La Chanson des quatre fils Aymon/III

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III
Origines et formation du cycle des Fils Aymon


Le résumé qui précède, était nécessaire, parce qu’une discussion des origines de l’histoire des Fils Aymon est possible seulement si l’on a présente à l’esprit la forme la plus ancienne pour l’ensemble que nous possédions de la Chanson du geste. Dans la plupart des autres manuscrits, l’on retrouve le même cadre général, malgré la diversité de quelques parties et bien que parfois la légende primitive y semble plus fidèlement respectée ; mais la version La Vallière est plus près du texte ou des textes anciens que nous soupçonnons, en conserve mieux l’énergie archaïque. Les contradictions elles-mêmes et les interpolations qui s’y laissent reconnaître, prouvent que le travail fâcheux des remanieurs n’y a pas été poussé trop loin[1].

L’histoire des Fils Aymon commence par une narration, le Beuves d’Aigremont, qui forme un tout distinct. Aymes et ses fils y sont introduits uniquement pour relier cette première partie au reste. Telle est l’impression que l’on ressent d’abord, impression peut-être trompeuse, mais que justifie l’imperfection de la transition de ce premier récit aux suivants. En lui-même le Beuves d’Aigremont paraît le débris d’un chant très ancien datant de l’époque la plus farouche du Moyen Âge. Néanmoins deux des traits essentiels de cette partie subsisteront dans le reste du poème. L’un est la cruauté inconsciente de Charlemagne. Non seulement il tolère la trahison, mais il la récompense :

Se m’en poes vengier, je vos donrai gent don.

Et quand Grifon d’Autefeuille lui apporte la tête de Beuves, il ne marque aucun remords :

Amis, ce dist li rois, ci a molt bel present.

Au milieu de sa cour, entouré de princes, d’évêques, de barons, c’est l’empereur « au vis fier », le roi « de la terre honorée ». Mais qu’il parle, que ses rancunes s’éveillent, et il ne prononce plus que des mots atroces. Dans le Beuves d’Aigremont, il fait savoir au duc que s’il ne lui vient rendre hommage, il sera pendu, et Aymes, frère de Beuves, ayant protesté, il le menace de le faire pendre, le chasse et lui annonce qu’il saisira ses terres.

Ce caractère ne varie point. L’obstination de ses rancunes ne subit jamais de relâche. Que Richard ou Maugis tombent entre ses mains, il répète avec acharnement : « Richard, je vous pendrai… Maugis, je vous pendrai ! »

Lorsque enfin la paix est faite et que le pauvre destrier Bayard lui est remis, il fait précipiter le fidèle serviteur de Renaud dans la Meuse et en éprouve une grande joie :

Baiart, ce dist li rois, or ai quant que demant.
Je ne t’ai pas menti, tenu t’ai convenant.

Les Pairs de France sont indignés. Turpin ne peut comprendre une cruauté qui poursuit ainsi « une beste mue ». Olivier s’écrie : « Il est fou ! » et Roland approuve. Il n’y eut aucun des Pairs qui

Ne plorast por Baiart, lo bon cheval corrant.
Qui qu’en demenast duel, Charles en fu joiant.

Entre Charles et ceux qui le servent, entre lui et cette féodalité généreuse et loyale dont il est le suzerain, le désaccord est fondamental, parce qu’il est indifférent aux motifs moraux qui les guident. Roland, le héros de son armée, a beau lui répéter :

Renaus a droit vers vos, et vos tort, en non Dé ! [2]


rien n’émeut cette âme faite de haine et de cruauté. Quand Renaud, sur la foi de Naimes et d’Ogier, était venu au camp pour essayer de fléchir l’empereur, celui-ci l’eût fait pendre sans la révolte unanime de ses barons. Un jour vient où, dans son fol entêtement, il refuse de faire la paix pour sauver la vie de Richard de Normandie ; son autorité paraît décidément insupportable, et Roland lui déclare :

Ge m’an vois sans congié, par Deu qui ne menti.
Ogier, que feres vos ? venres vos avec mi ?
Si laisson cest viellart qui ci est assoti.[3]


Ogier, Olivier, Naimes, tous les Pairs « de la terre absolue » font abattre les tentes ; leurs hommes partent avec eux,

Plus de .XXX. mil homes est li oz decreüe.


Seul le comte Ganelon, le chef des traîtres, reste auprès du roi.

Ce prince vindicatif, déloyal, n’a rien de commun avec Charlemagne que le nom et les attributs du pouvoir. C’est le témoin déguisé d’une autre époque.

Dans le Beuves d’Aigremont, Charles est entouré d’une famille de traîtres, Ganelon, Griffon d’Autefeuille, Fouques de Morillon. Malgré leurs noms épiques et leurs titres féodaux, ce sont des sicaires, se chargeant des besognes viles. Tout le long du poème l’on retrouve l’odieuse race. Dans les Ardennes, c’est Hervieux qui entreprend de livrer par trahison à Charles le château de Montessor ; plus tard, quand aucun baron ne consent à présider au supplice de Richard, Ripes de Ribemont offre ses services. À tel autre endroit, Pinabel fait l’office d’espion. Quand les fils de Renaud sont à la cour de Charlemagne, toute la gent de Ganelon et de Griffon prépare une trahison pour assurer la victoire aux fils de Fouques de Morillon dans leur duel avec Aymonnet et Yonnet. Certes, la légende épique fournissait pour l’emploi de traîtres des noms inégalement justifiés, Heudri, Rainfroy[4], Grifon, Ganelon, mais dans le Beuves d’Aigremont, l’on a affaire à de tout autres personnages, à des meurtriers à gages. Leur métier est de trahir. Il semble donc que pour expliquer leur présence dans l’action, et sans s’occuper des noms dont ils sont affublés, il y aura lieu d’étendre notre recherche au delà des origines jusqu’ici connues de la geste des traîtres.

Après le Beuves d’Aigremont, l’histoire des Fils Aymon présente d’abord un chant, d’apparence bien homogène et se décomposant en quatre parties : la marche de l’armée du roi dans les Ardennes où elle est surprise par les Fils Aymon, la trahison d’Hervieux, la destruction de la troupe des Fils Aymon par Aymes, leur père, les bannis dans la forêt et leurs misères. L’on avait remarqué que dans ce chant où tout se passe dans les Ardennes, lorsqu’il est fait mention des causes de la rancune de Charles, le trouvère attribue le meurtre du fils du roi à Guichard ou Richard, à l’un des Fils Aymon, et que le fils du roi est dit Looïs et non Lohier que l’on a dans le Beuves d’Aigremont[5]. Mais la forme actuelle du Beuves d’Aigremont résulte de nombreux remaniements ; et l’on est en droit d’admettre que le nom de Lohier a été introduit à la longue dans une tradition qui l’ignorait et dont les traces subsistent dans le chant des Ardennes plus ancien en ceci que le Beuves[6].

L’entrée du roi dans les Ardennes et la défaite de ses troupes m’ont toujours paru un souvenir de l’échec final de l’expédition que Chilpéric et Ragenfred firent contre Charles Martel : ils furent surpris et battus près d’Amblève[7]. Vaincu par les Frisons, en mars 716, Charles s’était réfugié dans la forêt mystérieuse dont les défilés « où les fées conversent. » rendaient le passage dangereux. Sa victoire imprévue était un motif fécond de chants poétiques et de légendes. De même son séjour dans les Ardennes où il s’était d’abord retiré en vaincu, prêtait à des développements sur les souffrances que lui et les siens y avaient endurées. Les moindres incidents suffisaient à l’imagination du barde germain et de ses successeurs gallo-francs pour édifier de longs chants de guerre. Mais un jour vint où l’on ne put comprendre que Charles, c’est-à-dire Charlemagne, puisqu’au second était appliquée toute la légende du premier, eût commencé par être un rebelle, et ce sont ses adversaires que la Chanson de geste nous montre cherchant un asile dans la forêt, y élevant une forteresse, attaquant dans sa marche l’armée du roi et ravageant, pour suffire à leurs besoins, tout le pays alentour.

Il me paraît donc certain qu’il y a dans cette partie des Fils Aymon un élément carolingien, mais je crois qu’il y est mêlé à d’autres éléments plus anciens.

Il est tout à fait étrange et contraire à ce respect des liens de parenté qui partout ailleurs domine les personnages et auquel Aymes lui-même cédera, quand, au siège de Montauban, il emploiera les machines de guerre du roi à lancer dans la place des provisions destinées à ses fils révoltés, il est absolument inexplicable quand on songe au rôle effacé d’Aymes dans tout le poème, que d’un coup il passe au premier plan, de sorte que la seule bataille livrée dans les Ardennes soit celle qu’il conduit contre ses fils. Le trouvère dit bien qu’il les a forjurés, mais Aymes, après le combat, est très près de reconnaître qu’il est allé au delà de son devoir. Son attitude envers eux demeure haineuse et outrageante, jusqu’au jour où ils quittent Dordonne avec Maugis. Sous la forme, adoucie à quelques égards, que la légende a prise, l’on entrevoit un père poursuivant avec acharnement ses fils dans les Ardennes.

La trahison d’Hervieux (Hielevius dans le ms. 775) forme un épisode considérable où l’on a quelque peine à ne voir qu’une invention d’un trouvère.

Ces deux premiers chants, pour parler comme Michelant, ou ces deux premières branches des Fils Aymon, doivent être examinés d’abord.

Dans sa forme actuelle, le Beuves d’Aigremont est le récit banal, et sans caractère particulier de réalité historique, de la révolte d’un puissant vassal. Beuves est doté par le trouvère d’un fief imaginaire, et il est inscrit dans la parenté des barons illustres : tout cela, on le sent de prime-abord, est pure invention. Son refus de se soumettre à l’autorité du roi est motivé par des raisons puisées au fonds commun de l’épopée. Il commet le meurtre sans excuse. Quel est ce personnage dont le nom effraie ? Autant que les héros des Chansons de geste, il est d’une grandeur épique. De quel droit figure-t-il dans la légende ? Il n’y a point à se laisser tromper par l’appareil de convention et par le milieu féodal. Tout cela n’est que roman. En fait, l’homme doit sa grandeur à la grandeur de son crime : il a tué le fils du roi ; il est le meurtrier dont le nom et l’acte survivent, alors que les raisons et les circonstances de l’acte s’altèrent et s’évanouissent dans le lointain obscur des siècles.

Ces simples remarques m’engageaient à remonter à l’époque mérovingienne où tant de princes ont péri de mort violente ; mais je n’espérais point que le nom lui-même du meurtrier pût me devenir une indication utile. À ma grande surprise, je l’ai retrouvé dans une de ces tragédies atroces qui ont ensanglanté le règne de Chilpéric et de Frédegonde. Bueves ou Buef, pour observer l’orthographe ancienne, est la forme française de Bobo ou Bob qui est le nom de l’un des deux leudes que Chilpéric chargea de s’emparer par un guet-apens de la personne de son fils Chlodovig. Ici je résumerai brièvement les belles pages d’Augustin Thierry.

Le roi, accompagné des ducs Bob et Desiderius, va dans la forêt de Chelles et fait mander son fils pour un entretien secret. À peine arrivé, Bob et Desiderius le prennent par les bras ; on le désarme, on le charge de liens. Puis il est mené devant Frédegonde, questionné, et le quatrième jour conduit à Noisy où il est poignardé. On l’enterre près d’une chapelle, mais Frédegonde fait enlever le corps qui est jeté dans la Marne[8]. Plus tard, après la mort de Chilpéric, le roi Gonthramn voulait donner à son neveu une sépulture honorable. Un paysan se présenta et dit : « Ô roi, ce que je dis est la vérité même, les faits eux-mêmes le prouveront. Lorsque Chlodovig eut été tué et enterré sous l’auvent d’un oratoire, la reine craignant qu’un jour il ne fût découvert et enseveli avec honneur, le fit jeter dans le lit de la Marne. Je le trouvai dans les filets que j’avais préparés pour le besoin de mon métier qui est de prendre du poisson. J’ignorais qui ce pouvait être, mais à la longueur des cheveux, je reconnus que c’était Chlodovig. Je le pris sur mes épaules et le portai au rivage, où je l’enterrai et lui fis un tombeau de gazon. Ses restes sont en sûreté, fais maintenant ce que tu voudras. »

Quand on ouvrit le monticule de gazon, on trouva le corps presque intact ; une partie de la chevelure, celle qui posait en dessous, s’était séparée de la tête, mais le reste, avec ses longues tresses pendantes, y demeurait encore attaché. Le roi fit au malheureux prince des funérailles magnifiques. Le corps fut déposé dans la basilique de Saint-Vincent, aujourd’hui Saint-Germain-des-Prés[9].

Dans l’imagination populaire, l’instrument du crime fut évidemment le frank Bob qui avait porté la main sur la personne du prince et dont la complicité dans la trahison était certaine. Quant au nom de Hludovic ou Chlodowig, on sait qu’il est devenu en français Looïs, puis Louis. Or nous avons constaté que le fils du roi est Looïs dans l’histoire des Fils Aymon. L’on a donc, avec autant de sûreté qu’on peut l’obtenir dans une recherche de cette sorte, les éléments essentiels de la légende : le nom de la victime, celui d’un des auteurs principaux du crime, et le fait de la trahison.

Qui ne se fût intéressé à la triste fin d’un jeune prince de cette race illustre de Mérovée pour laquelle les Franks professaient un culte ? Que de malheurs avaient frappé la famille royale ! Les trois fils de Chilpéric avaient successivement péri ; Théodebert était tombé sur le champ de bataille ; Merovig, pour échapper à la colère de son père et à la haine de Frédegonde, s’était fait poignarder par un de ses fidèles ; Chlodovig disparaissait à son tour, et le meurtre de leur oncle Sighebert était présent à tous les esprits. La nation des Franks dut se sentir atteinte. Qui n’eût exécré le leude frank qui avait donné son concours au crime ? Le guet-apens tendu à Chlodovig soulevait l’indignation. Nous ignorons quelle forme prit d’abord le sentiment populaire, comment l’on cessa de compromettre le nom de la reine dans l’abominable affaire, et l’on se borna à flétrir le roi et les traîtres qui avaient été employés ; le récit lui-même de Grégoire de Tours est déjà fort empreint des caractères de la légende. Plus tard, quand l’épopée se constitua autour du grand nom de Charlemagne, quand régnèrent les mœurs féodales, l’imagination des trouvères créa un cadre dramatique, conforme pour l’ordre des faits aux habitudes de son temps, où du vieux récit subsistent seulement l’atrocité des actes et le souvenir d’un roi cruel et bas et de son entourage de meurtriers. Sous le Charlemagne du Beuves d’Aigremont et par suite des Fils Aymon, l’on retrouve ainsi l’odieux Chilpéric[10]. Ainsi s’explique le désaccord persistant que l’on remarque entre Charles et ses barons, ainsi l’on assiste en quelque sorte à la naissance de la Geste des traîtres. La mort de Beuves par le fait de Chilpéric, n’était point donnée par l’histoire, mais il était naturel de la lui imputer comme un acte de vengeance, déloyal dans sa forme, suggéré par des traîtres, excusable du moins dans son motif. Charles se déshonore en autorisant la violation de la foi jurée, mais sa faute a son origine dans l’excès d’un ressentiment légitime. Tout le reste, dans le vieux poème, paraît de prime-abord amplification de thèmes usés : première guerre du roi contre les vassaux qui soutiennent Beuves, puis une seconde guerre que le trouvère n’a même pas le courage de conter. Une part de plus en plus grande sera faite à la famille d’Aymes, à ces jeunes chevaliers, qui vont à leur tour subir l’épreuve de la dureté cruelle du roi.

J’ai dit plus haut que dans l’histoire Bobo ne meurt point par le fait de Chilpéric ; une telle fin n’aurait rien d’invraisemblable, car, dans le monde mérovingien, le traître est souvent châtié par celui-là même qui a profité de sa félonie. Mais si l’on étudie jusqu’au bout la vie du complice du roi et de Frédegonde, l’on rencontre des raisons de compléter la conclusion qui précède. Bob ou Bobo n’est qu’un surnom de Bodegisile, fils de Mummolenus de Soissons[11]. Ce n’est pas un personnage ordinaire, Grégoire le qualifie de magnifique et il devait sûrement à sa faveur auprès de Frédegonde et de Chilpéric l’honneur d’accompagner au titre de paranymphe leur fille Rigunthis dont les fiançailles avec Reccarède et le voyage à travers la Gaule forment un si curieux épisode où l’on trouve les traits les plus caractéristiques de la barbarie franque[12]. Le cortège s’arrêta à Toulouse, et nous savons seulement que Bodegisile avait été suivi par sa femme. Mais il n’est fait aucune mention de son séjour dans cette ville où Rigunthis finit par demeurer, n’ayant aucune envie d’aller chez les Goths, et prêtant l’oreille aux plaintes de ses compagnons de voyage : « Ils se disaient très fatigués de la route, alléguaient la misère de leurs vêtements, leurs chaussures déchirées, l’état des harnais des chevaux et des chars eux-mêmes qui étaient tout disloqués. C’était en effet sur des chariots qu’ils avaient fait le voyage[13]. » On croirait entendre les barons de Charlemagne refusant de le suivre dans une guerre nouvelle.

L’on retrouve Bodegisile, fils de Mummolenus, avec Grippo et Evantius d’Arles, dans une députation qui, après la mort de Chilpéric, paraît avoir été envoyée par Childebert à l’empereur Maurice qui se trouvait à Carthage. Pendant que les députés attendaient d’être reçus de lui, un serviteur d’Evantius vola un marchand. Celui-ci vint plusieurs fois au logement des Franks, demandant son bien, mais sans rien obtenir. Un jour il rencontra son voleur sur une place, le prit par le vêtement en lui disant qu’il le lâcherait seulement s’il lui rendait ce qu’il lui avait pris. Le Frank ne pouvant se dégager, tue le marchand d’un coup d’épée et rentre au logis. Les envoyés dormaient après leur repas. Quand le chef (Senior) de la ville apprit ce qui s’était passé, il réunit ses soldats et, suivi du peuple en armes, vint au logement des Franks. Tirés de leur sommeil, ils étaient tout surpris. Le chef des habitants les engage à déposer leurs armes, et à se rendre auprès de lui pour examiner en commun le crime qui avait été commis. Très effrayés, ne sachant de quoi il s’agissait, ils demandent qu’on leur promette la sûreté s’ils sortent sans armes. Les habitants prêtèrent un serment que l’impatience les empêcha de respecter. À peine Bodegisile est-il sorti qu’ils le frappent à coups d’épée et de même Evantius. Mais Grippo s’arme, et entouré de ses serviteurs va à la rencontre des Carthaginois. Il proteste contre le meurtre de ses compagnons, tués sans motif quand ils étaient venus pour assurer la paix avec l’empereur. Le préfet de la ville intervient alors, calme les esprits, et conduit Grippo à l’empereur. Celui-ci manifeste une vive indignation et promet que les coupables seront punis suivant ce qu’en décidera le roi Childebert[14].

Ces événements eurent pour conséquence que Childebert envoya une armée en Italie. Avant d’arriver aux Alpes les divers corps qui la composaient, pillèrent et tuèrent tout le long du chemin, comme s’ils eussent été en pays ennemi. La résistance des Lombards, la famine et la maladie obligèrent les Franks à revenir après une campagne malheureuse de trois mois[15]. Finalement l’empereur Maurice envoya à Childebert douze de ceux qu’il jugeait avoir trempé dans le meurtre des députés, lui laissant le choix de les mettre à mort ou d’accepter une rançon de trois cents pièces d’or pour chacun. Mais le roi frank refusa de les recevoir, donnant pour raison qu’il ignorait si c’étaient les vrais coupables, qu’on lui avait tué des hommes libres et que peut-être on lui présentait des esclaves. Les choses en restèrent là[16].

Bobo est donc réellement mort victime d’un guet-apens que les Franks ont pu imputer à l’empereur lui-même, et sa mort a été suivie d’une grande guerre. Ces événements, dont un aride sommaire affaiblit l’importance, avaient ébranlé l’Occident. Ils se modifièrent dans les souvenirs des peuples, et l’on en vint à croire que c’était auprès du père de Chlodovig que Bobo, couvert par un sauf-conduit, se rendait quand il fut tué contrairement à la foi jurée. Le second crime semblait la suite logique du premier. La concentration de la légende se faisait tout naturellement autour du roi, et à partir du règne de Charlemagne, quel trouvère eût songé à l’empereur byzantin auprès duquel Bodegisile et ses compagnons avaient été envoyés à Carthage ?

Le personnage du fils de Mummolenus grandit à mesure qu’on le connaît mieux. L’on ne voit d’abord en lui qu’un leude capable de s’associer aux crimes de Frédegonde ; c’est maintenant un des principaux ducs du roi, c’est l’homme de confiance auquel on remet Rigunthis ; il succombe enfin dans des conditions qui révoltèrent justement les Franks et provoquèrent l’explosion d’une grande guerre. Son crime, sa faveur et sa mort le placent au premier rang parmi les chefs de la nation franque et il peut entrer dans l’épopée primitive dont l’admiration va d’emblée à ceux qui dépassent l’ordinaire par la grandeur de leurs actes mauvais ou bons et surtout par le bruit qui s’est fait autour de leurs funérailles.

Mais les données de l’histoire se transforment en poésie par une élaboration particulière et complexe où les éléments dramatiques seuls survivent, où les parties tendent à se subordonner à l’unité de l’ensemble, où, par une influence latente, l’œuvre reflète la pensée et les mœurs de sa date. Dans le Beuves d’Aigremont la diversité des rédactions révèle les tâtonnements des trouvères sans cependant nous permettre de remonter à une forme plus ancienne que celles qui nous sont parvenues.

L’on conjecture seulement un cadre primitif où Beuves et Looïs représentent Bobo et Hludovig, où Beuves périt dans un guet-apens imputé au roi père de Looïs et non plus à l’empereur Maurice. La guerre, donnée par l’histoire, fut probablement transposée de bonne heure à la suite du meurtre de Looïs. Après la mort de Beuves, elle devenait dès lors une sorte de réplique destinée à s’amoindrir. Le roi, relevé de toute part à la mort de son fils, mais responsable de celle de Beuves, garde son caractère historique.

Entre les éléments mérovingiens du Beuves d’Aigremont et la branche suivante, le trouvère n’a imaginé d’autre lien que la protestation de Renaud, qui, insulté par le roi, lui rappelle et lui reproche le meurtre de son oncle Beuves. Ce n’est qu’un artifice, car du premier récit rien ne se continue dans le second[17]. D’où est donc venue la pensée de faire du Beuves d’Aigremont l’introduction du long poème ? La pure juxtaposition de deux légendes n’est pas admissible ; il est nécessaire ou bien qu’elles dérivent d’un fond commun ou que tout au moins quelque trait d’une ressemblance qui s’est effacée avec le temps, ait engagé d’abord à les réunir.

L’on est embarrassé pour définir le mode de formation des légendes aux époques d’intuition vive et d’imagination puissante. Le phénomène physique qui en donne le mieux l’image semble d’abord celui de la cristallisation, où l’on voit les molécules s’agréger autour d’un noyau primitif. Mais la liberté et la fécondité de l’invention humaine débordent les formules mécaniques empruntées à la science. Il ne s’agit même plus d’un travail analogue à celui dont la géologie nous donne le tableau, de couches successives s’accumulant. Le procédé est plutôt comparable à l’art du tisserand qui, de fils divers, forme sa trame et sur ce fond dessine des ornements et des personnages, prenant ça et là dans son souvenir. Là on constatera une simple superposition, ailleurs un entre-croisement où apparaissent à la fois des éléments de date très différente. La recherche des origines d’une légende peut donc être entravée par mille obstacles, sans parler des parties perdues ou volontairement sacrifiées. On sent que de simples analogies peuvent faire illusion. Il convient néanmoins de ne renoncer à l’enquête qu’en vrai désespoir de cause, car cette enquête même est un premier pas vers la vérité. Dans ce sentiment, nous nous hasardons encore à démêler dans Grégoire de Tours les origines d’une partie de la légende des Fils Aymon.

Le second fils de Chilpéric, Merovig, en épousant Brunehilde, la veuve de son oncle Sighebert, avait encouru la colère de son père et la haine de Frédegonde. Le châtiment fut sévère. Le jeune prince, tonsuré, ordonné prêtre par force, fut envoyé, avec une escorte, au couvent de Saint-Calais. À la même époque se trouvait à Tours un personnage dont nous aurons à nous occuper encore, le duc Gonthramn Bose, c’est-à-dire le Mauvais. « Germain d’origine, il surpassait en habileté pratique, en talent de ressources, en instinct de rouerie… les hommes les plus déliés de la race gallo-romaine. » Ce n’était pas la mauvaise foi brutale des Franks, ses contemporains, « c’était quelque chose de plus raffiné et de plus pervers en même temps, un esprit d’intrigue universel et en quelque sorte nomade, car il allait s’exerçant d’un bout à l’autre de la Gaule[18]. » On lui imputait une part de responsabilité dans la mort de Théodebert[19] et il avait dû, après la mort de Sighebert, chercher un asile avec ses deux filles dans la basilique de Saint-Martin[20]. Quand il apprit le traitement infligé à Merovig, il conçut immédiatement le projet d’en tirer parti, et adressa secrètement au fils de Chilpéric le sous-diacre Riculf, pour l’engager à venir le rejoindre à Tours. Merovig, qui venait d’être délivré par Gaïlen, un de ses fidèles, se rendit aussitôt à l’invitation de Gonthramn. Mais celui-ci, ayant sa confiance, se hâta d’en abuser. Tout d’abord il se mit d’accord avec Frédegonde et tendit à Merovig un piège dont le hasard seul le sauva[21]. — Nous reviendrons sur tout ceci à propos de la trahison dont les Fils Aymon sont l’objet à Vaucouleurs. — Chilpéric, après avoir renoncé à arracher violemment Gonthramn de la basilique, avait exigé qu’il jurât de n’en point sortir à son insu. Le Mauvais s’en tira par un serment équivoque, et obtint de Merovig que tous deux quitteraient Tours ensemble. Le jeune prince désirait, en effet, revenir auprès de Brunehilde, et l’aventureux Gonthramn espérait sans doute qu’en pays austrasien, avec un roi enfant, et la faveur de l’époux de la reine-mère, il serait à l’abri de la rancune de Chilpéric et s’élèverait en influence et en dignité. Aucun indice n’autorise à admettre que le départ de Tours ait été machiné avec Chilpéric. Gonthramn apparaît ici l’auxiliaire de Merovig, que son intérêt n’était pas de trahir en ce moment. Ils recrutèrent une bande de plus de cinq cents cavaliers et partirent, mais arrivés sur le territoire d’Auxerre, ils furent attaqués par Erpoald, gouverneur du pays pour le roi Gonthramn. La troupe fut dispersée, et Merovig, fait prisonnier, put se réfugier dans la basilique de Saint-Germain d’où, au bout de deux mois, il parvint à s’échapper. Le roi Gonthramn infligea une grosse amende à Erpoald pour n’avoir pas su garder son prisonnier[22].

Nous ne savons rien du rôle da Gonthramn-Bose en tout ceci. Il dut fuir avec une partie des cavaliers. Plus tard, on le voit revenir à Tours, y reprendre ses filles de vive force, et les conduire à Poitiers où il les laisse d’abord dans la basilique de Saint-Hilaire, bien que Chilpéric fût venu dans cette ville qui appartenait à Childebert, pour en chasser les hommes de son neveu[23]. Puis il se retire auprès de Childebert, mais revient encore chercher ses filles. Il les emmenait avec lui, quand Dracolen, un des leudes de Chilpéric, le rencontre. Gonthramn et les siens se préparaient à se défendre, et Gonthramn envoie un de ses hommes vers Dracolen : « Va et dis-lui : Tu sais qu’il y a eu accord entre nous, je te prie donc de ne pas me barrer la route. Prends tout ce que tu voudras de ce que j’ai, mais qu’il me soit permis, ainsi dépouillé, de me rendre avec mes filles où je voudrai. » Mais celui-ci, vain et léger : « Voici la corde avec laquelle ont été liés d’autres coupables que j’ai menés au roi ; avec elle celui-ci sera lié aujourd’hui et conduit en prison. » Il dit, presse son cheval à coups d’éperon, et va vers lui d’une course rapide. Il lui porte un coup de lance, mais sans effet parce que le bois se brise et que le fer tombe à terre. Mais Gonthramn se voyant en péril de mort, invoque le nom de Dieu et la vertu de saint Martin, allonge sa javeline et atteint Dracolen à la gorge. Il le tenait ainsi soulevé au-dessus de son cheval, quand un de ses amis l’achève d’un coup de lance dans le côté. Ses compagnons prennent la fuite, le corps est dépouillé, et Gonthramn reprend librement son voyage avec ses filles[24]. Il se retira sans doute sur les terres de Childebert.

Grégoire raconte ici des faits contemporains tels qu’ils lui sont rapportés, et le caractère épique de cette page, si intéressante à bien des points de vue, est dû à la vérité de la scène. Tout cela deviendra motifs épiques, soit, mais ne l’a pas été d’abord. — Gonthramn ici ne mérite pas son surnom : c’est un père dévoué et un sage et vaillant guerrier. De quelques années le chroniqueur ne parle plus de lui ; nous le retrouverons mêlé à une formidable intrigue, s’y abandonnant à tous ses mauvais penchants et finissant par expier cruellement ses fautes.

Merovig avait cherché vainement un asile à Metz auprès de Brunehilde que les chefs austrasiens empêchèrent de l’accueillir. Il errait de village en village à travers la Champagne rémoise[25], marchant la nuit, se cachant le jour. Son père, toujours implacable, l’avait inutilement cherché à Tours, où il tint la basilique bloquée, de sorte que les fidèles n’y pouvaient entrer[26]. Il revint vers le Nord et l’on imagina un piège qui nous paraît grossier mais qui réussit. Des gens de Thérouanne vinrent demander à Merovig de se rendre chez eux, lui promettant qu’ils abandonneraient son père et se soumettraient à lui. Ambitieux et d’ailleurs ne sachant plus que devenir depuis que les Austrasiens l’avaient repoussé, Merovig, accompagné de quelques hommes courageux qui lui étaient demeurés fidèles, partit pour Thérouanne. La trahison l’y attendait. Arrivé dans cette région alors sauvage, il rencontre non des partisans mais des hommes qui ne dissimulent plus leur projet. On l’enferme dans une maison de campagne ; des gardes en occupent toutes les issues, et des émissaires courent avertir le roi. Celui ci se met aussitôt en route. Mais son fils, se voyant prisonnier, et craignant que la vengeance de ses ennemis ne lui fît subir trop de supplices, avait déjà obtenu de Gaïlen, son frère d’armes, qu’il lui donnât la mort[27]

Dans cette lugubre tragédie qui nous ramène bien près des Ardennes, nous rencontrons un père impitoyable, poursuivant son fils. Si dans le récit de Grégoire de Tours l’escorte est dispersée par un autre que Chilpéric, ce détail, de nature insignifiante, devait être négligé par la légende. Nous avons, d’autre part, un guet-apens, où l’on peut, sans grand effort, voir la première esquisse de la tentative de trahison d’Hervieux voulant livrer Montessor à Charles. Aymes et Hervieux sont le dédoublement du personnage de Chilpéric, et, si l’on y regarde de près, entre le nom d’Hervieux (Hervix, Hervieus et, dans le ms. 775, Hielevius) et celui du roi franc, Hilperik, Hilpericus, l’on reconnaît une parenté possible. Les trouvères lisaient ou se faisaient lire les Chronique latines et altéraient, sans s’occuper des règles de la phonétique, les noms qu’ils y trouvaient. D’un autre Chilpérik n’ont ils pas fait d’abord un Hildérik, pour le métamorphoser en Heldri, Heudri et finalement Landri ?

L’on discerne donc sous le Beuves d’Aigremont et la première partie des Fils Aymon les restes de chants consacrés aux malheurs de deux jeunes princes, fils du roi Chilpéric, chants sans doute nés en Austrasie, car les Franks de cette région ne pouvaient ressentir que du mépris pour les crimes qui ensanglantaient la cour du roi de Neustrie. Le premier de ces chants n’a subi d’autre altération que celles qui résultaient nécessairement de la transposition à une époque plus récente et profondément différente de faits et de personnages empruntés aux temps confus et barbares des premiers Mérovingiens. Du Beuves d’Aigremont s’étend sur tout le poème une couleur archaïque et sombre. Elle est souvent en contradiction avec les mœurs et les caractères des personnages qui se meuvent dans le cadre définitivement tracé par les trouvères, lorsqu’ils ont mis en œuvre les légendes primitives et créé de toutes pièces la Chanson de Geste qui nous est parvenue.

Le second de ces chants se terminait dans la région des Ardennes par la mort de Mérovig, et flottait encore, de plus en plus indécis, dans le souvenir populaire, quand un trouvère eut l’idée d’en utiliser les données en les associant à un fragment détaché des Enfances de Charles Martel. Il trouvait des traits communs, la poursuite par le roi et le lieu des événements, la forêt, conservés sans doute en une forme épique. Il entrelaça les deux éléments mérovingien et carolingien en un chant dont la version actuelle des Fils Aymon a conservé ce qui seul méritait de durer, l’intensité dramatique des situations et des caractères.

J’ignore si par une étude plus étendue, plus pénétrante et surtout plus heureuse que celle dont les Fils Aymon ont été jusqu’ici l’objet, l’on découvrira un jour un personnage du nom d’Aymes, père de quatre fils dont les malheurs, suite de leur révolte contre le roi, auraient fourni aux remanieurs de l’épopée antique le canevas sur lequel ils ont dessiné en s’inspirant des légendes éparses dans le souvenir des peuples ; mais il me semble démontré, dès à présent, que dans Grégoire de Tours, sous la forme semi-historique, semi-légendaire qui est propre à ses récits, nous avons rencontré deux jeunes princes qui, poursuivis par la haine impitoyable de leur père, sont bien ces Fils Aymon dont la destinée, pendant des siècles, a ému les âmes et nous intéresse encore aujourd’hui.

Il est vrai que le sort de l’un d’eux s’accomplit dans le Beuves d’Aigremont, où la qualité de fils de roi et son nom le rendent si reconnaissable ; mais en adaptant à son plan le chant ancien propre à Merovig, l’arrangeur n’a pu échapper à l’influence de la donnée commune aux deux récits primitifs : il savait conter les malheurs de Fils injustement proscrits, traqués comme des bêtes fauves, trahis. En réalité, seule cette qualité de Fils a persisté. Les Fils Aymon ? peut-on imaginer désignation plus vague ? Qu’est ce duc Aymes, dont le trouvère fait un frère de ce Beuves ou Buef que nous avons pu identifier et des héros de l’épopée, Doon de Nanteuil ou Gérard de Roussillon ? Il est là pour représenter un des deux aspects du personnage de Chilpéric à la fois roi et père, celui qui dans le Mérovingien choque le plus, mais qui dans le vassal fidèle s’ennoblit et devient une source d’intérêt.

Dans l’état où la Chanson nous est parvenue, la haine de Charles contre les Fils Aymon, cette haine furieuse et entêtée dont tous s’étonnent autour de lui, cette résolution implacable de voir en eux des ennemis auxquels il ne peut pardonner, ne sont pas suffisamment motivées. La mort de Berthelot ! mais on sent très bien que l’on a là un artifice de composition, auquel aucun des personnages n’accorde une importance proportionnée à la violence des passions du roi, à l’âpreté qu’il met à poursuivre ceux qu’il appelle ses ennemis. De même la déloyauté du caractère, l’emploi constant qu’il fait des traîtres, l’obligation qu’il imposera au roi de Bordeaux de lui livrer des barons dont ce prince n’a qu’à se louer, dont l’un a épousé sa sœur, tout cela n’a aucun sens si l’on ne se reporte aux temps où le titre de roi n’était que la parure d’un chef de horde, où dans la famille de ce chef plus que dans celle des Atrides, régnaient des haines impitoyables, où le sang était versé sans remords, où le moindre soupçon paraissait autoriser d’abominables supplices, sans aucun respect de l’âge, du sexe et de la parenté ; où trahir et mentir à sa foi, étaient d’usage courant[28].

Les Fils Aymon sont donc une réplique, si l’on veut bien passer un terme emprunté à l’histoire de l’art, des fils de Chilperic, et le Charles qui les persécute, une réplique du vieux mérovingien, aussi astucieux que cruel, de Chilpéric. Le relief de ces types originaux était si puissant que l’usure des siècles n’a pu l’émousser.

Dans ce qui précède, j’ai admis que pour une part le séjour des Fils Aymon dans les Ardennes est mêlé d’éléments tirés de la légende de Charles Martel. L’on retrouve ce grand personnage historique dans les faits qui suivent.

M. Longnon a établi un premier lien entre la Chanson des Fils Aymon et l’histoire en démontrant que le roi Yus, Ys ou Yon du poème est le roi Eudes d’Aquitaine qui lutta alternativement contre Charles Martel et les Sarrasins[29]. Le souvenir des victoires de Toulouse et de Poitiers s’est conservé dans l’histoire des Fils Aymon.

Je suis obligé, pour la clarté, de reprendre les faits d’un peu plus haut.

Charles venait de s’échapper de la prison de Plectrude, la veuve de son père. Les Neustriens, conduits par leur roi Chilpéric et Ragenfred, son maire du palais, envahissaient l’Austrasie par l’Ouest pendant que leur allié, Ratbod, le duc païen des Frisons, l’envahissait par le Nord. Charles, autour duquel un parti s’était formé, voulut arrêter Ratbod, mais fut battu et rejeté dans l’Ardenne. Chilpéric et Ragenfred marchèrent sur Cologne, et Plectrude, pour empêcher la prise de la ville, dut leur livrer ses trésors et reconnaître la royauté de Chilpéric. Celui-ci revenait en Neustrie, quand, à Amblève, près de Malmédy, à l’entrée de la forêt des Ardennes, il fut surpris et battu par Charles. L’annaliste de Metz donne de cette affaire un récit qui semble une page détachée d’une Chanson de Geste. Une grande armée couvrait la plaine où est située Amblève. À l’heure du repas l’armée de Chilpéric se reposait, comme la saison d’été l’y invitait, dans ses tentes et sous les ombrages. Pendant que Charles, du sommet d’une hauteur voisine, contemplait ce spectacle, un de ses guerriers vient à lui et le prie de lui permettre de s’élancer seul sur les ennemis afin de porter dans leur camp le désordre et l’effroi. Charles consent. Aussitôt le guerrier se précipite à travers l’armée éparse de Chilpéric, l’épée à la main. Tout en criant que Charles arrive, il s’efforce de revenir sur la lisière du camp. Il abat tous ceux qu’il rencontre. Les Neustriens se rassemblent de toutes parts ; ils veulent tuer l’audacieux agresseur, mais celui-ci hâte sa course pour se retrouver en sûreté auprès de son chef. Mais Charles a réuni ses compagnons et leur a fait prendre les armes. À leur tête il s’élance à son tour pour délivrer son champion, il combat vaillamment et met en déroute l’armée ennemie, qui est poursuivie jusque dans Amblève. Le roi Chilpéric avait gagné la plaine où les Austrasiens, trop peu nombreux, ne pouvaient le suivre. Charles renvoie ses prisonniers sans leur faire aucun mal, se bornant à recueillir les dépouilles de l’ennemi[30].

L’Annaliste reproduit ici un chant épique. La bataille a lieu dans la forêt dont le trouvère rappelle avec tant d’insistance le mystère et les périls dans le passage des Fils Aymon où nous avons rencontré l’écho de ces faits qui se passèrent en l’année 716.

L’année suivante, Charles vainquit les Neustriens en bataille rangée à Vincy, dans le pays de Cambrai. Les pertes des Franks, dans cette rencontre, furent telles, de part et d’autre, que plus d’un siècle plus tard, Hincmar en rappelait le souvenir à propos de la bataille de Fontenay[31]. C’est le moment glorieux des Enfances de Charles, et la légende, dédaignant les Neustriens vaincus, sanctionnait le triomphe du grand chef austrasien en transformant ses deux adversaires, Chilpéric et Ragenfred, en deux traîtres, Heudri et Rainfroy.

Pendant que Charles se faisait un roi mérovingien à lui, Clotaire, obligeait Plectrude à reconnaître son autorité, et châtiait les Saxons et les Frisons, Chilpéric et Ragenfred obtenaient l’alliance d’Eudes, roi d’Aquitaine. Eudes vint, en effet, à leur secours, mais, soit qu’il eût marché trop lentement, soit que Charles, par une manœuvre habile, l’eût séparé de ses alliés, il n’était pas avec eux à Soissons quand l’Austrasien les attaqua et les mit en déroute. Ragenfred s’enfuit vers le Nord, toujours poursuivi par les partisans de Charles. Sur les terres du couvent de Saint-Wandrille[32], il se saisit d’un cheval et courut d’une traite jusqu’à Devinna (Pont-de-l’Arche), près de Rouen. L’on se sent en pleine légende épique, et il m’a toujours paru que ce cheval, trouvé si à propos et dont la vigueur infatigable oblige les Franks de Charles à abandonner la poursuite du fugitif, était destiné à passer définitivement dans l’épopée, à devenir Bayard, le cheval faé, le bon « destrier courant ».

Ragenfred se rendit ensuite à Angers où il fut plus tard assiégé par Charles qui finit par lui laisser la ville et se contenta de garder son fils en otage. Chilpéric avait rejoint Eudes. Charles les poursuivit jusqu’à Orléans, mais le roi d’Aquitaine put se retirer dans ses domaines, emmenant avec lui Chilpéric et ses trésors. En 720, Charles obtint qu’Eudes lui rendît le roi, mais il n’est pas question des trésors.

J’ai dit plus haut que dans la version considérée pour l’ensemble comme la meilleure et que je réédite, la soudure entre le Beuves d’Aigremont et les Fils Aymon est imparfaite. Dans d’autres versions, les Fils Aymon sont vigoureusement poursuivis après la mort de Bertholais, et dans l’une qui est conservée par plusieurs manuscrits, Allard, Guichard et Richard tombent aux mains de Charlemagne qui les fait jeter dans sa chartre. Maugis intervient et les délivre. Je serais assez disposé à considérer cet épisode comme une pure interpolation, si, dans la suite, Charlemagne ne revenait plusieurs fois sur le fait. D’abord quand il déclare sa haine pour Maugis :

Et voir plus has Maugis, ce vos di par verté,
Que jo ne fac nul home ki de mer[e] soit né.
Le fil Aymon m’a i de ma cartre jeté[33].

Et plus loin :

S’or avoie Renaut dedens ma prison mis
Et Aallart l’aîné et Guichart autresi,
Si l’eüsse sor sains et juré et plevi
Ke jo les garderoie desi le matin,
Si les aroit enblés ains mienuit Maugis[34].

Et il y revient en employant à peu près exactement les mêmes termes, quand il demande que l’un de ses Pairs se charge de pendre Richard[35].

Renaud, de son côté, voyant revenir Maugis, s’écrie :

Onques mais ne failli Maugis a nul de nos,
Tant fussom enfermé en parfonde prison[36].

Ce passage est tout aussi significatif que les premières paroles de Charlemagne : l’allusion porte sur un fait qui a eu lieu réellement. Or, comme le manuscrit lui-même de la version ancienne a été établi dans des conditions particulières que j’avais signalées déjà et sur lesquelles je reviendrai quand je décrirai les manuscrits que j’ai spécialement étudiés, l’absence dans cette version d’un épisode ne prouve pas que sous une forme ou sous une autre il n’ait point fait partie de la légende ancienne. L’on est donc obligé de reconnaître qu’il y a là entre l’histoire propre de Charles Martel et celle des Fils Aymon une ressemblance, et que l’emprisonnement, dans les deux cas, précède la fuite dans les Ardennes. Peu importe que Charles Martel ait été prisonnier de Plectrude et non de Chilpéric. La légende ne lui connaît qu’un adversaire, le roi, ce Chilpéric dont le nom, identique à celui du père de Mérovig et de Chlodovig, devait entraîner la confusion définitive de deux époques, la fusion d’éléments de date très différente et la métamorphose de Charles Martel, le maire du palais auquel Chilpéric préférait Ragenfred (le traître Rainfroy), en un chevalier dont un roi injuste et mal conseillé méconnaît la loyauté, Renaud de Montauban.

J’insisterai sur ce point de vue, car je crois qu’ici nous atteignons une certitude solide. Ce second Chilpéric était très coupable aux yeux des Austrasiens. Il refusait d’accepter pour maire du palais le chef dont ils étaient fiers, le fils de Pepin, l’héritier de la grande race autour de laquelle ils se groupaient ; il avait par sa résistance provoqué une terrible guerre civile d’où il était sorti vaincu et humilié, mais qu’on ne lui pardonnait pas. Les chants épiques, on le sait, se sont inspirés de ce sentiment dont l’intensité fut en raison des pertes que leur victoire coûtait aux Austrasiens. Quel est le tort de Charlemagne, du roi de la Chanson de geste ? Il voit, de parti pris, des ennemis dans Renaud et ses frères et il refuse leur service. Le conflit entre un roi et un maire du palais dont il redoutait la puissance, se transforme dans l’épopée, et le représentant de Charles Martel est un jour un vaillant vassal, que les exigences du roi contraignent à la rébellion, mais qui, toujours pénétré de ses devoirs de fidélité, demeure un modèle de loyauté chevaleresque, notre Renaud. L’enthousiasme des Austrasiens pour leur glorieux chef est la source des sympathies dont d’un bout à l’autre le personnage de Renaud est entouré ; et ceux qui conseillent au roi de le combattre sont des traîtres, de même que Ragenfred, rival de Charles, est devenu le traître Rainfroy.

Mais ce roi, pour les Austrasiens et pour la légende faite de leurs préventions et de leurs ressentiments, ne pouvait qu’être indigne de son titre et de sa fonction. À l’odieux dont il hérite du premier Chilpéric, s’ajoute cette nuance de résistance entêtée, d’obstination inintelligente dont nous avons tout d’abord relevé l’expression. Si Heudri, le Chilpéric d’autres compositions, n’a pas conservé ce caractère, c’est parce qu’il est déchu de la qualité royale. L’on n’en discerne pas moins que, dans le progrès de la légende, il y eut un moment où les trouvères purent attribuer au premier Chilpéric les travers que les Austrasiens imputaient au second. Mais encore ne faudrait-il pas aller trop avant dans ce sens, car, nous le verrons plus loin, un des frères du premier Chilpéric, Gonthramn, avait probablement contribué déjà pour une part plus grande que le Mérovingien contemporain de Charles Martel, à la formation première de ce type étrange du suzerain faible et cruel, du triste roi des Fils Aymon. Ici les souvenirs populaires furent en partie injustes, mais il faut nous placer au point de vue austrasien.

Nous reprenons la suite historique des faits. En 720, le roi d’Aquitaine était menacé par l’invasion des Musulmans qui avaient passé les Pyrénées et pris Narbonne. Il les arrêta à Toulouse où il leur infligea une sanglante défaite (mai 721). Pour se garantir contre leur retour probable, il mit à profit le mécontentement du Wali Othman Abi Neza (le Monousa des chroniqueurs), qui commandait de l’autre côté des Pyrénées, noua une entente avec lui et lui donna en mariage sa fille Lampagie. Cependant Charles entrait sur les terres d’Eudes et prenait Bourges. Le roi d’Aquitaine, aux prises tour à tour avec la barbarie du Nord et celle du Midi, vint au secours de son peuple et fut battu. D’ailleurs un nouveau péril apparaissait à ses frontières méridionales. Abdérame (Abderrahman ben Abdalla el Gafeki), Émir de l’Espagne, reprenait la guerre sainte. Il attaqua d’abord Abi Neza, dont les hésitations et l’accord avec Eudes révélaient les intentions de révolte. Abi Neza se réfugia dans les montagnes où il mourut bravement. La belle Lampagie fut envoyée au Khalife à Damas.

Eudes essaya de résister, fut vaincu, dut appeler Charles à son aide. Les Musulmans avaient déjà pris Tours quand les Francs marchèrent à leur rencontre. Près de Poitiers se livra la bataille décisive qui arrêta les progrès de l’Islam[37].

Dans les Fils Aymon, la rencontre des Chrétiens et des Musulmans a lieu près de Bordeaux. Ce n’est plus Charles, c’est Renaud, ce proscrit que le roi de la Chanson de geste poursuit de sa haine, qui triomphe du chef arabe ; c’est encore Renaud qui épouse, non plus la fille, mais la sœur du roi de Bordeaux. Les souvenirs des batailles de Toulouse et de Poitiers allaient se confondant en un seul. Le trouvère suppose d’ailleurs que Bègues, le chef musulman, continue à posséder Toulouse. De la lutte entre Eudes et Charles où la personne et les trésors du roi Chilpéric se trouvent un moment entre les mains d’Eudes, me semblent dériver des traits épars. C’est à Orléans que Maugis enlève les trésors du roi ; le roi lui-même, en la personne de Charlemagne, est enlevé par Maugis et porté à Montauban. Peut-être l’idée de faire conquérir par Renaud la couronne du roi, lors de la course à Paris, dérive-t-elle de la même source. Il est très possible que le rapide cheval de Ragenfred soit l’ancêtre légitime du merveilleux Bayard.

La matière abondait en motifs épiques, et les trouvères y ont puisé sans s’inquiéter des attributions primitives.

Mais le caractère historique du fond ressort plus nettement quand l’on voit Renaud et ses frères fuir vers Orléans, passer la Loire et chercher fortune dans le Midi : ils suivent la route par où avaient passé avant eux Eudes et Chilpéric, fuyant devant Charles Martel, puis Charles lui-même allant à la rencontre des Sarrasins.

En rendant à Charles la personne de son hôte Chilpéric, Eudes, qui avait eu déjà le malheur ou le tort de n’avoir point combattu à côté de son allié à Soissons, manquait à la seule règle morale qui eût quelque autorité de son temps. Dans les Fils Aymon, il commet une trahison plus grave en livrant ses hôtes qui sont devenus ses hommes liges, à un ennemi qui les réclame pour les mettre à mort[38]. Malgré ses hésitations et bien que, comme Renaud le reconnaîtra lui-même, il ait été mal conseillé, il n’est plus qu’un fel traïtor, un Judas. Tous le méprisent, le maudissent : non seulement sa sœur et ses neveux, les petits Yon et Aymon, mais Roland lui-même, le jugent digne des châtiments infamants : sans l’admirable loyauté de Renaud, il était pendu comme un voleur.

Si la trahison du roi Eudes a sa source dans l’histoire des temps de Charles Martel, la forme que prend cette trahison me paraît découpée dans la légende mérovingienne. Pour ne point paraître modifier Grégoire de Tours involontairement dans le sens de ma thèse, je reproduirai, en l’abrégeant un peu, la page d’Augustin Thierry.

On se rappelle comment, dans les Fils Aymon, le guet-apens est préparé. Une négociation a lieu entre Charles et le roi Ys. Les Fils Aymon iront sans armes, avec des vêtements qui les rendent reconnaissables, dans la plaine de Vaucouleurs. Là les hommes de Charles s’empareront d’eux. Le chapelain du roi Ys, Gontard, a écrit la lettre au roi. Aucune scène n’est plus belle que le départ des Fils Aymon confiants et joyeux, tenant en leurs mains des roses, et chantant :

Aallars et Guichars commencèrent .I. son,
Gasconois fu li dis et limosins li ton,
Et Richars lor bordone belement par desos.

Revenons à Merovig. À Tours, il avait trouvé dans Gonthramn-Bose un compagnon qui avait gagné sa confiance. Frédegonde « envoya près de Gonthramn une personne affidée qui remit ce message : « Si tu parviens à faire sortir Merovig de la basilique, afin qu’on le tue, je te ferai un magnifique présent ». Gonthramn-Bose accepta de grand cœur la proposition. Persuadé que l’habile Frédegonde avait déjà pris toutes ses mesures et que des meurtriers apostés faisaient le guet aux environs de Tours, il alla trouver Merovig et lui dit du ton le plus enjoué : « Pourquoi menons-nous ici une vie de lâches et de paresseux et restons-nous tapis comme des hébétés autour de cette basilique ? Faisons venir nos chevaux, prenons avec nous des chiens et des faucons et allons à la chasse nous donner de l’exercice, respirer le grand air et jouir d’une belle vue » … Les chevaux furent amenés sur-le-champ dans la cour de la basilique et les deux réfugiés sortirent en complet équipage de chasse, portant leurs oiseaux sur le poing, escortés par leur serviteurs et suivis de leurs chiens tenus en laisse. Ils prirent pour but de leur promenade, le village de Jocundiacum, à peu de distance de la ville ; mais aucune armée ne se présenta pour fondre sur Merovig[39]. » Charles et le roi Ys me paraissent s’inspirer de très près de l’exemple donné par Frédegonde et Gonthramn Bose, et ce n’est probablement point par un pur hasard que le chapelain qui fait office de secrétaire auprès du roi gascon s’appelle Gontard, nom très semblable à celui du compagnon de Mérovig[40].

Je sollicite, en tout ceci, quelque indulgence du lecteur, car tel rapprochement que je ne peux éviter, lui paraîtra peut-être n’avoir qu’un intérêt de curiosité. Par une rencontre qui m’eût étonné si je ne la connaissais déjà par la version populaire en prose, dans la version donnée par les manuscrits B et C (775 et 766 de la Bibliothèque nationale), version qui diffère notablement du manuscrit La Vallière, et dans la version du manuscrit du manuscrit l’Arsenal, on trouve un épisode, placé avant la trahison du roi Ys et des combats de Vaucouleurs, qui semble une autre adaptation, une autre réplique du fragment de l’histoire de Mérovig cité plus haut.

Charlemagne, entré en Gascogne, s’empare de Monbendel par la force, puis campe non loin de Montauban. Mais Roland, avec deux mille des « damoisiaux de France », va planter sa tente à un endroit d’où il découvre mieux la ville et ses environs. Il était là avec Turpin et Olivier. L’idée lui vient de chasser. Il demande son faucon et ils partent, trente chevaliers, sans armes défensives, leur épée au côté.

Esbanoier s’en vont contreval le rivage,
Prisrent par la riviere les oiseillons sauvage,
Anchois que demi liue en ont cargié grant masse.
Turpins li archevesques remest au tref de paille
Et Ogiers li Danois et li riches barnagez.
Devant lor conte .i. clerc qui moult par estoit sage,
Si com Troie fu prise et après Romme faite.

Un espion vient avertir Renaud. Celui-ci s’arme, monte sur Bayard, rassemble chevaliers et bourgeois et s’avance à travers le « bois ramé » pour surprendre les Français. Mais Turpin regarde « contremont ».

Pour chou qu’il vit en l’air les grans oisiaus voler,
Et les pies haut braire, les cornellez crier.
Li bois fu si fuellis, menuement ramé
Que il ne [pout][41] coisir les destriers sejornez.

Il regarde avec plus d’attention et voit enfin une enseigne « venteler » entre deux arbres. Tout effrayé, il appelle Ogier. Renaud ordonne l’attaque en laissant Maugis en réserve dans le bois. Successivement il combat avec Turpin, puis avec Ogier qui venait de désarçonner Richard, mais qui, à son tour, perd les étriers. Renaud lui rend Broiefort en lui recommandant de ne pas oublier ce service. Survient Maugis avec sa troupe. La déroute des Français est complète et le camp de Roland est pillé.

L’élément pittoresque qu’offrait le texte de Grégoire de Tours est mis en valeur. Dans la scène de Vaucouleurs, il eût été déplacé : il en reste à peine une indication, les roses que les chevaliers portent dans leurs mains. Dans l’épisode de la chasse, il n’y a pas de guet-apens, mais il y a surprise calculée de la part de Renaud et l’analogie n’en subsiste pas moins.

Pour épuiser l’histoire de Merovig, je noterai que la retraite de ce prince dans la basilique de Tours où il était retenu par la crainte de son père et de sa marâtre, et son départ final en compagnie de Gonthramn-Bose ont pu être la première forme, si l’on veut bien passer l’expression, de l’emprisonnement des frères de Renaud dans la chartre du roi et de leur délivrance par Maugis.

On sait que Maugis, après avoir rendu ce service à ses cousins, disparaît pour longtemps de l’action, y rentre seulement quand ils ont quitté les Ardennes et se préparent à partir pour le Midi. De même Gonthramn-Bose reparaît dans l’histoire quand de nouveaux événements l’ont appelé dans le Midi. La difficulté de cet exposé oblige à marquer, dès à présent, ce rapprochement dont l’intérêt apparaîtra seulement quand il aura été traité du siège de Montauban et du personnage de Maugis.

Le siège de Montauban forme un poème distinct. La superposition des légendes y a conservé des traces de l’histoire de Merovig, mais il a un caractère si éminent de réalité objective qu’il est nécessaire de recourir de nouveau à l’histoire.

De tous les drames que nous lisons dans Grégoire de Tours, aucun ne présente une intrigue plus compliquée, des ressorts plus variés, un intérêt plus soutenu que le grand mouvement qui souleva la Gaule méridionale, de Marseille à Bordeaux, quand un prétendu fils de Clotaire, appelé de Constantinople par Gonthramn-Bose et d’autres personnages considérables, vint réclamer une part du domaine des Francs. Mummolus[42], le célèbre général, Desiderius, se rallièrent à sa cause, et les Austrasiens virent sans déplaisir une révolte se produire contre l’autorité que le roi Gonthramn s’arrogeait depuis la mort de Chilpéric. La complicité de Childebert semble certaine.

Gondovald, que ses ennemis appelaient Ballomer et disaient le fils d’un artisan, avait reçu par les soins de sa mère l’éducation et l’instruction d’un fils de roi. Comme les princes mérovingiens, il portait sa chevelure éparse sur ses épaules. Un jour, sa mère le présenta au roi Childebert et dit : Voici ton neveu, fils du roi Clotaire, et comme son père ne l’aime pas, reçois-le, car il est de ton sang. Childebert, n’ayant pas de fils, le garda auprès de lui. Mais Clotaire le réclama et, quand il le vit, lui fit couper les cheveux, en déclarant qu’il ne le reconnaissait pas pour fils. Après la mort de Clotaire, le roi Charibert prit l’enfant avec lui, mais Sigebert le réclama à son tour, lui fit de nouveau couper les cheveux et l’envoya à Cologne. Cette alternative de bienveillance et de mauvais traitements ne pouvait que confirmer Gondovald dans la pensée qu’il était bien de race royale. Il échappa à ceux qui le gardaient, laissa repousser sa chevelure, cet insigne des princes mérovingiens, et se rendit auprès de Narsès, en Italie. Là il se maria et eut des enfants. Puis il partit pour Constantinople. Les égards et les rigueurs dont il avait été l’objet, donnaient à présumer qu’il était réellement de race royale, et les empereurs byzantins durent accueillir avec faveur le jeune barbare en qui ils pouvaient avoir un jour un instrument utile[43].

Gonthramn Bose, que nous avons laissé en Austrasie, reparaît ici, et nous apprenons qu’il se rendit à Constantinople, éveilla dans l’âme du proscrit l’espoir de se faire accepter au nombre des rois franks, lui promit sans doute le concours des chefs gallo-romains et des fidèles du jeune Childebert, obtint enfin de lui qu’il rentrerait dans sa patrie et ferait valoir ses droits.

Gondovald débarqua à Marseille du vivant de Chilpéric, fut bien accueilli par l’évêque qui allégua plus tard qu’il avait obéi aux ordres contenus dans une lettre signée de la main des principaux seigneurs de Childebert. Mummolus et Desiderius qui avait récemment combattu le roi Gonthramn pour le compte de Chilpéric, se déclarèrent pour le prétendant. Avec l’appui de ces deux hommes de guerre, les sympathies de nombreux évêques, la faveur des Gallo-Romains qui se lassaient d’être pillés par les Franks et les dispositions bienveillantes de l’Austrasie, Gondovald était en droit de concevoir les plus hautes espérances[44].

Mais il fut presque aussitôt trahi. Il était à Avignon avec Mummolus. Le même Gonthramn-Bose qui était venu le tenter, se révèle son ennemi, soit parce qu’il ne se résignait point à voir Mummolus au-dessus de lui, soit parce que ses instincts rapaces l’avaient ressaisi. Il court à Marseille, en chasse l’évêque sous le prétexte qu’il avait appelé un étranger en Gaule pour livrer les Franks à la domination impériale. Le prétendant dut se réfugier dans une île, laissant derrière lui ses trésors. Gonthramn-Bose les partage avec un chef du roi Gonthramn et revient en Auvergne[45]. De là il se rendait auprès du roi Childebert avec sa femme et ses enfants, quand il fut arrêté par l’ordre du roi Gonthramn. Celui-ci voyait en lui le promoteur de l’entreprise de Gondovald ; le Bose rejetait le tort sur Mummolus qui avait reçu le prétendant et promettait de remettre aux mains du roi le général infidèle. Le roi, qui était décidé à le punir de mort, accepta cependant sa proposition en gardant un de ses fils pour ôtage[46].

Gonthramn-Bose aimait ses enfants et voulut tenir sa promesse. Il réunit une petite armée en Auvergne et dans le Velay et se dirige sur Avignon. Le rusé Mummolus avait laissé dans le fleuve de mauvaises barques. Ceux des hommes de Gonthramn qui s’y risquèrent furent engloutis. Cependant Gonthramn, avec le reste, arriva sous les murs de la ville. Mummolus avait fait creuser des fossés larges et profonds du côté où Avignon n’est pas protégé par le Rhône, et l’eau du fleuve y coulait. Quand Gonthramn fut à portée de voix, Mummolus dit du haut du mur : « S’il est de bonne foi, qu’il se tienne sur le bord du fossé et moi je serai de l’autre. Il pourra me parler librement. » Lorsqu’ils furent l’un en face de l’autre, Gonthramn demanda d’être autorisé à passer de l’autre côté pour que leur entretien fût secret. « Viens, répondit Mummolus, ne crains pas. » Gonthramn entre hardiment dans l’eau avec un de ses amis, mais celui-ci quand le fond leur manqua, alourdi par sa cuirasse, disparut et se noya. Gonthramn surnageait et était emporté par le courant. Un des siens lui tendit sa lance et le ramena à terre. Mummolus et lui échangèrent des injures et se séparèrent[47].

Tous les lecteurs des Fils Aymon se sont demandé ce que pouvait être ce gué de Balencon près duquel se livrent tant de combats et que, dans sa lutte homérique avec Renaud, Ogier passe et repasse, prêtant à la plaisanterie de son cousin, échangeant avec lui menaces et insultes. Si l’on accepte que les trouvères aient confondu Valence et Avignon et formé ainsi l’hybride Valençon ou Balençon[48], l’on aura dans le récit que nous avons résumé et le cadre primitif et les éléments essentiels. Renaud tient la place de Gondovald plutôt que de Mummolus, mais cette simplification était inévitable, et il reproche à son adversaire d’avoir trahi la confiance qu’il avait en lui.

Gonthramn continua à assiéger Avignon avec l’armée du roi Gonthramn, mais Childebert envoya un de ses ducs qui fit lever le siège et emmena Mummolus en Auvergne avec lui[49]. Il faut abréger. Le prétendant passa le Rhône, se fit reconnaître pour roi à Brives[50] et il se préparait à marcher sur Poitiers, quand il apprit qu’une armée s’avançait à sa rencontre. Il revient sur Angoulême et Périgueux[51], recule jusqu’à Toulouse[52], se rend à Bordeaux où il avait l’amitié de l’évêque Bertchramn[53]. L’armée du roi Gonthramn arrivait sur la Dordogne[54]. Le prétendant adresse alors au roi Gonthramn deux ambassadeurs, portant des rameaux bénis, « comme c’est l’usage des Francs ». Ils sont torturés et finissent par avouer que les principaux leudes de Childebert étaient d’accord avec Gondovald[55]. Ce traitement cruel infligé à des messagers prouve à lui seul qu’à certains jours le bon roi Gonthramn se comportait tout comme son frère, le féroce Chilpéric.

Le prétendant et Mummolus n’osèrent faire face à l'ennemi. Ils passèrent la Garonne et se replièrent sur Convenæ (Saint-Bertrand de Comminges). Cette ville était facile à défendre : « Elle est située au sommet d’une montagne et ne tient à aucune autre. Une grande source, jaillissant du pied de la montagne, est protégée par une tour très sûre ; un souterrain permet de descendre de la ville et de venir puiser de l’eau sans être vu. » Gondovald obtient des habitants qu’ils réunissent à Convenæ leurs biens et leurs provisions ; puis interprétant avec justesse une lettre à double sens que lui adressait le roi Gonthramn, il annonce l’approche de l’ennemi, entre dans la ville, en chasse les habitants et l’évêque : il y avait des provisions pour se défendre pendant plusieurs années[56].

L’armée royale passe la Garonne, enlève le convoi du trésor du prétendant et arrive sous Convenæ. En passant près d’Agen, l’on avait pillé et incendié l’église de Saint-Vincent[57]. Les soldats de Gonthramn venaient injurier Gondovald qui du haut du rempart soutenait la justice de sa cause[58]. Après quinze jours d’attente, le chef de l’armée, Leudegisile, résolut d’attaquer la place. Il avait fait préparer des chars munis de béliers et de claies qui permettaient à ses soldats d’approcher des murs et de les saper. Mais quand ils furent près du rempart, les assiégés les accablaient de pierres, versaient sur leur tête des cuves pleines de graisse et de poix brûlante, ou de pierres. Quand la nuit fut venue, on dut se retirer avec une grosse perte d’hommes. Le lendemain on essaya de combler avec des fascines la vallée qui est au levant de la ville, mais sans résultat. Cependant un évêque, Sagittarius, veillait à la défense des murs et souvent lançait lui-même des pierres contre les assaillants[59]. Ceux-ci reconnaissant que par la force ils n’arriveraient à rien, adressèrent secrètement des messagers à Mummolus pour l’engager à se soumettre. Mummolus répondit qu’en effet il était disposé, si on lui assurait la vie, à leur épargner beaucoup de peine. Quand les messagers furent partis, l’évêque Sagittarius, Mummolus, Chariulfe et Waddo se réunirent dans une église et là s’engagèrent par serment à renoncer à l’amitié de Gondovald et à le livrer aux ennemis, si on leur garantissait la vie. Quand les messagers revinrent, ils leur promirent la sûreté de la vie. Et Mummolus dit : Qu’il en soit ainsi. Je vous le livrerai et reconnaissant le roi mon seigneur, je me rendrai devant lui. Ceux-ci promettent que s’il tient sa parole, ils le recevront dans leur charité, et que s’ils ne peuvent l’excuser auprès du roi, ils le mèneront dans une église pour qu’il ne soit point puni de mort. Après s’être engagés par serment, les messagers repartirent. Mummolus, l’évêque Sagittarius et Waddo vinrent à Gondovald et lui dirent : « Tu sais les serments de fidélité que nous t’avons prêtés, toi qui es ici mais accueille un conseil salutaire : sors de cette ville et va te présenter à ton frère, comme tu l’as souvent demandé. En effet nous avons eu un entretien avec ses hommes et il nous ont dit que le roi ne veut pas perdre l’agrément de te posséder parce qu’il reste trop peu de votre race. » Gondovald comprit leur perfidie et tout en larmes leur rappela comment il était venu sur leur invitation. Il n’avait plus d’espoir qu’en eux, mais Dieu, s’ils mentaient, jugerait entre eux et lui. Mummolus répondit : « Nous ne te trompons en rien. Mais voici de vaillants hommes qui se tiennent à la porte de la ville et attendent ta venue. Dépose le baudrier d’or que tu portes, car tu ne dois pas t’avancer avec jactance. Prends ton épée et rends-moi la mienne. »

« Je ne saurais accepter ainsi, répondit Gondovald, que les dons que tu m’as faits et dont j’ai usé avec amour pour toi, me soient enlevés ». Mummolus lui assurait qu’il n’avait rien à craindre. Il sort, la porte se referme derrière lui et il se trouve en présence d’Ollo, comte de Bourges, et de Boso. Il fait une courte prière et part avec ces hommes. Quand ils furent à quelque distance, comme la vallée forme un précipice autour de la ville, « Ollo le poussa et le fit tomber, puis s’écria : Voilà votre Ballomer qui se prétend frère et fils du roi. Et il voulut le percer de sa lance, mais elle fut repoussée par les cercles de la cuirasse et ne le blessa point. Comme il s’était relevé et tentait de gravir la montagne, Boso lui lança une pierre et l’atteignit à la tête, de sorte qu’il tomba et mourut ». Le corps de Gondovald fut outragé par les soldats et abandonné sans sépulture. Le lendemain, quand les portes furent ouvertes, on tua tous les habitants et la ville fut rasée[60].

Il est aisé de montrer les analogies que présentent la narration de Grégoire de Tours et celle des Fils Aymon. Quand Charlemagne, après avoir occupé Monbendel (manuscrit L) ou l’avoir pris de force et rasé (mss. B, C, A, V)[61], constate qu’assaillir Montauban est chose périlleuse et que cependant le temps se perd, il envoie un messager au roi Ys pour obtenir que ses ennemis lui soient livrés ; et, chose remarquable, c’est à Toulouse[62] que ce message est porté, dans une ville où Mummolus et Gondovald s’étaient attardés, mais dont l’indication dans les Fils Aymon étonne en cet endroit, puisque, d’après un récit antérieur, Ys ne possède plus que Bordeaux, Toulouse étant resté aux mains des Sarrasins. Mummolus et ses amis s’engagent, par serment dans une église, à trahir Gondovald ; de même, plusieurs conseillers du roi Ys jurent « sur sains » de livrer Renaud. Les arguments que le roi Ys emploie pour convaincre Renaud sont de même nature que ceux auxquels Mummolus a recours pour tromper Gondovald. Des guerriers sont apostés à la porte de Convenæ pour recevoir le prétendant, de même que les chevaliers de Charlemagne sont apostés à Vaucouleurs. L’on objectera que les situations étant identiques on doit retrouver les mêmes motifs épiques. Mais la concordance est vraiment extraordinaire. Je laisse de côté un argument qui a son prix, la communauté du lieu. Dans les deux narrations, c’est Bordeaux, c’est Toulouse, c’est la Dordogne, c’est la Garonne. Mais il y a plus.

Le Montauban de la Chanson est situé au « regort de deux eves », à l’endroit où la Garonne se jette dans la Gironde qui semble se confondre ici avec cette Dordogne sur laquelle apparaît d’abord l’armée du roi Gonthramn[63] ; et de ceci l’on pourra donner une explication spécieuse, dire que le trouvère savait mal sa géographie, qu’il a confondu Fronsac et Montauban. Mais il a le soin de décrire le site du château que Renaud va construire ; c’est « une montaigne haute » ; Charles ne pourrait, si elle était fortifiée, s’en emparer « en trestot son aé ». Dans le cours du poème, nous apprenons que du haut de cette montagne on peut descendre sans être vu, grâce à un souterrain qui mène au bois de la Serpente : c’est la bove par où les Fils Aymon s’évadèrent un jour de la place. Ces traits essentiels sont exactement applicables au Convenæ de Grégoire de Tours. Mais reprenons le texte du poème. Quand le château a été construit, le roi de Gascogne demande en riant à Renaud quel nom il lui donne : « Com a non cis castiaux, ne me celes noiant ? » Tous les mots qui suivent, méritent d’être pesés :

Sire, ce dist Renaus, encor ne sai comment.
Jo ving ici aubaines jo et tote ma gent ;
Or li metrois le non tot a vostre talent »,
« Certes, ce dist li rois, molt par a ci liu gent.
Montalban aura non ki sor la roce pent ».
Il le firent savoir au pu[p]le et a la gent
Que au noviel castel prengent herbergement ;
Ses cens et ses costumes li paient bonnement ;
Entresci a .VII. ans ne prendera noiant.
.V.C. borgois i vi[n]rent de grant [a]aisement
Et puplent le castiel maitre communaument[64].

Montauban est écrit, suivant les manuscrits, Montalban, Montalbain, Montaubain, Montauban. Montauben, et parfois ces orthographes se retrouvent toutes dans le même manuscrit. Des termes de Renaud, il ressort que ce mot signifie pour le roi Ys et pour lui la montagne des aubains, où des étrangers tels que lui viendront s’établir. Ce qui se réalise. Montauban ou Montaubain, interprété ainsi, est exactement la traduction de Convenæ qui signifie un groupement de gens venus de divers pays[65]. C’est une réplique de la ville que la trahison de Mummolus et la mort de Gondovald avaient rendue célèbre, de même que le roi Ys en trahissant Renaud répète la trahison de Mummolus trahissant Gondovald, de même que Renaud, comme Gondovald, est un révolté que le roi poursuit de sa vengeance. Et Charles ressemble fort à Gonthramn qui a bien sa part de complicité dans le complot tramé entre son général et celui du prétendant : ce trait s’ajoute à ceux que le personnage du roi tenait déjà de Chilpéric.

Il est un autre point de vue que l’on ne saurait négliger. Gondovald, jusqu’au dernier moment, maintient qu’il est fils et frère de rois. Son discours du haut du mur de Convenæ rassemble habilement ses arguments. Il va jusqu’à offrir de se rendre auprès de son frère le roi Gonthramn : « S’il me reconnaît pour son frère, je ferai ce qu’il voudra. » Il prend à témoin des femmes de la famille royale, Radegonde à Poitiers, Ingeltrude à Tours : « Elles affirmeront la vérité de ce que j’ai dit. » Il aurait pu nommer également Brunehilde[66]. Ce discours, composé par Grégoire, contient le résumé des raisons qu’alléguaient les partisans du prétendant. L’attitude de Gondovald lui est dictée par sa situation.

La question de la parenté de Renaud et des barons de Charles est une de celles qui reviennent le plus souvent et le plus longuement dans le poème, soit que Renaud reproche à ses adversaires d’oublier qu’il est de leur sang, soit que les barons refusent leur service à l’empereur en raison de leur parenté avec les Fils Aymon. À Vaucouleurs, Ogier agit dans l’intérêt de ses cousins au lieu d’obéir aux ordres qu’il a reçus, et un peu plus loin Renaud lui reproche amèrement de ne les avoir pas secourus. Quand Richard est tombé entre les mains de Charlemagne, l’empereur ne trouve aucun des Pairs qui consente à conduire le prisonnier au gibet. La raison donnée est toujours la parenté. Pour une très grande part, l’intérêt naît du conflit entre le respect dû aux liens de famille et la fidélité due au suzerain. L’importance donnée à ce motif se comprend mieux si les hauts barons du poème représentent la grande famille des Mérovingiens, de ces premiers Reali di Francia, dont l’histoire de Gondovald étale les divisions et les guerres. « Pourquoi me méconnaissez-vous ? » s’écrie Renaud, et il offre lui aussi de se rendre auprès du roi, de se soumettre à ses exigences. Le prétendant ne dit pas autre chose, mais dans sa bouche tout est mieux motivé que dans celle de Renaud.

De là naît une contradiction dans le caractère de Renaud. Les trouvères, puisant dans la tradition carolingienne, ont fait de lui le plus vaillant, le plus redoutable des guerriers, et ont laissé subsister un trait plus ancien, le désir d’avoir sa « paix », de ne plus encourir la disgrâce du roi. Sous cette vigueur et cette hardiesse héroïques, il y a un fond de faiblesse originelle : Gondovald n’est pas un homme fait pour la lutte à outrance, il n’inspire que la compassion.

Quel est enfin ce « droit » auquel Renaud et ses frères font toujours appel et que les Pairs de Charlemagne leur reconnaissent ? La mort de Lohier et celle de Beuves sont des antécédents trop lointains, et dans le cas du meurtre de Bertolais, le droit de Renaud est contesté dans le poème lui-même. Derrière cette revendication, il y a une réclamation de nature positive, celle du fils de Clotaire demandant à être reconnu dans le rang que lui confère sa naissance. Derrière les Pairs, il y a les leudes d’Austrasie, partisans déclarés ou secrets de Gondovald.

Ces diverses concordances me paraissent concluantes, et si elles n’entraînent pas d’abord la conviction, cela tient à la difficulté elle-même du problème posé. Il n’était pas vraisemblable que la légende et les trouvères eussent négligé l’histoire troublée et dramatique des fils de Clotaire Ier. Augustin Thierry l’a fait revivre dans ses admirables Récits, qui ne la comprennent pas tout entière, mais qui font ressortir la valeur poétique des éléments rassemblés par Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs : « Tout ce que la conquête de la Gaule avait mis en regard ou en opposition sur le même sol, les races, les classes, les conditions diverses, figure pêle-mêle dans ses récits, quelquefois plaisants, souvent tragiques, toujours vrais et animés. C’est comme une galerie mal arrangée de tableaux et de figures en relief ; ce sont de vieux chants nationaux, écourtés, semés sans liaison, mais capables de s’ordonner ensemble et de former un poème, si ce mot, dont nous abusons trop aujourd’hui, peut être appliqué à l’histoire[67]. » Il paraîtra peut-être que nous avons retrouvé dans les Fils Aymon les restes non seulement de souvenirs légendaires, mais de vrais chants nationaux, de poèmes. Ainsi serait comblée définitivement une lacune dans l’histoire des origines de notre épopée.

M. Kurth, en étudiant, après M. Rajna, un épisode de la vie de Childéric de Frédégaire, a reconnu aussi que l’histoire de Gondovald, qu’il considère d’ailleurs comme un simple aventurier, a fourni les principaux traits de la légende de l’exil de Childéric à Constantinople : « Certes, dit-il, je ne soutiens pas que l’histoire de Gondovald soit devenue celle de Childéric, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule[68]

Ainsi subsisterait dans la légende de Frédégaire, écho des inventions de l’imagination populaire, la première partie, la plus romanesque, de la vie de Gondovald ; la seconde, celle de sa guerre avec le roi Gonthramn, se serait fondue avec les aventures de Chlodovig et de Merovig, puis modifiée une deuxième fois par l’introduction d’éléments carolingiens. La légende primitive avait placé sur le même rang les trois malheureuses victimes des rois mérovingiens.

L’histoire de Gondovald s’était, de bonne heure, transformée en une légende, peut-être en un poème, dont le succès fut assez puissant pour que la légende plus ancienne de Childéric en subît l’influence et en accueillît une partie dans son cadre. Ainsi le vieux poème se rajeunissait en s’assimilant des éléments nouveaux, de même que les poèmes consacrés aux fils de Chilpéric et à Gondovald devaient, à leur tour, s’assimiler une partie de la légende et de l’histoire de Charles Martel pour s’épanouir en une composition dernière, les Fils Aymon, arrière floraison de toute notre épopée.

Au lieu de s’étonner de la difficulté que nous rencontrons à discerner, à dissocier et à déterminer avec sûreté les éléments hétérogènes fondus dans le résultat définitif d’un long travail d’élaboration qui s’est continué pendant plusieurs siècles, l’on doit plutôt admirer qu’il soit resté tant de traces apparentes du fond antique, et cela s’explique seulement par la haute valeur épique des éléments ainsi conservés et demeurés reconnaissables.

Que deviennent ceux qui ont livré Gondovald ? On sait que Roland ferait pendre le roi traître si Renaud ne l’arrachait à l’escorte qui menait Yon dans la plus humiliante des postures. En fait, Leudegisile ne tint aucune de ses promesses. Le roi Gonthramn lui intima l’ordre de mettre à mort les partisans de Gondovald. Waddo et Chariulf, laissant leur fils pour ôtages, prirent la fuite[69] ; Mummolus mourut bravement en se défendant contre ses meurtriers, et l’évêque Sagittarius fut tué d’un coup d’épée qui lui enleva la tête avec le chaperon sous lequel il essayait de cacher son visage : dum obtecto capite fugere niteretur, extracto quidam gladio caput ejus cum cucullo decidit[70]. Cela fait penser à la scène brutale et comique où Roland découvre le roi Yon, dans l’abbaye,

Par devant une image, gisant a orison :
Le froc avoit vestu, el cief le caperon.
En un sautier murmure, ne savoit o ne non.

Qant Rollans l’a aveü, bien conut le baron,
Car il l’avoit veü avec le roi Charlon.
Parmi le froc le prist et par le caperon.
Sire mounes, dist il, saves vos [vo] liçon[71] ?

De Mummolus et de Sagittarius, des deux traîtres, du guerrier et de l’évêque, la légende a fait ici le roi Ys qui, garde seulement de la part religieuse de ses origines la pensée de se réfugier dans une abbaye et de se faire moine :

La prendrons [nos] l’abi[t] et moine deven[dr]on[72].

En intercalant une part de la légende de Charles Martel entre les éléments mérovingiens, les trouvères ont sans doute renouvelé l’intérêt de la matière, et d’abord ils s’inquiétèrent peu des contradictions de détail nées de cette opération ; mais ils n’ont pu éviter que les principaux personnages ne portent l’empreinte de dates différentes : cela est vrai d’Ys qui n’est pas seulement Eudes d’Aquitaine ; cela est vrai de Charlemagne, en qui finissent par se confondre Chilpéric Ier, Gonthramn, Chilpéric II, Charles Martel, et au point de vue littéraire Charlemagne lui-même. Cela est vrai de Renaud, qui résume en lui Merovig, Gondovald et en partie Charles Martel.

Ni Gondovald ni Renaud ne meurent sur le champ de bataille. Ils sont assassinés et tous deux ont le crâne brisé, l’un d’un coup de pierre, l’autre par le marteau d’ouvriers maçons. La ressemblance fut peut-être plus grande encore. Dans le Reinolt von Montalban, version allemande en 15,388 vers éditée par M. Pfaff (Société littéraire de Stuttgart, 1885), les maçons ont d’abord la pensée de tuer Renaud en faisant tomber sur sa tête une grosse pierre du haut d’un mur (v. 15028 sq.). Le même projet est indiqué tout à la fin du dernier fragment du Renout von Montalbaen édité par M. Matthes, mais l’on ne peut savoir si dans ce texte un contre-sens étrange faisait transformer, comme dans le Reinolt, le martel ou marteau français en mœrtel ou mertel, mortier :

So sollen sie nemen uns mertel dar
Damit sollen sic ine entlyben vorwar[73].

L’on a là une trace d’une forme ancienne de la légende où Renaud mourait dans les mêmes conditions que Gondovald. Ce coup de pierre, conclusion si inattendue d’une entreprise ambitieuse, put exciter l’imagination d’un peuple qui ne concevait d’autre mort violente pour un chef de guerriers que la mort par l’épée.

Des manuscrits français, le seul qui donne cette version est le ms. C. (Bibl. Nat. f. fr. 766). Je la reproduis ici à partir de l’endroit où le bon chevalier est accepté comme ouvrier par le maître-maçon qui construit l’église de Saint-Pierre à Cologne, jusqu’au moment où les maçons jaloux ont jeté son corps dans le Rhin.

Manuscrit 766, feuillet 171, recto, col. B :

Sire, je sui de France, dist Renaus l’alosé ;
Par une meschéance sui aisi atorné.
S’ai esté en prison .IIII. anz a toz passé,
Mes Diex m’en a osté par sa grant poesté,
5.Et puisqu’il est ainsi que je suis eschapé,
Vos servirai de cuer, se il est vostre gré,
La pierre et le mortier volentiers porteré.
Par foi, ce dist li mestres, or avez bien parlé,
Et je vos retenré de bonne volenté.
10.Selon vostre servise sera guerredoné.
Por ce que je vos voi grant et fort et quarré,
Portez le grand baiart, la serois adoné.
Volontiers, dist Renaus par grant humilité.
Renaus fu retenus a l’uevre du mostier
15.Por porter la grant pierre, la chax et le mortier ;
Por ce que il estoit si grant et si plenier,
F°171,verso APortoit contre .IIII. homes la chax et le mortier.
Quant li mestres le voit, si se prist a seignier,
C’onques mes en sa vie ne vit si e ovrier.

20.Durement fu penis, moult se [s]et[74] traveillier
Por conquerre la gloire au verai justicier.
En la parfin en ot moult merveillos loier,
Es ciex est coronez, ce vos os tesmoignier ;
Entre les bons apostres est asis le princier.
25.Baron, hui mes commence chançon a enforcier,
Que puis que Dex nasqui de la virge moillier,
Ne fu tele chantée, bien le puis tesmoignier,
Com vos porrez oïr ne se faillent denier,
Si com Renaus morut qui estoit Deu ovrier.
30.O mostier de Cologne dont haut sont li clochier,
Porta Renaus la pierre le nobile guerrier ;
Plus fesoit de besoigne que ne font .IIII. ovrier.
Trestot li autre ovrier quident vis enragier,
Por ce que il le voient si grant fes enchargier.
35.Communalment le heent li autre manovrier,
Ne vivra longuement s’il pueent esploitier ;
Et dist li uns a l’autre : Dex li doint encombrier.
Avant qu’il soit .I. an, par le cors saint Ligier,
Par l’ovraigne de li fera tot le mostier.
40.Ne troveron ja mes no pain a gaaignier.
Encor sont plus dolent qu’il ne prent c’un denier
Por danrée de pain que il a a mengier.
Quant vint au chief d’un mois que on devoit paier,
Devant Renaut s’en [vint][75] li mestre du mostier,
45.Bel et courtoisement le prist a aresnier.
Sire, ce dit le mestre, vos n’estes pas lanier ;
Aussi grant fes portez com font .X. pautonnier,
Et selonc vo service vos rendré vo loier.
Sire, ce dist Renaus, je ne veil c’un denier
50.Por denrée de pain que veil le jor mengier.
Ovrier seré saint Père, por mon cors traveillier,
Damedieu nostre sire m’en rendra le loier.
Quant le mestre l’oï, pri s’en a merveillier.
Sire, ce dist le mestre a Renaut le hardi,
55.Demandez que vos plaist, ne soiez esbahi.

Renaus, le fix Aymon, maintenant respondi :
Mestre, ce dist Renaus, or ne vos hastez si.
N’en penrai que mon vivre, par le cors saint Remi.
.I. denier penré ge por avoir du pain bi.
60.Mes ge vos proi por Deu qui onques ne menti,
Paiez bien ces ovriers qui bien l’ont deservi.
Grant merveille a li mestres de ce qu’il a oï ;
Damedieu en mercie qui onques ne menti ;
Bien set que por s’amor ovroit Renaus ensi.
65.De faire la Deu œvre est moult amanevi,
Ne por chaut ne por froit onques n’en resorti,
Mes par efors ovra li chevalier gentis.
Autant fet par son cors, par verté le vos di,
Com font .IIII. des autres li plus amanevi,
Et chascune jornée, por voir le vos afi,
70.Ne prenoit c’un denier, si com avez oï.
Durement l’ont loé li mestre seignori,
Mes de toz les ovriers estoit forment haï.
Et dist li uns a l’autre : Or somes nos traï ;
Por ce felon truant somes toz resorti.
75.Se il vit solement .I. sol an et demi,
Touz li mostiers sera par li fet et forni ;
Ne gaaignerons mes vaillant .I. parisi.
Tant ont parlé ensenble li felon Deu menti
Que li ovriers saint Pere sera par eus murtri.
80.En .I. sac le metront quant il sera feni,
Ou Rin le geteront, ensi l’ont consenti.
.XII. pautoniers l’ont et juré et plevi
La mort Renaut jurée, si com avez oï.
Or ont li pautonier la mort Renaut jurée.
85.Iluec ot une pierre qui estoit grant et lée,
Par .IIII. des glotons ne pot estre portée ;
En pes et en amor l’a Renaus jus posée.
Touz se sont merveillié cil de l’avironnée.
Li gloton jurent Dieu et la Vierge honorée
90.Que la pierre sera desor Renaut getée.
Quant tans fu de diner, la gent est avalée
Et li ovrier descendent de la grant tor quarrée,
Le mestre ala mengier, n’i a fet demorée.

Renaus fu el mostier a la chiere menbrée ;
95.Grant denrée de pain a li bers aportée,
O mostier se tapi coiement, a celée,
Et a mengié son pain, mainte lerme a plorée.
De l’iaue de son cuer a sa face arosée,
Ses pechiez a plorez, et fist grant sopirée.
100.Hé Dex ! ce dist Renaus, qui feïs mer salée,
Sire, recevez m’ame quant du cors ert alée,
La Maugis mon cosin, s’il vos plest et agrée,
Et garisiez mes freres qui sont en lor contrée
Et mes fiz ensement et Charle l’emperere.
105.Ja mes ne le verrai, ce est chose provée.
Adont plora Renaus a la chiere menbrée,
Et cil l’ont avisé qui ont male pensée.
Li .III. montent amont en la grant tor quarrée,
Si ont gité la pierre que Renaus ot portée,
110.Trestot droit sor Renaut qui mengoit sa denrée.
Renaut ataint o chief a la chiere menbrée,
Et la pierre d’amont qui vint de grant volée
Et de si grant randon, qui fu grant et quarrée,
Desor le chief Renaut vint de tele avolée,
115.La cervele li est a la terre versée ;
Li cors est derm[or]ez, l’ame s’en est alée,
Saint Michier li arcanges l’a a Dieu presentée.
Li traïtor devalent par male destinée,
En .I. sac l’ont bouté sanz nule demorée,
120.Au Rin l’en ont porté dont l’iaue estoit lée ;
Puis l’ont geté dedenz, si font la retornée ;
Desique au mostier n’i ont fet arestée.

Dans la délibération des conseillers du roi Ys, dans la version donnée par les manuscrits B, C, A (voir plus loin à la description des manuscrits) le septième des barons est Bertrand, dont le nom rappelle celui de l’évêque de Bordeaux, Berthramn qui, d’abord partisan du prétendant, évita ensuite de se compromettre pour lui. Ceci peut être simple coïncidence et hasard, mais le discours de Bertrand a un autre intérêt. L’on y trouve présentées successivement deux formes de la légende sur les causes de la rupture de Charlemagne et de Renaud et sur ses conséquences. La première est caractérisée en une ligne, la seconde est assez développée pour éveiller l’attention.

Manuscrit 775, feuillet 39, verso, col. A et B :

1.Vous devez bien savoir dedens vostre courage
L’amor as fix Aimon que vous mar acointastez.
Vous y avez perdu plus de plaine une balle
D’or fin et de besans et de bliaus de paille.
5.Si est Renaus moult boins chevaliers a [ses] armez,
Mais par son [grant] orgueil se mella il a Kalle ;
Son neveu li ochist dont il fit grant outrage.
Il en vint en Gascogne, mais vous le rechitastes
Et par mauvais conseil vo seror li donnastes,
10.Et frema chel castiel el chief de ceste marche :
Ja le vient essillier nostre empereres Kalles.
Par le los de vos hommez a lui vous acordastes
Et si fu de Gascongne et senescal et garde.
Mais dus Aimez, sez peres, a la chenue barbe,
15.Se prist a Olivier par merveillous contraire
Pour l’estrif d’un grant chine que il vit ou rivage ;
Le clama losengier, voiant tout le barnage.
Et li bers le navra de son branc en l’espaulle.
Droit en offri a faire o son riche barnage.
20.Vint s’ent a Montauban et Aalars li sage ;
Puis ne fu il nul jour que ne guerroiast Kalle ;
Dusques l’iaue de Loire, i ot toute Franche arse.

Le vers 7 appartient seul en propre à la forme de la légende telle qu’elle est dans le ms. La Vallière qui a été résumé plus haut.

Dans l’épisode de la chasse de Roland, qui a été mentionné à propos de Merovig, il est encore question de la querelle dont le motif est un cygne.

Renaud reconnaît que les Français s’arment pour le recevoir :

Manuscrit B, feuillet 37, recto, col. A et B :

Renaus, li fiex Aimon, les entent au fremir,

Ses hommez en apelle, merveilles lor a dit :
Apercheü se sont, si les alons ferir.
Et chil li respondirent : Nous le ferons issi.
5.Il sonnerent .III. grailez, e les vous estourmi.
Ens ou bois est remez li boins lerrez Maugis,
A tout [mil chevaliers][76], bachelers et meschins.
Renaus s’en est tournés a .II.M. fervestis,
Et passent Balenchon dont parfont sont li fis[77].
10.Devant s’en va Renaus li preus et li hardis
Et deffia Franchois si tost com il les vit.
En l’escu de son col ala feri Henri,
Chil fu quens de Nichole et de tout le païs,
Que l’aubert desmailla et l’escu li rompi.
15.Tant com hante li dure, l’abati mort souvin.
Saint Nichole a juré : Nous vous tenons a bien
Qui dedens nos garennes avez nos connins pris.
Ou est ore Oliviers, que de Diu soit mal mis,
Qui maneche mon pere a pendre et a honnir
20.Trestout pour l’ocoison a dant Rainbaut le Fris[78],
Pour [un cigne maraige] qui sor l’iave [fu] pris.
Je sui pres de combatre que traïson me fist.
Dist Turpin l’archevesque : Vous i avez menti.
De ceste felonnie le veul je escremir.
25.Adonc laisserent [courre][79] les boins chevaus de pris.

Le cycle des Fils Aymon rejoint ici la légende du Chevalier au Cygne. La branche perdue devait être importante, puisqu’il y est fait allusion deux fois assez longuement[80].

Telle autre indication, mais qui n’est dans aucun texte français, ramène peut-être également aux Pays-Bas.

Dans les fragments du Renout van Montalbaen (v. 1341, 1394, 1584) et dans le Reinolt allemand (v. 3022, 3515, 10087, 10172, 12242), Renaud reçoit la qualité de comte de Merewoude.

L’on a rencontré plus haut le nom de Rambaud le Frison mêlé à la querelle d’Olivier et de Renaud à propos du cygne. L’on ne sait vraiment si l’on n’a pas encore une trace de cette légende dans ce passage de la version de Montpellier :

Quant roi Ys ot oï parler chascun baron
Qui li loent a rendre les .IIII. fix Aymon :
Renaut, or vous rendroi moult mauvez guerredon
De chen que me venjastez de Margot le Frison
Qui ne m’avoit lessié fermeté ne donjon.

La responsabilité de la rupture avec le roi ne fut pas d’abord attribuée de manière uniforme. C’est Guichard et non Renaud que Charles réclame dans les Ardennes ; puis nous venons de voir une querelle d’Olivier et d’Aymes indiquée pour cause de la retraite de Renaud et d’Alard auprès du roi Ys et d’une longue guerre. On sent que le personnage de Renaud a fini par tout attirer à lui, la responsabilité comme l’intérêt, mais le travail des arrangeurs laisse entrevoir les débris de chants épiques plus anciens.

La version néerlandaise, bien qu’incomplète, et la version allemande qui en dérive, ont révélé toute une branche que les textes français omettent ou laissent à peine soupçonner.

Dans le manuscrit La Vallière, la duchesse engage ses fils, revenus des Ardennes, à chercher fortune en Espagne :

Enfant, ce dist la dame, vers Espaigne tornes,
Que li païs est riches, manans et asazés.
Iluec troveres vos remanances asses.
Dame, ce dist Renaus, si con vos comandes[81].

Mais au lieu d’aller en Espagne les Fils Aymon et Maugis s’arrêteront en Gascogne et serviront le roi Ys. Cette conception dérive, on le sait, de l’histoire de Charles Martel, et résulte d’abord de l’entente du roi Eudes d’Aquitaine avec Chilpéric et Ragenfred, puis de l’accord intervenu entre Eudes et Charles pour repousser les Musulmans. Mais dans les Enfances de Charles, dans le Mainet, Charles, exilé de France, se met au service du roi Galafre en Espagne, tue Braimant, épouse Galienne. En conseillant à son fils d’aller en Espagne, Aye semble nous annoncer une réplique du Mainet. Dans le Renout et le Reinolt, Renaud et ses frères vont directement en Espagne et se mettent au service d’un roi mahométan, Saforeth. Après trois ans, ils lui réclament leur trésor qu’ils lui ont confié, mais il refuse de le leur rendre. Renaud lui tranche la tête et les Fils Aymon se hâtent de rentrer en France. Renaud fait présent au roi Yves de Dordone de la tête de Saforeth [82]. Plusieurs années s’écoulent. Charles, comme dans les versions françaises, réclame une première fois les Fils Aymon. Yves, sur l’avis de son conseil (Anceel de Ribemont, Hugues d’Auvergne, le duc Ysoret, Reynart ou Reynier, Lambert), donne en mariage à Renaud sa fille (Clarisse ou Claradys), et l’encourage à élever sur une roche escarpée un château qui pourra défier les attaques du roi de France. Lambert exprime la crainte que Charles, dans sa colère, ne vienne faire pendre Yves et Renaud. Huon d’Auvergne le prend aux cheveux et à la gorge et le jette à terre. Quand le château est bâti, Yves demande quel nom il portera : Montauban, répond Renaud, puisqu’il est construit sur une montagne de marbre.

Cette forme de la légende est ancienne, semble-t-il, car elle est attestée par la version B C (et A en cette partie). Dans la délibération des barons d’Yon, le premier conseiller qui parle est favorable à Renaud. Dans le manuscrit de l’Arsenal et dans la Bibliothèque bleue, son nom est donné, c’est Godefroy. Texte du manuscrit B :

Premerains a parlé uns damoisiaus gentis,
Niés fu le roy Yon et chevalier hardis.
Il a parlé en haut que ne se vaut taisir.
Ou que il voit le roy, si l’a a raison mis.
5.« Moult me merveil de vous, par le cors S. Denis,
Que vous queres conseil des fiex Aimon traïr.
Renaus est vos hons liges et vos carneus amis,
Vo seror li donastes o le cors seignori.
Aquitié a vos marches environ cest païs.
10.N’est encor pas li mois passés ne acomplis
Qu’il desconfit le roy Marcille de put lin
Et cacha .IIII. liues et tant que il l’ot pris,
Et nous en présenta le chief quant l’ot ochis.
Se vous aves talent que le veulliez fallir,
15.Congees les barons hors de vostre païs.
S’en iront en tel terre que bien porront garir
Et je vous pri, pour Dieu qui onques ne menti,
Qui fu mis en la crois au jour du Vendredi,
Que ne fachiez tel cose dont vous soiez honnis
20.Ne reprouvé vous soit a trestout vo païs.

Dans la version de l’Arsenal, on lit aux vers 8-13 :

Vo seror li donastes o le cors signoris,
Puis vous a volentiers et de bon gré servi.
Aquité(e) a les marchez environ le païs.
N’a mie encore .I. an passé et acompli
Que desconflit Marsile le cuvert de put lin
Et chaça .IIII. lieuez les plainz de Val Flori.
Il vous en présenta le chief, si com je vi[83].

Il n’est pas certain que ce seul passage ait fourni au remanieur néerlandais, les éléments nécessaires pour édifier l’épisode des Fils Aymon chez le roi Saforeth : je l’ai cité pour montrer, même dans les manuscrits français, le contact des Fils Aymon et du Mainet. D’ailleurs dans la délibération telle qu’elle est au manuscrit La Vallière, Yon et le duc de Monbendel rappellent comment Renaud a vaincu « en Bascle » et « en Navare » les ennemis du roi de Bordeaux, et l’indication de cette frontière fait penser à des Sarrasins, tandis que l’on ne fait aucune allusion à la guerre où Beges de Toulouse a été battu et fait prisonnier. Dans le conseil, siège un Raimon, comte de Toulouse, et nous avons déjà noté que les messagers de Charlemagne trouvent Yon à Toulouse, de sorte que la guerre avec Beges le Sarrasin finit par paraître intercalée dans un poème plus ancien.

Lorsque Charlemagne, revenu de son pèlerinage à Saint-Jacques, consulte ses barons sur son projet d’aller attaquer les Fils Aymon que le roi Ys a accueillis, le jeune Roland apparaît et offre ses services à son oncle qui ne l’avait pas encore vu. Dès lors Renaud aura en face de lui le héros de l’armée de Charles, et le thème des combats entre les Fils Aymon et les guerriers du roi est renouvelé, prend un tout autre intérêt. Mais Roland, qui est peint en quelques mots heureux,

Plus ot fier le regart que lupars ne lion,


doit, dès le premier jour, montrer de quels exploits il est capable. Le trouvère n’hésite point à lui attribuer le rôle principal dans une partie des Enfances de Charles Martel qu’il tenait à insérer dans son récit. Cologne est menacée par les Saines (Saxons). Roland secourt la ville, bat les Saines et fait prisonnier leur roi Escorfaud. À la suite de ce brillant succès, Naimes propose d’annoncer une grande course afin que l’on donne à Roland un cheval digne de le porter et comparable à Bayard. Le fragment épique sert ainsi de prétexte à un épisode qui semble de pure imagination[84].

Nous voyons dans l’histoire de Charles Martel qu’après la victoire de Vincy, il revint sur le Rhin, contraignit Plectrude à lui rendre Cologne et les trésors de sa famille, puis passa le fleuve et ravagea le pays saxon jusqu’au Weser. La Chanson des Saines dont nous possédons une version, et à laquelle le trouvère fait allusion ailleurs, est une autre réplique, très naturellement adaptée à l’âge de Charlemagne, du récit plus ancien dont le trouvère, dans son désir de mettre à profit tout ce qu’il sait, nous donne une forme particulière dans les Fils Aymon. Ainsi les éléments primitifs étaient incessamment refondus et remaniés, mis en œuvre dans des combinaisons nouvelles, non seulement pour exciter la curiosité et mériter l’attention des auditoires, mais parce que les romans bretons et les romans d’aventures faisaient à la Chanson de geste une concurrence redoutable. Les Fils Aymon eux-mêmes n’ont pu échapper au dommage de tourner de plus en plus au romanesque dans les versions qui suivirent celles que nous étudions.

Dans la plupart, l’on constate une tendance à adoucir les traits rudes qui survivaient de l’époque mérovingienne et de l’âge de Charles Martel. Les vieux trouvères les avaient naïvement respectés dans leur admiration pour la force, et aussi par attachement à la tradition.

À certains endroits, l’on se sent vraiment en face des farouches compagnons de Clovis et de ces leudes austrasiens qui, conduits par Charles Martel, saccageaient alternativement le Nord et le Midi. Quand Aymes, injuriant ses fils, leur reproche de n’avoir pas, dans leur misère, forcé les abbayes, et mangé, faute de mieux, prêtres ou moines,

Miodres est moine en rost que n’est car de mouton,


l’âpreté de l’accent dénonce autre chose qu’un goût pour les plaisanteries grossières. Elle rappelle ces violations de sanctuaires si fréquentes dans Grégoire de Tours et même plus tard.

Roland, le héros de Roncevaux, et son ami Olivier, quand ils exigent que les moines leur remettent le roi Ys, se comportent brutalement :

Estes vos Olivier et Rollant le baron ;
El moustier s’en entrerent et tuit si compaignon.
Li abes vint encontre et li prior selonc

Et trestos li convens cantent lor orison,
Et dient a Rollant : Sire, que queres vos ?
Nos querons, dist Rollans, le malvais traïtor
Que vos aves ça ens, le roi Yon gascon.
Ancui li lacerai el col le caenon.
Sire, dist li abes, baisies vostre raison.
Li rois est nostre moines, s’a pris le caperon.
Envers trestot le monde garandir le devons.
Qant Rollans ot l’abé ki li dist tel raison,
Par le froc l’a saisi et par le caperon ;
Oliviers le prior ki estoit par selonc ;
Il le bota et hurte si forment au peron,
Que il li fist voler andeus les œls del front.
Or tost, ce dis Rollans, tues moi ces glotons[85].

Partout ailleurs, Roland et Olivier, comme Ogier et tous les pairs, sont des modèles de courtoisie, et, dans les moments de danger, invoquent Dieu pieusement.

Les traces de la cruauté violente d’un autre âge sont éparses çà et là. Après le discours de son père, Renaud commence à tressuer et tire à moitié son épée. Alard doit lui rappeler que l’on doit tout supporter d’un père. De même, Lohier ne se borne pas à injurier Beuves. Charlemagne, lui dit-il :

Ta cité abatra et ceste tor quarrée,
Et s’il te puet tenir, ta mort sera jurée ;
En haut seras pendus a une arbre ramée
Comme lerres fossiers que l’on prent en emblée,
Et ta moiller sera honie et vergondée…
Poi s’en faut ne t’oci a m’espée acerée[86] ;


et il dégaîne ; mais Savary, un de ses compagnons, fait rentrer l’épée dans le fourreau. Ainsi, lors de la querelle d’Achille et d’Agamemnon, Athéné oblige le fils de Pélée à remettre au fourreau son grand et redoutable glaive.

Les querelles violentes qui éclatent entre les messagers et celui auprès de qui ils sont envoyés, ont un modèle ancien dans l’entrevue du roi Gonthramn et des envoyés de son neveu Childebert, fils de Sighebert. Les chefs de l’ambassade étaient l’évêque Egidius et Gonthramn Bose. Au salut que lui présente l’évêque, le roi répond en lui rappelant ses torts envers lui et ses crimes. D’autres envoyés prennent la parole et le roi leur refuse de rendre les villes que Childebert réclamait et surtout Frédegonde que Childebert accusait du meurtre de son père, de son oncle et de ses cousins : « Elle ne peut vous être livrée parce qu’elle a un fils roi ; et je sais d’ailleurs la fausseté des accusations que vous portez contre elle ». Après ceux-ci, Gonthramn Bose s’approche du roi comme pour lui donner un conseil, mais Gonthramn, sans attendre les paroles du complice de Gondovald, lui dit : « Ô ennemi de notre pays et de notre royaume, toi qui es allé, il y a quelques années, en Orient pour imposer un Ballomer à notre royaume, ô perfide qui ne tiens jamais ce que tu promets ! » Mais celui-ci : « Tu es assis sur ton trône comme seigneur et comme roi, et nul n’a osé contredire tes paroles ; mais je déclare que je suis innocent de ce grief. Et si quelqu’un de mes pairs m’impute secrètement ce crime, qu’il vienne devant nous et parle. Toi, ô roi très pieux, tu remettras la cause au jugement de Dieu, afin qu’il décide quand il nous aura vus combattre en champ clos ». Tous se taisaient. Le roi continua : « Tous nous devons brûler du désir qu’un étranger dont le père a fait les métiers de meunier et de cardeur de laine, soit chassé de cette contrée ». Bien qu’il soit possible qu’un homme exerce deux métiers, un des envoyés voulant railler le roi, dit : « Ainsi, d’après toi, cet homme a eu deux pères, un meunier et un cardeur de laine. Puisses-tu, ô roi, parler avec plus de sens, car on n’a jamais ouï qu’un homme, sauf pour raison religieuse[87], ait eu deux pères ». Beaucoup éclatèrent de rire, et l’un des envoyés ajouta : « Nous te saluons, ô roi, car puisque tu n’as pas voulu rendre les villes de ton neveu, nous savons que la hache est intacte qui a fendu les têtes de tes frères ; bientôt elle sera brandie et sera enfoncée dans la tienne ». Et ils sortirent avec scandale. Le roi, irrité par leurs discours, ordonna que l’on jetât sur eux, pendant qu’ils s’en allaient, du crottin de cheval, du menu bois pourri, de la paille, du fumier et même les ordures de la ville. Ainsi ils partirent souillés et outragés[88].

Les plaintes du roi, la demande du jugement de Dieu, les railleries insultantes des messagers, la menace impudente d’employer contre Gonthramn la hache qui a frappé ses frères, et enfin la revanche grossière que le roi prend sur les représentants de son neveu, tout cela a son écho dans la querelle de Lohier et de Beuves, dans l’échange de menaces si fréquent entre Charles et ses barons.

Il a été traité souvent de l’épée de Renaud, « Froberge », et de son cheval faé. Je réclamerai du lecteur quelque intérêt pour Bondin, le cor « d’ivoire montenier » que Renaud prête à Richard[89] dans les Ardennes, dont il se sert pour annoncer aux habitants de Montauban la venue du roi Ys :

« Aportes moi mon cor, Bondin, que tant ai chier… »
A chascun de ses freres ra il baillié le sien.
Qui la oïst les contes corner et grailoier,
Ne poïst on entendre nis Deu tonant el ciel.
Montauban en tentist et li palais pleniers ;
Del mostier saint Nicol en tentist li clochiers[90].

Quand Maugis a éveillé les amis de Renaud pour en former le corps de secours qui doit dégager ses cousins en péril à Vaucouleurs,

Bondin a pris .I. cor, sel sona par vigor,
Et [cil] courent as armes [qui entendent le ton][91].

J’aurais été tenté de donner à Bondin la même origine qu’au cor d’Auberon si plus haut il n’était indiqué comme appartenant à Renaud[92], et si d’ailleurs je n’en avais été détourné par un passage de Grégoire de Tours.

Quand le jeune Chlodovig, suivant les ordres de son père, voulut occuper des terres qui avaient été attribuées à Sighebert, après la mort de Charibert, il fut chassé de Tours par Mummolus et dut se retirer sur Bordeaux : « Il se tenait près de la ville, sans que personne l’inquiétât, quand à l’improviste, un certain Sigulf, du parti de Sighebert, vint l’attaquer et le poursuivit en faisant sonner ses trompettes et ses cors, comme s’il eût donné la chasse à un cerf[93]. » Chlodovig finit par échapper à l’ennemi. On ne peut s’empêcher de se demander, si, étant donné que l’on a rencontré le jeune prince au seuil même du poème, dans le Beuves d’Aigremont, l’on n’a pas ici une réminiscence de cette déroute de l’armée franque fuyant, avec son chef, devant le bruit menaçant des cors de Sigulf. L’on a tout au moins une scène de bataille où le cor a eu un rôle, et elle date de l’époque mérovingienne. Après le cheval et l’épée, le cor de chasse était peut-être l’objet auquel tenait le plus un chef barbare. Quand le roi Gonthramn s’aperçut qu’on lui avait volé le sien, il fit jeter en prison nombre de gens, et la légende conte qu’un miracle seul put les sauver[94].

Cette recherche doit avoir un terme. Je noterai seulement, que plus on étudiera la Chanson de geste, dans le texte si remanié qui nous est parvenu, plus on trouvera de traits et de mots qui révèlent l’origine archaïque d’une partie des éléments que les arrangeurs ont conservés. Lorsque la sœur du roi Ys raconte à son époux, Renaud de Montauban, un songe qui devrait le détourner d’aller à Vaucouleurs, elle dit qu’elle a vu sortir des sangliers

Del parfont bos d’Aguise qui est grans et pleniers.

Le bois dont il s’agit est la forêt de Cuise, sylva Cotia, située près de Compiègne, l’une des résidences préférées des rois mérovingiens.

La Chanson des Fils Aymon a-t-elle gagné à la conservation des éléments primitifs ? Elle leur doit sa valeur épique, l’énergie et la vérité des passions. Bientôt après Vaucouleurs, elle tourne peu à peu au roman, et ni les tours multipliés de Maugis, ni les répliques, toujours s’affaiblissant, des situations, ni les emprunts faits à l’épopée générale, ni le voyage en Palestine, ni la fin pieuse et sanctifiée du héros n’auraient valu à l’immense composition sa popularité si étendue et si durable : elle la doit à la réalité et à l’intensité des caractères posés au commencement. Dans les Fils Aymon, nous nous intéressons en fait aux fils innocents du roi frank, aux victimes de la haine jalouse de Frédegonde, au prétendant malheureux que la trahison livre aux sicaires du roi Gonthramn. La destinée de Chlodovig, de Merovig et de Gondovald est, que l’on me pardonne l’expression, la source vive de l’émotion que nous ressentons en suivant d’aventure en aventure Renaud et ses vaillants frères.

Un élément plus jeune où les traces historiques ont gardé quelque précision, fut emprunté à la légende de Charles Martel et se fondit avec une partie des éléments primitifs. Mais Charles a triomphé de tous ses adversaires. Il apporte avec lui l’éclat d’une vaillance invincible. Dès lors le caractère général se modifie. Les fils Aymon n’intéressent plus seulement par leur malheur, par les épreuves qu’ils traversent : ce sont d’héroïques chevaliers luttant infatigablement pour leur droit. L’on pressent qu’ils auront raison du mauvais sort qui les poursuit.

Dans l’état actuel de la Chanson de geste, le récit se poursuit sans solution apparente de continuité depuis l’endroit où Charles, après l’insuccès de la course, décide d’aller assiéger Montauban, jusqu’au moment où Maugis remet l’empereur endormi aux Fils Aymon. Au lieu de rimer, les vers sont assonancés. Cette longue suite de plus de sept mille vers se décompose en plusieurs parties : la trahison d’Ys, les combats de Vaucouleurs, Richard prisonnier, les combats et les tentatives d’entente avec Charles. On peut se demander si, dans une forme plus ancienne de la légende, la trahison ne réussissait pas et si les Fils Aymon ne mouraient pas à Vaucouleurs. En remontant à Merovig et à Gondovald, nous avons en effet rencontré la fin tragique du personnage trahi. Mais l’épopée des Fils Aymon s’est constituée par l’association intime d’emprunts faits à deux cycles différents. Si d’une part subsistait la trace d’événements lugubres, l’introduction dans l’œuvre poétique due au trouvère de l’élément tiré des Enfances de Charles Martel amenait nécessairement une conclusion heureuse ; car le grand maire du palais avait vaincu des ennemis et s’était réconcilié avec son roi.

À partir de Vaucouleurs, Maugis intervient quatre fois : il sauve les Fils Aymon, aide à sauver Richard, s’échappe des mains de l’empereur, emporte Charlemagne à Montauban. Il est difficile de distinguer, avec précision, une différence de date entre ces parties. On sent néanmoins que depuis l’intervention de Maugis au combat de Vaucouleurs, la narration doit son élément archaïque aux dons du chevalier faé, de l’enchanteur. La trouvère finit par lui attribuer l’enlèvement de la personne de l’empereur, en souvenir peut-être du roi Chilpérik qui, pour les Austrasiens, avait été enlevé par Eudes d’Aquitaine. Ce roi n’était-il pas, à leur point de vue, la propriété de leur maire du palais ?

Une part considérable est faite au merveilleux, par suite du rôle que prend Maugis de providence de ses cousins, des exploits de Bayard, le cheval faé, de l’intervention divine dans le duel de Renaud et de Roland, dont la ressemblance avec celui de Roland et d’Olivier ne pouvait qu’être remarquée. Cette partie du poème est celle que les versions plus récentes ont le moins modifiée, surtout à partir du départ des Fils Aymont pour Vaucouleurs. Faut-il se hâter d’induire de ces diverses constatations, que cette partie soit, pour le fond, plus près de ses sources que le Beuves d’Aigrement, que les Ardennes, que les souvenirs de la guerre contre les Musulmans, qui présentent à un si haut degré le caractère traditionnel ? L’on en peut seulement inférer que ces parties, dont certaines paraissent remonter à l’épopée la plus archaïque, ont été remaniée souvent et que leur rédaction n’est pas due à l’auteur ou aux auteurs de la partie assonancée[95].

La chanson de geste finissait-elle d’abord au moment où Charlemagne est tombé au mains de ses adversaires ? Maugis avait épuisé ses ressources, disparaissait de l’action, et Charles était à la merci des Fils Aymon ; on admettait volontiers qu’il se réconciliait avec eux. Mais cette hypothèse est en désaccord avec la légende de Mérovig où l’on voit ce prince chercher un asile à Metz, puis à Thérouanne. J’accepterais donc plus aisément que les Fils Aymon se réfugièrent dans une ville dont nous ignorons le nom. Celui de Trémoigne y fut substitué sous l’influence sans doute de la confusion qui s’était faite dans les esprits entre Renaud et saint Ranvald que des monnaies prouvent avoir été honoré dans les provinces rhénanes dès la fin du Xe siècle[96]. À Trémoigne la paix était conclue, Bayard remis au roi et l’action s’arrêtait : un manuscrit d’Oxford en a conservé la preuve[97]. Mais de nouveaux trouvères crurent pouvoir ajouter trois suites : pèlerinage de Renaud, combat de ses fils, légende hagiographique de la fin de Renaud[98]. À vrai dire, l’élément épique traditionnel va toujours diminuant à partir du point où Maugis disparaît de l’action : c’est invention pure et pauvre, ou répétition de scènes connues. De ces quatre parties, la dernière seule est reproduite dans les manuscrits d’après un texte à peu près identique en faisant une réserve pour le ms. 766. Dans les trois autres, les différences sont nombreuses, parfois vont du tout au tout.

L’on a relevé dans le texte sur lequel s’appuie cette étude, des contradictions de détail, l’interpolation d’un long passage inutile (Michelant, p. 137, v. 25–138, v. 18). À tel endroit il est tenu compte de la fin du poème ! le héros est dit « saint Renaut » et il est parlé de la châsse (fiertre) où les restes du chevalier martyr étaient conservés et honorés à Trémoigne. Ailleurs il faut sûrement lire Vivians d’Aigremont[99], nom du frère de Maugis dans le roman en vers consacré aux Enfances de l’enchanteur. La copie que nous possédons n’est donc point d’une exactitude parfaite, parce que l’on ne cessait de toucher au texte et d’y faire une part aux changements qui s’opéraient dans la légende.

Tel désaccord dans la suite du récit paraîtra sans doute d’une importance particulière. À l’endroit où nous avons constaté une lacune au manuscrit La Vallière, Renaud rappelle à Olivier le service qu’il lui a rendu, quand à Balençon, il a été désarçonné par Maugis ; et Olivier, quelques vers plus loin, maintient qu’il est l’obligé de Renaud. Ceci est déjà dans l’édition de Michelant (page 317, vers 11-13). Or, je n’ai trouvé dans les manuscrits que j’ai lus, aucune autre trace de ce service rendu par Renaud à Olivier. D’après les termes du texte, l’incident devrait se rencontrer dans l’épisode, commun à plusieurs manuscrits, où les « damoisiaux de France » sont surpris par Renaud et Maugis pendant que Roland est allé à la chasse. On peut supposer que, dans une version plus ancienne, Olivier ne l’y avait pas accompagné et qu’il était resté, en chevalier prudent, au camp avec Turpin. L’on remarque, en effet, que Renaud se montre fort irrité contre Olivier envers qui il a une raison personnelle de ressentiment, et que Maugis, dont le rôle dans le combat est comme annoncé à l’avance, n’y fait rien de notable. Il est probable qu’un remanieur a supprimé un incident où Olivier avait le dessous dans une rencontre avec le « lerre faé » et paraissait dans une posture indigne de sa renommée. Mais à cet endroit, la colère de Renaud demeure sans conséquence et l’action de Maugis est réduite à peu de chose. Cela s’explique fort naturellement si l’on admet l’hypothèse d’un remaniement du texte.

Dans le texte de cet épisode (ms. B), Olivier est absent avec Roland et comme lui ne reviendra que trop tard. Dans le combat, Ogier avait renversé Richard. Renaud vole au secours de son frère et d’un coup de lance désarçonne Ogier :

Du destrier l’eslonga .I. grant pié mesuré.
Renaus prist Broiefort par le chanfrain doré,
Et a dit a Ogier : Vassal, est che prouvé
Quant mon frere abatis voiant tout le barné,
5.Et sommez d’un lignage et tout d’un parenté,
Selonc ta mauvaisté te ferai ja bonté.
Tenes or vo destrier, qui moult fait a loer,
Par itel convenent que vous dire m’orrez.
Se je vieng en besoing ou je soie grevez,
10.Par le vostre merchi faites moi autre tel.
Sire, chou dist Ogiers, or avez bien parlé ;
Qui de chou vous faurra, si soit desordenez.
Renaus li tint l’estrier et Ogiers est montés,
A la Roche Mabon li fu bien reprouvé
15.Ou Renaus et si frere furent puis enseré.

Maugis sort du bois avec mille hommes, disperse les Français, et enlève le dragon et l’aigle d’or de la tente de Roland.

L’on distingue assez bien le travail de retouche qui est demeuré incomplet. De la rencontre de Maugis et d’Olivier, il ne reste rien et l’acte de courtoisie de Renaud s’adresse à un adversaire qu’il a désarçonné lui-même. Mais dans la suite l’on a oublié de modifier le récit du combat autour de la Roche Mabon, de sorte que dans les appels désespérés que les Fils Aymon font à l’affection d’Ogier, dans les reproches que lui adresse Renaud, il n’est point question d’un engagement antérieur qui l’aurait lié envers Renaud, et que d’autre part le passage où Renaud et Olivier sont d’accord pour rappeler le service que l’un a rendu à l’autre, est également demeuré tel quel. Quant au rôle de Maugis dans l’action, il est présenté de façon très sommaire. Le remanieur n’a point songé à lui opposer de chevalier dont le nom méritât d’être prononcé.

Ainsi dans les versions les plus éloignées, L et B, l’on constate qu’une allusion a subsisté quand l’incident auquel elle se rapporte a de part et d’autre disparu du texte.

Dans les deux versions, Olivier et Maugis se trouvent aux prises une seule fois, et Maugis doit se rendre à peu près sans résistance au compagnon de Roland (Michelant, page 302, vers 28 sq.). On pourrait voir là une contre-partie d’une première rencontre entre les deux chevaliers où Olivier aurait eu le dessous. La conclusion dernière serait que, pour l’entrée de Charlemagne en Gascogne, la version des cinq manuscrits (A. B. C. P. V.) est d’origine plus ancienne que la partie correspondante du manuscrit La Vallière, et cette conclusion étonne moins quand on sait comment ce manuscrit a été établi. On en jugera quand nous en donnerons la description. Il est probable que l’on ne saura jamais la vérité du procès de Démosthène et d’Eschine parce que les deux orateurs ont sûrement remanié leurs discours après coup, mais la difficulté est autrement grande quand on se trouve en face d’une immense composition qui offre l’aspect d’un ouvrage formé de volumes dépareillés. Le hasard seul a sauvé quelques exemplaires des Fils Aymon, et sa popularité elle-même a nui à la conservation exacte de la Chanson de geste, dont le texte en vers avait d’ailleurs perdu de son intérêt dès que l’on s’était mis à lire les rédactions en prose. Quand on en étudie les manuscrits, l’on a toujours présent à l’esprit le mot de Renan : « J’ai multiplié les peut-être, mais que l’on suppose que les marges en sont semées. »

Ce furent néanmoins des trouvères de génie ceux qui ont constitué cet ensemble qui va de la mort de Lohier aux scènes si pathétiques de Vaucouleurs et aux luttes chevaleresques qui suivent. Ils créèrent une famille héroïque, et leur œuvre, fruit de leur collaboration au travail des siècles, fut si solidement construite que si elle a été continuée et allongée à plaisir, elle n’en demeure pas moins intacte dans sa partie antique et excellente, gardant, avec l’empreinte pure et brillante de l’idéal des beaux temps de la féodalité, un fond de rudesse archaïque.

Maugis le faé, l’enchanteur, le bon larron, le courtois chevalier, qui met Charlemagne au désespoir par la variété de ses tours et jette une note gaie sur l’ensemble si austère d’ailleurs, est il d’origine antique ? Faut-il croire qu’il est issu de la même famille que l’Auberon de Huon de Bordeaux ? Comme lui il n’agit point pour son compte et intervient seulement quand les Fils Aymon sont en péril ; c’est vraiment leur génie tutélaire. Vient-il du pays des Elfes et des lutins ? Je serais bien près de l’admettre si Maugis n’offrait les traits caractéristiques de ces personnages avisés ou savants, que le Moyen Âge, dans son étonnement naïf pour des talents qu’il jugeait surhumains, transformait en sorciers. Blanc ça diab’, « les Blancs sont des diables », disait un pauvre noir qui regardait marcher l’aiguille d’une pendule dont le timbre venait de sonner. Toutes les explications étaient vaines ; sans le secours du diable, on n’eût pu faire une machine aussi intelligente. Or dans le milieu mérovingien où se meuvent les fils de Chilpéric et Gondowald, il est un homme, Gonthramn Boso, Gonthramn le Mauvais, « téméraire dans ses entreprises, dit Grégoire de Tours, avide du bien d’autrui, promettant toujours et ne tenant jamais ses promesses[100] », unissant (on l’a vu à l’œuvre) l’audace, la rapacité et la fourberie. Il était très soupçonné d’avoir eu une part dans la mort de Théodebert[101] ; il avait joué un râle de traître à Tours ; il était du complot qui avait réduit Merovig au suicide. Aux époques troublées et grossières, la notoriété des crimes est un titre à je ne sais quelle gloire mauvaise[102]. Penser à un tel homme à propos de Maugis serait sans excuse, si Gonthramn n’avait été au premier rang parmi ceux qui proposèrent de faire reconnaître Gondovald comme un des héritiers de Clotaire. Mais une fois l’affaire engagée, Gonthramn Bose revient à ses instincts de barbare, trahit le prétendant, vole ses trésors, sans pouvoir regagner d’ailleurs la confiance du roi Gonthramn, finissant par être condamné comme traître, et par mourir dans des circonstances que l’on ne pouvait oublier ; quand il sortit de la maison où il s’était réfugié et où l’on avait mis le feu, il fut percé de tant de lances qu’elles le soutenaient debout après sa mort[103].

Pour le peuple, pour les Austrasiens surtout qui n’aimaient pas le roi Gonthramn et qui ne pouvaient démêler les contradictions de Gonthramn-Bose, il était le principal ami de Gondovald que beaucoup croyaient, et peut-être avec raison, de race royale. Or il n’avait eu aucune part à la trahison où avait péri le prétendant. Il était allé à Constantinople, ce qui le rehaussait aux yeux des barbares, et il était mort pour avoir machiné le complot qui devait faire de Gondovald un roi. La faveur populaire demeurait fidèle à l’ambitieux sans scrupule, lui pardonnait ses crimes et ses vices.

L’on a vu aux prises, dans un entretien que nous avons cité, le roi Gonthramn et son homonyme, le leude infidèle, et l’on admettra sans doute que le roi parle du Mauvais en termes fort semblables à ceux que dicte à Charles sa haine pour le « larron faé ».

Dans le manuscrit La Vallière, Maugis n’est nommé et n’intervient dans l’action qu’au moment où les Fils Aymon vont passer la Loire et se retirer dans le Midi. Les autres versions nous la présentent avant le départ pour les Ardennes, mais son concours habituel n’est donné à ses cousins que du jour où ils sont entrés en Gascogne. Or, pour peu que l’on ait étudié le poème, on sent très bien que le personnage de Maugis en fait étroitement partie. Son absence, au commencement, dans une version, s’explique aisément : entre les formes multiples que prenaient les diverses branches en se constituant, il a pu s’en trouver où le rôle de Maugis-Gonthramn était omis parce qu’en effet il était moins important qu’ailleurs. Il est possible que Gonthramn, partant avec Merovig de la basilique où tous deux s’étaient réfugiés, soit une première forme de Maugis délivrant ses cousins ; mais l’introduction de la légende de Charles créait en ce point une sorte de désordre, et la réminiscence de son départ de la prison de Plectrude a pu ne pas s’imposer assez pour amener dans l’esprit de certains trouvères la fusion des deux motifs légendaires. Il n’en reste pas moins vrai, au milieu de ces obscurités, que presque toutes les versions associent de très bonne heure Maugis à l’action et que toutes reconnaissent son intervention constante dès que le lieu de l’action est dans le Midi, là où s’est déroulé le drame de la révolte de Gondovald, drame dont Gonthramn-Bose fut regardé comme le principal acteur après le prétendant.

Cette hypothèse rendrait compte d’un fait que rien n’explique dans les Fils Aymon, la rancune que le roi garde pour Maugis. Il est, à ses yeux, plus coupable que Renaud lui-même.

De tous les éléments qui paraissaient former le caractère de Gonthramn, un seul aurait survécu dans le poème, l’amitié fidèle qu’on lui attribuait pour Gondovald. De ses méfaits nombreux, il aurait gardé la qualification de « lerre » et aurait substitué à son surnom historique un nom emprunté au monde de la féerie. Ainsi transformé, il a une place toute naturelle dans la légende des Fils Aymon, et la pensée de le rattacher à Bobo, d’en faire un fils de Beuves d’Aigremont est motivée par la part qu’il avait prise à la mort de Théodebert et de Mérovig, frères de Chlodovig, de la victime de Bobo. Mais le trouvère a idéalisé le caractère. « Alias bonus », dit de lui Grégoire de Tours[104]. Il avait donc quelque attrait pour que le sévère chroniqueur lui fasse cette concession. Dans notre épopée, c’est un courtois chevalier, et n’étaient les trésors du roi qu’il prend à Orléans, il vit dès lors sur sa réputation de voleur et se comporte en galant homme. Comme le Basin des Enfances de Charles[105], il joint la qualité d’enchanteur à celle de voleur, et c’est surtout comme enchanteur qu’il a un rôle. Les trouvères semblent avoir hésité sur l’importance qu’ils devaient lui reconnaître. La part qui lui a été faite, s’est toujours accrue, et l’on peut dire que son personnage a été, de bonne heure, un des principaux éléments de l’apparente unité de la vaste composition ; mais il demeure toujours au second rang : Renaud a beau s’écrier :

Maugis est mes secors, m’esperance et ma vie,
Mes escus et ma lance et m’espée forbie ![106]


il considère le « bon lerre » seulement comme un fidèle ami, non comme un égal.

Il est des questions que l’on hésite à examiner, tant l’on désespère d’avance de les éclaircir. D’où vient le nom de Renaud ? Il n’est guère probable que le Rainaldus de Alba Spina que Turpin inscrit dans sa liste des guerriers de Charlemagne (c. XI), dérive de notre Renaud, et l’on supposerait volontiers que le trouvère en quête d’un nom sonore et encore sans emploi dans l’épopée, a fait de ce personnage le Renaud de Montauban de son poème. Il semble connaître la Chronique, à en juger par l’importance qu’il donne à cet Engelier dont Turpin a fait un duc d’Aquitaine, en spécifiant qu’il était genere gasconus, garçon de race. Or, dans le poème, quand Renaud confie à Engelier le commandement de la quatrième échelle de ses hommes d’armes, il l’appelle « Angelier de Gascoigne » et fait de lui un grand éloge. Remplacer Albaspina, Aubépine, par Montalban, donnait un nom de fief plus réel que celui d’Aigremont dont Beuves est affublé. De telles libertés n’étonnent point quand on a présent à la pensée le mode de constitution de l’histoire des Fils Aymon.

Une autre hypothèse consisterait à admettre que des récits antérieurs avaient confondu les noms de Gondovald et de Ragnovald. Ce dernier se trouvait à Toulouse quand le prétendant s’y arrêta et put être compté au nombre de ses partisans. L’intérêt de cette hypothèse dépend de l’importance que l’on est disposé à reconnaître à l’histoire de Gondovald dans la constitution de la légende des Fils Aymon. La célébrité de Reynart, de l’astucieux et malhonnête personnage qui cause tant de soucis au Roi Noble, aurait pu être pour quelque chose dans la préférence accordée au nom de Ragnovald sur celui de Gondovald[107].

L’on trouvera sûrement d’autres explications plus ingénieuses ; je souhaite qu’elles soient plus solides. À vrai dire, si l’on voyait dans Renaud un personnage fictif, formé d’éléments traditionnels que la société féodale admirait encore au XIIe siècle, l’on jugerait naturel que les trouvères aient renoncé à lui choisir un nom parmi ceux que l’épopée avait consacrés, et qu’ils aient désigné le héros de leur invention par un nom nouveau comme lui.

Pourquoi les Fils Aymon sont-ils au nombre de quatre ? Ce chiffre est celui des fils de Clotaire qui ont régné. Si l’on regarde à la descendance de Pepin, l’on voit que de Plectrude il avait eu deux fils, Drogo et Grimoald, qui moururent avant lui. Drogo eut lui-même quatre fils, Arnulf, Hugo, Arnold Drogo. On a pu croire qu’en s’emparant du pouvoir, Charles, fils d’Alpaïde, faisait tort à ses neveux, d’autant plus que Pepin avait désigné pour lui succéder dans sa charge, Theudald, fils de son second fils Grimoald[108].

Dans les Fils Aymon, l’on a d’abord quatre frères, les oncles des fils Aymon et leur père : Doon de Nanteuil, Gerard de Roussillon, Beuves d’Aigremont, Aymes et Dordonne. L’on garde une impression vague que ce chiffre de quatre dérive à la fois de celui des fils de Clotaire et des fils de Drogo.

Les trois frères de Renaud sont dits Alard, Guichard, Richard[109]. Cette consonnance, conforme à la tradition germanique[110], n’a aucun intérêt au point de vue de la réalité historique des personnages ainsi désignés ; mais le nom de Renaud[111] se trouve ainsi placé à part, et cela seul peut engager à soupçonner une différence originelle entre Renaud et les autres Fils Aymon.

Par ordre d’âge, Alard est dit l’aîné, puis viennent Renaud, Guichard, Richard. Celui-ci est dit constamment le menor, tous lis mendres[112] ; ses frères sont des hommes faits, lui est un enfant[113]. On le désigne par le diminutif affectueux de Richardet. Roland l’appelle ainsi quand il l’invite à se rendre :

Biaus amis, Richardet, et car te rens prison.
Ce sera grans damages se nos ci t’ocion[114].

Ailleurs il est dit Richardin le menor[115], ou bien le valles[116].

Alard et Guichard, dans aucun épisode, n’attirent particulièrement l’attention. Au commencement de l’épisode des Ardennes, Guichard est indiqué comme l’auteur de la mort de Looïs, mais plus loin c’est à Richard que ce meurtre est imputé. Alard, dans la version du manuscrit 775, est mentionné comme s’étant réfugié auprès du roi Ys : de là daterait la guerre entre Charlemagne et les Gascons. Sous ces traces confuses on entrevoit les légendes de Chlodovig et de Merovig. Ni Alard, malgré son titre d’aîné, ni Guichard n’ont un rôle indépendant. L’intérêt va uniquement à Renaud et à Richard. Celui-ci, dans l’épisode des Ardennes, a l’honneur d’attaquer et d’enlever le convoi de Charlemagne. À partir de là, il n’est plus question de lui d’une manière particulière jusqu’à l’épisode de Vaucouleurs où il a un rôle héroïque. La légende carolingienne qui s’est mêlée aux souvenirs mérovingiens pour les Ardennes et pour les faits relatifs au roi Yon, avait fort altéré les éléments primitifs, les avait parfois remplacés, et si Richard est mis en relief dans les Ardennes plutôt que Guichard ou Alard, c’est grâce à des remaniements où l’on tenait compte de ce que dans la suite Richard se détache très brillamment de ses frères à noms consonnants.

À Vaucouleurs Richard, par son indomptable vaillance, dispute l’intérêt à Renaud lui-même. Puis vient le long épisode de sa captivité. Quand l’empereur le maltraite et veut lui infliger un supplice déshonorant, tout converge vers lui. Entre Charlemagne et ses Pairs s’élève un interminable conflit, où l’empereur, ni par ses menaces, ni par ses caresses, ne peut obtenir que l’un d’eux accepte de présider à l’exécution de Richard : tous se déclarent de sa parenté. À Montauban, on ne songe qu’au péril où est le prisonnier. Maugis se déguise en pèlerin, réussit à pénétrer dans la tente de Charles et à gagner sa confiance. De là, quand il sait ce qui se prépare, il court à Montauban, et ainsi l’on arrivera à temps pour sauver Richard du gibet. L’intérêt dramatique se soutient sans interruption jusqu’au moment où Richard, délivré et triomphant, coupe la corde qui soutenait la tente royale et enlève l’aigle d’or. Renaud avait voulu le retenir auprès de lui, mais l’impétueux jeune homme ne peut rien entendre :

Certes, ce dist Richars, qui en pris veut monter,
Ja mar se gardera de sagement aler,
Mais voist en aventure por honor conquester[117].

Deux fois Charles et Richard sont aux prises, d’abord quand l’empereur frappe son prisonnier[118], puis lorsque, après la délivrance de Richard, s’engage entre eux un véritable duel[119].

Richard est celui des Fils Aymon qui marque le plus de ressentiment contre l’empereur, quand celui ci est tombé entre leurs mains ; c’est malgré lui qu’on respecte la vie de Charles et qu’on lui rend la liberté[120].

L’importance du rôle de Richard cesse dès que l’on a quitté Montauban, mais l’on sait que dès lors l’intérêt général de l’action s’amortit et languit.

Les traits éminents, vraiment caractéristiques du personnage de Richard sont l’extrême jeunesse et sa vie mise en péril dans la lutte que les Fils Aymon soutiennent contre le roi.

Nous retrouvons ces traits dans le jeune Childebert, fils de Sighebert, dont nous avons dû déjà noter les rapports secrets avec le prétendant Gondovald.

Sighebert avait péri, assassiné par deux émissaires de Frédegonde. Brunehilde était alors à Paris avec ses enfants : « la nouvelle de l’événement la jeta dans la consternation, la douleur et le deuil. Elle ne savait que faire. Gundobald prit avec lui son fils Childebert, tout enfant, et l’emporta secrètement. Il le déroba ainsi à la mort qui le menaçait. Puis il réunit les peuples sur lesquels son père [Sighebert] avait régné, et le fit proclamer roi alors qu’il avait à peine achevé la cinquième année.

Il commença à régner le jour de Noël. Pendant cette première année de son règne, le roi Chilpéric vint à Paris, se saisit de Brunehilde qu’il exila à Rouen et dont il confisqua les trésors ; quant aux filles, il ordonna qu’elles fussent gardées à Meaux[121]. »

L’enfant avait cinq ans à peine, et quant à la réalité du péril qui le menaçait, on peut la conclure non seulement du meurtre de son père, mais du traitement que Chilpéric fit subir à Sigila qui avait été gravement blessé en défendant Sighebert : « Chilpéric le fit saisir : on lui brûla les jointures avec des fers rougis à blanc, puis on le démembra[122] ». Entre les mains du père de Mérovig et de Chlodovig, quelle aurait été la sécurité du fils de Sighebert et de Brunehilde ? Le leude Gundobald lui sauva la vie, et les Austrasiens, encore sous le coup de la mort de leur roi, accueillirent avec transports l’enfant miraculeusement préservé.

Dans Frédégaire commencent à apparaître les éléments légendaires : c’est par une fenêtre, dans un sac ou un panier, que l’enfant royal est remis aux mains de son sauveur[123]. Quant au nom de celui-ci, il est écrit aussi bien Gundovald ou Gundoald que Gundobald ; c’est exactement le même que celui du prétendant qui dans Frédégaire devient aussi Gundoald.

Le prétendant, dans le discours que du haut de la porte de Convenae, il adresse aux soldats du roi Gontramn, donne pour raison de sa venue en Gaule que sa race était à peu près éteinte, puisque son frère Gonthramn était sans enfant, et que ceux de Chilpéric étaient morts ; puis il ajoute que son neveu Childebert était très faible, minime fortis[124]. Les Austrasiens et Brunehilde avaient sans doute rappelé Gondovald parce qu’il leur manquait un prince assez âgé pour tenir tête aux entreprises de Chilpéric et de Gonthramn. En fait, lorsqu’il débarqua à Marseille, Childebert était dans sa douzième année. Lorsque plus tard, son oncle Gonthramn sut par les révélations arrachées aux envoyés de Gondovald les relations des Austrasiens et du prétendant, il se hâta de profiter de ce que Childebert avait achevé sa quatorzième année pour le déclarer majeur, et il s’écriait : « Le voilà homme et de bonne taille. Voyez-le bien et gardez-vous de le considérer comme un enfant. Jam vir magnus effectus est. Videte et cavete ne eum pro parvulo habeatis[125] ».

Après la mort de Gondovald, Gonthramn continuait à croire que l’on avait appelé le prétendant pour lui faire épouser Brunehilde[126].

Le rusé Gonthramn Bose avait fini par se placer sous l’autorité de Sighebert et de Childebert, c’est-à-dire avec les Austrasiens. Il cesse d’attaquer Mummolus à Avignon parce que Childebert ou ceux qui parlaient en son nom lui en donnent l’ordre ; plus tard, il est du nombre des députés qui viennent demander au roi Gonthramn de remettre Frédegonde aux mains de Childebert et de lui rendre des villes qu’il prétendait faire partie de son domaine[127].

Entre les rois Chilpéric et Gonthramn, les leudes d’Austrasie ne faisaient point de différence : tous deux étaient des rois dont leur neveu Childebert avait eu à se plaindre, et contre eux il avait eu l’alliance de Gondovald qui dut bientôt se confondre avec le Gundobald qui lui avait réellement sauvé la vie ; contre eux il avait eu les services de Gonthramn Bose. On l’a vu plus haut, c’est à Gonthramn Bose que l’on est amené à penser, quand on cherche quel personnage historique se cache sous le nom de Maugis dont le concours fut si utile pour sauver Richard.

Ce parallèle entre Childebert et Richard tient compte des traits essentiels notés d’abord dans le personnage du frère de Renaud : extrême jeunesse, grand péril venant du roi ; et il ramène à l’histoire du prétendant Gundovald dont nous avons déjà constaté les points de contact avec la légende des Fils Aymon[128].

Des quatre Fils Aymon, deux restent dans l’ombre, Alard et Guichard. La légende, qui tend toujours, à simplifier, qui abandonne tout ce qui empêcherait l’intérêt de se concentrer, ne leur attribue ni aucun acte ni aucun malheur isolé. Leur présence serait inexplicable, si l’on ne savait qu’ils gardent la place de leurs originaux, Chlodovig et Mérovig, et cela d’autant plus naturellement que l’un de ceux-ci avait déjà sa part faite dans le Beuves d’Aigremont. Mais leur destinée de fils malheureux poursuivis par un père et un roi injuste pèse sur le sort commun aux Fils Aymon. Renaud et Richard représentent deux autres personnalités historiques et, à des degrés inégaux, ramènent sur eux tout l’intérêt du drame. Mais il faut remarquer que dès que l’action entre sur le terrain où s’est déroulée l’épopée de Gondovald, les Fils Aymon n’ont plus à redouter que le roi : leur père est tout autre envers eux. Rien ne subsiste en lui de la violence avec laquelle il les combattait et les insultait. Au passage de la Loire disparaît l’influence du souvenir de la cruauté de Chilpéric envers ses fils.

Il en est autrement pour le roi. Chilpéric était justement odieux aux Austrasiens pour sa conduite envers Sighebert, Brunehilde et Childebert, et Gonthramn par la guerre impitoyable qu’il avait faite au prétendant qui, pour eux, était bien fils de Clotaire[129], par ses différends avec Childebert, s’était attiré leur rancune et leur défiance. Dans cette conception primitive se fondit celle du roi mérovingien contemporain et adversaire de Charles Martel. De ces portraits superposés s’est formée l’image définitive du Charlemagne de l’épopée des Fils Aymon[130].

Il y avait à l’origine des légendes distinctes, les unes à fin malheureuse, celles des fils de Chilpéric, celle de Gondovald ; les autres à fin heureuse, celle de Childebert et en dernier lieu celle de Charles Martel. Les trouvères en accomplirent la fusion sans s’inquiéter d’autre chose que de sauvegarder et de remettre en valeur les principaux éléments dramatiques dont ils recevaient l’héritage. Ainsi ils firent de Renaud le héros qui résume en lui et personnifie tout ce qu’il y avait d’émouvant et de noble dans les légendes mérovingiennes et celle de Charles Martel.

Chlodovig, Merovig, Gondovald, Childebert, ce sont tous les princes mérovingiens dont la destinée intéressa le plus vivement l’âme austrasienne aux temps si troubles des fils de Clotaire. De même les Fils Aymon sont au nombre de quatre. On les fit tous frères et simples barons. L’on avait perdu le souvenir des Mérovingiens, et cependant sans l’illustration de leur naissance, rien ne fût resté dans la légende ni dans l’épopée de la destinée des fils de Chilpéric, de leur cousin Childebert, de ce Gondovald qui se prétendait de leur race. Un cri subsiste, toujours retentissant, c’est l’appel aux droits que confère la parenté. Richard, comme Renaud, se réclame de la communauté du sang qui l’unit aux douze Pairs. C’est l’écho de la protestation que soulevait la dureté cruelle du traitement dont avaient été l’objet tous ces fils de roi. « Ils sont de votre sang, du sang glorieux de Mérovée ! » s’écriaient les Francs, quand ils apprenaient la mort de Chlodovig, de Merovig, de Gondovald, le danger auquel l’enfant Childebert avait échappé.

On ne peut s’arrêter là. La qualité essentielle de ces personnages est d’être des fils, d’intéresser uniquement en tant que fils, Merovig et Chlodovig parce qu’ils sont les victimes de leur père, Gondovald parce qu’il se réclame de son père, Clotaire, Childebert parce que c’est comme fils de Sighebert qu’il court un danger de mort. Ils étaient de même race, la légende en a fait les Fils Aymon[131].

C’est donc bien une famille qui nous a été conservée sous les noms de Renaud, d’Alard, de Guichard, de Richard. Qu’importent d’ailleurs ces noms que les trouvères ont fini par leur imposer ? ils ont réellement vécu, et de leurs malheurs, de leurs souffrances, les poètes se sont inspirés. Peu à peu, dans l’éloignement croissant de la perspective, les traits trop particuliers sont devenus moins distincts, ont été même éliminés ; une seconde légende, celle de Charles Martel, a exercé sur l’ensemble une influence de rajeunissement ; à chaque génération tout se transposait en un monde nouveau de sentiments et de pensées ; et enfin des caractères généraux, épurés d’une part, enrichis de l’autre, s’est constituée l’œuvre dernière, si profondément humaine. Mais combien de pierres vives et saignantes entrèrent d’abord dans les fondations du grandiose monument !

À deux endroits il est parlé du pays où sont nés les Fils Aymon : « Nos somes né d’Ardenne… fil Aymon de Dordonne » (Mich. p. 100, v. 1), « Ils vinrent à Dordon, la dont il furent né » (p. 52, v. 28). Ce nom équivoque du fief attribué à Aymon fait penser à la rivière de Dordogne, sur les bords de laquelle est situé le Montauban du poème.

Les textes les plus anciens où il soit fait mention des Fils Aymon, sont Girart de Roussillon, manuscrit d’Oxford, v. 756 sq., XIIe siècle ; Ogier de Danemarche, v. 9901, sq. ; 9512, sq. ; 9679, sq., XIIe siècle ; Aye d’Avignon, v. 161, sq. ; XIIe siècle ; le Chevalier au Cygne, v. 3017, sq.[132], XII-XIIIe siècle.

À partir du XIIIe siècle, les allusions sont fréquentes et Albéric de Trois-Fontaines connaît même la mort de Renaud à Cologne et sa sépulture à Tremoigne (Trummonia, Dortmund).

Le poème, dans sa forme première, s’arrête à la mort de Renaud. On pouvait se demander comment avaient fini ses frères, ses fils et son cousin Maugis. La réponse à cette question se trouve dans un petit poème reproduit après la version des Fils Aymon donnée dans le manuscrit 766 de la Bibliothèque Nationale. J’ai déjà publié cette branche du cycle à la suite du Maugis d’Aigrement sous le titre de la Mort de Maugis. Elle comprend seulement 1244 vers, et elle est rattachée à la fin des Fils Aymon par la transition :

Sont li frere Renaut a Charle demoré,
Moult les aime li rois et tient en grant cherté ;
Et les .II. fiz Renaut rama il moult autel,
La merci Damedeu bien ont lor volenté.
Or vos lairons ci d’eus, bien a point revenré.
Si diron de Maugis, le bon larron prové,
Comme il ot puis sa pes a Charle le doté[133].

Mais elle forme une Chanson de geste distincte, ainsi qu’on en jugera par le débat :

Seignors, or escoutez, por Deu et por son nom ;
Oï avez arier com Maugis le larron
Fu partis de Renaut, si com dit vos avon,
Quant il vint en sa terre de la terre Simon.

Le passage de Renaud et de Maugis par la Sicile, où ils se mettent au service du roi Simon, fait partie de la version ancienne du pèlerinage en Palestine et nous a été conservé par trois manuscrits (La Vallière, Arsenal, Peter-House) ; mais j’ai eu le tort, en publiant la Mort de Maugis, de ne pas faire remarquer que dans les mss. 766 et 775 (Bibliothèque nationale), auxquels Michelant a malheureusement emprunté le texte du pèlerinage et du duel des fils de Renaud, il n’y a aucune trace du passage de Renaud et de Maugis en Sicile. Il est évident qu’en disant que l’on a entendu arrier raconter cet épisode, le trouvère visait une autre version que celle des mss. 766 et 775 et ne pouvait prévoir que le hasard des copies ferait placer sa composition après un remaniement des Fils Aymon, d’où le roi Simon aurait disparu. Mais il connaissait la version des mss. 766 et 775, et il en tient compte aux vers 5 sq., où Maugis retrouve Bayard, et au vers 449, où il est question de l’enlèvement de Charlot.

À la Mort de Maugis ont été empruntés, par l’interminable composition du manuscrit 764, les détails sur la mort des frères de Renaud[134], qui ont fait supposer qu’il a existé une Chanson de geste, la Mort d’Aalart.

Le personnel des rois païens dénote la connaissance de Guy de Bourgogne, et la mort des frères et des fils de Renaud est présentée comme la raison de l’expédition de Charlemagne contre les Sarrasins d’Espagne. Je résumerai ce court poème, dont l’auteur pensait clore le Cycle des Fils Aymon.

Le fils de Beuves était revenu dans son ermitage, où sans autre compagnie que le fidèle Bayard, il priait pour ses cousins, pour Charlemagne et pour les Douze Pairs. Un ange lui ordonne d’aller à Rome, sur Bayard, pour s’y confesser au pape Simon. Il va d’abord à Montauban, puis passe

… Lombardie, une terre félone,

sans rien y perdre, et arrivé à Rome, il se confesse au Pape, Simon, dont il était cousin, qui le choisit pour remplacer un sénateur qui venait de mourir, et l’absout à la condition qu’il se rendra à Charles. Les sénateurs voyaient Maugis de mauvais œil, surtout un évêque cousin de Ganelon. Mais Maugis le réfute si bien en latin que tout le monde l’admire.

Le lendemain, à la messe du pape, un ange dépose un brie sur l’autel. Dieu ordonne que Maugis aille se soumettre au jugement de Charles. Le pape lui donne pour escorte quatre cardinaux et dix mille hommes et lui remet une lettre pour l’empereur. À Troyes, Maugis apprend que Charles tient un parlement où sont réunis les Pairs, les Fils Aymon et les fils de Renaud. Aux portes de Paris, il teint Bayard en noir pour que Charles ne le reconnaisse pas. Maugis devant l’empereur lui fait remettre de riches présents. Les Fils Aymon trouvent que le sénateur ressemble fort à Maugis. À table après le premier service, Maugis se fait connaître et Charles dont la rancune est toujours aussi vive, ordonne de le saisir. On lit la lettre du pape : elle autorise le roi à faire subir à Maugis tous les supplices qu’il voudra. S’il en sort sain et sauf, le roi devra lui pardonner. On jette successivement Maugis dans l’huile bouillante, dans de la poix fondue, dans le plomb fondu. Il sort triomphant de ces épreuves.

L’empereur avait fait asseoir Maugis à sa table, à côté de Ganelon, quand survient un messager (vers 722) : il annonce que dix rois sarrasins assiègent Montauban. Alard, Guichard, Richard, les deux fils de Renaud, Maugis, Richard de Normandie, Gillemer l’Escot, le roi Salemon partent aussitôt : Charles leur a donné dix mille hommes et promis de leur amener des renforts. Les Sarrasins sont mis en déroute et Maugis reste pour recueillir le butin. Les autres poursuivent l’ennemi, mais le gros de l’armée païenne survient. Un combat terrible s’engage. Richard de Normandie tue Bègues l’Arabi, mais Marsile perce de part en part Guillemer l’Escot. Les chrétiens plient. Alard, Guichard, Richard et leurs deux neveux se réfugient dans une caverne, pendant que Richard de Normandie se défend sans pouvoir les secourir. Escorfaut fait allumer un feu à l’entrée de la caverne et les frères de Renaud et ses fils meurent étouffés.

Maugis arrive avec sept mille chrétiens et les païens prennent la fuite. On trouva les corps des trois frères et celui d’Aymonnet, mais Yonnet s’était perdu au fond de la caverne. Après avoir enseveli ses parents, Maugis remonte sur Bayard et se rend à Rome. Le pape venait de mourir, et tout le monde s’accorde pour élire Maugis ; mais celui-ci repart le soir même pour son ermitage « en la forest d’Ardenne » : il y reprend ses prières avec Bayard pour compagnon.

Une nuit, un ange apparaît à Charles et lui ordonne d’aller en Espagne contre les infidèles. Le lendemain Richard de Normandie arrive et raconte comment les barons ont péri. On espérait que Maugis reviendrait à la cour, mais il mourut en son ermitage,

Et Dex en reçut l’ame en Paradis le grant.
En la forest d’Ardane morut certainement.
Encor i est Baiars, se l’estoire ne ment,
Et encor l’i oit on a feste saint Jehan
Par toutes les anées hanir moult clerement.
Ci defenist l’estoire de Renaus le poisant
Et de ses bons amis et de Maugis le franc.
Dex garisse touz ceux par son commandement
Qui bien l’ont escotée de cuer parfetement,
Et moi, qui l’ai chantée, ne m’i obli noient.
Or alons trestoz boire, que il en est bien tans.

Le succès du personnage de Maugis a motivé la composition d’un long roman épique en vers, le Maugis d’Aigremont, où le trouvère imagine les faits antérieurs à la rencontre du fils de Beuves et de ses cousins. Maugis et son frère Vivien sont séparés de leurs parents le jour même de leur naissance. Maugis, recueilli en Sicile, à Rocheflour, par la fée Oriande, reçoit une éducation très soignée, conquiert le cheval Bayard et l’épée Froberge. À Tolède, il apprend l’art des enchantements. Il finit par retrouver ses parents et son frère Vivien qui était devenu Amachour de Monbrant. L’imitation du Lancelot et du Mainet est très reconnaissable dans ce roman. Le Maugis d’Aigremont a été connu et mis à profit par l’auteur des Reali. Il m’a toujours paru que l’exemple que l’on y trouvait de l’association d’éléments empruntés à l’épopée et aux romans bretons n’a pas pas été sans influence sur l’évolution de nos légendes épiques en Italie. Cette composition a été conservée dans trois manuscrits où elle précède l’histoire des Fils Aymon : le manuscrit de Peter-House, le manuscrit 766 et celui de Montpellier, fort abrégée d’ailleurs dans ce dernier[135].

Vivien, l’Amachour de Monbrant, frère de Maugis, a été aussi l’objet d’un roman en vers assez court (1099 vers) qui n’existe que dans le manuscrit de Montpellier[136]. L’hostilité de Beuves d’Aigremont pour Charles et pour son fils Lohier y trouve une explication dans le mauvais accueil que Beuves et Maugis reçoivent à la cour, lorsqu’ils vont demander à l’empereur de secourir Vivien contre les Sarrasins. Le sujet proprement dit est le siège de Monbrant que les Sarrasins veulent reconquérir.

Ainsi s’est trouvé constitué le cycle des Fils Aymon. Dans la plupart des versions que nous possédons de la Chanson de geste et peut-être dans toutes, l’on rencontre des données dérivant du Maugis qui fut de bonne heure considéré comme une branche légitime du cycle.

L’on a quelque peine à accepter parmi ces compositions la version si longue et si indépendante, si romanesque, que l’on trouve au manuscrit 764. Elle n’aurait peut-être d’autre intérêt que celui des miniatures dont elle est ornée, si sur un cadre emprunté à une partie de cette version, l’on n’avait brodé au XIVesiècle un roman d’aventure, le Mabriau où apparaît un fils d’Yonnet et de la belle Eglantine. L’on arrive ainsi à l’interminable Mambriano, du Cecco di Ferrara. M. Rajna estime que la forme Mambrin dérive de l’arabe Abderrahman[137]. M. Jordan pencherait pour le celtique Map-Rian qui aurait été emprunté au Cycle d’Artus[138]. De tout cela n’a surnagé dans la littérature que le pseudo-armet de Mambrin dont Cervantès a coiffé son héros.

Bien des problèmes se posent à propos du cycle des Fils Aymon. La plupart ont été étudiés et sont ou seront résolus dans la mesure de certitude que comporte la nature du sujet. Au seuil du vénérable poème que je réédite, j’ai cru devoir tenter d’éclaircir la question de ses plus lointaines, de ses premières origines. Si des recherches patientes, si l’étude attentive de textes lus et relus pendant des années, ne m’ont point trompé sur la valeur de rapprochements dont certains m’étonnaient par leur caractère de nouveauté, l’histoire des Fils Aymon doit être considérée comme une synthèse de notre épopée nationale, puisque l’analyse des éléments dont elle est formée permet d’y reconnaître les trois époques qui font la matière de la Chanson de geste : l’époque mérovingienne, l’époque de Charles Martel, l’époque féodale. « C’est dans ce roman, dit G. Paris, qu’on a longtemps vu le point central et comme le foyer de toute l’épopée carolingienne »[139]. Elle n’est point le foyer dont tout rayonne, elle n’est point l’Iliade, mais elle est le point où tout converge, où tout se reflète, de sorte qu’elle offre l’image la plus complète du Moyen Âge héroïque.


    du fond du fleuve et le déposa sur la rive. Très surpris, les bergers ouvrent le sac, découvrent la tête et l’ensevelissent avec le corps. On rapporte qu’une lumière divine apparaît en cet endroit et que si un malade prie avec foi sur le tombeau, il obtient sa guérison ». Gregor. Turon., VI, 37. Dans la légende de Renaud, l’aigle est remplacé par les poissons et le moment où apparaît la lumière céleste n’est pas le même. L’analogie des deux récits n’en est pas moins évidente.

  1. La description des manuscrits est au chapitre suivant, mais je donne dès à présent la liste de ceux que j’utilise avec la lettre qui désigne chacun.
    L. ms. La Vallière, 24387 de la Bibl. nationale.
    B. ms. 775 de la Bibl. nationale.
    C. ms. 766 de la Bibl. nationale.
    A. ms. 205 B de la Bibl. de l’Arsenal.
    P. ms. du collège de Peter-House.
    M. ms. H 247 de la Bibl. de la Fac. de Médecine de Montpellier.
    V. ms. de la Bibl. de Saint-Marc à Venise.

    Les renvois à Grégoire de Tours, sauf mention contraire, se rapportent à l’Historia Francorum.

  2. P. 320, v. 29.
  3. P. 395, v. 2, sq.
  4. On sait que Heudri et Rainfroy sont le roi Chilpéric et son maire du palais Ragenfred que Charles Martel eut tout d’abord pour adversaires. On fit de bonne heure à Hunald ou Chunald, la réputation d’un traître, parce qu’il avait accueilli Gripon ou Grifon, le plus jeune fils de Charles Martel, que celui-ci avait eu de Swanahilde, fille d’Odilon de Bavière. En mourant, Charles, oubliant un complot que Swanahilde avait tramé contre lui, laissa à Grifon une partie de la Neustrie, de l’Austrasie et de la Bourgogne. Ce testament fut sans effet, et Grifon, pour avoir recherché l’appui de Hunald, devint le type du traître et finit par être attribué pour père à Ganelon, sous le nom de Grifes de Hautefeuille. Pour l’enfance de Grifon, v. Breysig, die Zeit Karl Martells, p. 101-102.
  5. P. 57, v. 14 sq. : Richars sera dedrais a keue de somier Ki ocist Looïs a l’espée d’acier, Et Renaus Bertelai au pesant eschekier. P. 58, v. 32 sq. : Envoies a Renaut vo parole noncier Qu’il vos rende Guichart, son frere qu’il a chier, Qui vostre fil ocist a l’espée d’acier. P. 82, v. 36 : Quant nos entrepreïmes la mort de Looïs. P. 86, v. 38 sq. : Renaus a maudit l’eure qu’il vit le jor venu Que Looïs perdi le chief desor le bu. — P. 118, v. 37 : Il m’ocistrent mon fil, dont je ai grant damage. Dans la première citation, un trouvère a ajouté la mention de la mort de Bertolais pour essayer d’atténuer la contradiction que lui présentait le texte.
  6. Dans le Renout van Montalbaen, le fils du roi est dit Ludvig, c’est lui qui est tué par Renaud à propos d’une partie d’échecs jouée entre Alard et Ludvig. Renaud, fort irrité contre Ludvig qui lui avait reproché le mystère de sa naissance, intervient et tranche la tête au fils de Charlemagne qui venait de le couronner roi. Cette première partie du poème néerlandais me parait un mélange d’éléments anciens et d’inventions de l’auteur. Le Beuves d’Aigremont y fait défaut, et Beuves y est remplacé par un Hues de Dordone neveu d’Aimery de Narbonne et de Heyme le vaillant, le père des quatre fils. Charles au v. 94 décapite Hues de Dordone dans un moment de colère. G. Paris, rendant compte du livre de Matthes, note que dans la Magus-Saga, Guichard tue Charlemagne d’un coup de hache parce qu’il a jeté l’échiquier à la tête de Renaud (Romania, IV, p. 472, note, cf. p. 475). Mais la confusion de Charles et de Louis s’explique dans la Saga parce que Louis était dit roi dans les versions anciennes. Matthes avait relevé les passages cités plus haut. Il en concluait avec raison que le meurtre de Louis, fils de Charlemagne, est plus ancien que celui de Bertholais qui lui a été substitué dans les versions manuscrites françaises. C’était déjà se rapprocher du but. En fait, nos trouvères, une fois résolus à distinguer entre les Fils Aymon, objets de la colère du roi mais échappant à sa cruauté, et ce personnage de Louis dont ils dérivaient en partie, ont dû imaginer des combinaisons très diverses dont la plus simple, la plus conforme à leur conception de la vie féodale, a fini par prévaloir. Les contradictions que nous relevons dans cette partie du texte sont les témoins de leurs tâtonnements.
  7. V. Maugis d’Aigremont, p. 10. Sans abandonner complètement les vues présentées dans cette introduction au Maugis, je m’en écarte aujourd’hui en plusieurs points, comme on pourra en juger dans la suite. Pour les faits historiques je ne peux que renvoyer à l’excellent ouvrage de Breysig. Cf. Annales Mettenses, Pertz, I, p. 323.
  8. Récits des Temps mérovingiens, septième récit, t. II, p. 343-347. Gregor. Turon. v. 40.
  9. Récits des Temps mérovingiens, septième récit, p. 351-353. Gregor. Turon. VIII, 10.
  10. M. Rajna, parlant du personnage de Charlemagne dans le Roland, explique très bien qu’il dérive d’une conception antérieure à l’histoire des rois mérovingiens et conclut : « En résumé, c’est le roi ou le prince de la tribu antique que nous avons ici devant nous ; ce qui revient à dire que nous nous trouvons en présence d’un roi de tradition épique. C’est par la voie des poèmes que l’image s’est ainsi perpétuée, car l’épopée, héritière comme elle l’est toujours, d’un long passé, et traditionnelle par excellence, si elle teint les âges les plus lointains des couleurs du présent, quand elle représente le présent, le mêle souvent d’éléments fournis par les âges passés. » Origini dell’Epopea francese, p. 400-401. Il s’agit surtout des conditions dans lesquelles le pouvoir du roi s’exerce. On peut également admettre que le type du roi se soit diversement modifié suivant le caractère individuel des rois que la poésie rencontrait sur sa route. Il y a un abîme entre le noble Charlemagne du Roland et le roi des Fils Aymon.
  11. V. Gregor. Turon. V, 40 ; VI, 45 ; X, 2.
  12. Erant autem cum ea viri magnifici, Bobo dux, filius Mummoleni, cum uxore, quasi paranymphus ; Domegiselus et Ansovaldus ; majordomus autem Waddo, qui olim Santonicum rexerat comitatum ; reliquum vero vulgus super quatuor millia erat. Gregor. Turon. V, 45. Le bon évêque compare cette troupe aux animaux destructeurs dont parle le prophète Joel, I, 4.
  13. Gregor. Turon. VII, 9.
  14. Gregor. Turon. X, 2.
  15. Gregor. Turon. X, 3.
  16. Gregor. Turon. X, 4.
  17. Plus tard on supposera que l’un des principaux personnages des Fils Aymon, Maugis, est fils de Beuves. Déjà, par ce même besoin d’unité, l’on avait présenté Renaud et ses frères comme neveux du duc d’Aigremont.
  18. Aug. Thierry, troisième Récit, t. II, p. 77-78.
  19. Gregor. Turon. IV, 51.
  20. Id. Ibid.
  21. Gregor. Turon, V, 14.
  22. Gregor. Turon. V, 14.
  23. Gregor. Turon. V, 25.
  24. Gregor. Turon. V, 26.
  25. Gregor. Turon. V, 14 in fin.
  26. Gregor. Turon. V, 19.
  27. Gregor. Turon. V, 19 (in fin.) : Vocato ad se Gaileno familiari suo, ait : Una nobis usque nunc et anima et consilium fuit : rogo ne patiaris me manibus inimicorum tradi ; sed, accepto gladio, inruas in me. Quod ille nec dubitans, eum cultro confodit. Adveniente autem rege, mortuus est repertus. Exstiterunt tunc qui adsererent verba Merovechi, quae superius diximus, a regina fuisse conficta ; Merovechum vero ejus fuisse jussu clam interemtum. Gailenum vero adprehensum, abscissis manibus et pedibus, auribus et narium summitatibus, et aliis multis cruciatibus adfectum, infeliciter necaverunt. Grindionem quoque, intextum rotae, in sublime sustulerunt : Gucilionem, qui quondam comes palatii Sigiberti regis fuerat, abscisso capite interfecerunt. Sed et alios multos qui cum eodem venerant, crudeli nece diversis mortibus adfecerunt Loquebantur etiam tunc homines, in hac circumventione, Egidium episcopum et Guntchramnum Bosonem fuisse maximum caput ; eo quod Guntchramnus Fredegundis reginae occultis amicitiis potiretur pro interfectione Theodeberti ; Egidius vero, quod ei jam longo tempore esset carus.

    Je noterai d’abord que le nombre des compagnons de Merovig qui sont désignés par leur nom est de trois, alors que les fidèles des Fils Aymon dans les Ardennes finissent par être réduits à trois. — Gaïlen. Dans son livre sur les Reali di Francia, M. Rajna rencontrant le nom de Gailone dans les généalogies, se demande s’il n’a pas été inventé par le prosateur : « dans les Reali ce personnage devient l’ancêtre (capostipite) de cette troupe innombrable de traîtres qui envahissent nos romans, surtout ceux où il s’agit de Renaud. L’auteur explique sans grand peine comment la race perverse se trouva tellement multipliée au temps de Charles : Ces fils de Gailone eurent plus de soixante-dix enfants entre légitimes et batards. (VI, 71). » Pio Rajna, I Reali di Francia, Bologna, 1872, p. 280. L’auteur des Reali qui disposait d’anciens textes français aujourd’hui perdus, a pu rencontrer un Gaïlen qualifié de traître en raison et de son acte et du supplice qui lui fut infligé. L’altération elle-même du mot paraîtra insignifiante à qui a feuilleté les Reali.

  28. C’est vérité banale. Rappelons seulement quelques faits relatifs à Chlodovig : sa maîtresse est empalée ; sa mère, la reine Audovère, est mise à mort ; sa sœur Basine est violée par les hommes de Frédegonde avant d’être envoyée au couvent. Gregor. Turon., V. 40.
  29. La belle étude de M. Longnon sur les Quatre Fils Aymon est dans la Revue des Questions historiques de janvier 1879, p. 173-196. Paulin Paris avait vu, dans les aventures de Renaud, en Gascogne, une sorte de contrefaçon du chant des Ardennes, et il attachait un grand intérêt à cette hypothèse d’un double récit de la même tradition (Histoire littéraire, t. XXII, p. 688-689). M. Longnon, qui a si bien démontré que Charlemagne, dans cette partie méridionale des Fils Aymon, représente Charles Martel, et que le roi Ys n’est autre que le roi Eudes d’Aquitaine, a eu raison de dire que l’opinion de Paulin Paris doit être complètement abandonnée. M. Pio Rajna estime qu’il y a lieu de reconnaître, dans les idées de Paulin Paris, un fond de vérité : « La phase Ardennaise, comparée avec l’Aquitaine, peut vraiment prétendre à une plus grande antiquité, non par les raisons que P. Paris exprime, mais pour d’autres qu’il avait, on le comprend, au fond de sa pensée. L’ordonnance elle-même du récit, les faits qui le constituent, les caractères, les sentiments, ont une empreinte plus primitive. Et j’ajouterai que les lieux mêmes où est placée l’action ont pour moi beaucoup de valeur ; les Ardennes étaient familières à l’épopée avant que celle-ci eût mis le pied en Aquitaine. Qu’importe que la phase Aquitaine remonte au temps de Charles Martel ? Il en résultera simplement que l’autre phase, que le protagoniste s’appelât alors Renaud ou autrement, remonte encore plus haut, jusqu’à pénétrer dans le cycle mérovingien. » Origini dell’Epopea francese, p. 293-294. On verra que je prends une position intermédiaire, et que, d’après moi, l’épisode des Ardennes a un fond mérovingien sur lequel s’est greffée une partie de l’histoire poétique de Charles Martel.
  30. Breysig, Op. l. p. 114-115. V. Ann. Mett. Pertz, I, p 323. L’Annaliste place cette rencontre pendant la marche de Chilpéric sur Cologne. De même dans le poème, les Français sont attaqués dans leur marche sur Montessor.
  31. Contin. Fredeg. c. 106. nimia caede collisi sunt. — Hincmar, epistola X, c. 1.
  32. Gesta abb. Fontanell. c. 3. Cf. Breysig, op. l. p. 31.
  33. P. 138, v. 32 sq.
  34. P. 214, v. 16 sq.
  35. P. 269, v. 25 sq.
  36. P. 258, v. 16.
  37. Pour tout cela v. Conde, Historia de la dominacion de los Arabes in España, t. I, c. 21, 24, 25 : Cuando Gedhir presentò la cautiva y la cabeza á Abderahman, dijó el Amir : Gualá, que tan preciosa caza no se hizó nunca en estos montes ! y mandó cuidar con mucho esmero aquella doncella para enviarla á Damasco. — Sur Eudes duc d’Aquitaine, v. Bladé, Annales du Midi. 1892, p. 144-197.
  38. Dans la légende, l’ordre des faits subit une transposition. L’histoire donne : 1° remise de Chilpéric à Charles ; 2° Charles secourt Eudes contre les Sarrasins. Dans les Fils Aymon : 1° Renaud secours Ys contre les Sarrasins ; 2° Ys le livre à Charlemagne.
  39. Aug. Thierry, op. 1. Troisième récit. Cf. Gregor. Turon. V. 14, M. Leo Jordan mentionne la trahison dont Merovig est victime (p. 25) mais sans insister autrement. Il se borne à indiquer les cas de trahison qu’il rencontre dans les temps mérovingiens.
  40. On verra plus loin que l’opinion a pu varier sur le compte de Gonthramn.
  41. Porent, 775 ; Pout, Arsenal.
  42. Ce n’est point par un simple hasard qu’en 581 le jeune roi Childebert rompt avec le roi Gonthramn et s’allie avec Chilpéric, et qu’à la même époque Mummolus se sépare du roi Gonthramn et se retire derrière les remparts d’Avignon. Gregor. Turon. VI, 1.
  43. Gregor. Turon. VI, 24.
  44. Gregor. Turon. VI, 24. Gondovald eut la sympathie des Austrasiens.

    On peut donc présumer que ses aventures et ses malheurs furent l’objet d’un chant qui, pour le commencement, différait peu du Mainet. De part et d’autre, l’on a un jeune prince à qui une famille injuste enlève son héritage, qui est obligé de se réfugier à l’étranger, qui s’y marie. Mais la légende carolingienne mène son héros en Espagne, en souvenir des guerres avec les Musulmans et de la défaite d’Abderrahman (Braimant). La légende de Charlemagne doit-elle, comme celle de Childéric, quelque chose au passage de Gondovald à Constantinople ? Dans ces analogies et ces contacts, l’on a, tout au moins, un moyen d’expliquer comment les éléments mérovingiens et carolingiens tendaient à se fondre en une même composition.

  45. Gregor. Turon. VI, 24.
  46. Gregor. Turon. VI, 26.
  47. Gregor. Turon. VI, 26.
  48. L’on a la forme Valençon p. 213, v. 26 ; p. 285, v. 18.
  49. Gregor. Turon. VI, 26.
  50. Id. VII, 10.
  51. Id. VII. 26.
  52. Id. VII, 27. L’évêque de Toulouse n’ayant pas voulu se rallier à Gondovald, Mummolus et Desiderius le souffletèrent, le chargèrent de coups et le chassèrent de la ville. Ces violences envers le clergé, si fréquentes dans Grégoire de Tours, ont leur écho dans les Fils Aymon, soit qu’Aymes reproche à ses fils de ne pas piller les abbayes, soit que Roland et Olivier brutalisent les moines qui ont donné asile au roi Yon.
  53. Gregor. Turon. VII, 31. Cet évêque, parent des rois par sa mère Ingheltrude, unissait le luxe et les raffinements des Gallo-Romains à la débauche germanique. Fortunat lui a adressé des vers. V. le portrait qu’en trace Aug. Thierry, Quatrième Récit, t. II, p. 124.
  54. Gregor. Turon. VII, 28.
  55. Id. VII, 32. Le roi Gonthramn voulut mettre à profit les relations qu’il supposait entre Gondovald et Brunehilde ; il écrivit une lettre au nom de celle-ci et l’adressa au prétendant : la reine l’engageait à quitter son armée et à venir passer l’hiver près de Bordeaux. Il espérait ainsi savoir quelles étaient les intentions de Gondovald. VII, 34.
  56. Gregor. Turon., VII, 34.
  57. Gregor. Turon., VII, 35.
  58. Gregor. VII, 36. Ce discours est très bien étudié. J’en détache ce qui se rapporte à Gonthramn Boso et à Mummolus : « Tunc Guntchramnus Boso, his mihi diligenter expositis, invitavit me dicens : Veni, quia ab omnibus Childeberti principibus invitaris, nec quisquam contra te mutire ausus est. Scimus enim omnes te filium esse Chlothacharii : nec remansit in Gallüs qui regnum illud regere possit, nisi tu advenias. At ego, datis ei multis muneribus, per duodecim loca sancta ab eo suscipio sacramenta, ut securus in hoc regnum accederem. Veni enim Massiliam ; ibique me episcopus summa benignitate suscepit : habebat enim scripta seniorum regni nepotis mei. Ex hoc enim Avinionem accessi juxta placita patricii Mummoli. Guntchramnus vero, immemor sacramenti ac promissionis suae, thesauros meos abstulit et in suam ditionem redegit. »
  59. Gregor, Turon. VII, 37.
  60. Gregor. Turon. VII, 38. M. Leo Jordan a résumé le siège de Convenae (p. 24-25). Je ne crois pas que Mummolus, demandant à Gondovald de lui rendre son épée, songe à le désarmer : ils avaient jadis échangé leurs épées ; le pacte une fois rompu, chacun doit reprendre la sienne. C’est d’ailleurs ainsi que Gondovald le comprend. — Aimoin entend de même le texte de Grégoire. — Comme pour les faits relatifs à Merovig, j’ai été très heureux de me rencontrer avec M. Jordan sur ce terrain, car cela me rassurait sur la légitimité de mon point de vue. Nous différons en ce qu’il n’a pas marqué de lien proprement dit entre les Fils Aymon et les faits de l’âge mérovingien. C’est sans doute l’identification de Bobo et de Beuves d’Aigremont que j’avais mentionnée, il y a quelques années, dans la Notice des travaux de notre Université, qui m’a détourné de me borner à noter des motifs épiques. C’est aussi la lecture d’Augustin Thierry et de Grégoire. Le hasard fait paraître cette étude après l’article de M. Jordan et j’ai pensé devoir marquer loyalement nos positions respectives. La question de priorité n’a pas ici à être examinée. Parfois elle a un intérêt, car si la personne importe peu, il n’en est pas toujours de même pour les conditions où s’est présentée la première solution d’un problème. J’ai rencontré ces jours-ci un programme du Humboldts Gymnasium, par M. Georg Osterhage, sur la Spagna istoriata (in-4°, 24 p., 1885, Berlin, librairie de R. Gaertner). L’auteur qui considère avec raison notre Gui de Bourgogne comme une source importante des poèmes franco-italiens dont il traite, ignorait que j’avais présenté en somme les mêmes idées, dès 1880, dans les notes de l’édition du pseudo-Turpin (p. 78-97). Mon point de départ diffère du sien, car je donne d’abord comme sources au Gui de Bourgogne la Chanson d’Aspremont et le ch. III de la Chronique. Pour le reste, l’accord est à peu près complet. Mais M. Osterhage ne connaissait point mon édition du Turpin. Sur les mêmes chemins, on rencontre des fleurs pareilles. Il est équitable de mentionner, quand on le peut, celui qui le premier les cueille et les étiquette à l’herbier commun, mais on ne le peut pas toujours.
  61. Dans les Fils Aymon, le siège de Monbendel n’a plus aucune raison d’être. Aussi, dans la version L (éd. Michelant), est-il réduit à une sommation suivie de capitulation immédiate. Dans l’histoire de Gondovald, l’on a de même deux sièges ; le premier, celui d’Avignon, est levé sans qu’il y ait combat. Le gouverneur de Monbendel est Hues de Belquerre. L’analogie avec Beaucaire serait-elle une marque d’origine ?
  62. Le ms. 775 (B) et tous ceux de cette famille sont d’accord là-dessus avec le ms. La Vallière.
  63. À la page 139, v. 22, l’on a : « Montalban sor l’eve de Dordone. »
  64. P. 111, v. 9 sq. M. Nyrop avait noté déjà que le nom dans le poème est interprété le Mont des Aubains (mont des étrangers). Il ajoute que c’est évidemment une étymologie populaire, que Montauban signifie ou la montagne blanche ou la montagne des saules. Et il renvoie à la Revue des L. Rom. 1881, p. 47-48. Par aube, nous entendons plutôt le peuplier blanc ou peuplier d’Italie. — V. Nyrop, Histoire de l’épopée française au Moyen Âge, trad. italienne d’E. Gorra, p. 172, note 1. Dans le Renout, le nom est expliqué parce que la montagne est de marbre.
  65. Saint Jérôme rappelle l’origine de Comminges quand il écrit contre Venantius qui y était né : « Respondet generi suo, ut qui de latronum et convenarum natus est semine, quos Cn. Pompeius, edomita Hispania, in Pyrenaeis jugis deposuit et in unum oppidum congregavit, unde et Convenarum urbs. »
  66. Le roi Gonthramn savait par les aveux que la torture avait arrachés aux messagers de Gondovald que tous les leudes de Childebert avaient offert au prétendant la dignité royale. Il se hâta de faire venir son neveu et l’on interrogea de nouveau les malheureux messagers. Ils maintinrent leurs déclarations : « Adserebant etiam hanc causam, sicut jam supra diximus, omnibus senioribus in regno Childeberti regis esse cognitam. » Aussitôt Gonthramn remet sa lance à son neveu et le reconnaît pour son héritier. Il eut un entretien secret avec lui. Au banquet qui suivit, il le présenta comme son fils et recommanda de voir en lui un homme fait et non plus un enfant. Les fêtes durèrent trois jours et les rois se séparèrent réconciliés, après avoir échangé des présents. Gonthramn restitua à Childebert tous les biens de son père Sighebert, le conjurant de ne pas se rendre auprès de sa mère Brunehilde « Ne forte aliquis daretur aditus qualiter ad Gundovaldum scriberet aut ab eo scripta susciperet. » Gregor. Turon. VII, 32, 33. Plus tard, le roi Gonthramn convoqua un synode des évêques pour lui déférer Brunehilde qu’il accusait d’exciter contre lui son fils Childebert et d’avoir voulu épouser un fils de Gondovald. On venait de toutes les parts de la Gaule à cette assemblée, quand les évêques apprirent que la reine Brunehilde s’était justifiée par un serment : « Quod Brunichildis regina se ab hoc crimine exuit sacramentis. » Ils rentrèrent donc chez eux.
  67. Récits mérovingiens, Préface. M. Kurth dit : « Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. » Et il renvoie en note à la préface d’où j’ai tiré la citation ci-dessus. Les termes de chants nationaux me semblent pourtant assez clairs. V. Kurth Histoire poétique des mérovingiens, p. 16. La tâche de Thierry, telle qu’il l’avait comprise, a rempli sa vie et épuisé ses forces. Cet illustre historien était en même temps un écrivain excellent. Pourquoi s’étonner qu’il n’ait pas fait plus ? À la fin de cette préface datée du 25 février 1840, on voit qu’il se faisait lire la belle page des Martyrs, qui avait si fortement ému sa jeune âme de collégien. Il a fini comme Milton.
  68. Histoire poétique des mérovingiens, p. 192. M. Rajna, que l’on rencontre à l’origine de tant de branches de nos études, dans le chapitre qu’il a consacré à la légende de Childéric, après avoir marqué le rapport de l’histoire de Gondovald et du récit de Frédégaire, aboutissait à ces conclusions : Nella nostra versione della leggenda di Childerico l’episodio di Costantinopoli è manifestamente una creazione individuale e voluta ; però, se esso non fu concepito da uno scritore dovette essere immaginato. date le condizioni franche, da uno autore o rifacitori di canti, e trovar posto in un poema · · · · · · · · · Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei primi anni del VII. Le Origini dell’epopea francese. p. 66, 67. M. Rajna avait noté d’abord que l’épisode à Constantinople donne Maurice pour empereur, et que ce prince a régné de 582 à 602. On voit toute l’importance de cette date. Cf. op. l., p. 62.
  69. Desiderius, satisfait sans doute de la part qu’il avait prise à Toulouse des trésors de Rigunthis, avait abandonné Gondovald dès la retraite sur Convenæ, VII, 34. Il s’était retiré alors dans son camp. Le roi Gonthramn finit par se réconcilier avec lui. VIII, 27. Waddo se rendit auprès de Brunehilde : Ab ea susceptus cum muneribus et gratia est dimissus. Chariulf s’était réfugié dans la basilique de Saint-Martin. VII, 43. Le roi Gonthramn voulait surtout châtier les évêques qui avaient suivi Gondovald. La maladie l’empêcha de donner suite à ce projet. VIII. 2, 6, 1, 20. L’évéque Bertchramn mourut de maladie. Ibid. 22.
  70. Gregor. Turon. VII, 39.
  71. P. 222, v. 35 sq. Nulle part il n’est fait mention d’une entrevue de Charles et d’Yon.
  72. P, 220, v. 29.
  73. Ce contre-sens prouve du moins que le remanieur connaissait les deux formes du récit.
  74. V. 20 : ms. fet.
  75. V. 44 : ms. vont, mestre.
  76. Ms. 775 : A tout .X.M. Arsenal : A tout mil chevaliers, bacheliers de grant pris.
  77. V. 9. Arsenal : dont li gué fu petis.
  78. V. 20-21. Arsenal : Par mont povre ocoison, por seulement l’estri
    D’un grant signe maraige qui sor Loire fu pris. — 775, v. 21 : Pour oiseillons sauvages qui sor l’iaue furent pris.
  79. V. 25. 775 contre ; Ars. corre.
  80. Grimoald, second fils de Pepin, et maire du palais pour la Neustrie, avait épousé Theutsinda, fille de Ratbod, chef des Frisons. Il n’en eut pas d’enfants, mais il eut d’une concubine Theudald, à qui Pépin laissa en héritage la mairie du palais, bien qu’il fût en bas âge. Grimoald avait été assassiné en 714, par un Frison, dans l’église de Saint-Lambert à Liège pendant qu’il priait. Breysig, p. 2-5.
  81. P. 95, v. 5 sq.
  82. Yves pour Ys et Yvon pour Yon sont fréquents dans les manuscrits français eux-mêmes. Le roman populaire (allemand) des Fils Aymon (éd. Pfaff) fait Yves roi de Tarasconia. Il y a un Tarascon dans le département de l’Ariège. Dans le rythme latin composé en Allemagne au XIIIe siècle, l’on a aussi :

    Claricia pulcherrima,
    Uxor sua tenerrima,
    Nata regis hec Yvonis
    Tarasconie tyronis.

  83. Matthes, dans son introduction au Renout van Montalbaen (p. XXVII), avait déjà appelé l’attention sur ce passage du ms. de l’Arsenal. Dans ses notes (p. 88), il cite encore une version en prose (V b. f°. 36 b.) : « Vous savez aussi ce qu’il a fait en votre païs et comme il a (n’a pas encore long tens) deconfit Marcille, le puissant Saracin, auquel il coupa la tète et vous la présenta ».
  84. Mais on peut admettre que le trouvère utilise ici quelque fragment épique dont il ne reste point d’autre trace.
  85. P. 222, v. 13 sq.
  86. P. 15, v. 5 sq.
  87. Le parrain était considéré comme un second père.
  88. Greg. Turon., VII, 14.
  89. P. 54, v. 13. Aucune raison n’autorise à traduire ici Richars l’initiale R. qui désigne régulièrement Renaud.
  90. P. 167, v. 11 sq.
  91. P. 201, v. 16 sq. L donne il et maintenant sens demor. La correction proposée est prise du ms. de Montpellier.
  92. Dans l’épisode de la chasse (ms. 775. f° 36, verso B), Renaud se sert aussi de Bondin pour rassembler la garnison de Montauban :

    Son cor a pris Bondin, si commenche à corner.
    Li cors estoit ites que vous dire m’orres,
    De .II. lieues plenieres le puet on escouter.

  93. Gregor. Turon. IV, 48.
  94. Gregor. Turon. De gloria confessorum, c. 88.
  95. Dans son article, d’ailleurs si abondant en renseignements de toute nature et ingénieux parfois jusqu’à la subtilité, M. Jordan, s’appuyant sur l’analyse de la langue du poème (p. 27-49), a cru pouvoir déterminer la partie la plus ancienne de la rédaction qui nous est parvenue. Sa conclusion dernière est que le noyau des Fils Aymon consiste en une seule laisse assonancée en O (p. 49). Le point de vue auquel je me suis placé est tout différent.
  96. Le nom est écrit Renvad. J’emprunte ce fait si intéressant à M. L. Jordan (p. 126). Il l’a puisé dans Prutz, Abendland im Mitterlalter, p. 197. Il avait échappé à M. Pfaff qui a cependant si bien étudié la légende religieuse de Renaud dans l’introduction de l’édition de la version allemande populaire des Fils Aymon. M. Jordan conclut avec raison qu’il y avait, dès le Xe siècle, un saint Reinwald, honoré dans le voisinage de Cologne, car la monnaie porte un A caractéristique de Agrippina.
  97. V. plus bas la description du manuscrit 12.
  98. Dans l’article « Description d’un manuscrit des Quatre Fils Aymon et légende de saint Renaud » (Rev. des Lang. Rom., année 1901, t. XLIV, p. 32-53), j’ai réuni en partie les détails que M. Pfaff donne sur les reliques et le culte de Renaud en Allemagne (introduction du Livre populaire des Fils Aymon). Je ne puis qu’y renvoyer, en résumant un ou deux alinéas.

    Dès 1205, l’on constate l’existence d’une chapelle de Renaud à Cologne. En 1240, Jean de Stummel, doyen des Saints-Apôtres, reconstruisit la chapelle et le petit couvent qui s’y était ajouté. En 1447, Marguerite Waldecken réforma le couvent d’après la règle de saint Augustin et en fut la première supérieure. Elle y avait trouvé quatre Carmélites au vêtement gris. La chapelle possédait, en 1472, une châsse contenant la tête de Renaud (?) et d’autres restes du héros. Elle reçut des legs et des fondations pieuses. La dernière supérieure du couvent a été A.-E. Offermanns, en 1800. En 1804, chapelle et cloître furent détruits. Ils étaient situés à l’angle de la Marsilstein et de la Mauritiussteinweg, à l’endroit

    où la légende place le meurtre de Renaud. Depuis lors, la fête de Renaud est célébrée tous les ans, le dimanche qui suit le 7 janvier, dans l’église paroissiale de Saint-Maurice. L’église de Renaud à Dortmund, le Tremoigne de la Chanson de geste, date dans ses plus anciennes parties de la fin du XIIe siècle. Elle a été élevée à l’endroit où l’on supposait que s’était arrêté de lui-même le char qui portait le corps de Renaud.

    L’église de Renaud à Dortmund possédait ses restes dans un cercueil d’argent, la « fiertre » du poème. Le crâne était conservé, dans une châsse particulière en forme de tête. L’empereur Charles IV, en 1377, son épouse Elisabeth, l’année suivante, vinrent à Dortmund et obtinrent des parties des reliques. Elles se trouvent, probablement aujourd’hui, à Prague, au Hradschin, car elles étaient de ces reliques de Karlstein qui y ont été transportées et sur le catalogue desquelles elles étaient inscrites en 1515 : Reinoldi ducis de Monte Albano brachia duo, quodlibet eorum in argentea theca intra vitrum. L’église de Saint-Renaud à Dortmund existe encore, mais affectée au culte évangélique depuis la Paix de Westphalie. En 1792, il y eut une grande famine, et l’on finit par vendre on ne sait à qui, pour la somme de 830 thalers, la châsse d’argent qui contenait les reliques de Renaud de Montauban. O seclum insipiens atque inficetum ! Le Musée de Dortmund possède un gantelet de fer attribué à Renaud, et un fer à cheval attribué à Bayard : il a plus d’un pied de large. M. Pfaff suppose que c’est une vieille enseigne de maréchal-ferrant.

  99. Michelant (p. 215, v. 24) a lu et imprimé : « Unnaus d’Aigremont fu mes prociens cousins ». L’Arsenal et le ms. 775 donnent : Viviens d’Aigremont. Montpellier remplace par « de Monbranc ». Peter-House donne : Et Viviens li preus. En fait, je crois lire Vivians et non Unnaus, et je remarque en outre que Vivien étant en général trissyllabique, la césure est meilleure.

    Il est d’ailleurs bien peu vraisemblable qu’Ogier, énumérant les noms

    illustres de sa parenté, pense à Hunaut, ce Hunald ou Chunold, fils d’Eudes d’Aquitaine, à qui Charles Martel laissa, après une tentative d’invasion, l’héritage de son père, sans que la confiance pût jamais s’établir entre eux. En 738, Hunald retint prisonnier, comme suspect d’espionnage, Lanfred, abbé de Saint-Germain, à Paris, que Charles avait député auprès du duc d’Aquitaine. Lanfred fut rendu à la liberté en 742, après la mort de Charles. Les trouvères ont fait à Hunald la réputation d’un

    traître. V. pour ces faits Breysig, p. 76-77. Il a été parlé plus haut de Hunald à propos de Gripon. J’oubliais de mentionner que Hunaus ou Hunalt est un de ceux qui pèsent le plus sur le roi Ys pour qu’il trahisse les Fils Aymon.

  100. Gregor. Turon. IX, 10.
  101. Gregor. IV, 51 ; V, 14.
  102. Tel de ses méfaits est d’un voleur de bas étage. Une parente de sa femme était morte sans laisser d’enfants et avait été ensevelie dans la basilique de Metz avec tout ce qu’elle possédait de précieux : « cum grandibus ornamentis et multo auro ». Gonthramn-Bose veut profiter de ce qu’à l’occasion de la fête de saint Rémy l’évêque, le duc et beaucoup des principaux habitants ont quitté la ville. Il envoie des serviteurs qui s’enferment dans l’église, ouvrent la tombe et dépouillent le cadavre. L’intervention des moines les empêcha d’emporter leur butin et ils avouèrent qu’ils obéissaient à l’ordre de Gonthramn. Celui-ci dut comparaître devant Childebert qui tenait sa cour (placitum) dans les Ardennes ; il ne sut que répondre à ceux qui l’accusaient et prit la fuite. On confisqua ce qu’il avait gagné en Auvergne. Gregor. Turon. VIII, 21. Ceci se passait après la réconciliation de Childebert et de son oncle ; Gonthramn aurait dû être prudent, mais il était incorrigible. Cette hardiesse effrontée, ce mépris de toutes les lois valaient des partisans aux époques barbares : Gonthramn, qui avait trahi tant de gens, eut le tort de croire que Childebert le protégerait toujours.
  103. Gregor. Turon. IX, 10 : Tunc miserrimus, cum videret se flammis validis ab utraque parte vallari, accinctus gladio accedit ad ostium. Verum ubi primum limen domus egrediens gressum foris fixit, statim unus e populo, ejecta lancea, frontem ejus inlisit. At ille hoc ictu turbatus, quasi amens, gladium ejicere tentans, ab adstantibus ita lancearum multitudine sauciatur, ut, defixis in lateribus ejus spiculis et sustentantibus hastilibus, ad terram ruere non posset.
  104. Le texte de Grégoire est ici contradictoire : Guntchramnus vero alias sane bonus. Nam ad perjuria nimium præparatus erat : verumtamen nulli amicorum sacramentum dedit quod non protinus omisisset. V. 14. Après verumtamen, on attend à la fin de la phrase un mot exprimant que Gonthramn tenait les promesses faites à ses amis, tel que effecisset ou exsolveret. On pourrait supprimer non protinus.
  105. Tout ce que dit M. P. Rajna du personnage de Maugis reste vrai, avec cette seule nuance que j’attribue à Maugis une réalité historique, ses qualités magiques étant d’emprunt, ainsi que très probablement son nom que M. Rajna pense dériver de Madalger, fils d’une reine des nains. Origini dell’Epopea francese, p 534-439. Pour Basin, v. G. Paris, Hist. poét., p. 315, et Pio Rajna, op. l. p. 433-434.
  106. P. 337, v. 26, sq.
  107. Sur Ragnovaldus, Reginovaldus, Regnovaldus, v. Greg. Toron.VI, 12 ; VII, 10.
  108. L’aîné des fils de Drogo Ier, Hugo, fut fidèle à Charles qui lui donna les évêchés de Paris, Rouen, Bayeux, l’abbaye de Saint-Wandrille. Mais Arnold et Drogo sont indiqués comme ayant été emprisonnés en 723 et étant morts la même année. V. Ann. Mosell., ad. a. 723 : duo filii Drogoni ligati, Arnoldus et unus mortuus. Cf. Ann. Lauresh. Petav. ad a. 723. Les Ann. Alamannici ont Druogo au lieu d’Arnold. Il n’est plus fait mention d’Arnulf. V. Breysig, p. 45-46. M. Jordan a également regardé à ces passages des Annalistes (p. 23), mais il ne considère que trois frères. L’on savait que Drogo avait eu quatre fils. C’est là surtout l’intérêt du rapprochement
  109. L’orthographe ancienne de ces noms, devenus si populaires, est : Aalart (trissyllabe), puis Alart ; Guichart ; Richart. Aalart dérive d’Adalhard. Ce nom est celui d’un fils de Bernard, frère de Pepin, saint Adalhard, qui fonda l’abbaye de Cervey, en Saxe, et mourut le 2 janvier 826 (Pfaff, op. laud., p. LXV). La légende a-t-elle emprunté ce nom carolingien et fait ensuite de Renaud un saint en place de son frère ? ou plutôt n’y eut-il pas là une raison de confondre Renaud et saint Ranvald ?
  110. Kurth, Histoire poétique des mérovingiens, p. 126.
  111. Les formes Raignaus, Reignaus, Regnaus, Renaus, Reinalt (all. Reinolt) ramènent à Ragnovald, Reginovald, Regnovald plutôt qu’à Reinart. M. Leo Jordan estime que Renaut est pour Renart, par suite de la dissimilation que ce mot aurait subie dans le Nord-Est de la France (l. l., p. 90) ; mais plus loin (p. 126-127), tout en maintenant que Reinhart est la forme primitive, il reconnaît que le saint Renvad des monnaies rhénanes conduit à un Reinwald et que d’ailleurs la Saga donne Rögnwald. — Dans les conditions de ses recherches, M. Jordan ne pouvait penser à une confusion entre le nom de Gondovald et celui de ce Ragnovald que nous avons rencontré à Toulouse.
  112. P. 235, v. 29.
  113. Ogier dit : « Hui montrera l’enfant qui le volra amer », p. 269, v. 34. Cf. « Illuec plora l’esvesques por l’enfant Richardet » p. 276, v. 19.
  114. P. 246, v. 38 sq. Cf. « Richardet le menor », p. 247, v. 19 ; cf. 256, v. 33 ; 258, v. 24.
  115. P. 255, v. 22.
  116. P. 255, v. 37.
  117. P. 293, v. 2 sq.
  118. P. 256, v. 6.
  119. P. 284, v. 9. — P. 285, v. 5.
  120. Les Italiens se sont fidèlement conformés à la tradition française en maintenant toujours Richard à une place d’honneur ; mais il souffre de la concurrence d’Astolphe (Estous), qui, grâce à son caractère enjoué (il le tient des Fils Aymon), devient le plus brillant des Jeunes. Au ch. XI du Morgante, Pulci s’écarte de son original, l’Orlando, dans la courte imitation où il réunit quelques-uns des épisodes des Fils Aymon : querelle à la partie d’échecs (entre Olivier et Renaud), 9-13 ; tournois au lieu de la course, 23-41 ; puis Astolphe est fait prisonnier : Charles le condamne à être pendu ; Ganelon se charge de l’exécution ; Astolphe fait sa prière et se débat entre les mains du bourreau ; Ganelon lui demande s’il espère le secours de Maugis. Enfin Renaud et Roland arrivent, mettent les Mayencais en déroute. Charles se réfugie chez Roland où la Belle Aude le cache jusqu’à ce que Renaud soit apaisé : 42-133. Ce chant où Pulci a voulu rivaliser avec le récit des Fils Aymon, est très finement travaillé, très intéressant ; mais il n’atteint pas au dramatique de la vieille épopée. Par acquit de conscience et par respect pour la tradition, au ch. XII Richard est fait prisonnier par Ganelon et sa troupe ; déjà il avait la corde au cou, quand survient Renaud qui le délivre : 10-24. Roland, dans sa colère contre Charles, avait quitté la cour et la France (imitation des passages où Roland se sépare de son oncle, surtout de p. 395) ; Renaud, maître de Paris, est couronné roi (développement d’un motif emprunté aux Fils Aymon, p. 297 : « Je vos rent la coronne ici et devant Dé ; Jamais ne serai roi en trestot mon aé ; Or i metes tel home que mex [de moi ames], Renaus soit vostres rois et a lui vos tenes. »). L’étude la part des Fils Aymon dans la poésie chevaleresque italienne exigerait des volumes. Les poèmes consacrés à Richard sont : Civeri, Quatro canti di Ricciardetto innamorato, Veneria, 1595 ; réimprimé plusieurs fois ; — Carteromaco (Nic. Forteguerri), il Ricciardetto, 1738 ; — Tadini, Ricciardetto ammogliato, Crema, 1803, douze chants. Mais beaucoup ne connaîtront jamais de Richardet que son aventure avec Fleur-d’Epine, Orl. Furioso, l. XXXV.
  121. Gregor. Turon. V, 1. Grégoire parle de l’institution solennelle. Childebert commença à régner le 8 décembre (de l’année 575).
  122. Gregor. Turon. IV, 52. Charles menace constamment les Fils Aymon et Maugis de ces supplices atroces.
  123. « Brunechildis cum filio suo Childeberto Parisius sub custodia tenebatur ; sed factione Gundoaldi ducis Childebertus in pera (al. sporta) positus per fenestram a puero, acceptus est, et ipse puer singulus eum Mettis exhibuit, ibique a Gundoaldo vel Austrasiis in regno patris sublimatur. Brunechildis jussu Chilperici Rothomo retruditur. » Historia Francorum epitomata, 72.
  124. « Ante hos enim annos, cum Guntchramnus Boso Constantinopolim abiisset, et ego sollicitus causas fratrum meorum diligenter rimarer, cognovi generationem nostram valde attenuatam nec superesse de stirpe nostra, nisi Childebertum et Guntchramnum, fratrem scilicet et fratris mei filium. Filii enim Chilperici regis cum ipso interierant, uno tantum parvulo derelicto ; Guntchramnus frater meus filios non habebat ; Childebertus nepos noster minime fortis erat. » VII, 36.
  125. Gregor. Turon. VII, 33. Le roi ne montra ce zèle pour son neveu que du jour où il craignit que les Austrasiens ne soutinssent le prétendant d’une manière efficace. — Envers Theudechilde, une des veuves de son frère Charibert, Gonthramn avait donné un exemple de déloyauté et de cupidité. Elle s’offrait à lui comme épouse. Il promit de l’accueillir avec honneur, la dépouilla et l’enferma dans un couvent d’Arles d’où elle essaya vainement de s’échapper. L’abbesse la corrigea durement. Elle resta ainsi enfermée et maltraitée jusqu’à sa mort. IV, 26.
  126. Gregor. Turon. IX, 28 Gontchramn exprime cette opinion à propos des présents que Brunehilde envoyait au roi d’Espagne chez qui les enfants de Gondovald avaient trouvé un refuge.
  127. Gregor. Turon. VII, 14. Cette ambassade menaçante coïncidait avec l’entrée du prétendant et de son allié Mummolus en pleine Gaule ; Gondovald venait d’être proclamé roi et porté sur le pavois à Brives, dans le Limousin. VII, 10. Cette coïncidence était sûrement voulue. Au chapitre suivant Grégoire énumère les prodiges qui, d’après lui, annonçaient la mort du prétendant. La légende se constituait déjà.
  128. Certains éléments épiques, dérivant de la légende des fils de Chilpéric, n’en subsistent pas moins. Ils ont été notés plus haut.
  129. Cette opinion était justifiée, on l’a vu, par des indices nombreux. Quant à Clotaire, Grégoire dit tout net qu’il était nimium luxuriosus. Sa femme Ingunde l’ayant prié de chercher un mari à sa sœur Aregunde, il trouva celle-ci de son goût, l’épousa et expliqua à Ingunde qu’il n’avait pu trouver pour sa sœur un meilleur mari que lui-même. IV, 3. C’est ce Clotaire qui, après avoir épousé Guntheuca, veuve de son frère Clodomir (III, 6), égorgea deux de ses neveux (III, 18). Ayant plusieurs fils de ses épouses, il refusait de reconnaître le fils d’une concubine.
  130. La légende a dû également s’inspirer du caractère de Sighebert, dont l’attitude au milieu des Austrasiens insubordonnés et pillards est un si curieux mélange d’énergie et de faiblesse. V. surtout Gregor. Turon. IV, 50.
  131. J’ai laissé de côté Théodebert, fils aîné de Chilpéric, malgré sa fin dramatique, parce qu’il n’est à aucun moment l’objet d’une persécution. Mais il est très possible que les deux ambassades, adressées à Beuves d’Aigremont, soient le souvenir des défaites successives de Chlodovig et de Théodebert dans les expéditions dont leur père les avait chargés. Chlodovig dut fuir de Bordeaux devant les soldats de Sigulf ; Théodebert périt sur le champ de bataille, puis fut enseveli à Angoulême. Gonthramn Bose était un des chefs de l’armée victorieuse, et on lui reprochait de n’avoir ni épargné le fils de Chilpéric ni respecté son corps. Enguerrand représenterait Théodebert, et l’on aurait tous les princes mérovingiens dont l’histoire, métamorphosée en légende, fut la première matière des Fils Aymon. Gonthramn Bose y est partout présent, de Théodebert à Gondovald et à Childebert. Il n’y aurait rien de surprenant à ce qu’une part de ses méfaits ait fini par être imputée à Bobo, le Beuves d’Aigremont du poème.
  132. La duchesse de Bouillon rappelle à quelle famille elle appartient : « Car jo sui del lignage Renaut, le fil Aymon ». Dans le Doon de Maience ce n’est pas le Chevalier au Cygne (contrairement à la liste du Gaufrey et du Maugis) qui descend de Doon, mais bien la dame de Nimègue dont Hélias se fait le défenseur et dont il épousera la fille. Doon de Maience, v. 8007, sq. Cf. mes Recherches, p. 79-80. L’on a constaté plus haut le contact des Fils Aymon et de la légende du Chevalier au Cygne.
  133. V. Maugis d’Aigremont, p. 281, note.
  134. J’ai reproduit cette fin dans Maugis d’Aigremont, p. 413. D’où vient l’idée de choisir Nasples pour lieu de la mort des barons ? peut-être d’une confusion avec Noples. V. Hist. poét., p. 263. L’auteur du Reinolt allemand connaissait la fin du ms. 764, car, après avoir, avec les versions classiques, enseveli Renaud à Tremoigne, il s’embrouille et imagine qu’il est enterré à Naples avec ses frères. Pour la Mort Aalart, v. Suchier dans Germania, XX, p. 290 et Leo Jordan, l. l., p, 179.
  135. J’ai publié le Maugis d’Aigremont d’après le manuscrit de Peter-House, complété à l’aide des deux autres, dans la Revue des L. Rom., année 1892, p. 1-416. Tirage à part, année 1893, chez Camille Coulet, Montpellier. Mais antérieurement j’avais assez longuement étudié ce poème avec extraits et analyses, d’après le texte de Montpellier, dans la Revue des L. Rom., année 1886, janvier, p. 9-16 ; mars, 105-132 : août-novembre, 61-128. Ces articles sont réunis dans mes Recherches, p. 43-146.
  136. J’ai donné le texte du Vivien dans la Revue des L. Rom., année 1886, août-novembre, p. 128-163, et dans mes Recherches, p. 147-182.
  137. Oriqini dell’ Epopea francese, p. 230, n. 3.
  138. L. 1. p. 176. J’analyse longuement le ms. 764 dans le chapitre suivant.
  139. Hist. poétique, p. 302.