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La Muse gaillarde/Texte entier

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La Muse gaillarde
La Muse gaillardeAux éditions Rieder (p. 1-Table).




LA MUSE
GAILLARDE


cette édition, réalisée par MARCEL LUBINEAU a été tirée à 15 exemplaires sur hollande van gelder, numérotés de 1 à 15, auxquels on a joint une aquarelle originale, une suite en noir des gravures sur bois, une suite en noir des planches hors texte et un état en bistre du portrait de ponchon ; à 85 exemplaires sur vélin de rives, numérotés de 16 à 100, auxquels on a joint un dessin original à la plume, une suite en noir des gravures sur bois et une suite en noir des planches hors texte et à 2.000 exemplaires sur vélin blanc, numérotés de 101 à 2100.


Exemplaire N° 1556
RAOUL PONCHON PAR LUI-MÊME


RAOUL PONCHON



LA MUSE


GAILLARDE


ILLUSTRATIONS DE
DIGNIMONT[1]






AUX ÉDITIONS RIEDER


108, boulevard saint-germain
PARIS




Écarquille tes yeux à la beauté des choses ;
Nourris-toi du parfum de la femme et des roses ;
Bois comme un banc de sable, et sois bon comme un chien,
              Et tâche de mourir bien.
                                        R. P.





LA MUSE GAILLARDE






AUBADE


Ta délicieuse altesse
Veut-elle accepter mon bras ?
Nous irons où tu voudras ;
Tout avec toi m’est liesse ;
Tu verras comme aujourd’hui
Le ciel est épanoui
Et plein de délicatesse.


Tout semble bon à manger ;
Dans l’air amoureux et moite
Quelques nuages d’ouate
Floconnent, troupeau léger
Qui traîne sa marche lente
Sous la garde vigilante
D’un invisible berger.

Ouvre tes claires mirettes,
Mes deux étoiles du jour ;
Et regarde tout autour
De toi ces blanches fleurettes :
On ne sait pas tout d’abord
Si c’est de la neige encor,
Ou déjà les pâquerettes.

C’est le Printemps. Ô printemps !
Aux tempes toujours fleuries ;
Je l’entends dans les prairies
Rire avec toutes ses dents, –
Ô vieillard à barbe blonde,
Aussi ridé que le monde,
As-tu donc toujours vingt ans ?




L’IDOLE


…Il n’y a rien, ô idole, de plus précieux que la vie : Eh bien ! tu m’es cent fois plus précieuse qu’elle.
Khéyam.


Impératrice de mon cœur,
Reine de moi, ma bien-aimée,
Ineffable et divine fleur,
Toi dont ma vie est affamée,

Seul guide de mes actions,
Va, je ne crois pas que tu aies
Aucunes imperfections,
Mon amour les ayant tuées.


Or, aujourd’hui que la bonté
Émane de toutes les choses
Et fait pâmer de volupté
Le cœur des femmes et des roses,

Que la terre entière et les cieux
Chantent comme une même lyre,
Toi seule, ô gloire de mes yeux,
Pourquoi ne veux-tu pas sourire ?

Vois, dans l’air de myosotis
Règne une candeur infinie :
Si tu m’es farouche, ô mon lis,
Tu troubleras cette harmonie.

Tu sais bien pourtant que ta voix
Est ma plus suave musique,
Et que l’instant où je te vois
Est ma distraction unique.

Tu sais bien que tes yeux de ciel
Sont mes vivantes pierreries,
Et que je cueille tout mon miel
Sur tes belles lèvres fleuries ;

Qu’auprès de ces rouges rubis
Tout rubis me paraît exsangue ;
Que les paroles que tu dis
Sont les plus claires de ta langue ;

Tu sais qu’amoureux de tes pas
Le jour est pour moi sans lumière,

Quand tes regards ne brillent pas
De leur tendresse coutumière ;

Que tu me grises sans merci,
— Ô toi dont la grâce est l’esclave,
De tes chers baisers, frais ainsi
Que le vin qui sort de la cave ;

Tu sais que la nature en vain
Fait parade de ses merveilles,
Si tu me laisses avoir faim
De tes chairs blondes et vermeilles ;

Que par un seul de tes cheveux,
— Comme un chien que l’on mène en laisse —
Tu peux me conduire où tu veux,
Dompté par ta seule faiblesse.

Comment puis-je te désarmer,
Moi qui par ton souffle respire,
Moi qui suis roi rien qu’à t’aimer,
Poète rien qu’à te le dire ?

Sache donc, mignonne, le cœur
Inséparable du mot j’aime,
— Ainsi le parfum de la fleur
N’est rien autre que la fleur même.

Ah ! je vois bien que tu m’entends,
Car dans ta bouche minuscule
Déjà le rire de tes dents
Allégrement tintinnabule.




DISCOURS À LA ROSIÈRE


C’est un devoir bien doux pour moi, Mademoiselle,
D’affirmer devant tous que vous êtes… bien telle
Que l’on vous annonça ; que vous l’avez encor
… Votre fleur d’innocence aux étamines d’or,
Et je suis fier de ce qu’une fête éphémère
Pour cette circonstance unique m’ait fait maire.
— Je m’étais demandé souvent : À quoi sers-tu ?
Ô maire ! Eh bien ! mais c’est à fêter la vertu.

Je demande, Messieurs, toute votre indulgence,
Car je n’ai, de ma vie, harangué l’innocence ;
Et les plus chastes mots du monde, en vérité,
Ne sauraient dire un tel vase de pureté.

En vous apercevant sous ce costume insigne
J’ai reconnu d’abord que vous étiez un cygne :
Cygne dont je voudrais être le Lohengrin,
Ce Lohengrin qui lit à l’Éden tant de train.
En vous voyant si blanche et si pure, nous crûmes
À quelque merle blanc, à quelque lis à plumes :
Il est bien évident que si vous le vouliez,
N’est-ce pas, fleur-oiseau, vous vous envoleriez ?

Certes, d’autres pays ont aussi leurs rosières,
— Nanterre, Étrépagny, Clermont-Ferrand, Asnières —
Mais il y a rosière et rosière, pardi
Qui durent à peu près ce que dure un mardi ;
De ces rosières-là, l’on sait ce qu’en vaut l’aune :
On les donne pour rien à Saint-Ouen-l’Aumône.
Pourtant, vous en avez plein Montmartre, Messieurs,
J’en vois même d’ici qui me crèvent les yeux.
Parmi tant de vertus et pour le choix à faire
Allez, ce ne fut pas une petite affaire ;
Car au premier appel qu’on lut dans le journal
Il en vint de partout et même de Laval.
Mais comme il importait qu’elle fût de Montmartre,
On vous choisit, le reste alla se faire… à Chartre.

Maintenant que l’on sait sur quel bon capital
Mademoiselle, vous vous tenez à cheval,

D’un tas de proprariens vous allez être en butte :
ça n’est pas ce qui manque, on le sait, sur la Butte.
L’un vous proposera de vous flanquer des paings,
L’autre de vous poser simplement des lapins ;
Des individus bruns qui parlent plusieurs langues
Viendront vous assaillir de squammeuses harangues :
Tels que ce beau garçon, dans un procès récent,
Tellement du Midi qu’il n’avait pas d’accent.
— Croyez-moi, je le tiens de la grande baronne,
Une langue suffit pourvu qu’elle soit bonne.
Ce capital se perd, d’habitude, en tombant
Sur le bi, sur le bout, le bi du bout du banc,
Sur un tas de cailloux, et, (la chose s’est vue)
Quelquefois même en revenant de la revue.
Généralement on n’en fait qu’un seul repas,
Et comme Boulanger, dame, il ne revient pas.
Le bougre, quand il part, enfile une venelle
Et ne s’arrête plus qu’en la nuit éternelle.

Mais le Printemps en vous fait du charivari,
Il vous faut un amant à défaut d’un mari.
Aussi bien, je m’en vais en qualité de maire
Vous donner là-dessus quelques conseils de père :
Ne prenez pas, ma fille, un amoureux trop vieux,
En amour il n’est pas assez laborieux ;
N’allez pas pour cela vous ruer sur un jeune,
L’indigestion ne vaut pas mieux que le jeûne.
Qu’il ne soit pas trop beau, car on vous le prendrait.
Qu’il ne soit pas trop laid, on vous le laisserait.
Qu’il ne soit ni petit ni grand, ô citoyenne,
Choisissez-le plutôt d’une bonne moyenne,

Méfiez-vous aussi des gens qui sont trop gras :
Les gras s’en vont en deliquium dans vos bras ;
Et des maigres : le maigre est toujours un peu maigre.
Entrelardé vaut mieux. N’essayez pas du nègre :
Avec lui ce serait un tout à fait autre air.
Ma fille, voyez-vous, ce suppôt de l’enfer
Est plus noir au dedans qu’il n’est à la surface :
Jamais vous ne pourriez le contempler en face.
N’admettez pas non plus pour votre compagnon
Un de ces gens sans yeux, qui portent un lorgnon ;
Dans la peau, quand ils vous embrassent, ça vous entre,
Quelquefois même ils vous en écorchent le ventre.
Ne vous jetez pas sur les hommes chevelus,
On les lâche d’un cran lorsqu’il ne les ont plus.
Ni sur les chauves : bien que ces messieurs les chauves
Se comportent fort bien dans le sein des alcôves.

Bref, je crois qu’ici vous trouverez un époux.
Mais permettez, avant de m’éloigner de vous,
Que mes longs cheveux blancs que leur néant décore
Vous donnent, mon enfant, quelques avis encore.
Quand vous avez chez vous le plus petit bijou,
Les Pranzini avec votre cou font joujou,
Davantage il ne sert d’avoir une toquante
Qu’à savoir qu’on vous tue à cinq heures cinquante,
Par exemple ; est-ce pas inutile ? Mais si.
Sachez encore pour votre instruction ceci :
Dans un gouvernement qui veut être prospère
Le général Paulus est toujours nécessaire.
Enfin, si vous toussez, voilà l’essentiel :
Prenez aussitôt des pastilles Géraudel.



LE MARCHAND D’ÉVENTAILS


À Léa Horta.


Ô Dames belles et honnestes,
Venez voir mes beaux éventails
Jusque dans leurs moindres détails ;
Ils ont appétit de vos gestes
Et réclament la volupté
De caresser votre beauté.

J’en ai de plus de cent manières,
D’au moins mille et une façons ;
J’en ai pour les vieux polissons

Comme pour de jeunes rosières :
Approchez, faites votre choix,
J’en ai même pour les bourgeois !

Les uns sont en nacre, en ivoire,
En écaille blonde, en santal,
Et d’un travail oriental
Si fini qu’on ne peut y croire.
D’autres sont peints par des malins,
Sur des satins et des vélins.

Ils sont frais comme votre bouche,
Madame, et légers, — oh légers
Comme des rêves de bergers
Ou des colères d’oiseau-mouche ;
Si légers qu’à peine vos doigts
Sauront en distinguer le poids.

Veuillez considérer la trame
De celui que vous tenez là,
Madame, est-ce pas beau cela ?
C’est à peine s’il pèse un gramme,
Et pour votre petite main,
Il est comme un brin de jasmin.

Aimez-vous mieux cette merveille
De grâce et de fragilité ?
Cet éventail, en vérité,
Tenez pour certain qu’une abeille
Le briserait en s’y posant ;
Un rien lui serait trop pesant


Cet autre, fait d’une dentelle,
Peut cacher un trouble charmant
À tout autre qu’au jeune amant
Qui d’amour féru dit : C’est elle !
Lui qui sait votre œil assassin
Et l’aurore de votre sein.

Belles, tombez à la renverse.
Ceux-ci, qui valent dix Pérous,
Je vous les donne pour cent sous,
À seule fin que mon commerce
Me permette, les jours d’été,
D’aller boire à votre santé.

Hélas ! faut-il que je vous aime
Pour vous les céder à ce prix !
J’en suis tout le premier surpris,
Et soyez sûres que moi-même,
Si je n’étais pas le marchand,
J’en achèterais sur-le-champ.

Cet éventail de marquisette
Appartint à la Pompadour.
Je vous le donne, mais en pour
Vous me ferez une risette
Et me donnerez un baiser.
Pourrais-je à moins vous le laisser ?

Une miraculeuse flore
S’épanouit sur celui-ci.
Un Japonais de loin d’ici

Sous ses pinceaux la fit éclore :
Il lui manquait l’essentiel,
Un rayon de vos yeux de ciel.

Celui-là tout entier en plumes ;
De joie et de lasciveté
Autour de votre honnesteté
Frémira comme des écumes.
Les zéphirs les plus amoureux
Viendront vous disputer entr’eux.

Ah ! par ma fine, ma commère,
Nous arrivons aux objets d’art :
Sur cet éventail, Fragonard
A peint la divine chimère :
On y voit de jeunes amours
Qui jurent de s’aimer toujours.

Ici les palettes fleuries
De Boucher, Lancret et Watteau
Y mènent l’Amour en bateau
Au pays des galanteries…
Et puis, écarquillez vos yeux,
Car voici le plus merveilleux.

Il vient de Marie-Antoinette,
Lorsques en de royaux pourpris
Elle paissait Grâces et Ris
Au beau temps qu’elle était jeunette.
Cet éventail n’a pas de prix,
Mes belles dames de Paris !


Passons à cet autre un peu leste,
Il vient d’une grand’mère à moi
Qui fut des mieux avec le Roi.
Ah ! nos grand’mères, malepeste !
(Dieu les garde sous les cyprès !)
N’y regardaient pas de si près.

Préférez-vous la poésie ?
J’ai des éventails précieux ;
Des poètes aimés des cieux
Et d’une élégance choisie
Y mirent des vers sur vos yeux,
Mesdames, et sur vos cheveux.

Eh bien, ceux-là, quoi qu’on en dise,
Sont mes éventails les moins chers ;
Justement à cause des vers,
C’est ma plus veule marchandise.
Les poètes, vous savez bien,
Donnent toujours leurs vers pour rien.

Et maintenant, honnestes dames,
Que vous m’avez tout acheté,
Que Dieu vous garde la beauté,
Donne le salut à vos âmes ;
Moi qui viens de parler beaucoup,
Je vais de ce pas boire un coup.




AU TEMPS
OÙ LES BÊTES PARLAIENT


Jadis les gens étaient moins bêtes,
— Du temps que les bêtes parlaient, —
Les cœurs étaient vaillants, les têtes
Pour la liberté s’emballaient ;
La foi des peuples était prompte
Vers leurs dieux qui les consolaient.
C’est du moins ce que l’on nous conte
Du temps où les bêtes parlaient.

Les rois pacifiques, honnêtes,
Étaient tous de gentils garçons,
Régnaient sagement ; les poètes
Les célébraient dans leurs chansons.

Dans une touchante harmonie
Les grands aux humbles se mêlaient :
Rêve éteint, vision finie !
Ô temps où les bêtes parlaient !

Jadis, les mères, les épouses
Se montraient merveilleusement
De l’honneur de l’époux jalouses
En ne prenant qu’un simple amant.
Mais entre elles faisant la paire,
Jamais elles ne s’accouplaient ;
Les enfants avaient plus d’un père
Au temps où les bêtes parlaient.

La femme aujourd’hui politique,
Fait sa médecine, son droit,
Aspire à la Chose publique :
Mon Dieu, qui sait ? Moins qu’on le croit
Elle est capable de sottises ;
Mais jadis les hommes trouvaient
Plus de boutons à leurs chemises,
Au temps où les bêtes parlaient.

Au bon temps jadis, sur les places,
Certainement l’on rencontrait
Bien moins de fontaines Wallaces,
Plus de marchands de vin clairet.
Ô crâne temps ! Époques dignes !
Les bons ivrognes se soûlaient
Avec le joli sang des vignes !
Au temps où les bêtes parlaient.


Autrefois l’on voyait l’artiste,
Tout entier à son idéal,
Aimer la Beauté Trismégiste
D’un amour pur et filial.
Les Arts n’étaient pas en boutique
Et les peintres ne barbouillaient
Pas encore pour l’Amérique,
Au temps où les bêtes parlaient.

La pudeur était moins farouche ;
Les mœurs pourtant n’en souffraient pas ;
On pouvait baiser sur la bouche
Sa muse, à la fin du repas,
Jadis. Les juges équitables
Jugeaient les méchants, mais laissaient
Chanter en paix les pauvres diables,
Au temps où les bêtes parlaient.





MADRIGAL
À ÉMILIENNE D’ALENÇON




      Émilienne,

Vous nous faites voir vos deux cuisses,
Laissez-moi vous montrer les miennes,
C’est le moins que faire je puisse.

Pour vous c’est un marché, je crois,
Avantageux, car j’en ai trois,
Vu qu’il m’en pousse une troisième
Au même instant que je vous vois,
      Beauté que j’aime.





CONCOURS DE BEAUTÉ


Venez çà, petites chéries
De lis et de roses pétries
Et de chair aussi, Dieu merci.
Accourez, fluettes et rondes,
Les rousses, les brunes, les blondes,
Venez les châtaines aussi.

Les Mélissindes, les Dianes,
Émiliennes et Lianes,
Les Otéros, pour qui je meurs,
Les Juliettes, les Mireilles,
Et les esthètes sans oreilles,
Et les fruits mûrs et les primeurs ;


Venez, sirènes, sphinges, fées,
Horizontales, dégrafées,
Ô nos dames de volupté,
Demi-vierges, quart de pucelles,
Enfin, toutes celles et celles
Qui prétendent à la Beauté.

Mais déjà, chères amoureuses,
Je vous vois venir plus nombreuses
Que mes cheveux, quand j’en portais.
Seriez-vous donc toutes jolies
Et parfaitement accomplies,
Femmes ? eh bien, je m’en doutais.

Étoilant vos fines voilettes
Flambent vos yeux de violettes
Qui mettent nos cœurs en émoi,
Et votre bouche irrévocable
Défierait le meilleur vocable
Que je pourrais avoir sur moi.

Sur votre tête on voit éclore
Toute une lumineuse flore
Qui fait valoir votre douceur ;
Et quels beaux habits sont les vôtres !
On voit que les uns et les autres
Sortent de chez le bon faiseur.

Mais, mon Dieu, voilà bien du linge !
(Ponchon, taisez-vous, paillard singe)
Oui, bien du linge, en vérité.

Je voudrais vous voir, ô statues,
Impérialement vêtues
De votre seule nudité.

Avez-vous peur d’être mal faites ?
Parbleu, ce sont là des défaites ;
S’il n’est d’impeccable beauté,
Je crois, et du fond de mon âme,
Que la plus discutable femme
Est belle par quelque côté.

Telle d’entre vous, par exemple,
Qui ne se montrera guère ample
En la matière des nichons,
Ce qui d’ailleurs ne m’horripile,
Exhibera du côté pile
Deux excellents gros cabochons.

Telle autre brille par ses cuisses
Blanches comme des Alpes suisses,
Et rondes, et faites au tour,
Mais ne possède à son service
Pour soutenir cet édifice
Que des baguettes de tambour…

Mais quoi ! avec ou sans chemise
Je vous trouve toujours bien mises,
Ô femmes ! zut pour les jurés !
Vous êtes la grâce elle-même,
Je vous admire et je vous aime
Et vous m’aurez quand vous voudrez.




LE PAYS SANS CHEMISE


À l’honorable Guyot-Dessaigne.


Il est une contrée omise
Sur la carte de l’univers,
Où les femmes sont en chemise
Même dans le sein des hivers.

Mais, par une étrange manie,
Bien qu’en montrant tous leurs appas,
Elles dérobent le génie
De leurs mollets sous de longs bas.


Ce sont d’irréductibles viandes
Qui cagnent comme des bassets,
Quand ce ne sont pas des limandes
Qui tiendraient trois dans deux corsets.

Il faut les voir à la lumière
De préférence, car leur teint
S’envole aussitôt en poussière
Au jour indiscret du matin.

Tout le long des lentes journées,
Dans un farniente sans pareil,
Elles restent emprisonnées
Sans se soucier du soleil.

Elle sont veules et ganaches,
Roulant un regard sans entrain
Dans leurs yeux — comme on dit — de vaches
Qui regardent passer un train.

Et puis ? Qu’est-ce qu’elles fabriquent ?
Me direz-vous. — Eh bien, messieurs,
Elles attendent et s’astiquent,
— Tels des soldats consciencieux.

Elles fument des cigarettes
Ou s’affalent comme un paquet,
Interrogent des pâquerettes
À l’aide d’un jeu de piquet.


La reine, une vieille matrone
Qui s’écroule de tous côtés
Et se dénomine patronne,
Préside aux jeux de ces beautés.

Et le roi ? car la souveraine
Est mariée. Oh ! le roi, c’est
Plutôt le mari de la reine,
Voire encor son premier sujet.

Et c’est là, vous pouvez m’en croire,
Le seul homme de tout l’État ;
Je ne cite que pour mémoire
Un très déplorable soldat

Sans fusil, qui lave et qui brosse,
Ministre de la propreté,
Qui travaille comme une rosse
Plutôt que comme un député.

Et le patron ? Quelles affaires
A-t-il ? Aucune. Il ne fait rien,
Il fume et boit des petits verres
Ou se promène avec son chien,

Sauf cependant quand il arrive
Quelque anicroche dans l’État ;
Il fait alors donner l’active
Et la réserve du soldat.


Lui-même se met de la fête
Et tout désordre disparaît,
Plus rapide qu’une tempête
Dans les entrailles d’un bidet.

Quand, troublant cette paix sereine,
Vient à passer un étranger,
À côté de leur souveraine
Les femmes viennent se ranger.

On l’environne, on l’importune ;
Alors lui choisit dans le lot
Une blonde ou bien une brune
Selon qu’elle fait mieux son blot.

Mais l’inexorable patronne,
Sur laquelle rien ne prévaut,
Prélève pour les frais du trône
Tout d’abord un modeste impôt.

Puis, ensuite, elle l’abandonne
À celle qu’il veut… adopter
Et qui devient sa cicerone
Pendant le temps qu’il doit rester.

Celle-ci, rendons-lui justice,
Lui fait voir tout, lui montre tout,
Accède à son moindre caprice
Et le promène un peu partout.


Elle va lui cueillir des roses,
Revient le flatter de la main,
Fait des mines et prend des poses,
Batifole comme un gamin,

Va, roule, virevolte, tangue,
À seule fin de l’amuser ;
Et puis n’épargne pas sa langue
Pour peu qu’il désire causer.

Lui, pour prix de ses bons offices,
Lui donne alors quelques ducats :
Ce sont ses petits bénéfices
Qu’elle éparpille dans ses bas.

Puis il regagne la frontière.
Elle, l’engage à revenir ;
Des fois même, cette bergère
Lui laisse un léger souvenir

Qui, pour le reste de sa vie,
Va mettre ses jours en danger,
Et lui fera passer l’envie
D’aller dans ces lieux voyager.



MI-CARÊME


Allons-nous-en par l’Autriche !
Nous aurons l’aube à nos fronts ;
Je serai grand et toi riche,
Puisque nous nous aimerons.

(Victor Hugo, Eviradnus.)


Si tu veux, faisons ribote,
Menons un tapage fou ;
Tu me chausses, je te botte :
La soif chante dans mon cou.

Dépêchons-nous, l’heure presse,
je t’enlève, emporte-moi ;
Ton cheval sera l’ivresse,
Mon cheval ce sera toi.


Sois toute à la rigolade ;
Tu n’as pas soif ? Oh ! la la !
C’est qu’alors tu es malade,
Ma chère, il faut soigner ça.

En ce monde transitoire,
D’abord, tout le temps, vois-tu,
Qu’on ne passe pas à boire
Est vraiment du temps perdu.

La tour Eiffel, dit l’histoire,
A trois cents mètres de haut ;
Mon Dieu, je veux bien le croire,
Même faire : Ah ! ah ! oh ! oh !

Mais c’est une bagatelle,
Un sucre d’orge forgé,
Une patte de bretelle
Auprès de la soif que j’ai.

Viens ! déjà la lune blonde
Dit au soleil : « Va t’asseoir. »
Et le soleil dit au monde :
« À demain, petit, bonsoir. »

Tu t’habilles ? pour quoi faire ?
Ton linge c’est ta vertu ;
Pour moi, quand je tiens un verre,
je me trouve assez vêtu.


Viens ! déjà je me sens ivre :
— Oh ! le joli vin clairet ! —
Comment diable peut-on vivre
Ailleurs qu’en un cabaret ?

J’entends dans la chantepleure
Gazouiller des colibris :
Que sera-ce tout à l’heure,
Si maintenant je suis gris ?

Ce sera bien de la guigne,
Si, vers les minuit trois quarts,
Au poste on ne nous consigne
En qualité de pochards.

Les murs comme des tétasses
Devant nos yeux flotteront,
Et les nymphes des Wallaces
En nous voyant s’écrieront :

« En voilà deux qui, sans doute,
Nous méprisent un peu trop ;
Mais, par Zeus qui nous écoute,
Que c’est donc bête d’être eau ! »

Partons ! Mais pas en Autriche,
Ainsi qu’Hugo le prétend ;
Le vin n’est pas — qu’on y liche —
D’un intérêt palpitant.


Non ; nous irons par les villes
De France, où l’on trouve encor
Des vinasses plus civiles,
Des vins d’amarante et d’or.

Je deviendrai roi, toi reine,
Puisque nous nous griserons ;
Allons voir, ma souveraine,
Nos peuples, les vignerons.

As-tu bien tout le bagage ?…
Nos écus en papier peint ?…
Moi, tu sais, selon l’usage,
J’emporte plus d’un lapin :

Il nous faudra, je suppose,
En poser un peu partout.
Car toi, tu n’as pas grand’chose
Et moi, je n’ai rien du tout.

Et maintenant, d’un pied leste,
En route ! le temps s’enfuit :
je te conterai le reste
Sur le tournant de minuit.




VA DONC, EH, LA PUDEUR


J’ai connu un jeune spoliateur qui tirait des pets d’un âne mort et s’en faisait vingt mille livres de rente.
Pantagruel.


Était un’ fois quatr’ modèles,
Sarah, Suzanne, Manon,
Et la quatrième d’elles
C’était Yvonne son nom.

L’une châtain, la seconde
Rousse comme du pain cuit ;
Si la troisième était blonde,
La der on eût dit la nuit.


Et chacune était très belle,
L’une et l’autre étant bonne à
Tout faire en tant que modèle,
Chez Henner ou chez Bonnat.

Elles posaient la Madone
Ou la mère de l’Amour,
Ou bien ta « fin, Babylone »,
Sinon Ève au premier jour.

Un beau jour, on les invite
À ce bal dit « des Quat’-z-Arts » ;
Elles acceptent bien vite ;
S’amuser ! par quel hasard !…

— Puisque nous sons des modèles,
Que nous travaillons pour l’Art,
Il faut mettre, disent-elles,
Un costume un peu flambart.

La première s’était mise
Simplement, sans falbalas,
N’ayant rien qu’une chemise
Qu’elle portait sur son bras.

La deuxième était vêtue
D’une rose dans la main ;
On eût dit une statue
Qui doit s’habiller demain.


La troisième, ah ! la troisième !
Fallait la voir, voyez-vous ;
Elle avait — Dieu, que je l’aime ! —
Des anneaux d’or aux genoux.

La der avait un costume
Quelque peu… zizi panpan :
Dans les cheveux une plume
Que l’on veut croire de paon.

Au bal on leur fit des fêtes
À peine franchi le seuil ;
Elles étaient si bien faites
Qu’on se rinçait — combien ! — l’œil !

Tout à coup passe un vieil homme,
Un vieil homme pas très beau ;
Il ne tenait pas de pomme,
Mais à la main son chapeau…

Il accoste la première
Et lui demande pourquoi
Cette toilette légère ?
Elle répond : Quoi ! de quoi ?

Sache que je suis modèle,
Ce qui fait que mon métier
Est — d’autant que je suis belle —
De montrer mon corps entier.


Il demande à la seconde :
— Et toi ? — Moi, vilain magot,
C’est parce que je suis blonde
Et qu’il fait bigrement chaud.

Il demande à la troisième :
— Pourquoi si peu te vêtir ?
Elle dit : — C’est un problème
Que je ne puis définir.

Il interroge l’ultime
Qui dit : — Moi, c’est différent,
J’ai pas même le centime
Qui commencerait un franc.

Alors, lui, pris d’un beau zèle,
Prit aussitôt huit mouchoirs
Dont il cacha de nos belles
Les huit seins qu’il ne put voir.




PATINAGE


Il patinait merveilleusement…
(Verlaine.)


Allez, petites femmes,
Tournez, petites âmes
Légères comme l’air,
Délicates sylphides
Sur vos patins rapides
Passez comme l’éclair ;

Passez, souples Lianes,
Les Vénus, les Dianes,
Les Mômes Ducrocket

Auprès de qui les Grâces
Semblent lourdes et grasses,
Ont l’air de vrais paquets.

Passez comme des leurres,
Tournez comme les heures
Et les jours et les ans ;
Ô visions trop brèves !
Passez comme les rêves
Sitôt fuis que présents !

Passez, petites fées
Bellement attifées,
Oiseaux effarouchés
En ces molles écumes
De dentelles, de plumes
Où vos corps sont nichés ;

Cependant que la glace,
Monotone surface,
Sous votre flot mouvant
Quitte sa teinte grise,
Et rayonne et s’irise
Comme un jardin vivant,

Jardin de chrysanthèmes
Ébouriffés, suprêmes,
Qui tantôt querelleurs,
Tantôt pleins de sagesse,
Iraient changeant sans cesse
De forme et de couleur.


Passez, petites fées
Bellement attifées,
Oiseaux effarouchés
En ces molles écumes
De dentelles, de plumes
Où vos corps sont nichés.

Passez comme des leurres,
Tournez comme les heures
Et les jours et les ans ;
Ô visions trop brèves,
Passez comme les rêves
Sitôt fuis que présents.

Si par hasard, mes belles,
Vous ramassez des pelles,
Vous faites pas bobo,
Mais tombez avec grâce :
Faut tomber sur la glace
Comme sur le dodo.

Tournez, petites âmes,
Tombez, petites femmes…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .



LE SHAH ET SES PUCELLES


Le shah de Perse, avant de rentrer dans ses États, a télégraphié qu’on ait à lui servir dix pucelles à son arrivée.
(Gazettes du jour.)


Oh ! dix pucelles ! il se vante,
Ou c’est un solide gaillard.
Sans compter, qui sait ? la servante :
Rien n’est sacré pour un paillard.

Pour moi que le diable m’enlève
Si je mens, mais je vous promets
Que c’est dix de plus qu’en un rêve
Mon cœur en désira jamais.


Après ça, c’est un pasteur d’hommes
Qu’un shah, presque un être divin,
Un shah n’est pas ce que nous sommes,
Quoi qu’en dise Malherbe Vint.

Le nôtre est même, en quelque sorte,
Le shah des shahs, le roi des shahs :
Ô chef de la Sublime-Porte,
Jamais de lui tu n’approchas.

Quoi qu’il en soit de ces pucelles,
On les chercha longtemps en vain.
On ne trouve pas dix pucelles
Comme on prend un verre de vin.

La race en est rari-nantaise :
On n’en trouvait que neuf, d’abord,
Lorsqu’enfin une vieille Anglaise
Se présenta, l’ayant encor.

Toutes dix dans le cinnamome,
L’opobalsame et le benjoin,
On les trempa treize fois, comme
Le Roi des Rois l’avait enjoint.

On leur fit un brin de toilette,
C’est-à-dire on ne les voila
Que d’une… rose sur la tête
Et l’on dit au shah : les voilà ;


— Sire, voilà vos dix pucelles,
Dit l’eunuque, les voilà bien ;
Je crois qu’à ces dix demoiselles
Il ne manque (hélas !) rien de rien.

Lors, s’avançant vers la première,
Le shah dit simplement : « Bonsoir »,
Avec sa grâce coutumière ;
À la seconde : « Va t’asseoir. »

À la troisième… à la troisième…
Qu’est-ce donc qu’il lui dit déjà ?…
Ah ! je sais, il lui dit : « Troisième,
Je t’ai vue assez comme ça. »

À la quatrième : « Madame,
Je ne saurais longtemps vous voir ; »
À la cinquième : « Sur mon âme,
Vos seins m’ont tout l’air de pleuvoir. »

À la sixième, blonde et nue,
Il dit cette phrase, à l’instar :
« C’est toi la blonde, continue ; »
À la septième : « Il se fait tard,

Va-t’en me chercher mes pantoufles ; »
À la huitième : « Mon petit,
Éteins l’une des trois camoufles,
Trois portent malheur, m’a-t-on dit. »


À l’Anglaise il dit, en furie :
« Est-ce que mon appartement
Tu le prends pour ton écurie,
Espèce de vieille jument ? »

À la dernière, la dixième,
Quoi donc dit-il ? Il ne dit rien ;
Elle eut le mouchoir tout de même,
Lectrices, vous m’entendez bien ?

Mais, si l’on en croit la parole
De la « Gazette de Péra »,
Elle lui flanqua la … colique,
Si ça n’est pas le choléra.



À PHILIS


Ton corps est un jardin impérial :
Toutes les fleurs s’y donnent rendez-vous,
Les roses qu’on y rêve et les œillets fous ;
C’est Floréal, Germinal, Prairial.

Sur tes seins blancs, voici les lis éclore,
J’entends tinter des muguets dans ta bouche,
Et dans tes yeux où le faste se couche
S’épanouit une lointaine flore.


Dans ce jardin d’amour tout embaumé
Et plein du gai tumulte du Printemps,
Il est des nids perdus et palpitants
Pour les baisers, ces beaux oiseaux de Mai.

Et de tes pieds aux doigts de sucre rose,
À tes cheveux qui passent l’hyperbole,
Se mariant à mainte fleur mi-close
L’on voit grimper la Grâce, vigne folle.



LE MONÔME


Or, c’est dans ta rue, ô Penthièvre,
Et, sans doute, au numéro cent :
(Je dis Penthièvre et non de Thièvre,
Remarquez-le bien en passant).

Quelques bougres du meilleur monde
Avaient adopté là des bains,
Et s’y jouaient au sein de l’onde
Pêle-mêle avec des larbins.

Là, des étrangers dilettantes
Trouvant les hôtels hors de prix,
Fort souvent y plantaient leurs tantes,
Pendant leur séjour à Paris.


Mais se baigner était leur moindre,
Leur Coquelin cadet souci ;
Leur souci ? vous le voyez poindre,
Le voyez-vous poindre d’ici ?

Je voudrais me faire comprendre
Sans en dire trop long : aussi,
Tâchez, ma chère, de m’entendre
À l’aide des mots que voici :

Comme l’on fait avec ces dames
Quand on se trompe de côté,
Ils jouaient donc, entr’eux, sans femmes,
À divers jeux non sans beauté ;

À ridandouille ; à : vois mon chose,
Ça n’est pas un grain de millet ;
À : Si tu veux avoir ma rose,
Ne compte pas sur mon œillet…

À s’entre-polir la colonne…
Vertébrale, bien gentiment,
Ça ne fait de mal à personne
Et ça peut distraire un moment.

Or, croiriez-vous que la police
Vint troubler leurs jeux innocents ?
— Elle trouve de la malice
Partout, vrai, ç’a-t-il du bon sens ?


Quand se rua la Préfecture
Ils étaient à la queu’ leu leu,
Dans le simple état de nature,
jouant à l’on ne sait quel jeu.

Le premier qui tenait la tête
Voyant entrer l’homme de loi,
Crut fondre sur lui la tempête
Et serra les fesses d’effroi.

Le second fut pris, le troisième
N’en mena pas large non plus ;
Le suivant fut saisi de même
Comme un oiseau pris dans des glus ;

Le dernier de ces bons apôtres
N’eut garde de se dilater,
Mais s’il serrait comme les autres
Il pouvait néanmoins péter.

« Suivez-moi chez le commissaire,
Dit l’empêcheur de… rire en rond.
— Las ! disaient-ils, quelle misère !
Nous faut-il subir cet affront ? »

Les voilà pourtant dans la rue.
On eût dit d’un vaste serpent ;
La foule bientôt accourue
Aima ce spectacle pimpant.


On trouvait bien un peu bizarre
Qu’ils fussent nus comme la main,
Mais l’étonnement le plus rare
Ne dure pas jusqu’à demain.

Ils allaient donc et sans pelure,
Au petit pas, ou bien au trot ;
Quelquefois ils changeaient d’allure,
Et prenaient un temps de galop ;

Alors, c’était au pas de course
Que franchissaient nos voyageurs
Ta place, tour à tour, ô Bourse,
Et votre rue, ô Déchargeurs !

Les enfants disaient à leurs pères :
« Ils emboitent vraiment le pas ;
Dirait-on pas des militaires ?
— C’en est, » répondaient les papas.

Un monôme, — disait Chincholle,
C’est un monôme assurément…
Des élèves de quelque École
Centrale du gouvernement.

Parfois à cause des voitures
Le monôme se débandait,
Mais l’homme de la Préfecture
Ouvrait l’œil et le raccordait.


« Ah ! pauvres bêtes que nous sommes !
Déploraient des chiens in petto,
Quand nous faisons comme ces hommes
On nous flanque de grands seaux d’eau ! »

Enfin au poste ils arrivèrent
Devant un juge sans raison ;
Et, l’un dans l’autre ils écopèrent
Plusieurs trente jours de prison.

« Fermons nos c…œurs à l’Espérance,
Dirent-ils, autant s’en aller ;
C’en est fait de toi, pauvre France,
Si l’on ne peut plus rigoler ! »



CHANSON D’HIER


J’étais comme en plein sommeil
Avant que de te connaître,
Tel une tour sans fenêtre
Où n’entre pas le soleil ;

Si veule et si misérable
Que même un estropié

Eût pris mon sort en pitié,
Et m’eût été secourable.

Et, ma mie, juge un peu
De ma profonde détresse,
Je pouvais voir sans ivresse
Le magnifique ciel bleu.

Les fleurs me semblaient indignes
Et le printemps écœurant,
Et d’un œil indifférent
Je voyais pousser les vignes ;

Je n’avais point d’appétit
Et ce que j’ai peine à croire,
Je ne songeais point à boire :
C’est pourtant ce qu’on m’a dit.

Dans le néant insipide
Je me vautrais comme un loir.
Bref, je faisais mal à voir
Comme une bouteille vide.

Mais aujourd’hui que tes yeux
Ont illuminé ma vie,
Elle pourrait faire envie
Aux rois les plus fastueux.



LA PREMIÈRE RIDE


Quand le Gentilhomme d’en Haut
Eut tiré de l’affreux chaos
Cet autre chaos qu’est le monde,
D’un seul clignement de ses yeux,
Le soleil, la terre, les cieux,
Et l’homme brun, la femme blonde ;
Quand à cette création
Il eut donné le coup de fion ;

« Ne reste plus qu’à la défaire
— Dit-il — par le Néant, mon Père !

Ainsi donc les fleurs fleuriront
Au printemps, et se faneront
En automne, sans cause aucune ;
Les soleils deviendront des lunes.
Les saisons viendront, s’en iront,
À propos de rien, pour des prunes ;

Toi-même, misérable Adam,
Tu perdras ton cheveu, ta dent.
Pour Ève, il en ira de même.
Telle est ma volonté suprême. »

Là-dessus, l’excellent Bon Dieu
Rentra dans son propre milieu.
Et tout se passa de la sorte
Qu’il avait dit. On s’en rapporte…

Or, un jour qu’il déambulait
Dorlotant on ne sait quel rêve,
Il rencontra notre mère Ève
Qui sanglotait, se désolait
Au bord d’une claire fontaine :
« Ève, dis-moi quelle est ta peine ?
Adam t’a-t-il fait du chagrin ? »

Elle dit : « Ô mon souverain !
Non, non, Adam est un brave homme
Qui m’aime… mais regarde comme
Je deviens laide. Quel affront !
Vois cette ride sur mon front ;
Qu’est-ce que cela signifie ?
L’aurai-je donc toute ma vie ?


— Bah ! mon enfant, cela n’est rien.
Il en viendra d’autres, combien ?
Plus tard, quand tu seras moins nue.
D’ailleurs, je t’avais prévenue,
L’homme et la femme vieilliront,
Avais-je dit. Et sur leur front
Les rides se multiplieront,
Tu n’y saurais couper, ma vieille,
Argile idéale, ô merveille !
Dure est ma loi, mais c’est ma loi.
— Eh ! que me fait à moi, ta loi ?

Lui répondit la pauvre femme,
Je la trouve stupide, infâme.
Vieillir tant que tu voudras, mais
Ce que je n’admettrai jamais,
C’est d’être ainsi défigurée ;
Jamais, entends-tu bien, jamais,
Pourquoi rendre laid ce qu’on crée ? »
Le Seigneur trouva superflu
D’insister, et dit : lanturlu !…

Et voilà des siècles, en somme,
Que les filles d’Ève sont comme
Leur mère, et ne sauraient d’abord
Se faire à la navrante idée
De devenir toutes ridées.
Et je ne leur donne pas tort.



LIANE DE POUGY


Souple Liane de Pougy,
L’autre soir quand vous apparûtes
Comme nos désirs ont rugi
Devant Votre Altesse, les brutes !

Mais vous êtes charmante, et si
Sympathiquement attifée !…

Encore ce n’est rien ceci
Quand on songe à vos doigts de fée.

Car vos doigts, ces brins de jasmin,
Faits pour l’amour et les caresses,
Jouissent d’un pouvoir surhumain,
Et nous convient à quelles fêtes !

Entre vos doigts menus, menus,
Les objets naissent, disparaissent…
— Qu’est-ce qu’ils sont donc devenus ? —
Disent ceux-là qui s’y connaissent.

Disparus, fuis, évanouis !
Vous cueillez des fleurs dans l’espace,
Ah ! vous pouvez dire je souis
Souveraine des tours de passe.

Vous prenez ma montre — et pourtant
Elle n’est pas des plus commodes
À manier, ma montre, étant
Étrangère aux présentes modes —

Vous prenez ma montre — ai-je dit —
Et tôt, voici que malgré elle
Vous lui faites marquer midi,
Heure fantastique, irréelle !

D’autres fois, c’est dans un chapeau
Que vous battez une omelette ;

Par ma fine, c’est déjà beau
Mais ce n’est rien, car (oh ma tête)

Vous faites passer, nom de Dieu !
D’un geste, d’une chiquenaude,
Sur le ventre d’un vieux monsieur
Cette omelette toute chaude.

C’est épatant, c’est renversant.
D’être sorcière on vous soupçonne…
Et… qu’allez-vous faire à présent
Avec cette jeune personne ?

Vous la couvrez d’un voile bleu
Et lui dites : passez muscade !
Et je n’y peux voir que du feu,
Malgré mes yeux en embuscade.

Elle passe dans un instant.
Enfin, ô miracle suprême,
Inconcevable, exorbitant !
Vous vous escamotez vous-même.

Vous pourriez, tant votre pouvoir
Est hyperbolique et magique,
Faire le ciel rire ou pleuvoir,
Changer des astres la musique,

Comme transmuer les métaux,
Requinquer les roses fanées,

Réveiller les esprits vitaux
Des morts, morts depuis mille années,

Faire trois rubis cabochons
Avecques deux pépins de pomme,
Ou bien encore deux cochons
Avec simplement un seul homme.

Vous semblez dominer sur tout.
Pourtant, cette puissance folle
Ne saurait atteindre partout
Car, pour ce qui est de ma fiole,

Je doute fort que vous puissiez,
Prestidigitatrice blonde,
Malgré le Diable et ses huissiers,
M’escamoter une seconde.

Non. Entre vos si jolis doigts,
Plus légers dix fois qu’une plume,
Loin de disparaître, je crois
Que j’augmenterais de volume.



MADRIGAL


Comme il faudrait, reine de mes amours,
Un rythme aux précieux contours
Pour célébrer l’originalité
De ta fière beauté,

Je ne saurais, vois-tu, trouver des mots
Qui soient d’assez parfaits émaux
Pour enchâsser dans leurs flancs précieux
La grâce de tes yeux.


La neige auprès de toi semble du lait,
Le lis royal est ton valet,
Le cygne est blanc, mais il faut pour cela
Que tu ne sois pas là.

Il me vient plus de chaleur et d’éclat
De ton visage délicat
Que du soleil qui fait fleurir les fleurs
Aux cent mille couleurs.

Je ne sais pas de son plus étonnant
Que ton parler si doux sonnant
Et les oiseaux qui ravissent les bois
Sont jaloux de ta voix.

Auprès de toi, fleur de ma passion
Toute grâce est illusion
Et le regard d’un Dieu te fanerait
Et te profanerait.



LOIN DE LA JOIE


Or, une fois la noce faite,
Une fois tus les violons,
Remisés les habits de fête,
Bijoux trop lourds, manteaux trop longs,

Le Prince aima sa Jouvenette
Certainement pendant huit jours ;
Mais — tel un air de clarinette —
Ça ne peut pas durer toujours.


Il trouva que la bergerette
Hors les heures d’effusion
Avait une âme trop simplette,
Manquait de conversation ;

Et, de même aussi, la nature
Qui l’avait un instant distrait,
Lui parut sans littérature
Par conséquent sans intérêt.

Cependant que sa douce reine
Était telle qu’au premier jour,
Délicieusement sereine
Et toute confite en amour.

Un jour donc, d’humeur plus grognonne,
Il lui dit à peu près ceci :
« Non, décidément, ma mignonne,
« On se rase par trop ici ;

« Certes, c’est charmant la campagne,
« Mais quand il pleut, c’est embêtant,
« D’ailleurs, il faut que je regagne
« Ma capitale ou l’on m’attend.

« Aussi, c’est chose décidée,
« Demain au plus tard nous partons…
« — Eh quoi ! tu pleures ? quelle idée ? —
« Fais nos malles, prends tes cartons. » —


Dès arrivés — quelle folie ! —
De ce Prince le premier soin
Fut de reléguer sa jolie
Et douce dame dans un coin

Du palais, parmi des femelles
Sans nombre, là pour la servir,
Mais qui bien plutôt, les chamelles,
S’empressèrent de l’asservir ;

Car, tandis qu’une orde mégère
Ôtait à cette pauvre enfant
Ses humbles habits de bergère,
Une autre, d’un air triomphant,

Lui passait une robe à traîne
Où l’or le disputait à l’or
Et sur son front de souveraine
Faisait ruisseler un trésor.

Puis, on lui farcit la cervelle
Pour qu’elle fût à la hauteur
De sa situation nouvelle,
De maint maeterlincquois auteur ;

On lui fit avaler des proses
Écrites — on croit — par Hermès ;
Elle eut des docteurs ès névroses
Et des professeurs de barrès.


— C’était l’ordre formel du Prince
Qu’on l’éduquât à son instar,
La trouvant beaucoup trop « province »
Pour lui, somme toute, un César !

Il l’avait donc mise en consigne,
De la sorte, jusques au jour
Qu’elle serait capable et digne
De paraître devant sa cour.

« Je suis la très humble servante,
Disait-elle — de mon seigneur,
Je veux bien devenir savante,
Si ça peut faire son bonheur. »

L’amour qui fait tant de miracles
En fit un de plus. Elle apprit
Tout ce qu’on voulut, sans obstacles ;
Elle devint femme d’esprit.

Et même, en moins d’un an bissexte,
Elle put lire — oh ! mais très bien —
Ibsen et Bjœrnson dans le texte
Comme le patois sarceyen

Si bien qu’un jour, jour d’allégresse !
On vint apprendre au souverain
Qui jouait avec la… négresse,
Que sa femme était « dans le train ».


Cela le jeta dans l’extase.
Il voulut aussitôt la voir,
Et dès qu’elle eût dit une phrase
Il s’étonna de son savoir.

Dès lors, jour et nuit, lui et elle
Avec le même cher émoi,
Et l’aide d’une forte échelle
Descendaient au sein de leur moi ;

Sans autre soin qui les réclame,
Nuit et jour chacun d’eux plongeait
Dans ses respectifs états d’âme,
À faire envie à P. Bourget ;

Ils mangeaient pour toute cuisine
Des bouquins de Schopenhauer,
Tout en se piquant de morphine
Et se gargarisant d’éther.

Bref, à bout de leur énergie,
Ces deux Chinois de paravent
Moururent de… psychologie
Sans avoir fait le moindre enfant.



DIS-MOI…


Dis-moi, je veux que tu me dises,
— Malgré leur manque d’intérêt —
Ces intarissables bêtises
Dont les femmes ont le secret.

Je t’écouterai, chère belle,
Dans un recueillement profond :
Insiste sur une dentelle,
Ne m’épargne pas un chiffon.


Ou, sur tes petites amies
Débite-moi tranquillement
Tout ce que tu sais d’infamies ;
Ça prendra toujours un moment.

Parle-moi d’un ancien Clitandre
À toi, qui fut sans doute ardent :
Que m’importe, c’est pour t’entendre,
Et je ne suis pas regardant.

Car, sur mon âme et conscience
Si je t’écoute, ô mon amour,
C’est un tantinet aussi pour
M’exercer à la patience.



PRINTEMPS


Ô ma muse microscopique,
Si tu ne tiens pas à l’Hippique ?…
Moi non plus… Donc, si tu m’en crois,
Profitons de cette journée
Qui me semble heureusement née
Pour aller rêver dans les bois.

Vois : l’air est langoureux et moite ;
Au ciel des nuages d’ouate
Vont floconnant, troupeau léger

Qui promène sa marche lente
Sous la conduite vigilante
De quelque invisible berger.

Déjà, sur les molles collines
Verdoyantes et coralines
Paraît le chevalier Printemps ;
Il est magnifique et frivole,
Il a le teint frais, la chair folle,
Le front ceint de lis éclatants.

Il fait un vacarme du diable,
Mais, de sorte irrémédiable,
Il réveille les endormis ;
Il va, vient et se multiplie,
Se dépense, dans sa folie,
Plus qu’un millier de fourmis.

« Allons, debout, les belles filles !
Dit-il ; hardi, les joyeux drilles !
Aimez-vous, sans perdre un seul jour ;
Je suis le Printemps, ô jeunesse !
Se peut-il qu’on me reconnaisse ?
Aimez, je suis aussi l’Amour. »

Et d’un seul baiser de sa bouche
Il décide la plus farouche,
Dégourdit le plus innocent ;
Les gens, les bêtes et les choses
Se pâment à ses lèvres roses,
À ses yeux purs d’adolescent !


De toute sa personne émane,
Moitié sacré, moitié profane,
Un vertige de volupté
Tel, qu’il ferait entrer en danse
Le plus certain gland de potence
Comme l’âne le plus bâté.

Partout où son regard se pose,
La sève perle, verte et rose,
Aux coques des bourgeons naissants ;
Et çà et là, dans les prairies,
Les fleurs, de mystère pétries,
Gemment sous ses pas bienfaisants.

Il connaît les belles paroles
Qui font s’épanouir les corolles
Des roses, des lilas, des lis,
Et passer toutes les délices
Des violettes, des mélisses
Dans l’haleine de nos Philis.

Il a des oiseaux plein des cages
Qu’il délivre dans les bocages
Ou bien qu’il éparpille au ciel ;
Et, que sais-je ?… il invente encore
Tout un essaim multicolore
De fins papillons de pastel.

Il veut qu’en les forêts prochaines
Les dryades au cœur des chênes
S’éveillent de leur blanc sommeil ;

Déjà, faisant craquer l’écorce,
On voit que s’étire et s’efforce
Un peu de leur torse au soleil.

Plus loin, au cristal des fontaines,
Il veut que les nymphes hautaines
De Diane, reine des eaux,
Par son seul regard aguerries,
Avec mille folâtreries,
Culebutent dans les roseaux…

… Bah ! c’est toujours la même chose,
Que votre Printemps vert et rose —
Dit l’autre. — Il ne faut s’y fier :
Car, encore qu’il se répète,
Il n’est tel comme ce poète
Pour toujours diversifier.




LONGÉVITÉ DE LA FEMME


D’après de véridiques
Fabriquants de chroniques,
Marchands de statistiques
Les plus accrédités,
Il paraît, chères femmes,
Délices de nos âmes,
Clous de tous nos programmes,
Que vous longévitez.

Tandis nous, pauvres hommes,
Éphémères nous sommes,
Et n’atteignons en somme
Que rarement cent ans.

Vous autres, quelle veine !
À prendre la moyenne,
Vous arrivez sans peine
À vivre cent printemps !

Voilà qui me renverse,
Qui met ma tête en perce,
Moi qui croyais l’inverse,
Ô mousmés ! ô nounous !
Lorsque j’en vois sans cesse
De votre rare espèce,
En plein cœur de jeunesse
Mourir autour de nous.

Enfin, je veux l’admettre,
Si l’affirment les maîtres ;
Cela ne saurait m’être
Autrement à souci.
Vivez donc davantage,
Vivez cent fois notre âge…
Ah ! le triste avantage,
S’il en était ainsi !

Mais non, pauvres petites,
Vous vivez décrépites.
Mais vous faites faillite
Beaucoup plus tôt que nous.
Il faut vous battre en brêche,
Il faut qu’on se dépêche
De baiser vos chairs fraîches,
D’embrasser vos genoux.


Quand on pense, insensées,
À vos heures dansées
Follement dépensées,
À tout ce temps perdu
À ne jamais vous taire ;
Un laps supplémentaire
D’existence sur terre
Parbleu ! vous est bien dû !

À tous vos maquillages,
À tous vos habillages
Et vos déshabillages
Du matin jusqu’au soir ;
Vous qui êtes venues
Au monde toutes nues,
Et qui êtes connues
Pour ainsi mieux valoir !

C’est vrai que dans vos livres
Vous appelez ça vivre !
Ô propos de femme ivre !
Mais je le dis bien haut,
Il faut que votre vie
Vous soit très tard ravie,
Que Dieu la vivifie
D’un léger rabiot.

Il serait donc injuste,
Sexe trois fois vénuste
Auprès du nôtre fruste,
S’il vous le refusait ;

Car le Seigneur vous aime,
Vous êtes son poème
Définitif, suprême,
Avec ou sans corset…



LA QUESTION DU CORSET


Faut-il mettre un corset
Ou n’en faut-il point mettre ?
Montaigne dit : qui sait ?
Et Rabelais : peut-être !

That is the question
D’ailleurs fort importante
Dont la solution
D’abord semble évidente.


Mais la faire plaider
Par ces dames, je pense
Qu’autant vaut demander
Au Pape une audience.

Nulle n’en a besoin
Nous l’entendons de reste,
Et c’est un autre soin
qu’elles ont en la teste.

Que s’il faut, à mon tour,
Dire ce que j’en pense,
Je dirai sans détour,
Sans me mettre en dépense :

Mon Dieu… cela dépend :
Si le sein tend sa crête
Il n’en faut pas ; s’il pend
Il convient qu’on l’arrête.

Pour les seins purs et durs
Comme le plus dur marbre,
Admirables fruits mûrs
— Orgueil, oh ! de quel arbre ! —

Qui craquent sous la dent,
Ce corset vexatoire,
Il est bien évident,
Est superfétatoire.


Mais il en est, Dieu sait !
Mieux dénommés tétasses
Remplissant un corset
Comme l’eau une tasse.

Pour un qui fait le beau
Combien c’en est de vagues
Où tu vas en bateau,
Et combien sont des blagues !

Ces autres sont des mous
Derrière une charrette,
Cachant sous leurs remous
Des poissons sans arêtes.

D’aucuns seront des boules
De billard dans des bas,
Qui carambolent, soûles,
Au plus chaud des combats.

Tu peux avec ceux-ci
Mis au bout d’une hampe
Nettoyer ton fusil
Ou ton verre de lampe.

Un corset pour eux ! c’est
Encore dérisoire ;
Suffit-il d’un corset
Pour contenir la Loire ?…


Mais, lecteur, je crois voir
Ce qui vous intéresse :
Vous voudriez savoir
Quoi pense ma maîtresse

Sur ce sujet ? Tout bas
Je vais vous en instruire :
La chère ne sait pas
Ce que corset veut dire.



LE PANTALON


Il était une fois, mesdames,
Une cité selon mon cœur
Où la loi voulait que les femmes
Sans vêtement que leur pudeur

Déambulassent dans les rues.
Et toutes indistinctement
Pucelles, matrones et grues.
Cela devait être charmant.


Or, un jour une demoiselle
Contrevenant à cette loi
Sortit avec une dentelle…
Un chiffon… je ne sais plus quoi.

Vous voyez d’ici, par la ville
Comment d’abord on l’accueillit,
Toute une populace vile
Hurla des à la chienlit.

Ce fut un raffut des cent diables
Les plus lâches la saboulaient,
Et les gamins impitoyables
Et les chiens aussi s’en mêlaient.

La pauvrette devenait morte,
Quand un citoyen plus humain
L’adopta sienne en quelque sorte
Imposant sur elle sa main ;

Mais il la conduisit d’emblée
Sans prendre garde à ses beaux yeux
Devant la terrible Assemblée
Des Juges, de très vieux messieurs

Dont l’âme est sereine et candide
Entre autres… Bérenger, Passy…
Simon (dit Biscuit)… Monsieur Dide…
Et puis le gros Sarcey aussi.


Quand devant cet aréopage
Parut notre jeune beauté,
Reine radieuse, pour page
Ayant sa seule chasteté,

Et de l’air ambiant vêtue
Uniquement, pour ces vieillards
Elle ne fut qu’une statue
Dont ils n’eussent donné deux liards.

On déposa sur une table
Comme pièce à conviction
Le linge… le chiffon coupable,
L’objet d’abomination.

Après un long réquisitoire
Maître Lagasse éloquemment
Parla bien quatre heures sans boire,
Et demanda l’acquittement,

Sans pénétrer dans l’atmosphère
De ces messieurs ; quand brusquement
Il entrevit la scène à faire ;
Il la fit, et voici comment :

Il prit la coupable guenille
À conviction : « Mets-moi ça »
Dit-il à cette pauvre fille.
Et la pauvre fille mit ça.


Ça, c’était un peu de dentelle
Et de batiste, un souffle, un rien…
« C’est un pantalon », disait-elle,
Ah ! l’effet sûr, le voilà bien,

L’effet sûr ! Sitôt qu’ils la virent
La mignonne en son pantalon
Voici que les vieux tressaillirent
Du cheveu jusques au talon,

Le gros surtout était en fête,
Il en bavait, il en fumait ;
Les yeux lui sortaient de la tête,
Il poussait des cris, s’enrhumait.

Il disait : « Mais, elle est divine !
Voyez donc, on ne voit plus rien
Et cependant tout se devine
Dites ? N’est-ce pas que c’est bien ?

« Quant à moi, Dieu ! qu’elle m’excite !
Il faut nous dépêcher, messieurs,
De déclarer le port licite
De ce pantalon gracieux. »



JUPE OU CULOTTE ?


Quoi prévaut ? Culotte ou jupe
Telle est l’âpre question
Qui pour le moment occupe
La publique attention.

En attendant que dans Rome
On en ait concilé, je
Crois que si, tel un homme,
Tu vas enjambant ton pneu,


Ô cyclewoman lectrice,
Une culotte convient
Plutôt à cet exercice
Que tu honores combien !

Au point de vue artistique
Lequel détient le record ?
Seigneur, dieu de la Plastique,
Mets-nous là-dessus d’accord.

Aujourd’hui, tel qu’il le porte,
L’affreux pantalon bouffant
Fait au sexe en quelque sorte
Un derrière d’éléphant.

Est-il plus hygiénique ?
Il ne l’est ni plus ni moins
Que la jupe. Aussi pudique ?
Tout autant. M’en soient témoins

Ces messieurs. Il nous dérobe,
Voilà pour nous le plus clair,
Tout aussi bien qu’une robe
Ce qui nous est le plus chair.

De manière qu’il nous dupe
Ce pantalon godichon,
On ne sait si qui l’occupe
C’est du lard ou du cochon.


Mais voilà qui me défrise
Et met mon flair en défaut :
La jupe une fois admise,
Ma chère, en somme, il te faut

Cependant une culotte
Dessous ? cela fait double emploi,
Car il t’en faut, saperlotte !
Une culotte ! sans quoi

L’on pourrait voir sans chandelle
Pour peu que lâchant ton pneu
Tu ramasses une pelle
La ousque tu as un bleu.

Mon Dieu, d’effroi je n’en beugle,
Tu peux bien penser que je
Ne deviendrais pas aveugle
Pour assister à ce jeu.

Quoi qu’il en soit je déclare
N’aimer point du tout ce chiffon.
Et si la jupe est bizarre
Le pantalon est bouffon.

Laissez-moi donc cette jupe
Dont vous vous embarrassez
Aux Riquettes à la huppe,
Ô cyclistes, et laissez


Cette culotte aux zouaves,
Et dans un maillot collant
Montrez vos formes suaves,
Ce sera bien plus galant.

Montrez vos lignes parfaites…
Que diable, nos pauvres yeux
N’ont déjà pas tant de fêtes
Sous la culotte des cieux…

(Pardon !) Loin d’être prodigues
De votre corps argenté,
Vous ne sortez que vos gigues :
C’est peu pour notre santé.

Pour paraître ainsi vêtues
Je suppose, en résumé,
Que vous êtes mal foutues
Jusqu’à plus ample informé.



LA QUESTION DU BAS NOIR


Ah dieux ! qu’ouis-je ? Ciel ! qu’apprends-je ?
Voilà pour le moins de l’étrange :
Il paraîtrait que le bas noir
Tend à déchoir.

Le bas noir ! la seule conquête
Peut-être que la femme ait faite
Sur la nommée Antiquité !
En vérité


Quelle exécrable cuisinière
Sans cervelle, toute en derrière
A fait courir ce vilain bruit
Qui me poursuit ?

Car je veux bien admettre encore
Que ce n’est qu’un bruit de pécore.
Hélas ! si pourtant c’était vrai !
Je m’en irai,

J’abandonnerai ma patrie,
Aussi ma petite chérie :
Est-ce que je saurais la voir
Sans son bas noir ?

Le bas noir qui fait qu’une belle
N’aurait-elle que ça sur elle
Est vêtue assez décemment
Pour son amant.

Le bas noir qui si bien l’habille
Le matin et la déshabille
Le soir, vouloir le supprimer !
Ça fait bramer.

Mais le plus extraordinaire
C’est qu’on parle dans cette affaire
D’y substituer le bas blanc,
C’est époilant !


On me dira : mais nos grand’mères
N’étaient pas, je crois, des chimères ;
Elles adoptèrent pourtant
Ce vil bas blanc.

Oui, sans doute, mais nos grand’mères
Étaient simplement nos grand’mères
Et… requiescant in pace
Dans le passé.

Et puis, on peut dire une chose
C’est qu’à leur époque morose,
Et pour ainsi parler, les bas
N’existaient pas.

On sait, et de source certaine,
Que par peur de Croquemitaine,
Leur descendaient les pantalons
Jusqu’aux talons.

Elles ne montraient leur bas guère,
Ils n’étaient pas harnois de guerre,
Ainsi — les pauvres innocents —
Qu’en dix neuf cents.

Alors, vous pensez bien, qu’ils fussent
Mordorés, blancs ou couleur puce
C’était kif-kif pour le michet
Qui s’en fichait.


Tandis, voyez de noir gantées
Les jambes fines et futées
Du plus misérable trottin…
Sacré mâtin !

Vous voilà parti pour la… gloire
Tellement, c’est à n’y pas croire,
Un bas montré noir à propos
Vous rend dispos.

Par contre, un blanc vous décourage,
Il est bête, vide, sauvage ;
Va donc, infortuné galant,
Suivre un bas blanc !…

Le bas blanc, voyez-vous, madame,
N’est bon, en sa candeur infâme
Qu’à faire valoir le jarret
De Montjarret.



CLÉO DE MÉRODE ?


Une très fine statuette
Étonne au Salon tous les yeux
Et fait travailler la luette
De ces dames et ces messieurs.

Elle séduit tôt par sa mise
Qui est celle d’une beauté
Venant de quitter sa chemise
Sans souci du monde à côté.


Les jambes sont sveltes, les hanches
Vont en lyre s’élargissant,
Désirables, fermes et franches ;
Et le ventre est d’un qui consent.

Que si l’on s’attarde à la croupe,
On peut dire : Tiens, la voilà !
Il n’est pas besoin d’une loupe
Pour s’apercevoir qu’elle est là.

Les seins un peu forts pour le buste
Prennent librement leur essor ;
Mais des lacs du corset trop juste
La chair semble meurtrie encor.

Les bras graciles, par contraste,
Semblent deux rameaux tortueux
Ils dessinent un geste chaste
À la fois et voluptueux.

La tête faut-il la décrire ?
Elle est virginale surtout,
Malgré l’inquiétant sourire
Qui ne dit rien et qui dit tout.

Et le délicieux modèle,
Pure fleur de modernité,
Qui telle Laïs pour Apelle
Posa pour cette nudité ;


Mignonne Cléo de Mérode,
Friant petit morceau de roi
Qui gambillas devant… Hérode,
D’aucuns prétendent que c’est toi.

« C’est d’une impudeur sans pareille
— Disent-ils — cet être ingénu
Qui tout en cachant ses oreilles
Nous invite à son corps tout nu. »

Est-ce ou n’est-ce pas toi ? Qu’importe !
Tu réclames bien vainement.
Le public — que le diable emporte ! —
Ne te verra plus autrement.

Si ce corps est le tien fidèle,
Pourquoi prendre à témoins les dieux ?
Si tu ne fus pas le modèle
De ce marbre prestigieux ;

Je ne vois pas ce qui t’attriste
Ni qui puisse t’effaroucher :
Le corps que t’a prêté l’artiste
N’a rien de vilain à cacher.

Ô fausse pudeur d’être nue !
Et puis d’ailleurs tu ne l’es pas.
Pour être complètement nue,
Il eût fallu garder tes bas.



À UN VIEUX MARCHEUR


Ô vieux marcheur, épuisé devant l’âge,
Amant volage,
De mes amis,
Toi qui pendant quarante ans, sur facture,
De créatures
Fis un salmis ;

Qui courtisas et la brune et la blonde,
À Trébizonde
Comme à Paris,

Et mis à mal aussi bien les moukères
Les plus vulgaires
Que les houris.

Ne marche plus, il en est temps encore,
Ô minotaure,
Ô vieux marcheur !
Sans quoi, dans peu tu vas, je te le jure,
Donner mesure
Au fossoyeur.

Il est grand temps de fermer ta brayette.
Dans ton assiette
Fourre ton blair !
C’est fini, les amours. Mange ta soupe,
Vide ta coupe,
Dis ton Pater.

Dedans ton vin mets un peu de wallace,
Ô Lovelace !
Ô Don Juan !
Ne vois-tu pas que pleure et que demeure
La sixième heure
À ton cadran ?

Ne vois-tu pas que Vénus te réprouve,
Qu’elle te trouve
Un peu vieillot,
Toi, le client des madames Marneffes
Et des quat’z’effes,
Pauvre Hulot !


Pourquoi vouloir aimer en tes décembres
Puisque tes membres
Sont vermoulus ?
Faire pourquoi — puisque ça te harasse —
Le coq de race
Que tu n’es plus ?

Je ne te vois pas bien, mon camarade,
Pour ta parade
Comme à London
Mettre — à l’instar de tels fourbus athlètes —
Des omelettes
Sur ton bedon,

Pour te donner l’illusion fugace
Que ta carcasse
A le frisson,
Comme au beau temps jadis, près de ces dames,
Ô polygame !
Ô polisson !

Que si tu fus un homme aimé naguère,
Avant la guerre
Un bath au pieu,
Crois qu’à cette heure il n’en va plus de même ;
En toi l’on n’aime
Que l’ancien dieu.

Et, quand tu vas chez la jeune personne
Qui te rançonne
Balbutier,

Ne faut-il pas qu’avant que tu l’embrasses
D’abord tu passes
Chez ton banquier ?…

Hélas ! je vois, pour remonter ta montre,
Qu’il ne se montre
Point d’horloger.
Laisse donc là roublardes ou niaises
Et les punaises
À Béranger.



ON DEMANDE
DES JOLIES FEMMES


On demande quarante jolies femmes jeunes et bien faites, de préférence des modèles et des danseuses, pour la Revue qui sera jouée en juillet à l’Alcazar d’Été.


S’il est quelques poupées
Encore inoccupées
Jusqu’à ce jour ici,
Quelques jeunes personnes
Mignottes et mignonnes
Et bien faites aussi,


Il nous en faut quarante
Pour la saison courante,
À l’Alcazar d’Été.
Que céans elles viennent,
Et surtout se souviennent
Du jour plus haut cité.

Venez, exquis modèles,
Vous qui restez fidèles
À la beauté du corps,
Et qui de l’Art antique
Conservez la plastique
En vos divins records.

Venez, venez encore
Vous qui de Terpsichore
Écoutez les leçons ;
Pas besoin de génie
Pour la cérémonie :
Nous vous en dispensons ;

Car tout Conservatoire
Est superfétatoire.
Pourvu que vous ayez
Les deux jambes bien faites,
C’est assez pour nos fêtes,
Ainsi donc, vous voyez…

Venez, les bachelettes,
Pas besoin de toilettes,
Tout voile est inhumain.

Femme comme statue
Est encor trop vêtue
D’une rose à la main.

Même un peu d’aphonie
Serait en harmonie…
Une femme, je crois,
Muette comme souche
Dès qu’elle ouvre la bouche
A déjà trop de voix.

Surtout n’allez pas dire
Avant de vous inscrire :
« Mais nous ne savons rien,
Nous ne savons rien faire… »
— Rien faire ! bonne affaire !
Nous vous apprendrons bien.

Chez nous on le proclame :
Ici-bas, une femme
En sait toujours assez,
Suffisamment excelle,
Quand elle est jeune et belle,
Comme bien vous pensez.

Et les différents hôtes
Qui ne vous font pas faute
Viendront jouir surtout
De votre aimable vue
Dans la nôtre Revue…
Et puis !… un point, c’est tout.


Allons, brunes et blondes,
N’en est-il plus au monde
De vos minois fleuris,
De vos jambes d’archange ?
Ce serait bien étrange
Puisqu’on est à Paris.

Encore un mot, j’ajoute :
Je ne mets pas en doute
Que chacune de vous
Ne trouve son Messie :
Un grand-duc de Russie
Ou deux rajahs indous.



JANE AVRIL


Or, moi qui jamais ne bouge
Que pour aller chez Pousset,
Je fus hier au Moulin-Rouge,
Je ne sais quoi m’y poussait.

Ce n’est pas la bagatelle…
J’ai depuis beau temps, les pieds
Comme la Guerre… en dentelle,
Ou si l’on veut en papier.


Je ne marche plus ou guère
Je puis le dire sans fard.
Mais alors qu’allais-je y faire ?…
Je ne l’ai su que plus tard.

Après un repas bachique
J’arrivai dans ce Moulin
Au moment psychologique
Où le bal battait son plein.

Affalé contre une borne
Devant un verre de… quoi ?
je regardai d’un œil morne
S’agiter autour de moi

Dans un tourbillon de nippes
Un tumultueux cancan,
Et m’imaginai les tripes
À la manière de Caen.

Des cavaliers, vrais mandrilles
Désossés pour la plupart,
Échevelaient des quadrilles
Aux sons d’un piston criard.

Oh ! le spectacle morose
Que cet odieux chahut !
Pour le raconter s’impose
La lyre d’un Gamahut.


J’allais fuir comme la peste
Cette dolente cité
Et sans demander mon reste,
Quand je fus sollicité

Par un petit être frêle
Gracieux et puéril
Qui répond quand on l’appelle
Au doux nom de Jane Avril.

Elle dansait toute seule
Sans souci d’un cavalier ;
Non pas qu’elle soit bégueule
M’a dit certain familier.

Elle dansait seule parce
Que cela lui plaît ainsi
Qu’elle le trouve plus farce,
Elle a raison, moi aussi.

Elle se glissait mignonne,
Souple entre les rangs pressés
Sans jamais gêner personne
Et sans jamais dire : assez.

Certainement que sa danse
N’est pas celle que l’on voit
Aux bals de la Présidence ;
Il s’en faut au moins d’un doigt.


Ça n’est pas cette infamie,
Non plus de danse que l’on
Apprend à l’Académie.
Elle en sait beaucoup plus long.

Elle danse comme on danse
Au Moulin-Rouge, mon Dieu…
Mais avec quelle élégance !
Elle est canaille, si peu !

Elle est tout charme, harmonie.
C’est la seule, à mon avis,
Saltatrice de génie
Que jusqu’à ce jour je vis,

Elle est à la fois espiègle
Et mélancolique. Elle a
Son seul caprice pour règle,
Et c’est de l’art que voilà.

Sur de quelconques musiques
Elle improvise des pas ;
Les rythmes les moins classiques
Ne la déconcertent pas.

Elle danserait, je pense,
Aussi, mille fois sur dix
Sur l’air de la « Reine Hortense »
Sinon du « De Profundis ».


On ne se la représente
Pas — ou du moins, quant à moi —
Différemment que dansante ;
Elle danse comme… on boit.

Et, sans plus de commentaire,
Elle vous donne à penser
Que sa fonction sur terre
Est seulement de danser.

Voire, quand va, la pauvrette
Chez elle se pagnoter,
Aussitôt chacun répète :
Comme elle va s’embêter !



CONTE
POUR LE JOUR DES TURCS


Un seigneur turc ayant perdu
Tout l’or qu’il avait en partage
Par suite d’un malentendu
Dans un tripot de haut étage,

Se vit, du jour au lendemain,
À des Grecs plus chiroplastiques
Obligé de passer la main
Et réduit à bouffer des briques…


Un jour qu’il était à crier
Contre le Ciel et le Prophète,
Un ami l’envoya prier
À je ne sais plus quelle fête.

« Hélas ! dit-il à sa moitié,
Il ignore notre misère.
J’accepterais bien volontiers,
Mais je manque du nécessaire.

« Qu’est-ce que mon ami dirait
De me voir arriver sans page ?
Avec raison il trouverait
Que je manque vraiment d’usage. »

« Eh bien, moi je t’en servirai,
Lui dit sa femme, sois tranquille ;
En garçon je m’habillerai
Et prendrai l’allure virile. »

Les voilà partis, arrivés.
Et si bien reçus par leur hôte,
Les pauvres ! qu’ils croyaient rêver,
Aucun bon soin ne leur fit faute.

Depuis longtemps ils n’avaient vu
Une telle magnificence,
Comme ils n’avaient mangé ni bu
Vins et mets de cette éloquence !


Quand le dernier os fut rongé,
Il était des heures tardives ;
Ils voulurent prendre congé
Ainsi que les autres convives.

Mais le patron prit son ami
À part et lui dit : « Elle est forte !
Quoi ! sans avoir chez moi dormi
Tu voudrais repasser ma porte ?

« Pas du tout. Je veux, s’il te plaît,
Qu’en mon lit tu dormes ton somme,
Et que, de même, ton valet
Repose avec mon majordome. »

Ce qui fut fait. Le lendemain
Quand ses hôtes si pitoyables
Se furent remis en chemin,
Non sans des salams préalables :

« Ah ! dit-il, le pauvre garçon,
Que mon camarade de chambre !
Il n’a pas même un caleçon,
Et nous sommes en plein Décembre ! »

« Oh ! le mien est plus pauvre encor,
Dit le majordome — on veut croire —
Même qu’il détient un record…
Car il n’a même pas… d’histoires ! »



ORIENTALE


Le Shah a congédié 1.640 femmes sur 1.700 qu’il avait en magasin.
(Nouvelles d’Orient.)


Quand Muzzafer-Eddin dans sa Perse caduque,
Sur son auto-lit-piano,
Fut de retour, il fit venir son grand Eunuque,
Et lui dit : « Mon vieux Soprano,

« Je reviens, tu le sais, de cette absurde Europe
De chez les Angles et les Francs,

Où, sous prétexte que je suis riche et myope,
Un œuf me coûtait mille francs.

« Or, comme mon budget jouit d’une anémie,
Sans entrer dans plus de détails,
Je veux réaliser quelques économies,
Et ce sera sur mon sérail.

« Combien, en ce moment, s’y trouve-t-il de femmes ?
— Sire, dix-sept cents. — Es-tu sûr ?
Sapristi ! c’est beaucoup. Fais descendre ces dames
Dans le salon or et azur. »

Bientôt, dans ce décor, en longues théories,
Comme un pauvre bétail tremblant,
Le Shah vit arriver ses petites chéries,
D’un œil stupide et somnolent.

Toutes avaient fait un minimum de toilette ;
L’une ayant un brin de jasmin
Passé dans ses cheveux, en manière d’aigrette,
L’autre une rose dans la main.

C’est tout. Les mots n’ont pas d’assez rares syllabes
Pour dire toutes ces Vénus.
Elles appartenaient à ces contes arabes
Traduits par le docteur Mardrus.

Spectacle merveilleux, vertigineux et pire !
Mais, me direz-vous en passant :

« Comment le savez-vous ? » je le sais par ouï-dire,
Car par malheur j’étais absent.

Le soprano les fit se ranger par équipes
Et par nationalité ;
C’était comme une flore excessive des types
Les plus purs de l’humanité.

On voyait à côté de Vénus callipyges
D’autres Vénus aux reins étroits,
Vénus qui se faisaient l’une à l’autre la pige,
Des pays chauds, des pays froids ;

Des corps d’argent et d’or, des chairs de rose et d’ambre…
Et, sans faire un plus long discours,
De quoi faire germer le printemps en décembre,
De quoi rendre aveugles des sourds.

Le Shah passa très vite — ô royale bévue ! —
Devant ces minois éplorés,
Ainsi qu’un général qui passe une revue
Par un froid de trente degrés.

Je dois dire pourtant — et qu’est-ce que je risque ? —
Qu’il arrêta, comme surpris,
Ses yeux complaisamment sur maintes odalisques,
Parisiennes de Paris.

Pour sa matérielle, il en garda soixante.
Puis il dit aux autres houris

Pleines de désespoir, soit seize cent quarante :
« Je vous trouverai des maris.

« Soixante, c’est encor beaucoup pour ma lessive ;
N’étant pas de ces surhumains…
N’est-ce pas, Soprano ? car en définitive,
Je n’ai qu’une… tête et deux… mains. »




SONNET DE LA PETITE CHÉRIE


Ma petite chérie est en tous points exquise.
Je n’imagine rien qui puisse en approcher.
Sa bouche, en s’y posant, ferait vivre un rocher,
Ses yeux dégèleraient la plus âpre banquise.

Elle parle, et voilà l’humanité conquise…
Mais ce n’est rien encore, il faut la voir marcher.
Elle marche, et la Grâce alors va se coucher ;
Qu’elle aille se coucher, ou s’asseoir, à sa guise !


Le galbe de son corps, ai-je besoin, Messieurs,
De vous dire qu’il n’en est rien d’autre, sous les cieux,
Qu’à Vénus elle-même elle en pourrait revendre ?…

Enfin, je ne sais pas, ô mes lecteurs dévots,
Si je me fais ici suffisamment comprendre :
Auprès d’Elle toutes les femmes sont des veaux.



LES FEMMES ET LE PRINTEMPS


Il paraîtrait que le Printemps,
Si l’on en croit l’Histoire,
Était jadis des plus constants,
Fatal, obligatoire.

C’était un héros gracieux,
Chanté par nos grands-pères,
Et sous ses pas délicieux
Naissaient les primevères.


Il arrivait, disant : « C’est moi ! »
Peu après le carême.
Et l’on sentait à quelque émoi
Qu’il était bien lui-même.

Les cœurs ainsi que les pavés
Sautaient comme des chèvres…
Et puis, des roses, vous savez,
Jaillissaient de ses lèvres.

Il vous berçait, vous dorlotait ;
Il vous rendait ben aise.
Ah ! le cher Printemps que c’était
Sous le roi Louis Seize !

« Qui n’a — Talleyrand me disait —
Vécu sous ce règne ivre,
Ne peut pas savoir ce que c’est
Que la douceur de vivre. »

Aujourd’hui, voyez mon cochon.
C’est un affreux bonhomme,
Plus sale et puant qu’un torchon,
Tout Printemps qu’il se nomme.

Ce ne sont plus que des crapauds
Qui sortent de sa bouche ;
Sa voix, qui vous faisait, dispos,
Tressaillir sur la couche,


N’est plus bonne à rien qu’à glapir
Le résultat des curses ;
Et, quand vous l’entendez sévir,
Croyez qu’il vous précurse

Des pestes et des choléras,
Des tremblements de terre,
Sans compter et cæteras
D’huissier… d’apothicaire…

Allons, messieurs, puisqu’aussi bien
Ces heures sont infâmes,
Et puisque nous n’y pouvons rien,
Allons donc voir les femmes.

Les temps sont noirs ? Que fait cela ?
Les chères créatures
N’entrent pas dans ces détails-là,
Dans cette climature.

Malgré cette absurde saison,
Malgré les cieux rebelles,
Elles sont, sans comparaison,
Mille et trois fois plus belles.

Elles ont même, en vérité,
— Dis-je une chose énorme ? —
Non seulement plus de beauté,
Mais aussi plus de « forme ».


Il faut qu’à chaque renouveau,
Et quelque temps qu’il fasse,
Cette pure image du Beau
Augmente encore en grâce.

C’est là le miracle profond,
La loi mystérieuse
Qu’il nous faut adorer du fond
De notre âme pieuse…

Maintenant, jeunes entêtés,
Avec vos temps de truies,
Qu’est-ce que vous nous embêtez ?…
Prenez vos parapluies.

Qu’importent nos cieux dégoûtants,
Chères femmes ! nos boues…
Si l’on respire le Printemps
Aux roses de vos joues ?



IDYLLE ROYALE


Elle était gironde
Allemande et blonde.
Il était giron,
Natif de Belgique,
Châtain, énergique,
En somme, un luron.

Elle était princesse
Et royale altesse
Au pays saxon.
On pouvait la croire,

Avant cette histoire,
Heureuse à foison.

Ah ! qu’on ne s’y fie !
Si déjà la vie
Des cours est rasoir,
À la cour de Saxe,
L’ennui vous malaxe
Du matin au soir.

Lui, professeur blême
De sa langue même
Était sans emploi
Lorsque la personne
Ci-dessus saxonne
Lui dit : « Viens chez moi.

« J’ai depuis mes noces
Trois ou quatre gosses ;
Tu leur montreras
La tienne de langue ;
Encore qu’exsangue,
Ça les distraira. »

Comme eût fait quiconque,
Il accepta. Donque
Dès le lendemain,
Entré dans la place,
Il faisait la classe
Aux royaux gamins.

Bientôt la princesse
À côté sans cesse

Du beau professeur,
Le prit pour son maître,
Croyant reconnaître
En lui l’âme sœur.

La petite fête
N’eût été parfaite,
Rapport à l’époux :
« Oh ! partons, dit-elle
Mon giron fidèle,
Partons, voulez-vous ? »

« Mais, dit la sœur âme,
Vos enfants, Madame …? »
Elle répondit :
« Ils ne sont point vôtres,
Nous en aurons d’autres
Faisons-nous crédit. »

Là-dessus ils firent
Leur malle et partirent
Sans longtemps moisir,
Gagnèrent la Suisse,
Seul coin où l’on puisse
S’aimer à loisir.

Quant à sa couronne
Future et saxonne,
Madame s’en fout.
Lui, s’en fout de même.
Et moi, Dieu suprême !
Je m’en fous itou.



RÉPONSE À LA JOLIE PARISIENNE


Mon cœur ni mes sens ne sauraient voir un homme dans quelqu’un qui n’a ni cœur ni esprit.
Une jolie Parisienne.
Mon cœur ni mes sens ne sauraient voir une femme dans quelqu’un qui n’a pas de tétons.
J.-J. Rousseau.


Certes, mademoiselle…
Jeune femme ou pucelle,
Marquise ou margoton,
Je ne tiens pas pour femme
Un être mixte, infâme
Qui n’a pas de tétons.
Prends cela pour ton rhume.
Et ce léger morceau

Ne sort pas de ma plume,
Mais d’un très gros volume
Signé : Ji-Ji Rousseau.
Là-dessus tu m’engueules
Comme deux dames seules ;
Et je ne suis qu’un sot.
Je serai donc un sot
En belle compagnie.
Encor que je le nie.

Ainsi me voilà frit :
Je ne suis pas un homme
N’ayant cœur ni esprit :
Vous dites cela comme
Si Dieu l’avait écrit !
Pas d’esprit — je l’accorde,
On me l’a dit déjà.
Je ne vais pas pour ça
Crier miséricorde.
Mais, pas de cœur, holà !
Pas de cœur, moi, madame,
Parce que je réclame
Des tétons pour la femme !
Assurément il faut
Qu’ils vous fassent défaut.
Vous en parlez a l’aise
Comme une vieille Anglaise.
Que si vous en aviez
Vous nous les montreriez.
Ou bien ils sont infimes
Comme des cornichons,

Comme vous anonymes,
Ô Femme sans nichons !
Allons, vous voulez rire,
Ou vous ne savez lire.
Car vous auriez pu voir
En mon dernier crachoir,
Ma belle demoiselle,
Que je m’apitoyais
Précisément sur celles
Chez qui je n’en voyais.

Pour vous, chère madame,
La femme est toujours femme
Sans le nichon vainqueur,
Pourvu qu’elle ait du cœur.
Quant à moi, je le clame,
C’est une opinion
Qu nous vient d’Albion.
Je clame et je réclame.
Nous sommes des cochons
Pour vouloir des nichons !
Nous sommes sans esprit
Pour les vouloir fleuris
Et nous sommes sans cœur
Pour les vouloir vainqueurs !
Du cœur c’est beau sans doute…
Le nichon, somme toute,
N’a rien de bien hideux.
Et vous pourriez, madame,
Être encore plus femme
En possédant les deux.



PRINTEMPS D’HIVER


Ô petites Parisiennes
Aux mains de fée, aux doigts subtils,
Vous qui, pour jouir des avrils,
Ainsi que nos patriciennes,
N’avez que quatre jours par mois,
Les brunettes, les blondinettes,
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Aucune ville, par le monde,
Ne possède, comme Paris,
Des environs aussi fleuris,
Où tant de joliesse abonde,

Et propices tout à la fois
Aux amours ainsi qu’aux dînettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

En nul pays, les jours de fête
Et les dimanches, tu ne vois
Plus de tendrons au frais minois
Heureux de la semaine faite,
Passer à rebours les octrois,
En fredonnant des chansonnettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Deux amoureux, l’autre dimanche,
Voulurent aller à Saint-Cloud,
Malgré qu’il fît un froid de loup,
Que l’eau tombât en avalanche.
« Le temps se remettra, je crois,
Dit-il. — Bien sûr », dit Trottinette.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Ils prirent donc le bateau-mouche,
Sans s’occuper du mauvais temps.
Pensez donc ! ils avaient vingt ans.
Et le mauvais temps n’effarouche
Guère que les grincheux bourgeois
Et les faiseurs de chansonnettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !


Malgré la Seine un peu houleuse,
Ils arrivèrent à bon port ;
Et déjeunèrent tout d’abord,
À La Pêche Miraculeuse,
De friture et de petits pois,
Arrosés d’une chopinette.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

« Tu ne manges rien, disait-elle.
— Ne t’inquiète pas de moi…
Je n’ai d’appétit que pour toi,
Disait-il. Que veux-tu, ma belle ?…
Je mange assez quand je te vois. »
Et je passe mille sornettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Voici dans les bois nos deux êtres.
Le ciel, tout à l’heure alarmant,
Était devenu plus clément.
Parmi les aubépins, les hêtres,
Bruissaient les petits gringois
Des pinsons, des bergeronnettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Qu’il était fou ! Qu’elle était folle !
Ils allaient la main dans la main,
En s’écartant du droit chemin,
Qui n’est fait que pour la pibole.

Ils prenaient les sentiers étroits,
Pour y nicher leurs amourettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir du muguet dans les bois !

Le ciel n’étant pas trop sécure,
Ils mirent le temps à profit.
Je ne sais comment ça se fit,
Mais bientôt sous la voûte obscure,
Elle vit, comme je vous vois,
La feuille à l’envers, sans lunettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois.

Las ! tout à coup creva l’orage.
Le ciel lâcha ses grandes eaux.
Les voilà trempés jusqu’aux os ;
Ils semblaient sortir d’un naufrage.
Elle voyait fuir sous ses doigts
Ses lourds cheveux en cadenettes.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Puis, considérant sa toilette,
Elle disait à son amant :
« Qu’est-ce que va dire maman,
En voyant comme je suis faite ?
Il faut rentrer, je sens le froid…
C’est un vrai temps pour les rainettes. »
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !


Vers une auberge ils se hâtèrent,
Afin de s’y sécher tant bien
Que mal, et plutôt mal que bien.
Enfin, dans Paris ils rentrèrent.
Partis deux, ils revinrent trois,
Car la Mort était de la fête.
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois !

Elle s’alita le soir même,
Dura deux ou trois jours encor,
Et puis les muguets de la Mort
S’épanouirent sur son front blême.
Seigneur, vos printemps d’autrefois !
Vos mais et vos avrils honnêtes !
Allez, allez, ô Midinettes,
Cueillir des muguets dans les bois.



ÉTUDE DE NU


Nous demandons à être traitées comme des étudiantes en médecine. Met-on des caleçons à leurs sujets d’amphithéâtre ?
(La Massière.)


Un jeune Italien, superbe et fait au tour,
Qui posait tour à tour
Les Christ, les Apollon ou les Chaste Suzanne,
Le sacré, le profane,


En somme tout ce que comporte son métier,
Un de ces jours derniers,
Eut séance aux Beaux-Arts — côté des demoiselles,
Nos futures Apelles. —

Comme il devait poser le nu — bien entendu,
Ça n’est pas défendu —
Il eut tôt enlevé son grimpant, sa liquette,
Et fut sur la sellette ;

Non sans avoir gardé pour se ceindre les reins
Et pays riverains
Une étoffe pudique en accent circonflexe,
Par respect pour le sexe.

Ah ! bien, oui ! vas-y voir. « Eh ! mon Dieu, qu’ès aco ?
Quel est ce caraco ?
Que vient-il faire là ? » s’écria l’une d’elles
À ce roi des modèles.

« Bien sûr, reprit une autre, ôte ton caleçon,
Et vite, mon garçon.
Sache bien que chez nous un sexe seul existe,
Neutre : celui d’artiste.

« Représenter la vie et son moindre attribut,
Voilà bien notre but. »
« Est-ce que tu nous prends, confirma la massière,
Pour de ces grimacières


« Qui tombent en syncope en voyant Spartacus
In naturalibus ?
À cette heure tu es Adam, avant sa faute,
Avec ses… treize côtes.

« Penses-tu, par hasard, que nous nous attachons
À peindre des torchons ?
Et que seul un Detaille ou tel peintre d’histoire
Peut rendre des… histoires ?

« Quant à moi, j’en ai vu bien d’autres, Dieu merci !
Et ces mômes aussi.
Ainsi, mon pauvre ami, sans surseoir davantage,
Montre tes avantages. »

L’homme n’était pas dur, ou du moins, pas encor.
« Fort bien, dit-il, d’accord. »
Et d’un geste enlevant ce caleçon morose
Il leur « donna » la pose.

Ces dames aussitôt éprises de dessin,
Sévirent du fusain,
S’y prenant d’une sorte, avec leurs doigts malingres,
À faire hurler Ingres.

Pour ce qui est d’Adam, avant qu’il ait péché,
Il prit l’air détaché…
Mais voilà que plus tard, au cours de la séance,
Il eut comme une transe ;


Il sentit qu’il allait arriver un malheur.
Était-ce la chaleur ?…
Le Diable ?… je ne sais, tous ces yeux qui l’allument,
Le brûlent, le consument ?…

Toujours est qu’il donna des signes assez forts
De son trouble… au dehors.
Car pour être modèle on n’en est pas moins homme,
À Paris comme à Rome.

Elles, en voyant ça, qui leur en bouche un coin,
N’allèrent pas plus loin,
Se signèrent trois fois et firent leur prière.
« Bigre ! dit la massière,

« Nous n’avions pas prévu ce cas particulier.
Il faut te rhabiller,
Mon chéri. Va ailleurs terminer ta séance…
Mais, à propos, j’y pense :

« Tu n’as peut-être pas d’argent, dit-elle encor,
Tiens, prends toujours cet or. »
En lui glissant en main une somme éloquente
De quatre francs cinquante.

L’Italien les prit, et, se grattant le cou :
« Ça n’est pas bien beaucoup,
Dit-il, il ne restera rien, par la Madone !
Pour la petite bonne. »



LA CAILLE


Un jour, Adam dit à son Ève :
« Hélas ! sommes-nous donc réduits
À ne manger rien que des fruits ?
Ce n’est pas mauvais… mais je rêve
De manger des mets inédits.
Je pense, ou le Diable m’enlève,
Qu’il en est dans le Paradis.


Ainsi, tous ces oiseaux sonores,
Aux plumages multicolores,
Qui braillent la nuit et le jour,
Je suis convaincu, mon amour,
Qu’ils sont mangeables. Aussi, vais-je
Essayer d’en prendre un au piège. »
Adam était industrieux.
Il fit un piège de son mieux.
Bientôt après, une volaille
Y fut prise — soit, une caille.

Sans plus tarder, il la pluma
La vida de tout son magma,
Et, comme aussi le premier homme
Avait l’instinct d’un gastronome,
Il la fit cuire lestement
Sur un joli feu de sarment,
Non, d’ailleurs, sans qu’il la souligne
D’une large feuille de vigne.
Ce fut un vrai régal de rois,
Dont ils se léchèrent les doigts.

Mais, me direz-vous, une caille
Pour deux, c’est maigre victuaille.
De nos jours, c’est bien évident,
Une caille est un cure-dents ;
Mais, à ces époques heureuses,
Les cailles étaient monstrueuses.

Un autre jour, que son époux
Était, pour être moins debout,

Couché dans la forêt voisine,
C’est Ève qui fut de cuisine.
Elle prit une caille aussi,
Et la fit cuire tout ainsi
Qu’elle avait vu faire à son homme.
Et voici qu’au déclin du jour,
Quand celui-ci fut de retour,
À l’heure de la boustifaille,
Ils se partagèrent la caille.
« Oh ! oh ! mes compliments, dit-il —
Cette caille encor plus m’agrée
Que celle par moi préparée.
Je lui trouve un goût plus subtil,
Un je ne sais quoi de suprême…
— Tu dis ça parce que tu m’aimes
Ou bien c’est qu’alors, mon petit,
Tu te sens plus en appétit,
Aujourd’hui. — Non, non, je t’assure,
J’en ferai la même gageure… »
— Pourtant, les cieux me soient témoins !
Je suivis ta façon, pas moins,
Sans m’en écarter d’une ligne.
Sauf, je pris pour feuille de vigne,
N’en trouvant pas sur mon chemin,
Dit la suave créature —
Celle que j’avais sous la main
Et qui me servait de… ceinture. »



SONNET
DE L’AMOUR SANS PHRASES


Et puis l’Ennui nous vint qui fana sous ses doigts
Notre Amour, cette fleur absurde et printanière
Éclose souviens-toi, boulevard Poissonnière,
Quand les nids commençaient à chanter sous les toits.

On s’est bien aimé deux — à n’en plus finir — mois.
Moi d’après ma façon, toi selon ta manière.
Deux mois ! Ce n’est pas rien pour ma moelle épinière,
D’autant que l’on comptait trente et un jours, je crois.


L’amour a son mystère et le cœur ses abîmes.
Je ne me souviens plus sur quel mot nous rompîmes,
Mais je suis bien certain que ce fut galamment,

Sans phrases de dépit, sans nous faire de scènes :
Tandis que tu partais au bras d’un autre amant,
Pour Auteuil, je prenais l’omnibus de Vincennes.



CONTE BRETON


Deux époux d’humeur inégale,
La femme, le cœur sur la main,
L’homme aussi méchant qu’une gale,
Le cœur sec comme un parchemin,

N’en parvinrent pas moins ensemble
À l’âge de quatre-vingts ans ;
S’assemble qui ne se ressemble
Est proverbe des temps présents.


Quoi qu’il en soit, tous deux moururent
Même jour, même heure. Et tandis
Qu’on les enterrait, ils coururent
À la porte du Paradis.

Saint Pierre sortit de sa loge,
Les fixa de cet œil subtil
Dont à faire n’est plus l’éloge :
« Que demandez-vous ? » leur dit-il.

— La belle demande ! — « Pardine !
Nous voudrions entrer ici,
Pourquoi nous fais-tu grise mine
Ne nous reconnais-tu pas ? — Si,

« Si, dit saint Pierre. Toi, la femme,
Tu peux entrer en Paradis.
Mais, toi, mari, qui fus infâme,
N’entreras pas, je te le dis.

« Toi, tu fus bonne, tu fus brave,
Tu pratiquas la charité.
Ton mari, toujours à la cave,
Vécut dans l’immoralité.

— C’est vrai, mais je l’aimais mon homme,
Et je l’aime encore aujourd’hui.
Il était méchant, mais en somme.
Je vécus heureuse avec lui…


— Mais il te battait comme plâtre ?
— Mais je l’aimais ! — Mais, sacrebleu !
Ton époux était idolâtre,
Ne craignant ni diable, ni Dieu…

« Et de plus c’était un Alphonse ;
Ah ! fi ! madame, fi fi fi !
— Je l’aimais, » telle est la réponse
Invariable qu’elle fit.

— Il n’importe, qu’il aille au diable !
Non, mais me vois-tu recevoir
Un être à ce point méprisable ?
Pour entrer ici faut avoir

« Une âme blanche comme un cygne.
— Tel est l’ordre du Colonel.
La consigne, c’est la consigne
Depuis le Temps originel.

« Et puis, assez de bavardage.
Entre, toi, si le cœur t’en dit.
Ton mari se trompe d’étage,
Je ne puis le prendre à crédit…

« Nous avons ici plus d’un ange,
Ange pur, ange radieux :
Va, tu ne perdras rien au change :
Un mari jeune au lieu d’un vieux !


— Non, si vieux qu’il soit et canaille,
Mon mari, je l’aime après tout,
— Dit la pauvre femme — où qu’il aille,
Je le suivrai partout, partout.

« Ton Paradis — comme tu penses —
Ne saurait que m’être hideux
Loin de m’être une récompense,
Si nous n’y entrons tous les deux. »



LE BON DIEU ET LE COCU


Qui veut être longtemps cocu doit l’être de bonne heure.
(Sagesse des nations.)


Or, une fois mort, un compère
Digne du séjour des maudits,
S’en alla frapper au contraire
À la porte du Paradis.

Comme le bonhomme Saint Pierre
Ne voulait rien de lui savoir :
« Mon vieux, dit-il, c’est Dieu le Père
Et non pas toi que je veux voir.

— Espère-moi donc, dit l’apôtre,
Un instant ; je vais le chercher,
Assieds-toi. — C’est cela, dit l’autre,
Et tâche de te dépêcher. »


Il était là, de male sorte,
À faire les cent pas carrés
Quand il s’avisa d’une porte
Qui lui parut lui dire : Entrez.

Il pensa : « Qu’est-ce que je risque ?
Entrons toujours, nous verrons bien.
Ce qu’il y a, je le confisque…
S’il n’y a rien, n’y aura rien. »

Une grande salle d’or jaune
S’offrit à ses yeux éblouis,
Et c’était la salle du trône
Où Dieu fait son petit Saint Louis.

Alors lui vint l’idée extrême,
Et combien sacrilège aussi,
De s’asseoir sur le fauteuil même
Divin. Dès qu’il y fut assis

Son regard traversa l’espace.
Il en fut tout estomaqué :
Il voyait tout ce qui se passe
Sur notre globe terraqué.

Et, notamment, il vit sa femme
Bourlinguer avec un milord :
« Garce ! s’écria-t-il. L’infâme…
Comment, je suis à peine mort,


« Et voilà déjà qu’elle opère… »
Et, saisissant le tabouret
Qui sert aux pieds de Dieu le Père
Il le lança sur ces gorets.

À ce moment se fit entendre
Dieu lui-même. Notre païen
N’eut tôt que le temps de descendre
Et de prendre son air de rien.

Dieu lui dit : « Alors, misérable,
On entre ici comme au moulin ?
Et mon tabouret d’or ? que diable
En as-tu fait, dis, crapule, hein ?

— Seigneur, vraiment je le regrette.
Mais ce tabouret a vécu.
Je te l’ai flanqué à la tête
D’un sieur qui me faisait cocu. »

Le bon Dieu d’un rire homérique
Se rendit jusques au nombril ;
Et comme il est hyperbolique :
« Mâtin ! si tu devais, dit-il,

« Fracasser — que Je me pardonne ! —
Tous ceux-là qui t’ont fait cocu,
Il ne resterait plus personne
Sur terre, sois-en convaincu. »



LA LÉGENDE DE PHRYNÉ


Or donc Phryné, dont la beauté
Tenait du sortilège,
Pour avoir, a-t-on raconté,
Commis un sacrilège,

Fut invitée à comparoir
Devant l’Aréopage.
Elle s’y rendit sans surseoir,
En galant équipage.


Elle avait comme défenseur
Un certain Hypéride
Qui passait pour un fin diseur,
Un orateur limpide.

Celui-ci parla brillamment,
Trois, quatre heures sans boire,
Et sans convaincre notamment
Ces messieurs du prétoire.

Il faut croire que ces lascars
N’étaient du tout en veine
De clémence, ce jour-là, car
Il y perdait sa peine.

Mais voilà que notre avocat,
À bout de rhétorique,
Tout à coup se dit : « Eurêka »
L’argument sans réplique ;

Puis, au grand ahurissement
De ces juges rigides,
Il dévêtit superbement
Sa cliente splendide.

Quand ils virent ce corps parfait,
Ce fut bien autre chose :
Ils l’acquittèrent en effet,
Et sans plus d’autre glose.


C’est bien là, tout au moins, ce que
La légende rapporte.
Pour moi je ne l’admets peu,
Je la vois d’autre sorte.

La nudité, pour ces gens-là,
N’était — vu sa fréquence —
Un spectacle de grand gala.
Et puis, tenez, j’y pense :

Phryné ne leur apprenait rien,
La chère créature,
Car beaucoup la connaissaient bien
À l’état de nature.

Elle n’était pas en béton,
Non plus que ses semblables,
Voire, elle avait le cœur — dit-on,
Et la jambe innombrables.

Et donc, je crois bien que, parmi
Ce sombre aréopage,
Ayant reconnu des amis
Elle fit grand tapage,

Et leur cria : « Tas de vannes,
De débauchés notoires,
Si jamais vous me condamnez
Je sais de vos histoires ;


« Et je viderai tout mon sac…
Ah ! je vois à vos têtes
Que vous avez déjà le trac,
Vieux ingrats que vous êtes !

« Et puis, vous savez, mes chéris,
Encore une autre chose :
Si j’ai la prison pour abri,
Ma porte sera close !

« Vous pourrez vous fouiller, voilà !
Et je vous… enguirlande. »
Ne croyez-vous pas que c’est là
Que finit la légende ?



COCHONS DE BOIS


Tournez, tournez, bons cochons de bois.
P. Verlaine.



Je ne me suis amusé guère
À cette foire de Neuilly.
Serait-ce que depuis la guerre
J’aurais autant que ça vieilli ?

C’est fort possible. Quant à elle,
Elle est la même assurément.
Sa jeunesse est sempiternelle,
C’est d’où vient son peu d’agrément.


Jamais d’invention nouvelle.
On peut dire que nos forains
Ne se mettent pas en cervelle
Pour leurs clients contemporains.

Mêmes lutteurs, tourniquets rosses
Où l’on ne peut gagner jamais,
Mêmes jeunes filles colosses
Pour qui, jadis, je m’enflammais…

Mêmes lions morts que l’on dompte…
Dioramas, panoramas…
Enfin — dirait Monsieur le Comte —
Mêmes ramassis de ramas.

Pourtant qu’exception soit faite
Pour un jeu de chevaux de bois
Qui fut l’âme de cette fête
Et fit courir Paris un mois.

Qu’avait donc cette manivelle
De si attrayant que cela ?
Pourquoi sa vogue ? Qu’avait-elle
De plus que les autres ? Voilà :

C’est que — sous vot’ respect — mesdames,
Les chevaux étaient des cochons.
Tout dépend, n’est-ce pas, ô femmes !
Du dada que nous chevauchons.


Donc, pendant de longues soirées,
Tout notre extra-dry, nos comm’ifs,
Toutes nos ceintures dorées
Et tous nos dessus de fortifs

Firent connaître un tel délire
Pour ces petits cochons de bois,
Que le cornac devait leur dire :
Ne montez pas tous à la fois.

Et pourquoi ce délire ? Eh ! parce
Que le cheval a fait son temps…
Que le cochon est bien plus farce…
Qu’il représente le… Printemps…

Que le Tout-Paris qui s’amuse
Et qui n’a pas d’autre souci,
A pris le cochon pour… sa muse,
Et son palladium aussi,

Parce qu’il en fait sa pâture
Et qu’il le dorlote en son cœur,
que toute sa littérature
Relève du cochon vainqueur !

Or, moi, d’invention seconde,
Mais qui connais le cœur humain
Autant que psychologue au monde,
Je songe aux besoins de demain.


Le cochon deviendra morose
À la fin, fini, réprouvé ?…
Il faudra trouver autre chose…
Eh bien ! je crois que j’ai trouvé :

Comme il appert, sans plus d’enquête,
Que, chez ce cochon de Français,
Plus la monture sera bête
Et plus elle aura de succès ;

Sans quitter cet ordre d’idées,
Je sais un animal de sport
Qui dépasse de cent coudées
Le cheval, et l’homme, et… le porc.

je dis : la guitare sans manche
Sur quoi les femmes font dada,
Les autres jours et le dimanche,
En Chine comme au Canada…

Eh bien, faites-en un manège,
Vous serez riche dès demain.
Hélas ! pauvre de moi, que n’ai-je
Quelques capitaux sous la main !



VOICI
LE PRINTEMPS


Vous avez beau dire et faire
Voici le Printemps !
Vous pouvez dans l’atmosphère
Mordre à pleines dents.

« Le printemps — tu vas me dire —
À quoi le sens-tu ? »
À quoi ? Voyons, tu veux rire,
Ô fleur de vertu !


Mais… à l’air que l’on respire…
À je ne sais quoi
Qui vous turbule et chavire,
Vous tient sous sa loi ;

Agite jusques aux arbres
Enfin ravivés
Et fait palpiter les marbres,
Aussi les pavés ;

À cette haleine subtile
Qui souffle à la fois
Sur la campagne et la ville,
Les monts et les bois…

Aux roses qui se souviennent
De leur introït,
Aux oiseaux qui nous reviennent
Et qui font : pi ouitt…

À l’eau qui court moins frigide…
Aux sveltes jets d’eau
Dardant leurs pistils rigides
Qui faisaient dodo.

Voire, même à cette pluie
Qui point ne dépleut,
À ce vilain temps de truie
Vraiment scandaleux…


Après tout, tant mieux qu’il pleuve,
La pluie en Avril
Précipite comme un fleuve
Le vin en baril.

Je vois le Printemps encore
Aux agissements
De la plus humble pécore,
Aux cœurs plus cléments…

Mignonne, sois équitable :
Te semble-t-il pas
Que le monde est plus affable ?
Et qu’à chaque pas

Malgré ces jours prosaïques,
Tu culbutes sur
Des êtres plus héroïques ?
C’est le Printemps, sûr !

Déjà le poète muse
Prêt à nous raser
Sur sa guitare, et sa Muse
Lui donne un baiser.

Toi, ma petite folie,
Pourquoi le nier ?
Tu es cent fois plus jolie
Que l’hiver dernier.


Quant à moi, poire tapée,
Je le dis tout bas,
C’est mon oreille coupée,
Ne la vois-tu pas

Qui non seulement repousse
Mais — grâce au Printemps —
Grandir chaque jour d’un pouce :
C’est inquiétant !…



LE SATYRE


C’était un doux et grec satyre
De la plus haute antiquité.
Il avait son pays quitté
Quand la Fable eut fini d’y rire.

Comment — me demanderez-vous —
Était-il seul de son espèce,
Alors que dans la nuit épaisse
Ses pareils gisaient tous tretous ?


Je n’en sais rien. Et puis qu’importe ?
Il était seul en ces jourd’hui,
Parce que toute — excepté lui —
La gent satyrique était morte.

Pendant des siècles il erra
Sous les diverses latitudes,
Au sein des forêts les plus rudes ;
Et tour à tour il opéra

Sur la peau-rouge et la négresse,
Encore que notre animal
S’en accommodât assez mal,
Lui, l’enfant de la blanche Grèce !

Pendant des siècles il vécut
Oublié par le Temps rapide,
Bestialisant et turpide,
Et faisant nombre de cocus.

On perd sa trace au Moyen Age,
On le retrouve un peu plus tard,
Je ne sais où, mais quelque part,
Enclin au même badinage.

Enfin chez nous il dévalait
Ces jours-ci, sans plus de vergogne,
Et gagnait le Bois de Boulogne
Où tout de suite il s’installait.


Et là dans un sombre repaire
Nuit et jour il y attirait
Des nymphes, à ce qu’il paraît,
Pour leur montrer son… savoir-faire.

Ah ! qu’il passa de bons moments
Dans son théâtre de verdure,
Ce bon fiston de la nature,
Sous nos cieux légers et cléments !

Des princesses et des vachères
Se disputèrent ses faveurs.
Amours velus ! fauves saveurs ;
Oh ! oh ! un satyre, ma chère !

Un beau jour, c’était à prévoir,
Il vit accourir affamée
La veuve de la Grande Armée,
Mais il n’en voulut rien savoir.

Aussitôt elle porta plainte
Comme quoi ce satyre osé
L’avait voulu… satyriser…
« Un bouc ! Ah ! Seigneur ! Vierge Sainte ! »

Il dut donc, comme vous pensez,
Passer devant la Cour d’assises.
La plainte était des plus précises.
Rien ne pouvait l’en dispenser.


« Expliquez-vous — lui dit le juge.
Qu’avez-vous à dire ?… — Moi, rien,
— Répondit le macrobien —
Sinon que depuis le Déluge,

« C’est vraiment la première fois,
J’en jure ma face camuse,
Qu’on m’arrête quand je m’amuse
Et batifole dans les bois.

« Mais le plus curieux encore,
C’est de me voir persécuté
Pour n’avoir pas cullebuté
Cette insupportable pécore. »



CHANSON DE PROVENCE


Tirée de Mistral… par les cheveux…


Jean de Gonfaron, pris par des corsaires,
Dans les janissaires
Sept ans a servi.
Il faut chez les Turcs avoir la peau dure,
Faite à la torture
À la rouille aussi.


Jean de Gonfaron perdit patience.
De sa conscience
Il se fatigua.
Ah ! pardonnez-lui, seigneur adorable,
Si ce misérable
Est un renégat.

Jean de Gonfaron fit bientôt fortune.
(Le croissant de lune
Aux forbans sourit.)
Il tua des gens par mille et par mille,
Brûla mainte ville,
Comme un antéchrist.

Tandis qu’il était général d’armée,
Que sa renommée
Encombrait le jour,
La fille du Roi, pleine d’accortise,
De sa gueule éprise,
Lui parla d’amour.

« J’ai dans mon jardin un coin d’ombre et d’ambre ;
C’est comme une chambre,
Un nid chaleureux ;
La rose l’entoure et la tubéreuse
Qui rend amoureuse,
Qui rend amoureux.

« Et dans cet Éden est un banc de marbre
Caché sous un arbre.
Ce soir j’y serai.

Un esclave à moi, que je vais instruire,
Viendra t’y conduire.
C’est dit. C’est juré ! »

Or, le soir, tandis que notre sauvage
Est près du rivage,
En train de songer,
En se demandant — à moins que d’un leurre —
Quand sonnera l’heure
Pour lui — du berger ;

Un navire est là, noir comme de l’encre,
Qui va lever l’ancre,
Dès le flot venu.
Et voilà-t-il pas que son équipage
Parle ce langage
De lui bien connu.

Et l’expatrié songe à sa patrie,
Même il s’injurie
De s’être fait Turc.
Et tout aussitôt il quitte ses armes,
Et de chaudes larmes
Gonflent son cœur dur.

Et sans s’occuper de ce qu’il va perdre,
Il se dit : « Zut, merdre !
Je n’y puis tenir,
Il faut que je parte où le sort m’appelle. »
Et déjà sa belle
N’est qu’un souvenir.


À peine est-il à bord de la tartane :
« Adieu, ma sultane,
Adieu mes amours !
Dit-il. Avec toi, sans compter le reste,
J’eusse, sans conteste,
Passé d’heureux jours ;

« Mais, notre Provence est tellement belle,
Que je ne vois qu’elle
Au monde. Pour moi,
Pour me retrouver sur ses blanches routes,
Je donnerais toutes
Les filles de roi. »



LA LOI D’AMOUR


Deux êtres s’aimaient d’un amour
Pur et sans alliage,
Comptant bien en finir, un jour,
Par un bon mariage.

Les parents de nos amoureux
S’y montraient favorables,
Cette union étant pour eux
Chose fort désirable.


Mais, tout de même, ils ouvraient l’œil
Sur leurs faits et leurs gestes.
À seule fin qu’en un fauteuil
Ils n’abusent des siestes.

La mère du jeune tendron
Les harcelait, farouche,
Tout le jour, comme un moucheron,
Et voyait tout en louche.

Quand ils se croyaient à l’écart,
Pour se dire des choses,
Elle survenait, par hasard,
Leur débiter ses proses.

Le père du jeune garçon
Ne les voyait qu’à table ;
Il y mettait moins de façon,
Beaucoup moins redoutable.

Or, un jour, s’étonnant de voir
Ces amants en détresse,
Vous pensez s’il voulut savoir
D’où venait leur tristesse.

Des qu’il en connut la raison,
Et sans plus qu’il insiste,
Il courut vite à la maison
De notre rigoriste.


« Pourquoi contrister leurs amours,
— Dit-il à la commère —
Puisqu’aussi bien, dans quelques jours,
Iront devant le maire ? »

« Soit ! qu’ils aillent se promener !
Surtout, pas de bêtises !
Dit-elle. Et rentrez, pour dîner
À sept heures précises. »

Voilà donc nos deux tourtereaux,
Pleins d’une ivresse folle,
Le cœur chaud comme braseros,
Partis à la venvole !

Enfin ! ils étaient seuls, pas moins,
Tout en jeunesse, en joie.
Ils pouvaient jouer, sans témoins,
Au jeu de « Petite Oie ».

Et puis, mon gaillard s’enhardit,
Au cours de la journée ;
Si bien qu’ils prirent — comme on dit —
Un pain sur la fournée…

Mais, hélas ! en sortant du bois,
C’était fini de rire.
Ne parlez pas tous à la fois !
Aurait-on pu leur dire.


Elle était soucieuse, et lui,
Les yeux fixés à terre,
Semblait se dessécher d’ennui.
Quel était ce mystère ?

À six heures, ils étaient là,
En bien triste équipage.
« Ah ! ah ! mes enfants, vous voilà !
À quand le mariage ? »

« Eh bien ! nous avons réfléchi.
Moi surtout, ou tout comme…
Je ne ferai pas de chichi,
Répondit le jeune homme.

« Maintenant que je la connais,
Et malgré tout mon zèle,
Je ne m’accorderai jamais
Avec mademoiselle.

« Soyons heureux, — ça vaut bien mieux,
— Dit la Philosophie,
Durant un jour, que malheureux
Pendant toute la vie ! »



PORTRAITS À DEVINER


Des yeux trop clairs, des yeux pervers,
Indéfinissables, gris, verts,
Peut-être bien en porcelaine,
La culotte pas beaucoup pleine ;
Quelque chose comme Pierrot
Serait assez son numéro.
Ce n’est pas la beauté qui flambe,
Mais… la jambe.

Jolie après tout et replète,
Mettons un peu trop — d’un kilo.
Hélas ! que n’est-elle incomplète
Comme la Vénus de Milo !


Celle-ci n’a pas d’oreilles…
Assurent des éléphants.
Le reste est une merveille.
Ça me suffit. Les enfants
Ne se font pas par l’oreille.

Cette autre, on mordrait dedans,
Comme on fait dans une pomme.
Quant elle sourit, ses dents
Vont l’illuminant, tout comme…
Elle est mariée, hélas !
Ménélas !

Élégante, faite au moule
Par quel sculpteur lascif,
Il serait vraiment excessif
Qu’elle eût des qualités en foule,
Aussi la dit-on un peu moule.

Laide ? serait beaucoup dire ?
Les yeux, le nez, tout en l’air.
En toute chose elle est pire.
Ce serait quand même un blair !
Agréable, mais — la bouche !
Oh ! les mouches !

Oh ! oh ! c’est une impératrice.
Plus que reine ! Talent coté
Mais un peu froid, comme la Suisse.
Avec ça des grains de beauté
Sur son visage réputé,


Qui, disons-le sans artifice,
Doivent se trouver répétés
Sur ses deux excellentes cuisses.

Celle-là, bizarre, clownesque,
Paroxiste, funambulesque,
Vive comme un tas de fourmis,
Grouille, s’agite, se démène ;
Semble dire en entrant en scène :
« Dieu merci ! le couvert est mis. »
Pour ce qui est de la… bêtise,
De la petite bêtise…
Lui ferait-on une façon ?
On hésiterait, quoi qu’on dise,
Car ce pourrait être un garçon.



CHANSON DE PRINTEMPS


Carpe diem.


Alerte ! alerte !
Les bois, les champs
Sont pleins de chants
Et d’herbe verte.

Le gai Printemps
Arrive. Il pose

Son pied de rose
Sur les autans.

Un doux mystère
Va s’accomplir,
Et tôt remplir
Toute la terre.

Muse, debout !
Allons, Lolotte,
Voyons, ma crotte,
Debout, debout !

De ta fenêtre
Oy le babil
Du jeune Avril
Qui vient de naître.

Quoi ! ce beau temps
Ne te redonne-
T-il pas, mignonne,
Tes chers vingt ans ?

Moi ? vois ma veine,
Je crois avoir
Comme Séquoir
Dix ans à peine…

En quoi j’ai tort,
Vu que ce sage
Malgré cet âge
Est plutôt mort.


Avril est vite,
Fuitif combien !
Puisque aussi bien
Il nous invite,

Mets ton chapeau
Le plus modeste,
Fous-moi ma veste,
Allons, hop ! oh !

À la campagne
Fuyons ce veau
D’Esprit Nouveau
Qu’il ne nous gagne.

Mais quoi ! déjà
D’ergot à crête
Te voilà prête !
C’est gentil, ça.

Vois-tu, ma reine,
Il faut aller
Nous trimballer
En des Suresne,

En des Chatou,
En des Joinville,
Des Chatnoirville
Ou, n’importe où

Propre aux bitures
— Es bord de l’eau —

De picolo
Et de fritures…

Tu m’aimeras
À la desserte,
En tout cas, certe,
Me le diras ;

C’est ton affaire.
Pour quant à moi
Sans plus d’émoi
Je ne puis faire

En ce beau jour
D’effort pour croire
À d’autre histoire
Qu’à ton amour.

Cette romance
Est folle — on sait —
Et d’ailleurs, c’est
Sans importance ;

Car — dieu merci !
Lorsque moi-même
Je dis : « Je t’aime… »,
Je mens aussi.



INVITATION À LA VALSE


Mignonne, voici le juin.
Il fait une chaleur folle
À griller un Bédouin,
À fondre le Protocole.

C’est le moment de sottir
Et d’aller à la campagne
Au lieu d’icigo rôtir.
Viens, qui m’aime m’accompagne.


Si tu veux, soyons hideux :
Mets ton habit de cycliste
Équivoque et hasardeux,
Moi, mon pantalon d’artiste.

Que le laid et l’odieux
Soient notre seul point de mire.
Qu’importe ! puisque les dieux
Ne veulent plus nous sourire.

Emporte tous les journaux
Afin qu’à l’ombre d’un hêtre
Nous lisions des tribunaux
Le compte rendu champêtre.

Tu liras l’Intransigeant
Pendant que Bibi l’Aurore.
Si l’un t’est un astringent
L’autre m’est une ellébore.

Ensuite je m’appuierai
Le rapport de cet oracle
Qu’on nomme Ballot-Beaupré,
Si tu n’y vois pas d’obstacle.

Moi je serai dreyfusard
Absolument par mégarde,
Et toi, comme par hasard,
Ma chère, antidreyfusarde.


Si tu veux, vice versa,
Tu n’y tiens pas davantage,
Moi-même, pas plus que ça ;
Tu vois d’ici l’avantage.

Et tandis nous échanger
Ces printanières querelles,
Partout on verra neiger
Des plumes de tourterelles…

Mais le soir nous a surpris.
Alors, ô ma bien-aimée,
Nous rentrerons à Paris
En criant : « Vive l’Armée ! »



LA CRINOLINE


Ces dames songent à ressusciter la crinoline.
(Journaux.)


Savez-vous bien, ô femmes,
Que ce serait infâme
Si vous en reveniez
À ces paniers

Dénommés crinolines.
Y seriez-vous enclines ?
Que ce serait rossard
De votre part !

Ô femmes versatiles,
Vous avez quelque style,
Dessous votre harnois,
Pour une fois ;


Vous êtes habillées,
Presque déshabillées
Pour le plaisir des yeux
À qui mieux mieux.

Votre présente robe,
Loin qu’elle vous dérobe
Vous gante étrangement,
Éloquemment ;

Accusant votre galbe
Depuis votre nuque albe
Jusques à vos mollets
Si rondelets,

Et vos hanches perfides
Superbes, impavides,
Et les durs cabochons
De vos nichons.

Depuis longtemps, vous dis-je,
N’eûtes tant de prestige,
Et vous nous ravissez,
Quand vous passez ;

Et que d’un menu geste
Si gentil et si preste
Vous insistez encor
Sur ce décor,


En levant votre jupe
Pour que notre œil s’occupe
De vos jolis dessous…
Hélas de nous !

Quoi ! vous voulez, cruelles,
Si belles telles quelles,
En revenir à vos
Cages à veaux,

Ces crinolines ordes !
Seigneur, miséricorde !
C’est à fuir de ce pas
Dans les pampas.

Ô démence ! ô délire !
On ne pourra plus dire
Sous ces trompeux dehors,
Quel, votre corps ?…

Sous ces cages muettes,
On dira que vous êtes
Un peu couci couci
Encore, si

— Pour avoir nos suffrages —
Elles étaient, ces cages,
Telles qu’en leur réseau
On vît l’oiseau…



FÉMINISME


Tas d’électeurs que vous êtes,
Pourquoi n’avoir pas nommé
Une de nos suffragettes,
En ce triste mois de mai ?

Au vilain sexe mêlée,
Elle pouvait égayer
Votre future assemblée.
Que risquiez-vous d’essayer ?


La femme, c’est le sourire…
Même, en plus d’un altercas,
Elle a bien son mot à dire.
Comme tel, — en tous les cas,

Orateur au taximètre,
Elle tiendrait le crachoir
À la Chambre, et mieux, peut-être,
Du matin jusques au soir,

Pour dire la même chose.
Et qu’attendez-vous de plus
(Puisque aussi bien on en cause)
Des trois quarts de vos élus ?

Serait-il pas mieux, mon âme !…
En outre, que nos écus
Allassent à quelques femmes
Que non pas à leurs cocus ?

N’en parlons plus. Le litige,
Hier, fut tranché par vos soins.
Mais vous avez eu tort, dis-je,
De n’en élire une, au moins !

C’est d’autant plus ridicule
Qu’il semble bien qu’aujourd’hui,
À la céleste pendule,
L’heure du beau sexe ait lui.


Nous avons des avocates,
Des artistes, Dieu merci !
Suaves et délicates,
Et des savantes aussi.

Il est des femmes, plus d’une,
Que je ne nommerai point,
Pour n’en chagriner aucune,
Et qui rendraient plus d’un point

À tel de nos psychologues,
De nos meilleurs écrivains,
Encore qu’on épilogue.
C’est incontestable. Enfin,

Pour ceux-là qui savent lire,
Nos romanciers précieux
Et nos bons porteurs de lyres
Ne sont pas tous des messieurs.

Et ces quarante momies,
Qui ne veulent pas de la
Femme en leurs Académies !…
Et cependant, oh ! là là !

La grâce au talent unie,
Je crois qu’une femme vaut
Un homme sans nul génie,
Et qui ne serait pas beau…


Sous leur coupole morose,
Serait-ce pas comme qui
Dirait un bouton de rose
Dans un carré de persil ?

Bref, quoi qu’on dise ou qu’on fasse,
La femme tout embellit,
Croyez qu’elle tient sa place
Partout, — même dans un lit.




LES BELLES PAROLES






EN LA SAISON DES FLEURS


Quand vient la saison printanière,
Une fleur à ma boutonnière
Me rend son esclave quasi,
À ce point qu’elle me pénètre !…
Cela vous étonne peut-être,
Il en est cependant ainsi.

Cette fleur que j’aurai choisie
Dirigera ma fantaisie
À son gré, pendant tout un jour,

Influencera ma pensée,
D’une façon folle, insensée
Ou raisonnable tour à tour.

Ainsi, par exemple, une rose
Me distraira de toute prose.
Je songe à des vers radieux.
Comme des fleurs elle est la reine,
Pour plaire à cette souveraine
Il n’est que la langue des Dieux.

Si je porte un lis pur et chaste,
Au moins tant que dure son faste,
En moi fleurit un autre lis.
Que voulez-vous ? un rien me pare…
Mais j’ajoute qu’il est bien rare
Quand la fleur qui m’orne est un lis.

Si c’est quelque étrange orchidée
Plus encore étrange est l’idée
Qui s’empare de mon esprit.
Est-ce au contraire une ancolie ?
— La rime veut mélancolie —
C’est donc elle qui me meurtrit.

Lorsque à ma boutonnière éclate
Un coquelicot écarlate,
Je suis orgueilleux comme lui.
D’être rouge aussi je m’efforce,
Je bois comme un muletier corse,
Et je vais méprisant autrui.


Mais, par contre, une violette
Toute douce et toute simplette
Me rend modeste comme trois,
Et me donne le désir vague
— Ne croyez pas que j’extravague —
De m’aller cacher dans les bois.

Pour moi ce n’est pas une chose
Qu’une fleur, pissenlit ou rose…
C’est un camarade, un copain
À qui je raconte mes peines,
Qui me dit, à son tour les siennes,
En un langage superfin.

Je mets tout mon cœur sur sa bouche,
Et s’il arrive que je touche
À ses pétales gracieux,
Ce n’est que d’une main discrète,
Et pour admirer la pauvrette
J’adoucis l’éclat de mes yeux.

La fleur s’impose à moi. Que dis-je ?
M’attire comme le vertige,
Par ses port, parfum et couleur.
Je suis né, pauvre poétastre,
Non sous l’influence d’un astre
Mais bien sous celle d’une fleur.



FLEURS DES PRÉS


Ce sont quelques fleurs des prés
Dont je fleuris votre couche
Et que vous parfumerez
En y posant votre bouche.

Des coquelicots ardents,
Des nielles et des brizes,
Fragiles fleurs du printemps
Qui tremblent aux moindres brises.

Des sauges, des boutons d’or
Avec de l’avoine folle,
Je ne sais quelles encor ;
Vole, vole, mon cœur vole.


Je suis sûr qu’en regardant
Bien on y trouverait même
De l’ortie et du chiendent,
Ou je ne suis qu’une brême.

Le gypsophile coquet
Et l’invisible spergule
Font autour de ce bouquet
Comme un nuage de tulle.

Toutes ces fleurs, mon amour,
Que le soleil accompagne
Sont simples comme le jour
Et sentent bon la campagne.

Elles ont en vérité
Tant d’esprit et tant de charmes
Que j’en pleure de gaîté
Et puis que j’en ris aux larmes.

Dans chaque bois, chaque champ
Elles croissent comme l’herbe,
On les cueille en les fauchant,
Ça fait un bouquet superbe.



BOUQUET


Ces roses sont d’un rose étourdissant,
N’est-il pas vrai, ma reine délicate ?
Et je crois bien que le lyrisme éclate
En ces œillets éclaboussés de sang.

Quoi d’opulent ainsi que ces stramoines ?
Et ces glaïeuls pour moi n’ont pas de prix :
Dans quelle aurore ont-ils été surpris ?
Quel incendie embrase ces pivoines !

Vois ces lis purs comme la Vérité :
Le clair de lune avec le rêve chaste
Ont revêtu d’inexprimable faste
Ces fleurs de grâce et de virginité.


Ce fol orchis veut se moquer sans doute,
Malgré son luxe et son geste élégant
Il est aussi par trop extravagant :
C’est un oiseau qui bat de l’aile, écoute.

Aimez un peu ces fleurs de haricots.
Ces fines fleurs de lin, d’un bleu modeste,
Vont rafraîchir et câliner de reste
Vos yeux blessés par ces coquelicots.

Ce souci d’or fait un sacré tapage
À lui tout seul. Calmez-vous, fier souci ;
Si chaque fleur criait ainsi, merci !
Il faudrait fuir sur un autre rivage.

Heureusement qu’à côté de cela
Sont des asters, la sapience même,
Des dalhias idiots, mais que j’aime.
Oh ! les pavots sublimes que voilà !

Toutes ces fleurs aux pétales de flamme
Et d’aube claire et d’ineffables ciels,
Urnes d’amour où s’éveillent les miels,
Sont-elles pas vivantes, ma chère âme ?

Oui, leur cœur bat et palpite leur chair
Au moindre vol d’insecte qui les touche,
Et, c’est fleurir la pudeur sur leur bouche
Et leur suave haleine étonne l’air.


Toute palette en est intimidée.
Hokousaï dans ses kakémonos
De ses pinceaux vifs comme des moineaux
En donne seul une lointaine idée.

Tiens, mais j’avais des phlox épanouis
Parmi ces fleurs ; qu’en ai-je fait ? Sans doute,
En me pressant j’ai dû les perdre en route !
Rappelle-toi qu’ils étaient inouïs !

Je tiens les fleurs, moi, pour surnaturelles.
Je ne saurais sans les fleurs être heureux ;
Mon regard va, comme un chat amoureux,
Les caresser et se frotter contre elles.



FLEURS


Ton œil ne peut saisir les fleurs que tu fais naître
Quand tu daignes fouler le sol ;
Il faut avoir mon cœur, vois-tu, pour les connaître
Il faut t’aimer d’un amour fol.

Elles soûlent mes yeux et je puis te les dire ;
J’en connais le parfum aussi ;
Il est plus inouï que tout ce qu’on respire,
Si tu veux leurs noms, les voici :


Ce sont d’abord des lis d’une blancheur suprême
Tels qu’il ne s’en trouve qu’aux cieux,
Élégants comme toi, purs comme ta chair même
Et comme toi délicieux ;

Ce sont de fins muguets dont les clochettes blanches
Pareilles à tes claires dents
Tintinnabulent comme en Avril, dans les branches,
Le rire argentin du Printemps ;

Ce sont des liserons, ce sont des églantines,
Des pavots qui vont s’embraser,
Et des roses pompon aux bouches enfantines
Qui te réclament un baiser ;

Ce sont des boutons d’or et puis des chrysanthèmes,
Des pervenches et des barbeaux
Aussi bleus que tes yeux qui le sont plus eux-mêmes
Que le ciel : pense s’ils sont beaux !

Des menthes, des œillets et de la marjolaine,
Des parfums de toute saison
Qui mettent sur ma lèvre un peu de ton haleine
En me prenant de ma raison ;

D’ardents coquelicots, de sourdes scabieuses
Qui veulent des mains de velours
Pour les cueillir ; fleurs qui, de ta grâce envieuses
Ont près de toi des gestes lourds.


Ainsi comme l’on voit à la naissante aurore
Croître une à une les couleurs,
De même on voit germer et se hâter d’éclore
Sur ton chemin toutes les fleurs.

Mais la terre aussitôt redevient morne et nue
Quand tu n’y poses plus tes pas
Bienfaisants ; ce n’est plus pour moi qu’une inconnue :
Rien ne fleurit où tu n’es pas.



UNE BELLE
MATINÉE DE PRINTEMPS


En ce matin où la douceur est telle
Qui se répand par les bois et les champs
Qu’il n’y a rien d’ineffable comme elle,
Dites-moi si vous croyez aux méchants.

Oui, je ne sais pourquoi me vient ce rêve ;
Mais, n’est-ce pas, ô Seigneur qui m’entends
Qu’il est des jours où le Mal est en grève,
Où tout le monde est bon, en même temps ?



DISTIQUES


Que la douceur toujours habite dans vos yeux
Quand vous regarderez les étoiles des cieux.

Que vos oreilles soient des coquillages roses
Qui gardent le murmure harmonieux des choses,

Ne respirez jamais qu’avec effusion
Les délicats parfums de la Création.

La fleur que vous cueillez, comme vous éphémère,
Soit telle qu’un enfant caressé par sa mère.


Aimez le Vin ! Aimez les bons fruits de velours
Car l’âme de la Terre y resplendit toujours.

Soyez bon : la bonté vous parfume le cœur
Et vous réchauffe ainsi qu’une forte liqueur.

Soyez bon pour l’enfant, le vieillard et la femme
Et ces faibles seront les soutiens de votre âme.

Soyez bon pour les nids cachés dans les buissons ;
Les nids vous chanteront leurs plus belles chansons.

Soyez bon pour les fleurs et pour les doux poètes
Et poètes et fleurs vous donneront des fêtes.

Soyez bon pour le pauvre affamé du chemin
Et vous aurez un diamant dans chaque main.

Soyez bon pour le riche et le seigneur gothique
Et vous aurez en vous la rose archangélique.

Soyez bon pour les bons et les honnêtes gens
Et soyez bon deux fois pour ceux qui sont méchants.



JEUNESSE


Je me souviens d’une contrée
Que j’ai visitée autrefois.
Comme au jour qu’elle s’est montrée
À mes yeux, encor je la vois.

Elle était parfumée et verte,
Y chantaient que d’oiseaux siffleurs !
Et de ciel bleu toute couverte
Elle se pâmait sous les fleurs.


Sans doute pour la faire éclore
Les cieux un jour s’étaient baissés :
Je l’entendis toute sonore
D’éclats de rire et de baisers.

Elle était folle, enchanteresse
Et fraîche comme l’eau des puits.
Elle s’appelait la Jeunesse…
Mais je ne l’ai su que depuis.



PAGES D’ALBUM


I


Autrefois, nos belles années
S’en allaient tout droit devant elles,
Et s’imaginaient immortelles
Leurs éphémères destinées.

Folles, rieuses, mal peignées
En désordre, ces jeunes fées
Galopaient, de ciel bleu coiffées,
Et cueillaient les fleurs à poignées.

Elles s’en allaient, les coquettes,
Humant l’air frais de l’Espérance,
Avec une telle assurance !
Vers on ne sait quelles conquêtes ?


Le ciel suspendait ses écharpes
De clarté sur ces belles gueuses
Et dans les forêts lumineuses
Les vents chantaient comme des harpes.

Las ! peu d’elles sont revenues
Ayant conquis de périssables
Et fragiles châteaux de sables
Et de vains palais dans les nues.


II


Nous avons vécu notre jeunesse
Comme des enfants insoucieux,
Étant les plus fous que je connaisse
Sous la voûte des cieux.

Quelle joie avons-nous eue, en somme ?
Quel misérable contentement ?
Avons-nous joui de l’art d’être homme
Pendant un seul moment ?



SÉRÉNADE


La nuit chastement se voile
Et s’emplit d’étoiles d’or :
Mon étoile,
Reste, oh ! reste encor.

C’est dans la céleste plaine
Une ardente floraison :
Ton haleine
Trouble ma raison.

Vois derrière ce nuage
Éclore un lys argenté :
Ton visage
N’est que volupté.


C’est Phœbé. Sa douce flamme
S’épanouit dans les cieux :
Ma chère âme
Montre-moi tes yeux.

Comme elle est une et mignarde !
Sourit-elle pas quasi ?
Oh, regarde-
Moi toujours ainsi.



LA CAGE


Ma tête est une étrange cage
Où dorment mille oiseaux siffleurs ;
Ils sont jolis comme des fleurs,
Sous leur divertissant plumage.

Si je veux troubler leur sommeil
Et faire chanter des l’aurore
Cette cage multicolore,
je bois un peu de vin vermeil.

Aussitôt commence la fête :
Fauvettes, merles et pinsons

M’assourdissent de leurs chansons
Et tourbillonnent dans ma tête.

Le rossignol donne le la,
Il possède toute la lyre ;
Et l’alouette tirelire
Tirelire lire lan la.

Le vif courcaillet de la caille
Se mêle aux trilles du linot,
Et le misérable moineau
Y va de son refrain canaille.

C’est un vacarme s’il en fut,
À peine si je m’entends vivre ;
Ces bougres-là me rendent ivre
Avec leur terrible raffut.

En tout cas ils sont gais, les pauvres,
Ils sifflent, d’après leurs aïeux,
Les dialectes merveilleux
Que l’on parle dans les Hanovres.

Ce sont mélanges assortis
De volapük et de kabyle,
Où le cochon le plus habile
Ne trouverait pas ses petits,

D’indéchiffrables ulalumes !
Il n’est pas jusqu’au perroquet

Qui ne jappe comme un roquet,
Le détestable singe à plumes !

Pépiez, gringottez en chœur
Dans ce désordre mémorable,
Faites un tapage du diable,
Chers petits oiseaux de mon cœur ;

Pour vous sortir de la nuit noire
Et vous voir naître à la gaîté,
Grâce à ce vin fait de clarté,
Je passerais mon temps à boire.



LA LUNE


Or, la Lune d’argent disait au Soleil d’or :
— Si tu es empereur, je suis impératrice ;
Et quand d’un léger vol au ciel je prends l’essor,
Mes poètes aimés me nomment bienfaitrice.

Je suis pâle, il est vrai, mais je suis belle aussi,
Et quand tes derniers feux se sont éteints dans l’onde,
C’est mon tour de voguer sur le monde obscurci
Comme un grand cygne blanc sur une mer profonde.


De délicates fleurs dont le cœur est fermé
Par le trop vif éclat du jour intimidées,
Daignent s’épanouir pendant mes nuits de mai
Par mon tiède regard doucement fécondées.

Par les forêts de rêve et les bois apaisés
Je berce les amants dans mes limpides voiles,
Mes rayons leur sont doux ainsi que des baisers,
Et je suis reine avec mon cortège d’étoiles.

Je passe lentement et ne fais pas de bruit
De crainte d’éveiller les vierges endormies ;
Et pour les pauvres gens que l’âpre sort poursuit
Mes yeux fleurdelisés ont des lueurs amies ;

Et je guide les bons ivrognes dans la nuit.



SONNET


Le matin, dès mon œil ouvert,
J’ouvre mon huis et je regarde
Si par hasard ou par mégarde
Je ne vois pas le Printemps vert?

Mais non. Le même ciel qu’hier,
Terne comme un paquet de hardes ;
Il vente, il pleut des hallebardes :
Merde ! c’est encore l’hiver.


Eh bien ! que le diable m’emporte
Si pendant qu’il hurle à ma porte
Je ne fais au coin de mon feu,

En dépit de ces jours moroses,
Quelques rimes sur le ciel bleu,
Sur le Printemps et sur les roses.



Ô VIN !


Jardin habité par le suave Ariel
Où viennent se griser de parfum et de miel
Les papillons poudrés et les blondes abeilles,
Ô Vin ! fais mon cœur chaud et mes lèvres vermeilles !

Orgie étourdissante où filles et garçons
Font assaut de baisers, de danses, de chansons
Au bruit des tambourins bourdonnants et des flûtes,
Ô Vin ! dans ma cervelle il faut que tu culbutes !


Gai paradis où des amoureux de vingt ans
Qui sont coiffés de grâce et vêtus de printemps
S’aiment ingénument dans les molles prairies,
Ô Vin ! débite-moi mille galanteries !

Temple prestigieux, rond, s’il n’est pas carré,
Sans cesse palpitant du rouge feu sacré
Qu’entretient chastement une jeune vestale,
Ô Vin ! habille-moi de pourpre orientale.

Torrent impatient dont les flots turbulents
Semblent un vol fantasque et brusque d’oiseaux blancs
Qui dans l’air irisé iraient semant leurs plumes,
Ô Vin ! je veux bondir sur tes folles écumes !

Mer éternellement pacifique : toujours
Le marin y connaît l’ivresse des retours
Sous les yeux bienfaisants des lointaines étoiles,
Ô Vin ! sillonne-moi d’espoirs, célestes voiles !

Église où sur l’encens et comme épris de ciel
Montent les chœurs divins de Bach et de Hændel
Multipliés vers Dieu par les orgues mystiques,
Ô Vin ! emporte-moi sur l’aile des cantiques !

Admirable festin où des rois très cléments
Boivent à la santé des poètes charmants,
Rois n’ayant que le Beau pour loi, le Beau pour culte,
Vin ! distrais-moi du mal par ton joyeux tumulte !


Éveil de la nature au joli mois d’avril
Quand un peu de douceur flotte dans l’air subtil,
Quand c’est poindre partout la sève rose et verte,
Vin ! sois-moi sur le Bien une croisée ouverte !

Fontaine de Jouvence où se baignent les dieux
Fais mon cœur toujours jeune et toujours radieux !
Miroir de vérité brillant comme la flamme,
Ô Vin ! qu’en mon ivresse on sache encor mon âme !

Ciel que ne peut fixer le regard ébloui
Où le soleil d’été demeure épanoui
Sans que dans l’Océan jamais il s’engloutisse,
Ô Vin ! dis à mes pas le chemin de justice !

Ville en fête ; voici le César triomphant
Porté par ses soldats comme un petit enfant,
Lui et son char paré du sang de la victoire,
Ô Vin ! ordonne-moi de mépriser la gloire !

Poème de tendresse écrit par Valmîki
Dont la seule lecture ennoblit le yoghi,
Que la bonté chez moi devienne machinale,
Ô Vin ! vin d’amarante et de pourpre automnale !





PROPOS DE CABARET






ÉLOGE DU MOT « BOIRE »


Le joli mot que voilà :
Boire ! Qu’en pensez-vous ? Boire !
Moi je suis tout prêt à croire
Qu’aucun ne vaut celui-là !

Ivrognes, ô bons apôtres,
Que je porte dans mon cœur,
N’est-ce pas qu’à la rigueur
On peut se passer des autres ?

Boire ! Eh bien ! cela dit tout ;
Que voulez-vous autre chose ?
Tel un sourire de rose,
Cela se comprend partout.


C’est le seul mot du langage
Qui, par sa fraîche couleur,
A pour moi quelque valeur
Quelque évidence en partage.

Vous avez mille façons
De le prononcer, madame,
Ce mot délicieux, âme
De nos sublimes chansons !

Dites-le, pour moi, de grâce,
Gentiment, bien comme il faut ;
Ah ! pour l’amour de ce mot,
Souffrez que je vous embrasse.

Comme délicatement
La bouche éclot pour le dire !
C’est comme un fin Vau-de-Vire
Du vieux poète normand.

C’est un os rempli de moelle,
Et quand je le dis, parbleu !
Je crois manger du ciel bleu
Ou bien croquer une étoile !

C’est une rose pompon
Qui pare la plus farouche ;
Cela vous fond dans la bouche
Comme un suave bonbon.


C’est un rubis sur la langue,
Tout imprégné de soleil :
Auprès de ce mot vermeil
Toute fleur paraît exsangue.

On dirait, sur le printemps
De votre bouche mutine,
Une abeille qui butine
Le sucre blanc de vos dents.

Qu’il sorte d’un air aimable
De vos lèvres de velours ;
Hurlez-le comme deux sourds
Chez un tavernier du diable ;

Dites-le tout haut, tout bas ;
N’importe comment, je l’aime.
Il me semble inouï même
Lorsque je ne l’entends pas.

Le soleil, en quelque sorte
Le crie à l’immensité ;
La lune l’a répété
Tant de fois qu’elle en est morte.

C’est l’unique mot des dieux,
Le mot le plus vénérable.
Je me donne bien au diable,
Si ça n’est pas le plus vieux.


C’est le verbe d’excellence
Qui doit dissiper la nuit.
C’est tout ce que dit le bruit
Et que pense le silence !

Moi, je le dis constamment ;
La musique en est si tendre,
Que je veux toujours l’entendre,
Que je le rêve en dormant.

Un enfant qui vient de naître
Le dit comme vous et moi,
Car, selon l’humaine loi,
C’est le premier à connaître,

Et c’est aussi le dernier.
Quand survient la mort farouche,
Un moribond sur sa couche,
Cherche à le balbutier.

Vous demandiez, tout à l’heure,
Si j’avais quelque façon
À moi, de le dire ? Non
Car chacune est la meilleure.

Mais, pour parler sans détour,
Si vous désirez le dire
Simplement, comme on respire,
Dites-le cent fois par jour.



AU CABARET


Muse, allons au cabaret,
C’est le seul endroit potable,
Mettons nos pieds sur la table
Et buvons du vin clairet.

Là. C’est très bien. De la sorte
Je vois qu’ils sont au complet :
Mâtin ! Ce joli mollet
Prouve que tu n’es pas morte.


Puisque Phébus aujourd’hui
Au ciel — combien sale et terne —
N’accroche pas sa lanterne,
Nous nous passerons de lui.

Peut-être bien qu’il se vante
De nous poser un lapin ?
Baste, avec un peu de vin
Facilement on l’invente.

Déjà même je le vois
Comme je te vois, te dis-je ;
Voire même — quel prodige ! —
Du premier coup je le bois ;

Il me chauffe, m’illumine :
— Ô ma muse bon garçon
J’aime d’étrange façon
Ta frimousse de gamine.

Oui, je t’ai quand je te veux,
Soleil ! Et dans moi tu bouges.
— Dieu ! que tes lèvres sont rouges
Maîtresse, et lourds tes cheveux !

Bois, ton verre se dépite.
que les cieux soient étonnés
De voir le bout de ton nez
Plus brillant qu’une pépite.


Faisons-nous une raison,
Muse, et buvons : dans la cave
Le soleil est notre esclave,
Rappelle-toi la chanson :

« Au tiède mois de l’automne
« On met le soleil en tonne,
« Cela fait qu’en la saison
« Où l’on reste à la maison,
« Les délicieux ivrognes
« En peinturlurent leurs trognes.

« Ce soleil éblouissant
« C’est le vin couleur de sang,
« Le vin gai comme une fête,
« Qui fait tourner dans la tête
« Un astre artificiel
« Que l’on croit toujours au ciel. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui dit cela ? ma petite,
C’est toi, l’automne dernier…
… Hé ! Monsieur du tavernier ?
Ton petit vin m’appétite.

Va m’en chercher, bon marchand,
Tu m’as l’air d’un homme aimable ;
Quand on vend du vin, du diable
Si l’on peut être méchant.



… NE PARLEZ PAS TOUS
À LA FOIS


Je demande en mariage
La fille d’un roi,
Avec ou sans alliage :
Plutôt sans, ma foi.

Mais je la voudrais très belle,
Et voudrais encor
Qu’elle eût une ribambelle
De beaux écus d’or.


Certes, un lyreur irritable
N’est pas un miché,
Mais c’est un parti sortable,
Sinon recherché.

Je ne suis pas sans fortune,
D’ailleurs, savez-vous ?
J’ai mes terrains de la lune
Semés de cailloux ;

J’ai de l’air sur la montagne…
Je ne compte pas
Mille châteaux en Espagne,
Tout là-bas, là-bas…

Ni mes palais sur le sable,
Mes rêves en l’air,
C’est quelque chose, que diable !
Ni ma part d’enfer.

Ma reine ! je l’ai trouvée
Plus splendide encor
Que je ne l’avais rêvée :
En chair et en or !

Eh bien ! nous ferons la noce
Quand le mois de mai
Roulera sur son carrosse
De roses gemmé.


Nous n’irons pas à l’église,
Mince d’horizon !
— Quatre murs, quoi qu’on dise
Sont toujours prison.

Mais dans la forêt voisine,
Sous le grand ciel bleu ;
Les forêts sont, j’imagine,
Plus pleines de Dieu.

N’aurons non plus de prêtaille
En habits de paon,
Dont la voix nasille et braille :
Balaban, ban ban.

Je ne veux pour tous murmures
Sous les verts arceaux,
Que le chant dans les ramures
Des petits oiseaux.

Et les pins mélancoliques
Pour mon cœur fervent
Seront les orgues mystiques,
Si souffle le vent.

Les cieux, comme une féerie,
Seront éclatants :
Poète qui se marie
A toujours beau temps.


Si, comme témoins, ma mie,
Et comme invités
A toute une académie
De rois hauts cotés

De seigneurs sans importance…
— Car je ne saurais
L’en empêcher, comme on pense,
Pour avoir la paix ;

J’en aurai, moi, de plus chouettes
Et sans nul arroi,
Car ce sera des poètes,
Des gueux comme moi.

Après la cérémonie…
Quoi, me dira-t-on,
La noce est-elle finie
Sans un gueuleton ?

Ah ! loin de moi ces pensées
C’est me faire affront.
Des tables seront dressées
Qui s’écrouleront

Sous mille vins délectables,
Mille vins rêvés.
Je dirai aux pauvres diables :
Mangez et buvez.


N’épargnez pas la popotte,
Puisque, aussi bien, c’est
Elle qui paiera la note
Dessus son budget.

Et je dirai à ma reine :
« M’amour, donne-leur
À tous une bourse pleine
Avec une fleur ;

La fleur où le rire éclate,
Pour leur rappeler
De ta bouche délicate
Le galant parler ;

Et la bourse où l’or flamboie,
Pour — uniquement —
Leur donner un peu de joie
Pendant un moment.

Ils célébreront ta gloire
Sur l’aile des vers,
Et rediront ta mémoire
Par tout l’univers.

Nous, nous aurons, je l’espère,
Des enfants, un jour,
Qui feront, comme leur père,
Des vers à leur tour.



POURVU QUE…


Je n’ai pas trouvé de moelle
Dans l’os qui m’échut, pourquoi ?
Je suis né sous une étoile
Pitoyable, sur ma foi.

Mais comme j’ai l’humeur bonne
Je m’en moque un peu, pourvu
Que le magnifique Automne
Soit de raisin bien pourvu.


Pourvu que la Providence
Dont je vénère le doigt,
Sème avec indifférence
De bons endroits où l’on boit,

Où je puisse passer toute
Ma vie hors de ma raison,
Quitte à ce que l’on me foute
Comme un tambour, en prison.

Pourvu que je puisse boire
Autant que j’ai déjà bu,
Que mon estomac, — ma gloire ! —
Ne devienne tôt fourbu.

Pourvu que mon cheveu frise
Et se trémousse ma dent ;
Et que jamais je ne lise
Ça que fait madame Adam.

Pourvu que toujours j’ignore
Quel est le gouvernement
Sous lequel on nous décore
Chaque jour, en nous levant.

Pourvu que ma trogne brille
Comme un casque bien fourbi ;
Que tout se passe en famille
Comme chez monsieur Grévy.


Pourvu que moutons, espèces
De machines à gigots,
Aient de plus en plus leurs fesses
Éprises de haricots ;

Pourvu que ma dernière heure
Se passe à baiser tes yeux,
Ô bon Vin ! et que je meure
Sur ton sein délicieux.



LA DÉCLARATION MINISTÉRIELLE


Messieurs les Sénateurs, Messieurs les Députés,
Merveilleux orateurs justement réputés,
L’humble cabinet qui devant vous se présente
N’a d’autre ambition à l’époque présente
Que de continuer avec conviction
Cette œuvre d’entente et conciliation
Républicaines commencée en la journée
Du trois Décembre où la crise fut ajournée.

Notre pays voit — est-ce une aberration ? —
Dans cette beautiful manifestation
De l’Assemblée, hier pleine encor de tangage,

De paix intérieure un très précieux gage ;
Lui donner cette paix est pour nous un devoir.
Le pays tout entier se berce de l’espoir
Qu’aux agitations politiques civiles
Qui font s’entre-tuer les habitants des villes
Va succéder — au moins jusques à cet été —
Une ère de repos et de tranquillité
Si nécessaire à la reprise des affaires
Depuis longtemps languissantes et poitrinaires.

Pour répondre à ce que la France attend de nous,
N’en doutez pas, Messieurs, avec un soin jaloux
Pendant ni plus ni moins qu’une semaine entière
Nous potasserons la question financière,
La sociale et puis l’économique aussi,
Itou la militaire : elle s’impose si
Impérieusement à la sollicitude
Du Parlement que j’en ferai ma propre étude.

Dans l’ordre financier nous continuerons à
Travailler sans cesse à rééquilibrer la
Balance budgétaire un tantinet bancale
À la suite de la crise commerciale
Qui sévit sur le vieux monde et sur les nouveaux,
Par l’exécution rapide de travaux
Profitables à notre industrie ordinaire
Pour lutter contre la concurrence étrangère ;
Par l’argent consacré tant à l’instruction
De la jeunesse, espoir de toute nation,
Que réclame à grands cris du pays la défense.


Nous avons déjà mis de côté beaucoup d’or ;
Nous nous efforcerons d’en mettre plus encor,
Afin d’équilibrer la chose budgétaire.
(Voir plus haut.) Nous ferons — tel l’ancien ministère —
Tout ce qu’il faut pour réprimer avant un mois
Les fraudes et les dols qui lèsent à la fois
Et le trésor public et le commerce honnête.

De plus, et là-dessus notre idée est très nette
— Comme les autres — nous étudierons d’abord
(je le répéterai, Messieurs, jusqu’à ma mort)
Les réformes que l’on appelle financières.
(Voir plus haut.) Cauchemar des Chambres devancières.
Avec le vif désir de nous entendre un brin,
Je crois que nous pourrons sortir de ce pétrin :
Ces réformes, d’ailleurs, sont celles, je suppose,
Que la commission du budget nous propose.

Nous vous demanderons aussi très instamment
De procéder, et ça le plus rapidement
Que possible, et plus vite encore car ça urge,
Plus vite assurément que n’agit une purge,
À la discussion des lois qui touchent aux
Cent branches du travail de nos nationaux.
Parmi ces lois, Messieurs, qui veulent une prompte
Discussion, il faut qu’au premier rang je compte
Celle concernant la responsabilité
En cas d’accidents, trop fréquents en vérité,
Dans les ateliers et dans les manufactures,
Dans les usines où les tâches sont si dures ;
Nous réglementerons le travail des enfants

Et des femmes dans tous les établissements ;
La caisse de secours ainsi que de retraite
Des mineurs sera le digne objet d’une enquête.
Puis, nous réformerons la législation
Sur les faillites qui reste en suspension ;
Nous ferons le projet d’avoir souci des Mines ;
Cadastres, orphéons, mille choses badines.
Vagues sociétés de secours mutuels,
Caisse d’Épargne auront nos soins habituels ;
Nous organiserons dans le sein des campagnes
L’Assistance Publique ; aussi sur les montagnes.
Le développement de notre enseignement
Agricole obtiendra quelque encouragement ;
Enfin, nous vous créerons, chambres d’Agriculture !
Code rural, je vois ta mise au point future !

Tenez, pendant que vous êtes encor debout
Écoutez-moi, Messieurs, je vais vous dire tout :
Nous serions enchantés, je le dis sans mystère,
Que vous potassiez notre loi militaire.
Tel est, à notre avis, en deux mots comme en cent,
Le travail qui semble aujourd’hui le plus pressant ;
Mais pour accomplir cette œuvre il est nécessaire
Que les républicains ne forment qu’un seul frère ;
Constatons d’autre part, et c’est là le bouquet,
Que le gouvernement de la République est
En bons rapports avec les nations voisines :
La France et l’Allemagne ont l’air de deux cousines.

Désireux du maintien de la paix au dehors,
À calmer les esprits tendront tous nos efforts.

Serviteurs dévoués de la chose publique,
Nous voulons assurer d’une main énergique
Le respect de nos lois. N’est-ce point déjà beau ?
Ce nous serait un jeu d’avaler un chameau
Auprès de ce travail. Nuit et jour sans relâche
Pourtant, on nous verra suer à notre tâche,
Qui est de conserver surtout ta dignité
France républicaine et ta prospérité !


Pour le Ministre de l’intérieur,
Raoul Ponchon.



ALLEZ BOIRE,
PAUVRES IVROGNES


On assure que l’on a vu
Partir les dernières cigognes,
L’hiver arrive, il est venu :
— Allez boire, pauvres ivrognes.

Et si vous voulez un conseil,
Vous boirez votre premier verre
À la santé du bon Soleil,
Votre bienfaiteur, votre père.


N’a-t-il pas, avant de partir,
Pour vous, cochons, en abondance
Versé son sang comme un martyr
Sur tous les coteaux de la France ?

Il l’a fait. De bons vignerons
Sont-ils pas venus dare-dare
Le recueillir, pieux et prompts ?
Ils sont venus, je le déclare.

Ensuite, avec ce sang divin,
N’ont-ils pas fait « la scène à faire »
En vous distillant ce bon vin
Qui semble être votre atmosphère ?

Ils l’ont faite. Vous voyez bien…
Allez communier, andouilles
Pâles et navrantes combien !
Si vous n’êtes pas des grenouilles.

On assure que l’on a vu
Partir les dernières cigognes.
L’hiver arrive, il est venu :
— Allez boire, pauvres ivrognes.

Que vous importe à vous, l’hiver ?
N’avez-vous pas dans les bouteilles
L’été doré, le printemps vert,
Et l’automne aux couleurs vermeilles ?


Que vous importe à vous, l’hiver ?
Nos soifs sont-elles des fourrures
À mettre dans le vétyver ?
Ou si vous craignez pour vos hures ?

Que vous importe que le vent
Au fond des forêts siffle et sonne,
Pourvu qu’un joli vin vivant
Dedans votre verre frissonne ?

On assure que l’on a vu
Partir les dernières cigognes.
L’hiver arrive, il est venu :
— Allez boire, pauvres ivrognes.

Allez boire le vin nouveau,
Et ne tabustez de la sorte
Mon déjà si faible cerveau,
Et que le diable vous emporte !



LE MIRACLE DU VAL-ANDRÉ


Huit baigneurs pêchaient, à mer basse,
Des crevettes sur un îlot,
Près des côtes, quand — ô disgrâce ! —
Ils furent surpris par le flot.

Cinq d’entre eux gagnèrent la terre
En se mouillant légèrement ;
Seules, trois miss de l’Angleterre
Crurent mieux d’agir autrement.


Elles pouvaient faire de même
Pourtant, en se troussant un peu.
Mais, quoi ! leurs mollets de carême
Ne sont visibles que pour Dieu.

Ces trois shokingnables donzelles
Restèrent donc sur cet îlot,
Et, voyant tant d’eau autour d’elles,
Crièrent : « Au feu ! » Aussitôt

Sur la côte, on donna l’alarme
Et l’on fit sonner le tocsin.
Il vint du pompier, du gendarme
De tout pays circonvoisin.

Que pouvaient faire les gendarmes
En cette triste occasion ?
Et les pompiers ?… Verser des larmes ?
Vaine superfétation !

Par malheur, la mer était forte.
Un vent du tonnerre d’Auteuil
Augmentait la marée, en sorte
Que l’îlot sombrait à vue d’œil.

Des matelots pleins de courage
Tentèrent vingt fois d’approcher,
Vingt fois tinrent tête à l’orage,
Mais ils durent y renoncer.


On essaya de maints cordages
Et de va-et-vient de secours
Trop courts — c’est la loi des cordages —
Et la mer qui montait toujours !…

Voilà qu’une vieille biguine
Dans le silence piaula
Que l’unique grâce divine
Pouvait sortir ces miss de là.

Alors, quelqu’un de l’assistance
Alla prévenir le recteur,
Le seul qui, dans la circonstance,
Lui paraissait à la hauteur.

« Est-ce que ces miss en détresse
Logent à la Communauté ?
Dit-il, — c’est ça qui m’intéresse, —
Ou bien à l’hôtel à côté ? »

Sur la réponse affirmative
Qu’elles n’étaient pas d’à côté,
De suite, il s’empresse, il s’active,
Et se met deux sous de beauté :

C’est dire qu’il revêt sa chape,
Qu’il prend sa crosse de gala,
Son anneau béni par le pape,
Bref, se met en grand tralala.


Puis, à la façon coutumière,
Il forme une procession :
C’est d’abord la croix, la bannière
Des majeures occasions.

Un abbé prend le reliquaire
Où se trouve, — c’est évident, —
Sinon un des clous du Calvaire,
Un doigt de pied de saint Brandan.

Suivent les lévites, les vierges,
Et les clients du Saint Hôtel,
Maniant chapelets et cierges
Et s’évertuant vers le ciel.

Enfin, quelques vieilles momies
Ferment le cortège sacré,
En récitant les litanies
Qui sont d’usage au Val-André.

Lorsque chacun fut à sa place,
La procession s’ébranla,
Au milieu de la populace
Curieuse de ces cas-là.

Elle arriva sur la falaise
Qui domine le noir îlot
Où gémissaient nos trois Anglaises
En proie à la fureur des flots.


Il était temps. Déjà les crabes
Leur rongeaient mollets et genoux…
Le recteur émit des syllabes
D’une langue inconnue à nous.

Et devant ces flots en démence,
Avec un geste non pareil,
— Celui de Josué, je pense,
Quand il arrêta le soleil, —

Il somma la mer souveraine
De se retirer subito,
Sans qu’elle rouspète, sous peine
De l’excommunier tantôt.

Dans l’instant, une ultime lame
Engloutit nos miss tout à fait…
Seigneur, prends pitié de leur âme,
Et de la mienne, s’il te plaît !



CHANSON D’AUTOMNE


Trop de raisins cette année.
(Journaux.)


L’été n’a pas été tenable.
Il fit une chaleur du diable.
— C’est imprimé, ça me suffit.
Car moi, j’ai joui, dans ma cave,
Tout l’été, d’un froid scandinave,
Ce qui fut pour moi tout profit.

Pendant des mois et des semaines,
Il paraît qu’en certains domaines
Il ne tomba pas assez d’eau
Pour réaliser un baptême.
Il n’en tomba pas de quoi même
M’en faire un modeste cadeau !


Le soleil pompa les courages.
Les arbres et les pâturages
N’étaient plus que des fumerons.
Les vaches, en quelques provinces,
Durent — leurs pis étant trop minces, —
Nourrir les veaux au biberon !

Les brebis grasses étaient maigres,
Les gens plus roussis que des nègres,
Paraît-il, en ces jours maudits.
Pour manger des pommes de terre,
Il fallait être milliardaire…
On faillit manquer de radis.

Ainsi se plaignit le vulgaire.
Mais ce que l’on ne nous dit guère,
Où l’on n’insiste pas surtout,
C’est que, pendant ces jours torrides,
Où les citernes étaient vides,
— Ce dont je me moque après tout —

Aux fins et but de Vendémiaire,
Le soleil versait sa lumière
Sur nos admirables coteaux,
Et, pour nos futures agapes,
Nous façonnait de telles grappes
Qu’elles résistaient aux couteaux.

Mon exigence n’est pas grande :
C’est tout ce que je lui demande
Au soleil. S’il plut seulement

De quoi faire gonfler la vigne,
Pendant cette saison maligne,
Il aura plu suffisamment.

Ainsi, nous aurons, cette année,
Une plantureuse vinée.
Le vin sera moins cher que l’eau.
Les pauvres gens pourront en boire
À s’en décrocher la mâchoire.
Ah ! que voilà qui sera beau !

Et donc, gens de toutes paroisses,
Oubliez vos sombres angoisses
Et vos déboires de l’été,
Puisque vous apporte l’automne
Du vin vermeil à pleine tonne,
C’est-à-dire joie et santé.

J’irai même plus loin. Qu’importe
Qu’on n’ait rien, dans la saison morte,
À manger, si l’on a du vin !
Car, comme l’a dit Hippocrate
En qui toute sagesse éclate :
« Le vin pur apaise la faim. »

Mais n’insistons pas davantage
Sur le vin et ses avantages…
Ce serait trop long. Et d’abord,
L’important — dit encor Grégoire,
En parlant du vin — c’est d’en boire
À moins que vous ne soyez mort !



LE ROI DE LA FÈVE


Je suis roi ! voici la fève !
Et je vaux deux présidents.
Mais que la peste la crève,
Elle m’a cassé deux dents.

Je veux Margot, ma voisine,
Jusqu’à mon trône élever.
Car je crois qu’on m’assassine,
Sitôt qu’on me fait lever.


Plus tard je verrai peut-être
À lui mouler un dauphin…
Pour l’instant, je sens renaître
Ma soif ainsi que ma faim.

Ça, je suis roi. Ma couronne,
Qu’est-ce donc qu’elle sera ?…
Un baiser de la patronne
Sur mon crâne suffira.

Mes glaive et main de justice,
Sortant de l’incognito,
Seront, que chacun frémisse !
Ma fourchette et mon couteau.

Maintenant, que l’on me verse
À boire de quelque Arbois…
Car, je deviens — à l’inverse
D’aucuns — meilleur quand je bois.

Boire est tout mon caractère,
Et ma fonction aussi.
Si tous les rois de la terre
Me ressemblaient… Dieu merci,

Chacun d’eux vivrait, je pense,
D’accord avec son voisin,
À moins qu’il ne manigance
Pour lui voler son raisin.


Leurs peuples seraient tranquilles,
Comme est le mien que voici.
Ils vivraient dans des idylles
Sans querelle et sans souci.

Et tenez : moi votre maître,
Je lève tous vos impôts
Pourvu que vous vouliez mettre
Quelque chose dans mon pot.

Ne le laissez jamais vide,
Ni mon assiette non plus,
Vous seriez des régicides
Et des salopiots inclus.

Tout ce que je vous demande
C’est de m’obéir en tout.
Cela, sous peine d’amende.
Quand je bois, buvez itou.

Je ne rêve pas de gloire
Je ne tiens pas à laisser
Un grand renom dans l’Histoire
Ni non plus coloniser.

Mes terres ne soient rougies
Uniquement que du sang
Bachique de vos orgies.
C’est amplement suffisant.


Si vous avez des querelles
Vous les viderez plus tard.
Vous êtes sous ma tutelle
Jusques à minuit un quart.

Qu’est-ce que mon peuple risque,
D’ailleurs ? Rien, je ne crois pas.
Mon règne n’est pas long, puisque
Il ne dure qu’un repas.

je veux le rendre équitable
Et que mon nom soit béni.
Quand je serai sous la table,
Ce règne sera fini.

Je serai content pourvu que
On ne dise pas de moi :
« Des pieds jusques à la nuque,
Ce fut un bien méchant roi. »



BALLADE DU VIN DE FRANCE



Maitre Soleil, de par le monde,
A quelques coteaux préférés,
Qu’il couve avec soin et féconde,
Et dont il fait ses prieurés ;
Il y mûrit les vins dorés,
Ou pleins de rouge turbulence :
De tous ces vins, vous me croirez,
Je préfère le vin de France.


En Espagne, où la vigne abonde,
Les raisins sont aussi pourprés
Qu’en Bourgogne ou dans la Gironde ;
Mais ils donnent des vins sucrés
Bons pour des palais de curés,
S’ils sont nobles comme Bragance
Nous sommes Bourbons, nous, madrés :
Je préfère le vin de France.

Et vous, que le ciel vous confonde,
Vins du Nord, si manièrés,
Mûris par la lune inféconde ;
Quoi qu’on dise, vous ne vaudrez
Jamais nos plus tristes poirés. —
Vin de Tokai, vin de Constance,
En vérité, vous me navrez :
Je préfère le vin de France.

envoi

Prince, lorsque vous reviendrez
— Ce sera demain, je le pense ; —
Nous boirons tous, et vous boirez
Le tant joli vin de la France.



PATELIN D’ÉTÉ


Si beaucoup d’or m’était compté
J’y prendrais un plaisir extrême
J’achèterais à l’instant même
Un petit patelin d’été,

Loin, oh ! que loin de toutes villes !
Du monde et de ses divers sports,
Que loin des commerces, ces porcs !
Et des politiques, ces viles !


Ce ne serait pas un château,
Mais une belle et bonne ferme.
J’aurais peur de m’ennuyer ferme
Dans mon château. Zut au château !

Cette ferme, autant que possible,
Serait sise au bord de la mer,
En Bretagne, en un coin, c’est clair,
Aux touristes inaccessible

Encore qu’ouvert aux voleurs.
Là, je vivrais avec des bêtes
Et des fleurs. Quelles belles fêtes
Vous font les bêtes et les fleurs !

Avant tout, vous pouvez m’en croire,
J’y ferais venir des amis,
Des amis, mais pas très bien mis
De peur qu’ils ne fassent leur poire.

J’y flanquerais également
Un tas de petites chéries
Au teint clair, aux lèvres fleuries
Que l’on aimerait ardemment.

Je dis on et pas davantage,
On, c’est eux. Calmez cet émoi,
Car il ne s’agit pas de moi,
Vous pensez bien qu’à mon grand âge


Je subis combien de licous…
Non… je n’ai plus la main heureuse.
Au jeu de l’escrime amoureuse
Ne puis plus que compter les coups.

Ainsi l’on passerait sa vie.
Ce petit patelin d’été
Serait un séjour enchanté.
Une table toujours servie

Digne en tous points du gros Falstaff
Et croulant des mets les plus rares,
Et des simples pour les barbares ;
Et comme l’on a toujours soif

Et que le fait de satisfaire
Les goûts les plus capricieux
De ces dames et ces messieurs
N’est pas une petite affaire,

Il y aurait, pour ces motifs,
Les liqueurs de toutes manières,
Les plus indiscutables bières,
Les vins les plus affirmatifs,

En un mot, quoi, toute la lyre,
Pour quant à moi, je ne bois pas
À peine pendant mes repas
(Un doigt de vin, et, c’est pour dire…)


Et lorsque l’on voudrait surseoir
À la… la petite bêtise,
— Que voulez-vous que je vous dise ?… —
On boirait du matin au soir.

Voyons, dites-moi, je vous prie
Là, franchement… voyons, messieurs…
Si cela ne vaudrait pas mieux
Que d’aller à la brasserie.



CHEZ LE MASTROQUET



Si tu n’es pas un vil esclave,
Un triple cocu de marchand,
Tu nous bailleras sur le champ
Le vin que tu bois dans la cave ;

Et puis tu nous épargneras
Ta chienne de face ridée
À ne pouvoir s’en faire idée.
Nous n’admettons que les gens gras.


Mais si Margoton est… convexe,
Elle nous ira comme un gant.
Moi, ni plus ni moins qu’un brigand
Je suis régence avec le sexe.

Va donc, douloureux mastroquet,
Nous tirer ton petit rose
Qui fleure violette et rose
Et qui jappe comme un roquet.

Mais je vois que tu te remues
Tout autant qu’un bois de cercueil.
Crains-tu que nous buvions à l’œil ?
Calme ces frayeurs ingénues.

Malgré que tu sois bien vilain,
Aujourd’hui — c’est ça de la chance —
Nous le paierons en conséquence,
Car nous avons de l’or tout plein.

En as-tu jamais vu ? regarde,
Il est plus brillant qu’un sou neuf ;
Nous pourrions nous payer un bœuf
Avec, et pas mal de moutarde ;

Nous pourrions avec tout cet or
Nous payer de bien belles choses :
Des femmes, des lapins, des roses,
Que sais-je ? Nous pourrions encor


Nous passer cette fantaisie,
De ne pas dépenser un sou ;
Nous pourrions — rêve bien plus fou ! —
Acheter de la poésie.

Mais non. Ivrognes sans défaut,
Cet or, nous aimons mieux le boire,
Et c’est à boire, à boire, à boire,
Et c’est à boire qu’il nous faut !



POÈTE ET LABOUREUR


« Qu’yvraie, qu’aubifoins, que ponceaux inutils. »
(Agrippa d’Aubigné.)


Un poète, le nez au vent,
Musait par la campagne,
Enthousiaste, épris, rêvant
De rimes… en Espagne.

Heureux homme sous le ciel bleu
Qui, dans son hérésie,
Croyait que rien ne mène à Dieu
Sinon la Poésie !


Il déclamait, hurlait ses vers,
Plein du sacré délire,
Et semblait prendre l’Univers
À témoin de sa lyre.

Que chantait-il ? La Liberté…
La divine Eurythmie,
Et la Justice et la Beauté,
Et l’amour de sa mie…

Il vous avait déjà pondu
Cent poèmes de verve,
Sans compter ceux, bien entendu,
Qu’il tenait en réserve,

Tout en regrettant de n’avoir
Que les siennes oreilles
À qui dire son gay savoir,
Ses rimes non pareilles…

Quand au milieu d’un champ, voici
Qu’il vit un vieux bonhomme
Labourant et peinant ainsi
Qu’une bête de somme.

« Par les neuf Pucelles ! té vé!
Justement sur ma route
Le Ciel met l’auditeur rêvé !
— Dit-il. — Mon brave, écoute :


« Que diable ! tu vas t’essouffler,
Laisse un temps la charrue ;
Elle ne va pas s’envoler
Telle une jeune grue…

« Je veux te dire une chanson
Belle entre les plus belles,
D’autant qu’elle est de ma façon :
M’en diras des nouvelles… »

— Garde-la pour toi, répondit
Le vieillard en colère, —
Hors de ma terre, gueux, bandit
Et gibier de galère.

« Les poètes et leurs chansons
Rendent les champs hostiles ;
Ne font pousser dans les moissons
Que des fleurs inutiles.

« Va, si tu veux, à d’autres sots
Débiter tes sornettes ;
Je n’ai que faire de ponceaux
Et de casse-lunettes.

— Oh ! — dit le poète — là… là…
Rassure-toi, bonhomme ;
Si tu n’as peur que de cela,
Tu peux dormir ton somme.


« Ne crains rien pour ton champ, l’ami,
Et, pour Dieu ! ne déplore
Ces quelques fleurettes parmi
que mes vers font éclore.

« Elles sont dans les épis d’or
La grâce qui scintille,
Et tu peux en orner encor
Le doux front de ta fille. »



CHANTONS LE VIN


Ô vin splendide et salutaire,
Reine suave des boissons,
Délicate fleur de la terre
Fleuris toujours dans mes chansons.

Vin rieur qui ris dans les verres
Avec tes bons yeux de velours
Tu dérides les plus sévères
Et tu dégourdis les plus lourds.


Ô vin plus frais que les grenades
Et plus pimpant que le printemps
Puissant réconfort des malades
Et remède des bien portants ;

Frivole muse des poètes,
Verve suprême des vieillards,
Tu fais pépier dans leurs têtes
De petits oiseaux babillards ;

Tu rends la femme moins farouche
Vin de tendresse et de gaîté,
Et tu mets au coin de sa bouche
Une lueur de volupté.

Quant à moi, je t’aime avec rage
Ô mon doux soleil automnal,
Couleur de force et de courage
Chaud tout ensemble et virginal.

Que de fois les soucis, les fièvres,
Les chagrins, les pensers mauvais
Ont fui de moi comme des lièvres
À l’instant que je te buvais.

N’es-tu pas la belle semence
Qui toujours lève ? Est-ce pas toi
Par qui la rose de clémence
S’épanouit au cœur d’un roi ?


N’est-ce pas toi, vin pitoyable
Qui mets un rayon de soleil
Dans le cerveau du pauvre diable
Pour qui tout est nuit et sommeil.

Je te bois, vin de Sapience !
Et voici mon maître aux abois :
Tu m’infuses toute science,
Quand je te bois, quand je te bois.

Tu me plains et tu me consoles,
Tu me persuades le bien,
Tu me dis de bonnes paroles
Tout bas comme un ange gardien.

Quand je te bois, vin admirable !
Tout me ravit, flatte mes yeux,
Je trouve tout le monde aimable
N’importe quoi délicieux.

Toutes choses me semblent claires,
Vin véridique et triomphant ;
Et tu dissipes mes colères
Avec un sourire d’enfant.

J’ai l’illusion d’être juste
Et bon, innocent comme un nid,
Il me semble qu’un geste auguste
Sur mon front plane et me bénit.


La vie en moi se renouvelle
La grâce entre par mon gosier ;
Mon sang fait le beau, ma cervelle
Devient souple comme l’osier.

Tous mes sens crient à ton passage,
Je vibre du crâne au talon :
Pour te savourer davantage
Que n’ai-je un cou trois fois plus long.




LÉGENDE NON DORÉE
DE SAINT VINCENT
(patron des vignerons)


Pour les fêtes de la vendange à Vevey (Suisse).


Vincent était un saint abbé,
De mille vertus imbibé ;
Poussant, en droite ligne,
Son vœu vers le ciel. Entre temps,
Vigneron des plus compétents,
Il cultivait sa vigne.


Il en tirait un vin subtil
Et prestigieux. Et quand il
Célébrait son office,
Aussi bien pour lui que pour Dieu,
Sans compter le Diable au milieu,
C’était tout bénéfice.

Son église — remarquons-le —
Était partout sous le ciel bleu ;
De même son ciboire
Ne lui coûtait pas un denier,
Se servant pour communier
Du moindre verre a boire.

Il allait évangélisant,
Sur un ton bonhomme et plaisant,
Les vignerons, ses frères.
Et c’est en vidant force pots
Qu’il leur tenait de saints propos —
Quelquefois téméraires.

Il leur disait : « Mes chers amis,
Buvez du vin, Dieu l’a permis
À chacuns, à chacunes.
S’il nous a donné le raisin,
Quel que soit d’ailleurs son dessein,
Ce n’est pas pour des prunes.

« Je connais plus d’un idiot
Qui prétend complaire au Très-Haut
Directeur des planètes

En buvant de l’eau ! M’est avis
Que l’eau pas plus ne le ravit
Qu’un air de castagnettes.

« Dans l’Évangile, c’est écrit :
Buvez le sang de Jésus-Christ,
Le Vin expiatoire ;
Vous en connaîtrez les bienfaits ;
Mais que ce soit, comme je fais,
Pour sa plus grande gloire !

« Buvez du vin pour le Divin,
Au lieu de vous confondre en vain
En longues patenôtres.
Plus tard, quand vous aurez l’honneur
D’entrer aux Vignes du Seigneur,
Vous en boirez bien d’autres.

« Sachez qu’un verre de vin vieux
Est plus agréable ai ses yeux
Qu’un tonneau d’eau bénite.
Soyez de bons et braves gens,
Aussi l’un pour l’autre indulgents,
Allez. La messe est dite… »

C’est ainsi que parlait Vincent,
À la gloire du Tout-Puissant
Et de la noble Vigne.
Et c’est pourquoi les vignerons
L’ont adopté comme patron.
En est-il un plus digne ?


Il mourut à cent dix-sept ans,
Ayant bu du vin tout le temps,
Et jusques à sa tombe.
Et quand son âme s’envola,
Ce fut sous l’habit de gala
D’une rose colombe.



LES TIRE-BOUCHONS


Le Sage ne sort jamais sans son tire-bouchon.


Un jour, un vénérable abbé
— De ceux qui portent crosse et mitre —
S’étant le matin bien levé,
Tint ce discours à son chapitre :

« Mes enfants, comme vous voyez,
Le temps promet d’être superbe.
Nous allons, si vous m’en croyez,
De ce pas déjeuner sur l’herbe.


« Emportons quelques poulets froids
Et autres fruits dans des corbeilles,
Plus force bouteilles… je crois
Que la prudence le conseille. »

À ces mots, nos bons cordeliers
Hurrèrent, comme on s’imagine,
Les uns se ruant au cellier
Et les autres à la cuisine.

Les paniers remplis, on partit
Et l’on bouffa du kilomètre,
Histoire d’être en appétit
Pour cette godaille champêtre.

Après deux heures sinon trois
De marche, loin du monastère
Ils pénétrèrent dans un bois
Saturé d’ombre et de mystère.

« Ma foi ! l’endroit est merveilleux,
Dit l’abbé. C’est là qu’on opère.
Nous y serons comme des dieux.
Qu’en pensez-vous, mes petits pères ?

« D’autant mieux que j’ois ramager
Une source vraiment propice,
Où nous allons presto plonger
Notre vin pour qu’il rafraîchisse. » —


« Que voilà qui est bien parler ! »
Clamèrent en chœur les ouailles
En se hâtant de déballer
Et bouteilles et victuailles.

Déjà le couvert était mis,
Chacun affûtait sa mâchoire…
Quand l’abbé leur dit : « Mes amis,
Avant que de manger et boire,

« J’estime qu’il serait décent
De faire une courte prière.
Bénissons le Dieu tout-puissant.
Prenez-moi votre bréviaire… »

Or, ils se fouillèrent partout,
Pas de bréviaire. Ô disgrâce !
On ne saurait songer à tout…
« C’est bien — dit l’abbé — qu’on s’en passe.

« Vous en serez quittes ce soir
Pour dire double patenôtre.
Buvons toujours, et sans surseoir.
Oh ! oh ! en voici bien d’une autre…

« Faut-il que je sois cornichon !
N’ai-je pas oublié moi-même
Par malheur, le tire-bouchon !
Comment résoudre le problème ?


« Eh bien donc, nous boirons de l’eau,
À la guerre comme à la guerre.
Certes, ça n’est pas rigolo,
Mais que diable peut-on y faire ! »

Lors, nos moines, au même instant,
Qui redoutent ces anicroches,
Firent voir qu’ils avaient autant
De tire-bouchons que de poches !



UN GRAND D’ESPAGNE


Ô mon gosier, prépare-toi
À recevoir d’une galante
Façon le merveilleux convoi
D’une bouteille d’Alicante.

Voici venir, ô mon gosier,
Un vin d’or parfumé de roses,
Fils du Soleil, ce grand sorcier
Qui fait un tas de bonnes choses.


Ô mes lèvres, entr’ouvrez-vous.
Mes dents, alignez vos rangées ;
Je m’en vais le boire à genoux,
À toutes petites gorgées.

Ce prince, en habit de velours
Est un bougre de conséquence,
Tâchez de lui faire un discours,
Ô ma bouche, plein d’éloquence !

Je veux qu’il trouve en mon palais
Une réception royale.
Vous, ma langue, rubis balais —
Vous allez baiser sa sandale.

Dans mon magnifique estomac
Il aura la plus belle chambre ;
Je l’encenserai de tabac,
De tabac doré comme l’ambre.

Sa noblesse de bon aloi
S’est montrée en mainte campagne.
Il se couvre devant le roi,
C’est un des plus grands… crus d’Espagne.

En se voyant si bien logé,
Bu de façon si méritoire,
Comme il a beaucoup voyagé
Il nous contera quelque histoire.


Écoutez son parler charmant,
Déjà, mes oreilles, il jase ;
Mes yeux, voyez ce diamant
Qui luit à son flanc de topaze.

Est-il plus suave parfum,
Où trouver un regard plus tendre ?
Mais, cher prince, pardonnez, un
Peu plus je vous faisais attendre.



LA CLEF DE LA CAVE


Un mien ami, natif de Cette,
Possédait sous le firmament
Une cave et la clef de cette
Cave, tout naturellement.

Comme c’est à coup sûr le sage
Le plus avéré d’aujourd’hui
Il avait dès son plus jeune âge
Toujours eu cette clef sur lui.

Ah ! la cave de ce digne homme !
Que dis-je, cave ? un vrai palais,
Tel qu’on n’en trouve pas à Rome,
Encore moins chez les Anglais.


Je ne vais pas vous la décrire.
À quoi bon ? Sachez seulement
Que les murs étaient de porphyre
Et les voûtes en diamant.

Qu’importe, au surplus. J’en appelle
À tous nos buveurs éclatants,
Une cave n’est vraiment belle
Que par ce qu’il y a dedans.

C’est donc là que cet homme antique
Passait la plupart de son temps
Entre ses Bordeaux authentiques
Et ses Bourgognes évidents.

Or, un jour de triste mémoire,
Se flattait notre bec-salé
De boire comme une écumoire,
Lorsqu’il ne trouva plus sa clé.

Il la chercha bien des journées,
Mais en vain. Il n’en dormit plus,
Pendant des mois et des années
Tous ses soins furent superflus.

Cette clef paradisiaque
Était perdue à tout jamais.
Il devint hypocondriaque
Et n’exista plus désormais.


Hélas ! depuis ce jour funèbre,
On voyait bien que sa raison
Avait sombré dans la ténèbre,
N’était plus au diapason.

Déralingué, méconnaissable,
On eût dit le dieu des douleurs.
Quand il se présentait à table
Il n’y buvait plus que ses pleurs.

Pourtant une telle détresse
Était excessive, oh combien !
Car, perdre une clef, mon Dieu, qu’est-ce ?
Fut-elle de cave… Rien, rien !

« Aussi bien, lui dis-je, timide,
Une clef, c’est bien hasardeux
Et je ne crois pas si stupide
Au lieu d’une d’en avoir deux. »

Il me répondit, sombre et grave :
« Jeune homme, écoutez bien ceci :
On n’a pas deux clefs de sa cave,
On n’en a qu’une, Dieu merci !

« Tu peux t’en faire faire une autre ;
Mais comme le dit saint Mathieu,
— Et son avis est bien le nôtre —
Deux clefs ! ce serait tenter Dieu.


« Quand l’estomac est en déroute
Pour avoir bu déréglément,
Tu perds ta clef, la fois pour toutes :
C’est du ciel l’avertissement,

« En même temps qu’un pur symbole.
Tu es au bout de ton rouleau :
Il te faut lâcher l’hyperbole,
Et ne plus boire que de l’eau ! »



CHANSON


Si j’étais roi de quelque endroit,
Tout mon peuple serait ivrogne,
Car je punirais sans vergogne
Les ceuss qui marcheraient trop droit.

J’aurais des ministres suaves
Chargés tout naturellement
De l’unique département
De mes cuisines et mes caves.

Des vignerons ! point de soldats,
La seule et superbe consigne
Étant de cultiver la vigne
Aux quatre coins de mes États.


Les palais de ma Seigneurie
Seraient de vastes cabarets,
Mille tonneaux de vins clairets
Ma pacifique artillerie.

Je ne porterais sur mon front
Aucune pesante couronne
Mais de rouges pampres d’automne
Et des grappes de raisin blond.

J’aurais pour trône une futaille,
Pour sceptre un verre et même deux,
Une bouteille de vin vieux
Serait mon sabre de bataille.

Que si nous manquions de raisins,
Mon peuple et moi ferions la guerre,
Et je nous vois armés d’un verre
Allant boire chez les voisins.




VERS DE NOËL


À Raoul Ponchon.


Au diable la poésie,
Mon ami Ponchon,
Mangeons avec frénésie
Du rose cochon.

Est-ce que Noël, poète,
Ô fleur des couyons,
N’est pas la plus belle fête,
Dis ? que nous ayons ?


En se montrant sur la paille
Tel un fin jambon,
Jésus dit : « Faites ripaille,
Le moment est bon.

Seigneurs ou pauvre canaille,
En ce jour divin
Mangez de la cochonnaille
Et buvez du vin :

Le vin réchauffe et l’eau mouille. »
Il dit, et soudain
Des kilomètres d’andouille
Et de noir boudin

— Ainsi fait la folle vigne —
Fleurissent partout.
Ô spectacle vraiment digne,
Consolant surtout !

Du salon jusqu’à l’office,
En chaque maison
Ce n’est que de la saucisse
Et du saucisson.

Des charcutiers admirables
Le galant métier !
En est-il de plus aimables
Dans le monde entier ?


Maîtres qu’un lard pur enflamme,
Ils font de leurs doigts
Tout ce qu’ils veulent, madame,
Tant ils sont adroits ;

J’en prends à témoin quiconque !
Ces braves gens-là
Prennent un cochon quelconque
Et disent : « Voilà.

Voilà mille bonnes choses,
Pâtés, jambonneaux,
Voici des lis et des roses,
Mes petits agneaux. »

Par la papale fressure !
Avec — (ça c’est beau !)
Du cochon, je vous assure,
Certains font du veau.

À cette époque de joie
Que nous célébrons,
On voit d’elle-même l’oie
Chier des marrons.

La dinde, sombre tartuffe
Ordinairement,
Court au-devant de la truffe
— Fer de cet aimant ! —


Les bouteilles toutes seules
Montent l’escalier,
Ivres de rincer nos gueules
Et notre gosier.

Les rouges rôtisseries
Flambent ; le mois d’août
N’a pas plus de pierreries.
C’est beau comme tout.

Les huîtres — moules du riche —
Jusqu’à cette nuit
Dans le sein de la bourriche
Ont bâillé d’ennui.

Huîtres, ne pleurez pas, folles
Que vous êtes, car
Vous ferez des cabrioles
Ce soir, sur le tard !

De la cave à la cuisine
Je vois tout en l’air,
Les jambes de ma cousine
Tout d’abord, c’est clair.

Ah ! s’il ne faut que bien boire
Et que bien manger
Pour complaire au dieu de gloire,
Je vais y songer.


Pour l’instant je n’ai pas — diable !
Le moindre appétit,
Mais l’appétit vient à table
Petit à petit.

Je veux que ce soir ma bouche
Fatigue ma main.
À Noël je ne me couche
Que le lendemain.



TABLE


La date indiquée à chaque pièce est celle de sa publication dans le Courrier français (C.F.) ou dans le Journal (J.).

L’astérisque (*) devant le titre indique que la pièce a été publiée en outre et ultérieurement dans une plaquette à tirage limité, les autres pièces étant inédites jusqu’alors en librairie.



LA MUSE GAILLARDE


  
aubade. (C.F.., 13-VI-1886.) 
 11
  
l’idole. (C.F.., 31-VII-1887.) 
 13
discours à la rosière. (C.F.., 31-VII-1887.) 
 16
  
le marchand d’éventails. (C.F.., 20-I-1889.) 
 20
  
au temps ou les bêtes parlaient. (C.F.., 17-I-1892.) 
 25
madrigal à émilienne d’alençon. (C.F.., 17-XII-1893.) 
 28
concours de beauté. (C.F.., 26-V-1895.) 
 29
  
le pays sans chemise. (C.F.., 17-II-1889.) 
 32
  
mi-carême. (C.F.., 31-III-1889.) 
 37
  
va donc, eh, la pudeur. (C.F.., 2-VII-1893.) 
 41
  
patinage. (C.F.., 24-XI-1895.) 
 45
  
le shah et ses pucelles. (C.F.., 3-XI-1889.) 
 48
à philis. (C.F.., 12-VI-1887.) 
 52
le monôme. (C.F.., 3-V-1891.) 
 54
  
chanson d’hier. (C.F.., 5-XII-1886.) 
 59
  
la première ride. (C.F.., 18-XII-1904.) 
 61
liane de pougy. (C.F.., 22-VI-1894.) 
 64
  
madrigal. (C.F., 26-X-1890.) 
 68
  
loin de la joie. (C.F., 4-XI-1894.) 
 70
  
dis-moi(C.F., 126-XI-1888.) 
 75
  
printemps. (J., 29-III-1897.) 
 77
  
longévité de la femme. (C.F., 10-VII-1898.) 
 81
  
la question du corset. (C.F., 2-XII-1894.) 
 85
  
le pantalon. (C.F. 19-IV-1894.) 
 89
  
jupe ou culotte ? (C.F. 8-IX-1895.) 
 93
  
la question du bas noir. (C.F., 29-VII-1900.) 
 97
  
cléo de mérode ? (C.F., 10-V-1896.) 
 101
  
à un vieux marcheur. (C.F., 1-C-1899.) 
 104
  
on demande des jolies femmes. (C.F., 10-VI-1900.) 
 108
  
jane avril. (J., 3-XII-1900.) 
 112
  
conte pour le jour des turcs. (C.F., 6-I-1901.) 
 117
orientale. (C.F., 15-XII-1902.) 
 120
  
sonnet de la petite chérie. (J., 16-V-1904.) 
 124
  
les femmes et le printemps. (J., 26-V-1902.) 
 126
  
idylle royale. (C.F., 4-I-1903.) 
 130
réponse à la jolie parisienne. (C.F., 28-IX-1902.) 
 133
  
printemps d’hiver. (J., 16-V-1905.) 
 136
étude de nu. (C.F., 26-VII-1901.) 
 141
la caille. (J., 23-XI-1903.) 
 145
  
sonnet de l’amour sans phrases. (C.F., 22-V-1904.) 
 148
  
conte breton. (C.F., 19-VIII-1901.) 
 150
  
le bon dieu et le cocu. (C.F., 26-V-1901.) 
 154
la légende de phryné. (J., 11-IX-1911.) 
 157
  
cochons de bois. (J., 11-VII-1898.) 
 161
  
voici le printemps. (C.F., 7-IV-1901.) 
 165
  
le satyre. (C.F., 26-VI-1904.) 
 169
  
chanson de provence. (C.F., 31-V-1906.) 
 173
  
la loi d’amour. (J., 26-XI-1905.) 
 177
portraits à deviner. (C.F., 4-X-1903.) 
 181
  
chanson de printemps. (C.F., 8-IV-1894.) 
 184
  
invitation à la valse. (C.F., 4-VI-1899.) 
 188
  
la crinoline. (C.F., 13-IX-1903.) 
 191
  
féminisme. (J., 9-V-1910.) 
 194



LES BELLES PAROLES


  
en la saison des fleurs. (J., 13-VI-1910.) 
 201
  
fleurs des prés. (C.F., 19-XII-1886.) 
 204
bouquet. (C.F., 18-XI-1888.) 
 206
  
fleurs. (C.F., 8-IV-1888.) 
 209
  
une belle matinée de printemps. (C.F., 11-III-1894.) 
 212
  
distiques. (C.F., 25-IX-1887.) 
 213
  
jeunesse. (C.F., 6-X-1889.) 
 215
  
pages d’album. (C.F., 17-V-1891.) 
 217
  
serénade. (C.F., 26-X-1890.) 
 219
  
la cage. (C.F., 31-X-1886.) 
 221
  
la lune. (C.F., 20-IV-1890.
 224
sonnet. (C.F., 29-III-1891.) 
 226
  
ô vin. (C.F., 21-X-1894.) 
 228



PROPOS DE CABARET


  
éloge du mot « boire ». (C.F., 23-V-1886.) 
 233
  
au cabaret. (C.F., 11-III-1888.) 
 237
  
…ne parlez pas tous à la fois. (J., 16-XI-1897.) 
 240
  
pourvu que (C.F., 27-XI-1887.) 
 245
  
la déclaration ministérielle. (C.F., 25-XII-1887.) 
 248
  
allez boire, pauvres ivrognes. (C.F., 20-IV-1890.) 
 253
  
le miracle du val-andré. (J., 12-IX-1902.) 
 261
  
chanson d’automne. (J., 24-IX-1906.) 
 253
  
le roi de la fève. (C.F., 3-I-1904.) 
 264
  
ballade du vin de france. (C.F., 1-VIII-1886.) 
 268
  
patelin d’été. (C.F., 1-VII-1894.) 
 270
  
chez le mastroquet. (C.F., 10-IV-1887.) 
 274
  
poète et laboureur. (C.F., 12-VII-1896.) 
 277
  
chantons le vin. (C.F., 30-VIII-1891.) 
 281
  
légende non dorée. (J., 7-VIII-1905.) 
 285
  
les tire-bouchons. (J., 15-VII-1907.) 
 289
  
un grand d’espagne. (C.F., 11-IX-1887.) 
 293
  
la clef de la cave. (C.F., 2-VII-1889.) 
 296
  
chanson. (C.F., 26-X-1890.) 
 300
  
vers de noël. (C.F., 30-XII-1888.) 
 302



ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 31 MAI 1939 SUR LES PRESSES DU MAÎTRE IMPRIMEUR J. DUMOULIN, À PARIS, H. BARTHÉLEMY, DIRECTEUR. LES AQUARELLES DE DIGNIMONT ONT ÉTÉ REPRODUITES EN FACSIMILÉ PAR DUVAL ET BEAUFUMÉ. LES DESSINS DE DÉPART DE CHAQUE POÈME ET LA COUVERTURE ONT ÉTÉ GRAVÉS SUR BOIS PAR JEAN VITAL PROST. LE PORTRAIT DE PONCHON, GRAVÉ À L’EAU-FORTE PAR RAOUL SERRES, A ÉTÉ TIRÉ DANS LES ATELIERS DE « LA TRADITION ».

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


La Muse Gaillarde
 11
 13
 45
 52
 68
 77
 112
 120
 145
 169


Les Belles Paroles
 206
 209
 213
 215
 219
 221
 224
 226
 228
Propos de cabaret
 237
 300

Attention : la clé de tri par défaut « Muse gaillarde » écrase la précédente clé « texte entier ».

  1. WS : Dignimont, accèdera au domaine public 70, en 2036