La Famine, ou les Putains à cul

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La Famine, ou les Putains à cul, par le sieur de La Valise, chevalier de la Treille.

1649



La Famine, ou les Putains à cul, par le sieur
de La Valise, chevalier de la Treille
.
À Paris, chez Honoré l’Ignoré, à la Fille
qui truye, rue sans bout
.
M.DC.XLIX, in-41.

Elles sont à cul, les putains ;
Il n’y a que les Brigantins,
Les Dupas, les Polichinelles,
Qui font gagner les macquerelles ;
Il n’y a que les Spacamons2
Qui carillonnent des roignons ;
Il n’y a que les Belle-Roses3
Qui desirent faire ces choses ;
Il n’y a que les Rocantins4,
Les Jodelets4, les Picotins,
Qui, mal-gré la grande famine,
Font des farces sur la voisine ;
Enfin, les voleurs, les filoux,
Qui des autres estoient jaloux
Lors que nous n’estions point en guerre,
Avec du pain et de la bière
Ils font ce que par cy-devant
Ils ne pouvoient faute d’argent :
Car, filoutans sur le passage
Quelque pauvre homme de village
Qui portoit du pain à Paris,
Ils en ont tant qu’ils en ont pris.
Ces farceurs, en mesmes postures
Que ces vilaines creatures,
Pour ensemble se consoler,
Ils ont voulu s’entre-mesler ;
Ils ont vendu tout leur bagage
Pour un centiesme pucelage,
S’asseurans qu’avecque du pain
Ils plairoient à une putain.

Nichon7, quelle estrange misère
Vous cause une petite guerre,
Qu’il faille pour un peu de lard
Vous soubsmettre à quelque pendard ?
Que pour un boisseau de farine
Il faille faire bonne mine
À un qui, peu auparavant,
N’auroit pu voir vostre devant,
Ny vous faire quelques bricoles,
Qu’avecque beaucoup de pistoles ?
Chacun est assez bon galand,
Pourveu qu’il ait un pain chaland.
Vous ne regardez plus sa trogne,
S’il est vaillant à la besogne,
S’il a un museau de cochon,
S’il a un plantureux menton,
S’il a le front tout plein de rides,
S’il a le nez en pyramides,
S’il a le visage luisant
Comme la peau d’un elephant,
S’il a des oreillettes d’asne,
S’il a le col en sarbacane,
S’il a une barbe de c..,
Ou s’il a des yeux de lyon,
S’il a la poictrine tortue,
S’il a la panse mal-otrue,
S’il a des membres de fuzeau
Et s’il n’a qu’un petit boyau,
S’il est habillé de village,
S’il porte en teste un beau plumage,
S’il a un chapeau plein de trous,
S’il est bien paré comme vous,
S’il a quelque sale chemise,
S’il a la chevelure grise,
Si son habit et son manteau
Est tout entier ou par lambeau,
Si, pendant toute la journée,
Il a la hure enfarinée ;
S’il a au bout de ses gigots
Des souliers ou bien des sabots,
S’il a pour canons et manchettes
Rien du tout avec des housettes,
Si c’est quelque brave soldat
Ou un crieur de mort au rat,
S’il est crieur du vieil fromage
Ou bien fripier de pucelage,
S’il est crieur de trepassez7
Ou solliciteur de procez,
Si c’est un marchand d’allumettes
Ou joueur de marionnettes ;
Enfin, vous estes toute à luy,
Il est vostre meilleur amy,
Et, pour enfler vostre bedeine,
Vous ne vous mettez pas en peine
S’il est honneste homme ou vilain,
Pourveu qu’il vous donne du pain.

N’estes-vous pas bien malheureuse
D’avoir esté si paresseuse
Auparavant ce temps icy,
D’avoir esté de cul rassy ?
Ah ! si, dans la grande abondance,
Vous eussiez eu la prevoyance
Du malheur qui est advenu,
Vous y auriez bien moins perdu,
Car vous auriez, pour vous esbatre,
Pour un coup de cul donné quatre.
Je crois que si, par un bon-heur,
On vouloit vous faire faveur
De vous visiter à toute heure,
Ma belle Nichon, je m’asseure
Que vous n’auriez pour vostre pain
Jamais assez de magazin :
Car, pendant toute la journée,
Vous seriez si bien enfournée
Que quatre cens pains pour un jour
Seroient tirez de vostre four ;
Mais, Dieu mercy, nostre disette
Nous a renoué l’aiguillette,
Et, s’il falloit fournir de pains
À un million de putains
Et tant d’autres honnestes filles,
On affameroit les familles.
S’il falloit nourrir la Du-Bois,
La Babeth et la Du-Beffrois,
La Neveu8, Toynon, Guillemette,
La de la Tour, la l’Espinette,
La Gantière, la Du-Fossé,
La Chappelle, la Du-Houssé,
la Desmaison, la Hautemotte,
La Dufresnois et la Tourotte9,
Et mil autres belles putains
Desquelles les Marais sont pleins10 ;
Il ne faudroit, pour leur cuisine,
Que mil chariots de farine ;
Outre que tous les maquereaux
Et mil autres vieux bordereaux,
Estans de mesme confrairie
Et en mesme categorie,
Ils voudroient qu’on leur en partist
Pour contenter leur appetit ;
Et, en ce cas, tous les villages
Ne pourroient par mille voyages
Leur ammener assez de pain
Pour oster leur estrange faim.

Quel pays voudroit entreprendre
De contenter maistre Alexandre,
Maistre Thibault et du Moustier,
Maistre Cola le savetier,
Maistre Guibert et la Montagne,
Dufour, la Croupière, Champagne,
La Verdure, Guichet, Petit,
Et autres de hault appetit ?
Outre ces marchans de pucelles,
Il faudroit que les maquerelles
Eussent leur part à ces gasteaux,
Aussi bien que les maquereaux.

Mais puisque, pendant cette guerre,
On ne vous visite plus guère,
Ny celles de vostre mestier
Qui sont dedans vostre quartier,
Nichon, souffrez que je vous die
Quelque moyen qui remedie
Au mal qui vous presse à present :
C’est de recevoir tout venant,
Riche ou non, vilain ou honneste,
Homme d’esprit ou une beste,
Pourveu qu’il apporte en sa main
Quelque bon gros morceau de pain.
Que si toutesfois la diette
Refroidit si fort la caillette
Que l’on ne vous visite plus
Et que vous demeuriez à culs,
Puisque vous avez par famine
Vendu les meubles de cuisine
Et les pièces de cabinets,
Coiffures, mouchoirs et colets,
Rubans, vertugadins, calotes,
Et puis qu’ayant vendu vos cottes,
Vos jupes et vos cottillons,
Avec tous vos vieux guenillons,
Vous n’avez plus que la chemise,
D’une chose je vous advise,
De crainte de trop tost l’user,
Que vous la laissiez reposer,
La mettant dans une cassette,
Afin que, la paix estant faite,
En couvrant vostre nudité,
On ayme moins vostre beauté :
Car si, dans la grande abondance,
Nous suivions la concupiscence
Que nous causeroit vostre cas,
La chemise n’y estant pas,
Ma foy, il n’y auroit personne
Qui voulust, tant fust-elle bonne,
Ne point vous donner le couvert.
Mais dites-moy à quoy vous sert
De vous cacher dans la famine ?
Pour moy, Nichon, je m’imagine
Que vous feriez mille fois mieu
De nous monstrer vostre milieu,
Parce qu’il n’y auroit personne
Qui ne vinst mettre son aumosne
Dedans tous les troncs des putains,
Qui leur seroient des gaigne-pains ;
Au lieu que si, par couardise,
Elles se couvrent de chemise,
Je cognois bien, par mon calcul,
Qu’elles demeureront à cul.




1. Cette Mazarinade est des plus rares, de l’aveu de M. Moreau (Bibliographie des Mazarinades, t. 1, p. 401, nº 1371).

2. Types de la comédie italienne, comme Polichinelle et Brigantin, nommés tout à l’heure. Ils balançoient le succès de l’hôtel de Bourgogne, et même le surpassoient, selon Sarazin (Œuvres, 1696, in-8º, p. 386), et de l’aveu de Tallemant (édit. in-12, t. 10, p. 50). Quant à Dupas, je n’en puis rien dire.

3. Pierre Le Messier, dit Belle-Rose, acteur de l’hôtel de Bourgogne. Il jouoit la farce et la tragédie. Ainsi, c’est lui qui créa le rôle de Cinna (Hist. du Th. franç. par les fr. Parfaict, t. 5, p. 24). Sur la fin de sa vie, il se fit dévot, céda sa place à Floridor, et se retira (Tallemant, in-12, t. 10, p. 49). Il mourut en 1670 (Robinet, Gazette du 25 janvier 1670).

4. Chanteurs des chansons appelées rocantins, espèces de vaudevilles satiriques. V. la Comédie des Chansons, Ancien théâtre, t. 9, p. 137. Le rocantin d’ordinaire n’avoit que quatre vers ; en voici un couplet à l’adresse des dandys du temps :

Ces garçons font mille courses
Et cinq sols n’auront en bourse
Bien souvent, pour le certain ;
C’est l’avis du Rocantin.
C’est l’(Le Cabinet des Chansons, 1631, in-12, p. 71.)

5. Autre acteur de l’hôtel de Bourgogne, qui passa ensuite dans la troupe de Molière. V. Tallemant, in-12, t. 4, p. 227, et 10, p. 50.

6. C’étoit une des plus célèbres parmi celles à qui l’on s’adresse ici. Plusieurs Mazarinades portent son nom : Lettre de la petite Nichon du Marais à M. le Prince de Condé, à Saint-Germain, 1649, in-4 ; Lettre de réplique de la petite Nichon du Marais à M. le Prince de Condé, à Saint-Germain, 1649, in-4 ; Le Réveil-matin des curieux touchant les regrets de la petite Nichon, poème burlesque sur l’emprisonnement des Princes, 1650, in-4.

7. C’est ce qu’on appeloit aussi un semonneur d’enterrement. V. Roman bourgeois, édit. elzevir., p. 225, note.

8. De toute la liste, il n’y a que celle-ci dont le nom soit resté. Elle est nommée par Boileau dans la 4e Satire, v. 33, et nous la retrouvons dans le Courrier burlesque de la paix de Paris. (V. les Courriers de la Fronde, édit. C. Moreau, t. 2, p. 356.) D’après le vers de Boileau, il paroît qu’elle finit par se marier, et la note que Brossette a mise sur ce passage nous apprend que les seigneurs de ce temps-là ne firent nulle part de débauches plus scandaleuses que chez elle.

9. On peut opposer à cette liste, pour le seizième siècle, la pièce ayant pour titre : Ban de quelques marchands de graines à poil et d’aucunes filles de Paris, 1570. La nomenclature est beaucoup plus complète, et chaque nom a son adresse.

10. Sur les filles de ce quartier, V. t. 2, p. 346.