La Chaumière africaine/Chapitre 4

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CHAPITRE IV.

Le gouvernail de la Méduse est brisé par les vagues. — On se décide à abandonner les débris de la Frégate. — Les militaires sont embarqués sur le Radeau. — La plupart des chefs se placent dans les canots. — La famille Picard est abandonnée sur la Méduse. — Procédé que M. Picard emploie pour faire recevoir sa famille à bord d’un Canot.


Quelques heures après la séance du conseil, c’est-à-dire, sur les trois heures du matin, un bruit effroyable se fit entendre dans la sainte-barbe ; c’était la barre du gouvernail qui se brisait. Tous ceux qui dormaient en furent éveillés. On se hâta de monter sur le pont ; bientôt chacun fut convaincu, plus que jamais, que la Frégate était perdue sans ressource. Hélas ! ce naufrage n’était pour notre malheureuse famille, que le commencement d’une affreuse suite d’infortunes. Les deux chefs alors décidèrent d’un commun accord, que tout le monde s’embarquerait à six heures du matin, et qu’on abandonnerait la Frégate à la fureur des flots. À cette décision succéda la scène la plus bizarre et en même tems la plus triste qu’on puisse imaginer. Pour s’en faire une idée, que le lecteur se transporte en imagination au milieu des plaines liquides de l’Océan : là qu’il se représente une multitude d’hommes de toutes les classes, de tous les âges, balancés au gré des flots sur un vaisseau démâté, brisé, et à demi-submergé ; qu’il n’oublie pas surtout que ces êtres pensans sont presque certains de toucher au terme de leur existence.

Séparée du reste du monde par une mer immense, et n’ayant pour toute demeure que les débris d’un vaisseau échoué, cette multitude adresse d’abord ses vœux au ciel, et oublie, pour un instant, les choses terrestres ; mais de nouveaux souvenirs se réveillent bientôt : chaque individu, sortant de son état léthargique, pense à ses richesses, aux marchandises qu’il a en pacotille, et oublie les élémens qui le menacent. L’avare, pensant à l’or que contient son coffre, se hâte de le mettre en sûreté, soit en le cousant dans la doublure de ses habits, soit en s’en formant une large ceinture ; celui-ci flibustier de profession, s’arrache les cheveux de ne pouvoir sauver une caisse de contrebande qu’il avait embarquée secrètement, et sur laquelle il espérait gagner deux ou trois cents pour cent. Un autre, égoïste à l’excès, jette son couvert d’argent à la mer, et s’amuse à faire brûler tous les effets qui lui appartiennent ; cet officier généreux ouvre son porte-manteau, et offre des bonnets, des bas, des chemises à tous ceux qui en veulent ; ceux-ci avaient déjà réuni leurs meilleurs effets, lorsqu’on leur apprend qu’ils ne pourront rien emporter ; ceux-là parcourent les chambres, les soutes, pour en sortir les objets les plus précieux. Les mousses découvrent les vins délicats, les liqueurs fines qu’une sage prévoyance avait mises en réserve. Les soldats et les matelots pénétrent jusqu’au magasin au vin, ils en sortent plusieurs pièces, ils les défoncent, et boivent jusqu’à ce qu’ils succombent sous les vapeurs de Bacchus. Bientôt le tumulte des hommes ivres fait oublier les mugissemens de la mer qui menace de nous engloutir dans ses profonds abîmes. Enfin le désordre est à son comble ; le soldat gorgé de vin n’entend plus la voix de son capitaine : celui-ci fronce le sourcil et jure entre ses dents, mais il n’ose frapper celui que le vin a rendu furieux. Des cris perçans mêlés à des gémissemens lugubres se font entendre : c’est le signal du départ.

Le 5, à six heures du matin on fit embarquer une grande partie des militaires sur le Radeau qu’une large nappe d’écume couvrait déjà. On défendit expressément aux soldats de prendre leurs armes. Un jeune officier d’infanterie dont le cerveau paraissait fortement affecté, se mit à cheval sur les bastingages de la Frégate ; et là, armé de deux pistolets, il menaçait de tirer sur quiconque hésiterait à descendre sur le Radeau. À peine quarante hommes y furent descendus, qu’il s’enfonça au moins de deux pieds dans l’eau. Pour faciliter l’embarquement d’un plus grand nombre de personnes, on fut obligé de jeter à la mer plusieurs barriques de provisions qu’on y avait placées la veille. Ce fut ainsi que cet oflicier furieux parvint à faire entasser près de cent cinquante personnes sur ce tombeau flottant mais ne jugeant pas à propos d’y en ajouter une de plus, en y descendant lui-même, comme il l’aurait dû, il alla paisiblement se placer dans l’une des meilleures embarcations. Il devait y avoir soixante matelots sur le Radeau ; à peine y en mit-on dix. On avait fait le 4 une liste d’embarquement, et assigné à chacun la place qu’il devait occuper ; mais on n’eut aucun égard à cette sage disposition, et chacun chercha les moyens qu’il crut les plus favorables pour pouvoir se sauver. La précipitation avec laquelle on força cent quarante-huit malheureux à descendre sur le Radeau, fit qu’on omit de leur donner un seul morceau de biscuit. Néanmoins on leur en jeta environ vingt-cinq livres dans un sac, lorsqu’ils s’éloignèrent de la Frégate ; mais il tomba à la mer, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’on parvint à l’en tirer.

Pendant ce désastre, M. le gouverneur du Sénégal qui n’était occupé que du soin de se sauver, se faisait descendre mollement dans un fauteuil, d’où il arriva par une ascension inverse au grand Canot, où se trouvaient déjà plusieurs grandes caisses, toutes sortes de provisions, ses plus chers amis, sa fille et son épouse. Ensuite le Canot du capitaine reçut vingt-sept personnes dont vingt-cinq matelots bons rameurs. La Chaloupe qui était commandée par M. Espiau, enseigne de vaisseau, prit quarante-cinq passagers et gagna le large ; le Canot, dit du Sénégal, en prit vingt-cinq ; le Canot-Major trente-trois, et la Yôle, qui était la plus petite des embarcations, n’en prit que dix.

Déjà presque tous les officiers, les passagers, employés et marins étaient embarqués, que toute notre famille éplorée attendait encore sur les débris de la Frégate, que quelques âmes charitables voulussent bien nous recevoir dans une embarcation. Surprise de cet abandon, je me sentis tout-à-coup élevée au dessus de moi-même, et j’appelai de toutes mes forces les chefs des Canots qui nous abandonnaient, en les suppliant de recevoir notre malheureuse famille à bord de leur embarcation. Un instant après, le grand Canot, où se trouvait le gouverneur du Sénégal et toute sa famille, s’approcha de la Méduse, comme pour y prendre encore quelques passagers ; car il était très-peu chargé de monde. Je manifestai alors le désir d’y descendre, espérant que mesdames Schmaltz, qui jusqu’à ce jour avaient paru s’intéresser beaucoup à notre famille, nous accorderaient une place dans leur Canot ; mais je m’étais trompée : ces Dames, qui s’étaient embarquées dans le plus grand incognito, nous avaient déjà oubliés ; et M. Lachaumareys, qui était encore sur la Frégate, me dit positivement qu’elles ne voulaient pas s’embarrasser de notre famille. Je dois dire néanmoins qu’on nous apprit enfin que l’officier, qui commandait le Canot-Major, avait reçu l’ordre de nous y recevoir ; mais comme il était déjà très-éloigné de la Frégate, nous eûmes la certitude qu’on nous avait abandonnés. Mon père héla le commandant de cette embarcation ; mais il continua sa route, en prenant le large. Un moment après, nous aperçûmes dans les vagues une petite nacelle qui paraissait vouloir revenir auprès de la Méduse ; c’était la Yôle. Lorsqu’elle fut arrivée près de nous, mon père supplia les matelots qui la conduisaient, de nous recevoir à leur bord, et de nous conduire au Canot-Major, où notre famille devait être placée. Ils s’y refusèrent. Mon père, armé d’un fusil qu’il trouva par hasard sur le pont de la Méduse, fut forcé d’employer les menaces, et jura d’immoler quiconque s’opposerait à notre embarquement dans la Yôle, ajoutant que c’était une propriété du roi, et qu’il devait en profiter comme un autre. Les matelots murmurant n’osèrent cependant résister plus long-tems, et reçurent dans leur Canot toute notre famille qui se composait de neuf personnes ; savoir : quatre petits enfans, notre belle-mère, ma cousine, ma sœur Caroline, mon père et moi. Une petite boîte remplie de papiers précieux que nous voulions sauver, quelques hardes, deux bouteilles de ratafia que nous avions envie de conserver pour notre traversée, furent saisies et jetées à la mer par les matelots de la Yole, qui nous dirent que nous trouverions au Canot-Major tout ce dont nous aurions besoin pour le voyage. Nous n’emportâmes donc que les habits qui nous couvraient, encore n’avions-nous pas eu l’idée de mettre deux robes. Néanmoins, la perte qui nous affecta le plus, fut celle de plusieurs manuscrits auxquels mon père travaillait depuis long-tems. Nos malles, notre linge, et plusieurs caisses de marchandises d’un grand prix, enfin tout ce que nous possédions fut abandonné sur la Méduse. Lorsque nous abordâmes le Canot-Major, l’officier de marine qui le commandait se répandit en excuses de ce qu’il était parti sans nous prévenir, comme il en avait eu l’ordre, et nous dit mille choses honnêtes pour se justifier. Mais sans croire à toutes ses belles protestations, nous nous trouvâmes fort heureux d’avoir pu le rejoindre : car il est certain que l’on n’avait pas envie de s’embarrasser de notre malheureuse famille. Je dis embarrasser, parce qu’il faut convenir que quatre petits enfans dont l’un encore à la mamelle, étaient des créatures bien indifférentes pour des gens qu’un égoïsme sans exemple faisait mouvoir. Quand toute notre famille fut placée dans le Canot-Major, mon père congédia les matelots de la Yôle qui venaient de nous y débarquer, et leur jura une reconnaissance éternelle. Ils s’éloignèrent promptement, mais peu satisfaits de la bonne action qu’ils venaient de faire. Mon père, qui s’était aperçu de leurs murmures et des injures qu’ils nous adressaient en s’éloignant, dit alors assez haut pour que toutes les personnes de notre Canot l’entendissent : « Nous ne sommes pas surpris que des matelots soient sans pudeur, quand leurs officiers rougissent d’être forcés de faire une bonne action ». L’officier qui commandait le Canot feignit de n’avoir point compris les reproches que ces paroles renfermaient ; et pour faire oublier ses torts envers nous, il essaya de contrefaire l’homme galant.