvernements ;

6° Détermination du lieu de résidence et nomination du Comité fédéral pour l’année 1870-1871 ;

7" Détermination du lieu où se publiera le journal et nomination du Conseil de rédaction ;

8° Détermination du lieu du Congrès de 1871.


Je ne saurais donner place ici à un compte-rendu détaillé du Congrès. Les procès-verbaux en ont été publiés par le journal la Solidarité (numéros des 11, 16, 23 et 30 avril 1870), et l’Égalité a de son côté donné un compte-rendu des séances du lundi, rédigé par Outine, compte-rendu dans lequel, malgré le parti-pris et la mauvaise foi de l’auteur, on peut trouver quelques renseignements ; enfin le Mémoire de la Fédération jurassienne contient (pages 110-122) une analyse des débats qui remplirent les deux séances de la journée du 4 avril. Je me borne à reproduire un article dans lequel la Solidarité (n° 1, 11 avril 1870) a résumé brièvement les actes du Congrès :


Le Congrès Romand.

Le 4 avril 1870. le Congrès des délégués des Sections internationales formant la Fédération romande s’est ouvert à la Chaux-de-Fonds, dans le local du Cercle international, appartenant à la Section centrale de cette ville.

La vérification des mandats fut faite par le Comité de la Section centrale de la Chaux-de-Fonds. Trente-sept délégués présents furent admis à siéger sans contestation [6].

En outre, trois sociétés, qui avaient demandé, avant le Congrès, à être admises dans la Fédération romande, avaient envoyé des délégués, et désiraient que le Congrès, s’il acceptait ces sociétés dans la Fédération, admît leurs délégués à siéger avec les autres.

Ces trois sociétés étaient : la Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, la Section de l’Alliance de la démocratie socialiste, de Genève, et la Section de la propagande socialiste, de la Chaux-de-Fonds.

La Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary avait demandé son admission au Comité fédéral : celui-ci n’avait pas pu prendre de décision à cet égard, la demande d’admission étant arrivée trop tard [7].

La Section de l’Alliance de la démocratie socialiste avait été reconnue en juillet 1869 comme Section internationale par le Conseil général de Londres ; à la suite de cette résolution du Conseil général, elle avait demandé au Comité fédéral l’entrée dans la Fédération romande ; le Comité fédéral avait répondu que, sans refuser cette entrée, il croyait devoir l’ajourner indéfiniment.

Enfin, la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds avait été repoussée par le Comité fédéral, qui se fondait, pour le faire, sur deux articles du règlement de cette Section.

Quelques membres du Congrès demandèrent que cette question fût vidée en premier lieu, disant qu’il était juste que, dans le cas où les trois sociétés seraient admises, leurs délégués pussent participer au Congrès dès le commencement.

Une discussion s’engagea à ce sujet immédiatement après la formation du bureau.

Le Congrès s’occupa d’abord des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary. Leurs deux délégués furent admis à présenter des explications, à la suite desquelles le Congrès prononça à l’unanimité l’entrée de cette Section dans la Fédération romande, et l’admission de ses délégués comme membres du Congrès.

Ce fut ensuite le tour de l’Alliance de la démocratie socialiste de Genève. Ici, des dissidences éclatèrent. Le délégué Outine, de Genève, proposa d’ajourner la délibération à ce sujet ; le délégué Schwitzguébel, de Sonvillier, demanda au contraire qu’une résolution fût prise séance tenante.

La discussion sur ces propositions fut assez vive, et fit prévoir l’orage qui allait éclater quelques heures plus tard. Lorsque le moment fut venu de voter, dix-neuf délégués se prononcèrent pour la proposition d’Outine (ajournement de la décision) et dix-neuf pour la proposition de Schwitzguébel (décision immédiate). Le président Dupleix, de Genève, ayant à départager les voix, vota pour l’ajournement jusqu’après la lecture du rapport de gestion du Comité fédéral.


À deux heures après midi, le Congrès rentra en séance. Il entendit la lecture du rapport de gestion du Comité fédéral, qui fut lu par Henri Perret, de Genève, secrétaire de ce Comité. Après quoi, d’après la décision prise le matin, l’ordre du jour appelait le Congrès à se prononcer sur l’admission ou le rejet de l’Alliance de la démocratie socialiste de Genève.

La discussion commencée le matin recommença de plus belle, et elle prit bientôt une tournure déplorable. Outine, de Genève, rédacteur du journal russe la Cause du Peuple, prononça un réquisitoire contre le socialiste russe Bakounine, dont il se déclara l’ennemi irréconciliable ; il représenta les hommes qui s’étaient séparés du Congrès de la paix à Berne en 1868 pour créer l’Alliance de la démocratie socialiste et se joindre à l’Internationale, comme les plus dangereux ennemis du peuple, ajoutant que s’il en avait un jour le pouvoir, il les ferait guillotiner. Le président Dupleix, de Genève, quitta le fauteuil pour accuser la Section de l’Alliance de professer l’athéisme, et de ne croire ni à Dieu ni à la morale. Déjà le matin, Weyermann, de Genève, avait déclaré que, si l’Alliance était admise dans la Fédération romande, ses collègues et lui quitteraient le Congrès. On trouvera dans les procès-verbaux que la Solidarité publiera in-extenso tous les détails de cette discussion.

Après un long débat, il fallut se prononcer définitivement. Le président fit voter, par appel nominal, sur la question ainsi posée : La Section de l’Alliance de la démocratie socialiste sera-t-elle admise dans la Fédération romande ?

Vingt et un délégués dirent oui, dix-huit répondirent non [8].

Aussitôt que le résultat du vote fut connu, ceux des délégués qui avaient voté non se levèrent d’un même mouvement, et déclarèrent qu’ils se retiraient du Congrès.

Le président Dupleix déclare qu’il se retire aussi.

Au milieu d’un tumulte inexprimable, M. Ulysse Dubois, président du Cercle, — qui n’avait pas le droit de prendre la parole dans une séance du Congrès, n’étant pas délégué, — monte à la tribune : il dit qu’en présence du vote que vient d’émettre la majorité, il ne peut tolérer plus longtemps la présence du Congrès au Cercle, et il enjoint aux délégués collectivistes d’évacuer immédiatement la salle.

Au milieu des vociférations d’individus appartenant pour la plupart à la Section centrale de la Chaux-de-Fonds, le Congrès se retire et va chercher un autre local [9].

Tel est l’incident profondément regrettable qui, dès le début, a failli empêcher les délibérations du Congrès romand. Les membres de l’Internationale jugeront comme il appartient la conduite de la majorité et de la minorité.

Voici les noms des vingt et un délégués qui ont voté pour l’admission de l’Alliance de la démocratie socialiste : (Suivent les vingt et un noms [10]).

Quant aux dix-huit délégués qui formaient la minorité [11], nous ne pouvons en donner la liste complète, attendu que la feuille d’appel et la plupart des papiers appartenant au Congrès sont restés entre les mains des membres du Cercle, qui ont refusé de les restituer. Nous dirons seulement que cette minorité était formée de tous les délégués de Genève, sauf un représentant des ouvriers en bâtiment [12], et des délégués de trois Sections de la Chaux-de-Fonds.

Le Congrès reprit ses séances dans une salle du café Vonkænel [rue du Stand], qui fut mise obligeamment à sa disposition. Il élut comme président, pour remplacer Dupleix, Treyvaud, de Neuchâtel ; il admit dans la Fédération romande la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds, et accorda à ses délégués, Fritz Heng et Chevalley, voix délibérative, ainsi qu’au délégué de l’Alliance, Joukovsky. Le nombre des délégués continuant à siéger se trouva ainsi porté à vingt-quatre.

Fendant ce temps, la minorité démissionnaire, restée au Cercle, se reconstituait, formait un bureau, et se mettait de son côté à siéger, en se déclarant de sa propre autorité le seul et véritable Congrès romand. Elle s’accrut bientôt par l’arrivée de trois ou quatre délégués de la Chaux-de-Fonds, entr’autres de M. Coullery, délégué par la Section centrale de la Chaux-de-Fonds [13].

Bien que le Congrès romand eût été brutalement expulsé du Cercle, et que la minorité, loin de faire entendre aucune protestation contre ce procédé, se fût associée aux injures dont ses amis avaient accablé le Congrès, les délégués de la majorité, animés d’un véritable esprit international, cherchèrent immédiatement à amener une conciliation.


[Suit le récit des tentatives qui furent faites dans la journée du mardi pour engager les scissionnaires à reprendre leur place au Congrès. Je ne reproduis pas ici le texte des lettres échangées. Les négociations n’aboutirent pas. Une dernière lettre, dans laquelle nous invitions encore une fois « les délégués qui se sont retirés » à prouver « qu’ils étaient animés comme nous d’un désir sincère de conciliation », en venant « reprendre leurs sièges au Congrès romand, qui est réuni au café Vonkænel, rue du Stand », n’eut pas même les honneurs d’une discussion. « La minorité, fanatisée par quelques meneurs, et montrant clairement qu’elle voulait non la conciliation, mais la domination, accueillit cette lettre par des éclats de rire et passa à l’ordre du jour. » L’article de la Solidarité continue en ces termes :]


La séparation se trouva ainsi consommée [14]. Il ne restait au Congrès romand qu’une chose à faire : c’était de continuer ses travaux et de s’occuper de son ordre du jour. Dans les quatre séances qui remplirent les journées du mardi et du mercredi 5 et 6 avril, toutes les questions du programme furent discutées, et on trouvera plus loin les résolutions prises, qui furent toutes votées à l’unanimité.

Arrivé à la fin de ses travaux, le Congrès n’avait plus qu’à s’occuper de la nomination du Comité fédéral, et de la rédaction de l’organe de la Fédération romande.

L’ancien Comité fédéral n’ayant pas rendu ses comptes, une protestation a été envoyée à Londres contre sa conduite [15]. Le nouveau Comité fédéral a été placé à la Chaux-de-Fonds, et ses membres ont été pris dans les Sections, très voisines les unes des autres, de la Chaux-de-Fonds et du Locle. Il se compose des compagnons Chevalley, Fritz Heng, Fritz Robert, Numa Brandt, de la Chaux-de-Fonds, Auguste Spichiger, Paul Quartier et Charles Ducommun, du Locle [16].

La rédaction de l’Égalité n’a pas rendu ses comptes non plus. Le Congrès, modifiant le titre de l’organe fédéral pour éviter des chicanes puériles [17] a décidé que le journal porterait le titre de la Solidarité, et il en a confié la rédaction à James Guillaume, de Neuchâtel, auquel ont été adjoints, comme collaborateurs, Schwitzguébel et Cagnon, du Val de Saint-Imier, Perron et Joukovsky, de Genève, Fritz Robert, de la Chaux-de-Fonds, et Ch. Monnier, du Locle.

Tels sont, brièvement résumés, les actes du Congrès romand de la Chaux-de-Fonds. Nous laissons maintenant la parole aux résolutions et aux procès-verbaux, qui feront connaître, mieux que tous les plaidoyers, l’esprit qui animait les délégués de la majorité et les principes des Sections qui les ont envoyés.


Avant de reproduire le texte des résolutions de notre Congrès, — le Congrès collectiviste, — je voudrais, sans entrer dans le détail, faire connaître quelques-unes des paroles qui furent dites le 4 avril, dans ce débat sur l’admission de la Section de l’Alliance qui aboutit à la scission. Je les emprunterai non à notre procès-verbal, mais au compte-rendu hostile et partial publié par l’Égalité et rédigé par M. Outine lui-même.

Voici des extraits du réquisitoire prononcé par Outine contre Bakounine :

« Outine… Toujours et partout Bakounine vient prêcher ses funestes doctrines qui tendent à établir une dictature personnelle et étrangère à la classe ouvrière pour guider les ouvriers vers leur affranchissement… C’est une douleur inexprimable, une tristesse profonde que je ressens, en songeant aux victimes irréparables et au préjudice grave que Bakounine a porté à la cause révolutionnaire et socialiste en Russie… Je m’abstiens de vous traduire ses proclamations [18], où les procédés les plus infâmes sont prêchés envers les adeptes du jeune parti révolutionnaire qui ne veulent avoir rien de commun avec lui, et où la dictature personnelle la plus révoltante est proclamée [19]… Bakounine, dans ses proclamations russes, déclare hautement que pour lui il n’existe ni foi ni loi, en ce qui concerne ses menées soi-disant révolutionnaires, ni justice, ni morale, et que tous les moyens lui sont bons [20] — ceci à l’instar des jésuites [21] — pour s’en servir contre ses ennemis. Et ses ennemis, c’est vous, travailleurs, qui ne voulez pas marcher à sa remorque, et c’est nous aussi qui le démasquons.

« Eh bien ! oui, il est vrai que je suis son ennemi irréconciliable ; il a fait trop de mal à la cause révolutionnaire dans mon pays, et il cherche à en faire autant à l’Internationale. Mais quand le jour de la revendication populaire viendra, le peuple saura reconnaître ses véritables ennemis, et si jamais la guillotine fonctionne, que ces grands hommes dictateurs prennent bien garde à eux, de crainte de mériter du peuple d’être guillotinés tout les premiers [22]. »

En réponse à ce réquisitoire, je présentai quelques observations, et voici le langage que l’Égalité me prête :

« Guillaume… Je regrette que le délégué de l’Alliance n’ait pas été présent lorsque Outine a parlé des affaires russes ; je ne doute pas qu’il aurait réfuté victorieusement ce que nous a dit Outine. On sait en effet qu’il existe, en Russie, deux organisations rivales… Je dois laisser de côté tout ce qui se rapporte à la question russe, qui ne nous regarde point [23]. Je demande à Outine d’apporter ses accusations devant un jury d’honneur… Un fait analogue s’est déjà passé au Congrès de Bâle : Liebknecht a accusé Bakounine aussi, et il a été forcé d’avouer qu’il a eu tort et que Bakounine était un révolutionnaire en dehors de tout soupçon… Laissons donc de côté la question russe, et passons à celle de l’Alliance… Quant à l’existence de Comités secrets [dans l’Alliance [24]], je ne pense pas qu’Outine soit adversaire de la conspiration secrète. Je ne veux pas juger ici si, oui ou non, on a eu tort d’instituer un Comité secret auprès du Comité public [25]. La question à traiter est de savoir si les statuts [de la Section] de l’Alliance [, à Genève, ] peuvent être acceptés. Rien n’y est contraire aux statuts de l’Internationale… Je vous déclare que je ne suis pas de l’Alliance, je n’en fais pas partie… À l’heure qu’il est, il n’y a plus une organisation [internationale] de l’Alliance, à côté de l’organisation de l’Internationale : il n’y a qu’une Section de propagande [, ayant son siège à Genève]… Elle a donc le droit d’entrer dans la Fédération romande [26]. »

Dans la réplique d’Outine, je relève ce qui suit :

« Outine… M. Guillaume demande un jury ; ce jury aura lieu, mais plus tard, au Congrès général, et soyez sûrs que les arguments et les documents ne manqueront pas pour démasquer certains individus une fois pour toutes… À Bâle, il s’agissait tout simplement d’un article dans les journaux allemands où la conduite de Bakounine en 1848 était sévèrement jugée, et où l’auteur faisait supposition que Bakounine a été espion du gouvernement russe. Il ne coûtait rien au citoyen Liebknecht d’avouer que Bakounine n’était pas un espion ; et je le déclare aussi, publiquement qu’il ne l’a pas été, et que ce n’est pas de cela qu’on l’accuse [27]. »

Enfin mentionnons le grand grief formulé contre la Section de l’Alliance par Dupleix et par Weyermann, son athéisme :

« Dupleix… La raison pour laquelle on ne s’entendait pas [à Genève] avec les membres dirigeant l’Alliance, était que ces Messieurs voulaient à tout prix qu’on s’occupât de questions qui ne sont pas à l’ordre du jour parmi les ouvriers ; on prêchait l’athéisme, et les ouvriers veulent qu’on ne touche pas encore à telle ou telle croyance ; nous devons avant tout poursuivre notre but commun, notre émancipation économique. Un grand nombre de sociétaires se sont retirés de l’Association quand l’Alliance voulait prêcher l’athéisme, car on oublie trop que l’instruction manque au plus grand nombre d’ouvriers et que beaucoup d’entre eux se sentent froissés par ces doctrines.

« Weyermann. L’Alliance prêche l’athéisme et l’abolition de la famille, et nous ne le voulons pas ; les circonstances et les opinions ne permettent pas d’imposer ces théories aux travailleurs, et la preuve c’est que beaucoup de membres se sont retirés de l’Association [28]. »

Duval, qui faisait toujours partie de la Section de l’Alliance, prit la parole pour expliquer son attitude :

« Duval… En général, je pense que l’Alliance a quelque raison d’être, je ne suis pas contre les principes que l’Alliance professe ; je ferai toujours volontiers partie de toute société qui veut travailler pour la révolution… [Mais] j’ai reconnu bientôt que son admission sèmerait la discorde et la division dans les Sections genevoises, et… [au Comité fédéral] j’ai émis le vote contre son admission. Et je crois toujours que ses membres, s’ils le voulaient, pourraient travailler utilement à la propagande ; mais ils n’ont rien à faire dans la Fédération romande, et leur devoir serait de ne pas demander leur admission [29]. »


Après ces citations, je veux encore noter deux jugements sur les meneurs de la coterie genevoise et sur leur attitude au Congrès de la Chaux-de-Fonds, portés, l’un, par leur compère et ami J.-Ph. Becker, l’autre par le Volksstaat.

Dans son journal le Vorbote, en mai 1870, Becker, racontant la scission qui s’était produite au Congrès, blâma la Section de l’Alliance d’avoir insisté pour son admission dans la Fédération romande ; mais en même temps il apprécia ainsi l’acte des scissionnaires : « Quoique l’admission de l’Alliance soit plutôt nuisible qu’avantageuse, elle n’offrait pourtant aucun danger à la Fédération, et c’était de la puérilité et de l’étroitesse soit de la refuser, soit de faire un cas de guerre de son admission par une majorité momentanée, et de se diviser pour cela. »

Quant au Volksstaat, ce fut seulement quatre ans plus tard, après la ruine définitive de l’ancienne organisation ouvrière genevoise, qu’il se décida à porter un jugement sévère sur les « individualités prétentieuses et nulles » à l’impéritie desquelles ce résultat était dû : « Ce sont ces mêmes hommes — lit-on dans le Volksstaat du 13 mars 1874 — qui ont montré durant des années, à la tête de l’ex Fédération romande, leur incapacité administrative ; ce sont les mêmes qui, par leur folie et leur maladresse, ont amené la rupture avec les socialistes du Jura, et qui ont travaillé ensuite de tout leur pouvoir à la rendre plus complète. » En enregistrant cet aveu tardif, le Bulletin de la Fédération jurassienne (numéro du 22 mars 1874) le commenta en ces termes : « Ainsi le Volksstaat qui, lors de la malheureuse scission de 1870, s’était fait le prôneur et l’allié des intrigants de Genève, et avait accueilli si complaisamment toutes leurs calomnies contre nous, le Volksstaat fait aujourd’hui son meâ culpâ : le voilà qui déclare publiquement que ce ne sont pas les Jurassiens qui avaient les torts, mais que la rupture a été amenée par la folie et la maladresse des incapables qui dirigeaient la Fédération romande. Que vont en dire les anciens meneurs du Temple-Unique ? Juste retour, messieurs, des choses d’ici-bas ! »


J’avais déclaré au Congrès, on l’a vu, que je ne faisais pas partie de la Section de l’Alliance : et j’ajoute ici, à ce sujet, quelques explications. Joukovsky avait apporté à la Chaux-de-Fonds une prétendue liste de membres de la Section de l’Alliance habitant les Montagnes, auxquels il était chargé de réclamer leurs cotisations arriérées. Je figurais sur cette liste. Je lui expliquai que c’était une erreur, que ni moi, ni aucun autre international du Locle n’avions jamais consenti à faire partie de la Section de l’Alliance ; et que, si nous avions déclaré — comme nos amis de Belgique — approuver le programme théorique de cette association, nous nous étions formellement refusés soit à constituer au Locle une Section spéciale de l’Alliance, soit à nous affilier à la Section de Genève. Joukovsky dut rayer de sa liste les noms loclois. Mais elle contenait aussi les noms de six camarades du Val de Saint-Imier, Adhémar Schwitzguébel, Adamir Diacon, Eugène Lœillet, Louis Cartier, Alfred Jeanrenaud, et Henri Lassueur, qui, eux, avaient adhéré à la Section de l’Alliance de Genève le 23 septembre 1869 [30]. Un fragment d’une lettre écrite par moi à Joukovsky seize mois plus tard, le 11 août 1871 [31], au moment de la dissolution de la Section de l’Alliance de Genève, fait allusion à notre conversation d’avril 1870, et précise ma position et celle de mes amis du Locle à l’égard de la Section de l’Alliance de Genève ; le voici :


Je persiste à ne pas me considérer comme membre de votre Section de l’Alliance, et je suis sûr que les amis du Locle en diront autant. Rappelle-toi mon étonnement au Congrès de la Chaux-de-Fonds, quand tu m’as appris que j’étais inscrit sur vos listes. Je n’ai jamais payé un centime de cotisation.

Voici, une fois pour toutes, les faits.

J’ai reçu, je ne sais trop à quelle époque, — en tout cas c’était dans ce fameux hiver entre le Congrès de Bruxelles et celui de Bâle, — des programmes de l’Alliance. Je m’en suis servi pour fonder au Locle un groupe secret au sein de l’Internationale ; mais nous n’avions aucunement l’idée de faire partie de votre Section de l’Alliance : nous voulions simplement unir par un lien plus intime les hommes les plus avancés du Locle. J'ai toujours dit à Michel que la Section publique de l'Alliance à Genève était une bêtise, et que vous auriez dû tenir cette organisation secrète ; il prétendait que c'était impossible ; je lui répondis que nous, du moins, nous ferions ainsi ; qu'une Alliance publique serait la mort de l'Internationale au Locle, en créant un germe de division, tandis qu'une Alliance secrète stimulerait la vie.

Vous connaissiez les noms de notre groupe et vous les avez inscrits, à notre insu, sur votre liste de membres de l'Alliance de Genève. Il y a eu malentendu, voilà tout.

Pour que ma conduite ne prête pas à l'équivoque, je suis prêt à donner ces explications au Conseil général ; il n'y a en effet aucun mal à lui avouer cette tentative d'organisation secrète. Il verra par là combien peu nous étions sous le joug d'une dictature, puisqu'il y avait si peu d'unité et d'entente entre nous. Quant à Adhémar, je crois que lui et ses amis ont réellement fait partie de l'Alliance publique de Genève, et qu'ils n'avaient pas agi comme nous au Locle ; cependant je ne puis pas l'affirmer.


Voici les résolutions votées par le Congrès romand collectiviste :


I. — Révision du règlement fédéral.

Le Congrès décida de maintenir pour cette année le règlement fédéral dans son intégrité, afin de bien marquer qu'il n'y avait dans l'esprit de la majorité aucun désir d'innover, et de bouleverser, comme on pouvait être tenté de l'en accuser, les bases sur lesquelles reposait la Fédération romande. Il n'y apporta qu'une seule modification, qui ne touchait aucunement au fond ni à l'esprit du règlement : dans l'article 28, qui disait : « Le Comité fédéral est composé de sept membres, élus pour un an par le Congrès des Sections romandes, et choisis dans une fédération locale », le Congrès supprima les mots et choisis dans une fédération locale, afin de pouvoir prendre une partie des membres du Comité dans la Section de la Chaux-de-Fonds et une partie dans la Section du Locle.


II. — Révision du règlement du journal.

Au lieu de composer la Commission administrative du journal d'un délégué de chacune des Sections de la Fédération, le règlement revisé disposa que cette Commission serait composée de cinq membres nommés dans une Section désignée par le Congrès romand ; ces cinq membres durent être élus par la Section désignée, sous réserve de la ratification du Comité fédéral ; mais chaque Section eut le droit d'envoyer au sein de la Commission un délégué avec voix consultative.

En outre, le règlement remplaça le Conseil de rédaction, « dont la responsabilité était illusoire », dit Schwitzguébel dans son rapport, par un rédacteur unique, « dont la responsabilité serait réelle » ; et pour éviter de donner par là au journal une couleur personnelle, le Congrès adjoignit au rédacteur six collaborateurs, et chaque Section fut invitée à désigner des correspondants. Une indemnité devait être allouée au rédacteur, ainsi qu'au comptable-expéditeur.


III. — Propagande.

Le Congrès, considérant que pour rendre la propagande active et efficace, une direction centrale était nécessaire, décida de donner au Comité fédéral les pleins pouvoirs nécessaires pour cet objet ; les frais devaient être couverts au moyen de contributions volontaires.


IV. — Caisses de résistance.

« Le Congrès, conformément aux résolutions prises au Congrès international de Bâle sur ce sujet, recommande à toutes les sociétés de métier de créer dans leur sein des caisses de résistance, et de constituer le plus promptement possible des fédérations corporatives régionales. »


Un Règlement fédératif des caisses de résistance fut adopté par le Congrès. En voici les dispositions essentielles : Le Comité fédéral forme le centre reliant entre elles les caisses fédérées ; — Chaque Section conserve la libre gestion de sa caisse de résistance ; — Quand une Section veut faire grève, elle doit soumettre ses motifs au Comité fédéral ; si la grève est approuvée par ce Comité, les grévistes acquièrent le droit aux subsides ; si le Comité fédéral refuse son approbation, la Section a le droit d'en appeler directement aux autres Sections, et si la majorité de celles ci se prononce en faveur de la grève, le droit aux subsides est acquis ; — Les subsides sont réglés comme suit : sur un premier appel, chaque caisse verse un franc par membre cotisant; sur un second appel, second versement d'un franc par membre ; après ces deux appels, si des fonds sont encore nécessaires, chaque caisse fixe elle-même le chiffre des nouveaux subsides ; — Si une corporation non encore adhérente à l'Internationale et au lien fédératif se met en grève et demande des secours, le Comité fédéral pourra engager les caisses de résistance à la soutenir : dans chaque cas, chaque caisse décidera elle-même ce qu'elle jugera à propos de faire ; les subsides votés en faveur de corporations non adhérentes ne sont accordés qu'à titre de prêt ; mais si ces corporations adhèrent ensuite à l'Internationale et au lien fédératif, elles seront dispensées du remboursement des sommes qu'elles auront reçues, ce remboursement étant remplacé par la réciprocité des subsides.


V. — Coopération.

« Le Congrès romand,

Considérant que la coopération de production ne peut pas se généraliser dans la société actuelle, parce que si, d'un côté, quelques travailleurs peuvent, par leurs propres épargnes ou avec le secours des autres travailleurs, être mis en possession de leurs instruments de travail, il est impossible, d'un autre côté, de procurer les instruments de travail à la totalité des travailleurs, à moins d'exproprier les détenteurs des capitaux ;

Que cette impossibilité est surtout évidente lorsqu'il s'agit des grands instruments de travail, l'usine, la mine, la terre ; et qu'ainsi les corps de métier les plus souffrants sont précisément ceux qui peuvent le moins actuellement se constituer en coopération ;

Qu'ainsi, tandis que la plus grande partie des travailleurs resteraient misérables, une minorité, enrichie par la coopération, irait augmenter les rangs de la bourgeoisie ;

Considérant en outre que la coopération de consommation, lorsqu'elle est fondée sur des bases réellement socialistes, sans aucun avantage réservé au capital, peut avoir une utilité relative pour soulager la misère de quelques travailleurs, pour les grouper et les organiser ;

Mais que néanmoins la coopération de consommation, si elle se généralisait dans l'état actuel de la société, de manière à procurer à la totalité des travailleurs la vie à meilleur marché, aurait pour résultat un abaissement général des salaires, le salaire n'étant que la portion strictement nécessaire pour vivre laissée par le capital au travail ;

Déclare :

Que la coopération est la forme sociale qu'adoptera le travail après l'émancipation des travailleurs ; mais qu'il ne pense pas que la coopération soit le moyen d'opérer l'affranchissement complet du prolétariat, qui ne peut avoir lieu que par la révolution sociale internationale. »


VI. — Attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements.

« Considérant que l'émancipation définitive du travail ne peut avoir lieu que par la transformation de la société politique, fondée sur le privilège et l'autorité, en société économique fondée sur l'égalité et la liberté ;

Que tout gouvernement ou État politique n'est rien autre chose que l'organisation de l'exploitation bourgeoise, exploitation dont la formule s'appelle le droit juridique ;

Que toute participation de la classe ouvrière à la politique bourgeoise gouvernementale ne peut avoir d'autres résultats que la consolidation de l'ordre de choses existant, ce qui paralyserait l'action révolutionnaire socialiste du prolétariat ;

Le Congrès romand recommande à toutes les Sections de l'Association internationale des travailleurs de renoncer à toute action ayant pour but d'opérer la transformation sociale au moyen des réformes politiques nationales, et de pointer toute leur activité sur la constitution fédérative des corps de métiers, seul moyen d'assurer le succès de la révolution sociale. Cette fédération est la véritable Représentation du travail, qui doit avoir lieu absolument en dehors des gouvernements politiques. »


En regard de ces résolutions du Congrès collectiviste, je vais placer celles de l'autre Congrès. On pourra constater, avec quelque surprise peut-être, que sauf sur un point, — la « participation à la politique bourgeoise gouvernementale », — elles ne diffèrent guère des nôtres. C'est qu'en réalité cette question de l'altitude à prendre à l'égard des gouvernements et des partis politiques était la seule qui fût en cause, qu'elle seule était l'origine et la raison d'être du conflit : l'Alliance n'était qu'un prétexte ; la coopération, les caisses de résistance, étaient choses accessoires pour les politiciens, et ils avaient compris que, pour ne pas se faire honnir de toute l'Internationale, il fallait, en ces matières, accepter ce qui était généralement admis ; tandis que la possibilité de se faire élire députés et d'arriver à participer au gouvernement était le point capital pour les candidats futurs, les hommes d'État en perspective, les Grosselin et les Coullery.

La Solidarité publia les résolutions du Congrès collectiviste dès son premier numéro, et imprima le règlement des caisses de résistance dès le second. L’Égalité, au contraire, remplit ses colonnes, pendant plusieurs semaines, d'articles de polémique, de violentes attaques personnelles, mais ne se pressa nullement de faire connaître les votes du Congrès anti-collectiviste : ce fut seulement à la fin de mai qu'elle imprima le commencement du rapport, adopté par ce Congrès, sur la coopération (rapport dont elle laissa d'ailleurs la publication inachevée) ; le 27 juillet, qu'elle imprima le règlement des caisses de résistance ; le 6 août, qu'elle fit connaître le texte des modifications apportées par le Congrès au règlement fédéral. Seules, les résolutions relatives à la politique furent publiées tout de suite, le 16 avril, parce que pour les hommes de l’Égalité tout l'intérêt du Congrès était là.

Voici donc les résolutions du Congrès anti-collectiviste :


I. — Révision du règlement fédéral.

Tandis que le Congrès collectiviste avait maintenu ce règlement tel quel, sauf un détail, l'autre Congrès y apporta de nombreux changements : quinze articles furent modifiés, deux furent supprimés, deux articles nouveaux furent introduits. Une des dispositions nouvelles portait : « Le Comité fédéral veille à ce que les Sections qui voudraient s'établir exclusivement pour la propagande, en dehors des Sections centrales de chaque fédération locale et des Sections de métier, ne soient point admises au sein de la Fédération romande » (art. 44). Le Conseil de rédaction du journal ne devait plus être élu par le Congrès : celui-ci « chargera de sa nomination telle fédération locale qu'il lui plaira de choisir » (art. 52), — en l'espèce, Genève.


II. — Journal.

Conformément à la modification apportée à l'article 52 du règlement fédéral, les Sections de la fédération locale genevoise reçurent le mandat d'élire le Conseil de rédaction de l’Égalité. Dans une assemblée générale des Sections de Genève, tenue à la fin d'avril, ce Conseil fut composé de Grosselin, Henri Perret, Outine, Wæhry, Weyermann, Becker, Dupleix, Baumgartner et Longchamp. Grosselin, ayant refusé, fut remplacé par Machado, qui avait obtenu après lui le plus grand nombre de suffrages. (Égalité du 7 mai 1870.)


III. — Propagande.

L’Égalité ne contient pas de résolution spéciale prise par le Congrès relativement à la propagande : mais l'article nouveau, déjà cité (art. 44), introduit dans le règlement fédéral indiquait suffisamment les tendances restrictives dont on s'inspirait au Temple-Unique et chez les amis de Coullery.


IV. — Caisses de résistance.

Le Congrès anti-collectiviste adopta, lui aussi, pour l'organisation de la résistance, un règlement, qu'il appela Règlement général des grèves. Aux termes de ce règlement, toutes les Sections faisant partie de la Fédération romande devaient avoir une caisse de résistance, alimentée par une cotisation de 25 centimes par membre et par mois ; chaque Section devait gérer sa caisse ; — pour qu'une grève obtînt l'appui des caisses de toutes les Sections romandes, elle devait être sanctionnée par le Comité fédéral ; — au premier appel de fonds, chaque caisse ne s'engageait que pour le tiers de ce qu'elle devait posséder, et toujours à titre de prêt ; au second appel il en était fait de même ; si un troisième appel était reconnu nécessaire, une assemblée générale de la Section, ou des Sections composant la fédération locale, devrait avoir lieu pour prendre une décision.


V. — Coopération.

Le Congrès entendit sur ce sujet la lecture d'un rapport présenté par la commission de Genève et l'adopta. L’Égalité commença, dans ses numéros des 22 et 28 mai, la publication de ce document, intitulé « Le système coopératif devant la réforme sociale » et évidemment rédigé par Outine ; mais cette publication resta inachevée, une grève qui éclata à Genève à la fin du mois ayant absorbé, d'abord, toute la place disponible, et l’Égalité s'étant vue ensuite, à partir du 18 juin, obligée de réduire son format. Le préambule seul du rapport a donc été publié, et nous n'en connaissons pas les conclusions : mais on peut les deviner en lisant cette déclaration du rapporteur : qu'il fallait « tâcher de réunir ces deux grands facteurs du mouvement international — celui de la propagande et celui de l'organisation — dans la réalisation pratique du système coopératif ».


VI. Attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements [32].

« 1. Nous combattons l'abstention politique comme étant funeste par ses conséquences pour notre cause commune.

2. Quand nous professons l'intervention politique et les candidatures ouvrières, il est bien entendu que nous ne croyons point que nous puissions arriver à notre émancipation par la voie de la représentation ouvrière dans les Conseils législatifs et exécutifs. Nous savons fort bien que les régimes actuels doivent nécessairement être supprimés ; nous voulons seulement nous servir de cette représentation comme d'un moyen d'agitation qui ne doit pas être négligé par la tactique que nous avons à suivre dans cette lutte.

3. L'intervention dans la politique étant pour nous un moyen d'agitation, il est évident que notre grand but tend à la transformation intégrale des rapports sociaux, et que, pour nous, toute agitation politique sans rapports directs aux questions sociales serait nulle et stérile ; que, par conséquent, toute agitation politique est subordonnée au mouvement socialiste et ne lui sert que de moyen...

4. Ceci admis, il est bien entendu que l'Internationale doit poursuivre énergiquement son organisation à elle, qui n'est que la forme préparatoire de l'avenir ... C'est dans ce sens que nous adhérons pleinement à l'idée de la Représentation du travail...

5. Nous ne croyons pas, vu la situation de l'Internationale, qu'elle doive intervenir comme corporation dans la politique actuelle... Mais nous croyons qu'individuellement chaque membre doit intervenir, autant que faire se peut, dans la politique en se conformant aux principes que nous venons d'exposer. »


Aussitôt constitué, notre Comité fédéral adressa au Conseil général à Londres, le 7 avril, une lettre, écrite et signée par Fritz Robert, pour lui annoncer ce qui s'était passé. Il expliqua comment, à la suite d'un vote régulier qui avait donné une majorité en faveur de l'admission de la Section de l'Alliance de Genève dans la Fédération romande, les délégués formant la minorité s'étaient retirés ; comment la majorité, après avoir vainement essayé d'obtenir de la minorité qu'elle continuât les délibérations en commun, s'était vue obligée d'achever sa tâche en l'absence de la minorité ; et comment l'ordre du jour du Congrès portant, comme 6e point, la détermination du lieu de résidence et la nomination du Comité fédéral pour l'année 1870-1871, et comme 7e point la détermination du lieu où se publierait le journal et la nomination du Conseil de rédaction, le Congrès avait placé le Comité fédéral à la Chaux-de-Fonds et le journal à Neuchâtel, en donnant à l'organe de la Fédération le nom de Solidarité, pour éviter des contestations avec les Sections de Genève qui paraissaient vouloir continuer dans cette ville la publication de l’Égalité. Le Comité fédéral, en terminant, exprimait l'espoir qu'une conciliation viendrait bientôt mettre un terme au conflit.

Le Conseil général ne répondit rien, et prétendit même plus tard n'avoir pas reçu la lettre de Fritz Robert [33] ; mais Hermann Jung, le correspondant pour la Suisse, m'écrivit dans le courant d'avril une lettre privée, dans laquelle il me demandait des détails sur ce qui s'était passé. Je transmis cette lettre au Comité fédéral ; celui-ci, estimant avec raison qu'une lettre de Jung à moi ne pouvait pas être considérée comme une réponse du Conseil général, décida d'attendre une réponse officielle, adressée directement au Comité fédéral. Cette réponse ne vint jamais.


J'ouvre une parenthèse pour mentionner une Lettre sur le mouvement révolutionnaire en Russie, datée de Genève, 8 avril 1870, que Bakounine adressa à ce moment à Liebknecht. Elle débutait ainsi :


Citoyen Liebknecht, Je commence par vous remercier pour la reproduction de mon Appel aux Jeunes Russes, et de la lettre (du 8 février) adressée par mon compatriote Netchaïef à la rédaction de la Marseillaise, dans votre estimable journal, et je vous remercie encore davantage pour votre appréciation du mouvement révolutionnaire qui se produit actuellement en Russie. Cette sympathie, venant de l'Allemagne, est un fait nouveau pour nous. Pendant bien des années, nous n'avons rencontré dans votre pays qu'antipathie et défiance. Sans parler des calomnies misérables dont on a voulu accabler les personnes représentant ce mouvement à l'étranger, calomnies sur lesquelles malheureusement j'aurai encore à revenir [34], je dois dire qu'on n'a pas attaqué seulement l'empire du tsar, mais le peuple russe lui-même.


Liebknecht publia la lettre de Bakounine, traduite en allemand (Brief über die revolutionäre Bewegung in Russland), dans le Volksstaat du 16 avril 1870 [35]. À ce moment-là, il n'avait évidemment pas encore connaissance de la Confidentielle Mittheilung du 28 mars, envoyée par Marx à Kugelmann. Liebknecht dut être vertement tancé par le dictateur de Londres pour avoir inséré une lettre de l'homme que Marx venait de dénoncer au Comité de Brunswick comme un dangereux agent du panslavisme ; aussi se hâta-t-il de réparer sa faute : le 3o avril, le Volksstaat, qui avait déjà accueilli, en mars, un article « stupide et infâme » de Borkheim, publiait une correspondance dudit Borkheim où celui-ci répétait publiquement la calomnie lancée par Marx dans un document confidentiel : que Herzen s'était fait payer une somme annuelle de vingt-cinq mille francs par un Comité panslaviste, et que Bakounine avait recueilli, pécuniairement et moralement, l'héritage de Herzen.


Tout en se plaçant sur le terrain des décisions régulièrement prises, le Congrès de la majorité collectiviste avait décidé de faire un dernier effort pour éclairer la conscience de ceux qui avaient été égarés par des intrigants. Nous ne pouvions nous résigner à admettre qu'à Genève il ne se trouverait pas, dans les Sections de l'Internationale, un certain nombre d'hommes qui refuseraient de s'associer aux manœuvres d'Outine et consorts et de rompre le lien fédéral. Avant de se séparer, le Congrès vota donc l'envoi à Genève d'un délégué chargé « d'engager les Sections de Genève à ne pas abandonner la Fédération romande » ; et il choisit pour cette mission un jeune ouvrier nouvellement entré dans l'Internationale, Cagnon, l'un des délégués de la Section centrale de Courtelary, qui s'était fait remarquer au Congrès par son ardeur de néophyte et un étalage exubérant de rhétorique sentimentale. Le Comité fédéral adjoignit à Cagnon deux de ses membres, Heng et Chevalley, tous deux connus à Genève. Les trois envoyés obtinrent d'être entendus dans une assemblée générale qui eut lieu au Temple-Unique le dimanche matin 10 avril : mais ils se heurtèrent à d'insurmontables préventions. Les délégués genevois, en revenant de la Chaux-de-Fonds, avaient, pour justifier, devant l'opinion des Sections de Genève, la scission qu'ils avaient provoquée, répandu immédiatement des récits mensongers, qui avaient été trop facilement acceptés ; ils avaient pris le parti de nier purement et simplement les faits les plus avérés. « Le compte-rendu que donne de l'assemblée [du 10 avril] l’Égalité du 16 avril, compte-rendu où les discours des orateurs de la majorité sont dénaturés de la façon la plus éhontée, peut servir du moins à constater l'attitude prise par les meneurs de Genève, puisque ce sont eux qui l'ont rédigé. Or, d'après ce compte-rendu, les délégués genevois déclarèrent : qu'il était faux qu'on eût crié À bas les collectivistes ; qu'il était faux que la majorité, réunie au café Vonkænel, eût fait des démarches conciliantes auprès de la minorité ; qu'il était faux qu'Outine eût dit qu'il ferait guillotiner Bakounine s'il en avait le pouvoir [36]. » Bakounine prit aussi la parole dans cette assemblée des Sections genevoises, et put constater que sa popularité à Genève, si grande l'année précédente, était désormais finie. Ni Perron, ni Brosset ne parurent ; et leur abstention fut pour nous d'autant plus inexplicable que, quelques jours auparavant, dans une lettre adressée Aux intimes amis [37], Bakounine nous les avait représentés comme très zélés et prêts à se jeter dans la lutte. « Brosset est tout nôtre, — avait-il écrit, — il est ravi de ce qui vient d'arriver [38] ; je ne parle pas de Perron, c'est entendu. Il est fort heureux que ni l'un ni l'autre n'aient pris part à ce Congrès. De cette manière ils ont, tous les deux, une position beaucoup plus libre, une apparence beaucoup plus indépendante et désintéressée devant les ouvriers du bâtiment... Quant à moi, après avoir consulté ces deux amis : Perron et Brosset, et Monchal aussi (ce dernier, fatigué de sa longue inaction, veut et va nous donner un bon coup de main dans cette lutte), d'accord avec tous j'ai décidé de ne pas encore me montrer, aussi longtemps que les amis ne m'auront pas dit que le moment est venu de payer de ma personne. Mais comptez sur moi, je suis là. » Le 10 avril, le moment était venu, paraît-il : mais, ce jour-là, ceux du concours desquels Bakounine se croyait certain le laissèrent seul sur la brèche.

À quelques jours de là, le 16, sur la proposition d'Outine, la Section centrale de Genève décidait de mettre en accusation Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland [39], qui, tous les quatre, étaient à la fois membres de la Section centrale et membres de la Section de l'Alliance. Il s'agissait de les expulser de l'Internationale. Et en effet, au mois d'août suivant, après une comédie judiciaire, la Section centrale de Genève prononça, comme on le verra, leur expulsion (voir pages 75-76).

De son côté, la Section centrale de la Chaux-de-Fonds — la Section coulleryste, celle dont les membres avaient brutalement chassé le Congrès romand du lieu de ses séances — fit rayer de la liste des membres du Cercle ouvrier tous les internationaux qui faisaient partie de la Section de propagande ; et quelques-uns de ceux-ci, qui étaient à la fois membres de la Section centrale et de la Section de propagande, furent en outre, sans autre forme de procès, exclus de la Section centrale [40].

Nous savions d'autre part, par une lettre d'Ozerof [41], que Mme Outine s'était rendue à Paris avec la mission spéciale de nous calomnier, et qu'elle cherchait à noircir Bakounine auprès des internationaux parisiens. « Elle a dit du mal de lui à Charles Keller, qui me l'a raconté avec mépris, » écrivait Ozerof [42]. Heureusement nos amis de Paris nous connaissaient, et n'étaient pas disposés à prêter l'oreille aux propos des intrigants.


Bakounine quitta Genève le lundi 18 avril pour retourner à Locarno ; de là, ainsi que je l'ai appris plus tard, il se rendit à Milan, où il devait rencontrer les sœurs de sa femme, Mme Sophie Lossowska et Mlle Julie.... (j'ignore le nom du mari de cette dame), et tâcher, par leur intermédiaire, d'obtenir quelque argent de ses frères, propriétaires ruraux qui habitaient le domaine patrimonial, resté indivis, de la famille, au village de Priamoukhino, district de Torjok, dans le gouvernement de Tver. Je le vis à son passage à Neuchâtel, où il s'arrêta un jour, et Friz Robert assista à l'entrevue ; nous nous concertâmes au sujet de la direction à donner à la Solidarité ; et c'est à ce moment qu'il me remit, pour être imprimé dans l'atelier G. Guillaume fils, le manuscrit de la brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg [43], en me laissant toute liberté de retoucher, de remanier, d'abréger, liberté dont je ne me fis pas faute d'user [44].

La brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg, complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré (Neuchâtel, imprimerie G. Guillaume fils, 1870, 45 p. in-16), était devenue introuvable. Elle vient d'être réimprimée dans un volume qui contient également les Lettres à un Français et L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale [45], ce qui me dispense d'en donner ici une analyse. On peut lire encore aujourd'hui avec fruit cet écrit, l'un des meilleurs de Bakounine : on y trouve des pages excellentes sur les dangers de la centralisation, sur « le mensonge du système représentatif », et l'auteur y expose avec une logique serrée un ensemble de preuves à l'appui de cette affirmation, que « toute organisation politique aboutit fatalement à la négation de la liberté ».

Pendant ce séjour de Bakounine à Neuchâtel, nous passâmes de longues heures, ma femme et moi, à causer avec lui de mille choses diverses ; sa conversation, tour à tour enjouée et sérieuse, tenait les interlocuteurs sous le charme. Il nous conta entre autres des épisodes de sa longue captivité ; il nous dit comment il avait surtout redouté de s'abêtir connue Silvio Pellico et de perdre la haine de ses bourreaux et l'esprit de révolte ; comment il avait été atteint du scorbut, et, dégoûté des aliments, ne pouvait plus supporter d'autre nourriture qu'un mets des paysans russes, la soupe aux choux fermentés (chtchi). Il nous parla du drame dont, pendant les interminables heures de la prison, il roulait le plan dans sa tête, inventant des dialogues et des chants pour bercer son ennui : le sujet en était Prométhée, que l'Autorité et la Violence avaient enchaîné sur un rocher pour avoir désobéi au despote de l'Olympe, et que les nymphes de l'Océan venaient consoler ; et il nous chanta de sa voix fruste la mélopée, de sa composition, par laquelle elles endormaient la souffrance du Titan captif.

Au sujet de son entrevue avec Fritz Robert et moi, Bakounine écrivait à Joukovsky (en russe) le 5 mai : « Tu sais probablement déjà que, touchant Guillaume et Robert, j'ai exécuté ponctuellement tout ce qui avait été convenu entre nous, et je vois par les derniers numéros de la Solidarité que Guillaume suit sans dévier la direction que nous avons adoptée. Les deux derniers numéros sont excellents [46]. »

Ce n'était qu'à mon corps défendant que j'avais accepté les fonctions de rédacteur de la Solidarité. Il avait fallu, au Congrès, me forcer la main en me démontrant que, si je refusais, notre Fédération serait privée d'organe. En effet, il ne pouvait être question de faire du Progrès l'organe fédéral : c'eût été s'exposer aux commentaires malveillants d'adversaires qui n'eussent pas manqué de dire que la scission avait été préméditée par nous comme une simple spéculation au bénéfice du Progrès [47]. On ne pouvait donc placer le journal au Locle ; il fallait choisir entre la Chaux-de-Fonds, Saint-Imier et Neuchâtel. Mais la première condition était de trouver un imprimeur disposé à nous faire crédit ; on me demanda d'obtenir que, sous ma garantie personnelle, l'imprimerie G. Guillaume fils consentît à faire ce qu'une autre imprimerie n'eût pas voulu risquer. Les instances de Schwitzguébel, de Spichiger, de Joukovsky, me décidèrent[48]. Le Comité du Progrès, pour faciliter les choses, prit ensuite une résolution qui ne fut pas sans coûter des regrets aux socialistes loclois : il décida que le Progrès cesserait de paraître, et que ses abonnés seraient servis par la Solidarité jusqu'à la fin de leur abonnement.

J'avais prévu que les fonctions de rédacteur de l'organe fédéral m'imposeraient des devoirs pénibles ; mais je dois avouer que je ne m'étais pas attendu à me voir en butte aux lâches insinuations, aux injures écœurantes dont je fus immédiatement assailli dans les colonnes de l’Égalité par la plume d'Outine. Quand je reçus, le dimanche de Pâques, au matin, l’Égalité du samedi 16 avril, je restai d'abord consterné de tant de méchanceté et de mauvaise foi : être vilipendé par le journal même que nous avions fondé quinze mois auparavant, dans la concorde fraternelle et la juvénile confiance en l'avenir ; voir notre chère Égalité, où Bakounine, De Paepe, Eccarius, Varlin, Perron, avaient tenu la plume aux applaudissements de tout le prolétariat international, devenue l'officine où un misérable insulteur distillait sa bave, était-ce possible ? Sous le coup de cette impression douloureuse, j'écrivis, pour la publier dans la Solidarité, une lettre où j'exprimais en termes trop émus tout mon chagrin. Mais après un moment d'abattement, je repris courage, je déchirai ma lettre, et j'en rédigeai une autre, beaucoup plus calme, dans laquelle, après avoir relevé sans amertume ni émotion les vilaines paroles du journal genevois, je disais simplement : « Je remets le soin de ma défense à ceux qui connaissent ma vie privée comme ma vie publique, que ce soient des amis ou des adversaires ; et je place en particulier mon honneur sous la sauvegarde de notre digne et respecté père Meuron » (Solidarité du 23 avril 1870).


Maintenant que le lecteur sait comment se produisit la scission de la Fédération romande et connaît les faits tels qu'ils se sont passés, il faut qu'il lise la façon dont Marx[49] a eu l'audace de présenter les choses. Voici le récit, écrit par lui, qui se trouve dans le pamphlet L'Alliance de la démocratie socialiste et l'Association internationale des travailleurs (Londres et Hambourg, 1873, p. 19) :


À l'ouverture du Congrès, deux délégués de la Section de l'Alliance [50] demandèrent leur admission. Les délégués genevois proposèrent le renvoi de cette question à la fin du Congrès et la discussion immédiate du programme comme plus importante. Ils déclarèrent que leur mandat impératif leur ordonnait de se retirer plutôt que d'admettre cette Section dans leur groupe, vu les intrigues et les tendances dominatrices des hommes de l'Alliance, et que voter l'admission de l'Alliance, c'était voter la scission dans la Fédération romande. Mais l'Alliance ne voulut pas laisser échapper cette occasion. Le voisinage de ses petites Sections du Jura [51] lui avait permis de se procurer une faible majorité fictive. Genève et les grands centres de l'Internationale n'étant que très faiblement représentés [52]. Sur l'instance (sic) de Guillaume et de Schwitzguébel, elle fut admise par une majorité contestée d'une ou deux voix [53]. Les délégués de Genève reçurent de toutes les Sections, consultées immédiatement par le télégraphe, l'ordre de se retirer du Congrès [54]. Les internationaux de la Chaux-de-Fonds soutenant les Genevois, les alliancistes [55] durent abandonner le local du Congrès qui appartenait aux Sections de l'endroit. Bien que, au dire de leurs propres organes, ils ne représentassent que quinze Sections, tandis que Genève seule en avait trente, ils usurpèrent le titre de Congrès romand, nommèrent un nouveau Comité fédéral romand, où brillaient Chevalley et Cagnon [56], et promurent la Solidarité de Guillaume au rang d'organe de la Fédération romande [57]. Ce jeune maître d'école avait pour mission spéciale de décrier les « ouvriers de fabrique [58] » de Genève, ces « bourgeois » odieux, de faire la guerre à l’Égalité, journal de la Fédération romande, et de prêcher l'abstention absolue en matière politique [59]. Les articles les plus marquants sur ce dernier sujet eurent pour auteurs, à Marseille Bastelica [60], et à Lyon les deux colonnes de l'Alliance, Albert Richard et Gaspard Blanc [61].

La majorité momentanée et fictive du Congrès de la Chaux-de-Fonds avait du reste agi en violation flagrante des statuts de la Fédération romande qu'elle prétendait représenter ; et l'on doit remarquer que les chefs de l'Alliance avaient pris une part importante à la rédaction de ces statuts. En vertu des articles 53 et 55, toute décision importante du Congrès, pour obtenir force de loi, devait recevoir la sanction des deux tiers des Sections fédérées [62].


Citer une page pareille, n'est-ce pas le plus sévère châtiment — et le plus mérité — qu'on puisse infliger à celui qui l'a écrite ?


Les votes du Congrès collectiviste de la Chaux-de-Fonds furent accueilis avec un véritable enthousiasme dans les Sections de la Suisse française, en dehors de Genève et du cénacle coulleryste de la Chaux-de-Fonds. La Solidarité, dans ses premiers numéros, enregistra de chaleureuses adhésions : « Les Sections du Locle, qui font généreusement le sacrifice de leur organe spécial, le Progrès, promettent leur concours en masse à la Solidarité. » — « L'assemblée générale des quatre Sections de Neuchâtel, réunie le 14 avril, approuve à l'unanimité la conduite de ses délégués au Congrès romand. Le président des monteurs de boîtes donne connaissance à l'assemblée de la protestation faite par sa Section contre son second délégué, Baumann. L'assemblée a élu les cinq membres de la Commission administrative du journal. » — « L'assemblée générale des Sections du district de Courtelary, réunie le 17 avril, a décidé à l'unanimité de continuer son concours moral et matériel à la Fédération romande, représentée par la majorité du Congrès, et d'appuyer énergiquement le nouveau Comité fédéral siégeant à la Chaux-de-Fonds. » — Le Comité de la Section centrale de Vevey écrit : « La Section centrale de Vevey a, dans son assemblée générale du 30 avril, témoigné par un vote unanime ses remerciements à ses deux délégués Rossier et Coigny pour leur conduite ferme au Congrès de la Chaux-de-Fonds. La Section centrale a témoigné son indignation contre la manière grossière dont les délégués ont été expulsés de la salle du Congrès par quelques membres de la Section centrale de la Chaux-de-Fonds, et a voté en particulier un blâme sévère contre la conduite anti-internationale de son président Ulysse Dubois, qui devra être inscrite aux procès-verbaux de la Section, pour avoir favorisé le guet-apens sus-mentionné... Vive l'Internationale ! vive le collectivisme ! » — La Section de Moutier « adresse des remerciements sincères à son ancien président [qui fut son délégué au Congrès], le citoyen Alcide Gorgé, habitant actuellement la Chaux-de-Fonds, pour le dévouement et le zèle qu'il a témoignés à l'association pendant l'exercice de ses fonctions. » — De Lausanne, où l'Internationale était trop faiblement organisée pour avoir pu envoyer un délégué au Congrès, on écrit à la Solidarité « une lettre très conciliante et remplie des meilleurs sentiments internationaux » ; la rédaction « remercie les signataires de leurs paroles de sympathie, et espère avec eux que l'union renaîtra bientôt dans la Fédération romande ». — À la Chaux de-Fonds, malgré les intrigues des coullerystes, « plusieurs Sections nouvelles sont en voie de formation », et « la fédération ouvrière continue son travail d'organisation ».

La propagande a reçu une impulsion nouvelle : « On nous annonce la formation à Bienne et dans les environs d'une forte Section d'ouvriers pierristes et sertisseurs, qui a demandé au nouveau Comité fédéral son entrée dans la Fédération romande. » — « Nous espérons pouvoir donner prochainement de bonnes nouvelles de la vallée de la Brévine, des Ponts, de Fleurier, et d'autres localités du canton de Neuchâtel. Des Sections vont être créées dans plusieurs villages qui étaient restés jusqu'à présent étrangers au socialisme. La Section du Val de Ruz est en voie de s'organiser enfin d'une manière sérieuse ; des délégués de cette Section se sont mis en rapport avec le nouveau Comité fédéral. » — « Dans le Jura bernois, grâce à la propagande active de nos amis, on peut compter aussi sur la formation de plusieurs nouveaux groupes. » — « Une réunion a eu lieu le 1er mai aux Hauts-Geneveys ; cinq membres de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds y assistaient, et, après une longue discussion avec les ouvriers et les agriculteurs qui étaient présents, une douzaine d'hommes dévoués, pour la plupart agriculteurs, ont signé l'engagement de se constituer en Section internationale et de travailler à la propagande dans tous les villages du Val de Ruz. » — « Il y a des Sections en formation aux Brenets, à la Chaux-du Milieu, aux Ponts. »


Tout entiers à notre œuvre de propagande, et à l'espoir de ramener l'union dans les rangs des travailleurs que l'intrigue du Temple-Unique et l'intrigue coulleryste, coalisées, avaient réussi à diviser, nous nous refusions à répondre aux injures de l’Égalité par le talion, à rendre coup pour coup ; nous nous obstinions à tendre une main de réconciliation à ceux qui ne rougissaient pas de nous dénoncer comme des ennemis de la classe ouvrière.

Voici le langage que l’Égalité tenait à notre adresse :

« Ce malheureux incident est dû à de sourdes menées, à des germes de dissolution semés par quelques hommes que nous avons eus trop longtemps dans notre sein, pour qui le principe dominant est : Périsse l'Internationale, pourvu que nos individualités survivent, et c'est ainsi que ces hommes aux éléments dissolvants comprennent le collectivisme. » (Article de Wæhry, 9 avril.)

« Que la responsabilité retombe sur ceux qui n'ignoraient point ce qu'ils faisaient, en travaillant dans les ténèbres à la désunion. Ce n'est point à eux que notre parole s'adresse, car ils sont résolus à rester sourds à toute parole fraternelle, comme de notre côté, nous aussi, nous sommes résolus à les démasquer complètement, afin que l'intrigue soit chassée une fois pour toutes de notre grande et intime famille... Nous nous adressons à nos frères dissidents, qui se sont laissé égarer par le souffle de l'intrigue et de la calomnie, qui se sont laissé induire en erreur par les grandes phrases de quelques déclamateurs... Est-ce que l'ambition de M. Guillaume ne se contente pas d'avoir fait ses menées au Congrès romand ? Est-ce qu'il voudrait introduire dans notre sein cette maxime usée de la presse bourgeoise : Calomniez, calomniez toujours, il en reste tout de même quelque chose ? Eh bien non, cette fois-ci la calomnie sera réduite à l'impuissance, parce qu'il s'agit pour nous de savoir si l'Internationale veut devenir la risée de ses ennemis, grâce à ses faux amis, si l'Internationale veut se laisser détourner de sa grande œuvre par de misérables tracasseries, ou bien si elle veut chasser l'intrigue de son sein et accomplir sa glorieuse œuvre par l'énergie de l'intelligence des travailleurs eux-mêmes. » (Article d'Outine, 16 avril.)

« Le Congrès est souverain, s'écrie la majorité de trois voix ;... et, après avoir abreuvé la majorité réelle de toute sorte de calomnies, elle nous tend la main par son rédacteur Guillaume pour la troisième fois ! Ce rédacteur nous envoie son baiser de Lamourette ! Eh, où est donc la souveraineté du peuple ? Peut-elle être foulée aux pieds plus effrontément ?... Tout ce que nous disons ne concerne en aucune façon les Sections qui se laissent égarer momentanément par les déclamations et les insinuations d'individus pareils... Mais quant aux baisers du rédacteur de la Solidarité, nous devons avouer que nous aimons mieux ses calomnies que son hypocrisie mal déguisée, et nous tâcherons de nous abstenir de toute réponse à lui. » (Article d'Outine, 23 avril.)


En regard de ces injures, je reproduis ce que j'écrivais dans la Solidarité :


Voici ce que nous pouvons dire aux Sections de Genève, avec l'assurance que nos sentiments fraternels sont partagés par tous les membres des Sections qui formaient la majorité du Congrès :

Si vous trouvez nécessaire aux intérêts particuliers du groupe genevois de vous séparer de nous, faites-le, constituez une fédération à part ; mais ne nous quittez pas l'injure à la bouche et le ressentiment dans le cœur ; souvenez-vous que, malgré nos dissidences, nous sommes tous des internationaux...

Si vous voulez conserver chez vous le journal l’Égalité, n'en faites pas un organe destiné à nous faire la guerre. Que l’Égalité et la Solidarité traitent, chacune à sa façon, les grandes questions sociales ; mais renonçons dès le début à une polémique irritante et funeste, à une lutte fratricide...

Puisque nous n'avons pas pu nous entendre pour avoir un seul Comité fédéral, un seul journal, une seule caisse administrative, tâchons au moins de fédérer, dans les deux groupes, nos caisses de résistance...

Au nom de la fraternité internationale, amis de Genève, ne repoussez pas la main que nous vous avons tendue trois fois déjà, et que nous vous tendons encore. (Solidarité du 16 avril.)


Notre journal a des devoirs sérieux à remplir... Aussi ne consentirons-nous qu'à la dernière extrémité à remplir nos colonnes du bruit de la querelle soulevée par quelques individualités qui prétendent représenter le socialisme à Genève, et qui, pour le prouver, ont consacré le dernier numéro de l’Égalité à nous jeter de la boue.

... Nous continuerons à dire aux Sections de Genève : « N'abandonnez pas la Fédération romande ; examinez avec impartialité la situation, comparez la conduite des uns et des autres, vous finirez par reconnaître quels sont vos vrais amis, quels sont les socialistes sincères et désintéressés ; vous ouvrirez les yeux sur les intrigues de quelques meneurs qui vous ont trompés ; vous cesserez alors de suivre leurs conseils funestes, et vous accepterez la main de conciliation fraternelle que nous vous tendons encore et que nous vous tendrons toujours. » (Solidarité du 23 avril.)


Mais détournons les yeux du Temple-Unique. Si nous étions bassement insultés dans l'organe que rédigeait Outine, nous avions la joie de nous trouver en pleine communion d'idées et de sentiments avec les internationaux de France, d'Espagne et de Belgique.

Une nouvelle grève avait éclaté au Creusot en mars, et les grévistes tenaient bon, malgré les condamnations prononcées contre vingt-six d'entre eux par le tribunal d'Autun. Les femmes et les enfants des condamnés se trouvaient en proie à la plus affreuse misère ; leur situation inspira un élan de cœur à notre ami Charles Perron, qui écrivit à la Marseillaise, de Paris :


Il s'agit de venir en aide aux familles des condamnés d'Autun, de les soustraire à la révoltante charité de M. Schneider qui menace de les atteindre tôt ou tard. Je désire obtenir de la femme d'un des prisonniers de me confier, de confier à ma mère, à ma sœur, un de ses enfants dont nous nous chargerions entièrement pendant l'absence du père. Peut-être ne serait-il pas difficile de trouver trente ou quarante ouvriers qui soient en mesure d'en faire autant. Quand il y en a pour quatre, il y en a pour cinq, c'est connu... Cette adoption temporaire, faite sous les auspices de la Marseillaise, n'inspirerait aucune crainte aux femmes du Creusot, qui accepteraient sans doute cette manière de soustraire leurs enfants à la faim et à la misère, et elles, à l'aumône dégoûtante de leur tyran.


La Marseillaise publia la lettre, en ajoutant : « De pareils actes n'ont pas besoin de commentaire. Ils prouvent que l'union se fait entre les travailleurs de toute profession et de tous pays, sans distinction de localités ni de nationalités, et que, par conséquent, l'avènement de la révolution sociale est proche. »

Nous savions bien que nous pouvions compter sur les sympathies des socialistes parisiens : ils allaient bientôt, d'ailleurs, nous prouver leur confiance de la manière la plus éclatante, en nous chargeant de publier, à l'imprimerie de la Solidarité, le journal qu'ils décidèrent de fonder comme organe de la Fédération parisienne (voir p. 52). À Lyon et à Marseille aussi, l'entente était complète avec nous. De Rouen même, où le lithographe Aubry, qui rédigeait la Réforme sociale, avait déclaré vouloir se tenir sur la réserve, le fileur Creusot, ex-délégué au Congrès de Bâle, m'écrivit au sujet de la scission : « Si quelques questions de principes séparent nos frères romands, je fais des vœux bien sincères pour la fédération de toutes vos caisses de résistance, et j'ai la conviction que vous réaliserez cette solidarité capitale le plus tôt possible. Nous sommes charmés de l'active propagande que vous faites. Vous êtes de vaillants soldats, nous vous remercions... Recevez mon salut fraternel, ainsi que Fritz Robert et tous ceux qui combattent avec vous. »

D'Espagne nous avions reçu des déclarations attestant la solidarité de principes qui nous unissait aux travailleurs de la péninsule. Les deux délégués au Congrès de Bâle, Sentiñon et Farga-Pellicer, avaient adressé au Congrès romand une lettre (31 mars) dans laquelle ils nous faisaient part de « l'opinion de la majorité des ouvriers fédérés en Espagne » sur les trois questions du programme à discuter ; sur la question politique ils disaient : « Relativement à l'attitude des ouvriers vis-à-vis des gouvernements, nous sommes heureux de pouvoir constater que les ouvriers d'Espagne se convainquent de plus en plus qu'ils n'ont absolument rien à attendre de leur participation dans les affaires d'État, que tout le temps et tous les efforts consacrés à leur procurer une amélioration par ce chemin non seulement sont pitoyablement perdus, mais encore sont positivement nuisibles, parce que de telles tentatives ne sont que trop susceptibles d'égarer un grand nombre de nos compagnons de misère, comme nous le voyons à notre grand regret en France, en Angleterre, en Allemagne et dans la partie allemande de la Suisse ». — Après le Congrès, la Federacion, organe des Sections internationales de Barcelone [63], écrivit : « Nous considérons comme un devoir d'envoyer notre salut fraternel à la majorité des délégués du Congrès [de la Chaux-de-Fonds], qui ont exprimé dans leurs résolutions la véritable marche que doit suivre l’Association internationale des travailleurs si elle veut arriver à la complète émancipation de tous les prolétaires, au collectivisme, sans accepter d’alliance avec aucun parti politique de la classe moyenne ; et qui ont constaté une fois de plus que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». — La Section de Madrid, qui comptait plus de deux mille membres, nous envoya de son côté une lettre où on lisait : « Il y a cinquante années que les ouvriers espagnols prêtent leur concours aux révolutionnaires politiques. Qu’y ont-ils gagné ? Pouvoir envoyer aux Cortès un ouvrier [Pablo Alsina], qui s’y trouve complètement isolé, et tout à fait annihilé par ceux mêmes des députés qui se disent partisans de l’émancipation de la classe ouvrière. Si du moins la liberté politique était une vérité ! Mais la liberté politique sans l’égalité sociale n’est qu’un mensonge. »

En Belgique, un Congrès ouvrier flamand, comprenant des représentants d’associations hollandaises (Amsterdam, Arnheim, la Haye, etc.) et d’association belges (Bruxelles, Gand, Anvers, etc.), s’était réuni à Anvers les 17 et 18 avril ; il avait à son ordre du jour précisément les mêmes questions que le Congrès de la Chaux-de-Fonds, et sur ces questions il avait voté des résolutions identiques aux nôtres. Il avait recommandé la création et la fédération des caisses de résistance, « seule arme vraiment efficace que les ouvriers possèdent actuellement pour lutter contre l’arbitraire des maîtres ». Il avait déclaré que « la coopération, tant de production que de consommation, n’amènera pas la régénération sociale », tout en reconnaissant « qu’elle est une étape vers un ordre social nouveau ». Il s’était prononcé en faveur de la Représentation du travail, — c’est-à dire de la constitution d’un organisme qui serait créé par les sociétés ouvrières en dehors et en face du Parlement, pour la défense des intérêts de la classe des travailleurs, — et avait condamné la politique préconisée par les politiciens progressistes. « Nous aussi, écrivait l’Internationale de Bruxelles en rendant compte de la discussion, nous avons demandé longtemps le suffrage universel ; nous avions alors l’illusion de croire que, grâce à lui, nous parviendrions à modifier l’état politique et par suite l’état économique de la société. Nous sommes revenus de cette erreur, et nous savons aujourd’hui que c’était la situation économique, dont profitent les habiles et les intrigants, qu’il nous faut modifier… Pour les travailleurs, chercher à entrer dans les Chambres, c’est abandonner, qu’ils le veuillent ou non, toute idée d’émancipation véritable… De même que la philosophie et la science, pour combattre et ruiner l’idée religieuse, ne sont pas entrées dans l’Église, de même le socialisme, pour abattre notre édifice politique et économique, doit lui porter ses coups du dehors sans s’y installer lui-même… Organiser la Représentation du travail en dehors du gouvernement, c’est ruiner définitivement tout formalisme politique et lancer la démocratie dans la voie des réformes sociales. »


Le développement du socialisme international en France était devenu pour Napoléon III un grave sujet d’inquiétude. Conseillé par Émile Ollivier, l’empereur avait pensé qu’il pourrait se rallier la portion de la bourgeoisie qui réclamait quelques libertés, en inaugurant l’Empire « libéral » ; il annonça ensuite (21 mars) que la France serait appelée à sanctionner par un plébiscite la nouvelle orientation donnée à la politique bonapartiste. Le sénatus-consulte du 20 avril fixa au 8 mai la date du plébiscite. Les républicains et les socialistes ne furent pas dupes de la manœuvre, et les attaques contre le régime impérial n’en devinrent que plus violentes. L’acquittement de Pierre Bonaparte (le 7 mars), prononcé par la Haute-Cour de Tours après un scandaleux procès, avait été une occasion excellente d’agitation.

De toutes parts l’Internationale française complétait son organisation en faisant de nouvelles recrues. Les statuts fédéraux élaborés pour Paris avaient été adoptés le 18 avril dans une grande réunion où fut constituée la Fédération parisienne de l’Internationale [64], sous la présidence de Varlin, assisté de Robin et d’Avrial Varlin avait dit dans son discours d’ouverture : « Nous sommes la force et le droit. Nous devons nous suffire à nous mêmes. C’est contre l’ordre juridique, économique, politique et religieux que nous devons tendre nos efforts [65]. » Une Commission de douze membres (Ansel, Avrial, Berthomieu, Germain Casse, Combault, Franquin, Johannard, Lafargue, Lefèvre, Raymond, Robin, Roussel) fut nommée pour rédiger un manifeste anti-plébiscitaire. Ce manifeste, qui parut dans la Marseillaise du 25 avril, disait aux travailleurs français : « Si vous désirez, comme nous, en finir une bonne fois avec toutes les souillures du passé,… si vous voulez affirmer la République démocratique et sociale, le meilleur moyen, selon nous, c’est de vous abstenir ou de déposer dans l’urne un bulletin inconstitutionnel, — ceci dit sans exclure les autres modes de protestation. Travailleurs de toutes sortes, souvenez-vous des massacres d’Aubin et de la Ricamarie, des condamnations d’Autun et de l’acquittement de Tours, et, tout en retirant vos cartes d’électeurs, afin de montrer que vous n’êtes point indifférents à vos devoirs civiques, abstenez-vous de prendre part au vote. Travailleurs des campagnes…, nous vous conseillons également de vous abstenir, parce que l’abstention est la protestation que l’auteur du coup d’État redoute le plus ; mais si vous êtes forcés de mettre un bulletin dans l’urne, qu’il soit blanc, ou qu’il porte un de ces mots : Changement radical des impôts ! Plus de conscription ! République démocratique et sociale ! » — De Lyon, l’on écrivait à la Solidarité que la Fédération lyonnaise serait bientôt solidement constituée ; qu’à Saint-Étienne, dans une grande réunion (10 avril), les principes et les moyens d’action de l’Internationale avaient été acclamés ; qu’une autre grande réunion avait eu lieu à Givors (24 avril) ; que des Sections rurales étaient en voie d’organisation. Bastelica nous racontait dans une lettre une excursion parmi les populations révolutionnaires des montagnes du Var, où il venait de fonder cinq Sections ; les paysans des Alpes-Maritimes l’invitaient à leur porter la « bonne nouvelle » ; dans les Bouches-du-Rhône se créaient des Sections industrielles ; « à bientôt le tour de l’Hérault, ajoutait-il. Tout ce mouvement brise mes forces, mais augmente mon courage. »

La Solidarité du 30 avril disait au sujet de la situation : « La France sera bientôt couverte de Sections internationales. Les grèves du Creusot et de Fourchambault ont rendu les doctrines socialistes populaires dans les départements du centre : Nevers et Limoges promettent de donner prochainement la main à Saint-Étienne et à Lyon. Besançon compte plusieurs sociétés ouvrières qui sont en relations avec la Chaux-de-Fonds, et que le Comité fédéral romand réussira sans doute à gagner à l'Internationale. Lille s'organise, par les soins de noire infatigable Varlin. Une Section vient de se fonder à Brest, en Bretagne, et elle a envoyé aux Sections de Paris son adhésion à nos principes. Notre ami B. Malon remplit dignement la mission dont l'a chargé la Marseillaise [,qui l'avait envoyé en qualité de correspondant en Saône-et-Loire et dans la Nièvre] ; il a fait successivement au Creusot et à Fourchambault une enquête complète sur la situation des ouvriers. » Un grand Congrès des Sociétés ouvrières de France était convoqué à Rouen pour le 15 mai par la Fédération ouvrière rouennaise ; mais Aubry avait lancé cette convocation sans consulter personne, et Varlin l'en blâma : « Il me semble, lui écrivit-il, qu'avant de convoquer publiquement les sociétés ouvrières de France à un Congrès dont vous fixez vous-même la date et le programme, vous auriez dû consulter ces sociétés sur l'opportunité de ce Congrès et sur les questions à mettre à l'ordre du jour... Nous sommes dans une période de propagande et d'organisation, et je doute que les sociétés, qui, actuellement, ont assez de frais et d'occupations pour ces deux choses, puissent entreprendre sérieusement un Congrès. »

Quelques jours avant le plébiscite, Émile Ollivier ordonna l'arrestation, sous la double inculpation de complot et de société secrète, de « tous les individus qui dirigeaient l'Internationale ». Le 3o avril, la police arrêta, à Paris, Malon, Johannard, Murat, Pindy, Avrial, Landeck, et vingt autres de nos amis (Varlin réussit à s'échapper et à passer en Belgique [66]) ; à Lyon, Albert Richard, Gaspard Blanc, Chol, Doublet, Palix et sept autres. À Marseille, Bastelica put se soustraire aux recherches ; il se réfugia en Espagne. Les arrestations continuèrent les jours suivants : on emprisonna Assi au Creusot ; Aubry à Rouen ; Combe à Marseille ; Dupin et d'autres à Saint-Étienne ; Beauvoir, Dumartheray et d'autres à Lyon ; Ledoré et d'autres à Brest ; Alerini [67] à Cannes, etc.

En même temps qu'elle mettait sous les verroux les principaux membres de l'Internationale, la police bonapartiste avait arrêté un soldat déserteur, Beaury, qu'elle accusait de vouloir commettre un attentat contre l'empereur, et avait « découvert » au domicile d'un certain Roussel — qui ne put être arrêté, parce qu'il fut « délivré » par « des individus qui se jetèrent sur les agents » — vingt et une bombes, que les mouchards y avaient peut-être apportées. « Ceci, nous écrivait-on de Paris, est cousu de fil blanc. Il est clair que la police, qui avait besoin d'un complot, s'est entendue avec le nommé Roussel ; celui-ci s'est arrangé pour que les agents trouvent des bombes à son domicile, et les agents, de leur côté, ont eu soin de faire évader Roussel en récompense de ses bons services. » (Solidarité du 7 mai 1870.) Le Conseil fédéral parisien de l'Internationale publia aussitôt (2 mai) dans la Marseillaise une protestation où il déclarait faux que l'Internationale fût pour quelque chose dans le prétendu complot ; et il ajoutait : « L'Association internationale des travailleurs, conspiration permanente de tous les opprimés et de tous les exploités, existera malgré d'impuissantes persécutions contre les soi-disant chefs, tant que n'auront pas disparu tous les exploiteurs, capitalistes, prêtres et aventuriers politiques ». La protestation était signée des noms suivants : Ansel, Berthomieu, Bertin, Boyer, Chaillou, Chalain, Chaudey , Cirode, Combault, Dambrun, Delacour, Dupont, Durand, Durieux, Duval, Fournaise, Fränkel, Franquin, Giot, Haucke, Langevin, Malzieux, Mangold, Marret, Ménard, Pagnerre, Portalier, Keynier, Rivière, Robin, Rochat ; elle avait été rédigée par Robin.

Robin m'écrivit de Paris, le, 3 mai : « Je suis encore là pour te répondre, je ne suis pas arrêté. Le triple ou quadruple complot dont la police s'est réservé la découverte au moment opportun est une manœuvre plébiscitaire. Ces gens-là jouent leur va-tout. Il y a encore tant d'imbéciles que cela fera quelque effet, mais malgré tout leur étoile pâlit. Dans la Marseillaise de demain, tu verras le démenti rédigé par le Conseil fédéral parisien et que nous avons tous signé. » (Solidaritédu 7 mai.) De Lyon, un membre de l'Internationale, Charvet, m'adressa la lettre suivante, le 2 mai : « Toute la Commission internationale a été arrêtée ; ils ont tout saisi, livres, papiers, cartes et le timbre. Nous ne sommes pas découragés pour cela ; nous avons nommé immédiatement une nouvelle Commission, mais nous n'avons pas les adresses des correspondants, surtout de Londres. Nous sommes ailés chez le citoyen X..., il nous a donné la vôtre ; veuillez, je vous prie, me les envoyer par le retour du courrier. » (Solidarité du 7 mai.) Je trouve dans un volume d'Oscar Testut ma réponse à Charvet, saisie plus tard chez lui ; la voici, datée du 5 mai :


« Amis de Lyon, ne perdez pas courage ; c'est le moment de se montrer fermes. En reconstituant une nouvelle Commission, vous avez prouvé que vous êtes des hommes dignes de tenir le drapeau de l'Internationale. Nous sommes avec vous de cœur, en attendant le moment, peut-être prochain, où nous pourrons vous aider d'une autre manière. Voici les adresses des correspondants : Pour le Conseil général, Hermann Jung, 6, Charles Street, Londres ; pour la Belgique, Eugène Hins, rue des Alexiens, 13, Bruxelles ; pour l'Espagne, G. Sentiñon. rue Giralt-Pellicer, 5, piso 2e, Barcelone ; pour Genève, Charles Perron, rue du Cendrier, 8. Si vous voulez écrire au Conseil fédéral parisien, adressez votre lettre ainsi : Mademoiselle Delesalle, rue Monge, 95.... Des amis qui sont arrivés hier de Paris m'ont affirmé qu'on s'attend à un mouvement à Paris pour le jour du vote, dimanche. »


Le plébiscite passé, le gouvernement impérial remit en liberté une partie des socialistes arrêtés, en se réservant toutefois d'en poursuivre un certain nombre devant ses juges.


J'eus à traiter à ce moment, dans la Solidarité, de la « question politique », pour mettre en lumière la conception qui était la nôtre et répondre aux objections qui nous étaient présentées. Voici trois articles sur ce sujet, parus dans les numéros des 3o avril et 7 mai :


La question politique.
(Solidarité du 30 avril 1870.)

... [68] Examinons la question de plus près, et prenons un exemple pour mieux préciser nos idées. Nous choisirons Genève.

Pour les ouvriers genevois, il y a deux alternatives : se mêler de politique locale, chercher à faire passer quelques-uns des leurs dans les Conseils législatifs et exécutifs (ce sont les termes mêmes de la résolution de la minorité du Congrès), ou bien s'abstenir de toute participation aux élections, et consacrer toute leur activité à faire de la propagande, à renforcer leurs Sections, à se fédérer avec les Sections voisines, à organiser sur un pied solide leurs caisses de résistance.

Voyons ce qui arrivera, si les ouvriers genevois choisissent la première alternative.

Il y a deux mille internationaux à Genève. Sur ce nombre, combien y en a-t-il qui jouissent du droit électoral ? La moitié ? C'est trop dire, probablement. Cependant, posons que la moitié des internationaux de Genève soient électeurs : voilà donc mille votants.

Que feront ces mille votants ? Donneront-ils l'appui de leurs suffrages à l'un des partis politiques existants, les radicaux et les indépendants [69], ou bien se constitueront-ils en troisième parti ?

Voilà une première question qui sera déjà la cause de bien des discussions. Chacun le sait, il y a dans l'Internationale bon nombre d'ouvriers qui, par tradition, se rattachent encore à l'un ou à l'autre des partis politiques. Ceux-là iront voter, les uns pour Fazy, les autres pour la « ficelle » ; quand ils se rencontreront au Cercle international, pourront-ils se serrer la main avec cordialité ? n'est-il pas probable au contraire qu'ils se querelleront, qu'ils s'échaufferont, et le Cercle ouvrier ne pourrait-il, à la veille d'une élection, se trouver transformé en succursale de la boîte à gifles [70] ? On nous dit même que cela a déjà failli arriver une fois. Prenez-y garde, ouvriers genevois : c'est la bourgeoisie qui rirait bien de vous voir vous donner des bourrades pour ses beaux yeux.

Mais supposons que cela ne se passera pas ainsi, et mettons les choses au mieux. Nous admettons que tous les internationaux ont rompu à jamais avec les partis bourgeois, et qu'ils forment à Genève un seul parti compact et résolu d'ouvriers socialistes. Très bien. Ce parti aura-t-il la majorité dans les élections ? Sera-t-il assez fort pour l'emporter sur les deux autres qui se coaliseront contre lui ? Non, c'est impossible : il suffit de se rappeler qu'il y a à Genève huit mille électeurs prenant part au vote ; les ouvriers seront à peine un contre quatre, ils seront battus, c'est clair comme le jour.

Cependant, allons plus loin, et accordons que les ouvriers auront pu triompher, au moins partiellement, dans les élections. Nous supposons qu'ils aient fait passer deux ou trois des leurs au Conseil d'État [71]. Ces ouvriers devenus conseillers d'État resteront-ils fidèles au socialisme ? N'est-il pas probable que le pouvoir leur tournera la tête, leur corrompra le cœur, et qu'aussitôt arrivés à cette position bourgeoise par excellence, ils renieront leurs anciennes convictions ? L'histoire nous apprend que cela est toujours arrivé ainsi.

Nous voulons admettre néanmoins, pour continuer notre raisonnement, que les socialistes placés de la sorte dans le gouvernement de Genève seraient des hommes incorruptibles, des êtres exempts de toutes les faiblesses de la nature humaine. Une fois au Conseil d'État, que feront-ils ?

Ils essaieront des réformes ? Mais leurs collègues s’y opposeront. — Voilà que nous sommes encore obligés d’admettre que les socialistes seront en majorité au Conseil d’État. Soit. Mais ce Conseil d’État socialiste, que pourrait-il faire en face d’un Grand-Conseil bourgeois ? Il faut donc admettre que la majorité du Grand-Conseil sera composée d’ouvriers. Mais dans ce cas, ouvriers genevois, si vous êtes assez forts, assez nombreux, assez unis, pour vous emparer du Conseil d’État et du Grand-Conseil, à quoi bon conserver ces formes gouvernementales établies par la bourgeoisie ? Supprimez ce gouvernement qui n’a plus de raison d’être dans une société égalitaire, et faites la révolution.

C’est ici que nous attendent nos contradicteurs. Nous voulons éviter la révolution si c’est possible, disent-ils ; nous voulons, au moyen des réformes constitutionnelles, arriver peu à peu, et sans secousses violentes, à abolir tous les privilèges et à établir l’égalité.

Ce projet est très beau, sans doute, mais c’est une utopie qu’on est étonné d’entendre énoncer à des hommes qui devraient avoir réfléchi. Quoi ! vous pensez pouvoir échapper à la révolution ? vous n’avez donc aucune idée claire de ce qui doit se passer pour que le travail soit affranchi ?

Nous vous supposons au pouvoir, socialistes non-révolutionnaires. L’un de vous est chef du département militaire. Que doit-il faire ? — conserver l’ordre de choses existant, en le réformant dans quelques détails ? non, c’est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir entièrement l’armée : et voilà la Révolution.

Un de vous est chef du département de justice et police. Que doit-il faire ? — replâtrer un peu les vieilleries juridiques, changer le personnel des tribunaux, épurer la police ? non, c’est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir tout ce qu’on a appelé justice jusqu’à présent : et voilà la Révolution.

Un de vous est directeur des cultes. Que doit-il faire ? — régler sagement les rapports de l’État et des corporations religieuses, défendre la société contre les empiétements du clergé, chercher à constituer l’Église libre dans l’État libre ? non, c’est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit dire : Il n’y a plus de directeur des cultes, il n’y a plus de cultes publics, il n’y a que la liberté : et voilà la Révolution.

Un de vous est directeur des finances. Que doit-il faire ? — alléger le budget, diminuer les impôts, éteindre la dette publique ? — non, c’est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit supprimer le budget, abolir les impôts existants, et laisser la société nouvelle organiser les services publics comme elle l’entendra : et voilà la Révolution.

La logique est de notre côté, à nous qui savons clairement ce que nous voulons, et qui le disons avec franchise. Et c’est pour cela que tôt ou tard ceux des ouvriers qui sont encore restés en arrière, et qui se laissent bercer par les paroles trompeuses des endormeurs, marcheront avec nous, dès qu’ils auront ouvert les yeux à la vérité.

Le moment n’est pas éloigné où, à Genève et partout, le peuple fera ce raisonnement :

Les uns veulent nous conduire aux élections : ils veulent un gouvernement ouvrier, un État ouvrier : avec ce système, il faudra naturellement qu'il y ait encore dans l'avenir des hommes d'État : et qui seront ces hommes d'État ? Précisément ces Messieurs qui nous recommandent si fort d'aller voter, et qui veulent tout bonnement se mettre à la place des gouvernements actuels.

Les autres nous disent : Il faut une société où tous seront égaux dès leur entrée à la vie ; où tous devront travailler de leurs mains et de leur tête ; où personne n'aura plus le droit d'exercer aucune autorité au nom de personne, où il n'y aura par conséquent plus de gouvernement, plus d'État, plus d'hommes d'État ; où les travailleurs, librement groupés, librement fédérés, administreront eux-mêmes leurs affaires sans avoir à subir la tutelle de personne.

Lesquels sont les véritables socialistes, et lesquels sont les ambitieux ?

Et quand le peuple aura raisonné de la sorte, son choix sera bientôt fait.


Encore la question politique.
(Solidarité du 7 mai 1870.)

Nous devons compléter notre article de samedi passé par quelques observations, afin de prévenir les fausses interprétations qui pourraient être données de nos principes.

En effet, il y a des personnes qui disent : Si les ouvriers s'abstiennent complètement de participer à la politique, les gouvernements pourront faire tout ce qu'ils voudront : nous verrons, en Suisse, les vieilles aristocraties revenir au pouvoir, et rétablir l'ancien régime. Plus de droit de réunion, plus de droit d'association, plus de liberté de la presse, plus de sécurité pour les habitants étrangers.

Nous avons entendu dire ces choses à plus d'un ouvrier.

Voici notre réponse :

Ces craintes sont chimériques. La vieille aristocratie a fait son temps, l'ancien régime est bien mort. Cet ancien régime a été détruit par la bourgeoisie, qui a, pour cela, bien mérité de l'humanité. Oui, cette bourgeoisie que nous combattons aujourd'hui parce qu'elle est devenue une classe exploitante, il y a eu un temps où elle était une classe révolutionnaire ; elle représentait alors le progrès, le droit, la justice. C'est elle qui a fondé toutes ces libertés dont nous parlions tout à l'heure : le droit de réunion, le droit d'association, la liberté de la presse, et son titre, dans l'histoire, sera d'avoir arraché ces conquêtes au vieux despotisme du droit divin.

Ces conquêtes de la bourgeoisie, la bourgeoisie ne se les laissera pas ravir. On pourra voir un moment, comme en France, une dictature militaire restreindre ces libertés ; mais la bourgeoisie ne s'y résignera pas, et profitera de la moindre défaillance du dictateur pour ressaisir les libertés compromises.

Soyons donc sans inquiétude sur ce point. C'est la tâche de la bourgeoisie libérale de maintenir l'œuvre de 1789 et de 1830. Et cette tâche, elle l'accomplit tous les jours, non pas sans doute par amour de la liberté et du prolétariat, mais dans son propre intérêt à elle.

Quant à nous, nous profitons de ces libertés, et nous nous en servons contre cette même bourgeoisie, qui nous a affranchis du joug féodal, mais qui veut aujourd'hui nous tenir sous le joug de la finance.

Et s'il arrivait un jour que les libertés nécessaires pour continuer notre propagande vinssent à nous manquer ; si le gouvernement voulait essayer de supprimer nos journaux, d'empêcher nos meetings, de dissoudre nos Sections, — alors ce serait le moment d'agir et de défendre les droits menacés. Et les gouvernements verraient alors qu'il faut compter avec nous.

Mais, d'ici là, pourquoi dépenser notre activité dans les luttes électorales ? pourquoi prendre au sérieux les comédies gouvernementales de la bourgeoisie ? pourquoi donner, à tous ces intrigants politiques qui se disputent le pouvoir, l'appui de notre force et de notre honnêteté ? — Non, non, ouvriers : notre place n'est pas autour de l'urne du scrutin ; elle est dans les Sections de l'Internationale, où nous avons à discuter des intérêts qui nous touchent de bien plus près que toutes les combinaisons politiques des partis bourgeois.

Voyez ce qui se passe en France, et l'exemple que nous donnent les ouvriers de ce pays. Un moment ils se sont laissé prendre à cette illusion, qu'en envoyant des représentants au Corps législatif ils serviraient la cause du travail. Aussi, il y a un an, ils avaient donné leurs voix aux députés de la gauche. Aujourd'hui quelle est l'attitude des ouvriers français ? Convaincus par l'expérience qu'il n'y a rien à attendre ni du gouvernement, ni de la gauche, ni d'aucun parti politique, ils ont adopté une tactique nouvelle ; et en face du plébiscite, à l'empire qui leur crie : Votez oui, — à la gauche qui leur crie : Votez non, ils répondent ce seul mot : Abstention.

Est-ce à dire que les ouvriers français soient disposés à supporter patiemment l'empire à perpétuité ? C'est tout le contraire. Ils ne veulent ni de cet empire qui les a fusillés en décembre 1851, ni de cette république bourgeoise qui les a fusillés en juin 1848 : ils ne veulent plus d'aucun gouvernement quel qu'il soit ; ils veulent la destruction de l'État, l'avènement de l'égalité sociale. Et dans leur bouche comme dans la nôtre, Abstention signifie Révolution.


La loi sur les fabriques à Zurich.
(Solidarité du 7 mai 1870.)

Le dimanche 24 avril, le peuple zuricois devait voter sur une loi qui réglait les conditions du travail dans les fabriques, et qui mettait en particulier un frein à l'odieuse exploitation des femmes et des enfants.

La loi a été rejetée par 26.981 voix contre 18.289 grâce aux manœuvres ignobles du parti bourgeois.

La Tagwacht, qui nous apprend ce résultat, constate en même temps « que c'est dans les districts industriels que la majorité contre la loi a été la plus forte », c'est-à-dire que la loi a été rejetée par les ouvriers eux-mêmes.


Voilà une expérience qui devrait faire ouvrir les yeux aux partisans de la législation directe.

On croit avoir fait merveille parce qu'on a obtenu que le peuple voterait directement sur toutes les lois, — et voilà que le peuple repousse les bonnes lois.

C'est que, — suivant l'expression énergique d'un orateur dans un de nos meetings, — avec nos institutions sociales actuelles, le suffrage universel, le vote populaire, n'est et ne peut être qu'une blague.

Aussi longtemps qu'il y aura d'un côté des capitalistes ayant entre les mains tous les moyens de corruption et d'intimidation, et de l'autre côté une quantité de pauvres diables qui craignent de manquer de pain et qui sont habitués à la soumission au plus fort, le vote populaire — sauf dans des circonstances exceptionnelles et extraordinaires — ne sera pas un instrument de révolution et de progrès, ce sera un instrument de gouvernement et de réaction.

Voilà ce que nos amis de Zurich et d'Allemagne refusent de comprendre.

Pourquoi une partie des ouvriers zuricois ont-ils voté contre la loi sur les fabriques ? Pour deux raisons : d'abord, parce que les patrons le voulaient ; ensuite, parce que la loi, en diminuant les heures de travail de la femme et de l'enfant, diminuait du même coup les maigres ressources du ménage ouvrier, et qu'alors ceux qui avaient déjà à peine de quoi manger auraient décidément souffert de la faim.

N'est-ce pas bien peu connaître le cœur humain que d'exiger de la majorité des électeurs un degré d'héroïsme qui leur permette de braver à la fois et les menaces des chefs de fabrique et les souffrances de la misère, — et cela dans quel but ? Pour voter une loi qui contient sans doute des réformes utiles, mais qui laisse subsister la base même des abus, qui laisse le prolétaire à la merci du propriétaire, et qui momentanément aggrave même la situation déjà si pénible de l'ouvrier.

Si vous voulez des électeurs indépendants, mettez-les en possession de leurs instruments de travail : une fois qu'ils seront soustraits à la domination du capital, une fois qu'ils seront réellement libres, les manœuvres de la réaction resteront sans effet sur eux ; alors le vote du peuple sera l'expression réelle de la volonté du peuple. Alors seulement, mais pas avant.

Voilà pourquoi, tant que la révolution n'aura pas établi l'égalité et la liberté complètes, nous refuserons de prendre au sérieux le suffrage universel, nous refuserons d'aller voter.

Le triste résultat du vote du 24 avril a-t-il diminué un peu la confiance sans bornes que nos amis de Zurich donnaient à la législation directe ? Nous l'espérons. Du moins, voici ce que dit la Tagwacht à ce sujet :

« Samedi soir, quelques ouvriers sont venus nous trouver, des hommes ordinairement paisibles et modérés. Une sombre indignation éclatait dans leurs yeux. Ils nous dirent : Nous avons acquis la conviction que, contre cette bande, ce ne sont plus les armes du raisonnement qu'il faut employer. »

Voilà qui est bien dit. Maintenant, amis de Zurich, agissez en conséquence.


II


Suite de la querelle entre Genève et les Montagnes. — Le Congrès de Stuttgart (4 Juin 1870). — L’Internationale à Paris : le Socialiste (11 et 18 juin) ; troisième procès. — L’Internationale en Espagne : Congrès de Barcelone (19 juin). — Rupture de Bakounine avec Netchaïef (juillet).


Nous avions résolu de faire encore une tentative pour rapprocher l’une de l’autre, en dépit des haines d’Outine et de Coullery, les deux moitiés de la Fédération romande. La Section de Vevey nous paraissait particulièrement bien placée, par sa situation géographique, pour servir de trait d’union : d’accord avec nous, nos amis veveysans convoquèrent pour le dimanche 8 mai un grand meeting, en invitant toutes les Sections internationales de la Suisse romande à s’y faire représenter. À l’ordre du jour de ce meeting fut placé ce sujet : « De l’Association internationale, de son but, et de ses moyens d’action ».

Bien que la Section de Vevey fît partie de notre groupe, l’Égalité consentit à reproduire l’appel des Veveysans, et les Sections de Genève se décidèrent à envoyer, comme nous, des délégués à la réunion. La Solidarité du 7 mai fit ressortir en ces termes l’importance de l’assemblée du lendemain :


Meeting de Vevey.

Nous recommandons d’une façon pressante à toutes les Sections d’envoyer des délégués au meeting que donneront demain les Sections de Vevey.

Si les délégués viennent en grand nombre de tous les points de la Fédération romande, le meeting pourra avoir un résultat plus réjouissant encore que la propagande locale : il pourra devenir un premier pas vers l’union des Sections qui se sont si malheureusement séparées.

Le Comité fédéral [du Jura] envoie au meeting deux délégués. Spichiger et Heng ; ils sont chargés de porter à tous les internationaux qui assisteront à la réunion des paroles de conciliation et de fraternité.

Nous faisons les vœux les plus ardents pour que tous ceux qui viendront au meeting remportent de cette assemblée la ferme résolution de travailler activement, et en laissant de côté toute animosité personnelle, à reconstituer dans toute son étendue le faisceau de la Fédération romande.

Le meeting sera en même temps une occasion de protester contre la conduite ignoble de la police française envers nos frères de l’Internationale.


Le meeting s’ouvrit à deux heures dans le jardin de l’Hôtel du Plan. J’avais été délégué, avec le monteur de boîtes Bétrix, par les Sections de Neuchâtel ; notre Comité fédéral était représenté par Spichiger, du Locle, et Heng, de la Chaux de-Fonds ; Joukovsky était venu de Genève. Les Sections genevoises du Temple-Unique avaient envoyé Grosselin, Henri Perret, Rossetti, Tellier, et le patriarche J.-Ph. Becker, dont je reçus ce jour-là, pour la dernière fois, l’accolade habituelle. Le meeting fut présidé par Heng. Au début de la réunion, Becker parla d’une grève qui venait d’éclater à Genève parmi les ouvriers tuiliers ; après qu’il en eut raconté les incidents, le meeting vota, sur ma proposition, une résolution flétrissant la conduite des patrons tuiliers ; puis, sur la proposition de Spichiger, une collecte fut faite en faveur des grévistes. L’ordre du jour du meeting fut ensuite abordé, et, après quelques paroles de Rossier, de Vevey, j'exposai le programme de l'Internationale, en le résumant ainsi : « L'Internationale demande que tous les hommes, à leur naissance, aient les mêmes moyens de développer leurs facultés ; qu'ensuite, à l'âge où ils sont devenus producteurs, ils aient tous à leur disposition les instruments de travail qui leur sont nécessaires ; et, enfin, que tous aient l'entière jouissance et la libre disposition des produits de leur travail. Pour arriver à ce résultat, l'Internationale fait la propagande par la presse et par les meetings ; elle engage les ouvriers à s'associer entre eux, à constituer des fonds de résistance, puis à fédérer leurs associations et leurs caisses ; et quand dans le monde entier cette organisation aura été comprise, l'Internationale sera devenue une force assez puissante pour réaliser son programme. » Becker fit en langue allemande un discours dont les conclusions furent que l'égalité ne pouvait être établie que par la propriété collective, et que, pour y arriver, les travailleurs devaient détruire tout pouvoir politique, juridique ou religieux. Grosselin répéta la harangue stéréotypée qu'il prononçait en de semblables occasions : « Le travailleur a d'abord été esclave, il a ensuite été serf, il est aujourd'hui prolétaire, et le salariat n'est autre chose que l'esclavage sous des roses ; les ouvriers sont obligés de revendiquer une condition d'existence meilleure : c'est ce que nous faisons en Suisse, par les moyens légaux, et pour le bien de notre patrie ; car nous somme fiers d'être Suisses, et nous respectons notre constitution et nos lois. » Nous ne voulûmes point, par esprit de conciliation, relever ce qui nous avait choqués dans le langage de Grosselin ; je me bornai, en reprenant la parole, à formuler nettement notre point de vue : « De même que les ouvriers français se sont abstenus de prendre part à la comédie du plébiscite, de même, en Suisse, nous devons faire le vide autour de nos gouvernants, refuser la lutte sur ce qu'on appelle le terrain constitutionnel, et porter toute notre activité sur l'organisation de l'Internationale ». Rossier présenta, pour résumer la discussion, une résolution disant que le meeting « reconnaissait que, pour établir l'égalité entre les hommes, il faut que chaque travailleur soit mis en possession de ses instruments de travail par la propriété collective », et qu'il recommandait « de travailler, en dehors de toute alliance avec les partis politiques quels qu'ils soient, à la création de caisses de résistance dans tous les métiers, et à leur fédération sans considération de frontières et de nationalité ». Cette résolution, qui exprimait bien nettement nos principes, fut votée à l'unanimité ; ainsi les hommes du Temple-Unique paraissaient admettre, comme nous, le collectivisme, et condamner la participation à la politique bourgeoise.

Puisque nous semblions d'accord, le rapprochement ne devait pas être impossible, et, à l'issue de la réunion publique, les conditions en furent examinées en une causerie qui (Outine n'étant pas là) resta empreinte de cordialité. La Solidarité du 14 mai exprima en ces termes l'espérance qu'avait fait naître, de notre côté, l'attitude des délégués genevois dans cette journée :


Dans une réunion particulière qui a eu lieu au local de la Section de Vevey, à la suite du meeting de dimanche passé, des explications ont été échangées entre les délégués des deux fractions de la Fédération romande qui se trouvaient présents.

Deux voies étaient ouvertes pour arriver à une conciliation.

La première était que l'un des deux groupes renonçât à son Comité fédéral et à son journal pour se rallier complètement au Comité fédéral et au journal de l'autre groupe. Mais la discussion a bien vite montré que cette idée était impraticable. Chaque groupe tient à avoir son administration à lui, son organe à lui, et pour nous, qui sommes partisans de l'autonomie dans le sens le plus large, nous trouvons ce désir très naturel et nous le respectons.

Mais lors même que les Sections de la Suisse romande se trouveraient, du moins pour un temps, réparties entre deux fédérations, est-ce là une raison pour qu'il existe entre ces deux fédérations, nous ne disons pas de l'hostilité, mais même un refroidissement ? Non certes. La plus parfaite intelligence règne entre nous et les fédérations de Lyon, de Paris, de la Belgique, etc. ; pourquoi n'en serait-il pas de même entre les deux fédérations de la Suisse romande ?

La seconde voie de conciliation, c'est précisément de reconnaître comme un fait légitime l'existence séparée des deux fédérations, et de travailler à établir entre elles les liens nécessaires de solidarité : en particulier, d'unir les caisses de résistance des deux fédérations, pour qu'elles puissent se prêter un appui mutuel.

Cette proposition, venue des délégués de Neuchâtel, a été bien accueillie, nous sommes heureux de le dire, par les délégués de Genève : et nous espérons que les deux Comités fédéraux chercheront sérieusement à la réaliser le plus tôt possible.

La discussion s'est terminée par un toast fraternel que Guillaume, l'un des délégués de Neuchâtel, a porté aux Sections de Genève, au nom de la fédération dont la Solidarité est l'organe.


La Solidarité du 28 mai publia la note suivante :


« Le Comité fédéral romand (du Jura) a écrit au Comité fédéral à Genève pour lui demander son adhésion à une fédération uniforme des caisses de résistance. Il espère recevoir une réponse dictée par des sentiments fraternels, suivant les intentions manifestées au meeting de Vevey par les délégués de Genève.

« Chaux-de-Fonds, 20 mai 1870.

« Le Comité fédéral. »


Malheureusement, si les dispositions conciliantes avaient jamais existé autrement qu'en apparence dans le cœur des hommes du Temple-Unique, elles furent éphémères, et la guerre, comme on verra, allait bientôt reprendre de plus belle. Il n'est pas téméraire de croire que l'intervention de Londres en fut la principale cause, car c'est le 13 mai, cinq jours après le meeting de Vevey, que le Comité fédéral de Genève expédia la circulaire par laquelle il portait à la connaissance des Sections de son groupe cette « Communication privée » du Conseil général, du 1er janvier 1870, que le Comité genevois avait d'abord tenue secrète [72].

La campagne de propagande se continuait aux Montagnes avec succès. Le 15 mai, une réunion tenue à Cortébert (Val de Saint-Imier) décida de provoquer dans les localités, à la fois industrielles et agricoles, du bas du Vallon la fondation de nouvelles Sections, et de convoquer à à cet effet un meeting à Corgémont pour le dimanche 5 juin. Ce même jour, 15 mai, à Cernier, le principal village du Val de Ruz, le centre du radicalisme dans ce district neuchâtelois, une assemblée populaire, où le notaire Soguel, politicien radical, prit la défense de l'idée de patrie et fit l'éloge des libertés suisses, et où le serrurier Treyvaud, de Nouchâtel, lui répondit de façon à le démonter complètement, amena de nouvelles adhésions à l'Internationale. Le meeting de Corgémont, auquel j'assistai, ainsi que Schwitzguébel et Heng, réunit trois cents personnes, qui firent un accueil enthousiaste aux propagandistes ; parmi ceux qui parlèrent se trouvait un ouvrier allemand, Kaiser, d'Erfurt, qui venait de se réfugier en Suisse pour échapper aux persécutions de la police bismarckienne, et qui, reconnaissant en nous les vrais propugnateurs de l'émancipation ouvrière, était entré dans nos rangs ; le meeting déclara à l'unanimité adopter les principes de l'Internationale, et une nouvelle Section lut fondée séance tenante. La même semaine, une Section était créée à Saint-Blaise, près Neuchâtel, et dès le samedi 11 juin elle organisait un meeting. Le 12 juin, les socialistes de Cortébert se rendaient à Tramelan, dans une haute vallée isolée du Jura bernois, et y fondaient une Section. Le 19 juin, un meeting organisé par les socialistes des Ponts avait lieu à Rochefort (canton de Neuchâtel). La Section de propagande de la Chaux-de-Fonds prenait une part active à ce travail de diffusion des idées socialistes ; elle avait décidé « d'organiser chaque dimanche, ou tout au moins tous les quinze jours, dans les différents villages, des assemblées où l'organisation des sociétés ouvrières serait traitée et la solidarité acclamée ». Mais le mauvais vouloir des coullerystes à son égard ne désarmait pas ; et un petit fait permettra de juger de la mesquinerie de leurs procédés. Ils avaient réussi, comme on l'a vu, à faire adhérer, en avril, au Congrès de la minorité, la Société des charpentiers et menuisiers de la Chaux-de-Fonds. En mai, cette Société demanda une augmentation de salaires, et, sur le refus des patrons, déclara la grève ; mais son comité, voulant bien marquer qu'il n'avait rien de commun avec les « collectivistes », n'envoya aucune communication à la Solidarité, et réserva exclusivement ses confidences à l’Égalité ; celle-ci, le 21 mai, annonça la grève à ses lecteurs, en ajoutant : « Nous rappelons à nos camarades que les charpentiers et menuisiers de la Chaux-de-Fonds se sont constitués en Section internationale lors du Congrès de la Chaux-de-Fonds, et que cette Section appartient à notre Fédération romande » ; c'était dire aux adhérents du Temple-Unique qu'ils pouvaient en toute sûreté de conscience appuyer les grévistes, puisque ceux-ci ne professaient pas les opinions hétérodoxes d'autres sociétés ouvrières du Jura. La Solidarité du 28 mai, à son tour, publia ces lignes : « Les charpentiers de la Chaux-de-Fonds sont en grève. Nous n'avons pas reçu de détails au sujet de cette grève, dont nous apprenons la nouvelle par l’Égalité. Il faudrait cependant, devant l'ennemi commun et lorsqu'il s'agit de questions pareilles, faire taire les petites rancunes et s'adresser franchement à tous ses frères internationaux : nous serons toujours prêts à soutenir des grévistes, sans distinction de fédération. »

Une lettre écrite par moi à Joukovsky, le 4 juin, montrera ce que nous pensions de la situation, et comment nous jugions l'attitude du groupe de nos amis de Genève, qui nous avaient promis leur concours actif et qui cependant ne bougeaient pas :


À l'égard du Conseil général, j'ai écrit à Jung l'autre jour [73] pour lui demander pourquoi la Solidarité ne reçoit pas de communications de lui. J'attends sa réponse. Je crois qu'il ne correspond pas non plus avec Genève, et que l’Égalité prend les communications du Conseil général dans d'autres journaux. Voilà ce qu'il faudrait tâcher de savoir ; je te prie de t'en informer. Du reste, je ne recule pas le moins du monde devant une lutte contre le Conseil général, s'il contestait notre droit : nous serions appuyés par les Français, les Espagnols et les Belges... On se plaint fort de l'inaction de nos amis de Genève : « Que font donc Joukovsky, Perron, Brosset ? nous demande-t-on de toutes parts. Pas un signe de vie ; plus un mot de l'Alliance (tant mieux ! [74]) ; pas une Section qui vienne à nous ; c’est désolant de voir ce Genève si compact. » Tu me dis que les charpentiers et les cordonniers nous donneront des abonnés et peut-être viendront à nous. Bien : mais dans combien de temps ? Dis-moi d’une façon un peu précise à quelle époque aura lieu quelque chose. Faites quelque chose que nous puissions annoncer, dont nous puissions parler ; ne vous contentez pas de propagande silencieuse et souterraine. Par exemple, tâchez d’obtenir une chose très simple : que Deshusses et Ozerof envoient les annonces de leurs Sections [75] à la fois à l’Égalité et à la Solidarité. Cela se peut du moins pour les charpentiers, puisqu’ils ont décidé de rester indifférents entre les deux fédérations [76].


Un passage d’une lettre écrite (en russe) de Locarno par Bakounine à Mroczkowski [77] le 31 mai nous donne son appréciation sur l’attitude de Joukovsky et de Perron. Il recommande à Mroczkowski de ne pas communiquer à Joukovski ce qu’il lui raconte des affaires russes, à cause de leur divergence d’opinion au sujet de Netchaïef [78] ; mais il ajoute qu’il est très étroitement lié avec Jouk pour ce qui concerne les affaires de l’Internationale et de la Section de l’Alliance, dont Joukovsky s’occupe avec beaucoup de dévouement et d’empressement, « comme un enfonceur zélé de portes ouvertes [79] » ; c’est un honnête homme et il rend des services. Perron, un autre ami très sincère, « s’est retiré pour un temps de toute activité publique, mais j’espère que ce n’est pas une retraite définitive [80] ». (Nettlau, Supplément inédit.)

Le néant des résultats obtenus à Genève par la propagande théorique des membres de la Section de l’Alliance était, pour nous, la preuve que nous avions vu juste en nous refusant à procéder aux Montagnes comme Bakounine et ses amis l’avaient fait à Genève. La Section de l’Alliance avait insisté pour être admise dans la Fédération romande ; il avait été fait droit à sa demande : et qu’en était-il résulté ? Depuis qu’officiellement elle faisait partie intégrante de la Fédération, elle était isolée à Genève plus que jamais ; ses réunions de quinzaine n’étaient plus fréquentées que par une poignée de dévoués ; Joukovsky, secrétaire de la Section depuis le mois de mars, se donnait beaucoup de mouvement, mais il s’agitait dans le vide [81].


Cependant, à la grève des tuiliers, à Genève, était venue s’ajouter celle des plâtriers-peintres, qui produisit une grande agitation dans la population tout entière. Les ouvriers plâtriers-peintres, qui réclamaient depuis deux ans un nouveau tarif, s’étaient décidés à quitter le travail ; les patrons, alarmés, tirent poser des affiches qui invitaient le gouvernement à « réprimer les menées de l’Internationale » et à expulser les ouvriers étrangers à la Suisse ; à cette démarche patronale, il fut répondu par la convocation d'une assemblée composée exclusivement d'ouvriers suisses, qui, réunis le 7 juin au nombre de cinq mille, protestèrent à l'unanimité « contre la provocation à la dissolution de l'Association internationale et contre la menace d'expulsion faite à l'adresse des étrangers ». Cette puissante manifestation populaire donna à réfléchir à la bourgeoisie et au gouvernement cantonal, et le Conseil d'État genevois n'osa pas obtempérer aux injonctions des patrons. Pour nous, nous saluâmes de nos plus sincères applaudissements l'attitude prise en cette circonstance par les ouvriers de Genève, qui venaient de démontrer de façon si péremptoire l'efficacité de ce qu'on appelle aujourd'hui l’action directe ; et nous affirmâmes nos sympathies et notre solidarité autrement que par des paroles ; notre Comité fédéral adressa à nos Sections la circulaire suivante :


Le Comité fédéral romand à toutes les Sections.

En présence des graves événements qui se passent à Genève, toutes les Sections de l'Internationale faisant partie de la Fédération romande doivent faire preuve de la solidarité la plus absolue. Nous vous invitons en conséquence, quoique les caisses de résistance ne soient pas encore définitivement fédéralisées, à organiser dans chaque Section des cotisations réglementaires pour soutenir les ouvriers en grève. Nous vous demandons en outre un premier envoi immédiat de l'argent dont vous pouvez disposer.

Salut fraternel.

Chaux-de-Fonds, le 10 juin 1870.

Au nom du Comité fédéral romand :
Le secrétaire général, Fritz Robert.


Cet appel fut entendu, et de toutes nos Sections les envois d'argent pour les grévistes affluèrent à Genève [82].

Les chefs d'atelier de l'industrie du bâtiment avaient décidé, dans une réunion tenue le 2 juin, que si les ouvriers plâtriers-peintres n'avaient pas repris le travail le jeudi 9 juin, tous les ateliers et chantiers du bâtiment seraient fermés à partir du samedi soir 11 juin. La menace fut mise à exécution : le lundi matin 13 juin trois mille ouvriers du bâtiment, à Genève, se trouvèrent jetés sur le pavé.


La publication par l’Égalité (21 mai) du rapport des Sections genevoises sur l'attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements, et, à quelques jours de là, la grande assemblée populaire du 7 juin, me furent une occasion de revenir sur la question politique et de continuer dans la Solidarité l'exposé de notre manière de voir. Je publiai le 4 juin un article dont je reproduis seulement la fin :


L'Internationale et les candidatures ouvrières.
(Solidarité du 4 juin 1870.)
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous relèverons dans le Rapport genevois une dernière remarque, avec laquelle nous sommes entièrement d'accord :

« Nous devons compter avec les faits qui se produisent parmi les ouvriers de tous les pays : nous serions encore une fois autoritaires et doctrinaires, si nous voulions imposer aux ouvriers quelque système élaboré par des savants dans leurs cabinets. Eh bien ! voyez ce qui se passe en Angleterre, en France [83], en Allemagne, en Amérique. Les ouvriers de tous ces pays prennent une vive part aux élections ; partout ils posent des candidatures ouvrières, etc. »

Oui. nous devons compter avec les faits existants.

Et c'est pourquoi nous déclarons que si les Anglais, les Allemands, les Américains ont un tempérament qui leur fait voir les choses autrement que nous ; si leur conception de l'État diffère de la nôtre, si enfin ils croient servir la cause du travail au moyen des candidatures ouvrières, nous ne pouvons pas leur en savoir mauvais gré. Nous pensons autrement qu'eux ; mais, après tout, ils sont plus compétents que nous pour juger de la situation chez eux, et, d'ailleurs, s'il leur arrive de se tromper en ce moment, l'expérience leur fera reconnaître leur erreur mieux que ne le pourrait faire tout le raisonnement des théoriciens.

Mais nous demandons, à notre tour, à être mis au bénéfice de la même tolérance. Nous demandons qu'on nous laisse juger quelle est la tactique qui convient le mieux à notre position [, et agir d'une façon qui n'est pas celle des Allemands ou des Anglais [84]], sans en conclure dédaigneusement à notre infériorité intellectuelle. Et lorsqu'un mouvement anti-politique se produit avec autant de puissance, lorsque des hommes des nationalités les plus diverses, des Belges, des Hollandais, des Suisses, des Français, des Espagnols, des Italiens, y participent, il nous semble juste de reconnaître là aussi un fait qui a le droit d'être respecté.

Travaillons chacun dans notre voie ; élaborons nos théories, en tenant compte de l'expérience de chaque jour ; tâchons de nous défaire de toute prétention au dogme, à l'absolu ; discutons de bonne foi, sans arrière-pensée personnelle : il est impossible que la vérité ne se dégage pas du grand débat qui préoccupe en ce moment toute l'Internationale. Et s'il arrivait que nous ne pussions pas nous mettre d'accord, rappelons-nous que, dans ces questions-là, la vérité n'est pas une, mais multiple, c'est-à-dire que ce qui convient à certains groupes d'hommes peut n'être pas approprié à d'autres, et laissons chaque groupe choisir en toute liberté l'organisation, la tactique et la doctrine qui résultent pour lui de la force des choses.


Quinze jours après, autre article à propos de l'assemblée populaire du 7 juin :


La protestation populaire à Genève.
(Solidarité du 18 juin 1870.)

Mardi 7 juin, le peuple ouvrier de Genève a protesté, dans une assemblée qui comptait, d'après l’Égalité, cinq mille assistants, contre les menaces ridicules que les patrons avaient placardées sur les murs de la ville.

Cette réunion était composée exclusivement de citoyens suisses, parce qu'il fallait, une fois pour toutes, prouver à nos calomniateurs que l'Internationale est comprise et acceptée chez nous, par les ouvriers de notre République, et que les histoires de meneurs étrangers, de directions venues de Londres et de Paris, sont des inventions stupides de la presse bourgeoise.

Après avoir entendu un discours de Grosselin, qui a très bien réfuté les incroyables prétentions de Messieurs les patrons, et dont les paroles ont soulevé d'ardentes acclamations, l'assenblée a voté à l'unanimité une protestation énergique ; puis elle s'est séparée dans un ordre parfait.

Nous demandons à nos frères de Genève de nous permettre, au sujet de leur imposante manifestation, de revenir sur les idées que nous avons déjà émises plusieurs fois, mais qui se présentent à nous avec plus de force que jamais. Et si nous sommes obligés, pour expliquer notre pensée, de répéter souvent le nom de l'orateur qui a si bien exprimé le sentiment de l'assemblée populaire, notre ami Grosselin voudra bien nous pardonner.

Voici la réflexion que nous faisions en lisant dans l’Égalité la reproduction du discours de Grosselin :

Si pourtant les ouvriers de Genève qui portaient Grosselin comme candidat au Conseil d'État avaient réussi, et qu'il eût été élu membre du gouvernement, aurait-il pu, dans cette position officielle, rendre à la cause des travailleurs des services plus importants que celui qu'il lui a rendu dans l'assemblée populaire ?

Qu'est-ce qui avait désigné Grosselin à l'attention et à la confiance des ouvriers ? C'est précisément sa parole courageuse, qui déjà en plus d'une circonstance a été l'organe des travailleurs genevois. En votant pour lui, c'est donc l'orateur populaire qu'on aurait porté au Conseil d'État.

Assis sur le fauteuil des gouvernants, devenu collègue de MM. Camperio et Cie, pense-t-on que Grosselin, dans la circonstance qui nous occupe, aurait pu se servir d'une manière efficace de la portion de pouvoir qui lui aurait été confiée, soit pour amener les patrons plâtriers à accepter les conditions de leurs ouvriers, soit pour empêcher la coalition et prévenir la grève générale [85] ? Évidemment non. Dans ces choses-là, le gouvernement est impuissant ; une seule attitude lui est permise : laisser faire librement chacun dans la mesure de son droit. Et c'est jusqu'à présent ce que le gouvernement genevois a fait ; on ne peut pas lui reprocher, cette fois, d'atteinte à la liberté des uns ni des autres. Si donc Grosselin avait été au Conseil d'État, les choses se seraient passées exactement comme elles se sont passées, — sauf peut-être en un point.

La grande assemblée ouvrière aurait eu lieu, comme elle a eu lieu en effet ; mais Grosselin y aurait-il pris la parole ? Lorsqu'on occupe une position officielle, on y regarde à deux fois avant de se faire le porte-voix du peuple indigné ; il y aurait eu toute sorte de considérations qui auraient engagé Grosselin, conseiller d'État, à garder dans la question de la grève une stricte neutralité. Et s'il ne l'eût pas fait, s'il eût cru de son devoir de parler, sa parole n'aurait certainement pas eu la même signification ni la même influence. Venant d'un membre du gouvernement, elle eût éveillé certaines méfiances ; venant d'un ouvrier, l'assemblée a été unanime à en applaudir l'indépendance et la vérité.

Ainsi, nous croyons avoir le droit de féliciter Grosselin de n'avoir pas fait partie du gouvernement : la voix d'un ouvrier libre et courageux, parlant au nom de cinq mille hommes, a été d'un plus grand poids dans la balance que n'aurait pu l'être la bonne volonté de tout un Conseil d'État.

Encore une remarque. Les ouvriers genevois ont fait, le 7 juin, une manifestation du genre de celles que nous recommandions dans la Solidarité. C'est là, à nos yeux, la seule manière digne pour les travailleurs d'intervenir dans la politique.

Et qu'on ne dise pas que cette manifestation est restée infructueuse. Elle n'a pas empêché les gros patrons de faire la grève qu'ils avaient annoncée, mais elle a fait réfléchir les petits patrons, et les a décidés à ne pas suivre leurs collègues dans la voie insensée où ceux-ci se sont engagés. La manifestation a prouvé au gouvernement que les ouvriers genevois étaient décidés à maintenir leur droit, qu'ils ne se laisseraient pas assommer par la police, ni intimider par les baïonnettes d'un bataillon fédéral. Enfin, — et ce n'est pas son résultat le moins remarquable, — elle a fait taire le Journal de Genève.


Le Congrès annuel du parti de la démocratie socialiste ouvrière d'Allemagne avait eu lieu à Stuttgart du 4 au 7 juin, et il avait adopté, concernant la politique, les résolutions suivantes : « Le parti de la démocratie socialiste ouvrière ne participe aux élections du Reichstag et du Parlement douanier que dans un but de propagande et d'agitation. Les représentants du parti au Reichstag et au Parlement douanier doivent agir autant que possible dans l'intérêt de la classe ouvrière, mais ils doivent, comme règle générale, observer une attitude purement négative (negirend sich verhalten), et profiter de toutes les occasions pour faire comprendre le néant des délibérations de ces deux assemblées et montrer qu'elles ne sont qu'une pure comédie. Le parti de la démocratie socialiste ouvrière ne fait d'alliance ou de compromis avec aucun autre parti. Mais le Congrès recommande aux membres du parti, lorsque le parti ne peut présenter lui-même des candidats ouvriers, de donner leurs voix à des candidats qui acceptent, du moins sous le rapport politique, notre programme dans ses traits essentiels. Le Congrès recommande également, dans les circonscriptions où le parti renonce à présenter des candidats pour son compte, de donner sa voix à des candidats présentés par d'autres partis socialistes, pourvu que ce soient bien réellement des candidats ouvriers. »

La Solidarité (9 juillet), après avoir reproduit ces résolutions, ajouta cette réflexion :


Ces résolutions sur la politique diffèrent totalement des nôtres ; et cependant, nous n'hésitons pas à le dire, l'esprit qui les anime nous semble être le même que celui des membres de la majorité [collectiviste] du Congrès romand, malgré ce qui au premier coup d'œil paraît séparer les deux tendances. Nous croyons du reste que, si on veut bien regarder au fond des choses, on peut en dire autant de la plupart de ceux qui, dans l'Internationale, veulent encore participer au mouvement politique : tous nous jugeons de même la valeur de la politique bourgeoise, tous nous avons le sentiment de son néant ; nous différons seulement sur une question de tactique.


Deux mois plus tard, nous pouvions constater que certains socialistes allemands se trouvaient en conformité d'opinion avec nous plus encore que nous ne l'avions supposé. Les démocrates socialistes de Barmen-Elberfeld publièrent en août des observations sur certaines des résolutions du Congrès de Stuttgart, observations qui parurent dans le Volksstaat du 27 août. On y lisait : « Sur la résolution II, concernant la politique, nous remarquons que, puisque nous avons déclaré que le Reichstag n'était qu'une comédie, ce serait également une pure comédie que de participer aux élections pour y envoyer des députés, et de mésuser ainsi du suffrage universel pour la nomination d'un corps aussi anti-démocratique. Nous ne comprenons pas non plus quels sont les candidats que nous pourrions reconnaître pour de vrais candidats ouvriers, en dehors de notre parti. »


Cependant le Conseil général de Londres continuait à observer à notre égard un silence qui finit par nous sembler singulier ; et lorsque nous vîmes que l’Égalité (numéros des 14, 21 et 28 mai) publiait des communications qui, à nous, ne nous étaient pas envoyées, je me décidai, comme on l'a vu par ma lettre à Joukovsky (p. 4o), à écrire à Jung, le 30 mai, pour lui demander des explications. Il me répondit, dans les premiers jours de juin, par une lettre fort longue, écrite sur un ton amical, lettre qui a été reproduite in-extenso dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 134), et dont je me borne à donner ici les passages principaux :


En réponse à votre excellente lettre du 30 mai, je vous dirai que je n'ai pas envoyé les résolutions en question au Comité siégeant à la Chaux-de-Fonds : cela pour différentes raisons ; d'abord nous n'avons pas reçu de lettre officielle nous annonçant l'existence de ce Comité [86] ; et ensuite, le Conseil général n'ayant pas prononcé sur le regrettable événement du Congrès de la Chaux-de-Fonds, il me siérait mal de me mettre officiellement en rapport avec un Comité qui n'a pas annoncé son existence et qui n'est pas reconnu par le Conseil général.

Jusqu'à ce jour je n'ai pas reçu de réponse à la lettre que je vous ai envoyée immédiatement après le Congrès de la Chaux de-Fonds ; il est vrai que vous m'en avez accusé réception [87] mais depuis lors je n'ai rien reçu ; le Conseil a agi avec vous comme avec les Genevois : il a gardé le statu quo ; toutes mes communications ont été envoyées à l'ancien secrétaire (H. Perret) de l'ancien Comité [88] ; le Conseil ne favorise pas plus les Genevois que les Neuchâtelois : pour lui il n'y a que des internationaux ; tant qu'ils se conforment aux principes de l'Internationale, ils conservent leur autonomie et leur liberté d'action conformément aux statuts de l'Internationale.

Je m'accorde avec vos vues sur la coopération ; la tendance naturelle de la coopération est de diviser les travailleurs eux-mêmes en classes et faire de petits bourgeois de ses membres.... Je partage aussi vos vues sur l'emploi des fonds [destinés à la résistance] à des travaux coopératifs ; Aubry croit avoir trouvé la clef de la solution dans la grève productive : erreur, mon cher, erreur fatale ; il y a vingt ans que les sociétés anglaises ont essayé l'emploi de ces fonds à la coopération productive ; et elles n'ont trouvé que déception et ruine.


[Suit un long passage sur les expériences faites en Angleterre, et un exposé de la théorie de « l'armée de réserve » formée par les ouvriers inoccupés.]


... Pardonnez-moi, mon cher Guillaume, si je me sers d'exemples aussi élémentaires, surtout avec vous, qui devez connaître ces choses aussi bien que moi.

J'arrive à la question politique, et dans celle-ci mes vues diffèrent totalement des vôtres... Je suis loin de m'accorder avec tous les arguments dont s'est servie l’Égalité : ils étaient en général très faibles, et je reconnais la force et la logique de quelques-uns de vos arguments en faveur de l'abstention, sans pour cela m'accorder avec le principe même... Je ne crois pas que la législation directe par le peuple puisse jamais accomplir rien de sérieux pour les travailleurs ; je n'attache pas toute l'importance au mouvement politique qu'y attachent Liebknecht et Bürkly, et je crois même que l'abstention en matière politique est très utile et même nécessaire parfois comme protestation contre le système actuel ; mais préconisée comme théorie, comme système, elle est fatale à notre œuvre...


[Vient ensuite un long passage sur Bakounine et sur l'Alliance : « Je n'attaque, dit Jung, ni la bonne foi ni l'honnêteté de Bakounine, mais j'ai le droit de douter de son jugement ». Puis il continue :]


Vous traitez les Genevois de bourgeois ; j'admets qu'ils étaient presque tous individualistes ; mais depuis quelque temps j'ai commencé avec eux une correspondance très serrée, et j'ai la prétention de croire que j'en ai converti plusieurs au collectivisme [89]... Quant à Coullery, il est jugé : sa conduite, après le Congrès de Bruxelles, m'a suffisamnent renseigné sur ses vues [90].


À ce moment se place un incident qui nous montra de façon saisissante combien l'on répondait mal, au Temple-Unique, à nos sentiments de fraternité et de solidarité. Au commencement de mai étaient arrivés en Suisse trois jeunes ouvriers parisiens, membres de l'Internationale, Cheminet, Giraudier et Lafargue, tous trois tailleurs de pierres, qui avaient quitté Paris au moment des arrestations, craignant d'être englobés par la police dans le fameux complot plébiscitaire. Ils étaient porteurs d'une lettre de Mangold, secrétaire de la Section de Belleville, qui les recommandait aux Sections suisses comme des membres dévoués de l'Association. Ils avaient passé au Locle et à Neuchâtel, cherchant du travail ; nous ne pûmes leur en procurer, mais nous leur fîmes une réception cordiale, et les aidâmes de notre mieux ; ils se rendirent ensuite à Genève, et là ils trouvèrent de l'embauche. Naturellement, en leur qualité de Parisiens, ils avaient ressenti plus de sympathie pour notre manière de comprendre et de pratiquer le socialisme que pour celle qu'ils rencontrèrent au Temple-Unique. Ils s'abonnèrent à la Solidarité, et, à Genève, ils cherchèrent à la faire lire par leurs camarades de travail. Le dimanche 12 juin, ils distribuèrent des exemplaires du numéro de la veille, qui contenait divers articles sur la grève des plâtriers-peintres et l'appel de notre Comité fédéral (voir plus haut, p. 42). Ceci ne fut pas du goût de la coterie dominante, qui le leur fit bien voir ; le 15 juin, je recevais des trois Parisiens une lettre où ils me racontaient les mauvais procédés dont ils étaient victimes. On les avait dénoncés, le 13, dans une assemblée tenue au Temple-Unique ; un tailleur de pierres nommé Goy, — qui leur avait dit, la veille, ces mots bien caractéristiques, « qu'il était international, mais pas socialiste pour le moment, parce que présentement cela ferait trop de tort » — leur reprocha violemment d'avoir distribué la Solidarité et la brochure sur l'arrestation du citoyen russe Serebrenikof [91] et ajouta: « Il faut que ces distributions cessent, car le journal la Solidarité parle tout à fait contre l'Internationale, et ce journal sera la cause de la mort de l'Internationale à Genève ». Le président de l'assemblée, Dailly, a demanda ce qu'il fallait faire de ces trois citoyens ; pour lui il trouvait qu'il fallait les renvoyer d'où ils sortaient ; beaucoup de voix ont appuyé ces paroles du président ». Le soir même, deux autres tailleurs de pierres, 'Thévenet et Henrioud, « sont venus — continuait la lettre — à la pension où nous mangions, dire que nous étions des mauvais jeunes gens, des révolutionnaires qui voulaient faire une révolution à Genève, en distribuant des journaux et des ouvrages pour mettre le désaccord dans l'Internationale, et que nous étions tout à fait contre l'Internationale, et que le marchand de vin qui nous donne pension se ferait du tort en nous gardant chez lui, — enfin toutes les choses qu'il faut pour que nous n'ayons plus à manger, de manière à ce que nous soyons obligés de partir de Genève ».

Je publiai la lettre des trois Parisiens dans la Solidarité du 18 juin, en l'accompagnant des observations suivantes :


Ainsi, c'est au moment même où les Sections romandes [il s'agit des Sections romandes de notre Fédération] vident leurs caisses de résistance pour venir au secours des grévistes genevois, que certains membres de l'Internationale de Genève accusent publiquement l'organe de ces Sections, la Solidarité, d'être un journal « contraire à l'Internationale » ! On fait un crime à des ouvriers de porter ce journal dans les chantiers, de le faire lire à leurs camarades ! On craint peut-être que ceux des ouvriers qui ont été aveuglés et excités contre nous ne s'aperçoivent, en lisant notre journal, des sentiments de fraternité qui nous animent ; on veut à tout prix les maintenir à l'état d'hostilité contre leurs frères de certaines Sections. Et comme les paroles du président Dailly, qui reproche à des ouvriers d'être des Parisiens, s'accordent bien avec les sentiments généreux exprimés à l'égard des étrangers par l'assemblée populaire du 7 juin ! . . . Ces choses nous attristent, mais elles ne nous feront pas changer de conduite à l'égard de frères qui luttent comme nous contre l'oppression de la bourgeoisie. D'ailleurs nous croyons fermement que s'il se trouve à Genève des ouvriers pour répondre par des injures à nos actes de fraternité, ces gens-là ne peuvent former qu'une infime minorité, et que la majorité les désavouera. Rien d'étonnant à ce que des hommes qui prétendent être internationaux, mais pas socialistes, jettent la pierre à un journal qui tient haute et ferme la bannière du socialisme.


Aucun désaveu ne vint de Genève, et les trois Parisiens Lafargue, Giraudier et Cheminet, furent obligés de quitter une ville si peu hospitalière. Mais dans son numéro suivant la Solidarité publiait la lettre ci-après, que lui écrivaient, à la date du 20 juin, les membres de la Section de Vevey, — de braves cœurs ceux-là :


Pour venir en aide à nos frères de Genève, nous n'avons pas attendu que notre Comité fédéral nous ait indiqué les mesures à prendre. La première souscription, rentrée le 11 juin et montant à dix francs, fut expédiée de suite. Le 11 juin, nous avons reçu une dépêche du Comité fédéral romand, à la Chaux-de-Fonds, nous demandant de trouver des fonds pour soutenir nos frères de Genève, et nous rappelant les devoirs de tout international sérieux et convaincu. Sur-le-champ, notre Comité se réunit, et décida de consacrer à la grève tous les fonds qui étaient disponibles en ce moment, la somme produite par la souscription pour le drapeau, de même que de l'argent que nous voulions placer : nous avons pensé qu'il ne pouvait être mieux placé qu'en aidant nos frères de Genève. Le 12 juin, nous fîmes donc un second envoi de soixante-dix francs. Nos souscriptions continuent avec activité. Nous venons de faire, hier dimanche, un troisième envoi de vingt-cinq francs... Notre second envoi pour Vienne (Isère) a été de vingt francs [92]. Je pense que nos collègues de Genève auront vu que nous n'étions pas si mauvais internationaux qu'ils nous l'ont dit au Congrès romand [de la Chaux-de-Fonds], et que nous savons mettre en pratique les principes de solidarité que nous professons.

Nos amis les Parisiens Giraudier, Lafargue et Cheminet, dont vous avez publié une lettre, ont dû quitter Genève et sont venus ici avec deux autres. Nous les avons reçus et nous avons réussi à leur procurer du travail ; nous avons fait pour eux comme des internationaux doivent faire pour tous leurs membres, sans s'inquiéter s'ils sortent de Paris ou d'ailleurs.

La conduite de certains Genevois à l'égard de ces compagnons et leur mauvaise volonté contre nous, malgré tout ce que nous faisons pour eux, nous a fait beaucoup de peine. Néanmoins, nous ferons toujours, dans la mesure de nos forces, tout ce que nous pourrons pour soutenir nos frères travailleurs, quelle que soit la ville qu'ils habitent, sans nous inquiéter de ce qu'ils diront de nous : il suffit qu'ils soient malheureux pour avoir droit à notre appui.


Dans son numéro suivant (2 juillet), la Solidarité eut à publier une fâcheuse nouvelle : Un ouvrier tailleur, venu de Lausanne où il s'était acquis, par un grand étalage de dévouement à la cause socialiste, une certaine popularité, et établi depuis quelques mois à la Chaux-de-Fonds, Henri Chevalley, dirigeait dans cette ville un atelier coopératif, et il y avait fait entrer comme placier le jeune graveur Cagnon, dont j'ai eu à mentionner le nom à propos du Congrès de la Chaux-de-Fonds, un beau parleur, qui lâcha volontiers le burin pour se faire courtier. À la suite de circonstances qui sont demeurées pour nous un mystère, ces deux hommes se décidèrent à commettre un vol, et dans la nuit du 28 au 29 juin ils disparurent après avoir mis l'atelier des ouvriers tailleurs au pillage. La Solidarité annonça leur fuite en ces termes :


« Nous signalons à toutes les Sections de l'Internationale deux voleurs, les nommés Henri Chevalley et Émile Cagnon. Après avoir trompé de la manière la plus indigne la confiance de leurs associés, ils ont quitté clandestinement la Chaux-de Fonds, en emportant des marchandises volées. On ignore de quel côté ils se sont dirigés. Nous mettons en garde les internationaux contre des tentatives possibles d'escroquerie de la part de ces individus. »


Les deux fugitifs ne donnèrent jamais de leurs nouvelles, et je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Chevalley, d'après ce que m'ont dit des personnes qui l'ont connu de plus près, était un coquin, mais le jeune Cagnon, un tout nouveau venu parmi nous, semble avoir été plutôt un caractère faible, et s'être laissé entraîner par l'ascendant d'une volonté dont il subissait la domination. Cette aventure, qui me causa un vif chagrin, a été pour Marx un thème à aimables plaisanteries : dans une note de sa brochure L'Alliance de la démocratie socialiste (p. 19), il dit de Chevalley et de Cagnon : « Ces deux individus avaient fait preuve de révolutionnarisme anarchique en volant l'Association coopérative des tailleurs de la Chaux-de-Fonds ».

Cependant, le lock-out des patrons du bâtiment, à Genève, commencé le 13 juin, se prolongeait ; car les plâtriers-peintres tenaient bon, encouragés à la résistance par leurs camarades des autres métiers. Les ouvriers de la « fabrique », en cette circonstance, firent preuve de solidarité, et une Adresse aux ouvriers du bâtiment, votée par eux le 17 juin, annonça « qu'ils s'imposeraient, durant toute la grève, des cotisations ou souscriptions extraordinaires ». En dehors de Genève, les principales manifestations de sympathie vinrent du Jura. À Saint-Imier, une grande assemblée populaire, réunie dès le 15 juin, sous la présidence d'Ali Eberhardt, nomma une commission centrale de secours pour l'organisation des souscriptions, et protesta énergiquement contre toute velléité d'intervention militaire de de la part des autorités. À la Chaux-de-Fonds, le 20 juin, une assemblée ouvrière à laquelle prirent part aussi bien nos amis que les chefs du parti coulleryste, et que présida M. Ulysse Dubois, décida d'appuyer moralement les grévistes genevois. À Neuchâtel, sous la présidence de Treyvaud, une réunion de quatre cents ouvriers vota, le 29 juin, l'organisation immédiate de tournées dans tous les ateliers pour recueillir des fonds : « c'était, dit la Solidarité, la première fois que l'Internationale s'affirmait en public à Neuchâtel depuis sa reconstitution dans cette ville, et le succès qu'elle a remporté dépasse nos espérances : le soir même, plusieurs corps de métier ont annoncé qu'ils allaient se constituer en Sections de l'Internationale ». Le mouvement d'opinion s'étendit jusqu'à Zurich où, à la suite d'un meeting en faveur de la grève de Genève, il y eut de nombreuses adhésions à l'Internationale. La sympathie des socialistes de la Suisse allemande et de l'Allemagne avait, aux yeux de la rédaction de l’Égalité, un prix tout spécial ; dans son numéro du 29 juin, elle dit : « Nous remercions surtout nos frères allemands et leurs deux organes, la Tagwacht et le Vorbote ; ce dernier consacre tout son dernier numéro à un remarquable exposé historique de la situation, et nous nous empresserons (sic) de faire part à notre public de ce concours de nos confrères allemands, qui fait que les secours et les sympathies de l'Allemagne sont acquis à notre grève ».

Trois conciliateurs officieux, MM. Amberny, avocat, G. Revilliod, rentier, et le Dr Duchosal, député radical, s'interposèrent à Genève entre les patrons et les ouvriers ; mais leur intervention échoua par l'obstination des patrons. Alors, une « assemblée populaire nationale » fut convoquée pour le mercredi 29 juin au Stand de la Coulouvrenière ; Grosselin y proposa de demander au gouvernement genevois la création de chantiers nationaux pour fournir du travail aux grévistes ; mais un homme politique, le radical Cambessédès, réussit à faire voter qu'il serait tenté une dernière démarche auprès des patrons, auxquels on proposerait de soumettre le différend à un arbitrage. Les patrons, par lettre du 2 juillet, refusèrent l'arbitrage, et la grève continua. Le Conseil d'État de Genève, à qui les ouvriers s'adressèrent alors pour avoir du travail, répondit par une fin de non-recevoir. La situation paraissait sans issue. Loin de contribuer au progrès de l'Internationale à Genève, la grève, mal conduite, avait désorganisé les rangs des travailleurs. Les hommes du Temple-Unique répétaient qu'il fallait se concilier les sympathies de la population, et que pour cela on devait ne pas heurter les préjugés nationaux, ne pas effrayer les esprits craintifs en parlant de socialisme. Sur trois mille ouvriers en bâtiment mis hors des chantiers par les patrons, les deux tiers au moins avaient quitté Genève au bout de peu de jours pour aller chercher du travail ailleurs : la puissance de l'Internationale était donc bien diminuée. En même temps, le journal l’Égalité se trouva hors d'état de continuer sa publication dans les conditions ordinaires ; il n'avait jamais eu beaucoup de lecteurs à Genève, le gros de ses abonnés lui avait été fourni autrefois par les membres de ces Sections de Montagnes dont il avait, par sa faute, perdu la clientèle ; en outre, il y avait eu dans l'administration du journal du gaspillage et du désordre [93]. La conséquence fut que, après son n° 24 (18 juin), l’Égalité réduisit son format et son contenu des deux tiers, et cessa d'être hebdomadaire pour ne plus paraître que tous les quinze jours ; elle annonça, en termes ridicules, que « cette décision avait été motivée par le désir de rendre le journal de plus en plus accessible à tous les ouvriers des villes et surtout des campagnes, et de pouvoir faire le journal aux moindres frais possible : le format amoindri et les articles plus courts [94] donneront à beaucoup de lecteurs inaccoutumés encore à la lecture assidue la facilité de suivre le grand mouvement international et partant de là de grossir les rangs de nos adeptes ». Il eût fallu, pour rendre le journal « plus accessible », diminuer aussi le prix de l'abonnement : mais on n'en parla pas, et pour cause.


En France, la situation devenait de plus en plus grave. Dans les derniers jours de mai, un jugement de la 6e chambre, à Paris, suspendit la Marseillaise pour deux mois. Les membres de la Fédération parisienne résolurent alors de se créer un organe à eux ; mais comme on ne pouvait songer à trouver un imprimeur à Paris, il fallait en chercher un à l'étranger. Robin m'écrivit pour me demander si l'imprimerie G. Guillaume fils pourrait se charger de la publication du journal ; je répondis affirmativement. En conséquence, je reçus de Robin, au commencement de juin, les articles destinés au premier numéro ; et le Socialiste, « organe de la Fédération parisienne de l'Association internationale des travailleurs, paraissant le samedi », vit le jour le 11 juin [95]. Il avait été tiré à cinq ou six mille exemplaires ; il fut expédié sous bande à un certain nombre d'adresses qui m'avaient été données, et, pour le reste, en plusieurs ballots au nom de Mangold, nommé administrateur ; mais les ballots furent saisis à l'arrivée à Paris. Le mercredi 8, un certain nombre d'internationaux parisiens avaient reçu des mandats de comparution devant le juge d'instruction ; Robin, ne s'étant pas rendu à cette invitation, fut arrêté, ainsi que Langevin, le 12 ; ce ne fut donc pas lui qui m'envoya la copie du n° 2. De ce second numéro (18 juin), quelques exemplaires seulement parvinrent à destination ; les ballots furent de nouveau saisis. Il fallut reconnaître qu'il n'était pas possible de faire entrer le Socialiste en France, et le journal suspendit sa publication [96]. D'ailleurs des assignations venaient d'être lancées le 15 juin contre trente-huit socialistes parisiens, inculpés d'avoir fait partie d'une société secrète : le troisième procès de l'Internationale à Paris allait commencer le 22 juin. La commission du Socialiste m'envoya donc l'avis suivant, qui parut dans la Solidarité du 26 juin :


Avis de la Commission du Socialiste.

Le Socialiste a été saisi par la justice française. Le premier numéro est entré par la poste, le ballot envoyé par les messageries n'a pas été livré.

Le deuxième numéro n'est arrivé que par exception à quelques abonnés.

La Commission chargée de faire marcher le Socialiste va prendre d'autres dispositions pour continuer son œuvre [97]. Les abonnés ne seront pas frustrés ; en attendant, elle leur fait envoyer un journal ami, la Solidarité, qui les entretiendra de ce qui les intéresse.

La Commission provisoire de rédaction
et d'administration du Socialiste.


De leur côté, les internationaux arrêtés à Lyon avant le plébiscite avaient été assignés pour le 8 juin; à l'audience, l'affaire fut remise au 15 ; le 15, elle fut renvoyée encore, parce qu'on voulait attendre l'issue du procès qui allait s'ouvrir à Paris.

Le Congrès qu'Aubry avait convoqué à Rouen pour le 15 mai avait été ajourné au 27 juin ; dans le courant de juin, le gouvernement en interdit la réunion.

Au procès de Paris (22 juin), les trente et un prévenus qui comparurent étaient en état de liberté (Flahaut, Avrial, Theisz, Héligon, Germain Casse, Dugaucquie, Rocher, Collot, Robin et Langevin ayant été relâchés), sauf Johannard, Malon, Murat et Pindy, qui étaient encore détenus ; le tribunal accorda à ces quatre inculpés la mise en liberté provisoire sous caution. Sept prévenus, dont Varlin, ne répondirent pas à l'appel de leurs noms. L'avocat impérial Aulois donna lecture d'un long document, qui prétendait faire l'histoire de l'Internationale ; puis l'affaire fut remise à huitaine. Les débats occupèrent ensuite les audiences des 29 et 3o juin, 1er et 2 juillet ; le jugement fut rendu le 5 juillet : sept prévenus, Varlin (absent), Malon, Murat, Johannard, Pindy, Combault et Héligon, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société secrète, furent condamnés à un an de prison ; vingt-sept prévenus, Avrial, Sabourdy (absent), Franquin, Passedouet (absent), Rocher (absent), Langevin, Pagnerre, Robin, Leblanc, Carle (absent), Allard, Theisz, Collot, Germain Casse, Chalain, Mangold, Ansel, Berlin, Boyer, Cirode, Delacour, Durand, Duval, Fournaise, Frankel, Giot (absent) et Malzieux, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société non autorisée, furent condamnés à deux mois de prison ; les quatre autres, Dugaucquie (absent), Flahaut, Landeck et Assi, furent renvoyés des fins de la plainte.

Les persécutions judiciaires n'abattirent pas le courage des internationaux de Paris. Au lendemain de la condamnation, les membres de la Commission de statistique nommée par le Conseil fédéral parisien, Paul Robin, Henri Bachruch, Mangold, E. Langevin et Charles Keller, adressaient aux Sections de Paris un questionnaire accompagné d'une circulaire où ils disaient : « Aujourd'hui, après la dissolution légale de l'internationale, nous continuerons cette œuvre en notre nom personnel jusqu'au moment où il redeviendra possible de rendre compte à ceux qui nous avaient nommés ». En même temps, par les soins de quelques hommes dévoués et actifs, paraissait dès le 15 juillet, en un volume de 250 pages, le compte rendu sténographique du Troisième procès de l'Internationale (Armand Le Chevalier, éditeur), avec une préface qui disait : « La grande union des prolétaires sortira plus puissante que jamais de cette série d'épreuves, parce que l'Internationale est l'expression d'une revendication sociale trop juste et trop conforme aux aspirations contemporaines du prolétariat pour pouvoir sombrer avant d'avoir réalisé son programme : Émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ».

Dès qu'il eut appris le prononcé du jugement de Paris, Albert Richard quitta Lyon et se réfugia en Suisse. Il vint à Neuchâtel, où il séjourna quelques jours ; et, à sa demande, je publiai dans la Solidarité (16 juillet) un entrefilet rédigé par lui, expliquant qu'après le jugement de Paris, les cinq internationaux lyonnais inculpés de société secrète se trouvaient condamnés d'avance, et qu'en outre Richard avait reçu des renseignements établissant que des ordres spéciaux avaient été donnés en haut lieu à son égard. Une assemblée générale de la Fédération lyonnaise, qui avait été annoncée pour le 10 juillet, fut interdite par ordre ministériel.


Le 19 juin avait eu lieu à Barcelone le premier Congrès des Sections espagnoles. Ce Congrès fonda la Fédération espagnole de l'Internationale ; il comptait quatre-vingt-cinq délégués, venus de toutes les parties de l'Espagne ; les principales villes représentées étaient Barcelone, Tortosa, Gracia, Valladolid, Reus, Tarragone, Xérès, Valence, Séville, Madrid, Cadix, Palma. « Pour exprimer d'une manière frappante la négation de tout sentiment national, les délégués avaient choisi pour présider la séance d'ouverture — qui a eu lieu au Théâtre du Cirque, au milieu d'un concours immense d'ouvriers et d'ouvrières — un Français, Bastelica, de Marseille, qui a dû se réfugier à Barcelone pour échapper à la police impériale. Des Adresses du Comité fédéral romand de la Chaux-de-Fonds et du Conseil général belge ont été lues au milieu des applaudissements. » (Solidarité du 2 juillet 1870.) Le Congrès de Barcelone vota, sur la question de l'attitude de l'Internationale à l'égard de la politique, une résolution dont il emprunta les termes à celle que nous avions votée au Congrès de la Chaux-de-Fonds [98]. Le Conseil fédéral espagnol fut placé pour la première année à Madrid, et composé des cinq membres suivants : Angel Mora, charpentier ; Enrique Borel, tailleur ; Anselmo Lorenzo, typographe ; Tomàs Gonzàlez [99] Morago, graveur ; Francisco Mora, cordonnier.

L'impulsion donnée par le Congrès de Barcelone accéléra les progrès de l'Internationale en Espagne, et je pus écrire dans la Solidarité peu de temps après (27 août) : « Le mouvement ouvrier espagnol continue à se développer de la manière la plus grandiose. De toutes parts surgissent de nouvelles Sections, toutes embrassant les principes de l'Internationale dans l'esprit le plus radicalement révolutionnaire. Vraiment, on peut se demander si nous n'allons pas assister à ce spectacle singulier : l'Espagne, cette terre restée si longtemps fermée aux idées modernes, prenant tout à coup la tête du socialisme, c'est-à-dire de la civilisation, et donnant, ainsi que sa sœur l'Italie, le signal de l'émancipation des travailleurs ; tandis que l'Angleterre et l'Allemagne, impuissantes à passer de la théorie à l'action, resteraient étrangères au grand mouvement révolutionnaire du prolétariat ? »


À Genève, la grève durait toujours, et se traînait sans incidents nouveaux ; il y avait encore huit cents grévistes à nourrir, et les ressources s'épuisaient. Le conflit économique n'empâchait pas les citoyens-ouvriers genevois de prendre intérêt aux choses de la politique locale ; et, comme le peuple de Genève devait être consulté, le dimanche 10 juillet, sur une loi que venait d'élaborer la majorité conservatrice du Grand-Conseil, les socialistes firent campagne avec les radicaux contre la loi proposée. J'eus la naïveté de m’en étonner, et voici l'article que je publiai à ce sujet dans la Solidarité (16 juillet) :


Le Journal de Genève nous a apporté une singulière nouvelle.

La bourgeoisie radicale de Genève a remporté dimanche dernier, comme on sait, une grande victoire : La nouvelle loi sur les circonscriptions électorales, œuvre du parti conservateur, a été rejetée dans la votation populaire par une majorité de six cents voix.

Cette majorité est due, paraît-il, à l'alliance de la bourgeoisie radicale avec l'Internationale.

Voici les propres paroles que le Journal de Genève met dans la bouche d'un membre bien connu de l'Internationale, Grosselin, qui les aurait prononcées dans une assemblée populaire tenue sur la Treille :

« M. Grosselin proclame que l'alliance est désormais cimentée entre le parti radical et l'Internationale, et il remercie chaudement les radicaux de ce que, grâce à leur puissant concours, le socialisme est à cette heure solidement implanté à Genève ».

Nous aimons à croire que ces paroles attribuées à Grosselin sont une de ces calomnies auxquelles le Journal de Genève nous a habitués. Aussi attendons-nous de Grosselin un démenti formel, et de l'Internationale genevoise une protestation éclatante qui répudiera énergiquement toute alliance avec un parti politique bourgeois.

Le premier principe de l'Internationale, celui qui constitue son essence même et sa raison d'être, c'est que l'affranchissement des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes.


Naturellement, le démenti et la protestation ne vinrent pas, car le discours de Grosselin était authentique. Ce qui vint, non de Genève, mais de Londres, — ce qui était déjà venu au moment où j'écrivais les lignes ci-dessus, — ce fut une résolution du Conseil général nous annonçant que ce Conseil, s'étant érigé en juge du conflit qui s'était produit au Congrès de la Chaux-de-Fonds, nous avait condamnés ; le Conseil général nous rappelait en même temps à notre devoir, qui était, nous disait-il, de nous conformer aux Statuts généraux en ce qui concernait la participation au mouvement politique.

C'est dans son numéro du 23 juillet que la Solidarité publia le document qui, dans la pensée de Marx, devait mettre un terme à la scission en affirmant que le bon droit était du côté des hommes du Temple-Unique. Voici le texte de la lettre du Conseil général :


Le Conseil général au Comité fédéral siégeant à la Chaux-de- Fonds.

Considérant :

Que, quoique une majorité de délégués, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, ait nommé un nouveau Comité fédéral romand, cette majorité n'était que nominale ;

Que le Comité fédéral romand, à Genève, ayant toujours rempli ses obligations envers le Conseil général et envers l'Association internationale des travailleurs, et s'étant toujours conformé aux statuts de l’Association, le Conseil général n’a pas le droit de lui enlever son titre ;

Le Conseil général, dans son assemblée du 28 juin 1870, a unanimement résolu que le Comité fédéral romand, siégeant à Genève, conserverait son titre, et que le Comité fédéral siégeant à la Chaux-de-Fonds adopterait tel autre titre local qu’il lui plairait d’adopter.

Au nom et par ordre du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs,

H. Jung,      
Secrétaire pour la Suisse.

Londres, le 24 juin 1870.

P. S. Nous vous rappelons, très amicalement, que nos Statuts généraux disent que tout mouvement politique doit être subordonné, comme un moyen, au mouvement économique.


En imprimant cette pièce, j’y fis, dans le même numéro de la Solidarité, la réponse suivante :


Nous avons plusieurs observations à faire sur cette lettre.

La première, c’est que le Comité fédéral, siégeant à la Chaux-de- Fonds, n’a pas demandé au Conseil général de prononcer un jugement sur le conflit romand ; il s’est borné à lui donner connaissance de ce qui s’était passé, en exprimant l’espoir qu’une conciliation viendrait bientôt mettre un terme au conflit. Cette lettre est datée du 7 avril 1870, et n’a reçu aucune réponse.

Si nous n’avons pas demandé au Conseil général de nous juger, c’était parce que nous prévoyions qu’un jugement, quel qu’il fût, n’aurait d’autre résultat que d’aggraver la situation en irritant les esprits ; notre espoir était d’arriver à rétablir la paix par des concessions mutuelles, sans l’intervention d’aucune autorité, d’aucun juge.

Le Conseil général a donc, selon nous, commis une grande faute en venant prononcer un arrêt que nous n’avions pas réclamé. Dans des conflits de ce genre, l’attitude la plus sage, de la part du Conseil général, serait de rester dans une réserve absolue.

Que devient en effet l’autonomie des groupes, garantie par les Statuts généraux, si le Conseil général, au lieu de laisser les Sections organiser librement leurs fédérations, les dissoudre, les reconstituer, changer leurs Comités, etc., intervient pour donner tort ou raison à une majorité ou à une minorité ? Une telle manière d’agir, d’imposer son autorité dans des choses qui ne concernent absolument que les groupes intéressés, est tout à fait incompatible avec l’esprit même de l’Internationale [100].

Disons quelques mots aussi des arguments invoqués par le Conseil général à l'appui de son arrêt.

« La majorité du Congrès romand n'était que nominale. »

Et quelle preuve en donne-t-on ? Aucune.

Nous ne savons sur quoi le Conseil général peut appuyer son assertion, à moins que ce ne soit sur le fait, mis en avant par l’Égalité, que les dix-huit délégués de la minorité représentaient un plus grand nombre d'internationaux que les vingt et un délégués de la majorité.

Mais une telle manière de raisonner serait-elle sérieuse ? A-t-on jamais, dans les Congrès généraux, invoqué cet étrange argument pour faire annuler un vote ? Et cependant n'est-il pas arrivé très souvent dans les Congrès généraux que les majorités étaient aussi nominales ? Si un principe pareil devait prévaloir, voici ce qui pourrait se passer par exemple dans un Congrès : Z. arrive comme délégué de huit cent mille Américains, Y. comme délégué d'un million d'Anglais ; tous les autres délégués ne représentent ensemble que un million cinq cent mille internationaux ; là-dessus Y. et Z. déclarent former à eux deux la majorité réelle, et il ne reste aux autres délégués, écrasés d'avance, qu'à s'aller coucher et à laisser Y. et Z. rédiger et voter les résolutions du Congrès.

L'absurdité de ces conséquences fait suffisamment toucher au doigt l'absurdité du principe.

D'ailleurs l'article 47 du règlement de la Fédération romande dit : « Chaque Section faisant partie de la Fédération a le droit d'envoyer deux délégués au Congrès. La Section qui n'y enverrait aucun délégué perdra le droit de protester contre les décisions de la majorité du Congrès. »

Ainsi, aux termes mêmes de notre règlement fédéral, aucune protestation ne peut être faite contre les décisions de la majorité, et, en présence du vote émis par vingt et un délégués dont les mandats étaient parfaitement en règle, la minorité n'avait autre chose à faire que se soumettre, ou bien se retirer de la Fédération. Et, en effet, au premier moment, la minorité a annoncé simplement qu'elle se retirait. Ce n'est que plus tard qu'elle a émis cette prétention incroyable de se transformer en majorité, et d'obtenir du Conseil général l'annulation de la majorité véritable.

« Le Comité fédéral romand, à Genève, ayant toujours rempli ses obligations envers le Conseil général, etc., le Conseil général n'a pas le droit de lui enlever son titre. »

Cela est évident, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Personne ne conteste à l'ancien Comité fédéral d'avoir rempli ses devoirs, et personne ne demande au Conseil général de lui enlever son titre. Le fait qui se présentait était infiniment plus simple, si simple qu'il n'y avait pas d'hésitation et de discussion possibles. Le Comité fédéral romand est élu par le Congrès fédéral romand : en 1869, le Congrès romand avait élu un Comité fédéral, dont le siège fut Genève ; en 1870, à teneur du règlement, le Congrès romand a élu un autre Comité fédéral, dont le siège a été placé à la Chaux-de-Fonds. Il n'y a pas là le moins du monde matière à une intervention du Conseil général : si les fédérations ne sont plus libres de choisir leurs comités, si les comités non réélus en appellent au Conseil général, il n'y aura plus d'Association internationale, il n'y aura plus que des sujets gouvernés par un Conseil général.

Dans ce qui précède, nous avons affirmé ce qui nous paraissait être notre droit. Ce n'est pas à dire que nous repoussions la solution indiquée par le Conseil général ; par amour de la paix, nous ne serions pas loin de l'accepter, mais nous ne nous la laisserons jamais imposer.

Quel est en résumé le sens de l'arrêt du Conseil général ? Le Conseil général reconnaît l'existence de deux fédérations, de deux comités distincts ; seulement il déclare que la qualification de Comité romand doit demeurer la propriété du Comité de Genève, et que celui de la Chaux-de-Fonds doit se chercher un autre adjectif.

S'il ne s'agit que de cette puérilité, la querelle sera vite terminée. Nous avons déjà fait preuve de modération et de sentiments conciliants, lorsque, abandonnant le titre d’Égalité, sur lequel nous avions des droits incontestables, nous avons donné à notre organe le titre de Solidarité, pour éviter une dispute qui eût ridiculisé le socialisme aux yeux de la bourgeoisie. Si maintenant la fédération genevoise tient à s'appeler la Fédération romande, malgré ce qu'il y a de peu exact dans cette dénomination, nous sommes encore disposés à lui laisser ce plaisir, et nous chercherons pour nous une épithète qui indique, comme le faisait l'adjectif romand, que nous sommes une fédération qui compte des Sections dans les cantons de Genève, de Vaud, de Neuchâtel, de Berne et de Soleure. Et comme cela nous mettrons une fois de plus les rieurs de notre côté.

Seulement nous voulons que cet arrangement résulte de négociations entre les Genevois et nous, et non d'un acte d'autorité du Conseil général de Londres. Et, si nous sommes bien renseignés, notre Comité fédéral doit s'entendre sans retard avec celui de Genève à ce sujet ; après quoi, espérons-le, nous aurons enfin la paix, et nous pourrons nous occuper de cet objet important dont la réalisation est notre préoccupation essentielle, en dehors de toutes ces chicanes ridicules : la fédération des caisses de résistance.

Le Conseil général, dans un post-scriptum, nous invite à nous conformer aux Statuts, qui disent que « tout mouvement politique doit être subordonné au mouvement économique, comme un moyen ».

Nous croyons nous y être parfaitement conformés, en ce sens que nous avons si bien subordonné le mouvement politique au mouvement économique, que nous avons résolu de ne plus nous occuper du tout de politique nationale [101]. C'est aussi ce qu'ont fait les Belges, les Français, les Espagnols, les Italiens, les Autrichiens, les Russes.

Il nous semble que le Conseil général ferait mieux d'adresser une admonestation aux Genevois, qui, tout au contraire, nous paraissent subordonner le mouvement économique au mouvement politique. Voilà une violation flagrante de nos Statuts ; et voilà, pour le Conseil général, une occasion d'intervenir sans courir le risque d'être blâmé par personne.


J'ai à parler maintenant de Netchaïef et de Bakounine, et des incidents qui amenèrent leur rupture. Ces incidents sont tout à fait étrangers à l'histoire de l'Internationale ; mais comme je m'y trouvai mêlé personnellement, jusqu'à un certain point, il faut que je les mentionne.

J'ai dit que Bakounine avait quitté Genève le 18 avril pour retourner à Lausanne, puis s'était rendu à Milan pour une affaire privée. Il profita de ce voyage pour voir notre vieil ami Gaspard Stampa, avec lequel il s'occupa de propagande italienne ; à son sujet il écrivait à Gambuzzi le 4 mai 1870 : « J'ai passé une journée chez Stampa [à Abbiategrasso, près Milan] ; c'est un bien honnête homme, d'une intelligence un peu courte, mais tout de même il nous sera précieux... Nous avons décidé ensemble que sans perdre de temps ils transformeront l'Association d'Abbiategrasso en Section de l'Internationale. » (Nettlau, Supplément inédit.) Revenu à Locarno le 1er mai, il y reçut le 4 une dépêche qui le rappelait à Genève pour les affaires russes. Il avait songé à retourner vivre à Genève, et avait prié Perron de lui retenir un logement pour lui et sa famille à partir du 15 mai ; il changea d'avis ensuite, et se décida à partir seul, vers le milieu de mai ; mais il ne passa cette fois que peu de jours à Genève ; le 26 mai il était à Berne, regagnant la rive du lac Majeur, et le 3o mai il écrivait de Locarno à Ogaref : « Ah ! mon vieux, que c'est bon de vivre ici ! C'est tranquille, c'est paisible, on laisse le cours libre à ses pensées, on a sa liberté d'action. En outre, on n'est pas assommé par les insinuations malpropres d'Outine, ni par l'éloquence de Metchnikof, la philosophie de Jemanof, la sagacité d'Elpidine, ni la légèreté de Jouk. C'est vrai qu'on ne vous a pas non plus, mes chers amis. Mais qu'y faire ! on ne peut jamais réunir tout ce qu'on aime ; et cette tranquillité raisonnable, sans vous, est encore préférable à un milieu boueux à Genève, avec vous ! »

Pendant le séjour de Bakounine à Genève, la police genevoise avait emprisonné (9 mai) un étudiant russe, Semen Serebrenikof, le prenant pour Netchaïef ; Serebrenikof fut relâché au bout de quelques jours (20 mai) ; mais cette arrestation souleva la question de savoir si le gouvernement suisse serait capable de livrer Netchaïef à la Russie, au cas où on l'arrêterait réellement. Par ses amis personnels de Berne, Adolphe Vogt et Adolphe Reichel [102], Bakounine apprit qu'un membre du Conseil fédéral suisse avait déclaré que le gouvernement helvétique n'accorderait pas l'extradition de Netchaïef, mais que ce gouvernement ne pourrait pas empêcher le gouvernement cantonal de Genève de l'arrêter, si celui-ci s'avisait de vouloir le faire ; en conséquence, Bakounine écrivit de Berne (26 mai) à ses amis de Genève de donner le plus de publicité possible à sa brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg, qui avait paru au commencement de mai ; de faire publier, dans le Journal de Genève, le récit de l'arrestation de Serebrenikof, rédigé par celui-ci [103] ; de faire signer par l'émigration russe une protestation et de l'envoyer au Conseil fédéral, etc. On voit par la Correspondance imprimée de Bakounine qu'une autre question encore avait été traitée : il s'agissait de savoir si le Comité révolutionnaire russe, représenté par Netchaïef, qui se trouvait maintenant en possession du fonds Bakhmétief, assurerait à Bakounine, en se l'attachant comme écrivain et journaliste, des moyens réguliers d'existence. Il y avait eu déjà des tiraillements entre Netchaïef et Bakounine, lorsque celui-ci eut appris, par une lettre de reproches du Russe X. Y. (ou L.), dont j'ai parlé précédemment (t. Ier, p. 260), le procédé dont Netchaïef avait usé envers l'éditeur Poliakof. Dans sa lettre à Ogaref du 30 mai, dont j'ai déjà cité le début, Bakounine dit : « J'attends la réponse de notre Comité, qui devra déterminer mon action ultérieure. Toutefois, je vous préviens que je serai très ferme dans mon ultimatum, et que je n'irai pas m'établir à Genève sans avoir la conviction de trouver auprès de vous une situation acceptable et solide, par rapport à la cause elle-même, et aussi en ce qui regarde les ressources pécuniaires nécessaires à mon existence [104].» Quinze jours après il écrivait de nouveau à Ogaref (14 juin) : « J'espère qu'après avoir pris connaissance de toutes les lettres que je t'ai fait parvenir, tu as dû te convaincre, enfin, qu'il était de mon devoir de poser à Neville [Netchaïef] nettement et catégoriquement les conditions dont je vous ai fait mention... Il ne me reste plus maintenant qu'à attendre sa réponse et la vôtre aussi. Si toutes les deux sont satisfaisantes, si vous vous décidez à éliminer les malentendus et à vous débrouiller des équivoques dans lesquelles il nous a tous impliqués, si vous me donnez la garantie que nous pourrons continuer de travailler pour notre cause en nous appuyant sur une base plus solide et plus réelle, c'est-à-dire sur les bases et dans les conditions que je vous ai proposées dans mon épître, j'irai chez vous ; si non, je m'y refuse. Qu'irais-je faire à Genève ? et d'ailleurs, où prendrais-je l'argent nécessaire pour effectuer ce voyage ? Je suis réduit à la ruine complète et je ne trouve pas d'issue. J'ai des dettes à payer, mais ma bourse reste toujours vide, je n'ai pas seulement de quoi vivre. Et je, ne sais plus comment faire ? À la suite de ce malheureux incident avec L. [105], tous mes travaux de traduction ont dû être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. Bref, ça ne va pas du tout. J'ai tenté encore quelques derniers efforts pour faire sortir mes chers frères de leur torpeur. S'éveilleront-ils enfin ? Je n'en sais rien. Je vais attendre leur réponse... Ce qu'il y a de plus probable, c'est que je resterai ici. Notre Boy [Netchaïef] est très entêté, et moi, lorsque je prends, une fois, quelque décision, je n'ai pas l'habitude d'en changer. Ergo, la rupture avec lui, de mon côté du moins, me semble inévitable... J'attendrai ici votre réponse à mes nombreuses et infiniment longues lettres ; et je ne bougerai pas tant que je n'aurai pas acquis une profonde conviction que je suis appelé pour un travail sérieux et non pour de nouveaux débats qui resteraient stériles. » Peu de jours après, vers le 20 juin, Bakounine partait pour Genève ; sans doute les négociations pendantes lui avaient paru en voie d'aboutir.


Pendant ce nouveau séjour à Genève, qui dura un mois, Bakounine fit la connaissance d'un jeune émigré russe récemment arrivé d'Amérique, Michel Sajine, que son passeport américain désignait sous le nom d'Armand Ross. Sajine, né à Galitch en 1845, était étudiant à l'Institut technologique de Pétersbourg quand il fut impliqué en février 1868 dans des troubles d'élèves de l'Institut et déporté administrativement dans le gouvernement de Vologda ; il s'évada en mai 1869 et passa aux États-Unis par Hambourg ; de New York il vint à Genève en juin 1870, sous le nom de Ross. Dès la première rencontre, Ross se lia d'amitié avec Bakounine [106] ; en 1872, ses relations avec lui devinrent plus étroites encore, et jusqu'à son arrestation à la frontière russe, en 1876, il fut, de tous les Russes, le plus avant dans l'intimité du vieux révolutionnaire. J'appris à connaître Ross dans le courant de 1870, et je suis resté uni à lui, depuis, par le lien d'une indissoluble amitié.

On vient de voir que dès le mois de mai il y avait eu des tiraillements entre Netchaïef et Bakounine, et que le 14 juin la rupture semblait à celui-ci inévitable. Elle se produisit vers le milieu de juillet. On avait découvert peu à peu que Netchaïef, pour assurer la dictature qu'il voulait exercer, avait eu recours à toute sorte de manœuvres jésuitiques, de mensonges, de vols de papiers, etc. ; on en vint un beau jour à une explication décisive avec lui, à la suite de laquelle il quitta précipitamment Genève, en emportant toute une collection de papiers qu'il avait dérobés à Bakounine et à d'autres émigrés russes.

Je laisse Bakounine raconter lui-même la chose (lettre écrite de Neuchâtel, en français, le 24 juillet 1870, à son ami Talandier, au moment où il reçut la nouvelle que Netchaïef s'était présenté chez Talandier à Londres, et que celui-ci, non informé, l'avait accueilli en ami [107]) :


Mon cher ami, Je viens d'apprendre que N. s'est présenté chez vous... Il peut vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous, écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du mois de mai, et, depuis, il s'est passé des choses tellement graves qu'elles nous ont forcés de rompre tous nos rapports avec N Je vais essayer de vous expliquer en peu de mots les raisons de ce changement.

Il reste parfaitement vrai que N. est l'homme le plus persécuté par le gouvernement russe... Il est encore vrai que N. est un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j'aie jamais rencontrés. Lorsqu'il s'agit de servir ce qu'il appelle la cause, il n'hésite et ne s'arrête devant rien et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous les autres. Voilà la qualité principale qui m'a attiré et qui m'a fait longtemps rechercher son alliance. Il y a des personnes qui prétendent que c'est tout simplement un chevalier d'industrie : c'est un mensonge. C'est un fanatique dévoué, mais en même temps un fanatique très dangereux et dont l'alliance ne saurait être que très funeste pour tout le monde ; voici pourquoi. Il avait d'abord fait partie d'un comité occulte qui, réellement, avait existé en Russie. Ce comité n'existe plus, tous ses membres ont été arrêtés, N. reste seul, et seul il constitue aujourd'hui ce qu'il appelle le Comité. L'organisation russe, en Russie, ayant été décimée, il s'efforce d'en créer une nouvelle à l'étranger. Tout cela était parfaitement naturel, légitime, fort utile, — mais la manière dont il s'y prend est détestable. Vivement impressionné par la catastrophe qui vient de détruire l'organisation secrète en Russie, il est arrivé peu à peu à se convaincre que pour fonder une société sérieuse et indestructible il faut prendre pour base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des Jésuites, — pour corps la seule violence, pour âme le mensonge.

La vérité, la confiance mutuelle, la solidarité sérieuse et sévère n'existent qu'entre une dizaine d'individus qui forment le sanctum sanctorum de la Société. Tout le reste doit servir comme instrument aveugle et comme matière exploitable aux mains de cette dizaine d'hommes réellement solidarisés. Il est permis et même ordonné de les tromper, de les compromettre, de les voler, et même au besoin de les perdre, — c'est de la chair à conspiration... Les sympathies d'hommes tièdes, qui ne sont dévoués à la cause révolutionnaire qu'en partie et qui, en dehors de cette cause, ont encore d'autres intérêts humains, tels qu'amour, amitié, famille, rapports sociaux. — ces sympathies ne sont pas à ses yeux une base suffisante, et, au nom de la cause, il doit s'emparer de toute votre personne, à votre insu. Pour y arriver, il vous espionnera et tâchera de s'emparer de tous vos secrets, et, pour cela, en votre absence, resté seul dans votre chambre, il ouvrira tous vos tiroirs, lira toute votre correspondance, et, quand une lettre lui paraîtra intéressante, c'est-à-dire compromettante à quelque point de vue que ce soit, pour vous ou pour l'un de vos amis, il la volera et la gardera soigneusement comme un document contre vous ou contre votre ami. Il a fait cela avec O [garef], avec Tata [Mlle Natalie Herzen] et avec d'autres amis, et lorsqu'en assemblée générale nous l'avons convaincu, il a osé nous dire : « Hé bien oui, c'est notre système, nous considérons comme des ennemis, et nous avons le devoir de tromper, de compromettre, toutes les personnes qui ne sont pas complètement avec nous, » c'est-à dire tous ceux qui ne sont pas convaincus de ce système et n'ont pas promis de l'appliquer eux-mêmes. Si vous l'avez présenté à un ami, son premier soin sera de semer entre vous la discorde, les cancans, l'intrigue, en un mot de vous brouiller. Votre ami a une femme, une fille, il tâchera de la séduire, de lui faire un enfant, pour l'arracher à la moralité officielle et pour la jeter dans une protestation révolutionnaire contre la société... Ne criez pas à l'exagération, tout cela m'a été amplement développé et prouvé. Se voyant démasqué, ce pauvre N. est encore si naïf, si enfant, malgré sa perversité systématique, qu'il avait cru possible de me convertir ; il est allé même jusqu'à me supplier de vouloir bien développer cette théorie dans un journal russe qu'il m'avait proposé d'établir. Il a trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement compromis, en un mot il s'est conduit comme un misérable. Sa seule excuse, c'est son fanatisme. Il est un terrible ambitieux sans le savoir, parce qu'il a fini par identifier complètement la cause de la révolution avec sa propre personne : mais ce n'est pas un égoïste dans le sens banal de ce mot, parce qu'il risque terriblement sa personne et qu'il mène une vie de martyre, de privations et de travail inouï. C'est un fanatique, et le fanatisme l'entraîne jusqu'à devenir un jésuite accompli ; par moments, il devient tout simplement bête. La plupart de ses mensonges sont cousus de fil blanc... Malgré cette naïveté relative, il est très dangereux, parce qu'il commet journellement des actes, des abus de confiance, des trahisons, contre lesquels il est d'autant plus difficile de se sauvegarder qu'on en soupçonne à peine la possibilité. Avec tout cela N. est une force, parce que c'est une immense énergie. C'est avec grand peine que je me suis séparé de lui, parce que le service de notre cause demande beaucoup d'énergie et qu'on en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de le convaincre, j'ai dû me séparer de lui, et, une fois séparé, j'ai dû le combattre à outrance... Son camarade et compagnon S[erebrenikof [108]] est un franc coquin, un menteur au front d'airain, sans l'excuse, sans la grâce du fanatisme.


Voici maintenant ce que je sais par moi-même de cette histoire. Depuis le mois de février, Netchaïef vivait caché, tantôt près du Locle, tantôt à Genève. Je me souviens qu'un jour il arriva chez moi, à Neuchâtel [109], à dix heures du soir, et me déclara, au grand effroi de ma femme, que la police était à ses trousses, et qu'il fallait que je lui donnasse asile pour la nuit. Il passa la nuit, à l'insu de la bonne et des autres locataires de la maison, dans une petite chambre dont le propriétaire m'avait confié la clef pour y remiser quelques meubles, et il repartit le lendemain de grand matin. Au commencement de juillet, pendant que Bakounine était à Genève, je reçus un mot de Netchaïef, m'annonçant qu'il allait m'expédier une malle lui appartenant et me priant de la garder quelques jours. La malle arriva, et je la mis en lieu sûr. Bientôt après, je vis arriver Netchaïef lui-même, accompagné d'un jeune ouvrier italien, grand garçon à l'air doux et enfantin, dont il s'était fait une sorte de domestique ; Netchaïef me dit qu'il partait pour l'Angleterre, et qu'un de ses amis passerait chez moi chercher la malle. En effet, le lendemain, un petit homme à l'air sinistre qui se faisait appeler Sallier, et qui était ce Vladimir Serebrenikof dont il a été question dans la lettre de Bakounine, vint de la part de Netchaïef pour prendre la malle ; je la lui remis sans défiance. Mais un ou deux jours après, deux hommes sonnent à ma porte ; j'ouvre : c'étaient Ozerof et — ô surprise ! — le jeune ouvrier italien (dont j'ai oublié le nom) que j'avais vu accompagnant Netchaïef trois jours avant. Ozerof me demande où est la malle ; je réponds que Sallier l'a emportée ; Ozerof et l'italien lèvent les bras en s'écriant : « Trop tard ! » Ils m'expliquent ce qui s'est passé. Après que Netchaïef eut quitté Genève, Bakounine s'était aperçu que des papiers lui avaient été volés, et avait compris qui était l'auteur du larcin ; mais où était allé le voleur ? personne ne le savait, et on se demandait ce qu'il fallait faire, lorsque le jeune Italien était revenu à l'improviste à Genève : il raconta d'un air piteux que le padrone était très méchant, l'avait traité comme un chien, le menaçait de son revolver pour le faire obéir, et qu'il n'avait plus voulu rester avec lui ; il ajouta que Netchaïef se cachait au Locle. Aussitôt il fut décidé qu'Ozerof — homme d'action — partirait, accompagné de l'Italien, pour aller reprendre les papiers volés, qui, on l'a deviné, étaient contenus dans la malle dont j'ai parlé. La malle n'étant plus chez moi, il ne restait qu'une chose à faire, tâcher de rejoindre Netchaïef et Sallier. Ozerof et l'italien étaient décidés à en venir aux dernières extrémités, s'il le fallait, pour leur reprendre les papiers. Ils se rendirent au Locle, où ils pensaient les trouver. Mais l'expédition n'aboutit pas, et le surlendemain ils revenaient bredouilles de leur chasse à l’homme [110]. Ils n’étaient pas les seuls qui se fussent mis en campagne ; le jour même où ils partaient pour le Locle, ou le lendemain, je reçus la visite d’une jeune dame aux allures mystérieuses, qui venait de Genève et qui me remit un mot de Bakounine : c’était Mlle Natalie Herzen, la fille aînée du fondateur du Kolokol ; elle voulait, elle aussi, rejoindre Netchaïef, et essayer d’obtenir par la persuasion ce qu’Ozerof prétendait reprendre par la violence ; elle ne réussit pas davantage : elle se présenta de ma part à Auguste Spichiger, qui la conduisit dans la maison où Netchaïef se tenait caché ; mais la conversation qu’elle eut avec ce dernier n’eut pas de résultat.

Je n’ai jamais revu Netchaïef. Bakounine ne le revit pas non plus ; mais il reçut de lui, le 1er août, une lettre dont le contenu paraît avoir achevé de le désenchanter du personnage ; il écrivait à ce sujet, de Locarno, le lendemain, à son ami Ogaref, les lignes suivantes, qui serviront d’épilogue à cette histoire [111] :


Voici le mot que m’a enfin envoyé notre Boy [Netchaïef]. Je l’ai reçu hier soir et je m’empresse de te le faire parvenir pour te consoler plus vite, comme je le suis déjà moi-même. Il n’y a pas à dire, nous avons eu un beau rôle d’idiots ! Comme Herzen se moquerait de nous deux, s’il était là, et combien il aurait raison ! Eh bien, il n’y a plus qu’à avaler cette amère pilule, qui nous rendra plus avisés dorénavant.


Bakounine, qui avait quitté Genève le 22 ou le 23 juillet, s’arrêta auprès de moi à Neuchâtel ; il y écrivit le 24 à Talandier la lettre dont j’ai reproduit les principaux passages, puis rentra à Locarno : là il fut tout de suite absorbé par d’autres préoccupations, celles que lui donnaient la guerre qui venait d’éclater et la perspective d’une révolution en France.

Réfugié à Londres, Netchaïef commença, avec ce qui lui restait de l’argent du fonds Bakhmétief, la publication d’un journal russe, Obchtchina (La Commune), où il attaqua Bakounine et Ogaref, leur reprochant d’être des révolutionnaires doctrinaires et vieux jeu [112] ; le tumulte de la guerre fit bientôt oublier le jeune fanatique, et nous n’entendîmes plus parler de lui jusqu’au printemps de 1871.

Les papiers emportés par Netchaïef furent retrouvés en 1872, par Ross, à Paris ; ils furent alors, les uns brûlés, les autres rendus à leurs propriétaires.

III


La guerre, de juillet à septembre 1970 : attitude de l’Internationale. — Sedan ; le 4 septembre ; le Manifeste de la Solidarité (5 septembre). — Les Lettres à un Français ; Bakounine à Lyon : journée du 28 septembre 1870.


Cependant la guerre venait d’éclater brusquement entre la France et l’Allemagne. Cette guerre, voulue par Bismarck et de longue main préparée par lui, bêtement déclarée par Napoléon III et son ministre le libéral Émile Ollivier, était l’événement le plus malheureux pour nous qui pût survenir. Il fallait encore quelques années, — c’était l’opinion de nos amis de Paris [113] — pour achever l’organisation de l’Internationale en France, et pour préparer un vaste mouvement qui, avec la France, englobât l’Espagne, l’Italie, la Suisse et la Belgique : la guerre, déchaînée par deux gouvernements despotiques, était la ruine de nos espérances.

Quelques jours avant la déclaration de guerre, l’Internationale parisienne avait protesté par une Adresse publiée dans le Réveil du 12 juillet, et revêtue de nombreuses signatures [114]. On y lisait : « Frères d’Allemagne, au nom de la paix, n’écoutez pas les voix stipendiées ou serviles qui chercheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la France. Restez sourds à des provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide. Restez calmes, comme peut le faire, sans compromettre sa dignité, un grand peuple fort et courageux. Nos divisions n’amèneraient, des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme. » De Berlin vint une réponse signée, au nom des membres de l’Association internationale des travailleurs à Berlin, par Gustave Kwasniewski [115], disant : « Animés de sentiments fraternels, nous unissons nos mains aux vôtres, et nous vous affirmons comme des hommes d’honneur, qui ne savent pas mentir, qu’il ne se trouve pas dans nos cœurs la moindre haine nationale, que nous subissons la force et n’entrons que contraints et forcés dans les bandes guerrières qui vont répandre la misère et la ruine dans les champs paisibles de nos pays ».

Au Reichstag, lorsque le gouvernement allemand demanda l’autorisation de contracter un emprunt de guerre de cent vingt millions de thalers, Bebel et Liebknecht s’abstinrent (21 juillet), en déclarant « qu’ils ne pouvaient pas voter en faveur de l’emprunt de guerre, parce que ce serait un vote de confiance envers le gouvernement prussien, qui par sa conduite en 1866 avait préparé la guerre actuelle; mais qu’ils ne pouvaient pas non plus refuser l’emprunt demandé, car leur vote pourrait être interprété comme une approbation de la politique déloyale et criminelle de Bonaparte ». Schweitzer montra une certaine crânerie, il vota l’emprunt.

Le Conseil général de Londres publia un Manifeste dû à la plume de Karl Marx, dont voici le passage essentiel, caractéristique du point de vue de son auteur : « Du côté allemand, cette guerre est une guerre défensive. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? qui a fourni à Bonaparte l’occasion de lui faire la guerre ? La Prusse... Si la classe ouvrière allemande souffre que la guerre actuelle perde son caractère strictement défensif et dégénère en une guerre contre le peuple français, la victoire ou la défaite seront pour elle également désastreuses... À l’ombre de cette lutte homicide se dresse la sinistre figure de la Russie. Quelle que soit la sympathie que les Allemands peuvent réclamer dans une guerre de défense contre l’agression bonapartiste, ils se l’aliéneraient en permettant au gouvernement prussien de demander ou d’accepter l’aide du Cosaque. »

La Solidarité publia dans son numéro du 16 juillet l’article suivant, où j’appréciais la situation en ce qui concernait la Suisse :


La guerre.

La guerre est déclarée ; les chassepots vont se mesurer avec les fusils à aiguille.

En présence du conflit franco-prussien, le gouvernement suisse a cru devoir faire mettre sur pied cinquante mille hommes pour border la frontière.

C’est une mesure de prudence qui a son bon côté : il vaut toujours mieux tenir les belligérants le plus loin de soi possible.

Mais en même temps il faut bien se dire que cette guerre n’intéresse en rien nos libertés, qui ne sont aucunement menacées ; et nous croyons devoir mettre en garde les ouvriers appelés sous les armes contre les entraînements d’un enthousiasme irréfléchi.

Il en est, malheureusement, chez lesquels le seul bruit d’une fanfare belliqueuse suffit pour réveiller ce sentiment d’un patriotisme aveugle et fanatique, qu’on avait pu croire entièrement détruit. Il en est qui, dès qu’il s’agit de faire une promenade militaire, oublient tout, la misère, l’exploitation, les grèves, les chômages ; pour eux il n’y a plus de question sociale, il n’y a plus que la stupide gloriole militaire.

C’est contre ce déplorable entraînement qu’il faut réagir.

Restez calmes et réfléchis, ouvriers. Quel rapport y a-t-il entre vos intérêts et ceux de vos maîtres ? Une campagne sur le Rhin résoudra-t-elle la question sociale ? Rentrés dans vos foyers, ne serez-vous pas les mêmes exploités qu’hier ?

La bourgeoisie se frotte les mains, en pensant que tout ce bruit de guerre va faire diversion, et fera passer la question sociale à l’arrière-plan.

Déjouez ses calculs, en affirmant plus hautement que jamais qu’il n’y a, dans le monde civilisé, qu’une question à résoudre, qu’une lutte à soutenir : la question du travail, la lutte des exploités contre les exploiteurs.


Ce que disait la Solidarité se vérifia tout de suite : au nom des « intérêts supérieurs du pays », les « patriotes » suisses réussirent, grâce au prétexte que leur offrait la guerre, à « faire passer la question sociale à l’arrière-plan ». Il n’était plus admissible, déclarèrent-ils, qu’à un moment où la concorde s’imposait, des ouvriers persistassent à faire grève : la commission de direction de la grève du bâtiment, à Genève, décida (18 juillet) que le travail serait repris. « Grosselin et les meneurs de la fabrique s’écrièrent qu’en présence du danger de la patrie, tous les différends entre les citoyens devaient être oubliés, et qu’il fallait à tout prix en finir ; naturellement, pour arriver à ce résultat, ce furent les ouvriers qui durent céder, et non pas les patrons [116]. » Cependant il y eut des velléités de résistance aux injonctions de la commission, des actes d’indiscipline ; des querelles éclatèrent entre ceux qui voulaient rentrer dans les chantiers et ceux qui voulaient continuer la grève ; le 25 juillet, un gréviste fut tué d’un coup de couteau par un ouvrier qui avait repris le travail : le « patriotisme », employant de pareils arguments, finit par triompher de l’opposition des hommes clairvoyants que l’Égalité appelait des « alarmistes » et des « critiques extravagants ».

On sait qu’après la déclaration de guerre, le gouvernement impérial expulsa de France tous les Allemands. Beaucoup de ces malheureux — la plupart étaient des prolétaires — qu’on chassait brutalement se réfugièrent en Suisse, ou traversèrent la Suisse pour regagner leur pays ; on les accueillit avec toute la sympathie que méritait leur infortune. À Neuchâtel, nous allions à la gare attendre les trains qui amenaient les convois d’expulsés, pour leur distribuer des secours. Je me rappelle avoir donné l’hospitalité à un ouvrier tailleur arrivant de Paris avec sa femme et son petit enfant ; la pauvre ouvrière ne cessait de se lamenter, parce que sa machine à coudre avait disparu, et j’entends encore ma femme la consoler, tout en préparant à manger pour le bébé ; enfin, au bout de quelques jours, l’objet perdu se retrouva, mais déjà l’Allemand et sa femme avaient continué leur route, et je dus expédier la machine à l’adresse qu’ils m’avaient laissée. C’était comme le prologue des malheurs qu’allait enfanter la guerre ; nous devions en voir bien d’autres.

Un des premiers résultats de la guerre, pour nous, fut de diminuer subitement le nombre des abonnés de la Solidarité : beaucoup de membres de l’Internationale avaient été appelés au service militaire ; tous se trouvaient atteints par la crise industrielle qu’avaient produite les événements. Il fallait prendre un parti. Bakounine, en passant par Neuchâtel le 24 juillet, s’était montré optimiste ; il m’avait affirmé qu’à Genève nous allions gagner de nombreux abonnés, à cause du mécontentement qu’avait produit l’attitude des meneurs du Temple-Unique dans la question de la grève. Pour moi, sceptique à cet égard [117], je proposai au Comité fédéral de faire paraître la Solidarité en demi-feuille seulement, pendant le temps que durerait la crise ; une réduction à deux pages valait mieux, pensais-je, qu’une diminution de format, parce que les lecteurs verraient par là qu’il ne s’agissait que d’une mesure temporaire. Ma proposition fut acceptée, et le numéro du 30 juillet parut en demi-feuille. Dans le numéro suivant, un lecteur (c’était moi) indiqua que le remède à la situation serait de rendre l’abonnement au journal obligatoire dans toutes les Sections, comme il l’était déjà dans la Section centrale du district de Courtelary. Le 5 août, une circulaire du Comité fédéral invita les Sections à établir dans leur sein l’abonnement obligatoire, en ajoutant : « Il faut qu’un membre de l’Internationale sache sacrifier même une partie de son nécessaire pour soutenir le principe ». Moins d’un mois après, la Solidarité pouvait dire (numéro du 3 septembre) : « Nous avons tout lieu de croire que la situation de notre journal se sera bientôt améliorée. Déjà la Section centrale du district de Courtelary, toujours la première lorsqu’il s’agit de donner des preuves de dévouement à la cause, a pris des décisions qui montrent la ferme volonté de ne pas laisser péricliter notre organe : on sait que dans cette Section l’abonnement est obligatoire ; en outre, la dernière assemblée générale a décidé que la caisse de la Section paierait pour le trimestre courant l’abonnement de ceux des membres de la Section qui se trouvent ou qui se sont trouvés au service militaire ; de plus, la Section a pris dix abonnements collectifs, dont les exemplaires seront distribués pour servir à la propagande. Espérons que nous aurons bientôt d’aussi bonnes nouvelles à enregistrer des autres Sections. » Je ne me doutais pas, en écrivant ces lignes, que le numéro où elles devaient paraître serait le dernier. Mais n’anticipons pas et revenons à la France.


Les condamnés du 5 juillet, à Paris, avaient dû, pour la plupart, se constituer prisonniers ; et de nouvelles poursuites étaient intentées à quinze autres membres de l’Internationale parisienne (parmi lesquels Landrin, Camélinat, Tolain), qui comparurent vers la fin de juillet devant un juge d’instruction. Le procès des internationaux de Lyon avait été fixé au 8 août, et Albert Richard, rappelé par ses amis lyonnais, s’était décidé à rentrer pour se présenter à l’audience. Pendant son séjour à Neuchâtel, où il avait vécu isolé, dissimulé sous un nom d’emprunt, dans une chambre de l’hôtel du Faucon, j’avais eu l’occasion de causer avec lui à plusieurs reprises, et mon impression défavorable s’était encore accrue : j’avais pu constater en lui, jointes à une profonde ignorance, une présomption enfantine, et une préoccupation exclusive de sa personne et du rôle « historique » qu’il se croyait appelé à jouer. Je n’étais pas le seul qu’il eût honoré de ses stupéfiantes confidences ; à Perron il avait dit un jour, en parlant de Bakounine : « La révolution se fera par l’union de sa force avec la mienne ; son vaste cerveau mongol est capable de soulever l’Europe orientale dans le même temps qu’à ma voix l’Europe occidentale se lèvera pour marcher au combat ». Après la déclaration de guerre, il envoya à un journal lyonnais un article équivoque, à propos duquel Robin écrivait le 29 juillet à Joukovsky : « Richard a publié dans le Progrès de Lyon un article où il avoue que en présence de cette grande guerre... il sent encore vibrer dans son cœur la fibre patriotique. Je vous enverrai l’article si je le retrouve. Quel farceur ! [118] » Richard s’en fut donc à Lyon, où, à l’audience du 8 août, le tribunal renvoya la cause à trois semaines ; le 29 août l’affaire ne fut pas appelée, et après le 4 septembre il n’en fut naturellement plus question.

Un autre Lyonnais vint en Suisse au commencement d’août, à Genève d’abord, puis à Neuchâtel : c’était Gaspard Blanc [119]. Très jeune encore (vingt-six ans), tout petit, avec de longs cheveux retombant sur le front, qui lui donnaient l’air d’un artiste, celui-là possédait l’énergie que n’avait pas Richard ; il n’était pas dépourvu d’intelligence, et écrivait passablement [120]. Il fut bientôt rejoint par sa femme, personne insignifiante. Je les accueillis tous deux à bras ouverts ; ils mangeaient à ma table ; et mon père, toujours disposé à sympathiser avec les réfugiés politiques, mit à leur disposition une chambre dans une maisonnette située dans son jardin : c’est là qu’ils logèrent pendant tout leur séjour à Neuchâtel, qui dura environ un mois.

Le jour où les internationaux de Lyon comparaissaient devant le tribunal, ceux de Marseille (Alerini, Combe, etc.) faisaient, de concert avec quelques républicains, une tentative insurrectionnelle et envahissaient l’hôtel de ville ; mais ce mouvement fut immédiatement réprimé, et le 28 août le conseil de guerre condamnait quinze des manifestants (Gaston Crémieux, Sorbier, Combe, Debray, etc.) à des peines variant de un mois à un an de prison.

Le même jour encore s’achevait à Blois, devant la Haute-Cour, le procès, commencé le 18 juillet, intenté à soixante-douze accusés, blanquistes et autres, à la suite du prétendu complot d’avril : Mégy fut condamné à vingt ans de travaux forcés, plusieurs autres à la détention pour une durée de trois jusqu’à quinze ans [121].

« Depuis le commencement de la guerre, les internationaux français, ceux de Paris en particulier, après avoir protesté de toutes leurs forces contre une lutte fratricide, cherchaient l’occasion favorable pour renverser l’empire ; ils voulaient proclamer la République sociale et offrir la paix à l’Allemagne ; puis, si celle-ci refusait, faire, non au peuple allemand, mais au gouvernement allemand, la guerre révolutionnaire, avec l’espoir de trouver dans les socialistes allemands un puissant appui. La République sociale pouvait être proclamée aussi en Allemagne, et alors la révolution internationale s’accomplissait.

« Malheureusement, beaucoup des membres les plus actifs de l’Internationale parisienne étaient alors sous les verroux, à la suite du troisième procès des Sections de Paris : Avrial, Theisz, Robin, Malon, Duval, etc. ; Varlin était réfugié en Belgique. Il en résultait que l’organisation d’une action commune était beaucoup plus difficile. Néanmoins un comité d’action fut institué, et il fut résolu que le jour de la rentrée du Corps législatif (9 août), le Palais-Bourbon serait envahi et qu’on tenterait une révolution. L’arrestation du chef désigné du mouvement, Pindy, qui eut lieu le matin même du jour fixé, fit avorter ce projet. Mais on ne renonça pas à la lutte, et on attendit une nouvelle occasion [122]. »

Dans les premiers jours d’août, avant que les armées en fussent venues aux mains, nous étions fort perplexes, et j’exprimai dans la Solidarité (numéro du 6 août) notre état d’esprit en ces termes :


Que faut-il faire ?

Quelle attitude l’Internationale doit-elle prendre en présence des événements ?

Question à laquelle il est d’autant plus difficile de répondre que ces événements sont encore à venir, et que personne ne peut prévoir quelle sera la situation de l’Europe dans quinze jours.

Il nous paraît, pour le moment, que l’Internationale doit se borner à regarder faire, sans même essayer, soit par le refus du travail, soit par quelque autre moyen, d’empêcher de s’accomplir les événements qui se préparent. Deux grandes puissances militaires vont s’entredévorer : le socialisme ne peut que profiter des blessures mutuelles qu’elles se feront. Puisque nous avons obtenu cet immense résultat, que les deux peuples que leurs maîtres ont déclaré en état de guerre, au lieu de se haïr, se tendent la main, nous pouvons attendre avec confiance le dénouement.

Les gouvernements civilisateurs ont donné la mesure de ce qu’ils savent faire pour le bien de l’humanité ; la démocratie bourgeoise, personnifiée dans la Ligue de la Paix et de la Liberté, a pris soin de faire éclater à tous les yeux sa stérilité et sa faiblesse [123]. Sur les ruines que vont faire les deux armées ennemies, il ne restera d’autre puissance réelle que le socialisme. Ce sera alors, pour l’Internationale, le moment de se demander ce quelle doit faire.

D’ici là, soyons calmes et veillons.


Les manifestations faites par les ouvriers d’Allemagne ne répondaient pas entièrement à ce que nous aurions désiré, et nous en fîmes l’observation :


Les ouvriers allemands nous paraissent en général moins guéris du fanatisme national que ne le sont les ouvriers français. À l’occasion de la guerre, les ouvriers allemands ont témoigné partout leurs sympathies au peuple français ; mais dans plusieurs des assemblées populaires tenues dans ce but, on a ajouté que, l’Allemagne étant injustement attaquée par Bonaparte, les Allemands de tous les partis devaient s’unir pour défendre la patrie contre l’ennemi commun. La Tagwacht remarque très bien à ce sujet (à l’occasion d’une résolution semblable votée par une assemblée ouvrière à Brunswick) que le gouvernement prussien est tout aussi coupable dans cette affaire que le gouvernement français, et que les ouvriers allemands qui se laissent entraîner par un enthousiasme patriotique font vraiment trop beau jeu à Bismarck et à la réaction. (Solidarité du 30 juillet.)

Les différents manifestes, proclamations, adresses, etc., des ouvriers allemands que nous apporte cette semaine le Volksstaat ont un caractère plus international et plus révolutionnaire que ceux de la semaine passée. Nous remarquons cependant à regret, dans une proclamation du Comité central du parti ouvrier de la démocratie sociale, datée de Brunswick-Wolfenbüttel, 24 juillet 1870, des expressions qui nous paraissent bien peu socialistes. Le Comité parle beaucoup des « légitimes aspirations du peuple allemand vers l’unité nationale », de la « défense du sol allemand contre l’envahisseur », de la « constitution du grand État allemand » ; et la proclamation se termine par ces mots : « Vive l’Allemagne ! Vive la lutte internationale du prolétariat ! » — c’est-à-dire que le sentiment patriotique prend le pas sur les principes socialistes, que l’Allemagne passe avant l’Internationale. Cela n’est pas bien, frères allemands [124]. (Solidarité du 6 août.)

Un socialiste pose dans le Volksstaat la question suivante :

« Qu’arriverait-il si tous les ouvriers de France et d’Allemagne cessaient le travail d’un commun accord à un jour donné, et opposaient ainsi à la guerre une grève internationale ? Je suis persuadé que dans ce cas la guerre serait terminée en quelques jours, sans même que le sang ait coulé. Car de même que la guerre rend impossible le travail rémunérateur, de même la cessation du travail rendrait la guerre impossible [125] » (Solidarité du 6 août.)


Les premiers succès des armées allemandes (Wissembourg, 4 août ; Wœrth-Reichshoffen, Forbach, 6 août ; entrée des Allemands à Nancy, 12 août) venaient de poser plus nettement la question. Il s’agissait maintenant de savoir si la France continuerait à obéir au maître qui la conduisait à la ruine, ou si elle se révolterait :


Espérons que le peuple français, le vrai peuple qui n’est pas chauvin, saura enfin prendre en main ses destinées, et nous assurer une paix durable. Nos amis seront-ils assez forts pour réaliser ce vœu ? Nous allons les voir à l’œuvre. (Solidarité du 13 août.)


Le lendemain du jour où paraissaient ces lignes, une poignée de blanquistes faisaient, à la Villette, la tentative que l’on sait (dimanche 14 août). Le mouvement n’eut aucun écho, et l’on crut même généralement, alors, qu’il était l’œuvre de la police [126]. La Solidarité dit à ce sujet (20 août) :


Voici ce que nous écrit un correspondant bien placé pour savoir la vérité : « Les événements de la Villette sont une échauffourée de police dans laquelle on a essayé de compromettre les blanquistes et l’Internationale. Il paraît qu’on y serait arrivé dans une certaine mesure, puisqu’on a pu prendre des individus appartenant à la fameuse société secrète de Blanqui et quelques internationaux. Ce qui prouve du reste que l’Internationale était spécialement visée, c’est qu’une réunion privée devait avoir lieu le soir même de l’affaire, à la salle de la Marseillaise, rue de Flandre, à la Villette. À la porte, ceux qui essayèrent d’entrer trouvèrent un commissaire de police, qui, en vertu de l’état de siège, leur fit savoir qu’aucune réunion ne pouvait avoir lieu. C’est quelques minutes après qu’éclatait l’affaire, où l’on espérait englober tous ceux qui devaient se rendre à la réunion : fort heureusement le plus grand nombre s’en est allé, et quelques écervelés se sont seuls fait prendre. Du reste, Paris est très calme, personne ne bouge. Les nouvelles de la guerre n’arrivent pas ; on parle vaguement d’une grande victoire des Français entre Metz et Verdun, et, faut-il l’avouer ? deux victoires suffiraient à changer l’opinion ici en ce qui concerne la dynastie, et à raffermir Bonaparte. Autrement, le mouvement politique se fera de lui même au profit de je ne sais qui ; une bonne défaite encore, et le gouvernement est changé : c’est peut-être ce qui explique le silence et l’inaction des républicains [127]. »


Avant de continuer, je dois interrompre le récit des événements relatifs à la guerre pour parler de la Fédération romande et des incidents qui s’y produisirent dans le courant d’août. « En présence des éventualités que la guerre pouvait faire naître d’un jour à l’autre, nous sentions plus vivement que jamais le besoin de rétablir l’union entre tous les internationaux de la Suisse romande ; et les différentes combinaisons dont on avait essayé jusqu’alors ayant échoué, une nouvelle tentative fut faite sur d’autres bases : on proposa de renoncer au groupement par opinions, qui avait été la raison d’être des deux fédérations rivales, et de le remplacer par le simple groupement géographique, sans distinction d’opinions. C’est à la Section de Vevey [, qui déjà, par le meeting du 8 mai, avait tenté de réaliser l’apaisement,] que fut due l’initiative de ce mouvement ; avec l’entière approbation des Sections du Jura, elle décida (7 août) de se joindre à la fédération de Genève, tout en conservant son programme propre et en continuant à regarder la Solidarité comme l’organe de ses principes. Nous espérions, de la sorte, faire sentir clairement aux Genevois que nous ne leur gardions pas rancune, que nous ne cherchions point à former un « Sonderbund » et à séparer d’eux les autres Sections pour les grouper dans une fédération exclusive ; et en même temps, par l’union de Vevey avec Genève, nous pensions trouver une occasion de faire de la propagande au sein même de la fédération genevoise [128]. »

Je publiai sur ce sujet, dans la Solidarité, l’article suivant (20 août) :


Le groupement géographique.

La Section centrale de Vevey a décidé, dans son assemblée générale du 7 courant, de se joindre à la fraction de l’ancienne Fédération romande qui a son siège à Genève.

Voilà un pas vers la solution de ce conflit qui semblait devoir se perpétuer indéfiniment. La résolution de la Section de Vevey indique, à notre avis, la véritable marche à suivre pour apaiser l’irritation et ramener le bon accord parmi les internationaux de la Suisse romande.

La marche à suivre, selon nous, la voici :

Au Congrès de la Chaux-de-Fonds, les internationaux s’étaient divisés en deux groupes représentant deux opinions, deux tendances différentes.

Le premier groupe, celui qui avait voté l’admission de la Section de l’Alliance de Genève, représentait la tendance collectiviste révolutionnaire. Il se composait d’hommes ayant pour la plupart passé par l’école de Proudhon, mais qui s’étaient affranchis de son dogmatisme et ne voulaient plus connaître qu’un socialisme absolument scientifique et expérimental d’un côté, c’est-à-dire rompant avec tout système a priori, et absolument populaire de l’autre, c’est-à-dire pratique, vivant, agissant, et non plus abstrait et doctrinaire. Le trait essentiel de ce groupe, c’était son esprit anti-autoritaire : la destruction de toutes les autorités, et l’avènement d’une société où la liberté de chacun ne serait limitée que par la solidarité de tous, tel était et tel est encore son programme. Ajoutons que la tendance internationale, ou en d’autres termes anti-nationale, n’y était pas moins fortement prononcée, et que les hommes de cette nuance conçoivent l’Europe future non comme une fédération de nations distinctes, constituées chacune en république pour son compte, mais, abstraction faite de tout État politique, comme une simple fédération d’associations de travailleurs, sans aucune distinction de nationalité.

Il nous sera plus difficile de caractériser le second groupe, parce que nous nous trouvons cette fois en présence d’hommes dont plusieurs se sont carrément déclarés hostiles à nos tendances et à nos personnes, et qui se plaignent d’être calomniés par nous toutes les fois que nous parlons d’eux. Essayons toutefois d’en parler avec toute l’impartialité et l’objectivité dont un esprit sincère est capable.

La plus grande partie de ce groupe était formée par des ouvriers genevois qui, de simples radicaux politiques, étaient devenus socialistes, et qui avaient une tendance très prononcée à revenir à leur point de départ, au simple radicalisme, comme l’a prouvé le rôle qu’ils ont consenti à jouer dans les dernières élections au profit des radicaux. Nous ne leur en faisons point un crime, quoique à notre point de vue ils aient commis une faute ; nous nous bornons pour le moment à constater des faits. Aux Genevois radicaux s’était joint, chose assez étrange, l’ancien parti coulleryste de la Chaux-de-Fonds, parti anti-radical, fondé en 1868 dans le canton de Neuchâtel pour combattre le régime radical. Comment expliquer cette alliance ? Par le fait que ni les Genevois ni les coullerystes n’étaient révolutionnaires, du moins dans le sens que nous attachons à ce mot : les uns et les autres étaient simplement coopérativistes, et, de plus, ils étaient patriotes, nationaux. Nous devons dire toutefois qu’il peut se trouver quelques exceptions individuelles à ce jugement général ; nous en connaissons deux ou trois ; mais, pour l’immense majorité du groupe dont nous parlons, le jugement est exact.

Cependant, si ce second groupe ne s’était trouvé composé que des Genevois et des coullerystes, la position ne serait pas devenue ce qu’elle est ; tout le monde aurait vu clairement qu’il y avait en présence d’un côté, chez nous, les révolutionnaires, et de l’autre côté, chez eux, les modérés, les coopérateurs, les patriotes. Mais d’autres éléments sont venus compliquer une situation qui sans cela eût été très simple.

Il s’est trouvé dans le second groupe, à côté de la grande majorité des modérés, une petite fraction d’hommes réellement révolutionnaires. Seulement, ils conçoivent la révolution autrement que nous : autant notre socialisme est an-archiste et populaire, autant le leur est autoritaire et doctrinaire. Ils diront encore que nous les calomnions : il doit cependant nous être permis d’apprécier leurs opinions, puisqu’ils les publient dans des journaux, et il nous est impossible de ne pas dire franchement ce qu’il nous semble de leurs principes, et de ne pas appeler un chat un chat.

Nous allons faire toucher au doigt la différence entre eux et nous. Parmi ces révolutionnaires-là, il y a des Français, des Allemands et des Russes ; ils sont tous, ou presque tous, communistes : les Français sont des communistes de l’école de Blanqui, — ou, s’ils ne se réclament pas directement de lui, ils professent des principes analogues à ceux qu’on appelle généralement blanquisme ; les Allemands sont des communistes de l’école de Marx (et Marx siège au Conseil général, ce qui explique bien des choses) ; et les Russes sont des communistes de l’école de Tchernychevsky.

On comprendra maintenant pourquoi l’Égalité a pu faire illusion à quelques-uns de nos amis, en affectant, depuis le Congrès romand, certaines allures révolutionnaires. C’est qu’il y avait en réalité quelques révolutionnaires dans le second groupe, mais révolutionnaires avec des tendances opposées aux nôtres, et que ce sont ces hommes qui ont rédigé l’Égalité. Mais, malgré la confusion qu’a fait naître cette circonstance, un examen sérieux montre les choses comme nous venons de les exposer : d’un côté la tendance an-archiste, le socialisme populaire, le collectivisme ; de l’autre côté, d’abord une grande majorité qui ne dépasse pas les idées coopératives, puis une minorité qui se trouve en opposition directe avec nous et qui représente la tendance autoritaire, le socialisme doctrinaire, le communisme [129].

Tels étaient les deux groupes qui, après le Congrès de la Chaux-de-Fonds, se disputaient le droit de s’appeler la Fédération romande.

Il y avait, à ce groupement par opinions, un inconvénient qui pouvait devenir très grave : en parquant les opinions différentes dans deux fédérations distinctes et même hostiles, on s’interdisait toute propagande pour ses principes au sein du groupe opposé, on se condamnait réciproquement à l’isolement, à l’impuissance. Pour nous surtout, qui avons la ferme conviction que tous les travailleurs doivent devenir révolutionnaires collectivistes, et que le salut de la société est à ce prix, nous sentions vivement cet inconvénient. Le remède au mal nous a paru d’abord être la reconstitution de la Fédération romande dans son intégrité [130] primitive ; mais cette reconstitution s’étant montrée impossible, il a fallu chercher autre chose ; et cette autre chose, c’est le principe dont la Section de Vevey vient de commencer l’application.

Il faut renoncer à ce groupement par opinions, qui avait créé deux fédérations ennemies, et adopter le groupement géographique. Que toutes les Sections qui se trouvent placées dans une même région se fédèrent, sans qu’on exige, pour [l’entrée dans [131]] cette fédération, l’adhésion à telle ou telle profession de foi spéciale ; que chaque Section garde ses principes à elle, et qu’elle cherche à les faire prévaloir par la propagande ; que les Sections vraiment révolutionnaires se donnent pour mission de faire pénétrer leurs idées dans les Sections dont les principes ne sont pas encore les nôtres, et qu’elles s’efforcent de les gagner à la grande cause du socialisme populaire et an-archiste.

À ce point de vue, nous nous félicitons de voir la Section de Vevey se joindre aux Sections genevoises. Nous savons que les principes de la Section de Vevey sont entièrement conformes aux nôtres, et nous espérons qu’elle exercera, tant à Lausanne qu’à Genève, une heureuse influence dans le sens révolutionnaire.

Que ceux de nos amis de Genève qui pensent comme nous imitent la Section de Vevey ; et si l’intolérance de certains hommes veut encore essayer de les tenir à l’écart [132], qu’ils en appellent à l’Internationale tout entière.

D’un autre côté, que dans le Jura ceux qui ont marché un moment avec Genève fassent de même ; leur position géographique les engage à se fédérer avec nous : qu’ils viennent donc à nous, et constituons une fédération jurassienne dans laquelle il y aura place pour toutes les opinions. On y discutera nos principes et les principes des opposants ; et nous nous réjouirons de cette discussion, parce qu’elle servira à faire éclater la vérité et à propager nos idées.

On le voit, nous n’obéissons pas à des rancunes mesquines, nous ne combinons pas des intrigues perfides. Nous demandons l’union au nom de nos intérêts communs, l’union d’abord purement géographique, qui deviendra plus tard, par la discussion et la propagande, l’union dans les mêmes principes.

Nous aurons ainsi deux fédérations, non plus ennemies ou rivales, mais véritablement sœurs et unies par un lien de solidarité : l’une, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans les cantons de Genève et de Vaud, et dans la région avoisinante, pourra s’appeler la Fédération romande ; et l’autre, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans le Jura, s’appellerait la Fédération jurassienne.

Les circonstances sont critiques pour l’Internationale : plus que jamais nous avons besoin d’union, de dévouement, d’abnégation des préoccupations personnelles. Nous espérons que tous le comprendront.


Pendant que nous tenions ce langage de concorde, sait-on à quoi s’occupaient, à Genève, ces meneurs du Temple-Unique à qui nous n’avions cessé de tendre la main de la réconciliation, ces hommes qui avaient accepté nos subsides pendant la grève et que nous avions espéré un moment avoir gagnés aux idées d’apaisement et de solidarité ? On ne le devinerait jamais. Ils s’occupaient — sans se laisser distraire de leurs haines par la gravité des événements qui, en Europe, passionnaient tous les esprits — à faire le procès à des socialistes qui avaient commis le crime de penser autrement qu’eux sur certains points, afin de les expulser de l’Internationale. J’ai dit plus haut (p. 19) comment, dès le 16 avril, Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland avaient été mis en accusation, sur la proposition d’Outine ; la Section centrale de Genève avait décidé qu’ils seraient cités à comparaître devant elle pour être jugés. Voici la lettre qui fut adressée à chacun d’eux [133] :

« Genève, le 13 mai 1870. — Citoyen, vous êtes appelé à vous présenter à l’assemblée générale de la Section centrale qui aura lieu le 15 mai, à deux heures après-midi, au Temple-Unique, pour explications à donner sur les faits qui se sont passés au Congrès romand. — Au nom de l’assemblée générale du 16 avril : le secrétaire, Charles Reymond. »

Joukovsky répondit le 14 mai par une lettre dans laquelle il se déclarait prêt à fournir des explications, pourvu qu’on voulût bien spécifier sur quels points elles devaient porter. Je crois que ni lui, ni Bakounine (qui venait d’arriver à Genève), ni Perron, ni Sutherland ne se présentèrent à l’assemblée du lendemain. Celle-ci donna défaut contre eux et commença la procédure. Le grief formulé contre les quatre accusés était que, connue membres de la Section de l’Alliance, ils appartenaient à une fédération hostile au groupe du Temple-Unique : d’où la conclusion qu’ils devaient être expulsés de la Section centrale de Genève. L’affaire traîna pendant les mois de juin et de juillet. Enfin, au commencement d’août, une nouvelle citation fut envoyée aux accusés [134] :

« Citoyen, je viens par la présente vous convoquer pour l’assemblée de la Section centrale qui aura lieu samedi le 13 août. Je crois de mon devoir de vous prévenir qu’il sera lu à l’assemblée une lettre lui demandant votre renvoi de la Section. Salut et fraternité. Le président, E. Machado. »

Bakounine envoya aussitôt, de Locarno, la réponse suivante :


Au président de la Section centrale de Genève.

Ce 7 août 1870. Locarno.

Citoyen président. Je viens de recevoir la lettre par laquelle vous me convoquez pour l’assemblée qui aura lieu samedi le 13 août, et par laquelle vous m’avertissez en même temps qu’il sera lu une lettre demandant mon expulsion, — sans pourtant dire quel est ou qui sont les membres qui ont signé cette lettre.

Quoi qu’il en soit, c’est avec bonheur que je vois approcher le jour de la justice, le jour où je pourrai confondre enfin tous mes calomniateurs.

Malheureusement, mes affaires ne me permettent pas de me rendre à Genève pour le jour désigné, ni même dans une époque rapprochée et déterminée. Je me vois forcé de rester à Locarno. Mais ce qui ne peut se faire verbalement, peut et doit se faire par écrit, d’autant plus que mes calomniateurs ont trouvé bon d’initier eux-mêmes cette affaire par une lettre.

Je vous prie donc, citoyen président, de vouloir bien m’envoyer immédiatement la copie de cette lettre, avec les signatures de mes accusateurs, sinon écrites de leurs mains, au moins contresignées et garanties par vous-même et par le secrétaire du comité. Je répondrai sans retard, et un jury d’honneur jugera entre nous.

Salut et fraternité. M. Bakounine.


Naturellement le président se garda bien de faire droit à une requête si légitime.

En même temps Bakounine écrivait à Joukovsky pour l’adjurer de se rendre, avec Perron, Brosset, et quelques autres amis, à l’assemblée du 13 août, et d’y réclamer énergiquement la copie de la lettre d’accusation avec les noms des accusateurs, et la constitution d’un jury d’honneur.

Joukovsky et ses collègues ne se présentèrent pas à l’assemblée, et ce fut contre des absents que la Section centrale, obéissant docilement aux meneurs, prononça une sentence d’exclusion. Le secrétaire écrivit à Joukovsky le 18 août pour lui faire part de la décision prise. Voici cette lettre [135], qui sans doute fut aussi adressée, dans les mêmes termes, aux trois autres accusés :

« Genève, le 18 août 1870. — Citoyen Joukovsky, par décision prise et votée à l’assemblée générale du 13 août dernier, je suis chargé de porter à votre connaissance que vous êtes expulsé du sein de la Section centrale de l’Association internationale des travailleurs. — Au nom de l’assemblée du 13 août 1870 ; le secrétaire, Charles Reymond. »


À ce même moment, ou un peu avant, Marx écrivait à J.-Ph. Becker pour l’entretenir des affaires générales de l’Internationale, et de l’opportunité d’ajourner le Congrès général ; et l’on voit par sa lettre que sa principale préoccupation, à ce moment tragique où nous autres ne songions qu’aux chances de sauver, avec la France, les destinées du socialisme en péril, était de combiner les moyens d’écraser définitivement — il l’espérait — son ennemi Bakounine. Dès le 17 mai, le Conseil général, « considérant que tant que durerait le régime actuel en France, le Congrès ne pourrait se réunir à Paris » ; que, d’autre part, « le Comité central du parti prolétaire démocratique social avait invité le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs à transférer son Congrès en Allemagne », avait résolu que « le Congrès général s’ouvrirait le 5 septembre prochain à Mayence ». Le 12 juillet, le Conseil général adopta une liste de sept questions (abolition de la dette publique ; rapports entre l’action politique et le mouvement social de la classe ouvrière ; conversion de la propriété foncière en propriété sociale ; conversion des banques en banques nationales ; production coopérative sur une échelle nationale ; statistique générale du travail ; moyens d’abolir la guerre) qui devaient former le programme du Congrès de Mayence. Mais la situation s’étant modifiée en Allemagne et en France, il était à craindre, non pas que le Congrès ne put avoir lieu, mais que Marx et ses amis ne fussent pas assurés d’y avoir la majorité ; et alors le meneur du Conseil général écrivit à son lieutenant Becker ce qui suit [136] : Le Congrès ne pourrait se réunir avec sécurité ni à Amsterdam [137] ni à Mayence ; le mieux serait de l’ajourner. L’Allemagne, faute d’argent, ne pourrait y être suffisamment représentée ; les Sections françaises sont dispersées ; « en sorte qu’on courrait le danger que certains agents pussent de nouveau y obtenir une majorité factice : car pour des manœuvres de ce genre ils savent toujours trouver des ressources ; d’où ? c’est leur secret [138]... Bakounine a dans le Conseil général belge un instrument fanatique ; nos amis russes de Genève, particulièrement Outine, doivent en conséquence entrer en campagne contre Bakounine avec une brochure polémique [139] (mit einer geharnischten Brochure gegen denselben ins Feld ziehen). »

Si le Congrès avait eu lieu, en effet, — à supposer que les événements de la guerre, en se précipitant, n’eussent pas rendu sa réunion impossible, — il est probable que l’esprit qu’y auraient apporté le plus grand nombre des délégués eût été de nature à déplaire très fort à Marx. Voici ce que disait à ce sujet la Federacion de Barcelone, dans un article dont la traduction parut dans la Solidarité du 3 septembre :


Nous ne savons pas si le Congrès pourra avoir lieu ;… néanmoins nous croyons utile d’exprimer en peu de mots notre opinion sur les questions mises par le Conseil général à l’ordre du jour.

Les cinq premières et la septième sont dans une si étroite corrélation avec la seconde, que de la solution donnée à celle-ci dépendra également la solution des autres. Quant à la sixième (statistique), elle peut être considérée à part.

Nous avons dit que la solution des autres objets à l’ordre du jour dépend de la manière dont sera résolue la seconde question, des rapports entre l’action politique et le mouvement social de la classe ouvrière. Il est clair que les délégués espagnols voteront conformément à la décision prise par le Congrès régional de Barcelone, et nous ne doutons pas que le Congrès international n’adopte une décision analogue. Comment pourrait-il en être autrement, puisque cette décision est l’expression des idées de nos frères de Suisse et de Belgique, puisque le Congrès des Sections allemandes à Stuttgart au mois de juin a voté une résolution dans le même sens, en déclarant qu’il fallait renoncer à influer sur la politique et garder une attitude négative ? Toute la différence entre les deux résolutions consiste en ceci, que le Congrès de Stuttgart a fixé la politique (ce qui veut dire ici la tactique la marche, la conduite) du parti de la démocratie socialiste, tandis que le Congrès de Barcelone a laissé complète liberté aux Sections et à la Fédération en général. En effet, une fois le principe admis de ne pas participer aux réformes politiques nationales, reste encore ouverte la question de savoir s’il faut prendre part aux élections des Chambres, etc. Le Congrès de Stuttgart a résolu cette seconde question affirmativement, en déclarant que « le parti de la démocratie socialiste ne participe aux élections du Reichstag et du Parlement douanier que dans un but d’agitation et de propagande ». On comprend très bien que le Congrès de Stuttgart ait songé à utiliser les élections connue un moyen de propagande, quand on considère que dans toute l’Allemagne il n’existe qu’un seul journal socialiste, le Volksstaat, qui ne paraît que deux fois par semaine et qui n’a guère que deux mille abonnés environ... Mais dans le parti socialiste allemand, beaucoup sont d’avis que les résultats qu’on peut obtenir par la propagande dans un parlement bourgeois ne valent pas ce qu’ils coûtent... Quel profit pour la classe ouvrière ont produit en France les députés socialistes qui siègent au Corps législatif ? Ils ont fait peu ou point de propagande, tandis que les grèves ont fait une propagande immense...

Nous proposerions au Congrès international d’adopter la résolution suivante : « Considérant, etc. ,.... le Congrès déclare que la classe ouvrière doit employer toute son activité au mouvement social, en préparant les moyens de renverser la société actuelle et en jetant les fondements de la société future ». Et alors la question qui se présenterait tout naturellement comme devant être étudiée en premier lieu serait celle-ci : « Quelles mesures devra prendre le Congrès régional qui proclamera le premier l’avènement du règne de la Justice dans son pays respectif ? »


La perspective de voir un Congrès général voter une résolution de ce genre était bien faite pour exaspérer Marx contre ceux qu’il appelait dans cette même lettre à Becker la « fripouille allianciste » (allianzistisches Gesindel). C’est pour cela, plus encore sans doute que par d’autres considérations, qu’il résolut l’ajournement du Congrès. Mais il fallait que le Conseil général n’eût pas l’air d’avoir agi de son propre mouvement, et qu’on pût dire qu’il n’avait fait qu’obéir à la volonté des fédérations. Dès le 2 août, Marx écrivait donc au Comité allemand de Brunswick : « Le Conseil général, d’après l’article 3 des statuts, ne peut pas changer la date du Congrès. Néanmoins, dans les circonstances extraordinaires du moment, il prendrait sur lui la responsabilité d’un pareil acte, s’il trouvait pour cela l’appui nécessaire auprès des Sections. Il serait donc désirable qu’une proposition motivée, à cette fin, nous fût officiellement envoyée d’Allemagne. » En marge de la lettre, Bracke, le principal membre du Comité, mit ces mots : Sofort zu thun (« À faire immédiatement » [140]). Et en 1872, dans sa brochure Les prétendues scissions (p. 4), Marx écrivit sans sourciller : « La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après [la circulaire du 12 juillet qui contenait le programme du Congrès de Mayence], rendit tout Congrès impossible. C’est alors que les Fédérations consultées nous donnèrent le pouvoir de fixer la date du prochain Congrès d’après les événements [141]. »


Entre ce qui précède et ce qui va suivre, le contraste est frappant. On a vu à l’œuvre l’intrigue et la malveillance ; au tour, maintenant, de l’enthousiasme, de la fièvre révolutionnaire, de l’oubli de soi-même. Dès les premières nouvelles des victoires allemandes, Bakounine, qui voyait clairement tout ce qu’aurait de néfaste pour la civilisation et le socialisme le triomphe de Bismarck et de sa politique, ne songea plus qu’à une chose : aux moyens de déchaîner en France la révolution sociale pour l’opposer à la dictature bismarckienne menaçante. Il commença à écrire, à l’adresse de ses amis français, pour leur communiquer les idées qui lui semblaient justes, une longue lettre dont la première partie fut envoyée à Ozerof, à Genève, avec prière d’en faire des copies, de les expédier à diverses adresses, et de m’envoyer ensuite le manuscrit original. Dans une lettre écrite le 11 août à Ogaref (en russe), Bakounine dit : « Tu n’es rien que Russe, tandis que moi je suis international ; les événements qui se passent actuellement en Europe me donnent une véritable fièvre. Dans l’espace de trois jours, j’ai écrit exactement vingt-trois grandes lettres. En voici une petite vingt-quatrième. J’ai élaboré tout un plan ; O[zerof] te le fera voir, ou, ce qui vaudra mieux, il te lira une Lettre écrite par moi à un Français. »

De cette première partie de la Lettre à un Français, — partie dont le manuscrit, malheureusement, n’a pas été conservé, — rien n’a été utilisé qu’une quarantaine de lignes, que je publiai dans la Solidarité du 20 août [142]. L’idée qui y était exposée, et qui le fut également dans la Continuation écrite à partir du 25 août, c’était, pour employer les termes mêmes de Bakounine (dans cette Continuation, 27 août), que « les moyens réguliers, les armées régulières ne pouvaient plus sauver la France, et qu’elle ne pouvait plus trouver de salut que dans un soulèvement populaire ».

Dans les premiers jours d’août, Gaspard Blanc était entré en relations épistolaires avec Bakounine, en lui parlant, pour le blâmer, de je ne sais quel projet chimérique formé par Albert Richard, et qui lui paraissait dangereux. Bakounine lui avait répondu par deux longues lettres [143], lui exposant son plan, celui d’une action révolutionnaire qui ne serait pas limitée à la France, et qui serait concertée avec les socialistes d’Espagne et d’Italie. Il avait écrit à Gambuzzi et à Sentiñon dans le même sens, et avait chargé ce dernier de presser vivement Bastelica de rentrer à Marseille pour y reprendre son poste de combat ; il écrivit également à Richard, sur lequel il se faisait encore des illusions. Mais Richard, esprit faux, incapable de juger sainement la situation, continuait à se répandre en tirades chauvines, à répondre par des rodomontades aux conseils du clairvoyant révolutionnaire ; il répétait que les Prussiens ne pourraient venir à bout des héroïques armées françaises, et que « notre glorieux Bazaine » (style Gambetta) allait repousser l’invasion. Il n’était pas seul à parler ainsi ; la plupart des Français, malheureusement, tenaient à ce moment le même langage. Un ami (Éd. Rouiller) m’écrivait de Paris, vers le 24 août :


Un habitant de la lune descendu subitement sur nos boulevards serait à cent lieues de se douter de la situation où se trouve notre triste pays. Paris fume, boit, plaisante exactement comme si les Prussiens n’étaient pas à trente lieues de nous. Un peu plus d’empressement à lire les journaux du soir, et voilà tout. Nous ressemblons du reste en ce moment à un homme qui aurait une taie sur les yeux et qui refuserait obstinément de se faire soigner dans la crainte d’y voir trop clair. Nos bons Français, toujours malins, en sont arrivés à gober cette affreuse blague : « C’est pour mieux écraser les Prussiens que nous les attirons sous Paris ; du reste Bazaine se concentre, et, s’il n’a pas fait sa jonction avec Mac-Mahon, n’allez pas croire que ce soit parce que les Prussiens l’en ont empêché : ruse de guerre que cela ; on va les prendre entre deux feux et on les fusillera jusqu’au dernier ; il n’en restera pas un pour annoncer à ses frères leur défaite ! » En attendant, Bazaine est si bien concentré dans Metz qu’il y est à peu près bloqué et que nous n’en avons plus de nouvelles. Mais n’ayez crainte, disent les Parisiens, ce silence même est une ruse de ce diable d’homme. (Solidarité du 27 août.)


Dans le même numéro de la Solidarité où j’avais reproduit cette correspondance, j’écrivais :


Nous approchons d’une solution, bonne ou mauvaise. Nous allons voir ce qu’il reste d’énergie aux Français après vingt ans d’empire ; s’ils sont tombés, comme quelques-uns le prétendent, aussi bas que leur gouvernement ; ou bien si le peuple ouvrier saura vouloir s’affranchir une fois pour toutes.

Paris ne bougera pas. Eh ! faut-il donc que toutes les révolutions commencent à Paris ! Lyon n’est-il plus la ville de 1831 et 1834 ? Les paysans du Var ne sont-ils plus les héroïques lutteurs de 1851 ? Tous ces grévistes qu’on a fusillés à Saint-Étienne, au Creusot, à Fourchambault, à Roubaix, ne sentent-ils plus saigner leurs blessures ?


En même temps, je constatais, d’après les récits des journaux, que dans certaines provinces les paysans commençaient à se soulever non pas contre les Prussiens, non pas contre le gouvernement, mais... contre les propriétaires : « Y aurait-il vraiment un commencement de jacquerie dans les campagnes françaises ? »

Voici en quels termes d’une éloquence enflammée Bakounine, le 23 août, écrivait de Locarno à Richard, pour prêcher le soulèvement populaire :


Mon cher, tu es, vous êtes tous à Lyon dans une erreur déplorable par rapport aux affaires du marchand de soie [144]. On vous trompe d’une manière indigne. Les affaires de ce marchand sont plus prospères que jamais, et c’est au contraire celles de ses concurrents qui périssent à vue d’œil... ; Bazaine battu, les Prussiens marcheront sur Paris, et si le peuple français ne se soulève pas tout entier, ils prendront Paris. Telle est la vérité vraie, je te le jure sur ce que j’ai de plus sacré ; je te le dis le cœur en proie au plus profond désespoir, plein de honte, de fureur, mais c’est la pure et entière vérité, et si l’on vous dit le contraire, si l’on tâche seulement de vous consoler, si on vous promet qu’avec les mesures qu’on a prises nouvellement à Paris on sauvera Paris et la France, on vous ment, on vous trompe de la manière la plus indigne. Paris et la France ne peuvent être sauvés que par un immense soulèvement populaire. Il faut que partout le peuple prenne les armes et s’organise de lui-même, pour commencer contre les envahisseurs allemands une guerre de destruction, une guerre au couteau. Il ne faut pas qu’il se laisse imposer des chefs, il faut qu’il les choisisse lui-même. Vous êtes entourés de traîtres, la Prusse est dans le gouvernement et dans l’administration. Vous êtes vendus sur tous les points. Rappelez vous les paroles de Danton dans une époque et au milieu d’un danger qui assurément n’étaient pas plus terribles que l’époque et le danger actuels : « Avant de marcher contre l’ennemi, il faut le détruire, le paralyser derrière soi ». Il faut mettre à bas les Prussiens de l’intérieur pour pouvoir marcher ensuite avec confiance et sécurité contre les Prussiens de l’extérieur. Le mouvement patriotique de 1792 n’est rien en comparaison de celui que vous devez faire maintenant, si vous voulez sauver la France d’un esclavage de cinquante ans, de la misère et de la ruine, de l’invasion et de l’anéantissement. Donc levez-vous, amis, au chant de la Marseillaise, qui redevient aujourd’hui le chant légitime de la France, tout palpitant d’actualité, le chant de la liberté, le chant du peuple, le chant de l’humanité, — car la cause de la France est redevenue enfin celle de l’humanité [145]. En faisant du patriotisme nous sauverons la liberté universelle,— pourvu que le soulèvement du peuple soit universel et sincère et qu’il soit conduit non par des traîtres, vendus ou voulant se vendre soit aux Prussiens, soit aux Orléans qui viennent avec eux, mais par des chefs populaires.

À cette seule condition la France sera sauvée. Ne perdez donc pas une minute, n’attendez plus le signal de Paris, — Paris est trompé, paralysé par le danger qui le menace, et surtout mal dirigé, — soulevez-vous de vous-mêmes, prenez les armes, organisez-vous, anéantissez les Prussiens de l’intérieur, pour qu’il n’en reste plus un seul derrière vous, et courez à la défense de Paris.

Si dans dix jours il n’y a pas en Finance de soulèvement populaire, la France est perdue. Oh ! si j’étais jeune, je n’écrirais pas de lettres, je serais parmi vous [146].


Le 27 août, Bakounine me faisait, par l’intermédiaire d’Ozerof, l’envoi de la seconde partie de sa Lettre à un Français, 24 pages intitulées « Continuation, 20 août soir ou plutôt 21 matin » ; le manuscrit de ces pages est conservé ; il est resté en ma possession, ainsi que toute la suite. Ces 24 pages n’ont pas été utilisées pour l’impression, la rapidité avec laquelle les événements se succédaient leur ayant enlevé presque aussitôt leur intérêt. La page 24 se termine ainsi : « Dans une troisième lettre, je prouverai que l’initiative et l’organisation du soulèvement populaire ne peut plus appartenir à Paris, qu’elle n’est plus possible que dans les provinces ».

Le troisième envoi, dont les pages, écrites du 27 au 30 août, sont intitulées « Continuation, III, 27 août », fut fait, le 31 août, non à Ozerof, cette fois, mais à Ogaref. La lettre d’envoi (en russe, publiée dans la Correspondance) dit : « Remets tout de suite à O[zerof], et de la main à la main, je t’en prie, les grands et nombreux feuillets ci-joints (pages 1-26). C’est la continuation de mon immense lettre à mes amis français (j’ai prié O[zerof] de t’en lire ou de t’en donner à lire le commencement). Lis cette suite si tu veux, seulement ne la garde pas chez toi plus de quelques heures. Cette lettre doit être immédiatement copiée en plusieurs exemplaires et envoyée en différents lieux. Cette lettre démontre que si la révolution sociale en France ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme sera pour longtemps perdu dans l’Europe entière. Sans retard donc, donne cette lettre à O[zerof] afin qu’il puisse en faire ce qu’il sait. J’envoie ces feuilles à ton adresse parce que je ne suis pas sûr qu’O[zerof] soit à Genève. Dans le cas où il serait absent, je te prie de les envoyer immédiatement toi-même à Guillaume (Neuchâtel, Suisse, M. James Guillaume, Imprimerie, 14, rue du Seyon), en ajoutant que tu les lui envoies sur ma prière et que je vais lui écrire à ce sujet. »

À partir de ce troisième envoi, la suite du manuscrit me fut expédiée directement par l’auteur, en plusieurs fois : d’abord, le 1er septembre, les pages 27-66 de la « Continuation, III » (la page 27 porte la date du 30 août) ; puis, le 3 septembre, les pages 67-81 (la page 67 porte la date du 2 septembre ; au bas de la page 81 on lit : Continuation suit) ; le 4 septembre les pages 81 bis-96 (à la page 96, Bakounine a écrit en marge, le dimanche 4 septembre : « Fin après-demain ; et [mercredi le 7, biffé] vendredi le 9 septembre je pars ») ; enfin, le 8, les pages 97-112 (sur la page 112 il a écrit, le 8 : « Fin apporterai moi-même. Pars demain. Après-demain soir à Berne ; 11 soir ou 12 matin chez vous ; télégraphierai de Berne. ») Les pages 113-125 furent apportées par lui-même à Neuchâtel le dimanche 11 septembre, comme il l’annonçait. Mais j’anticipe, et c’est tout à l’heure que j’aurai à parler de la visite que me fit Bakounine en se rendant à Lyon et de l’usage qui fut fait de son manuscrit.


Cependant les événements se précipitaient ; dans une action décisive, le 3o août, une sortie de Bazaine, enveloppé dans Metz, avait été repoussée, et l’armée de Mac-Mahon, qui traînait l’empereur avec elle, se repliait sur Sedan. Le dénouement ne pouvait tarder. Comme, dans notre opinion, la révolution en France devait déchaîner la guerre générale, nous avions dû songer d’avance à l’attitude que prendraient, le moment venu, les Sections de l’internationale en Suisse. « Cette attitude ne pouvait être qu’un appui effectif accorde aux révolutionnaires français, soit en contraignant la République suisse, par la pression de l’opinion, à faire cause commune avec les républicains français contre Bismarck et la réaction, soit en organisant des corps de volontaires qui seraient allés, comme le firent ceux de Garibaldi, combattre sous les drapeaux de la révolution, non pour défendre la France comme État, mais pour faire triompher la cause du prolétariat armé contre les gouvernements qui se seraient coalisés contre lui. [147] »

Nous nous étions donc mis d’accord, et lorsque, le lundi 5 septembre au matin, je lus le télégramme annonçant l’envahissement du Corps législatif et la fuite de l’impératrice-régente, je ne fis que me conformer aux résolutions prises dans les réunions de nos groupes, en rédigeant, avec la collaboration de Blanc, un Manifeste qui parut le jour même, sous la forme d’un supplément à la Solidarité. Il me serait impossible, à cette heure, de faire le départ de ce qui, dans ce document, est sorti de la plume de Blanc, et de ce qui a été écrit par moi ; cela n’a d’ailleurs pas d’importance, puisqu’en le publiant j’en assumais seul la responsabilité tout entière. Voici cette pièce :


Supplément au n° 22 de la Solidarité.
Manifeste aux Sections de l’Internationale.

L’empire français vient de crouler dans la honte et dans le sang. La république est proclamée ; le peuple français est redevenu maître de ses destinées.

Le roi de Prusse cependant continue à faire la guerre à la France. Ce n’est plus à l’empereur qu’il en veut, c’est à l’indépendance du peuple français.

Dans des circonstances pareilles, le devoir de tous les socialistes, de tous les hommes de cœur, est tracé.

La France républicaine représente la liberté de l’Europe, l’Allemagne monarchique représente le despotisme et la réaction. Il faut que de toutes parts les républicains se lèvent, et marchent à la défense de la République française.

Internationaux, c’est à nous de donner le signal de ce mouvement. Dans tous les pays, groupons-nous, armons-nous, et marchons, volontaires de la liberté et de l’égalité, pour combattre à côté de nos frères de France.

La cause de la République française, c’est celle de la Révolution européenne, et le moment est venu de donner notre sang pour l’affranchissement des travailleurs et de l’humanité tout entière.


Internationaux de l’Allemagne !

Jusqu’à présent, votre attitude en présence de la guerre n’a pu être qu’une protestation passive. Maintenant votre rôle change. Votre devoir impérieux est de tendre la main à vos frères français, et de les aider à écraser l’ennemi commun.

L’ennemi commun, c’est la puissance militaire de la Prusse.

Levez-vous donc aussi au nom de la République, et qu’il n’y ait, à Berlin et à Paris, que des frères unis sous le même drapeau et marchant au même combat.


Internationaux des Sections de la Suisse !

Convoquez immédiatement dans vos localités des assemblées populaires ; faites-y une propagande ardente de nos principes ; organisez-vous fortement, en groupant séance tenante tous les ouvriers dans leurs corps de métiers respectifs ; ouvrez une souscription dont le montant vous permettra de faire face aux frais extraordinaires nécessités par la situation, et versez à cette souscription votre dernier sou disponible ; demandez des armes pour les volontaires.

Que toutes les Sections se mettent en correspondance entre elles et avec leurs Comités fédéraux ; qu’elles s’envoient mutuellement des délégués. Ardeur, énergie, promptitude !


Internationaux du monde entier !

Ceci est l’aurore du jour nouveau, du jour de la justice qui se lève sur l’humanité.

Vive la République sociale universelle !

Neuchâtel, 5 septembre 1870.


Ce Manifeste fut envoyé non seulement aux abonnés de la Solidarité, mais à la plupart des Sections internationales de la France et de l’Allemagne. Je pus constater le soir même la sensation qu’il produisait dans la ville que j’habitais : les ouvriers l’accueillirent avec enthousiasme, et il fut décidé qu’une assemblée populaire serait convoquée pour le lendemain ; les bourgeois, dont la moitié au moins étaient des admirateurs de Bismarck, se répandirent en anathèmes furieux contre l’Internationale et les socialistes.

Le lendemain mardi, je vis arriver à l’imprimerie, dans la matinée, le préfet de Neuchâtel, M. Charles Gerster, et le directeur de la police municipale, M. Jean de Montmollin, accompagnés de trois gendarmes. Ces deux fonctionnaires me lurent un arrêté que, sur un ordre de Berne, venait de prendre le Conseil d’État (gouvernement cantonal) et par lequel il leur était enjoint de saisir le supplément de la Solidarité. Ils firent une perquisition dans l’imprimerie, et s’emparèrent des exemplaires restants : puis ils me signifièrent la défense absolue de continuer à imprimer la Solidarité, sous peine de fermeture immédiate de l’atelier. Ils se rendirent ensuite à la poste pour y saisir les exemplaires sur lesquels il serait encore possible de mettre la main : les exemplaires destinés à l’Allemagne furent, je crois, arrêtés à Bâle ; mais pour ceux qui étaient à destination de la France, la police arrivait trop tard : le Manifeste fut distribué à Paris, à Lyon, à Marseille, dans la plupart des grandes villes ; plusieurs journaux le reproduisirent, entre autres le Réveil de Delescluze et la Patrie en danger de Blanqui, et à Lyon il fut placardé sur les murs.

Le mardi après midi, mon ami David Perret vint m’avertir que j’allais être arrêté ; il m’engageait à mettre immédiatement la frontière entre la police suisse et moi, en me rendant à Pontarlier, où il avait un pied-à-terre qu’il mettait à ma disposition. Je le remerciai, et lui répondis que je préférais ne pas partir ; que d’ailleurs la nouvelle me paraissait invraisemblable, puisque le préfet, lors de la perquisition du matin, m’avait laissé en liberté. Je le priai d’aller aux informations ; il se rendit chez je ne sais plus quel personnage officiel de sa connaissance, et une heure après il me communiquait ce qu’il avait appris par cette voie : le télégramme de Berne qui avait enjoint la saisie du supplément de la Solidarité avait bien ordonné en même temps qu’on m’arrêtât ; mais le gouvernement neuchâtelois avait fait observer à l’autorité fédérale que cette arrestation donnerait de l’importance à un incident qu’il valait mieux étouffer, et le Conseil fédéral suisse, après réflexion, avait retiré son ordre.

Une assemblée populaire, comme je l’ai dit, devait avoir lieu le soir à Neuchâtel, et nous comptions y faire voter une énergique protestation contre la saisie du Manifeste ; mais cette réunion fut empêchée par le préfet, qui, usant de la faculté que lui accordait la loi, interdit de l’annoncer, soit par le tambour et le crieur public, soit par voie d’affiches. Dans les autres Sections, on s’était réuni immédiatement pour délibérer sur la situation ; des assemblées populaires, convoquées conformément à l’idée émise dans le Manifeste, eurent lieu entre autres à Moutier, à Corgémont, à Saint-Imier, à la Chaux-de-Fonds, et des souscriptions y furent recueillies pour l’envoi de délégués. Mais les nouvelles de France, qui montrèrent bientôt la révolution du 4 septembre sous son véritable jour, arrêtèrent le mouvement ; celui-ci d’ailleurs n’aurait guère pu prendre, vu l’état des esprits en Suisse, des proportions sérieuses.

J’ouvre une parenthèse pour noter ici le départ de Neuchâtel de F. Buisson. J’avais conservé avec lui des relations amicales ; le petit journal protestant libéral qu’il dirigeait, l’Émancipation, s’imprimait à l’atelier G. Guillaume fils. À la nouvelle de la proclamation de la République, il partit sur-le-champ pour Paris, abandonnant tout pour courir où le devoir l’appelait. Il laissait à Neuchâtel sa femme et son enfant ; des amis dévoués lui avaient promis de veiller sur eux. Nous ne devions le revoir qu’après la fin du siège, en février 1871.

Je ne parlerai pas de ma situation personnelle après la saisie du Manifeste : on peut aisément deviner qu’elle était critique. Un moment je me trouvai dans une véritable détresse : le boulanger refusait le pain, le boucher refusait la viande, un créancier m’avait envoyé l’huissier, et l’imprimerie, qui n’avait plus d’ouvrage, ne pouvait me payer mon salaire arriéré. Je ne mentionne ces détails que pour pouvoir rapporter la façon dont je fus tiré d’embarras. Aucun de mes amis ne pouvait m’aider en me prêtant quelque argent ; j’avais essayé d’emprunter une petite somme à une personne riche, qui m’avait fait autrefois des offres de services, et j’avais essuyé un refus ; l’idée me vint enfin de m’adresser à un horloger du Locle, Désiré Blin, que je connaissais un peu : c’était un Français, originaire de l’Indre, qui avait dû quitter son pays après le 2 décembre, et qui, par son travail, et son économie, avait acquis une certaine aisance : je lui écrivis, sans trop croire d’ailleurs au succès de ma tentative. Blin n’hésita pas une minute : le lendemain je recevais de lui un pli renfermant trois billets de cent francs. J’ai tenu à consigner ici ce trait si honorable pour ce brave homme, envers qui j’ai conservé la reconnaissance que méritait cet acte de confiance et de solidarité.

Pourquoi faut il que je doive enregistrer d’autres actes qui sont un triste témoignage des égarements où peuvent conduire la haine et l’esprit de secte ? Au moment où nous étions en butte aux outrages et aux calomnies de la presse bourgeoise suisse, où notre organe la Solidarité avait été supprimé par un abus de la force digne du gouvernement impérial, et où, dans certaines localités, nous ne pouvions plus même tenir une réunion publique, un groupe de « coullerystes », qui prétendait parler au nom de l’Internationale de la Chaux-de-Fonds, nous attaqua et nous dénonça dans une pièce que publia la Montagne du 7 septembre ; voici les passages essentiels de ce triste document :


Protestation.

Un manifeste adressé aux Sections de l’Internationale vient de paraître ; ce manifeste est l’œuvre d’un comité occulte siégeant à Neuchâtel, et qui n’a pas qualité pour adresser un tel appel ; les hommes qui le composent ont déjà tenté plusieurs fois de nous détourner du chemin de la concorde et de la paix, pour nous jeter dans les expédients de la force. Ces hommes, travailleurs de la Chaux-de-Fonds, nous les dénonçons aujourd’hui à votre réprobation, comme nous dénonçons au peuple neuchâtelois leurs coupables desseins. Au milieu des malheurs d’une conflagration européenne,... quelques hommes, oubliant tous les devoirs du patriotisme, oubliant le grand principe de la neutralité qui nous abrite, veulent nous entraîner avec eux dans les aventures d’une guerre insensée et osent, au milieu de notre Suisse, pousser un appel aux armes... Ouvriers, que ce manifeste vous trouve insensibles : ne répondez que par le mépris aux conseils insensés qu’il contient, et n’allez pas faire le jeu et servir les ambitions des comparses Guillaume et consorts, de ces hommes qui conspirent dans l’ombre pour réaliser une œuvre infernale. Levez-vous en masse pour protester contre cette tentative de déchaîner au milieu de nous le souffle de la guerre civile... Protestez bien haut contre les paroles de ces hommes, dénoncez-les à l’indignation de tout notre peuple.

Au nom des Sections internationales de la Chaux-de-Fonds :

Ulysse Dubois. — Louis Elzingre. — Henri Fuey. — Antoine Fournier. — G. Robert-Giroud. — Émile Perret. — Jean Bœgli. — David Capt. — Charles Huelin.


Coullery s’associa à la « protestation » de MM. Ulysse Dubois, Elzingre et Cie par une lettre qu’il adressa à la rédaction de la Montagne ; je cite :


Fontainemelon, le 9 septembre 1870.

Monsieur le Rédacteur,

Je viens de lire dans la Montagne la protestation de la Section internationale de la Chaux-de-Fonds contre un appel qui vient de paraître à Neuchâtel sous forme de supplément à la Solidarité.

Le grand tort de M. James Guillaume est de se mêler de ce qui ne le concerne pas.

En vertu de quel titre peut-il faire un appel à l’Internationale de la Suisse romande? Ne sait-il pas que la Fédération romande n’a pas voulu accepter les sociétés communistes et abstentionnistes ?

Que ces sociétés converties par James Guillaume, Bakounine et consorts, prennent les armes et aillent en France combattre pour ou contre la République qui vient de naître, cela regarde ces Messieurs ; mais qu’ils ne viennent pas compromettre aux yeux de la Suisse et du monde entier une société qu’ils n’ont pu ni bouleverser ni convertir à leurs doctrines ...

Il serait même bon, peut-être urgent, d’avertir la France que ces citoyens-là ne prendront jamais les armes pour défendre la République française, mais bien pour la bouleverser et la faire échouer. En effet, théoriquement les communistes, à la Guillaume et à la Bakounine, ne peuvent pas prendre les armes pour défendre un gouvernement quelconque, puisqu’ils ne veulent ni gouvernement, ni religion, ni famille. Toutes les fois qu’ils prendront les armes, ce sera pour renverser ces institutions ; car pour eux tous les gouvernements sont bourgeois, les républiques suisses comme les autres... Ils ne veulent aucune forme de gouvernement, et pour eux le patriotisme est un sentiment bestial. Pourquoi donc voudraient-ils aider les Français à défendre leur nouveau gouvernement et leur vieux sol sacré ? J’ai été bien payé pour savoir que la parole des Guillaumistes et Bakouniniens ne vaut pas mieux que celles des Bonapartes et des rois [148]. Théoriquement ces Messieurs ne peuvent s’armer que pour faire disparaître toute forme de gouvernement, et, si je suis bien informé, l’appel de Neuchâtel n’a pas d’autre but que de couvrir une ruse de guerre. Les communistes, dirigés en Suisse par Guillaume et consorts, en Russie par Bakounine, et par des comités occultes en France, cherchent à profiter de la détresse de la nation française et de la confiance de la jeune République, pour former des phalanges assez puissantes pour renverser le gouvernement de la République et l’empêcher de se constituer, et dans la débâcle générale proclamer l’anarchie, la destruction de la propriété individuelle, de la religion et de la famille. Je trouve le projet formidable, mais je suis sûr qu’il n’aboutira pas. Malgré cela je ne sais si les mesures que le gouvernement de Neuchàtel vient de prendre contre le manifeste Guillaume sont justifiées... Je me demande si le Conseil d’État n’a pas fait du zèle intempestif dans un but que j’apprécierai une autre fois.

P. C.


De son côté M. Outine publiait dans l’Égalité du 12 septembre un article intitulé Le manifeste d’un mystificateur ; le morceau ne vaut vraiment pas la peine d’être reproduit ici [149] ; j’en citerai seulement quelques phrases pour montrer quelle répugnante mauvaise foi avait présidé à la rédaction de ce factum. Il débute ainsi :


Nous venons de lire un manifeste adressé aux Sections de l’Internationale, issu on ne sait d’où au juste ; ne portant aucune signature, mais ayant pourtant, d’après l’en-tête qu’il porte, l’air d’être un supplément au n° 22 de la Solidarité... Malgré tout ce que nous pouvions attendre des élucubrations rhétoriques de la Solidarité, — sur le compte de laquelle nous nous sommes donné la parole de ne jamais revenir, — nous sommes persuadés que ce manifeste enfantin ne peut pourtant même être attribué à la rédaction de la Solidarité, et nous nous décidons à y voir une mystification d’un blagueur quelconque, ou, bien plus, d’un ignorant achevé.


Et plus loin :


Il est facile d’usurper une autorité que nous n’accordons à personne, et, en cherchant à compromettre notre chère association, de faire preuve d’une ignorance complète de ses principes. Nous verrons s’il est aussi facile de faire face à la juste indignation que ce manifeste, sans nul doute, provoquera dans toutes les Sections de l’Internationale. Considérant ce manifeste comme un enfantillage d’un ou de quelques vieux ou jeunes écoliers, nous nous abstiendrons d’une longue critique, en émettant simplement quelques considérations.


Le manifeste avait dit que « le roi de Prusse en veut à l’indépendance du peuple français » ; M. Outine traduit la chose en ces termes : « L’auteur du manifeste parle de l’indépendance, c’est-à-dire de l’intégralité [150] territoriale de la France ». Outine feint ensuite de croire qu’en disant que « le peuple français était redevenu maître de ses destinées », le manifeste entendait « faire adhésion à un gouvernement composé d’hommes connus soit par leurs attaches orléanistes, soit par leur participation aux proscriptions de 48 ». Il ose prétendre que l’auteur du manifeste demandait « une croisade de tous les peuples contre le peuple travailleur allemand » ! Et il conclut en disant : « Le moment n’est pas propice pour allumer en France une guerre civile, en procédant à la revendication sociale, au lieu d’attendre l’issue de la guerre avec l’étranger ».

Le même numéro de l’Égalité contenait l’entrefilet suivant :


« En réponse à quelques journaux qui attribuent au Comité central de l’Association un manifeste paru à Neuchâtel et dont nos lecteurs trouveront la critique dans ce numéro, le Comité fédéral de la Fédération romande vient d’envoyer au Bund [151] une protestation signée du secrétaire général (Henri Perret) et niant toute solidarité avec ce manifeste, qui ne peut appartenir qu’à un ou quelques individus qui ne possèdent pas des notions claires sur le but et les principes de notre Association. »


Or, en même temps que nous avions publié à Neuchâtel le manifeste que les coullerystes, sur le mode tragique, « dénonçaient à l’indignation du peuple », et que M. Outine, s’essayant à l’ironie, qualifiait de « mystification d’un blagueur » et d’ « enfantillage de vieux ou de jeunes écoliers », le Comité central du parti ouvrier de la démocratie socialiste, en Allemagne, siégeant à Brunswick et à Wolfenbüttel, avait adressé au peuple allemand un appel qui disait les mêmes choses que le nôtre ; son manifeste était presque identique à celui de la Solidarité non seulement pour le fond, mais même pour la forme. Il saluait aussi la chute de l’empire et l’avènement de la République : « Après vingt ans d’existence honteuse du second empire, le peuple français s’est relevé et a repris la conduite de ses destinées. Acclamons la République française ! » Et il ajoutait : « Il est du devoir du peuple allemand d’assurer une paix honorable avec la République française. Il appartient aux travailleurs allemands de déclarer que dans l’intérêt de la France et de l’Allemagne, ils sont décidés à ne pas tolérer une injure faite au peuple français, après qu’il s’est débarrassé à jamais de l’infâme qui avait troublé la paix… Jurons de combattre loyalement et de travailler avec nos frères ouvriers de tous les pays civilisés pour la cause commune du prolétariat. En voyant comme un grand peuple a repris la conduite de ses destinées,… élevons le cri qui annoncera, sinon pour aujourd’hui, du moins pour un avenir prochain, l’aurore de la liberté en Allemagne. »

On sait comment le général Vogel von Falkenstein fit expier au Comité de Brunswick-Wolfenbüttel sa courageuse protestation : les membres de ce Comité, Bracke, Bonhorst, Spier, Kühn, Gralle, et avec eux un ancien membre, Ehlers, ainsi que l’imprimeur Sievers, furent conduits, enchaînés comme des malfaiteurs, à la forteresse de Boyen, près de Lötzen, où les rejoignirent bientôt Geib, de Hambourg, membre de la Commission de contrôle, et le Dr J. Jacoby, de Konigsberg, qui avait protesté, le 14 septembre, dans une réunion publique, contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine.

La conformité de vues entre les représentants du socialisme allemand et les internationaux du Jura suisse me semble intéressante à constater. Marx a cherché à tourner en dérision, dans les deux pamphlets qu’il a écrits contre nous en 1872 et 1873, le manifeste de Neuchâtel : le manifeste de Brunswick-Wolfenbüttel suffit à lui répondre.

Comment, d’ailleurs, Marx a-t-il pu feindre d’oublier ce que lui-même a écrit dans le manifeste adressé, le 9 septembre 1870, à tous les membres de l’Internationale par le Conseil général ? Voici la conclusion de ce manifeste, où Marx appelait les Sections de l’Internationale à l’action : « Que les Sections de l’Association internationale des travailleurs, dans tous les pays, excitent à l’action les classes ouvrières. Si elles désertent leur devoir, si elles demeurent passives, la terrible guerre actuelle ne sera que l’avant-coureur de luttes internationales plus meurtrières encore, et conduira dans toutes les nations à un nouveau triomphe remporté sur l’ouvrier par les seigneurs de l’épée, de la terre, et du capital. Vive la République ! »

Puisque j’ai mentionné le manifeste du Comité de Brunswick- Wolfenbüttel, je veux noter que les auteurs de ce manifeste y avaient intercalé des fragments d’une lettre écrite « par un de leurs plus distingués anciens amis et collaborateurs de Londres » — qui n’était autre que Karl Marx lui-même. Et dans cette lettre de Marx se trouvait ce passage significatif :


La guerre actuelle ouvre une nouvelle époque de l’histoire : elle a prouvé que, même avec l’exclusion de l’Autriche, l’Allemagne est capable de poursuivre son développement... Un but sérieux est atteint, et si la classe ouvrière allemande ne réussit pas à jouer le rôle historique qui lui est assigné, ce sera de sa faute. Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement ouvrier continental de France en Allemagne [152].


J’aurai à revenir plus tard sur la conception qu’exprime cette dernière phrase. Je me borne, ici, à enregistrer cette parole de Marx à la date où elle fut écrite.


Au moment où Paris va se trouver, pour plusieurs mois, séparé du reste de la France, il faut rappeler quelle y était, au lendemain du 4 septembre, l’organisation des forces du parti socialiste et révolutionnaire. Le Conseil fédéral parisien de l’Internationale, qui avait son siège à la Corderie du Temple, fut immédiatement réorganisé ; à côté de lui siégeait, dans le même local, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières, sociétés non adhérentes à l’Internationale, mais qui, dans toutes les circonstances importantes, concertaient leur action avec celle du Conseil fédéral [153]. En outre, il se constitua dans chacun des vingt arrondissements un « Comité de vigilance », formé d’hommes d’action appartenant aux diverses fractions du parti le plus avancé : ces vingt comités devaient former des espèces de municipalités révolutionnaires ; ils furent reliés entre eux par un « Comité central républicain des vingt arrondissements », qui s’installa, lui aussi, à la Corderie, devenue le foyer du mouvement à Paris. Dans ce Comité central se trouvaient surtout des membres de l’Internationale ; au bas de l’affiche rouge qu’il publia le 19 septembre pour demander la levée en masse, l’accélération de l’armement, et le rationnement, je relève les noms suivants : Avrial, Ch. Bellay, Briosne, Chalain, Combault, Camélinat, Chardon, Demay, Duval, Dereure, Frankel, Ferré, Flourens, Johannard, Jaclard, Lefrançais, Langevin, Longuet, Malon, Pindy, Pottier, Ranvier, Rigault, Serraillier, Tridon, Theisz, Vaillant, Jules Vallès, Varlin. Mais je n’ai pas à faire l’histoire de Paris pendant le siège. Durant près de cinq mois, nous allions nous trouver presque complètement sans nouvelles de nos amis parisiens : le contact entre eux et nous ne reprit qu’en février 1871.


Dès le 4 septembre, ainsi qu’il résulte des mots écrits en marge de la p. 96 du manuscrit de la Lettre à un Français, Continuation, III (voir ci-dessus p. 82), Bakounine avait pris la résolution de partir pour Lyon. Il fixa son départ, on l’a vu, au mercredi 7, date à laquelle il substitua, le jour même, celle du vendredi 9. Il écrivit le 6 à son ami Adolphe Vogt, à Berne, un billet (en français) où il lui disait :


Mes amis les socialistes révolutionnaires de Lyon m’appellent à Lyon. Je suis résolu d’y porter mes vieux os et d’y jouer probablement ma dernière partie. Mais, comme ordinairement, je n’ai pas le sou. Peux-tu, je ne dis pas me prêter, mais me donner 500 ou 400, ou 300 ou 200 ou même 100 francs, pour mon voyage ? Si tu le peux, tu me les donneras ; si tu ne le peux pas, — naturellement tu ne me les donneras pas.

Tu m’as dit, à notre dernière entrevue, qu’en passant par Berne je pourrais m’arrêter chez toi. Je ne resterai à Berne qu’un jour. J’y arriverai le 10 au soir, et je partirai le lendemain pour Neuchâtel. Puis-je m’arrêter chez toi ? Comme je pars d’ici le 9, vendredi soir, et comme tu recevras cette lettre au moins le 8, tu auras le temps de m’avertir par télégramme à l’adresse suivante : Locarno, Signora Teresa Pedrazzini, per la signora Antonia, si oui ou non. Si non, dis à Reichel que je m’arrêterai chez lui. Adieu et au revoir [154].


Le 11 il arrivait à Neuchâtel. Notre entrevue eut lieu pendant la nuit du 11 au 12 (à cause de la surveillance policière dont j’étais l’objet) au Grand Hôtel du Lac, où il était descendu. Nous nous concertâmes au sujet de l’usage à faire du manuscrit dont il m’avait envoyé le commencement et dont il m’apportait les pages 113-125. Il me demanda d’extraire de ces feuillets, qui, écrits au jour le jour, présentaient l’incohérence d’une improvisation désordonnée et parfois redondante, une courte brochure destinée à être répandue en France. Il fut convenu qu’elle serait imprimée sans nom d’auteur, et que j’aurais plein pouvoir de tailler, de modifier, de disposer les matières dans l’ordre qui me paraîtrait le plus logique, et de supprimer ce qui ferait longueur. Il n’était pas question de se servir des premières pages envoyées à Genève dans les premiers jours d’août ; la Continuation (24 pages) expédiée à Ozerof le 27 août, et qui m’avait été transmise, fut également laissée de côté, le contenu pouvant en être considéré comme périmé. Tout ce qui passa dans la brochure fut extrait des 81 premières pages du manuscrit intitulé Continuation, III. Je restituai à Bakounine les pages 81 bis-112, qu’il emporta ainsi que les pages 113-125, parce que le contenu ne m’en paraissait pas utilisable [155]. Comme l’imprimerie était hors d’état de faire crédit, Bakounine me remit cinquante francs à valoir sur le prix de l’impression. Puis nous nous fîmes un adieu ému : savions-nous si nous nous reverrions jamais ?

Le 12 Bakounine était à Genève ; il y retrouvait deux amis, hommes sûrs et énergiques, que l’idée d’aller se battre remplissait d’aise. Ozerof et le jeune Polonais Valence Lankiewicz [156] ; avec eux il partit pour Lyon, le 14 septembre au soir [157].


Dès le 4 septembre, un « Comité de salut public » s’était installé à l’hôtel de ville de Lyon et avait pris en mains le pouvoir ; complété les jours suivants par l’adjonction de nouveaux membres, il comprenait, à côté de quelques militants de l’Internationale (Beauvoir, Chol, Palix, Charvet, Placet), des républicains de la nuance Jules Favre, comme Hénon, et des radicaux comme Andrieux [158] et Barodet. Gaspard Blanc, qui avait quitté Neuchâtel le jour même de la publication de notre manifeste, le 5 septembre, pour retourner à Lyon, n’en faisait pas partie, non plus qu’Albert Richard : ce dernier avait réussi un moment, le 4 septembre, à s’y faire adjoindre, mais son nom fut rayé presque aussitôt. Le 8 septembre, dans une réunion publique, salle de la Rotonde, Richard fit la motion, qui fut adoptée, de nommer séance tenante dix commissaires pour être « les intermédiaires du peuple lyonnais auprès du Comité de salut public » ; trois de ces commissaires, savoir Richard lui-même, Andrieux et Jaclard [159], devaient se rendre en délégation à Paris auprès du gouvernement de la Défense nationale, pour s’entendre avec lui au sujet d’une levée en masse. Ils partirent le 9 au soir ; dès le lendemain, Andrieux vit Crémieux, ministre de la justice, et reçut de lui sa nomination au poste de procureur de la République à Lyon ; le 11, il vit Gambetta, ministre de l’intérieur, auquel il présenta ses deux compagnons ; et le 12 il repartit pour Lyon. Richard prolongea son séjour à Paris : il s’y aboucha avec le général Cluseret, que le Comité de salut public lyonnais voulait charger du commandement des corps de volontaires à former dans le département du Rhône, et il le ramena avec lui à Lyon le 17. Quant à Jaclard, il resta à Paris, où il fut nommé adjoint au maire du 18e arrondissement. À propos de cette mission d’Andrieux et de Richard à Paris, Lefrançais, à qui les deux Lyonnais furent présentés alors par Jaclard, raconte (Mémoires d’un révolutionnaire, p. 348) la conversation suivante qu’il eut avec celui-ci à leur sujet :

« Ah ça, me dit Jaclard, est-ce que tu prendrais ces gens-là au sérieux?

« — Pourquoi pas ? Je les vois pour la première fois. Je ne puis savoir s’ils sont ou non sincères.

« — Mon cher, regarde celui-là qui porte de longs cheveux déjà grisonnants, bien qu’il n’ait guère, je crois, beaucoup plus de trente ans : c’est Andrieux. Eh bien, il a vu Crémieux en cachette de son copain, qui, de son côté, est allé voir sournoisement Gambetta. Andrieux a dans sa poche sa commission de procureur au parquet de Lyon.

« — Et l’autre ? Albert Richard ?

« — Ah ! voilà. Celui-là retourne bredouille. On ne lui a offert qu’une sous-préfecture. Il n’a pas jugé l’offre à la hauteur de ses mérites. Il va continuer à faire rage là-bas, mais je le crois quand même coulé ! Son collègue ne se gênera pas pour le dévoiler.

« Pauvres Lyonnais ! tout aussi volés que les Parisiens ! »

Bakounine arrivait donc dans une ville où régnait le gâchis, où les membres de l’Internationale n’avaient aucune notion claire de ce qu’il fallait faire, où les meneurs radicaux avaient la haute main, où les intrigants s’agitaient, prêts à trahir. Le gouvernement de la Défense nationale avait envoyé de Paris, comme préfet, un « républicain vigoureux », Challemel-Lacour. Le Comité de salut public, après une courte existence, fut remplacé par un Conseil municipal élu le 15 septembre, et formé en majorité de républicains bourgeois ; le médecin Hénon, ancien député, fut nommé maire de Lyon. Serait-il possible, au milieu de cette confusion d’idées, de ce choc d’intrigues, d’organiser le parti socialiste, de déterminer un soulèvement populaire ? Bakounine essaya. Dans une grande réunion publique tenue le 17 septembre à la Rotonde fut décidée la création d’un « Comité central du Salut de la France » ; les membres de ce Comité furent élus le lendemain dans une autre réunion, salle Valentino : c’étaient entre autres Gaspard Blanc, Beauvoir, Palix, Albert Richard, François Parraton, Charvet, Placet. Ce Comité, aux séances duquel assistait Bakounine, ainsi que Bastelica, accouru de Marseille, se réunissait rue Madame, dans une chambre louée par Blanc. « En même temps que se tenaient les conciliabules de la rue Madame, le plan d’une insurrection était arrêté au domicile du tailleur Palix, où logeait Bakounine, et où prenaient leurs repas tous les jours Valence [Lankiewicz], Blanc, Ozerof et Parraton ; on se mettait en rapport avec tous les hommes d’action. Les réunions publiques étaient multipliées et prenaient un caractère de violence inouïe. Les motions les plus sanguinaires (sic) s’y produisaient et étaient accueillies avec enthousiasme. On y provoquait ouvertement à la révolte, au renversement des lois et de l’ordre de choses établi. « (Oscar Testut.)

Le 19, Bakounine écrivait à Ogaref (en russe) :


Mon vieil ami, je viens de recevoir ta lettre. Je te demande pardon de t’avoir laissé sans nouvelles de moi pendant cinq jours. Il y a tant de travail à faire que la tête me tourne. La véritable révolution n’a pas encore éclaté ici, mais cela viendra. On fait tout ce qui est possible pour la préparer. Je joue gros jeu. J’espère voir le triomphe prochain. Écris-moi ainsi : France, Mme Palix, Cours Vitton, 41, Lyon. Sur la seconde enveloppe : pour Mme Antonie. Envoie-moi à la même adresse le journal de ces deux coquins de Londres [160] ; après l’avoir lu, je te dirai mon avis et ce qu’il y aurait à faire [161].


Pendant ce temps, j’imprimais la brochure de Bakounine en me hâtant le plus possible. Pour aller plus vite, j’avais réparti la besogne entre trois compositeurs (dont j’étais) travaillant sur des casses qui contenaient des caractères de corps différents, parce que la lettre nous manquait : une partie de la brochure fut composée en corps 9, une autre en corps 10. J’ai conservé le manuscrit, tout entier de ma main, avec des renvois à diverses pages du manuscrit de Bakounine, d’après lequel la brochure a été imprimée. Nous avions d’abord voulu l’intituler Lettre à un Français, et elle devait former une lettre unique ; mais ensuite il me parut qu’il valait mieux en distribuer le contenu en plusieurs lettres distinctes et successives. Je lui donnai donc ce titre : Lettres à un Français sur la crise actuelle, et la divisai en six lettres, auxquelles j’attribuai arbitrairement des dates allant du 1er au 15 septembre (Lettre I, 1er septembre, p. 3 ; Lettre II, 5 septembre, p. 5 ; Lettre III, 6 septembre, p. 11 ; Lettre IV, 7 septembre, p. 20 ; Lettre V, 8 septembre, p. 27 ; Lettre VI, 15 septembre, p. 31 ; les Lettres I, II, III et VI sont en corps 9, les Lettres IV et V en corps 10). J’ai fréquemment interverti l’ordre des matières de l’original : ainsi les pages qui forment la Lettre VI, que j’ai datée du 15 septembre, sont empruntées en majeure partie aux pages 14-23 de la « Continuation, III » du manuscrit de Bakounine, écrites du 27 au 29 août, tandis que la Lettre IV, datée par moi du 7 septembre, est extraite des pages 53-66 de ce manuscrit, écrites le 1er septembre.

Les Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre 1870, — ce remarquable programme d’une révolution que Bakounine définissait en ces mots : « Sauver la France par l’anarchie », — parurent sans nom d’auteur ni d’imprimeur et sans indication de lieu. Elles forment une brochure de 43 pages in-16, aujourd’hui introuvable ; je n’en possède plus d’ exemplaire [162], mais elle vient d’être réimprimée [163] dans un volume qui contient aussi deux autres écrits de Bakounine de la même époque : je renvoie le lecteur à cette réimpression. Ce volume contient en un Appendice (pages 135-268) la reproduction intégrale du manuscrit de Bakounine duquel a été extrait le texte de la brochure, avec tous les passages remaniés, abrégés ou supprimés en 1870. Parmi les parties de ce manuscrit qui étaient restées inédites, je signale particulièrement à l’attention celle (pages 254-261) où l’auteur démontre aux ouvriers parisiens — qu’un correspondant du Volksstaat représentait comme « indifférents à la guerre actuelle » — qu’ils ne peuvent pas se désintéresser de l’invasion allemande, et qu’il leur faut absolument défendre leur liberté contre « les bandes armées du despotisme prussien » ; j’en reproduis ici le passage principal :


Ah ! si la France était envahie par une armée de prolétaires, Allemands, Anglais, Belges, Espagnols, Italiens, portant haut le drapeau du socialisme révolutionnaire et annonçant au monde l’émancipation finale du travail, j’aurais été le premier à crier aux ouvriers de France : « Ouvrez-leur vos bras, ce sont vos frères, et unissez-vous à eux pour balayer les restes pourrissants du monde bourgeois ! » Mais l’invasion qui déshonore la France aujourd’hui, ce n’est point une invasion démocratique et sociale, c’est une invasion aristocratique, monarchique et militaire. Les cinq ou six cent mille soldats allemands qui égorgent la France à cette heure sont les sujets obéissants, les esclaves d’un despote qui est tout entiché de son droit divin ; et dirigés, commandés, poussés comme des automates, par des officiers et des généraux sortis de la noblesse la plus insolente du monde, ils sont — demandez-le à vos frères les ouvriers de l’Allemagne — les ennemis les plus féroces du prolétariat. En les recevant pacifiquement, en restant indifférents et passifs devant cette invasion du despotisme, de l’aristocratie et du militarisme allemand sur le sol de la France, les ouvriers français ne trahiraient pas seulement leur propre dignité, leur propre liberté, leur propre prospérité, avec toutes les espérances d’un meilleur avenir, ils trahiraient encore la cause du prolétariat du monde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaire.


L’impression des Lettres à un Français fut achevée vers le 20 septembre, et j’envoyai aussitôt la brochure en un ballot à Genève, à l’adresse de notre ami Lindegger.

Le samedi 24 septembre, dans une grande réunion publique tenue à la Rotonde, et présidée par Eugène Saignes, — un ouvrier plâtrier-peintre, homme énergique, vrai tribun populaire, très influent parmi les ouvriers lyonnais, — furent votées diverses résolutions relatives à la destitution de tous les officiers et à leur remplacement par des chefs élus ; à la remise des forts à la garde nationale ; à un impôt forcé sur les riches. La journée du lendemain dimanche fut employée à la rédaction et à l’impression d’une grande affiche rouge, contenant le programme de la révolution que le Comité central du Salut de la France proposait au peuple d’accomplir ; il fut décidé que l’affiche serait signée par tous les membres du Comité, et Bakounine, quoique étranger, crut de son devoir de mettre son nom à côté de celui de ses amis. Le mouvement était fixé au lendemain lundi 25, et des arrestations devaient être faites par les révolutionnaires dans la nuit du dimanche au lundi : c’est du moins ce qu’indique une lettre (en russe) de Bakonnine à Ogaref, du 25 ; j’ignore quel motif fit ajourner ensuite l’exécution du plan jusqu’au mercredi 28. Voici la lettre de Bakounine dont je viens de parler :


25 septembre 1870. Lyon.

Mon vieil ami. Je l’enverrai immédiatement notre proclamation qui fait appel au peuple pour jeter bas tous les pouvoirs qui restent et qui gênent [164]. Cette nuit nous allons arrêter nos principaux ennemis ; demain la dernière bataille, et, nous l’espérons, le triomphe.

Envoie Henry [Sutherland] chez Lindegger. Probablement G[uillaume] a déjà fait parvenir la brochure. Sinon, qu’Henry prie Lindegger de vous l’apporter aussitôt qu’il l’aura reçue. Et dès que tu l’auras reçue, que notre ami, le vaillant colonel [165], l’apporte immédiatement, sans perdre une minute, à Lyon. Directement chez Palix, Cours Vitton, 41, entrée par la rue Masséna, 20, au premier. La brochure est indispensable, nous l’attendons tous. Ton M. B. [166].


Le lundi 26, nouvelle réunion publique à la Rotonde ; Saignes préside ; Beauvoir donne lecture de l’affiche, qui est applaudie par la foule et dont la rédaction est adoptée à l’unanimité. Le président annonce qu’elle sera placardée sur tous les murs de la ville, et ajoute : « C’est notre tête que nous jouons en signant cette affiche, si nous ne réussissons pas ; mais le moment est venu ! Vaincre ou mourir [167] ! »

Voici le texte de ce document :


République française.
Fédération révolutionnaire des communes.

La situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays ; l’impuissance des pouvoirs officiels et l’indifférence des classes privilégiées ont mis la nation française sur le bord de l’abîme.

Si le peuple organisé révolutionnairement ne se hâte d’agir, son avenir est perdu, la Révolution est perdue, tout est perdu. S’inspirant de l’immensité du danger, et considérant que l’action désespérée du peuple ne saurait être retardée d’un seul instant, les délégués des Comités fédérés du Salut de la France, réunis au Comité central, proposent d’adopter immédiatement les résolutions suivantes :

Article premier. — La machine administrative et gouvernementale de l’État, étant devenue impuissante, est abolie.

Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-même.

Art. 2. — Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus et remplacés par la justice du peuple.

Art. 3. — Le paiement de l’impôt et des hypothèques est suspendu. L’impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, prélevées sur les classes riches, proportionnellement aux besoins du salut de la France.

Art. 4. — L’État, étant déchu, ne pourra plus intervenir dans le paiement des dettes privées.

Art. 5. — Toutes les organisations municipales existantes sont cassées et remplacées dans toutes les communes fédérées par des Comités du Salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrôle immédiat du peuple.

Art. 6. — Chaque Comité de chef-lieu de département enverra deux délégués pour former la Convention révolutionnaire du Salut de la France.

Art. 7. — Cette Convention se réunira immédiatement à l’hôtel de ville de Lyon, comme étant la seconde ville de France et la plus à portée de pourvoir énergiquement à la défense du pays.

Cette Convention, appuyée par le peuple entier, sauvera la France.

Aux armes ! ! !

E.-B. Saignes, Rivière, Deville, Rajon (de Tarare), François Favre, Louis Palix, B. Placet, Blanc (G.), Ch. Beauvoir, Albert Richard, F. Bischoff, Doublé, H. Bourron, M. Bakounine, Parraton. A. Guillermet, Coignet aîné, P.-J. Pulliat, Latour, Guillo, Savigny, J. Germain, F. Charvet, A. Bastelica (de Marseille), Dupin (de Saint-Étienne), Narcisse Barret.

Lyon, Association typographique. — Regard, rue de la Barre, 12.


On a reproché à Bakounine d’avoir mis son nom au bas de l’affiche rouge, et allégué que par là il fournissait à la presse réactionnaire une arme, dont elle ne manqua pas, en effet, de se servir : elle put affirmer désormais, avec une apparence de raison, que le mouvement socialiste était suscité par des émissaires de l’étranger. Il avait parfaitement senti lui-même que la présence de sa signature sur ce document pouvait avoir certains inconvénients, et il en avait parlé à ses amis ; mais ceux-ci avaient insisté pour qu’il signât, en lui affirmant que son nom donnerait à l’affiche un caractère bien nettement révolutionnaire et international. Une autre considération influa sur sa décision ; s’il n’avait pas signé, n’eût-on pas dit qu’il avait laissé ses amis s’exposer seuls, qu’il avait refusé de partager avec eux la responsabilité de l’appel aux armes ? Je ne m’attarderai pas à discuter ici le pour et le contre : qu’il suffise de faire observer que ceux qui ont fait un grief à Bakounine d’avoir signé l’affiche de Lyon ont, au contraire, trouvé — avec raison — très méritoire l’acte de Léo Frankel, Juif et Hongrois, acceptant la candidature aux élections de la Commune de Paris.

La municipalité lyonnaise venait de réduire de trois francs à deux francs cinquante la paie des ouvriers des chantiers nationaux. Les révolutionnaires résolurent de profiter de la circonstance pour organiser une démonstration des ouvriers des chantiers qui coïnciderait avec l’exécution du coup de main sur l’hôtel de ville préparé par le Comité central du Salut de la France. Une réunion à laquelle avaient été appelés tous les travailleurs des chantiers nationaux eut lieu à la Rotonde, le mardi 27 au soir, et rendez-vous général fut pris pour le lendemain 28, à midi, sur la place des Terreaux.

Dans la séance du Comité central du Salut de la France qui eut lieu le même soir, et à laquelle assistaient aussi les membres du Comité central fédératif [168], on arrêta l’organisation du mouvement du lendemain. Velay, ouvrier tulliste, conseiller municipal, Bakounine, et quelques autres, voulaient une manifestation en armes ; mais la majorité se prononça pour une manifestation pacifique sans armes. Une commission exécutive de huit membres signa la proclamation suivante, rédigée par Gaspard Blanc, et qui, imprimée pendant la nuit, fut affichée le lendemain 28 de bonne heure :


République française.

Le peuple lyonnais, vu l’immensité du danger et la lenteur apportée par l’autorité à l’organisation de la défense nationale, est convoqué, par l’organe de ses comités populaires réunis, à une manifestation populaire pour aujourd’hui 28 septembre, à midi, sur la place des Terreaux, à l’effet d’obliger l’autorité à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques et les plus efficaces pour la défense nationale.

Par délégation des comités réunis,

La Commission exécutive :

C. Tassel, F. Bischoff, Bruyat, A. Schettel, A. Bastelica, Parraton, G. Blanc, G. Torin.


Je n’entreprendrai pas de raconter la journée du 28 septembre ; bien que j’aie recueilli de la bouche de Bakounine et d’Ozerof beaucoup de détails, je ne connais qu’une partie des faits [169]. J’indiquerai seulement l’essentiel.

À midi, plusieurs milliers d’hommes se pressaient sur la place des Terreaux. Une délégation de seize ouvriers des chantiers nationaux entra dans l’hôtel de ville pour demander au Conseil municipal le rétablissement de la paie à trois francs par jour. Mais le Conseil n’était pas en séance. Bientôt, un mouvement se produisit dans la foule ; une centaine d’hommes résolus, Saignes à leur tête, forçant la porte de l’hôtel de ville, pénétrèrent dans l’édifice municipal ; quelques membres du Comité central du Salut de la France, Bakounine, Parraton, Bastelica et autres, y entrèrent avec eux. Du haut du balcon, Saignes annonça que le Conseil municipal allait être mis en demeure d’accepter le programme de l’affiche rouge du 26 septembre, ou de démissionner, et proposa de nommer Cluseret général de l’armée révolutionnaire. Cluseret, acclamé par la foule, parut au balcon, remercia, et annonça qu’il allait se rendre à la Croix-Rousse. Il s’y rendit en effet, mais non pour appeler aux armes les gardes nationaux de ce quartier : son but, a-t-il écrit lui-même plus tard, « était d’éviter une collision, parce qu’on battait le rappel dans les quartiers peu sympathiques au peuple » ; aussi demanda-t-il simplement aux ouvriers de la Croix-Rousse « de descendre en masse et sans armes ». Pendant ce temps, les gardes nationaux des quartiers riches étaient accourus, armés, et avaient pénétré dans la cour intérieure de l’hôtel de ville ; Cluseret, revenant de sa tournée dans les faubourgs, fut arrêté par eux. Le peuple, sur la place, ne sut pas d’abord ce qui se passait à l’intérieur du palais municipal ; mais lorsqu’il l’eut appris, par la voix de Saignes qui l’appelait à l’aide, il poussa des cris de colère et envahit l’hôtel de ville ; une partie des gardes nationaux bourgeois furent désarmés par la foule sans armes [170], le reste mit la crosse en l’air. Le Comité du Salut de la France s’installa alors dans la salle des séances du Conseil municipal et commença à rédiger des arrêtés, qu’on envoyait au fur et à mesure à l’impression. Deux ou trois heures se passèrent ainsi ; en vain Bakounine et quelques autres disaient : « Il faut agir, nous perdons le temps, nous allons être envahis par la garde nationale bourgeoise ; il faut arrêter immédiatement le préfet [171], le maire, le général Mazure, » — on ne les écouta pas. Toutefois l’ordre de battre la générale dans les quartiers ouvriers fut donné, et quelques bataillons arrivèrent de la Guillotière et de la Croix-Rousse. Mais les autorités, restées libres de leurs mouvements, faisaient de leur côté battre le rappel, les bataillons des gardes nationaux de leur parti commençaient à se masser devant l’hôtel de ville, et les manifestants sans armes leur cédaient la place. Cluseret, loin de songer à une résistance quelconque, ne pensait plus qu’au moyen de reconquérir les bonnes grâces du pouvoir : il engagea les membres du Comité à se retirer, et alla lui-même chercher les conseillers municipaux réactionnaires, réunis dans le voisinage, en les invitant à venir reprendre leurs sièges [172]. Bakounine croyait encore à la possibilité de sauver la situation ; il fit son possible pour décider les membres du Comité du Salut de la France à montrer de l’énergie ; on pouvait, disait-il, déterminer les gardes nationaux ouvriers à soutenir le mouvement et à opposer la force à la force : une étincelle suffirait pour mettre le feu aux poudres. Mais Albert Richard avait peur des responsabilités, et son avis prévalut : le Comité révolutionnaire, après avoir parlementé avec les conseillers municipaux, évacua l’hôtel de ville, et se contenta de rédiger, après sa retraite, un procès-verbal disant : « Les délégués du peuple n’ont pas cru devoir s’imposer par la violence au Conseil municipal, et se sont retirés quand il est entré en séance, laissant au peuple le soin d’apprécier la situation ». Les conseillers municipaux ouvrirent leur séance à six heures et demie, et, tout d’abord, prirent l’engagement qu’aucune poursuite ne serait exercée à raison des événements de la journée ; ils votèrent le rétablissement à trois francs de la paie des ouvriers des chantiers nationaux : mais, quant aux mesures révolutionnaires qu’avait proposées le Comité du Salut de la France, le Conseil se déclara incapable de les mettre à exécution, parce qu’elles étaient en dehors de ses attributions légales.

Au moment où, grâce à la trahison de Cluseret, le maire Hénon rentrait à l’hôtel de ville, avec une escorte de gardes nationaux bourgeois, il rencontra Bakounine dans la salle des Pas-Perdus : il le fit empoigner par ses acolytes, et enfermer aussitôt dans un réduit du sous-sol. Au premier moment, on ne s’aperçut pas de la disparition du vieux révolutionnaire ; dans le tumulte général, on n’avait pas pris garde à l’incident. Ce fut Ozerof qui s’inquiéta de ne plus voir Bakounine, et qui s’étant mis à sa recherche, apprit enfin ce qui s’était passé. Aussitôt il alla chercher sur la place une compagnie de francs-tireurs, pénétra avec eux dans l’hôtel de ville, et délivra le prisonnier. Mais à ce moment le Comité avait déjà disparu, le Conseil municipal l’avait remplacé : Bakounine, se voyant seul, n’avait plus qu’à s’éloigner. Il trouva pour la nuit une retraite chez un ami. Le lendemain soir, ayant appris qu’un mandat d’amener avait été lancé contre lui, il partit pour Marseille, après avoir écrit à Palix une lettre dont je reproduis les principaux passages :


Mon cher ami. Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main une dernière fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’étais venu parce que je suis profondément convaincu que la cause de la France est redevenue, à cette heure suprême..., la cause de l’humanité. J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du Comité du Salut de la France [173], parce qu’il est évident pour moi qu’après la destruction réelle et de fait de toute la machine administrative et gouvernementale, il n’y a plus que l’action immédiate et révolutionnaire du peuple qui puisse sauver la France... Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, — et il se serait maintenu tel si le général Cluseret n’avait point trahi la cause du peuple, — en remplaçant la municipalité lyonnaise, à moitié réactionnaire et à moitié incapable, par un comité révolutionnaire émanant directement de la volonté du peuple, ce mouvement aurait pu sauver Lyon et la France... Je quitte Lyon, cher ami, le cœur plein de tristesse et de prévisions sombres. Je commence à penser maintenant que c’en est fait de la France... Elle deviendra une vice-royauté de l’Allemagne. À la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront plus que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire. L’intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg [174] vont assurer la tranquillité et l’ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l’Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l’humanité. Tout cela pouvait sortir du désastre actuel de la France. Tout cela en serait sorti, si le peuple de France, si le peuple de Lyon l’avait voulu.


La lettre se termine par ces lignes, qui contiennent quelques détails intéressants sur la façon dont Bakounine avait été appréhendé au corps la veille, par ordre du maire Hénon [175] :


Tu sais qu’hier, j’avais été arrêté à l’hôtel de ville par un monsieur fort laid habillé en civil, qui m’avait fait empoigner par des gardes nationaux de compagnies bourgeoises, je ne saurais te dire laquelle ou lesquelles. Le fait est que ces hommes ont fouillé toutes mes poches avec un aplomb et une habileté qui m’ont prouvé qu’ils ne sont pas étrangers au métier. L’un d’eux a répondu à un autre, qui lui recommandait de me bien fouiller : « Ne crains rien, je connais mon métier ». Les uns m’ont brutalisé de toutes manières, me bousculant, me poussant, me pinçant, me tordant les bras et les mains ; je dois pourtant reconnaître que d’autres criaient : « Ne lui faites point de mal ». Enfin la bourgeoisie s’est montrée ce qu’elle est partout : brutale et lâche. Car tu n’ignores pas que j’ai été délivré par quelques francs-tireurs qui ont mis en fuite un nombre triple ou même quadruple de ces héroïques boutiquiers armés de leurs chassepots. J’ai été délivré. — mais de tous les objets qui m’avaient été dérobés par ces messieurs, je n’ai pu retrouver que mon revolver. Mon carnet et ma bourse, qui contenait 165 francs et quelques sous, sont sans doute restés entre les mains de ces messieurs... Je te prie de les réclamer en mon nom ; tu me les renverras quand on te les aura rendus.[176]


Bakounine avait jugé et qualifié sévèrement, à l’instant même, la conduite de ceux des membres du Comité révolutionnaire qui voulaient capituler pour éviter une collision qu’ils redoutaient, et il leur avait dit, pendant qu’ils délibéraient encore à l’hôtel de ville, ce qu’il pensait d’eux. Il condamna également la tactique adoptée ensuite par certains d’entre eux, qui renièrent publiquement toute pensée révolutionnaire : tel Albert Richard, écrivant le 1er octobre, de la retraite où il s’était mis à l’abri, au Progrès de Lyon pour atténuer et dénaturer la signification du mouvement du 28 septembre, dont le but, prétendait-il, « n’était pas de faire appliquer le programme de l’affiche [177] ». Dans un projet de lettre à Esquiros (20 octobre), dont il sera parlé plus loin, Bakounine écrit à ce sujet : « Plusieurs de mes amis, dans des lettres qu’ils ont écrites au Progrès de Lyon, ont eu la faiblesse de nier le but réel de cette manifestation manquée. Ils ont eu tort. Dans les temps comme celui au milieu duquel nous vivons, on doit avoir, plus qu’à toute autre époque, le courage de la vérité. » Enfin, dans une lettre adressée seize mois plus tard à la Tagwacht, de Zurich, le 14 février 1872, Bakounine résuma son appréciation dans les termes suivants :


La couardise de l’attitude de Richard a été une des causes principales de l’échec du mouvement lyonnais du 28 septembre. Je regarde comme un honneur pour moi d’avoir pris part à ce mouvement, avec le digne citoyen Palix, qui est mort l’hiver dernier à la suite des souffrances qu’il a eu à endurer ; avec le brave citoyen Charvet, qui a été, depuis, assassiné lâchement par un officier ; avec les citoyens Parratton et Schettel, qui languissent encore à cette heure dans les prisons de M. Thiers. Depuis lors j’ai regardé Richard comme un lâche et un traître.


Deux jours après le 4 septembre, Eugène Dupont, correspondant du Conseil général de Londres pour la France, avait envoyé, au nom de ce Conseil, à tous les correspondants français des instructions sur la ligne de conduite à suivre. Voici ce qu’il avait écrit à Albert Richard (lettre imprimée par Oscar Testut) :


Londres, 6 septembre 1870.

Mon cher Richard, La piteuse fin du Soulouque impérial nous amène au pouvoir les Favre et les Gambetta. Rien n’est changé. La puissance est toujours à la bourgeoisie. Dans ces circonstances, le rôle des ouvriers ou plutôt leur devoir est de laisser cette vermine bourgeoise faire la paix avec les Prussiens (car la honte de cet acte ne se détachera jamais d’eux), ne pas les affermir par des émeutes, mais profiter des libertés que les circonstances vont apporter pour organiser toutes les forces de la classe ouvrière. La bourgeoisie, qui est dans ce moment affolée de son triomphe, ne s’apercevra pas tout d’abord des progrès de l’organisation, et pour le jour de la véritable guerre les travailleurs seront prêts ... Sers-toi des pouvoirs que t’a donnés le Conseil général pour arriver à ce but.


On trouve les mêmes idées dans le Manifeste (rédigé par Marx) adressé à la date du 9 septembre à tous les membres de l’Internationale par le Conseil général. On y lit :


Les classes ouvrières françaises traversent des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, dans la crise actuelle, quand l’ennemi est presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leurs devoirs de citoyens ; mais, en même temps, il ne faut pas qu’ils se laissent entraîner par les souvenirs de 1792, comme les paysans français se sont laissé précédemment duper par les souvenirs du premier Empire [178]. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir. Qu’ils profitent avec calme et résolution des facilités que leur donne la liberté républicaine, pour travailler à leur organisation de classe. Cela les dotera d’une vigueur herculéenne pour la régénération de la France et notre tâche commune, l’émancipation du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la République [179].


Ainsi, ces Messieurs du Conseil général, qui recommandaient habituellement la participation des ouvriers aux mouvements politiques, trouvaient à propos, en cette circonstance, quand les armées allemandes envahissaient la France, d’ordonner aux ouvriers français de se désintéresser de la guerre, d’écarter de leur mémoire les souvenirs de 1792, et de laisser, sans intervenir, conclure une paix honteuse avec le roi de Prusse, sous le prétexte qu’il était bon que cette honte s’attachât à la « vermine bourgeoise » ; ils leur ordonnaient surtout de ne pas faire des « émeutes », attendu que les mouvements insurrectionnels, selon eux, « affermiraient » les gouvernants ! Et c’était nous, au contraire, — ceux qu’ils appelaient les « abstentionnistes », — qui disions qu’il fallait, en ce moment décisif, faire un effort suprême pour affranchir le peuple des derniers restes de l’autorité gouvernementale ; que le soulèvement des ouvriers et des paysans contre l’envahisseur serait en même temps un soulèvement contre la tyrannie économique de la classe capitaliste ; et qui tentions, par la parole et par les actes, de provoquer ce soulèvement et de montrer au peuple français le moyen de se sauver lui-même en préparant, du même coup, le salut du prolétariat universel.

Il existe une lettre de Marx au professeur Edward Spencer Beesly, du 19 octobre 1870 (publiée dans The Social-Democrat de Londres, du 15 avril 1903), où il apprécie les événements de Lyon d’après des lettres qu’il venait de recevoir. Voici comment il s’exprime :


Au début tout marchait bien. Sous la pression de la Section de l’Internationale, la République avait été proclamée à Lyon avant de l’être à Paris. Un gouvernement révolutionnaire fut tout de suite établi, la Commune [180], composée en partie d’ouvriers appartenant à l’Internationale, en partie de républicains radicaux bourgeois... Mais les ânes Bakounine et Cluseret arrivèrent à Lyon, et gâtèrent tout. Appartenant tous deux à l’Internationale, ils eurent malheureusement assez d’influence pour égarer nos amis. L’hôtel de ville fut pris, pour un moment seulement, et de très ridicules décrets sur l’abolition de l’État et autres balivernes furent rendus. Vous comprenez que le seul fait d’un Russe — que les journaux de la bourgeoisie représentaient comme un agent de Bismarck — prétendant s’imposer à la tête d’un Comité du Salut de la France était tout à fait suffisant pour changer complètement l’opinion publique [181]. Quant à Cluseret, il s’est comporté à la fois comme un idiot et comme un lâche. Ces deux hommes ont quitté Lyon après leur insuccès.


Il convient de citer, pour achever ce chapitre, les quelques phrases que Marx a consacrées au mouvement du 28 septembre dans sa brochure de 1873, l’Alliance de la démocratie socialiste (p. 21). Voici cet extraordinaire morceau :


Le mouvement révolutionnaire de Lyon venait d’éclater. Bakounine d’accourir rejoindre son lieutenant Albert Richard et ses sergents Bastelica et Gaspard Blanc. Le 28 septembre, jour de son arrivée, le peuple s’était emparé de l’hôtel de ville. Bakounine s’y installa : alors arriva le moment critique, le moment attendu depuis bien des années, où Bakounine put accomplir l’acte le plus révolutionnaire que le monde ait jamais vu : il décréta l’abolition de l’État. Mais l’État, sous la forme et l’espèce de deux compagnies de gardes nationaux bourgeois, entra par une porte qu’on avait oublié de garder, balaya la salle, et fit reprendre à la hâte le chemin de Genève à Bakounine [182].


Inutile de relever les inexactitudes, les unes voulues, les autres inconscientes, que Marx a accumulées en ce peu de lignes. Bakounine n’était pas arrivé à Lyon le 28, jour du mouvement, mais le 15 ; ce mouvement, il ne s’y était pas associé après coup, mais c’était lui-même qui l’avait préparé treize jours durant ; il n’était pas entré à l’hôtel de ville à la suite du peuple, mais, avec Saignes et Parraton, il en avait forcé les portes, frayant la route à la foule ; une fois dans la place, il ne s’était pas amusé à « décréter l’abolition de l’Etat » : au contraire, pendant que les membres du Comité perdaient leur temps à rédiger des arrêtés, il n’avait cessé d’insister, vainement, pour une action énergique et immédiate ; si les gardes nationaux bourgeois étaient, quelques heures plus tard, rentrés dans le palais municipal, ce n’était pas « par une porte qu’on avait oublié de garder » : la trahison de Cluseret, la lâcheté d’Albert Richard étaient les seules causes de cet avortement d’une insurrection d’abord victorieuse ; enfin, il n’avait pas « repris à la hâte le chemin de Genève », mais s’était rendu à Marseille avec l’espoir qu’il serait possible de renouveler une tentative de la réussite de laquelle il ne voulait pas encore désespérer [183].

Mais le Volksstaat a su dire mieux encore que Marx. Dans son numéro du 12 octobre 1870, il a imprimé ceci :


Comme caractéristique de l’esclandre machiné à Lyon par Bakounine, nous reproduisons la proclamation suivante [suit le texte de l’affiche rouge du 26 septembre]. On n’aurait pas pu mieux faire au bureau de la presse, à Berlin, pour servir les desseins de Bismarck. Heureusement Bakounine, qui du reste, paraît-il, est en prison, n’a pas pu causer de dommage sérieux, ce qui est une nouvelle preuve du sens politique des ouvriers français. (Jedenfalls hätte die obige Proclamation im Berliner Pressbureau nicht passender für Graf Bismarck gemacht werden können. Dass Bahunin, der übrigens verhaftet sein soll, keinen ernsten Schaden zu thun vermochte, bildet einen neuen Beweis für die politische Bildung der französischen Arbeiter.)

Ces lignes sont, je crois, de la plume de Hepner.


Je mentionne encore, ici, la tentative révolutionnaire qui fut faite à Brest au commencement d’octobre. Les membres de la Section internationale de Brest [184] avaient tenu en septembre des réunions en vue de la formation d’un Comité de surveillance et de défense nationale ; ce Comité, nommé le 1er octobre dans une réunion publique, essaya le lendemain de faire envahir l’hôtel de ville ; mais son appel aux armes demeura sans effet. Les initiateurs du mouvement furent arrêtés : quatre d’entre eux furent condamnés, le 27 octobre, par un conseil de guerre, à des peines variant de deux ans à huit jours d’emprisonnement ; mais ils furent graciés par la délégation de Tours. Paul Robin, à sa sortie de la prison de Beauvais (5 septembre), où avaient été transférés les condamnés du troisième procès de l’Internationale parisienne, était allé à Bruxelles chercher sa femme et ses enfants, qui s’y étaient réfugiés : il voulait les ramener à Paris. Mais, sur la dénonciation d’un policier français, il fut emprisonné pour avoir enfreint l’arrêté d’expulsion pris contre lui par le gouvernement belge l’année précédente, puis, après quelques jours de détention aux Petits-Carmes, conduit à la frontière. Paris étant déjà bloqué par les Prussiens, il s’était rendu à Brest, la ville où résidaient ses parents, où il se remit à faire de la propagande révolutionnaire : mais bientôt, forcé de quitter la France pour éviter un nouvel emprisonnement, il se réfugia à Londres avec sa famille. Là, il reçut l’accueil que devait lui valoir le zèle avec lequel il avait travaillé à l’organisation socialiste en Belgique, en Suisse, et à Paris, et, sur la présentation de Karl Marx lui-même, il devint membre du Conseil général de l’Internationale (octobre).

IV


Protestation de notre Comité fédéral (2 octobre 1870) ; Congrès de Saint-Imier (9 octobre). — Bakounine à Marseille (30 septembre-14 octobre). — La Commune de Marseille (31 octobre-4 novembre).


Par une circulaire en date du 23 septembre, le Comité fédéral romand siégeant à la Chaux-de-Fonds convoqua nos Sections à un Congrès extraordinaire pour le dimanche 9 octobre, à Saint-Imier. Il s’agissait essentiellement d’aviser aux moyens de ressusciter la Solidarité. J’ai sous les yeux le procès-verbal de l’assemblée générale de la Section de l’Alliance de Genève, du samedi 1er octobre, assemblée dans laquelle cette Section désigna Joukovsky pour la représenter au Congrès ; on y lit : « Le citoyen Joukovsky expose la situation économique de la Solidarité : une dette de huit cents francs pèse sur le journal ; il faut que les Sections la paient. La rédaction ayant donné sa démission, il faut en nommer une autre. Vu l’impossibilité de publier le journal à Neuchâtel, il faut changer le lieu de publication.» La Section décide que son délégué fera au Congrès la proposition suivante : « Constater le chiffre de la dette ; constater le nombre des membres de la Fédération, et répartir le chiffre entre tous ». Puis on discute la question du lieu de publication : « Plusieurs membres exposent les difficultés qui se présenteraient au cas où le Congrès désignerait Genève pour la publication de la Solidarité. Le délégué est chargé de les exposer au Congrès. Quant à l’attitude que le journal devra prendre vis-à-vis des événements qui bouleversent l’Europe en ce moment, elle doit être énergique ; après le Manifeste qui nous a compromis aux yeux des bourgeois, nous devons nous tenir strictement aux principes révolutionnaires, nous devons les exposer sans crainte ni faiblesse. » — Les autres Sections prirent des décisions analogues.

Avant le Congrès, et après entente avec les Sections, le Comité fédéral publia une protestation relative à l’accueil fait par les coullerystes et les hommes du Temple-Unique au Manifeste de la Solidarité. Comme nous n’avions plus d’organe à nous, le Comité fut obligé de se servir de la presse radicale, et envoya cette protestation au journal le National suisse de la Chaux-de-Fonds, qui l’inséra dans son numéro du 6 octobre. La voici :


Aux membres de l’Association internationale des travailleurs.
Compagnons,

C’est un devoir pour nous que d’opposer une protestation énerqique à certains faits qui viennent de se passer dans la Suisse romande, relativement à un Manifeste publié dans notre organe la Solidarité.

Nous avions cru que la scission qui s’était opérée au Congrès de la Chaux-de-Fonds avait laissé chez tous d’assez tristes souvenirs, pour que chacun s’efforçât de ne pas envenimer une situation déjà assez anormale. Nous pensions aussi que notre conduite à l’égard des Sections qui crurent devoir se détacher de nous aurait dû nous valoir, de la part des membres de ces Sections, des sentiments plus fraternels que ceux qu’ils viennent de faire éclater si publiquement à notre égard.

La rédaction de la Solidarité a publié, comme elle en avait le droit, un Manifeste affirmant la solidarité morale et matérielle qui doit exister entre tous les républicains, et faisant appel au dévouement de tous les socialistes pour aider à sauver la France républicaine du despotisme de la Prusse monarchique ; et cela non pas, comme cherche à le faire croire l’Égalité de Genève, en vue de sauvegarder l’intégrité territoriale de la France, et de prendre part à une lutte nationale, mais bien parce que la jeune République représente la révolution européenne qui affranchira les travailleurs.

Cet affranchissement ne pouvant être opéré que par les travailleurs eux-mêmes, comme le disent très bien nos statuts généraux, quoi de plus logique que d’engager les ouvriers de tous les pays à prêter leur concours à la défense du principe de liberté qui vient d’être proclamé à Paris ? N’est-ce pas déjà une conséquence naturelle du caractère international de notre Association ? Les ouvriers de tous les pays, les Belges, les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols, ne se sont-ils pas empressés chacun de leur côté d’acclamer la République française ?

Que la bourgeoisie voie de mauvais œil des manifestations semblables ; que les autorités constituées se soient empressées de les réprimer, c’est tout naturel. Elles sont dans leur rôle. Nous ne voulons pas, dans les circonstances exceptionnelles où nous nous trouvons, discuter la question délicate de savoir jusqu’à quel point la neutralité suisse pouvait se trouver compromise par la publication du Manifeste de la Solidarité. Mais que des hommes qui, jusqu’à présent, ont aussi fait partie de l’Internationale, et qui prétendent avoir plus que nous le droit de parler en son nom ; que ces hommes aient saisi ce prétexte pour nous jeter l’injure et la calomnie, pour dénaturer perfidement nos intentions, pour nous dénoncer, — oui, pour nous dénoncer, dans leurs journaux, aux autorités comme des hommes dangereux : voilà ce qui nous remplit d’indignation.

Lors même que le Manifeste se serait trouvé sur quelque point en contradiction avec leurs propres opinions, cela pouvait-il motiver, de la part d’hommes qui eussent été véritablement internationaux, un pareil débordement de haine et de basse injure ? Est-ce bien à eux à nous montrer du doigt à la police ? Était-ce une conduite digne de socialistes que décrire, à la Chaux-de-Fonds dans la Montagne, à Genève dans l’Égalité, à Berne dans le Bund, des articles remplis de fiel et destinés, non à discuter honnêtement et calmement des questions de principe, mais à éreinter lâchement des personnalités ?

Qu’ils se souviennent des représentants de l’Internationale que le général Vogel de Falkenstein a fait conduire à la forteresse de Königsberg [185], les fers aux pieds et aux mains, les membres du Comité central d’Allemagne, coupables comme nous d’avoir publié un manifeste jugé séditieux par l’autorité. Ils ont peut-être applaudi à cette mesure, et ils seraient heureux de voir les signataires de la présente protestation condamnés pour ce fait à quelques mois de prison.

D’où peut venir un tel acharnement contre nous ? Quel est le motif secret qui a fait écrire par des membres de la Section centrale de la Chaux-de-Fonds la pièce publiée dans la Montagne ?

Hélas ! question personnelle que tout cela. Ces membres sont sous l’inspiration de MM. Coullery et Outine.

M. Coullery est furieux contre les hommes qui ont démasqué sa trahison politique et qui ont refusé de servir de marchepieds à son ambition.

M. Outine, de Genève, rédacteur de l’Égalité, est furieux contre des hommes qui détestent sa suffisance et ses intrigues anti-internationales.

MM. Coullery et Outine ne sont unis que par leur haine, car du reste ils professent des tendances diamétralement opposées.

Il suffit de lire la Montagne et l’Égalité pour se convaincre qu’il n’y a aucune communauté d’idées entre eux.

Pour M. Coullery, qui en est encore à confondre le communisme et le collectivisme [186], et dont l’idée socialiste n’a pas dépassé les sociétés coopératives, nous lui reconnaissons parfaitement le droit de rompre des lances en faveur des républiques actuelles et de la participation aux élections politiques. Disons-lui seulement que, si nous nous sommes prononcés en faveur de l’abstention politique, la faute en est un peu à lui et à son collègue M. Elzingre : en effet, si leur carrière législative avait produit quelque résultat en faveur de l’émancipation du travail, nous ne nous serions peut-être pas trouvés conduits à adopter cette tactique que nous vaut leur blâme.

Quant à M. Outine, nous sommes persuadés que sa protestation, signée Henri Perret, n’est pas l’expression [de l’opinion [187]] de l’Internationale à Genève.

Lorsque nous sommes entrés dans l’Internationale, nous avons simplement senti toute l’iniquité des institutions sociales actuelles, et nous n’avons cessé de prêter notre concours moral et matériel, tout minime fût-il, à l’œuvre entreprise par l’Association internationale, que nous avons comprise ainsi : la transformation complète des rapports sociaux entre les hommes et l’établissement de la justice. Nos études ont pu aboutir à d’autres conclusions que les vôtres, nous avons pu différer d’opinion sur les moyens d’action, mais, nous le jurons, nous avons toujours été sincères et avons la conscience d’avoir toujours rempli nos devoirs d’internationaux.

Si véritablement nos tendances sont en contradiction avec les principes de l’Internationale, si en répandant dans nos contrées ces principes, tels qu’ils nous apparaissent à la suite de nos études, nous compromettons aux yeux de tout un peuple notre Association ; si en travaillant activement à préparer l’avènement d’une nouvelle ère, nous machinons une œuvre infernale, alors, que l’Association internationale tout entière déclare hautement notre indignité. S’il n’en est pas ainsi, qu’on n’hésite pas non plus à déclarer indigne la conduite de ces vingt ou trente capitaines de l’Association qui, ne se laissant plus guider que par des ressentiments personnels, sont devenus nos ennemis acharnés, et aux yeux de qui tous les moyens sont bons pour nous nuire.

Le prochain Congrès général prononcera sur notre expulsion ou la leur.

Nous continuerons à apporter toute notre activité à la prospérité de l’Internationale, parce que c’est par elle seule que les peuples acquerront la puissance morale et matérielle nécessaire pour supprimer tous les despotismes et tous les antagonismes.

Nous répétons le cri par lequel se terminait le Manifeste de la Solidarité, et nous avons l’espoir que les classes ouvrières de France, s’inspirant des leçons du passé, n’auront désormais qu’un seul but : donner pour fondement à la République l’affranchissemenl complet du travail.

Vive la République sociale universelle !

Chaux-de-Fonds, 2 octobre 1870.
Le Comité fédéral :

Alcide Gorgé, Fritz Heng, Auguste Spichiger, Paul Quartier, Numa Brandt, Edouard Collier, Tell-Émile Ginnel [188].


Les Sections suivantes furent représentées au Congrès de Saint-Imier :

Section centrale de Moutier, par Lucien Luthy et Arnold Dubois ;

Section centrale de Neuchâtel, par Auguste Treyvaud [189] ;

Section des graveurs et guillocheurs de Neuchâtel, par Adolphe Monnier ;

Section des menuisiers de Neuchâtel, par Eugène Robert ;

Section de l’Alliance de la démocratie socialiste de Genève, par Nicolas Joukovsky ;

Section de propagande socialiste de la Chaux-de-Fonds, par Fritz Robert ;

Section centrale du district de Courtelary, par Georges Rossel et Adhémar Schvvitzguébel ;

Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, par Adolphe Herter et Alfred Jeanrenaud ;

Section centrale du Locle, par Ulysse Borel et Charles Lefebvre ;

Section des graveurs et guillocheurs du Locle [190], par Paul Humbert.


Les Sections de Granges (Soleure) et de Vevey avaient envoyé des lettres d’adhésion.

Le Comité fédéral, dont cinq membres étaient présents (Gorgé, Heng et Collier de la Chaux de-Fonds, T.-E. Ginnel et Paul Quartier, du Locle), présenta un rapport sur la situation, dont je reproduis l’extrait suivant d’après les procès-verbaux du Congrès :

« Le Comité fédéral adressa dès son entrée en fonctions une lettre au Conseil général de Londres, pour le mettre au courant des faits qui s’étaient passés au Congrès romand de la Chaux de-Fonds, en avril 1870, et en annonçant sa ferme résolution de marcher de l’avant suivant les résolutions des Congrès généraux. Le 6 juillet 1870, le Conseil général adressa une lettre au Comité fédéral, prétendant qu’il n’avait reçu de ce dernier aucune communication officielle [191], et disant que le Conseil général continuerait à considérer le Comité fédéral romand siégeant à Genève comme le seul légitime. Peu importe le titre de notre Comité fédéral, pourvu que les rapports d’égalité et de justice qui doivent unir les internationaux entre eux existent réellement. Mais différents événements allaient bientôt prouver comment les Genevois pratiquent la solidarité. Lors de la grève générale qui eut lieu cet été dans l’industrie du bâtiment à Genève, notre Fédération fit tout ce qui lui était possible pour venir en aide aux grévistes ; la somme de 298 fr. 55 fut envoyée directement par le Comité fédéral [192]. On aurait pu espérer que ce procédé nous vaudrait quelque bienveillance de la part des internationaux de Genève, mais il n’en fut rien. La guerre franco-prussienne éclata, et donna l’occasion aux hommes de l’Internationale de Genève d’afficher bien haut leurs sentiments étroitement nationaux. Bonaparte tomba et la République fut proclamée ; la rédaction de la Solidarité lança un Manifeste adressé aux internationaux. La conduite, que nous nous abstiendrons de qualifier ici, tenue à cette occasion par quelques membres de la Fédération genevoise, ne peut plus laisser de doute : pour que l’union renaisse dans la Fédération romande, il faut qu’un Congrès général juge et condamne la conduite de quelques individualités dirigeant différents comités. Lors de la révolution du 4 septembre, vingt à trente membres de notre Fédération se rendirent au Cercle appartenant à l’ancienne Section centrale [193] de la Chaux-de-Fonds, dans l’intention de faire la paix ; après les avoir reçus froidement, et avoir longtemps délibéré, on leur déclara qu’il était impossible de s’entendre. Voilà où en sont les choses. »

Le Congrès chargea la Section centrale du district de Courtelary de la vérification des comptes de la Solidarité [194]. Pour le déficit, il ne voulut pas le répartir entre les Sections au prorata du nombre de leurs membres, avec obligation pour chacun de payer sa quote-part, comme le proposait la Section de l’Alliance de Genève ; il préféra s’en rapporter « au dévouement librement manifesté ». Il était à craindre que la réapparition du journal, vu la situation défavorable, ne rencontrât pour le moment des difficultés insurmontables ; le Congrès adopta donc une résolution d’après laquelle, au cas où la réapparition de la Solidarité ne pourrais avoir lieu pour le moment, le Comité fédéral serait chargé de la publication de brchures de propagande et de bulletins, de manière à renseigner aussi souvent que possible les membres sur les événements socialistes ; les frais devaient être couverts au moyen de souscriptions volontaires.

La Section centrale de Neuchâtel présenta, par l’organe de son délégué Treyvaud, « la proposition de constituer entre nos Sections, qui formaient encore à ce moment une des moitiés de l’ancienne Fédération romande, une fédération nouvelle, qui prendrait le nom de Fédération jurassienne [195]. Cette proposition fut écartée comme prématurée : on espérait que le Congrès général, dont la tenue avait été empêchée en 1870 par la guerre, pourrait en 1871 mettre fin à la scission et rétablir la Fédération romande sur ses anciennes bases [196]. »

Le Mémoire ajoute : « Après leur Congrès de Saint-Imier, les internationaux du Jura, de plus en plus absorbés par les événements de France, cessèrent complètement de s’occuper de leurs adversaires du Temple-Unique et du Conseil général ».


En quittant Lyon, Bakounine, accompagné de Lankiewicz, s’était, comme je l’ai dit, rendu à Marseille. Il espérait que les Marseillais agiraient, et même qu’un nouveau mouvement serait encore possible à Lyon. On trouve l’expression de cette espérance dans une lettre qu’il écrivit de Marseille, le 8 octobre, à son jeune ami Emilio Bellerio, lettre qui contient en outre un récit sommaire de la journée historique du 28 septembre. Après avoir prié Bellerio d’aider Mme Bakounine, dans le cas où elle viendrait à manquer d’argent, il continue en ces termes :


Et maintenant parlons de mes aventures en particulier, et en général des affaires de la France. Je vous ai envoyé plusieurs exemplaires de notre proclamation rouge. Vous avez lu aussi dans le journal, avec plus ou moins d’invectives contre ma pauvre personne, d’ailleurs habituée à les recevoir, le récit plus ou moins véridique de notre première (pas dernière) tentative à Lyon, le 28 septembre. Le fait est que le commencement a été magnifique. Nous avons été les maîtres de la situation. Malgré la résistance de la garde nationale bourgeoise, appuyés par le peuple, d’abord désarmé et plus tard accouru en armes, nous nous étions emparés de l’hôtel de ville. Pourquoi n’y sommes-nous pas restés ? demandez-vous. Ah ! ce fut la faute de l’inexpérience révolutionnaire de plusieurs de nos amis, qui se laissèrent amuser par de bonnes paroles, tandis qu’il fallait agir, sans écouter les promesses des réactionnaires qui, se voyant battus, promirent tout, et plus tard ne tinrent rien ; mais surtout par la faute du général Cluseret, pour ne point dire par sa lâcheté et sa trahison. Il avait accepté du Comité vainqueur le commandement de l’hôtel de ville et des gardes nationaux républicains qui l’entouraient en masse et qui étaient avec nous. Voulant plaire en même temps aux bourgeois et au peuple, il laissa entrer secrètement les premiers dans l’hôtel de ville, tandis que les gardes républicains, croyant la victoire définitive, commencèrent à se débander. C’est ainsi que le Comité se vit inopinément entouré d’ennemis. J’étais là avec les amis, leur disant à chaque instant : « Ne perdez pas de temps en vaines discussions ; agissez, arrêtez tous les réactionnaires. Frappez la réaction à la tête. » Au milieu de ces beaux discours, je me vois enveloppé par les gardes nationaux bourgeois, conduits par un des plus forts réactionnaires de Lyon, le maire lui-même, M. Hénon. Je me débattis, mais on m’entraîna et je me vis enfermé dans un trou, après avoir été passablement maltraité. Une heure plus tard, un bataillon de corps-francs, mettant en fuite les gardes bourgeois, vint me délivrer. Je sortis avec mes libérateurs de l’hôtel de ville, où il n’y avait plus un seul membre du Comité. Pendant une nuit et un jour je restai à Lyon, caché chez un ami. Les bourgeois triomphants cette fois me cherchèrent partout, et le lendemain soir je partis pour Marseille, où je me tiens caché. Vous voyez bien que ce n’a été là qu’une petite aventure, rien qu’une partie remise. Les amis, devenus plus prudents, plus pratiques, travaillent activement à Lyon comme à Marseille, et nous aurons bientôt notre revanche, à la barbe des Prussiens.

Je vous dirai, mon cher, que tout ce que je vois ici ne fait que me confirmer dans l’opinion que j’avais de la bourgeoisie : ils sont bêtes et canailles à un degré qui dépasse l’imagination. Le peuple ne demande qu’à mourir en combattant les Prussiens à outrance. Eux, au contraire, ils désirent, ils appellent les Prussiens, dans le fond de leur cœur, dans l’espoir que les Prussiens vont les délivrer du patriotisme du peuple. Il ne manque qu’une seule chose pour organiser une défense formidable, c’est l’argent. Eh bien ! les bourgeois se refusent à donner cet argent, et on parle déjà partout de les y forcer. Les contributions forcées, tel est le seul moyen. Et l’on y aura recours bientôt, je vous assure. En attendant, le général Garibaldi vient de faire son entrée triomphale à Marseille, hier soir à dix heures ; aujourd’hui à neuf heures il est reparti pour Tours, où il sera demain soir.

Au sujet de tous ces événements je termine une brochure très détaillée que je vous enverrai bientôt [197]. Vous a-t-on envoyé de Genève, comme je l’ai bien recommandé, une brochure sous ce titre : Lettres à un Français ?

C’est une guerre à mort entre la révolution populaire, non bourgeoise, — il n’y a plus de révolution bourgeoise, ces deux mots désormais s’excluent, — et le despotisme militaire, bureaucratique et monarchique qui triomphe aujourd’hui en Allemagne. Mais que se passe-t-il en Italie ? Donnez-moi des nouvelles de Milan, je vous prie.

Écrivez-moi à l’adresse suivante : « France, Marseille, Madame Bastelica, 32, boulevard des Dames » ; intérieurement : « Pour Michel ». Il est probable que je retournerai bientôt à Lyon, mais vos lettres ainsi adressées me parviendront toujours....

Votre dévoué M. B.

Cluseret, ayant perdu la confiance de la bourgeoisie et du peuple, s’est réfugié à Genève [198].


Peu de jours après, Bakounine tâchait de déterminer les Lyonnais à tenter un nouveau mouvement : Lankiewicz partit pour Lyon, porteur d’une lettre adressée à Palix et à Blanc, où Bakounine disait :


Chers amis. Marseille ne se soulèvera que lorsque Lyon se sera soulevé, ou bien lorsque les Prussiens seront à deux jours de distance de Marseille. Donc encore une fois le salut de la France dépend de Lyon. Il vous reste trois ou quatre jours pour faire une révolution qui peut tout sauver... Si vous croyez que ma présence peut être utile, télégraphiez à Louis Combe ces mots : Nous attendons Étienne. Je partirai aussitôt, en vous avertissant par un télégramme à l’adresse de Palix par ces mots : Étienne sera chez Madame Rochebrune tel jour, à telle heure.


Et il donnait des indications sur les précautions à prendre pour qu’il pût venir à Lyon incognito :


Mme Blanc se trouvera à l’heure indiquée avec une voiture à la dernière station avant Lyon, — à cette même station où elle voulait me conduire. Je me mettrai en voiture avec elle, et elle me conduira tout droit au logement que vous m’aurez secrètement et prudemment préparé. Ce logement, qui ne doit pas être aux Brotteaux, où l’on connaît trop ma figure, ne devra être connu d’abord que de Palix, Blanc et Mme Blanc, aussi bien que mon arrivée parmi vous. Nous verrons après quels seront les amis qu’il sera utile de conduire chez moi... Valence vous dira le reste. Mon cher Blanc, je te recommande deux choses : d’abord de venir t’inspirer toujours chez Palix, et ensuite de me tenir chaque jour au courant de ce qui se passe chez vous avec tous les détails possible, ce qui te sera facile avec le dictionnaire que je t’envoie et que tu dois garder et bien cacher chez Palix [199].


Mais Lankiewicz fut arrêté, la lettre et le dictionnaire saisis. Blanc fut emprisonné aussitôt [200], et Bakounine écrivait le 16 octobre à son ami Ogaref (en russe) :


Eh bien, frère, chaque jour ça va plus mal. Je viens de recevoir une lettre de Lyon m’annonçant que Blanc et Valence sont arrêtés, et que ce dernier était porteur d’un dictionnaire contenant les noms de tous nos amis, ainsi que des expressions très compromettantes telles que : assassinat, pillage, incendie, etc. C’est très mauvais, et cela les expose à un danger sérieux... L’ordre a été donné d’arrêter tous ceux dont les noms se trouvent sur la liste. Je ne sais pas encore combien d’arrestations ont été opérées. Mais il paraît certain que Blanc et Valence sont bien réellement emprisonnés. La police était venue chez Palix ; mais, le voyant malade et alité, elle l’a laissé tranquille. Les noms de Bastelica et de Combe se trouvaient aussi sur la liste. Je t’ai déjà écrit que de Tours était venu il y a quelques jours l’ordre d’arrêter Bastelica, mais qu’Esquiros et le préfet [Delpech] refusèrent de procéder à son arrestation, sachant bien qu’elle provoquerait une grande agitation dans le peuple et peut-être même une explosion. Mais le diable sait si, à la suite de la découverte de ce maudit dictionnaire, on ne l’arrêtera pas. De sorte que je serai probablement obligé de partir bientôt d’ici. Mais je n’ai pas le sou. Par conséquent, cher ami, fais encore un dernier effort avec les amis. Réunissez à tout prix cent francs et envoyez-les à Mme Bastelica, 32, boulevard des Dames... Où irai-je ? Je n’en sais rien encore. À Barcelone ? ou bien à Gênes, pour retourner de là directement à Locarno ? Quel est votre avis, mes amis ? — bien entendu, seulement pour le cas où je serais forcé de m’éloigner d’ici, ce que je ne ferai qu’à la dernière extrémité [201].


On a vu que Bakounine, dans sa cachette de Marseille, occupait ses loisirs forcés à écrire, comme suite aux Lettres à un Français, un nouvel ouvrage. Il eut aussi l’idée, dans l’intérêt de sa sécurité, d’écrire au vieux républicain socialiste qui avait accepté de remplir les fonctions d’administrateur supérieur des Bouches-du--Rhône, Esquiros. Bakounine savait que ses ennemis, à Lyon et à Tours, le représentaient comme un agent secret de la Prusse, et il crut devoir se défendre [202]. Il commença donc, le 20 octobre, une lettre à Esquiros, qu’il n’acheva pas, et qui ne fut pas envoyée (elle existe dans ses papiers) ; j’en cite un seul passage :


C’est un moyen si commode, n’est-ce pas, que de jeter aujourd’hui cette épithète de Prussien à tous les hommes qui ont le malheur de ne point pouvoir partager un enthousiasme de commande pour ces soi-disant sauveurs de la France dont l’incurie, l’incapacité et cette impuissance infatuée d’elle-même perdent la France. Un autre que vous, citoyen Esquiros, aurait pu me demander : « Qu’est-ce que tout cela fait à vous, qui êtes étranger ? » Ai-je besoin de vous prouver, à vous, que la cause de la France est redevenue celle du monde ; que la défaite et la déchéance de la France seront la défaite et la déchéance de la liberté, de tout ce qui est humain dans le monde... Si la Prusse l’emporte, c’en sera fait de l’humanité européenne au moins pour cinquante ans ; pour nous autres vieux, il ne nous restera plus qu’à mourir.


Vers la fin de septembre, Sentiñon, appelé de Barcelone par Bakounine, était parti pour la France, afin d’y prendre part au mouvement révolutionnaire. Il s’était rendu à Lyon, où il arriva quand tout était fini et que déjà Bakounine n’y était plus. Il resta quelque temps dans cette ville, dans l’attente d’un nouveau soulèvement ; il y fut rejoint par Mroczkowski, venant de Londres avec la princesse Obolensky, et par Joukovsky, arrivé de Genève [203]. Tous quatre se décidèrent, le 25 octobre, à quitter Lyon, où Palix leur avait déclaré qu’il n’y avait plus rien à faire, et à se rendre à Marseille ; Sentiñon comptait y retrouver Bakounine : mais lorsqu’ils arrivèrent dans cette dernière ville, Bakounine n’y venait de s’en éloigner pour regagner Locarno.

Le 23 octobre, Bakounine écrivait de Marseille à Sentiñon la lettre suivante (retrouvée dans les papiers de Joukovsky) :


Mon cher. Après avoir vainement attendu ta lettre, je me suis décidé de partir. Je verrai notre ami Farga avant toi, car, quand tu auras reçu cette lettre, je serai en route et tout près de Barcelone, et peut-être même déjà à Barcelone. Je t’y attendrai. Je dois quitter cette place, parce que je n’y trouve absolument rien à faire, et je doute que tu trouves quelque chose de bon à faire à Lyon. Mon cher, j’ai plus aucune foi dans la révolution en France. Ce pays n’est plus révolutionnaire du tout. Le peuple lui-même y est devenu doctrinaire, raisonneur et bourgeois comme les bourgeois. La révolution sociale aurait pu le sauver, et seule elle serait capable de le sauver. Mais étant incapable de la faire, il court grand risque d’être définitivement conquis par les Prussiens. Quelle peut être notre situation et notre action entre des bourgeois qui nous considèrent bêtement ou méchamment comme des Prussiens, et qui nous persécutent comme tels, et les Prussiens qui approchent et qui, plus perspicaces que les bourgeois de France, nous persécutent comme des socialistes révolutionnaires ? Cette situation est intenable, et je te déclare que pour mon compte j’en ai assez. Le meilleur conseil que je puisse te donner, c’est d’écrire d’abord à tous nos amis de Madrid de ne pas venir en France, car ce serait une dépense d’argent tout à fait inutile, et ensuite de venir toi-même me rejoindre à Barcelone au plus vite. Seulement, avant de partir, recommande bien à nos amis lyonnais les deux amis enfermés. Les bourgeois sont odieux. Ils sont aussi féroces que stupides. Et comme la nature policière est dans leurs veines ! on dirait des sergents de ville et des procureurs généraux en herbe. À leurs infâmes calomnies je m’en vais répondre par un bon petit livre où je nomme toutes les choses et toutes les personnes par leur nom [204]. Je quitte ce pays avec un profond désespoir dans le cœur. J’ai beau m’efforcer à me persuader du contraire, je crois bien que la France est perdue, livrée aux Prussiens par l’incapacité, la lâcheté et la cupidité des bourgeois. Le militarisme et le bureaucratisme, l’arrogance nobiliaire et le jésuitisme protestant des Prussiens, alliés tendrement au knout de mon cher souverain et maître l’empereur de toutes les Russies, vont triompher sur le continent de l’Europe, Dieu sait pendant combien de dizaines d’années. Adieu tous nos rêves d’émancipation prochaine. Ce sera une réaction assommante et terrible. Adieu. Viens à Barcelone. Là nous serons toujours assez près de Marseille pour pouvoir y revenir s’il en est besoin, — ce dont je doute beaucoup. Je t’attends et au revoir.

Ton dévoué M. B.


Quelle raison décida Bakounine, au lieu de partir le 23 octobre pour Barcelone, à s’embarquer le lundi 24 pour Gênes afin de retourner à Locarno ? Je l’ai toujours ignoré. On a le récit circonstancié de son départ de Marseille dans une lettre que m’écrivit, en septembre 1876, Charles Alerini, captif alors dans une geôle espagnole, et qui a été publiée dans le Bulletin de la Fédération jurassienne du 1er octobre 1876 [205]. Je la reproduis ci- après :


À la suite des malheureux événements de Lyon (septembre 1870), Michel Bakounine dut abandonner cette ville, et, pensant qu’il pouvait encore servir utilement la cause de la Révolution en prolongeant son séjour en France, il vint à Marseille, où il demeura durant quelque temps caché dans une modeste habitation du quartier du Pharo. Mais la classe ouvrière se trouvait alors complètement désorganisée dans la capitale du Midi, et l’agitation politique dominait en ce moment la question sociale... La présence de notre ami en face d’une semblable situation était donc peu nécessaire à Marseille, tandis que d’autre part elle pouvait avoir pour lui les plus fâcheuses conséquences.

En effet, le célèbre républicain socialiste et athée Andrieux, chef alors du parquet de Lyon, qui s’acharnait à la poursuite des vrais révolutionnaires avec la rage d’un traître démasqué, envoya de tous côtés l’ordre de le rechercher activement. À Marseille, cet ordre fut transmis à M. Guibert, ancien conseiller municipal de l’opposition républicaine dans cette ville, qui s’empressa de lancer contre Bakounine un mandat d’amener, et chargea du soin de l’arrêter le citoyen Paul Gavard, commandant de la garde républicaine. Informés de ces dispositions, nous fûmes avec quelques amis trouver Gavard, qui plus tard devait être aussi condamné, au nom du gouvernement républicain, à la déportation perpétuelle pour le soulèvement du 10 mars 1871 à Marseille ; et il nous donna sa parole d’honneur de ne rechercher notre ami que là où il serait sûr de ne pas le trouver, et de ne point le voir s’il venait à le rencontrer.

Rassurés de ce côté, et décidés du reste à empêcher l’arrestation de Bakounine par la force si besoin était, nous fîmes une démarche auprès du citoyen Esquiros, administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône, pour connaître ses dispositions par rapport à lui. Esquiros nous reçut bien, nous manifesta ses sympathies et son estime pour Bakounine, et nous déclara que, quoiqu’il lui eût été signalé comme agent prussien par le gouvernement de Tours, il n’ajoutait aucune foi à cette dénonciation.

« De mon côté, ajouta-t-il, il peut être parfaitement tranquille, il ne sera pas inquiété, et je ne me prêterai à aucune mesure commandée contre lui par le gouvernement. Cependant des agents spéciaux peuvent avoir été envoyés directement de Tours ou de Lyon pour l’arrêter et, dans ce cas, il me sera impossible, s’ils agissent sans m’en faire part, de les en empêcher. »

À Tours comme à Lyon, les républicains bourgeois, les Gambetta. les Challemel-Lacour, professaient une haine profonde contre les socialistes, et avaient un intérêt direct à s’emparer de notre ami. Dans l’entourage de Gambetta se trouvait d’autre part le général polonais Mieroslawski, ennemi personnel de Bakounine, qui usait en attendant, contre lui, de l’arme peu noble de la calomnie. Le danger n’était donc pas absolument écarté, et nous pressâmes de nouveau Bakounine de chercher un asile plus sûr.

Il se rendit à nos sollicitations, et décida de se rendre en Suisse en passant par Gênes, vers le milieu du mois d’octobre [206]. Bien que cela ne fût pas absolument indispensable, et par mesure de précaution, un ami lui apporta de Suisse un faux passeport. Durant son séjour à Marseille, il avait été obligé de vendre jusqu’à son revolver pour pouvoir vivre, et il dut emprunter, pour faire son voyage, une petite somme qui, malgré son exiguïté, ne fut pas réunie sans peine.

Il avait été résolu qu’un voyage par mer offrirait plus de sécurité, il s’embarquerait sur un des bateaux qui font régulièrement le service entre les deux ports. Mais celui de Marseille pouvant être l’objet d’une active surveillance, nous nous adressâmes au commissaire du port, dans le but d’obtenir son concours pour éviter les dernières chances de péril. Le citoyen Lombard, qui n’avait accepté les fonctions qu’il remplissait que par dévouement à la Révolution, car on les lui avait imposées malgré lui, et qui fut plus tard condamné à dix années de travaux forcés, qu’il subit aujourd’hui, pour sa participation au mouvement communaliste de Marseille, s’empressa de se mettre à notre disposition pour faciliter son départ.

Tout donc se trouvant prêt, notre ami prit une dernière mesure de prudence, presque indispensable pour un homme d’un signalement aussi facile que le sien : il fit tomber sa barbe et ses longs cheveux, et affubla ses yeux d’une paire de lunettes bleues. Après s’être regardé dans une glace ainsi transformé : Ces Jésuites-là me font prendre leur type, dit-il en parlant de ses persécuteurs. Nous montâmes en voiture, et nous nous rendîmes au bureau du commissaire du port.

Le citoyen Lombard nous attendait. Il avait fait préparer un déjeuner au chocolat, et était tout joyeux de pouvoir être utile à notre regretté compagnon. Il lui présenta ses enfants, et, l’heure de partir étant venue, il fit venir le canot de l’administration et nous accompagna à bord.

Le capitaine était un de mes amis personnels, ancien camarade de collège. Je n’eus donc aucun scrupule de lui dire le nom véritable du voyageur qu’il venait de prendre, et de le lui recommander. Lobard en fit autant, et, en effet, nous sûmes plus tard qu’il s’était montré pour lui plein d’égards. Bientôt le signal du départ se fit entendre. Nous descendîmes à terre, et Bakounine s’éloigna de ces rivages inhospitaliers où son amour pour la cause du peuple était si mal récompensé, et que, hélas ! il ne devait plus revoir.


Bakounine arriva à Locarno, par Gênes et Milan, le 27 ou le 28 octobre, il se mit aussitôt à écrire un nouvel ouvrage. Il laissa inachevé le manuscrit de 114 pages commencé à Marseille. Il avait également mis de côté, je l’ai dit, la suite déjà rédigée (pages 81 bis-125) de sa brochure de septembre. Mais le nouveau livre qu’il entreprenait devait être, lui aussi, une suite des Lettres à un Français, et il plaça en tête, comme il l’avait déjà fait pour le manuscrit (114 p.) de Marseille, la reproduction partielle de la lettre à Palix du 29 septembre. Ross, qui alla le voir à Locarno dans le courant de novembre, lui promit de chercher à réunir les fonds nécessaires à la publication de l’ouvrage, parmi les étudiants russes de Zurich et d’ailleurs.

À Marseille cependant, où venaient d’arriver Sentiñon, Mroczkowski, et Joukovsky, un mouvement allait se produire. À la nouvelle de la capitulation de Metz, le peuple se souleva, réclama la création d’une Commune révolutionnaire ; et comme le général de la garde nationale, Marie, résistait, quelques milliers d’ouvriers envahirent la préfecture et proclamèrent la Commune (31 octobre). Alphonse Gent fut alors envoyé par le gouvernement de Tours pour remplacer Esquiros, qui avait donné sa démission ; et les intrigues de la réaction eurent raison en quelques jours de cette velléité de révolte qu’avait manifestée le prolétariat marseillais : le 4 novembre, l’hôtel de ville était réoccupé par les bataillons de la bourgeoisie.

Une lettre écrite par Alerini à Bakounine, le 9 novembre 1870, donne un récit détaillé de ces événements, auxquels il avait pris une part très active. Je la reproduis ci-dessous, d’après une copie faite de ma main en janvier 1871 :


... Je reprends les faits d’un peu loin. Je ne sais si tu as connaissance d’un vote d’une réunion publique blâmant le Conseil municipal du refus de voter 800.000 fr. pour achat d’armes, que lui avait demandés Esquiros, alors qu’il venait d’allouer 20.000 fr. pour deux statuettes à placer dans les niches de la façade d’une église. On prononça même, dans cette réunion, la dissolution du Conseil municipal, et l’on procéda à son remplacement en nommant par acclamation une Commune révolutionnaire en grande partie composée de membres du Comité révolutionnaire. En même temps on se montrait de plus en plus indisposé contre les bourgeois dont l’égoïsme financier ne faisait qu’augmenter, et l’on se promettait d’avoir de l’argent pour faire la guerre, d’une manière ou de l’autre : l’emprunt forcé ou la réquisition étaient les moyens les plus goûtés, et l’on comptait sur la nouvelle Commune pour les mettre à exécution.

Tel était l’état des choses lorsque arriva la nouvelle de la trahison de Bazaine et de la capitulation de Metz. La colère et la haine s’emparèrent de tous, et ne firent qu’accroître les dispositions révolutionnaires du peuple. Esquiros et Delpech [le préfet] se montrèrent disposés à les seconder. Voici comment les événements se succédèrent depuis lors.

Dès que la terrible nouvelle se répandit, — c’était le dimanche [30 octobre], je crois, — on décida qu’on ferait une manifestation. Le Comité révolutionnaire était d’accord pour cela avec la préfecture. On se réunit au siège du Comité révolutionnaire ; et de là, précédé d’un drapeau noir et d’un tambour voilé, et suivi d’une foule immense, le Comité, après avoir parcouru ainsi nu-tête les rues de la ville, arriva à la préfecture, sur le balcon de laquelle il planta le drapeau funèbre. Esquiros parut, et, dans un discours patriotique, promit au peuple de l’armer, et de se mettre à la tête de la population pour repousser l’ennemi.

Sur ces entrefaites, Gambetta fut averti des dispositions des deux fonctionnaires qui étaient à la tête du département. Il échangea avec eux des dépêches très vives. Il qualifia Esquiros de factieux , et celui-ci lui répondit : « Vous êtes le gouvernement de la lâcheté et de l’ineptie. Je donne ma démission. »

Le lendemain matin lundi [31 octobre], le Comité révolutionnaire se rendit de bonne heure à la préfecture, et de là, avec l’assentiment de l’autorité, il se rendit à l’hôtel de ville, précédé d’un nouveau drapeau noir et suivi de nouveau d’une foule immense. Là il forma définitivement la Commune révolutionnaire, dont il proposa la constitution à la sanction de la préfecture.

Le Conseil municipal s’émut alors, et se donna rendez-vous à deux heures à l’hôtel de ville. Celui-ci était occupé par la Commune révolutionnaire, non encore, cependant, légalement constituée. Le Conseil télégraphia à Tours, et en même temps fit appel au général de la garde nationale, Marie, qui massait devant l’hôtel de ville seize bataillons de la garde nationale. Mais Delpech dissolvait alors le Conseil municipal, et, après quelque discussion sur les noms, sanctionnait la Commune révolutionnaire, dont Bastelica et Combe étaient membres, et Eugène (?) secrétaire. La garde nationale se retirait là-dessus. À ce moment, Marie recevait de Tours pleins pouvoirs civils et militaires, en remplacement d’Esquiros et de Delpech, et Delpech n’en était pas même averti ! En même temps, Marie avait ordre de mettre Marseille en état de siège.

Esquiros et Delpech, dès qu’ils l’eurent appris, donnèrent défense aux imprimeurs d’imprimer les affiches proclamant l’état de siège. Ils furent obéis, et Marie dut se résigner à notifier la proclamation de vive voix uniquement à l’état-major qui l’entourait.

Le lendemain [mardi 1er novembre], cependant, les faits furent connus en ville, et dès dix heures du matin la population ouvrière courait aux armes. Au nombre environ de sept à huit mille, nous nous rendîmes à la préfecture, unis à la garde civique ; ayant mis au milieu de nos rangs la Commune révolutionnaire, nous la conduisîmes à l’hôtel de ville, où elle fut solennellement installée.

Ses premiers actes furent : ordre d’arrestation du général Marie et du général Rose ; appel au général Cluseret pour se mettre à la tête des forces du Midi, appel également appuyé par la Ligue du Midi.

Je me trouvais dans les rangs de la 2e compagnie de la garde civique, qui fut commandée pour procéder à l’arrestation de ces personnages. Hélas ! les oiseaux avaient déserté. Nous ne trouvâmes personne.

La Commune s’empara aussitôt du télégraphe. Le directeur et l’inspecteur, ayant refusé de communiquer et de transmettre des dépêches sur la réquisition de la Commune, furent arrêtés.

Le général Cluseret arriva et fut d’abord acclamé. Mais le 3e, le 4e, le 8e et le 12e bataillons de la garde nationale, bataillons réactionnaires et bourgeois, refusèrent de le reconnaître, et leurs officiers nommèrent général le colonel clérical de la garde nationale, Nicolas.

À ces nouvelles, Tours nomma Alphonse Gent administrateur du département [en remplacement d’Esquiros], avec pleins pouvoirs civils et militaires. On répondit en affichant sur tous les murs, en gros caractères, ces mots : Nous voulons le maintien d’Esquiros, et en signant de tous côtés des protestations en faveur d’Esquiros.

Cependant Gent prenait le chemin de Marseille. Il était connu comme démocrate éprouvé et énergique, et l’on avait l’espoir qu’il se serait entendu avec Esquiros et qu’ils auraient administré de concert et ensemble. Une députation fut envoyée à sa rencontre à ce sujet jusqu’à Arles, dans l’espoir de l’amener à une entente. Il se montra inflexible. À la gare de Marseille [mercredi 2 novembre], il était attendu par la bourgeoisie, qui lui fit bon accueil. Mais tout le long du chemin et à la préfecture, ce ne fut qu’un cri : Vive Esquiros !

Il monta dans le salon, et prit d’abord une attitude insolente. Esquiros vint lui tendre la main ; Gent l’accueillit froidement et d’un air dédaigneux ; Esquiros se retira aussitôt. À ceux qui lui parlaient d’entente et de conciliation, Gent répondit : « Le pouvoir est un, et c’est moi. Je ne tolérerai personne ni au-dessus ni à côté de moi. » Les têtes commençaient à se monter. Bastelica se présenta comme délégué de la Commune révolutionnaire. « La Commune ! qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria Gent. — Avant de répondre, répliqua Bastelica, je dois vous dire qu’elle a arrêté et destitué le directeur du télégraphe, et qu’elle m’envoie auprès de vous pour que vous nommiez son successeur. — Écrivez, dit Gent à son secrétaire : Ordre de remettre immédiatement en liberté le directeur du télégraphe, sous réserve de poursuivre les auteurs de son arrestation. » Et il remet l’ordre au directeur de la paix, Bellevant, qui refuse de l’exécuter et donne sur-le-champ sa démission. Gent envoie alors son frère chercher une voiture. À la porte, on refuse de le laisser sortir. Gent veut y aller lui-même. On l’arrête. Il rentre furieux. On s’apostrophe vivement. Un coup de feu malheureux part, Gent tombe blessé. Heureusement, disent les uns, malheureusement, disent les autres, il n’a pas eu grand mal. Il est à peu près guéri en ce moment.

Ce n’en a pas moins été un coup mortel pour la révolution. On essaie de cacher cette nouvelle, mais elle se répand rapidement. Le soir, par ordre de la Commune, le pseudo-général Nicolas est arrêté. Des gardes nationaux de sa légion l’apprennent. Quelques gardes civiques passent en voiture. On croit que ce sont eux qui ont arrêté Nicolas, on fait feu sur eux, et on les blesse ou les tue tous. Un des blessés arrive au poste et raconte ce qui se passe. Ceux qui s’y trouvent se rendent aussitôt sur le lieu de l’événement. De la rue et des croisées on fait feu sur eux. Ils font une charge à la baïonnette, et sont accueillis par de nouveaux coups de feu. Ils font alors un feu de peloton, et gardes nationaux et passants tombent. Le nombre des morts et des blessés, nous n’avons pu le savoir exactement ; il est peut-être moins considérable qu’on ne croit.

Il y avait en ce moment séance dans deux réunions publiques. On vient y annoncer le conflit. On propose de courir aux armes et de se rendre immédiatement à la Commune pour en protéger les membres, ou à la préfecture. C’est approuvé aux cris de : « Oui, tous, tous ! » Je vais prendre mon fusil et je cours à l’hôtel de ville. Sais-tu combien nous étions au rendez-vous ? Trente ! ! ! Nous gardâmes toute la nuit l’hôtel de ville, et, si peu que nous fussions, la réaction n’osa pas venir nous déloger. La Commune rendit à minuit un arrêté qui convoquait les électeurs pour procéder à l’élection d’un administrateur supérieur [la nomination de Gent n’étant pas reconnue par la Commune].

Le lendemain [3] cependant, les défenseurs accoururent en assez grand nombre à la préfecture. La réaction de son côté s’arma. Vers trois heures, les bataillons réactionnaires occupèrent les rues qui avoisinent la préfecture. Le 3e s’empara du palais de justice, où la Commune allait établir une Commission judiciaire. Le 8e garda le Cours Longchamp et empêcha d’y circuler. Le 4e vint se placer en face même de la préfecture, et à un moment donné nous nous couchâmes en joue avec ce bataillon. Enfin on parlementa. On convint qu’on déposerait les armes, et que chacun rentrerait chez soi. Ce ne fut fait qu’à demi, et le lendemain [4], quand on se réveilla, on put voir quatre canons braqués contre la préfecture devant laquelle les avait amenés un des bataillons réactionnaires, le 3e.

Tant que la préfecture était gardée par nous, nous pouvons dire que nous étions les maîtres. La réaction le comprenait, mais les nôtres ne le concevaient pas. Comme garantie de paix, la bourgeoisie demanda l’évacuation de la préfecture par tout le monde. Sous prétexte qu’il fallait épargner le sang, on finit par convaincre les nôtres qu’il fallait quitter ce poste important. On ouvrit les portes ; il y eut une scène de fraternisation : ouvriers et bourgeois s’embrassèrent, et tous sortirent ensemble, se mêlèrent, et à l’ombre du drapeau de l’Internationale ils firent bras-dessus bras-dessous le tour de la ville. La farce était jouée, le baiser de Judas allait porter ses fruits.

Un quart d’heure après, la garde nationale défile devant la préfecture aux cris répétés de Vive Gent ! À bas Cluseret voleur ! On venait de faire courir un infâme bruit calomnieux contre Cluseret : on répétait à la Bourse qu’il avait emporté la caisse du Comité de défense contenant vingt mille francs.

Pour mon compte, j’avais refusé de quitter la préfecture ; je protestai, et, avec quelques hommes du 9e bataillon, je formai un corps de garde et nous occupâmes les issues. Je donnai pour consigne de ne pas reconnaître les laissez-passer signés Gent, et de ne permettre à qui que ce fût l’accès auprès de sa personne. Le soir, on nous fit souper, aux frais de la préfecture, dans un petit restaurant tout près. Quand nous revînmes, notre place était prise : la garde mobile l’occupait !

À partir de ce moment, on ne fait plus un pas à la préfecture sans être arrêté par quatre sentinelles de la bourgeoisie. Si les portes de nos villes étaient aussi bien gardées que celles de la préfecture de Marseille, il y aurait certainement plus d’une cité qui n’aurait pas vu les Prussiens.

Gent gouverne. Voici ses premiers actes : annulation des décrets de la Commune révolutionnaire, réinstallation provisoire de l’ancien maire et d’une partie de l’ancien Conseil municipal, en attendant que les électeurs, convoqués pour dimanche [13 novembre], nomment une nouvelle municipalité.

Esquiros, qu’on voulait maintenir quand même, contre Gent et contre Tours, a déclaré dans une proclamation qu’il ne voulait pas associer son nom à des luttes intestines dans ce moment, et qu’il maintenait d’une manière irrévocable sa démission [207]. On le porte pour le Conseil municipal ; on veut le nommer maire de Marseille. Avant-hier [le 7] , il a eu le malheur de perdre son fils, qui a été enterré civilement en libre-penseur. Il y avait un cortège immense à ses funérailles.

Cluseret, bien entendu, n’est plus rien, Gent ayant refusé de le reconnaître.

Un autre acte de Gent a été de refuser à la Ligue du Midi le droit d’envoyer des dépêches privées soit à Gambetta, soit à Lyon. Elle n’a pu correspondre, l’interdit a été mis sur sa correspondance télégraphique. La Ligue, non reconnue, et entravée par Gent, a décidé de transférer son siège à Lyon ; je crains qu’elle ne tombe de Charybde en Scylla.

J’ai proposé, dans une réunion publique, qu’on votât pour ce fait un blâme à Gent. Eh bien, ma motion n’a eu qu’un demi-succès : on a transformé le blâme en vœu que ces dépêches soient expédiées. La garde civique, transformée en corps de francs-chasseurs, a été immédiatement envoyée « au-devant de l’ennemi », à Lyon, c’est-à-dire éloignée de Marseille. C’était un bon appoint pour nos élections ; nous en serons privés.

En revanche, on nous a envoyé ici la garde mobile d’Avignon, pays natal de Gent, — en d’autres termes la garde prétorienne de Gent. Somme toute, nous sommes vaincus, battus de toutes les manières.

Notre démocratie, cependant, forme ici une armée assez nombreuse. Ce qui manque, c’est l’état-major ; de là, désorganisation complète. La Commune révolutionnaire avait bien commencé ; mais dès les premiers coups de feu, ç’a été fini. C’était à qui aurait disparu le premier : Bastelica s’est retiré, Combe s’est retiré. Personne ne veut accepter de responsabilité, et la réaction, ne trouvant pas de résistance, a vaincu toute seule.

Telle est la situation. Nous sommes dominés maintenant. Cette éclipse subite des hommes qui ont disparu au moment où ils auraient dû montrer de l’énergie [208], les a privés de l’autorité morale qu’ils auraient pu exercer, et quand même la liste révolutionnaire passerait dimanche aux élections, ce ne sera jamais cette liste nuancée comme nous l’aurions désiré, car les noms qu’on nous propose, et qui sont acceptés, sont mitigés de bourgeoisisme. On n’ose pas ; on n’a plus l’espoir, vu les fautes commises, de faire passer des candidats révolutionnaires. Ou pactise à demi avec les adversaires, et on accouchera de quelque chose d’hybride qui ne sera ni chair ni poisson. Le nom d’Esquiros, cependant, qui est un drapeau, signifiera au moins : Opposition à Tours.

19 novembre. — Voici de nouveaux détails sur la situation. Esquiros a refusé toute candidature. Le Comité révolutionnaire et l’Égalité [209] devaient se concerter pour présenter une liste commune. Avant-hier, après plusieurs atermoiements, on devait s’entendre à onze heures du soir. Mais l’heure venue, l’Égalité annonce qu’elle refuse l’action commune et qu’elle présente sa liste à elle seule, liste bourgeoise comme tu penses bien. Il était trop tard pour élaborer une nouvelle liste. Hier donc, dans une assemblée populaire, on s’est prononcé pour l’abstention, et immédiatement une collecte a produit près de mille francs pour prêcher l’abstention. Le citoyen américain Train [210] a pris l’initiative en versant deux cents francs, et un autre citoyen également. Dimanche, c’est-à-dire demain, grand meeting à la Plaine contre les élections.


Il n’y avait plus rien à faire à Marseille : Sentiñon retourna à Barcelone, et Joukovsky reprit le chemin de Genève, marchant dans les rangs d’un bataillon de francs-tireurs qui se dirigeait vers Lyon ; Mroczkowski se fixa en décembre à Menton, pour y exercer la profession de photographe. Bastelica put rester à Marseille sans être inquiété ; Alerini dut partir avec un bataillon de mobiles, et fit trois mois de service, passant la plus grande partie de ce temps en prison, comme prévenu de « refus formel d’obéissance » et de « complot » ; mais son affaire se termina par un non-lieu.


À Lyon, au moment même où le mouvement de Marseille avortait, une nouvelle tentative était faite : le 4 novembre, l’hôtel de police était envahi, et une manifestation en armes était décidée pour remplacer le Conseil municipal par une Commune révolutionnaire ; mais la manifestation se borna à un rassemblement pacifique d’ouvriers sur la place des Terreaux. À la suite de cette journée, Parraton fut arrêté, et Chol dut se réfugier à Genève. Quant à Richard, il se tenait coi.



V.


L’hiver de 1870-1871.


Je reviens à nos Montagnes. Après le Congrès de Saint-Imier, il y eut suspension, pendant quelque temps, des réunions régulières de nos Sections et de l’action du Comité fédéral : tout paraissait désorganisé, « les esprits étaient plus préoccupés des échos des champs de bataille que des questions sociales ». Toutefois, « l’action individuelle reprenait bientôt l’œuvre suspendue ; et, tandis que nos ennemis nous croyaient écrasés, un travail tranquille — mille fois plus sérieux que tout autre — s’opérait. Quelques membres dévoués des Sections montagnardes discutaient sans cesse des moyens de donner une nouvelle vie à notre Fédération romande. On se mit d’accord sur la publication de brochures socialistes, et une commission centrale de vente fut constituée dans le sein de la Section du district de Courtelary [211]. » Par les soins de cette commission furent éditées deux brochures, que j’imprimai : 1° L’Association internationale des travailleurs, reproduction d’une série d’articles publiés par Albert Richard dans le Progrès de Lyon pendant l’été de 1870, et dont quelques-uns avaient déjà été reproduits par la Solidarité : « l’auteur y a résumé l’histoire du développement de l’Internationale, et surtout le progrès des idées au sein de cette association » ; 2° La Guerre et la Paix, par Adhémar Schwitzguébel : « cette brochure fait ressortir les véritables causes de la guerre, qu’on doit voir non pas tant dans l’ambition de tel ou tel monarque, mais avant tout dans le désordre économique dont souffre la société ». Nous publiâmes en outre un Almanach du Peuple pour 1871, contenant les articles suivants (les articles n’étant pas signés, j’indique le nom de leurs auteurs) : Les caisses de résistance (Adhémar Schwitzguébel), dialogue destiné à réfuter le raisonnement d’un ouvrier qui essaie de persuader à un camarade que « la pièce de un franc qu’il donne chaque mois pour la caisse de résistance serait plus avantageusement placée à la caisse d’épargne » ; Les partageux (Adhémar Schwitzguébel), article démontrant que les véritables « partageux » sont les exploiteurs ; L’Association internationale des travailleurs (Adhémar Schwitzguébel), court exposé des principes de l’Internationale et de la théorie collectiviste ; La réforme de l’éducation (James Guillaume), montrant que la transformation de l’éducation publique ne peut s’accomplir que dans une société dont les bases seront radicalement transformées ; Une Commune sociale (James Guillaume), essai dans lequel j’exposais, avec nos idées d’alors, ce que serait, « non pas une commune telle qu’on en pourra voir dans un siècle, alors que, la réforme sociale ayant été radicalement accomplie partout, il se sera formé une génération nouvelle qui n’aura gardé de nos préjugés, de notre ignorance et de nos misères qu’un lointain souvenir historique », mais « une commune immédiatement après la révolution sociale, pendant cette époque de transition dans laquelle il faudra faire du socialisme avec les hommes et les choses d’aujourd’hui ». Notre petit Almanach trouva de nombreux lecteurs, et l’édition en fut rapidement écoulée.

Je puis donner quelques indications sur cette activité silencieuse qui fut la nôtre pendant l’hiver 1870-1871, au moyen de lettres écrites par moi à Joukovsky, dont quelques-unes se sont retrouvées : ce sont les seules épaves restant de la correspondance très étendue que j’entretenais à cette époque avec de nombreux camarades, tant en Suisse que dans d’autres pays. Mais il convient, je crois, de mettre en garde le lecteur contre une illusion d’optique presque inévitable, dont il devra se défendre : en voyant ma documentation réduite presque exclusivement — pendant près d’une année — à des extraits de mes lettres à Joukovsky, il sera naturellement tenté de se figurer que celui-ci a joué à ce moment un rôle très important dans notre organisation et notre propagande, ce qui serait commettre une grosse erreur ; c’est le hasard qui a voulu que mes lettres à Joukovsky se soient seules conservées, tandis que celles, beaucoup plus sérieuses, que j’échangeais avec des amis plus intimes et des militants plus actifs, sont perdues.

Après son retour à Genève, vers le milieu de novembre, Joukovsky était rentré en rapports avec moi ; je l’avais vivement engagé à nous aider à ressusciter la Solidarité, en trouvant un imprimeur à Genève, et en assumant les fonctions de rédacteur en chef que j’avais dû abandonner en septembre. Il avait répondu qu’il accepterait la tâche si on la lui imposait, et qu’il chercherait un imprimeur.

Le 28 décembre, je lui écrivais à ce sujet :


Voici ce que les amis des Montagnes proposent : la Solidarité paraîtrait dans les circonstances importantes seulement, comme feuille irrégulière ; le prix de l’abonnement serait de deux francs pour vingt numéros. Maintenant, es-tu toujours disposé à te charger de cette lourde tâche ? as-tu trouvé un imprimeur ?... Ici les affaires vont mal, il n’y a plus d’Internationale du tout à Neuchâtel ; je suis le seul qui soit resté en correspondance avec les amis. J’espère pourtant que dans quelques semaines cette lassitude produite par les événements cessera. Cependant il ne faut pas se le cacher, les événements de France nous ont porté un coup fatal en dissipant bien des illusions, et il n’y a plus que les hommes tout à fait sûrs qui soient restés sur la brèche. Tu auras sans doute connaissance, par Schwitzguébel, du centre de propagande que nous avons formé à Saint-Imier : c’est le seul point où il y ait encore de la vie... Et Perron, nous a-t-il décidément abandonnés jusqu’au grand jour ? Il y a bien longtemps que je n’ai eu de ses nouvelles...


À Lyon, il avait été question, en novembre et décembre, de la création d’un journal socialiste qui se serait appelé la République universelle ; Richard, qui se tenait caché, avait été invité, par les quelques militants qui luttaient encore, à y collaborer [212]. Mais les événements du 20 décembre (manifestation populaire provoquée par la nouvelle de la bataille de Nuits ; meurtre du commandant Arnaud ; arrestation et assassinat de l’international Charvet par un officier) eurent pour conséquence l’établissement d’un régime de terreur bourgeoise qui pesa sur Lyon jusqu’en février 1871, et le projet de journal fut abandonné.

Nous songions, dans notre petit groupe des Montagnes, aux meilleurs moyens de continuer à exposer et à vulgariser les idées fodamentales du socialisme. Il avait été question de publier un volume où aurait été développée la théorie collectiviste. Schwitzguébel proposa d’écrire plutôt une série de brochures ; et, dans une lettre à Joukovsky du 17 janvier 1871, il indiquait pour cette série les sujets suivants: « 1° Le travail et le capital ; 2° Le patronat et le salariat ; 3° Les grèves et les caisses de résistance ; 4° De la coopération ; 5° De la propriété , 6° De l’organisation communale et de la fédération des comnmnes ; 7° De l’instruction intégrale ; 8° Du procès historique entre la bourgeoisie et le prolétariat, ou la révolution sociale. » À mon tour j’émis mes idées à ce sujet dans la lettre suivante, du 22 janvier :


« Mon cher Jouk,... L’idée de Schwitzguébel, relativement à une série de brochures à faire, me paraît excellente. Justement nous avons parlé dernièrement, avec lui et Ozerof, de la nécessité qu’il y aurait d’exposer, dans un ouvrage qui serait la contre-partie du Kapital de Marx, notre théorie an-archiste et révolutionnaire. Seulement, faire un gros volume demande deux choses : une étude très approfondie de tous les détails de la question sociale, étude qu’il est très difficile à un homme de faire complètement à lui seul ; puis beaucoup de temps. Aussi la réalisation de ce plan me paraissait impossible. Du reste Michel écrit en ce moment un livre qui, paraît-il, répondra jusqu’à un certain point au désir exprimé [213].

Mais l’idée de Schwitzguébel lève les difficultés. Au lieu d’un gros livre, œuvre d’un seul, œuvre nécessairement défectueuse et faible sur plusieurs points, — au lieu d’un volume coûtant cher, — on partage la matière : on s’accorde sur un plan, sur une série de chapitres, qui forment une suite de brochures à la fois indépendantes les unes des autres et se complétant mutuellement. Ces brochures seront toutes écrites d’après les mêmes principes, par des personnes qui sont d’accord sur la théorie, et cependant il y aura de la variété ; et elles seront l’œuvre de spécialistes, chacun traitant la question qui lui est plus familière.

Avant d’entreprendre cette œuvre, il faudrait bien examiner encore la division du sujet, et tâcher d’arriver à une classification méthodique des questions ; puis, cela fait, nous diviserions l’ouvrage. Je ne serais pas d’avis de demander la collaboration des Français et des Belges en général ;... je proposerais seulement de parler de la chose à Robin et à De Paepe : ce dernier pourrait traiter de main de maître les rapports entre les sciences et le socialisme, montrer la nécessité historique et naturelle de l’égalité ; Robin pourrait traiter de l’instruction intégrale, qui est sa spécialité. Toi, Schwitz et moi, nous ferions le reste ; je pense que Sentiñon est trop occupé pour nous aider. J’écrirai demain à Robin, à qui je dois une lettre ; et je prierai Schwitz, comme secrétaire de la Commission de propagande, d’écrire à De Paepe...

Maintenant, il me semble qu’il y aurait à faire, avant tout, une brochure d’actualité : il faut absolument publier notre opinion sur la situation. J’avais fait là-dessus un article pour l’Almanach, mais il n’a pas pu y entrer faute de place [214]. Voici ce que je te propose à cet égard : Tu pourrais écrire l’histoire, à notre point de vue, des mouvements de Lyon et de Marseille ; on y joindrait l’histoire de celui de Brest, racontée par Robin (je l’ai), et de celui de Rouen si nous pouvons trouver des renseignements ; puis aussi des renseignements sur les mouvements de Paris. Tout cela serait suivi d’une appréciation générale sur la situation de la France et de la cause socialiste.

Tu pourrais parfaitement rédiger cette petite brochure. Avant tout, des faits, des faits authentiques ; mettre en lumière les turpitudes de la bourgeoisie et de la Défense nationale, expliquer les causes de l’insuccès de nos amis, mais en les ménageant. Tout cela pourrait s’arranger avec ce que tu prépares sur l’Alsace et la Lorraine.

Il n’y aurait pas moyen, je crois, de condenser cela en seize pages. Il faudrait faire deux feuilles, et on vendrait la brochure vingt centimes... Tu parles d’articles à faire sur la situation. Je trouve que le premier de tous les articles, ce doit être la brochure que je te demande : elle résumera le passé, elle répondra aux accusations lancées contre nous et nos amis ; tout cela serait impossible à faire dans des articles de journaux ... Voici le plan improvisé que je propose pour la brochure sur la situation (titre à trouver) :

« Introduction. Nécessité impérieuse où les socialistes sont de s’expliquer, de repousser les calomnies, de faire la lumière sur des faits dénaturés, et de dire ce qu’ils pensent de la situation.


« I. Partie historique.

« Lyon. La journée du 28 septembre. Ses causes. Comment elle a été préparée. Par qui elle a été faite. Ce que voulaient ses auteurs. Récit des incidents les plus intéressants, surtout du traquenard dans lequel sont tombés les socialistes. Causes de l’insuccès. — Fureurs de la réaction. Emprisonnement de Blanc et de Valence, calomnies odieuses contre eux. — Enfin exposé de ce qui s’est fait à Lyon jusqu’à ce jour : exécution d’Arnaud, rigueurs contre les socialistes, interdiction des réunions publiques, assassinat de Charvet, etc.

« Dire un mot du triste rôle de Cluseret.

« Marseille. Là, je te laisse le soin de tracer toi-même le cadre. Il serait bon de reproduire quelques-uns des documents officiels de la Commune ; les as-tu gardés ?

« Brest. Je m’en charge ; j’ai les détails par Robin.

« Rouen. Je tâcherai de savoir aussi quelque chose par Robin.

« Paris. Récit des échauffourées de Flourens, Blanqui, Pyat et Cie [215]. Parler du rôle passif de l’Internationale [216]. As-tu des détails ? J’en ai quelques-uns.

« Si tu as des renseignements sur les mouvements des autres villes, il faudrait les ajouter.

II. Partie politique.

« Après avoir indiqué les moyens que les socialistes auraient employés pour sauver la France, faire la critique de la Défense nationale. — Tableau rapide de la situation actuelle. — Comment cela finira-t-il ? — Q’u’y a-t-il à espérer pour le socialisme dans l’avenir ? Quelle doit être sa ligne de conduite ? »


Dans cette même lettre, j’exposais les éléments du budget du journal: 500 exemplaires en demi-feuille (deux pages) coûteraient 28 fr. (c’était ce qu’ils coûtaient à Neuchâtel) ; port, trois-quarts de centime par exemplaire pour un journal hebdomadaire, ce qui fait dix centimes par trimestre ; le prix serait aussi de dix centimes pour un journal paraissant irrégulièrement. S’il paraissait vingt numéros en six mois, la dépense serait de 620 fr. (impression 56o fr. ; ports, pour 300 exemplaires seulement, 60 fr.), et 300 abonnements à deux francs produiraient 600 francs. « Je crois même que le numéro pourrait coûter moins de 28 fr., si au lieu de tirer à 500 on ne tirait que juste le nombre nécessaire pour servir les abonnés. » Pour un journal de quatre pages, il faudrait 600 abonnés à deux francs, car un numéro coûterait au moins 50 fr. d’impression pour 600 exemplaires ; pour vingt numéros la dépense serait de 1.120 fr. (impression 1.000 fr., ports pour six mois, 120 fr.) ; recettes, 600 abonnés à deux francs, 1.200 fr. « Mon opinion est qu’il faut commencer modestement par une demi feuille ; car l’essentiel est de ne pas aller encore faire une mauvaise affaire au point de vue financier : ce serait notre coup de grâce [217]. »

J’avais envoyé à Joukovski, avec cette liste, le projet d’une circulaire, datée du 20 janvier, qu’il fit imprimer à Genève avec un formulaire d’abonnement. Cette circulaire est adressée « Aux anciens abonnées de la Solidarité », et commence ainsi : « La Solidarité, après un silence de cinq mois, va reparaître... »

Dans une lettre du 25, je revenais sur les raisons qui devaient faire renoncer à l’idée d’un volume et accepter de préférence le projet d’une série de brochures :


Ma pensée n’est pas qu’on doive écrire la contre-partie du Kapital de Marx : ce serait nous lancer dans la science abstraite, et non faire de la propagande populaire. Nos brochures seront certainement ce qu’on pourra faire de mieux, à la fois comme exposé de nos théories et comme polémique contre le socialisme autoritaire.


Le 27, j’exposai à Joukovsky le plan définitif de la brochure d’actualité. Gaspard Blanc serait chargé d’écrire l’histoire des événements de Lyon, et Ozerof, en sa qualité de témoin oculaire, reverrait son récit. Pour Marseille, on utiliserait une lettre détaillée d’Alerini, du 9 novembre 1870, avec quelques modifications et adjonctions [218]. Joukovsky ferait l’introduction, Joukovsky et Schwitzguébel écriraient la partie politique ; pour la partie historique, je me chargerais de Brest, de Rouen, de Paris et de la mise au point des autres relations. La brochure aurait 32 pages, 48 au maximum ; imprimée à 500 exemplaires, elle coûterait 35 fr. par feuille, plus 12 à 15 fr. de brochage, 10 fr. de ports, en tout 130 francs. Joukovsky aurait à m’envoyer son manuscrit pour le 10 février.

VI.


Capitulation de Paris (28 janvier 1871). — L’armée de Bourbaki en Suisse. — Les élections en France. Lettre de Varlin (20 février).


La capitulation de Paris (28 janvier) permit de communiquer de nouveau avec la grande ville, qui était restée séparée de nous pendant quatre mois et demi (depuis le 19 septembre). Il faut avoir vécu en ce temps-là pour savoir ce que c’est qu’une Europe sans Paris, et combien noire est la nuit quand la capitale de la Révolution est éclipsée. Oh ! ces longs mois durant lesquels la voix de Paris était muette, durant lesquels Bismarck seul avait la parole, je n’y puis penser sans frissonner encore au souvenir de l’affreux cauchemar.

Je n’ai pas parlé de ma situation personnelle durant ce sombre hiver : mes souvenirs, en effet, n’ont droit à figurer dans ces pages que pour ce qui se rapporte à l’histoire de l’Internationale, il suffira de dire que la détresse qui m’avait contraint à recourir à la bourse de Blin, en septembre, se prolongea pendant bien des mois, l’imprimerie n’ayant plus ou presque plus de travail : ce fut, pour ma jeune femme, une période d’angoisses et de privations courageusement supportées. À la misère qui assiégeait le foyer domestique se joignaient les douleurs que nous faisaient éprouver chaque jour les nouvelles des triomphes de la réaction et de la conquête. Une petite fille nous était née ; et lorsque, pour l’endormir ou la calmer, je la berçais dans mes bras, je lui chantais une vieille chanson de Béranger qui exprimait bien nos sentiments, — celle-ci :

Au bruit des lugubres fanfares,
Enfant, vos yeux se sont ouverts :
C’était le clairon des barbares
Qui nous annonçait nos revers.
Au milieu des alarmes,
Entourés de débris,
Vous mêliez à nos larmes
Votre premier souris !

Fréquemment, des officiers prussiens, en uniforme, venaient à Neuchâtel, où ils rendaient visite à des familles de l’aristocratie du lieu : on les rencontrait dans les rues, l’air insolent et raide ; ils semblaient marcher en pays conquis ; une envie folle nous prenait de leur crier: Vive Paris ! et plus d’un robuste ouvrier, qui faisait le poing dans sa poche, les suivait d’un regard chargé de haine. Nous détestions dans les officiers prussiens l’incarnation de la tyrannie brutale : nous ne savions pas encore ce qu’allaient être les officiers versaillais !

J’écrivis le 1er février à Varlin, par l’intermédiaire d’une personne sûre, pour le prier de m’envoyer de ses nouvelles et de celles des amis, et lui donner des nôtres. Mais les lignes de chemin de fer étaient coupées sur bien des points, et ce n’était que par un long circuit qu’on pouvait arriver à Paris : ma lettre mit vingt jours à faire le voyage. La réponse, que je donnerai plus loin, mit aussi un temps assez long à me parvenir.

Le 29 janvier [219] et les jours suivants, j’assistai au lugubre défilé de l’armée de Bourbaki, qui traversa presque tout entière la ville de Neuchâtel. Ce spectacle nous donna l’ineffaçable impression des atroces réalités de la guerre. Je vois encore les malheureux Français, lignards, zouaves, turcos, mobiles, dragons, descendant en une interminable colonne, incessamment renouvelée, la route des Terreaux, mornes, lamentables, affamés, écrasés de fatigue, les pieds presque toujours enveloppés de linges ou de paille. On ne pouvait pas, dans une ville de quinze mille habitants, loger trente à quarante mille hommes ; la troupe bivouaquait où elle pouvait ; la nuit venue, des soldats incapables de faire un pas de plus restaient affalés dans la rue, sur les trottoirs, grelottant ; j’en recueillis une trentaine, deux soirs de suite, dans le local de l’imprimerie ; pendant ce temps, certains jeunes officiers, des bonapartistes assurément, sans s’occuper de leurs hommes, s’attablaient dans les cafés, où la population, indignée, les huait. De toutes parts les habitants s’empressaient pour soigner les blessés, les éclopés aux pieds gelés, les malades, qu’on installa dans les écoles et dans un temple, transformés en infirmeries ; chacun leur apportait des provisions, des vêtements, du linge, des chaussures. Au bout de quelques jours, la plus grande partie de l’armée avait été disséminée en différentes régions de la Suisse, et il ne resta à Neuchâtel et aux environs que quelques milliers d’hommes. Ces pauvres gens avaient apporté avec eux toute sorte de maladies, entre autres la petite-vérole noire, qui sévit pendant plusieurs mois à Neuchâtel. Les membres de l’Internationale furent parmi les plus zélés à se dévouer comme infirmiers volontaires ; et quelques-uns d’entre eux, qui se trouvèrent avoir la vocation, se transformèrent pendant un certain temps en infirmiers professionnels, rétribués par la ville.

Le 3 février, écrivant à Joukovsky, je lui racontais la subite invasion de notre petite cité par cette armée en déroute, et la façon dont quelques-uns de nos camarades s’employaient à la fois, auprès des « bourbakis », aux soins matériels et à la propagande révolutionnaire : « Treyvaud, Bêtrix et d’autres font chaque nuit la soupe pour les blessés logés dans l’église ; ils en profitent pour leur distribuer des brochures socialistes, mais je crois bien que c’est peine perdue ». Dans la même lettre, je disais qu’on m’avait annoncé de Lyon, le 28 janvier, que Gaspard Blanc était toujours en prison (nous l’avions cru rendu à la liberté), mais que, néanmoins, je lui avais écrit une lettre qui lui serait remise, pour lui parler de la brochure.

Le 5 février, Spichiger, Schwitzguébel et moi nous nous rencontrions aux Convers [220] pour causer ; et le surlendemain 7, Schwitzguébel écrivait à Joukovsky pour l’aviser de nos décisions, prises d’accord avec ceux des membres de nos Sections que nous avions pu consulter. La publication de la Solidarité commencerait aussitôt que trois cents camarades se seraient inscrits comme abonnés ; le premier numéro aurait exceptionnellement quatre pages, et contiendrait les articles suivants : une histoire de la Fédération romande depuis la suspension de la publication de la Solidarité, par Schwitzguébel ; un article sur la situation générale, que je devais rédiger en utilisant un manuscrit que venait de m’envoyer Jouk ; le rapport de la commission de vérification des comptes de la Solidarité ; des lettres des Sections relatives à la réapparition du journal ; des nouvelles diverses. Quant aux brochures de propagande, la division des matières proposée par Schwitzguébel avait été rejetée, après mûr examen, comme trop métaphysique et trop sèche ; d’ailleurs il eût été difficile de trouver des collaborateurs sachant écrire d’une façon à la fois scientifique et populaire. Une autre proposition avait été adoptée, se tenant plus sur le terrain des faits que sur celui des idées : on ferait tout d’abord une brochure sur les Caisses de résistance, où l’on pourrait, à propos de ce sujet pratique, parler de toutes les questions concernant le capital et le travail ; tandis que si l’on avait pris pour point de départ, comme dans la proposition primitive de Schwvitzguébel, une étude intitulée Travail et capital, on n’aurait pu donner que quelque chose de très insuffisant au point de vue scientifique, et que les ouvriers liraient peu. Il avait donc été résolu de publier une première série de quatre brochures intitulées : Les caisses de résistance ; La coopération ; Le crédit ; La propriété. C’est là, ajoutait Schwitzguébel, la série qui a paru la plus méthodique, parce qu’elle correspond aux manifestations successives de la pensée ouvrière : en effet, ce sont les caisses de résistance qui ont donné naissance à l’Internationale, et qui forment la base de toute organisation ouvrière ; puis est venue la coopération, puis le mutuellisme (crédit), puis le collectivisme (propriété). On publierait ensuite une seconde série, « rentrant dans ce que l’on peut appeler l’ordre révolutionnaire » ; mais il fallait attendre les expériences qui seraient faites avec les premières brochures [221].


Cependant, en France, les élections pour la nomination de l’Assemblée nationale, qui devait siéger à Bordeaux, avaient eu lieu le 8 février. Le 14 j’écrivais à Joukovsky :


Il paraît qu’à Paris les rouges ont eu le dessus. C’est toujours une consolation relative ; car si Paris eût voté pour les Orléans ou les Bonaparte, il ne serait resté qu’à se couvrir la tête de cendre. La Constituante ne fera rien de bon, on le sait ; et cependant il sera intéressant d’entendre encore une fois la voix de Louis Blanc, de Quinet, de Pyat, et peut-être aussi celle de quelques internationaux ; car on parle de Varlin, Johannard, Assi, etc., comme candidats, et j’ignore s’ils n’ont pas été élus.


Dans sa lettre du 7 février, Schwitzguébel disait à Joukovsky, à propos de la future Assemblée nationale, et de la « guerre à outrance » que réclamaient la plupart des républicains avancés : « Que penses-tu de la situation ? Voici ma manière de voir : Ce n’est pas l’honneur français qu’il faut sauver, c’est la Révolution ; or, la résistance à outrance me paraît être l’épuisement, sans utilité, des forces révolutionnaires de France. Le mieux serait donc la paix ; puis, les Prussiens partis, envoyer au diable la Constituante et constituer les Communes. Si tu crois que c’est en effet la route à suivre, emploie l’influence que tu peux avoir auprès de nos amis français pour leur faire comprendre cette idée. »


Dans la seconde moitié de février, F. Buisson arriva de Paris et passa deux ou trois jours à Neuchâtel. Je le vis chez mes parents, et je déjeunai un jour chez lui : il me donna des nouvelles de la plupart des militants de l’internationale, qu’il avait appris à connaître ; il s’était trouvé à la manifestation du 22 janvier, dans les rangs d’un bataillon des Batignolles, avec Varlin et Malon ; il avait fondé, dans le 17e arrondissement, sous le patronage de la municipalité, un orphelinat où avaient été recueillis pendant le siège un certain nombre d’enfants ; il cherchait un collaborateur pour cette œuvre d’enseignement populaire, et il me proposa d’entrer dans l’établissement comme instituteur pour y travailler à ses côtés à la grande cause de l’émancipation du peuple par l’éducation. Il parlait avec une chaleur d’apôtre, évoquant le souvenir de Pestalozzi à Stanz ; son enthousiasme me gagna, et l’idée d’aller à Paris, au foyer de l’action révolutionnaire, me joindre aux amis qui travaillaient, infatigables, à donner à l’Internationale une organisation solide, me souriait. J’acceptai donc la proposition. Nous devions partir le soir même ; et il était entendu que le mois suivant, après avoir achevé l’installation définitive de l’orphelinat, nous reviendrions l’un et l’autre à Neuchâtel chercher notre famille. Ma femme, bien qu’un peuémue à la pensée de me voir entrer dans la fournaise parisienne, n’avait pas dit non. Quant à l’imprimerie, on ferait revenir de Paris mon frère, qui y était resté pendant le siège et y avait servi successivement comme franc-tireur et comme garde national, et il en reprendrait la direction. J’allai sur-le-champ à la banque Pury et Cie, où l’imprimerie avait un compte-courant, prendre une somme de trois cents francs, et à la chancellerie d’État me faire faire un passeport [222]. Mais à mon retour chez mes parents, tout était changé : dans l’intervalle, mon père, qui voyait mon projet de mauvais œil, et que mon départ précipité allait mettre dans l’embarras, avait parlé à Buisson, et celui-ci, à sa demande, avait consenti à modifier son plan. Il me déclara donc que, réflexion faite, il trouvait plus sage d’attendre encore : ma présence n’était pas indispensable en ce moment, et il vaudrait mieux remettre mon départ au mois suivant ; je pourrais alors emmener avec moi ma famille, au lieu d’être obligé de revenir la chercher. Je n’avais qu’à m’incliner devant sa décision ; et il partit seul, par Bâle. Je m’étais trouvé, ce jour-là, à l’un de ces tournants de la destinée qui décident de tout un avenir : si j’avais accompagné Buisson à Paris, j’aurais été mêlé aux événements de la Commune, et j’eusse peut-être partagé le sort de mon ami Varlin et de tant d’autres.


Le 24 février, j’écrivais à Joukovsky :


Tu as envie de savoir mon avis sur la part que doivent prendre les Français au mouvement politique ? Mon Dieu, mon cher, tout cela est fort complexe. Il faut être libre pour choisir la meilleure tactique. Je pense que tous les moyens sont bons si on peut être réellement utile à la cause. Ce qu’il faut combattre, à mon avis, ce ne sont pas tant les candidatures ouvrières, la participation des ouvriers aux luttes politiques, etc., car tout cela, à un moment donné, peut avoir son utilité. Ce qu’il faut combattre, c’est l’idéal des communistes allemands, ce fameux Volksstaat. Ils veulent la candidature ouvrière pour arriver au Volksstaat. Pour moi, je suis prêt à accepter les candidatures ouvrières, mais à la condition qu’elles nous mènent à l’an-archie. Or en ce moment, en France, elles ne peuvent avoir que cette dernière signification.


Et, à propos des mouvements du 31 octobre et du 22 janvier à Paris, sur lesquels j’avais été enfin renseigné par F. Buisson :


Ces deux insurrections, loin d’être blanquistes, ont été l’œuvre de l’Internationale. En particulier, le mouvement du 22 janvier a été dirigé par Malon en personne.


Revenant sur la « brochure d’actualité », j’annonçais que Gaspard Blanc [223] m’avait répondu et s’était chargé du récit des événements de Lyon, et qu’il offrait d’engager Bastelica à écrire celui des événements de Marseille : « Naturellement j’ai accepté. En fondant le récit de Bastelica avec le tien, nous aurons quelque chose de plus complet ; et, comme nous sommes avertis, nous contrôlerons ce qui, dans le récit de Bastelica, a besoin de l’être... J’ai déjà imprimé ton introduction [224]. »


Vers la fin de février arriva enfin la réponse de Varlin à ma lettre du 1er. La voici [225] :


Paris, le 20 février 1871.

Mon cher Guillaume, On me communique à l’instant votre lettre ; je m’empresse d’y répondre, afin de vous rassurer sur nos existences. Tous les internationaux avee lesquels vous avez pu être en relations sont encore vivants ; ceux de nos amis qui ont été tués ou blessés, je ne crois pas que vous les connaissiez, si ce n’est P..., qui d’ailleurs n’a été que blessé légèrement ; il va complètement mieux.

Malon et Tolain sont à Bordeaux comme représentants du peuple ; ils ont une rude tâche à remplir dans une aussi triste assemblée.

Ici, nous aurions voulu que la province continuât la lutte à outrance ; nos amis révolutionnaires seraient allés, par tous les moyens possibles, rejoindre Garibaldi et ses valeureux soldats. Mais nous n’osons plus espérer cela. Je ne suis pas bien sûr que nos lettres parviennent sûrement et sans être lues, aussi je crois que nous devrons ajourner les renseignements détaillés que nous aurions à échanger entre nous. Je me contenterai pour aujourd’hui de vous dire que nous avons fait notre devoir à toutes les occasions, et si les traîtres Trochu, Favre et consorts ont réussi à nous livrer après nous avoir vendus depuis longtemps, ce n’est certes pas notre faute, mais bien celle des Parisiens qui ont persisté aveuglément jusqu’au dernier jour à croire en la parole de ces avocats qui, dans toutes leurs proclamations, jusqu’à l’avant-veille de la capitulation, affirmaient constamment qu’ils voulaient combattre et vaincre ou mourir, tandis que dès le premier jour ils n’avaient songé qu’à capituler.

Votre lettre me fait espérer que nos amis de Lyon, Marseille et les départements du Midi sont sains et saufs : j’en suis heureux. À bientôt. Cordiales poignées de main aux amis.

E. Varlin.
8, rue Larrey, à la Marmite.

P. S. Votre lettre en date du 1er février n’est arrivée qu’aujourd’hui 20 février.


Cependant les listes d’abonnés pour la Solidarité ne se remplissaient que très lentement. La nécessité d’avoir un journal à nous se faisant sentir chaque jour davantage, quelques membres prirent l’initiative d’une assemblée des Sections montagnardes, « sorte de Landsgemeinde », comme disait une lettre de Saint-Imier, qui eut lieu le 26 février à la Chaux-de-Fonds. On y résolut de constituer une société garante de l’existence du journal ; un comité formé à Genève par les soins de Joukovsky fut chargé de l’administration et de la publication, et une commission choisie dans le sein de la Section du district du Courtelary dut prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la prompte réapparition du journal et la constitution immédiate de la société des garants.


VII
Bakounine commence (novembre 1870) un ouvrage politique et philosophique, dont il continue la rédaction jusqu’au milieu de mars 1871. Sa détresse matérielle pendant l’hiver 1870-1871.


J’ai maintenant à parler de Bakounine et de son activité comme écrivain, de novembre 1870 à mars 1871. On a vu qu’aussitôt revenu à Locarno, il avait commencé un nouvel ouvrage, faisant suite aux Lettres à un Français. Il comptait le faire imprimer à Genève, à l’Imprimerie coopérative, et entra en correspondance à ce sujet avec Ozerof, Ogaref et Joukovsky. Une lettre écrite à Ogaref (en russe), le 19 novembre [226], nous apprend qu’il lui avait fait un envoi de manuscrit, et qu’il avait déjà, à ce moment, une quarantaine d’autres pages terminées : « Si je ne le les envoie pas tout de suite, c’est que je dois les avoir sous la main jusqu’à ce que j’aie achevé l’exposé d’une question très délicate ; et je suis encore bien loin de voir la fin de mon ouvrage ». Il ajoutait ensuite : « Ce ne sera pas une brochure, mais un volume : sait-on cela à l’Imprimerie coopérative ?... Ozerof m’écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t’en prie, mon ami, demande à Jouk de t’aider. Je suis persuadé qu’il ne refusera pas son concours. Une intelligence et deux yeux, surtout lorsque ce sont les tiens, valent déjà beaucoup, mais deux intelligences valent encore mieux [227]. S’il accepte, je serai tout à fait tranquille à ce sujet... Remets-lui immédiatement la lettre ci-jointe. » Et dans un post-scriptum il insistait encore sur la crainte qu’il avait des fautes d’impression : « Tu as peine à déchiffrer mon écriture, de sorte que si tu te chargeais de corriger les épreuves de mon livre à toi seul, cela amènerait immanquablement des erreurs. Tu me ferais parler un autre langage, ce qui me jetterait dans le désespoir. Je tiens beaucoup à ce que ma brochure ou mon livre soit correctement imprimé, c’est pourquoi je te répète encore une fois : Une intelligence vaut beaucoup, deux valent mieux. »

Dans la lettre à Joukovsky [228] (en russe) Bakounine lui disait : « J’écris et je publie maintenant, non une brochure, mais tout un livre, et Ogaref s’occupe de le faire imprimer et d’en corriger les épreuves. Mais tout seul il n’a pas la force nécessaire ; aide-le, je te le demande au nom de notre vieille amitié, qui, bien qu’elle ait été voilée de quelques nuages dans ces derniers temps, cependant, malgré tout, — je parle en en jugeant d’après moi-même, — n’a pas changé. Donc, je t’en prie, aide Aga [Ogaref] pour l’impression et la correction. Ogaref te communiquera tous les détails. »

La composition typographique des premiers feuillets du manuscrit avait été commencée; mais Bakounine n’envoyait pas la suite. Faute d’avoir fait au préalable un plan pour son ouvrage, il s’était lancé dans une de ces digressions dont il était coutumier et qui lui faisaient souvent oublier son point de départ : il avait entrepris toute une discussion métaphysique sur l’idée de Dieu [229]. Continuant son travail dans cette direction pendant les mois de décembre et de janvier, il poussa la rédaction de son manuscrit jusqu’à la page 256 ; puis, s’étant enfin aperçu qu’il s’était engagé dans une impasse, il s’arrêta, revint sur ses pas, et, conservant seulement les 80 premières pages de son travail [230], greffa sur ce début une suite toute différente de la première.

Cependant j’étais rentré, moi aussi, en correspondance avec Bakounine, en janvier, je crois. Ce long silence, de ma part, venait simplement de ce que j’avais ignoré, jusqu’alors, où il se trouvait ; dès que j’eus appris, par Joukovsky ou par Ozerof, qu’il était de retour à Locarno, et qu’il s’occupait à y préparer un livre, je lui écrivis. De sa part à lui, il y avait eu, j’imagine, un autre motif : il était un peu confus de l’insuccès de sa campagne révolutionnaire de France, — quoique le résultat négatif ne pût lui en être imputé, — et il se tenait silencieux dans sa retraite, ne sachant trop ce que ses amis du Jura avaient dû penser de son aventure. Nous avions du moins le sentiment que telle pouvait être la raison de son mutisme : aussi ma lettre fut-elle particulièrement affectueuse, et il me répondit aussitôt, en me témoignant toute la satisfaction qu’il éprouvait à renouer avec nous.

Je lui offris mes services pour surveiller l’impression de son nouvel ouvrage. Comme le livre, dont le titre devait être La Révolution sociale ou la dictature militaire, s’imprimait à Genève, il me demanda, non de lire les épreuves, mais de revoir son manuscrit avant la composition typographique. Il m’envoya donc, à partir du 9 février, les feuillets nouveaux, au delà de la page 80, qu’il venait d’écrire (les 80 premiers feuillets se trouvaient déjà à Genève) ; et les notes quotidiennes de son calendrier-journal [231] donnent l’indication de ces envois :


Février 9. — Brochure : envoyé à Guillaume pages 81-109, en tout 29 pages. — 11. Brochure : envoyé à Guillaume pages 110-121, en tout 12 pages. — 12. Bonne lettre de Guillaume. — 14. Lettre à Guillaume. — 16. Brochure : envoyé à Guillaume pages 122-138. — 19. Pages 139-148 envoyées à Guillaume. — 23. Lettre à Guillaume. — 25. Brochure : envoyé à Guillaume 21 pages, de 149 à 169. — Mars 1er. Brochure : envoyé à Guillaume, lettre et pages 170-199. — 9. Envoyé à Guillaume brochure pages 200-246. — 11. Envoyé lettre à Guillaume. — 12. Reçu faire-part de la mort de Palix [232]. — 16. Envoyé à Guillaume 26 pages (247-272). — 18. Pars demain pour Florence. Envoyé 13 pages (273-285).


Au verso du feuillet 109 du manuscrit (envoi du 9 février), Bakounine a écrit : « Demain enverrai autant, avec lettre ». — Au verso du feuillet 121 (envoi du 11 février) : « 12 pages, 110-121. Lettre demain. » — Au verso du feuillet 138 (envoi du 16 février): « 1re livraison. 1-138 pages [233] ». — Il n’y a rien d’écrit au verso des feuillets de l’envoi du 19 février, pages 139-148. — Au verso du feuillet 169 (envoi du 25 février), il a écrit : « Pages 149-169 inclusivement. Je te prie, cher ami, envoie tout le manuscrit corrigé à Ozerof qui le demande à grands cris. En tout, avec ceci, je t’ai envoyé 89 pages (81-169). » — Au verso du feuillet 199 (envoi du 1er mars) : « Pages 170-199 inclusivement ». — Il n’y a rien d’écrit au verso des feuillets de l’envoi du 9 mars, pages 200-246. — Au verso du feuillet 247 (envoi du 16 mars, pages 247-272) : « 26 pages, 247-272 inclusivement. Après-demain à peu près autant. Attends ta lettre. » — Au verso du feuillet 273 (envoi du 18 mars) : « 13 pages, 273-285 inclusivement. Je pars demain pour Florence ; reviendrai dans dix jours. Adresse tes lettres toujours à Locarno. Quand pars-tu [234] ? Attends de tes nouvelles. J’embrasse Schwitz. Ton M. B. »

Je dirai plus loin la fin de l’histoire de ce manuscrit, dont les 138 premières pages seulement ont été publiées du vivant de l’auteur. Je veux ici emprunter encore aux notes du journal de Bakounine quelques lignes qui montrent dans quelle détresse matérielle il se trouvait durant cet hiver, après avoir épuisé, pour les dépenses de son voyage de Lyon et de Marseille, toutes les ressources que pouvaient lui procurer les emprunts auprès de ses amis de Berne et de Genève, ainsi qu’auprès de ses récentes connaissances de Locarno, le pharmacien Gavirali et Emilio Bellerio, qui l’avaient aussi aidé de leur bourse :


Janvier 2. Bourse vide. Donné à Antonie 5 fr. — 3. Sans argent. Emprunté à Marie [235] 45 fr. — 5. Donné à Antonie 20 fr. — 9. Donné à Antonie 3 fr. — 11. Pas d’argent. — 13. Pas d’argent. — 14. Pris chez Marie 40 fr. — 16. Reçu 200 fr. de Gambuzzi. — 18. Payé 60 fr. au charcutier, 17 fr. au [illisible]. — 19. Payé le boulanger 3o fr. ; reste bourse 67 fr. — 21. Reste bourse 53 fr. 70. — 24. En poche 20 fr. — 25. Point de thé [236]. — 28. Lettre à Mme Franzoni : demain sans doute réponse. (Quelle réponse ? Zéro ? 200 ? 3oo ? 400 ? — 29. Reçu de Mme Franzoni 300 fr. — Paris capitulé le 28 ; Bourbaki entré en Suisse. — Payé à Nina [237] 25 fr. (reste dû jusqu’au 1er février 20 fr.) ; à Marie 40 fr. (reste dû 68 fr.); à Mme Pedrazzini 60 fr. (reste dû 208 fr. jusqu’au 4 février) ; à Bettoli 55 fr. (reste dû 25 fr.) ; pour le bois 41 fr. 5o ; en poche 88 fr.

Février 2. Payé à Nina encore 20 fr. ; reste dû à elle 3 fr. ; nouvelle femme, Margarita. — 11. Emprunté à Mme Pedrazzini 5o fr. 4o [238]. — 17. Emprunté à Baptiste 31 fr. — 20. Reçu de Gambuzzi 110 fr. ; payé Baptiste ; thé 9 fr. ; papier etc., 2 fr. ; Nina 3 fr. ; Antonie 2 fr.,... en tout 54 fr.; reste 66 fr. — 22. Payé tout à Bettoli ; reste 32 fr.

Mars 2. Seulement 16 fr. dans la poche. — 6,5 fr. dans la poche : que faire ? s’adresser à Mme Franzoni ? — 7. Franzoni non. En tout 5 fr. — 8. Malade ; 5 fr. en tout. — 9. En poche 3 fr. 30. — 10. En poche 1 fr. 85. — 11. Reste 5 centimes. Demandé 20 fr. à Emilio ; m’apportera demain. — 12. Emilio m’apporte 20 fr. en papier italien. — 13 Point de réponse ni de Gambuzzi ni de Louguinine ; point d’argent. — 14. Point de lettres. — 15. Point de lettres. — 16. De Gambuzzi ni lettre ni argent, de Louguinine non plus. — 17. Point de lettres, pas d’argent. En poche 99 centimes. Reste 55 centimes. — 18. Lettre de Gambuzzi sans argent. Prends 110 fr. chez Mme Pedrazzini. Pars demain.


Le 19 mars Bakounine se rendit à Florence avec l’argent emprunté à sa propriétaire ; il y vit Louguinine, un Russe avec lequel il avait été en relations [239], et qui lui promit d’intervenir activement auprès de ses frères, en Russie, pour lui faire obtenir le paiement de ce qui lui était dû comme sa part de l’héritage paternel ; et il rentra à Locarno le 3 avril, rapportant 200 fr. que lui avaient procurés ses amis Friscia, Mazzoni et Fanelli, et la promesse que Gambuzzi emprunterait pour lui un millier de francs à quelque banquier de Naples.

VIII.


Le 18 mars 1871. — Nouvelle série de la Solidarité. — Les mouvements insurrectionnels en France. — Lettres de Bakounine.


Le jour où Bakounine partait pour Florence, je lisais à Neuchâtel la dépêche, affichée à la porte du château, qui annonçait le mouvement du 18 mars. Le gouvernement avait abandonné Paris, l’hôtel de ville était occupé par le Comité central de la garde nationale. Qu’était-ce que le Comité central ? Au milieu de la liste de ces inconnus, je voyais le nom d’un des nôtres, — justement de celui qui, depuis le Congrès de Bâle, faisait partie de notre intimité, — le nom de Varlin. Qu’allions-nous faire? Je télégraphiai à Spichiger et à Schwitzguébel. Ils accoururent. Nous décidâmes d’envoyer sur-le-champ quelqu’un à Varlin, pour savoir de lui le vrai caractère du mouvement, et lui demander ce qu’il attendait de nous. Il fallait que notre émissaire fût un homme non surveillé, qui n’excitât pas les soupçons. Spichiger se chargea de trouver quelqu’un ; et le lendemain ou le surlendemain il m’envoyait un jeune ouvrier guillocheur du Locle, Émile Jacot. Je remis à celui-ci quelques lignes pour Varlin, tracées au crayon sur les feuillets d’un cahier de papier à cigarettes. Le voyage était encore fort long ; on n’allait toujours pas directement de Neuchâtel à Paris : Jacot n’arriva que le samedi 20 au matin. Il se fit indiquer l’hôtel de ville, mais les sentinelles ne l’y laissèrent pas pénétrer. Après avoir inutilement parlementé, il finit par s’attabler chez un marchand de vin, dans une rue voisine ; là, son air étranger, ses propos et ses questions attirèrent bientôt l’attention, et éveillèrent les soupçons. On alla chercher la garde, et on l’arrêta comme espion. Il déclara qu’il ne parlerait que devant le Comité central, et c’est ainsi qu’il franchit, entouré de baïonnettes, la porte de cet hôtel de ville dont on lui avait refusé l’entrée. On l’introduisit dans une pièce attenant à la salle où délibérait le Comité central, et on prévint Varlin, dont notre envoyé avait indiqué le nom : par la porte entr’ouverte, Jacot pouvait voir les membres du Comité assis autour d une grande table et discutant avec animation. Varlin sortit ; après avoir lu mon message, il dit à Jacot que les dépêches nous avaient donné une idée inexacte de la situation ; qu’il ne s’agissait pas de révolution internationale ; que le mouvement du 18 mars n’avait eu d’autre but que la revendication des franchises municipales de Paris, et que ce but était atteint ; que les élections étaient fixées au lendemain 26, et qu’une fois le Conseil municipal élu, le Comité central résignerait ses pouvoirs et tout serait fini. Jacot quitta Paris le lundi matin, et s’en revint nous apporter cette réponse.

Cependant F. Buisson était revenu de Paris, le 24 ou le 20, pour chercher sa famille. Il ne parlait plus de m’emmener ; et d’ailleurs, vu l’opposition de mon père, la possibilité pour moi de quitter l’imprimerie dépendait maintenant du retour de mon frère, qui prolongeait son séjour à Paris et semblait ne pas se soucier de revenir. Dans les derniers jours de mars, Buisson repartit pour Paris. Son orphelinat, qui lui adopté, pendant la Commune, par la municipalité du 17e arrondissement, survécut aux terribles journées de Mai, traversa la réaction versaillaise, et, transféré ensuite à Cempuis, devint l’origine de celui que possède encore dans ce village de l’Oise le département de la Seine et qui fut de 1880 à 1894 dirigé par Paul Robin.


Le premier numéro de la nouvelle série de la Solidarité parut enfin le 28 mars à Genève, à l’imprimerie Czerniecki. Il aurait paru une dizaine de jours plus tôt, sans les événements du 18 mars et des jours suivants ; événements qui obligèrent la rédaction à retarder la mise sous presse du journal et à en remanier la mise en pages pour pouvoir donner les nouvelles qui arrivaient coup sur coup.

Le premier article du numéro, écrit par Schwitzguébel, était intitulé : Coup d’œil historique sur la situation de la Fédération romande durant les quelques mois qui viennent de s’écouler. J’en ai utilisé le contenu pour la rédaction de quelques-unes des pages du chapitre iv de cette Troisième partie. Venaient ensuite des détails sur les publications de propagande éditées par la commission centrale de vente constituée dans la Section du district de Courtelary, et le rapport de la commission chargée, par le Congrès de Saint-Imier, de la vérification des comptes de la Solidarité. Le morceau central du numéro était un exposé intitulé La situation de l’Europe, que j’avais rédigé en m’aidant, pour certaines parties, de notes remises par Joukovsky, Je le reproduis tout entier, parce que, la brochure d’actualité que nous avions projeté de faire paraître n’ayant pas été publiée, cet exposé est le seul témoignage qui subsiste de la façon dont nous appréciions les événements qui s’étaient déroulés du 4 septembre à la capitulation de Paris :


La situation en Europe [240].

Pendant ces six mois où nous avons été condamnés au silence, se sont accomplis les plus graves événements qu’ait vus le monde depuis la Révolution de 1789. Nous avons souffert cruellement, tandis que nous voyions les ouvriers allemands protester courageusement contre une guerre atroce et inique, tandis que les ouvriers français faisaient les derniers efforts pour sauver la liberté de leur pays, tandis que les ouvriers belges, anglais, espagnols, manifestaient de toutes parts dans leurs journaux et dans leurs réunions les sentiments que leur inspiraient les péripéties de la guerre, — nous avons souffert cruellement, disons-nous, de nous voir à ce moment-là même privés de tout moyen d’énoncer publiquement notre opinion, et d’être obligés de laisser ceux des membres de nos Sections internationales qui ne recevaient pas de renseignements directs dans l’isolement le plus complet, et n’ayant d’autre lecture que celle des feuilles bourgeoises, qui avaient organisé contre le socialisme un système de calomnies aussi habile que perfide.

Aujourd’hui enfin nous possédons de nouveau un organe : la voix du socialisme se fera de nouveau entendre chez nous ; nous pourrons juger à notre point de vue international, qui est celui de la justice et de la liberté, les événements importants ; nous pourrons répondre aux calomnies, réfuter les mensonges, rétablir les faits dans leur vrai jour ; et en lisant notre journal, en comparant nos principes à ceux des hommes qui ont attiré sur l’Europe tant de malheurs ou qui n’ont pas su les conjurer, les ouvriers verront mieux que jamais que le salut de l’humanité est dans la réorganisation sociale.

Nous ne pouvons pas résumer ici la série des événements auxquels nous avons assisté depuis le mois de septembre. Il est nécessaire pourtant que la vérité soit connue tout entière ; aussi exposerons-nous, dans une brochure spéciale qui est en ce moment sous presse [241], les principaux actes du drame qui vient de se jouer en France ; nous y dirons surtout la part qu’y ont prise les socialistes, et ce qu’ils ont fait pour essayer de sauver la République.

Mais dès à présent il sera utile de donner quelques éclaircissements sur des faits qui ont été étrangement dénaturés par la presse bourgeoise.

Dès le commencement de septembre, il fut clair pour les ouvriers français que le gouvernement de la soi-disant Défense nationale ne prenait pas sa tâche au sérieux, et que, loin de vouloir sauver la France en faisant appel à l’enthousiasme révolutionnaire, il avait une peur horrible de la révolution et qu’il préférait les Prussiens au socialisme. Dès lors, sans qu’il y eût eu entente préalable, les ouvriers des grandes villes françaises, animés de la même pensée, se dirent qu’il n’y avait qu’un moyen de faire face au danger : l’initiative spontanée et libre de chaque ville, de chaque commune, affranchies des entraves que mettait à leur action le gouvernement.

Des tentatives dans ce sens furent faites à Strasbourg, à Mulhouse, à Metz, à Lille, à Rouen, à Brest, dans plusieurs villes du Midi ; mais ce sont les mouvements de Lyon et de Marseille qui ont eu le plus de retentissement, et nous ne parlerons ici que de ceux-là.

Vers la fin de septembre, les ouvriers de Lyon, voyant que Paris, bloqué par l’ennemi, ne pouvait plus diriger la France, et que le gouvernement était tombé aux mains d’hommes qui n’étaient pas à la hauteur de la situation, résolurent de prendre cux-mêmes en mains leurs affaires, et d’entraîner la France dans un effort suprême. À la suite de nombreuses réunions publiques, il fut décidé que la municipalité de Lyon serait invitée à donner sa démission et remplacée par une Commune révolutionnaire ; les villes ilu Midi auraient suivi cet exemple, et une Convention, composée de délégués des communes, et siégeant à Lyon, aurait remplacé l’incapable délégation de Tours et aurait inprimé à la défense cette énergie et cette passion qui ont enfanté les prodiges de 1793. Le 28 septembre, le peuple se porta en masse à l’hôtel de ville de Lyon ; une partie du conseil municipal donna sa démission, une commission provisoire fut installée en attendant l’élection de la Commune. Par quelle série de fatalités un mouvement si bien commencé échoua-t il si misérablement ? c’est ce qui sera expliqué dans la brochure dont nous avons parlé ; on y verra quels sont les hommes qui ont trahi la cause du peuple, et sur qui doit tomber la responsabilité de l’échec du 28 septembre.

Dès ce moment, le sentiment de tous les socialistes fut que la France était perdue. On avait laissé échapper l’instant décisif ; à supposer même qu’un autre mouvement eût réussi, en octobre ou en novembre, il était trop tard pour réparer le mal ; mais en septembre la révolution de Lyon, si elle eût triomphé, pouvait encore tout sauver.

Néanmoins, un mouvement tout à fait pareil eut lieu à Marseille au commencement de novembre, après la trahison de Bazaine, et cette fois il réussit entièrement. La Commune révolutionnaire siégea pendant trois jours à l’hôtel de ville ; le général Cluseret fut nommé commandant de la garde nationale ; puis tout à coup, sans qu’on put comprendre les raisons d’une pareille faiblesse, la Commune déposa sa démission entre les mains du préfet Gent, envoyé par Gambetta ; et le peuple, abandonné par ceux auxquels il avait donné le mandat de le représenter, se vit Grosjean comme devant. « Il fallait à tout prix éviter l’effusion du sang, » disent ceux qui veulent justifier cette attitude de la Commune de Marseille. Ce sentiment d’humanité est honorable sans doute, mais ce n’est pas la réaction qui se laisserait arrêter par des scrupules de ce genre.

L’Internationale fut l’âme des mouvements de Lyon et de Marseille ; c’est elle qui avait compris la première que la révolution seule pouvait rendre à la France l’énergie dont elle avait besoin , c’est elle qui a été vaincue et persécutée par la réaction à Lyon et à Marseille ; et c’est elle qui reste, suivant l’expression de l’écrivain parisien Robert Halt, « l’esprit et le sel de la terre », l’armée de la révolution future.

Les ouvriers parisiens, bien que privés de toute communication avec le dehors, se trouvèrent avoir exactement le même programme que leurs amis du reste de la France. Eux aussi, ils voulaient enlever au gouvernement de la Défense nationale un pouvoir dont il se servait beaucoup plus contre le peuple que contre les Prussiens, et remplacer l’incapable Trochu, le mielleux Jules Favre, le pleurard Jules Simon et leur séquelle, par des hommes qui prissent au sérieux la défense de Paris. Le mouvement du 31 octobre ne fut pas, comme le gouvernement essaya de le faire croire, une simple échauffourée blanquiste ; ce fut une véritable révolution populaire, à laquelle l’Internationale prit sa large part. Il s’agissait d’obtenir la démission du gouvernement et de faire élire, dans les quarante-huit heures, la Commune de Paris. Le peuple remporta une victoire complète ; ceux des membres du gouvernement qui refusèrent de donner leur démission furent gardés prisonniers ; les autres signèrent une pièce convoquant immédiatement les électeurs parisiens pour la nomination de la Commune. Cette pièce, dont l’existence a été niée depuis par ses signataires, existe bien réellement : un membre de l’Internationale nous a affirmé l’avoir vue de ses yeux, touchée de ses mains. Le peuple, considérant la journée comme finie, regagna ses quartiers ; c’est à ce moment que les blanquistes essayèrent d’accaparer le mouvement à leur profit, et que Trochu et Ferry, qui n’étaient plus retenus prisonniers parce que la victoire semblait achevée, allèrent chercher les mobiles bretons qui reprirent l’hôtel de ville sans résistance. La terreur que Trochu et ses collègues, revenus au pouvoir, jetèrent dans la population par les mesures qu’ils prirent le lendemain, par les arrestations [242], par les suppressions de journaux, etc.. explique suffisamment comment il ne s’est trouvé, quelques jours plus tard, au fameux vote par oui et par non, que soixante mille voix pour protester jusqu’au bout.

Trois mois plus tard, à la veille de la capitulation, lorsque le gouverneur de Paris , reniant sans pudeur son serment de ne jamais capituler, livrait la ville à l’ennemi, quelques membres de l’Internationale se levèrent encore pour protester. Ils furent accueillis par les coups de fusil des mobiles bretons. Ce fut la journée du 22 janvier. Trochu resta le maître, et l’on vit alors cette chose inouïe : huit cent mille hommes armés, trahis par leurs chefs, obligés de poser les armes devant quatre cent mille ennemis.

Nous n’avons encore parlé que de la France. Rendons à chacun ce qui lui est dû. Une partie des ouvriers allemands a noblement et courageusement protesté contre la guerre. Le Comité central des Sections internationales allemandes [243], siégeant à Brunswick, a été jeté en prison par le gouvernement prussien ; Bebel et Liebknecht, dont on n’a pas oublié les fières paroles au Reichstag, ont été emprisonnés à leur tour. Tout cela n’a pas abattu le courage de nos amis : le Volksstaat de Leipzig et le Proletarier d’Augsbourg ont continué à défendre avec la même énergie la cause du droit et de la justice.

Mais quelle infime minorité forment ces hommes convaincus ! Combien sont-ils en Allemagne, hélas ! dont nous puissions nous dire encore les frères ? L’immense majorité des ouvriers allemands ne s’est-elle pas grisée, comme la bourgeoisie, des victoires de Bismarck ? et ne sommes-nous pas obligés aujourd’hui, tout en faisant une honorable exception pour les amis dont nous venons de parler, de considérer le peuple allemand, dans sa masse, comme un obstacle à la Révolution ?

Oui, il faut le dire sans ambages, l’esprit révolutionnaire semble s’être retiré de la race allemande, et il est aujourd’hui concentré dans les pays de race latine, la Belgique, la France, l’Italie et l’Espagne. C’est au prolétariat de ces pays à sauver l’Europe du danger dont la menace cet ennemi de toute liberté qui s’appelle l’Empire allemand. La France révolutionnaire tendra sa main fraternelle au prolétariat de l’Allemagne, qui, après avoir fait l’expérience de ce que coûte la gloire militaire, entrera lui-même dans la voie de la révolution.

Que faut-il penser de la situation actuelle ? Où en sont les affaires ? Y a-t-il espoir de voir, dans un avenir prochain, les choses s’améliorer ?

C’est sur la France qu’il faut porter notre attention, car c’est là que les questions révolutionnaires doivent se décider.

Les élections à l’Assemblée nationale se sont faites dans des conditions telles que cette Assemblée devait nécessairement être réactionnaire. Cependant le résultat inespéré du scrutin de Paris, qui a donné la majorité aux socialistes, et qui a envoyé à l’Assemblée deux de nos amis de l’Internalionale, Malon et Tolain, montre que la situation est loin d’être désespérée. Qu’on laisse à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Rouen le temps de se reconnaître, et bientôt toutes les grandes villes suivront l’exemple de Paris. Le socialisme, qui semblait anéanti, se relèvera plus vivace que jamais.

La triste Assemblée qui siège à Bordeaux fait du reste à merveille les affaires de la Révolution. Elle a livré l’Alsace et la Lorraine. — et par là elle a porté un coup mortel à cette unité nationale de la France qui était un si grand obstacle à la Révolution, elle a ouvert le chemin au fédéralisme et a renié solennellement le dogme politique des nationalités. Elle a contracté une dette de cinq milliards, — elle mène la France à la banqueroute, c’est-à-dire à la Révolution. Enfin, redoutant Paris, elle a décidé de se retrancher à Versailles pour être plus en sûreté, — et elle n’a pas compris qu’elle allait par là même faire sentir plus vivement que jamais aux Parisiens le besoin de leur autonomie ; Paris se constituera en Commune libre, les villes de province en feront autant ; ces Communes républicaines et socialistes se fédéreront entre elles, et il ne restera alors à l’Assemblée d’autre ressource que de créer un royaume de Versailles, pour remplacer la France qui lui aura échappé.


Les Nouvelles de l’Extérieur, occupant le bas de la troisième page et toute la quatrième, annonçaient et commentaient les mouvements révolutionnaires dont le télégraphe et la presse venaient de nous informer. Du mouvement parisien, la Solidarité disait :


Au moment où notre journal allait paraître sont arrivées les dépêches annonçant la révolution de Paris. Il est encore impossible, vu le manque de détails, d’apprécier complètement les graves événements qui viennent d’avoir lieu... Le mouvement révolutionnaire a été dirigé par un Comité central, régulièrement élu par des délégués de 215 bataillons de la garde nationale, où nous voyons figurer plusieurs de nos amis, entre autre Varlin, Malon [244], et Assi du Creusot... Le lendemain 19 mars, une proclamation au bas de laquelle se lisent entre autres les noms de Jules Favre et de Jules Simon, deux soi-disant républicains, contient les infamies suivantes : « Quels sont les membres de ce Comité ? Sont-ils communistes, bonapartistes ou Prussiens ? Sont-ils les agents d’une triple coalition ? Quels qu’ils soient, ce sont les ennemis de Paris, qu’ils livrent au pillage. » Cette calomnie de bonapartistes et de Prussiens est de la même force que les divagations de ce membre du Conseil municipal lyonnais, le nommé Ducarre, qui affirme que les internationaux ont tenu dernièrement à Genève, sous la présidence de l’ambassadeur de Prusse, un conciliabule dans lequel les socialistes auraient promis d’incendier Lyon moyennant une somme payée par Bismarck... Le drapeau rouge flotte sur l’hôtel de ville de Paris. Les socialistes ont occupé le télégraphe. Les élections pour la Commune ont dû avoir lieu mardi 21 mars [245]. La population, dans sa très grande majorité, appuie le mouvement. Tout fait prévoir que, si les socialistes savent profiter de leur victoire, l’ère des républiques européennes n’est pas éloignée.


Au sujet de Lyon, où une tentative d’insurrection s’était produite, la Solidarité racontait ce qui suit :


Le peuple lyonnais n’a pas manqué de suivre l’exemple que vient de lui donner le peuple de Paris. Dans la nuit du 22 au 23 mars une révolution a éclaté. La garde nationale s’est emparée des forts de la Croix-Rousse, des Brotteaux et de la Guillotière. L’armée, démoralisée suivant M. Thiers, moralisée suivant nous, fraternise avec le peuple. Le délégué de Paris [246] a proclamé du haut du balcon de l’hôtel de ville l’installation de la Commune révolutionnaire, aux acclamations du peuple. La Commune de Lyon, unie à celle de Paris, jette les bases de la fédération des communes révolutionnaires. Le Comité provisoire, installé à l’hôtel de ville et composé de onze menbres, compte dans son sein cinq de nos amis : Gaspard Blanc, Parraton, Perret (dit Petit-Perret), Tissot, et Garel, ancien secrétaire du Comité de salut public. Si la mort ne nous avait pas enlevé, il y a quelques jours, notre digne ami Palix, il figurerait sans doute parmi les membres les plus intelligents et les plus dévoués du Comité provisoire de Lyon [247].

La Commune est proclamée à Saint-Étienne, à Bordeaux, et, d’après nos renseignements particuliers, probablement à Brest, à Toulouse, à Grenoble et à Marseille.


Une lettre de Marseille, du 17 mars, écrite par Alerini, disait :


L’Internationale a subi ici, comme ailleurs, les effets de la guerre : elle s’est passablement désorganisée : les uns sont partis comme francs-tireurs, d’autres furent mis dans la garde nationale mobilisée, d’autres enfin dans la ligne. À présent que tous ces citoyens rentrent, l’Association se réorganisera... Il y a ici un mécontentement général ; les vivres augmentent et le travail manque ; la misère approche à grands pas. Il faut s’attendre à une révolution : une circonstance fortuite peut, malgré tous et malgré tout, mettre le feu aux poudres. Un mouvement prématuré nous ferait plutôt du mal que du bien. Mais que voulez-vous ! Les bourgeois ont beau dire que ce sont les meneurs qui produisent les mouvements, ces misérables comprendront-ils enfin que c’est la force des choses qui fait éclater les révolutions ?


En terminant, sous la rubrique Belgique, la Solidarité citait un article publié par l’Union socialiste, organe des mineurs, paraissant à Verviers, où il était dit, à propos de la paix que venait de signer Thiers : « Non, pas de paix, et que les hommes de cœur de tous pays ne désespèrent pas ; qu’ils imitent les citoyens lyonnais, qu’ils relèvent et arborent le drapeau rouge, le seul qui n’ait pas été sali... Pas de paix, guerre, guerre à outrance ; retrempons nos forces dans le souvenir des épreuves passées... La république sociale universelle ou la mort ! » Et après avoir reproduit ces lignes, la Solidarité ajoutait : « Il est bon d’entendre une parole aussi virile que celle-là, surtout dans un moment où le moyen âge, restauré à Berlin, se prépare à étouffer tout vestige de liberté en Europe. »


On sait que le mouvement de Lyon s’arrêta de lui-même, parce que ses chefs, restés isolés, se débattirent dans le vide ; les membres du Comité provisoire disparurent les uns après les autres ; Blanc et Parraton, demeurés les derniers à l’hôtel de ville, durent enfin se retirer eux aussi (26 mars). À Marseille, le mouvement, commencé le 25 mars, fut plus sérieux ; les élections pour la nomination de la Commune étaient fixées au 5 avril ; mais le mardi 4, la ville était attaquée, bombardée et prise d’assaut par le général Espivent de la Villeboisnet après un sanglant combat. Je ne m’attarde pas à parler de la répression des mouvements de Saint-Étienne, de Narbonne, du Creusot, etc. Gaspard Blanc avait trouvé à Lyon une retraite sûre ; Parraton, lui, passa en Suisse ; il vint me voir à Neuchâtel, le 13 avril, et me dit qu’il se rendait à Paris pour y continuer la lutte aux côtés de nos amis ; je cherchai à le dissuader, lui faisant observer que toutes les lignes de chemin de fer étaient l’objet d’une surveillance qu’il ne pourrait déjouer ; il me répondit qu’il était sûr de dépister les mouchards, en se faisant passer lui-même pour un agent de police : il comptait pour cela sur une carte qu’il s’était procurée pendant son séjour à l’hôtel de police de Lyon en septembre [248] et qu’il me montra ; il persista donc, et prit le soir même le train pour Paris ; quelques jours plus tard j’apprenais qu’à la gare de Tonnerre, où tous les voyageurs avaient à subir un minutieux examen, il avait été reconnu et arrêté. Alerini se réfugia en Espagne [249].

Ici se placent deux lettres écrites par Bakounine, de Locarno, après son retour de Florence, à Ozerof et à Ogaref, le 5 avril [250]. À Ozerof il écrit (en russe) :


Voici la lettre à Varlin, pour toi. Je te l’envoie dès maintenant pour le cas où, aiguillonné par notre impatient ami Ross, tu te déciderais à partir pour Paris avant que les circonstances et principalement l’argent m’aient permis de me rendre auprès de vous. J’ai déjà écrit hier à toi et à Ross à ce sujet. La lettre à Varlin devra lui être remise par toi en mains propres. Selon toutes probabilités, les Parisiens seront vaincus, mais leur mort ne sera pas inutile, s’ils accomplissent auparavant leur besogne. Qu’en périssant, ils brûlent au moins la moitié de Paris. Malheureusement les villes de province, Lyon, Marseille, etc., se montrent aussi pitoyables qu’auparavant, du moins d’après les nouvelles qui me parviennent... Les hommes de talent et d’énergie se réunissent en trop grand nombre à Paris, si bien que je crains même qu’ils ne s’entravent mutuellement ; par contre, il n’y a personne en province... James est-il parti, oui ou non ?


Et à Ogaref (en russe) :


Que penses-tu de ce mouvement désespéré des Parisiens ? Quelle qu’en soit l’issue, il faut reconnaître que ce sont des braves. À Paris s’est trouvé ce que nous avons vainement cherché à Lyon et à Marseille : une organisation, et des hommes qui sont résolus à aller jusqu’au bout.


En même temps qu’il communiquait ainsi ses impressions, Bakounine s’inquiétait de la brochure dont la publication avait été confiée aux soins du trio Ogaref-Ozerof-Joukovsky, et il disait à Ozerof, après avoir reçu quelques « bonnes feuilles » du commencement :


Pourquoi a-t-ou imprimé mon livre sur du papier si gris et si sale ? Je voudrais lui donner un autre titre : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. Si le tirage n’est pas encore fait, changez. Sinon, que le titre que vous avez donné reste.


Quatre jours plus tard, le 9 avril, dans une nouvelle lettre (en russe), à Ogaref [251], il revient sur la question de son livre, et donne en même temps son opinion définitive — négative — sur la participation de ses amis au mouvement parisien :


Je voudrais t’entretenir simplement de la première livraison de mon livre. Notre pauvre ami O[zerof], qui en ce moment ne fait plus que délirer avec les amis des Montagnes à propos de Paris et de la France, n’est plus en état de s’en occuper. Moi aussi j’ai eu le délire, mais je ne l’ai plus. Je vois trop clairement que l’affaire est perdue. Les Français, même les ouvriers, ne sont pas encore à la hauteur. Il a semblé que la leçon avait été terrible, elle a été encore trop faible. Il leur faut de plus grandes calamités, des secousses plus fortes. Les circonstances sont telles, que cela ne manquera pas, — et alors peut-être le diable s"éveillera-t-il. Mais aussi longtemps qu’il n’est pas réellement éveillé, nous n’avons rien à faire là. Payer les pots cassés par d’autres serait fâcheux et fort désagréable, d’autant plus que ce serait parfaitement inutile. Notre affaire est de nous préparer, de nous organiser, de nous étendre, pour être prêts le jour où le diable s’éveillera. Faire avant ce temps le sacrifice de nos faibles ressources et de nos quelques hommes — notre unique trésor — serait criminel et bête, c’est là mon avis définitif. Je m’efforce — efforce-toi aussi de ton côté — de tout mon pouvoir de retenir nos amis O[zerof] et Ross, et aussi nos amis des Montagnes. J’ai écrit hier à Adhémar. Dis-le à O[zerof] ; du reste, il lira lui-même aussi cette lettre.

Je reviens donc à mon livre. La première livraison doit se composer de huit feuilles. Première question : Avez-vous assez de copie pour l’emplir ces huit feuilles ? Si non, demandez à l’imprimeur de combien de pages de manuscrit il aurait besoin pour la compléter : je les lui enverrai immédiatement. 2° Continue-t-on à imprimer, et y a-t-il assez d’argent pour payer ces huit feuilles ? si non, quelles démarches ont été faites pour s’en procurer? 3° Toi, vieil ami, veille à ce que l’impression soit bien faite, sans fautes. Ne pourrait-on pas utiliser ce Français qui autrefois a si bien corrigé les épreuves chez Czerniecki. ou, à défaut de lui, un autre ? 4° Il serait bon que la première livraison fasse un tout, et qu’elle ne se termine pas au milieu d’une phrase. 5° J’ai prié Ozerof de m’envoyer vingt exemplaires des feuilles tirées et d’en expédier quelques autres à des adresses que je lui ai indiquées.


IX


La Solidarité, n° 2, 3 et 4. — Bakounine dans le Jura. — Nouveau mouvement à Lyon (30 avril). — La première livraison de L’Empire knouto-germanique. — Conférences de Bakounine au Val de Saint-Imier. — Nos projets en mai.


Le second numéro de la nouvelle Solidarité porte la date du 12 avril 1871. Le premier article était de moi : j’y exposais la théorie fédéraliste telle que nous la comprenions, et que nous la supposions comprise par la Commune de Paris. Le voici :


Le fédéralisme.

Le véritable caractère de la révolution qui s’est accomplie à Paris commence à se dessiner d’une façon assez nette pour que tous, même les esprits les plus étrangers aux théories politiques, puissent maintenant l’apercevoir clairement.

La révolution de Paris est fédéraliste.

Le peuple parisien veut avoir la liberté de s’organiser comme il l’entendra, sans que le reste de la France ait à se mêler du ménage parisien ; et en même temps, il renonce de son côté à toute immixtion dans les affaires des départements, en les engageant à s’organiser chacun à sa guise, dans la plénitude de l’autonomie communale.

Les différentes organisations qui se seront de la sorte librement constituées pourront ensuite librement se fédérer pour se garantir mutuellement leurs droits et leur indépendance.

Il importe de ne pas confondre le fédéralisme tel que le comprend la Commune de Paris avec le soi-disant fédéralisme qui existe en Suisse et aux États-Unis d’Amérique.

La Suisse est simplement un État fédératif, et ce mot seul exprime déjà toute la différence de ces deux systèmes. La Suisse est un État, c’est-à dire quelle a une unité nationale ; et, par suite, malgré l’apparence fédérative, la souveraineté y est attribuée à la nation dans son ensemble. Les cantons, au lieu d’être considérés comme des individualités distinctes et absolument souveraines, sont censés n’être que des fractions d’un tout qui s’appelle la nation suisse. Un canton n’a pas la libre disposition de lui-même ; il peut bien, dans une certaine mesure, gérer lui-même ses affaires ; mais il ne possède pas la véritable autonomie, c’est-à-dire que ses facultés législatives sont limitées par la constitution fédérale ; et cette constitution fédérale n’est pas un contrat, dans le vrai sens du mot ; elle n’a pas été acceptée individuellement par chacun des contractants : elle a été imposée aux cantons par le vote d’une majorité. Un canton n’a pas le droit de résilier le contrat fédéral ; il lui est interdit de sortir de la fédération ; il lui est même interdit, comme nous le voyons en ce moment dans les affaires du Tessin, de se fractionner pour former des cantons nouveaux. Le moindre mouvement politique ou socialiste, une grève par exemple, peut amener dans le canton les troupes fédérales.

La fédération, en Suisse, n’est donc que dans les mots. Ce n’est pas fédération qui est le véritable nom du système suisse, c’est décentralisation. La Suisse idéalise, à peu de chose près, le système qui avait été établi en France par la constitution de 1791 [252], et que l’Assemblée de Versailles, « s’inspirant des grands principes de 1789 », se propose de restaurer pour donner le change aux aspirations fédéralistes.

Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon, qui le premier en a exposé scientifiquement la théorie, — le fédéralisme est avant tout la négation de la nation et de l’État.

Pour le fédéralisme, il n’y a plus de nation, plus d’unité nationale ou territoriale. Il n’y a qu’une agglomération de communes fédérées, agglomération qui n’a d’autre principe déterminant que les intérêts des contractants, et qui par conséquent n’a aucun égard aux questions de nationalisme ou de territoire.

Il n’y a également plus d’État, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité : il n’y a que la force collective résultant de la fédération des groupes, et cette force collective, qui s’exerce pour le maintien et la garantie du contrat fédéral, — véritable contrat synallagmatique cette fois, stipulé individuellement par chacune des parties, — cette force collective, disons-nous, ne peut jamais devenir quelque chose d’antérieur et de supérieur aux groupes fédérés, quelque chose d’analogue à ce que l’État est aujourd’hui à la société et aux communes. L’État centralisé et national n’existant donc plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie, absence d’autorité centrale.

Mais qu’on ne croie pas qu’après avoir supprimé les États et le nationalisme, le fédéralisme aboutisse à l’individualisme absolu, à l’isolement, à l’égoïsme. Non, le fédéralisme est socialiste, c’est-à-dire que pour lui la solidarité est inséparable de la liberté. Les communes, tout en restant absolument autonomes, se sentent, par la force des choses, solidaires entre elles ; et, sans rien sacrifier de leur liberté, ou, disons mieux, pour assurer davantage leur liberté, elles s’unissent étroitement par des contrats fédératifs, où elles stipulent tout ce qui touche à leurs intérêts communs : les grands services publics, l’échange des produits, la garantie des droits individuels, le secours réciproque en cas d’agression quelconque.

Que le peuple français, réveillé enfin par ses malheurs, ouvre les yeux à la lumière de la vérité : qu’il soit en 1871 l’initiateur de la République fédérative et sociale, comme il a été en 1793 le proclamateur des droits de l’homme ; et l’Europe, préservée de la restauration gothique dont la menace l’Empire d’Allemagne, verra luire dans un prochain avenir les jours de la liberté et de l’égalité.


Venait ensuite un long article de Joukovsky, La Commune de Paris, qui donnait, en cinq colonnes, des extraits de décrets de la Commune et d’autres documents, en les commentant. Joukovsky insistait sur le fait que, pour la première fois, Paris n’avait pas prétendu imposer sa volonté à la France : « c’est un coup mortel porté aux idées centralisatrices-bourgeoises ». Il ajoutait : « Les actes de la Commune prouvent qu’elle veut résolument marcher dans les voies du socialisme... Nous avons remarqué, parmi les membres qui la composent, un certain nombre d’internationaux, par contre, on y voit figurer aussi quelques personnalités qui ne nous inspirent malheureusement qu’une médiocre confiance. » Parlant ensuite de la province, il disait : « Ce qui se passe dans les départements est de favorable augure pour l’avenir des Communes autonomes... Les masses populaires viennent de rompre définitivement avec le principe d’autorité représenté par un pouvoir central... Si le mouvement communal de Lyon ne s’est pas maintenu comme celui de Paris, il faut plutôt en accuser le défaut d’intelligence pratique de ceux qui avaient mission de l’affirmer, que les aspirations des masses travailleuses, car l’esprit des ouvriers de Lyon est socialiste et révolutionnaire... Nous pouvons en dire autant de Narbonne et de Saint-Étienne. » Il affirmait que Marseille tenait bon : « Les dépêches mensongères de Versailles n’ont pas réussi à étouffer le mouvement de la Commune révolutionnaire de Marseille ». Mais, à la fin du numéro, deux lignes ajoutées en dernière heure constataient la triste réalité : « Nous apprenons que le mouvement de Marseille a, malheureusement, échoué ».

Un article de ce numéro prenait la défense de Karl Marx, calomnié par la presse versaillaise. C’est moi qui l’avais écrit. Je le reproduis :


Le Soir publie l’entrefilet suivant, que tous ses confrères se hâtent de rééditer après lui :

« Une lettre reçue d’Allemagne nous apprend que M. Karl Marx, un des chefs les plus autorisés de l’Internationale, était en 1857 secrétaire de M. de Bismarck. »

Comme nos lecteurs le savent, Karl Marx, membre de notre Conseil général, et auteur bien connu du livre le Capital, est proscrit d’Allemagne depuis 1848, et habite Londres depuis cette époque. Mais qu’importe à ces messieurs ! Il faut absolument faire croire aux badauds parisiens que l’Internationale est soldée par la Prusse. Bientôt Liebknecht et Bebel seront à leur tour des agents de la police secrète de Berlin, qui auront poussé le zèle jusqu’à se laisser enfermer pour mieux faire croire à un complot socialiste. Bientôt le Volksstaat, l’Internationale, la Solidarité seront rédigés aux frais de M. de Bismarck !

Parlons sérieusement. Nous ne comprenons pas que, pendant une crise révolutionnaire, où la calomnie peut devenir une arme si dangereuse, on laisse ses adversaires, sous prétexte de liberté de la presse, continuer leur système d’attaques jésuitiques. Est-ce que, sous prétexte de liberté de réunion, la Commune laisserait les régiments de Versailles venir camper sur la place Vendôme ? Il faut savoir être logique, et, quand on fait la guerre, la faire à outrance. Le premier jour de son avènement, la Commune de Paris aurait dû supprimer tous les journaux de police.


Le 16, nouvelle lettre de Bakounine (en russe) à Ogaref [253] :


Mon cher Aga, J’ai reçu ta lettre hier et je réponds aujourd’hui. Ne crains rien, cher ami : vos lettres ne s’égarent pas, elles m’arrivent toutes exactement, et il me semble que je réponds d’une façon circonstanciée à toutes les questions et à toutes les remarques.

Tu m’écris maintenant qu’on a décidé de faire une première livraison de cinq feuilles ; mais tu l’as écrit avant d’avoir reçu ma dernière lettre [254], dans laquelle j’implorais, je conseillais, je demandais, j’exigeais enfin, que la première livraison renfermât aussi toute l’histoire d’Allemagne, jusques et y compris la révolte des paysans, et que cette livraison se terminât avant le chapitre que j’ai baptisé Sophismes historiques des communistes allemands. Je faisais remarquer aussi qu’il était possible que ce titre eût été modifié ou biffé par Guillaume, mais non pas, sans doute, de façon que vous ne puissiez le lire. En un mot, la livraison doit se terminer là où commencent, ou plutôt avant que ne commencent, les dissertations philosophiques sur la liberté, le développement humain, l’idéalisme et le matérialisme, etc. Je t’en prie, Ogaref, et vous tous qui prenez part à la publication du volume, faites comme je vous le demande : cela m’est absolument nécessaire.

En faisant entrer ainsi dans la première livraison toute l’histoire d’Allemagne, avec la révolte des paysans, cette livraison aura six, sept, et peut-être huit feuilles. Je ne puis le calculer ici, mais vous pouvez le faire. Si elle est plus longue que vous n’aviez pensé d’abord, il n’importe, puisque tu dis toi-même qu’il y a de l’argent pour dix feuilles. Mais ce qui peut arriver, c’est que la copie destinée par moi à la première livraison ne suffise pas à remplir complètement la dernière feuille (6e, 7e, ou 8e). Alors voici ce qu’il faudra faire :

1° Renvoyez-moi tout le reste du manuscrit, c’est-à-dire tout ce qui n’entrera pas dans la première livraison, jusqu’au feuillet 285 inclusivement ;

2° Envoyez-moi en même temps le dernier feuillet de La partie qui doit constituer la première livraison (l’original ou une copie avec indication du folio, si quelqu’un est assez aimable pour recopier ce feuillet). En même temps, demandez à l’imprimerie qu’elle fasse le calcul du nombre de feuillets de moi qu’il faut pour terminer la feuille. J’ajouterai aussitôt tout ce qu’il faudra [255], et deux jours après, sans plus, je vous enverrai ce que j’aurai écrit. Mais n’oublie pas de m’envoyer ce dernier feuillet, sans lequel il me serait impossible d’écrire la suite.

Je t’en prie, Ogaref, fais-moi la grâce de satisfaire à ma prière, à ma légitime exigence, et arrange rapidement et exactement ce que je te demande et comme je te le demande. Encore une fois, cela m’est nécessaire, je t’expliquerai pourquoi à notre prochaine entrevue, qui, j’espère, aura lieu bientôt.

Tu me réclames toujours la fin. Cher ami, je t’enverrai sans tarder de la copie pour faire une seconde livraison de huit feuilles [256], et ce ne sera pas encore la fin. Comprends donc que j’ai commencé en croyant faire une brochure, et que je finis en faisant un livre. C’est une monstruosité, mais qu’y faire, si je suis un monstre moi-même ? Mais bien que monstrueux, le livre sera vivant et utile à lire. Il est presque entièrement écrit. Il ne reste qu’à le mettre au point. C’est mon premier et dernier livre, mon testament. Ainsi, mon cher ami, ne me contrarie pas : tu sais, il est impossible de renoncer à un projet cher, à une dernière idée, ou même de les modifier. Chassez le naturel, il revient au galop. Il ne reste que la question d’argent. On en a recueilli en tout pour dix feuilles ; or, il n’y en aura pas moins de vingt-quatre. Mais ne t’en inquiète pas : j’ai pris des mesures pour réunir la somme nécessaire. L’essentiel, c’est qu’il y a maintenant assez d’argent pour publier la première livraison de huit feuilles ; donc, imprimez et publiez sans crainte cette première livraison, telle que je vous le demande (et non telle que vous l’avez projeté). Dieu donne le jour, Dieu donnera aussi le pain [257].

Il me semble que c’est clair ; faites donc comme je vous le demande, vite et exactement, et tout ira bien.

Si cela dépendait de moi, je n’aurais laissé partir pour Paris ni Ross ni Lankiewicz, surtout le dernier. Mais je respecte la liberté des amis, et, une fois que je me suis assuré que leur résolution est inébranlable, je n’y contredis plus. Ross est déjà parti. Je crains qu’il ne tombe dans les griffes des ennemis avant d’avoir atteint Paris. Ces fils de chien sont maintenant acharnés contre tous les étrangers ; à Marseille ils ont fusillé des garibaldiens avec un plaisir tout particulier. Aussi longtemps qu’il ne se produira aucun mouvement sérieux en province, je ne vois pas de salut pour Paris. Je vois que Paris est fort et résolu, grâce aux dieux. On est enfin sorti de la période de la phrase pour entrer dans celle de l’action. Quelle que soit l’issue, ils sont en train de créer un fait historique immense. Et pour le cas d’un échec, je ne désire que deux choses : 1° que les Versaillais n’arrivent à vaincre Paris qu’avec l’aide ouverte des Prussiens ; 2° que les Parisiens, en périssant, fassent périr avec eux la moitié au moins de Paris. Alors, malgré toutes les victoires militaires, la question sociale sera posée comme un fait énorme et indiscutable.

Et s’il est possible de changer encore, intitulez mon livre ainsi : L’Empire knouto- germanique et la Révolution sociale.

Ton M. B.


Le n° 3 de la Solidarité porte la date du 25 avril, il est entièrement rempli par des documents de la Commune de Paris, que précède la reproduction d’un article de la Liberté, de Bruxelles, intitulé : La fin de la bourgeoisie. Un supplément contient la Déclaration de la Commune de Paris au peuple français.

Le 25 avril Bakounine quittait Locarno, me télégraphiant pour m’annoncer son arrivée. Il avait reçu, le 23, mille francs de Gambuzzi (c’était un emprunt que Bakounine espérait rembourser avec l’argent qu’il avait fait réclamer à ses frères). Le 27 il était à Neuchâtel, le lendemain il se rendait à Sonvillier, — c’était la première fois qu’il allait au Val de Saint-Imier, — où il séjourna jusqu’au milieu de mai. On a vu, par sa lettre à Ozerof du 5 avril, que sa décision de se rapprocher de ses amis datait déjà du commencement du mois : il avait été retenu par le manque de ressources ; dès qu’il eut de l’argent, il partit. Il venait se concerter avec nous, sans idées arrêtées sur ce qu’il pouvait y avoir à faire ; et c’était aux Montagnes qu’il établissait son quartier général, parce qu’il comptait y trouver des hommes d’action, et non à Genève où, en dehors d’une poignée d’amis, il n’aurait rencontré qu’hostilité et bavardage.

Un nouveau mouvement se préparait à Lyon. Il eut lieu le dimanche 30 avril, jour fixé pour les élections municipales. Des placards imprimés à Genève, chez Czerniecki (Joukovsky s’était chargé d’en corriger les épreuves, et, comme on le verra plus loin, s’acquitta fort mal de ce soin), furent emportés à Lyon par Albert Leblanc et un jeune canut, Camille Camet : mais Leblanc fut arrêté à Bellegarde le 29, Camet seul put arriver à destination. L’insurrection commença le dimanche après-midi, dans le quartier de la Guillotière, où une Commune provisoire (composée de neuf délégués des groupes révolutionnaires, Rivoire, tisseur, Bergeron, tisseur, Brugnot, Gaspard Blanc, Bouret, charpentier, Tacussel, serrurier, Pelea, tulliste, Velay, tulliste, Audouard, tailleur), s’installa à la mairie du faubourg, pendant que le quartier se hérissait de barricades. La troupe marcha contre les insurgés avec des mitrailleuses ; on se battit pendant la nuit du dimanche au lundi [258], et le lundi matin l’insurrection était vaincue à la Guillotière. Elle recommençait aussitôt à la Croix-Rousse, où on fit battre la générale et sonner le tocsin, et où une commission exécutive (Raymond, tisseur, Pochon, comptable, Drevet, tisseur, Gaspard Blanc, Guittat, ferblantier) organisait la résistance. Pendant la matinée du lundi 1er mai, on construisit des barricades, on coupa la ligne du chemin de fer de Sathonay ; mais la garde nationale ne répondit pas à l’appel que la commission exécutive lui adressait [259], et dans l’après-midi la mairie de la Croix- Rousse était occupée par la troupe et les barricades démolies.

En lisant ce jour-là (lundi) dans les journaux les nouvelles du mouvement du dimanche, j’étais parti pour Genève; arrivé le soir, je conférai aussitôt avec Perron et Joukovsky : je voulais me rendre à Lyon. Après quelques heures de repos dans un petit hôtel du quartier des Pâquis, comme j’arrivais, le mardi matin, à la gare de Cornavin pour y prendre le train, j’appris l’échec définitif de la tentative des révolutionnaires lyonnais. En triomphant, la réaction bourgeoise jeta aux vaincus ses calomnies habituelles : le maire de la Guillotière et le maire de Lyon représentèrent, dans des proclamations et des lettres aux journaux, le mouvement comme l’œuvre des ennemis de la République, qui « provoquaient ces agitations dans un but de restauration monarchique ».

Le n° 4 de la Solidarité — ce fut le dernier — parut le 12 mai. Il contient un long article intitulé Les amis de l’Ordre, dû, je crois, à quelque réfugié français du Midi ; un second article intitulé Du suffrage universel, qui est de Schwitzguébel ; puis le compte-rendu de deux réunions tenues à Genève, au Temple-Unique, les 8 et 15 avril. La première avait été une réunion d’ouvriers de langue allemande, où parlèrent entre autres Gutsmann, J.-Ph. Becker, le Dr Boruttau ; un membre de la Section de l’Alliance, Lindegger, avait été admis à y prendre aussi la parole, et y avait prononcé un discours énergique. La réunion du 15 avril avait été convoquée par Outine, Henri Perret, et autres ; Brosset, sans s’occuper de la présence de nos adversaires, n’avait pas hésité à se rendre ce jour-là au Temple-Unique, où son éloquence populaire souleva l’enthousiasme, comme autrefois. Une Adresse à la Commune, rédigée par Outine, fut adoptée ; et bien qu’elle portât exclusivement les signatures d’hommes qui nous étaienlt hostiles, Dupleix, Guétat, Becker, Outine, Henri Perret, etc., la Solidarité consacra une de ses colonnes à la reproduire in-extenso. Le numéro se terminait par un manifeste du Conseil fédéral espagnol repoussant les calomnies répandues sur l’Internationale en Europe ; le compte-rendu (extrait du Vengeur) de l’inauguration du Club de la Révolution sociale dans l’église Saint Michel, à Paris (Batignolles) ; enfin le récit de l’arrestation de Parraton à Tonnerre.

Après l’échec du mouvement du 30 avril, il semblait qu’il n’y eût plus rien à tenter à Lyon. Mais, tant que la Commune de Paris restait debout, on pouvait espérer encore, et un groupe de Lyonnais organisa un « Comité central républicain socialiste de la France méridionale », qui fit imprimer à Genève diverses proclamations, affichées, dans le courant de mai, à Lyon et dans plusieurs autres villes. Albert Richard faisait partie de ce Comité, et Oscar Testut a publié le texte d’une lettre, probablement saisie sur un émissaire, adressée le 12 mai par Richard et Gaspard Blanc à Charles Perron, à Genève. Richard écrivait :


Nous préparons un mouvement sérieux. Je crois pouvoir compter sur notre vieille amitié, et j’ai maintenant besoin plus que jamais d’y faire appel. Je te prie d’aider le jeune homme qui te remettra ce billet de tes conseils et de tes renseignements... Il s’agirait de trouver quelqu’un qui transporterait à Seyssel ou Annecy un ballot d’imprimés... Si tu ne nous aides pas, nous serons très embarrassés.


Blanc avait ajouté ce post-scriptum :


En outre de ce que vous demande Albert, je vous prie de vouloir bien revoir avec soin les épreuves des diverses impressions que nous faisons faire à Genève. Ce Cosaque de Jouk, qui les a corrigées l’autre fois, y a laissé des imperfections épatantes. Les Lyonnais sont des ganaches, mais ils sont très méticuleux pour ce qui est des choses de l’orthographe. Occupez-vous donc immédiatement de nos impressions. Poignée de main.


La propagande du Comité central de la France méridionale ne produisit aucun résultat. À partir de la fin de mai, Albert Richard et Gaspard Blanc disparurent de la scène, et nous n’entendîmes plus parler d’eux, jusqu’au commencement de l’année suivante.


L’impression de la brochure de Bakounine avait été terminée à l’Imprimerie coopérative de Genève, au milieu d’avril. La prière de substituer, au titre primitif, ce titre nouveau : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, était arrivée trop tard. Mais ce n’était là qu’un petit malheur. Ce qui consterna Bakounine, lorsqu’il eut en mains les feuilles imprimées, ce fut la quantité de fautes d’impression énormes que les correcteurs avaient laissé passer. C’est ainsi que Quinet avait été transformé en Guizot, lord Bloomfield en lord Bloompichi, Wartbourg en Werthory, les trois mots allemands in’s Blaue hinein en ce logogriphe : isis Blanchinein ; l’impératrice Catherine II, de lascive mémoire, était, par le compositeur, dite de bonne mémoire ; l’animalité bourgeoise rugissante était devenue : animalik bourgeoise vigilante, etc. Bakounine me demanda d’imprimer sur-le-champ un Errata, que, dans sa colère, il ne voulut pas faire faire à l’Imprimerie coopérative ; je tirai l’Errata qu’il m’envoyait ; et ensuite, le manuscrit de la livraison m’ayant été expédié de Genève, sur ma demande, pour que je pusse collationner l’imprimé avec l’original, je fis encore un supplément à l’Errata ; je tirai également une couverture rouge, portant le titre : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, Première livraison [260].

Je ne veux pas faire ici l’analyse détaillée de cette Première livraison [261], qui se compose de trois chapitres : un exposé, faisant suite aux Lettres à un Français, de la situation de la France dans l’automne de 1870 (pages 1-74) ; un second chapitre intitulé L’alliance russe et la russophobie des Allemands [262] traitant des rapports historiques entre la Russie et l’Allemagne (pages 74-97) ; enfin un troisième chapitre intitulé Histoire du libéralisme allemand (pages 97-119), qui est une sanglante satire de l’esprit et des actes de la bourgeoisie allemande.

Dans le second chapitre, Bakounine a, pour la première fois, pris directement à partie Karl Marx dans un écrit public. Après s’être moqué de certains patriotes allemands, qui attribuent à la Russie et à son influence la servitude dans laquelle l’Allemagne est tenue par ses princes, il dit dans une note :


J’avoue que j’ai été profondément étonné en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l’an passé, par M. Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d’une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève [263]. Il prétend que si l’Allemagne n’est pas encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie. Il méconnaît singulièrement l’histoire de son propre pays... A-t-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que ce ne soit par la voie de la conquête ? mais l’Allemagne, que je sache, n’a jamais été conquise par la Russie... Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d’un excellent patriote allemand et d’un démocrate socialiste sincère, comme l’est indubitablement M. Charles Marx, et surtout bien plus profitable pour l’Allemagne populaire, si, au lieu de chercher à consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l’Allemagne à une influence étrangère, il voulait bien employer son érudition immense pour prouver, conformément à la justice et à la vérité historique, que l’Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle-même tous les éléments de son esclavage actuel. Je lui aurais volontiers abandonné le soin d’accomplir un travail si utile, nécessaire surtout au point de vue de l’émancipation du peuple allemand, et qui, sorti de son cerveau et de sa plume, appuyé sur cette érudition étonnante devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment plus complet. Mais comme je n’espère pas qu’il trouve jamais convenable et nécessaire de dire toute la vérité sur ce point, je m’en charge, et je m’efforcerai de prouver, dans le cours de cet écrit, que l’esclavage, les crimes et la honte actuelle de l’Allemagne sont les produits tout à fait indigènes de quatre grandes causes historiques : la féodalité nobiliaire, dont l’esprit, loin d’avoir été vaincu comme en France, s’est incorporé dans la constitution actuelle de l’Allemagne ; l’absolutisme du souverain sanctionné par le protestantisme et transformé par lui en un objet de culte ; la servilité persévérante et chronique de la bourgeoisie de l’Allemagne ; et la patience à toute épreuve de son peuple. Une cinquième cause enfin, qui tient d’ailleurs de très près aux quatre premières, c’est la naissance et la rapide formation de la puissance toute mécanique et tout anti-nationale de l’État de Prusse [264].


Je l’ai dit, je ne veux pas analyser ce petit livre : on pourra le lire dans la réimpression qui vient d’en être faite [265] ; je me borne à signaler particulièrement les pages vengeresses et étincelantes sur la bourgeoisie allemande et son besoin d’adorer un maître, pages qui, au lendemain des triomphes de l’odieux vainqueur, furent pour les vaincus — pour nous tous, qui haïssions le despotisme — comme la revanche de l’esprit sur la force brutale.


Pendant son séjour au Val de Saint-Imier, Bakounine fit, devant un auditoire d’ouvriers, trois conférences, ou plutôt trois lectures, dans lesquelles, après avoir retracé l’histoire de la bourgeoisie française et de son rôle révolutionnaire au dix-huitième siècle, il exposa la mission historique du prolétariat au dix-neuvième. Voici comment, dans la dernière conférence, il appréciait les événements qui venaient de se dérouler, et la protestation suprême du peuple parisien :


La bourgeoisie [française] est jugée... Si elle avait voulu, elle aurait pu sauver la France. Mais pour cela elle eût dû sacrifier son argent, sa vie, et s’appuyer franchement sur le prolétariat, comme le firent ses ancêtres, les bourgeois de 1793. Eh bien, elle voulut sacrifier son argent encore moins que sa vie, et elle préféra la conquête de la France par les Prussiens à son salut par la révolution sociale.

La question entre les ouvriers des villes et les bourgeois fut assez nettement posée. Les ouvriers ont dit : « Nous ferons plutôt sauter les maisons que de livrer nos villes aux Prussiens ». Les bourgeois répondirent : « Nous ouvrirons plutôt les portes de nos villes aux Prussiens que de vous permettre de faire du désordre public, et nous voulons conserver nos chères maisons à tout prix, dussions-nous même baiser le cul de Messieurs les Prussiens »...

Et ce n’est pas seulement en France, compagnons, que la bourgeoisie est pourrie, moralement et intellectuellement anéantie : elle l’est de même partout en Europe ; et dans tous les pays de l’Europe, seul le prolétariat a conservé le feu sacré, — lui seul porte aujourd’hui le drapeau de l’humanité...

Oui, chers compagnons, vous, les ouvriers, solidairement unis avec vos frères les travailleurs du monde entier, vous héritez aujourd’hui de la grande mission de l’émancipation de l’humanité. Vous avez un co-héritier, travailleur comme vous, quoique à d’autres conditions que vous : c’est le paysan. Mais le paysan n’a pas encore la conscience de la grande mission populaire. Il a été empoisonné, il est encore empoisonné par les prêtres, et sert contre lui-même d’instrument à la réaction. Vous devez l’instruire, vous devez le sauver malgré lui en l’instruisant, en lui expliquant ce que c’est que la Révolution sociale.

Dans ce moment et surtout au commencement, les ouvriers de l’industrie ne doivent, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais ils seront tout-puissants s’ils le veulent. Seulement ils doivent le vouloir sérieusement. Et pour réaliser ce vouloir ils n’ont que deux moyens. C’est, d’abord, d’établir dans leurs groupes, et ensuite entre tous les groupes, une vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en action ; non pas seulement pour les jours de fête, de discours et de boisson, mais dans leur vie quotidienne. Chaque membre de l’Internationale doit pouvoir sentir, doit être pratique- ment convaincu, que tous les autres membres sont ses frères.

L’autre moyen, c’est l’organisation révolutionnaire, l’organisation pour l’action. Si les soulèvements populaires de Lyon, de Marseille et des autres villes de France ont échoué, c’est parce qu’il n’y avait aucune organisation. Je puis en parler avec pleine connaissance de cause, puisque j’y ai été et que j’en ai souffert. Et si la Commune de Paris se tient si vaillamment aujourd’hui, c’est que pendant tout le siège les ouvriers se sont sérieusement organisés. Ce n’est pas sans raison que les journaux bourgeois accusent l’Internationale d’avoir produit ce soulèvement magnifique de Paris. Oui, disons-le avec fierté, ce sont nos frères les internationaux qui, par leur travail persévérant, ont organisé le peuple de Paris et ont rendu possible la Commune de Paris.

Soyons donc bons frères, compagnons, et organisons-nous. Ne croyez pas que nous soyons à la fin de la Révolution, nous sommes à son commencement. La Révolution est désormais à l’ordre du jour, pour beaucoup de dizaines d’années. Elle viendra nous trouver, tôt ou tard. Préparons-nous donc, purifions-nous, devenons plus réels, moins discoureurs, moins crieurs, moins phraseurs, moins buveurs, moins noceurs ; ceignons nos reins et préparons-nous dignement à cette lutte qui doit sauver tous les peuples et émanciper finalement l’humanité. Vive la Révolution sociale, vive la Commune de Paris ! [266]


J’allai rendre visite à Bakounine, une fois, pendant son séjour à Sonvillier. Il commençait à s’y ennuyer, et me le dit. Si, parmi les ouvriers, il y avait quelques natures d’élite, un trop grand nombre d’entre eux manquaient de la solidité de caractère qui seule peut faire des révolutionnaires sérieux et sûrs ; « crieurs » et « buveurs », comme il le leur avait dit, ceux-là pouvaient bien se laisser entraîner à un acte de révolte dans un moment d’exaltation passagère, mais n’étaient pas capables d’action réfléchie, volontaire et prolongée.

Au milieu de mai il quitta le Val de Saint-Imier pour planter sa tente au Locle, où il devait retrouver un milieu déjà connu de lui, et où en outre il était plus rapproché de la frontière française. Des projets d’action s’étaient peu à peu précisés dans nos esprits : la pensée de laisser nos frères de Paris lutter seuls, sans essayer de venir à leur aide, nous était insupportable. Nous ne savions pas ce qu’il nous serait possible de faire, mais nous voulions absolument faire quelque chose.

Un plan dont je n’ai eu qu’une connaissance indirecte avait été formé à Genève par quelques réfugiés des mouvements de Lyon et d’autres villes : il s’agissait de concentrer, à Genève ou dans les environs, quelques centaines de volontaires de tous pays, ayant pour la plupart fait précédemment la campagne de France sous Garibaldi, et de les armer ; la légion ainsi formée aurait pénétré sur le territoire français et aurait marché sur Lyon. Mais, pour exécuter un projet pareil, il fallait de l’argent. Des émissaires allèrent à Paris solliciter de la Commune la somme nécessaire ; on leur répondit — ô naïveté criminelle ! — que la Commune était une administration publique, avec une comptabilité régulière ; qu’elle ne pouvait disposer d’aucune somme, sinon pour les dépenses inscrites au budget de la ville ; et que détourner une partie des deniers municipaux pour solder les frais d’une aventure de ce genre serait un procédé d’une incorrection inadmissible. Force fut donc de renoncer à l’expédition projetée.

Dans nos Montagnes, un autre plan avait été conçu. Il existait, dans une ville française de l’Est, une Section de l’Internationale avec laquelle nous étions en relations. Des internationaux de nos diverses Sections, armés, auraient passé la frontière en trois ou quatre groupes, se dirigeant sur cette ville, où leur arrivée aurait coïncidé avec un soulèvement de la population ouvrière. Un délégué nous fut envoyé de la ville en question ; je résolus alors, après entente avec mes amis, de m’y rendre accompagné de Treyvaud pour sonder le terrain et convenir des mesures d’exécution. La nouvelle de l’entrée des Versaillais à Paris, qui arriva au moment même où Treyvaud et moi allions partir, vint brusquement ruiner nos espérances.

J’ai conservé, de ces jours de fièvre où nous avions perdu la notion claire des réalités, une lettre que Bakounine m’adressa du Locle le vendredi 19 mai. Je la reproduis ; on y verra quel ton enjoué il pouvait garder au milieu des plus graves préoccupations. Cette lettre est écrite au dos d’une lettre de l’étudiant Sibiriakof, qui me demandait, le 13 mai, d’envoyer vingt exemplaires de la brochure L’Empire knouto- germanique à deux adresses, la sienne et celle de Semen Serebrenikof, ajoutant « qu’il m’enverrait 3o fr. (parce qu’on lui avait dit qu’un exemplaire coûtait 1 fr. 5o) aussitôt la brochure reçue ». La demande ne me paraissait pas claire : fallait-il envoyer vingt exemplaires à chacune des deux adresses ? mais la mention de la somme de 3o fr. semblait indiquer qu’il ne s’agissait que de vingt exemplaires en tout. J’avais transmis la missive à Bakounine, en lui demandant son interprétation de ce texte ambigu. Il me répondit :


Naturellement vingt exemplaires, par dix exemplaires à chacun. Si tu avais tout l’esprit qu’on te prête, et si tu avais étudié le calcul différentiel et intégral avec celui des variations, comme Fritz Robert, tu aurais compris que Sibiriakof te promettant d’envoyer 3o fr., à raison de 1 fr. 5o par exemplaire, il ne peut avoir demandé en tout que vingt exemplaires.

Je te préviens qu’Adhémar a écrit à... [267], et qu’il est possible qu’un ami de là vienne chez toi soit demain samedi, soit dimanche, à ton adresse directe qu’Adhémar lui a envoyée. Nous viendrons naturellement dimanche [268], les Loclois et moi, avec le premier train du Locle. Si tu ne veux pas venir toi-même nous rencontrer à la gare, envoie-moi ton frère [269] et dis-lui le nom de l’hôtel dans lequel, conformément à ma prière, tu as arrêté la chambre pour moi et pour Ozerof, afin que je puisse y faire transporter immédiatement mes effets [270]. À bientôt. Ton dévoué M. B.


J’avais convoqué à la réunion du 21 mai, dont parle cette lettre, le père Meuron, qui, je l’espérais, se déciderait à cette occasion à quitter pour un jour sa retraite de Saint-Sulpice. Mais il m’avait répondu le 19 :


Ta lettre m’arrive à l’instant ; je suis sorti du lit pour y répondre ; malade depuis quelques jours, je suis d’une faiblesse extrême. Du reste cet hiver a été rude pour moi... Je suis heureux de penser que tu verras quelques amis réunis. Serre-leur la main à tous, dis mille choses à Bakounine... Impossible d’aller vous voir, tu ne comprends pas comme je suis devenu vieux cet hiver passé. Je ne vais plus à Fleurier sans souci de savoir si je pourrai revenir. Voilà, on est vieux, bien vieux, fini ! Salue toute la chère petite famille. J’espère que tu viendras, c’est promis, c’est dû. Adieu, je sens le froid.


La réunion de Neuchâtel était devenue nécessaire parce que le Congrès fédéral annuel, qui aurait dû avoir lieu en avril, n’avait pu être encore convoqué. Le mandat du Comité fédéral était arrivé à son terme ; la réunion désigna le Val de Saint-Imier comme siège du nouveau Comité. Elle s’occupa ensuite du journal, dont la situation financière était devenue critique, par suite des dépenses inconsidérées qu’avait engagées Joukovsky : la Solidarité, conformément au projet de budget établi en février, aurait dû ne paraître qu’en demi-feuille (exception faite pour le premier numéro) tant que le chiffre minimum de six cents abonnés ne serait pas atteint. Le journal avait donc contracté une dette dont l’imprimeur réclamait le paiement ; nous décidâmes que les membres qui s’étaient constitués en société de garants de la Solidarité verseraient, à cet effet, une cotisation de six francs chacun, et que, pour l’avenir, le format du journal serait réduit de façon à ramener la dépense d’impression à trente francs par numéro.

En dehors des délibérations administratives, les membres de la réunion échangèrent naturellement des vues à propos du mouvement projeté dans une ville de France, et c’est alors qu’il fut décidé que Treyvaud et moi irions préparer le terrain. Nous étions loin de nous douter qu’au moment même où nous étions ainsi réunis, les Versaillais pénétraient dans Paris.

X


La Semaine sanglante. — Les manœuvres marxistes contre nous. — Arrivée des réfugiés communalistes en Suisse. — Réponse d’un international à Mazzini, par Bakounine (14 août). — Préparation de la Conférence de Londres.


Les journaux du lundi 22 publièrent la dépêche annonçant que la porte de Saint-Cloud avait été franchie le dimanche à quatre heures par l’armée versaillaise ; puis ils nous apportèrent, jour après jour, les nouvelles de la guerre des rues, de l’héroïque résistance des fédérés, des incendies, de la défaite et du massacre.

Que dirai-je de nos impressions, de notre rage, de notre douleur pendant la Semaine sanglante ? À mesure qu’arrivaient les nouvelles tragiques, chaque jour s’exacerbaient davantage nos sentiments. Ou ne tenait plus en place, on se sentait la tête perdue, le cœur accablé. Ma femme ne se trouvait pas auprès de moi à ce moment ; sa santé étant ébranlée, je l’avais envoyée, avec notre bébé de six mois, passer quelque temps à la montagne, chez sa sœur, dans un village du Jura vaudois, Sainte-Croix. Dans ma solitude, le chagrin, l’angoisse m’étreignaient doublement. Je me rappelle comment un jour, enfin, à la lecture des télégrammes féroces des Versaillais annonçant les massacres, donnant les noms de mes amis qu’on disait fusillés [271], n’y résistant plus, je succombai au désespoir : des sanglots incoercibles me secouaient convulsivement, et je ne pus redevenir maître de moi qu’après un long intervalle.

Bakounine, lui, n’eut pas de faiblesse. Il s’attendait à la défaite ; il ne craignait qu’une chose, c’est que, dans la catastrophe finale, les communards vinssent à manquer d’audace et d’énergie. Mais quand il sut qu’ils se défendaient connue des lions, et que Paris était en flammes, il poussa un cri de triomphe : « À la bonne heure ! ce sont des hommes ! » dit-il à Spichiger (qui me l’a raconté plus tard), en entrant brusquement à l’atelier coopératif et en frappant de sa canne sur la table. Schwitzguébel, de son côté, écrivait à Joukovsky : « Vive Paris ! cette fois ils se font sauter et ils mettent le feu à la ville ».

Nous nous rencontrâmes, le dimanche 28, aux Convers ; la ferme contenance de mes amis, leurs propos, leur vaillante belle humeur, triomphèrent de mon découragement et rendirent moins sombre ma tristesse. Bakounine n’avait plus rien à faire aux Montagnes : il nous annonça qu’il repartirait pour Locarno le lendemain.

Le lundi, il quitta le Locle le matin pour descendre à Neuchâtel, où il s’arrêta et où il passa la nuit ; il continua sa route le mardi, et arriva à Locarno le jeudi 1er juin.

Le mardi 30 mai j’écrivais à ma femme :


Merci pour ta bonne lettre reçue hier soir, elle m’a fait du bien... Hier Bakounine, retournant à Locarno, est venu à Neuchâtel. Émilie m’a supplié de lui faire faire sa connaissance ; d’accord avec ma mère, j’ai invité Bakounine à prendre le thé chez moi : ma mère, Émilie, Julie et Georges y sont venus. Michel nous a raconté sa vie et ses voyages, nous avons fait de la musique, etc. Aujourd’hui il est parti pour tout de bon...

David Perret est revenu hier soir. Il fait un tableau sinistre de la terreur qui règne dans toute la France.


Il fallait maintenant reprendre le cours de la vie ordinaire, veiller à l’administration des affaires courantes, à l’exécution des décisions de la réunion de Neuchâtel, et tout d’abord s’occuper du journal. Le 31 mai, j’écrivais à Joukovsky que, pour diminuer les dépenses, les amis des Montagnes, réunis le dimanche précédent aux Convers, avaient été d’avis d’adopter le format du Progrès : dans ces conditions, le journal ne devait pas coûter plus de trente francs ; et je démontrais, par un devis détaillé, que l’imprimeur Czerniecki ferait encore un bénéfice d’un tiers. Le 2 juin, nouvelle lettre :


Nous venons de former à Saint Imier, la Chaux-de-Fonds, le Locle et Neuchâtel des Comités de secours fraternel pour les réfugiés de la Commune ; cette mesure a été rendue publique par un communiqué adressé au National suisse. Grande émotion des bourgeois [272].

Faites-en autant. Adieu.


Ma femme m’avait écrit, la veille, qu’elle partirait de Sainte-Croix le samedi matin ; je devais aller à sa rencontre jusqu’à Fleurier. Je profitai de ce petit voyage pour aller rendre visite au père Meuron, que je trouvai profondément abattu par le désastre de la Commune : il n’était plus que l’ombre de lui-même.

Le 4 juin, je transmis à Bakounine une lettre de Sibiriakof, du 2, relative à l’impression de la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique. Il me la renvoya quelques jours après ; sur un feuillet blanc de cette lettre, il avait écrit, le 10 :


Mon cher. Je te renvoie la lettre de Sib. ; je l’accompagne d’une lettre qu’au besoin, si tu le trouves utile, tu peux lui envoyer. Tu as reçu maintenant, sans doute, celle que je t’ai écrite le 5 de ce mois et que je t’ai envoyée, comme nous étions convenus, par l’ami de Zürich [273]. Que penses-tu de l’arrangement que je t’y ai proposé ? il me semble réalisable. S’ils vendent 40 exemplaires [de L’Empire knouto-germanique] à Saint-Imier, la Chaux-de-Fonds, le Locle, ce qui ne me paraît pas impossible, cela fera 60 francs ; avec les 30 fr. envoyés de Munich [274], cela fera 90. Sur cela 40 fr. pour le Locle, 4o fr. pour Sonvillier [275], 6 fr. que je dois comme responsable de la Solidarité [276], 4 fr. de frais de poste. Je resterai te devoir pour deux livres de thé, si tu m’en envoies ; si tu ne l’as pas envoyé, n’en envoie pas, car j’en attends de Genève...

Quant à la somme nécessaire pour la seconde livraison, j’ai la confiance qu’elle se trouvera bientôt, et le manuscrit de cette livraison ne tardera pas de t’arriver tout complet. L’ami de Zürich se donne aussi beaucoup de peine pour compléter cette somme, et puis j’aurai encore d’autres amis.

Envoie-moi au plus vite les 210 ou 200 exemplaires, pour que je les expédie en Italie, où des amis les attendent déjà.

Je t’ai envoyé ce matin par la poste non huit, mais onze volumes de Grote [277] et quatre volumes d’Auguste Comte. Je te prie d’envoyer immédiatement ces derniers à Fritz Robert, auquel je les ai promis. Tu vois que tu es plus heureux que Numa Pompilius, puisque tu en reçois onze sur douze, tandis que Numa n’en a eu que six, ou même seulement trois sur douze [278].

Ma lettre t’arrivera ou est déjà arrivée de Zürich à l’adresse de M. Gustave J.

N’oublie pas de bien saluer de ma part ta femme d’abord et sa mère, puis la tienne et tes sœurs. Je suis heureux de les avoir rencontrées. Salue bien ton frère aussi et envoie-moi sa brochure.

J’ai reçu une lettre de Ross [279]. Je l’engage beaucoup à écrire son journal le plus détaillé et le plus sévèrement véridique. Nous le traduirons, d’abord pour les amis intimes, parce que toute vérité n’est pas bonne à dire en public : nous ne devons pas diminuer le prestige de ce fait immense, la Commune, et nous devons défendre à outrance, dans ce moment, même les jacobins qui sont morts pour elle. La traduction faite, tu verras quel parti tu pourras en tirer pour le public, n’est-ce pas [280] ? J’attends avec impatience ta lettre.

Ton dévoué M. B.

J’ai été bien content pour toi et pour toute ta famille de la nomination de ton père [281]. Et toi, quand redeviendras-tu maître d’école ?

Voici la lettre de Sentiñon que j’avais oublié de t’envoyer. Tu dois absolument me la renvoyer.


Cependant Joukovsky ne donnait plus signe de vie ; et nous désirions vivement faire paraître un numéro de la Solidarité. Je lui récrivis le 8 juin, en lui disant que si Czerniecki refusait d’imprimer un numéro du format du Progrès pour trente francs, nous ferions faire le journal à la Chaux-de-Fonds.

La raison du silence de Joukovsky était son absence de Genève : sa femme, revenant d’un voyage en Russie, était tombée malade à Berne ; il était allé la rejoindre dans cette ville, et il avait négligé de m’avertir de son déplacement ; je finis par apprendre qu’il était absent, mais par un tiers, et sans qu’on pût me donner son adresse. Ozerof, au défaut de Joukovsky, me fit savoir que Czerniecki refusait de recommencer à imprimer la Solidarité. Il fallait prendre une décision : une réunion eut lieu au Locle le 20 juin, et le lendemain j’écrivis à Joukovsky pour lui annoncer qu’il venait d’être décidé que la Solidarité s’imprimerait au Locle, dans le format du Progrès, et le prier de m’envoyer immédiatement le registre des abonnés et le livre de comptes du journal, avec les factures de l’imprimeur. J’ajoutais que Robin m’avait demandé de Londres, quinze jours auparavant (10 juin), de lui expédier une copie des pièces authentiques qui prouvaient que la Section de l’Alliance de Genève avait bien été admise en 1869 par le Conseil général, pièces dont Joukovsky était le détenteur. Ne sachant toujours pas où il se trouvait, j’adressai ma lettre à l’imprimeur Czerniecki, dans l’espoir que celui-ci réussirait peut-être à la faire parvenir au destinataire.

On se rappelle que Robin était devenu membre du Conseil général en octobre 1870. La lettre qu’il venait de m’écrire, et dont j’entretenais Joukovsky, se rapporte à des incidents dont je n’ai pas parlé encore, afin de ne pas interrompre le récit de ce qui concerne les insurrections communalistes. C’est au Mémoire de la Fédération jurassienne que j’en emprunterai l’exposé :


Pendant l’hiver de 1870-1871, au milieu des événements les plus importants peut-être de l’histoire du dix-neuvième siècle, et pendant que se déroulaient les phases palpitantes de cette révolution du 18 mars qui remuait si profondément, d’un bout du monde à l’autre, les masses prolétaires, Messieurs les meneurs du Conseil général étaient essentiellement préoccupés de profiter de l’occasion que leur offraient les circonstances pour établir solidement dans l’Internationale leur autorité en supprimant les Congrès généraux, et pour écraser définitivement les opposants qui avaient excité leur haine.

Oui, tandis que chacun des membres des Sections de nos Montagnes ne vivait plus que de la vie des héroïques Parisiens, tandis que les hommes d’action dans l’Internationale concentraient toute leur activité et toutes les forces de leur intelligence sur ce seul but : venir en aide à la Commune de Paris, — Marx et ses créatures ne songeaient qu’à faire servir les péripéties de ce drame gigantesque à la réalisation de leurs petits calculs, et ils disposaient d’avance, avec une adresse infernale, leurs toiles d’araignées, comptant prendre au piège les Fédérations sans défiance et faire de l’Internationale tout entière la proie de leur vanité et de leur esprit d’intrigue.

C’est une chose difficile à croire, mais parfaitement vraie : en mars 1871, les acolytes de Marx en Suisse, Outine, H. Perret et consorts, n’avaient qu’une préoccupation, absolument étrangère à la révolution sociale et aux événements de Paris ; cette préoccupation était d’achever de se débarrasser de la Section de l’Alliance, et pour cela ils venaient d’inventer un truc nouveau. Ils osèrent déclarer en assemblée générale des Sections de Genève que jamais la Section de l’Alliance n’avait été admise par le Conseil général. Cette étrange assertion fut rapportée à l’Alliance, et le secrétaire de cette Section (Joukovsky), en réponse aux mensonges d’Outine, produisit publiquement les originaux des deux lettres écrites à l’Alliance par Eccarius et par Jung, en date du 28 juillet et du 25 août 1869 ; la première de ces lettres annonçait que le Conseil général avait admis la Section de l’Alliance à l’unanimité, la seconde accusait réception des cotisations de cette Section. La réplique était écrasante, semble-t-il ? Pas du tout : Outine et ses amis payèrent d’audace et affirmèrent cyniquement que ces deux lettres devaient être des faux, et qu’une personne bien renseignée, venant de Londres, le leur avait dit.

Cette personne bien renseignée était Madame Dmitrieff, une amie d’Outine, Russe comme lui, et, — disons-le, car c’est un détail caractéristique, — Juive comme lui, comme Marx, comme Borkheim (collaborateur de la Zukunft de Berlin et du Volksstaat de Leipzig), comme Moritz Hess ; comme Hepner, rédacteur du Volksstaat ; comme Frankel, membre de la Commune de Paris [282].

Madame Dmitrieff, connue aussi sous le nom de la citoyenne Élise, est une admiratrice fanatique de Marx, qu’elle appelle, en style de synagogue, le Moïse moderne. Elle venait de passer quelque temps auprès de lui à Londres (en février), et s’était ensuite rendue à Genève, munie évidemment d’instructions confidentielles. Ce fut après son arrivée que fut remise sur le tapis la question de l’Alliance, et qu’on fit en assemblée générale des Sections genevoises cette fameuse déclaration, que l’Alliance n’avait jamais été reçue dans l’Internationale.

Cependant, quand on avait imprudemment affirmé que les lettres d"Eccarius et de Jung étaient des faux, tout n’était pas fini par là ; il fallait encore le prouver ; et pour cela on s’adressa de Genève au Conseil général. Le secrétaire perpétuel de la coterie genevoise, Henri Perret, écrivit donc à Londres, pour demander ce qu’il fallait penser, en réalité, de l’authenticité des deux lettres [283].


Ce qui se passa au Conseil général de Londres, après la réception de la lettre écrite par Henri Perret, a été raconté par Robin dans un document rédigé en 1872 sous le titre de Mémoire justificatif [284], et qu’il m’envoya :


J’arrivai à Londres en octobre 1870, — raconte Robin, qui fait connaître, au début de son Mémoire, ses relations avec Marx : — ... sitôt que j’y eus trouvé de modestes et temporaires moyens d’existence, je fus présenté au Conseil général par le citoyen Marx et admis à l’unanimité. Pendant plusieurs mois, peu familiarisé avec la langue anglaise, je pris à peine part aux travaux du Conseil, d’ailleurs presque nuls à ce moment... Exclusivement préoccupé de la guerre… je revins à l’espoir le 18 mars. Que j’aurais voulu alors courir à Paris et prendre part à la grande lutte sociale ! Mais d’un côté j’étais très souffrant, de l’autre je venais d’obtenir une position qui assurait pour quelques mois la vie de ma famille. C’était par un hasard véritable que mes enfants avaient échappé à la mort : sans la police belge j’allais en effet vers le 8 septembre m’enfermer dans Paris [285], et l’on sait que les enfants en bas âge n’en sont pas revenus. Après cela je n’eus pas le courage de les laisser avec leur mère isolée et sans ressource aucune, en pays étranger. D’autres révolutionnaires auraient peut-être passé là-dessus ; en ne le faisant pas, je ne crus pas perdre le droit de travailler encore à la révolution sociale, et je me promis de racheter mon abstention d’alors. D’ailleurs, quoique n’ayant plus, depuis des années, l’ombre de confiance dans les bourgeois libéraux, je ne pouvais croire de leur part à une guerre d’extermination ; j’attendais avec confiance une transaction, après laquelle j’aurais, je le pense, pu me rendre très utile pour l’organisation de l’enseignement intégral.

On comprend que pendant ce temps j’avais rarement pensé au différend entre les Sections de la Suisse. Depuis la guerre, aucune lettre, aucun journal ne m’était arrivé de ce pays. Cependant j’en avais vaguement causé une ou deux fois avec Marx comme d’un incident terminé, et, bien qu’il eût contre certaines personnes des préventions que je ne partageais pas, je ne voyais pas là sujet de lutte, et je comptais même sur son influence pour m’aider à apaiser le conflit, s’il renaissait. Ceci est tellement vrai que, quand mes relations d’ami avec Guillaume, interrompues par les événements, furent rétablies vers la fin de janvier [1871], je communiquai naïvement à Marx plusieurs lettres de cet ami. Ce fut alors qu’à plusieurs réponses équivoques je commençai à pressentir une hostilité systématique ; mais, plein d’une extrême confiance dans l’esprit de justice et la bonne foi de Marx, je refusais de croire aux indices les plus évidents.

Vers le mois de mars, le hasard me fit, au Conseil général, lire d’avance une lettre du secrétaire du Comité fédéral romand de Genève, H. Perret. Il y rendait compte d’une très orageuse séance publique à Genève, où les partisans et les ennemis de l’Alliance s’étaient fort malmenés. Ceux-ci s’appuyaient sur le témoignage de la citoyenne Élise [286], qui, revenant de Londres où elle avait été chargée de prendre des informations sur la question de l’Alliance, soutenait que cette société n’avait jamais été reconnue comme Section de l’Internationale. Un des membres de l’Alliance [287] avait alors tiré de sa poche deux lettres officielles du Conseil général constatant son admission. On avait répondu que ces pièces étaient fausses. Le secrétaire suisse [288] priait le Conseil général de lui faire connaître immédiatement la vérité.

Il y avait là un oui ou un non à répondre ; des hommes loyaux l’eussent envoyé courrier par courrier. Cinq semaines après, la lettre n’avait pas obtenu de réponse nette.

Je recevais presque en même temps, dans une lettre d’ami, le récit de cette nouvelle agression par la bande d’intrigants et de brouillons dont M. Outine est le chef [289]... Je répondis aussitôt et demandai la copie des deux lettres incriminées de faux [290]. Je les reçus après quelques retards [291]. Dans l’intervalle je m’inscrivis pour une interpellation à propos des affaires suisses. J’avais déjà sur Marx de très graves soupçons ; j’étais convaincu que c’était lui qui avait donné à Madame Élise les faux renseignements causes du désordre nouveau. Mais voulant être confiant jusqu’au bout, je parvins à me persuader qu’il avait été trompé, et je voulus remettre la question suisse en discussion dans le seul espoir d’arriver à un apaisement définitif. J’avais beaucoup réfléchi pour trouver le moyen de n’attaquer personne, et d’arriver à la reconnaissance des deux Fédérations d’une manière égale, et surtout à la fin de toute hostilité publique.


Cependant Joukovsky était revenu à Genève dans les derniers jours de juin, et la copie des deux documents, réclamée par Kobin, avait pu être expédiée à celui-ci. Les manœuvres employées par nos adversaires nous prouvaient que les haines n avaient pas désarmé ; mais nous étions sans crainte. Le Conseil général avait pu se tromper et être trompé ; des explications claires, des preuves documentaires l’obligeraient à reconnaître son erreur. Et d’ailleurs, si les événements avaient fait supprimer le Congrès général en 1870, il n’en serait pas de même en 1871 ; et devant le Congrès, dans le grand jour des discussions, la pleine lumière se ferait, les intrigants et les imposteurs seraient démasqués. Nous ne doutions pas que la force irrésistible de la vérité s’imposât à tous, et fît crouler tout le vain échafaudage du mensonge.


Depuis son retour à Locarno, Bakounine s’occupait à préparer la suite de L’Empire knouto-germanique. Il m’avait repris les pages 139-285 de son manuscrit, et son calendrier-journal le montre commençant le 5 juin la rédaction d’un « Préambule pour la seconde livraison » ; il continue à l’écrire les jours suivants ; il note, le 12, une lecture de Kolb (Kulturgeschichte) ; le lendemain, il reçoit l’Histoire universelle de Schlosser ; il est question pour la dernière fois du Préambule le 13 juillet [292].

On trouve, dans ce « Préambule pour la seconde livraison », un exposé très net des deux tendances qui se partageaient à ce moment le socialisme, et un jugement sur la portée historique de cette grande manifestation révolutionnaire que fut la Commune de Paris. Au sujet des deux tendances, celle des « socialistes ou collectivistes révolutionnaires » et celle des « communistes autoritaires », Bakounine s’exprime ainsi :


Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l’unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l’intelligence, la dignité et le bonheur des hommes... ; la liberté qui, après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l’humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États. Je suis un partisan convaincu de l’égalité économique et sociale, parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des Individus aussi bien que la prospérité des nations, ne seront jamais rien qu’autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l’humanité, je pense que l’égalité doit s’établir dans le monde par l’organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des communes, mais non par l’action suprême et tutélaire de l’État.

C’est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l’initiative absolue de l’État. Leur but est le même : l’un et l’autre parti veulent également la création d’un ordre social nouveau, fondé uniquement sur l’organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l’appropriation collective des instruments de travail. Seulement les communistes [d’État] s’imaginent qu’ils pourront y arriver par le développement et par l’organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, avec l’aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoque, pensent, au contraire, qu’ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l’organisation de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent anti-politique, des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s’adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.

De là, deux méthodes différentes. Les communistes [autoritaires] croient devoir organiser les forces ouvrières pour s’emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s’organisent en vue de la destruction, ou, si l’on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes révolutionnaires n’ont de confiance que dans la liberté... C’est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l’école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d’un côté, — et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu’à ses dernières conséquences, de l’autre, accepte par le prolétariat des pays latins [293].

Le socialisme révolutionnaire vient de tenter une première manifestation éclatante et pratique dans la Commune de Paris.


Et Bakounine continue en montrant comment, dans la Commune, se trouvèrent en présence les socialistes révolutionnaires, membres de l’Internationale, qui furent en minorité, et les « jacobins » ou autoritaires, qui formaient la majorité :


Je suis un partisan de la Commune de Paris, qui, pour avoir été massacrée, étouffée dans le sang par les bourreaux de la réaction monarchique et cléricale, n’en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l’imagination et dans le cœur du prolétariat de l’Europe ; j’en suis le partisan surtout parce qu’elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l’État.

C’est un fait historique immense que cette négation de l’État se soit manifestée précisément en France, qui a été jusqu’ici par excellence le pays de la centralisation politique, et que ce soit Paris, la tête et le créateur historique de cette grande civilisation française, qui en ait pris l’initiative...

La Commune de Paris a duré trop peu de temps, et elle a été trop empêchée dans son développement intérieur par la lutte mortelle quelle a dû soutenir contre la réaction de Versailles, pour qu’elle ait pu, je ne dis pas même appliquer, mais élaborer théoriquement son programme socialiste. D’ailleurs, il faut bien le reconnaître, la majorité des membres de la Commune n’étaient pas proprement socialistes, et s’ils se sont montrés tels, c’est qu’ils ont été invinciblement poussés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nécessités de leur position, et non par leur conviction intime. Les socialistes, à la tête desquels se place naturellement notre ami Varlin, ne formaient qu’une très infime minorité : ils n’étaient tout au plus que quatorze ou quinze membres. Le reste était composé de jacobins. Mais entendons-nous, il y a jacobins et jacobins. Il y a les jacobins avocats et doctrinaires, comme M. Gambetta... ; et il y a les jacobins franchement révolutionnaires, les héros, les derniers représentants sincères de la foi démocratique de 1793, capables de sacrifier et leur unité et leur autorité bien-aimées aux nécessités de la Révolution, plutôt que de ployer leur conscience devant l’insolence de la réaction. Ces jacobins magnanimes, à la tête desquels se place naturellement Delescluze, une grande âme et un grand caractère, veulent le triomphe de la Révolution avant tout ; et comme il n’y a point de révolution sans masses populaires, et comme ces masses ont éminemment aujourd’hui l’instinct socialiste,... les jacobins de bonne foi, se laissant entraîner toujours davantage par la logique du mouvement révolutionnaire, finiront par devenir des socialistes malgré eux.

Telle fut précisément la situation des jacobins qui firent partie de la Commune de Paris. Delescluze et bien d’autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l’esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme, malgré toute leur bonne foi et toute leur bonne volonté, ils n’étaient que des socialistes bien plus extérieurement entraînés qu’intérieurement convaincus,... ils ne purent jamais sortir des généralités, ni prendre une de ces mesures décisives qui rompraient à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois. Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés, et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d’un jour à l’autre, et ne changent ni de nature ni d’habitudes à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour la Commune. Qui osera leur en demander davantage [294] ?

Ils sont d’autant plus excusables que le peuple de Paris lui-même, sous l’influence duquel ils ont pensé et agi, était socialiste beaucoup plus d’instinct que d’idée ou de conviction réfléchie. Toutes ses aspirations sont au plus haut degré et exclusivement socialistes ; mais ses idées ou plutôt ses représentations traditionnelles sont loin encore d’être arrivées à cette hauteur. Il y a encore beaucoup de préjugés jacobins, beaucoup d’imaginations dictatoriales et gouvernementales, dans le prolétariat des grandes villes de France et même dans celui de Paris...

La situation du petit nombre des socialistes convaincus qui ont fait partie de la Commune de Paris était excessivement difficile. Ne se sentant pas suffisamment soutenus par la grande masse de la population parisienne, l’organisation de l’Association internationale, très imparfaite elle-même d’ailleurs, n’embrassant à peine que quelques milliers d’individus, ils ont dû soutenir une lutte journalière contre la majorité jacobine. Et au milieu de quelles circonstances encore ! Il leur a fallu donner du travail et du pain à quelques centaines de milliers d’ouvriers, les organiser, les armer, et surveiller en même temps les menées réactionnaires ; ... il leur a fallu opposer un gouvernement et une armée révolutionnaires au gouvernement et à l’armée de Versailles, c’est-à-dire que, pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils ont dû, oubliant ou sacrifiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s’organiser en réaction jacobine... Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire... Je ferai observer aux théoriciens sévères de l’émancipation du prolétariat qu’ils sont injustes envers nos frères de Paris : car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaître Varlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine [295], sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. C’étaient des hommes dont le zèle ardent, le dévouement et la bonne foi n’ont jamais pu être mis en doute par aucun de ceux qui les ont approchés. Mais précisément parce qu’ils étaient des hommes de bonne foi, ils étaient pleins de défiance en eux-mêmes en présence de l’œuvre immense à laquelle ils avaient voué leur pensée et leur vie : ils se comptaient pour si peu ! Ils avaient d’ailleurs cette conviction que, dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l’action des individus était presque nulle et l’action spontanée des masses devait être tout. Tout ce que les individus peuvent faire, c’est d’élaborer, d’éclairer et de propager les idées correspondantes à l’instinct populaire, et, de plus, c’est de contribuer par leurs efforts incessants à l’organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-même. Autrement on aboutirait à la dictature politique, c’est-à-dire à la reconstitution de l’État, des privilèges, des inégalités, de toutes les oppressions de l’État...

Varlin et tous ses amis, comme tous les socialistes révolutionnaires, et en général comme tous les travailleurs nés et élevés dans le peuple, partageaient au plus haut degré cette prévention parfaitement légitime contre l’initiative continue des mêmes individus, contre la domination exercée par des individualités supérieures ; et comme ils étaient justes avant tout, ils tournaient aussi bien cette prévention, cette défiance, contre eux-mêmes que contre toutes les autres personnes.

Contrairement à cette pensée des communistes autoritaires, selon moi tout à fait erronée, qu’une Révolution sociale peut être décrétée et organisée, soit par une dictature, soit par une assemblée constituante issue d’une révolution politique, nos amis les socialistes de Paris ont pensé qu’elle ne pouvait être faite ni amenée à son plein développement que par l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires.

Nos amis de Paris ont eu parfaitement raison...


En même temps qu’il écrit ces pages, — qui ne furent malheureusement pas publiées de son vivant, — Bakounine se préoccupe de l’état des esprits en Italie, où les événements de Paris avaient produit une agitation considérable ; les mazziniens étaient hostiles à la Commune, les garibaldiens, au contraire, lui étaient sympathiques ; Bakounine entre en relations, par une lettre écrite le 24 juin, avec Achille Bizzoni, directeur d’un petit journal radical de Milan, le Gazzettino rosa, au moyen duquel, à défaut d’un organe socialiste qui n’existe pas encore, il espère pouvoir faire pénétrer en Italie les idées du socialisme révolutionnaire ; il allait bientôt intervenir directement, et avec un éclat qu’on n’a pas oublié, dans les affaires italiennes, par sa polémique retentissante contre Mazzini (voir plus loin p. 173).

Il suit également les événements d’Espagne, où l’Internationale est persécutée ; il reçoit le 3 juillet une lettre que Sentiñon, arrêté depuis quelques jours, lui écrit de la forteresse de Montjuich : Sentiñon avait mis sa signature, en même temps qu’un autre international de Barcelone, Clemente Bové, au bas d’une protestation contre les égorgeurs du prolétariat français (Manifiesto de algunos partidarios de la Comuna a los poderosos de la tierra, « Manifeste de quelques partisans de la Commune aux puissants de la terre ») ; ce manifeste fut saisi et ses deux signataires emprisonnés.

Mais Bakounine apprend ce qui se passe à Londres et à Genève, et aussitôt il prend feu : il pense que la question du conflit entre la Fédération des Montagnes et la Fédération de Genève sera portée devant le Congrès général dont la convocation ne peut manquer d’être prochaine, et le 4 juillet il commence à écrire un exposé des origines du conflit, qui est désigné, dans son calendrier-journal, tantôt sous le nom de Protestation de l’Alliance, tantôt sous celui d’Appel ; dès le 9 juillet, il m’envoie les 41 premières pages de ce nouveau travail ; le 16 il m’expédie les pages 42-91, et le 20 la fin, pages 92-141. Je possède encore les feuillets 63-141 de ce manuscrit, les 62 premiers feuillets, que j’avais envoyés en communication à Genève, ont été perdus.

Le travail de Bakounine n’a pas été utilisé [296]. Il me semble intéressant de faire connaître, à titre de témoignage de son état d’esprit à ce moment, un passage remarquable de cet écrit (feuillets 105-108). Après avoir exposé le fait de la solidarité universelle des prolétaires, fait sur lequel est fondée l’existence de l’Internationale, Bakounine profite de cette occasion pour rendre un juste hommage à Marx, ainsi qu’à deux autres socialistes allemands, Engels et Becker :


Il résulte de ce que j’ai montré plus haut, — dit- il, — que tous les corps de métier dans tous les pays du monde sont réellement et indissolublement solidaires.

Cette solidarité se démontre par la science autant que par l’expérience, la science n’étant d’ailleurs rien que l’expérience universelle mise en relief, comparée, systématisée et duement expliquée. Mais elle se manifeste encore au monde ouvrier par la sympathie mutuelle, profonde et passionnée, qui, à mesure que les faits économiques se développent et que leurs conséquences politiques et sociales, toujours de plus en plus amères pour les travailleurs de tous les métiers, se font sentir davantage, croît et devient plus intense dans le cœur du prolétariat tout entier. Les ouvriers de chaque métier et de chaque pays, avertis, d’un côté, par le concours matériel et moral que, dans les époques de lutte, ils trouvent dans les ouvriers de tous les autres métiers et de tous les autres pays, et de l’autre par la réprobation et par l’opposition systématique et haineuse qu’ils rencontrent, non seulement de la part de leurs propres patrons, mais aussi des patrons des industries les plus éloignées de la leur, de la part de la bourgeoisie tout entière, arrivent enfin à la connaissance parfaite de leur situation et des conditions premières de leur délivrance. Ils voient que le monde social est réellement partagé en trois catégories principales : 1° les innombrables millions de prolétaires exploités ; 2° quelques centaines de milliers d’exploiteurs du second et même du troisième ordres ; et 3° quelques milliers, ou tout au plus quelques dizaines de milliers, de gros hommes de proie ou capitalistes bien engraissés qui, en exploitant directement la seconde catégorie, et indirectement, au moyen de celle-ci, la première, font entrer dans leurs poches immenses au moins la moitié des bénéfices du travail collectif de l’humanité tout entière.

Du moment qu’un ouvrier est parvenu à s’apercevoir de ce fait général et constant, quelque peu développée que soit son intelligence, il ne peut manquer de comprendre bientôt que, s’il existe pour lui un moyen de salut, ce moyen ne peut être que l’établissement et l’organisation de la plus étroite solidarité pratique entre les prolétaires du monde entier, sans différence d’industries et de pays, dans la lutte contre la bourgeoisie exploitante.

Voilà donc la base de la grande Association internationale des travailleurs toute trouvée. Elle nous a été donnée non par une théorie issue de la tête d’un ou de plusieurs penseurs profonds, mais bien par le développement réel des faits économiques, par les épreuves si dures que ces faits font subir aux masses ouvrières, et par les réflexions, les pensées qu’ils font tout naturellement surgir dans leur sein. Pour que l’Association ait pu être fondée, il avait fallu que tous ces éléments nécessaires qui la constituent : faits économiques, expériences, aspirations et pensées du prolétariat, se fussent déjà développés à un degré assez intense pour former une base solide. Il avait fallu qu’au sein même du prolétariat il se trouvât déjà, parsemés dans tous les pays, des groupes ou associations d’ouvriers assez avancés pour pouvoir prendre l’initiative de ce grand mouvement de la délivrance du prolétariat. Après quoi vient sans doute l’initiative personnelle de quelques individus intelligents et dévoués à la cause populaire.

Nous saisissons cette occasion pour rendre hommage aux illustres chefs du parti des communistes allemands, aux citoyens Marx et Engels surtout, aussi bien qu’au citoyen Ph. Becker, notre ci-devant ami, maintenant notre adversaire implacable, qui furent, autant qu’il est donné à des individus de créer quelque chose, les véritables créateurs de l’Association internationale. Nous le faisons avec d’autant plus de plaisir, que nous nous verrons forcés de les combattre bientôt. Notre estime pour eux est sincère et profonde, mais elle ne va pas jusqu’à l’idolâtrie et ne nous entraînera jamais à prendre vis-à-vis d’eux le rôle d’esclave. Et tout en continuant à rendre pleine justice aux immenses services qu’ils ont rendus et rendent même encore aujourd’hui à l’Association internationale, nous combattrons à outrance leurs fausses théories autoritaires, leurs velléités dictatoriales, et cette manie d’intrigues souterraines, de rancunes vaniteuses, de misérables animosités personnelles, de sales injures et d’infâmes calomnies, qui caractérise d’ailleurs les luttes politiques de presque tous les Allemands [297], et qu’ils ont malheureusement apportée avec eux dans l’Association internationale.


Le samedi 1er juillet, un télégramme m’annonçait l’arrivée à Neuchâtel du père Meurou. qui venait me rendre visite. C’est la seule fois qu’il soit sorti de sa retraite de Saint-Sulpice. Il passa la journée chez moi. Il était bien changé : ses facultés avaient visiblement baissé. Après le choc douloureux qu’il avait reçu des massacres de mai et de la ruine de nos espérances, il essayait de se consoler en faisant le rêve innocent d’une humanité rendue libre et heureuse par un moyen bizarre. Il me conta qu’un de nos amis, un vieux graveur du Locle que nous appelions Bourquin des cachets, — un homme de beaucoup de talent et d’esprit, qui malheureusement était un buveur d’absinthe, — était allé le voir et lui avait confié qu’il avait découvert le mouvement perpétuel. Grâce à la merveilleuse invention de Bourquin, on allait pouvoir construire des moteurs qui travailleraient sans rien dépenser ; cette force motrice gratuite, mise à la disposition de tous, allait supprimer la misère et faire régner partout l’abondance et la paix. Il eût été cruel de souffler sur une chimère qui adoucissait, pour mon vieil ami, l’amertume de son chagrin ; et, m’associant de tout cœur aux vœux qu’il formait avec tant de candeur et de foi, je le confirmai de mon mieux dans l’assurance que le bien l’emporterait sur le mal, et que la justice et la fraternité auraient enfin leur jour.


Avant de reprendre le récit des incidents relatifs à la Section de l’Alliance, à Londres et à Genève, je veux consacrer quelques pages à l’arrivée, dans la Suisse française, des réfugiés de la Commune, ainsi qu’au début de la lutte entreprise par Bakounine contre Mazzini.

On a vu que nous avions constitué, dans le Jura, des Comités de secours pour les réfugiés de la Commune ; à Genève, nos amis pensèrent à fournir à ceux des survivants de la bataille qui se tenaient cachés à Paris le moyen de franchir la frontière. À la fin de juin, je reçus de Charles Perron une lettre m’annonçant qu’il s’était procuré un certain nombre de passeports et d’actes d’origine suisses, et qu’il allait me les envoyer, ajoutant qu’il me priait de m’occuper de les faire parvenir à Paris, attendu qu’il n’avait pu trouver personne à Genève qui voulût se charger d’aller les porter. Les papiers annoncés arrivèrent : ils étaient cachés dans le double fond d’un sac de voyage. Je fis part de la lettre de Perron à quelques intimes : aussitôt Adhémar Schwitzguébel s’offrit pour aller à Paris ; en nous cotisant, nous réunîmes l’argent nécessaire, et, le lundi 3 juillet, l’excellent Adhémar arrivait chez moi, tout équipé pour le voyage. Perron m’avait donné l’adresse de la personne à laquelle les passeports devaient être remis : Mlle Pauline P. ; il m’avait en outre envoyé un passeport spécialement destiné à l’ami qui se rendrait à Paris. Le signalement porté sur ce passeport pouvait s’appliquer à peu près à Schwitzguébel, sauf sur un point ; il disait : « barbe naissante », et Adhémar, qui joignait à sa qualité d’ouvrier graveur celle de sous-lieutenant dans un bataillon de la milice, avait déjà une assez forte moustache. Notre ami aurait fait bien volontiers le sacrifice de cet ornement ; mais cela n’eût pas fait l’affaire, car le signalement n’était pas celui d’un jeune homme rasé. Le seul parti à prendre était d’essayer, par d’habiles coups de ciseaux, de ramener la moustache à des dimensions telles qu’elle pût être, à la rigueur, qualifiée de « naissante ». Ma femme mit toute la dextérité possible à cette opération, à laquelle Adhémar se prêta avec cette gaîté bonne enfant qui était un trait essentiel de son caractère ; et le résultat fut, à l’unanimité, déclaré acceptable. Schwitzguébel partit, nous laissant fort inquiets, et bien impatients de recevoir la nouvelle de son arrivée à bon port.

Le même jour, un de mes amis d’enfance, un jeune peintre, Gustave Jeanneret, devenu aujourd’hui un artiste éminent, — qui, fixé à Paris depuis 1869, était revenu à Neuchâtel au commencement de la guerre, et, gagné aux idées socialistes, s’était affilié à l’Internationale, — venait m’annoncer son prochain départ pour Paris, où il allait reprendre ses travaux et ses études. Je regrettai vivement de ne l’avoir pas su plus tôt, car il aurait pu se charger du sac.

Voici deux billets écrits à Joukovsky, — enfin retrouvé, — le 4 et le 5 :


4 juillet.

Mon cher, Adhémar est parti hier à quatre heures. Je ne puis t’en dire davantage pour le moment. J’ai bon espoir.

Envoie au plus vite à Spichiger les comptes du journal et le registre des abonnés. Absolument il faut qu’un numéro paraisse cette semaine, et cela dépend de l’activité que tu mettras à faire cet envoi.

Mes amitiés à Charles.

J. G.


Mercredi après-midi.

Mon cher, J’espère pouvoir te donner demain des nouvelles d’Adhémar, qui est parti lundi conformément au télégramme.

Je suis très angoissé, j’ai grand peur qu’il ne lui arrive un accident. Je me reproche de l’avoir laissé partir, d’autant plus qu’une heure après son départ j’ai trouvé quelqu’un qui aurait pu plus facilement que lui faire ce voyage.

Enfin, demain nous saurons ce qu’il en est.

J. G.


Schwitzguéhel revint de Paris sain et sauf, le samedi ou le dimanche suivant. Il avait vu Mme André Léo, qui était cachée chez Mlle P. ; et ce fut avec un des passeports apportés par lui que Léodile Champseix [298] quitta Paris, une quinzaine de jours plus tard, pour venir en Suisse.

Je me rendis à Genève vers le 10 juillet : quelques réfugiés de la Commune y étaient déjà arrivés, et une réunion avait été convoquée, à laquelle Perron et Joukovsky m’avaient engagé à assister. Je rencontrai là plusieurs proscrits ; un tout petit jeune homme, noiraud, fort laid, vint me donner une poignée de main en me disant d’un air mystérieux qu’il était Léo Frankel ; avec lui était une dame, Mme Paule Mink, qui m’annonça qu’elle voulait faire une tournée de conférences et m’offrit d’aller à cet effet à Neuchâtel et aux Montagnes. Je ne vis pas Lefrançais, quoiqu’il fût arrivé à Genève quelques jours auparavant, le 3 juillet ; par prudence, il se tenait encore caché ; il se dissimula longtemps sous le nom de Bedel, qui était celui de l’ami dont il avait emprunté le passeport pour franchir la frontière à Bellegarde. La réunion avait pour but de constituer une Section de l’Internationale qui ferait de la propagande en France ; mais ce projet n’aboutit pas pour le moment. On parla aussi du conflit avec Londres, et il fut, dès ce moment, question de la suppression du Conseil général.

Il existe une lettre (sans date, mais qui doit être du dimanche 16 juillet) écrite par Schwitzguébel à Mlle Pauline P., et que la destinataire avait soigneusement conservée [299]. Je veux en citer ici quelques passages, parce que la personnalité de Schwitzguébel s’y dessine mieux que dans les articles de journaux et les circulaires :


Ma chère demoiselle,

Il m’a été impossible de vous écrire plus tôt ; arrivé à la maison, j’ai dû me mettre au travail, sans pouvoir broncher, afin de racheter les bonnes grâces de mes parents, qui étaient quelque peu mécontents de mon absence de quelques jours.

... Je suis impatient de recevoir des nouvelles de nos amis de Paris. [Suivent des indications sur la façon de correspondre au moyen d’un dictionnaire chiffré]... Dans votre prochaine lettre, vous voudrez bien aussi me donner quelques détails sur la situation morale des ouvriers à Paris : si la chute de la Commune les a démoralisés, oui ou non ; s’il y a espoir d’arriver, alors que la terreur blanche aura cessé, à un regroupement sérieux et général ; enfin si vous, qui avez exprimé, en ma présence, la résolution énergique de vous occuper de réunir de nouveau les éléments socialistes, êtes déjà arrivée à quelque résultat pratique.

Croyez bien que lorsque j’ai communiqué à nos amis sûrs le résultat de notre entrevue avec vous et Mme Léo, tous ont admiré votre fermeté morale à toutes deux. Il était bien naturel que nous, qui voyions les événements de loin, devenions encore plus énergiquement résolus en apprenant les atrocités commises contre nos frères ; mais au centre même de l’orage réactionnaire, rester ferme, sereine, ne point montrer de colère, mais de la réflexion, du calme, un pareil spectacle a produit sur moi une impression qui ne s’effacera pas et qui m’attache à vous par l’estime, le respect...

J’apprends que les réfugiés français vont constituer à Genève une Section ayant surtout pour but la propagande en France. Vous voyez que partout, loin de nous affaiblir, les événements, quoique désastreux, nous fortifient et augmentent l’énergie de tous les amis dévoués et sincères. Il vous sera sans doute agréable de savoir les noms de quelques-uns des réfugiés résidant à Genève : Lefrançais, Dereure, Mégy, Razona, Frankel, Mme Paule Mink, quelques Lyonnais, Marseillais, et encore quelques Parisiens dont j’ignore les noms. Malheureusement ces amis arrivent parmi nous au milieu d’une lutte intestine, suite de la scission survenue au Congrès romand de la Chaux-de-Fonds et dont Mme Léo a eu connaissance. M. Outine, un intrigant, un vaniteux, dans un moment si critique, se laisse guider par des animosités personnelles et remue ciel et terre pour faire exclure de l’Internationale les meilleurs éléments de notre Fédération, James Guillaume, Perron et d’autres encore. Les Français se sont fait expliquer tous ces faits et prennent parti pour notre Fédération. Nous avions, pendant longtemps, bêtement laissé faire ces messieurs, et ils en profitèrent pour ourdir contre notre Fédération un véritable complot ; le Conseil général lui-même était sur le point de nous exclure, mais, grâce à Robin, l’affaire est ajournée. Tout ceci viendra au prochain Congrès général.

Je ne voudrais pas que ces quelques lignes vous fassent une mauvaise impression relativement à nos adversaires, qui, je crois, cherchent aussi à vous être utiles ; éloignés comme vous l’êtes, vous ne pouvez apprécier tous ces faits, et le mieux c’est de rester neutres en attendant que les circonstances vous permettent de juger en entière connaissance de cause.

James Guillaume m’envoie à l’instant le billet qu’il a reçu de Mme Léo. Nous ne comprenons ni l’un ni l’autre le passage relatif à Lemaire ; je pense que cela concerne Perron ; je lui envoie le billet... Pour ce qui concerne les pass... s’adresser directement à James, à l’adresse convenue, ou à Perron, qui arrangeront.

Chères dames, recevez toutes les deux les amitiés fraternelles de votre dévoué

Adhémar Schwitzguébel, graveur.

Saluez aussi les amis présents à Paris.


L’ordre chronologique m’oblige à ouvrir ici une parenthèse relative à notre journal.

La Solidarité ne devait pas recommencer à paraître. Dans une nouvelle réunion des Sections montagnardes tenue à la Chaux-de-Fonds le 9 juillet, on s’était occupé des moyens de réunir les ressources nécessaires ; mais nos finances étaient absolument épuisées par les sacrifices de tout genre qu’il avait fallu s’imposer, en particulier en vue du sauvetage des proscrits et des secours aux réfugiés. La Section du Locle, désignée pour éditer et administrer le journal, ne voulut pas s’aventurer dans une entreprise incertaine, et déclara par une circulaire aux autres Sections (12 juillet) qu’elle ne recommencerait la publication de la Solidarité que lorsqu’une base financière solide aurait été préalablement établie.

Le 13 juillet, le nouveau Comité fédéral — composé d’Alfred Andrié, monteur de boîtes, Sylvain Clément, photographe [300], Ali Eberhardt, horloger, Arthur Hæmmerli, monteur de boîtes, Alfred Monnier, guillocheur, Georges Rossel, horloger, Adhémar Schwitzguébel, graveur — annonçait aux Sections son entrée en fonctions par une circulaire que signa Schwitzguébel comme secrétaire correspondant.

Une seconde circulaire du Comité fédéral, du 26 juillet, convoqua pour le 6 août une réunion des garants de la Solidarité : cette réunion, qui eut lieu à Saint-Imier, exprima son mécontentement de la façon imprudente dont Joukovsky avait engagé des dépenses qui n’avaient pas été prévues, et, à quelques exceptions près, les garants se refusèrent à couvrir un déficit dont ils n’acceptaient pas la responsabilité. Mais la Section du Locle insista, et — j’achève l’histoire de ces tentatives qui n’aboutirent pas — une nouvelle réunion de ceux des garants qui avaient fait un premier versement fut tenue aux Convers le 27 août ; au nom de cette réunion, Schwitzguébel écrivit à Joukovsky, le 3 septembre, pour réclamer une fois de plus les comptes de la Solidarité : il ne put pas les obtenir. Le projet de recommencer la publication du journal fut définitivement abandonné.

La Liberté, de Bruxelles, était devenue quotidienne au printemps de 1871, et le resta pendant quelque temps ; un certain nombre de membres de nos Sections s’y abonnèrent, et la Liberté, en échange des abonnements pris par nous, se déclara prête à publier les communications que nous pourrions lui envoyer ; jusqu’à l’automne de 1871, elle remplaça ainsi pour nous, plus ou moins, l’organe qui nous manquait.


Il me reste, pour achever ce que j’ai à dire à propos du sauvetage des proscrits de la Commune, à parler de l’arrivée à Neuchâtel de Mme Champseix et de Malon, et du voyage à Paris de mon ami Gustave Jeanneret.

Le mardi 23 mai, au moment de l’occupation des Batignolles par les Versaillais, Malon (qui était maire du 17e arrondissement) avait été sauvé par mon ami F. Buisson et sa vaillante mère : celle-ci l’avait caché, au moment du péril pressant, chez le concierge d’une chapelle protestante ; on lui trouva ensuite une retraite plus sûre chez le statuaire Otin (l’auteur du groupe Polyphème, Acis et Galatée, qui orne la fontaine de Médicis, dans le jardin du Luxembourg) ; mais il fallait l’y conduire : ce fut le pasteur Edmond de Pressensé qui, bien que d’une opinion politique très opposée, se chargea de lui faire traverser, en lui donnant le bras, les rues encore toutes remplies d’officiers fusilleurs. Vers le 15 juillet, Malon quitta Paris pour se rendre en Suisse par la ligne de l’Est, accompagné d’Ottin et de Mme Ottin, et muni d’un passeport au nom de leur fils Léon. Les voyageurs, arrivés à Bâle, s’y arrêtèrent pour attendre Mme Champseix, qui ne les y rejoignit que huit jours plus tard ; Ostyn, membre de la Commune (19e arrondissement), les y rencontra aussi fortuitement. Tous ensemble prirent le train pour Neuchâtel le mardi 25 juillet, après m’avoir télégraphié la veille pour m’annoncer leur arrivée. Ma femme était absente : elle se trouvait depuis quelques jours, avec notre enfant, en visite à la campagne, chez son frère aîné, au canton de Vaud. Ma première idée avait été d’offrir l’hospitalité, sinon aux cinq voyageurs, du moins à deux ou trois d’entr’eux, chez moi et chez mes parents, qui m’y avaient autorisé : mais ils ne voulurent pas accepter, et se logèrent tous à l’hôtel. Le vieux statuaire qui servait de père à Malon voulait profiter de son passage à Neuchâtel et de mes relations pour faire connaître aux autorités compétentes une méthode d’enseignement du dessin dont il était l’auteur, et dont il espérait pouvoir obtenir l’introduction dans les écoles de la Suisse française ; sur ses instances, je le conduisis chez M. Louis Favre, professeur de dessin, qui le reçut poliment, mais froidement, et lui fit comprendre que la Suisse se suffisait à elle-même et n’avait pas besoin des lumières de Paris. Toute la caravane repartit pour Genève le jeudi matin, excepté Mme André Léo, qui, se proposant d’entreprendre immédiatement une campagne de conférences sur la Commune, et voulant commencer par la Chaux-de-Fonds, où elle avait des amis, demeura encore trois jours à Neuchâtel. Le jeudi 27 juillet, j’écrivais à ma femme :


... Mme André Léo est encore à Neuchâtel jusqu’à dimanche ; elle va faire des conférences à la Chaux-de-Fonds, puis à Genève. J’espère que tu la verras lorsqu’elle repassera par ici.

Malon est parti ce matin. Je suis enchanté de lui ; j’ai rarement rencontré d’homme aussi sympathique. Tu le verras aussi lorsqu’il reviendra.

Mme André Léo loge à l’hôtel du Raisin ; elle passe ses journées à travailler à un livre qu’elle écrit ; et elle m’a prié de venir chaque soir après souper la prendre pour faire un tour de promenade. Je le ferai avec grand plaisir, car sa conversation est très intéressante. En même temps elle est simple au possible : ce matin je l’ai trouvée reprisant des bas, comme une vieille grand-maman.

Ma mère est remise ; elle est revenue hier s’informer si elle aurait à loger un de nos visiteurs ; mais ils ont voulu rester à l’hôtel. Je voudrais pourtant bien qu’on pût épargner à Mme Champseix, qui est pauvre, ses frais d’hôtel ; mais comment faire ?


De la Chaux-de-Fonds, Mme Champseix adressa la lettre suivante, le mercredi 2 août, à Mlles Mathilde Rœderer et Élise Grimm, à Bischwiller, deux jeunes Alsaciennes avec lesquelles elle était liée d’amitié, et qui par son intermédiaire allaient devenir nos amies aussi [301] :


Chaux-de-Fonds, 2 août 1871.

Mes bien bonnes et chères amies, il me vient ce matin comme un soupçon, comme un remords presque, que je ne vous aurais point écrit mon arrivée en Suisse. Dans le grand nombre de lettres que j’ai expédiées de Bâle, il y a huit jours, aurais-je cru vous écrire et ne l’aurais-je point fait ? Mes amis me tourmentaient tant, m’arrachaient si souvent à ces lettres, auxquelles je revenais toujours, car elles portaient la joie de mon salut à ceux qui m’aiment ! Répondez-moi vite (chez Mme Bovy, 14, rue des Granges), et pardonnez-moi si réellement cet oubli a eu lieu ; car je croyais bien vous avoir parlé de ma plume, ainsi que de mon cœur.

Oui, me voici en Suisse, mais sans mes enfants. J’ai dû me cacher pendant deux mois pour disputer aux bourreaux de Versailles ma santé et ma liberté. Quelles scènes ! mes chères filles, quelles horreurs ! La pensée seule de les dire, de les dénoncer à la conscience humaine me consolait de vivre après tant de martyrs. J’en commence demain ici le récit public. Je le porterai à Genève, en Angleterre, partout où je pourrai être entendue [302].

Plusieurs sont saufs ici : Malon, Vaillant, Lefrançais, Ostyn, Clémence ; mais que de morts ! que de vrais héros tombés !

Je pensais bien à vous : mais je ne devais écrire que le moins possible, et je pensais que vous aviez de mes nouvelles par le jeune Lebloys. Je n’ai reçu vos lettres que peu avant mon départ... Maintenant écrivez-moi en toute liberté, tout de suite à la Chaux-de-Fonds, ou dans quelques jours à Genève, rue de Lancy, Carouge, chez Ch. Perron.

J’irai probablement en Angleterre très prochainement...

Votre sincère amie L. Ch.


Très peu de jours après, un second envoi de passeports fut fait de Suisse à Mlle Pauline P. dans le même sac de voyage ; ce fut Gustave Jeanneret, cette fois, qui se chargea de le transporter, en retournant s’installer à Paris. Mon ami avait en outre accepté une mission spéciale : celle de faire une enquête sur le sort de Varlin, celui de nos amis parisiens auquel nous portions l’intérêt le plus vif, et que nous voulions aider de tous nos moyens à échapper, s’il était possible, aux bourreaux de Versailles. C’était une croyance assez générale, à ce moment, que Varlin n’était pas mort, et qu’il se trouvait caché dans quelque retraite qu’il s’agissait de découvrir. Ce n’est qu’après plusieurs mois que le récit [303], qui paraît authentique, publié par le journal royaliste le Tricolore et reproduit par la Liberté de Bruxelles, des circonstances de son supplice, vint nous forcer à renoncer définitivement à l’espoir auquel nous nous étions cramponnés aussi longtemps qu’il fut possible.

À ma demande, Gustave Jeanneret a écrit, cette année même (1905), les quelques détails qu’il a pu retrouver dans sa mémoire sur cet épisode ; je reproduis l’essentiel de la lettre qu’il m’a adressée à ce sujet :


Je suis effrayé du vague de mes souvenirs. Ces événements de 1871 sont ensevelis sous une telle couche de poussière que je ne sais plus rien de précis... Je me souviens que le sac de voyage m’a été envoyé de Sonvillier, qu’il avait un double fond, et que j’ai dû à mon arrivée à Paris le déposer chez Mlle P. ; celle-ci devait me mettre en relations avec des gens ayant connu ou approché Varlin, dont on ne savait rien de précis à ce moment ; elle m’a fait connaître, entre autres, la fille de Pierre Vinçard. Je suis allé à la Marmite, rue Larrey ; à Montmartre, rue Lepic ; et, je ne sais plus où, chez Mme Lallemand (Mme Lefrançais), pour avoir des renseignements sur Varlin, sans rien pouvoir découvrir, naturellement.

Mais, pendant mes recherches, on me parla de communards en détresse, et en particulier d’un colonel nommé Doux, dont le signalement ne correspondait à aucun de ceux des passeports dont je pouvais disposer. Comme le mien propre pouvait mieux s’appliquer au cas, j’allai à la légation suisse, et fis faire un passeport pour moi ; ... je le lis légaliser ensuite à la préfecture de police, et mon colonel s’en fut avec la pièce, je ne sais où. Ce sont des amis de Mme Rouillier, la femme du secrétaire de Vermorel [304], qui m’avaient mis en relation avec le colonel Doux.

Je n’ai pas vu Mme André Léo [305]. Mais j’ai eu des relations avec l’avocat Laviolette ; avec Paul Lanjalley, qui venait de publier avec Paul Corriez la première histoire de la Commune ; avec le Dr Robinet, le positiviste ; avec Dupont (de Bussac), très connu alors pour ses plaidoyers devant les Conseils de guerre. J’avais pour Mme Lallemand une lettre de son mari (Lefrançais). C’est aussi à cette époque que j’ai fait la connaissance de Tajan-Roger, le beau-père de Henri Brisson, un vieux saint-simonien qui avait organisé jadis la partie musicale d’une expédition en Algérie. Il me demandait alors anxieusement ce qu’on pensait de son gendre dans l’Internationale, et entre temps m’envoyait copier rue Mazagran (chez Brisson) son portrait en costume saint-simonien, tunique boutonnant au dos.


Je n’aurai, dans ces souvenirs, à parler des réfugiés de la Commune qu’incidemment, au point de vue des rapports personnels que j’ai eus avec quelques-uns d’entre eux, en particulier avec Lefrançais, Ch. Beslay, Élie et Élisée Reclus, Pindy, et de leur action dans l’Internationale en Suisse. Pour tout, le reste, je renvoie à l’ouvrage que prépare Lucien Descaves sur la proscription communaliste, ouvrage en vue duquel il réunit, depuis plusieurs années, une documentation qui promet un livre des plus intéressants. Je me contente de citer les noms des réfugiés que j’appris à connaître à Neuchâtel, pendant le séjour plus ou moins long qu’ils tirent dans cette ville : c’étaient Adolphe Clémence, relieur, un ami de Varlin ; le vieux Charles Beslay, l’ami de Proudhon, à la Banque d’échange duquel il opposait une banque de son invention qu’il essaya de faire fonctionner en Suisse ; le vannier Gaffiot, du Creusot ; le peintre en bâtiments Dargère ; un ouvrier sellier d’origine russe, Mahler ; le blanquiste Jeallot, qui fut réduit pendant longtemps, pour gagner son pain, à tourner la roue d’une presse dans une imprimerie ; les deux Berchthold, l’oncle et le neveu, architectes ; un jeune ingénieur, Decron, qui travailla plusieurs années dans les bureaux du département cantonal des travaux publics ; Huguenot, jeune professeur, qui avait trouvé à donner des leçons dans un pensionnat de jeunes gens ; enfin Rougeot, voyageur de commerce, et plus tard fabricant de « rouge » pour l’horlogerie, métier, disions-nous, auquel son nom l’avait prédestiné.


En février 1871, Mazzini avait fondé une revue hebdomadaire, la Roma del Popolo, dans laquelle il exposait ses idées politiques et religieuses. De mars à juin, il y combattit à plusieurs reprises la Commune de Paris, le fédéralisme et le socialisme. Dans le numéro du 13 juillet, il attaqua formellement l’Internationale, qu’il dénonça aux ouvriers italiens comme une institution dangereuse. Cet article (Agli operai italiani) tomba une dizaine de jours plus tard sous les yeux de Bakounine, qui prit aussitôt la plume pour répondre ; dans son calendrier-journal, à la date du 25 juillet, on lit : « Commencé Réponse à Mazzini ». Cette réponse fut écrite en quatre jours : le calendrier-journal porte, le 28 : « Fini premier article contre Mazzini ». Ce fut Emilio Bellerio qui la traduisit en italien (27 juillet : « Emilio prend réponse pour traduire » ; 31 juillet : « Emilio vient me lire le commencement de la traduction de ma Réponse à Mazzini »), et qui la porta ensuite à Milan pour la remettre à Bizzoni, directeur du Gazzettino Rosa (4 août : « Emilio parti pour la rédaction »). L’original de la Réponse, en français, fut envoyé le 6 août par Bakounine à la rédaction de la Liberté de Bruxelles (6 août : « Lettre aux rédacteurs de la Liberté avec article sur Mazzini »). La Réponse de Bakounine à Mazzini parut à Milan, en une brochure formant un supplément au numéro du 14 août du Gazzettino Rosa, sous ce titre : Risposta d’un Internazionale a Giuseppe Mazzini, per M. Bakounine, membro dell’ Associazione internazionale dei Lavoratori, 32 p. (les pages 24-32 sont occupées par un autre opuscule, aussi de Bakounine, intitulé L’Internazionale e Mazzini, article extrait du journal l’Eguaglianza de Girgenti, que dirigeait Saverio Friscia). Le texte français parut dans les numéros des 18 et 19 août de la Liberté.

Dans cette réponse, Bakounine traitait Mazzini avec les égards dus à son caractère ; il l’appelait « l’une des plus nobles et des plus pures individualités de notre siècle, je dirais même la plus grande, si la grandeur était compatible avec le culte obstiné de l’erreur ». Et il ajoutait : « Ce n’est pas de gaîté de cœur que l’on peut se décider à attaquer un homme comme Mazzini, un homme qu’on est forcé de révérer et d’aimer même en le combattant,... mais la piété, si légitime qu’elle soit, ne doit jamais tourner en idolâtrie ».

Mazzini avait reproché aux socialistes d’être des matérialistes, des athées ; sur quoi Bakounine dit simplement :


À cela nous n’avons rien à répondre, car nous le sommes en effet... Les matérialistes, conformant toujours leurs théories sociales aux réels développements de l’histoire, considèrent la bestialité, l’anthropophagie, l’esclavage, comme les premiers points de départ du mouvement progressif de la société, — tandis que les idéalistes, qui prennent pour bases de leurs spéculations l’âme immortelle et le libre arbitre, aboutissent fatalement au culte de l’ordre public comme Thiers et à celui de l’autorité comme Mazzini, c’est-à-dire à la consécration et à l’organisation d’un éternel esclavage... Hier, sous nos yeux, où se sont trouvés les matérialistes et les athées ? Dans la Commune de Paris. Et les idéalistes, les croyeurs en Dieu ? Dans l’Assemblée nationale de Versailles. Qu’ont voulu les hommes de Paris ? Par l’émancipation du travail, l’émancipation définitive de l’humanité. Et que veut maintenant l’Assemblée triomphante de Versailles ? Sa dégradation finale sous le double joug du pouvoir spirituel et temporel.


Puis, prenant énergiquement en main la défense du prolétariat parisien et de l’Internationale, il écrit cette page éloquente :


Aujourd’hui Mazzini vient d’outrepasser la mesure. Toujours de bonne foi et toujours inspiré par un idéalisme aussi fanatique que sincère, il a commis deux crimes qui, à nos yeux, aux yeux de toute la démocratie socialiste de l’Europe, sont impardonnables.

Au moment même où la population héroïque de Paris, plus sublime que jamais, se faisait massacrer par dizaines de milliers, avec femmes et enfants, en défendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se soit jamais produite dans l’histoire, la cause de l’émancipation des travailleurs du monde entier ; au moment où l’affreuse coalition de toutes les réactions immondes... déverse sur eux toutes les calomnies qu’une turpitude sans bornes peut seule imaginer, Mazzini, le grand, le pur démocrate Mazzini, tournant le dos à la cause du prolétariat et ne se rappelant que sa mission de prophète et de prêtre, lance également contre eux ses injures !...

Depuis qu’il a commencé à agir, Mazzini n’a cessé de répéter au prolétariat de l’Italie et de l’Europe ces paroles qui résument son catéchisme religieux et politique : « Moralisez-vous, adorez Dieu, acceptez la loi morale que je vous apporte en son nom, aidez-moi à établir une république fondée sur le mariage (impossible) de la raison et de la foi, de l’autorité divine et de la liberté humaine, et vous aurez la gloire, la puissance, et, de plus, vous aurez la prospérité, la liberté et l’égalité ».

Le socialisme leur dit, au contraire, par la bouche de l’Internationale :

« Que l’assujettissement économique du travailleur à l’accapareur des matières premières et des instruments de travail est la source de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, dégradation morale, soumission politique, et

« Que, pour cette raison, l’émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen [306]. »

Telle est dans sa simplicité la pensée fondamentale de l’Association internationale des travailleurs.

On comprend que Mazzini ait dû la maudire : et c’est le second crime que nous lui reprochons.


L’impression en Italie fut considérable. Mazzini n’essaya pas de riposter, mais le journal mazzinien l’Unità italiana publia quelques articles contre Bakounine en août et septembre. Il sera parlé plus loin de la suite de cette polémique.


Il faut maintenant revenir aux répugnantes intrigues de Londres. Je copie la suite du manuscrit de Robin [307] :


Les ordres du jour étant très chargés, mon interpellation fut plusieurs fois remise ; mais malgré toute ma bonne volonté, je ne pus m’empêcher de voir que cela devenait systématique. Je savais par Jung, secrétaire correspondant pour la Suisse, qu’il avait bien répondu à H. Perret, mais pas le oui ou le non demandé, le Conseil n’ayant pas encore eu le temps de décider. Comme si le Conseil pouvait décider sur l’existence ou la non-existence d’un fait passé !

Après plusieurs semaines il fallait enfin y venir. Alors le premier ministre de Marx, M. Engels [308], me dit qu’on allait voter une Conférence, que l’affaire suisse y serait traitée, et que je devais y remettre mon interpellation.

Le 16 mars [1871] j’avais aussi proposé de réunir le plus tôt possible une Conférence. Elle devait, selon moi, au point de vue administratif, remplacer le Congrès de 1870 empêché par force majeure. De plus M. Serraillier [309] avait récemment présenté son rapport au Conseil sur l’état de l’Internationale à Paris pendant le siège. Plusieurs membres, entre autres Malon, y étaient accusés de faits qui les eussent rendus indignes de continuer à faire partie de l’Association. Il me paraissait juste de les convoquer à la Conférence pour entendre leur défense. Enfin on y eût achevé d’apaiser l’incident suisse, que je pensais à peu près terminé. Ma proposition fut combattue par Marx et ses acolytes et repoussée presque à l’unanimité. Pourquoi pareille proposition fut-elle adoptée plus tard ? Parce qu’on escamotait ainsi le Congrès de 1871, que rien n’empêchait [310].

Je ne fus plus la dupe d’Engels. Je répondis qu’il ne s’agissait pas d’une discussion, que je remettrais volontiers à la Conférence, mais d’une simple question très brève. Impossible de l’éviter. Je lus alors l’extrait ci-joint des deux lettres :


« High Holborn, Londres W C, le 28 juillet 1869.

À la Section de l’Alliance de la démocratie socialiste à Genève.

Citoyens,

J’ai l’honneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations, aussi bien que le Programme et Règlement, ont été reçus et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme Section à l’unanimité.

Au nom du Conseil général :
Le secrétaire général, J. G. ECCARIUS. »

« Au citoyen Heng, secrétaire de la Section de l’Alliance de la démocratie socialiste,
à Genève.
Citoyen,

J’ai bien reçu votre lettre avec la somme de 10 fr. 40 c, représentant la cotisation de 104 membres, pour l’année 68-69... Dans l’espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Heng, de même que tous les amis, mes salutations fraternelles.

H. JUNG,
secrétaire pour la Suisse auprès du Conseil Général.
25 août 1869. »


Puis je lus ces deux questions :

1° Ces lettres sont-elles authentiques ?

2° Y a-t-il eu depuis le 25 août 1869, date de la dernière, une décision du Conseil suspendant, conformément à la résolution VI du Congrès de Bâle, la Section de l’Alliance de la démocratie socialiste ?

Jung, qui présidait la séance, fait un discours diffus où il raconte longuement l’histoire d’une lettre qu’il a écrite à Guillaume après le différend suisse, lettre laissée sans réponse [311]. Je lui avais déjà expliqué familièrement la cause de cet insignifiant malentendu. Enfin, pressé de questions, il finit par avouer qu’il a écrit la seconde lettre (ce qui prouve en même temps l’authenticité de la première). Engels bredouille aussi quelques mots, mais, après un gros quart d’heure de divagations, il est impossible de nier les deux lettres.

En réponse à la première question, j’écris : Oui.

Pour la seconde, Engels rebredouille : « Vous préjugez la question, il faut attendre la Conférence, etc. — Pas du tout, dis-je, ce que je demande est simple : l’Alliance est-elle suspendue, oui ou non ? — Mais, dit Marx qui enrageait d’être pris au piège, elle n’est pas en règle avec le Conseil [312]. — Je vais donc écrire en réponse à la seconde question : Non, mais elle l’est de fait, comme n’étant pas en règle avec le Conseil général. (Or l’on sait que sur vingt Sections, dix-neuf au moins sont dans ce cas.) — Mais non, dit Marx. — Que dois-je mettre alors ? — Mettez : Non ; mais tout cela se réglera à la Conférence (sic). »

J’écris, et je passe le papier au secrétaire pour le contresigner, et y mettre le sceau du Conseil.

« Faites-moi voir cela, dit Marx ; c’est encore une nouvelle machine contre nos amis, et il y a à Genève une Section russe que je veux prévenir (!!!). » Quel commentaire ajouter à cela [313] ?

L’écrit était en deux doubles : l’un pour l’Alliance, l’autre pour le Comité fédéral siégeant à Genève, tous deux étant prévenus que l’autre en recevait une copie. Marx n’était pas habitué à cette manière loyale d’agir. Le grand homme, ordinairement si sûr au milieu de ses courtisans, était abasourdi. Il était pris en flagrant délit de mensonge, et son acte était authentiquement constaté [314]. J’avais le cœur soulevé de voir le philosophe socialiste si petit.

Eh bien, malgré tout, en sortant de la séance, dans mes pénibles réflexions, je rejetais sur la pitoyable nature humaine la mesquinerie d’un seul. Pour moi, le dieu était descendu de son autel, mais il restait encore l’homme autrefois utile, trompé jusqu’au point de commettre une indignité, et qu’il fallait, si possible, empêcher de persévérer dans l’erreur. Aussi, à quelque temps de là, ayant reçu de Genève une lettre d’ami qui me parlait de la nullité actuelle de l’Internationale dans cette ville, je crus devoir, dans une lettre à Marx à propos d’autres choses, intercaler un paragraphe où je lui conseillais, avec tout le respect et la modération que l’on pouvait souhaiter vu nos âges respectifs, de n’être pas trop sûr d’avance à propos de l’affaire suisse, d’avoir le simple doute philosophique, et d’attendre la discussion à la Conférence. Marx a sans doute bien ri de ma candeur, et, comme de juste, ne m’a jamais répondu.


Ce fut par mon intermédiaire que Robin fît parvenir à la Section de l’Alliance de Genève le double qui lui était destiné ; Robin m’annonçait en même temps qu’une Conférence allait être convoquée à Londres. En transmettant à Joukovsky le document et la lettre de Robin, le 27 ou le 28 juillet, je l’engageai à examiner si, maintenant qu’elle avait obtenu ainsi du Conseil général la reconnaissance de la régularité de sa situation, la Section de l’Alliance, prenant en considération l’intérêt supérieur de l’Internationale, n’agirait pas sagement en renonçant d’elle-même à prolonger davantage une existence qui, depuis longtemps, n’avait plus aucune utilité. J’avais pu constater que les réfugiés de la Commune avaient beaucoup de peine à se rendre compte de la véritable situation ; nos adversaires cherchaient à leur persuader que la scission n’avait nullement été le résultat d’une divergence sérieuse de principes, qu’elle était due simplement à des querelles de personnes, et en particulier à l’obstination ridicule d’une poignée d’hommes qui voulaient absolument imposer à la Fédération genevoise l’obligation de recevoir dans son sein une Section dont elle ne voulait pas. Il était chimérique d’espérer que ceux de ces réfugiés qui habitaient Genève se décideraient à devenir membres de l’Alliance : celle-ci allait donc voir son isolement devenir plus grand encore ; tandis qu’une fois que sa dissolution aurait été prononcée par elle-même, les membres qui l’avaient composée n’auraient plus rien qui les empêchât d’établir entre eux et les proscrits français des liens sérieux de solidarité en vue d’une action commune.

Les mêmes conseils furent certainement donnés à Joukovsky et à Perron par ceux des réfugiés de la Commune qu’ils durent consulter, Malon, Lefrançais, Claris, Jules Guesde, Jules Montels, et autres.

Par la dissolution de la Section de l’Alliance, ajoutais-je, on enlevait du même coup à la coterie marxiste du Conseil général le prétexte qu’elle croyait déjà tenir pour prendre contre nous et faire approuver par la future Conférence des mesures funestes, qui pourraient entraver la libre organisation de nos Sections.

J’écrivis à Bakounine dans le même sens qu’à Joukovsky. Mais il ne goûta pas mes raisons. Il fallait, pensait-il, accepter la lutte sur le terrain où nous nous trouvions ; et si la Section de l’Alliance devait se dissoudre un jour, ce ne pourrait être qu’après avoir triomphé de ses ennemis. Dès le 20 juillet, il avait commence la rédaction d’un « Mémoire justificatif » pour la Section de l’Alliance, mémoire destiné à être présenté au Comité fédéral de Saint-Imier et dont il m’envoya le 5 août les 28 premiers feuillets. Le lendemain, il m’écrivit pour m’exposer son point de vue, une longue lettre, que je n’ai plus (toute ma correspondance avec Bakounine, excepté celle de 1869 et deux lettres de 1871, a été détruite). Il adressa également, le même jour, par mon intermédiaire, une lettre aux membres de la Section de l’Alliance, à Genève, pour leur dire son avis sur le conseil que je leur avais donné, et pour leur proposer un plan de campagne tout différent du mien. Cette lettre s’est retrouvée dans les papiers de Joukovsky [315], et je reproduis ici in-extenso ce remarquable document :


Le 6 août 1871, Locarno.

Aux amis de la Section de l’Alliance de Genève.
Amis et Frères,

Notre ami James vient de m’écrire qu’il vous a envoyé une lettre de Robin (lettre que je vous prie de m’envoyer au plus vite, comme il vous l’a recommandé, je pense), qui lui annonce qu’un orage formidable, longuement préparé par nos sales ennemis de Genève, de concert avec les autoritaires communistes de l’Allemagne, menace de fondre non seulement sur l’Allianee, mais encore sur toute la Fédération des Montagnes, et qu’il ne s’agit de rien de moins que d’exclure cette Fédération, la seule qui représente le vrai esprit de l’Internationale en Suisse, de la communion internationale des travailleurs.

Justement inquiété par cette nouvelle, l’ami James, qui vous a envoyé en même temps l’acte du Conseil général qui reconnaît la légitimité de notre Section, vous a donné le conseil de profiter de cette nouvelle déclaration du Conseil général pour faire ce qu’il appelle un coup de maître, et ce qui ne serait à mes yeux qu’un acte de défaillance malhabile. Il vous conseille de déclarer volontairement votre dissolution, et de demander comme conséquence de ce suicide généreux votre rentrée dans la Section centrale.

Il s’imagine sans doute que ce qui vous sépare de nos adversaires de Genève n’est qu’une question d’organisation, tandis que tous les principes et toutes les organisations ne sont pour eux rien que des prétextes qui leur servent à masquer leurs haines féroces, leurs ambitions, leurs intérêts et leurs vanités personnelles. Votre acte de dissolution notifié par vous au Comité fédéral de Genève serait accepté par eux sans doute avec joie comme un aveu public de votre faute supposée et comme un désaveu de notre principe, et votre demande de rentrée aurait pour conséquence infaillible, je vous le jure sur ma tête, la réponse suivante : Nous consentons généreusement à recevoir dans le bercail tous nos frères égarés et repentants de l’Alliance, moins Perron, Jouk, Bakounine et Sutherland, qui ont été expulsés de la Section centrale pour différents délits, par un jugement en règle. Au besoin, ce que je ne pense pas, ils pourraient consentir à nous accorder une amnistie, — ils ne nous l’accorderont pas, j’en suis sûr, leurs haines sont trop vivaces et ils nous craignent trop pour cela, — mais en supposant même qu’ils nous l’accordent, je vous déclare, pour mon compte, que moi au moins je ne l’accepterai pas. Leurs intrigues et leurs calomnies contre nous, ce jugement odieux, ridicule, et l’expulsion prononcée contre nous, ont été autant d’infamies, et je ne consentirai jamais à me mettre dans la position de recevoir un pardon lorsque c’est moi qui dois pardonner.

Qu’on ne dise pas que je dois faire un sacrifice pour la paix, pour le bien de l’Internationale. Jamais aucun bien ne pourra être obtenu par une lâcheté. Nous n’avons pas le droit de nous abaisser devant eux, parce qu’en nous abaissant nous abaisserions notre cause et notre principe, et pour sauver l’apparence, le mensonge de l’Internationale, nous en sacrifierions la vérité et la réalité.

Je pense en général que ce n’est pas par une politique de lâches concessions et de chrétienne humilité, mais seulement par le ferme et franc maintien de notre droit, que nous pourrons triompher de nos ennemis, pour le bien même de l’Internationale. Notre droit n’est-il pas assez clair ? N’avons-nous pas souffert depuis plus d’un an toutes les attaques, toutes les calomnies, toutes les intrigues, sans nous défendre et sans même répondre ? Notre silence a été une grande faute, notre dissolution serait un suicide honteux.

Voici le plan que je vous propose en opposition à celui de Guillaume :

1° Adressons un Mémoire justificatif au Comité fédéral de Saint-Imier, le seul que nous puissions reconnaître, — j’ai déjà envoyé la première partie d’un projet de mémoire à James, je lui en enverrai dans ces jours la fin. Il est trop long, mais il contient tous les éléments de notre défense, et il sera facile soit à Jouk, soit à Perron, soit à James, d’en faire un mémoire très court, — et, après y avoir établi par des faits la justice de notre cause, notre droit, déclarez, si vous le trouvez bon et le décidez à l’unanimité, — quoique vraiment je n’en voie aucune nécessité, — déclarez que pour le bien de l’Internationale (ce qui serait toujours un aveu implicite que vous avez été le mal) vous voulez bien vous dissoudre, mais pas avant qu’on ait publiquement reconnu, soit dans un Congrès, soit dans cette Conférence de Londres, votre droit, l’injustice des attaques qu’on a soulevées contre vous et la généreuse grandeur de votre dissolution volontaire.

2° La Fédération des Montagnes peut-elle, doit-elle faire le même sacrifice ? Doit-elle aussi se dissoudre pour se soumettre à la despotique direction du Comité fédéral de Genève, baisser pavillon devant Outine, Perret, Becker et compagnie [316] ? Il me paraît que poser cette question, c’est la résoudre. C est comme si l’on demandait : Faut-il, sous le prétexte de faire une unité apparente dans l’Internationale de la Suisse romande, sacrifier son esprit, et tuer le seul corps qui soit constitué selon cet esprit ?

Je vous répète ce que j’ai écrit à Guillaume. Un tel sacrifice serait une lâcheté gratuite, mais nullement obligatoire.

Enfin, mes chers amis, croyez-vous vraiment que l’Internationale soit arrivée à ce point en Europe, qu’on ne puisse plus vivre, respirer, agir dans son sein que par une série d’actes humiliants mais diplomatiques, que par la lâcheté, que par l’intrigue ? S’il en était ainsi, l’Internationale ne vaudrait plus un sou, il faudrait vite la dissoudre comme une institution bourgeoise ou dépravée par l’esprit bourgeois. Mais ne lui faisons pas cette injure. Ce n’est pas elle qui est devenue mauvaise, c’est nous qui sommes devenus lâches et faibles. Nous renfermant dans le sentiment de notre droit, nous nous sommes tus comme de prudents martyrs, tandis que nous devions traîner nos calomniateurs au grand jour et leur rendre coup pour coup. Nous ne l’avons pas fait parce qu’intérieurement nous étions divisés [317], et que dans le moment critique chacun sembla vouloir tirer son épingle du jeu, boudant sous sa tente comme Achille. .le ne fais pas de personnalités, je fais de l’histoire. Et les ennemis n’ont que trop bien profité de nos divisions et de notre silence. Il en a été de même de la Fédération des Montagnes, non qu’elle ait été divisée, par bonheur elle fut et reste comme une famille de frères, mais parce qu’elle a eu le malheur d’adopter la politique de Notre Seigneur Jésus-Christ, politique de patience, d’humilité volontaire et de pardon des injures. Est-ce que cela a touché nos ennemis ? Point du tout, ils n’en ont profité que pour la mieux calomnier et salir. N’est-ce pas une preuve qu’il faut mettre fin à cette politique de chrétiens, de crétins ! Que faut-il donc faire ? Une seule chose, renouveler notre combat au grand jour. Ne craignez pas de tuer par là l’Internationale. Si quelque chose peut la tuer, c’est précisément la diplomatie et l’intrigue, c’est la pratique souterraine, celle qui constitue maintenant tout le jeu de nos ennemis non seulement de Genève, mais de Londres aussi. La lutte au grand jour rendra à l’Internationale la vie et la force, d’autant plus qu’au grand jour ce ne pourra être une lutte de personnes, cela deviendra nécessairement une grande lutte de deux principes : celui du communisme autoritaire et celui du socialisme révolutionnaire.

Je propose donc que le Comité fédéral de Saint-Imier, après avoir reçu votre mémoire, rédige un mémoire pour son compte, où, en racontant tous les faits qui se sont passés au Congrès de la Chaux-de-Fonds et depuis, il démontrera victorieusement le droit de la Fédération des Montagnes.

a) Le mémoire doit être adressé à Londres, et une copie doit en être envoyée en Belgique, en Italie, en Espagne, en France, — ou plutôt à l’émigration française, — et en Allemagne aussi.

b) Le Comité fédéral de Saint-Imier doit s’adresser à l’Internationale belge et la prier de prendre sur elle le rôle d’arbitre dans ce débat.

c) Enfin puisqu’une Conférence sournoise, une sorte de Congrès anonyme et au petit pied, doit se réunir à Londres, il faut que les Montagnes y envoient absolument un délégué, et ce délégué, selon moi, ne doit être autre que James Guillaume. Combien cela peut-il coûter ? Quatre cents francs ? Eh bien, je tâcherai d’en trouver au moins deux cents. J’en ai déjà écrit à nos amis italiens et russes. Vous trouverez bien le moyen de réunir aussi quelque chose. Mais il me paraît absolument nécessaire que Guillaume parte. Il passerait par Bruxelles où il s’entretiendrait préalablement avec les Belges. Eh bien, mes chers amis, je suis convaincu, moi, que si Guillaume se présente à Londres, il remportera et il fera remporter à notre organisation des Montagnes, aussi bien qu’à l’Alliance, une victoire éclatante. Nos ennemis seront littéralement écrasés, car la justice est de notre côté et leurs intrigues ne sont malfaisantes que dans la nuit, non au grand jour.

Enfin, mon dernier mot : cessons d’avoir honte de nous-mêmes, de notre droit, de notre principe ; n’ayons pas l’air de demander pardon d’exister ; ne faisons plus de lâcheté sous le prétexte de sauver l’union dans l’Internationale ; ne tuons pas l’âme de cette dernière sous le prétexte de faire vivre son corps. Ne cherchons pas notre force dans l’habileté et dans la diplomatie, où nous serons toujours les plus faibles parce que nous ne sommes pas des coquins. Luttons et triomphons au nom de notre principe.

Votre ami et frère, M. Bakounine.


Le jour même (le 6) où Bakounine écrivait cette lettre, les membres de la Section de l’Alliance, avec une inexplicable précipitation, tenaient une réunion à laquelle assistèrent un certain nombre de réfugiés français, et, après un discours de Joukovsky, qui raconta en détail l’histoire de l’Alliance, prononçaient la dissolution de leur Section. Joukovsky, leur négligent secrétaire, n’avait fait part à Bakounine ni de la lettre de Robin, ni de ma proposition, dont Bakounine n’avait connu l’existence que par moi ; et, après leur coup de tête, il resta plusieurs jours sans donner signe de vie : ce fut seulement le 9 qu’il me griffonna trois lignes au crayon, — qui me furent apportées par un camarade espagnol venu de Genève à Neuchâtel pour me rendre visite, — afin de m’apprcndre que la Section de l’Alliance était dissoute ; et il n’écrivit pas un mot à Bakounine, qui apprit la dissolution de la Section de l’Alliance le 12 seulement, par une lettre d’Ozerof (calendrier-journal).

Des extraits de cinq lettres écrites par moi à Joukovsky, les 10, 11, 15, 20 et 27 août, donneront des détails sur la suite de cette affaire, et sur quelques points concernant notre Fédération. Voici la première [318] :


Neuchâtel, 10 août 1871.

Mon cher Jouk,

Je t’écris par la même voie par laquelle j’ai reçu ton billet d’hier [319]... Les fameux comptes de la Solidarité sont-ils enfin envoyés à Schwitzguébel [320] ? Je sais qu’il t’a écrit dernièrement, mais j’ignore encore si tu lui as répondu. Je t’avais écrit par l’entremise de Perron une lettre fort indignée : te l’a-t-il communiquée ?

Quant à l’Alliance, je ne puis pas juger de ce que vous avez fait d’après tes trois lignes au crayon. Mais, dès maintenant, il me semble que vous êtes allés un peu vite. J’avais insisté pour que Michel fût consulté et pour qu’on lui envoyât la lettre de Robin. Or, d’après une lettre de Michel que j’ai reçue hier et que j’ai envoyée immédiatement à Perron pour qu’il la communique aux amis [321], il semble que Michel n’a rien reçu de vous, et qu’il n’a été instruit du projet de dissoudre l’Alliance que par moi. Tu verras, d’après sa lettre, qu’il différait d’opinion avec nous, et qu’il aurait voulu conserver le statu quo jusqu’au Congrès ; j’aurais aimé que vous attendiez sa lettre avant de prendre une décision, afin que son opinion pût être comptée et discutée.

Et maintenant que faites-vous ? J’espère qu’au moins pour cette affaire si grave, vous allez agir régulièrement. Il y a deux choses à faire tout d’abord :

1° Écrire au Comité fédéral romand à Saint-Imier que [la Section de] l’Alliance est dissoute, et lui en exposer les motifs ;

2° Écrire au Conseil général de Londres, d’abord pour lui accuser réception de sa lettre (Robin l’exige absolument), puis en même temps pour lui annoncer votre dissolution. Voici l’adresse :

Hermann Jung, watchmaker,
4, Charles’ Street, Clerkenwell, Londres.

Je crois que le Mémoire préparé par Michel, et dont je vous ai envoyé hier la première partie, a toujours sa raison d’être. Tout en cessant d’exister, l’Alliance peut et doit réfuter les calomnies sans nombre dont elle a été l’objet. Il faudrait donc vous réunir encore pour examiner ce Mémoire, y faire les changements que vous trouverez convenables, et ensuite le faire publier, de manière à ce qu’il puisse être mis entre les mains de chacun des délégués de la Conférence de Londres, qui aura lieu — je le sais maintenant [322] — le troisième dimanche de septembre.

J’en t’en prie, mon cher, réponds-moi exactement et vite sur tous ces points, car c’est notre mort que ce manque de ponctualité dans la correspondance...

Le citoyen espagnol qui te portera cette lettre me paraît mériter notre confiance. Je lui ai donné l’adresse de Sentiñon...


Au reçu de ces lignes, Joukovsky, secouant son indolence, écrivit sur-le-champ la lettre suivante [323], destinée à Londres, lettre dont il m’envoya aussitôt copie :


Au citoyen correspondant auprès du Conseil général pour la Suisse.
Citoyen,

L’Alliance de la démocratie socialiste me charge de vous accuser réception de la lettre du Conseil général, datée du 25 juillet 1871, reconnaissant l’authenticité des lettres adressées à l’Alliance par les citoyens Eccarius et Jung, reconnaissant en même temps que le Conseil général, depuis le 25 août 1869, n’a pris aucune mesure suspendant l’Alliance de sa qualité de Section de l’Association internationale des travailleurs.

Je vous prie, cher citoyen, de remettre au Conseil général la déclaration ci-jointe [324] par laquelle l’Alliance de la démocratie socialiste se déclare dissoute.

Je vous prie, citoyen, de bien vouloir m’accuser réception de ladite déclaration, en adressant votre honorée lettre à mon nom. Pré-l’Evêque, 40, Genève.

Acceptez, citoyen, mon salut fraternel. Le secrétaire : N. Joukovsky.

10 août 1871. Genève.


Joukovsky eut aussi une velléité d’écrire au Comité fédéral de Saint-Imier, comme je l’avais engagé à le faire ; Nettlau a retrouvé dans les papiers de cet homme aimable, mais oublieux, le projet d’une lettre à ce Comité, destinée à lui faire part — comme la chose venait d’être faite pour le Conseil général — de la résolution votée le 6 août par la Section de l’Alliance, après que lecture lui eut été donnée de la déclaration du Conseil général du 20 juillet 1871. Voici le texte de cette résolution :


En présence de cette déclaration catégorique qui met fin à toutes les infâmes intrigues, à toutes les calomnies lancées contre l’Alliance ;

Afin de les rendre impossibles à l’avenir ;

Afin de ne plus servir de prétexte de la désunion qui existe entre les Sections genevoises et celles des montagnes du Jura, — désunion qui est essentiellement basée sur la différence des conceptions des principes internationaux :

L’Alliance de la démocratie socialiste, Section de l’Association internationale des travailleurs, se déclare dissoute. Les membres de l’ex-Alliance ne renoncent pas au programme qu’ils ont accepté, ils ne pourront y renoncer jusqu’à ce qu’un autre programme plus socialiste et plus révolutionnaire soit formulé.


Mais la lettre au Comité fédéral de Saint-Imier ne fut jamais expédiée, et ce Comité, comme on le verra, n’apprit la dissolution de la Section de l’Alliance que par le bruit public.

En m’envoyant copie de la lettre destinée au Conseil général, Joukovsky y avait joint le projet, en trois pages, d’une lettre à la Conférence de Londres. Je reçus son envoi le 11, et je répondis [325] :


Neuchâtel, 11 août 1871.

Mon cher Jouk,

Je reçois à l’instant le projet de lettre à la Conférence de Londres. D’autre part, Charles [Perron] a dû te communiquer le Mémoire de Michel que je lui ai envoyé avant-hier. Lequel choisir ?

... Je vote pour ma part : 1° pour l’envoi au Conseil général de la déclaration de la dissolution de l’Alliance, telle qu’elle est contenue dans ta lettre ; 2° pour l’envoi à la Conférence du Mémoire de Michel, préférablement à cette apologie en trois feuillets que tu m’as envoyée. Nous avons le temps d’attendre que Michel ait fini son travail, puisque la Conférence a lieu le troisième dimanche de septembre. Cependant, il faut qu’il se dépêche. Écris-lui dans ce sens [326] : je lui ai ai déjà écrit hier.

... Ainsi, mon cher, je te prie de répondre à cette lettre et à celle d’hier courrier par courrier, afin que je sache si le Mémoire de Michel est goûté à Genève, et si vous voulez l’accepter...


C’est dans cette lettre du 11 août que se trouve le passage reproduit antérieurement (p. 12), relatif au malentendu à la suite duquel Joukovsky s’était figuré, en avril 1870, que quelques socialistes du Locle, dont j’étais, auraient fait partie de la Section de l’Alliance de Genève.

À quelques jours de là, Joukovsky m’annonçait que les anciens membres de la Section de l’Alliance, unis à un certain nombre de proscrits français, voulaient constituer à Genève une nouvelle Section de l’Internationale sous le nom de Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste [327]. Je répondis aussitôt par la lettre suivante [328] :


Neuchâtel, 15 août 1871.

Mon cher Jouk,

Merci de ta lettre. Deux mots d’observation.

Tu ne me dis rien quant à Michel : l’a-t-on consulté, oui ou non, sur la dissolution de l’Alliance?

Maintenant, pourquoi diable former cette Section de propagande ? Voilà que vous gâtez par là tout le bon effet de la dissolutioni de l’Alliance. L’essentiel est qu’il soit bien constaté que vous êtes dissous, désorganisés, renonçant à toute idée de groupement spécial, et demandant seulement à vous joindre à la Section centrale. La Section centrale vous refusera, c’est à prévoir : alors vous aurez le droit de créer une nouvelle Section, — ou plutôt, non, même alors je voudrais vous voir rester à l’état d’individualités sans Section, et réclamant auprès du Conseil général contre l’exclusivisme de la coterie genevoise qui vous ferme ses portes.

Ne vois-tu pas que, de cette façon, nous les battrons, nous les mettrons au pied du mur, — au lieu qu’en recréant une Section, vous donnerez lieu à la remarque parfaitement juste que c’est l’Alliance sous un autre nom ?

Dis à M[alon], de la part de Lacord [329], que celui-ci prie Tridon (si Tridon est à Genève et si vous avez son adresse) de lui prêter l’argent nécessaire pour aller en Angleterre. Il n’y aura qu’à m’adresser la somme, je la lui remettrai. Je ne veux pas dire du mal de Lacord, — mais nous serons bien aises de lui voir les talons. Ainsi, veuillez voir Tridon à ce sujet. Mille amitiés à Léon [Malon] et à Mme André Léo. À mon premier moment de liberté, je vous enverrai copie d’une lettre de Robin.


Dans un passage de cette lettre, passage dont Nettlau n’a pas donné la copie, je devais parler à mon correspondant de l’idée de réclamer la suppression du Conseil général, car ma lettre du 20 août, que je vais reproduire, fait allusion au projet de cette suppression, d’ailleurs mis en avant déjà au moment de mon voyage à Genève en juillet (voir p. 167).

Le 15 août (d’après le calendrier-journal), Bakounine m’avait adressé une longue lettre, dans laquelle il se plaignait vivement que la Section de l’Alliance eût prononcé sa dissolution sans qu’il eût été informé, en temps utile, de la mise à l’ordre du jour de cette question ; il m’annonçait qu’il envoyait à l’adresse d’un ami à Genève une Protestation contre ce procédé et contre la décision prise. J’écrivis aussitôt à Joukovsky ce qui suit [330] :


Neuchâtel, 20 août 1871.

Mon cher Jouk,

Quelques questions auxquelles tu voudras bien répondre à lettre vue :

As-tu vu la protestation de Michel contre la dissolution de l’Alliance ? Sinon, demande-la à Pinier, je crois que c’est à lui qu’il l’a adressée. Je trouve que Michel a parfaitement raison de se plaindre de vos procédés à son égard : on ne l’a pas averti ni consulté, on ne lui a pas envoyé la lettre de Robin que je t’avais expressément prié de lui communiquer.

Ah ! mon cher, vous faites les choses en artistes : vous n’êtes pas assez bourgeois, assez positifs, assez hommes d’affaires, tous n’avez pas assez de régularité, de ponctualité, enfin toutes ces qualités fort ridicules, si tu veux, mais essentielles dans toute organisation ; vous êtes paresseux, volages, étourdis, capricieux comme des artistes. Et je vois, hélas ! qu’il n’y a rien à faire pour vous convertir à des pratiques moins fantaisistes : un Maure changerait-il sa peau et un léopard ses taches ?

2° Persistez-vous à créer une nouvelle Section ? Je te répète qu’à mes yeux c’est une très grande faute, que cela détruit tout le bien qu’aurait fait la dissolution de l’Alliance. Il faut, suivant moi, demander l’entrée dans la Section centrale de Genève, il faut que vous soyez refusés, refusés avec bruit, avec scandale ; il faut que vous mettiez ainsi vos adversaires complètement dans leurs torts ; il faut que cela soit publiquement constaté, que cela crève les yeux à tout le monde, et surtout aux Français réfugiés, — et alors vous ferez ce que vous voudrez : vous fonderez une Section, ou, comme le propose Michel, vous vous affilierez à celle de Saint-Imier ; mais je serais plutôt d’avis de vous grouper entre vous à Genève ; peut-être même serait-il mieux d’attendre la Conférence de Londres avant de reformer une Section, et de vous présenter devant cette Conférence comme des membres de l’Internationale repoussés par la Section centrale [de Genève] sans motif valable...

J’ai modifié mes idées à l’égard de la suppression du Conseil général. Il me semble que si nous pouvions faire la paix avec lui, cela vaudrait encore mieux, pour le moment, que d’amener une guerre générale.

En outre, les renseignements contenus dans la lettre de Robin, et tout ce qui s’est passé depuis mon voyage à Genève, me font penser que notre proposition [331] ne serait pas votée [332], et qu’en outre on y verrait tout simplement une conspiration organisée par Bakounine contre Marx. Or, tout en défendant énergiquement la personnalité de Michel contre les calomnies de nos sales ennemis, je suis d’avis qu’il faut éviter tout ce qui pourrait faire dire aux autres : Ah ! ce sont des agents de Bakounine !

Et à propos de Michel, as-tu vu dans la Liberté d’hier sa lettre à Mazzini ? Je suis enchanté que la Liberté l’ait insérée. Il y aura encore, je l’espère, moyen de s’entendre avec les Belges...


Joukovsky répondit sur un ton piqué à ma semonce relative à sa négligence. Mais sa réponse, écrite le lundi 21, mit une semaine à me parvenir, parce qu’il avait oublié de la jeter à la poste. Je la reçus le samedi 26 au soir, et le lendemain je lui écrivis ceci [333] :


Neuchâtel, 27 août 1871.

Mon cher Jouk.

Vraiment tu me fais rire. Tu te fâches parce que je t’appelle artiste, que je me plains de ton manque de régularité dans la correspondance, que je constate que tu n’as pas les qualités d’un bourgeois ponctuel et méticuleux, tandis que tu as celles — fort appréciées par moi d’ailleurs — d’une imagination riche et féconde, mais capricieuse : tu te fâches, dis-je, et voilà que tu as soin, en même temps, de justifier de point en point mon jugement.

En effet, tu prétends me répondre à lettre vue : aussi tu m’écris lundi soir, à minuit ! heure un peu indue. Seulement tu oublies la lettre dans ta poche, et tu ne la mets à la poste que le samedi matin, comme le constate le timbre de Genève, — en sorte qu’elle m’arrive le samedi soir.

Puis, dans cette réponse à lettre vue qui a mis une semaine à me parvenir, tu ne me parles que d’une seule chose, et tu persistes à garder un silence incompréhensible sur les points les plus essentiels.

Ainsi, je n’ai jamais pu obtenir de toi une réponse à l’égard des comptes de la Solidarité. Tu te rappelles que lorsque je suis allé à Genève, au moment où je commençais à te faire des reproches au sujet de ces comptes que tu négligeais d’envoyer au Comité fédéral, tu m’as coupé la parole en m’affirmant que tu venais de les envoyer. Et cependant tu ne les avais pas envoyés, je l’ai appris à mon retour. Aussitôt je t’ai écrit lettre sur lettre : tu as toujours négligé de me répondre sur ce point...

Je persiste à croire que vous aviez le temps de prévenir Michel de ma proposition concernant l’Alliance. Il ne s’agit pas ici de l’autorité d’un homme, de dictature, etc. ; il s’agit d’égards dus à un ami. Vous pouviez très bien fixer à huit jours la séance dans laquelle on discuterait la question, et dans l’intervalle écrire à Michel. Enfin, c’est fait, n’en parlons plus...


À partir de ce moment, je m’abstins de toute récrimination au sujet du fait accompli.


Au printemps de 1871, pendant que la Commune luttait contre l’armée de Versailles, nous avions appris que Netchaïef s’était rendu à Paris ; et j’avoue que je m’attendis un moment à voir citer son nom, associé au récit de quelque exploit téméraire ou de quelque acte de sauvagerie désespérée. Mais il ne semble pas que Netchaïef ait combattu dans les rangs des défenseurs de Paris : ou bien il se trouva dépaysé dans ce milieu qu’il ne comprenait pas, ou bien il se réservait. Après l’écrasement de la Commune, nous n’entendîmes plus parler de lui durant tout le reste de l’année 1871 : il était, je crois, revenu en Suisse, et s’y tenait caché. Pendant les mois de juillet et d’août, les journaux publièrent fréquemment des nouvelles du procès qui se déroulait en ce moment même à Saint Pétersbourg, et où figuraient, avec ceux qui avaient été ses associés, des personnes plus ou moins sympathiques au mouvement révolutionnaire qui s’étaient trouvées compromises par les imprudences de Netchaïef ou par ses manœuvres. On voit, par le calendrier-journal de Bakounine, que celui-ci lisait le compte-rendu de ce procès ; et une note de ce journal nous fait connaître le genre de sentiments que cette lecture lui inspirait : le 1er août il écrit :


« Procès de Nietchajeff. Quel infâme ! »


J’ai dit que Bakounine avait commencé le 28 juillet un Mémoire justificatif (qu’il appelle, dans sa correspondance, Rapport sur l’Alliance), et qu’il m’en avait expédié le 5 août les 28 premiers feuillets, envoyés aussitôt par moi à Genève. Il continua, pendant la plus grande partie du mois d’août, à travailler à ce manuscrit. Les feuillets 29-68 me furent envoyés le 21 août : au bas du feuillet 68 il a écrit cette annotation :


Fin immédiatement. — Je ne sais pas l’usage que vous trouverez bon de faire de ce manuscrit. Ce qui est certain, c’est que je ne ferai pas d’autre rapport [que celui-ci], qui ne peut pas être imprimé dans sa forme présente, mais qui contient des détails suffisants pour éclaircir tous les points et pour vous fournir tous les matériaux nécessaires pour un mémoire plus serré et plus court. — Je vous prie instamment, chers amis, de ne point égarer ce manuscrit, et de me le renvoyer tout entier, après en avoir [tiré] le parti que vous voudrez.


Le 23, Bakounine m’envoya les feuillets 69-77, et le lendemain les feuillets 78-98. Au haut du feuillet 88 il a écrit cette ligne: Pour les très intimes amis. Le 25, le calendrier-journal nous le montre commençant à écrire un second article contre Mazzini, qu’il interrompit le soir pour reprendre le manuscrit du rapport et tracer ce portrait d’Outine dont j’ai donné des extraits (t. Ier, pages 227-229). Il commence par cette phrase :


Ce soir, je veux m’amuser. Je remets donc à demain la continuation de mon second article contre Mazzini, et je m’en vais tâcher de peindre le portrait de M. Nicolas Outine.


Le 26, Bakounine ne travailla qu’au rapport sur l’Alliance ; il acheva le portrait d’Outine (feuillets 99-110), esquissa celui d’Henri Perret (feuillets 111-112), et écrivit les trois premières lignes de celui de J.-Ph. Becker, qu’il laissa inachevé. S’il renonça à pousser plus loin ce travail, c’est qu’il voulait maintenant se consacrer tout entier à son second article contre Mazzini, qui allait devenir un livre, et qui l’occupa, à partir du 27, pendant la fin du mois d’août, tout le mois de septembre, la plus grande partie de celui d’octobre, et la première moitié de celui de novembre, jusqu’au 16 [334].

En m’envoyant les feuillets 99-111 du rapport (il conserva par devers lui le feuillet 112), il ajouta au verso du feuillet 111 cette note :


Presque fin de mon rapport sur l’Alliance, pages 99-111. — J’ai vraiment très peu de choses à y ajouter : Portrait de Philippe Becker ; leurs [335] exploits triumviriques pendant l’hiver 1869-1870, jusqu’au Congrès de la Chaux-de-Fonds. Tout le reste vous est aussi bien connu qu’à moi-même.


Aucun usage ne fut fait de ce « rapport » de Bakounine à ce moment-là, parce que sa proposition, présentée aux membres de la Section de l’Alliance par la lettre du 6 août, « d’adresser un mémoire justificatif au Comité fédéral de Saint-Imier », ne fut pas adoptée, non plus que celle d’envoyer au Conseil général de Londres et aux principales Fédérations de l’Internationale un mémoire dans lequel ce Comité fédéral raconterait les faits qui s’étaient passés au Congrès de la Chaux-de-Fonds et depuis. Mais en 1872, j’insérai dans le Mémoire de la Fédération jurassienne deux fragments du manuscrit de Bakounine: le premier, feuillets 38-56), dans les Pièces justificatives pages 45-58 ; le second, feuillets 58-78 (avec beaucoup de suppressions et d’atténuations), aux pages 68 (l. 3)-78 (l. 11) du texte.

Je suis resté en possession de ce manuscrit, à l’exception des feuillets 1-28, envoyés par moi à Genève et perdus, comme je l’ai dit, et du feuillet 112, conservé par Bakonine, et qui existe dans ses papiers (où Nettlau l’a retrouvé et copié). J’ai donné, dans le premier volume de ces Documents et Souvenirs, un certain nombre de passages inédits, extraits des feuillets 29-36, 57-58, 79-81, 88-110.

On a vu que Bakounine aurait désiré qu’un délégué fût envoyé nous à la Conférence de Londres, et avait proposé que ce délégué fût moi. Je refusai catégoriquement d’accepter une semblable mission. Je pressentais qu’à Londres je me serais trouvé en présence d’une majorité prévenue, parfaitement résolue à fermer l’oreille à tout plaidoyer ; ma situation, comme représentant des Sections des Montagnes, aurait été celle d’un accusé comparaissant devant des juges dont il reconnaît la compétence et dont il accepte la sentence : ne valait-il pas mieux, puisque nous étions condamnés d’avance, qu’on ne pût pas se prévaloir de ce qu’un défenseur de notre cause aurait esquissé le simulacre d’une vaine défense, et qu’il fût, au contraire, bien constaté qu’on nous condamnait sans nous avoir entendus ? D’ailleurs, il ne m’était pas possible de quitter, pour une si longue absence, l’imprimerie où j’étais employé et où ma présence était, à ce moment, plus indispensable que jamais.

Il avait été question, un instant, dans le courant d’août, de confier notre délégation à Malon, qui, en arrivant à Genève, avait parlé de se rendre en Angleterre, où Mme André Léo avait d’abord projeté de se fixer. Mais ce projet fut abandonné presque en même temps que formé, Malon ayant renoncé à l’idée d’aller à Londres et s’étant décidé à rester à Genève, où il s’occupait à écrire son livre sur la Commune, La Troisième défaite du prolétariat français, dont l’impression se fit en septembre et octobre à Neuchâtel, dans l’atelier G. Guillaume fils, sous ma surveillance.

Le Comité fédéral de Saint-Imier avait écrit, le 6 août, au Conseil général pour lui annoncer son entrée en fonctions, et lui demander de renouer la correspondance interrompue. Le Conseil général ne répondit rien (le secrétaire correspondant Hermann Jung ne lui ayant pas même communiqué la lettre), et aucune invitation ne fut adressée à notre Comité fédéral pour la Conférence. Nos Sections, consultées sur la résolution à prendre, décidèrent que, vu la situation, et en particulier les obstacles matériels, qui eussent été presque impossibles à surmonter, elles n’enverraient pas de délégué à Londres. En conséquence, le Comité fédéral écrivit la lettre suivante, adressée à la Conférence qui allait s’ouvrir le 17 septembre :


Aux membres de l’ Association internationale des travailleurs,
réunis en Conférence à Londres.
Compagnons,

C’est le cœur navré que, au milieu des événements pleins de terribles conséquences qui se déroulent en Europe, nous voyons ceux qui ont la mission de travailler au développement de notre Association conserver à l’égard de toute une Fédération de l’Internationale un silence injuste et compromettant.

Le 6 août dernier, en annonçant au Conseil général par l’intermédiaire du citoyen Hermann Jung, secrétaire pour la Suisse, le renouvellement de notre Comité fédéral, nous l’invitions, après un an de silence, à se mettre en relations suivies avec nous, désireux de remplir toutes nos obligations internationales, comme aussi d’être constamment au courant des renseignements émanant du Conseil général. Nous n’avons obtenu aucune réponse.

Nous apprenons aujourd’hui indirectement qu’une Conférence extraordinaire est convoquée à Londres pour le 17 septembre. Il était du devoir du Conseil général d’en aviser tous les groupes régionaux ; nous ignorons pourquoi il a gardé le silence à notre égard. Malgré cela, nous aurions envoyé à Londres un délégué, si nos moyens financiers nous l’eussent permis ; mais les nombreux sacriices que nous devons nous imposer pour l’accomplissement d’un devoir sacré [336] ont épuisé nos faibles ressources.

Dans l’impossibilité d’être représentés par une délégation, il eût été du moins utile que nous eussions adressé à la Conférence un mémoire sur la scission qui s’est produite dans la Fédération romande, à la suite du Congrès de la Chaux-de-Fonds. Nous avons été prévenus trop tard de la tenue de la Conférence pour que nous pussions élaborer ce travail. Nous devons donc renoncer à tous moyens de justifier notre Fédération des attaques qui, sans aucun doute, seront dirigées contre elle.

Cependant, comme il ne nous est pas permis de douter de l’esprit d’équité qui doit animer toute réunion de l’Internationale, nous ne voulons pas laisser passer cette circonstance solennelle sans faire un appel à la justice.

Depuis dix-huit mois nous sommes comme des parias au sein de l’Internationale, pour la simple raison qu’à un Congrès régional les Sections que nous représentons ont eu une opinion différente de celles professées par un autre groupe de Sections. Le Conseil général a pesé de tout son poids dans la balance, et, depuis lors, toute une contrée de la Suisse romande s’est vu priver de toute communication avec le Conseil général. Nous croyons savoir que la Conférence sera appelée à statuer sur ce conflit ; nous nous permettons de la rendre attentive à ce qui suit :

1° Ce serait contraire à l’équité la plus élémentaire que de se prononcer contre une Fédération à laquelle on n’a pas procuré les moyens de se défendre ;

2° Une décision annulant les droits de notre Fédération aurait les plus funestes résultats quant à l’existence de l’Internationale dans notre contrée ;

3° Un Congrès général, convoqué régulièrement, peut seul être compétent pour juger une affaire aussi grave que celle de la scission dans la Fédération romande.

Nous avons donné des preuves de notre dévouement sincère et actif à notre Association ; c’est parce que nous désirons continuer à lui consacrer toutes nos forces que nous élevons la voix, pour que ses mandataires ne commettent aucune injustice qui nécessairement lui nuirait.

Nous demandons donc que la Conférence décide simplement de charger le Conseil général d’ouvrir une enquête sérieuse sur le conflit survenu dans la Fédération romande. Cette enquête, faite avec impartialité, permettra au prochain Congrès général de juger, avec connaissance de cause, une affaire qui, si elle était jugée actuellement sans qu’une des parties fût entendue, aurait peut-être les plus fâcheux résultats.

C’est un acte d’équité que nous réclamons de la Conférence : nous avons la ferme conviction qu’elle ne nous le refusera pas. Nous émettons le vœu ardent que ses délibérations servent puissamment au progrès de l’Internationale.

Agréez. compagnons, notre salut fraternel.

Ainsi adopté en séance du 4 septembre 1871.

Au nom du Comité fédéral romand (siège fédéral : Val de Saint-Imier),

Le secrétaire correspondant :
Adhémar Schwitzguébel,
graveur, à Sonvillier (Jura bernois, Suisse).


Cette lettre fut envoyée par Schwitzguébel à Robin, avec prière d’en donner lecture à la Conférence. On verra comment celle-ci devait répondre à cet appel fait, en termes si mesurés et si dignes, « à l’esprit d’équité qui doit animer toute réunion de l’Internationale. »


Si je ne fis pas le voyage de Londres, par contre j’allai rendre visite à Bakounine à Locarno. Mais je ne puis préciser la date exacte : tout ce que je sais, c’est que c’était dans la saison chaude, en août ou en septembre. Je n’ai pu retrouver, dans les quelques papiers qui me restent de cette époque, aucune indication sur ce voyage ; et Bakounine n’a pas noté ma visite dans son calendrier-journal, qui présente plusieurs lacunes.

Il y avait longtemps qu’il me pressait d’aller le voir ; à chaque fois que quelque incident se présentait, affaires italiennes, question de la Section de l’Alliance, Conférence de Londres, etc., il m’écrivait qu’il était absolument nécessaire que nous pussions causer, que la correspondance était un moyen insuffisant pour arriver à l’ententt complète, et que seule la conversation permettait de bien s’expliquer. Bakounine se déplaçait fréquemment et volontiers : depuis le moment où il s’était installé à Locarno en octobre 1869 il n’avait pas fait moins de sept voyages plus ou moins longs [337]. Il trouvait étonnant que les autres ne fissent pas comme lui, et il nous avait reproché souvent d’être trop casaniers. Je finis par céder à ses instances, une semaine où je trouvai la possibilité de prendre un congé de quelques jours : mais tout en me rendant à son appel, je restais persuadé que ce déplacement coûteux était parfaitement superflu, et que nous n’échangerions aucunes explications qui n’eussent pu parfaitement être confiées au papier. L’événement justifia mes prévisions : nos conversations furent des plus attrayantes pour moi, car Bakounine, je l’ai déjà dit, était un charmeur, mais elles n’eurent aucun résultat pratique quelconque : mon voyage à Locarno fut une simple partie de plaisir, dont j’ai gardé un souvenir très agréable.

Parti de Neuchâtel pour Lucerne par le premier train, je débarquai à Fluelen vers midi, et pris la diligence du Gothard, qui m’amena le soir à Gœschenen où je couchai ; au dîner, je fis connaissance pour la première fois avec le risotto italien. Cette première partie du trajet m’était familière, car deux fois déjà j’avais visité le lac de Lucerne et le canton d’Uri, en juillet 1865 avec mon père, en octobre 1869 avec ma femme. Le lendemain, je franchis le Gothard, en diligence, et, après avoir beaucoup souffert de la chaleur et de la soif dans l’interminable descente de la vallée du Tessin par une après-midi et une soirée brûlantes, j’arrivai vers minuit à Bellinzona, qui fut ma seconde étape. Le troisième jour, la voiture postale me conduisit de Bellinzona à Magadino, où je pris le bateau à vapeur pour Locarno. Bakounine m’attendait au débarcadère ; il avait retenu pour moi une petite chambre dans une auberge voisine; arès que j’y eus déposé mon bagage, il me conduisit à la maison de la Signora Vedova Teresa Pedrazzini, où il habitait. Sa femme était absente, ainsi que les deux enfants ; mais il avait un hôte, un jeune ouvrier de Florence, nommé Gaetano Grassi, arrivé de la veille ou de l’avant-veille. Pendant la journée, Bakounine se tenait dans une grande pièce du rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, et qui lui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail. Pour les repas la table était dressée dans le jardin. Il m’est resté peu de souvenirs précis de l’emploi de notre temps. Un matin je fis l’ascension du sentier escarpé et du long escalier, en partie taillé dans le roc, qui mène au sommet sur lequel est juchée la chapelle de la Madonna del Sasso : Bakounine, naturellement, n’était pas là, mais Grassi m’accompagnait ; comme il ne savait pas un mot de français, je tâchais de lui parler italien, et je me rappelle combien me surprenait la prononciation florentine de mon interlocuteur, avec ses étranges intonations gutturales, héritage des vieux Étrusques : je compris pour la première fois la raison d’être du dicton italien, lingua toscana in bocca romana. Dans l’après-midi, quand le soleil déclinait, Bakounine, après avoir pris le thé, sortait pour faire une promenade : nous allâmes ensemble, une fois ou deux, sur la route de Minusio, au nord-est de Locarno. Nous passions la soirée, jusqu’à une heure avancée de la nuit, sous les arbres du jardin, à jouir de la fraîcheur ; il me demanda un soir de chanter, car il aimait beaucoup la musique, et je me souviens que je lui chantai l’Hymne à la Nuit, du Désert de Félicien David. Je ne crois pas être resté plus de deux jours à Locarno. Je repartis enchanté de ma visite, très content d’avoir vu de mes yeux la retraite où mon grand ami vivait tranquille depuis deux ans, mais ne rapportant de mon expédition au-delà des Alpes qu’un seul bénéfice positif : la recette du risotto, qu’à ma prière Bakounine avait demandée pour moi à Mme Pedrazzini.


On sait que Marx publia, quelque temps après la Commune, au nom du Conseil général de l’Internationale, une brochure écrite en anglais, datée du 30 mai 1871, intitulée La guerre civile en France (The Civil War in France). Cette brochure, qui, publiée également en allemand, fut beaucoup lue et appréciée en Allemagne [338], passa à peu près inaperçue en France et dans les pays latins. La traduction française ne parut qu’en juin 1872, à Bruxelles.

Dans un passage remarquable de cet écrit, Marx a défini en ces termes l’idée moderne de Commune (je traduis sur l’original anglais, n’ayant pas la traduction française) :

« L’unité nationale ne devait pas être brisée, mais, tout au contraire, organisée, par la constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir de l’État, qui prétendait être l’incarnation de cette unité, indépendant de la nation et supérieur à elle, tandis qu’il n’en est qu’une excroissance parasite. Les organes purement répressifs de l’ancien pouvoir gouvernemental une fois supprimés, ses fonctions légitimes, enlevées à une autorité qui usurpait la prééminence sur la société elle-même, devaient êre restituées aux agents responsables de la société... C’est la destinée ordinaire des créations historiques complètement nouvelles, d’être prises, par erreur, pour la reproduction de formes plus anciennes, et même défuntes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. On a voulu voir, à tort, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir de l’État moderne, la reproduction des Communes du moyen âge, qui ont précédé, d’abord, ce pouvoir d’État, et en sont devenues ensuite le substratum même. On a voulu y voir aussi une tentative d’émietter en une fédération de petits États, comme l’avaient rêvée Montesquieu et les Girondins, cette unité des grandes nations, qui, si elle a été produite, à l’origine, par la force politique, est devenue aujourd’hui un puissant coefficient de la production sociale. On a voulu voir, enfin, dans l’antagonisme de la Commune contre le pouvoir de l’État, une forme exagérée de l’ancienne lutte entre l’excès de centralisation. Autant d’interprétations erronées. La constitution communaliste aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’à présent absorbées par l’État, ce parasite qui exploite et qui entrave le libre mouvement de la société. Par ce seul acte, elle aurait inauguré la régénération de la France.

« La Commune a été en même temps, en sa qualité de hardi champion de l’émancipation du travail, éminemment internationale. Sous les yeux même de l’armée prussienne, qui venait d’annexer à l’Allemagne deux provinces françaises, la Commune a annexé à la France le peuple travailleur du monde entier. »

Voilà une étonnante déclaration de principes, où Marx semble avoir abandonné son propre programme pour se rallier aux idées fédéralistes. Y a-t-il là une conversion réelle de l’auteur du Kapital, ou du moins un entraînement momentané auquel il a cédé sous le coup des événements ? ou bien était-ce de sa part une habileté, afin de recueillir, par une adhésion apparente au programme de la Commune, le bénéfice du prestige qui s’attachait à ce nom ? Cette adhésion, quel qu’en fût le mobile, est en bien étrange contradiction avec l’attitude que Marx allait prendre à la Conférence de Londres, et, un an plus tard, au Congrès de la Haye. Dans une lettre destinée au journal de Bruxelles la Liberté (datée du 5 octobre 1872, restée inédite, et publiée seulement en 1894 par les soins de Nettlau, dans la Société nouvelle de Bruxelles), Bakounine a écrit à ce propos :


L’effet de l’insurrection communaliste fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l’encontre de la plus simple logique, et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée dans tout le monde avait été puissante.


Mais on n’est jamais trahi que par les siens. Une publication inattendue — qui a vu le jour depuis que cette page de mes Souvenirs a été écrite — nous a révélé ce que Marx pensait en réalité de la Commune et jusqu’à quel point son admiration était sincère. Le 9 novembre 1871, à un moment où il avait dû constater, à son vif déplaisir, que les réfugiés de la Commune, à Genève et Londres, refusaient de se courber sous son autorité, il écrivit à son ami Sorge, à New York, ces lignes incroyables, tout récemment publiées (1906) :


Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur par la publication de l’Address on the Civil War [339].


Marx sauvant l’honneur de la Commune !



XI


La Conférence de Londres (17-23 septembre 1871).


On lit dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 202) :


La Conférence de Londres siégea du [dimanche] 17 au [samedi] 23 septembre 1871. Elle était formée de vingt-trois membres, qui se décomposaient ainsi : six délégués belges [dont l’un était en même temps membre du Conseil général], deux délégués suisses, un délégué espagnol, treize membres du Conseil général nommés par ce Conseil, et un inconnu sans mandat.

Les six délégués belges étaient De Paepe et Verrycken, délégués du Conseil fédéral belge ; Fluse, délégué de la Fédération de la vallée de la Vesdre ; Steens, délégué de la Fédération du Centre ; Coenen, délégué de la Section d’Anvers ; et Herman, membre du Conseil général, délégué de la Section de Liège.

Les deux délégués suisses étaient MM. Outine et H. Perret. Le premier, membre de cette Section russe de Genève qui paraissait être si fort avant dans la confidence de Marx, avait reçu des pleins-pouvoirs, sans aucune instruction, de la Section allemande de Genève. Le second, H. Perret, n’était pas délégué par les Sections genevoises ; il avait cependant un mandat signé par le Comité fédéral de Genève, et voici comment. L’assemblée générale des Sections de Genève avait nommé pour délégué à Londres Grosselin, par 150 voix environ contre 28 seulement qu’avait obtenues H. Perret ; en même temps temps l’assemblée avait alloué à Grosselin une somme de trois cents francs pour frais de voyage. À la veille du départ. Grosselin déclara que cette somme était insuffisante et qu’il lui fallait quatre cent cinquante francs ; n’ayant pu obtenir cette augmentation, il refusa le mandat. C’est alors qu’on ne sait qui remit, on ne sait quand ni comment, le droit de représenter la Fédération genevoise à H. Perret, qui voulut bien se contenter des trois cents francs votés [340]. On peut juger de quelle façon les aspirations du prolétariat suisse se trouvaient représentées par ces deux messieurs, qui allaient être appelés à donner à la Conférence des renseignements véridiques sur le conflit de la Fédération romande.

L’Espagnol était Anselmo Lorenzo, membre du Comité fédéral espagnol. C’était le seul délégué qui eût un mandat impératif, et il apportait à la Conférence un travail sérieux, élaboré par une réunion de délégués des Sections espagnoles. Ce travail, dont le contenu aurait pu gêner les décisions prises d’avance par Marx et ses amis, fut escamoté sous prétexte de le traduire. On profita de la « connaissance insuffisante » que le délégué avait des langues autres que l’espagnol ; on s’arrangea pour dire que son projet viendrait comme amendement à celui du Conseil général (!), et il n’en a plus été question que dans le paragraphe 3 de l’article XIII des prétendues résolutions de la Conférence [341], paragraphe dans lequel on mettait insolemment au panier, avec accompagnement d’eau bénite de cour, les vœux clairement énoncés de toute une Fédération [342].

Quant aux treize délégués membres du Conseil général et nommés par lui, il y en avait sept qui siégeaient à titre de secrétaires correspondants des différents pays non représentés à la Conférence : c’étaient Engels pour l’Italie, Marx pour l’Allemagne, Eccarius pour l’Amérique, Hales pour l’Angleterre, Rochat pour la Hollande, Cohn pour le Danemark, et Zabicki pour la Pologne. Outre ces sept-là, le Conseil général avait désigné six autres de ses membres pour le représenter, lui ; et parmi ces six les trois premiers étaient censés représenter en même temps la France [343] : c’étaient Serraillier, Vaillant, Bastelica, Mottershead, Fränkel et Jung.

Ces treize membres du Conseil général, qui n’avaient aucun mandat, formaient à eux treize la majorité de la Conférence, composée de vingt-trois membres.

L’inconnu sans mandat était un citoyen de Bordeaux, présenté seulement en séance. Il avait pour tout titre une lettre particulière où il était fait mention des progrès de l’Internationale à Bordeaux ; la coterie Marx comptait sur lui, il fut admis à siéger. On a su depuis qu’il avait été très confus du rôle qu’on avait voulu lui faire jouer ; et, faute de mieux, il cessa d’assister aux séances.

Il est juste d’ajouter à cette liste les filles de Karl Marx, qui furent admises à siéger à la dernière séance de cette Conférence secrète. La chronique ne dit pas si la Conférence leur donna voix délibérative ; elle aurait pu le faire sans déroger, car ces demoiselles avaient autant de titres à représenter le prolétariat international que le plus grand nombre des soi-disant délégués.


Ce qui se passa dans la Conférence a été raconté, en partie, par un témoin perspicace, Paul Robin, qui en sa qualité de membre du Conseil général assista à un certain nombre de séances. Je reproduis les principaux passages de son Mémoire Justificatif relatifs à ce sujet, passages dont quelques-uns ont été insérés, soit textuellement, soit un peu abrégés et atténués, dans le Mémoire de la Fédération jurassienne :


Je n’ai pas à parler de la préparation de la Conférence. Des raisons de distance et de famille m’empêchèrent alors d’assister assidûment aux séances du Conseil général... J’assistai seulement à la dernière, dans laquelle Marx eut le talent de nous faire peur des mouchards français (il avait déjà des indices sur Gustave Durand [344]), et nous fit voter à l’unanimité de n’admettre aucun délégué des réfugiés français à Londres... Nous verrons comment on y suppléa [345].

Enfin vint le jour de la Conférence ; on fait mystère du lieu [346] et de l’heure des séances, sous prétexte de police, mais en réalité par peur du contrôle des internationaux eux-mêmes. Il n’y a pas, en effet, dans la liste des personnes qui en font partie, un seul nom qui ne soit parfaitement compromis aux yeux de la bourgeoisie...

Un bien petit incident marqua le commencement de la première séance ; mais, hélas ! nous avons des choses si mesquines à signaler que celle-ci n’est pas indigne de leur compagnie, d’autant qu’elle peint bien le respect religieux que savent maintenir le grand pontife et ses cardinaux. On attendait depuis une heure et demie l’ouverture de la séance qui (c'était un dimanche anglais) n'avait pu être fixée qu'à cinq heures. Tout le monde était présent. Marx, très affairé, courait de l'un à l'autre de ses lieutenants et parfois disparaissait de la salle. Il paraît que c'est dans un de ces moments que, traduisant l'impatience générale, j'osai proposer de nommer Jung président et de commencer. On fut étonné de tant d'audace ; quelqu'un ajouta « provisoirement », et sauf Eccarius dont la religion ne fut pas ébranlée et qui vota contre, pour tous l'impatience l'emporta et Jung fut élu. Il ne voulut pas se permettre de s'asseoir au siège du président. Mais le bruit avait fait revenir Marx et son premier ministre [Engels] ; celui-ci reproposa de nommer un président, reproposa Jung, et, bien que j'eusse fait observer que la chose était déjà votée, l'assemblée revota, Eccarius compris, Jung prit place, et la séance commença.

Les premières séances de la Conférence se passent en vains bavardages, en insolences de M. Outine, en bredouillements d'Engels sous prétexte de traduction. On ne résout rien ; on nomme des commissions dont Marx et ses lieutenants sont les meneurs, le reste étant composé de personnages muets qui paraissent à peine. Marx lit un projet qu'il a fait avec Engels et que le Conseil général a approuvé avec sa docilité habituelle. Il est facile de voir que ce long factum et les commentaires qui l'accompagnent n'ont qu'un but unique, la démolition des ennemis particuliers de Marx, les citoyens Bakounine, Guillaume et Cie. Cependant si sûr que le maître puisse être de la composition de la Conférence, il se méfie de quelques étrangers naïfs qui pourraient faire des observations gênantes, proposer quelque amendement non suffisamment venimeux. Pour parer à cet inconvénient, la coterie Marx fait décider que la Conférence n’aura à voter aucune résolution positive : elle en votera seulement le sens, laissant au Conseil général le soin de la rédaction ultérieure. Grâce à ce truc habile, ces messieurs auront le droit de publier tout ce qu'ils voudront sous le nom de Résolutions de la Conférence. C'est tout simplement un faux avec circonstances aggravantes.


En ce qui concerne le différend entre les deux Fédérations de la Suisse romande, voici ce que raconte Robin :


C'est l'agent Outine qui expose la question suisse, en vomissant un monceau d'injures, en lançant une foule d'épithètes malsonnantes, qu'il ne cessera pas de mériter pour les avoir prodiguées à d'honnêtes gens. Quand il s'agit de nommer la commission pour étudier cette question, ce monsieur propose avec aplomb en première ligne le compère Marx. J'ose faire remarquer que la Commission devrait être composée d'hommes tout à fait impartiaux. Outine s'indigne, Marx joue la petite comédie de circonstance ; De Paepe, par naïveté véritable ou feinte, vient à la rescousse en racontant une anecdote où le mot de « marxien » est prononcé ; la claque s'en mêle, et Marx est forcé d'accepter [347]. On lui adjoint le respectueux Eccarius, un silencieux Irlandais [Mottershead] qu’il a récemment présenté dans l'Internationale et au Conseil, un Français et un Belge qui peuvent passer pour indépendants.

La Commission impartiale choisit pour lieu de réunion le salon de Marx. Convoqué là, comme témoin, à huit heures du soir, je m'y rends avec la plus grande répugnance, mais exactement. Les demoiselles Marx, qui ont assisté [plus tard] à la dernière séance de la Conférence secrète, étaient présentes à cette réunion au moins aussi secrète. Ayant deux heures de chemin à faire pour revenir chez moi, je déclarai d'avance que je partirais à dix heures. On distribua des rafraîchissements pour renforcer l'impartialité, et l'on commença à neuf heures et demie. Un président est nommé pour la forme ; le compère Engels fera le procès-verbal, quoique non membre de la commission. Notre hôte, juge impartial, expose la question en faisant un réquisitoire dont on aura l'idée en lisant le commencement des Prétendues scissions [348]. Seulement ici il n'y a point encore de grosse insulte ; c'est mielleux comme paroles de gens d'église.

En résumé, d'après le témoin-accusateur-juge Marx, le différend suisse avait pour cause première les attaques publiées par les affiliés de l'Alliance dans les journaux le Progrès et l’Égalité contre le Conseil général, le désaveu des articles de ce dernier journal par les internationaux de Genève, et la révocation (sic) du Comité de rédaction par le Comité fédéral romand.

Je pris la parole comme si j'eusse cru que, grâce aux autres juges impartiaux (!), quelques explications loyales pourraient amener à un apaisement ; je racontai le vrai motif pour lequel le Comité de rédaction s'était retiré... Je remis une protestation des Sections des Montagnes contre tout jugement [349] (on avait cru prudent là-bas de faire remettre cette protestation par quelqu'un entre les mains de qui elle ne s’égarerait pas) ; j'ajoutai que pour mon compte je ne partageais qu'à moitié l'avis de mes amis, que je croyais à la Conférence le droit, le devoir et le pouvoir de tout concilier en reconnaissant et en traitant les deux Fédérations d'une manière égale, en les invitant à s'abstenir désormais de toute hostilité publique ; mais que la Conférence n'avait aucun droit de se prononcer entre les parties, l'une d'elles n'ayant pas été convoquée.

Perret fait l'étonné et demande à Jung si c'est vrai.

Jung, au lieu de répondre, recommence sa vieille histoire de la lettre à Guillaume laissée sans réponse et la tire en longueur [350].

Mon temps me pressait ; j'insiste pour avoir une réponse catégorique, et, non sans peine, je finis par obtenir un aveu.

Je me lève alors ; on veut me retenir, je refuse, déclarant que j'avais dit tout ce que j'avais à dire,

M. Outine s'écrie qu'il me déclare qu'il me met directement en cause. À quoi je lui réponds, en me retirant, que je lui renvoie son accusation avec le plus profond mépris.

On conçoit qu'il eût été peu digne de continuer à jouer un rôle quelconque dans cette comédie, de paraître à n'importe quel titre devant ce soi-disant tribunal où les formes les plus vulgaires dont la justice bourgeoise elle-même ne se départ jamais étaient outrageusement violées.

Aussi je remis à un ami, avec mission de la lire à la Conférence si j'étais appelé quand la fameuse commission présenterait son rapport, la note suivante :


Appelé comme témoin à propos du différend suisse dans la commission chargée de l'examiner, je m'y suis rendu avec l'espoir de contribuer à un apaisement. Mis directement en cause, je déclare formellement que je n'accepte pas le rôle d'accusé, et je m'abstiens d'assister aux séances de la Conférence où sera discutée la question suisse.

19 septembre 1871.

P. Robin.


Je parlerai tout à l'heure de la résolution qu'on fit prendre à la Conférence sur le différend suisse, ainsi que des autres résolutions publiées en son nom par le Conseil général. Avant d'y arriver, je veux achever de montrer dans tonte leur beauté les agissements de la coterie marxiste : on va voir comment, en punition de l'opposition honnête et courageuse faite par Robin aux vilaines intrigues dont il avait dû, malgré son optimisme du début, constater la réalité, elle s'y prit pour l'expulser de ce Conseil général où Marx lui-même l'avait fait entrer un an auparavant.

Sept jours après la rédaction de la note reproduite ci-dessus, la lettre suivante, revêtue du timbre du Conseil général, était adressée à Robin :


Londres, 26 septembre 1871.

Citoyen, Votre lettre ayant été considérée par la Conférence comme injurieuse pour elle, la Conférence a décidé par un vote spécial, le 22 septembre, que vous seriez invité à retirer cette lettre, et qu'en cas de refus de votre part le Conseil général est appelé à statuer.

Le président de la séance : A. Serrallier.

Pour attestation, le secrétaire : Ch. Rochat.


Voici comment Robin raconte ce qui se passa à la suite de l'envoi de cette lettre :


Le soir, dans la séance du Conseil général, pour bien constater la préméditation d'épuration, j'offris verbalement la rectification que je reproduisis après la séance dans la lettre ci-dessous. Marx seul eut la parole, pour faire un récit animé de l'insulte que j'avais faite chez lui au compère Outine ; il ajouta qu'agir ainsi, c'était considérer la Conférence comme une farce (sic). Il faut en effet que j’aie été bien tenace pour conserver si longtemps quelque doute à ce sujet. Puis la docile assemblée remit l'affaire à un autre jour.

Voici ma lettre :


Au citoyen Serrailller.

En réponse à votre lettre de ce jour, j'offre au Conseil général d'ajouter, dans celle du 19, quelques mots qui montreront que la Conférence l'a mal interprétée. Après : en cause, j'ajoute : par un témoin dans la commission. Je refuse d'ailleurs absolument de retirer ma lettre. P. Robin.


En vérité telle avait été ma pensée en écrivant la lettre du 19 ; mais maintenant j'enveloppais dans un égal mépris le sieur Outine et ses compères Marx, Engels, Jung, Serraillier, et toute la série de leurs dupes. Il importait de le témoigner nettement à Marx, qui m'avait flatté au début, espérant sans doute me joindre à la clique de ses agents. Je lui écrivis :


5 octobre 1871.

Citoyen Marx, Je vous ai eu de très grandes obligations personnelles [351], qui me pesèrent peu tant que je crus que rien ne pourrait altérer la respectueuse amitié que j'avais pour vous. Aujourd'hui, ne pouvant subordonner ma conscience à ma reconnaissance, je crois, en ayant le regret de devoir rompre avec vous, vous devoir cette déclaration : Je suis convaincu que, cédant à des haines personnelles, vous avez porté ou appuyé des accusations injustes contre des membres de l'Internationale, objets de ces haines, ou dont le crime était de ne pas les partager. Je vous salue.

P. Robin.


Quand on s'occupa de moi après plusieurs semaines, ce fut pour me déclarer démissionnaire. J'en fus informé par un ami qui l’apprit indirectement. Le mardi suivant, j'allai au Conseil. Le président Engels m’annonça la décision prise à mon égard. Je répondis qu'il était faux que j'eusse donné ma démission, et que je ne me retirerais pas. Alors on discuta une heure et demie pour arriver à décider que l'on ne recommencerait pas à discuter la question de ma démission. Ce fut l'occasion de nombreux bredouillements de M. Engels, et d'aboiements du Serraillier. Ce monsieur eut l'aplomb de menacer l'assemblée de sa démission, si elle revenait sur son vote. Ces pauvres gens déclarèrent donc que leur vote aurait force de loi. À quoi je répondis que la démission était un acte volontaire, et que je ne me retirerais que chassé : il faut que le Conseil ait le courage de ses actes. Nouveaux discours de la part de gens qui ont déjà clos deux fois la discussion. Engels explique ma pensée et propose de mettre aux voix mon expulsion. L'aimable Longuet est peiné du manque d'égards que je sollicite. Mon ami intime et commensal Fränkel [352], que mon expression de « courage » a excité, veut que le Conseil se montre et me chasse. Jung, d'une voix de clergyman, dit que, n'ayant pas parlé jusque-là, il croit devoir faire observer que le Conseil n'a pas à discuter cette question, mais simplement à exécuter le vote de la Conférence. Le jésuite en impose : revoir en effet la lettre claire, quoique en français assez barbare, des sieurs Serraillier et Rochat. Serraillier annonce qu'il ne dira plus rien, parce que, s'il parlait, il aurait à dire des choses qui — des choses que... !

Les deux lettres suivantes (traductions littérales), qui n'ont pas besoin de commentaires, terminent l'histoire de mon expulsion du Conseil général :


Au secrétaire général du Conseil général de l'A. I. des T.

C'est une coutume qui me paraît fort sage que tout tribunal envoie à ceux qu'il juge un extrait détaillé de leur jugement. Je suis étonné de n'avoir reçu aucune notification officielle de mon expulsion du Conseil général de l'A. I. des T., mais je pense que ce n'est qu'un oubli que vous serez assez bon pour réparer sans délai.

24 octobre 1871.

Votre serviteur, P. Robin.

International Working Men's Association.

26 octobre 1871.

Cher Monsieur, Comme ce n'est pas une coutume anglaise que d'envoyer des transcriptions des procès-verbaux comme vous désiriez que je le fisse, j'ai consulté le Conseil sur ce sujet, et il a été décidé que je ne devais pas satisfaire à votre requête. Je regrette donc de n'avoir pas d'autre alternative que de refuser votre requête. Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.

John Hales.


Il a été parlé plus haut du délégué espagnol, Anselmo Lorenzo. Il est utile de faire connaître dans quelles conditions ce délégué, « le seul qui eût un mandat impératif », avait été envoyé à la Conférence de Londres.

Les persécutions dont l’Internationale avait été l'objet en Espagne au printemps et dans l'été de 1871 avaient engagé les membres du Conseil fédéral espagnol à prendre une mesure de prudence : les trois plus actifs d'entre eux, Morago. F. Mora, et Lorenzo [353], quittèrent Madrid (c'était deux jours avant la Fête-Dieu) et se transportèrent à Lisbonne, d'où ils publièrent, à la date du 6 août, une protestation adressée au ministre de l'intérieur. Les circonstances ne permettant pas la réunion d'un Congrès public tel qu'avait été celui de Barcelone en 1870, les Sections espagnoles décidèrent de remplacer leur Congrès de 1871 par une Conférence de délégués. qui se réunit secrètement à Valencia du 9 au 17 septembre 1871 : F. Mora et Lorenzo vinrent de Lisbonne pour y représenter le Conseil fédéral [354]. La Conférence élut un nouveau Conseil, de neuf membres, formé de trois membres de l'ancien Conseil, F. Mora, Anselmo Lorenzo et Angel Mora, et de six membres nouveaux : Paulino Iglesias [355], typographe, José Mesa, typographe [356], Hipolito Pauly, typographe, Victor Pagès, cordonnier, Inocente Calleja, orfèvre, et Valentin Sáenz, employé de commerce. L'esprit qui animait les représentants des Sections espagnoles réunis à Valencia est indiqué par la déclaration suivante, votée à l'unanimité :


Considérant que dans son véritable sens le mot République, en latin res publica, veut dire chose publique, chose appartenant à la collectivité, c'est-à-dire propriété collective ;

Que Démocratie est dérivé de democratia, qui signifie le libre exercice des droits individuels, lequel ne peut exister que dans l'anarchie, c'est-à-dire l'abolition des États politiques et juridiques, remplacés par des États ouvriers dont les fonctions seront purement économiques ;

Que les droits de l'homme étant impactables (impactables), imprescriptibles et inaliénables, il s'en déduit que la fédération doit être purement économique ;

La Conférence des délégués de la région espagnole de l'Association internationale des travailleurs, réunie à Valencia, déclare :

Que la véritable République démocratique fédérale est la propriété collective, l’anarchie, et la fédération économique, c’est-à-dire la libre fédération universelle des libres associations ouvrières agricoles et industrielles, formule qu'elle accepte dans toutes ses parties.


La Conférence de Valencia s'occupa aussi de compléter l'organisation de la Fédération espagnole par quelques dispositions statutaires qui lui parurent utiles ; s'inspirant des résolutions administratives du Congrès de Bâle, — que les délégués espagnols Sentiñon et Farga-Pellicer avaient votées, et contre lesquelles nul n'avait protesté encore, — elle crut devoir augmenter les pouvoirs du Conseil fédéral, et lui donna entre autres le droit d'admettre ou de refuser les Sections nouvelles qui demanderaient à entrer dans la Fédération, et de prononcer sur les règlements des Sections et des Fédérations locales.

La Conférence espagnole décida d'envoyer un délégué à la Conférence de Londres, et choisit Lorenzo, qui, pressé par le temps, dut partir dès le 14 septembre, sans attendre la fin des travaux de ses collègues ; il passa par Paris, et le 16, vers minuit, il arrivait à Londres, chez Karl Marx, qui le reçut à bras ouverts. Voici comment Lorenzo a conté la réception qui lui fut faite :


Au bout d'un certain temps la voiture s’arrêta devant une maison. le cocher appela, et à cet appel se présenta un vieillard (un anciano) qui, encadré dans l'ouverture de la porte, recevant de face la lumière d'un réverbère, semblait la figure vénérable d'un patriaiche due à l’inspiration de quelque éminent artiste (parecia la figura venerable de un patriarca producida por la inspiración de eminente artista). Je m'avançai avec timidité et respect, m'annonçant comme délégué de la Fédération régionale espagnole de l'Internationale, et cet homme me serra entre ses bras, me baisa au front, m'adressa des paroles affectueuses en espagnol, et me fit entrer dans sa maison. C'était Karl Marx [357].


Rempli de vénération pour l'illustre « patriarche », Lorenzo était disposé à tout admirer, à tout croire, persuadé qu'il allait se trouver au milieu d'hommes animés des plus généreux sentiments et méritant toute sa confiance. Ce qu'il vit et entendit fut pour lui une cruelle désillusion. Je reproduis quelques passages de son récit, en supprimant à regret la partie anecdotique, fort intéressante, que j'engage mes lecteurs à chercher eux-mêmes dans l'original espagnol. Le témoignage de Lorenzo complétera celui que nous a laissé Robin :


Marx m'accompagna au local du Conseil [358] [le dimanche 17 septembre]. À la porte, avec quelques autres membres, je trouvai Bastelica, le Français qui avait présidé la première séance du Congrès de Barcelone : il me reçut avec les plus grandes démonstrations d'estime et de joie et me présenta à ses collègues, dont quelques-uns portaient un nom déjà connu dans l'histoire de l'Internationale ; je mentionnerai entre autres Eccarius, Jung, John Hales, Serraillier, Vaillant, réfugié de la Commune de Paris, etc. Marx me présenta à Engels, qui depuis ce moment se chargea de me donner l'hospitalité durant mon séjour à Londres. Dans la salle des séances je vis les délégués belges, et parmi eux César De Paepe, quelques Français, le Suisse Henri Perret et le Russe Outine, figure sinistre et antipathique (figura siniestra y antipática), qui, dans la Conférence, ne semblait avoir d'autre mission que d'attiser la haine et d'envenimer les passions, restant complètement étranger au grand idéal qui nous agitait, nous les représentants des travailleurs internationaux.

De la semaine employée dans cette Conférence, je garde un triste souvenir. L'effet produit sur mon esprit fut désastreux : j'espérais voir de grands penseurs, d'héroïques défenseurs des travailleurs, d'enthousiastes propagandistes des idées nouvelles, précurseurs de cette société transformée par la Révolution, dans laquelle on pratiquera la justice et on jouira du bonheur ; et à la place je trouvais de profondes rancunes et de terribles inimitiés entre ceux qui auraient dû être unis par une seule volonté pour atteindre un même but.

... Je puis affirmer que toute la substance de la Conférence se réduisit à affirmer la prédominance d’un homme qui se trouvait présent, Karl Marx, à l’encontre de celle qu'était supposé vouloir exercer un autre homme, Michel Bakounine, absent.

Pour mettre à exécution ce projet, on avait réuni un dossier d'accusations contre Bakounine et l'Alliance de la démocratie socialiste, appuyées sur des documents, des citations et des faits de la vérité et de l'authenticité desquels personne ne pouvait s'assurer, soutenues en outre par le témoignage de tel délégué présent, comme le Russe Outine, par exemple, et qui pis est, par le silence couard de tel membre présent de l'Alliance, ou même, ce qui est bien pis encore, par quelques timides excuses [359] ; mais si tout cela, quoique répugnant par soi-même, se fit dans les séances de la Conférence avec une certaine apparence de régularité, au sein des commissions la haine se manifesta dans toute sa cruelle impudence. J’assistai un soir, dans la maison de Marx, à la réunion d’une commission chargée de faire un rapport sur l'Alliance, et je vis cet homme descendre du piédestal sur lequel l'avaient placé mon admiration et mon respect, et s'abaisser au niveau le plus vulgaire ; quelques-uns de ses partisans s'abaissèrent ensuite bien davantage encore, en pratiquant l’adulation comme s'ils eussent été de vils courtisans devant leur maître.

La seule chose qui eut un caractère authentiquement ouvrier et purement émancipateur, ce fut moi qui eus l’éminent honneur de la présenter à cette Conférence : c'était le Mémoire sur l'organisation, élaboré par la Conférence de Valencia... Travail perdu : le Conseil général et la majorité des délégués ne se souciaient pas de cela : ce qui les préoccupait surtout, c'était la question du commandement. Il n'était pas question de constituer une force révolutionnaire et de lui donner une organisation, en adoptant une ligne de conduite qui allât strictement à son but, mais de mettre une grande réunion d'hommes au service d'un chef. Je me vis seul dans mes sentiments et dans mes pensées ; je jugeai, peut-être par un mouvement d'orgueil, que j'étais le seul international présent, et je me sentis incapable de rien faire d'utile ; et lorsque j'exprimai, en quelques paroles, ma désillusion et mon déplaisir, on m'écouta comme on écoute tomber la pluie, et je ne produisis aucune impression quelconque...

Je m'en retournai en Espagne pénétré de cette idée, que notre idéal était plus distant que je ne l'avais cru, et que beaucoup de ses propagandistes étaient ses ennemis [360].


Les Résolutions des délégués de la Conférence de l’Association internationale des travailleurs réunie à Londres du 17 au 13 septembre 1871, résolutions rédigées non par ces délégués eux-mêmes, mais par une commission du Conseil général, qui les rédigea une fois la Conférence terminée, parurent en une brochure de 8 pages qui porte la signature de tous les membres de ce Conseil et la date du 17 septembre 1871.

Examinons celles de ces résolutions (dont le nombre total est de dix-sept) qui ont rapport à l'une ou l'autre des questions traitées dans ces pages :


II.— Dénomination des Conseils nationaux ou régionaux, des branches,
sections, groupes locaux et de leurs comités respectifs.


... 3. — Il sera désormais défendu aux branches, sections et groupes de se désigner par des noms de secte, comme, par exemple les noms de branches positivistes, mutualistes (sic), collectivistes, communistes [361], etc., ou de former des groupes séparatistes, sous le nom de « sections de propagande », etc.. se donnant des missions spéciales en dehors du but commun poursuivi par tous les groupes de l’Internationale.


Par cette résolution, on avait évidemment visé la Section de propagande de la Chaux de-Fonds et la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève, tout nouvellement constituée (le 6 septembre : voir p. 218). Outre que l'interdiction, pour un groupe, de prendre le nom de Section de propagande, était une atteinte flagrante au principe d'autonomie clairement énoncé dans l'article 10 des Statuts généraux adoptés au Congrès de Genève (1866), qui dit : « Quoique unies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n'en continueront pas moins d'exister sur les bases qui leur sont propres », il y avait dans la rédaction de la résolution des mots perfides. On y parlait de groupes séparatistes se donnant des missions spéciales en dehors du but de l'Internationale ; or, nos Sections de propagande n'avaient pas la moindre tendance « séparatiste » ; cette épithète était un non-sens ; et, si les Sections de propagande se donnaient une mission spéciale, c'était en dedans et non en dehors du but commun de l'Internationale.


IX. — L'action politique de la classe ouvrière.


Vu les considérants des statuts originaux [362] où il est dit : « L'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen » ;

Vu l’Adresse inaugurale de l'Association internationale des travailleurs (1864), qui dit : « Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs privilèges économiques. Bien loin de pousser à l'émancipation du travail, ils continueront à y opposer le plus d'obstacles possible... La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière » ;

Vu la résolution du Congrès de Lausanne (1867) à cet effet : « L'émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique » ;

Vu la déclaration du Conseil général sur le prétendu complot des internationaux français à la veille du plébiscite (1870), où il est dit : « D'après la teneur de nos statuts, certainement toutes nos Sections, en Angleterre, sur le continent et en Amérique, ont la mission spéciale, non seulement de servir de centres à l'organisation militante de la classe ouvrière, mais aussi de soutenir, dans leurs pays respectifs, tout mouvement politique tendant à l'accomplissement de notre but final : l'émancipation économique de la classe ouvrière » ;

Attendu que des traductions infidèles des statuts originaux ont donné lieu à des interprétations fausses qui ont été nuisibles au développement et à l'action de l'Association internationale des travailleurs [363] ;

En présence d'une réaction sans frein qui étouffe violemment tout effort d'émancipation de la part des travailleurs, et prétend maintenir par la force brutale la distinction des classes, et la domination politique des classes possédantes qui en résulte ;

Considérant en outre :

Que contre ce pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;

Que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l'abolition des classes ;

Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux masses de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

La Conférence rappelle aux membres de l'Internationale :

Que dans l'état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis.


C'était la première fois qu'on voyait invoquer, à l'appui de la thèse de la nécessité de la conquête préalable du pouvoir politique, l'autorité de l’Address de 1864. Jusqu'à ce moment, ce document, qui n'avait jamais reçu la sanction d'un Congrès général, avait été regardé comme exprimant simplemenl l’opinion personnelle de celui qui l'avait rédigé et des membres du Conseil général qui l'avaient approuvé, et c'était là ce que Tolain avait expliqué devant le tribunal correctionnel en 1868 (voir t. Ier, pages 64-65).

Le Congrès de Lausanne, en 1867, avait bien, en effet, déclaré que « l'émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique » ; bien plus, il avait ajouté que « l’établissement des libertés politiques est une mesure première d’une indispensable nécessité ». Mais les promoteurs de cette résolution, ç’avaient été Perron, Monchal, et moi-même ; nous nous trouvions encore, à ce moment-là, engagés dans la politique de la démocratie sociale, disposée à pratiquer une alliance avec l’un ou l’autre des partis politiques bourgeois en vue d’obtenir des réformes par la voie législative. Depuis, nous avions reconnu notre erreur ; et en 1869, au lendemain du Congrès de Bâle, quand Moritz Hess avait écrit dans le Réveil que « les collectivistes de l’Internationale pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la révolution et la démocratie sociale », nous avions protesté, et le Progrès avait répondu : « M. Hess laisse voir le fond de sa pensée : il voudrait, comme tous les radicaux, exploiter le socialisme au profit de la politique bourgeoise... Ce sont les hommes qui prêchent ces choses-là qui cherchent à détourner l’Internationale de son véritable but ; pour nous,... nous persisterons à refuser de nous associer à tout mouvement politique qui n’aurait pas pour but immédiat et direct l’émancipation complète des travailleurs. »

La déclaration du Conseil général publiée à l’occasion du plébiscite, en 1870, ne pouvait pas plus avoir, pour l’Internationale, de caractère obligatoire que n’en avait l’Address de 1864.

Quant aux « traductions infidèles des statuts originaux », je vais revenir une dernière fois sur cette question, en reproduisant un passage du Mémoire Justificatif de Robin. Ce passage contient plusieurs erreurs ; et comme je n’ai fait que le paraphraser lorsque j’ai écrit, en 1872 ou 1873 le contenu des pages 200-210 du Mémoire de la Fédération Jurassienne, j’ai répété alors, à la suite de Robin, les erreurs qu’il avait commises.

Voici ce qu’a dit Robin au sujet de la résolution IX de la Conférence, et spécialement de son premier et de son cinquième alinéas :


Il y a dans l’Internationale, je le rappelle, deux opinions : les uns veulent que les ouvriers cherchent à conquérir le pouvoir politique en s’insinuant un à un, faute de mieux, dans les assemblées parlementaires actuelles ; les autres repoussent ce moyen et veulent l’organisation politique du prolétariat en dehors de l’État actuel et contre lui. Les premiers ont eu la rouerie d’appeler leur manière de faire : « s’occuper de politique » ; et les autres ont laissé appeler la leur : « ne pas s’occuper de politique ». Ces expressions vagues pour représenter des idées nettes ont admirablement servi les inventeurs de ces expressions, Marx et Cie. Elles leur ont permis de mettre dans un même sac les coopérateurs réactionnaires, plus tard traîtres, Tolain, Murat, Héligon, et les révolutionnaires an-archistes dont les idées furent si bien exprimées par l’ex-Section de l’Alliance.

Dans la Conférence, on embrouilla avec art et de mille manières cette histoire si simple. Voici des exemples de la méthode suivie. Dans de longs développements, on prouve aux dupes que c’est parce qu’on a omis dans la traduction de l’anglais en français du paragraphe III des Considérants les trois mots as a means, qu’il s’est trouvé dans l’Internationale des gens qui n’ont pas voulu faire de la politique. Si donc à ce paragraphe ou avait ajouté : comme moyen, on aurait pu exclure ces individus de l’Internationale ! !

Or ces mots ont été ajoutés pour la première fois dans la seconde édition [française] des statuts publiée à Paris vers mars 187o ; j’avais été chargé de relire avant la réimpression ces statuts, et, sans plus amples recherches, j’avais, sur une simple observation de Lafargue, fait cette correction et quelques autres d’après le texte anglais. J’atteste que seuls ceux à qui je les ai signalées se sont aperçus de ces modifications... Je prétends que l'introduction des derniers mots de ce paragraphe n'a qu'une minime importance :... mais, en me plaçant au point de vue de ceux qui ont soutenu le contraire, je suis obligé, après vérification, de les accuser d'un nouveau faux, dont j’ai été le complice inconscient en ajoutant ces mots à l'édition parisienne de 1870. Les auteurs des Statuts officiels [364] (Appendice, p. 11 de l'édition anglaise [365]) s'appuient sur une note p. 27 de la brochure Congrès ouvrier de l'Association internationale, Genève, 1866 [366]. Cette note a été insérée sans malice par le rédacteur, ou par l'habileté de quelque agent marxien. Ces messieurs s'en autorisent pour altérer en les traduisant en anglais les considérants (p. 13) adoptés en français dans la séance du mercredi [367]. Et dans l'Appendice précité, on reproduit l'assertion depuis longtemps répandue et crue longtemps par le grand nombre, moi compris, que le texte anglais est le texte original [368], authentique, et que le français est une traduction [369] dont l'imperfection est due, entre autres choses, à « la connaissance insuffisante de la langue anglaise ». Et (Appendice, p. 12) on indique que le texte a été rétabli conformément aux Provisional Rules.

N'oublions pas d'ajouter en passant, chose aussi très ignorée et infiniment plus grave, que c'est par le même procédé que MM. Marx et Cie se sont donné le droit de s'adjoindre des membres complémentaires [370].

... Donc, pendant six ans, suivant le Conseil général, l'Internationale a vécu avec des statuts falsifiés, et il n'en a rien dit. Quelle coupable négligence ce serait, si ce n'était une odieuse intrigue longuement ourdie. D'honnêtes gens eussent immédiatement signalé la chose dans une circulaire aux Sections : on en eût parlé au Congrès de Lausanne, et en une heure tout aurait été rétabli. Mais non, ces messieurs ont préféré d'attendre une Conférence secrète, où, à côté de grotesques représentants de leur propre personne, se trouvent de malheureux délégués pris au dépourvu en face de questions dont ils n'ont eu d'avance aucune idée.


Ce texte de Robin, que j'ai tenu à reproduire ici, et que j'avais sous les yeux en 1872 ou 1873 en écrivant, permet de comprendre comment j'ai été amené à écrire dans le Mémoire de la Fédération Jurassienne (pages 206-207), à la suite de mon guide : « Loin qu'on ait supprimé dans une traduction française des mots qui existaient dans un texte original et officiel anglais, c'est le contraire qui a eu lieu ; c'est le Conseil général qui a ajouté en 1867 au texte officiel, adopté en français par le Congrès de Genève en 1866, des mots que ce Congrès n'avait pas adoptés ». Je croyais, moi aussi, qu'on n'avait voté à Genève que sur un texte français, et que celui-là seul, par conséquent, était le texte authentique et officiel. Et empruntant à Robin l'accusation de faux qu'il élève contre ceux qu'il pensait « avoir altéré en les traduisant en anglais les considérants adoptés en français », j’avais dit encore : « Et M. Marx a l’impudeur de parler d’erreur de traduction, d'une connaissance insuffisante de la langue anglaise de la part des traducteurs français ; tandis que c'est lui qui est le faussaire, et qui falsifie sciemment des statuts adoptés par un Congrès ! »

Non, Marx n’a pas, en 1867, traduit en anglais les considérants adoptés en français, il ne les a pas altérés en les traduisant : c'est là une erreur. Il y avait un texte anglais des considérants sur lequel le Congrès de Genève a voté aussi bien que sur les textes français et allemand : c'est ce texte anglais, authentique au même titre que le texte français, et identique à celui des Provisional Rules de 1864, que Marx a reproduit dans l'édition de 1867 ; et il n'est nullement la traduction anglaise d'un texte officiel français.

Mais il est exact de dire que l'opération inverse a bien réellement été faite par Marx. Il existait, dès le 5 septembre 1866, un texte français définitif, authentique, adopté par le Congrès de Genève ; et en 1867, Marx, remarquant qu’il y avait des divergences entre ce texte français et le texte anglais, a cru qu'il pouvait se permettre de modifier le texte français pour le rendre conforme au texte anglais. Il a donc, dans l'édition publiée en 1867 par le Congrès général, altéré le texte français des considérants, bien que ce texte français eût été adopté par le Congrès de Genève ; et c'est en toute tranquillité de conscience qu'il a procédé à cette altération, qui, dans sa pensée, était simplement une correction destinée à rendre le texte français plus exact. Il n'a certainement pas su, dans tous les détails, de quelle façon les choses s'étaient passées au Congrès de Genève ; il n'a jamais eu l'idée de ce fait si simple, que le texte français était authentique au même titre que le texte anglais, qu'il n'était pas permis au Conseil général d’y toucher, et que seul un Congrès général pouvait défaire ce que le Congrès de Genève avait fait.

La marche à suivre eût donc été celle qu'indique Robin dans sa conclusion. Puisque le Conseil général avait constaté qu'il y avait des différences entre les textes, au lieu de s'attribuer le pouvoir de faire lui-même une correction qu'il estimait nécessaire, et de la faire sans en souffler mot à personne, il eût dû charger ses délégués d'en parler au Congrès de Lausanne, et « en une heure tout eût été rétabli ». Ce qui fut fait en 1870 à Paris sur une simple observation de Lafargue, aurait certainement été fait à Lausanne en 1867 par un vote unanime des délégués.


Plus loin j'ai écrit (p. 208 du Mémoire) : « Un autre faux, bien plus grave encore, ce fut l'adjonction, dans l'édition anglaise de 1867, de l'alinéa [371] « autorisant le Conseil général à s'adjoindre lui-même de nouveaux « membres ». Cette disposition n'existe pas dans le texte officiel français des statuts, adopté au Congrès de Genève ; on l'y chercherait en vain. C'est le Conseil général qui s'est après coup, décerné à lui-même ce droit exorbitant, et qui l'a consacré par un faux. » J'avais complètement oublié, en écrivant ces lignes, le vote du Congrès de Lausanne dans sa séance du 6 septembre 1867, et j'avais suivi avec confiance Robin disant : « C'est par le même procédé que, chose infiniment plus grave, MM. Marx et Cie se sont donné le droit de s'adjoindre des membres complémentaires ».

Il faut donc effacer du Mémoire de la Fédération Jurassienne, comme renfermant des erreurs matérielles et des accusations imméritées, le contenu des pages 205-210. Nous n'avions pas entre les mains, à l'époque où le Mémoire fut écrit, les éléments nécessaires pour nous former un jugement critique complètement exact sur la question en litige. Nous savions seulement, de science certaine, que le texte français du préambule et des articles des Statuts généraux avait été voté au Congrès de Genève dans les termes que nous avions l'habitude de reproduire, et que par conséquent le Conseil général n'avait pas le droit de se servir de l'argument de la « traduction infidèle », et d'opposer à ce texte français, prétendu « défectueux sous bien des rapports », un texte anglais qui aurait été le seul authentique. En outre, nous avions suffisamment montré, en acceptant et en employant nous-mêmes, sans élever la moindre objection, en 1870 et en 1871, pour le troisième alinéa des considérants, la version du Conseil général et celle de l'édition parisienne de 1870, que nous n'attachions aucune importance à l'absence ou à la présence des mots « comme moyen » ou « comme un simple moyen », parce que nous ne nous doutions pas alors de la signification spéciale que Marx et ses fidèles attribuaient à ces mots ; et par conséquent il était à la fois souverainement injuste et souverainement ridicule de prétendre que nous avions, de propos délibéré, supprimé ces mots du texte original, afin de justifier par là ce que Marx appelle « la doctrine de l'abstention absolue en matière politique ».

Je me suis efforcé, au chapitre II de la Première Partie (tome Ier), d'élucider ce qui concerne la rédaction, l'adoption et la publication des Statuts généraux, en plaçant sous les yeux du lecteur tout ce que mes recherches ont pu me faire découvrir à ce sujet ; j'ai indiqué, ensuite, au fur et à mesure, les phases successives de la question ; et je crois qu'il ne peut plus subsister, à cette heure, aucune obscurité sur un sujet qui a suscité jadis tant de polémiques passionnées.


X. — Résolution générale relative aux pays où l'organisation régulière
de l'Internationale est entravée par les gouvernements.


Dans les pays où l’organisation régulière de l'Association internationale des travailleurs est momentanément devenue impraticable, par suite de l’intervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se constituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de Section internationale sous forme de société secrète est formellement interdite.


Cette résolution était sans doute uniquement destinée à donner le change aux gouvernements persécuteurs, car elle n'a pas empêché le Conseil général de chercher à organiser en France, en 1871 et 1872, des Sections de l'Internationale sous la forme de sociétés secrètes, et d’admettre au Congrès de la Haye, outre cinq de ses propres membres n'ayant d'autres titres que des mandats émanant de semblables groupes, six représentants plus ou moins authentiques de ces Sections clandestines, dont cinq cachés sous des noms d'emprunt.

D'autre part, le Conseil fédéral espagnol, en 1872, « pour pourvoir au cas où le gouvernement dissoudrait l'Internationale, proposa de former des groupes secrets de Défenseurs de l’Internationale » : il se mettait donc en contradiction avec la résolution X de la Conférence de Londres. Néanmoins le pamphlet L'Alliance de la démocratie socialiste (p. 33) l'approuve, parce que, « cette organisation manquant, l'existence de l'Internationale en Espagne eût été compromise, si le gouvernement avait exécuté ses menaces », et surtout parce que cette organisation secrète devait être un moyen « de se débarrasser de l'Alliance ». Les militants de l'Internationale à Séville avaient proposé au contraire (25 octobre 1871), se conformant par là, sans s'en douter, à la résolution de la Conférence, « de donner à l'Internationale une forme extérieure qui pourrait être admise par le gouvernement » ; et Marx, inconséquent, taxa cette proposition de « couardise» (p. 34 du pamphlet).


XII. — Résolution relative à l’Angleterre.


La Conférence invite le Conseil général à aviser les branches anglaises de Londres de former un Comité fédéral pour Londres, lequel, après s'être mis en rapport avec les branches provinciales et les sociétés de résistance affiliées, et après avoir reçu leur adhésion, sera reconnu par le Conseil général comme Conseil fédéral anglais.


La Conférence approuvait donc, en 1871, cette constitution d'un Conseil régional ou fédéral anglais qu'en 1870 la « Communication privée » du Conseil général avait repoussée par des arguments si péremptoires (t. Ier, pages 264-266).


XIII. — Votes particuliers de la Conférence.


1. — La Conférence approuve l’adjonction des réfugiés de la Commune de Paris que le Conseil général a admis dans son sein.

2. — La Conférence déclare que les ouvriers allemands ont rempli leur devoir pendant la guerre franco-allemande [372].

3. — La Conférence remercie fraternellement les membres de la Fédération espagnole pour leur travail sur l'organisation de l'Internationale, qui prouve une fois de plus leur dévouement à l'œuvre commune [373].

4. — Le Conseil général fera immédiatement la déclaration formelle que l'Association internationale est absolument étrangère à la soi-disant conspiration [374] Netchaïef, lequel a frauduleusement usurpé et exploité le nom de l’Internationale.


XIV. — Instruction au citoyen Outine.


Le citoyen Outine est invité à publier dans le journal l’Égalité (Genève) un résumé du procès Netchaïef d'après les journaux russes et d'en communiquer le manuscrit, avant publication, au Conseil général [375].


XV. — Convocation du prochain Congrès.


La Conférence laisse à l'appréciation du Conseil général le soin de fixer, selon les événements, la date et le siège du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacerait.


Ce fut là, à nos yeux, la plus dangereuse des résolutions de la Conférence. Les autres offraient moins de péril : il suffisait de ne pas les reconnaître et de les faire annuler formellement par le prochain Congrès. Mais la résolution XV nous menaçait précisément de la suppression de ce Congrès ; elle autorisait le Conseil général à remplacer indéfiniment les Congrès généraux par des Conférences à huis-clos, qui seraient, comme celle de Londres, toujours composées d'une majorité d'hommes à sa dévotion. Devant cette tentative pour perpétuer le despotisme du Conseil général, nos Sections sentirent la nécessité d'une protestation immédiate.


XVI. — Alliance de la démocratie socialiste.


Considérant :

Que l'Alliance de la démocratie socialiste s'est déclarée dissoute (lettre au Conseil général datée de Genève, 10 août 1871, signée par le citoyen Joukovsky, secrétaire de l'Alliance) ;

Que dans sa séance du 18 septembre la Conférence a décidé [376] que toutes les organisations existantes de l'Association internationale des travailleurs seront, conformément à la lettre et à l'esprit des Statuts généraux, désormais obligées à s'appeler et à se constituer simplement et exclusivement comme branches, sections, etc., de l'Association internationale des travailleurs avec les noms de leurs localités respectives attachés ; qu'il sera donc défendu aux branches et sociétés existantes de continuer à se désigner par des noms de secte, c'est-à-dire comme groupes mutualistes (sic), positivistes, collectivistes, communistes, etc. ;

Qu'il ne sera plus permis à aucune branche ou société déjà admise de continuer à former un groupe séparatiste sous la désignation de « Section de propagande », « Alliance de la démocratie socialiste», etc., se donnant des missions spéciales en dehors du but commun poursuivi par la masse du prolétariat militant réuni dans l'Association internationale des travailleurs ;

Qu'à l'avenir le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs devra interpréter et appliquer dans ce sens la résolution administrative du Congrès de Bâle n° V : « Le Conseil général a le droit d'admettre ou de refuser l'affiliation de toute nouvelle société ou groupe, sauf l'appel au prochain Congrès » ;

La Conférence déclare vidé l'incident de l'Alliance de la démocratie socialiste.


« Nous ne nous attendions guère, après cette déclaration que l'incident était vidé, à voir faire tant de tapage au Congrès de la Haye à propos de la même question [377]. »


XVII. — Différend entre les deux Fédérations de la Suisse romande [378]


Quant à ce différend :

1. — La Conférence doit, de prime abord, considérer les fins de non-recevoir mises en avant par le Comité fédéral des Sections des Montagnes qui n'appartiennent pas à la Fédération romande [379] (voir la lettre du 4 septembre adressée à la Conférence par le Comité fédéral de ces Sections).

Première fin de non-recevoir :

« Le Congrès général, — dit-on, — convoqué régulièrement, peut seul être compétent pour juger une affaire aussi grave que celle de la scission dans la Fédération romande. »

Considérant :

Que lorsque des démêlés s'élèveront entre les sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement (voir n° VII des résolutions du Congrès de Bâle) ;

Que d'après la résolution VI du Congrès de Bâle, le Conseil général a également le droit de suspendre jusqu'au prochain Congrès une Section de l'Internationale ;

Que ces droits du Conseil général ont été reconnus, quoique seulement en théorie, par le Comité fédéral des branches dissidentes des Montagnes : parce que le citoyen R. [380], à différentes reprises, a sollicité le Conseil général, au nom de ce Comité, de prendre une résolution définitive sur cette question (voir les procès-verbaux du Conseil général) ;

Que les droits de la Conférence, s'ils ne sont pas égaux à ceux d'un Congrès général, sont, en tous cas, supérieurs à ceux du Conseil général ;

Qu'en effet, ce n'est pas le Comité fédéral de la Fédération romande [381], mais bien le Comité fédéral des branches dissidentes des Montagnes, qui, par l'intermédiaire du citoyen R., a demandé la convocation d'une Conférence pour juger définitivement ce différend (voir le procès-verbal du Conseil général du 25 juillet 1871 [382]) ;

Par ces raisons :

Quant à la première fin de non-recevoir, la Conférence passe outre.

Deuxième fin de non-recevoir :

« Il serait » — dit-on — « contraire à l'équité la plus élémentaire que de se prononcer contre une Fédération à laquelle on n'a pas procuré les moyens de défense... Nous apprenons aujourd'hui, indirectement, qu'une Conférence extraordinaire est convoquée à Londres pour le 17 septembre... Il était du devoir du Conseil général d'en aviser tous les groupes régionaux ; nous ignorons pourquoi il a gardé le silence à notre égard. »

Considérant :

Que le Conseil général avait instruit tous ses secrétaires de donner avis de la convocation d'une Conférence aux Sections des pays respectifs qu'ils représentent ;

Que le citoyen Jung, secrétaire correspondant pour la Suisse, n'a pas avisé le Comité des branches jurassiennes pour les raisons suivantes

En violation flagrante de la décision du Conseil général du 28 juin 1870 [383], ce Comité, comme il le fait encore dans sa dernière lettre adressée à la Conférence, continue à se désigner comme Comité de la Fédération romande.

Ce Comité avait le droit de faire appel de la décision du Conseil général à un Congrès futur, mais il n'avait pas le droit de traiter la décision du Conseil général comme non avenue.

Par conséquent, il n'existait pas légalement vis-à-vis du Conseil général, et le citoyen Jung n'avait pas le droit de le reconnaître en l'invitant directement à envoyer des délégués à la Conférence [384].

Le citoyen Jung n'a pas reçu de la part de ce Comité des réponses à des questions faites au nom du Conseil général [385] ; depuis l'admission du citoyen R. au Conseil général, les demandes du Comité susdit ont toujours été communiquées au Conseil général par l'intermédiaire du citoyen R., et jamais par le secrétaire correspondant pour la Suisse [386].

Considérant encore :

Qu'au nom du Comité susdit, le citoyen R. avait demandé de référer le différend d'abord au Conseil général, et puis, sur le refus du Conseil général, à une Conférence [387] ; que le Conseil général et son secrétaire correspondant pour la Suisse étaient donc bien fondés à supposer que le citoyen R. informerait ses correspondants de la convocation d'une Conférence, demandée par eux-mêmes ;

Que la commission d'enquête nommée par la Conférence pour étudier le différend suisse a entendu le citoyen R. comme témoin ; que tous les documents communiqués au Conseil général par les deux parties ont été soumis à cette commission d'enquête ; qu'il est impossible d'admettre que le Comité susdit ait seulement été informé le 4 septembre de la convocation de la Conférence, attendu que déjà au courant au mois d'août il avait offert au citoyen M. [388] de l'envoyer comme délégué à la Conférence ;

Par ces raisons :

Quant à la seconde fin de non-recevoir, la Conférence passe outre.

Troisième fin de non-recevoir :

« Une décision » — dit-on — « annulant les droits de notre Fédération aurait les plus funestes résultats quant à l'existence de l'Internationale dans notre contrée. »

Considérant : Que personne n'a demandé d'annuler les droits de la Fédération susdite.

La Conférence passe outre.

2. — La Conférence approuve la décision du Conseil général du 28 juin 1870.

Considérant en même temps les poursuites auxquelles se trouve en butte l'Internationale, la Conférence fait appel à l'esprit de solidarité et d'union, qui plus que jamais doit animer les travailleurs.

Elle conseille aux braves ouvriers des Sections des Montagnes de se rallier aux Sections de la Fédération romande. Dans le cas où cette union ne pourrait se faire, elle décrète (sic) [389] que la Fédération des Sections des Montagnes se nommera : Fédération jurassienne.

Elle donne avis que désormais le Conseil général sera tenu à dénoncer et à désavouer tous les journaux, se disant organes de l'Internationale, qui, en suivant l'exemple donné par le Progrès et la Solidarité, discuteraient dans leurs colonnes, devant le public bourgeois, des questions à traiter exclusivement dans le sein des comités locaux, des Comités fédéraux et du Conseil général, ou dans les séances privées et administratives des Congrès, soit fédéraux, soit généraux.


Voici la réponse que le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 216) a faite à ce long factum, — duquel Marx a dû dire aussi, comme il l'a dit, dans sa Confidentielle Mittheilung, de la résolution du Conseil général du 22 décembre 1868 : ganz « richterlich » gehalten, aber in seinen Erwägungsgründen voller Ironie :


Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'argumentation de ce long décret. Il ne s'agit pas, pour nous, de subtiliser pour déterminer si le Conseil général avait oui ou non agi en vertu des résolutions de Bâle, ou pour fixer exactement en quoi les attributions d'une Conférence diffèrent de celles d'un Congrès général. Il s'agit d'affirmer hautement le principe de l'autonomie des fédérations, et de protester contre tout acte émanant soit d'un Conseil général, soit d'une Conférence, soit d'un Congrès, qui porterait atteinte à cette autonomie, parce qu'un acte pareil est, à nos yeux, destructif des bases mêmes de l'Association internationale. Il nous est donc absolument indifférent d'avoir les textes juridiques pour nous ou contre nous, puisque notre protestation se fonde sur le droit naturel ; et que c'est au nom du droit naturel et inaliénable que possède tout groupe d'hommes de s'organiser de la manière qui lui convient, que nous avons levé les premiers, après la Conférence de Londres, la bannière de l'insurrection contre le parti autoritaire.

Mais il y a, dans cet arrêt rendu contre nous, des faussetés matérielles que nous ne pouvons pas laisser passer sans les indiquer.

On y prétend que «le citoyen R., à différentes reprises, a sollicité le Conseil général, au nom de ce Comité (notre Comité fédéral), de prendre une résolution définitive sur cette question ». — C'est faux.

On y prétend que « c'est le Comité fédéral des branches dissidentes des Montagnes qui, par l'intermédiaire du citoyen R., a demandé la convocation d'une Conférence pour juger définitivement ce différend ». — C'est faux.

On y prétend que « depuis l'admission du citoyen R. au Conseil général, les demandes du Comité susdit ont toujours été communiquées au Conseil général par l'intermédiaire du citoyen R., et jamais par le secrétaire correspondant pour la Suisse ». — C'est faux.

On y prétend que, « au nom du Comité susdit, le citoyen R. avait demandé de référer le différend d'abord au Conseil général, et puis, sur le refus du Conseil général, à une Conférence ». — C'est faux.

Jamais le citoyen R. n'a reçu aucun mandat quelconque du Comité fédéral de la Fédération romande des Montagnes. Nous l'affirmons de la façon la plus catégorique.

Donc jamais le citoyen R. n'a pu faire aucune démarche quelconque auprès du Conseil général au nom de ce Comité.

Jamais le citoyen R. n'a eu à communiquer aucune demande de ce Comité au Conseil général.

Deux lettres seulement ont été écrites par le Comité des Montagnes au Conseil général : la première en avril 1870, la seconde en août 1871. Ces lettres ont été toutes deux adressées au citoyen H. Jung, secrétaire correspondant pour la Suisse [390].

On voit que le mensonge ne coûte rien à la coterie Marx.

Plus loin, il est dit, dans un antre considérant, qu' « il est impossible d'admettre que le Comité susdit ait seulement été informé le 4 septembre de la convocation de la Conférence, attendu que, déjà au courant du mois d'août, il avait offert au citoyen M. de l'envoyer comme délégué à la Conférence ».

Il est certain que ce n'est pas le 4 septembre seulement que notre Comité fédéral a appris, indirectement, la convocation de la Conférence, et qu'en effet nous en avions été informés déjà au mois d'août. Personne n'a jamais prétendu le contraire, et il était inutile de se donner l'air de nous en faire la démonstration. Le mot aujourd'hui, dans la lettre de notre Comité fédéral, ne signifie pas nécessairement ce jour même : il faut comprendre bien mal le français pour l'entendre dans ce sens.

L'accusation portée contre le Progrès et la Solidarité est absolument mensongère en ce qui concerne le premier de ces deux journaux. Nous avons déjà dit que, pendant tout le cours de sa publication, le Progrès n'a parlé que trois fois du Conseil général, et chaque fois d'une manière amicale... Ajoutons que le Progrès ayant déjà cessé de paraître avant le Congrès de la Chaux-de-Fonds d'avril 1870, c'est-à-dire avant la scission de la Fédération romande [391], il serait ridicule de notre part de réfuter sérieusement les gens qui prétendraient que le Progrès a discuté cette question devant le public bourgeois.

Quant à la Solidarité, il est évident qu'elle devait discuter cette question-là ; elle ne pouvait s'en abstenir, les choses en étaient arrivées à un point où la publicité était devenue indispensable. D'ailleurs, comment ose-ton faire un crime à la Solidarité d'une polémique dont l'Égalité lui avait donné l'exemple ? Nous avons reproduit plus haut les principaux articles des deux journaux après la scission : on a pu juger suffisamment quel est celui des deux dont l'attitude a été la plus convenable, et qui a cherché sincèrement la conciliation ; et nous sommes certains que les lecteurs impartiaux renverront à l'Égalité de 1870 le blâme que le Conseil général a voulu infliger au Progrès et à la Solidarité.

La conclusion des interminables considérants de ce jugement dérisoire, c'est un arrêt formulé ainsi :

« La Conférence décrète que la Fédération des Montagnes se nommera Fédération jurassienne. »

Ici nous nous abstenons de tout commentaire. Les meneurs de la Conférence se croyaient si sûrs du triomphe de leur despotisme, qu'ils ne prenaient plus la peine de masquer leur insolence ; elle éclatait jusque dans la rédaction de leurs ukases. L'autonomie des fédérations était audacieusement souffletée.

Les internationaux des Montagnes jurassiennes allaient relever le gant.


Outre les dix-sept résolutions imprimées, il y en avait d'autres qui ne furent pas publiées, et au sujet desquelles on lit la note suivante à la fin de la brochure Résolutions des délégués de la Conférence :


Note. — Les résolutions de la Conférence qui ne sont pas destinées à la publicité seront communiquées aux Conseils fédéraux des divers pays par les secrétaires correspondants du Conseil général.


Ces résolutions-là nous sont, naturellement, demeurées inconnues.


XII


Les suites de la Conférence de Londres. — La proscription française à Genève ; la Révolution sociale. — Convocation du Congrès de Sonvillier.— Bakounine et l’Internationale en Italie.


Il me reste à parler de ce qui se passa dans notre région pendant les quelques semaines qui s’écoulèrent entre la Conférence de Londres et la convocation du Congrès de Sonvillier.

Si nous n’avions pas pu faire entendre notre voix devant la Conférence, nous étions bien résolus à faire la lumière, pleine et complète, devant l’Internationale tout entière. La décision de rédiger un Mémoire à cet effet fut prise dès le mois de septembre, comme le fera voir la lettre suivante [392], adressée par notre Comité fédéral, sous la signature de Schwitzguébel, aux membres de l’ex-Section de l’Alliance :


Sonvillier, 29 septembre 1871.

Aux membres de l’ancienne Section de l’Alliance, à Genève.

Compagnons, Nous avons été avisés officieusement de la dissolution de votre Section [393].

Après avoir, pendant bien longtemps, laissé ses ennemis la calomnier dans toute l’Europe, le moment nous paraît être venu d’entreprendre sa réhabilitation morale. Une Section à laquelle l'histoire devra rendre hommage ne peut pas ainsi, après s’être suicidée dans l’intérêt de la cause, rester en butte aux attaques injustes d’hommes que guident seules de misérables rancunes personnelles.

Voici ce qui nous paraît devoir être fait, non seulement pour l’Alliance, mais aussi pour l'explication de la scission qui s'est produite dans la Fédération romande. Un Mémoire doit être adressé à tous les centres internationaux, pour que tous les hommes ayant à cœur les intérêts de notre association puissent juger ce conflit avec connaissance de cause. Nous pensons que le compagnon James Guillaume est le plus autorisé, parmi nous, pour entreprendre la rédaction du Mémoire ; pour cela, il est nécessaire qu’il ait en mains tous les documents qui peuvent servir à l’histoire, à l’exposé des faits qui se rattachent à l’Alliance et à la scission.

Veuillez donc, compagnons, lui faire parvenir dans le plus bref délai les archives de l’Alliance, afin qu’il puisse se servir de tous les documents qui peuvent lui être utiles [394].

Vous comprendrez l’importance du travail dont veut bien se charger l’ami James Guillaume, et vous vous efforcerez de lui faciliter sa tâche délicate, en vous empressant de mettre à sa disposition tous les documents demandés, de même que tous les renseignements personnels que chacun de vous croira utiles à produire.


Il se passa un certain temps avant que le contenu exact des résolutions de la Conférence et leur texte nous fussent connus ; mais dès la fin de septembre nous en savions assez, par des lettres de Londres, pour être édifiés sur ce qui s’était passé. Voici quelques lignes d’une lettre [395] écrite de Londres par Bastelica à Joukovsky, le 28 septembre :


Mon cher Jouk, Je dois à Robin l’adresse moyennant laquelle je puis l’écrire, ce que je fais immédiatement, d’autant plus qu’il y a matière. À Genève les résolutions prises par la Conférence ont dû déjà transpirer, si elles ne sont absolument connues ; personnellement je ne puis rien te révéler, en ma qualité de membre délégué à la Conférence par le Conseil général [396], sinon que j’ai emporté de ces séances une triste impression. Il existe, si je ne me trompe, dans le sein de l’Association internationale, un complot habilement, savamment, patiemment et conçu et dirigé, qui, s’il réussit un jour, nous mènera à la dictature de quelques-uns sans espoir pour nous de la briser jamais... Si une force ou un événement quelconque ne vient pas arrêter les tendances envahissantes de certains esprits, il s’opérera un déchirement au sein de l’Internationale... Des schismes existent déjà ; on a bien envie de lancer quelques bulles d’excommunication : cela viendra en son temps.

Je dois te dire que mon attitude au Conseil est généralement regardée comme hostile, et que je suis à la veille de démissionner.


Voilà ce qu’écrivait, sous la « triste impression » que lui avait laissée la Conférence, un homme qui, loin d’être notre affidé, était tenu quelque peu en suspicion par nous depuis les affaires de Lyon et de Marseille en 1870 ; un homme particulièrement choyé par Marx, qui lui avait fait les plus aimables avances et l’appelait familièrement son « petit Corse » ; un homme dont l’attitude avait été si peu hostile envers la coterie marxiste, que Lorenzo, comme on l’a vu (p. 201), la qualifie de « couarde ».

Les réfugiés français de Genève, je l’ai déjà dit, n’avaient nulle prévention contre Marx et le Conseil général. Ils n’eussent point consenti à entrer dans la Section de l’Alliance, si celle-ci eût continué à exister ; plusieurs d’entre eux affectaient de se désintéresser du conflit existant dans la Fédération romande ; ils ne voulaient y voir que le résultat d’une querelle personnelle entre deux émigrés russes, Outine et Bakounine, et s’étaient fait recevoir comme membres de la Section centrale de Genève : tels Lefrançais, Ostyn, Malon, Perrare, etc. — Malon n’était point, comme l’a cru Marx, un agent de l’Alliance : tout au contraire. Dès que Bakounine eut appris que j’avais vu Malon à son passage à Neuchâtel, et que nous étions en relations amicales, il m’écrivit pour me mettre en garde contre lui, et m’engager à être extrêmement réservé à son endroit [397], — avertissement dont je fis mon profit.

Cette attitude de neutralité, gardée de juillet à octobre 1871 par la proscription communaliste à Genève, est clairement expliquée dans une lettre écrite un peu plus tard (16 décembre 1871) par Lefrançais et Malon à un international belge, Laurent Verrycken [398]. Ils y disent :


Lorsque nous arrivâmes tous deux à Genève, quelque peu brisés de la chute de notre chère Commune,... nous y arrivions résolus à ne point tenir compte des différends qui partagent depuis trop longtemps les Sections de la Suisse romande, différends dont nous avions entendu vaguement parler et qui ne reposent d’ailleurs que sur des questions de personnes dont à l’un de nous (Lefrançais) les noms seuls étaient connus.

Dans ces dispositions, nous résolûmes de ne prendre parti ni pour un groupe ni pour l’autre ; les personnalités d’Outine et de Bakounine, seules en jeu dans cette affaire, ne nous paraissaient pas devoir occuper longtemps le temps précieux de ceux qui, etc... [399]

À peine arrivés, nous fûmes naturellement vite mis au courant des divisions en question, mais, nous devons le dire, seulement par les adversaires de l’ancienne Alliance, dont les amis au contraire se tinrent à notre égard dans la plus grande réserve.

Mais un fait douloureux ne tarda pas à devenir évident pour nous. Malgré la liberté dont jouissent les Genevois, malgré tous les moyens dont ils disposent, — liberté de la presse, liberté de réunion, d’association, — l’Internationale n’a en réalité aucune existence intellectuelle ici : ni réunions, ni conférences, ni discussions de principes. La plupart des adhérents sont dans l’ignorance absolue des principes de l’Internationale et du but qu’elle poursuit. Chacun se contente de dire : « Je suis de l’Internationale ! » Mais, encore une fois, rien de sérieux ; les intelligents, dégoûtés, s’en retirent ou en sont exclus par les comités qui, seuls, gouvernent et dirigent les Sections, qui se réunissent seulement une fois par mois à peine ! Pas de cercles d’études sociales où tous puissent venir s’instruire des questions à résoudre. Les choses se passaient autrement en France, où la période de combat avait été précédée et amenée par une longue et sérieuse période de propagande et d’étude, et ces souvenirs nous faisaient d’autant plus ressentir le vide existant dans la Section genevoise.

Quelques amis, et nous avec eux, sommes entrés alors dans la Section centrale pour tenter de lui imprimer un mouvement plus sérieux et plus actif, mais les pasteurs y ont mis ordre, comme vous le verrez par le compte-rendu de la dernière assemblée générale des Sections... : on nous a exclus tout simplement comme agents de l’ancienne Alliance et de Bakounine, à qui Lefrançais n’a jamais parlé... ; quant à Malon, il connaissait Bakounine, mais jamais entente ne fut établie entre eux.


J’arrête ici la citation, qui, par cette dernière phrase, anticipe déjà sur les incidents postérieurs au Congrès de Sonvillier.

Au retour des deux délégués Outine et Perret à Genève, après la Conférence, il y eut une première escarmouche. Dans une séance de la Section centrale qui eut lieu à la fin de septembre, Malon interpella Outine, — avec lequel il avait été très intimement lié autrefois, — et lui fit de vifs reproches ; Outine, abasourdi par cette attaque inattendue, fut complètement démonté et ne sut que répondre. La scène fit du bruit, et Ozerof s’empressa de la raconter à Bakounine dans une lettre. Celui-ci répondit le 3 octobre (lettre imprimée dans la Correspondance. trad. française. p. 352) :


… La défaite d’Outine et le triomphe de Malon m’ont causé une véritable joie. Mon cher Ozerof, je t’en prie, donne-moi plus de détails dramatiques. Que faire, si ces commérages peuvent m’amuser, vieux que je suis ! C’est une faiblesse, mon cher, une faiblesse de vieillard, mais que veux-tu ? j’aime bien les commérages qui sont intéressants. Écris-moi donc si Olga [400] a assisté à cette défaite de son bien-aimé ? Est-il possible qu’Outine n’ait pas tenté de répondre aux terribles accusations de Malon ?

Votre programme [401] est assez mauvais, mais cela n’a pas d’importance : il s’agit avant tout de ce que vous pourrez faire pour la propagande et pour l’organisation.


Ceux des proscrits français qui avaient fondé, avec quelques Genevois, la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste — au premier rang parmi eux se trouvait Jules Guesde, journaliste de Montpellier, qui venait d’être condamné, en France, par contumace, à cinq ans de prison pour un délit de presse — avaient définitivement constitué leur groupe le 6 septembre en adoptant des statuts, et leur secrétaire. Retterer, avait écrit le même jour au Conseil général pour demander l’admission de la Section dans l’Internationale. La réponse de Londres se fit attendre fort longtemps ; dans la séance du lundi 25 septembre, tenue sous la présidence du Genevois Deshusses, Jules Guesde fit la motion « de mettre en demeure le Conseil général de Londres de se prononcer dans les huit jours » ; il fut décidé qu’une nouvelle lettre serait envoyée au Conseil général le vendredi suivant. On proposa d’imprimer les statuts de la Section ; Joukovsky fit observer qu’on ne pouvait pas les imprimer avant d’avoir reçu la réponse de Londres ; au vote, sept voix se prononcèrent pour qu’on attendît la réponse, douze votèrent pour l’impression immédiate [402].

Dans le courant de septembre s’était réuni à Lausanne le cinquième Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté. Mme André Léo, qui cherchait toutes les occasions de faire entendre une protestation indignée contre les atrocités commises par les hommes de Versailles, se rendit à ce Congrès, et y lut un discours dont la hardiesse effaroucha son auditoire, et qu’on ne lui laissa pas achever. Mais elle eut le tort, en voulant repousser toute solidarité avec certains blanquistes, de se laisser aller à prononcer des paroles dures à l’égard de deux hommes qu’elle appela « deux des plus malheureuses personnalités de la Commune [403] » : Raoul Rigault, qui était mort, et Th. Ferré, qui allait tomber deux mois plus tard sous les balles des bourreaux versaillais à Satory. Nous la blâmâmes d’avoir parlé de la sorte ; les exagérations — et elle en était coutumière — ne font de tort qu’à ceux qui s’y laissent aller. Adolphe Clémence prononça aussi un discours devant le même Congrès pour défendre la Commune dont il avait été membre [404].

Diverses publications allaient faire connaître enfin au public la vérité sur la Commune outragée et calomniée. J’ai déjà dit que Malon s’était mis à écrire, dès son arrivée à Genève, les chapitres d’un livre qu’il intitula La Troisième défaite du prolétariat français, et qui s’imprima à Neuchâtel, dans notre atelier ; mais il ne put paraître qu’au milieu de novembre. La première en date des publications de la proscription en Suisse fut le Livre rouge de la justice rurale, de Jules Guesde, qui parut en livraisons à l’imprimerie Blanchard, à Genève, depuis le mois d’octobre. Vint ensuite, au commencement de novembre, Hommes et Choses de la Commune, de Maxime Vuillaume, paraissant aussi en livraisons à l’imprimerie Blanchard. Enfin fut annoncée, pour paraître le 15 décembre, une Étude sur le mouvement communaliste, par G. Lefrançais, qui s’imprima, comme le volume de Malon, à l’atelier G. Guillaume fils, à Neuchâtel. Lefrançais vint à Neuchâtel en octobre pour s’entendre avec moi ; Charles Beslay, qui habitait alors une maison de campagne dans le quartier de Trois-Portes, et que j’avais eu l’occasion de voir déjà plusieurs fois, nous fit déjeuner ensemble chez lui : c’est ainsi que je fis la connaissance de ce brave homme qui, ancien instituteur, puis ancien comptable d’une compagnie de vidanges (comme il aimait à l’apprendre à ses nouveaux amis, en y mettant une coquetterie sui generis), s’était fait dans les dernières années de l’Empire une réputation d’orateur en exposant la thèse communiste dans les réunions publiques, où son émule et contradicteur Briosne défendait la doctrine proudhonienne. Je l’emmenai le jour même dîner à la maison, et il devint pour nous, dès ce moment, un ami que nous revoyions toujours avec plaisir ; sa conversation enjouée, abondante en anecdotes, en souvenirs qu’il se plaisait à conter, était des plus intéressantes ; la droiture de son caractère commandait l’estime ; s’il y avait, dans son langage, de l’âpreté à l’égard de ceux que, pour une raison ou une autre, il n’aimait pas, et même, parfois, des sévérités brusques envers ceux qu’il aimait, les sursauts d’une susceptibilité ombrageuse et les saillies d’un esprit caustique n’enlevaient rien à la réelle bonté de son cœur.

La proscription voulait avoir aussi ses journaux. Jules Guesde projetait de fonder un grand quotidien qui se serait appelé le Réveil international : il m’avait écrit pour me proposer de me charger, dans ce journal, de la rubrique « Confédération suisse ». Mais il fallait des capitaux pour faire vivre un périodique de ce genre, et Guesde ne put réussir à les trouver : le Réveil international n’eut que quelques numéros, et je n’ai point eu à y collaborer.

Un autre proscrit, A. Claris, d’ambition plus modeste, créa un journal hebdomadaire qu’il appela la Révolution sociale, et qui s’imprima, comme les livraisons de Guesde et de Vuillaume, chez la veuve Blanchard à Genève ; il eut pour collaborateurs Mme André Léo, Arthur Arnould, E. Razoua, L. Marchand. Le premier numéro parut le 26 octobre 1871.

Mme André Léo habitait Genève (11, Tour d’Arve. Plainpalais, puis 10, rue Pierre Fatio) depuis le milieu d’août. Elle s’était liée avec la famille de Charles Perron, qui avait fraternellement accueilli Malon ainsi que les parents adoptifs de celui-ci, le statuaire Ottin et sa femme. Mme Champseix s’était fait raconter le détail des querelles de l’Internationale de Genève, et, avec son impétuosité féminine, elle avait pris fait et cause pour ceux qu’elle jugea victimes de l’injustice et de la calomnie. C’est elle qui allait faire de la Révolution sociale un organe de revendication du principe d’autonomie et de liberté contre les projets de Marx et de sa coterie. Le 21 octobre, elle écrivait à sa jeune amie Mathilde Rœderer, à Bischwiller (Alsace) :


Oui, il y a des désunions dans l’Internationale, comme partout en ce monde. Ce sont les Allemands, par Marx, qui y font de la centralisation et du despotisme, la fausse unité, celle de Bismarck. L’élément latin proteste et s’oppose. Il y aura peut-être un partage. C’est fâcheux. Mais les grands courants qui travaillent le monde à cette heure doivent se faire sentir là comme ailleurs [405].


Le lendemain du jour où elle avait écrit cette lettre, elle assistait à une fête de l’Internationale genevoise, où Grosselin et Lefrançais prononcèrent l’un et l’autre un discours, et cette fête lui fournit le sujet de son premier article.

Après avoir décrit le cortège des internationaux de Genève, avec musique et drapeau rouge, défilant paisiblement « sous un doux soleil d’automne », elle plaisantait, d’un ton enjoué, Grosselin, « petit patron et député au Grand-Conseil », et sa longue harangue, « pleine d’excellentes intentions, et faite pour contenter tout le monde » ; elle expliquait à Grosselin qu’on ne peut pas « contenter à la fois les bourgeois et les prolétaires, l’Internationale et le Grand-Conseil », ni « donner à l’ouvrier le bien-être, la justice, l’égalité, sans rien ôter à personne ». Elle louait ensuite le discours de Lefrançais, qui avait remis les choses au point et qui « renfermait de bonnes vérités en peu de mots ». Puis elle terminait par une historiette significative, qui allait servir de point de départ à la campagne qu’elle entreprenait contre l’intrigue des hommes du Temple-Unique :


Au milieu des joies de cette fête, un fait étrange nous a frappé. Chaque membre de l’Internationale portait un nœud rouge. — Eh quoi ! vous avez négligé le signe distinctif, disons-nous à l’un des plus sérieux, des plus ardents, des plus vrais démocrates de ce pays [406], en l’abordant.

— Pas du tout. Je suis expulsé.

— Impossible ! Et pourquoi cela ?

— Pour les mêmes raisons qui font que je viens d’être refusé, nous dit un autre [407], frère de cœur de celui-là.

— Voulez-vous m’expliquer cette étrangeté ?

— Un autre jour. Ici, quoi qu’on ait fait, nous sommes de la fête, et l’heure est trop belle pour la troubler du récit de mesquines intrigues, de personnalités et de coteries. — Nous y reviendrons.


Dans le numéro suivant (2 novembre), elle y revenait en effet. On lui racontait la fondation de l’Alliance, créée par « des membres de l’Internationale, dont l’un possédait un nom européen, tels autres une réputation locale d’intelligence, de dévouement et de loyauté qui associaient à leur nom le respect et la sympathie » ; on lui disait les querelles qui suivirent le Congrès de la Chaux-de-Fonds [408] : « Les Sections des Montagnes acceptaient l’Alliance ; leur journal fut excommunié par le Conseil général... Quant aux Sections de Genève, elles s’occupèrent — je ne dis pas tous les membres, mais certains, par qui les autres se laissaient conduire — elles s’occupèrent de chasser de leur sein ces athées, ces anarchistes, qui avaient osé déclarer déchu le principe d’autorité. » L’auteur de l’article se récrie : « Vous me dites des choses si énormes !... Fantastique ! Est-ce donc M. de Bismarck qui règne au Conseil de Londres ? » L’interlocuteur ajoute : « Les citoyens expulsés eurent un tort grave, celui de rester passifs et de ne point accepter la lutte ; ils devaient à leurs frères, égarés par des intrigues, de les éduquer... Ils cédèrent au dégoût de voir des ambitions personnelles, et les jalousies et les acharnements qui s’en suivent, se donner carrière dans l’Association. » Sur quoi Mme André Léo s’afflige et dit : « Et moi qui avais cru que l’Association internationale était la société la plus démocratique qu’on put rêver, la plus large, la plus fraternelle ! » Son interlocuteur réplique : « Vous aviez raison, c’est bien là ce qu’elle doit être, ce qu’elle est en esprit, ce qu’il faut qu’elle soit ; car tous ceux qui voient en elle le grand instrument de la justice, ne l’abandonneront pas à la marche à rebours que travaillent à lui imprimer les cervelles allemandes et bismarckiennes... » Et l’auteur de l’article, après avoir entendu tout le détail de ce récit édifiant, s’écrie gaîment :


— Mais que la déesse Liberté nous soit en aide ! Car nous avons contrevenu à la dernière bulle papale, en divulguant ces choses aux Gentils [409], et en discutant l’infaillibilité du Conseil suprême. Nous voilà, nous aussi, menacés d’excommunication, et nous n’avons plus qu’à livrer notre âme au démon de l’Anarchie pour ce qui nous reste à dire.


Il y avait dans ce second article un mot de trop : il n’eût pas fallu parler de « M. de Bismarck «, ni de « cervelles bismarckiennes ». Quand nous eûmes, au Congrès de Sonvillier, à protester contre l’autoritarisme du Conseil général et contre les résolutions de la Conférence de Londres, la Fédération jurassienne sut se garder de ces fâcheuses exagérations de langage. Mais on trouvera sans doute que c’est tomber dans une faute plus grave encore que d’écrire, comme l’a fait Marx en 1872, à propos des articles de Mme André Léo dans la Révolution sociale :


Dès son premier numéro, ce journal s’empressa de se mettre au niveau du Figaro, du Gaulois, du Paris-Journal et autres organes orduriers dont il réédita les infamies contre le Conseil général [410].


Enfin, dans le n° 3 (9 novembre), Mme André Léo adressait des critiques très sensées aux résolutions de la Conférence, et écrivait des choses très justes sur « l’unité » :


Tandis que la France, après avoir, depuis le commencement de ce siècle, construit la fausse unité, qui réduit toutes les initiatives diverses, toutes les forces, toutes les puissances, à la capacité d’une seule volonté et d’un seul cerveau, s’apercevant enfin de son erreur, s’efforce de détruire son œuvre, et arrache, en s’ensanglantant elle-même, la tunique fatale qui l’étouffe et la consume, l’Allemagne, la neuve, l’originale Allemagne, recommence, en l’an 1871, l’œuvre du grand Napoléon. Elle ne l’a pas inventée, c’est vrai, mais depuis cinquante ans elle la rumine. Et tandis que le courant de la Révolution, un instant dévié, roule vers l’Océan de la liberté, l’Allemagne, elle, remonte vers le despotisme.


Mais ensuite, se laissant tout à fait emporter non par le « démon de l’Anarchie », mais par cette intempérance de langue qui lui avait déjà joué un mauvais tour à Lausanne, elle disait ceci :


Le pangermanisme est là, et il affecte comme une maladie tous les cerveaux allemands, si bien que, lorsqu’ils font du socialisme, c’est encore avec cela. Bismarck ayant tourné la tête à tout le monde, du Rhin à l’Oder, en même temps que Guillaume Ier se faisait empereur, Karl Marx se sacrait pontife de l’Association internationale [411].


Cette phrase est regrettable ; elle nous choqua, et je le fis savoir à l’auteur [412]. Mais cet écart de plume n’enlève rien à la solidité des conclusions de l’article. Mme André Léo a très bien compris la portée de la lutte qui commençait dans l’Internationale, et elle la rattache, avec logique, aux revendications de la Commune contre l’État :


L’unité nouvelle n’est pas l’uniformité, mais son contraire ; c’est l’expansion de toutes les initiatives, de toutes les libertés, de toutes les conceptions, reliées par le seul fait d’une nature commune ;... c’est cette autonomie du citoyen, réalisée par l’autonomie du premier groupe social, la Commune, que la France vient d’ébaucher, en tâtonnant, de sa main blessée par le fer de l’unité despotique. C’est le second acte de la grande Révolution qui commence... Et l’Association internationale, agent naturel de cette œuvre, irait, à la suite de cerveaux étroits et affolés, recommencer l’épreuve faite, et si cruellement faite, de 1802 à 1871 ! Cela ne saurait être. Que la politique du vieux monde aille de ce côté ; le socialisme n’a rien à faire avec elle ; pour lui, c’est le chemin opposé qu’il doit prendre, celui de la liberté de tous dans l’égalité [413].


Comme complément de ce dernier article, je donne un passage d’une autre lettre de Mme André Léo à Mathilde Rœderer, du 12 novembre. Elle y dit à sa « bonne et chère enfant » :


Nous faisons ici une campagne contre les résolutions de la Conférence de Londres, qui sont unitariennes et autoritaires, et contre Karl Marx, le mauvais génie, le Bismarck de l’Association internationale. C’est moi qui ai attaché le grelot. Vous avez dû voir tout cela si vous recevez la Révolution sociale [414].


Le Conseil général de Londres observait toujours le silence envers la Section de propagande et d’action socialiste de Genève ; mais ce silence était par lui-même assez significatif. D’ailleurs, on savait maintenant que par une résolution de la Conférence, il était « désormais défendu aux Sections de former des groupes séparatistes sous le nom de Sections de propagande, etc. » ; par conséquent le groupe « de propagande et d’action révolutionnaire socialiste », formé par « les révolutionnaires socialistes français et autres, victimes de tous les régimes despotiques, et obligés de chercher un refuge à Genève [415] », se voyait qualifié de « séparatiste », et se trouvait bien nettement mis à l’index. Cette situation, loin de lui être défavorable, lui amena de nouveaux adhérents ; et Lefrançais, Malon, Ostyn, d’autres encore, sans en être membres, car ils appartenaient toujours à la Section centrale (Temple-Unique), prenaient fait et cause pour lui. Les socialistes du Jura, qui depuis deux années supportaient seuls le poids de la lutte pour la liberté, contre les intrigues de la coterie Marx-Outine, ne pouvaient qu’être enchantés de voir du renfort leur arriver, et de constater que toute la proscription communaliste en Suisse, après s’être rendu compte de la situation, se prononçait dans le même sens qu’eux.

La circulaire privée du Conseil général, Les prétendues scissions dans l’Internationale (5 mars 1872), dit, p. 14, que « dans une lettre de Malon, du 20 octobre 1871, cette nouvelle Section adressa au Conseil général pour la troisième fois la demande de son admission dans l’Internationale ». Ce passage tendrait à faire croire qu’à ce moment-là Malon était membre de la Section de propagande ; or il n’en est rien, comme l’a expliqué Jules Montels (lettre au Bulletin de la Fédération jurassienne, n°s 10-11, 15 juin 1872) : « Dans une des séances d’octobre dernier, — écrit Montels, — à laquelle assistait Malon, non comme membre de la Section, mais simplement à titre d’international, — il était encore membre de la Section du Temple Unique, — Malon combattit vivement la proposition que j’avais faite de rompre avec Londres, parce que, disais-je, la résolution de la Conférence touchant les Sections de propagande montre clairement qu’il y a parti pris de nous évincer. Malon, je le répète, non-seulement combattit ma proposition, mais proposa de renouveler une dernière tentative de conciliation auprès de Londres. Sa proposition fut acceptée. »

Le moment était venu pour nous d’examiner à nouveau la proposition qui avait été faite dès le mois d’octobre 1870 par la Section de Neuchâtel : de constituer une Fédération nouvelle, qui prendrait le nom de Fédération jurassienne, et, par là, de constater que l’ancienne Fédération romande, dont nous nous considérions comme les authentiques continuateurs, avait cessé d’exister. Il était nécessaire, en outre, de nous prononcer au sujet des résolutions de la Conférence de Londres, et d’affirmer bien haut que nous ne les acceptions pas et que nous en appelions à un Congrès général. Nous nous concertâmes, et l’opinion unanime fut qu’il convenait de convoquer dans le plus bref délai possible un Congrès de nos Sections, pour aviser.

De son côté, la Section de propagande de Genève, menacée dans son existence même par les décisions de la Conférence, avait résolu de protester, et de communiquer sa protestation aux diverses Fédérations de l’Internationale, en les engageant à se joindre à elle. Elle vota, dans une séance tenue dans les derniers jours d’octobre, une résolution à cet effet, et délégua Joukovsky auprès des Sections du Jura pour la leur communiquer.

Joukovsky vint à Neuchâtel le dimanche 29 octobre, et fit part à la Section réunie de l’objet de sa mission. La Section de Neuchâtel, délaissée pendant la guerre par un grand nombre de ses membres, avait repris de la vie, et avait été renforcée par l’adhésion de quelques réfugiés français qui habitaient la ville, Gaffiot, Rougeot, les deux Berchthold, Huguenot, Mahler, Jeallot, Bastelica, qui avait dû quitter Londres, était arrivé à Neuchâtel dans le courant d’octobre, et travaillait comme typographe à l’imprimerie G. Guillaume fils [416]. Malon se trouvait en ce moment à Neuchâtel ; il y était venu rendre visite au vannier Gaffiot, chez lequel il projetait d’entrer en apprentissage.

Dans une lettre écrite, de la gare des Convers, à un correspondant de Genève [417], le lendemain 30, Joukovsky dit :

« Hier nous avons délibéré [à Neuchâtel] jusqu’à six heures du soir. Malon, Gaffiot, Baslelica, Guillaume et deux autres membres de la Section ont pris part à la discussion. Guillaume s’est mis nettement de notre côté. Malon croit que nos résolutions sont excellentes, seulement, selon lui, elles arrivent quinze jours trop tôt. Il faut, dit il, avoir tout le droit pour nous, il faut que Londres nous réponde un oui ou un non. Bastelica croit, à son tour, que notre résolution ne peut avoir de valeur qu’en tant qu’il se trouvera des Fédérations adhérant à nos considérants.

« Je crois avoir convaincu mes compagnons que, dans la lutte qui s’engage, nous n’avons plus rien à attendre. Le Comité fédéral de Saint-Imier prendra, je crois, une résolution complètement conforme à la nôtre. Toutefois sa résolution ne peut être autre chose qu’une proposition de sa part à toutes les Sections de la Fédération. Nos vingt Sections seront représentées à notre prochain Congrès régional [418]. Supposons que les délégués votent nos propositions à l’unanimité. Dans ce cas, le Comité fédéral fait une circulaire à toutes les Sections de l’Association internationale ; outre ça il faut envoyer un délégué en Espagne [419], un en Belgique. Il faut également se mettre au courant des affaires en Allemagne.

« Les réfugiés français qui se trouvent à Londres ont fondé une Section qui, comme nous, est rejetée par le Conseil général [420]. Serraillier et Vaillant sont les deux qui restent avec Marx.

« J’ai quitté Neuchâtel à dix heures cinq ;... à trois heures quinze je serai à Sonvillier [421]. »

Joukovsky cède ici, comme souvent, au désir de se donner de l’importance. Il se représente, et représente à son correspondant, le Congrès régional, dont la convocation était imminente et avait déjà été discutée, comme devant se réunir sur l’initiative du groupe de Genève, et spécialement pour adopter la résolution proposée par ce groupe. En réalité, le Comité fédéral allait délibérer sur une proposition qui avait été précédemment l’objet d’un échange d’idées entre ceux des membres de nos Sections qui appartenaient à notre intimité, — intimité dont ni Joukovsky ni aucun des proscrits français, à ce moment, ne faisaient partie.

Le 3o octobre, il y eut à Saint-Imier une réunion à laquelle Joukovsky fut admis ; il y fut décidé que le Comité fédéral convoquerait le Congrès régional pour le dimanche 12 novembre à Sonvillier ; et dès le lendemain Schwitzguébel rédigea une circulaire aux Sections pour leur annoncer la convocation de ce Congrès et les inviter à s’y faire représenter. Le mercredi 1er novembre, Joukovsky était au Locle, où il donnait connaissance des considérants de la Section de propagande de Genève ; les internationaux de l’endroit, en apprenant la date fixée pour le Congrès par le Comité fédéral de Saint-Imier, la jugèrent trop rapprochée ; ils émirent l’avis qu’il vaudrait mieux choisir le premier dimanche de décembre, si on voulait que les Sections fussent convenablement représentées. Le lendemain jeudi Joukovsky retourna à Sonvillier ; mais le Comité fédéral, sans s’arrêter aux objections du Locle, déclara vouloir s’en tenir à la date du 12 novembre : d’ailleurs, les circulaires aux Sections étaient déjà parties. Joukovsky s’en retourna à Genève en repassant par Neuchâtel.

Voici le texte de la circulaire par laquelle fut convoqué le Congrès de Sonvillier :


Association Internationale des Travailleurs.
Fédération romande.
Quatrième circulaire aux Sections.
Compagnons,

Depuis longtemps déjà, notre Congrès régional aurait dû être convoqué ; mais les événements dont l’Europe a été le théâtre, et la situation particulière qui en est résultée pour l’Internationale, rendaient impossible la convocation de nos délégués [422].

Tous les esprits se tournaient vers les Communes révolutionnaires de France, qui, à plusieurs reprises, essayèrent de s’affranchir pour ouvrir au peuple travailleur l’ère de son affranchissement économique. Lyon, Marseille et Paris succombèrent sous les coups de la bourgeoisie, dont l’organisation, il faut le dire, s’est montrée plus forte que la nôtre.

La lutte héroïque du peuple de Paris, les nombreux sacrifices qu’il a faits au nom de l’affranchissement des travailleurs, la non-réussite de cette formidable lutte communale, — tout ceci devait faire réfléchir les internationaux. Quant à nous, compagnons, nous pensons que l’Association internationale des travailleurs entre, dès maintenant, dans une nouvelle phase, car elle doit s’organiser de manière à pouvoir utiliser, au profit des travailleurs, toute lutte partielle qui pourrait s’engager entre ces derniers et la bourgeoisie.

Une autre cause qui fait entrer l’Internationale dans une nouvelle phase, c’est l’attitude dictatoriale du Conseil général vis-à-vis des Sections. La Conférence tenue dernièrement à Londres a pris des résolutions qui nous concernent de près. Vous savez tous qu’une scission s’était produite au Congrès de la Chaux-de-Fonds en 1870. La minorité dissidente [les Genevois et les coullerystes de la Chaux-de-Fonds] s’est arrogé le titre de Fédération romande. Nous avions compté sur l’esprit d’impartialité qui devrait animer les membres du Conseil général, et nous espérions longtemps qu’il mettrait fin à ce conflit, en nous reconnaissant au moins le droit d’existence comme Fédération à l’égal de nos confrères de Genève. Eh bien, le Conseil général s’est enfermé dans un silence inexplicable. Il ne nous restait qu’une seule issue : c’était d’attendre la convocation du Congrès général, qui mettrait fin au conflit.

Mais, d’un côté, nous voyons que la convocation du Congrès général est presque impossible pour le moment ; d’un autre côté, la Conférence de Londres, tenue secrète pour nous, et convoquée par le Conseil général, a pris des allures dictatoriales en lançant des décrets [423], ce qui est contraire aux principes fondamentaux de l’Internationale.

Tout ceci nous oblige, compagnons, à convoquer le plus tôt possible notre Congrès régional, qui aura à arrêter une ligne de conduite conforme aux intérêts généraux de l’Association et à ceux particuliers de notre Fédération.

L’ordre du jour que nous vous proposons est le suivant :

1° Rapport du Comité fédéral ;

2° Le Conseil général et la Conférence de Londres ;

3° La réorganisation de la Fédération et la révision de ses statuts ;

4° Le Congrès ouvrier suisse.

Compagnons, nous sommes sûrs que vous répondrez à notre appel par l’envoi de vos délégués, et que de leurs délibérations ressortira une consolidation des liens qui unissent nos Sections.

Le Congrès aura lieu le 12 novembre, à Sonvillier (Jura bernois). La séance d’ouverture aura lieu à neuf heures du matin à l’Hôtel de la Balance. Ayez l’obligeance de nous aviser du nombre de délégués qui viendront au Congrès.

Salut et solidarité.

Pour le Comité fédéral romand :
Le secrétaire correspondant, Adhémar Schwitzguébel.

Sonvillier-Saint-Imier, le 31 octobre 1871.


Nous allions avoir, au Congrès de Sonvillier, à organiser notre Fédération sur des bases nouvelles, et à faire connaître aux autres Fédérations de l’Internationale notre sentiment sur les actes de la Conférence de Londres, en leur envoyant une circulaire. Je présentai à la Section de Neuchâtel un projet de statuts fédéraux que j’avais élaboré ; ce projet fut adopté par elle pour être présenté en son nom au Congrès. Je pensai en outre que la rédaction de la circulaire à envoyer aux Fédérations ne devait pas être laissée au hasard d’une improvisation hâtive au moment du Congrès, et qu’il serait prudent de préparer, à tête reposée, un projet qui pût servir de base de discussion ; je m’occupai en conséquence à rédiger ce projet, dans les jours qui précédèrent immédiatement la réunion de Sonvillier.


Il faut maintenant faire connaître comment Bakounine employa les mois de septembre et d’octobre et la première moitié de novembre. On a vu que, dans les derniers jours d’août, il travaillait à un second article contre Mazzini. Pendant la plus grande partie de septembre, il désigne encore ce manuscrit, dans son calendrier-journal, sous le nom de 2d article Mazzini. A partir du 26 septembre, il l’appelle « brochure » : 2de brochure Mazzini, 2de brochure mazzinienne. Il s’interrompt après le 1er octobre, pour écrire, du 2 au 4, une réponse à l’Unità italiana, journal mazzinien de Milan ; cette réponse paraît, traduite en italien sous le titre de Risposta all’ « Unità italiana » per M. Bakounine, dans le Gazzettino rosa des 10, 11 et 12 octobre [424] ; puis il reprend la rédaction de la brochure, du 5 au 14.

La polémique contre le parti mazzinien mit Bakounine en relations avec quelques hommes nouveaux, qui entrèrent en correspondance avec lui : on voit apparaître à ce moment, pour la première fois, dans son calendrier-journal, trois noms, ceux de Carlo Terzaghi (18 septembre), de Carmelo Palladino (16 septembre) et de Vincenzo Pezza (8 octobre), qui lui écrivent. Terzaghi rédigeait à Turin le Proletario : c’était un détraqué qui, après avoir offert ses services alternativement à Bakounine et à Marx, finit par les vendre à la police. Carmelo Palladino, jeune avocat napolitain, avait reconstitué avec l’aide de Carlo Cafiero, d’Errico Malatesta et de quelques autres, la Section internationale de Naples, fort malade depuis 1870 et finalement dissoute par un arrêté du ministre de l’intérieur du 14 août 1871. V. Pezza écrivait dans le Gazzettino rosa sous le pseudonyme de « Burbero », et il allait devenir le plus ardent propagandiste de l’internationale en Italie jusqu’au moment où une mort prématurée l’enleva, à la fin de 1872. Il n’y eut entre Bakounine et Palladino que des relations épistolaires [425] ; mais Pezza vint le voir à Locarno le 15 octobre, et il se fit aussitôt entre eux une « entente complète ». La Roma del Popolo du 12 octobre avait publié une adresse de Mazzini aux délégués ouvriers qui devaient se réunir en Congrès à Rome le 17 novembre : c’était sans doute cette manifestation du chef républicain qui avait motivé la visite de Pezza. Du 17 au 19, Bakounine s’occupe encore de la 2de brochure Mazzini ; mais le 19 au soir il commence la rédaction d’une « Circulaire en réponse à la circulaire de Mazzini », et s’absorbe dans cette besogne jusqu’au 28. Le manuscrit de cette circulaire, qu’il avait envoyé à Pezza, fut imprimé clandestinement à Naples, et distribué aux délégués du Congrès [426] ; il en a été fait une réimpression à Ancône en 1885, sous le titre : Il socialismo e Mazzini [427]. Bakounine ne reprend pas tout de suite la brochure Mazzini : du 28 octobre au 4 novembre, une longue lettre à écrire aux amis des Montagnes, puis des préoccupations de famille, l’en détournent : il s’y remet du 5 au 15 novembre. Il m’avait expédié, dès le 17 octobre, les pages 25-49 de son manuscrit pour l’imprimer (l’envoi des pages 1-24 n’est pas noté) ; le 16 novembre il m’en envoya la fin, pages 5o-110 ; l’impression en fut achevée six semaines après. Ce manuscrit forma, précédé de l’article paru en août dans la Liberté, une brochure ou plutôt un petit livre, que l’auteur intitula : La Théologie politique de Mazzini et l’Internationale, première partie. J’en parlerai plus loin.


Mais je dois, ici, achever l’histoire d’un autre manuscrit plus considérable, celui qui était destiné à former la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique. J’ai dit (p. 160) que Bakounine m’avait repris les feuillets 139-285 de ce travail, et qu’il avait rédigé du 5 juin au 13 juillet un « Préambule pour la seconde livraison » (il en écrivit quelques feuillets seulement). Il m’avait écrit, le 10 juin, que le manuscrit de cette seconde livraison ne tarderait pas à m’arriver au complet, et qu’il avait confiance que la somme nécessaire pour l’impression se trouverait bientôt (p. 155).

D’autre part, Sibiriakof m’avait écrit de Munich, le 9 juin, en me répétant qu’il ne pouvait plus envoyer d’argent pour le moment ; que peut-être il pourrait en envoyer dans un ou deux mois, mais que « en tout cas la somme envoyée ne dépasserait pas deux cents francs ». Ensuite je n’avais plus entendu parler de rien, jusqu’au 20 septembre. Ce jour-là, je reçus une lettre de Sibiriakof, du 23, me demandant de lui fournir à nouveau le devis de l’impression de la seconde livraison, qu’il avait égaré ; il ajoutait que, sans qu’il put promettre positivement d’envoyer l’argent, il était très probable qu’il serait en mesure de le faire. Je lui expédiai le devis demandé (512 francs, se divisant ainsi : 8 feuilles à 55 fr. pour mille exemplaires, 440 fr. ; mille couvertures, 24 fr. ; brochage, 6 fr. par feuille pour mille exemplaires, 48 fr.) ; mais je ne reçus point d’argent, et Bakounine renonça à me renvoyer son manuscrit, préférant employer pour l’impression de la brochure Mazzini les ressources qu’il pourrait recueillir. Son calendrier-journal indique qu’il reçut de Sibiriakof deux cents francs le 11 octobre.

Le contenu des feuillets 139-210 du manuscrit de L’Empire knouto-germanique avait été composé à Genève à l’Imprimerie coopérative ; cette composition (dont il existe une épreuve parmi les papiers laissés par Bakounine) formait un chapitre intitulé Sophismes historiques de l’École doctrinaire des communistes allemands ; elle est restée inutilisée. Les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 211-213, perdus) ont été publiés en 1882 à Genève, par les soins de nos amis Carlo Cafiero et Élisée Reclus, sous ce titre qui est de leur invention : Dieu et l’État. L’avertissement que les deux éditeurs ont placé en tête de ce petit volume montre qu’ils ne connurent pas le véritable caractère des feuillets qu ils avaient entre les mains : ils ne soupçonnèrent point qu’ils se trouvaient en présence d’une partie de ce qui aurait formé, si l’argent n’eût pas manqué pour en faire l’impression en 1871, la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique ; ils disent, en effet : « Le mémoire que nous publions aujourd’hui n’est en réalité qu’un fragment de lettre ou de rapport. Composé de la même manière que les autres écrits de Bakounine, il a le même défaut littéraire, le manque de proportions ; en outre, il est brusquement interrompu ; toutes les recherches faites par nous pour retrouver la fin du manuscrit ont été vaines. » Cette dernière assertion est incompréhensible pour moi : car cette fin du manuscrit — qui existe encore aujourd’hui — devait être, aussi bien que la partie publiée par Reclus et Cafiero, dans la caisse contenant les papiers inédits de Bakounine, caisse qui m’avait été envoyée en 1877, et que j’ai remise à Élisée Reclus en 1878. Les feuillets 248-280, que Reclus et Cafiero n’avaient pu « retrouver », sont encore inédits.

Bakounine avait écrit, du 5 au 15 avril 1871, cinquante-cinq feuillets, 286-340, qui forment une longue note se rattachant à la dernière phrase du feuillet 285 ; le contenu de ces feuillets a été publié en 1895 par Max Nettlau, sous ce même titre Dieu et l’État qu’avaient choisi les éditeurs des feuillets 149-247, aux pages 263-326 du volume intitulé Michel Bakounine : Œuvres (Paris, Stock). Quant aux quatorze feuillets écrits en juin-juillet 1871 pour servir de « Préambule pour la seconde livraison », le commencement en a paru sous le titre : La Commune de Paris et la notion de l’État, par les soins d’Élisée Reclus, dans le Travailleur, de Genève, en 1878 ; le texte complet de ces feuillets inachevés a été publié ensuite à Paris, en 1892, sous le même titre, par Bernard Lazare, dans les Entretiens politiques et littéraires.


J’ai parlé de préoccupations d’ordre privé, qui étregnirent l’esprit et le cœur de Bakounine dans les premiers jours de novembre ; à ces préoccupations se joignaient de cruels soucis matériels. Ce qui lui restait de temps et de force physique et morale, en dehors de ces affaires absorbantes, il le consacrait en première ligne aux choses d’Italie, avec la passion qu’il apportait à tout ce qui avait pour lui l’attrait du nouveau. Il suivait néanmoins, de loin, ce qui se passait dans la Suisse française et à Londres ; on a vu sur quel ton il écrivit à Ozerof, le 3 octobre, au sujet de la scène qui avait eu lieu entre Malon et Outine au Temple-Unique. Malon lui-même, sans doute à la demande d’Ozerof, lui écrivit le 11 octobre ; Bakounine lui répondit le 16, et lui écrivit de nouveau le 4 novembre. Il ne connut les résolutions de la Conférence de Londres que le 29 octobre ; et si, comme son calendrier-journal le montre, il correspondit avec nous à ce sujet, il ne prit néanmoins aucune part à la préparation du Congrès de Sonvillier, et resta étranger aux résolutions qui y furent adoptées, et dont il n’eut connaissance que le 20 novembre. Je reproduis ci-après le contenu de son calendrier-journal pour le mois d’octobre et de novembre [428] ; on verra combien est erronée l’opinion de ceux qui attribuèrent à Bakounine une part prépondérante dans la révolte des internationaux du Jura et des réfugiés de Genève contre le Conseil général et la Conférence de Londres, et dans la fondation de la Fédération jurassienne :


Octobre 1er [429]. Devais payer à Chiesa [430] 5o fr, et je n’ai pas pu. Télégraphié pour le tabac et l’arsenic. — 2. 80 fr. reçus de Schwitzguébel. Chiesa vient le matin avec le syndic d’Ausonio [431]. — 3. Lettre de James. — 4. Lettre à James. — 6. Télégramme de Guillaume. — 8. Commencé tabac ; arsenic non reçu. Lettre de Burbero. — 9. Lettres de James, d’Adhémar... [432] Lettre aux Montagnes. Argent pas — ne vient pas — inquiétude — que faire ? Télégramme à Köller [433] arsenic. 11. Reçu de Sibiriakof 200 fr. ; payé Mme Thérèse et charcutière, chacune 70 fr. Lettre à James, envoyée. — 13. Lettres de Malon, de Ross, billet de James. — 14. Télégraphié à James pour livres et à Ad. Vogt pour arséniate.— 15. Arrivé Burbero ; entente complète. — 16. Pezza parti 4 h. matin. Longues lettres à Malon et Guillaume envoyées. — 17. Envoyé à Guillaume manuscrit [Mazzini] pp. 24-49 avec lettre à Adhémar. — 21. Deux lettres de Guillaume ; écrit et envoyé lettre à Guillaume. — 22. Envoyé 1re moitié circulaire [en réponse à la circulaire de Mazzini] à Paolo ; lettre à Guillaume. — 25. Remis les derniers 10 fr. pour le marché. Rien n’arrive. Que faire ? Reste 3 fr. 35. — 26. Lettre à Guillaume. Point d’argent ; que faire? — 27. Point d’argent. Plan d’emprunt. — 28. Fin de la circulaire, en tout 25 feuilles (près de 100 pages) envoyées à Burbero. — 29. Demandé à Gavirati sa signature ; refusé. Lettre de James ; longuissime lettre aux amis des Montagnes. Résolutions de la Conférence. — 31. Zaytsef arrivé. Envoyé lettres... à Guillaume.

Novembre 1er. Lettres... de James. Envoyé lettres... à James. J. [434] mort ; Antonie demi-folle, — veut partir printemps [435]. — 2. Antonie n’a pas dormi. Avec Zaytsef envoie télégramme à Krasnoïarsk : lettres à… et plus tard d’Antonie à Moscou. Soir, Antonie dort mieux. Lettre de Charles [Gambuzzi], envoie 100 fr. ; Zaytsef parti à 3 h. — 4. Antonie aujourd’hui mieux. Lettre à Malon. Lettre de James. — 5. Quelle réponse télégraphique recevrons-nous ? — 6. Point de réponse télégraphique encore ! Antonie calme, mais désespérée, tremble pour ses parents. — 7. Point de réponse. Lettre de James (4o fr. d’Adhémar). — 9. Lettre de James. Soir arrive Terzaghi ; journée avec Terzaghi jusqu’à 4 h de la nuit ; à 4 h. part Terzaghi. — 10. Lettre à Guillaume. Télégramme de Guillaume. Point de télégramme, point d’argent. — 11. Envoyé lettres... à Guillaume. Lettre du commissaire [436] ; Mordasini. Envoyé dictionnaire à Terzaghi. — 13. Lettre de Sophie [437], tous en vie : joie. Le charcutier veut bien attendre. — 15. Lettre de Sentiñon. — 16. Envoyé à Guillaume deux paquets manuscrit [Mazzini], pages 5o-11o inclusivement, et lettre. — 17. Simon vient ; avec lui chez secrétaire. — 18. Avec Simon à la municipalité. — 20. Ni argent ni lettre d’Irkoutsk. Envoyé lettres... à Bastelica. Soir, lettre de Guillaume. — 21. Lettre de Schwitz. — 22. Emilio m’apporte 5o fr. — 23. Lettre de Gambuzzi avec 100 fr. — 24. Paye charcutier 100 fr. — 25. Lettre à mes frères. Ross et Smirnof arrivent de Zurich. — 26. Ross et Smirnof partent pour Genève. — 28. Lettres... de Guillaume, de Bastelica. — 30. Lettre à James et Adhémar.


Je complète cette citation, qui montre combien fut minime, à ce moment, la part prise par Bakounine à la lutte que nous menions contre la coterie autoritaire dans l’Internationale, en reproduisant in-extenso, à cause des détails intéressants qu’elle contient, une lettre de Bakounine à Ogaref (en russe [438]) écrite le surlendemain du jour où avait eu lieu le Congrès de Sonvillier. Bakounine entretient son ami de ses préoccupations du moment ; il en a trois : le chagrin de sa femme, la détresse pécuniaire où il se trouve, sa polémique italienne. De Marx, d’Outine, et de la Fédération jurassienne qui vient de se fonder [439], pas un mot. Voici cette lettre :


14 novembre 1871. Locarno.

Mon cher vieil Aga,

Je ne t’ai pas écrit depuis bien longtemps, parce que ma situation est devenue tout à fait impossible et qu’elle empire de jour en jour, de sorte que je ne puis te dire rien de gai.

1° Ma femme a perdu son dernier frère ; elle-même et toute sa famille sont au désespoir. Elle a des inquiétudes pour la vie de sa mère, de son père, de ses sœurs. Je ne la quitte ni de jour, ni de nuit, afin de la tranquilliser quelque peu en la persuadant que tous les autres membres de la famille sont sains et saufs. Nous avons dépensé les vingt-cinq derniers francs qui nous restaient pour envoyer un télégramme à sa sœur, à Krasnoïarsk. Mais voilà dix jours d’écoulés déjà [440], sans que nous ayons obtenu une réponse quelconque. Peut-être le télégramme a-t-il été saisi par la police, ou encore quelque nouveau malheur est-il arrivé. Je tremble à cette idée ;

2° À cet état de fièvre s’ajoute encore l’absence complète d’argent, et, par dessus le marché, des dettes partout : des réclamations de la propriétaire de la maison, de l’épicier, du charcutier, ces deux derniers nous ont refusé crédit, et, depuis hier, nous n’avons plus de viande à table ; bientôt nous n’aurons ni bougies, ni chauffage. Et je ne sais plus où trouver de l’argent. Les sœurs d’Antonie nous en enverront peut-être, si le gouvernement ne le saisit pas. Je te prie de n’en souffler mot à personne, afin que toute la colonie de Genève ne se mette pas à faire des commérages à ce propos, ce qui pourrait faire évanouir notre dernier espoir.

Jusqu’ici je n’avais pas cessé d’espérer que mes frères m’enverraient quelque secours, et ils l’eussent fait assurément si tes chers « protégés », Mme Herzen et son charmant beau-fils, n’avaient fait des vilenies à mon égard ; car Louguinine était très disposé à s’occuper de cette affaire et y mettait toute son ardeur [441]. Mais ils voulurent y apporter leur part de vilenies. Que ceux qui nient ce fait se plaisent à l’ignorer, je n’en puis, moi, faire autant. Eh bien, que le diable les emporte !

3° Malgré tout cela je continue à travailler dans la mesure de mes forces — je poursuis en Italie une lutte à outrance contre les mazziniens et les idéalistes. Tu trouves que tout cela n’est pas nécessaire. Eh bien, sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres encore, je ne suis pas d’accord avec toi. Dans cette affaire aussi, les Herzen ont cherché à me nuire. Ils ont envoyé à Mazzini la traduction de la diatribe qu’Alexandre Ivanovitch [Herzen] avait écrite contre moi et qui a été publiée dans ses Œuvres posthumes [442]. Elle a paru dans l’Unità italiana. Tout cela ne sert à rien. Je ne me suis pas seulement donné la peine d’y répondre. Laissons les chiens aboyer à leur gré.

Voilà, cher ami, le tableau de ma vie actuelle. Tu comprendras, à présent, que je ne pouvais avoir grande envie d’écrire. Je finis mes jours dans la lutte, et je lutterai tant que mes forces ne m’abandonneront pas.

Adieu, je t’embrasse, de même que tous les tiens. Enfin, les journaux russes me sont arrivés. Je te les renverrai, mais non affranchis. Je n’affranchis même pas cette lettre. Remets celle qui y est jointe à Ozerof. Il est prolétaire comme moi, donc on ne peut pas lui adresser des lettres non affranchies.

Ton M. B.

Nous avons eu la visite de Zaytsef ; il paraît que c’est un homme de bien.



QUATRIÈME PARTIE


LA FÉDÉRATION JURASSIENNE : PREMIÈRE PÉRIODE


(Novembre 1871 — Septembre 1872)




I
Le Congrès de Sonvillier (12 novembre 1871) : fondation de la Fédération Jurassienne. — La circulaire de Sonvillier.


La Section centrale de Neuchâtel élut pour ses délégués au Congrès de Sonvillier un ouvrier serrurier, Auguste Dupuis, et moi. Nous partîmes le samedi après-midi 11 novembre, et nous voyageâmes, de Neuchâtel à Sonvillier, avec les deux délégués de la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève, Jules Guesde et Joukovsky. À ceux-ci s’étaient joints, à titre individuel, Lefrançais et Malon, qui désiraient assister au Congrès pour faire la connaissance des internationaux du Jura. Le train, marchant d’abord dans la direction de l’ouest, traversa, en vue du lac de Neuchâtel, des campagnes plantées de vignes, puis des prairies et des bois, pour s’arrêter à Chambrelien, gare de « rebroussement » ; se dirigeant ensuite vers le nord-est, il s’éleva, par une pente assez raide, le long du versant nord du Val de Ruz, à travers des forêts de sapins, jusqu’à l’entrée du grand tunnel dit des Loges, dans lequel il s’engouffra pour une dizaine de minutes ; il en ressortit à la petite gare des Convers, située, comme au fond d’un puits, dans un site sauvage, au pied du Roc Mil-Deux, et entre l’extrémité du tunnel des Loges et l’entrée du second tunnel, plus court, dit du Mont-Sagne, qui conduit à la Chaux-de-Fonds. Aux Convers, nous quittâmes le train pour prendre la voiture postale, et, à la nuit tombante, nous arrivions, après avoir descendu le val supérieur de la Suze et traversé le village de Renan, au village de Sonvillier. Nos compagnons français avaient examiné d’un œil curieux, pendant toute la durée du trajet, ce pays d’un aspect si inattendu, qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils étaient accoutumés à voir ; ils entraient dans un monde inconnu, qui leur réservait des impressions tout à fait nouvelles.

Accueillis à bras ouverts par les camarades de Sonvillier et par ceux des délégués qui étaient déjà arrivés, nous nous logeâmes à l’hôtel de la Balance.

Le dimanche matin, à neuf heures, le Congrès s’ouvrit, dans la grande salle de l’hôtel. Huit Sections seulement, sur celles qui formaient notre Fédération, étaient représentées ; en voici la liste, avec les noms des délégués :

Section centrale du Locle : Frédéric Graisier, graveur ; Auguste Spichiger, guillocheur ;

Section de propagande de la Chaux-de-Fonds : Numa Brandt, horloger ;

Section centrale de Neuchâtel : A. Dupuis, serrurier ; James Guillaume, typographe ;

Section centrale du district de Courtelary : Henri Devenoges, monteur de boîtes ; Léon Schwitzguébel, guillocheur ;

Cercle d’études sociales de Sonvillier : Fritz Tschui, horloger ; Justin Guerber, graveur ;

Cercle d’études sociales de Saint-Imier : A. Scheuner, horloger ; Louis Cartier, horloger ;

Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary : Charles Chopard, graveur ; Alfred Jeanrenaud, guillocheur ;

Section de Moutier : Christian Hofer, horloger.

La Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève n’appartenait pas à notre Fédération, et le Conseil général de Londres ne l’avait pas admise dans l’Internationale ; mais ses délégués, Jules Guesde, journaliste, et Nicolas Joukovsky, instituteur, furent reçus comme membres du Congrès, car ils apportaient l’adhésion de leur Section à la Fédération nouvelle que le Congrès avait pour mission d’organiser.

« Un certain nombre de membres des Sections les plus voisines assistaient au Congrès, outre les délégués ; on pressentait qu’il devait s’y passer quelque chose d’important, et que le conflit interminable qui, depuis bientôt deux ans, mettait en péril l’Internationale en Suisse, allait recevoir une solution. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 223.)

Auguste Spichiger, du Locle, fut élu président ; Charles Chopard, de Sonvillier, et Jules Guesde, de Genève, furent secrétaires.

Le premier objet qui figurait à l’ordre du jour était le rapport du Comité fédéral. « Ce rapport, présenté par le secrétaire du Comité, Adhémar Schwitzguébel, constata, avec une entière franchise, le triste état de désorganisation où se trouvait l’Internationale en Suisse. Il en attribua la cause, d’une part, à la guerre franco-allemande et aux événements qui l’avaient suivie ; d’autre part, aux intrigues de la coterie genevoise et de ses alliés de Londres. La sincérité avec laquelle ce rapport mit le doigt sur les plaies dont souffrait l’Association en Suisse fut très remarquée, et produisit une excellente impression ; on y sentait l’accent résolu d’hommes qui se savent assez forts pour n’avoir pas besoin de déguiser la vérité. » (Mémoire, p. 223.) Le rapport constatait que les Sections de Bienne, de Saint-Blaise, du Val de Ruz, de Cortébert, de Corgémont, avaient cessé d’exister ; quant aux corps de métiers adhérents à notre Fédération : graveurs et guillocheurs du Locle ; menuisiers, graveurs et guillocheurs de Neuchâtel, monteurs de boîtes du Vignoble neuchâtelois ; monteurs de boîtes, graveurs et guillocheurs de Bienne, ils continuaient à déployer une activité satisfaisante au point de vue corporatif, mais ils paraissaient se désintéresser de l’Internationale et n’avaient pas répondu aux circulaires du Comité fédéral ; seule la Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, restée intrépidement sur la brèche et constituée, non plus en société de secours mutuels, mais, depuis le mois de mars 1870 (t. Ier, p. 286), en société de résistance, avait envoyé une délégation [443]. Le rapport traitait, en terminant, de la question de l’organisation et de la fédération des sociétés de métiers, de la question de la propagande, et, enfin, des rapports de notre Fédération avec celles des pays voisins et avec le Conseil général.

Le langage mesuré de ce rapport, l’élévation des vues qui y étaient exprimées, le sens juste et profond des réalités qui s’y manifestait à chaque ligne, frappèrent vivement ceux des assistants qui se trouvaient pour la première fois en contact avec les ouvriers de nos Montagnes ; et la Révolution sociale, en reproduisant dans son n° 4 ce remarquable document, le caractérisa en ces termes (l’article est de Lefrançais) :


Nous nous garderons bien d’analyser ce rapport... ; nous laissons aux lecteurs de notre journal [le soin] d’en apprécier la sincérité et la véritable valeur. Cette lecture donnera la mesure exacte de ce qu’on peut attendre de dévouement et d’intelligence pratique de la part des adhérents à la Fédération jurassienne.


Marx, dans sa brochure Les prétendues scissions, etc. (pages 32 et 34), a fait des gorges chaudes de cette phrase ; le « dévouement » et « l’intelligence pratique » des ouvriers jurassiens ont servi de thème à ses aimables plaisanteries. J’ai souvent regretté que Marx n’ait pas eu l’occasion de venir — comme l’ont fait Bakounine, Lefrançais, Kropotkine, Cafiero et tant d’autres — faire personnellement la connaissance des populations ouvrières de nos Montagnes. Je suis persuadé que s’il avait séjourné quelques semaines parmi nous, ses préventions injustes se seraient dissipées ; malgré les divergences théoriques, malgré les vues opposées sur la tactique, il aurait reconnu en nous les véritables propugnateurs du socialisme ouvrier ; il aurait rougi de s’allier avec nos adversaires, des Coullery, des Grosselin, des Henri Perret, des Outine, lorsqu’il les aurait vus à l’œuvre sur leur terrain d’opérations ; et les scandales du Congrès de la Haye auraient peut-être été évités.


Le Congrès nomma ensuite des commissions chargées de faire rapport sur chacun des points de son ordre du jour : la Conférence de Londres et les actes du Conseil général ; la réorganisation de la Fédération et la revision de ses statuts ; le projet d’un Congrès ouvrier suisse. Sur la proposition des délégués de Genève, il ajouta à cet ordre du jour une question de plus, celle d’un organe à créer pour la Fédération. Puis la séance fut levée.

La commission chargée de rapporter sur les actes du Conseil général et de la Conférence de Londres avait été composée de trois membres : Hofer, délégué de Moutier, Joukovsky, délégué de Genève, et moi. Nous avions tenu à placer Hofer dans cette commission pour que le délégué de la Section de Moutier (Section que des influences adverses avaient déjà cherché à plusieurs reprises à séparer de nous) se trouvât associé, aux yeux de tous, à l’acte le plus important du Congrès, à celui par lequel nous allions lever le drapeau de l’insurrection contre les décisions de la Conférence. Un motif analogue nous avait engagés à faire siéger également dans la commission, en la personne de Joukovsky, un représentant de cette Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste qui groupait, à Genève, la plupart des réfugiés français. Notre commission se réunit immédiatement ; je tirai de ma poche le manuscrit que j’avais rédigé la semaine précédente, et j’en donnai lecture à mes deux collègues : ils l’approuvèrent, sans y proposer, autant que je puisse me souvenir, aucun amendement.

À l’ouverture de la seconde séance, intervertissant l’ordre des questions du programme, le Congrès aborda, en premier lieu, la question de la réorganisation de la Fédération et de la revision de ses statuts. Il vota à l’unanimité la résolution suivante, présentée par la commission (j’ai oublié les noms de ses membres), résolution qui devait déblayer le terrain et mettre fin, dans notre pensée, à la querelle à laquelle s’obstinaient les intrigants du Temple-Unique :


Le Congrès,

Considérant que la Fédération romande, dont le présent Congrès est le seul représentant légitime, a perdu son caractère primitif par la retraite d’une partie des Sections qui la constituaient.

Pense qu’il y a lieu de dissoudre cette Fédération, et la déclare dissoute.

Considérant, en outre, qu’un Congrès des Sections romandes, réuni à Saint-Imier en octobre 1870, a discuté la proposition de constituer une Fédération nouvelle, qui porterait le nom de Fédération jurassienne [444], proposition qui a été écartée alors comme prématurée, mais qui est présentée de nouveau aujourd’hui par plusieurs Sections,

Le Congrès décide de constituer, entre les Sections représentées au Congrès et celles qui y adhéreront, une Fédération nouvelle qui prend le nom de Fédération jurassienne.


« Il y a quelques remarques à faire sur la rédaction de cette importante résolution, qui fut l’acte constitutif de cette Fédération jurassienne destinée à appeler sur sa tête toutes les fureurs de Marx et de son parti. D’abord, dès la première phrase, le Congrès maintient la validité du vote à la suite duquel, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, la Fédération romande s’était trouvée divisée en majorité et en minorité ; il affirme, en dépit de la Conférence de Londres, que les Sections de la majorité, c’est-à-dire les Sections du Jura, constituaient encore à cette heure-là, le 12 novembre 1871, la seule véritable et légitime Fédération romande, et que leur Congrès seul avait le droit de s’en déclarer le représentant. Après cette affirmation, la résolution disait clairement que, si les Sections romandes du Jura se constituaient, à partir de ce jour, en Fédération jurassienne, ce n’était point pour obéir au décret de la Conférence, mais que c’était de leur chef, et en donnant suite à une proposition présentée déjà l’année précédente au Congrès romand de Saint-Imier. Cette espèce de défi jeté à l’autorité de la Conférence fit bondir les marxistes, et l’Égalité ne trouva pas assez d’injures pour les audacieux délégués de Sonvillier. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 224.)

La commission avait pris connaissance du projet de statuts fédéraux présenté par la Section de Neuchâtel (voir ci-dessus p. 226) et l’avait fait sien. Ce projet fut voté par les délégués, sous la réserve de son acceptation ultérieure par les Sections. Il consacrait le principe de l’autonomie des Sections ; et il fournissait la preuve, réduit qu’il était à un très petit nombre d’articles, qu’on pouvait se passer du pesant bagage de réglementation minutieuse dont on surcharge ordinairement les statuts des associations. Voici le texte des neuf articles de ce pacte fédéral :


Statuts fédéraux de la Fédération jurassienne
votés par le Congrès de Sonvillier, le 12 novembre 1871.


Article premier. — Il est formé entre les Sections de l’Internationale adhérentes aux présents statuts fédéraux une Fédération qui prend le nom de Fédération jurassienne.

Art. 2. — La Fédération reconnaît les Statuts généraux de l’Association internationale des travailleurs.

Art. 3. — Le lien fédéral a pour représentant un Comité fédéral, composé de cinq membres, auquel est remise la gestion des intérêts fédéraux, sous le contrôle des Sections.

Le Comité fédéral n’est investi d’aucune autorité. Il remplit simplement le rôle de bureau de renseignements, de correspondance et de statistique.

Chaque année, le Congrès de la Fédération désigne la localité de la région qui choisira dans son sein le Comité fédéral.

Art. 4. — Les Sections, en entrant dans la Fédération, conservent leur autonomie absolue, et ne prennent d’autre engagement que celui d’observer les clauses des présents statuts fédéraux.

Art. 5. — Toute latitude est laissée aux Sections qui voudront former entre elles des fédérations locales ou spéciales.

Art. 6. — Toute Section de l’Internationale peut être admise dans la Fédération, à la condition d’adhérer aux présents statuts et de ne rien admettre dans son règlement particulier qui y soit contraire.

Le Comité fédéral est chargé de recevoir l’adhésion des nouvelles Sections, et d’en aviser la Fédération dans le délai de quinze jours. Dans les cas douteux, il en référera à la Fédération dans le même délai, et chaque Section est alors appelée à voter sur l’admission ou le rejet de la Section adhérente.

Art. 7. — La cotisation fédérale est fixée à vingt centimes par an et par membre. Elle est payable au mois de janvier de chaque année, entre les mains du caissier du Comité fédéral.

Les Sections qui n’auront pas versé leurs cotisations au 31 mars seront, par le fait même, considérées comme ayant renoncé à la Fédération. Elles pourront toutefois y rentrer en s’acquittant de leurs obligations.

Art. 8. — Le Congrès de la Fédération se réunit chaque année au mois d’avril, dans la localité choisie par la majorité des Sections.

Chaque Section a le droit d’envoyer deux délégués au Congrès.

Le Congrès s’occupe des intérêts généraux des Sections fédérées, ainsi que de toutes les questions qui peuvent intéresser la cause du prolétariat. Il ne s’immisce en aucune façon dans l’administration intérieure des Sections.

Il reçoit le rapport de gestion du Comité fédéral, et lui donne décharge.

Chaque Section a le droit de proposer des questions pour l’ordre du jour du Congrès. L’ordre du jour est fixé définitivement dans la séance d’ouverture du Congrès.

Art. 9. — Les présents statuts sont revisibles en tout temps, à la demande d’une Section, par un Congrès de la Fédération.

Ainsi adopté à l’unanimité des délégués.

Au nom du Congrès de Sonvillier :

Le président, Auguste Spichiger ; les secrétaires, Charles Chopard,
Jules Guesde.


Vint ensuite la question capitale, celle des actes du Conseil général et des résolutions de la Conférence de Londres. Il y avait accord complet, sur ce point, entre toutes les Sections représentées : tous les délégués avaient mandat de protester contre les manœuvres du Conseil général et contre les décrets de la Conférence, et de réclamer la convocation, à bref délai, d’un Congrès général, pour assurer le maintien, dans l’Internationale, du principe d’autonomie. Au nom de la commission chargée de rapporter, je lus le projet de circulaire aux Fédérations de l’internationale. Ce projet fut adopté à l’unanimité, et le Congrès décida que la circulaire serait signée par tous les délégués. La voici :


Circulaire à toutes les Fédérations
de l’Association internationale des travailleurs.

Les délégués soussignés, représentant un groupe de Sections de l’Internationale qui vient de se constituer sous le nom de Fédération jurassienne, s’adressent, par la présente circulaire, à toutes les Fédérations de l’Association internationale des travailleurs, et leur demandent de se joindre à elles pour provoquer la convocation, à bref délai, d’un Congrès général.

Nous allons exposer en peu de mots quelles sont les raisons qui nous font réclamer cette mesure, absolument nécessaire pour empêcher notre grande Association d’être entraînée, à son insu, sur une pente funeste, au bout de laquelle elle trouverait la dissolution.

Lors de la création de l’Association internationale des travailleurs, il fut institué un Conseil général qui devait, aux termes des statuts, servir de bureau central de correspondance entre les Sections, mais auquel ne fut déléguée absolument aucune autorité, ce qui eût d’ailleurs été contraire à l’essence même de l’Internationale, qui n’est qu’une immense protestation contre l’autorité.

Les attributions du Conseil général sont du reste nettement définies par les articles suivants des Statuts généraux et du Règlement général [445] :

« Statuts généraux. — Art. 3. — Il est établi un Conseil général se composant de travailleurs représentant les différentes nations faisant partie de l’Association internationale. Il prendra dans son sein, selon les besoins de l’Association, les membres du bureau, tels que président, secrétaire général, trésorier et secrétaires particuliers pour les différents pays.

« Tous les ans, le Congrès réuni indiquera le siège du Conseil général, nommera ses membres, en lui laissant le droit de s’adjoindre des membres supplémentaires, et choisira le lieu de la prochaine réunion.

« À l’époque fixée pour le Congrès, et sans qu’il soit nécessaire d’une convocation spéciale, les délégués se réuniront de plein droit aux lieu et jour désignés. En cas de force majeure, le Conseil général pourra changer le lieu du Congrès, sans en changer toutefois la date.

« Art. 4. — À chaque Congrès annuel, le Conseil général publiera un rapport des travaux de l’année. En cas d’urgence, il pourra convoquer le Congrès avant le terme fixé.

« Art. 5. — Le Conseil général établira des relations avec les différentes associations ouvrières, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant du mouvement de leur classe dans les autres pays ; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une Société, et dont la discussion est d’un intérêt général, soient examinées par toutes, et que, lorsqu’une idée pratique ou une difficulté internationale réclamera l’action de l’Association, celle-ci puisse agir d’une manière uniforme. Lorsque cela lui senblera nécessaire, le Conseil général prendra l’initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales ou nationales.

« Il publiera un bulletin pour faciliter ses communications avec les bureaux correspondants.

« Règlement. — Article premier. — Le Conseil général est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès.

« Il rassemble dans ce but tous les documents que les bureaux correspondants des différents pays lui enverront et ceux qu’il pourra se procurer par une autre voie.

« Il est chargé d’organiser le Congrès et de porter son programme à la connaissance de toutes les Sections, par l’intermédiaire des bureaux correspondants des différents pays.

« Art. 2. — Le Conseil général publiera, autant et aussi souvent que ses moyens le lui permettront, un bulletin qui embrassera tout ce qui peut intéresser l’Association internationale : offre et demande de travail dans les différentes localités ; sociétés coopératives ; état des classes laborieuses dans tous les pays, etc. »

Le Conseil général fut placé pour la première année à Londres, pour plusieurs motifs : c’était d’un meeting tenu à Londres qu’était sortie l’idée première de l’Internationale ; puis Londres offrait plus de sécurité que les autres villes de l’Europe, sous le rapport des garanties individuelles.

Dans les Congrès subséquents de l’Internationale, à Lausanne (1867) et à Bruxelles (1868), le Conseil général fut confirmé à Londres. Quant à sa composition, tous ceux qui ont assisté aux Congrès généraux savent comment la chose se passait : on votait de confiance les listes qui étaient présentées au Congrès, et qui portaient en majorité des noms absolument inconnus aux délégués. La confiance allait si loin, que la faculté était même laissée au Conseil général de s’adjoindre qui bon lui semblerait ; et, par cette disposition des statuts, la nomination du Conseil général par le Congrès devenait illusoire. En effet, le Conseil pouvait, après coup, s’adjoindre tout un personnel qui en aurait modifié complètement la majorité et les tendances.

Au Congrès de Bâle, la confiance aveugle atteignit jusqu’à une sorte d’abdication volontaire entre les mains du Conseil général. Au moyen de résolutions administratives, on porta atteinte, sans trop s’en apercevoir, à l’esprit et à la lettre des Statuts généraux, où l’autonomie de chaque Section, de chaque groupe de Sections était si clairement proclamée. Qu’en en juge :

« Résolutions administratives de Bâle. — Résolution VI. — Le Conseil général a le droit de suspendre, jusqu’au prochain Congrès, une Section de l’Internationale.

« Résolution VII. — Lorsque des démêlés s’élèveront entre des sociétés ou branches d’un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement. »

C’était mettre entre les mains du Conseil général un pouvoir dangereux, et on eut tort de ne pas eu prévoir le résultat.

S’il est un fait incontestable, mille fois attesté par l’expérience, c’est l’effet corrupteur que produit l’autorité sur ceux entre les mains desquels elle est déposée. Il est absolument impossible qu’un homme qui a pouvoir sur ses semblables demeure un homme moral.

Le Conseil général ne pouvait pas échapper à cette loi fatale. Composé pendant cinq années de suite des mêmes hommes, toujours réélus, et revêtu par les résolutions de Bâle d’un pouvoir très grand sur les Sections, il a fini par se regarder comme le chef légitime de l’Internationale. Le mandat de membre du Conseil général est devenu, entre les mains de quelques individualités, comme une propriété personnelle, et Londres leur a paru la capitale inamovible de notre Association. Peu à peu, ces hommes, qui ne sont que nos mandataires, — et la plupart d’entre eux ne sont pas même nos mandataires réguliers, n’ayant pas été élus par un Congrès, — ces hommes, disons-nous, habitués à marcher à notre tête et à parler en notre nom, ont été amenés, par le courant naturel des choses et par la force même de cette situation, à vouloir faire prédominer dans l’Internationale leur programme spécial, leur doctrine personnelle. Étant devenus, à leurs propres yeux, une sorte de gouvernement, il était naturel que leurs idées particulières leur apparussent comme la théorie officielle ayant seule droit de cité dans l’Association ; tandis que les idées divergentes émises dans d’autres groupes leur ont paru, non plus la légitime manifestation d’une opinion égale en droit à la leur, mais une véritable hérésie. Ainsi s’est constituée peu à peu une orthodoxie dont le siège était à Londres, dont les représentants étaient les membres du Conseil général ; et bientôt les correspondants du Conseil pour chaque pays se sont donné pour mission, non plus de servir d’intermédiaires neutres et désintéressés entre les diverses Fédérations, mais de se faire les apôtres de la doctrine orthodoxe, de lui chercher des propagateurs, et de servir des intérêts de secte au détriment des intérêts généraux de l’Association.

Que devait-il résulter de tout cela ? Le Conseil général rencontra naturellement de l’opposition dans la voie nouvelle où il s’engageait. L’irrésistible logique l’obligea de chercher à briser cette opposition. Et voilà les luttes qui commencent, et, avec elles, les intimités personnelles et les manœuvres de coterie. Le Conseil général devient un foyer d’intrigues ; les opposants sont conspués, calomniés ; enfin la guerre, la guerre ouverte, éclate au sein de notre Association.

Depuis le Congrès de Bâle, en 1869, le Congrès général de l’Association n’ayant pas été réuni, le Conseil général s’est trouvé livré à lui-même pendant les deux dernières années. La guerre franco-allemande a été le motif de l’absence de Congrès en 1870 ; en 1871, ce Congrès a été remplacé par une Conférence secrète, convoquée par le Conseil général sans que les Statuts l’autorisassent en aucune manière à agir de la sorte. Cette Conférence secrète, qui certainement n’offrait pas une représentation complète de l’Internationale, puisque de nombreuses Sections, les nôtres en particulier, n’y avaient pas été convoquées ; cette Conférence, dont la majorité avait été faussée d’avance par le fait que le Conseil général s’était arrogé le droit d’y faire siéger six délégués nommés par lui avec voix délibérative ; cette Conférence, qui ne pouvait absolument pas se considérer comme investie des droits d’un Congrès, a cependant pris des résolutions qui portent gravement atteinte aux Statuts généraux, et qui tendent à faire de l’Internationale, libre fédération de Sections autonomes, une organisation hiérarchique et autoritaire de Sections disciplinées, placées entièrement sous la main d’un Conseil général qui peut à son gré refuser leur admission ou bien suspendre leur activité. Et pour couronner l’édifice, une décision de cette Conférence porte que le Conseil général fixera lui-même la date et le lieu du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacera ; en sorte que nous voilà menacés de la suppression des Congrès généraux, ces grandes assises publiques de l’Internationale, et de leur remplacement, au gré du Conseil général, par des Conférences secrètes analogues à celle qui vient de se tenir à Londres.

En présence de cette situation, qu’avons-nous à faire ?

Nous n’incriminons pas les intentions du Conseil général. Les personnalités qui le composent se sont trouvées les victimes d’une nécessité fatale : elles ont voulu, de bonne foi et pour le triomphe de leur doctrine particulière, introduire dans l’Internationale le principe d’autorité ; les circonstances ont paru favoriser cette tendance, et il nous paraît tout naturel que cette école, dont l’idéal est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, ait cru que l’Internationale, à la suite des derniers événements, devait changer son organisation primitive et se transformer en une organisation hiérarchique, dirigée et gouvernée par un Comité.

Mais si nous nous expliquons ces tendances et ces faits, nous ne nous en sentons pas moins obligés de les combattre, au nom de cette Révolution sociale que nous poursuivons, et dont le programme est : « Émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », en dehors de toute autorité directrice, cette autorité fût-elle élue et consentie par les travailleurs.

Nous demandons le maintien, dans l’Internationale, de ce principe de l’autonomie des Sections, qui a été jusqu’à présent la base de notre Association ; nous demandons que le Conseil général, dont les attributions ont été dénaturées par les résolutions administratives du Congrès de Bâle, rentre dans son rôle normal, qui est celui d’un simple bureau de correspondance et de statistique ; — et cette unité qu’on voudrait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération libre des groupes autonomes.

La société future ne doit être rien autre chose que l’universalisation de l’organisation que l’Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qu’une société égalitaire et libre sortît d’une organisation autoritaire ? C’est impossible. L’Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d’être, dès maintenant, l’image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l’autorité, à la dictature.

Nous concluons à la convocation, à bref délai, d’un Congrès général de l’Association.

Vive l’Association internationale des travailleurs !

Sonvillier, le 12 novembre 1871.

Les délégués au Congrès de la Fédération jurassienne :

Henri Devenoges, Léon Schwitzguébel, délégués de la Section centrale du district de Courtelary ; — Fritz Tschui, Justin Guerber, délégués du Cercle d’études sociales de Sonvillier ; — Christian Hofer, délégué de la Section de Moutier-Grandval ; — Frédéric Graisier, Auguste Spichiger, délégués de la Section centrale du Locle ; — Nicolas Joukovsky, Jules Guesde, délégués de la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève ; — Charles Chopard, Alfred Jeanrenaud, délégués de la Section des ouvriers graveurs et guillocheurs du district de Courtelary ; — Numa Brandt, délégué de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds ; — James Guillaume, A. Dupuis, délégués de la Section centrale de Neuchâtel ; — A. Scheuner, Louis Cartier, délégués du Cercle d’études sociales de Saint-Imier.


Il fut décidé que cette circulaire serait imprimée à cinq cents exemplaires, pour être envoyée dans tous les pays où existaient des Sections de l’Internationale. La séance fut ensuite levée.

Une assemblée populaire avait été convoquée pour le dimanche soir, dans la grande salle de l’hôtel de la Balance. La salle était comble : de nombreux camarades de Saint-Imier et des environs étaient venus se joindre à nous ; et les habitants de Sonvillier, curieux de voir et d’entendre des « communards », avaient montré beaucoup d’empressement à se rendre à l’invitation du comité local. Ce furent Lefrançais et Guesde qui occupèrent la tribune (Malon ne parlait pas en public ; on sait qu’il était bègue). Lefrançais souffrait d’une violente migraine ; sa harangue s’en ressentit, et nous le trouvâmes, ce soir-là, comme orateur, bien inférieur à sa réputation. Guesde, au contraire, surpassa notre attente : sa facilité d’élocution, son aisance correcte, la simplicité énergique de son discours, enlevèrent tous les suffrages ; la Révolution sociale (correspondance envoyée par Lefrançais) dit que Guesde parla « en termes clairs, sobres et méthodiques », et que « son éloquente improvisation fit une vive impression sur les assistants ».

Le lundi matin, de neuf heures à midi, le Congrès tint une troisième et dernière séance pour terminer ses travaux. Le projet d’un Congrès ouvrier suisse avait été mis en avant à la fois par le parti de la démocratie sociale de Zürich, et par une organisation de création nouvelle qui s’intitulait Association ouvrière politique nationale de Genève (Henri Perret en était le président). La commission que le Congrès avait chargée d’étudier la question présenta un rapport qui concluait en proposant la résolution suivante :


Le Congrès invite les Sections de la Fédération à suivre attentivement l’agitation qui se produit en faveur d’un Congrès ouvrier suisse, à étudier les questions qui s’y rattachent, et à se préparer à y envoyer des délégations qui auraient à défendre les principes dominant dans notre Fédération.


Voulant témoigner de leur désir sincère d’union avec toutes les Sociétés ouvrières de la Suisse, les délégués adoptèrent cette résolution à l’unanimité ; mais elle ne conduisit à aucun résultat pratique. Le Congrès suisse projeté, en effet, n’eut pas lieu, les organisateurs n’ayant pu s’entendre.

Le Congrès avait ajouté à son ordre du jour, comme je l’ai dit, une question de plus, celle d’un organe à créer pour la Fédération. Cette question s’était trouvée soulevée par une proposition du citoyen Claris, proposition que le délégué Joukovsky s’était chargé de transmettre au Congrès. Claris, propriétaire et directeur du journal la Révolution sociale, offrait à la Fédération jurassienne d’insérer dans son journal tous les articles et documents qu’elle lui enverrait, se réservant, sous sa propre responsabilité, la direction de la partie du journal qui ne serait pas absorbée par les communications officielles de la Fédération. L’offre de Claris fut acceptée ; le Congrès décida d’inviter les Sections composant la Fédération, et les membres de ces Sections, à prendre le plus grand nombre possible d’abonnements à la Révolution sociale ; et il nomma une délégation chargée spécialement de veiller sur la partie du journal qui serait réservée à la Fédération [446]. En conséquence, à partir de son cinquième numéro (23 novembre 1872), la Révolution sociale devint l’organe de la Fédération jurassienne.

On a vu (p. 215) que, dès le mois de septembre, notre Comité fédéral s’était préoccupé de la rédaction d’un Mémoire qui serait adressé « à tous les centres internationaux », et avait songé à me demander de me charger de la rédaction de cet exposé. Il crut devoir soulever la question devant le Congrès de Sonvillier ; et, sur sa proposition, le Congrès donna formellement au futur Comité fédéral jurassien le mandat de pluplier un Mémoire destiné à éclairer l’opinion des autres Fédérations de l’Internationale sur les faits qui avaient amené la scission de l’ancienne Fédération romande. C’est en vertu de cette décision que — le Comité fédéral jurassien, une fois constitué, ayant nommé une commission dont je fus l’agent exécutif — j’entrepris au printemps de 1872 la rédaction du Mémoire de la Fédération jurassienne.

Avant de se séparer, le Congrès, conformément à l’article 3 des nouveaux statuts fédéraux, eut à désigner la localité dont la Section devrait nommer dans son sein le Comité fédéral jurassien. La localité choisie fut Sonvillier. Je ne me rappelle pas au complet les noms des cinq membres que les camarades de Sonvillier élurent pour former ce premier Comité, qui resta en fonctions jusqu’au Congrès du Locle ( 19 mai 1872). Le Bulletin de la Fédération jurassienne du 1er mai 1872 dit que les membres du Comité fédéral jurassien sont deux graveurs, deux guillocheurs et un monteur de boîtes. Le monteur de boîtes est certainement Alfred Andrié ; l’un des deux graveurs est Adhémar Schwitzguébel, qui fut secrétaire correspondant du Comité, et l’autre probablement Justin Guerber ; quant aux deux guillocheurs, je ne sais plus.


Nous n’eussions pas demandé mieux que de prolonger notre séjour au Val de Saint-Imier ; nos camarades venus de Genève, en particulier, enchantés de tout ce qu’ils avaient vu et entendu dans ce milieu d’égalité et de fraternité, au sein d’une population ouvrière simple, cordiale et sérieuse, éprouvaient un réel regret d’avoir à se séparer si tôt de leurs nouveaux amis. Mais on était déjà au lundi ; chacun devait reprendre le travail, et les délégués du Locle, de la Chaux-de-Fonds, de Moutier, de Neuchâtel, étaient rappelés chez eux par les nécessités de l’existence. Il fallut donc se résoudre à partir, après avoir pris un dernier repas en commun. Le temps, qui, la veille, était beau, était subitement devenu menaçant, et le ciel, assombri, annonçait l’approche d’une tempête de neige. Ceux des délégués qui avaient à regagner les Convers pour y prendre le train, soit dans la direction des Montagnes, soit dans celle du Vignoble, comptaient monter, à Sonvillier, dans la voiture postale qui passait vers les quatre heures : mais lorsqu’elle arriva, venant de Saint-Imier, il ne s’y trouvait plus que deux places libres. À l’unanimité, il fut décidé que l’une des places serait donnée à Jules Guesde, dont la longue taille frêle, les jambes débiles, la figure émaciée, annonçaient la faiblesse physique : nous nous serions fait conscience de lui laisser faire la route à pied. Guesde voulait aller à la Chaux-de-Fonds, avant de rentrer à Genève ; nous lui adjoignîmes, comme compagnon de voyage, Auguste Spichiger, chargé de le piloter et de prendre soin de lui. Nos amis Lefrançais, Malon et Joukovsky désiraient aussi visiter la Chaux-de-Fonds ; ceux de nos camarades du Jura neuchâtelois qui devaient regagner leurs pénates — Graisier, du Locle, et deux ou trois aussi de la Chaux-de-Fonds (Numa Brandt avait dû quitter Sonvillier dès le lundi matin) — les dissuadèrent d’aller prendre le train aux Convers, et leur proposèrent de les conduire à la Chaux-de-Fonds à pied par le col de la Cibourg ; Dupuis et moi, séduits par l’idée de cette expédition montagnarde, et désireux de jouir plus longtemps de la compagnie de nos amis, nous joignîmes à la caravane. Nous étions une dizaine, tous habitués à la marche ; et, comme on va voir, bien nous en prit.

Nous quittâmes Sonvillier aux approches de la nuit, accompagnés un bout de chemin par un groupe de socialistes du Vallon ; quand nous arrivâmes à Renan, la neige déjà commençait à tomber, et bientôt elle fit rage, poussée par des rafales de vent d’ouest. En un instant toute la campagne fut blanche ; et, à mesure que nous nous élevions dans le chemin qui mène à la Cibourg, les flocons, toujours plus serrés, formaient une nappe de plus en plus épaisse, où nous enfoncions toujours plus profondément. La nuit était venue. Pendant les premiers quarts d’heure, nous avions pris l’aventure en riant : nous chantions, nous échangions des plaisanteries ; mais, la marche se faisant fort pénible, et la neige, qui continuait à tomber sans relâche, rendant notre allure de plus en plus lente, la fatigue eut raison de notre gaîté.

Cette montée du col de la Cibourg — ce col que j’avais traversé en sens inverse, avec Spichiger et Collier, par une charmante matinée de mai 1869, pour aller rendre visite à Schwitzguébel — était vraiment lugubre, par une nuit noire d’hiver ; nous nous demandions si nous en viendrions à bout, si nous réussirions à gagner la Chaux-de-Fonds, ou si nous resterions en panne, échoués dans quelque « menée » [447]. Après deux heures environ de lutte contre la neige, le vent, le froid glacial, nous nous trouvâmes enfin sur le plateau qui forme le sommet du col, mouillés jusqu’aux os, transis, essoufflés, mais résolus tout de même. Seulement, sur cette vaste étendue déserte, on ne voyait plus de chemin : tout étant recouvert d’un linceul uniforme, nous risquions de ne pas reconnaître la direction à suivre, et nous ne savions comment nous orienter. Heureusement, des camarades, qui avaient de bons yeux, distinguèrent dans l’obscurité les perches indicatrices échelonnées le long de la route : assurés ainsi d’être dans la bonne voie, et de ne pas courir le risque de la perdre, nous avançâmes à la file indienne, allant d’une perche à l’autre. Le plateau traversé, nous étions au commencement de la descente : de là, nous n’avions plus qu’une heure de marche environ pour atteindre la Chaux-de F’onds. Nous arrivâmes au grand village fort tard ; il nous fallut le parcourir dans presque toute sa longueur, pour trouver enfin un abri au café Von Kænel, rue du Stand. Chez Von Kænel, Spichiger et Guesde nous attendaient depuis longtemps, fort inquiets, avec quelques camarades ; ils poussèrent des exclamations d’horreur en voyant dans quel équipage nous arrivions. Sur-le-champ on alluma un grand feu dans la salle à manger ; des matelas furent étendus dans une pièce attenante, avec des draps et tout ce qu’il fallait pour faire des lits ; nous enlevâmes là nos vêtements mouillés et raidis par le gel, nous nous enveloppâmes de couvertures et d’édredons, puis nous revînmes, ainsi couverts, nous asseoir sur le plancher autour du feu, pour prendre un frugal repas en buvant du vin chaud, pendant que nos vêtements séchaient. En peu d’instants nous nous sentîmes restaurés, et, par une réaction naturelle après notre aventure, nous commençâmes à bavarder avec animation sans nous occuper de l’heure. Il y avait là avec moi, pour passer la nuit dans ce caravansérail improvisé, Lefrançais, Malon, Joukovsky, Guesde, et un ou deux autres (Spichiger et Graisier avaient pris le dernier train pour le Locle). Nous parlions de mille choses, et surtout, comme on peut penser, du Congrès, de la Fédération jurassienne créée de la veille, et de la circulaire. Or voilà qu’au cours de notre échange d’idées à bâtons rompus, nous nous apercevons que Guesde, en fait de socialisme, en était encore aux notions les plus confuses. C’était un simple journaliste radical avancé, qui avait fait dans un journal du Midi des articles sympathiques à la Commune de Paris. Mêlé à Genève à la proscription parisienne, il avait subi le prestige de l’Internationale, mais il ne savait pas au juste ce que c’était et ce que nous voulions. Il était disposé à lutter à nos côtés contre les intrigants de Londres et ceux du Temple-Unique, parce qu’il avait vu à l’œuvre les Outine et les Perret, et à cela se bornait pour le moment son internationalisme. Il nous fit, quand nous le pressâmes de s’expliquer sur ses idées, des déclarations jacobines que nous accueillîmes par de grands éclats de rire ; lui, de son côté, écoutait avec stupeur l’exposé de nos théories subversives, la suppression du salariat, l’expropriation de la bourgeoisie, la révolte des exploités contre les exploiteurs, l’abolition de l’État juridique et politique et son remplacement par la libre fédération des libres associations agricoles et industrielles. Jouk, qui s’amusait énormément, lançait à dessein des paradoxes étourdissants devant lesquels Guesde, désarçonné, restait sans réplique ; Lefrançais et Malon lui exposaient, avec une argumentation serrée, leur doctrine communiste. Ce débat, qui d’ailleurs n’avait rien que d’amical, dura une partie de la nuit, et ce fut seulement lorsque Guesde, copieusement chapitré, nous parut avoir besoin de repos, que nous allâmes nous étendre à terre sur nos matelas, où un sommeil bienfaisant nous fit oublier le Conseil général, les neiges de la Cibourg et les dogmes jacobins des Droits de l’Homme de Montpellier.

Le lendemain, je rentrais à Neuchâtel, et, de leur côté, nos camarades de France regagnaient Genève.

Dès le 18, j’écrivais à Joukovsky pour le prier de hâter l’impression de la circulaire du Congrès de Sonvillier ; elle devait être imprimée à Genève, à l’imprimerie Blanchard, en petits caractères, et tirée sur papier à lettres, de façon à pouvoir être mise sous enveloppe ; la même composition devait servir ensuite pour la Révolution sociale (la circulaire ne fut insérée dans ce journal que le 14 décembre : « Il serait inconvenant, écrivais-je à Joukovsky, qu’elle parût dans un journal avant qu’elle ait été envoyée aux fédérations »). Une fois la circulaire imprimée, — à la fin de novembre, — le Comité fédéral jurassien l’envoya aux Comités de toutes les Fédérations de l’Internationale, à tous les journaux socialistes ; et de nombreux exemplaires furent expédiés aux adresses de tous nos amis, particulièrement en France, en Belgique, en Espagne et en Italie.

II


Les suites de la circulaire de Sonvillier : en Espagne, en Italie, à Genève, en Belgique, en France. — La Théologie politique de Mazzini et l’Internationale, brochure de Bakounine (décembre 1871).


Avant que la circulaire de Sonvillier fût connue en Espagne, un groupe de nos amis, à Barcelone, s’était préoccupé, non sans inquiétude, des conséquences possibles des résolutions de la Conférence de Londres et des discordes qui pouvaient en résulter dans l’Internationale ; il s’était ému aussi des lettres écrites par la Section de propagande et d’action socialiste révolutionnaire de Genève, réunion d’hommes très démonstratifs, très surexcités, portés aux exagérations de langage, et qui avaient annoncé hautement, bien avant la réunion du Congrès de Sonvillier, leur résolution de rompre avec le Conseil général si celui-ci se montrait autoritaire à leur égard. C’était Engels qui remplissait, depuis un an environ, au Conseil général, les fonctions de secrétaire correspondant pour l’Espagne [448] (et pour l’Italie également) ; et l’on peut aisément s’imaginer dans quel esprit il s’en acquittait. Il écrivait aux Espagnols des lettres qui, tout en éveillant habilement leurs méfiances à l’endroit des socialistes du Jura, devaient les rassurer sur les vues et les principes du Conseil général, et leur présenter ces principes, au moyen de quelques équivoques bien calculées, comme identiques à ceux que professaient les internationaux espagnols eux-mêmes et que la Conférence de Valencia avait proclamés dans la résolution reproduite p. 199. Un journal fondé à Madrid, dans l’été de 1871, par quelques membres de l’Internationale de cette ville, mais qui n’était pas un organe officiel de l’Internationale espagnole, la Emancipación, avait publié, en novembre 1871, un article évidemment inspiré par Londres [449]. L’auteur de l’article cherchait à démontrer qu’il n’y avait nulle contradiction entre l’attitude prise jusqu’alors par les internationaux espagnols à l’égard de la question politique, et la résolution IX de la Conférence de Londres (voir ci-dessus p. 202) : « Nous n’avons jamais dit, en Espagne, déclarait la Emancipación, que l’Internationale doit faire abstraction de toute idée politique, mais que la classe ouvrière doit avoir sa politique à elle, correspondant à ses intérêts propres ». Et, après avoir cité quelques passages de la résolution IX, le journaliste ajoutait :


Ceci veut-il dire que nous devons prendre part aux luttes électorales, que nous devons aujourd’hui accourir aux urnes, où nous appellent nos adversaires, nous imposant les conditions que bon leur semble, et se réservant tous les avantages ? D’aucune façon, et, s’il en était ainsi, nous ne nous croirions pas obligés de suivre les conseils de la Conférence de Londres, car en définitive il ne s’agit que de conseils... Nous, les travailleurs espagnols, nous devons nous séparer de tous les anciens partis politiques formés par les classes possédantes ;... notre mission est plus grande, plus révolutionnaire : elle consiste dans l’organisation du suffrage universel au moyen du groupement et de la fédération des sociétés ouvrières [450].

Sans une telle organisation, le suffrage sera toujours pour nous une farce sanglante. Consacrons-nous tous à cette œuvre de salut, et ne perdons pas notre temps et nos forces à soutenir la cause de nos ennemis. Abstenons-nous complètement de toute participation à ce que les politiciens appellent avec autant de vérité que de cynisme la balançoire constitutionnelle ; ne contribuons pas nous-mêmes à reforger nos chaînes ; ne sanctionnons pas par nos votes notre propre condamnation. Faisons le vide autour du présent, qui, abandonné à lui-même, tombera en ruines. Frères ouvriers, ne vous laissez pas séduire par les promesses mensongères de certains charlatans prodigues de phrases et si avares de faits. Éloignez-vous avec mépris de ces urnes électorales desquelles ne sortira jamais notre émancipation. Telle est la politique de l’Internationale.


Dans l’esprit de nos amis espagnols, la situation restait mal comprise : on ne se défiait ni du Conseil général, dont le correspondant Engels, connaissant bien les susceptibilités des ouvriers de la péninsule, traitait les Sections d’Espagne avec les plus grands égards ; ni de la Conférence de Londres, au sein de laquelle avait siégé un représentant de la Fédération espagnole, malgré ce que ce représentant avait pu dire à son retour [451] ; et on commençait à se demander si les Sections du Jura suisse, obstinées dans leurs revendications peut-être excessives, et les communards français, brouillés à Genève avec le Temple-Unique sans qu’on sût au juste pourquoi, n’étaient pas un peu dans leur tort. Il en résulta qu’Alerini [452], en son nom et en celui de nos amis de Barcelone, écrivit le 14 novembre une lettre ainsi adressée : « Mon cher Bastelica et chers amis [453] », dans laquelle on lisait : « Une rupture publique [avec le Conseil général] porterait à notre cause un de ces coups dont elle se relèverait difficilement, si tant est qu’elle y résiste. Nous ne pouvons donc en aucune façon encourager vos tendances séparatistes... Quelques-uns d’entre nous se sont demandé si, à part la question de principe, il n’y aurait pas, dans tout ceci ou à côté de tout ceci, des questions de personnes, des questions de rivalité par exemple entre notre ami Michel et Karl Marx, entre les membres de l’ancienne A. [454] et le Conseil général. Nous avons vu avec peine dans la Révolution sociale les attaques dirigées contre le Conseil général et Karl Marx... Quand nous connaîtrons l’opinion de nos amis de la péninsule qui inspirent les Conseils locaux, modifiant notre attitude suivant la décision générale, à laquelle nous nous conformerons de tout point..., etc. [455]. »


Je quitte l’Espagne — à laquelle je reviendrai tout à l’heure — pour parler de l’Italie. On a vu que la polémique de Bakounine contre Mazzini avait été pour lui l’occasion de nouer dans ce pays des relations nouvelles ; et il en avait profité, après la Conférence de Londres, pour éclairer ses correspondants sur ce qui faisait le véritable objet du conflit entre le Conseil général et nous. Mais Engels, de son côté, n’était pas inactif : il entretenait un commerce suivi de lettres avec un certain nombre de personnes et de journaux en Italie, et il y calomniait Bakounine, en des écrits confidentiels, de la façon la plus perfide. Son principal correspondant italien était à ce moment un jeune homme d’un caractère simple et modeste, à l’esprit studieux, qui, destiné par sa famille, bourgeoise et cléricale, à la carrière diplomatique, venait de passer quelques années en France et en Angleterre, avait fait à Londres la connaissance personnelle de Marx et d’Engels, et, converti par eux au socialisme, était retourné en Italie en 1871 ; il avait été l’un de ceux qui, avec Carmelo Palladino, Emilio Covelli, Errico Malatesta, reconstituèrent la Section de Naples après sa dissolution policière en août 1871 ; et il est vraiment amusant de constater que ce correspondant s’appelait Carlo Cafîero. Âgé alors de vingt-cinq ans, Cafîero était par son sérieux, son dévouement, et l’indépendance que lui assurait sa situation de fortune, un des hommes sur lesquels la coterie marxiste fondait le plus d’espérances. Le Congrès « ouvrier » convoqué par les mazziniens se réunit à Rome le 1er novembre ; Cafîero s’y rendit comme représentant de la Section de Girgenti (Sicile) de l’Internationale ; il était accompagné de Tucci [456], qui représentait la Section de Naples ; le Congrès ayant voté un ordre du jour par lequel il adhérait aux principes professés par Mazzini, Cafiero, Tucci, et un délégué de Livourne, De Montel, signèrent (3 novembre) une déclaration disant qu’ils regardaient ces principes « comme contraires aux vrais intérêts de la classe ouvrière et au progrès de l’humanité », et se retirèrent. Le Congrès de Rome fit grand bruit en Italie ; les ouvriers socialistes protestèrent contre cette tentative de détourner le prolétariat italien de la véritable voie d’émancipation ; et il faut noter qu’à ce moment Garibaldi, interrogé à la fois par les détracteurs de l’Internationale et par les partisans de la grande Association, et pressé de s’expliquer, prit une attitude franche et courageuse : se souvenant de ce qu’il avait dit aux délégués de l’Internationale, à Genève, en septembre 1867, il écrivit le 14 novembre 1871 à Giorgio Trivulzio, dans une lettre qui fut aussitôt rendue publique, cette parole fameuse : « L’Internationale est le soleil de l’avenir » (L’Internazionale è il sole dell’ avvenire). En opposition aux associations mazziniennes se fonda le 4 décembre, à Bologne, sous la présidence d’Erminio Pescatori, la société « II Fascio operaio », dont le programme, assez mal défini, paraît avoir été de constituer, dans toutes les régions de l’Italie, des « Fasci opérai » (« faisceaux ouvriers») qui, réunis en une grande fédération autonome, auraient adhéré à l’Internationale. Cette nouvelle organisation se donna un organe qui parut dès la fin de décembre à Bologne, sous le titre de Fascio operaio ; elle eut bientôt des Sections dans la Romagne, à Rimini, à Lugo, à Imolu, etc. ; et c’est dans les rangs du Fascio operaio que commença à militer le jeune Andrea Costa, alors étudiant à l’université de Bologne, où il était l’un des élèves préférés de l’illustre poète Giosuè Carducci.


Cependant les hommes du Temple-Unique, à Genève, avaient laissé passer près de deux mois, depuis la Conférence de Londres, sans donner signe de vie. Ce fut seulement le 23 novembre que, dans une assemblée des Sections genevoises, Henri Perret présenta son rapport sur ce qui s’était fait à Londres. Le Comité cantonal proposait l’adoption pure et simple des résolutions de la Conférence ; mais il y eut des réclamations, — Lefrançais, Perrare, Ostyn, Malon, et quelques autres, faisaient toujours partie de la Section centrale, — et, après un débat animé, il fallut se résoudre à décider qu’une nouvelle assemblée serait convoquée pour le samedi 2 décembre, afin d’examiner, discuter, adopter ou rejeter les résolutions. Lefrançais, Malon et Ostyn rédigèrent alors et signèrent une proposition longuement motivée, qu’ils devaient soumettre à cette assemblée ; elle concluait à ce que la Fédération romande (de Genève) déclarât « qu’il n’y avait pas lieu d’accepter dans leur ensemble les résolutions de la Conférence », et invitât les autres Fédérations « à se joindre à elle pour exiger du Conseil général la convocation à bref délai d’un Congrès chargé... de régler au mieux des principes de l’Association les questions mises en litige par les empiétements successifs du Conseil général de Londres ». Mais, pour empêcher que cette proposition pût être présentée et discutée, un groupe de partisans d’Outine fit, dès l’ouverture de la séance du 2 décembre, la motion que « ceux des membres de la Fédération genevoise qui faisaient en même temps partie de la Fédération jurassienne fussent, avant toute discussion, sommés d’opter immédiatement pour l’une ou l’autre de ces fédérations ». La motion fut votée; et ceux des membres de la Section centrale de Genève qui avaient adhéré à notre Fédération, — Lefrançais, Malon, Ostyn, Perrare, etc. [457], — après avoir déclaré qu’ils optaient pour la Fédération jurassienne, durent se retirer [458]. Après quoi l’assemblée, débarrassée de tout contradicteur, passa au vote des résolutions de la Conférence, qui furent adoptées « d’enthousiasme et sans discussion [459] ».

Vers le milieu de décembre, le Comité fédéral romand (de Genève) rédigea une contre-circulaire qui devait être une réfutation de celle du Congrès de Sonvillier. Cette pièce peu remarquable (Nettlau l’appelle ein wirklich nichtssagendes Gegencircular) parut dans l’Égalité du 24 décembre, avec les signatures suivantes : L. Guétat, G. Bernard, Marie Petitpierre, J. Hoffer, T. Duval, Henri Perret. Ne possédant pas la collection de l’Égalité de 1871 et 1872, je ne puis citer aucun passage de ce document ; mais je crois que le lecteur n’y perd rien. Dans ce même numéro, l’Égalité reproduisait une partie de l’article de la Emancipación dont j’ai donné plus haut (p. 245) des extraits ; mais elle eut soin de ne pas imprimer le passage où on lit ces phrases : « Abstenons-nous complètement de toute participation à ce que les politiciens appellent la balançoire constitutionnelle ;... ne vous laissez pas séduire par les promesses mensongères de certains charlatans ;... éloignez-vous avec mépris de ces urnes électorales desquelles ne sortira jamais votre émancipation ». Un langage comme celui-là fût retombé trop directement sur les politiciens de Genève.

À la Chaux-de-Fonds, naturellement, les coullerystes, eux aussi, devaient venir à la rescousse. Seulement, comme leur Section ne battait plus que d’une aile, il fallut un certain temps pour préparer une manifestation qu’on pût exploiter contre nous. Ce fut seulement pour le 18 janvier qu’Ulysse Dubois réussit à convoquer une assemblée de ses amis ; il est parlé en ces termes de cette réunion dans le pamphlet que Marx allait publier bientôt : « Les ouvriers de la Chaux-de-Fonds, dans l’assemblée générale du 18 janvier 1872, ont répondu à la circulaire des Seize [460] par des votes unanimes confirmant les résolutions de la Conférence de Londres, ainsi que la résolution du Congrès romand de mai 1871 d’exclure à jamais de l’Internationale les Bakounine, Guillaume et leurs adeptes [461] (Les Prétendues scissions, etc., p. 34).


Bastelica avait communiqué la lettre reçue de Barcelone (voir ci-dessus p. 246) à Joukovsky ; et celui-ci, dans les premiers jours de décembre, écrivit ce qui suit à Alerini [462] :

« Vous voyez un danger mortel [463] dans une rupture avec le Conseil général. Nous vous dirons d’abord que jamais nous ne l’avons cherchée ; ensuite, que c’est le Conseil général qui la produit ; nous vous dirons enfin qu’une rupture avec un élément contraire à l’esprit de l’Internationale ne présente selon nous aucun danger...

« Vous voulez exprimer, dites-vous, au Conseil général combien vous le voyez avec peine s’engager dans une voie aussi peu libérale [464] envers nous les Jurassiens. Mais par cette lettre vous donneriez au Conseil général un prestige gouvernemental, ce dont nous ne voulons à aucun prix. Quand un comité de Section fait mal ses devoirs ou se donne les airs d’un protecteur, d’un directeur, on le remplace par un autre ; on en fait autant avec un Comité fédéral ; pourquoi le Conseil général ferait-il exception à la règle ? Est-il fait pour servir à l’Association, ou bien l’Association est-elle fondée pour que quelques ambitieux centralisateurs lui donnent, selon leur plaisir : bénédiction à Genève, malédiction au Jura, bienveillance en Allemagne, etc. ?

« La cause des Jurassiens, ainsi que des deux Sections de propagande [465] qui ont eu le malheur de déplaire aux inamovibles membres du Conseil général, ne sont qu’accidentelles. Il ne s’agit pas davantage de personnalités, quelles qu’elles soient : grandes comme Marx ou Bakounine, ou petites comme Outine ; les hommes passent, l’Internationale reste. Vous devriez, chers amis, voir la chose d’un point de vue plus élevé... Nous pensons que le doute n’est plus possible. Il faut agir, il faut en finir le plus tôt possible... Ci-joint les statuts de la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste, ainsi que le compte-rendu de la séance au Temple-Unique où nous [466] voulions protester contre les résolutions de Londres. »

Les hésitations de nos amis espagnols ne furent pas de longue durée. Bakounine écrivit le 18 décembre (son calendrier-journal nous l’apprend) une lettre à Sentiñon et à Farga-Pellicer (c’est la seule qu’il ait envoyée en Espagne pendant toute cette période), qui contribua sans doute, avec celle de Joukovsky, à éclairer les esprits et à raffermir les volontés de nos amis. Dans son numéro du 31 décembre, la Federación de Barcelone publia la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder de ces lignes : « L’objet dont s’occupe la circulaire est de très grande importance... L’idée de convoquer, dans le plus bref délai possible, un Congrès général, qui puisse et doive éclaircir entièrement les choses et déterminer entièrement les fonctions du Conseil général, cette idée nous paraît fort opportune... Étudions donc la question ; préparons-nous à donner un mandat impératif à nos délégués, et attendons la résolution du Congrès général, qui, comme toujours, il n’y a pas à en douter, mettra ses délibérations d’accord avec la Justice et la Liberté. » La Emancipación de Madrid publia aussi notre circulaire en même temps que la Federación. Et. le 2 janvier 1872, Alerini écrivait à Joukovsky la lettre suivante (lettre indiquant l’existence d’une lettre antérieure, première réponse à celle de .Joukovsky, et qui, celle-là, était, paraît-il, plutôt pessimiste), pour lui dire que tout allait bien [467] :


Mon cher Jouk, je t’ai écrit ces jours derniers un peu alarmé. Je prends la plume pour te rassurer. Nous sommes tous d’accord, je crois, pour manifester au Conseil général que les Sections espagnoles demandent la convocation à bref délai d’un Congrès général. À vrai dire, les Sections n’ont pas encore pris de résolutions à ce sujet. Mais les hommes d’initiative parmi nous une fois d’accord, il n’y a pas de doute que, quand les Sections seront saisies officiellement de la question, elles ne se prononcent de la même façon que ceux-ci. Avant de soumettre la chose à leur jugement, ces hommes ont cru devoir l’étudier et la trancher d’abord, afin que, une résolution une fois prise, ils pussent tous faire la même propagande pour son bon succès... Les groupes actifs ont pris ici l’engagement moral de n’avoir rien de caché entre eux. Je n’eus pas connaissance de la correspondance échangée à votre sujet entre Barcelone et Seville, et quelques soupçons me firent penser qu’elle ne vous était pas favorable. Un moment de froideur a régné quelques instants ici parmi nous. Je vous donnai la voix d’alarme. Mais nous avons fini par nous entendre, et j’en suis heureux. Tu peux donc considérer l’effet de ma dernière lettre comme entièrement effacé...


Cette lettre fait allusion à mots couverts à une organisation spéciale qui existait en Espagne depuis le printemps de 1870, organisation dont nous ignorions alors l’existence ; Alerini lui-même, comme on le verra (p. 271), venait seulement d’y être initié (décembre), et il en parle avec la gaucherie d’un néophyte qui, peu de jours auparavant, n’était pas encore au courant de ce qui se passait. Il sera question plus loin, de façon détaillée, de cette organisation, qu’Alerini désigne par les mots « les groupes actifs ».

Mais, au moment où d’un bout de l’Espagne à l’autre on paraissait d’accord pour lutter avec nous en faveur du principe d’autonomie contre les abus de pouvoir du Conseil général, arrivait à Madrid, dans les derniers jours de décembre, le gendre de Marx, Paul Lafargue. En août, la police française l’avait forcé d’interrompre brusquement un séjour qu’il faisait aux eaux de Luchon avec sa femme et ses deux belles sœurs ; il avait passé la frontière, et les autorités espagnoles l’avaient emprisonné quelques jours à Huesca ; remis en liberté, il s’installa d’abord à Saint-Sébastien, puis, sans doute sur des instructions reçues de Londres, il se rendit dans la capitale. La présence de Lafargue à Madrid allait bientôt se révéler à nous par de tristes résultats, conséquences de ses manœuvres.


Ce n’est que vers la fin de novembre que Bakounine reçut à Locarno des exemplaires imprimés de la circulaire du Congrès de Sonvillier. Elle excita son enthousiasme [468], et il se mit en devoir de la répandre en Italie le plus qu’il lui fut possible. « Je puis dire, écrivait-il à Joukovsky (en russe) le 18 décembre, que j’ai inondé l’Italie de votre circulaire, par des amis s’entend, pas personnellement. Il a été nécessaire d’écrire une masse de lettres dans toutes les parties de l’Italie pour expliquer aux amis le véritable sens de notre lutte contre Londres, et pour disposer en notre faveur les demi-amis et les quarts d’amis [469]. » Il m’écrivit, pour me faire part de ses idées sur la campagne que nous venions d’ouvrir sans lui, et à laquelle il allait maintenant s’associer avec ardeur, une longue lettre qui l’occupa trois jours (30 novembre-2 décembre), et dont il note l’envoi, le 2 décembre, sur son calendrier-journal en ces termes : « Envoyé lettre immense (46 pages) à James ».

Mais, vers le milieu de décembre, Bakounine s’inquiète de ce qui se passe à Milan, où Achille Bizzoni, le directeur du Gazzettino rosa, — un de ces « quarts d’amis » dont il avait parlé à Joukovsky, — ne publiait dans son journal ni la circulaire de Sonvillier, ni un article qu’avait écrit un ami tout à fait sûr et dévoué, celui-là. le jeune et énergique Pezza. Et voilà que le numéro du 20 décembre du Gazzettino rosa lui apporte, au lieu de la circulaire, la reproduction de l’article de la Emancipación de Madrid (p. 245) ; et que le lendemain 21, le journal publie un article intitulé L’Internazionale, et signé Un internazionalista, article dont l’auteur, commentant la Emancipación, disait : « Des lettres du Conseil général nous assurent que cette déclaration des Espagnols est en parfaite harmonie avec ses propres vues ». Le 22, Bakounine commence une lettre qu’il destinait à la Révolution sociale de Genève ; il y reproduit l’article de Un internazionalista qui, dit-il, semble avoir été écrit sous l’inspiration directe de Londres, et une partie de celui de la Emancipación, et constate que, s’il fallait en croire le Gazzettino rosa, le Conseil général approuverait les vues des Espagnols, qui sont les mêmes que les nôtres : « seulement, ajoute-t-il, nous sommes très curieux de constater l’effet que cette conversion subite produira sur les démocrates socialistes de l’Allemagne et de la Suisse allemande, aussi bien que sur les internationaux citoyens genevois et membres de la Section centrale de Genève, qui ont fait évidemment de l’Internationale un instrument politique entre les mains du radicalisme bourgeois à Genève [470] » Le même jour 22, Victor Cyrille, un jeune communard échappé de Paris et réfugié en Italie, où il était entré en relations avec quelques socialistes, arrivait à Locarno ; Bakounine l’accueillit avec cette confiance prompte à se donner, qu’il accorda plus d’une fois à des indignes [471] ; Cyrille passa plusieurs jours avec lui. Le 23, Bakounine se mit à écrire une lettre à ses amis de Milan, leur disant :


Frères, que se passe-t-il donc chez vous ? Votre silence, accompagné du silence obstiné du Gazzettino rosa, m’étonne, m’afflige, m’inquiète. Le Gazzettino non-seulement ne publie pas notre circulaire avec l’article de Burbero [Pezza], mais il paraît prendre parti contre nous. Vous avez sans doute lu dans le numéro du 21 l’article L’Internazionale, signé Un internazionalista. C’est un article d’ailleurs fort remarquable et que j’aurais souscrit avec plaisir, excepté une seule phrase, celle où il parle des vues du Conseil général, comme si ces vues avaient une importance soit dogmatique, soit gouvernementale... J’accepte parfaitement, et tous mes amis accepteront, j’en suis sûr, tant l’esprit que la lettre de l’article [de la Emancipación]... Le Conseil général déclare que cette déclaration des internationaux espagnols est parfaitement d’accord avec ses vues : pour qui connaît l’état réel de la question, c’est une retraite évidente et plus ou moins habile, aussi bien que cette déclaration de l’Internazionalista correspondant du Conseil général : « Mais qu’il soit bien entendu que les prolétaires, en s’organisant contre leurs exploiteurs, doivent avoir une politique toute à eux, qui sera aussi différente et aussi contraire à celle des bourgeois, que sont différents et contraires l’organisation économique et l’État politique ». Si l’Internazionalista a exprimé là non son opinion propre, mais réellement celle du Conseil général, alors nous ne pouvons que nous réjouir de l’immense progrès que celui-ci vient d’accomplir. Alors en théorie il n’y aurait plus aucune dissidence entre nous. Il ne resterait plus que le dissentiment pratique, dont la solution immédiate est urgente pour le salut même de l’Internationale, que les tiraillements provoqués par l’ambition tout à fait politique, dans le sens du gouvernement et de l’État, de plusieurs de ses membres, affaiblissent dans un moment où elle a besoin de toutes ses forces réunies pour lutter avec succès contre la coalition de toutes les réactions de l’Europe qui la menace [472].


L’Internazionalista du Gazzettino rosa n’était autre que Cafiero, comme nous l’apprîmes plus tard. L’opinion qu’il avait exprimée était la sienne propre, et non celle du Conseil général : il finit par s’apercevoir que ses aspirations le portaient d’un autre côté que celui où il avait fait ses premières armes ; les lettres qu’Engels lui écrivait pour l’endoctriner, loin de l’assouplir à la discipline de la coterie, eurent, au bout de quelques mois, un résultat tout contraire ; et l’instant n’était plus bien éloigné où il allait reconnaître, dans ce Bakounine tant calomnié, et qu’on avait cherché à lui faire haïr, l’homme selon son cœur.

Cependant on était à l’époque des fêtes de Noël ; Bakounine conduisit son hôte Cyrille chez ses amis, le fit asseoir avec lui à leur table ; puis il le dépêcha à Milan, porteur d’une lettre qui eut enfin raison des hésitations de Bizzoni ; et Cyrille, revenu le 28, et de nouveau fêté, partit le 31 pour Genève. Le calendrier-journal a noté en ces termes la série de ces incidents :


« 22. Arrive Cyrille. — 24 (dimanche). Avec Cyrille chez Bellerio, chez Gavirati, chez Chiesa. — 25. Déjeuné, dîné chez Bellerio avec Victor Cyrille. — 26. Matin avec Cyrille, décidons qu’il partira demain à Milan. Écrit avec Cyrille à Bizzoni, Marco, Paolo. — 27. Cyrille parti ce matin à 4 heures. — 28. Cyrille revenu ; il a réussi. — 29. Dîné chez Chiesa avec Cyrille et les Bellerio. — 30. Soir préparé lettres (Zaytsef, James, Ross) pour Cyrille. Pris pour lui 40 francs chez Chiesa. — 31. Cyrille parti pour Genève à 11 heures. Lettres de James et d’Adhémar. Adieu 1871 ! »


Dans son numéro du 29 décembre, le Gazzettino rosa avait publié la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder d’une lettre datée de Milan, 27 décembre, et signée Un groupe d’internationaux, qui disait : « Convaincus que le principe d’autonomie des Sections, des Fédérations régionales et nationales, constitue la véritable force de l’internationale ;... confiants plus que jamais dans l’avenir de l’Internationale, qui ne peut être subordonnée à la volonté ou à l’autorité de quelques individus, mais qui doit être l’œuvre de l’activité collective et de la liberté, nous acceptons la proposition de la Fédération jurassienne pour la convocation d’un Congrès général, destiné à mettre un terme aux tendances autoritaires manifestées par le Conseil général et à faire rentrer ce dernier dans les limites de ses attributions ». La rédaction ajoutait, en son propre nom : « Nous nous associons à ce document et nous félicitons les Sections italiennes qui ont déjà adhéré à la proposition de la Fédération jurassienne.»

Quatre autres journaux italiens avaient déjà publié la circulaire de Sonvillier, ou la reproduisirent à ce même moment : l’Eguaglianza de Girgenti, inspirée par Saverio Friscia, la Campana de Naples, où écrivaient Palladino, Cafiero et Covelli, et qui se signalait par la modération de son langage, le Proletario du Turin, que rédigeait Terzaghi [473], le Fascio operaio de Bologne.

Avant de quitter l’Italie, je dois dire quelques mots du petit volume de Bakounine, La Théologie politique de Mazzini et l’Internationale, qui parut à la fin de 1871 et prit place dans la série des publications de notre Commission de propagande socialiste de Saint-Imier [474]. Il est inutile d’en donner ici une analyse ; tout le monde en pourra lire bientôt le texte dans la réimpression qui en sera faite (dans la collection des Œuvres de Bakounine). Je me bornerai à reproduire une phrase extraite de la belle page où Bakounine, après avoir montré dans le Satan biblique le symbole de la révolte, déclare que le Satan moderne, c’est le prolétariat parisien, l’auteur de cette sublime insurrection de la Commune que Mazzini a maudite, — parce que la connaissance de cette phrase est nécessaire pour l’intelligence de la lettre (que j’aurai à donner en son lieu) adressée, le 6 août 1872, à Bakounine par la Conférence de Rimini. La voici :


Selon la doctrine mazzinienne aussi bien que chrétienne, le Mal, c’est la révolte satanique de l’homme contre l’autorité divine, révolte dans laquelle nous voyons au contraire le germe fécond de toutes les émancipations humaines. Comme les Fraticelli de la Bohème au XIVe siècle [475], les socialistes révolutionnaires se reconnaissent aujourd’hui par ces mots : Au nom de celui à qui on a fait grand tort.


Je signale en outre le passage déjà reproduit (tome Ier, p. 242), où Bakounine raconte comment il vit Mazzini à Londres en 1862, et comment celui-ci avait pris noblement sa défense contre les calomnies par lesquelles des émigrés allemands avaient essayé de tuer moralement le révolutionnaire russe alors enfermé dans les forteresses du tsar ; — un passage sur la propriété, définissant notre conception collectiviste : « Seul le travail collectif crée la civilisation et la richesse. Cette vérité une fois comprise et admise, il ne reste que deux formes possibles de propriété ou d’exploitation de la richesse sociale : la forme bourgeoise actuelle, c’est-à-dire l’exploitation de cette richesse, produit du travail collectif, ou plutôt l’exploitation du travail collectif, par des individus privilégiés, ce qui est l’unique sens véritable de cette propriété individuelle et héréditaire dont le généreux et populaire général Garibaldi se pose lui-même en défenseur aujourd’hui ; ou la forme nouvelle, celle que nous soutenons contre la bourgeoisie et contre le général Garibaldi lui-même, parce qu’elle est l’unique et suprême condition de l’émancipation réelle du prolétariat, de tout le monde, la propriété collective des richesses produites par le travail collectif ; » — un autre passage, où l’auteur expose « l’idée si juste, énoncée et développée il y a plus de vingt ans principalement par Karl Marx », que les religions n’ont jamais été les causes réelles des faits sociaux, « l’idéal n’étant jamais que l’expression plus ou moins fidèle de la lutte des forces économiques dans la société » ; — enfin une prophétie des plus remarquables, annonçant, « dans un délai assez rapproché, l’entière destruction de la domination russe sur tout le pays de l’Amour, sous le poids d’une formidable invasion japonaise... Gare aux possessions russes sur l’Amour, je ne leur donne pas cinquante ans. Toute la puissance de la Russie en Sibérie n’est que fictive. »

Un manuscrit de Bakounine, inachevé, portant la date du 7 janvier 1872, et qui paraît avoir été destiné au journal la Liberté de Bruxelles, contient un passage intéressant sur le programme de l’internationale, à l’occasion duquel Bakounine rend une fois de plus un hommage sincère à Marx. Ce qui lui a fait prendre la plume, c’est « un entrefilet ne pouvant se qualifier autrement que d’infâme », publié dans le Volksstaat du 13 décembre 1871 [476], et qu’il n’a lu que la veille, parce qu’il vit « dans un lieu très éloigné de tous les centres de publicité ». Il explique l’opposition théorique qui existe entre les partisans de la centralisation et ceux de l’autonomie, ou, comme il les appelle plus loin, « les communistes autoritaires et les fédéralistes, autrement dits anarchistes », et l’absurdité qu’il y aurait à vouloir imposer aux membres de l’Internationale un dogme uniforme et obligatoire ; et il ajoute :


C’est l’honneur éternel des premiers fondateurs de l’Internationale et, nous aimons à le reconnaître, du compagnon Charles Marx en particulier, d’avoir compris cela, et d’avoir cherché et trouvé, non dans un système philosophique ou économique quelconque, mais dans la conscience universelle du prolétariat de nos jours, quelques idées pratiques résultant de ses propres traditions et de son expérience journalière... Ces quelques idées, magnifiquement résumées dans les considérants de nos Statuts généraux, forment le vrai, le seul principe constitutif, fondamental, obligatoire de notre Association [477]... Il n’existe dans l’Internationale qu’une seule loi souveraine, garantie puissante de son unité : c’est celle de la solidarité pratique du prolétariat de tous les pays dans sa lutte contre l’oppression et contre l’exploitation bourgeoises.


La gêne matérielle où vivait Bakounine continuait, et devait durer un certain temps encore. Le 6 décembre, à la suite peut-être de sa lettre du 14 novembre (voir p. 231), il reçoit d’Ogaref 3o fr.; Ross lui envoie de Genève du thé et du tabac (3 déc.), puis 15o fr. (10 déc.) et 110 fr. (15 déc) ; Gambuzzi envoie 100 fr. (26 déc). En janvier 1872, le calendrier-journal porte, le 5 : « Point d’argent » ; Bakounine emprunte, le 6, 10 fr. à Chiesa ; le 7, 20 fr. à Bellerio (sur lesquels il rend à Chiesa ses 10 fr.) ; le 13, Gambuzzi envoie 40 fr. ; le 28, arrivent de Sibérie 20 roubles (80 fr.), ce qui permet de rendre à Chiesa les 40 fr. empruntés le 10 décembre pour Cyrille. En février, la détresse redouble ; il faut faire une lettre de change de 300 fr. à la propriétaire, payable à la fin du mois : c’est alors que Mme Bakounine écrit à Ogaref (9 et 18 février 1872) deux lettres éplorées et inutiles (imprimées dans la Correspondance) ; Ross, à ce moment, malade à Montpellier, envoie 100 fr. (11 février), et une traite que consent à négocier un certain Simon procure 200 francs. En mars arrivent de Gambuzzi 200 fr., et de Russie viennent 50 roubles (165 fr.). Enfin la situation s’améliore au printemps ; de nouveaux amis russes, à Zürich, mettent à la disposition de Bakounine un peu d’argent.


Le Congrès de la Fédération belge devait avoir lieu, selon l’habitude des années précédentes, à l’époque de Noël. Il se réunit à Bruxelles les 24 et 25 décembre. Un débat eut lieu sur la question qui agitait l’Internationale ; lecture fut donnée de la circulaire de Sonvillier. Après une mûre délibération, le Congrès vota la résolution suivante, qu’il est nécessaire de reproduire in-extenso :


La Fédération belge, réunie en Congrès les 24 et 25 décembre 1871,

Vu les calomnies absurdes répandues tous les jours par la presse réactionnaire, qui veut faire de l’Internationale une Société despotique soumise à une discipline et à un mot d’ordre partant de haut et arrivant à tous les membres par voie hiérarchique ;

Considérant qu’au contraire l’Internationale, voulant réagir contre le despotisme et la centralisation, a toujours cru devoir conformer son organisation à ses principes ;

Déclare, une fois pour toutes, que l’Internationale n’est et n’a jamais été qu’un groupement de fédérations complètement autonomes ;

Que le Conseil général n’est et n’a jamais été qu’un centre de correspondance et de renseignements ;

La Fédération belge engage toutes les Fédérations régionales à faire la même déclaration, pour confondre tous ceux qui nous représentent comme des instruments dociles entre les mains de quelques hommes ;

Considérant, d’un autre côté, que les statuts de l’Internationale, faits à la naissance de l’Association, et complétés un peu au hasard à chaque Congrès, ne délimitent pas bien les droits des fédérations et ne correspondent pas à la pratique existante,

Déclare qu’il y a lieu d’entreprendre une revision sérieuse des statuts ;

En conséquence, la Fédération belge charge le Conseil belge de faire un projet de nouveaux statuts et de le publier pour qu’il soit discuté dans les Sections et ensuite au prochain Congrès belge ; le projet sera soumis au prochain Congrès international.

La Fédération belge engage les autres Fédérations régionales à faire de même, afin que le prochain Congrès international puisse conclure le pacte définitif de la fédération.


Cette résolution affirmait nettement les principes d’autonomie et de décentralisation, et montrait que les Belges pensaient sur ce point tout à fait comme les Jurassiens. Mais elle ne disait pas expressément que ces principes avaient été violés par le Conseil géneral et par la Conférence ; et si, d’une part, on pouvait tirer des considérants belges cette conclusion sous-entendue, que ceux qui, dans l’Internationale, voudraient se faire les partisans de l’autorité et de la centralisation se mettraient en contradiction avec l’esprit même qui avait présidé à la création de l’Association, d’autres eussent pu, avec tout autant de vraisemblance, prétendre — et ils prétendirent en effet — que ni le Conseil général ni la Conférence n’avaient commis, aux yeux des Belges, aucun abus d’autorité, puisque le Conseil général n’avait jamais été qu’un centre de correspondance et de renseignements. Que fallait-il penser an juste d’une résolution rédigée en des termes qui pouvaient donner lieu à des interprétations si différentes ? Le Conseil général et quelques-uns de ses partisans affirmèrent que les Belges avaient voulu donner raison aux hommes de Londres contre nous. Quant à nous, nous fûmes renseignés sur les véritables intentions des Belges par Bastelica, qui, s’étant rendu à Bruxelles justement à cette époque, avait assisté au Congrès, et avait reçu de la bouche des délégués les explications nécessaires ; nous sûmes que les Belges, malgré l’ambiguïté, voulue ou involontaire, du texte de leur résolution, n’étaient nullement disposés à se ranger du côté du Conseil général dans la lutte commencée ; et bientôt nous apprîmes que leur Conseil fédéral, chargé de préparer un projet de revision des Statuts généraux, se proposait d’introduire dans les statuts revisés la suppression du Conseil général.

Le Congrès belge avait eu à examiner une question subsidiaire : celle de l’époque à laquelle il convenait de convoquer le futur Congrès général. La circulaire de Sonvillier avait proposé que cette convocation eût lieu « à bref délai » ; mais, à nos yeux, c’était là un point accessoire, au sujet duquel nous étions prêts à nous rallier à l’opinion qu’exprimerait la majorité des Fédérations. « Les uns, p