La Famille Elliot/21

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Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (2p. 160-203).


CHAPITRE XXI.


Alice dormit peu, et se rappela avec plaisir, en se levant, sa promesse d’aller passer la matinée chez madame Smith : c’était un moyen d’éviter la visite accoutumée de M. Elliot ; ne pas le rencontrer était à présent son premier soin, mais cependant elle avait surmonté le mouvement de haine qu’elle avait cru sentir au premier moment, et lui rendait plus de justice : pouvait-elle lui en vouloir de ses attentions pour elle et de son amour ? Elle sentait trop elle-même que l’amour ne dépend pas de la volonté, ni de la réciprocité, pour ne pas plaindre son cousin s’il en avait pour elle, et ne pas être reconnaissante de sa préférence. Tout semblait favoriser ses intentions ; il était son parent ; sir Walter Elliot le recevait avec affection, il était protégé hautement par lady Russel. La manière dont ils avaient fait connaissance, en se plaisant l’un à l’autre à la première vue, pouvait ressembler à la sympathie, elle-même avait plutôt encouragé les sentimens de son cousin qu’elle ne l’avait rebuté : dans le temps où elle désirait sincèrement se guérir de sa fatale passion pour l’époux supposé de Louisa Musgrove, elle avait cherché alors à s’attacher à M. Elliot, dont elle avait reçu les soins sans répugnance et même avec douceur. Tout donnait donc à M. Elliot le droit de l’aimer ; il n’avait contre lui que le capitaine Wentworth. Alice ne se demanda pas à elle-même ce qu’elle aurait senti, ce qu’elle aurait fait, si Wentworth n’avait pas existé. Cette recherche était bien inutile ; Frederich était là, ses affections n’auront jamais d’autre objet ; leur union ou leur séparation produirait le même effet, celui de n’avoir jamais d’autre attachement ni d’autre époux.

Voilà quel était le sujet de ses rêveries en cheminant lentement de Camben-Place à Westgate-Buildings ; elle était sûre d’une réception amicale, mais son amie parut sentir plus vivement encore qu’à l’ordinaire le plaisir de la voir ; elle la remercia d’être venue comme si elle ne l’avait pas espéré. Madame Smith la fit asseoir à côté d’elle, et lui demanda des nouvelles du concert. Alice ne demandait pas mieux que d’en parler ; le souvenir de ce jour de bonheur suffisait pour animer ses récits. Sans dire un mot de ce qui la regardait directement, elle dit à son amie qu’elle avait été très-contente de la musique et de l’exécution. Son récit se borna presque à cela ; mais ce n’était pas le compte de la curieuse invalide ; elle voulait tout savoir ; les spectateurs l’intéressaient plus que les acteurs ; elle entassait questions sur questions. Quoiqu’elle ne sortît jamais de chez elle, et qu’elle ne vît qu’Alice et sa bonne garde Rooke, elle connaissait tous les gens marquans à Bath, au moins de nom.

« Les petites Darand étaient là, je suppose, dit-elle, et avaient, selon leur habitude, la bouche ouverte comme si elles voulaient avaler les notes, battant la mesure avec la tête, et ressemblant à deux petits moineaux qui attendent la becquée : oh ! elles y étaient sûrement ; elles ne manquent aucun concert.

— Je ne les ai point vues, dit Alice en riant, et je ne puis juger de la ressemblance ; mais j’ai entendu dira à M. Elliot qu’elles y étaient.

— Et les Ibotsons étaient-elles là ? Et les deux nouvelles beautés, avec le grand officier irlandais qui fait la cour à l’une d’elles ? J’ai oublié leur nom.

— Je ne vous le dirai pas.

— Et qu’avez-vous donc regardé, chère Alice ? Et la vieille lady Mary-Macléan ? Oh ! pour celle-là je n’ai pas besoin de le demander, elle ne manque aucune occasion de se montrer, et certainement vous l’avez vue ! Elle doit avoir été de votre société près de lady Dalrymple. Vous étiez dans le cercle des grandeurs, sans doute au premier rang derrière l’orchestre ?

— Non ; cette place, où l’on est trop en vue, m’eût été fort désagréable à tous égards ; heureusement lady Dalrymple a préféré être plus loin ; nous étions parfaitement bien placées pour entendre, je ne dirai pas pour voir, puisqu’il paraît que je n’ai presque rien vu.

— Oh ! vous avez assez vu pour vous ; je le comprends ; il y a une espèce de jouissance secrète qu’on trouve même au milieu de la foule, et celle-là ne vous a pas manqué ; votre société vous suffisait.

— Mais non, dit Alice, je me reproche au contraire de ne m’être pas assez occupée de ma société. (Elle savait, dans sa conscience, qu’elle avait beaucoup regardé dans le salon ; mais c’était un seul objet, et non pas ceux dont son amie s’informait.)

— Non, non, reprit madame Smith ; toute cette foule vous était très-indifférente ; vous n’avez pas besoin de me parler du charme de votre soirée, je le vois dans vos yeux ; je vois parfaitement que les heures se sont écoulées délicieusement ; vous aviez toujours quelque chose de très-agréable à écouter : d’abord la musique, et dans les intervalles la conversation, n’est-il pas vrai ?

Alice sourit. « Voyez-vous aussi cela dans mes yeux ? dit-elle à son amie.

— Oui, oui, je le vois ; ils me parlent un langage très-clair ces jolis yeux ; ils me disent que vous passâtes hier votre soirée au moins en grande partie avec la personne qui vous plaît et vous intéresse le plus au monde ; n’est-il pas vrai ? »

Alice rougit, et ne put rien répondre.

Madame Smith lui frappa doucement sur la joue. « Elles me parlent aussi comme vos yeux, chère Alice, lui dit-elle en souriant ; puis, après une courte pause, elle ajouta : J’espère que vous comprenez à présent ? Combien j’apprécie votre visite de ce matin ! Il est vraiment charmant à vous de n’avoir pas oublié votre pauvre amie quand vous aviez tant de choses à penser, et de lui donner des momens qui pouvaient être plus agréablement remplis ! »

Alice l’entendit à peine ; elle était dans l’étonnement et dans la confusion de la pénétration de son amie, ne pouvant imaginer comment elle pouvait savoir quelque chose de Wentworth et des sentimens qu’elle lui avait conservés ; lui seul, dans ce moment, se présentait à son idée. Souvent elle avait été tentée d’ouvrir son cœur à madame Smith ; mais elles avaient été séparées si long-temps, il fallait revenir de si loin, et leur intimité interrompue pendant tant d’années n’était pas encore assez renouée pour oser lui faire l’aveu d’un sentiment qui n’était plus partagé ; mais comment le connaissait-elle ? Après un court silence, madame Smith reprit la parole. « Dites-moi, chère Alice, je vous en prie, si M. Elliot sait quelque chose de nos relations. Sait-il que je suis à Bath ?

— M. Elliot ! » répéta Alice avec surprise. Un moment de réflexion lui montra son erreur, en croyant que son amie avait parlé de Wentworth ; elle respira, son secret n’était encore connu que d’elle seule ; et, reprenant alors son courage et toute sa présence d’esprit, elle ajouta avec beaucoup de calme : « Est-ce que vous connaissez M. Elliot ?

— Je l’ai beaucoup connu autrefois, répliqua madame Smith gravement ; mais je crois qu’il m’a oubliée, il y a long-temps que nous ne nous sommes vus.

— Je ne m’en doutais pas, dit Alice ; vous ne m’en avez jamais parlé ; si j’avais su cela, j’aurais eu le plaisir de parler de vous avec lui.

— Pour confesser la vérité, dit madame Smith en reprenant son ton de gaîté accoutumé, c’est précisément là le plaisir que je veux vous procurer ; je vous prie de parler de moi à M. Elliot, d’employer toute votre influence sur lui ; il peut me rendre un service essentiel, et si vous avez la bonté, chère Alice, de le lui demander comme pour vous, je l’obtiendrai sûrement.

— J’en serai moi-même parfaitement heureuse, répliqua Alice ; j’espère que vous ne doutez pas de ma bonne volonté, de mon désir de vous obliger en quoi que ce soit ; mais je vois que vous me regardez comme ayant quelque droit ou quelque pouvoir sur M. Elliot, et je vous assure que vous êtes dans l’erreur ; M. Elliot est mon parent, et comme tel me témoigne de l’amitié, et voilà tout ; si sous ce rapport vous croyez que je puisse vous être utile, et que sa cousine ait quelque crédit sur lui, je vous supplie de ne point hésiter à m’employer, sans pourtant que je sois assurée du succès. »

Madame Smith la regarda fixement, comme si elle voulait lire dans son âme ; puis elle sourit avec finesse, et lui dit : « Je me suis trop hâtée, à ce que je vois, de vous adresser ma requête, je vous en demande excuse ; je devais attendre la communication officielle… Mais à présent, chère miss Elliot, puisque vous voyez que je sais tout, dites-moi à l’oreille, comme à une ancienne amie, quand je pourrai vous parler ; sera-ce la semaine prochaine ? Oh ! bien sûrement ; la cour a été assez longue, et je pense que dans huit jours tout sera conclu ; je bâtirai ma bonne fortune sur celle de M. Elliot.

— Non, non, répliqua Alice en secouant vivement la tête, ni la semaine prochaine ni les suivantes ; ce que vous pensez n’arrivera pas ; je n’épouserai jamais M. Elliot ; mais dites-moi ce qui vous a fait présumer que cela pouvait être.

Madame Smith la regarda en secouant malicieusement la tête, et lui dit : « Vous ne voulez pas en convenir ; mais quand le moment viendra de dire oui, vous le direz mieux encore que vous ne dites à présent non, non : c’est l’usage. Nous autres femmes, nous disons non du bout des lèvres quand il est question de mariage, et oui du fond du cœur quand l’époux nous plaît : c’est une règle entre nous, chaque homme est refusé jusqu’au moment… Mais pourquoi seriez-vous cruelle pour votre cousin ? Laissez-moi plaider en faveur de… Je ne puis pas, en conscience, médire de mon ami actuel, mais de celui qui le fut : cette union n’est-elle pas convenable à tous égards ? Le même nom, l’héritier présomptif de votre père, un homme d’une figure et d’un esprit très-agréables ; laissez-moi vous recommander M. Elliot ; je suis sûre que le colonel Wallis vous en fera l’éloge ; et qui le connaît mieux que le colonel Wallis ?

— Ma chère madame Smith, interrompit Alice, il n’y a guère plus de six mois que la femme de M. Elliot est morte ; on ne peut supposer qu’il pense déjà à en courtiser une autre, et à se remarier.

— Oh ! si c’est là votre seule objection, s’écria vivement madame Smith, M. Elliot est heureux, et je n’ai plus besoin de parler pour lui. Ne m’oubliez pas, chère Alice, quand vous serez mariée ; dites-lui alors que je suis votre amie ; je suis sûre qu’il mettra autant de zèle à me rendre service pour l’amour de vous qu’il y a mis jusqu’à présent de négligence. Après tout, j’ai peut-être tort de me plaindre ; il a tant d’affaires, tant d’engagemens, qu’il est très-naturel qu’il ne pense pas à moi ; sur cent hommes, quatre-vingt-dix-neuf feraient de même. Il ne sait pas de quelle importance cette affaire est pour moi ; il me croit morte peut-être… Enfin, chère Alice, je veux espérer que vous serez heureuse ; M. Elliot donne une preuve de bon sens et d’un goût parfait en s’attachant à vous ; il sentira le prix d’une telle femme ; il voudra être digne de votre choix ; votre paix domestique, votre bonheur, ne seront pas détruits comme ils l’ont été pour moi ! Il ne trouvera pas de faux amis pour l’égarer ; il ne vous laissera pas entraîner dans sa ruine.

— Non, dit Alice avec bonté ; je puis croire tout ce que-vous me dites de mon cousin ; il me paraît avoir un caractère calme et décidé, qui n’est ouvert à aucune dangereuse impression. J’ai pour lui beaucoup d’estime, et, d’après mes observations, je n’ai aucune raison de le juger autrement. Est-ce que cette manière de parler de lui ne doit pas vous convaincre, ma chère madame Smith, qu’il m’est à tout autre égard très-indifférent ? Vous voyez que j’en parle avec calme ; et, sur ma parole, M. Elliot n’est rien de plus pour moi qu’un parent aimable, je ne dirai pas même un ami ; nous ne sommes point assez liés pour lui donner ce titre. Je ne nierai cependant pas qu’il a paru m’honorer d’une préférence dont je suis flattée, sans désirer qu’elle aille plus loin ; et s’il demandait positivement mon cœur ou ma main, ce qu’il n’a pas fait encore, l’un et l’autre lui seraient refusés. Je vous assure que M. Elliot n’a point la part que vous supposiez dans le plaisir que j’eus hier au concert ; ce n’est pas lui qui… »

Elle s’arrêta, en rougissant jusqu’au blanc des yeux d’avoir été entraînée à commencer une phrase qui voulait dire beaucoup ; mais moins peut-être n’aurait pas été suffisant. Madame Smith se croyait si sûre du mariage d’Alice avec M. Elliot, qu’il ne fallait pas moins, pour la persuader, que l’idée qu’elle aimât une autre personne. Elle n’en douta pas, mais ne dit rien et convint qu’on l’avait trompée. Alice, enchantée de n’avoir pas été comprise, témoigna son impatience de savoir comment madame Smith s’était imaginé qu’elle allait épouser M. Elliot, et qui lui en avait parlé : « Apprenez-moi, de grâce, lui dit-elle, qui vous a mis cette idée dans la tête ?

— Elle m’est venue d’abord, dit madame Smith, lorsque j’ai su qu’il était reçu chez votre père, et que vous étiez tous les jours ensemble ; il fallait bien, qu’un aimant très-fort l’eût attiré chez sir Walter, et que ce ne pouvait être que mon aimable Alice ; et je trouvai plus que probable qu’il fut payé de retour. Vous pouvez être sûre que toutes vos connaissances ont disposé de vous de la même manière ; mais moi, qui ne vois personne, je n’en ai entendu parler que depuis deux jours.

— Et qui vous en a parlé ?

— Vous avez remarqué sans doute la femme qui vous ouvrit la porte quand vous vîntes hier ?

— N’était-ce pas votre hôtesse ? J’étais pressée de vous voir, je ne fis aucune attention à elle. — C’était la sœur de mistriss Speed, mon humble amie, je vous en ai déjà parlé, mistriss Rooke ; elle avait depuis long-temps la plus grande curiosité de vous voir et fut enchantée d’en trouver l’occasion. Elle a quitté, depuis dimanche, la maison du colonel Wallis, sa femme étant rétablie, et c’est là qu’elle a entendu dire comme une chose positive que vous épousiez M. Elliot, et l’a appris de madame Wallis elle-même, qui le tenait de son mari, ami intime de M. Elliot : cela ne semblait pas être une autorité douteuse. Elle vint lundi passer une heure avec moi, et me raconta l’histoire entière…

— L’histoire entière ! répéta Alice en riant ; elle ne pouvait pas être bien longue. Mais à présent, chère amie, quoiqu’il n’y ait rien de vrai dans mes droits sur M. Elliot comme sa future, j’en ai peut-être encore un peu comme cousine favorite ; je serai trop heureuse de vous être utile, vous n’avez qu’à me diriger : dois-je lui dire que vous êtes à Bath ? Me chargez-vous de quelque message ?

— Non, je vous remercie ; non certainement, je ne vous chargerai de rien pour lui ; dans la chaleur du premier moment, et croyant ce qu’on m’avait assuré, je pouvais peut-être tâcher de vous intéresser à mes malheurs et de faire partager cet intérêt à votre époux ; mais actuellement, que le ciel me préserve de… Non, chère Alice, je sens toute l’étendue de votre bonté ; mais je n’ai plus rien à demander à M. Elliot. » Alice n’insista pas : « Ne m’avez-vous pas dit, reprit-elle, que vous aviez connu M. Elliot depuis plusieurs années ?

— Oui, je vous l’ai dit.

— Et le connaissiez-vous beaucoup ? Étiez-vous liée avec lui ?

— Intimement ; il était l’ami d’enfance de mon pauvre Smith ; je le voyais tous les jours.

— En vérité ! Dites-moi donc ce qu’il était alors ? J’ai grande envie d’apprendre quelque chose de la jeunesse de M. Elliot : je ne sais, mais je crois qu’il était bien différent de ce qu’il paraît être aujourd’hui.

— Je n’ai point vu M. Elliot les trois dernières années, » fut la réponse que madame Smith fit avec un air de réserve et de gravité tel, qu’il fut impossible à Alice d’aller plus loin sur ce sujet. Elle sentit qu’elle n’avait gagné qu’un plus vif désir d’apprendre ce qu’on ne voulait pas lui dire.

Toutes deux restèrent en silence, et madame Smith très-pensive ; après quelques minutes, elle prit la main de son amie : « Je vous demande pardon, ma chère miss Elliot, lui dit-elle de son ton de cordialité ordinaire ; je vous demande pardon de la sèche et courte réponse que je vous ai faite ; mais j’étais incertaine de ce qu’il fallait vous découvrir ou vous cacher, et j’ai voulu réfléchir un moment. Il y avait bien des choses à considérer ; on craint quelquefois d’être trop officieuse, de donner de mauvaises impressions, d’être la cause de quelque malheur ; même la douce surface des relations de famille est digne d’être ménagée, quoiqu’on sache que cette surface couvre peut-être un précipice. C’est la crainte d’un tel danger pour mon Alice qui m’a décidée ; je suis déterminée à vous montrer le danger qui vous menace peut-être, à vous faire connaître le caractère réel de M. Elliot. Quoique je sois sûre à présent que vous n’avez nulle intention de l’épouser, on ne sait ce qui peut arriver ; vous pourriez plus tard être entraînée, soit par les convenances de famille, soit par l’estime que vous dites avoir pour lui : entendez donc la vérité pendant qu’il en est temps encore. M. Elliot est un homme sans cœur et sans principes, hypocrite, trompeur, adroit ; il sait prendre l’apparence des vertus et n’en possède aucune ; c’est un égoïste qui n’aime que lui, qui, pour son intérêt, pourrait être capable de cruauté, de trahison, s’il était sûr de ne pas être découvert ; dénué de toute sensibilité, il abandonne sans compassion et sans remords ceux dont il a causé la ruine et le malheur ; car depuis long-temps il a étouffé la voix de sa conscience ; il est aussi incapable de justice que de pitié. Son cœur est noir, vide et glacé ! » Elle s’arrêta à cette vive exclamation d’Alice : « Dieu ! qu’entends-je ? serait-il possible qu’il existât un être tel que celui que vous venez de dépeindre, et que ce fût M. Elliot ? Non, c’est impossible, vous êtes dans l’erreur.

— Plût au ciel, répondit madame Smith, que ce fût une erreur ! mais j’ai trop appris à le connaître ! Mes expressions, trop fortes peut-être, vous ont effrayée ; on peut pardonner quelque chose à la colère d’une femme qu’il a plongée dans la détresse ; mais je veux essayer de me calmer, et de m’oublier moi-même ; je veux seulement vous dire sur quoi je l’ai jugé : les faits parleront. Hélas ! pendant long-temps j’aurais, comme vous, repoussé toute idée contraire à l’estime, à l’amitié que j’avais pour lui ; jamais personne n’a mieux su cacher le vice sous des dehors séduisans. Il était l’ami intime de mon mari, qui se fiait entièrement à lui, l’aimait tendrement, et le croyait aussi bon, aussi honnête homme que lui. Il me le présenta, lors de mon mariage, comme l’être qu’il aimait le mieux après moi ; je chérissais trop mon cher Smith pour ne pas partager ses sentimens, et son ami devint aussi le mien, d’autant plus que je le trouvais agréable, gai, complaisant. À dix-neuf ans, on ne réfléchit pas beaucoup : M. Elliot me paraissait aussi loyal, aussi franc que les autres hommes, et beaucoup plus aimable ; mon mari ne pouvait se passer de lui, et nous étions tous les jours ensemble.

» Nous vivions à Londres sur le plus haut ton ; M. Smith était riche, aimait le monde, le plaisir, et tenait une très-bonne maison. M. Elliot n’était pas dans des circonstances aussi heureuses : il était pauvre, habitait une petite chambre au Temple, où il étudiait le droit, et il aurait eu peine à soutenir l’apparence d’un bon gentilhomme, s’il n’avait pas eu les secours de son ami. Mon Charles avait le cœur le plus sensible et le plus généreux ; sa maison, sa table, sa bourse, étaient à son ami comme à lui ; il aurait partagé avec M. Elliot jusqu’à son dernier schelling, et je sais qu’il lui a avancé des sommes considérables, qui n’ont jamais été remboursées. Comme il ne prenait avec M. Smith aucune précaution, il a été facile à M. Elliot de les garder. Il avait aussi une adresse singulière, que nous appelions du bonheur : dès qu’il courait un bruit, une nouvelle, il n’épargnait ni soins ni démarches pour découvrir ce qu’il y avait de vrai ou de faux ; quand il était à-peu-près sûr de son fait, il trouvait le moyen de se faire apprendre la chose ou par son ami ou devant lui, et lui proposait alors un pari pour ou contre, suivant ce qu’il avait appris. M. Smith acceptait toujours ; outre qu’il aimait à parier, il se disait : « Si Elliot gagne dix ou douze guinées, cela n’est rien pour moi et beaucoup pour lui ; et s’il perd, nous l’ajouterons à ce qu’il me doit déjà. » Insensiblement l’argent de mon mari passait dans la poche de M. Elliot.

— Pardon si je vous interromps ! dit Alice, qui écoutait à peine ce qui lui causait un chagrin réel ; le temps dont vous parlez doit être, ce me semble, à-peu-près celui où M. Elliot fit la connaissance de mon père et de ma sœur ? Je ne l’ai point connu moi-même alors ; mais j’ai souvent entendu sir Walter et Elisabeth parler de lui en bien d’abord, et puis en mal. Il est sûr qu’il y a eu quelque chose de singulier dans sa conduite envers eux, et dans les circonstances de son mariage, que je ne puis concilier avec sa conduite actuelle ; il semble que ce soient deux êtres complètement différens.

— Non, non, c’est toujours le même, agissant autrement qu’il ne pense, et n’ayant que des vues intéressées : je sais tout, je vous dirai tout. Il avait été présenté à sir Walter et à miss Elisabeth avant que je le connusse, mais il m’en a souvent parlé ; je savais qu’il était invité à aller à Kellinch-Hall, et qu’il ne s’y rendit pas ; il entrait dans ses vues de ne point répondre aux avances de son parent. Je puis satisfaire votre curiosité sur tout ce qui le concerne ; il me confiait ses plans, ses projets, ses espérances. Je ne connaissais point la jeune personne à laquelle il pensait ; elle était d’un rang trop inférieur au nôtre ; mais je l’ai vue, quand elle a été madame Elliot, jusqu’aux dernières années de sa vie ; je puis donc répondre à toutes les questions que vous voudrez me faire.

— Aucune, dit Alice ; je n’ai rien à vous demander de particulier sur elle ; j’ai toujours entendu dire que cette union n’avait pas été heureuse ; d’après ce que vous me dites sur le caractère de M. Elliot, je soupçonne que les torts étaient de son côté, et cela m’est assez égal ; mais j’aimerais à savoir pourquoi il a traité aussi légèrement la connaissance de mon père, du chef de sa famille, qui était très-bien disposé en sa faveur. Il était jeune, sans fortune ; la protection et l’amitié de son unique parent devaient alors le flatter : par quel motif M. Elliot a-t-il fui sir Walter ?

— M. Elliot, répliqua madame Smith, avait, à cette période de sa vie, un seul objet en vue, celui de faire sa fortune d’une manière plus prompte que par l’étude des lois. Il était décidé à chercher une héritière, à lui tourner la tête et à la forcer de l’épouser. Je sais qu’il croyait que les prévenances et les invitations de sir Walter avaient pour but de marier son héritier présomptif avec sa fille aînée, et cette union ne répondait point à ses projets de richesse et d’indépendance. Sir Walter n’avait guère que sa terre, qui devait revenir à son cousin, qu’il fût son gendre ou non : voilà, je puis vous l’assurer, son seul motif ; il me le dit alors ; et quoique votre sœur Elisabeth fût très-belle, elle ne fit nulle impression sur son cœur. Jusqu’à présent je vous avoue que j’avais cru M. Elliot incapable d’un sentiment tendre, son cœur de glace n’en est pas susceptible ; et s’il a vraiment de l’amour pour vous, ce dont je doute encore, c’est un miracle qui vous était réservé ; mais jamais il n’a rien senti pour miss Elisabeth. Je connaissais ses plus secrètes pensées ; et quoique j’y trouvasse bien des choses à blâmer, quoique je fusse fâchée qu’il ne pensât jamais qu’à l’argent, et ne formât d’autre projet de bonheur que d’être riche, je l’excusais : il avait encore deux puissans attraits pour moi ; il était l’ami intime de mon mari, et il s’appelait Elliot, comme ma chère Alice, que j’avais laissée à Bath avec tant de regret ; il me semblait qu’en étant l’amie de votre cousin je ne vous avais pas perdue : je puis vous assurer que ce nom chéri voilait ses défauts à mes yeux, et prolongeait ma prévention en sa faveur. »

Alice serra la main de son amie avec un air d’émotion et de surprise. — Je vois dans vos yeux ce que vous pensez, chère Alice ; vous avez dû vous croire oubliée d’une personne qui ne vous écrivait jamais, et, je vous le jure, vous étiez toujours présente à mes pensées : j’eus d’abord la crainte que mes lettres ne fussent lues par lady Russel, qui s’était emparée de vous ; puis le torrent du monde et de la dissipation m’entraîna pendant quelques années ; vint ensuite l’époque de nos malheurs, dont je n’aurais pas voulu vous instruire ; mais enfin je vous ai retrouvée, et croyez que je n’ai jamais oublié ma jeune amie. J’écoutais M. Elliot avec le plus grand plaisir quand il me parlait de la belle et fière Elisabeth ; car je pensais alors à ma jolie et douce Alice.

— Peut-être, s’écria cette dernière, frappée tout-à-coup d’une idée, peut-être avez-vous parlé quelquefois de moi à M. Elliot ? — Souvent, très-souvent ; j’étais fière de mon amie, et je ne cessais de lui dire combien vous étiez différente de… Ah ! oui, je vous ai plus d’une fois peinte à lui avec la chaleur de la vérité et de l’amitié.

— Ceci m’explique, reprit Alice, quelque chose que M. Elliot me dit hier au soir : il m’assurait qu’il me connaissait depuis long-temps, et qu’on lui avait beaucoup parlé de moi ; je ne pouvais comprendre qui c’était. Ah ! combien l’imagination s’égare quand il est question de soi-même ! et combien je m’étais trompée ! Mais je vous ai interrompue. M. Elliot s’est donc marié entièrement pour avoir de la fortune ? C’est sans doute cela qui vous ouvrit les yeux sur ce que son caractère avait d’odieux ? »

Madame Smith hésita un peu à répondre ; enfin elle dit : « Non, ce n’est pas cela ; je connaissais depuis long-temps son but ; il m’avait accoutumée à cette idée, qui est plus générale qu’on ne pense. Quand on vit dans le monde, on ne voit autre chose que des mariages d’argent, et c’est trop commun pour qu’on en soit frappé. J’étais très-jeune ; et, dans une société où l’on n’avait d’autre idée que de s’amuser et se procurer toutes les jouissances du luxe, de la mode, d’une table recherchée et de tous les plaisirs ruineux, je trouvais très-naturel que notre ami Elliot désirât pouvoir mener la même vie. Je pense à présent bien différemment, le temps, les maladies, le malheur, m’ont donné, grâce au ciel, d’autres notions ; mais il faut que j’avoue que je ne vis rien de répréhensible dans le mariage de M. Elliot : sa femme était immensément riche, jolie, bien élevée.

— Mais n’était-elle pas d’une basse naissance ?

— Oui. Je lui représentai sa mésalliance, le chagrin de sa famille, il en rit, et me dit que l’argent était le plus beau titre de noblesse et le seul dont il fit cas : un coffre bien rempli valait beaucoup plus à ses yeux que de vieux parchemins, et la colère de sir Walter et l’indignation de la fière Elisabeth l’amusaient extrêmement.

— Ils furent en effet très-indignés, dit Alice, et je ne croyais pas qu’on pût jamais lui pardonner ; mais le colonel Wallis a présenté cette union sous un jour si favorable, que mon père l’a presque approuvée.

— Vraiment ! Il n’a pas dit, sans doute que madame Elliot était la petite-fille d’un boucher et la fille d’un marchand de bœufs ? Je crois qu’alors le noble sang Elliot se serait révolté ; mais il est vrai qu’elle était belle. Elle avait été fort bien élevée ; son père, n’ayant que cette fille, ne négligea rien pour son éducation, dans l’espoir de la marier dans une classe plus relevée. M. Elliot, l’ayant appris, chercha les occasions de la voir, de lui faire la cour ; il réussit bientôt à s’en faire aimer passionnément, et ne trouva nulle difficulté à obtenir sa main. L’espoir de voir un jour sa fille lady Elliot fit passer le père sur la pauvreté de son gendre. Celui-ci, avant de s’engager, eut soin de s’assurer que la dot et la fortune étaient assez considérables pour le faire passer sur la naissance. Il me paraît qu’il a changé d’idée à présent, et qu’il attache plus de prix à la noblesse et au titre de baronnet qu’il ne le faisait alors ; je lui ai souvent entendu dire que, s’il pouvait vendre sa baronnie future, armes, devises et livrée pour cinquante guinées, il n’hésiterait pas à y renoncer. Mais je ne veux pas vous répéter tout ce que j’ai entendu sur ce sujet, j’aime mieux vous donner la preuve que mes assertions sont vraies.

— Je n’en doute pas, dit Alice ; vous ne m’avez rien dit de contradictoire à l’opinion que j’avais alors de M. Elliot ; ce n’est que la confirmation de ce que j’entendais dire tous les jours à Kellinch-Hall ; mais je serais curieuse de savoir pourquoi il pense à présent si différemment ?

— Je vous le dirai, je vous l’expliquerai, mais auparavant, pour ma propre satisfaction, ayez la bonté d’aller vous-même dans mon cabinet, et de me apporter une petite cassette marquetée, que vous trouverez sur une étagère, près de mon lit. »

Alice fit ce que son amie désirait ; la cassette fut apportée et placée devant madame Smith, qui l’ouvrit en soupirant.

« Elle renferme les papiers de mon mari, dit-elle en essuyant une larme ; c’est une bien petite portion de ceux que j’ai eus à lire et à brûler quand je l’eus perdu. Voici des lettres qu’il avait reçues, avant notre mariage, de divers individus, et il y en a plusieurs de M. Elliot : je les ai conservées, je ne sais pourquoi, comme des preuves de l’amitié qui subsistait entre lui et mon mari, et de ce que ce dernier faisait pour lui ; à présent j’ai un autre motif pour être charmée de les avoir gardées. » Elle en ouvrit plusieurs au hasard, et en trouva une de M. Elliot, qu’elle lut à haute voix ; elle était adressée à Charles Smith, à Tumbridge, datée de Londres en juillet 1803 : elle était ainsi conçue :

« Mon cher Smith, j’ai reçu votre lettre et ce qu’elle contenait ; votre bonté me confond : plût au ciel qu’il y eût beaucoup de cœurs comme le vôtre ! Mais depuis vingt-trois ans que je suis au monde, je n’en ai rencontré aucun qu’on pût lui comparer. Je tirai hier la somme que vous m’indiquez. Un temps viendra, j’espère, où je pourrai m’acquitter, et faire pour d’autres pauvres diables ce que vous faites pour votre ami ; j’en chercherai les moyens et je les trouverai. En attendant, félicitez-moi ; je suis débarrassé de sir Walter et de sa fille, ils sont retournés à Kellinch et m’ont fait presque jurer d’aller les visiter cet été ; mais ma première entrée à Kellinch sera à titre de possesseur de ce domaine, et la belle Elisabeth n’aura pas le bonheur de voir son cher cousin avant cet heureux moment, et il sera marié avec quelque riche héritière. Le baronnet, qui se croit encore jeune et beau comme Adonis, pourrait bien me jouer le tour de se remarier et d’avoir un fils ; il est assez fou pour cela, et un bon mariage est plus sûr pour moi ; enfin j’y gagnerai d’être débarrassé des persécutions de sa fille : elle ne comprend pas sans doute que je puisse résister à ses charmes ; mais Vénus même, pauvre et sans esprit, serait laide à mes yeux. Sir Walter a beaucoup vieilli depuis la dernière année, et n’en est que plus ridicule, avec ses prétentions de beauté.

» Je voudrais m’appeler autrement qu’Elliot, ce nom seul m’ennuie à la mort ; du moins n’ai-je pas celui de Walter, et sir William Elliot saura faire oublier sir Walter Elliot, mais je ne voudrais pas de son titre à la charge de lui ressembler, j’aimerais mieux rester toute ma vie

» Votre très-humble et reconnaissant ami,
» William Elliot. »


Une telle lettre ne pouvait être lue sans indigner Alice, qui aimait et respectait son père ; elle rougit de colère et garda le silence. Madame Smith s’en aperçut, et lui dit : « Je vois que le style de cette lettre vous affecte ; il manque, il est vrai, de respect au plus haut point aux parens qu’il devait honorer ; j’avais oublié les termes dont il s’était servi, mais je me rappelais confusément ce dont il était question : ceci vous montre l’homme. Remarquez aussi ses protestations d’amitié pour mon mari, et sa reconnaissance, aussi fausse l’une que l’autre : peut-on rien de plus fort contre lui que cette lettre ?

Alice ne voulut pas exprimer à quel point elle était choquée d’entendre de telles expressions contre sir Walter : elle sentait que, si elle donnait l’essor à ce qu’elle éprouvait, elle irait peut-être trop loin ; elle fut obligée de se rappeler que la lecture de cette lettre était une violation des lois de l’honneur ; que personne ne pouvait être jugé par de tels témoignages ; qu’aucune correspondance privée ne devait être mise sous les yeux des autres ; que ce qu’on écrit à un ami est sacré, plus encore peut-être lorsque cet ami n’existe plus, et ne peut motiver une telle indiscrétion : le premier devoir des gens entre les mains desquels tombent des lettres adressées aux personnes que la mort a frappées est de les anéantir : qui oserait, sans cette loi suprême de la conscience et de la délicatesse, confier à un ami ses pensées les plus secrètes ? Ces réflexions la calmèrent un peu : elle prit la lettre, que madame Smith avait posée sur la table, la déchira, et jeta les morceaux au feu. « Je vous remercie, dit-elle en même temps, de m’avoir montré une preuve aussi convaincante de tout ce que vous m’avez dit ; il a du en coûter à vos principes, et, pour n’en être plus tentée, brûlez toutes celles qui sont dans cette cassette. Quand M. Elliot écrivait à M. Smith, il ne s’imaginait guère que vous et moi les lirions un jour ; mais, puisqu’il pensait ainsi, qu’est-ce qui a pu l’engager à se rapprocher de nous ?

— Je puis vous le dire encore, s’écria madame Smith en souriant ; mais ne le devinez-vous pas ?

— Je vous comprends, répondit Alice en souriant aussi ; mais je puis vous prouver ; à mon tour, que vous vous trompez ; cependant expliquez-moi votre idée.

— Ce n’est point une idée, ma chère ; écoutez-moi. Je vous ai montré M. Elliot dans sa jeunesse, je veux aussi vous le montrer tel qu’il est aujourd’hui. Je ne puis, il est vrai, vous donner des preuves écrites, mais une attestation positive. M. Elliot n’est pas un hypocrite maintenant ; il désire vous épouser ; ses attentions pour vous sont sincères ; et, pour la première fois de sa vie, il ne trompe pas ; j’en ai pour garant, ma chère Alice, le témoignage du colonel Wallis.

— Le colonel Wallis ! Le connaissez-vous ?

— Non pas personnellement, et mes informations ne sont pas tout-à-fait aussi directes, mais n’en sont pas moins sûres ; il n’est pas besoin d’être à la source d’une rivière pour être convaincu qu’elle existe, lorsqu’on la voit couler ; et voici comment ceci a coulé dans mon oreille, et coule à présent dans la vôtre. M. Elliot n’a rien de caché pour le colonel Wallis, le colonel Wallis n’a rien de caché pour sa jolie petite femme ; celle-ci, causeuse, étourdie, n’ayant, pendant sa couche, personne avec qui jaser que sa garde, lui contait tout ce que son mari lui disait, et ma bonne amie Rooke, sachant combien je m’intéresse à vous, m’a dit tous les secrets qu’elle lui a confiés. C’est lundi au soir qu’elle me raconta cela ; et, comme elle ne m’a jamais menti et qu’elle n’y a nul intérêt, je ne doute point de la vérité de ce discours.

— Ma chère Smith, dit Alice en souriant, je puis vous assurer, moi, que votre autorité est très-mal instruite. Ce n’est point pour moi, ni dans l’idée de m’épouser, que M. Elliot s’est réconcilié avec mon père ; il venait chez sir Walter long-temps avant mon arrivée à Bath, et il ne me connaissait pas : vous voyez donc, ma chère madame Smith, que ses sentimens actuels ne peuvent m’expliquer le passé.

— Je sais fort bien ce que vous dites là, mais…

— En vérité, interrompit Alice, vous ne pensez pas que je croie implicitement ce que vous avez appris de cette manière ; les faits, les opinions, les propos qui passent par tant de bouches, sont toujours altérés par l’étourderie de l’une, par l’ignorance de l’autre, par la prévention d’une troisième, et la ligne droite de la vérité dévie souvent lorsque tant de personnes se mêlent de la tracer.

— Je vous supplie seulement de m’entendre, dit madame Smith vivement ; vous douterez après de tout ce que vous voudrez. Personne ne suppose que c’est pour vous qu’il est venu à Bath, qu’il s’est réconcilié avec votre père ; il vous avait vue, il est vrai, une fois, et vous avait admirée, sans savoir qui vous étiez : est-ce vrai cela ? Mon historienne est-elle encore mal instruite ? Vous a-t-il vue quelque part cet automne sans se douter que c’était vous ? — Oui, à Lyme, où le hasard nous fit rencontrer ; je sus son nom, mais il ignora le mien.

— Eh bien ! continua madame Smith d’un air triomphant, ajoutez un peu plus de foi aux discours de mon amie Rooke. M. Elliot vous vit à Lyme ; vous lui plûtes tellement, qu’il fut enchanté de vous retrouver chez votre père à Camben-Place ; d’apprendre que vous étiez Alice Elliot ; et, dès ce moment, ses assiduités dans votre famille eurent un noble motif. »

Alice frémit. Son premier motif était-il Elisabeth ? lui aurait-elle enlevé cette conquête ?

Madame Smith la rassura bientôt. — « Oui, lui dit-elle, il avait un motif aussi fort peut-être pour lui que l’amour, son intérêt ; je crains de vous l’apprendre, de vous donner une inquiétude que vous n’avez pas encore ; je vous prie au moins, s’il y a dans cette histoire quelque chose de faux ou d’improbable, de m’avertir à l’instant. Ce motif regardait donc l’amie de votre sœur, cette veuve qui, à ce que vous m’avez dit, vint avec sir Walter et miss Elliot, qui est encore chez eux ; on dit qu’elle est assez belle femme, adroite, insinuante, flatteuse ; qu’elle est pauvre, et qu’elle a le goût du monde. Sa situation, ses manières, son caractère, ont donné l’idée générale, parmi les connaissances de sir Walter, qu’elle avait grande envie de devenir lady Elliot, et qu’elle n’est pas loin d’y parvenir : on s’étonne que miss Elisabeth soit aveugle sur un tel danger, et la garde aussi long-temps près d’elle. »

Ici, madame Smith s’arrêta un moment en regardant Alice, qui, persuadée depuis long-temps de ce danger, n’avait pas un mot à dire ; son amie continua.

« Si votre sœur ferme les yeux sur le danger qui la menace, votre cousin a les siens bien ouverts. Long-temps avant votre retour, son ami Wallis l’en avait averti, et, quand M. Elliot passa à Bath, en revenant de Lyme, il lui dit qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour empêcher sir Walter d’épouser madame Clay. M. Elliot fut très-effrayé ; il sentait alors que le titre de baronnet et la possession d’une belle terre avaient bien leur mérite. Ayant depuis long-temps plus d’argent qu’il n’en pouvait dépenser, il a tourné ses vues sur le titre de sir Walter. J’avais déjà remarqué ce changement dans ses idées avant que notre liaison eût cessé, et depuis qu’il était devenu riche ; car plus on a, plus on veut avoir. Je vous assure qu’il ne peut supporter l’idée de n’être pas sir William Elliot, seigneur de Kellinch-Hall. Le seul moyen qui se présenta à lui pour prévenir ce malheur fut de venir s’établir à Bath ; de faire tout ce qui dépendrait de lui pour renouveler connaissance avec son parent, et de se faire pardonner ses torts précédens : une fois réintégré dans ses bonnes grâces, il lui paraissait facile de déjouer les projets de madame Clay. Tout fut arrangé entre les deux amis, et le colonel Wallis lui promit de lui aider en tout ce qu’il pourrait : son rôle fut de préparer la réconciliation. Il se fit donc présenter chez votre père, amena tout naturellement la conversation sur M. Elliot, son ami, un homme charmant, essentiel : il justifia son mariage, rejeta toute sa conduite passée sur l’amour passionné qu’il avait déjà pour sa femme quand sir Walter fit sa connaissance, et assura que le seul désir de son ami était de reconquérir l’estime et l’amitié de son aimable et respectable parent ; le colonel prépara si bien les voies et les esprits, que lorsque M. Elliot arriva, il trouva tout disposé en sa faveur, et fut reçu chez sir Walter comme un parent et un ami. Il put observer la belle veuve et déjouer ses plans : son unique occupation, avant votre arrivée, était de surveiller sir Walter et madame Clay ; il ne quitta plus votre maison ; il y entrait à toutes les heures sans se faire annoncer. Mais qu’est-il besoin d’entrer dans plus de détails ? Vous pouvez imaginer tout ce qu’un homme profondément artificieux et intéressé peut faire, et vous rappeler à présent ce dont vous avez été témoin : vous avez ajouté un nouveau motif à ses visites ; mais le premier subsiste encore, il ne le perdra pas de vue qu’il n’ait réussi dans ses projets.

— J’avoue, dit Alice, que vous ne m’avez rien dit qui ne s’accorde avec ce que j’ai déjà pensé. Je craindrais beaucoup sans doute de voir madame Clay remplacer mon excellente et digne mère, et par d’autres motifs que l’intérêt propre ; je suis donc d’accord avec M. Elliot pour désirer d’éloigner cette femme, mais il faut s’en tenir au désir de la séparer de sir Walter. Il y a quelque chose de révoltant dans les manœuvres de M. Elliot ; sa trahison, sa duplicité, son égoïsme… Je me rappelle, en effet, ses attentions recherchées pour cette même femme qu’il hait et méprise, car il me l’a dit à moi-même ; ses politesses pour elle ont sans doute pour but de pénétrer ses secrètes pensées, de savoir où elle en est, afin de la trahir plus sûrement. J’ai horreur de cette conduite, mais je n’en suis pas surprise ; j’ai toujours pensé qu’il avait quelque motif caché. J’aimerais cependant assez à connaître son opinion sur la probabilité de l’événement qu’il redoute, à savoir s’il croit le danger augmenté ou diminué.

— Diminué, à ce qu’on m’assure, répliqua madame Smith : il pense que madame Clay le craint, qu’elle voit qu’il l’a pénétrée, et qu’elle n’ose avancer ses affaires comme en son absence ; mais comme il faudra bien qu’il s’absente une fois, je ne conçois pas comment il peut être rassuré tant qu’elle conservera son influence sur sir Walter et sur miss Elisabeth ; il serait prudent d’ouvrir les yeux à votre sœur ; cela du moins est permis.

— Je l’ai essayé, dit Alice, et sans succès.

— Madame Wallis avait une plaisante idée, dit en riant madame Smith ; c’était de mettre, dans les articles de votre contrat de mariage avec M. Elliot, que votre père s’engageait à ne pas épouser madame Clay ; c’était digne de cette petite folle, et ma bonne Rooke en sentit toute l’absurdité. — Si l’on ne peut l’en empêcher, dit Alice, qu’en épousant M. Elliot, madame Clay deviendra bien sûrement ma belle-mère. Je suis bien aise de savoir tout cela : il me sera pénible de me trouver avec M. Elliot ; mais du moins je sais à quoi m’en tenir, ma conduite est tracée. M. Elliot est évidemment un homme faux, intéressé, méchant, qui n’a jamais eu d’autre principe, d’autre guide que son propre intérêt, je le connais assez pour le juger ainsi ; mais cependant je ne sais encore de lui que ce qui concerne ma famille, je voudrais aussi connaître ses torts envers vous, savoir ce qui vous a détachée de lui, puisque ce n’est pas son mariage.

— Ce fut d’abord, répondit madame Smith, sa conduite avec sa femme. Elle ne tarda pas à voir, par ses procédés, qu’il ne l’avait jamais aimée ; il la traitait avec une hauteur révoltante, sans égard pour ses parens, dont il ne parlait qu’avec mépris ; il lui défendait de les voir et ne les voyait jamais lui-même, n’ayant aucune attention, aucune indulgence pour sa jeunesse et son peu d’expérience dans le grand monde, il l’accablait de reproches, d’humiliations. J’ai vu par degrés dépérir cette jeune femme, victime de l’indifférence et de la dureté de son mari. Je lui parlai de ses torts avec la chaleur de l’amitié, il reçut mes remontrances en silence, et ne me donna pas l’occasion de les renouveler : je ne le vis plus seul. Son intimité avec mon mari continuait ; depuis que M. Elliot était riche, il entraînait son ami dans des dépenses excessives, et que ne permettait pas notre fortune. Celle de M. Elliot augmenta considérablement par la mort de son beau-père. Il se donnait toutes les jouissances possibles, tous les plaisirs qui flattaient ses goûts et sa vanité, mais il calculait trop bien ; il était trop peu généreux pour déranger ses affaires. Il commençait à s’enrichir lorsque son ami commençait à se ruiner sans vouloir en convenir ni se restreindre, et M. Elliot, loin de le retenir, l’encourageait soit par ses conseils, soit par son exemple, et le conduisit enfin à sa perte. Mon mari, ainsi que tous les gens bons et faciles, se laissait entièrement dominer par M. Elliot et ne savait rien lui refuser. Dès sa jeunesse, il avait eu la poitrine faible, sa santé aurait demandé des ménagemens, votre cousin, qui le connaissait depuis son enfance, le savait très-bien ; mais, loin de le ménager, il l’entraînait dans des parties de chasse, des courses, où souvent même il l’envoyait pour lui quand il ne lui convenait pas d’y aller. Ce fut à la suite d’une course forcée qu’il fit pour son ami par un temps très-rigoureux, qu’il tomba malade et mourut sans connaître lui-même à fond le triste état de ses affaires et sans se défier de l’amitié de M. Elliot. Avec une confiance qui prouvait mieux sa sensibilité que son jugement, il l’avait nommé son exécuteur testamentaire. M. Elliot refusa, en disant que la succession était trop embrouillée et qu’il n’avait pas le temps de s’en occuper. Les difficultés et la gène que ce refus m’occasionna, jointes au chagrin d’avoir perdu l’époux que je chérissais, altérèrent ma santé, et me réduisirent à l’état où je suis actuellement ; pauvre, infirme, sans secours, je ne puis accuser de ma détresse que celui que j’ai cru longtemps mon ami.

Ce triste récit avait rouvert les plaies du cœur de madame Smith, et ranimé son indignation contre M. Elliot ; Alice la partageait au plus haut degré. Jusqu’alors elle n’avait pu croire qu’il existât un homme aussi dénué de tout sentiment, aussi profondément dépravé ; et cet homme était son parent, eût été son mari peut-être, si Wentworth n’avait pas uniquement rempli son cœur. Cette réflexion redoubla sa haine pour l’un et son amour pour l’autre, il lui semblait qu’elle devait de la reconnaissance à Wentworth pour l’avoir préservée d’un tel malheur. Pendant que, la tête appuyée sur sa main, elle rêvait, en silence, madame Smith cherchait dans sa cassette les réponses que M. Elliot avait faites à ses sollicitations réitérées ; elle exigea qu’Alice les parcourût, et son profond mépris pour celui qui les avait écrites s’accrut encore. Toutes prouvaient sa ferme résolution de n’être d’aucun secours à la veuve de son ami, pas même par ses conseils : « Ce serait, disait-il, se donner une peine inutile ; et, sous une froide politesse, son insensibilité, sa dureté, son indifférence sur la triste situation de madame Smith perçaient à chaque phrase ; c’était le comble de l’ingratitude et de l’inhumanité : il semblait à Alice qu’elle lui aurait plutôt pardonné un crime que cette longue suite de mauvais procédés, de fausseté et d’hypocrisie. Son amie, qui, pour la première fois, soulageait son cœur sur ce sujet, ne se lassait pas de lui raconter des particularités, des détails sur les scènes les plus révoltantes. Ces récits déchiraient le cœur de la sensible Alice ; mais elle n’avait pas le courage d’imposer silence à son amie ; elle l’écoutait, et comprenait si bien l’espèce de soulagement que madame Smith éprouvait en parlant de ses peines à quelqu’un qui les sentait, qu’elle était surprise de son calme habituel.

Dans ce qu’elle racontait se trouva naturellement ce que la veuve voulait obtenir de M. Elliot par l’influence d’Alice, et c’était ce qui lui donnait le plus d’irritation. Elle avait de fortes raisons pour croire qu’une propriété que M. Smith avait dans les Indes orientales, mise en séquestre lors de ses embarras d’argent, devait être libérée ; et cette propriété, sans être considérable, suffisait pour la faire vivre commodément ; mais elle ne savait qui employer dans un pays si éloigné. M. Elliot ne voulait l’aider en rien, et ne répondait plus même à ses lettres. Que pouvait-elle par elle-même ? Son état de maladie l’empêchait d’agir, et l’argent lui manquait pour remettre ses intérêts à des gens de loi. Madame Smith n’avait aucun parent pour l’assister de ses conseils. La profonde retraite où elle avait vécu depuis la mort de son mari, sa pauvreté, ne lui avaient pas permis d’avoir des amis dévoués ; et le seul qui aurait dû l’être s’y refusait impitoyablement. C’était un surcroît à sa misère de sentir qu’elle pourrait être à son aise, si on se donnait pour cela la moindre peine, et de craindre encore que le temps qui s’écoulait n’anéantît ses droits ; cet état était trop dur à supporter ! Croyant fermement que le mariage d’Alice et de M. Elliot était conclu, elle avait espéré d’obtenir quelque chose par ce moyen. Mais les obstacles qu’Alice apportait à cet engagement changèrent la face des choses ; elle perdait l’espoir de recouvrer une partie de sa fortune ; mais elle ne songea pas à la regretter, et fut heureuse de ce que sa chère Alice n’épousait point M. Elliot, qu’elle venait de lui faire connaître. C’est ce qu’elle répondit à son amie, qui lui reprochait avec douceur d’avoir parlé avantageusement de M. Elliot au commencement de leur entretien.

« Rappelez-vous mes éloges, lui dit madame Smith ; je ne vous ai parlé que de sa figure et de son esprit ; je regardais votre mariage avec lui comme certain ; je ne devais pas plus vous parler contre lui que s’il eut déjà été votre propre mari. Mon cœur saignait pour vous quand je vous parlais de bonheur ; cependant j’osais croire qu’avec une femme telle que vous il y avait encore de l’espoir. Il était impossible qu’en vivant près d’Alice il ne sentît enfin l’empire, le charme de la vertu ; déjà il avait su vous apprécier et vous aimer. Sa première femme, quoiqu’elle eût reçu une éducation passable, se ressentait de son extraction ; elle ne lui inspirait aucun respect ; jamais il ne l’avait aimée. J’espérais que votre sort serait différent ; et si mon Alice, séduite par son extérieur agréable et par son esprit, s’était attachée à lui, comme je n’en doutais pas, devais-je déchirer son cœur sans espoir de guérir ses blessures ? Mais avec quelle joie, chère Alice, j’ai appris que ce cœur si pur ne serait jamais à lui ! Alors il était de mon devoir de vous le faire connaître. »

Alice frémit de l’idée qu’elle aurait pu être entraînée à l’épouser ; ne pouvait-elle pas y être encore engagée par lady Russel, qui avait une si haute opinion de lui ? Elle le dit à madame Smith, en lui demandant la permission de tout découvrir à sa protectrice. « Quoi ! s’écria madame Smith, la sage, la prudente lady Russel est prévenue pour M. Elliot ! Je ne veux pas d’autre preuve de son hypocrisie, de son talent à se montrer si-différent de ce qu’il est, quand son intérêt est en jeu ; et ici il y est doublement : elle employait sur vous son influence, et voulait récompenser la docilité de son élève chérie en la faisant son héritière. Je suis bien sûre que c’était le calcul de M. Elliot. Mais il sera trompé cette fois, et vous allez lever le masque qui le cache aux yeux de lady Russel.

— Il y a bien assez de la vérité pour la détromper, dit Alice ; je n’aurai pas besoin de suppositions. »

La matinée était très-avancée ; Alice prit congé de son amie, en la remerciant encore de son entière confiance, et rentra chez elle, impatiente de voir lady Russel, et de lui raconter ce qu’elle avait appris de son cousin Elliot.