Mozilla.svg

La Famille Elliot/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. 68-84).


CHAPITRE V.


Tout allait bien au gré de lady Russel, lorsqu’elle apprit que l’un des principaux motifs qui l’avait fait insister pour que sir Walter se retirât à Bath avec sa famille, celui de rompre la liaison d’Elisabeth avec mistriss Clay, ne réalisait point son espérance. Elisabeth ayant engagé son amie à l’accompagner pour la guider et l’aider dans l’arrangement de sa maison, lady Russel en fut à-la-fois surprise, affligée, courroucée, indignée : Alice, la propre sœur d’Elisabeth, dont le goût était parfait, avait été repoussée comme n’étant propre à rien, et une étrangère d’une naissance obscure lui était préférée ! cet affront fait à sa favorite aggrava beaucoup la peine que lui donnait cette liaison inconvenante.

Alice, qui était accoutumée aux procédés de sa famille, s’en étonna moins ; mais elle sentit l’imprudence d’un tel arrangement plus vivement même que lady Russel ; elle avait beaucoup plus de tact pour pénétrer dans le cœur humain, et connaître à fond ceux avec qui elle vivait ; elle observait avec calme, avec réflexion, et se trompait rarement, d’après le caractère de son père et celui de mistriss Clay ; elle vit le plus grand danger à leur rapprochement journalier, et à l’intimité qui allait s’établir entre sir Walter et la jeune veuve. Il était évident qu’un mariage avec le baronnet était l’unique but de toutes les flatteries de mistriss Clay : jusqu’à ce moment, sir Walter n’avait pas le moindre penchant pour elle, et plaisantait continuellement sur quelques défauts dans l’ensemble de sa figure, qui était bien loin de l’idéal de la beauté que sir Walter exigeait d’une femme et même d’un homme, et qu’il ne trouvait guère que dans son miroir, ou dans les traits de sa fille Elisabeth. Mistriss Clay avait des rousseurs qui gâtaient son teint ; ses dents saines, mais mal rangées, étaient trop en avant ; sa main était grosse, et pas assez blanche : mais elle était jeune ; et, malgré ces petits désavantages, elle avait ce je ne sais quoi, plus dangereux que la beauté : des yeux très-expressifs, un ardent désir de plaire, assez d’adresse dans l’esprit pour en saisir tous les moyens, et pas assez de délicatesse pour ne pas profiter de tous. Déjà sir Walter ne pouvait se passer de son entretien, à-la-fois animé et flatteur ; et souvent, pour l’écouter, il avait fermé le livre du baronnetage : enfin, Alice trouva le danger si pressant, qu’elle se crut obligée d’en parler à sa sœur. Elle avait peu d’espoir de succès. Elisabeth ne faisait jamais nulle attention à ce que disait Alice ; mais, comme dans le cas d’un tel événement, c’est elle qui en aurait le plus souffert, Alice ne voulait pas qu’elle pût lui reprocher de ne lui avoir point ouvert les yeux.

Elle parla donc ; et comme elle l’avait prévu, la hautaine Elisabeth en parut offensée, elle ne pouvait concevoir comment un aussi absurde soupçon pouvait entrer dans la pensée ; elle en était indignée, et répondait parfaitement de son père et de son amie, qu’elle connaissait mieux que personne.

« Mistriss Clay, dit-elle vivement, est trop honorée de ce titre pour porter ses pensées plus loin ; elle n’oubliera jamais qui elle est et qui nous sommes ; je connais mieux que vous ses sentimens ; je suis assurée qu’elle ne songe pas à se remarier, et surtout à contracter une union inégale en conditions. Quant à mon père, comme il n’a pas voulu me donner une belle-mère, et que, pour faire les honneurs de sa maison, je crois qu’il a en moi la personne qu’il lui faut, je n’ai rien à craindre. Si mistriss Clay était belle, vous pensez bien que je n’aurais garde d’en faire ma société, et surtout celle de mon père ; non que je croie que rien au monde pût l’engager à se remarier, mais alors il pourrait prendre pour elle un attachement qui le rendrait malheureux : mais cette pauvre mistriss Clay est loin de l’inspirer ; avec tous ses mérites, elle n’a pas celui d’être belle ; c’est une de ces physionomies dont on ne dit rien, et cela n’est pas dangereux : sir Walter, vous le savez, est difficile ; ainsi la bonne mistriss Clay peut rester ici en toute sûreté. Ne savez vous pas d’ailleurs que sir Walter parle souvent de cette femme avec un ton railleur ? Ses rousseurs et ses dents seraient un obstacle invincible à l’union que vous craignez ; il a un dégoût particulier pour les rousseurs ; moi, je passe volontiers sur les imperfections de mon amie, mais mon père ne s’y habituerait jamais.

— Ce sont cependant de bien légers défauts, dit Alice : j’ai connu des femmes bien séduisantes malgré ces torts de la nature : je crois d’ailleurs qu’il n’y a presque pas de défauts personnels que la flatterie et une humeur agréable ne puissent faire oublier : on finit par ne plus les voir.

— Je pense bien différemment, dit Elisabeth en jetant un coup-d’œil sur la glace ; la régularité des traits, la perfection de la figure, font, au contraire, pardonner quelques défauts de caractère ; quoi qu’il en soit, vous auriez dû penser que j’ai plus d’intérêt que personne à ce qu’une telle mésalliance n’ait pas lieu, et qu’il était au moins inutile de m’en avertir ; mais il y a des gens qui, ne pouvant briller par autre chose, ont la prétention d’avoir plus de prudence que les personnes les plus expérimentées. »

Alice se tut, et ne se repentit point d’avoir tenu à sa sœur un langage qui, sans doute, la mettrait en garde contre les desseins de mistriss Clay.

Le dernier office des quatre chevaux fut de conduire à Bath sir Walter, miss Elisabeth et mistriss Clay ; les premiers quittèrent leur belle terre sans beaucoup de regrets, et leurs vassaux n’en eurent pas davantage. Cependant l’habitude de voir cette famille représenter dans leur comté, fit témoigner plus de chagrin de ce départ qu’on ne l’aurait pensé, et l’orgueil de sir Walter en fut plus flatté que son cœur n’en fut ému. Celui d’Elisabeth était de marbre ; elle se sépara de lady Russel et d’Alice comme si elle eût passé dans une chambre voisine. Lorsqu’elle les eut perdu de vue, Alice prit tristement le chemin de Kellinch-Lodge, où elle allait passer huit jours.

Elle ne trouva pas son amie moins triste qu’elle : lady Russel sentait vivement l’exil nécessaire de sir Walter, et les raisons qui l’avaient décidé l’occupaient autant que les propriétaires de Kellinch-Hall ; elle tenait à l’honneur de cette famille autant qu’au sien propre. Une longue habitude de la voir journellement, de prendre intérêt à toutes ses affaires, en avait fait pour elle une seconde nature. Il lui était extrêmement pénible, non-seulement de ne pas avoir sir Walter et ses filles pour voisins, mais plus encore de voir sa résidence habitée par des personnes qu’elle ne connaissait pas, et qu’elle n’avait nulle envie de connaître. Quoiqu’elle eût conseillé de louer, parce que la prudence et la raison le demandaient, elle était sûre d’avance que ceux qui remplaçaient la famille Elliot ne pourraient lui plaire. En attendant leur arrivée, la solitude complète et des jardins et du château lui étaient insupportable ; et pour y échapper, pour ne pas se trouver là au moment de l’établissement des Croft, elle se décida à hâter son départ, qui eut lien dès qu’Alice l’eut jointe : elles partirent ensemble. La route de lady Russel la conduisit près d’Uppercross.

C’est un assez joli village, d’une grandeur médiocre, et qui, peu d’années auparavant, donnait entièrement l’idée de l’ancien style anglais. Deux maisons seulement paraissaient un peu supérieures aux chaumières des laboureurs : la maison seigneuriale appartenant au beau-père de Maria, avec ses murs de toute hauteur, ses grandes portes, ses fenêtres étroites, les vieux arbres qui l’entouraient, tout y présentait l’apparence d’une solide et triste antiquité : le presbytère, situé au milieu d’un jardin potager, entouré d’une haie vive, et dont une vigne et un prunier tapissaient les murs, annonçait la simplicité des mœurs de ceux qui l’habitaient. Mais à l’époque du mariage de l’héritier futur du manoir avec miss Elliot, en faveur de cette noble alliance, et pour loger convenablement le jeune couple, l’écuyer Musgrove fit arranger dans le goût moderne une ferme peu distante de sa résidence, et lui donna le modeste nom d’Uppercross cottage [1] ; ses galeries, ses croisées à la française, son architecture simple, mais élégante et régulière, était tout-à-fait propre à attirer les regards des voyageurs, ainsi que l’aspect antique du grand château, qui contrastait avec la jolie et fraîche maisonnette, et qui en était à un demi-quart-d’heure.

Alice y avait souvent demeuré ; elle connaissait Uppercross et ses alentours presque comme Kellinch-Hall. Les deux familles se rencontraient si souvent, on était si fort dans l’habitude d’aller d’une maison à l’autre à toutes les heures, qu’elle fut surprise de trouver Maria seule, abattue et se disant très-malade. Quoique meilleure et plus aimable que sa sœur aînée, elle était loin d’avoir le caractère et l’intelligence d’Alice : quand rien au monde ne la contrariait, quand elle s’amusait, quand on s’occupait d’elle, quand elle était de bonne humeur, elle pouvait être douce et gentille ; mais la plus légère contrariété physique ou morale changeait complètement son caractère. Elle n’avait aucune ressource contre l’ennui de la solitude ; mais en revanche, elle avait hérité d’une bonne part de l’orgueil et de l’importance des Elliot, et personne n’avait plus de talent pour se créer mille maux imaginaires, et croire qu’elle était négligée et qu’elle avait à se plaindre de tout le monde. Pour son extérieur, elle n’était point aussi belle que ses sœurs ; et même lors de son mariage, dans sa plus grande fraîcheur, on pouvait tout au plus la trouver assez jolie.

Lorsqu’Alice entra, Maria était couchée sur un sopha, dans un petit sallon renommé pour l’élégance des meubles quand elle en avait pris possession, et que la négligence de la maîtresse, les déprédations de quatre étés et de deux petits garçons bien gâtés, avaient complètement ternis.

En voyant arriver cette sœur, qu’elle prétendait aimer passionnément, et dont elle ne pouvait se passer, elle souleva à peine la tête : « Ah! vous voilà donc enfin, Alice ? je commençais à penser que je ne vous verrais jamais : je suis si mal, que je puis à peine parler : je n’ai vu personne de toute la matinée ; n’est-ce pas affreux ?

— Cela valait mieux pour vous, dit Alice en souriant et l’embrassant, puisque vous ne pouvez parler ; mais je suis fâchée de vous trouver si malade : votre dernier billet m’annonçait cependant que vous étiez assez bien ?

— Si je vous ai dit cela, c’était pour ne pas vous inquiéter ; vous savez que je ne me plains jamais ; j’étais loin d’être bien, mais je n’ai été de ma vie aussi souffrante que ce matin : seule ! absolument seule ! Supposez que j’eusse été saisie d’une attaque nerveuse, d’un évanouissement, et que j’eusse été incapable de tirer le cordon de la sonnette, cela ne fait-il pas frémir ? Lady Russel vous a donc amenée, et sans songer à venir me voir ? Je ne crois pas qu’elle soit venue ici trois fois cet été. »

Alice l’excusa comme elle put, puis s’informa de la santé de son beau-frère.

« Oh ! Charles n’est jamais malade, répondit Maria ; il ne sait pas ce que c’est : l’heureux mortel ! Il est allé chasser, et je ne l’ai point aperçu depuis neuf heures ; il a voulu sortir, quoique je l’aie assuré que j’étais très-mal : n’est-ce pas un horrible procédé ? Il m’a dit qu’il ne resterait pas long-temps, et voilà près d’une heure ; c’est odieux ! Je vous le répète, je suis depuis ce matin dans l’isolement le plus complet ; c’est à mourir d’ennui.

— Mais n’avez-vous pas vu vos petits garçons ?

— Oui, sans doute, aussi long-temps que j’ai pu les supporter ; mais ils sont si bruyans qu’ils me font plus de mal que de bien. Charles ne comprend pas un mot de ce que je dis, et Walter devient tout-à-fait mutin ; vous verrez comme ils sont insupportables.

— Ils le seront difficilement pour moi, dit Alice ; j’aurai bien du plaisir à les voir. Allons, chère Maria, prenez courage, ajouta-t-elle gaîment ; vous savez que je vous guéris toujours quand je viens ici ? Comment se portent vos voisins du grand Uppercross ?

— Je l’ignore ; je n’ai vu aucun d’eux aujourd’hui, excepté M. Musgrove, qui a passé à cheval et m’a parlé devant la fenêtre, mais sans descendre, quoiqu’il ait dû voir l’état où j’étais : ni lui, ni personne de sa famille ne s’est présenté chez moi : cela ne convenait pas sans doute ; miss Musgrove, ses chères filles, ne pensent qu’à elles-mêmes ; pourvu qu’elles se portent bien, tout va le mieux du monde.

— Vous les verrez peut-être encore avant que la matinée soit passée : il est de bonne heure.

— Oh ! je n’en ai pas la moindre envie, je vous assure, je n’ai jamais besoin de les voir ; elles parlent et rient trop pour mes faibles nerfs ; je suis si abattue, si malade ! C’est peu amical à vous, Alice, de n’être pas venue jeudi.

— Rappelez-vous, Maria, que ce même jeudi vous me rendiez le compte le plus favorable de votre santé ; vous m’écrivîtes très-gaîment, et m’assurâtes que vous étiez parfaitement bien, et peu pressée de ma visite : cela me fit d’autant plus de plaisir, que j’étais bien aise de rester avec lady Russel jusqu’au dernier moment, et que, d’un autre côté, j’avais tant de choses à faire, que je n’aurais pu quitter Kellinch-Hall plus tôt.

— Bon Dieu ! qu’est-ce que vous pouviez avoir tant à faire ?

— Beaucoup de choses, je vous assure ; d’abord, une liste par duplicata des livres et des tableaux que mon père laisse à Kellinch-Hall. J’ai été plusieurs fois au jardin d’Elisabeth, pour expliquer au jardinier quelles plantes elle veut mettre en réserve chez lady Russel : j’avais aussi mes petits intérêts personnels à soigner, mes livres, ma musique à ranger, tous mes coffres à garnir, et une tâche plus pénible encore à remplir. Je suis allée dans chaque maison du village faire mes adieux ; on m’avait dit que ces bonnes gens désiraient prendre congé de nous : vous voyez que toutes ces occupations ont dû me prendre du temps.

— Plus que cela n’en méritait ; mais pourquoi, Alice, ne me demandez-vous pas quelques nouvelles du grand dîner d’hier chez les Pooles, dont je vous ai fait part de cette réunion ?

— Y avez-vous été ? je ne vous en parlais pas ; parce que je présumais que, n’étant pas en bonne santé, vous aviez été obligée de rester chez vous.

— Oui, sans doute, j’y suis allée ; j’étais très-bien hier ; ce n’est que de ce matin que je suis si mal ; il aurait été trop étrange que je fusse restée chez moi ; qu’y aurais-je fait ?

— Je suis charmée que vous vous soyez donné ce plaisir : j’espère que la partie a été agréable ?

— Non, rien de remarquable ; on sait toujours d’avance ce qu’un dîner doit être ; et puis il est tout-à-fait ridicule et ennuyeux de n’avoir pas son propre équipage. M. et madame Musgrove me prennent toujours avec eux ; et dans leur voiture, je suis serrée à étouffer : ils sont si épais ! ils occupent tant de place ! M. Musgrove veut toujours être au fond ; c’est insupportable ! il faut donc que je sois sur le banc de devant, entre Louise et Henriette ; jugez comme c’est agréable ! je pense que c’est à cela que je dois le malaise de ce matin. »

Nous ne nous étendrons pas davantage sur cet insipide entretien. Un peu de patience, de persévérance et de gaîté forcée du côté d’Alice, produisirent un effet merveilleux sur Maria : elle put bientôt s’asseoir sur le sopha, rire avec sa sœur, espérer enfin qu’elle pourrait aller dîner. Quelques instans après, oubliant son costume de malade, elle fut en courant à l’autre bout de la chambre pour montrer à Alice de très-jolies fleurs que ses belles-sœurs lui avaient envoyées. On apporta quelques pièces de viande froide pour Alice, dont Maria mangea plus qu’elle ; en un mot, elle se trouva assez forte pour lui proposer une petite promenade. « Où irons-nous ? dit-elle quand elles furent prêtes ; je suppose que vous ne vous souciez pas d’aller à la grande maison avant qu’on ne soit venu vous faire une visite ?

— Je n’ai de ma vie songé à de telles cérémonies, répondit Alice, avec des gens que je connais aussi bien que les Musgrove.

— Oh ! certainement, ils viendront bientôt ; ils doivent sentir ce qui est dû à ma sœur, à miss Elliot ; cependant nous pouvons aller causer là un moment ; et quand nous en aurons assez, nous les laisserons, et nous prolongerons notre promenade. »

Alice avait toujours trouvé la manière de sa sœur avec les parens de son mari très-légère et très-peu convenable ; mais elle avait cessé des réprimandes inutiles. Les Musgrove étaient de si bonnes gens, que quoiqu’il y eût entre eux de continuels sujets de plainte et d’offense, ils ne pouvaient se passer les uns des autres. Elles allèrent donc à la grande maison, et s’assirent pour une demi-heure dans l’antique salon carré, avec son petit tapis à grosses fleurs et d’immenses fauteuils analogues ; les miss actuelles de la maison avaient trouvé le moyen de lui donner une apparence un peu plus moderne avec un charmant désordre ; un piano et une harpe, puis une guitare, des petites tables dans toutes les directions chargées de vases fleurs, de dessins commencés, de broderies éparses, de boîtes à ouvrage ouvertes, et quelques volumes de romans, etc. Oh ! si les originaux des grands portraits pendus sur la boiserie, si les personnages en grande perruque, en justaucorps de velours brun bien serrés, et leurs épouses, vêtues en satin bleu à longue et roide taille et en belle attitude, avaient eu le sentiment du désordre de leur beau salon, si propre et si bien rangé de leur temps, les portraits seraient tombés d’étonnement et d’horreur. Les Musgrove, semblables à leur maison, offraient un plaisant contraste : le père et la mère étaient dans toute la rigueur de l’ancien style anglais, et les jeunes dans toute l’exagération du nouveau. M. et madame Musgrove étaient très-bons, très-hospitaliers, mais assez bornés, sans beaucoup d’usage du monde actuel et sans aucune élégance ; leurs enfans avaient toutes les manières modernes. La famille était nombreuse ; cependant deux de ses membres seulement, outre Charles, l’époux de Maria, étaient d’âge à paraître dans le monde : c’étaient deux grandes miss de dix-neuf et vingt ans, qui avaient acquis dans une bonne pension à Excester toutes les perfections requises dans l’éducation moderne, et, comme mille autres jeunes personnes, n’avaient plus rien à faire que d’embellir la maison paternelle, et d’y vivre contentes et joyeuses. Leur costume contrastait en tout point avec celui de leur mère ; leur figure était agréable et jolie, leur caractère gai et complaisant, leurs manières simples et naturelles ; leurs talens, excepté la danse, assez médiocres au total ; c’étaient d’aimables jeunes personnes qui aimaient leur maison, et qu’on aimait aussi à rencontrer. Alice les avait toujours regardées comme les plus gentilles et les plus heureuses qu’elle connût ; mais ayant, sans s’en douter, le sentiment de sa supériorité, elle n’aurait pas changé avec elles, et cédé son esprit élégant et cultivé pour toutes leurs jouissances ; elle ne leur enviait rien que leur bonne harmonie et leur affection mutuelle ; bonheur dont elle était privée avec ses deux sœurs, et dont personne n’aurait pu jouir comme elle.

Alice et Maria furent reçues avec beaucoup de cordialité ; la demi-heure s’écoula très-agréablement, et une autre se passa de même. Maria, flattée et caressée, oublia ses maux et sa colère, et proposa à ses belles-sœurs de se joindre à leur promenade projetée, ce qu’elles acceptèrent avec plaisir, étant toujours prêtes à courir et à causer.


――――




  1. Cottage signifie chaumière. Je laisse à cette maison le nom anglais.