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La Mer Polaire

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LA MER POLAIRE.

FRAGMENTS DU VOYAGE EXÉCUTÉ EN 1853-54-55, DE NEW-YORK AU 82e DEGRÉ DE LATITUDE NORD,
PAR LE Dr EL. K. KANE,
DE LA MARINE DES ÉTATS-UNIS[1]


Au printemps de 1853, je fus désigné par l’Amirauté américaine pour commander la seconde expédition que notre gouvernement envoyait à la recherche de sir John Franklin[2]. M. Grinnell, qui avait si libéralement contribué à la première expédition, dont je faisais partie, mit à ma disposition le brick l’Advance, et M. Peabody de Londres, avec cette générosité qui lui a acquis tant de sympathies en Amérique, pourvut abondamment å l’installation de notre navire.

Nous étions dix-sept à bord ; équipage d’élite, s’il en fut jamais ; tous volontaires ; tous hommes énergiques, résolus, comprenant le danger, et préparés à lui opposer un cœur intrépide et un front calme. La seule loi du bord, à laquelle on ne manqua jamais dans tout le cours de notre longue et douloureuse expédition était : obéissance absolue au capitaine ou à son représentant ; abstinence complète de liqueurs fortes ; abstention absolue de tout langage grossier.

Partis de New-York le 30 mai 1853, nous mîmes dix-huit jours à gagner Terre-Neuve, où nous reçûmes l’accueil le plus cordial ; de là nous fîmes voile vers la baie de Baffin. Les sondages, exécutés avec le plus grand soin à l’entrée du détroit de Davis, dans l’axe même de cette baie, donnèrent en moyenne 1900 fathoms (3400 mètres), fait intéressant qui prouve que la chaîne sous-marine, qui s’étend entre l’Irlande et Terre-Neuve, subit une dépression au débouché du courant polaire dans le nord de l’Atlantique.

Le 1er juillet nous entrâmes dans la rade de Fiskernaes aux acclamations de la population dano-groenlandaise pour laquelle notre arrivée était un événement.

Grâce à l’influence de M. Lassen, surintendant de la colonie, un chasseur esquimau, âgé de 18 ans, Hans Christian, se joignit à notre expédition. Ce fut une véritable bonne fortune pour nous ; habile à manœuvrer le kayak et la javeline, impassible comme un Indien du far-west, il nous rendit de grands services. Le 16 juillet nous étions au promontoire de Swarte-Huk, et le 27, dans la baie de Melville, au milieu des montagnes de glace (icebergs), qui infestent cette mer et qui lui ont valu des baleiniers le surnom de Trou aux bergs ; les épais brouillards de glace qui caractérisent cette région nous enveloppaient de toutes parts. Le temps devenait menaçant, je fis attacher une amarre à une montagne de glace pour nous empêcher de dériver ; après un rude travail de huit heures j’avais réussi, quand du sommet de notre abri tombèrent sur nous de petits fragments de glace, produisant sur l’eau l’effet de ces larges gouttes de pluie qui précèdent un orage du printemps. C’était un avertissement fort clair ; il n’y avait pas un moment à perdre. Nous étions à peine dégagés, que l’immense iceberg s’écroula avec un fracas terrible.

Après une navigation pénible, le 3 août, délivrés de toute entrave, nous étions à la pointe Wilcox, gagnant les eaux du cap York et nous dirigeant vers le détroit de Smith. Le 6 août, nous doublions l’île Hakluyt, puis le cap Alexandre qui forme, avec le cap Isabelle, l’entrée de ce détroit. Aspect désolé ; ici un triste manteau de neige descendant jusqu’à la mer ; là une sombre ceinture de rochers immenses, dont la sauvage et menaçante grandeur impressionne même nos rudes matelots. Ce sont là les colonnes d’Hercule de la mer polaire.

Le 7 août, nous donnions en plein dans le détroit de Smith ; nous établîmes un cairn à l’île Littleton, et, à notre grand étonnement, nous nous aperçûmes que nous n’étions pas les premiers à chercher un refuge en cet endroit désolé : des Esquimaux s’y étaient établis autrefois.

Jusqu’au 22 août, nous eûmes un temps épouvantable, des tempêtes, des ouragans, qui menacèrent de nous briser sur les rochers ou de nous broyer dans les glaces soulevées ; mais notre brick soutint courageusement ces épreuves, et le 23, par 78° 41′ latitude, nous étions occupés à haler notre brave navire le long d’un banc de glace attaché au rivage. Nous étions dès lors parvenus plus au nord qu’aucun de nos prédécesseurs, excepté toutefois Parry dans son expédition de 1826.

Dès lors, nous faisons fort peu de chemin. Bien que fermes et résolus, mes hommes me semblent incliner à retourner vers le sud pour hiverner. Je les réunis en conseil : un seul, M. H. Brooks, fut d’avis de continuer notre route au nord. Je leur expliquai tous mes motifs pour faire le contraire, je leur développai toutes mes vues, et, je suis heureux de le constater ici, tous mes braves camarades m’approuvèrent et se mirent courageusement à la rude tâche que leur imposait mon programme.

Le 28, le brick se trouvant engagé dans les glaces, je résolus de faire une exploration pour trouver, s’il était possible, un meilleur quartier d’hiver sur la côte. On équipa la baleinière Forlorn-Hope, qui, doublée de tôle, était recouverte d’un prélart faisant office de tente, et avec un équipage de sept hommes, je me lançai à la découverte d’un port d’hivernage. Notre voyage fut rude d’abord ; il nous fallait briser la glace pour avancer : nous faisions à grand-peine sept milles par jour. Au bout de vingt-quatre heures, la glace nous força d’abandonner notre canot, que nous mîmes à l’abri dans un endroit sûr, et nous primes notre traîneau. Nous avancions difficilement, rencontrant à chaque instant sur l’immense plateau de glace où nous étions, des cours d’eau qu’il fallait passer à gué, nous arrêtant la nuit sous des tertres de neige qui recouvraient les rochers ; nous fûmes une fois surpris par la marée et obligés de passer une partie de la nuit debout, soutenant, pour les empêcher de se mouiller, les peaux de buffle qui nous servaient de lit. Le côté comique de notre situation nous aida beaucoup à en supporter l’ennui ; imaginez huit cariatides américaines, dans l’eau jusqu’aux genoux, élevant en l’air ceux de leurs dieux domestiques qui craignent l’humide élément.

Dans notre voyage nous traversâmes un glacier très-étendu. J’eus plusieurs fois l’occasion de mesurer l’élévation des côtes, dont la hauteur moyenne est de 1300 pieds (395 mètres). Le 5 septembre, nous fûmes arrêtés par la plus grande rivière peut-être du Groenland nord. Ce cours d’eau impétueux, écumant, bondissait sur son fond de roche comme un vrai torrent. Il peut avoir trois quarts de mille (1200 mètres) de large ; la marée y remonte à trois milles environ (5000 mètres). Je baptisai cette rivière du nom de Mary-Munturn, d’après une sœur de M. Grinnell. La flore de ses rives était remarquable pour ce pays ; au milieu des mousses et des graminées étincelait la corolle pourpre des lychnis et les blanches pétales des monties, j’y rencontrai même une solitaire hesperis, la giroflée de muraille de ces régions arctiques.

Nous passâmes la rivière à gué, le 6, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture ; à sept milles de là, nos observations avec le théodolite nous donnèrent latitude 78° 52′ ; l’inclinaison de la boussole marquait 84° 49′ ; notre longitude était 76° 20′ à l’ouest de Paris.

Nos provisions s’épuisaient. Ne pouvant songer à aller plus loin, je cherchai un point élevé pour faire une dernière reconnaissance. Je n’oublierai jamais l’aspect désolé qui s’offrit à mes regards quand, après une fatigante journée de marche, je me trouvai à une hauteur de 1100 pieds. Ma vue atteignait par delà le 80° de latitude ; à ma gauche, la côte ouest du détroit se perdait à l’horizon ; à ma droite, des terrains primaires s’étendaient en ondulant jusqu’à une masse de couleur profonde et sombre, que je reconnus plus tard comme étant le grand glacier Humboldt ; au delà se déployaient ces terres qui portent maintenant le nom de Washington ; leur promontoire le plus avancé, le cap Jackson, formait un angle de 14° avec le cap J. Barrow, situé sur la côte opposée. Toute cette ligne de côtes formait comme un cirque gigantesque encadrant un océan glacé. À mes pieds, une plaine immense, où les hummocks[3] se dressaient comme les retranchements d’une cité assiégée, où çà et là d’abruptes montagnes de glace surgissaient semblables à d’inébranlables forteresses, tandis qu’au loin, jusqu’aux limites les plus reculées de l’horizon, un entassement d’icebergs accumulés les uns sur les autres, formait un infranchissable rempart.

Nous revînmes sur nos pas ; nos compagnons nous attendaient avec anxiété ; je leur expliquai comment, n’ayant pas trouvé de baie aussi favorable pour l’hivernage que celle où nous étions, j’étais décidé à y rester. Je fis placer l’Advance entre de petites îles qui le mettaient à l’abri de la dérive des glaces. C’est ainsi que notre petit brick, avec huit brasses d’eau sous sa quille, fut pris par l’hiver dans ce havre de Rensselaer, que nous ne devions plus quitter ensemble ! long repos pour notre bon et agile navire ; les mêmes glaces l’y étreignent encore !

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L’hivernage. — La mort parmi nous. — Visite des Esquimaux. — Leurs habitations à Étah. — Un intérieur encombré. — Nuit et repas peu confortables.

À peine installés, nous fûmes avertis par la diminution rapide de la lumière que l’hivernage avait commencé. Nous vîmes d’abord le jour s’éteindre dans les bas-fonds et dans le lit des ravins ; puis les ombres monter graduellement le long des flancs des montagnes, et finir par s’étendre sur la cime blanche des glaciers. Dès le 7 novembre tout était ténèbres autour de nous. Le soleil s’était couché pour cent quarante jours, et nos lampes ne cessèrent de brûler dans l’entre-pont. Les étoiles de sixième grandeur étaient visibles en plein midi. Bien qu’aucun Européen n’eût encore hiverné a une si haute latitude, excepté toutefois au Spitzberg, archipel que les dernières effluves du Gulfstream, douent d’un climat relativement plus doux, l’hiver de 1853-54 se passa pour nous comme tant d’autres s’étaient écoulés pour nos prédécesseurs dans les régions polaires. Voici quel était assez uniformément l’emploi de nos journées :

À six heures du matin, Me Gary, mon second, se lève ainsi que les hommes de service. On nettoie le pont, on ouvre le trou à glace, on examine les filets ou la viande est à rafraîchir, on range tout à bord. À sept heures tout le monde est debout, la toilette se fait sur le pont, on ouvre les portes pour ventiler nos appartements ; puis nous descendons déjeuner. Nous avons peu de combustible, aussi fait-on la cuisine dans la cabine. Nous avons tous le même déjeuner ; du porc, des pommes cuites gelées et dures comme du sucre candi, du thé, du café, avec une tranche délicate de pomme de terre crue. Après déjeuner les fumeurs prennent leur pipe jusqu’à neuf heures ; alors les oisifs de flâner, les travailleurs de se mettre au travail. Ohlsen à son banc, Brooks à ses « préparations » de toile, Me Gary fait le tailleur, Whippe se transforme en cordonnier et Bonsall en chaudronnier, Baker prépare des peaux d’oiseaux, le reste vaque à la besogne. Voyez notre cabinet de travail : une table, une lampe qui alimentée par du saindoux salé donne une lueur fumeuse tout en répandant des vapeurs de chlore ; trois tabourets ; trois hommes au visage de cire, assis leurs jambes repliées sous eux, car le pont est trop froid pour les pieds, chacun à son travail : Kane écrit, dessine, trace des cartes ; Hayes copie des livres de loch et des observations météorologiques ; Sontag rédige le journal de quelque expédition dans les environs. À midi, tournée d’inspection et ordres pour l’emploi de la journée ; vient ensuite l’entraînement des chiens esquimaux ; c’est ma spécialité, exercice très-agréable pour mes genoux qui craquent à chaque pas, et pour mes épaules endolories de rhumatismes qui enregistrent chaque coup de fouet que je donne. C’est ainsi qu’on gagne le dîner, nouvelle occasion de se réunir ; mais à ce repas point de thé, point de café ; des choux confits et des pêches sèches les remplacent fort agréablement.

À dîner comme à déjeuner apparaît notre hygiénique pomme de terre crue ; comme toutes les médecines, ce mets n’est pas aussi appétissant qu’on pourrait le désirer. Je la râpe bien soigneusement, je n’en prends que les parties les plus saines, j’y mets de l’huile en quantité, et pourtant, malgré l’art que je déploie, il me faut toute mon éloquence pour persuader à mon monde de fermer les yeux et d’avaler mon ragoût. Deux de mes convives sont complétement récalcitrants ; j’ai beau leur dire que les Silésiens mangent les feuilles des pommes de terre en guise d’épinards, que les baleiniers se grisent avec la mélasse qui sert à conserver les grosses pommes de terre des Açores ; j’ai beau montrer à l’un d’eux ses gencives, hier molles et enflammées, aujourd’hui fraîches et fermes ; grâce à un cataplasme de pommes de terre, rien n’y fait ; ils repoussent avec opiniâtreté mon admirable mélange.

Qui flânant ou dormant, qui travaillant ou s’amusant, nous atteignons six heures, le moment du souper, répétition affaiblie du déjeuner et du dîner. Les officiers m’apportent leurs rapports ; après les avoir lus, je les signe, puis je parcours mon journal, qui, à chaque page, me montre combien nous nous affaiblissons de jour en jour. Quelquefois, pour passer la soirée, on joue aux cartes ou aux échecs, ou bien on lit des revues.

Au premier abord cette vie paraît assez facile ; mais il faut voir le revers de la médaille. Nous avons peu de combustible, nous ne pouvons brûler que trois seaux de charbon par jour. La température extérieure est en moyenne – 40° ; dans la cabine où j’écris elle est de + 7°78. Notre porter de Londres et du vieux sherry que nous avons pour les cas extrêmes, gèlent dans les coffres de l’entrepont ; à nos carlingues pendent des glaçons qui nous servent à faire de l’eau douce. Nous ne pouvons brûler que du saindoux salé dans nos lampes : nous n’avons plus d’huile, nous travaillons à la lueur de mauvaises veilleuses de notre fabrication. Nous n’avons pas une livre de viande fraîche, et il ne nous reste qu’un seul baril de pommes de terre.

À l’exception de Petersen et de Morton, nous avons tous le scorbut, et quand je considère les pâles visages et les yeux hagards de mes compagnons, je me dis que nous luttons avec désavantage dans ce combat de la vie, et qu’un jour polaire et une nuit polaire fatiguent et vieillissent plus un homme qu’une année passée n’importe où dans ce monde dévorant.

Depuis janvier nous travaillons à nos tonneaux et faisons tous nos préparatifs pour notre voyage. La mort des chiens, les difficultés qu’offre la glace, le froid rigoureux m’ont obligé de modifier tout notre équipement. Nous avons complétement abandonné les vêtements en caoutchouc ; fabrication de souliers en toile à voile et de bas en fourrure, travaux de couture et de charpente, tout est en pleine activité. La cabine, la seule pièce chauffée, sert tout à la fois de cuisine, de salon et d’atelier. Les caisses de pemmican (viande broyée et comprimée) sont à dégeler sur les coffres de la cabine ; les vêtements de peau de buffle sèchent près du poêle ; tous les objets de campement sont empilés dans un des coins ; notre cuisinier français, toujours désolé, persiste à accaparer le poêle pour y loger ses casseroles maintenant sans emploi.

Ainsi nous traversâmes notre premier hiver arctique.

Intérieur d’une hutte d’Esquimaux. — Dessin de Stahl d’après Kane.

…Le 7 avril, au matin, je fus réveillé de bonne heure par un bruit qui s’échappait de la poitrine de Baker, un des plus effrayants et des plus mauvais présages que puisse entendre l’oreille d’un médecin. L’ange de la mort, ce noir visiteur dont l’ombre planait sur nous tous, avait saisi notre pauvre compagnon. Les symptômes de sa maladie s’aggravèrent rapidement : il mourut le lendemain. Le jour suivant nous le mîmes au cercueil, et, formant un cortége aussi triste que sympathique, nous le portâmes sur la glace brisée et le long des pentes escarpées qui menaient à notre observatoire ; là nous déposâmes le corps sous les piédestaux qui servaient de supports à nos instruments et à notre théodolite. Nous lûmes les prières pour les morts, en jetant sur lui dela neige en guise de poussière, et nous récitâmes en commun la prière que Jésus apprit à ses disciples sur la montagne ; puis rejetant de la glace sur l’ouverture que nous avions creusée pour placer le cercueil, nous laissâmes le pauvre Baker dans son étroite demeure.

Le matin même, comme nous veillions auprès de son lit de mort, un homme de quart qui avait été couper de la glace pour la faire fondre, vint en toute hâte à la cabine pour nous annoncer « que des hommes débarquaient ». Je sortis, suivi de tous ceux qui purent monter sur le pont, et nous vîmes sur les flancs de notre havre rocheux, et émergeant de l’obscurité des pentes sauvages et étranges de la falaise neigeuse, ce qui nous sembla évidemment des hommes.

En nous apercevant réunis sur le pont, ils se dressèrent sur les fragments de glace les plus hauts, se tenant debout séparément et assez semblables à des figurants d’un tableau d’opéra. Puis se plaçant presque en un demi-cercle, ils crièrent comme s’ils avaient voulu attirer notre attention, ou seulement peut-être pour manifester leur surprise ; mais je ne pus rien saisir de leurs cris que « Hoah, ha, ha ! » et « Ka, kǎāh ! Ka, kǎāh ! » répétés plusieurs fois.

Il faisait déjà assez jour pour que je pusse voir qu’ils ne brandissaient aucune arme, mais qu’ils agitaient violemment leur tête et leurs bras. Une attention plus grande nous montra aussi que leur nombre n’était pas aussi grand ni leur taille aussi patagonienne que notre imagination nous les avait d’abord montrés.

C’étaient des Esquimaux venant de la baie de Hartstène pour visiter les étrangers dont plusieurs indices leur avaient révélé la présence dans leur voisinage.

…Étah, leur séjour habituel, et qui, de nos jours, est sans doute l’habitation humaine la plus rapprochée du pôle, est placée dans la courbure nord-est de Hartstène-Bay, à dix-huit milles de notre mouillage. Lorsque vous jetez les yeux depuis la pointe sud de Littleton-Island jusqu’à la mer, la plage est formée de débris d’avalanches tombées des glaciers et revêt un aspect d’une rudesse singulière. Une série de cratères volcaniques se ressent dans de grandes et montagneuses proportions au-dessus des roches grises qui forment la côte. Tout au fond de la baie débouchent un détroit et un ravin oblique, tous deux remplis par l’extension du même glacier.

Le détroit s’avance jusqu’à Péteravik, où un clan d’Esquimaux a ses quartiers ; l’autre établissement est celui d’Étah, plus voisin du nôtre. Une masse de glace, qui s’élève à un angle de 45° jusqu’à ce qu’elle se confonde avec les flancs escarpés d’une montagne, forme deux taches obscures sur les neiges d’un blanc pur. En approchant, vous vous apercevez que ces taches sont des perforations dans la neige : plus près encore, vous en distinguez au-dessus de chaque ouverture une autre plus petite, et une couverture qui les réunit. Ce sont les portes et les fenêtres de l’établissement : deux huttes et quatre familles entièrement enfouies dans la neige !

Les habitants de ces terriers se groupèrent autour de moi à mon arrivée. Nalegak ! nalegak ! tima ! « Chef ! chef ! salut ! » crièrent-ils en chœur : jamais peuple ne me sembla plus désireux d’être bienveillant et plus poli envers un visiteur inattendu. Mais ils étaient légèrement vêtus, et en butte à un souffle glacé du nord-ouest, ils s’enfoncèrent bientôt dans leurs fourmilières. Pendant ce temps, des préparatifs étaient faits pour ma réception ; peu après Metek, le maître de l’établissement et moi nous rampions sur les mains et sur les genoux, dans un couloir de trente pieds de longueur. Lorsque j’émergeai à l’intérieur, le salut de « nalegak » fut répété avec un accroissement d’énergie qui n’était rien moins que plaisant.

Il se trouvait des hôtes avant moi dans ce taudis : six robustes naturels d’un clan voisin. Ils avaient été surpris par la tempête en chassant, et étaient déjà groupés sur le kolopsut[4]. Ils joignirent leurs cris au cri de bienvenue, et je respirai bientôt la vapeur ammoniacale de quatorze compagnons de logement, vigoureux, bien repus, malpropres et déshabillés. J’arrivais assez fatigué d’un voyage de dix-huit milles à travers une atmosphère glacée : le thermomètre marquait à l’intérieur 90°, et la voûte mesurait quinze pieds sur six. Impossible de s’imaginer, sans l’avoir vue, une telle masse amorphe de créatures humaines entassées : hommes, femmes, enfants, n’ayant rien pour se couvrir que leur saleté native, mêlés, confondus comme des vers dans un panier de pêcheur.

Il n’y a pas d’exagération hyperbolique qui puisse dépasser cette réalité. La plate-forme servant de siége et de lit ne mesurait que sept pieds de largeur sur six de profondeur, sa forme étant semi-elliptique ; eh bien, en comprenant les enfants, et sans me compter, treize personnes s’y trouvaient réunies.

Le kotluk, ou lampe de chaque matrone, brûlait avec une flamme de seize pouces de longueur. Un quartier de phoque, qui gisait gelé sur le plancher, avait été coupé par tranches, et commença à fumer par morceaux de 10 à 15 livres. Metek, avec l’aide d’un jeune amateur, fils de quelqu’un des dormeurs, dépêchait les portions sans mon assistance. Ils m’invitèrent très-cordialement à faire comme eux, mais la vue seule de ce régime culinaire me suffisait. Je soupai avec une poignée de fragments de foie gelé que j’avais dans ma poche, et, en proie à une sueur abondante, je me déshabillai comme les autres ; j’arrangeai ma carcasse bien fatiguée aux pieds de Mme Eider-Duck, dame de ce logis, et plaçant son enfant à ma gauche, je pris pour l’oreiller l’estomac suffisamment chaud de mon ami Metek, puis dans cette position, comme un hôte à qui l’on donne la place d’honneur, je m’endormis.

Le matin suivant, le soleil étant assez haut, je m’éveillai. Mme Eider-Duck tenait prêt mon déjeuner. Elle avait placé dans l’extrémité d’un os concave un morceau de baleine bouillie, tranche choisie ! Je n’avais pas vu les préliminaires de la cuisine : je suis un vieux voyageur, et je ne me donne pas le soin de sonder les mystères de la cuisine. Mon appétit était dans son bienheureux redoublement habituel, et j’allais saisir l’offre souriante, quand je vis la matrone, qui manipulait comme intendant en chef de l’autre kotluk, accomplir une opération qui m’arrêta. Elle avait dans sa main un os pareil à celui qui supportait mon déjeuner, il est vrai que c’est l’universel ustensile d’une cuisine d’Esquimaux ; et, comme je tournai la tête, je le lui vis retirer tranquillement de dessous son vêtement, et le plongeant alors dans le pot à soupe, en extraire la contre-partie de mon propre morceau fumant. J’appris plus tard que cet ustensile a deux usages reconnus, et que quand on n’en a pas besoin immédiatement pour le pot au feu ou la table, il sert… Je n’ose dire à quoi.

La notion de la malpropreté n’existe pas pour les Esquimaux. C’est un trait ethnologique particulier à ces nomades d’outre-nord ; et il doit être attribué non-seulement à leur régime diététique et à leur vie domestique particulière, mais encore au froid extrême, dont l’action instantanée arrête la putréfaction et prévient les résultats intolérables de l’accumulation des chiens et de la famille. Leurs sens semblent ne pas prendre connaissance de tout ce que l’instinct et l’association rendent révoltant pour la vue, le toucher et l’odorat des hommes civilisés.

Mon journal abonde sur tout cela en exacts et dégoûtants détails, dont je ne recopierai pas même le plus supportable.


Mœurs et coutumes des Esquimaux. — Deuil pour la mort. — Rites. Pénitences.

Je passai quelque temps à Étah à examiner le glacier et à faire des dessins de ce que je voyais autour de moi. Je rencontrai plusieurs vieux amis. Un d’eux ne faisait que se rétablir d’une cruelle attaque de gelée, suite d’une terrible aventure à travers les glaces flottantes. Je lui donnai un morceau de flanelle rouge et je le frictionnai. Il habite dans la seconde hutte, plus petite que celle de Metek, avec une jolie femme du nom de Kalutunah. Hans m’avait raconté sur ce jeune couple une histoire d’infanticide ; et, feignant l’ignorance à ce sujet, je leur demandai des nouvelles de leur enfant. Leurs manières me convainquirent que l’histoire était vraie ; ils tournèrent leurs mains vers la terre, mais sans aucun signe de confusion. Ils ne donnèrent même pas à cet affreux souvenir le tribut de pleurs que ces peuples sont toujours prêts à payer en toute occasion.

Une singulière coutume que j’ai remarquée souvent ici, ainsi que chez beaucoup d’Asiatiques, et qui a ses analogies dans les centres les plus civilisés, est celle qui préside aux formalités régulières du deuil pour la mort. Ils pleurent selon un système bien arrêté : quand l’un commence, tous se mettent à faire comme lui, et c’est un acte de courtoisie de la part du plus distingué de la compagnie d’essuyer les yeux du chef du deuil. Ils s’assemblent souvent de concert pour une réunion de deuil général ; mais il arrive souvent aussi que l’un d’eux éclate en pleurs et que les autres l’accompagnent courtoisement sans savoir d’abord de quoi il s’agit.

Ce n’est pas, cependant, la mort seule qu’ils déplorent en chœur, tout autre malheur peut les réunir aussi bien : la non réussite d’une chasse, la cassure d’une ligne à phoque ou la mort d’un chien. Mme Eider-Duck, née Petit-Ventre (Égurk), abandonna une fois le soin de son kotluk pour éclater devant moi en une aimable saillie de lamentations : je ne connaissais pas le remède immédiat de sa douleur, mais avec une remarquable présence d’esprit je tirai mon mouchoir, coupé par Morton dans le corps d’une chemise usée, et après avoir essuyé poliment ses yeux, je versai quelques pleurs moi-même. Cet aimable accès fut bientôt passé ; Mme Eider-Duck retourna à son kotluk, et Nalegak à son livre de notes.

Les cérémonies du deuil sont pourtant quelquefois, sinon toujours, accompagnées d’observances d’un plus sérieux caractère. Aussi loin que vont mes informations, les notions religieuses des Esquimaux s’étendent seulement jusqu’à la connaissance d’agents surnaturels et à certains usages par lesquels ils doivent se les concilier. L’angekok de la tribu, le prophète, comme il est appelé parmi nos Indiens de l’ouest, est le conseiller général. Il soigne les maladies ou panse les blessures, dirige la police et les mouvements du petit État, et, quoiqu’il ne soit pas le chef de nom, il en a réellement le pouvoir. Il entre dans les prérogatives et les devoirs de son office de fixer le taux des offrandes et les pénitences des fautes. Celles-ci sont quelquefois tout à fait tyranniques. Ainsi un mari contrit est requis de s’abstenir de la chasse au phoque pendant toute l’année, depuis okiakut jusqu’à okiakut, c’est-à-dire d’un hiver à l’autre. Plus généralement on lui refuse le luxe de quelque article de nourriture, comme un lapin ou un morceau favori de phoque ; ou bien il lui est défendu de se servir de son nessak ou capuchon, et il est forcé d’aller la tête nue.

Une sœur de Kalutanah mourut subitement à Péteravik. Son corps fut cousu dans des peaux, non dans une posture assise, comme les restes que nous trouvons dans les tombes du sud, mais avec les membres étendus dans toute leur longueur ; son mari la porta seul à son lieu de repos, et la couvrit, pierre par pierre, d’un cairn grossier, monument primitif. La lampe d’huile de baleine fut suspendue en dehors de la hutte pendant la durée de son solitaire voyage funéraire ; et quand il fut revenu les voisins vinrent tous ensemble pour pleurer et hurler, tandis que le veuf récitait ses douleurs et ses prières. Sa pénitence fut sévère, et mêlée de beaucoup de ces prescriptions que j’ai décrites plus haut.

Il est presque aussi difficile de découvrir les coutumes des Esquimaux du détroit de Smith que de décrire leur religion. C’est un peuple sur son déclin, presque vieilli, lolo orbe divisos, « séparés du reste du monde, » et trop écrasé par les nécessités de la vie présente pour aimer les souvenirs du passé. Il en est autrement de ceux dont nous avons trouvé les établissements plus au sud. Ils sont maintenant pour la plupart concentrés autour des postes danois, et diffèrent beaucoup, au physique comme au moral, de leurs frères du nord.

Le phoque fournit de la nourriture aux Esquimaux de la baie de Rensselaer pendant la plus grande partie de l’année. Au sud jusqu’à Murchison-Channel, le veau marin, l’unicorne ou narwal et la baleine blanche viennent dans les saisons qui leur sont propres ; mais dans le détroit de Smith les chasses de ces derniers animaux sont plutôt accidentelles qu’habituelles.

La manière de chasser les walrus dépend beaucoup de la saison. À la fin de l’année, quand la glace n’est formée qu’en partie, on les trouve en grand nombre autour de la région neutre de la glace mêlée à l’eau, et, quand cette région devient solide à mesure que l’hiver s’avance, on les poursuit de plus en plus au sud.

Les Esquimaux s’en approchent alors sur la glace nouvelle, et les attaquent dans les fentes et les trous avec le filet et la ligne. Cette pêche, quand la saison devient plus froide, plus sombre et plus tempétueuse, présente d’affreux dangers.

Au printemps, ou, pour être plus exact, vers le mois où reparaît le soleil, la famine d’hiver cesse généralement. Janvier et février sont souvent, et presque toujours, des mois de privations ; mais pendant la dernière partir de mars la pêche de printemps commence, et avec elle renaissent la vie et l’excitation.

Les huttes, ces pauvres et misérables tanières couvertes de neige, deviennent alors des théâtres d’activité. Des masses de provisions accumulées sont empilées sur le sol glacé ; les femmes préparent les peaux pour les chaussures, et les hommes taillent une réserve de harpons pour l’hiver. Les défenses des walrus sont tirées des monceaux de neige, où on les a placées pour en conserver l’ivoire ; les chiens sont attachés à la glace, et les enfants, armés chacun d’une côte recourbée de quelque gros amphibie, jouent à la balle et tirent au but.

Le jour de mon arrivée, quatre phoques furent tués à Étah, et sans doute un plus grand nombre à Kalutak et à Péteravik. La quantité de chair que l’on recueille ainsi pendant une saison d’abondance doit être, je le suppose, conservée pour les besoins de l’hiver ; mais il y a bien des causes, outre l’imprévoyance, qui diminuent ces ressources. Ces pauvres Esquimaux ne sont pas paresseux : ils chassent avec courage, sans perdre un seul jour. Quand les tempêtes empêchent l’usage des traîneaux, ils s’efforcent encore de serrer les cadavres des animaux tués dans les chasses précédentes. Une excavation est faite dans le sol, et, s’il est possible, dans une île inaccessible aux renards, et les vivres réunis sont rangés au fond et couverts de lourdes pierres. Une de ces cachettes, que j’ai trouvée dans une petite île à peu de distance d’Étah, contenait la chair de dix phoques, et j’en connais plusieurs autres également grandes.

La consommation excessive est l’explication vraie de la disette parmi les Esquimaux. D’après leurs anciennes lois tous partagent ensemble ; et, comme ils émigrent en masses selon que leurs besoins les y forcent, l’impôt de chaque établissement est excessif. La quantité de vivres que les membres d’une famille consomment, et qui semble exorbitante à un étranger, est plutôt une nécessité de leur existence particulière et de leur organisation que le résultat d’une gloutonnerie inconsidérée. Un exercice incessant et leur constante exposition au froid occasionnent en eux une perte de carbone qui doit être énorme.

Kane et ses compagnons dans l’intérieur de leur navire. — Dessin de Stahl d’après Kane.


Voyage de Morton. — Baie de Peabody. — À travers les montagnes et les précipices. — Les chiens effrayés. — L’eau libre. — La banquise. — Les marées polaires. — Le canal. — Oiseaux, plantes et ours. — Le drapeau des deux pôles.

Pendant l’été de 1854, j’envoyai plusieurs détachements rayonner autour de la baie où notre navire était captif. La reconnaissance que Morton poussa droit au nord fut, sous tous les rapports, la plus remarquable de ces excursions.

Il quitta le vaisseau le 4 juin, accompagné de Hans le Groenlandais.

La glace était d’abord d’un difficile accès et souvent la neige sèche leur couvrait les genoux, mais après avoir traversé quelques inégalités, ils la trouvèrent assez solidifiée pour porter le traîneau ; les chiens firent alors quatre milles par heure et ils parvinrent ainsi au milieu de la baie de Peabody. Ils se trouvèrent en cet endroit au milieu des pics de glace qui avaient empêché les autres détachements d’avancer plus loin. Ils avaient dans la journée laissé sur leur droite, par 79° de latitude, cet étrange jeu de la nature que, dans une excursion précédente, j’avais nommé le monument de Ténisson, minaret ou obélisque de 480 pieds de haut qui élève, solitaire au débouché d’une sombre et profonde ravine, son fût calcaire, aussi régulièrement arrondi que s’il avait été taillé pour la place Vendôme.

Monument de Tennisson. — Dessin de Sabatier d’après Kane.

Par suite du rapprochement inaccoutumé des montagnes de glace, les voyageurs ne pouvaient distinguer devant eux, à plus d’une longueur de navire, les vieux glaçons faisant saillie en dessous des nouveaux tout en disloquant leur surface. On ne pouvait se glisser à travers ces aspérités que dans des passages qui n’avaient souvent pas quatre pieds de largeur et à travers lesquels les chiens avaient peine à mouvoir le traîneau. Il arrivait même que l’intervalle de deux montagnes était si encombré que le passage était complétement fermé. Dans ces circonstances, il leur fallait porter le traîneau au-dessus des blocs les moins élevés ou rétrograder en quête d’un chemin plus praticable.

Ils furent longtemps avant d’arriver à une glace plus unie. Tantôt un passage assez convenable paraissant entre deux pics, ils s’y engageaient gaiement et arrivaient à un plus étroit ; puis trouvant le chemin complétement obstrué, ils étaient obligés de rétrograder et de chercher de nouvelles issues. Malgré leurs échecs, ils ne perdirent pas courage, déterminés qu’ils étaient à aller en avant ; ils trouvèrent à la fin un sentier de six milles vers l’ouest qui les conduisit dans la bonne voie, mais ils furent depuis huit heures du soir jusqu’à deux ou trois du matin à diriger leurs pas avec autant d’incertitude qu’un homme aveugle dans les rues d’une ville étrangère.

Le lundi 16 juin, à huit heures du matin, Morton grimpa sur un pic afin de choisir la meilleure route. Au delà de quelques pointes de glace, il apercevait une grande plaine blanche qui n’était autre que le glacier de Humboldt vu au loin dans l’intérieur, car en montant sur un autre mamelon il en découvrit le front faisant face à la baie : c’était près de son extrémité nord, il semblait couvert de pierres et de terre, et çà et là de larges rocs faisaient saillie à travers ses parois bleuâtres.

Ils se trouvaient le 20 par le travers de la terminaison du grand glacier. Là, glaces, roches et terres formaient un mélange chaotique, la neige glissait de la terre vers la glace et toutes deux semblaient se confondre sur une distance de huit ou dix milles vers le nord, où, la terre devenant solide, le glacier disparaissait. Cette terre surplombait le glacier d’environ cent trente mètres.

Au delà, la glace était faible et craquante, les chiens commencèrent à trembler ; la terreur manifestée par ces animaux sagaces indiquait un danger peu éloigné.

En effet, le brouillard venant à se dissiper en partie, ils aperçurent, à leur grand étonnement, au milieu du détroit et à moins de deux milles sur leur gauche, un chenal d’eau libre ; Hans ne pouvait en croire ses yeux, et sans les oiseaux qu’on voyait voleter en grand nombre sur cette surface d’un bleu foncé, Morton dit qu’il n’y aurait pas ajouté foi lui-même.

Le lendemain, la bande de glaces qui les portaient entre la terre et le chenal ayant beaucoup diminué de largeur, ils virent la marée monter rapidement dans celui-ci. Des glaçons très-épais allaient aussi vite que les voyageurs, de plus petits les dépassaient, courant au moins quatre nœuds. D’après leur remarque dans la dernière nuit, la marée, venant du nord vers le sud, entraînait peu de glaçons. La glace qui se dirigeait maintenant si vite au nord semblait être la glace brisée autour du cap et sur le bord sud de la banquise. Le thermomètre dans l’eau donnait 36°, 22 au-dessus du point de congélation de l’eau de mer au havre de Rensselaer.

Après avoir contourné le cap, qui est marqué sur la carte, comme le cap Andrew-Jackson, ils trouvèrent un banc de glace unie à l’entrée d’une baie, qui a reçu depuis le nom du célèbre financier américain Robert Morris. C’était une glace polie, sur laquelle les chiens couraient à toute vitesse. Là, le traîneau allait au moins six milles à l’heure. Ce fut le meilleur jour de marche de tout le voyage.

Quatre escarpements se trouvaient au fond et sur les côtés de la baie, puis le terrain s’abaissait, se dirigeant en pente vers une banquise peu élevée, offrant une large plaine entre de longues pointes et coupée de quelques monticules. Un vol d’oies cravants (anas bernicla) descendait le long de cette basse terre, beaucoup de canards couvraient l’eau libre. Des hirondelles, des mouettes de plusieurs variétés tournoyaient par centaines ; elles étaient si familières qu’elles s’approchaient à quelques mètres des voyageurs ; d’autres larges oiseaux blancs s’élevaient haut dans l’air et faisaient retentir les échos des rochers de leurs notes aiguës. Jamais Morton n’avait vu autant d’oiseaux réunis : l’eau et les escarpements de la côte en étaient couverts.

Sur les glaces arrêtées dans le chenal Kennedy se jouaient des phoques de plusieurs espèces. Les eiders étaient en si grand nombre, que Hans, tirant dans une troupe, tua deux de ces oiseaux d’un coup.

Il y avait là plus de verdure que l’on n’en avait vu depuis notre entrée dans le détroit de Smith. La neige parsemait les vallées et l’eau filtrait des roches. À cette époque encore peu avancée de la saison, Hans reconnut quelques fleurs ; il mangea des jeunes pousses de lychnis et m’apporta des capsules sèches d’une hesperis qui avait survécu aux vicissitudes de l’hiver. Morton fut frappé de l’abondance de petites joubarbes de la dimension d’un pois. La vie semblait renaître à mesure qu’ils s’avançaient au nord.

Peu après, ils aperçurent à un demi-mille devant eux leurs chiens tenant en arrêt une ourse et son petit. La lutte fut désespérée, la mère ne s’avançait jamais à plus de deux yards, veillant toujours sur son petit. Quand les chiens approchaient, elle s’asseyait sur ses hanches, prenant l’ourson entre ses jambes de derrière et combattant avec ses griffes ; elle poussait des rugissements à être entendus à un mille de là. « Jamais, dit Morton, animal ne fut plus en détresse. » Elle allongeait le cou, s’élançait sur le chien le plus à sa portée, grinçant des dents et tournant ses griffes comme les ailes d’un moulin à vent. Si elle manquait son coup, elle n’osait poursuivre un chien, de peur que les autres ne se précipitassent sur le petit, faisait entendre un rugissement de rage désappointée, et continuait à jouer des pattes, à étendre sa gueule grande ouverte au-devant de ses agresseurs. Chaque fois que l’ourson ne pouvait suivre sa mère ou devancer suffisamment les chiens, la mère se retournait, et plaçant sa tête sous les hanches du petit, le lançait en avant ; puis celui-ci en sûreté, elle faisait de nouveau tête à ses ennemis pour lui donner le temps de fuir. À chaque halte de son nourrisson, la pauvre bête recommençait la même manœuvre : c’était un spectacle véritablement émouvant ; Hans y mit fin par une balle tirée à bout portant dans la tête de l’animal. L’ourson se fit tuer sur le corps de sa mère, en essayant de le défendre contre la meute affamée.

Le 24 juin, Morton atteignit le cap Constitution qu’il essaya en vain de tourner, car la mer en battait la base. Faisant de son mieux pour gravir les rochers, il n’arriva qu’à quelques centaines de pieds. Là il fixa à son bâton le drapeau de l’Antarctic, une petite relique bien chère, qui m’avait suivi dans mes deux voyages polaires. Ce drapeau avait été sauvé du naufrage d’un sloop de guerre des États-Unis, le Peaweck, lorsqu’il toucha à la rivière Colombie. Il avait accompagné le commodore Wilkes dans ses découvertes le long des côtes d’un continent antarctique. C’était maintenant son étrange destinée de flotter sur la terre la plus nord non-seulement de l’Amérique, mais de notre globe ; près de lui étaient nos emblèmes maçonniques de l’équerre et du compas. Morton les laissa flotter une heure et demie au haut du noir rocher qui couvrait de son ombre les eaux blanchissantes que la mer, libre de glaces, faisait écumer à ses pieds.

Morton arborait le drapeau américain sur les bords de la mer Polaire. — Dessin de J. Noël d’après Kane.

La côte au delà du cap doit, selon lui, s’abaisser vers l’est, puisqu’il lui fut impossible de voir aucune terre de sa station sous le cap. La côte ouest s’ouvre vers le nord où son œil la suivait jusqu’à cinquante milles. Le jour étant clair, il lui fut facile d’apercevoir plus loin encore la rangée de montagnes qui la couronnent ; elles étaient fort hautes, arrondies et non coniques à leur sommet comme celles qui l’avoisinaient, quoique peut-être ce changement apparent provînt de la distance, car il remarqua que leurs ondulations se perdaient insensiblement à l’horizon.

La plus haute élévation du point d’observation où il fut obligé de s’arrêter lui parut de trois cents pieds au-dessus de la mer. De ce point il remarqua, à six degrés ouest du nord, un pic très-éloigné tronqué à son sommet comme les rochers de la baie de la Madeleine. Nu et dépouillé, il était strié verticalement avec des côtes saillantes. Nos estimations réunies lui assignent une élévation de 2500 à 3000 pieds. Ce pic, la terre la plus septentrionale connue, a reçu le nom du grand pionnier des voyages arctiques, sir Edward Parry.


Adieux, départ et voyage. — Quatre cents lieues dans ou sur la glace. — Fatigues, dangers et famine. — Arrivée à Upernavik.

Le reste de l’été se passa sans dégager notre navire, et l’hiver de 1854-55 nous trouva bloqués dans le havre de Rensselaer par les mêmes glaces que l’année précédente. Cet hiver nous soumit aux mêmes épreuves que le premier ; il nous trouva peut-être plus préparés à le recevoir, mais il nous laissa plus affaiblis. Pendant sa durée, nous perdîmes deux de nos compagnons par la maladie. Un troisième, Hans le Groenlandais, déserta et s’enfuit dans un clan lointain d’Esquimaux, préférant leur genre de vie aux chances de notre avenir.

Avril et mai vinrent sans apporter de changement à notre situation. En juin, nous reconnûmes la nécessité d’abandonner notre navire. Dès lors, il n’y avait pas à hésiter ; il nous fallait préparer nos bateaux pour un long et périlleux voyage ; ils étaient si petits, si chargés, en si mauvais état, qu’ils pouvaient à peine justifier notre espoir de les voir flotter. En attendant, un vent du sud-ouest, chargé de pluie, amoncela des nuages sombres sur la baie, et sembla nous menacer d’un emprisonnement forcé sur notre précaire plage de glace.

18 juillet. — Les Esquimaux nous ont rejoints ; ils sont tous venus pour nous dire adieu : Metek, Nualik, Myouk, et Nessarak, et Tellerek, et Sipsu, et… Je pourrais les nommer tous ; eux aussi nous connaissent bien, nous avons trouvé des frères sur cette terre désolée.

Je suis occupé à prendre mes notes, les enfants eux-mêmes viennent me parler : Kuyanake, Kuyanake, Nalegak Soak, Merci, merci, grand chef ! » Metek entasse devant nous des oiseaux comme si nous devions manger éternellement, et sa pauvre femme pleure à l’entrée de ma tente, s’essuyant les yeux avec une peau d’oiseau.

Il y en a vingt-deux autour de moi, et en voici venir encore. Des enfants de dix ans poussent devant eux des traîneaux où se trouvent les babys. La tribu tout entière campe sur la plaine de glace.

Nos amis nous ont toujours considérés comme leurs hôtes. Sans eux nos tristes préparatifs de voyage auraient duré quinze jours de plus, et nous sommes tellement en retard que nos chances de salut peuvent se mesurer sur les heures.

Le penchant au vol est le seul reproche sérieux que nous ayons eu à leur faire. Ils ont peut-être aussi médité quelque trahison, et j’ai lieu de croire qu’à notre arrivée, étant sous l’empire de craintes superstitieuses, ils ont pensé à nous tuer ; mais rien de ce sentiment n’existe depuis longtemps. Nous nous étions si bien pliés à leur manière de vivre, nous leur avions donné une si franche hospitalité dans notre pauvre navire et pendant leurs chasses à l’ours, que toute trace d’inimitié avait complétement disparu.

Le pouvoir qu’ils m’attribuaient comme angekok, ou sorcier, confirmé par ma carabine à six coups, ne fut peut-être pas d’abord sans quelque influence sur cette amitié, mais jamais amitié ne devint plus sincère. Dans les derniers temps, des objets du plus grand prix pour eux gisaient épars de tous côtés ; ils ne dérobèrent même pas un clou.

Le chenal Kennedy. — Dessin de J. Noël d’après Kane.

Hier, quand je parlai du respect qu’ils avaient pour ce qui nous appartenait, Metek me répondit par deux courtes sentences qui résumaient toute sa morale : « Vous nous avez fait du bien. Nous n’avons pas faim, nous ne voulons pas voler. Vous nous avez fait du bien, nous voulons vous aider, nous sommes vos amis. »

Ce fut une scène touchante que la distribution de nos présents d’adieu ; l’un avait une scie ou une lime, tel autre un couteau, tous un souvenir de nous. Les chiens furent donnés å la communauté, excepté Toodla Mik et Whitey : je ne pouvais me séparer de ces animaux, les chefs de notre attelage.

Il ne nous restait plus qu’à faire nos derniers adieux à ce peuple confiant. Je leur parlai, comme on parle à des frères, leur disant que par delà le glacier, par delà la mer, ils trouveraient un pays leur offrant plus de ressources, où les jours étaient plus longs, où il y avait plus de pêche et de chasse.

Les monts Parry. — Dessin de J. Noël d’après Kane.

Je leur donnai des croquis de la carte jusqu’au cap Shackelton, indiquant les promontoires, les terrains de chasse et les meilleurs campements, depuis Red-Head jusqu’aux établissements danois. Ils m’écoutèrent avec un intérêt profond, se lançant de temps à autre des coups d’œil fort significatifs. Je ne serais pas étonné d’apprendre un jour qu’ils eussent tenté ce voyage avec Hans pour chef. Ce fut par la douce lumière d’un dimanche soir, après avoir halé à grand-peine nos bateaux à travers les hummocks, que nous nous trouvâmes devant la mer libre et ouverte. Avant minuit, nous avions lancé Éric-le-Rouge, poussé trois hourras en faveur du retour et déployé tous nos pavillons.

MeGary, Petersen, Dickey, Stephenson, Whipple et moi nous étions dans la Foi ; Brooks était à bord de l’Espérance avec Hayes, Sontag, Morton, Blake et Goodfellow ; l’équipage de l’Éric se composait de Bonsall, Riley et Godefroy.

Mais nous ne devions pas partir encore ; la tempête qui se préparait depuis longtemps poussait avec violence la mer contre la glace qui nous abritait et nous obligeait à nous retirer à mesure qu’elle brisait ce rempart. La mer devint de plus en plus furieuse ; il fallut nous éloigner plus encore et nous reculer pas à pas devant la glace, qui éclatait, soulevée par les flots. Il nous faut abandonner tout espoir de nous embarquer. Nous traînons nos embarcations à environ un mille de la mer, sous un grand iceberg, emprisonné au milieu d’une plaine de glace.

La tempête nous poursuit même jusque-là ; toute la nuit il vente d’une manière épouvantable, et notre asile, l’iceberg, disparaît au milieu de la glace brisée en éclats. De nouveau nous devons haler les embarcations, et nous ne nous arrêtons que près d’un autre iceberg, sur les pentes inclinées duquel je savais que nous trouverions un abri au cas où viendraient à se soulever des lames de fond qui nous eussent été fatales. La plaine de glace tout entière craquait, et nous la sentions se mouvoir sous nos pieds.

Types esquimaux. — Dessin de Valentin d’après Kane.

Il est heureux que je ne me sois pas rendu au désir qu’avaient mes hommes de prendre la mer : nous eussions été emportés par la tempête sans aucune chance de salut.

La tourmente cessa enfin, la mer redevint aussi calme que s’il n’y avait pas eu d’orage, et, le mardi 19 juillet au matin, nos trois embarcations se mirent en route. Le vent fraîchit au moment où elles doublaient la pointe ouest du cap Alexandre ; nous tâchâmes d’aborder à l’île de Sutherland, mais une ceinture de banquises escarpées nous fit renoncer à notre projet ; nous nous dirigeâmes vers Hakluyt ; ce fut un rude passage : la mer était courte, poussée par un vent de sud-est ; elle emplit d’eau la Foi, l’Éric-le-Rouge coula bas et ce fut à grand-peine que nous pûmes le prendre à la remorque. Le vent tournait à l’ouest. Avec nos embarcations nous ne pouvions songer à faire face au temps. Je jetai un regard rapide autour de moi, et, profitant de l’expérience acquise dans la précédente expédition à l’île Becchey, nous nous engageâmes dans un chenal ouvert au milieu des flocs rompus. Tantôt avançant a l’aide de nos gaffes, tantôt faisant glisser nos embarcations sur la glace, nous atteignîmes l’île de Hakluyt.

Malgré des barrières de glace presque aussi abruptes que celles de la veille, nous réussîmes à mettre nos canots à terre. Il neigea toute la nuit. On fit une tente pour les malades, et à notre repas de poussière de pain et de suif nous pûmes joindre quelques oiseaux.

Le 22 au matin nous poussâmes en avant à travers une tempête de neige et gagnâmes l’île de Northumberland.

Une petite surface de mer, débarrassée de glaces, conduisit nos canots jusqu’au rivage sous d’immenses glaciers qui surplombaient : c’était d’un aspect émouvant ; on eût dit que, bouillonnant dans une immense chaudière de roches, la glace vomissait d’immenses blocs dans la mer qui baignait la falaise. Les glissements qui se produisaient dans la partie supérieure de ce glacier de mille mètres de hauteur venaient ajouter encore à l’étrangeté de ce spectacle.

Le 23, nous traversâmes le canal de Murchison, passant près du rocher de Fitz-Clarence, un des plus intéressants monuments de cette côte désolée : dans une région plus fréquentée par les navigateurs il servirait de signe de reconnaissance. Ce rocher s’élève au milieu d’un champ de glace comme un obélisque égyptien.

Le 24, nous fîmes beaucoup de chemin ; mais après seize heures de travail, nous étions tous épuisés. Nos rations avaient toujours été fort réduites, mais le retard que nous éprouvions me força à les réduire à ce que je considérais comme un indispensable minimum : six onces de pain en poussière, un morceau de suif gros comme une noix, durent composer toute notre nourriture. Ce nous était grand bonheur quand nous pouvions remplir notre bouilloire de neige et faire du thé ; rien ne nous plaisait autant que cette boisson, nous en buvions immodérément, et toujours à notre plus grand profit.

Le lendemain notre marche se ralentit. Notre régime insuffisant faisait de plus en plus sentir ses effets désastreux : nos forces diminuaient insensiblement. Nous avions perdu l’appétit ; notre pâtée de suif et de pain, arrosée d’une grande quantité de thé, nous suffisait presque. Un brouillard épais vint augmenter notre découragement.

Sur ces entrefaites, une énorme masse de glaçons en dérive se mit à tourner comme sur un pivot en s’approchant de la glace qui nous abritait.

Celle-ci, mise en mouvement, vint s’appuyer sur le rocher lui-même. En un éclair, tout ne fut plus qu’un chaos épouvantable autour de nous. Machinalement les hommes prirent chacun leur poste, s’occupant des embarcations. Pendant un moment je perdis tout espoir. La plate-forme sur laquelle nous nous trouvions éclatait tout entière ; la glace se brisait, s’empilait et s’amoncelait de tous côtés. Disciplinés comme nous l’étions par le malheur, habitués à mesurer le danger tout en lui faisant face, il n’est pas un de nous, même à cette heure, qui puisse dire quand et comment nous nous trouvâmes à flots. Ce que nous savons seulement, c’est que, au bruit d’un fracas que rien ne peut rendre, fracas où la clameur de mille trompettes ne se serait pas plus fait entendre que la voix d’un homme, nous fûmes secoués, soulevés, ballottés au milieu d’une masse tumultueuse de hummocks, et que, dans le calme qui suivit, nos bateaux tournoyèrent dans un tourbillon de neige, de glace et d’eau.

Nous restâmes dans cette position jusqu’à ce que le glaçon, venant se briser en morceaux sur le rocher de la côte, nous permit de nous dégager et de gagner, à notre grande joie, un espace libre où nos rames pouvaient jouer. Nous longions une ceinture de glaces escarpées, quand un grain terrible vint nous assaillir de nouveau ; nos bateaux furent rudement endommagés par cette affreuse tempête ; nous n’étions occupés qu’à vider nos canots qui embarquaient des lames à couler bas. Vers trois heures, à la marée haute, nous pûmes faire franchir la barrière de glace à nos bateaux. Une cavité étroite se présentait dans les rochers ; nous y entrâmes. Nous étions à l’abri, complètement encavés, quand un bruit, qui nous était familier, vint frapper nos oreilles : le bruissement d’un grand vol d’eiders. Nous étions dans la retraite où ils faisaient leurs nids, et quand nous nous étendîmes pour dormir, épuisés de fatigue, mouillés jusqu’à la peau, nous nous primes à rêver œufs et oiseaux.

Nous restâmes trois jours dans notre palais de cristal ; la tempête faisant rage au dehors ; les chasseurs d’œufs avaient peine à se tenir debout ; mais je ne vis cependant jamais plus joyeux assemblage de gourmands.

Le 3 juillet, le vent diminua, et bien que la neige continuât de tomber avec violence, le 4 au matin, après avoir pris un patriotique grog aux œufs, apprêté de façon à nous valoir les éloges de la Société de tempérance, nous poussâmes au large.

Une navigation pénible de sept jours nous amena, le 11, près du cap Dudley-Digges, et nous nous croyions hors d’embarras, quand tout à coup nous tombâmes sur un rocher qui n’est pas indiqué sur les cartes ; la plaine de glace qui s’étendait à sa base était plus grande encore que celle que nous venions de franchir à si grand’peine. Il nous fallait la doubler à tout hasard, nous étions trop fatigués pour pouvoir la franchir autrement ; mais nous dûmes renoncer à notre tentative.

Je grimpai encore sur la banquise la plus voisine ; ces montagnes de glace nous servaient à explorer le pays. J’examinai le pays dans la direction du sud. Jamais je ne vis de plus désolant spectacle ; pas de mer ouverte, nous nous trouvions dans un cul-de-sac ; devant nous, derrière nous, des obstacles que nos hommes épuisés ne pouvaient songer à surmonter ; il fallait attendre que l’été vînt nous frayer notre chemin, et cela avec des provisions insuffisantes, avec des embarcations dans un état déplorable.

Enfin nous découvrîmes un étroit chenal, simple fissure au milieu des blocs de glace attachés au rivage ; il nous conduisit sous des falaises escarpées où nos embarcations trouvèrent un abri assuré. Des blocs de rochers entassés les uns sur les autres donnaient l’aspect d’une armure gigantesque à cette falaise dont les sommets se perdaient dans le brouillard et la brume. Les oiseaux semblaient avoir établi leur séjour dans ces rocs crevassés ; les plongeons lummes, les mouettes tridactyles y abondaient surtout.

Sur notre droite, un pont naturel conduisait à un petit vallon tout verdoyant de mousses, que dominait un glacier froid et étincelant.

Du haut d’une colline escarpée j’eus une vue splendide de ce grand océan de glaciers, qui semble former l’axe du Groenland ; parsemée d’îles, cette vaste mer empourprée se découpait sur l’azur de l’horizon comme une ceinture de diamants dont les feux étincellent au soleil.

Le glacier de Humboldt et le glacier près d’Étah sont les seuls que j’ai vus qui débitent plus d’eau. Un torrent qui coulait à sa base avait de deux à cinq pieds de profondeur ; il couvrait de son eau la plaine glacée sur une surface de plusieurs centaines de yards ; un autre s’échappait du sommet du glacier en bondissant sur les rochers, pour venir tomber en cascades sur la plage.

Les renoncules, les saxifrages, les portulacées, les mousses, les graminées du nord abondaient à la hauteur du premier talus ; je trouvai les lichens deux cents pieds plus haut. Le thermomètre marquait au soleil 32° C., à l’ombre, 3° C.

Un des caractères les plus frappants de cette scène était la vie qui y abondait : cochléaria délicieux, œufs délicats, lummes énormes, gras et savoureux, tout était à profusion. Quel éden pour des scorbutiques affamés !

Ce fut une joyeuse vacance que la huitaine passée en ce lieu nommée par moi la Providence, huitaine remplie de repos, de pensers heureux. Je ne laissai jamais pressentir à qui que ce fût que ce séjour était un séjour forcé. Deux individus seulement qui avaient vu avec moi cet effrayant désert de glace qui nous barrait le passage, savaient la réalité de notre position ; mais ils m’avaient juré le silence.

Cette partie de la côte a dû autrefois être un paradis esquimau, ainsi que l’attestaient les ruines qui nous entouraient ; par 76° 20 nous trouvâmes les traces d’un grand village.

Nous arrivâmes au cap York le 21 ; tout y témoignait des retards de l’été ; la neige aurait dû disparaître depuis quinze jours. Une plaine de glace immense s’étendait au sud et à l’est. Nous n’avions que deux partis à prendre : attendre que les glaces nous livrassent un passage, ou quitter la côte et essayer les mers ouvertes dans l’ouest.

Réunissant mes officiers, je leur expliquai que n’ayant de provisions que pour trois semaines au plus, il était nécessaire d’avancer. Nous construisîmes sur une éminence bien visible un cairn où nous enfermâmes un rapport succinct de l’état dans lequel nous nous trouvions et de la route que nous suivions ; cela fait, nous dirigeant vers le sud-ouest, nous nous lançâmes dans cette immense plaine de glace.

Celle-ci devenait de plus en plus compacte : il était très-difficile de se diriger ; je m’étais endormi épuisé de fatigue quand on m’éveilla pour me dire qu’on avait perdu le chenal. Sans rien laisser paraître de mon émotion, j’ordonnai de faire halte sur la glace, sous prétexte de faire sécher les vêtements et les provisions. Peu d’instants après, le temps se leva assez pour nous permettre d’examiner le pays.

Me Gary et moi nous montâmes sur une banquise de quelque trois cents pieds de haut. La vue était vraiment effrayante : nous étions au plus profond d’une baie ; de toutes parts entourés par d’immenses icebergs qui surgissaient au milieu d’un chaos de glaçons enchevêtrés les uns dans les autres. Mon brave et hardi second, peu impressionnable de sa nature, habitué d’ailleurs et depuis longtemps à toutes les vicissitudes de la vie de baleinier, ne put s’empêcher de verser des larmes devant cette désolation.

Il n’y avait qu’un parti à prendre : à tout prix il fallait mettre nos embarcations sur les traîneaux et nous diriger vers l’ouest. Après trois jours d’un rude travail, nous nous trouvâmes de nouveau dans un passage libre.

Mais nos provisions baissaient, nous ne trouvions plus d’oiseaux, et nous n’eûmes pas la chance de tuer des phoques ou des morses. Les forces de mes hommes s’épuisaient par suite de la ration à laquelle je les avais réduits ; je fus cependant obligé, après avoir réfléchi au temps qu’il nous faudrait pour arriver au cap Shackelton, de réduire encore cette maigre ration à cinq onces de poussière de pain, quatre onces de suif et trois onces de viande d’oiseau.

L’humidité, la nourriture insuffisante nous affaiblirent de plus en plus : l’avenir prenait un aspect de plus en plus sombre ; notre difficulté de respirer nous revenait, nos jambes s’enflèrent tellement, que nous fûmes obligés de fendre nos bottes de toiles à voile. Mais le symptôme qui m’inquiétait le plus, était la privation de sommeil. Seul il nous délivrait de la fièvre lente qui nous saisissait pendant notre travail de chaque jour ; plus de sommeil, plus d’espoir de salut !

Nous étions dans une baie ouverte, au milieu du courant qui entraîne les glaces du pôle dans l’Atlantique ; nos bateaux étaient en si mauvais état, qu’il fallait les vider à chaque instant pour les empêcher de couler bas.

Épuisés de fatigue, mourant de faim, telle était notre triste fortune, quand nous aperçûmes un phoque endormi sur un glaçon qu’emportait le courant. C’était un veau marin, mais si énorme, que je le pris d’abord pour un morse ; je fis un signal à l’Espérance, et tremblants d’anxiété, nous nous dirigeâmes vers l’animal dans un fiévreux silence, et Petersen, armé d’une carabine rayée, se mit à l’avant de l’embarcation. En approchant, notre excitation devint telle, que les hommes ne pouvaient plus ramer ensemble.

Le phoque n’était pas endormi ; il leva la tête comme nous étions à portée de carabine : je me rappelle encore l’expression désolée, désespérée qui se peignit sur le visage hâve, amaigri de mes matelots, quand ils virent le mouvement de l’animal : à sa capture était attachée la vie de chacun de nous. Le bateau, vigoureusement poussé par Me Gary suspendu à son aviron, me semblait à bonne portée ; je ferme convulsivement ma main, signal convenu pour faire feu ; étonné de ne pas entendre d’explosion, je me retourne : Petersen, paralysé par son émotion, ne pouvait tenir sa carabine immobile. Le phoque se dressant sur ses nageoires antérieures, nous regarde d’un air inquiet et curieux, en s’apprêtant la plonger. La carabine résonne : frappé à mort, l’animal tombe étendu près de l’eau, si près, que la mer mouillait sa tête penchée au bord du glaçon.

J’avais l’intention d’assurer sa mort par un nouveau coup de carabine, impossible d’y songer ; il n’y avait plus de discipline ; mes hommes poussant un hurlement sauvage, se jetèrent sur leurs avirons, se précipitant vers leur proie. Des mains avides saisissent le phoque et l’entraînent sur un abri plus sûr.

Mes matelots étaient à moitié fous ; je ne les savais pas aussi éprouvés par la faim. Brandissant leurs couteaux, ils couraient sur la glace, pleurant et riant tout ensemble. Cinq minutes après, ils étaient tous occupés, qui à lécher ses doigts couverts de sang, qui à dévorer de longues bandes de graisse crue.

Sans souci du danger, campés sur une grande glace flottante, quand vint le soir, sacrifiant deux planches entières d’Éric-le-Rouge pour faire un grand feu, nous nous livrâmes à notre sauvage repas.

Ce fut notre dernière souffrance : « Le charme est rompu et les chiens sont sauvés », s’écria Stephenson. — Pauvres Toodla et Whitey, « c’était de la viande au croc », disait Me Gary. Une fois nous avions été sur le point de les immoler, mais c’étaient, je l’ai déjà dit, les chefs d’attelage de notre équipage d’hiver, nous ne pûmes nous décider à les sacrifier.

Le 1er août, nous étions au Pouce-du-Diable, ce champ de bataille des baleiniers, puis nous arrivâmes aux îles Duck, et passant au sud du cap Shackelton, nous nous préparâmes à débarquer.

Portrait de Kane. — Dessin de Valentin d’après une photographie.

Terre ferme ! terre ferme ! quel bonheur de la revoir : comme nous la saluons avec respect, avec amour ! Le temps de chercher une petite anse, le temps de se féliciter, on tire à terre ses embarcations délabrées et on se repose. Deux jours après, un brouillard avait couvert les îles, et quand il se leva, il nous trouva ramant à la hauteur de Karkamont.

…Mais, quel est ce bruit ? Ce n’est pas le cri de la mouette, ce n’est pas le glapissement du renard, que nous avons confondu si souvent avec le huk-huk des Esquimaux, cette cadence nous est familière, nous ne pouvons nous y tromper ! « Écoutez, Petersen ! aux avirons mes hommes ! Qu’est-ce donc ?… » Petersen écouta tranquillement d’abord, puis avec un tremblement dans la voix. « Des Danois », murmure-t-il.

J’entends encore résonner a mon oreille ces voix humaines, qui, les premières, saluaient notre retour au monde habité. Hélas ! peut-être n’est-ce qu’une illusion ? Non, le bruit se répète ; les avirons de frêne se ploient sous les efforts de nos matelots, nos canots rapides volent sur les eaux, nos regards avides fouillent l’horizon, enfin nous apparaît le mât solitaire d’une chaloupe. « C’est la Fraulein-Flaischer ; c’est Carlie Mossyn ; la Marianne, la corvette attendue est arrivée ! » s’écrie Petersen qui, jusqu’alors calme et grave, éclate en sanglots en se tordant les mains.

Oui c’est Carlie Mossyn, ce sont les Danois, nous sommes sauvés !

Une heure après nous étions à Upernavik.

  1. Arctic explorations : the second Grinnell expedition in search of sir John Franklin, 1853-54-55, by El. K. Kane, M. D. U. S. N.
  2. Voy. notre deuxième livraison.
  3. Rangées de glaçons superposés par suite des collisions des champs de glace.
  4. Banc ou lit en neige battue, recouvert de peaux, et qui garnit le pourtour intérieur de la hutte.