La Nouvelle Revue Française/Tome 6

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NRF (Tome VI, ).


LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

���PARIS

MARCEL RIVIÈRE & Cie

31, RUE JACOB 31

1911

��

M. D’ANNUNZIO ET L’ART


A PROPOS DU MARTYRE DE St. SÉBASTIEN


Nous n’avons pas le droit, en principe, de dédaigner l’hommage retentissant qu’a voulu rendre à notre langue un auteur de renom aussi considérable que M. Gabriele d’Annunzio : la France, par tradition, se fait une joie d’accueillir tout apport neuf, et d’où qu’il vienne. — Il ne convient pas néanmoins d’en remercier le poète par un trop aveugle applaudissement ; il s’indignerait le premier de notre indulgence. Quinze ans après la Ville Morte, c’est de plain-pied, avec faste, avec bruit, qu’il rentre dans la littérature française. Fort crânement, il réclame pour son ouvrage la double épreuve de la scène et du livre. Il prétend que nous le jugions en fonction de sa gloire acquise, grand poète toujours, pour une fois français.

Superbe spectacle d’orgueil, lorsque du moins l’œuvre le justifie ! Non certes, nous ne manquerons pas cette extraordinaire occasion d’atteindre enfin, sans l’aide d’aucun truchement, et pour ainsi dire en prise directe, l’art d’un écrivain étranger. Notre examen, moins inquiet d’une pos6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sible erreur, n'en sera que plus libre, que plus assuré, que plus juste.

M. d'Annunzio aura proclamé assez haut qu'il s'agit ici d'une œuvre de foi et de sanctification pour que nous n'hésitions pas à le croire ; j'en- tends : à croire qu'il le croit, non à croire que cela est. Car nous ne doutons pas de sa sincérité ! Mais ne s'y glisse-t-il pas, à son insu, un grain d'illusion né de l'ivresse des images, une certaine infatuation de grand artiste, qui s'attribue le pouvoir merveilleux de tout ressentir, de tout exprimer, et d'incarner, même au sens chrétien du mot, le Verbe ? 11 faut d'abord y aller voir, M. d'Annunzio n'étant ni saint ni moine et ne semblant point particulièrement préparé à une entreprise si délicate.

Composer un " mystère ", quelle simplicité, quelle humilité d'âme cela suppose, cela exige ! Porter à la scène, non pas un conflit d'ordre chrétien, mais la divinité même, les gestes des saints et des anges ! Donner du martyre un spec- tacle, non pas brillant et curieux, mais si dédai- gneux de l'aspect au contraire, que toute sa beauté, que toute l'émotion qu'il suscite, demeurent en- dedans et par-delà les sens.

J'imagine M. d'Annunzio dans cette attitude d'humiUté lorsqu'il se décida à écrire en langue et en vers français son Mystère. Sans doute s'est-il

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défié de sa virtuosité un peu voyante dans le maniement de l'italien ; a-t-il pensé montrer dans notre langue une gaucherie plus naturelle, " être plus naïf en français "... De fait, si on lit de près son ouvrage, on remarque qu'il se limite aux tours les plus simples, les plus directs ; comme à plaisir, il les ressasse ; voilà bien l'archaïsme qu'il escomptait. — Trop averti de leurs difficultés, et suspectant — qui sait ? — leurs sonorités trop païennes, il évitera d'employer l'alexandrin ou le vers libre. Rien que l'octo-syllabe et privé de la rime — nouvel indice de macération — : le mètre le plus mécanique qui soit, et le moins susceptible de modulations intérieures. Il saura bien de temps en temps le relever de quelques rimes, en rompre la monotonie par de petits vers en rejet ; l'ingé- niosité ne lui manque pas, et ce sont faciles res- sources.

Par malheur, sa mémoire est grande ; il connaît trop de mots, même de mots français et tout à coup les mots l'obsèdent, ceux de nos plus vieux auteurs, ceux aussi des plus récents ; car c'est évidemment en manière de plaisanterie qu'il affirme n'avoir admis dans son mystère " que des mots vieux de quatre siècles. " Comme ils vont être tassés là-dedans ! que d'enjambements se préparent! Dans ce torrent, les pauvres vers risquent de perdre tout leur rythme, de former une sorte de prose boiteuse, découpée à l'emporte-pièce au

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mépris des accents et des arrêts du sens. N'im- porte ! le poète aura suffisamment prouvé la qualité de son intention première ; il ne veut plus de sacri- fice ! Dans cette forme barbare et naïve, tranchant sur elle, voici tout son luxe ressuscité.

Lisez en petit texte, entre les scènes, les indica- tions de décors et de mouvements : débordent-elles assez de romantisme ! Mesurez la longueur des strophes î Etonnez-vous du foisonnement des images ! Et même, admirez en passant quelques strophes nettes et sonores, point indignes de Signoret ! — Vous pouvez contester à l'auteur tous ses autres dons, non point son luxe. Son luxe aura vaincu ici une naïveté factice... Mais que devient dans tout cela l'esprit chrétien ^

J'entends M. d'Annunzio répondre que, par tempérament, il appartient à cette Eglise triomphante pour laquelle il n'est pas de trop riches offrandes, et que ce luxe convenait à l'exaltation du martyr- chevalier, qui succomba sous les flèches de sa cohorte ; le mystère est chrétien d'esprit, malgré les contradictions de la forme. — Examinons l'esprit du Martyre de St-Sébastien*

Marc et Marcellin sont liés au poteau ; leur mère, leurs sœurs, leur vieux père les supplient d'abjurer le Christ. Ils vont céder, quand le chef des archers, proclamant la foi qu'il tenait secrète, les exhorte au martyre auquel ils sont voués, eux.

�� � M. d'annunzio et l'art 9

leurs parents, Sébastien lui-même. La scène se trouve décrite tout au long dans la Légende Dorée. Tant d'humanité et tant d'héroïsme devaient transporter le poète. Hélas ! pour deux cris justes, que de déclamations ! — Nous n'exigeons pas de psychologie d'un genre qui n'en comporte pas : une suite d'images animées, mais qu'elles soient nobles et pures, noblement humaines, purement divines... Rien de louche encore ne les gâte, et pourtant elles n'arrivent pas à nous toucher pro- fondément. Dès ce premier acte si plein d'action, si gros de pathétique possible, commence le "spec- tacle ", et tous les accessoires et tous les artifices de "spectacle", défilent devant nous : rhétorique outrée de la mère, — inutiles oflfrandes des jeunes filles, en rondels gracieux, oiseux, — insistances dans les vœux, redoublement dans les miracles, — sans oublier la foule et sa loquacité confuse autour du préteur " dormant dans sa graisse. " C'est le plus chrétien des quatre actes; il pouvait être beau. " Alors il avoua (le préteur malade) qu'il possé- dait dans sa maison une chambre où était repré- senté tout le système des étoiles et qui lui permettait de prévoir l'avenir... Et S* Sébastien:

    • Aussi longtemps que cette chambre ne sera pas

détruite, tu ne recouvreras pas la santé. " Sur cette indication de Jacques de Voragine, M. d'Annunzio devait s'en donner à cœur joie. Le second acte serait l'acte magique: sibylles, sortilèges, hermétis-

�� � lO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me! — Cela ne suffit pas encore. Il invente "la fille malade des fièvres, " portant dans son sein le linceul du Christ. Et ce linceul sacré il l'étalé sur le théâtre ; on y compte à la trace chaque blessure du fils de Dieu. Le sang, les plaies et la sanie, voilà le thème principal que se complait à déve- lopper le poète, en mots parfois beaux, mais impurs... Passons.

Le 3 acte, — comment le supporter ^ Le per- sonnage de S* Sébastien s'y précise. — J'ignore de quelle tradition s'autorise M. Gabriele d'Annunzio, mais il n'apparait pas d'après la Légende Dorée que l'empereur Dioclétien ait eu pour son chef de cohorte plus que l'affection due à un très loyal serviteur. " Ingrat, dit-il ; je t'ai appelé dans mon palais et toi tu as travaillé contre moi et les Dieux. " Et Sébastien : " Pour toi et pour l'Etat Romain, j'ai toujours prié Dieu qui est dans le Ciel. " Alors il le fit attacher à un poteau au milieu du champ de Mars, etc. " Mais cela eût été trop simple.

Selon le poète italo-français, Sébastien est beau, et non de cette beauté spirituelle, qui transfigure la forme, qui en éloigne toute velléité impure de désir. Sébastien est beau, païennement ; païennement, l'empereur l'aime. Il veut le sauver par amour ; il veut que le peuple l'acclame :

... Que les Dieux justes conservent ta beauté pour r empereur, Sébastien.,.,

�� � M. D ANNUNZIO ET L ART I I

il veut le faire Dieu ! — Sébastien est " le sagittaire à la chevelure d'hyacinthe ", " celui qu'Apollon aime ", le " bel archer d'Emèse ". Il est aussi le beau chanteur : il coupera les cordes de la lyre d'Orphée ; il est aussi le beau danseur : il dansera la Passion ! On le couche douillettement — car il est beau — sur la lyre mutilée ; le cortège des femmes le pleure ; il va périr sous les couronnes, sous les colliers, sous les parures — car il est beau. De ce premier supplice, notons que la Légende Dorée ne dit rien ; il fut subi par d'autres saints, et M. d'Annunzio avait le droit d'en faire usage. Il prit à cela un certain plaisir : c'est un supplice luxueux ! — D'ailleurs, S* Sébastien en réchappe. Il succombera, comme le veut la tradition, au der- nier acte, sous les flèches de ses archers.

— Ils sont condamnés à frapper leur chef ; de quelles paroles de viril respect, de noble camara- derie, ne vont-ils pas différer l'exécution ? quels cris douloureux et rudes une telle hauteur de conflit leur commande ? — Non, ils n'auront qu'un mot : " Aimé, bien-aimé ", mot de femme. Et le saint, éperdu, sentira sous la pitié le désir, et réclamera d'eux, comme une volupté sensuelle, la souffrance.. .

Je vous le dis^je vous le dis :

celui qui plus profondément

me blesse, plus profondément

m'aime. . .

�� � 12 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une apothéose céleste qui couronne l'ouvrage ne saurait racheter un si continuel blasphème.

Et qu'on m'entende bien, je n'ai pas à défendre ici la morale ou la religion ofFensée. Loin de moi la pensée d'interdire au poète d'aborder tel ou tel sujet — fût-ce le moins conforme aux mœurs du temps, le plus mystique. Le Sattl de Gide et la Jeanne d'Arc de Péguy me paraissent de nobles œuvres, et certes, la hardiesse n'y fait point défaut! J'entends ne point quitter le terrain esthétique : si j'ai prononcé le mot de blasphème, c'est de blas- phème contre l'art qu'il s'agit. L'art choisit, sacrifie, respecte. Or je ne vois dans l'ouvrage qui nous occupe, ni choix, ni sacrifice, ni respect.

Que M. d'Annunzio ne se .sent pas le courage, entre tant de beaux mots, d'images rares, de faire une sélection, nous le comprenons bien ; à ne con- sidérer en lui que le styliste, nous l'en excuserions encore. De Hugo à Whitman les exemples d'excès du verbe ne manquent pas. Nous admettrions donc son luxe dans la forme, si ce luxe ne l'en- traînait à ne plus même choisir dans le fonds.

La question se pose ainsi : Ou bien, il préten- dait faire œuvre chrétienne, si chrétienne que le Saint-Suaire pût s'éployer sur le théâtre, et que pût, sans scandale, y être mimée la Passion : il devait en ce cas écarter de la scène toute équivoque,

�� � M. d'annunzio et l'art 13

la laver de toute souillure et enfermer l'ouvrage dans un cercle de pureté. — Ou bien, il se risquait à traiter comme un mythe, au mépris d'une foi en bien des cœurs encore vivace, l'his- toire d'un martyr ; à replonger celui-ci dans la fable ; à lui prêter la forme adorable d'un dieu païen : il devait alors l'isoler le plus possible du vrai dogme et se garder du moins d'évoquer à propos de lui les attributs du supplice divin. Encore Sébastien devait-il rester un héros même dans le mythe! Question de simple décence esthé- tique, question de choix. M. d'Annunzio n'a pas choisi.

En vain se réclame-t-il de Polyeucte pour opposer le " païen " au " chrétien ". Mais son Mystère ne les oppose pas : il les marie, il les mélange, il les embrouille ! De cette confusion, de cette incohé- rence, un monstre naît à la fois mystique et pervers, un soleil noir d'où rayonne un obscur malaise que tous les spectateurs, et les plus scep- tiques, ont ressenti. La foi n'était pas seule enjeu: nous nous trouvions en présence d'une œuvre fausse, faussée dans son caractère, falsifiée dans son essence ; en présence d'un auteur qui n'a point le respect de son sujet.

Comment le respecterait-il . quand il ne le connaît pas même ! 11 ne sait regarder aucun sujet en face, avec ce tremblement, avec cet amour exclusif qui rend le véritable poète si humble, si

�� � 14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prêt à renoncer aux plus glorieux de ses dons, pour mieux habiter son sujet ! Dès que M. d'An- nunzio s'approche, curieux et sans doute animé d'un sincère désir d'étreinte, toute sa culture de musées et de livres s'interpose soudain ainsi qu'un écran de soies merveilleux, cette culture dont il se sent si fier et qui lui donne tous les droits — à l'entendre I

Va-t-il directement épouser la légende, quand tant de peintres l'ont déjà retracée, dont les tableaux tapissent sa mémoire ? D'Hans Memling au Pérugin, il voit un jeune homme nu, criblé de flèches ; il est jeune, il est beau de corps ; car sa beauté spirituelle est devenue beauté plastique par une nécessaire transposition; — mais de ceci, M. d'Annunzio n'a cure. Il est beau, il est désirable : sur quelques académies de musée, M. d'Annunzio établira sa psychologie du martyr. Psychologie ornementale, chère à " l'amateur " en voyage. Sous le pittoresque, sous l'accessoire, va périr étouffé le drame intérieur !

A propos d'un martyr, les plus beaux souvenirs helléno-latins se réveillent. Les choses s'abîment dans les mots ; les mots, au rebours, créent les choses. Adonis naît d'Adonaï, Hadrien de Dioclé- tien, et d'Hadrien, Antinous ! Dans la forme d'Antinous, voici donc l'extase de S** Thérèse ! M. d'Annunzio ne saurait plus douter d'avoir créé une œuvre belle ; il n'a daigné y fondre que des " éléments de beauté. "

�� � M. d'annunzio et l'art 15

— Ceci ne s'appelle point art, mais artifice, mais " artistisme " — pour me permettre un mot bar- bare, moins barbare que ce qu'il désigne. La beauté ne se transmet pas toute faite. Elle naît d'une continuelle création ; de la découverte renouvelée d'un rapport juste entre la forme et la pensée. Supprimez ce juste rapport, n'eussiez-vous formé votre ouvrage que d'or et de pierres rares, que de morceaux du Parthénon : plus de beauté. La vraie beauté n'est pas " excentrique ", mais bien "centrale." Il semble que M. d'Annunzio qui crut sauver tant de ses livres par des descriptions de tableaux, ait promulgué dans son mystère la loi de cette esthétique funeste, qui méconnait le pro- cessus essentiel de l'art et substitue à la création, le placage. Elle peut donner lieu à de brillants morceaux. Il y en a dans le Martyre. Comment les admirer, quand on sait ce qui les soutient } ^

L'auteur du Martyre de 5* Sébastien nous a déçus dans notre attente : les poètes français n'auront pas à le jalouser. Du moins nous aura-t-il donné l'occasion de mettre au jour une vérité par trop oubliée : c'est que la barbarie n'est pas forcément inculture ; c'est que, de l'excès de culture, une

' Je n'ai rien dit du spectacle ; il pouvait sauver la pièce : la musique de scène de M. Debussy la soutenait d'harmonies vraiment chrétiennes et qui marquent dans sa manière un remarquable élar- gissement ; les décors splendides de M. Bakst avaient de la dignité et la principale interprète elle-même, mima noblement, sans afféterie, le rôle impossible du Saint.

�� � autre barbarie peut naître, irrémédiable celle-là, par défaut de matière vive et d’autant plus dangereuse qu’elle porte le masque méditerranéen de la beauté. Si nous avons lutté contre elle à la période décadente, alors qu’elle menaçait de compromettre le renouveau du lyrisme français, est-ce pour applaudir à son bruyant retour, lorsque M. d’Annunzio nous la ramène ? Le goût français si mesuré, si fin, sait pourtant accueillir et fêter un Swinburne, un Dostoïevski, un Ibsen ; mais croyez bien qu’obstinément il se refuse à prendre des leçons de latinisme de M. Gabriele d’Annunzio.


Henri Ghéon.
COMPAGNONS


A UN PAUVRE HOMME.


Toutes ces choses sans importance.
Toutes ces choses que tu sais
Sont-elles vraiment si peu importantes ?

Tout ton savoir de pauvre homme.
Tous ces petits bruits, tous ces menus mots
Qui sont toute ta personne,
Tout cela, vraiment, n'est-il rien du tout ?

Toutes ces douleurs misérables.
Toutes ces joies faites de peu
Et ces longs moments sans joie ni douleur.
Tous ces longs moments qui sont ta vie même.
Tout cela peut-il m’être indifférent ?

Et ces événements médiocres
Qui charpentent ton existence.
Qui te sont des événements considérables.
Qui sont pour toi les seuls événements du monde.
Les trouver ai-je négligeables tout a fait ?

— Je ne crois pas.

Je te donne donc de parler,
Je te donne d’être toi-même
Et de savoir ce que tu sais.

Connais ta vie et je t'écoute ;
Je te donne ce que tu sais.

Et tes actes et tes paroles
— Tes paroles sans importance
Et tes volontés sans saveur
Et tes actions anonymes —

Je les surveille de si près,
Avec tant de sollicitude
Et tant d'exclusive ferveur
Que je sens venir la minute,
La minute unique et parfaite
Oh le plus petit de tes gestes
Me cachera tout l’horizon.

Voyage.


Cette voiture est si petite
Que je ne peux me déplacer
Sans que mon coude heurte un coude,
Le tien, homme de cette voiture !

Homme, te voici, pour une heure,
Pour cette heure que nous vivons.
Le député du vaste monde ;
Et je ne te connaissais pas.

Tu es, en ce moment, celui.
Mêlant ta chaleur à la mienne.
Celui qui est tout près de moi.
Tu es mon prochain dans l'espace.

Sorti d’entre les figurants
Te voici donc, o compagnon !
La foule demeure à distance.
Nous sommes absolument seuls.

Quand il t’arrive de parler
Tu dis les mots de mon langage,
— Mais je ne te connaissais pas
Et je dois bientôt t'oublier.

Tu me dis que, prochainement,
…Tu devras te vêtir de laine

Et que tu prendras des sabots
Pour n’avoir pas froid, cet hiver.…

C^est vrai, tu existeras encor cet hiver !

Eh bien, ne t'embarrasse pas
De mon souvenir superflu.

Pour moi, fixant dans les rochers
La hampe d’un drapeau perdu.
Je vais cingler loin d’une terre
Où jamais je ne viendrai plus.

Et pourtant, l'hiver à venir.
Quand tu seras seul sur les routes.
Quand tu seras seul en voiture.
Avec deux cris de bise aux joues,

Je sens qu’il y aura quelqu’un
Tout près de toi, dans ta voiture.

Servitude
.


Je te regarde sans ennui,
Tu n’es certes pas un homme vulgaire,
Je te regarde sans envie,
Tu n’es pas non plus un héros.

Je te réserve du respect
Pour tes beaux actes inutiles,
Pour certains gestes que tu fis
Et qu'on aimerait avoir faits.

Tel est le jugement qu'en moi
J'ai formé, limpide et loin des paroles ;
Mais je dois maintenant causer,
Les mots traîtres me font horreur.

Comme des acteurs maladroits
Que l'odeur d’un public affole,
Comme des soldats mal conduits
Que l’ordre ne pénètre plus,
Les mots s’agitent et s’échappent
Et je ne les reconnais guère.

Ils sortent en foule et portent des choses
Trop lourdes pour eux et que j’ignorais,
Les uns sont gonflés et crèvent en route,
D’autres n’ont pas l’air d’avoir de destin.

Je ne peux cependant désavouer leur zèle,
Car tu les prends, tu les pèse, tu les retiens
Et les ranges dans ta mémoire,

Oh, combien j'ai dû te flatter !
Je te vois grandir d’instant en instant.

J'en suis puni, pas assez, sans doute…
J'ai mérité de durs châtiments :
J’ai mésusé du bruit, tu me le prouves
Et m'en fais pâtir cruellement.

Tu n’es pas un homme vulgaire
Tu n’es pas non plus un héros…
Mais escaladant aussitôt
Le piédestal de gloire fraîche
Que je viens de t’improviser,
Tu m’éblouis avec l'éclat de mes présents,
Tu m’intimides tout à coup
Et m’écrases de tant d’orgueil
Que je voudrais rire et pleurer.

Courage
.


Quand tu parles de l'avenir,
Tu le promets légèrement,
Comme on dispose d*un argent
Qu’on n'a pas amassé soit-même.

Quand tu racontes le passif
Tu le fais tel qu'on l’eût voulu.
Et ceux que gêne le mensonge
Baissent leurs yeux pour que tu causes.

Que fais-tu donc d’un désir encombrant
Que l’avenir élastique rejette
Et que le passe ne peut adopter
Car on n'écrit pas tout seul son histoire ?

En garde ! Et ne vaut-il pas mieux
Soulever ce désir acéré, tout de suite.
Et, d’un coup, séparant deux minutes voisines.
Marquer d’un fer brutal et franc la chair du Temps.

UN ADOLESCENT.


Je ne peux pas te conseiller d’être paisible,
Je ne peux pas non plus te dire d’être heureux,
Mais je te propose d attendre :
Le jour viendra.

Jusqu’à ce jour, puisque telle est ta loi, tremble.
Jusqu’à ce jour, tel est le sort, sache durer.
Travaille en toi, comme une graine sous la terre ;
Honore un fleuve impétueux
Qui lance autour de toi les forces étrangères,
N’y trempe pas encore un seul doigt de ta main.

Jusqu’à ce jour, accepte d’être faible
Et si tu ne peux pas ne te point effrayer
De n’être qu’un enfant pour des années encore,
Mesure au moins de quelle altitude d’espoir
Le moindre événement peut te jeter, toi si petit !

Attends le jour et savoure bien ta faiblesse
Et fréquente la peur des choses et des gens,
Ne te refuse pas à la peur de toi-même,
Et tour à tour crains et chéris le flux du temps.

Attends le jour. Lorsque tu le peux, aime attendre,
Et si tu cherches parfois
A vivre par l'esprit l'homme que tu seras.
Redeviens, l’instant d’après, sans colère.
L’enfant que tu es encore.

Le jour viendra.

Ce sera sensible et soudain,
Comme une puberté de l'esprit ;
Cela te surprendra peut-être en promenade
Et te parviendra dans un souffle d’air.
Ou bien ce te viendra dans une heure de honte
Et te fera tout oublier d'autour de toi.
Ce pourra t'assaillir à table
Ou t'arrêter pendant ta vie entre les hommes
Ou bien te visiter dans ton sommeil et t'éveiller.

Quoi qu'il en soit, je te prédis
Un rire nouveau sur les lèvres.
Et tu te diras : le jour est venu.

Aussitôt tu te sentiras de la puissance
Et tu marcheras, semblant bien le même
Et si différent.

Tu sauras que rien des choses qui passent
Ne peut plus t'atteindre ni te blesser.
Tu sauras que la loi qui te voulait tremblant
Te veut aussi robuste et sans doute invincible.
Tu te réjouiras de tendre les mains
Et de saisir des volontés
Pour arrêter leur vol, pour les tordre ou les rompre.
Tu seras, par instant, certain que rien au monde
Ne peut te faire plus petit que tu ne veux
Et que rien des malheurs communs
N'altérera ta transparence et ta candeur.

Tu porteras toute la hauteur de ta taille
Et, tel, tu pourras t’avancer, un bras tendu
Pour écarter la foule avec un doux courage…

Et tu seras sauvé pour toute une vie d’homme !

L’Envahi


Tel est celui-ci qu’il vaut mieux
N'escompter son cœur d'aujourd’hui
Qu après avoir vu son visage...

Il ne détourne pas les yeux ;
S’il semble les distraire un peu
Même en regardant face à face,

Certes c’est quil souffrirait
De laisser trop voir
Certain sourire ou parait
L’effort des paupières
Pour voiler de l’ombre
Et des clartés tourmentées.

Attends-le, mais ne sois triste ou gai
Qu’après avoir pressenti son âme,
Ne sois que ce qu’il est ce jour même.

Oh ! ne te dresse adverse, surtout.
Que s’il veut mesurer ses forces
Et fais-le triompher à point
Quand tu le sentiras plier.

Car il ressemble à cette campagne
Ou règne un fleuve tyrannique
Dont les eaux, fortune et péril.
Descendent de monts inconnus.

Car sa tristesse ou sa joie
Ne sont pas des choses petites,
Ce sont des forces étrangères
Accourues de plus loin que lui
Pour l'envahir avec désordre.

Car sa tristesse ou sa joie
L’occupent comme des bourrasques,
Si fort qu heureux ou malheureux
Il semble toujours dominé.

Car sa joie ou sa tristesse
Ne peuvent exister qu’extrêmes.

Elles se mêlent, méprisant
L’événement et le désir ;
Elles se hâtent ou se traînent
Ou se retirent, l'une et l’autre,
Le désemparant avec tant de véhémence

Que tu resteras attentif
Elaguant la langue et l'esprit,
Sans jamais trouver de motif
Assez réel pour ne pas être cet ami
Et cet homme qu il faut que tu sois aujourd’hui.

Et si trois heures d’allégresse
Le laissent soudain dévasté
Et douloureusement hostile,
Tu te devras trouver tout prêt.

Si son vœu sacrificateur
Te trouve ou t’inflige des torts,
Tu devras dévorer la honte nécessaire.

Et, gardien ! sans lâcher ses yeux,
Et puisque tu sauras quel orage l’écrase
Ou quel soleil couchant s’épuise dans son cœur,
Tu l’aimeras, avec l’inquiéte vigilance.

Adieu au compagnon de voyage
.


Tu t’en vas ! Et n est-ce pas dire que tu meurs ?
Faut-il se déguiser les choses importantes
Ou forcer vraiment les mots décisifs ?
Tu t’en vas ! fe rCose pas dire adieu.

Suis-je un lâche, ou bien est-ce la politesse ?
Est-ce la langue ou le cœur qui se refuse
A retrouver ces formules dont on use
Si bravement quand on ne s’entend pas parler ?

Tu t’en vas et tu fus pour quelques jours
Une patrie flottante comme un bateau...
Nous allons sentir l'exil, tout à l'heure,
S’élargir entre nous deux, sur les continents.

Passées ces quelques minutes douloureuses,
Chacun suivant avec soin, pas à pas, son fil,
Nous serons chacun un... et les choses possibles
Ne semblent pas devoir nous réunir jamais.

Nous faisons tant d’honneur à ces choses possibles
Et nous sommes si fiers d'une direction
Que j’entends, plus fort de seconde en seconde,
Tonner l'adieu dans un ciel noir tourmenté.

O discorde ! Et, bien que tu parles encore.
Je te sens ruisseler de moi comme des pleurs,
Je te sens me désoccuper en désordre
Et, déjà, je ne t’ai donc jamais connu.

O déchirement ! Je te parle moi-même,
Mais tu n’es qu'un souvenir attardé.
— Une âme qui na pas de chair contemporaine
Donne de vigoureux coups d'aile, que j'entends.

Nous nous parlons… Mais je ne te vois plus, sans doute,
Toi qui n'as pas existé de tout temps,
Toi qui n'existes plus, toi que je quitte,
Toi pour qui je ne serai plus que des paroles.

O courage ravageur !
Peut-être suffirait-il
De se regarder avec étonnement,
De se tourner le dos sans rien dire,
Et de s en aller, chacun pensant ailleurs,
Les yeux ouverts, regardant bien où vont les pas ?



Cependant, ces yeux sont brillants de larmes ;
Nos pensées sont fixées, obstinément.
Sur le mot d'adieu, qui les meurtrit, qui les blesse.
Sur ce mot trop grand pour un gosier d’homme.

Nous remplissons le temps qui reste de présence
Et, parce qu’ils font cas d’un possible chemin
Qui nous mettrait face à face encor, nos propos
S’efforcent de fêler de dures certitudes.


Georges Duhamel.
RAINER MARIA RILKE


ET SON DERNIER LIVRE


LES CAHIERS DE MALTE LAURIDS BRIGGE


A vouloir commenter ce livre, on risque de prouver surtout que pour l’avoir trop compris on l’a mal deviné, tant on sent qu’il se veut irréductible à l’entendement. Ce serait là sans doute un truisme s’il s’agissait d’une pure œuvre d’art. Mais précisément chez cet authentique poète qu’est Rilke, le plus original peut-être et l’un des plus richement doués parmi les Allemands de sa génération, la pente de l’esprit, l’inclinaison morale est si forte qu’elle détermine la vision, de telle sorte qu’on lui ferait tort d’une part essentielle en ne se préoccupant point de la signification de ses écrits.

Les deux petits volumes de prose dont il est question révèlent pleinement une richesse secrète, un sens d’intimité que les œuvres précédentes ne décelaient encore que par affleurements. Dans ce recueil de souvenirs et d’impressions, qui tient autant d’un traité de la vie intérieure que d’une étude de psychologie, nous sommes d’abord frapRAINER MARIA RILKE 33

pés par la prédominance d'une sensualité attentive et déliée, d'où se dégage par une sorte d'intuition immédiate, une image étendue de la vie. Rilke ose les déductions les plus lointaines et les plus compliquées sans prendre le détour de la combi- naison intellectuelle ; il ne quitte pas sa sensation et, si son cœur est tourmenté d'une soif d'absolu toute pascalienne, il ne souhaite pas " trouver Dieu ailleurs que partout. " ^ Il l'y cherche avec une ferveur exaltée, avec un soin méticuleux, avec une inquiétude qui n'est pas sans péril. Il est comme un chien sur la piste du divin.

Il nous introduit dans une atmosphère moite et enfiévrée où un monde à venir semble en éclosion continuelle. La vie s'y tient inachevée et trop serrée comme à l'intérieur d'un bourgeon.

Un jeune homme de ces temps-ci, le dernier descendant d'une vieille famille aristocratique du Danemark, fait à Paris, dans la misère et l'isole- ment, l'expérience d'un déracinement bien autre- ment grave que s'il se détachait, simplement, de sa terre et de ses morts. Déracinant son cœur, il passe d'une époque à une autre, il entreprend de se quitter lui-même pour parcourir dans la solitude l'espace très long qui sépare de la sympathie l'amour. Il ne continue pas sa lignée. Les temps nouveaux sont entrés en lui, il a élargi son cadre, il a laissé là sa maison et ce qu'il possédait.

' André Gide : les Nourritures terrestres.

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" Les temps sont venus où tout est enlevé aux maisons ; elles ne savent plus rien retenir. Le danger dorénavant est moins périlleux que la sécurité." Il décrit les étapes de cette route, suivant toutes les marches et les contremarches de sa pensée, à tout moment se retournant vers le passé, soit pour y faire des repérages, soit pour s'y reposer, car le présent lui est dur. Il en est haletant et par moments défaille sous l'effort de son assaut, mais il est résolu de le soutenir jusqu'au bout. " Il ne faut ni choix ni escamotage. Je ne crois pas qu'ici je souffre de désillusions, au contraire. Je m'étonne parfois de la facilité avec laquelle je renonce à ce que j'espérais, pour accepter ce qui arrive, cela fût-il mauvais."

Une telle épreuve ne va pas sans détraquements ; il y a dans les notes un élément pathologique assez encombrant, que le souci d'art n'arrive pas toujours à réduire, mais qui est d'une grande importance au point de vue de leur signification. Certaines maladies qui aiguisent les sens et les prolongent, font pénétrer plus avant dans la réalité, l'appro- fondissent et l'augmentent : elles ont d'obscures équivalences morales et conditionnent les évolu- tions décisives. Brigge trouve une analogie à son déséquilibre dans l'antique légende des anachorètes tentés dans le désert : " Ces saints trop pressés qui voulurent tout de suite et à tout prix débuter par Dieu. Nous ne nous en croirions plus capables aujourd'hui, nous nous rendons compte qu'il est

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trop difficile pour nous et qu'il faut le remettre jusqu'à ce que nous ayons fourni la longue étape qui nous sépare de Lui." La solitude, l'état mal défendu où il se trouve, provoquent en lui un déclenchement de ses forces réceptives tel que les digues de son individualité fléchissent, qu'il est envahi par le dehors, chassé hors de son cœur trop consentant, par une vie parasitaire qui se nour- rit de sa substance, et s'épanouit en monstrueuses floraisons.

" Aile Dinge an die ich mich gebe, werden reich und geben mich aus ".

" Toutes les choses auxquelles je me donne s'enrichissent et me dépensent ".

Un pan de mur d'une maison démolie où sub- sistent quelques traces des existences qui croupi- rent à son abri, un infirme rencontré dans la rue, si peu que le bruit dans la chambre voisine d'un couvercle qui se détache de sa boîte et va rouler par terre, les manifestations extérieures les plus diverses et les plus infimes, l'incitent à une dis- traction totale de lui-même, l'engloutissent comme une proie. Il s'est aventuré hors des routes du raisonnement, dans des fourrés où la vie est trop épaisse.

Ne laisser subsister les choses que dans le sen- sible, ne faire sur elles aucun travail d'abstraction, n'est-ce pas leur octroyer une puissance redoutable qui augmente singulièrement les chances et les risques de la vie ?

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" Du musst das Leben nicht verstehen, dann wird es wie ein Fest. "

" Il ne te faut pas comprendre la vie, alors elle sera comme une fête. "

Rilke connaît l'angoisse des grandes transfor- mations, la peur qui grandit avec nos forces, la terreur de sombrer parmi ce qui n'a ni nom ni couleur ; toutes les défaillances de la ferveur et les amères convoitises de la mélancolie.

" O sort heureux de qui est assis dans la chambre silencieuse d'une maison familiale, entouré d'objets calmes et sédentaires, à écouter les mésanges s'essayer dans le jardin léger, vêtu de verdure claire, et dans le lointain l'horloge du village.

" D'être assis et de regarder un chaud rayon de soleil d'après midi et de savoir beaucoup de choses sur les anciennes jeunes filles, et d'être un poète !

" Et dire que j'aurais pu devenir un poète comme celui-ci, s'il m'avait été donné d'habiter en un lieu de ce monde, dans une de ces maisons de campagne abandonnées dont personne ne s'occupe."

La lutte est émouvante de ce cœur frileux et tendre avec l'âpre destinée qui lui est réservée, et qui seule peut apaiser son désir éperdu d'un amour sans satisfaction. Il appelle le Christ "un atténuement de Dieu " ; et Dieu " celui qui ne menace d'aucun retour notre passion ".

" On me convaincra difficilement, dit-il, que la légende de l'enfant prodigue n'est pas l'histoire de

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qui ne voulait pas être aimé. " Et parlant de la dédicace que Louise Labbé fit de ses odes à Clémence de Bourges : " elle lui prédit la douleur comme un univers plus spacieux. "

" Non pas la sympathie, Nathanaël: l'amour " ^, l'insondable allégresse de vivre, se révélant en une âme qui a su réaliser le prodige de prolonger jusque dans l'âge conscient la piété, la plénitude et la gravité de l'enfance.

C'est là ce qui donne au lyrisme de Rilke son accent unique, sa force, son importance. Peut-être faut-il rapporter ce trait si particulier à ses influences ou à ses origines slaves. Il fait fréquemment penser à Dostoïevsky dont il est loin pourtant par la nature de son talent comme par sa volonté d'artiste. Il a, à un haut degré, la faculté de contact avec la matérialité des choses qui manque au grand romancier russe. C'est au point qu'il donne l'im- pression de posséder quelque sens supplémentaire lui permettant des relations plus variées et plus intimes avec le monde des phénomènes. Son style très imagé prend presque toutes ses expressions dans des termes de mouvement. Les choses chez lui ne sont pas, elles deviennent et l'on pourrait dire qu'il a l'adjectif dynamique. Il obtient par là une adhérence si intime entre la pensée et la forme que celle-ci suggère l'idée d'une peau bien plus que d'un vêtement. Son invention verbale est sans

' Les Nourritures terrestres.

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bornes, mais il lui arrive parfois d'outrepasser les limites du possible, et son goût qui est fin, à certai- nes fâcheuses défaillances... Il est juste cependant de dire que quand il se contorsionne en d'invraisem- blables acrobaties, ce n'est jamais que par néces- sité, et comme pour atteindre un objet hors de sa portée.

Ce lyrique qu'on dirait tout absorbé par ses grands événements inténeurs,àses moments perdus se révèle observateur remarquable, psychologue subtil et narquois. Il a la vision impeccablement concrète, le trait original, sûr et concentré, un don amusant de la charge et peut-être l'étoffe d'un romancier.

Les notes de M. L. Brigge ne sont pas un livre beau, bien fait, réussi. Elles ont quelque chose de trop vert, de trop foisonnant, de trop jeune, un tremblement trop peu dominé ; elles ne sont que délicieuses et importantes, et lourdes du mystère des œuvres vivantes.

St. Hubert.

�� � LES CAHIERS DE

MALTE LAURIDS BRIGGE
(fragments)
I

Dès qu’elle parlait d’Ingeborg, rien ne l’atteignait plus. Elle ne se ménageait plus alors ; elle parlait plus haut ; elle riait au souvenir de ce rire d’Ingeborg ; elle voulait qu’on connût combien Ingeborg avait été belle.

— Elle nous faisait joyeux, disait-elle, tous, et ton père aussi, Malte, oui joyeux littéralement. Mais lorsqu’on déclara qu’elle était perdue, encore qu’elle parût à peine malade et que tous autour d’elle nous feignions de l’ignorer, un jour elle se mit sur son séant dans son lit — et parlant droit devant elle comme étonnée du son de sa voix : " Pourquoi prendre tant de précautions ? Nous le savons bien tous et je peux vous tranquilliser ; ce qui arrive est très bien ; j’ai mon content. " Figure-toi qu’elle disait " J’ai mon content, " elle qui nous rendait tous joyeux. Pourras-tu comprendre cela un jour, Malte ! quand tu seras grand. Pense à cela plus tard; qu’il t’en souvienne. Il serait heureux qu’il y eût quelqu’un pour comprendre de pareilles choses.

" De pareilles choses " occupaient maman quand elle était seule ; et elle était toujours seule, ces dernières années.

— Moi je n’y arriverai jamais, Malte, disait-elle parfois avec ce sourire bizarrement hardi, qui n’était souri pour personne mais trouvait contentement en lui-même. — Mais que personne ne cherche à tirer cela au clair !... Si j’étais homme, oui, si seulement j’étais homme, j’y réfléchirais, posément et avec méthode et depuis le commencement. Car il doit y avoir un commencement, et si seulement on pouvait le saisir, ce serait déjà là quelque chose. Ah ! Malte, nous passons, et tous sont distraits et affairés me semble-t-il, et ne font pas attention quand nous passons. Comme quand une étoile tombe et que personne ne la voit et que personne n’a fait un souhait. N’oublie jamais de souhaiter, Malte. Souhaiter, il ne faut y renoncer jamais. Je ne crois pas à l’accomplissement, mais il y a des désirs qui occupent longtemps, oui toute la vie, de sorte que l’accomplissement ny trouverait tout de même pas sa place.

Maman avait fait monter le petit secrétaire d’Ingeborg dans sa chambre ; j’entrais à ma guise et souvent la trouvais assise devant. Mon pas s’étouffait complètement dans le tapis, mais elle sentait ma présence et me tendait une main par dessus l’autre épaule. Cette main n’avait aucun poids ; elle semblait à mes lèvres pareille au crucifix d’ivoire qu’on me tendait le soir avant que je ne m’endorme. Devant cette petite table à écrire dont une planche se rabattait, elle restait assise comme devant un instrument de musique. " Il y a tant de soleil là-dedans " disait-elle ; et en effet l’intérieur en était extraordînairement brillant, de vieille laque jaune, avec des fleurs peintes, une rouge alternant avec une bleue. Et là où il y en avait trois, celle du milieu toujours était violette, séparant les deux autres. Ces couleurs et le vert des étroites guirlandes horizontales étaient obscurcis autant que le fond était lumineux, sans précisément être clair. Et cela faisait une étrange relation assourdie de tons qui ne révélaient point au dehors leur mutuelle dépendance intime.

Maman amenait les petits tiroirs, qui tous étaient vides.

" Tiens ! des roses ! " s’écriait-elle, et elle se penchait un peu vers la douteuse senteur qui ne s’épuisait pas. Elle s’imaginait toujours que, dans quelque casier secret, à la pression d’un ressort caché, quelque chose tout à coup allait se découvrir, à quoi personne n’avait jamais pensé. " Cela va sa déclencher tout d’un coup, tu vas voir, " disait-elle gravement et anxieusement en essayant hâtivement tous les tiroirs. Tout ce que réellement elle y avait trouvé de papiers, elle l’avait aussitôt mis sous clef soigneusement sans le lire. "Je n’y aurais tout de même rien compris, Malte; sûr que c’est trop difficile pour moi. " Elle était convaincue que tout était trop difficile pour elle. " Dans la vie, il n’y a pas de classes pour les débutants ; tout de suite il faut répondre au plus difficile. " On m’affirmait qu’elle n’était ainsi que depuis la mort terrible de sa sœur, la comtesse Ollegaard Skeel, qui brûla vive, un soir de bal, comme elle apprêtait sa coiffure devant une glace à candélabres. Mais Ingeborg, dans les derniers temps, lui paraissait tout de même ce qu’il y a de plus difficile à comprendre.

Et maintenant je veux redire cette histoire, telle que maman la racontait lorsque je l’en priais.

C’était au milieu de l’été, le jeudi qui suivit les funérailles d’Ingeborg. De la place où nous prenions le thé, sur la terrasse, on pouvait voir entre les ormes gigantesques le pignon de la sépulture de famille. On avait disposé les tasses comme si jamais une personne de plus ne s’était assise à cette table, et tout autour de la table nous nous étions également espacés. Et comme chacun avait apporté, qui un livre, qui une corbeille à ouvrage, nous nous trouvions presque à l’étroit. Abelone, la sœur cadette de maman, servait le thé, et tous l’aidaient à préparer le goûter ; seul, ton grand père regardait de son fauteuil, vers la maison. C’était l’heure où l’on attendait le courrier. Il arrivait d’ordinaire qu’Ingeborg l’apportait, car les soins de la maison l’y retenaient la dernière. Durant les semaines de sa maladie, nous avions eu le temps largement de nous déshabituer de sa venue ; puisque nous savions bien qu’elle ne pouvait venir. Mais, alors que vraiment elle ne pouvait plus venir, cet après-midi là, Malte... elle vint. Peut-être était ce notre faute ; peut-être l’avions nous appelée. Car je me rappelle que j’étais là et tout-à-coup m’efforçais de me représenter ce qu’il y avait pourtant de changé. Brusquement il me devenait impossible de dire quoi ; c’était soudain totalement oublié. Je levai les yeux et vis les autres tournant leurs regards vers la maison, non point d’une façon solennelle ou particulière, mais dans une attente toute tranquille et quotidienne. Et j’étais sur le point (Malte, j’ai froid quand j’y pense) mais Dieu me garde, sur le point de demander " que devient donc... " Quand déjà Cavalier, s’élançant de dessous la table, bondit à sa rencontre comme il avait accoutumé. Je l’ai vu, Malte, je l’ai vu. Il courut vers elle, bien qu’elle ne vint pas ; pour lui, elle vint. Nous comprenions qu’il courait à sa rencontre. Par deux fois il se retourna vers nous comme pour interroger. Puis il se rua vers elle, comme auparavant, Malte, exactement comme auparavant, et la rejoignit, car il commença de sauter en rond, Malte, autour de quelque chose d’absent, et puis sur elle-même, pour la lécher, droit dessus. Nous l’entendions pousser de petits aboiements de joie, et de la façon dont il bondissait en l’air plusieurs fois de suite, on aurait vraiment pu croire qu’il nous la cachait par ses gambades. Puis, tout d’un coup il poussa un hurlement, se rejeta en arrière au milieu de nous par un mouvement d’une maladresse bizarre et retomba à plat et ne bouga plus. Le domestique sortit de l’autre côté de la maison avec les lettres. Il hésita un instant ; apparemment l’expression de nos visages n’invitait pas à s’approcher. Et déjà ton père lui faisait signe de rester là. Ton père, Malte, n’aimait aucune bête : mais cette fois, avec lenteur à ce qu’il me parut, il alla vers le chien et se baissa vers lui. Il dit un mot au domestique, un ordre bref. Je vis celui-ci se précipiter, pour emporter Cavalier ; mais ton père prit alors lui-même le chien dans ses bras et partit avec, comme s’il savait exactement où, dans la maison.

Un jour que, durant ce récit, l’obscurité s’était faite, j’ai été sur le point de parler à maman de la main ; à ce moment cela m’aurait été possible ; et déjà je prenais haleine, j’allais parler, quand soudain je songeai à ce domestique qui n’avait plus pu avancer à cause de leurs figures, ce que je comprenais si bien. Et, malgré l’obscurité, j’eus peur de ce visage que prendrait maman quand elle saurait ce que j’avais vu. Et vite je repris haleine une seconde fois, comme sans autre dessein. Une couple d’années plus tard, après la mystérieuse nuit dans la galerie d’Urnekloster, des jours durant, je m’apprêtai à me confier au petit Eric. Mais il s’était complètement fermé et retiré de moi depuis notre conversation nocturne ; je crois qu’il me méprisait. Et c’est pour cela précisément que je voulais lui raconter la main. Je m’imaginais que je remonterais dans son opinion (ce que je souhaitais très fort, peu importe pourquoi) si j’arrivais à lui faire saisir que vraiment moi j’avais vécu cela. Mais Eric était si habile à m’éluder que que je ne parvenais à rien. Puis précisément alors nous partîmes en voyage. Il est curieux qu’ainsi je me trouve raconter pour la première fois une aventure qui remonte aux premiers temps de mon enfance.

Combien petit je devais être encore, je le vois à ceci que j’étais à genoux sur la chaise pour atteindre à hauteur de la table sur laquelle je dessinais. C’était le soir, en hiver, si je ne fais erreur, dans notre maison de ville. La table se trouvait dans ma chambre, entre les fenêtres, et il n’y avait pas d’autre lampe dans la chambre, que celle qui éclairait mes feuillets et le livre de Mademoiselle ; car Mademoiselle était assise à lire auprès de moi, un peu en arrière. Elle s’absentait je ne sais où, quand elle lisait, et je ne suis pas sûr que ce fut dans son livre ; elle pouvait lire des heures durant, mais elle tournait rarement les pages ; et j’avais l’impression que sous son regard les pages se gonflaient de mots nouveaux que son regard y faisait naître, de certains mots dont elle avait besoin et qui ne se trouvaient pas là. J’imaginais cela tandis je dessinais. Je dessinais lentement, sans intention bien arrêtée, et je regardais tout, quand je ne savais plus comment continuer, en penchant un peu la tête sur l’épaule droite ; de cette façon je trouvais plus vite ce qui manquait encore. Je faisais des officiers à cheval, qui galopaient à la bataille, ou bien au milieu du combat, ce qui était beaucoup plus simple parce qu’alors je n’avais presque plus à indiquer que la fumée qui les enveloppait. Maman prétend toujours maintenant que c’étaient des îles que je peignais ; des îles avec de grands arbres et un château et un escalier et, sur la rive, des fleurs qui se miraient dans l’eau. Mais je crois qu’elle invente, ou que ça n’était que plus tard.

Il est de fait que ce soir-là je dessinais un chevalier, un unique chevalier bien distinct, sur un cheval merveilleusement caparaçonné. C’était si bariolé que constamment je devais changer de crayon ; pourtant le crayon rouge jouait le rôle principal et je le reprenais à tout moment. Une fois de plus j’allais le saisir, lorsqu’il roula (je le vois encore) obliquement sur ma feuille jusqu’au bord de la table et, avant que j’eusse pu le retenir. tomba contre ma chaise et disparut. Tout de même, j’en avais un urgent besoin ; quel ennui de devoir descendre, puis escalader de nouveau ma chaise ! Maladroit comme je l’étais cela n’allait pas sans préparatifs de toutes sortes ; mes jambes me paraissaient beaucoup trop longues et je ne parvenais plus à les ramener de dessous moi ; cet agenouillement prolongé les avait engourdies, et je ne sentais plus bien où je finissais et où commençait la chaise. Je parvins tout de même à atteindre le plancher, et confusément me trouvai sur une peau de bête qui, sous la table, s’étalait jusqu’au mur. Là surgit une nouvelle difficulté. Habitués à la clarté d’en haut, tout éblouis encore par l’éclat des couleurs sur le papier blanc, mes yeux se refusaient à reconnaître la moindre chose sous la table, où le noir m’apparaissait si clos que j’avais peur de m’y cogner. Je m’en remis donc à mon toucher, et, appuyé sur la main gauche, de la droite commençai de peigner les longs poils frais du tapis, de contact aussitôt familier ; mais pas le moindre crayon. Déjà je me figurais avoir passé à cette recherche un temps considérable et j’allais prier Mademoiselle de m’aider en approchant la lampe, quand je remarquai que devant mes yeux involontairement écarquillés, l’obscurité peu à peu se faisait plus transparente. Déjà je distinguais le mur du fond que bordait une plinthe claire ; je m’orientai entre les pieds de la table ; du moins je reconnaissais bien ma propre main qui, toute séparée, les doigts ouverts, un peu à la façon d’une bête aquatique, là-dessous se mouvait et palpait le fond. Je la regardais, il m’en souvient, presque avec curiosité ; elle me paraissait connaître des choses que je ne lui avais jamais apprises, à voir comme elle tâtonnait là-dessous à son gré avec des mouvements pour moi tout neufs. Je la suivais à mesure qu’elle avançait ; je m’intéressais à elle et me préparais à voir je ne sais quoi. Mais comment aurais-je pu m’attendre à ce que, partant du mur, soudain une autre main vint à la rencontre de la mienne, une main plus grande, extraordinairement maigre et comme je n’en avais encore jamais vu. Elle tâtonnait de son côté, de la même manière, toute ouverte comme la mienne, et toutes deux se mouvaient à la rencontre l’une de l’autre, aveuglement. Je n’étais pas au bout de ma curiosité, qu’elle avait cédé brusquement pour faire place à la terreur. J’avais conscience qu’une de ces mains m’appartenait et qu’elle s’enfonçait dans une aventure irréparable. De toute l’autorité que je gardais sur elle, je la retins, et la ramenai vers moi lentement, tout à plat, sans quitter des yeux l’autre main, qui continuait de chercher. Je compris qu’elle n’allait pas s’en tenir là, et je ne puis pas dire comment je remontai. J’étais maintenant enfoncé profondément dans le fauteuil, mes dents claquaient et j’avais si peu de sang au visage que je croyais n’avoir plus de bleu dans les yeux. Je voulus dire : Mademoiselle ! et je ne pus ; mais d’elle-même alors elle s’alarma, rejeta son livre, et s’agenouilla devant mon fauteuil en criant mon nom ; je crois qu’elle me secoua. Mais j’avais toute ma connaissance. J’avalai ma salive deux ou trois fois de suite avec l’intention de raconter.

Mais comment ? Je fis un indicible effort sur moi-même, mais il n’y avait pas moyen de m’exprimer de manière à ce que l’on comprît. Si seulement il y avait des mots pour un tel événement, j’étais trop petit pour les trouver. Et soudain me saisit une angoisse ; ces mots, pourtant, au-delà de mon âge, ils existaient peut-être, et que je dusse un jour les dire me parut plus terrifiant que tout. La réalité de là-dessous, la représenter une seconde fois, modifiée, conjuguée, depuis le commencement ; m’entendre l’admettre — de cela je n’avais plus la force.

C’est une imagination, bien entendu, d’aller prétendre à présent que, à ce moment déjà, j’aurais pu sentir que quelque chose venait d’entrer dans ma vie, précisément dans la mienne, avec quoi j’allais devoir m’en aller seul, toujours et toujours. Je me revois couché dans mon petit lit-cage, ne dormant pas mais, je ne sais comment, pressentant confusément qu’ainsi serait la vie : pleine de choses tout étranges, à l’intention d’un seul et qui ne se laissent pas dire. Il est certain que peu à peu un triste et difficile orgueil grandit en moi. Je me représentais ce que ce serait que de marcher plein de secret, en silence. Je ressentais une fougueuse sympathie pour les grandes personnes, une admiration et me proposai de leur dire que je les admirais. Je me proposai de le dire à Mademoiselle à la première occasion.

II


Et quand je le dirais bien haut : il n’est rien arrivé. Et quand je le répéterais : il n’est rien arrivé. A quoi cela m’avancera-t-il ?

Que mon poêle se soit encore mis à fumer et que j’aie dû sortir, est-ce là vraiment un malheur ? Que je me sente las et transi, cela n’a pas d’importance. Si j’ai couru tout le jour dans les rues, c’est que je l’ai bien voulu. J’aurais aussi pu me reposer dans une salle du Louvre. Pourtant non. Certaines gens viennent là pour se chauffer. Ils restent assis sur les banquettes de velours, et, sur les bouches de chaleur, leurs pieds posent l’un contre l’autre comme de grosses bottes vides. Ce sont des citoyens extrêmement modestes qui savent gré aux gardiens de les tolérer. Mais si j’entre, ils grimacent. Ils grimacent en hochant la tête. Puis si je vais et viens devant les tableaux, obstinément ils me suivent de leur œil brouillé. J’ai donc bien fait de ne pas aller au Louvre. J’ai marché sans cesse. Dieu sait combien de faubourgs, de quartiers, de ruelles, de passages, de cimetières, de squares j’ai traversés... Je ne sais où j’ai rencontré un homme qui poussait devant lui une charrette à bras. Il criait: Chou-fleur. Chou-fleur — le fleur avec un eu bizarrement trouble. A côté de lui marchait une anguleuse femme qui, de temps en temps, le poussait. Et quand elle le poussait il jetait son cri. Parfois aussi il criait de lui-même, mais alors c’était hors de propos, et aussitôt il lui fallait crier à nouveau, parce qu’on passait devant la maison d’un client. Ai-je dit que cet homme était aveugle ? Non ? Eh bien : il était aveugle. Il était aveugle et il criait. J’arrange en disant cela ; j’escamote la charrette qu’il pousse ; je feins de n’avoir pas remarqué qu’il criait des choux-fleurs. Mais cela est-il bien essentiel ? Et quand cela serait essentiel, que m’importe à moi ? J’ai vu un vieux homme qui était aveugle et qui criait. Voilà ce que j’ai vu. Vu.

Croira-t-on qu’il y ait de pareilles maisons ? Non ; l’on va dire encore que j’arrange. Mais cette fois c’est la vérité ; rien d’escamoté ; bien entendu rien d’ajouté non plus. D’où le prendrais-je ? On sait que je suis pauvre. On le sait. Maisons ? Mais pour être exact, c’étaient des maisons qui n’étaient plus là. Des maisons qu’on avait démolies du haut en bas. Ce qu’il y avait, c’étaient les autres maisons, celles d’à côté qui restaient, les hautes maisons voisines. Apparemment elles couraient risque de crouler depuis que contre elles on avait tout enlevé ; et tout un échafaudage de longues poutres goudronnées, sortant des gravois, s’arc-boutaient contre la paroi découverte. Je ne sais pas si j’ai déjà dit que c’est de cette paroi que je parle. Ce n’était pas, à proprement parler, la première paroi des maisons subsistantes (ainsi qu’on devrait supposer), mais bien la dernière des disparues. Elle montrait sa face interne. On voyait, à différents étages, des murs de chambres où les tentures collaient encore ; çà et là l’amorce du plafond ou du plancher. Auprès des murs des chambres, tout au long de la paroi, on distinguait un espace suspect par où s’insinuait, vermiculeux, une espèce de tube digestif : la descente des cabinets, laissant paraître la répugnante rouille des immondices. A l’angle des plafonds, les tuyaux à gaz avaient laissé des marques poussiéreuses... Mais le plus inoubliable, c’était encore le mur lui- même. On n’avait pu déloger l’opiniâtre vie de ces chambres. Elle y était encore ; elle se retenait aux clous qu’on avait négligé d’enlever ; elle prenait appui sur un étroit morceau de plancher ; sous ces encoignures où se formait encore un petit peu d’intimité, elle restait blottie. On la retrouvait dans les couleurs que d’année en année elle avait changées, le bleu en vert chanci, le vert en gris, et le jaune en un blanc rance. Mais on la retrouvait également aux places conservées plus fraîches, derrière les glaces, les cadres, les armoires ; elle avait inscrit leur contour à l’aide de toiles d’araignées et de poussière. On la retrouvait aussi dans chaque écorchure, dans les ampoules que l’humidité avait soufflées au bas des tentures ; elle tremblait avec les lambeaux flottants et transpirait dans de vieilles taches suspectes. Et, de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, qu’encadraient les reliefs des cloisons transversales abattues, émanait une haleine opiniâtre et paresseuse qu’aucun vent encore n’avait pu dissiper. Là s’attardaient les heures du jour, les maladies, les exhalaisons, les sueurs. Elle était là, la longue et fade odeur des nourrissons négligés, l’angoisse des petits écoliers, la moiteur des pubertés... Et tout ce qui montait en buée du gouffre de la rue, tout ce qui s’infiltrait du toit avec la pluie, qui ne tombe jamais pure sur les villes... J’ai dit, n’est-ce pas, qu’on avait démoli, tous les murs, à l’exception de ce dernier. C’est toujours de celui-là que je parle. On va penser que je suis resté longtemps devant. Mais je jure que je me suis mis à courir aussitôt que je l’eus reconnu. Car le terrible, c’est que je l’ai reconnu. Tout ceci je le reconnais ici ; et c’est pourquoi cela entre en moi tout de suite ; comme chez soi.

Après quoi je me sentis quelque peu épuisé ; je dirai même atteint ; aussi était ce trop pour moi que encore lui dut m’attendre. Il attendait dans la petite crémerie où je voulais manger deux œufs sur le plat ; j’avais faim ; j’étais resté sans rien manger de tout le jour.

Mais à présent je ne pouvais non plus rien prendre. Mes œufs n’étaient pas prêts que j’étais de nouveau poussé dans les rues qui coulaient vers moi épaisses du monde. Car s’était soir de carnaval et les gens avaient du temps à eux, et flottaient et frottaient les uns aux autres. Et leurs visages étaient pleins de la lumière des éventaires et le rire suintait de leurs bouches comme de blessures purulentes. Ils riaient toujours plus et s’aggloméraient d’autant plus que plus impatiemment je tentais d’avancer. J’accrochai je ne sais comment le châle d’une femme que j’entraînai; des gens m’arrêtèrent en riant ; et je sentais que j’aurais dû rire moi aussi ; mais je n’y parvenais pas. Quelqu’un me jeta une poignée de confetti dans les yeux ; ce fut cinglant comme un coup de fouet. Aux carefours les gens étaient coincés, imbriqués les uns dans les autres, sans plus de progrès possible, rien qu’un muet et mol ondulement comme pour s’accoupler tout debout. Mais bien qu’ils se tinssent immobiles tandis que, contre le trottoir, à travers la déchirure de la foule, je courais comme un fou, en vérité c’étaient tout de même eux qui bougeaient, et moi qui restais en place. Car rien ne changeait, à l’entour de moi ; quand je levais la tête, je continuais de voir les mêmes maisons d’un côté, de l’autre les baraques. Peut-être aussi tout était-il fixe, et n’y avait-il en moi comme en eux qu’un vertige qui faisait girer le tout. Mais je n’avais pas le temps d’y réfléchir ; j’étais lourd de sueur ; en moi tournoyait une douleur assourdissante, comme si mon sang charriait je ne sais quoi de trop épais qui distendait mes veines. Et je sentais que l’air était épuisé depuis longtemps, et qu’il ne restait plus qu’un rebut de respirations qui répugnait à mes poumons.

Mais maintenant c’est fini; j’ai résisté. Me voici dans ma chambre assis près de la lampe ; il fait un peu froid, car je n’ose pas mettre le poêle à l’épreuve ; s’il allait fumer et de nouveau me chasser au dehors ! Je suis ici et je pense : si je n’étais pas pauvre, je prendrais une autre chambre avec des meubles moins fatigués, moins hantés par les précédents locataires. D’abord il m’en coûtait vraiment d’appuyer ma tête dans ce fauteuil ; là, dans sa garniture verte, il y a un vallonnement d’un gris graisseux, bien à la mesure de toutes les têtes. Dans les premiers temps je prenais précaution de mettre sous ma tête un mouchoir ; mais maintenant je suis trop fatigué ; et du reste ce petit creux convient tout particulièrement à ma nuque. Mais si je n’étais pas pauvre, je commencerais par m’acheter un bon poêle; et je me chaufferais avec du pur bois de montagne ; et laisserais ces pitoyables " têtes-de-moineaux " dont les émanations me font le souffle si court et la tête si lourde. Et puis il me faudrait quelqu’un qui veillerait sur le feu et le rallumerait à propos, sans vacarme. Car il m’arrive souvent de rester un quart d’heure, à tisonner, agenouillé contre le brasier dont l’éclat me crève les yeux et me rissole la peau du front, dilapidant d’un coup tout ce que j’avais de force en réserve pour la journée, et quand, après, je redescends parmi les autres, ils ont raison de moi facilement. Parfois, quand il y aurait foule, prendre une voiture, aller; je mangerais tous les jours dans un Duval... Je ne traînerais plus dans les crémeries... Je l’aurais aussi bien rencontré au Duval ? Non. Là on ne lui aurait pas permis de m’attendre. Les moribonds, on ne les laisse pas entrer. Moribonds ? A présent que je suis à l’abri, dans ma chambre, je vais essayer de réfléchir tranquillement à ce qui m’est arrivé. Il est bon de ne rien laisser dans le vague. Donc j’entrai, et d’abord je vis que quelqu’un occupait la table à laquelle j’ai coutume de m’asseoir. Je saluai dans la direction du comptoir, commandai mon repas et m’assis là auprès. Mais aussitôt, bien qu’il ne bougeât pas, je le sentis. C’est précisément son immobilité que je sentis et que je compris tout d’un coup. Un courant s’établit entre nous, et je connus qu’il était raide de terreur. Je compris que la terreur l’avait paralysé, terreur de quelque chose qui se passait en lui- même. Peut-être que, en lui, un vaisseau se rompait ; peut-être qu’un poison, longtemps redouté, en ce moment précis envahissait le ventricule de son cœur; peut-être un grand abcès éclatait-il dans son cerveau, comme un soleil qui lui changeait l’aspect du monde. Avec un indicible effort, je me forçai de regarder de son côté : car j’espérais encore que tout cela était imaginaire. Mais alors je bondis de dessus ma chaise, et me précipitai au dehors ; car je ne m’étais pas trompé. Il était assis là, dans un épais manteau noir, et son visage convulsé, tout gris, enfonçait dans un cache-nez de laine. Sa bouche était pesamment close ; quant à ses yeux il n’était pas possible de dire s’ils y voyaient encore: des lunettes aux verres fumés et embués les cachaient et tremblaient un peu. Ses narines étaient distendues, et les grands cheveux sur ses tempes vidées se fanaient comme sous l’effet d’une trop grande chaleur. Ses oreilles étaient longues, jaunes, jetant de grandes ombres derrière elles. Oui, il savait qu’en ce moment il s’éloignait de tout ; pas seulement des hommes. Un instant encore, et tout va perdre son sens, et cette table, et cette tasse, et cette chaise à laquelle il se cramponne, tout le quotidien et le proche va devenir incompréhensible, étranger, et clos. Ainsi il était là, il attendait que ce fût consommé. Et ne se défendait plus.

Et moi je me débats encore. Je me débats, quoique je sache bien que déjà mon cœur est arraché, et que si même mes bourreaux maintenant me tenaient quitte, je ne pourrais tout de même plus vivre. Je me dis : il n’est rien arrivé, et pourtant je n’ai pu comprendre cet homme que parce que, en moi aussi, quelque chose arrive qui commence à m’éloigner et à me séparer de tout. Combien toujours me fut horrible d’entendre dire d’un mourant : il ne reconnaît déjà plus personne. Alors je me représente un solitaire visage qui se soulève de dessus les coussins, qui cherche n’importe quoi de connu, n’importe quoi où son regard puisse reprendre connaissance, et qui ne trouve rien. Si mon angoisse n’était si grande, je me consolerais en me persuadant qu’il n’est pas impossible de voir tout d’un œil différent, et néanmoins de vivre ; mais j’ai peur, une peur indicible, de cette modification. Je ne suis seulement pas encore familiarisé avec ce monde, qui me parait bon. Que ferais-je dans un autre ? Je voudrais tant demeurer parmi les significations qui me sont devenues chères! et si pourtant quelque chose doit être changé, puissé-je du moins vivre parmi les chiens, dont le monde est parent du nôtre.

Durant quelques moments encore je vais pouvoir conter tout ceci et le dire. Mais le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d’écrire, elle tracera des mots que je n’aurai pas consentis. Le temps de l’autre explication va venir, où chaque signification se défera comme un nuage et s’écoulera comme de l’eau. Malgré ma peur je suis pourtant pareil à quelqu’un qui se tient devant de grandes choses ; et je me souviens qu’autrefois j’avais souvent éprouvé je ne sais quoi d’analogue avant de commencer à écrire. Mais cette fois-ci, je serai écrit. Je suis l’impression qui va se recomposer en une autre. Il ne s’en faudrait plus que de très peu, et je pourrais, ah ! tout comprendre, acquiescer à tout. Un pas de plus et ma profonde misère serait félicité. Mais ce pas, je ne puis le faire ; je suis tombé et ne puis plus me relever ; parce que je suis brisé. Jusqu’ici j’ai cru que je pourrais voir venir un secours. Voici devant moi, de ma propre écriture, ce qui fut ma prière de chaque soir. Des livres où je l’avais lu j’ai transcrit cela pour l’approcher de moi, pour qu’en l’écrivant il me parût que cela jaillissait de moi-même. Et maintenant je veux le copier encore une fois, ici, devant ma table, à genoux, je veux l’écrire, car ainsi j’en ai pour plus longtemps qu’à le lire, chaque mot prenne de la durée et ait le temps de retentir.

" Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous. Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise.

" Je suis pour eux un objet de risée…

Ils ruinent mon sentier^ et pour augmenter mon affliction ils n’ont besoin du secours de personne…

Maintenant mon âme se fond en moi…

La nuit me perce l’os et le mal qui m’attaque ne prend pas le temps de dormir.

Par la violence de ma douleur, mon manteau perd sa forme et se colle à mon corps m’enserrant comme une tunique…

Les jours de la calamité m’ont surpris…

Ma harpe n’est plus qu’un instrument de deuil ; ma flûte n’est plus qu’un sanglot.

Rainer Maria Rilke (trad. ANDRÉ GIDE). (^■(Jh CiA f' LÉVY

��Le voyageur arriva dans la Capitale de l'Ouest par l'express du soir. Le soleil sombrait dans la buée comme un œil poché et sanglant qui se ferme. Il avait fait très chaud dans la journée. Le grand wagon sentait le char- bon, la sueur, le tabac et le jus d'orange. Comme il y avait un fort contingent d'espagnols dans le train, l'odeur douce de la sueur humaine traînait sur le reste.

Cela sentait aussi le vin rouge — avant et après. Un éclaboussement en éventail coagulait la poussière sur une des longues glaces, en traînées non douteuses.

L'express pénétra, freins bloqués, sous le hall de la gare. Un frisson de glacière parcourut le wagon qui tan- guait doucement en glissant.

Le voyageur descendit, les narines noires, en rêvant d'un appareil à douches bien nickelé et d'un café froid. Le hourvari d'une course de vingt-huit heures au long de laquelle il avait pris les plaines du midi en brochette, de Marseille à Bordeaux, se démenait au fond de ses oreilles.

Il faisait le midi depuis vingt ans. Il en avait eu assez. Il était allé trouver le patron et lui avait dit :

— " Je m'ennuie. Donnez-moi l'Ouest. '* L'autre avait fermé un œil :

— "On n'est pas idiot à ce point là.

— " Monsieur...

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— " Cinq louis par mois et un du cent sur la vente en plus, mais vous garderez le Midi.

— " Monsieur...

— " Quand on a chauflFé son lit on ne se relève pas. Vous garderez le midi. "

Voilà comment il avait plaqué le patron, vingt ans de voyage pour le même article et pour la même maison, un chiffi-e d'affaires, une sitviation dans la boîte et une clien- tèle qui l'appelait Valentin.

C'était une bêtise. Mais le tempérament ne se com- mande pas. Vingt ans de cuisine à l'huile, d'ail, d'accent, de filles brunes, de tutoiement, de vent, et de soleil, — quand il remontait une fois par an dans le Nord, qu'il retrouvait la pluie et les bestiaux dans les herbages, il appuyait le front sur la vitre du compartiment et il soupi- rait. Il était né à Alençon. On ne se refait pas.

On lui avait dit : " l'Ouest est bon pour les cycles. (Il voyageait depuis vingt ans pour la bonneterie). Belles routes, de l'argent et du monde qui ne sait pas travailler. Il y a une clientèle à se faire. "

Et puis on lui avait parlé des petites villes mortes et vieilles où il pleut beaucoup, où on cause peu, où chacun vit dans sa maison.

Tout de suite en sortant de la gare, l'endroit lui avait plu. C'était bien l'Ouest. Les gens se quittaient sans rien se dire et marchaient mal. Les hommes étaient grands avec de longues têtes ; les femmes étaient pâles ou grises, avec des bonnets blancs sur des cheveux gras ; ils chan- taient en mangeant les voyelles à la fin des mots. Cela lui faisait battre le cœur. Il pensait à Alençon.

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Un vieux tramway électrique des premiers temps de la dynamo attendait pour monter, parce que la ville était en l'air. On n'en aurait pas voulu à Bornéo. Cela sanglotait, reniflait, pannait à toutes les aiguilles et se remettait en marche avec des petits bonds de poney mal dressé. L'ar- chet s'échappa deux fois en route. Les gens ne s'étonnaient pas. Ils regardaient leur tramway comme une sorte d'an- tiquité supplémentaire introduite dans leur ville ; sans doute, après s'être bien assurés que cette innovation ne tranchait par nul confort sur leurs habitudes, ils l'avaient tolérée avec indifférence. Tout le monde causait avec le wattmann, et les portes n'avaient plus de loquets.

Il avait à visiter trois clients dans la " Capitale " avant de commencer la tournée minutieuse des chef-lieux de canton : Chartier, Couillault, Lévy. Il se répétait les deux premiers noms sur la plate-forme du tramway, en tâchant de conserver son équilibre — à cause des petits bonds.

Ces noms tintaient gris et doux, voilés comme tout l'Ouest. Il se sentait de bonne humeur de n'avoir plus affaire avec des Cahuzac, des Cadillac, des Vitalis, des Marchetti.

Il y avait bien Lévy. Mais un Juif de plus ou de moins ne le gênait pas. Il en avait tant vu, des Manuel, des Rodrigues, des Gomès. Un Juif, ^a ne s'aime pas, mais^a ne cesse de payer que si ça dépose son bilan. Ça fait un bon client. Le nez busqué aux ailes olivâtres ni les cheveux plats et bleus n'y font rien. Et comme ils se tiennent tous, il y a peu de faillites chez eux. Alors Lévy. . .

Après avoir bien sangloté en attaquant les courbes des rues défoncées, le gros tramway expira dans un râle en

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rejetant sa cargaison sur une place. Une immensité et une poussière de désert, comme il y en a dans toutes les cités de l'Ouest, avec un grand hôtel de ville dans le fond et des maisons sordides autour.

Au travers d'un nuage acre, le peuple traîne, en tour- nant. C'est le manège des fins de journée. Jusqu'à cinq heures, le désert rôtit nu sous le soleil. Le premier coup de cinq fait éclater en nasillements éperdus les clairons des casernes, et, là-bas, sur les autres collines, les trom- pettes de cavalerie. Un quart d'heure plus tard, la troupe déboule lentement par les rues, en colonnes inégales, les pouces dans le ceinturon.

Les régiments de l'Ouest sont mal vêtus. Les capitaines d'habillement doivent économiser sur le drap de troupe car les pantalons ne joignent pas le godillot. Les cols béent autour des cravates roulées en ficelle par la sueur. Mais les officiers de l'Ouest ont tout l'après-midi à eux pour boire l'apéritif à la terrasse des cafés.

A sept heures c'est un tournoiement grouillant. Le voyageur du dining-car qui lève le nez au démarrage et jette un coup d'oeil sur les bas quartiers, ne se doute pas que cinq mille hommes, civils et militaires, manœuvrent ainsi, en plein cœur de la cité, tous les soirs que Dieu fait, sur deux hectares de poussière ou de boue, pour le plus grand bénéfice du commerce local.

Mais au coup de huit tout est redevenu désert et éten- de». Un nuage de poudre chaude embue encore les becs Auer municipaux. Chacun est chez soi. C'est l'heure où, s'il n'a pas trouvé une table amie sous une petite suspen- sion de cuivre jaune, l'angoisse de l'isolement s'abat sur l'Etranger. L'Ouest sait vous faire comprendre qu'il n'est

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pas bon de quitter sa demeure pour se lancer dans les aventures — et il n'a pas son pareil pour vous retirer le goût de vivre.

Mais il ne sait pas que la poussière, la puanteur et la saleté ont cessé, depuis quelques années, de faire partie intégrante de la civilisation. Il ne sent pas son odeur et persiste à se réputer le plus grand peuple de la terre — dans une auge.

Le Voyageur et son petit sac couvert de toile grise flottèrent un instant à la surface de la foule, puis, orientés, disparurent.

Moins d'une demi-heure après, l'homme sortit seul de l'hôtel des Trois Rois, les narines propres, et se mit en quête d'un refuge contre l'Angoisse. Ce n'est pas impu- nément qu'on a passé vingt ans, à raison de dix mois sur douze, à traverser les lieux où les autres ont leurs foyers. Cela se reconnait à de terribles crises qui s'abattent sur les plus résolus dans le désespoir d'une vie manquée, et l'horreur incoercible de la solitude où le Métier les confine. Les capitaines au long cours et les employés des Wagons- lits prévoient, paraît-il, à certains signes, que le mal approche. Ils ont alors différentes manières de lutter. Quand par un temps de pluie battante, vous verrez le contrôleur de votre sleeping assis sur son tabouret, les mains entre les genoux, les yeux sur les tampons du wagon d'à côté, et que vous entendrez une petite chanson du genre de : " broum broum ph ph rrl, " comme le bruissement d'un gros hyménoptère enfermé dans une boîte à réglisse — vous saurez que cet homme assis là, est en train de penser à sa femme, à son carré de jardin,

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à sa canne à pêche, à des nuits pleines, et désire le silence d'un coin de campagne qui ne défilerait pas.

C'est pourquoi Couillault, en blouse et les mains sales, vit tout à coup une grande barbe noire et deux yeux bruns très doux qui se penchaient sur lui tandis qu'il collait une rondelle Michelin sur la déchirure d'un clou à ferrer.

— " Monsieur Couillault, je pense ? "

Les deux yeux brillaient d'un éclat engageant.

— " Faitement, "

fit l'homme de l'Ouest en promenant sur la sueur de son nez ses doigts gluants de dissolution.

— " Valentin Loubatié de la maison Bertin et C", cycles et accessoires. "

La barbe noire se découvrit poliment.

— " Hon. "

L'homme de l'Ouest est méfiant.

— " Je me proposais de venir vous faire mes ofires de service demain dans la matinée...

— " Mais comme je vous ai vu sur le pas de votre

porte... « 

— " Je me suis dit : nous allons faire connaissance tout de suite...

« 

— "A quelle heure puis je être certain de vous trouver demain ? "

L'Homme de l'Ouest, dès qu'il est assuré que vous n avez droit ni pouvoir d'aucune sorte sur lui, aime à faire sentir que vous n'êtes pas grand chose à ses yeux. Monsieur

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Couillault revint à sa déchirure. Il intercala des temps.

— " Hon ! — ça dépend. — je sors des fois. — on ne peut pas dire. — "

Le Voyageur se redressa et remit son chapeau en par- courant d'un regard indéfinissable le dos bleu de l'homme, de la nuque aux fesses. Il regarda la grosse horloge de l'Hôtel de Ville qui se hâtait sur sept heures et la place qui se vidait insensiblement, comme si la foule avait fui par une infinité de conduits capillaires. Il pensa tout à coup avec précision que le Midi avait du bon.

Alors il pivota très doucement sur les talons et s'éloigna, avec une nuance de désespoir dans les épaules. Mais comme la brute restait un client, il prononça, le plus indistinctement qu'il put :

— " Bonsoir, Monsieur.

— "...Soir !"

grogna l'Homme de l'Ouest un bon moment plus tard en s'absorbant dans le gros intestin reprisé du pneu qu'il faisait couler entre ses deux mains.

C'est un grand abus de croire que toute couleur aille à tout commerce. Autrefois chaque chose était dans l'ordre. L'usage réservait à chaque corps de métier une teinte bien connue ; la spécialité se lisait au badigeon des devantures, et tout n'en marchait que mieux. Les cafés étaient peints en noir, les débits en brun, les laiteries en blanc.

Aujourd'hui le bon marché des couleurs d'aniline a fait tomber le prix des teintes claires, d'une fadeur dégoûtante, qui rongent le bois, et prennent en vieillissant des airs pisseux. La règle est devenue la proie de la fantaisie, et tout n'est plus que désordre et confusion.

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Le Voyageur s'arrêta devant un bleu pâle de sucrerie bon marché. Des timbres de nickel éblouissant reposaient sur un lit de peluche rouge entre des flacons d'huile et les anneaux enroulés d'une chaîne mate. La vitre de la porte lui révéla, dans rarrière-boutique, un spectacle devant lequel son foie de Hollandais Volant tressaillit.

Autour d'une table ronde cinq personnes assises offi- ciaient en inclinant la tête devant les flancs d'une grosse soupière fumante. Cinq colonnes de vapeur plus minces marquaient les ciboires régulièrement espacés où reposait la nourriture du soir. Le soleil se couchait, par-delà l'arrière-boutique, sur un petit jardin vert et or, bien ratissé. La vapeur du potage prenait le ruissellement du couchant et l'emportait, en s'élevant, vers l'ombre du plafond. La famille Chartier se mettait à table. Le Voyageiu-, ébloui par le soleil, se perdait, immobile, dans cette vision de calme paradisiaque. — " Alfred, regarde donc celui-là ! " dit une voix aigre.

Un homme mal rasé, en bras de chemise, la serviette au cou, se leva de table en faisant grincer les quatre pieds de sa chaise et s'en vint, la bouche pleine, d'un pas pesant. Sans un regard au Voyageur, il claqua la porte entrebâillée et poussa un loquet intérieur. Puis il s'en retourna en roulant sur ses mollets. Sa silhouette cachait et démasquait alternativement le soleil. Monsieur Chartier venait de faire acte de bon père de famille, ce qui est inscrit au premier chapitre des vertus bourgeoises. Le Voyageur s'en fut.

Au bout de la rue, la place apparaissait à moitié vide.

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Des groupes congestionnés, les pantalons bordés d'un large galon de poussière blanche, dépassaient le Voyageur. Un tapage éclatant de discussion les enveloppait. Mais les mots n'avaient pas de sens pour lui. Il regardait autour de soi et sentait le poids de ses paupières ; il sentait aussi sa solitude.

La deuxième rue à gauche, lui avait-on dit. Par une dernière répugnance, il inventa différents prétextes pour traîner.

Assurément il était bien dégagé des préjugés imbéciles. Les bêtises de la Lihre Parole ne prenaient plus sur lui. On ne roule pas vingt ans sa bosse sans... et il en avait connu de fort bien, un Chimène, de Cerbère, entre autres, un grand vieillard osseux qui faisait tenir trois billes de billard dans sa main, et qui centralisait toutes les affaires de contrebande de la région ; un homme qui n'avait jamais fait tort d'une demi-piècette à âme qui vive, sinon à l'Etat espagnol ; mais celui-là, il prenait une joie âpre à le dépouiller ; une revanche de quinze siècles passait dans les éclats de sa voix décharnée, quand il déclarait, avec son accent catalan, coriace et velouté comme une pêche verte : '* Douze milliongs que je lui ai repris, à cette couenne de majesté catholique, douze milliongs en douze angs, ung petit par ang ! "

Mais de là à s'en aller mendier, ou tout comme, une place à la table d'un youpin — on a beau être un esprit fort, il y a de vieux levains de suspicions qu'on n'empêche pas de remonter. Il respirait par avance des odeurs mal définies qui lui levaient l'âme. Sait-on quelle cuisine étrange de Galicie ou d'Alsace il allait trouver ?

Il y fut avant de s'être décidé à s'y rendre. Il vit au

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loin les lettres jaunes de la boutique : " A. Lévy, cycles." Il se retourna. La nuit venait décidément.

Il entrevit la salle à manger de l'hôtel, un long corridor sous un plafond écrasé, en contre-bas de la rue, sa table étroite dont le milieu s'ornait d'un chauffè-plat de métal blanc livré à une invasion de fleurs artificielles, son vieux lustre piqué des mouches et maladroitement transformé à l'électricité, le souffle aigre et nauséeux du Maggi qui entrerait par la porte de l'office.

Il y aurait aussi le grand voyageur chauve qui mélange le vin rouge au potage, et se vide directement le fond de l'assiette dans la bouche et dans la barbe. Il y aurait le petit voyageur qui aspire les vermicelles à la tire en reni- flant ; le gros voyageur apoplectique qui lève le coude en épongeant la sauce maître-d'hôtel avec une mie de pain et multiplie sans résultat des saluts maçonniques ; le décharné à la peau terreuse, qui vante les dernières récoltes d'Anjou en buvant un lait chaud ; le vieux qui a le rhume des foins et dont la jaquette s'illustre de roupies sèches ; le grison qui parle de feire sauter la société, mais double ses bénéfices annuels en extorquant aux Compagnies de chemins de fer des indemnités indues ; le beau blond au teint rose qui a du succès près des dames, sait son Chaix par cœur et écrase le socialisme entre le pouce et l'index en croquant des mendiants et en montrant ses bagues ; celui qui cause trop haut, celui qui cause dans ses joues, celui qui débarque, fourbu, aphone et l'estomac tourné, après une journée de palabres et de verres vidés sur les tables poisseuses ; et celui qui part par le train pour une nuit de cahots sur les banquettes des troisièmes et d'atten- tes interminables aux bifurcations perdues.

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Et il se dit — ce qui n'était assurément d'aucune utilité — qu'à cette même heure, et sur tous les points du territoire, une ou deux tables d'hôte collectionnaient de même les différentes variétés illustrées de sa propre misère et du Métier.

Si, à dix sept ans, vous avez jamais eu la velléité d'entrer dans un mauvais lieu, et si vous avez jamais croisé d'un air inofFensif, pendant une demi-heure, sur un trottoir, devant une porte qu'on guette à la dérobée, vous connaî- trez pleinement les sentiments du Voyageur quand il aborda la pente de la rue. Un petit homme gros, sans cou, en veston d'alpaga gris, mettait les volets de sa bou- tique. Le Voyageur constata que ses gestes étaient nerveux. Des gens en passant le bousculaient. On pouvait croire sans trop de peine qu'ils y apportaient de l'affectation. Qu'ils y trouvaient même du plaisir.

Le Voyageur fut sur lui avant d'y avoir songé. La déclivité de la rue était forte. Quand il s'en rendit compte, il tenait déjà dans sa main son melon poussiéreux, et commençait d'une voix sucrée :

— " Monsieur Lévy, je suppose ? "

Le petit homme se retourna effrayé, un volet de bois serré dans les bras ; il ne vit qu'une barbe noire et deux yeux bruns pleins de douceur et de tristesse qui le regar- daient.

— "Ha ! Monsieur ! — Qu'y a-t-il pour votre service ?

— " Valentin Loubatié, de la maison Bertin et C, cycles et accessoires.

— " Ha I Ha ! vraiment ? Enchanté, croyez bien. "

Il avait la tête ronde et des sourcils roux ; ses petits

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cheveux clairs frisaient sur un front massif et étroit ; les lèvres charnues découvraient la honte des dents gâtées ; la peau était dure et tachée de son, les yeux globuleux, vairons ; les narines épaisses s'inséraient à mi-chemin des pommettes, comme des amarres sur lesquelles le nez gras aurait tiré. Les oreilles se décollaient largement du crâne ; l'humidité de la peau glissait partout des petites larmes de sueur en boules.

Il devait être très pauvre. Cela se voyait tout de suite au col ramolli sur sa cravate de bazar, à l'alpaga diflForme du veston, et aux brodequins ronds. Le ventre tirait svu- les boutonnières du gilet ; on apercevait la flanelle bleuâtre de la chemise par les fentes. Et il devait être très bon. Ses yeux vairons, dans leur cercle de paupières rouges presque dénuées de cils, avaient un air craintif. On ne pouvait s'empêcher d'en éprouver de l'irritation; on leur en voulait d'être si humbles ; et cela incitait à la brus- querie.

— " Je me proposais de venir vous faire mes ofifres de service demain dans la matinée. "

— " Oui, oui ! "

souffla le petit homme sans cou, en ruisselant d'émotion. Le Voyageur se sentit sourire.

— " Comme je vous ai vu sur le pas de votre porte...

— " Oui, je fermais. "

A ce moment une bande de deux filles et de trois garçons, dont un étudiant au béret de velours, descendit la rue en chantant. Ils tenaient la largeur du trottoir et la moitié de la chaussée. L'étudiant arriva en plein travers de Lévy et de son volet. On entendit un bruit sec, puis de gros éclats de rire. Jeté contre la devanture de sa bou-

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tique, le petit marchand s'était écrasé les bras à demi. Il recula, les yeux lourds, et posa hâtivement son dernier volet avec des gestes maladroits. Ses mains étaient tumé- fiées et violettes. Il balbutia comme pour s'excuser de tenir de la place sur ce trottoir et dans ce monde.

— " Vous voyez, je ferme. "

Le Voyageur contemplait avec stupeur le petit mar- chand et la bande qui s'éloignait au bas de la pente en gueulant : " Mort aux Juifs ! "

— " Les brutes ! " fit-il de tout son cœur.

— " Ils sont jeunes, "

dit précipitamment le petit marchand. Le Voyageur se tourna vers lui.

— "A quelle heure puis-je être certain de vous trou- ver demain ? "

conclut-il non sans un certain dégoût. La barre était ajustée, le cadenas clos. Lévy leva ses gros yeux vers lui et, très simplement :

— " Vous n'avez pas dîné, sans doute ?

— " Non — c'est à dire — je retournais précisément —

— " Vous ne voulez pas dîner à la maison ? "

reprit le petit marchand avec de la timidité et de la résignation navrée.

— " C'est que — on m'attend. " —

Le Voyageur tira ce mensonge de son gosier avec effraction. Ils restèrent un instant à se regarder, gênés.

Trouvant son niveau trop bas, Lévy était monté sur la marche du seuil ; il se dandinait en faisant craquer ses phalanges humides décorées d'épaisses touffes de poils rouges. Il se tourna vers l'ombre de la boutique, et appela d'une voix de gorge, épaisse.

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— " Noémie ! Insiste donc pour que Monsieur, qui est voyageur pour la maison Bertin, reste dîner avec nous ! **

Une voix de femme, richement timbrée, répondit :

— " Monsieur, vous ne voulez pas partager notre dîner ? On peut. C'est sans façon ; et puisque Lévy vous le demande... "

Un crépitement de cuisine monta. Au loin des clameurs éclatèrent. Elles retentissaient dans le vide de la rue avec une sauvagerie forcenée. La face du petit marchand devint grise.

— "A moins que... "

Sans trop savoir comment, le Voyageur se trouva dans la salle à manger du Juif ; il entendit le bruit d'une grosse chaîne de sûreté qu'on fermait derrière lui. Un instant après, Lévy le rejoignait, triste, mais souriant et toujours craintif.

La table était ronde, comme chez Pautre. Toutefois les volets pleins étaient clos, et tout se taisait, sauf un chuchotement de voix qui venait de la cuisine à côté. Dans la suspension en faux bronze, de l'espèce louée au mois par les Compagnies, le gaz dormait en veilleuse avec des saccades. Lévy se souleva sur la plante des pieds vers le robinet, son ventre se hissa le long de la table, puis déborda dessus. La lumière verte du bec Auer se répandit tout à coup dans le globe de porcelaine rose et de là inonda la pièce avec un sifflement étouffé.

Le Voyageur s'aperçut alors qu'il n'y avait pas de nappe mais une toile cirée écaillée à carreaux rouges et blancs. Il fut très surpris de voir neuf couverts dressés autour d'une si petite table. Puis il sentit des yeux immo-

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biles qui le regardaient quelque part fixement. Il hésita, chercha, se retourna ; deux enfants assis sans bouger au fond de la pièce le contemplaient ; les regards humides scintillaient dans l'ombre. Ce n'est pas une mince entre- prise que de supporter sans perdre contenance l'attention obstinée d'un enfant. A plus forte raison de deux. Le Voyageur en but à ces curiosités pleines de gravité, se démena pour y échapper.

— " Vraiment, je suis confus, mon cher Monsieur Lévy, je n'aurais pas dû... "

Le petit homme gras fit un geste si mesuré et si noble de la main que le Voyageur s'arrêta court. Il n'avait pas prévu que ce Juif pût bouger sans se couvrir de ridicule. Mais le Juif était chez, luiy hôte, prêtre et maître de maison, et non plus dans la rue où toutes les aventures menacent l'homme et la marchandise. Et quand on y réfléchit, cela suffit à faire une différence.

— " Les charmants enfants ! "

dit le Voyageur, dans la basse intention de se faire agréer par les quatre yeux noirs.

— " David, Julie, un garçon et une fille, " répondit l'homme en les regardant. L'orgueil engraissait

le ton de sa voix. Mais il s'abstint de les déranger ; ils ne sourcillèrent pas plus que s'il ne s'était pas agi d'eux.

Alors brusquement il se passa quelque chose d'inattendu et d'affreux. Un sourd piétinement de frelons en colère montait depuis quelques instants dans la rue. Sur un signal, il se déchaîna tout à coup en vociférations. Les volets résonnèrent lourdement. Des injures ignobles sifflèrent. Des coups de cannes fouettèrent les barreaux du soupirail.

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Un tumulte de foule furieuse battit la petite boutique. Une masse lourde frappait à coups réguliers la porte dont le bois craquait.

— " Salauds ! Salauds ! A mort les Youpins ! A mort les Youtres ! Salauds ! Les cochons ! les traîtres ! vendus ! Mort auix Juifs ! Mort aux Juifs ! On aura les tripes du Lévy et le cul de sa salope de putain ! Youpins ! Salauds ! Prussiens ! A l'eau les mômes ! graine de vendus ! graine de Youpins ! C'est leurs tripes qu'il nous faut... faut... faut...!" —

Puis, sans transition, la Marseillaise antijuive éclata. Le bruit était enflé et profond ; il disait la grandeur de la foule qui était là devant. La petite boutique résonnait comme l'intérieur d'une caisse à tambour sur laquelle un enragé aurait battu la charge. Des coups plus secs, des sifflements stridents et le choc grêle des cannes contre les ferrures des volets tranchaient sur le grondement massif de l'émeute. Mais sans arrêt, battant les deux secondes, la masse lourde tombait sur le bois de la porte qu'elle broyait peu à peu.

Le Voyageur avait mis la main à sa poche-revolver ; le sang lui battait dans les yeux ; il regarda d'un air hébété autour de lui en retenant son souffle.

La salle à manger s'était remplie de visage pâles ; à la porte de la cuisine une femme de petite taille au nez maigre et aux yeux ardents écoutait fixement. Derrière elle, une figure épaisse et deux gros yeux ternes d'homme suaient l'angoisse sous la crépelure d'une tignasse laineuse. Un vieillard était tombé sur une chaise, la lumière du gaz se reflétait sur son front élevé ; ses mains maigres pas- saient en tremblant dans de grands cheveux blancs. Un

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long albinos voûté clignait des yeux en se rongeant les ongles, et ses épaules remontaient avec des secousses nerveuses. Une voix de vieille arriva :

— " Min gott ! min gott ! "

puis continua en un jargon incompréhensible, sur un ton de colère pleurarde.

Le Voyageur vit cela, et se sentit au milieu d'un autre peuple, par d'autres temps, plongé dans des mœurs étran- gères. Il éprouva ce vertige anormal et cette horreur sans racine qui sont nos sauvegardes au long des pires cauche- mars ; il reconquit assez de lucidité pour se demander ce qu'il faisait parmi ces gens-là.

Puis un tintement cristallin et grelottant heurta son ouïe. Il eut la notion d'un objet pondérable qui traversait l'air à un doigt de son front, tombait sur la table, brisait net le dessous de plat et s'en allait mourir sur le plancher.

Ce fut le réveil. Il se redressa brusquement.

— " Mais, nom de Dieu, ces animaux là vont nous tuer ! Qu'est ce qu'ils ont donc contre vous ? "

Lévy se tenait appuyé sur le dormant de la porte qui menait à la petite boutique. Il supputait la force de résistance des volets sur qui le bélier retombait toutes les deux secondes : boum, boum. Ses lèvres avaient tourné au vert. Il murmura:

— " C'est le suicide du colonel Henry, cette nuit, au Mont-Valérien. Vous ne savez donc pas ? "

Le voyageur n'avait pas lu de journal. Il ne connais- sait de l'Affaire que ce qu'on en racontait à table d'hôte ou dans les couloirs d'express. Il n'y attachait pas grande importance.

— " Ce n'est pas une raison pour nous assassiner. Qu'est ce qu'ils ont cassé ? "

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D'une ébauche de geste, Lévj montra le petit carreau brisé d'une imposte que le volet de la porte d'entrée ne couvrait pas.

Mais un changement manifeste s'était fait dans le bruit de la foule. Un demi-silence où se percevaient des chu- chotements particuliers et des rires, mais où la basse grondante du rassemblement subsistait pour signifier qu'ils restaient tous là.

— " Qu'est-ce qu'ils machinent maintenant ? Ce sont donc des sauvages chez vous !

— " Et ailleurs ? "

souffla le petit marchand avec une inexprimable amer- tume. Le voyageur comprit quelque chose. A vrai dire il commença à le comprendre de chaque côté de la colonne vertébrale où un froid lui courut. Et il se tourna vers le Juif comme s'il ne l'avait pas encore vu. Avec une sorte d'antipathie respectueuse.

Mais il n'eut pas le loisir de se livrer à des réflexions d'ordre historico-ethniques. Une épouvante passa subite- ment sur les visages qui remplissaient la pièce. Et cela le fit pivoter sur place aussi rapidement qu'il est donné à un être humain de le faire.

Le demi-silence de la foule s'était épaissi. En haut de la porte d'entrée, par l'imposte brisée, une face ignoble de voyou s'élevait avec précaution. Sans doute grimpé à califourchon sur une courte-échelle de deux camarades superposés, il se hissait en prenant son temps. On vit d'abord, dans la pénombre, sa casquette de cycliste, puis des cheveux en désordre, puis une paire de petits yeux méfiants, puis d'un coup toute la figure et les épaules. La bouche ricanait nerveusement.

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Il cligna des yeux pour distinguer quelque chose à travers la nuit de la boutique. La porte de la salle à man- ger devait se découper là-dedans comme un rectangle lumineux.

Le voyou regarda, avec circonspection. Puis il éclata de rire.

— " Ho ! les cochons sont au fond, dans leur turne ! Il n'y a qu'à y foutre le feu. On les aura comme on vou- dra ! "

La voix retentissait dans la pièce même, étrangement proche. Le regard du drôle s'alluma sur un guidon de bicyclette qui mettait un reflet de nickel dans le maga- sin. Il reprit avec fureur :

— r " Faut y foutre le feu ! On aura les Youpins et les machines qu'ils ont volées ! "

Les vociférations se levèrent derechef en rafale.

— " Faut y foutre le feu ! Faut faire griller les tripes aux Youtres ! On reprendra les machines. "

Le visage du voyou dansa devant l'imposte. Son échelle vivante devait bouger. Il hurla :

— " Gare donc, là-dessous, hé, tas de merdeux !

Il perdit l'équilibre, se raccrocha machinalement aux restes de vitre qui tenaient après le cadre, se coupa, poussa un juron et disparut, à la façon d'un polichinelle de guignol.

Lévy se tourna vers sa femme.

— " C'est le garçon de chez Chartier. Tu as vu ? " Et il sourit faiblement.

Les coups de cannes, les sifflets à roulettes, le bélier,

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les pierres reprirent. Mais des lueurs d'une espèce nou- velle dansèrent dans le trou de l'imposte. Les gens de la petite salle se regardaient en blêmissant. Ce devait être les journaux qu'on enflammait.

— " Ah ça, est-ce que j'ai ma tête à moi ? mais c'est qu'ils vont le faire comme ils le disent ! "

s'écria le Voyageur. Il dévisagea successivement chacun de ces pauvres diables. Il reconnut la terreur, la haine, l'an- goisse poussée jusqu'à l'agonie, — pas un signe de révolte.

Alors il fut secoué par un mépris sans borne, et posa sur la table d'un air provoquant son revolver, un petit Browning bronzé de dix-neuf quatre-vingt quinze dont il ne s'était jamais servi.

La vieille femme, dans la cuisine, éclatait en cris stri- dents. L'homme de haute taille, à la barbe noire correcte, aux yeux bruns et à la peau nette se sentit vraiment d'une race supérieure. Le mot d*aryen lui revint. Il ne savait pas ce que ça voulait dire. Mais il comprenait qu'il ne voulait pas mourir et que ces gens-là se laisseraient égorger comme des moutons.

— "Je suis un aryen, entendez-vous ? un aryen ! voici mon revolver. Faites-la taire. Le premier qui entre je l'abats. "

Des vieux souvenirs de romans militaires agitaient sa natiu^e pacifique. Il avait pris le ton du commandement.

Une seconde figure éclairée par en bas de reflets cui- vrés et dansants montait devant l'imposte. Une figure de séminariste singulièrement excité. Il était clair qu'il se préparait à jeter les journaux enflammés dans la boutique.

D'une voix brève — son ancienne voix de sergent de réserve — le Voyageur ordonna :

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— " Ouvrez les robinets. Remplissez les brocs. Moi je vais là. "

Il prit son revolver et pénétra dans la boutique. La chose se passa vite et avec une grande simplicité. On entendit une voix grave dans la nuit :

— " Le premier qui entre, le premier qui lance quoi que ce soit par cette ouverture, je lui envoie une balle dans la tête. Je ne suis pas un Juif, mais je ne tiens pas à crever ici comme un chien. "

Le séminariste dégringola avec célérité d'une position par trop exposée. Il y eut un remous dans la foule. Alors le Voyageur fut visité par une inspiration. Il s'ap- procha de la porte et en mania le loquet intérieurement.

Puis à haute et intelligible voix :

— " Les gendarmes, avec moi ! Prenez garde aux vélos. "

Le bruit du loqueteau et la résonnance très timbrée de cette voix produisirent une impression prodigieuse. Quel- ques galops de semelles sonnèrent, en s'éloignant, sur la chaussée. Ce fut le signal de la débandade. Une voix prudente cria :

— " Vive l'armée ! vivent les gendarmes ! "

La foule reprit avec d'autant plus de coeur qu'elle était envahie par la venette. Un malin, qui était peut- être un policier, saisit la situation au bond et ajouta :

  • ' A la Caserne ! Allons saluer les petits soldats ! "

Ce fut la vanne levée qui vide un étang. La masse s'ébranla. On en perçut la longue houle contre les volets de la boutique, derrière quinze millimètres de bois. Le grondement des conversations pacifiques se mêlait à la vibration clapotante des pieds sur le sol. On ne pensait

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plus à Lévy. Les gens étaient fort contents de s'en tirer honorablement, avant les derniers excès. Un ou deux cris de

— " Mort aux juifs ! "

sauvèrent, sans écho, l'honneur de la retraite. Le Voyageur s'usait le pouce à lever et à abattre le cran de sûreté de son petit Browning.

Le sentiment d'une écrasante supériorité engendre la bonhomie. Il rentra dans l'arrière-boutique avec un sourire débonnaire qui découvrait ses dents très blanches au-dessus de sa barbe brune.

— " Pas plus malin que ça, vous voyez. Et maintenant si on dînait ? "

La vieille femme, sur le seuil de la cuisine, contemplait le dégât et le Voyageur à coups d'oeil rapides. Elle mar- mottait. Les autres, les regards caves, lui répondaient par intervalles, avec de brèves syllabes sifflantes. Et tous guettaient à la dérobée, sans admiration, mais avec stupeur, cet étranger qui parlait si haut et si clair. Tant de désinvolture mettait entre eux et lui un espace vide.

Valentin Loubatié se sentait un peu gris. Il ne remar- quait pas. Il prit un couteau à manche de bois noir et battit un rappel sur le bord fendillé de la toile cirée. Lévy toujours appuyé sur le dormant de la porte qui menait à la boutique, faisait craquer d'im air gêné ses phalanges humides aux touffes de poils rouges, et regardait le plan- cher. Il perce\ ait tout ; tous ces contrastes et toutes ces brutalités se résumaient en une soufirance odieuse.

Il y a des ponts qui relient deux continents, enjambant un détroit. Avez-vous jamais pensé à l'ingénieur qui le

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dessina ? C'était peut-être un brave petit " Gâtes- Arts " à deux mille quatre par an, déplacements payés ; ou une bonne tête ronde, tondue à l'allemande, du Polytechnicum de Zurich. Mais il y a des choses qui ne se lisent pas dans le " Résal " et que n'explique pas suffisamment la formule des contreventements, fût-ce à la septième déci- male. C'est la poussée diverse, contradictoire, qu'exercent sur un tablier, une poutre droite, une pile et une culée de pile, les semelles de cuir de l'Europe et les sandales souples de l'Asie.

Et lorsque là-haut le trottinement grêle des unes con- trarie la lourde cadence des autres, sait-on ce qui se passe dans la pensée obtuse du métal ? Il n'y a plus de règle qui tienne. La matière se met à travailler au-delà des formules connues. Et l'ingénieur descend sur la berge du détroit en se prenant le front à deux mains et déclare qu'il ne comprend plus rien à ce qui se passe dans son pont. —

— " J'aurais désiré vous offrir un meilleur potage, " dit enfin le petit marchand, sans regarder le Voyageur.

— " Bast, mon cher Lévy ! "

répondit l'autre en lui frappant sur l'épaule, " si vous appreniez à vous servir des petits Browning et à faire un peu d'épaté, tous ces gens qui étaient là seraient les premiers à vous saluer très bas. Vous jouent- ils souvent de ces tours-là ? "

— " Des fois, "

murmura évasivement leboutiquier.il apprenait la honte. Mais la vieille femme au caraco de pilou rougeâtre éclata en plaintes criardes :

— " Touchours comme ça, pas une semaine sans cra- buche et champard, tout le monte qui fient fous insulter

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et fous crache à la ficure. Et le coufernement qui est avec eux, et la bolice qui aite aux chens. " Lévy l'interrompit, avec circonspection :

— " Allez donc en Roumanie et en Russie, Sarah, Monsieur vous le dira, c'est encore pire que par ici. Et puis il faudrait penser à dîner. "

La jeune femme au nez maigre, qui n'avait rien dit, rentra dans la cuisine, en refoulant la vieille. Le Voyageur s'assit, carrément. Et de nouveau il sentit des yeux immobiles qui le regardaient, quelque part, fixement. Il ne pensait plus aux enfants. Mais il savait où les retrou- ver. Il se retourna. Les quatre yeux noirs s'ouvraient toujours à la même place.

— " Hé, les mioches ! On n'a pas eu peur ?

Les mioches ne bougeaient pas. Les yeux ne se baissè- rent pas. Le petit boutiquier soupira.

— " Ils sont habitués. Quand ils vont à l'école on leur jette des pierres, on leur déchire leurs livres et leurs habits. C'est un bien grand malheur pour nous que cette AflFaire !

— " Attendez ! ne les envoyez plus à l'école, ça passera.

— " Il faut qu'ils étudient. Qu'est ce qu'ils feraient dans le monde s'ils n'avaient pas d'instruction, dites ? Avez- vous appris vos leçons, les petits ? "

Un des petits, sans parler, inclina la tête. Lévy se retourna vers le Voyageur.

— " Je ne vous ai pas présenté ces messieurs ? C'est à cause de tout ce tintamarre. — "

Il eut l'air d'hésiter un moment. Puis les taches de son de sa figure virèrent au violet, sa peau ruissela comme une éponge.

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— " Je ne vous ai pas remercié non plus. Vous nous avez tiré d'un . . . vous avez été crâne, tout à fait. Pour un ... un chrétien, c'est bien ... c'est rare, vous savez ? "

Le Voyageur tendit la main en avant avec fatuité. Vraiment ces pauvres gens faisaient peine à voir.

— " Je me suis défendu en même temps que vous. C'est que je tiens à ma peau, moi ! "

Il regarda ses trois autres interlocuteurs avec la suffi- sance d'un juge d'instruction. Précipitamment Lévy les lui nomma.

— Davidowitsch, l'ouvrier fourreur, (c'était le vieil- lard) — Salmon le directeur de CaïfFa (l'albinos) et Mayer, le tailleur de la rue Gambetta.

" C'est tout. Nous ne sommes même pas en nombre pour former une communauté. Nous sommes tous les quatre d'un côté, et la ville de l'autre. Si nous étions dix nous formerions une communauté (les trois silencieux se mirent à murmurer en chantonnant avec désespoir, et en agitant doucement la tête, comme s'ils accompagnaient un office, les lèvres serrées.) Il faut être dix pour former une communauté. Et nous sommes cinq. "

Le Voyageur, poliment, leva les sourcils d'un air d'in- terrogation ; il les recomptait des yeux.

Lévy comprit ; il sourit avec la même tristesse noble qui avait déjà, une première fois, surpris l'étranger.

— " Je sais. Cinq dans la ville, mais quatre ici. L'autre, c'est Weill. (De nouveau les trois silencieux émirent leur bourdonnement nasillard en secouant la tête d'un air de désolation.) Weill, le professeur au lycée. Il ne nous con- naît pas. Il ne nous salue pas. On espérait, quand on a lu sa nomination — un professeur au lycée ! avec nous ! Ah !

�� � monsieur, pire que les autres. Avec le petit qui aura ses treize ans dans dix-huit mois on aurait déjà été six ; avec le fils de Davidowitsch qui fait son service, on aurait été sept. Il n’en aurait plus manqué que trois pour faire la communauté. Mais ce sont toujours les plus distingués parmi les nôtres qui nous abandonnent les premiers. Il n’a rien tant peur que d’être pris pour un des nôtres. " L’albinos dit, d’une voix pâteuse et sourde :

— " Quand on manifeste, il allume une cigarette et passe en souriant. "

Le vieillard leva brusquement la tête. La lumière courut le long de son crâne nu et vint se loger en frémis- sant dans la cavité des yeux. Le regard flamboyait.

— " Mais il se ment à lui-même. Cela se lit à son âme. Il sera puni, et maudit par Dieu. "

Le Voyageur fut réveillé de sa torpeur par l’éclat écorché de cette voix. Elle lui rappelait celle du Juif de Cerbère, mais avec un accent guttural et précipité qui l’emmenait loin d’Espagne.

Mayer ajouta en bredouillant :

— " Il a beau faire, ils le prennent toujours pour ce qu’il est, et ils ne lui parlent pas. "

L’épaisse joie de vivre que le voyageur avait rapportée dans l’arrière-boutique cédait peu à peu devant la persistance de ces plaintes. Il eut envie de secouer cette tristesse morne. On se mettait à table. Il déplia sa serviette d’un geste ample et poussa son assiette de manière à faire tinter son verre :

— " Eh bien, qu’il reste où il est et qu’il y crève. Qu’est-ce que ça peut bien vous ficher d’être six au lieu 88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de sept ? Vous ferez votre communauté un autre jour. Les braillards sont partis et ne pensent plus à vous. Bon sang de sort, vous n'allez pas prendre le deuil pour ces deux douzaines d'ivrognes ? "

Il diminuait le nombre de ses vaincus ; il s'amusa intérieurement de ce sacrifice d'amour propre. Mais ces gens n'étaient que des enfants. Les hommes se trouvaient là-bas, de l'autre côté, quelque part dans le monde. Ici les sentiments normaux n'avaient plus cours. On pouvait se diminuer sans risque. Personne ne le saurait. Il ne put réprimer un sourire en jetant un regard autour de la table. Il ajouta, par condescendance :

— " Les mauvais jours passeront, vous verrez. "

Et c'est qu'il le croyait ! Il fit courir sa main dans sa barbe. La vieille Sarah apporta la soupière qui fumait. Une odeur d'oseille acidula l'air. Le Voyageur s'aperçut qu'il mourait de faim. Tout son être se sentit pénétré de paix et de contentement.

— " Quand ils seront loin, vous trouverez la vie meil- leure. La vie, c'est la lutte, la bataille. Moi je ne connais que ça. "

Comme il disait ces mots, il tenait le nez baissé sur son assiette pleine. Une vague inquiétude lui fit lever la tête. Le vieillard, une manche de veston retirée, enlevait sa manchette droite. Il tira sa chemise. Le bras long, maigre et poilu sortit jusqu'au coude du linge douteux. La pâleur blafarde de la peau d'un homme est douée d'une force de répulsion qui va, chez certains, jusqu'à la nausée. Le Voyageur reposa sa cuiller fumante. Il vit Davidowitsch tirer de sa poche une vieille calotte de fourrure et s'en coifFer. Les autres passèrent d'un air las

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leur serviette sur leur tête. Ils restaient assis, mais les deux femmes et les enfants se tenaient debout, à l'écart. Le vieux prit une sorte de lacet noir, et l'enroula en mar- mottant autour du pouce, du poignet et du bras. A cer- tains moments les trois autres projetaient le buste en avant tout en proférant avec force deux ou trois syllabes qui s'éteignaient en un murmure indistinct. Il était clair qu'ils suivaient de mémoire et, semblait-il, avec ennui, le texte que le vieillard psalmodiait.

En relevant la tête d'un cran plus haut, le Voyageur croisa le regard de la vieille qui se posait sur lui avec haine. Il détoiu-na le sien sur les petits. Le garçon le frappa par son nez épais, ses oreilles décollées et ses dents saillantes. Les yeux étaient beaux. Mais leur éclat humi- de, qui tout à l'heure l'attirait, le repoussa. La fille avait de longues boucles et des lèvres rouges. Il se rappela avec dégoût une caricature de Forain. Il dut se retenir pour ne pas ricaner.

Qu'est-ce qu'il faisait là ? Etaient-ce là les gens de sa race — de son clan ? Ses mœurs ?

Il ne connaissait pas les rites des Juifs. Non faute d'en avoir blagué dans les cafés ou avec eux. Mais il les croyait morts depuis longtemps. Et les Juifs l'avaient obligeam- ment enfoncé dans son erreur. Et voilà que ces étrangetés risibles prenaient corps autour de lui, dans cette arrière- boutique d'un magasin de cycles, sous les pierres et les insultes.

Mais ce n'est pas impunément qu'on s'est travaillé le cuir à coups d'éperons depuis vingt ans pour faire de soi un brave homme. On part de chez sa mère avec ses

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pleines valises d'articles de foi. La première nuit de chemin de fer vous remplit la bouche de bouillie et vous retire le goût de la discussion. Le premier client qui vous fait payer sa commission d'un flot d'âneries vous enlève celui de la contradiction. Et les dix premiers mois de conversations politiques transforment — s'il mérite l'expérience — l'intraitable néophyte en ce quelque chose de spécial et de rare qu'aucune philosophie n'enseigne : le brave homme. Une fois que vous êtes devenu ça^ vous en avez jusqu'à la fin de vos jours. Quand même toute votre carcasse de sauvage renâclerait devant l'Inconnu, l'habi- tude vous en restera.

C'est alors qu'il se résigna à ne plus essayer de com- prendre, et s'arrêta de juger. Il endossa l'air de componc- tion sans lequel il n'entrait jamais dans une chapelle. Mais avant qu'il sût comment cela s'était fait, les trois hommes avaient retiré leurs serviettes de dessus leurs cheveux, les femmes s'étaient assises, et le vieux déroulait avec majesté le cordon qui laissait une trace livide sur son avant-bras.

Quand il l'eut retiré, il commença à se parler à lui- même :

— " Des villes sans communautés, un peuple de brigands — si j'avais su que c'était tout ça la France, croyez-vous que je serais sorti de Cracovie ? "

Le Voyageur s'irritait tout de même à la longue de constater le peu d'intérêt qu'il suscitait. Toute sa fierté d'homme au revolver s'évaporait.

— " Ces gens-là me feront sortir de mon bon sens ! '* se dit-il. " Ils n'ont pas l'air de se douter que je les ai tirés d'affaire. "

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Et dans une bouffée lui monta le malaise d'avoir été parfaitement ridicule.

— "Vous êtes originaire de Pologne, Monsieur David...

— " Davidowitsch. "

C'était Lévy qui venait au secours. Il attachait sur le Voyageur des yeux de désespoir. Encore suant de sa peur, il suait maintenant pour son hôte de ressentir avec tant d'odieuse précision l'ennui que l'autre éprouvait. Et il suait pour ses corréligionnaires de les voir si clairement méconnus.

— " Je ne suis pas originaire de Pologne, non. Pas de Pologne, "

répondit le vieillard en carressant sa couronne de cheveux blancs.

" Je suis originaire de Kiew, gouvernement de Kiew. La Pologne, je n'y suis venu qu'après, quand on m'a chassé de Kiew. Chassé, comme un gueux, comme un chien. Le pogrome ! Et toute ma marchandise confisquée et les deux fils pris à la conscription. Oui, Monsieur. Voilà la Russie.

— " La Sainte Russie "

grommela l'albinos en aspirant sa soupe avec un bruit de machine pneumatique.

— " Ce ne sont pas des mœurs . . . courtoises, "

dit le Voyageur avec flegme. Le vieux haussa des épaules méprisantes.

— " Et puis mon métier n'est pas un métier du Sud. En Pologne au contraire — C'était à Lodz. Hein, Sarah ? Alors un jour, le chef de police avait une note chez moi, un gueux qui faisait le beau près les dames — il y eut le

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pogrome, l'incendie. On s'en alla à Cracovie. Les deux fils on ne les a plus revus. Sans passeport. Pas un kreutzer."

— " Vous n'avez pas eu de chance " — dit le voya- geur.

— " Pas un kreutzer, " continua Davidowitsch sans s'arrêter aux remarques du chrétien. " Mais j'étais du Bundt. Je trouvai du travail chez un des nôtres, un gros fourreur. Et il y eut le fils, le troisième qui partit pour l'armée autrichienne, comme ça se faisait. Alors il y eut la grève. Le patron me dénonça ; il était un des nôtres pour- tant ; quand c'est l'intérêt, il n'y a plus de religion. Il me dénonça parce que j'étais du Bundt. On me mit à la prison. Et puis on est venu à Paris avec Sarah et le dernier, dans le quartier Saint Paul ; j'étais toujours du Bundt. Je voulais aller à Londres. Mais on disait : la France, c'est la Répu- blique, il faut aller dans la France. Je suis allé. Je suis resté. Il y a douze ans. Et me voici ici, parce qu'on n'en trouve pas un meilleur dans le métier que Davidowitsch. Et le dernier fils est parti pour trois ans dans votre armée. La France c'est la République ? — aha ! pas de commu- nautés, et un peuple de brigands comme il n'y en a pas dans Cracovie. Mort aux juifs ? et les pierres ? A Cracovie, douze mille nous sommes, avec la lévite et les locken. Et on fait ce qu'on veut. Je suis toujours du Bundt. Mais ici rien ! nichs nutx ! ici le vide. Ça, la République ? Et ça ? "

Il se baissa, ramassa le bloc de grès qui avait brisé le dessous de plat et le posa d'un mouvement sec sur la toile cirée. Les verres sautèrent. Lévy épiait avec agitation le visage du voyageur.

Sarah avait desservi et rapportait deux carpes dans une

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sauce verte parsemée de câpres. Le voyageur fut pris d'indulgence pour des gens qui le nourrissaient si fastueu- sement. Il espéra rompre les chiens.

— " Fichtre ! voilà un ordinaire qui dégote le menu de l'hôtel. A quoi sont-elles accommodées ces carpes ? '*

La jeune femme au nez aigu et aux lourds cheveux frisés se tenait accoudée, la tête dans les mains, depuis le commencement du dîner. Elle sortit de sa méditation tragique, et sourit à cette remarque. Le Voyageur vit deux beaux yeux noirs dans une figure fatiguée.

— " Goûtez, " dit-elle simplement. " Ce sont nos recettes. "

Sans politesse, il se récria de plaisir. Le petit boutiquier lui lança de ses yeux vairons cerclés de rouge un regard débordant de gratitude. Puis montrant tour à tour le vieillard tombé dans une rêverie farouche et les enfants muets, il lui dit :

— " Comprenez-vous pourquoi il faut qu'ils sachent ? " Le Voyageur perçut en lui une gêne très légère qui

venait il ne savait d'où. Il répondit évasivement, en écar- tant les arêtes :

— " Bien sûr. Il faut être prêt à tout. "

— " A tout ! "

repartit inopinément avec violence le tailleur dont le Voyageur avait remarqué la figxire épaisse et les yeux ternes.

Le Voyageur ne put s'empêcher de penser :

— " Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? "

Sa vue lui était intolérable. L'albinos s'arrêta dans un mouvement.

— " Entendez -vous ? "

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Tous se figèrent. Les ouïes se tendirent vers la nuit du dehors. Ce fut une chasse éperdue d'un instant au travers du silence pour percevoir quelque chose.

Un grondement rythmé leur répondit. Il approchait, sensiblement. D'un geste brusque du bout des doigts, la jeune femme saisit ses deux enfants et leur jeta violem- ment la tête sur sa poitrine. Lévy se dressait sur place comme un automate, par poussées silencieuses.

Le Voyageur n'eut d'abord qu'une idée un peu précise : « Assez ! "

Puis il prévit, à son corps défendant, que le coup du revolver ne pourrait plus se recommencer. Ses nerfs ne se sentaient d'ailleurs pas en état d'affronter une seconde fois l'épreuve. Il venait de manger la nourriture de ces gens-là. Quoiqu'ils en eussent tous, eux et lui, il était, pour ce soir, un d'eux.

Il se renversa sur le dossier de sa chaise et arracha avec colère sa serviette de son gilet en grondant : " Encore ! " Il leva les yeux sur le vieux Russe avec une lueur d'espoir épouvanté. Il contempla avec égarement son grand crâne poli où miroitait le reflet sautillant du gaz. Le fatalisme de ces gens le gagnait. Mais il n'en était, lui, qu'à sa seconde fois.

Le brroum se hâtait. La saccade des pieds se commu- niqua au plancher. La manifestation s'en venait au pas cadencé.

— " Mort aux Juifs ! Vive Esterhazy ! Vive l'armée ! " Le bruit se gonfla. Tout entra en vibration. La foule arrivait devant la boutique à Lévy. Après avoir atteint ce qui paraissait être son maximum, la clameur sauta tout à coup à une hauteur terrible. Et un cri acide d'enfant très

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jeune qui s'égosillait dominait le tout. Mais avant qu'on y eût pensé cela s'écoula. La manifestation platonique s'en allait, en se contentant de gueuler, sans oser le pire.

Cela fut si vite fait qu'on eût dit une poitrine qui s'exhale, et déjà le tumulte redevenu bourdonnement sourd, s'enfonçait au pas accéléré dans le haut de la rue.

Les mâchoires du Voyageur claquaient. Il regardait, sans comprendre, ses mains qui tentaient de s'accrocher en tremblant au bord de la table. Une fatigue insoutenable lui amollissait les cuisses. La petite salle à manger, la fumée, les têtes, la lumière circulaire qui tombait de l'abat-jour de porcelaine rose tournoyaient dans ses yeux.

La vieille tendait son poing vers la porte en accom- pagnant la foule d'injures gutturales. Le poignet décharné sortait de la manche sale du caraco. Lévy se rassit avec un sourire navré comme si cette frayeur inutile avait eu un côté comique qu'il fallût excuser. Le Russe n'avait pas tressailli. Les deux hommes baissaient les oreilles comme des chiens battus. La jeune femme sanglotait nerveusement dans les cheveux de ses petits.

Valentin Loubatié entendit sortir de son gosier sec quelque chose qui avait été sa voix, qui y ressemblait encore, de loin. Quelque chose de grelottant et de cassé.

— " Oui, il faut — il faut partir d'ici — tout de suite — je comprends — vous ne pouvez pas rester ! " —

Il avait hâte de sortir de cette arrière-boutique. Et pourtant les autres, auxquels il voulait se mêler, lui fai- saient peur — et horreur.

Le petit marchand le prit à témoin.

— " Vous avez entendu, n'est-ce pas ? Qu'y pouvons-

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nous ? Ils ne s'en doutent pas, les nôtres, de Paris et des grandes villes, sans quoi... On commençait à vivre, pour- tant !

— " Il faut partir d'ici. Vous ne pouvez pas rester. " Lévy le regarda comme pour s'assurer s'il parlait

sérieusement. Il désigna d'un geste, par dessus son épaule, la boutique noire.

— " Eh bien, et cela ? Je n'ai pas commencé à rem- bourser mon fonds. Je dois tout. "

Salmon et Mayer éclatèrent en reproches.

— " On te l'avait bien dit. Tu as été imprudent, Lévy!

— " Ce n'est pas un commerce pour nous autres.

— " Il n'y a pas dix des nôtres dans cette spécialité.

— " Il nous faut des affaires qu'on puisse réaliser dans les vingt-quatre heures.

— " Une marchandise qui ne craigne rien.

— " Un Juif ne se met pas dans les cycles. "

Lévy tourna de nouveau sa tête courte et rougeaude vers son hôte.

— " Pouvait-on s'y attendre, dites ? On croyait telle- ment que c'était pour toujours, cette fois ! "

Le vieux Russe sortit de son immobilité.

— " Rien n'est durable pour le peuple de Dieu. Quand il s'est enfui ici, il faut encore qu'il s'enfuie là, et toujours ailleurs, dans la vie qui est une course sans fin. "

Le Voyageur ne ressentait aucune honte de son angoisse. Il ne cherchait pas à la dissimuler. Il avait chaud sous les paupières.

— " Réalisez comme vous pourrez, mais partez ! On ne peut pas vivre dans ces conditions-là.

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— « Où aller ? "

lui répondit le petit marchand avec une douceur sur- prise.

— " Je ne sais pas, n'importe où. "

Le Voyageur n'observait pas que la véhémence de son trouble dépassait celui des autres.

Salmon dit, de sa voix sourde d'albinos :

— " Mon frère qui est aux Galeries, à Saint-Quentin, m'écrit que la situation est devenue intolérable pour eux. Il demande à quitter.

Il parlait avec la précision d'une circulaire administra- tive. Mayer leva sa face lippue. Ses gros yeux globuleux se remplirent d'eau :

— " J'ai écrit pour Nantes. Samuel m'a répondu de rester. Là-bas on les décervelle, "

— " J'étais à Saint-Etienne avant de m'établir à mon compte ici ; c'était pire, "

dit Lévy.

Sa femme prit la parole avec une vigueur farouche :

— " Les gamins battaient les petits au jardin public. '* Le Voyageur fut de nouveau saisi par l'extraordinaire

richesse de sa voix. Alors le vieux Russe passa sa main dans la couronne soyeuse de ses cheveux blancs, et inter- pellant successivement les trois hommes :

— " Toi, avant d'être à Saint-Etienne et de venir ici, tu travaillais à Belfort où ton père était obligé de cacher son nom. Et toi, le tailleur, tu m'as raconté que tu avais fait des places, à Bayonne et à Châlon, et que partout c'était de même. Et toi tu es entré chez ton patron d'abord à Paris, et tu as fait Caen, comme tu m'as dit, et d'autres piays encore où nous sommes montrés du doigt et

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poursuivis. Et moi, je suis né à Kiew, et j'ai fait Lodz, et Cracovie, et Paris, et me voici. Notre vie est une course, les épreuves se lèvent après les épreuves. Mais les con- frères du Bundt m'ont parlé de l'Amérique. Là aussi c'est la République. Dès qu'Abraham aura fini le service, s'il veut, on partira pour Buenos-Ayres. A Cracovie certes j'étais mieux. Les autres fils n'ont pas voulu venir. Qu'ils restent ! C'est partout de même. "

Il mania brutalement le grès qui était entré par le carreau de l'imposte. La vieille Sarah apportait un gros plat d'estomac de veau rempli de graisse, de pain, d'oeufs hachés et entouré de pruneaux. Un bref soupçon traversa la pensée du Voyageur. Lévy aperçut les sourcils qui se rejoignaient ; il comprit.

— " C'est vendredi soir, le jour où on reçoit ses amis. Les moins riches font alors ce qu'ils peuvent. "

Puis, comme tous ses pareils que piétinent les sandales asiatiques et les semelles de cuir de l'Europe, il ajoute, en rougissant, comme peut rougir un petit homme sans cou, au visage taché de son et père de deux enfants frisés :

— *' Ce sont de vieilles habitudes, auxquelles nous tenons encore, sans savoir pourquoi. "

Mais le voyageur n'écoutait déjà plus. Il fourrageait dans sa barbe brune :

— " Oui, c'est cela, Monsieur Dawido... David... a raison. La vraie solution est de quitter la France, de partir en Argentine, pour laisser passer l'orage. Vous reviendrez quand vous pourrez. "

Lévy sourit de nouveau comme quand on cause avec un enfant et que les mots ne prennent de valeur qu'à force d'être répétés :

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— " Exix peuvent partir. Ils ne sont pas à leur compte. Mais moi, avec tout ce fourbi ! "

Il employa à dessein le mot d'argot qui sonna faux. Tout à coup le Vo-'^ageur déborda d'émotion et de géné- rosité. Il était à deu.. doigts d'une crise de larmes. Si le petit marchand avait présenté un aspect plus usuel il se fût abattu dans ses bras, les dents serrés, en sanglotant de toute son âme.

— " Je vous trouverai, moi, un acquéreur, à de bonnes conditions, je vous le jure. Ce n'est pas une affaire. Nous causons entre hommes. Allez-vous en, faites-moi signer tout ce que vous voulez, mais je veux vous voir au diable plutôt qu'ici. Partez par le premier bateau. Ne vous souciez plus de rien. "

Et pour la troisième fois de la soirée la chose se renou- vela.

Et cette fois-là avec une soudaineté implacable. Nul bruit avertisseur. En un moment une bande frénétique se fut annoncée au haut de la rue par ses vociférations, eut dévalé la pente et circonvenu la petite maison. Et la Peur fut là.

Sans préparation la poussée humaine arriva sur les volets. Le Voyageur ferma les yeux. Le choc le souleva les tympans crevés, et le précipita au loin, sur de vagues rochers où ses membres brisés roulèrent.

Un bruit particulièrement aigre le ranima. Il regarda, hagard. Il était toujours là. Mais ce frémissement pointu qui lui vrillait les oreilles ? Il parvint à se mettre debout. Devant lui les six bobèches des appliques de la suspension dansaient éperdument au pied de leurs bougies roses.

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Ce détail lui rendit la sensation des événements. Dans le désarroi de ses pensées il chercha des yeux une issue. Des bordées de sifflets à roulettes s'entrecroisaient ; elles montaient les unes par dessus les autres ; elles couvraient le sens des hurlements. On ne percevait plus de chocs précis. La seule pesée de la masse faisait plier la devanture, visiblement. Le fracas venait de partout. La boutique restait seule, comme un cube infime et douloureux au centre d'un univers en clameur.

Les pires attitudes parurent naturelles. Roulés à terre, deux des hommes, poussaient des cris ininterrompus. La femme avait ressaisi ses enfants. Debout, dans un geste de mélodrame, le vieillard ouvrait les bras en croix et tendait sa poitrine creuse vers les envahisseurs. Ses cheveux faisaient une couronne paisible au visage violacé par la colère.

C'était la panique. Le Voyageur prit son élan. Il vociférait :

— " Buenos-Ayres ! En Argentine ! "

Ce qui n'avait aucun bon sens.

Il perçut d'abord à un décimètre de ses yeux le nez anguleux et agressif de la Juive russe. Avant d'avoir retrouvé son équilibre il avait eu le visage grêlé d'une multitude de coups osseux. Il se protégea tant bien que mal, la repoussa pendant qu'elle le couvrait d'un torrent de malédictions suraiguës, et partit, les mains en avant.

Il se retrouva dans un semis de verre cassé au fond d'une petite cour pavée. Les pariétaires des murs bas dentelaient les bords d'un ciel étonnamment pur, sombre et constellé. Comme ferré d'étoiles neuves. Une Grande-

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Ourse sans analogie avec aucune autre, s'inclinait devant lui, à portée de la main. Le scintillement anormal d'une des roues d'arrière reposait sur une découpure de lichen, minutieuse comme un jeu d'ombres. La fraîcheur circulait silencieusement dans la nuit.

Il prêta l'oreille. Ses artères battaient follement. Une nappe de sang en révolution s'étendait entre lui et le monde extérieur.

Il respira à pleines bouffées et comprima les mouve- ments de son cœur. En même temps le grotesque de sa situation l'envahissait. Il éprouva le besoin impérieux de pleurer, à force de fatigue et de honte. Enfin le tonnerre de ses tympans s'atténua. Rien. Il écouta mieux. Rien.

Il se retourna. Derrière lui, un mur gris bleu, sous le reflet de la nuit, et silencieux. A y regarder mieux, le bâtiment faisait un angle rentrant, et sur chaque face il y avait une fenêtre. L'une des deux était barrée de volets pleins. L'autre, béante, s'ouvrait sur du noir.

Il marcha vers elle. Le verre crissait sous ses semelles. Il en atteignit le battant. Des débris de vitres churent avec bruit.

Alors une faible lueur bleue, comme un point de nuit un peu plus colorés se promena lentement à hauteur de sa face, dans ce qui devait être l'intérieur de la pièce. Il aurait pu l'atteindre en allongeant le bras. Il le contempla stupidement.

Ce point bleu hésita, puis se fixa sur un objet que Loubatié ne distingua pas. Mais il entendait à présent très nettement un souffle un peu précipité. Il toussa. Rien ne répondit. Le point bleu se transforma progressivement en une petite flamme jaunâtre qui vacilla, et finalement

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s*allongea d'un air décidé. L'ombre fondit. Une bougie, un gros bougeoir de cuivre, une main, un bras, une figure rougeaude et, en un clin d'oeil, toute la cuisine de Lévy coulèrent dans le cercle de la lumière.

Lévy tourna le visage vers la cour en clignant des yeux, puis fit écran avec sa main pour mieux voir. Ses doigts devinrent transparents comme de la cire rose.

Alors il aperçut le Voyageur qui se tenait debout, hébété, et il lui fit signe, doucement, en retirant la main qui faisait écran.

Lui obéit, enjamba l'appui-fenêtre, vit le dos du petit marchand qui passait par une porte, le suivit, et fut étonné de se retrouver dans la salle à manger. On ne percevait pas d'autre bruit que des reniflements dans l'ombre.

Lévy posa le bougeoir sur la table. Les figures dépei- gnées et bouffies des pauvres diables apparurent dans l'éclat dansant de la flamme. Ils le regardaient tous d'un air triste. Le Voyageur eut la conviction qu'avant qu'il ne les vit, dès le moment où il était entré dans la pièce, ils le regardaient déjà, tous avec ces yeux tristes. Lévy s'était retourné et le dévisageait également.

Des billes de plomb et des pierres jonchaient la table. Le globe de porcelaine rose était éventré. Le verre de la lampe couvrait la table de miettes coupantes ; le manchon du bec Auer s'effilochait dans son tuteur de métal. Les dégâts n'avaient pas l'air d'être autrement graves.

Le Voyageur voulut parler et avança le menton. Il n'y parvint pas. Le petit marchand lui tendit quelque chose qu'il saisit machinalement. Il reconnut son chapeau melon. Puis Lévy reprit son bougeoir et s'enfonça dans

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la boutique. Après un mouvement d'hésitation, il le suivit, distingua par éclairs les ustensiles de nickel qui brillaient à leur place, les vélos militairement alignés, et l'angle parallèle que faisait l'inclinaison de leur roue d'avant.

Lévy appliqua longuement l'oreille sur la vitre de la porte. Ensuite il la déverrouilla, et ouvrit la chaîne de sûreté dont il garda l'extrémité dans sa main droite, celle qui tenait le bougeoir. Il entrebâilla l'issue, en élevant la lumière pour éclairer le visage du Voyageur. Un long pan de pavés bleus se glissa par l'ouverture. Le silence de ce vide était tragique.

Le Voyageur se tenait près de l'huis, le cœur battant dans la gorge et les jambes très lasses. Il marmotta des propos sans signification, allongea la main, rencontra un appendice moite qui se laissa étreindre sans réagir.

C'est ainsi qu'il s'en alla de la boutique du Juif.

Quand il fut à son hôtel il constata que son faux-col était ramolli comme au sortir d'un bain ; il y observa une marbrure de taches noires ainsi que des petites particula- rités rougeâtres. Puis il dormit dix-huit heures d'affilée, et, réveillé, prit le premier train par qui l'on pût quitter la Capitale de l'Ouest.

��Dix ans font d'un jeune homme un homme jeune, d'une barbe brune une barbe poivre, d'un crâne un genou, d'une bonté une mollesse et d'un lot d'émotions riche comme un tapis de Perse, une collection de souvenirs plus indigente qu'un recueil d'anas. Mais au bout de dix ans la Peur reste la Peur.

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C'est ce qui explique pourquoi, pendant dix ans, tous les circulaires de Valentin Loubatié contournèrent avec une prudence égale la Capitale de l'Ouest, — rappelant les flexuosités qu'affectent les itinéraires des explorateurs autour d'un sultanat mal famé.

Ce fut un corps à corps de dix ans avec le Chaix. Les correspondances les plus déroutantes sortirent de ses colonnes. Les transversales détournées furent mises à contribution avec un esprit de suite qui fit réfléchir le Contrôle sur leur avenir possible. On vit décharger les caisses noires du Voyageur dans les petites stations les moins préparées à cette manutention, tandis que l'Exploi- tation nerveuse calculait les minutes de retard dont le Service Central lui demanderait compte. Jusqu'au jour où il fallut bien y revenir.

D'ordre de la Maison. Bertin et O^ firent place à Bertin fils qui ignorèrent de propos délibéré les longs états de service, ne connurent plus rien hors la grandeur de la Raison Sociale et ajoutèrent quinze articles au catalogue.

La Capitale de l'Ouest n'était pas chose à négliger. Les bazars et les quincailleries s'y multipliaient ; — ces mes- sieurs ne concevaient pas l'entêtement du voyageur à laisser la place à la Concurrence. De pressants, ils se firent impérieux. Il fallut bien y revenir.

Respiration égale du printemps dans les chênes étêtés, vagues moirées du soleil sur les moissons en herbe, bouffées de poussière vite essoufflées sur les grand'routes, rondes sifflantes des feuilles mortes du dernier automne, premières oies grises en panique sur les accotements, première ascen-

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sion tremblée de l'air sur les croupes chaudes des guérets, première gaîté des bas-fonds affraîchis et reflet vertical des peupliers dans les eaxix calmées, — chant monotone des deux haies, vertige des descentes vers les ponceaux ombreux, choc des insectes contre le parebrise biseauté, bruissement égal dans l'espace lumineux des quatres cylindres, odeur persistante de peinture fraîche et de cuir neuf, — drapeaux tricolores aux mairies, lampions aux bastringues, rassemblements animés de blouses violettes et bien vernies au seuil des sections de vote, — Repos Heb- domadaire, bonne humeur civique, opinions à vingt-cinq centimes le litre, poussée en avant de la République, et Valentin Loubatié, roulé dans un cache-poussière impor- tant, qui court au travers du tout à cinquante à l'heure, dans l'auto d'un client, vers la Capitale de l'Ouest.

Les premiers pavés font ruer la caisse dans ses ressorts. La longue et basse machine bleu-de-roi s'insinue à petits coups de volant entre les groupes de citoyens. Les gros pneus ferrés dérapent contre les rails du tramway. Les quatre cylindres échangent discrètement des claquements de langue égaux et mesurés.

Des petits brouillards de moucherons et de poussière. Le jour tombe. Un gros voile doré arrive de la Préfecture et se jette lentement sur l'Hôtel de ville, dont les vitres, entre leurs meneaux Renaissance, s'incendient de proche en proche en l'honneur du soleil couchant, comme une rampe de gaz au bout de la perche d'un allumeur.

Pro et contra. Le sort des Municipalités s'amasse dans le flanc des urnes. Les Comités électoraux consomment, en chapeaux de paille, à la terrasse des cafés. Et les télé-

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graphes s'éclaircissent la voix, à petits coups d'appels brefs, d'un bout des fils à l'autre.

Les voyageurs ne votent pas. Les voyageurs n'ont pas de Municipalité à eux. Ils ne servent à rien dans les Comités. Ils prennent poliment les intérêts de leurs clients, et s'appliquent à ne pas confondre le Morin de Ribérac qui est réactionnaire avec le Morin de Thouars qui est radical.

La Place d'Armes est un meeting confus. Dix mille convictions politiques y éclaircissent côte à côte leur conscience. Le balcon du Cercle agricole se garnit de vieillards bien mis qui pointent les voix et mettent la liste républicaine en minorité sur la foi des estafettes du collège vé ri fior ko in t crvalloo des Pères.

L'auto s'arrête en pleine foule avec un gémissement doux des freins. Le Voyageur, debout, comme un char- latan sur sa voiture de louage, se dévêt lentement et à gestes amples de son cache poussière.

Deux foules ne se ressemblent jamais. Mais la Bête a un certain reniflement auquel on ne se méprend pas deux fois. Seul de tous les bruits animaux, le grognement d'une porcherie peut se faire prendre pour celui d'une cage à fauves ; et il n'y a pas moins près du porc au tigre royal que du peuple content au peuple irrité.

— " Je ne connais pas bien cette satanée ville, et on ne peut plus faire un tour de roue sans écraser un élec- teur. Mais vous ne voulez pas que je vous conduise à votre hôtel ? "

demande le client derrière ses lunettes. Le Voyageur incline sa haute taille :

— " Vous ne les croyez pas méchants ?

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— " Siouplaît ?

— " Oui — enfin, vous ne pensez pas qu'il se prépare un Hîauvais coup pour ce soir ?

« ... ?

— " Du grabuge, du — des manifestations ?

— "Soir d'élection, je ne prends rien sous mon bonnet." Et avec un sourire encourageant :

— " Les populations de chez nous sont très douces, vous devriez les connaître — très douces, très pacifiques. Tout se bornera à quelques réverbères cassés, et à quel- ques coups de poing dans les gueules. "

Un drôle de frémissement prend le voyageur de la nuque au coccyx.

— " Etes-vous libre ce soir ? " Le client à l'auto lève le nez :

— " De vagues cousins — vous savez ? "

Valentin sait pertinemment l'espèce de cousins qu'un client de petite ville s'en vient voir au chef-lieu, un dimanche soir de fête. Il mesure son sort.

— " Trop aimable, je m'en irai bien à l'hôtel sur mes pieds. Faites-y seulement porter ma valise. Mes caisses sont arrivées par chemin de fer. Au revoir. Merci.

— " De rien. "

Sur une pétarade de gaz, sans embrayer, le client fait le vide devant son capot, puis démarre tout à coup avec une modération inattendue.

Le Voyageur reste seul au bord du trottoir, nez à nez avec une figure qui le considère depuis un bon moment.

Il la reconnaît au premier coup d'ceil. Il ne s'étonne

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pas le moins du monde que le Souvenir l'attende là, où il le fallait. Il ne trouve pas un instant que cela se fasse trop comme cela se devait — en bonne logique. Puisqu'il revient dans la Capitale de l'Ouest, il n'est nullement sur- prenant que le monde qu'il porte dans sa tête députe au bord du trottoir, pour le recevoir, ce bonnet d'Astrakan rougeâtre et cette longue capote noire tachée et veuve de boutons.

— " Bonjour ! "

Lorsqu'on touche le fa d'un piano légèrement désac- cordé, tous les fas de l'instrument s'émeuvent. La voix aigre et brusque de la figure coiffée de fourrure fait trem- bler le passé en Valentin Loubatié.

Il grimace un sourire.

— " Monsieur David — Davido...?

— " Davidow^itsch, oui, Davidowitsch, aha ! un nom de sauvage, n'est-ce pas, Monsieur Loubatié ? Et comme ça, ça vous va à la bonne depuis les fois anciennes ? "

Privée de la résonnance que lui donnait — " les fois anciennes " — l'arrière-boutique du marchand de cycles, la voix du Juif russe prend un éclat sec qui surprend le Voyageur comme une détonation de revolver dans le brouillard. Il ne peut se retenir de jeter un regard circu- laire sur les citoyens qui écoutent ; on ne saurait mieux s'arranger pour se faire écharper ; on n'a pas idée de déclamer son état-civil sur les toits quand on porte un nom à la nitro-glycérine. Mais les citoyens contemplent le Voyageur avec attendrissement.

Il touche la main que lui tend largement son inter- locuteur.

— " Vous nous avez lâchés, hein ? Il y a bien dix ans

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qu'on ne vous a revu. C'est comme ça qu'on plaque ses amis ? "

Les immigrés ont des mœurs communes qui sont leur marque en tous pays. Ils assimilent l'argot avant la langue. Et comme, pour se dépatouiller au milieu d'inflexions nouvelles à leur gosier, leur accent s'installe dans les sono- rités les plus soutenues et les plus criardes, cet argot martelé revêt des airs de bravade. Une familiarité de rustre qui prendrait votre femme à la taille. C'est une sorte de tutoiement national, à l'expérience duquel peu de sang-froids résistent.

L'épiderme de Valentin Loubatié devient douloureux comme celui d'un malade qui monte sur la table d'opéra- tion. Il ne peut supposer que toute la foule n'ait pas renâclé avec lui.

Il baisse la voix et le nez. Du bout du pied il attaque le macadam défoncé de la place :

— " Que voule2s-vous ? — les clients — toujours sur les quatre chemins. "

Et à part soi il gronde :

— " Voilà un bougre de maladroit qui va se faire dé- molir, et on dirait que c'est moi qui ai la venette. "

Il se redresse. Les jambes écartées, le corps maigre et droit, la tête aux pommettes dures assise très haut sur les épaules, l'autre écarquille sa face d'ivoire jaune dans une grimace de bonne humeur. Le Voyageur remarque un petit oeil très noir qui le guette, en avant des cirrus soyeux que font les cheveux blancs. Et brusquement le grand vieillard part d'un éclat de rire osseux.

— " Prah ! Loubatié ! C'est plaisir à vous voir. Vous savez que les fils sont là ? "

�� � IIO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La mémoire du Voyageur dresse péniblement l'ar généalogique de la famille Davido . . . witsch. Et prudeij|â«^' ment il répond :

— " Tous ?

— " Venez-vous avec moi trouver Lévy ? "

Sans attendre de réponse, le fourreur saisit sa calotte d'Astrakan, et la promène horizontalement d'un geste large sur ses voisins qu'il domine de la tête.

— " Au revoir, amis ! "

Des grognements sympathiques répondent à son sourire circulaire. Il prend Loubatié par dessous le bras et, la tête toujours jetée en arrière, fend la presse à grands pas. La barbe brune de l'occidental se soumet à la compagnie de cette longue capote exotique et de ce bonnet d'un autre âge.

— " Hé non, pas tous ; deux : Abraham, Elie. Abra- ham faisait ses trois ans quand vous étiez là (il semblerait, à l'entendre, que le voyageur eût demeuré là six mois et que dans ce laps de temps, ils se fussent fréquentés douze heures par jour) ; Elie, lui, a servi dans l'armée du petit père Nicolas, vous savez ? (Il éclate de rire). Guidai est à Nev/-York, et Israël en Egypte. "

— " Fourreurs ? "

répond poliment le voyageur.

— " Fourreurs, naturalistes et peaussiers tous quatre. Tous mes œufs dans le même panier. Et la vieille va comme sur des roues. Voici Lévy. "

Le voyageur reste bec bée. D'une bourrade dans les côtes et d'un clin d'oeil le Juif russe accentue la malice d'un " hé ? " passablement goguenard.

�� � LEVY III

A la terrasse de la Rotonde, des messieurs politiques pérorent autour des colonnes de soucoupes en feutre brun; — " le Comité répoublicain, " souffle Davidowitsch.

Ces messieurs, il y en a de toutes les eaux et de toutes les formes ; mais Vhomo politicus de France est d'un type dont l'uniformité a déjà retenu l'attention de la zoologie. Dans le nombre, quelques bonnes têtes qui disent oui quand les Elus ont parlé.

Ils causent tous en même temps, et avancent la bouche par dessus les tables pour bien feire valoir leurs discours, à la manière de tous les messieurs politiques. Un petit nuage bleu d'absinthe leur sort des gencives et sucre l'air qui devient douceâtre et nauséabond comme un sirop tovirné.

— « Hé ? Lévy ! Prah ! "

Le vieux fourreur ne se sent plus de joie. Il défonce à coups de coude les côtes de Valentin Loubatié. Lévy, rouge toujours, a son verre parmi ceux du majestueux Comité. Le petit homme gras est assis tout droit, une canne entre les jambes. Un panama de cent sous a coulé sur sa nuque ronde où un dernier reste d'équilibre le retient. La calvitie a fait tache d'huile dans les cheveux roux, les piqûres de son ont pâli, le faux-col est blanc. Mais c'est bien là le demi sourire silencieux dont le voyageur garde le souvenir immuable.

— " Vice-président, lui, Lévy ! Ça fait rigoler quand on a été du Bundt, hé ? Les temps ont changé, dites, Loubatié ! Vice-président il est, prah ! "

Devant la terrasse où se désaltèrent les annonciateurs de la démocratie, la foule s'agglomère plus dense. Traîné par Davidowitsch, Loubatié se fraye un chemin. Arrivé

�� � 112 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus près, il remarque que seul, au milieu de ces buveurs d'absinthe, Lévy boit de la bière.

La calotte d'Astrakan se démène parmi les chaises de fer serrées comme des strapontins de théâtre, et deux grands bras sémaphoriques s'abattent sur les épaules du vice-président.

— " Loubatié ! prah ! je te l'amène. Vois. "

Il crie si fort que la terrasse opère une conversion. La foule forme le cercle. Le Voyageur se trouve seul et se caresse la barbe avec bonne humeur en regardant le monde. On le prend pour un agent électoral.

— " Quelle nouvelle ? "

C'est un gros comitard, le gilet ouvert sur la chemise, la barbe taillée en touffe sous le menton, et les yeux à fleur de front, qui, renversé sur sa chaise et mâchant un reste de cigare, l'interpelle avec importance. Le Voyageur fait du plat des mains un geste amusé qui affirme son ignorance ; et le gros comitard détourne la tête avec dégoût vers l'intérieur de l'établissement.

Mais Lévy arrive en bombe et ramasse dans ses mains la main que Loubatié, sans le voir, laisse retomber. Et le Voyageur rencontre l'œil vairon, cerclé de rouge et plein de bonté que le petit marchand de cycles lève sur lui.

— " Ah ! Bonjour, Monsieur Lévy !

— " On ne vous voit plus. Pourquoi ? " répond l'autre avec son sourire navré.

— " Oh ! croyez bien que si j'étais repassé par ici —

— " Alors venez vous asseoir. Rien ne vous presse ? C*est qu'il fait déjà chaud pour la saison. "

Quelques grincements de fer sur le ciment, et Valentin

�� � LEVY 113

Loubatié plonge jusqu'au cou en pleine conversation élec- torale. Ils sont les uns sur les autres. Les genoux gras du vice-président assis de champ lui brûlent les cuisses sous le drap noir et fatigué de son pantalon. Entre les inter- ruptions Lévy lui glisse son histoire.

— " On attend les résultats. Municipalité sortante réactionnaire. Tout va chez vous ? — Merci, de même. Et nous voici cinq. Trois petits nouveaux depuis votre visite. Deux garçons, une fille. — Ancienne minorité républicaine de dix-huit voix. Mais vous comprenez, les temps ont changé. On espère bien décrocher l'Hôtel de Ville à ce tour-ci. (Un sourire, un silence) — Tenez, voici celui de nos candidats qui sera maire si notre liste passe en tête. On saura ça avant huit heures. Oh ! un malin, vous pouvez m'en croire et même un honnête homme. Si, si ! (Un sourire) — Bonjour ! Rien de nouveau ? Merci. Adieu. Adieu. "

Le voyageur reste pétrifié de cette faconde. On lui a changé son homme. Mais la voix rauque et sourde ne le trompe pas. Et le sourire timide qui dément l'autorité des paroles ne trompe pas non plus. Ses étonnements doivent se lire sur sa figure, car, à deux tables de là, Davidowitsch se réjouit sans retenue. Et une figure laineuse aux yeux ternes, qui consomme à ses côtés, frappe Loubatié comme une sensation déjà éprouvée.

— " Oui, imaginez, trois petits, ce n'est pas une chose mince. Les affaires vont, merci. Vous devriez me com- prendre dans votre tournée. Je comptais sur votre visite. J'ai écrit à votre maison, il y a un an. Le saviez-vous ? — Je fais maintenant la motocyclette et la petite répara- tion d'automobile. Vous voyez, je suis assez satisfait. —

8

�� � 114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Plaît-il ? — Oui, oui, bien sûr que mon fonds est rem- boursé, et le matériel amorti, encore. Sans ça !.. — Vous permettez ? On me cause. — Ah ? Ha ? Hhah ! ? Eh bien, mon ami, il faut y courir sans traîner, et me secouer tous ces gens-là pour les faire sortir de chez eux. Est-ce qu'ils attendent qu'on leur apporte l'urne à domicile ? — Oui — Hé ! dites donc ! Pst ! Prenez une voiture, à nos frais — je m'autorise, n'est-il pas vrai. Messieurs ? — et allez me chercher les vieillards de l'asile qui n'ont pas voté. Allez, grouillez-vous. Bonsoir ! — Les réactionnaires le font bien. Pourquoi ne le ferions-nous pas ! — Vous dites ? — Bien sûr !

" Vous m'excusez. Il faut que je m'occupe un peu de tout aujourd'hui, le président est malade — comme par hasard — Vous n'allez pas me féliciter, n'est-ce pas ? Je ne voulais pas l'être. Mais ils m'ont bombardé vice-prési- dent. Et au fond je ne le regrette pas. Parce que dans ce pays-ci vous ne trouveriez pas un homme qui ait de l'initiative, un peu d'allant. — Et si on veut la Répu- blique, il n'y a pas trente-six moyens. Il faut se remuer. Ainsi, vous voyez 1 Vous ne vous attendiez pas à me trouver dans les légumes ? Ne dites pas non !

" Les amis ? Quels amis ? Ah, mes coreligionnaires ? — Eh bien, ils sont là tous. Davidow^itsch, vous l'avez vu ? Et Mayer, là-bas, le reconnaissez-vous ? Salmon, des Planteurs de CaïfFa est parti pour Bordeaux, mais c'est Yung qui l'a remplacé. Et les Galeries ont un nouveau directeur qui est des nôtres, Gugenheim. — Plaît-il ? — Weill ? Le professeur au lycée ? — Oh ! je ne le comp- tais pas, il y a belle lurette qu'il est parti. A la fin il faisait semblant de revenir à nous. Il avait reçu tant d'ava-

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��LÉVY 115

nies de l'autre côté ! Mais i! a été nommé à Grenoble. On ne l'a pas regretté. Il y en a un autre depuis un an, un professeur de philosophie, un Bloch, de Toul, tout jeune, qui est assez gentil. Et Davidowitsch a fait venir ses deux fils. Excusez encore ! — Merci, Monsieur Vermorel. — Bonne impression à votre section ? — Allons, tant mieux ! A ce soir. — A ce soir, merci, adieu. — Oui, oui.

" Celui-là, c'est un républicain du quartier S* Hilaire où la bataille sera chaude. Les vieilles sections du centre, le Plateau comme nous les appelons, seront dures à la détente. Alors il faut que les quartiers ouvriers marchent. Nous avons formé une liste panachée avec les socialistes. Seulement ces imbéciles du Plateau se préparent à nous faire le coup de rayer les noms d'ouvriers de la liste, alors que les faubourgs vont voter comme un seul homme à liste pleine. Cela, j'en suis sûr comme de deux et deux. Et qui sera attrapé dans deux ans, aux élections législa- tives, quand les socialistes les lâcheront ? J'ai beau le leur répéter, il n'y a rien moyen de leur faire comprendre. Tout cela, des vantards et rien d'autre. Quand ils ont reçu les palmes pour eux et une bourse nationale pour leur fils, ils croient la République sauvée. Ils imaginent qu'on peut donner et retenir à la fois. Et ils seront cause que vingt- cinq réactionnaires au moins rentreront à l'Hôtel de Ville. C'est déjà bien heureux que j'aie pu les décider à faire bloc avec les unifiés. Sans moi...

" Aha ! vous y pensez encore ? Quelle mémoire ! Eh bien non. Monsieur Loubatié, nous n'avons pas encore pu faire de communauté. On n'aime guère en causer d'ordinaire. Mais je vous parle franchement de tout cela,

�� � I 1 6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que vous avez fait pour nous... enfin, — il vaut mieux ne plus rappeler ces souvenirs. — Pourtant il y a des choses que nous n'oublions jamais, nous autres !

" Nous ne sommes que huit. Il faut être dix. — Mon garçon ? (Sourire délectable et longuement prolongé à l'intérieur). Mon garçon n'est plus avec nous. Il est à Normale, mon garçon. — Oui. C'est joli n'est ce pas ? Ah ! il a bien travaillé, allez. Il a passé l'examen des bourses de licence en juillet dernier, il a été reçu troisième, à dix-huit ans. Il arrivera. Seulement...

" Seulement il n'est plus un bon Juif, Monsieur Lou- batié. Evidemment moi je ne pratique plus, mais je reste solidaire. Lui, je ne sais même plus. — C'est effrayant combien il y en a parmi nos jeunes gens qui nous quit- tent. Et, savez-vous ? Pour ranimer le sentiment de notre

race, chez les jeunes, il il nous faudrait peut-être une

nouvelle Affaire. .. "

Si la Stupeur n'avait pas été trouvée, le Voyageur l'eût inventée à ce moment là. Le petit marchand avait glissé cela d'une façon sournoise, et en mangeant les mots. Mais ils n'en gardaient pas moins leur lourdeur. Le Voyageur les reçut d'aplomb sur le crâne. Et il se rendit compte, sans savoir comment, qu'il allait enfin comprendre.

Un brouhaha les avait séparés. Deux sénateurs du département arrivaient avec une allure affairée ; une masse d'indigènes les escortait, comme des mouches qui s'atta- chent après des veaux à l'engrais. Le Comité s'étai mis debout. Et le fer grinçait plus que jamais sur le ciment, coupé du ronflement plus sourd que faisait la fonte des tables.

�� � LÉVY 117

La nuit venait ; on relevait le store de la terrasse. Des mots émergeaient du tas : " République — liste — majo- rités — espérons — succès — démocratie croissante. "

Une cotonnade rouge et verte, bariolée, fut brandie au bout d'un bras court et épongea le crâne du sénateur son propriétaire.

Le Voyageur trouva Davidowitsch à ses côtés. Deux grands diables, également décharnés, se tenaient derrière hii.

— " Mes fils : Elie, Abraham. Vous avez vu Lévy ? Hé ? "

Mais Loubatié n'était plus disposé à perdre du temps. Il allait comprendre. Il prit machinalement la longue lévite tachée du fourreur par trois fils qui jalonnaient l'emplacement ancien d'un bouton.

— "Vous n'êtes donc pas parti, mon cher Monsieur ?

— " Parti ?

— "A Buenos-Ayres ? "

Le Russe fit un geste vague de supériorité satisfaite.

— " Je suis naturalisé français. Lui aussi, Elie. Et Abraham a fait son service. Elie va se marier à Paris, dans un mois !

— " Alors vous restez, définitivement ? " Davidowitsch ne jugea pas utile de répondre à une

question qui portait sur le définitif. C'était une catégorie pour laquelle son cerveau n'avait point de case.

Mais sa face de vieil aigle, brune comme de l'ivoire culotté, s'épanouit dans une gaîté narquoise et enfantine ; ses yeux vifs suivaient un groupe sur la place. Le Voya- geur se retourna.

Encadré par les deux sénateurs républicains du dépar-

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tement, qui se penchaient avec attention pour suivre ses déductions, Lévy se dirigeait vers l'Hôtel de Ville. Toute la foule refluait avec eux vers le faux Renaissance second Empire du monument public.

Abraham Davidow^itsch regarda la pendule gouverne- mentale ; et dans une langue irréprochable, un peu lente, il dit :

— '* Sept heures trois quarts, les scrutateurs achèvent le dépouillement. Les nouvelles des sections sont excel- lentes. "

Très allumé, le vieillard agrippa le Voyageur par la manche.

— " Je vais manger un morceau avant le résultat. Et je préviens Sarah que vous déjeûnez demain avec nous, n'est-ce pas ? n'est-ce pas ? "

Loubatié serra évasivement la main du fourreur. Il avait hâte de se perdre dans le public pour réfléchir à son aise. A huit heures la municipalité réactionnaire était balayée de l'Hôtel de Ville par deux mille voix de majo- rité. Et comme le Voyageur, flatté dans ses instincts démocratiques, levait le nez, ébahi, vers les fenêtres éclairées du bâtiment communal, une voix un peu humble lui parvint distinctement à travers les braillements de la foule :

— " Quelle différence avec quatre-vingt-dix-huit, Monsieur Valentin ! Mais, voyez-vous, si nous étions partis, il nous aurait fallu faire ailleurs ce que nous avons fait ici. "

Indigné, Loubatié perdit toute mesure ; il ne daigna pas honorer l'Homme d'un regard :

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— " Vous n'allez pas prétendre que sans vous rien n'aurait été fait ? Ce serait un peu fort !

— " On ne prétend rien de semblable.

— " Qu'est-ce que vous avez fait alors — vous ?

— " Souvenez-vous ! Nous nous sommes contentés de durer. Vous, vous êtes très forts et très nerveux, mais nous autres, nous savons subir, et nous durons. Je vous garde à dîner. "

Le Voyageur vit danser devant ses yeux un petit Browning bronzé à dix-neuf quatre-vingt quinze et diverses autres images moins guerrières. C'est pourquoi il tourna lentement la tête vers le petit marchand de cycles, et lui répondit avec un ton de voix dont la gravité le saisit brusquement lui-même :

— " Allons, Monsieur Lévy ! "

Mais comme il se mettait en marche, l'autre le retint doucement avec la main, en souriant.

— " Plus par là. Monsieur Valentin. J'ai repris le magasin de Couillault. "

Jean Richarx).

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NOTES


LE FILS DU SILENCE, par Han Ryner (Figuière).


Le silence de Vigny fut d’un romantique qui, regardant autour de lui, au-dessus de lui, ne trouva, parmi les hommes, que débilité, que faiblesse, et chez Dieu qu’indifférence. Le loup dans la bruyère, le Christ parmi les oliviers de Gethsémani sont les porte-paroles de ce rêveur, qui du haut de la tour de son aristocratique château, ne découvrit jamais qu’une immensité désolée, et pour qui, comme pour l’inoubliable René, la foule ne fut qu’un vaste désert d’hommes. A ce dédaigneux le silence s’imposait comme marque de son dédain. Il ne fallait point qu’il s’avançât bras tendus et bouche ouverte vers ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre et des mains pour ne pas toucher. Mais nous sommes venus, peu à peu, à une autre conception du silence : " La parole est du temps, le silence, de l’éternité, " dit Maeterlinck. C’est de cette sorte de silence que vraiment Han Ryner est le fils. Et parce que la statue ressemble moins au modèle qu’au statuaire, c’est dans le visage de Pythagore que je retrouverai les traits essentiels du visage de Han Ryner, Il a longuement médité sur le vain orgueil des certitudes humaines, et, comme le Flaubert de La Tentation et de Bouvard et Pécuchet, il en a noté, dans ses Voyages de Psychodore, les contradictions tantôt apparentes, tantôt irréductibles. La Tentation bat des ailes au-dessus de la poussière des croyances, et, fatiguée, épuisée, s’abat à l’ombre des bras de la croix. Quant à Bouvard et Pécuchet, c’est sans enthousiasme, sans lyrisme que, termites patients, ils pénètrent au cœur des manuels, au cœur du cœur humain. Han Ryner nous mène, et différemment, en d’autres pays. NOTES 121

Ce n'est plus, cependant, Psychodore, philosophe cynique, qui nous prendra la main pour nous conduire parmi les Rêves des hommes, — magnifiques ou monstrueux, — personnifiés en ces êtres étranges que sont les Enracinés, les Sans-Yeux, les Rétrogrades, les Pitaniates Identiques, les Dicéphales. Avec P)i:hagore, nous voyagerons en pleines réalités de jadis, de Samos à Corinthe, à Athènes, à Babylone, pour écouter les paroles qui tombent des lèvres des hommes. A Corinthe, ville des plaisirs grossiers, nous nous éloignerons avec lui dans la campagne, car le grain de blé ne fait nul bruit au sein de la terre. Je porte en moi un germe qui, dans le silence, s'efforcepour monter et pour croître... Sois longtemps silencieux. Le jeune homme est un vase et sa parole le couvercle sonore dont il se ferme. Mais son silence est l'ouverture par où pénètre ce qui nourrira le germe de son âme... Ne va pas au pays des combats et dans le monde des vaines conquêtes extérieures, mais descends en toi-même jusqu'au royaume de la paix. Et c'est ainsi que, silencieux et ne parlant que pour interroger, Pythagore, dans les mystères de Samothrace et d'Athènes, dans le poème orphique, dans les livres d'Egypte et de Chaldée, avec Zarathoustra qu'il rencontre et Ezékhiel qu'il voit à Babylone, reprendra chaque jour l'examen de ses acquisitions anciennes ou récentes. Il s'efforcera de distinguer entre les paroles pleines et les paroles vides. Son silence lui paraissait semblable au van mystique. Beaucoup de paroles s'envolaient loin de lui, vides et légères. Mais celles qui étaient pleines et lourdes de nour- riture restaient encloses au van de son silence. Jusqu'au jour où, ayant reçu ce que les autres pouvaient lui donner, il sent qu'il doit surgir à une vie qui soit sa vie. Le Fils du Silence est n/, et le Fils du Silence est un Verbe. Et c'est après avoir tracé de nombreuses lignes sur le sable du désert qu'il découvre son Dieu, le Dieu Géomètre qu'il fallait chercher won avec des mots, mais peut-être avec des nombres et des lignes. Mais ce nom encore n'est pas assez beau, assez définitif. Et, son Dieu, il l'appellera UN.

— Un, â Monade ancienne et toujours neuve, seule Eternité, seule Immensité j toi qui supprimes la dispersion et la mort ; toi

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qui, dans un pan de ta robe, ramasses le Temps et l'Espace !..,

Par des figures géométriques, il a trouvé la figure de Dieu. Si c'est à cela que tient la découverte de la vérité éternelle, pourquoi, pareillement, au moyen de nombres exacts et de lignes ingénieuses, l'établissement de la Justice ne se ferait-il point sur la Terre ? Et c'est la fondation de l'idéale et véritable cité. Plus de règles, parce que la Règle est Dieu. Les règles sont les ennemies de la Règle et de Dieu. Mais des désordres sur- viennent dans la cité ; Pythagore, que l'on en rend respon- sable, est tué. Tourné vers les meurtriers, il les appelle par ces paroles :

Venez me changer en moi-même. Venez délivrer des lourdeurs périssables ce qu'il y a en moi d'immortel.

Han Ryner a-t-il cherché comme Pythagore ? Je n'en douterais guère, ni qu'il n'ait trouvé, puisqu'il dit :

— Certes, nous n'aurons pas taillé le carré de marbre et bâti la justice aux assises indestructibles. Mais nous aurons peut-être créé, par l'exemple d'un jour, l'idée éternelle du carré et de la justice. Il ne nous est pas donné d'enfanter nos descendants lointains ni même de les connaître. Pour que, autant qu'il dépend de nous, vive l'avenir, créons nos enfants et nos œuvres. Tout ce que nous faisons sera détruit. Jetons cependant le plus de beauté que nous pourrons sur la pente fatale, et que nos œuvres soient des fuites d'harmonie dans la lumière.

Henri Bachelin.

��CAILLOU ET TILI, par Pierre Mille (Calmann-Lévy).

M. Pierre Mille a employé à l'observation d'un petit garçon de cinq ans, qu'il appelle Caillou, les mêmes procédés qu'il avait apportés à celle du soldat Barnavaux, le dur-à-cuire colonial. Le mot " procédés " d'ailleurs ne me satisfait point. Car une enquête, surtout faite par un artiste, par un homme habitué à respecter, à admirer les formes nouvelles que prend à chaque instant pour lui la vie, révélera toujours plus qu'on ne pense les manières de penser et de sentir de celui qui la mène,

�� � NOTES 123

j'ai même l'idée qu'elle éclaire parfois davantage sur l'obser- vateur que sur l'observé. Ainsi, il y aurait à faire un curieux portrait de M. Pierre Mille d'après la façon dont il interroge Caillou. Lui-même prend soin de nous tenir compte de ses étonnements à chaque découverte. Et il se débarrasse devant nous de pas mal d'idées préconçues. Comme il est avant tout sincère, il lui est indi£Eérent d'avoir à quitter une opinion à laquelle s'était attaché son matérialisme de " Français mâle et adulte qui se respecte " dès qu'enfin un fait bien constaté ne cadre plus avec cette opinion. Tant pis pour les synthèses.

De Tili, la sœur de Caillou, M. Pierre Mille parle à peine. Peut-être un jour lui plaira-t-il de se pencher sur l'âme d'une petite fille. Pour l'instant c'est le petit garçon qui l'inté- resse. Après tout, si loin qu'il soit d'un homme fait, ce petit être est toujours un mâle, et ses colères, ses enthousiasmes, ses pensées, ses pudeurs même sont bien, en germe, celles d'un homme. Quant à ses rêves, hélas ! (et ici l'observation de M. Mille est admirable) ils ne seront jamais plus intenses, plus puissants, ils ne combleront jamais davantage son imagination. A moins qu'il ne devienne poète, l'homme perd chaque jour sous la poussée de l'expérience, cette faculté de créer, obsti- nément, grandiosement, de l'idéal.

Et pourtant, le pauvre CaiUou, il n'est guère idéaliste. C'est un produit de Paris, une espèce de gamin déjà sceptique, et averti de bien des choses. Il n'a pas, comme les gosses du peuple, cet esprit acerbe et lamentable, à la Forain, et dont les mots font tant de peine, lorsqu'on les surprend, dans la rue. C'est un fils de petits bourgeois, ni riches, ni pauvres, mais qui économisent. Il y a l'électricité dans l'appartement, et le père se met en habit parfois le soir. Mais la mère est une modeste maman qui s'occupe de ravauder les hardes de ses enfants. Caillou fera partie du demi-prolétariat. Il a trop vite pris contact avec les réalités d'une grande ville pour que ses rêves aient la fraîcheur mystérieuse de ceux que forment les enfants à qui sont offerts de longs séjours dans des jardins, des forêts, ou sur des plages. Son imagination est pareille à une pauvre petite fleur poussée entre les pavés d'une rue. Elle

�� � 124 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est souffreteuse et cependant ses délicatesses sont infinies, comme celles des grandes fleurs de la nature.

Je sais gré à M. Pierre Mille d'avoir si bien décrit cette petite fleur là. Mais comme il a bien compris aussi un exem- plaire d'humanité absolument à l' opposite de celui-ci ! Il a fait, dans le chapitre intitulé " L'aube de l'âge ingrat " le portrait d'un vieux célibataire, de l'oncle de Caillou. C'est une chose de premier ordre. Il nous fait deviner les mystères d'une sensibilité d'homme qui est morte, rien qu'en nous décrivant la manière dont justement elle lui apparaît morte.

Et ces pages sont plus émouvantes encore que celles qui concernent Caillou, car l'enfant voit devant lui toute la vie et ses espoirs tandis que l'oncle de Caillou a vu " le spectre de la vieillesse ".

" Il est venu jusqu'à la porte. Il l'a entr'ouverte, on a vu sa " laide figure. Tout de suite il est parti ; mais on sait qu'il est " dans l'escalier, et qu'il y restera toujours ".

Et je plains Caillou, petit bourgeois futur, de ce qu'il deviendra plus tard, aves quelques variantes, ce vieux bon- homme attendrissant. Ce chapitre-là replace ce tableau d'en- fance dans la perspective totale de la vie.

Francis de Miomandre.

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��LE ROMAN D'UN MALADE, par M. Louis de Robert. (Fasquelle).

Parce qu'en tournant, l'une après l'autre, les pages de ce livre, nous faisons comme palpiter une flamme que tourmenta déjà le vent des tombeaux, parce que, de plusieurs d'entre elles, s'échappent maints cris douloureux, nous n'aurons ni l'audace de souffler sur cette flamme pour essayer d'enfin réteindre, ni la témérité de vouloir étouffer ces cris. Avec joie nous la regarderons se ranimer et continuer de brûler de plus en plus ardente ; avec tristesse nous écouterons leur retentis- sement au fond de nous-mêmes.

On ne pouvait se dispenser, à propos de ce livre, — parce

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que c'était matière à développements faciles, — d'évoquer le souvenir de ceux qui promenèrent le romantisme de l'âme humaine par des sentiers où les feuilles, octobre venu, vont mourir, et de leur opposer les sentiments de M. Louis de Robert. Et pourtant c'est bien encore le livre d'un romantique que nous trouvons ici, ou de quelqu'un qui ne s'est point tout-à-fait débarrassé de l'apport du naturalisme. Il n'y a point là de restriction offensante, mais une constatation légitime. Nous savons par quels points, plus apparents que secrets, romantisme et naturalisme se touchent. Par l'appel, tout exté- rieur, qu'il faisait des plus hautes facultés de l'homme " fatal " en désaccord avec la vie, le romantisme condamnait la litté- rature à n'être plus l'expression que de mélancolies, de dégoûts, et de désespoirs individuels. Le naturalisme, en vou- lant tout remettre au point, en cherchant, mais avec quelle indifférence ! parmi les plus humbles ses héros qu'il situa dans les milieux les plus quotidiens, pensa nous obliger à conclure, pour nous-mêmes, de l'affaissement d'un seul à la désolation de tous.

Certes, nous sommes loin de prétendre qu'il n'y ait, en ce Roman d'un malade, que romantisme et naturalisme. Les pages les meilleures et les plus durables en sont précisément celles où l'auteur, — et nous pouvons dire : le héros, — se dépouillant tout à la fois du lyrisme vague et des méticuleuses précisions, écrit tout simplement, et crie " de profundis " en homme qui souffre, et non plus en homme de lettres.

C'est encore pour des notations d'intime déhcatesse que nous aimons ce livre.

— Est-ce qu'il ne vous est pas arrivé, le soir, dans la cam- pagne, d'entendre un son de flûte triste qui sort de quelque vieux mur ? Vous appliquez-vous à savoir quel gosier émet cette note si charmante, si musicale f

— Ma mère est auprès de moi... La bonté sur son front a la mélancolie de cette dernière lampe qu'on voit briller le soir à la plus haute fenêtre d'une maison, longtemps après que toutes les autres fenêtres se sont éteintes.

Et, ce qui constitue à proprement parler le romantisme, le

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naturalisme dans le Roman d'un malade, c'en est le morne découragement qui suit son cours, de la première à la der- nière, comme une eau mauvaise où pourtant prennent vie, par leurs racines, de belles fleurs et des arbres frémissants. Des sursauts, mais sursauts désespérés, d'agonie. Nous nous garde- rons de dire que, ce livre, M. Louis de Robert, eût dû l'écrire autre. Non. Tel quel, il est beau. Mais, pour qu'il ait sur nous une répercussion durable, nous en méditerons surtout la der- nière phrase, très-belle :

L'important fi' est pas de conquérir la gloire et de laisser un nom dans la mémoire des hommes, V important c'est de quitter la vie meilleur qu'on n'y était entré.

H. B.

��LA LAMPE ET LE MIROIR, par M. René Chalupt (Bibliothèque de la Phalange).

On aura plaisir à relire dans le volume de M. René Chalupt les poèmes qu'il a publiés ici même. On en trouvera d'autres, d'une grâce un peu féminine et apprêtée, mais où les traces des influences subies sont avouées avec honnêteté.

^e songe à mon aïeul qui était médecin; Il avait sa maison sise à La-Pointe-à-Pitre...

ou encore

Les vestes de brocart et les robes à queues S'attardent à dessein parmi les ombres bleues...

Je crains que, plus que Verlaine ou Jammes, la lecture de Samain n'ait agi sur M. René Chalupt. On ne conçoit guère que parrni tant de fluide séduction, il soit possible de découvrir, dans le Jardin de l'Infante, les qualités viriles et l'autorité qui attirent la confiance et persuadent de prendre attitude de disciple. Ce n'est pas là où il s'efforce vers un art volontaire et solide, comme dans Au Flanc du Vase, que Samain s'acquiert le plus de prestige ; c'est par des poèmes plus ténus et plus

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parfumés, là où ce qui restait chez Verlaine de force et de sensualité se transforme en grâce et en câlinerie.

Ça et là, des recherches amusantes, comme ce sonnet, en vers de treize pieds, dédié à Mlle de La Vallière :

y' ai délaissé les pompes royales et leur rite Pour suivre votre marche inégale et votre voix. Ah ! Louise ! Louise inexorable ! Pourquoi Ce voile cruel et cette fuite aux Carmélites ?...

J. S.

��Sous ce titre : Le Compagnon-aux-Images, M. Marcel Millet publie son premier recueil de poèmes. Pour la plupart des- criptifs, ils sont d'une inspiration abondante, sincère, parfois un peu trop instantanée. " Le Compagnon-aux-Images, écrit M. J. F. Louis Merlet dans sa préface, est évidemment le poète qu'ont surpris l'harmonie et la beauté des horizons, l'aventurier enthousiaste des villes et des carrefours, des hum- bles demeures et des maisons où s'inscrit du passé. — Il chante sa bonne chanson — populaire et simple, mais il con- naît aussi la grave tristesse, les émotions poignantes au cré- puscule, les misères de la longue route ". M. Marcel Millet a subi de fortes influences, particulièrement celles de Verlaine, de Samain, de Rimbaud. Elles font bien augurer de son déve- loppement futur...

��LES MATINS D'ARGENT, poèmes par Maurice Brillant.

Ce sont les chants pleins d'ardeur, de spontanéité, et qu'on dirait improvisés, d'une âme sincèrement éprise de ses aspira- tions, les plus pures. Certes, l'instrument dont se sert M. Bril- lant n'est pas encore parfaitement accordé ; il ne rend pas toujours, sous les doigts du jeune poète, des accents aussi justes, aussi rares que son inspiration est authentique et déli- cate. Mais à mesure que nous avançons dans le Uvre, plus

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d'assurance s'y manifeste, un choix plus judicieux des rythmes et des mots, et sinon plus d'originalité dans les sentiments et des pensées, ou de hardiesse dans l'expression, du moins une plénitude d'émotion morale et religieuse que nous admirerons sans réserve le jour où, mieux " pressée aux pieds nombreux de la poésie", elle saura, comme dit Montaigne, "s'eslancer bien plus brusquement " et nous ébranler ainsi " d'une plus vifve secousse ".

HEBBEL, SA VIE ET SES ŒUVRES, (1813-1845) par A. Tibal. (Hachette).

Cette étude, limitée aux années de formation, contient tout ce qu'il est utile de savoir sur la genèse du talent poétique de Hebbel.

Les travaux de Kule et de F. M. Werner étaient purement biographiques. Celui de Scheunert n'envisageait que l'esthé- tique de Hebbel. M. Tibal ne veut pas faire violence à la pen- sée de Hebbel " en systématisant ce qui chez lui est incohérent, en donnant un sens profond et définitif à ce qui souvent, n'est que métaphore ". Tout en reconnaissant que la poésie de Hebbel n'est point naïve, "qu'elle se complique de pensée et de spéculation", il déclare à bon droit que la poésie est l'es- sentiel, et tente une restitution intégrale de l'individualité du poète jusqu'en 1845.

Avec une érudition imperturbable il reconstitue le milieu de Hebbel. Il semble que nous sachions désormais où trouver tout ce qui aide à comprendre les trente premières années du poète. Race, famille, tempérament, relations, voyages, lectures, influences diverses, tout est étudié avec une méthode prudente et patiente, sans souci des lecteurs frivoles. M. Tibal n'ignore rien du sujet ni de ses alentours.

Il ne nous en laisse non plus rien ignorer. Sans que la lecture des 700 pages de son ouvrage cesse jamais d'intéresser, l'auteur témoigne pour l'art de la composition d'une indifférence qui étonne d'autant plus qu'on la sent très consciente. Pourquoi

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aligner négligemment tant de citations et d'analyses d'une longueur impitoyable, comme si elles devaient ajouter à la lecture des textes ? Et s'il n'est point inutile de connaître le pays des Dithmarses, ces terres grasses où le poète voyait fleu- rir les colzas sous un ciel doux et profond, dans le voisinage d'une mer violente et monotone, pourquoi consacrer à son étude dix-sept pages d'une impression serrée ? Taine eût-il approuvé qu'on remontât à l'an 800, qu'on citât Saxo Gram- maticus et qu'on analysât en détail la constitution de 1447 pour caractériser Hebbel ?

On eût voulu une synthèse plus vigoureuse, un plus grand souci de ce style qui n'est pas seulement négatif, qui ne se contente pas de choisir et d'éliminer, mais qui, né d'une force intérieure, fait saillir les traits essentiels. Le poète du pantra- gisme méritait d'être traité avec moins de froideur.

F. Bertaux.

��DEUX REPRISES AU THEATRE FRANÇAIS (LE DEMI-MONDE et LE ROI S'AMUSE).

Il est entendu que le théâtre de Dumas fils a vieilli et que les plus illustres pièces en sont aujourd'hui à peine suppor- tables à la scène. Ce ne sont pas tant les procédés esthétiques qui nous paraissent surannés que les sujets mêmes. Cinquante ans seulement nous séparent du Demi-Monde et les mœurs y semblent dater de deux siècles. On dirait que l'auteur s'est appliqué à ne pas pénétrer au-delà de cette morale mondaine qui règle les convenances sociales, mais qui ne concerne en rien la vie profonde. Savoir si un honnête homme peut, sans l'avertir, en laisser un autre épouser une femme qui a un passé, un tel problème, posé de façon générale, ne nous inté- resse pas. C'est une question de personnes. La discussion de Dumas fils a vieilli jusque dans les mots et c'est la flétrissure irréparable. Tant que les mots restent intacts, on peut, par un effort d'imagination, revivre un problème suranné ; mais que faire lorsque "honneur", "mariage", "décence", " hon-

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nêteté ", tous les sujets de l'échiquier dramatique ont changé d'usage et de signification ! Le seul fait que le divorce existe a changé la portée de tous ces termes.

On songe aux mélancoliques réflexions sur la gloire et l'oubli qu'échangent, dans les Dialogues des Morts de Fonte- nelle, Bérénice et Cosme de Médicis. Rien n'est assez durable, statues, monuments, empires, pour sauver un nom de l'anéan- tissement. " Ce n'est pas une mauvaise invention, dit Cosme, de donner son nom à des astres ; ils demeurent toujours. — Encore de la manière dont j'en entends parler, répond Béré- nice, les astres eux-mêmes sont sujets à caution. On dit qu'il y en a de nouveaux qui viennent et d'anciens qui s'en vont ; et vous verrez qu'à la longue il ne me restera peut-être pas un cheveu dans le ciel. Du moins ce qui ne peut manquer à nos noms, c'est une mort, pour ainsi dire grammaticale; quelques changements de lettres les mettent en état de ne pouvoir plus servir qu'à donner de l'embarras aux Savants. Il y a quelque temps, je vis ici-bas des morts qui contestaient avec beaucoup de chaleur l'un contre l'autre. L'un était le grand Constantin et l'autre un empereur barbare. Ils disputaient sur la préférence de leurs grandeurs passées. Constantin disait qu'il avait été empereur de Constantinople ; et le Barbare qu'il l'avait été de Stamboul... etc." — Cette dégradation "grammaticale" de- vrait être la dernière. Qu'espérer d'une œuvre dont la déchéance commence par là ?

Tout différent est le vieillissement du Roi s'amuse. Cette pièce, à vrai dire, n'a jamais été jeune. Elle n'a pas les robustes et admirables défauts des Burgraves. Elle était mal venue dès l'œuf. " On finit, dit M. Gustave Lanson dans la Grande Revue, par se réconcilier avec la pièce pour cette candeur colossale qui ne saurait loger dans une âme mauvaise. Mais pas jus- qu'au point de se divertir. Dans Hernani et Ruy Blas, on n'est pas constamment dans le faux. Le lyrisme n'introduit pas seulement dans ces deux drames des beautés de style : avec lui jaillissent les sentiments vrais et largement humains. Il y a des moments où la poésie fait oublier l'artifice et la gaucherie des combinaisons scéniques, où l'on n'entend plus que des

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âmes exaltées ou meurtries qui chantent leur joie ou leur douleur, leur enthousiasme ou leur colère. Le lyrisme a sa vérité psychologique aussi, très profonde et très puissante. Cette vérité manque dans le Roi s'amuse. Sauf à de i^ares moments, excepté, de ci de là, quelques vers ou quelques phrases, les thèmes de développement sont pris dans le faux et dans l'in- vraisemblable. C'est un malheur dont la pièce ne se relèvera pas." J. S.

��Une pièce historique de M. Maurice de Faramond (Matinées d'avant-garde de l'Odéon).

M. Maurice de Faramond dont l'effort est toujours si neuf, si libéré d'habitudes scéniques conventionnelles, vient d'élargir encore le champ de ses essais, limités jusqu'ici à l'homme social moderne, en appliquant à un sujet d'histoire sa méthode lyrique de généralisation. A l'encontre de nos dramaturges de boulevard qui s'acharnent à perfectionner selon l'esthétique du succès, un thème donné une fois pour toutes, il renouvelle à chaque coup son ambition, il n'en a pas de plus grande que d'être " l'initiateur". N'eût-il pas tout-à-fait réussi aujourd'hui dans l'entreprise périlleuse de recréer un genre tombé en discrédit par la faute du romantisme, qu'il faudrait pourtant l'applaudir comme celui qui ouvre la voie, en souhaitant qu'il y persévère. Nulle anecdote subsidiaire, nul enchevê- trement de circonstances inventées, nulle intrigue. Le dérou- lement des faits de l'histoire rapportés à un personnage central. Comme dans la Noblesse de la Terre vers " la Terre ", comme vers " la Courtisane " dans la Dame qui n'est plus aux Camélias, ici, vers Diane de Poitiers, tous les caractères s'orientent ; ils n'existent qu'en fonction de la haine ou de l'amour qu'ils ont pour elle : le roi François, mourant, qui la désire ; le nouveau roi Henri qui la possède, et le dauphin François qui veut lui échapper ; ceux qui la redoutent, ceux qui la servent, ceux qui l'admirent. Il y a là l'ébauche de maints caractères, dessinés sobrement, marqués de quel-

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ques traits profonds ; il y a là, doué de vie, aigu, subtil suivi pas à pas dans sa tragique formation, le caractère de Catherine, et cela suffirait à faire honneur au dramaturge. Mais, au miheu de ses " créatures ", quelle femme est au juste Diane ? M. de Faramond nous répond : la Beauté, symbole de la Renaissance. Et soit ! nous ne pouvons lui en vouloir d'une conception qui, en somme, résume l'époque, d'autant qu'il nous a épargné ce débordement d'esthétisme dont Diane chez tel autre eiit été le prétexte — je songe encore à M. d'Annunzio. Mais comment, trois actes durant, faire tenir la scène à un personnage dont tout le caractère est d'être belle ? Mais le rôle de la Beauté, quelle femme, et la plus belle des femmes, oserait s'employer et réussirait à le soutenir? Une telle fiction, acceptable dans un poème va s'écrouler sur le théâtre : nous pouvons l'imaginer, non la voir. Je sais bien que l'auteur a prêté à Diane non pas seulement une forme, mais un certain nombre de traits moraux. En vain. On les sent secondaires, ajoutés, adventices ; ils ne composent pas un être, d'autant que leur diversité contraste avec l'unité plastique du symbole. Il eût fallu que Diane demeurât, ou bien "invisible et présente ", ou muette et nue comme un marbre. Ces remarques ne doivent pas diminuer l'estime que mérite de retenir le nouveau drame de M. Maurice de Faramond ; il est par instants admirable ; l'ample fresque historique que compose le premier acte ; les dialogues pressés et riches de sens du second ; quelques caractères ; la langue enfin d'une recherche si fluide, d'un parti-pris poétique si juste, en voilà plus ici que nous n'en avons rencontré dans une pièce historique depuis longtemps.

H. G.

��LE CHAGRIN DANS LE PALAIS DE HAN, par M. Louis Laloy d'après Ma-Tcheu-Yen. Décors et costumes de M. René Pioi (Théâtre des Arts).

Nous avons laissé nous conduire par la main, le guide insi-

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dieux et charmant qu'est M. Louis Laloy. Qu'il eût été mal- séant de s'armer de critique documentaire, de réclamer des preuves, et de prononcer, à propos de ce spectacle harmonieux, des mots grimaçants : infidélité, anachronisme, coupables libertés...

Tout d'abord, si nous savons que l'adaptateur s'est écarté du texte primitif, c'est grâce à quelques lignes où M. Laloy lui-même nous en avise franchement : " Ma-Tcheu-Yen est poète : il suit sa fantaisie et ne s'inquiète pas de l'exactitude. C'est ainsi qu'il nomme en ce drame une divinité du boud- dhisme, alors totalement inconnue en Chine. On n'a pas cru devoir se montrer plus scrupuleux que lui pour les détails de cette sorte. On s'est efforcé, au contraire, de demeurer fidèle au génie de l'art chinois. " Qu'exigerons-nous de plus ? Et qu'oseront dire les sinologues, puisque c'est Ma-Tcheu-Yen qui a commencé ?

J'ai vu l'an passé des ofi&ciers chinois, uniformisés à l'earo- péenne, et je sais bien qu'ils étaient authentiques ; rien n'em- pêchera qu'on leur préfère l'empereur en robe de soie, et la belle Tchao-Kiun aux gestes inclinés.

L'action est d'une simpUcité très pure. Les caractères ne sont pas tracés d'une pointe aiguë, mais seulement caressés au pinceau. Grands et petits Chinois, conversant pohment sous des arbres tout en fleurs ! Méchants génies au masque épou- vantable : vous voici animés enfin, vous à qui nous reprochions votre immobilité, sur les paravents de notre enfance...

M. René Piot est l'auteur des décors. C'est d'abord le pa\'il- lon isolé dans le parc de Han : au premier plan, une muraille vert sombre, interrompue ; un fond, sur le seuil du pavillon, la princesse coiffée par ses suivantes ; une grande lumière d'un vert hmpide baigne le groupe, et en arrière s'ouvre la porte carrée sur l'intérieur obscur. — Le 3* acte mérite les applau- dissements qui l'accueillirent au lever du rideau : on découvre toute une lumineuse étendue où s'épanouit un grand poirier fleuri; l'empereur, vêtu d'or, assiste aux danses, et Tchao-Kiun est debout près de lui.

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Au deuxième acte, qui se déroule tout entier dans la nuit profonde, chez les Tartares guerriers, on ne suit les person- nages que par le va-et-vient de leurs lampions. Avec la décoration du quatrième acte, le gigantesque rocher rose sur- plombant le fleuve, on reconnaît la hardiesse de réalisation de M. Piot, qui accompht toujours ce qu'il s'est une fois proposé.

Pierre de Lanux.

��UN INTERPRETE D'ILSEN : Emtl Poulsen.

Le grand acteur danois Emil Poulsen est mort le 8 Juin dernier âgé de soixante-neuf ans, dans sa villa d'été, au nord d'Elseneur, Il honora, durant trente années, la scène du Théâtre Royal de Copenhague. Interprète d'une langue plus répandue que la danoise, il eût joui d'une gloire universelle. Son génie, au dire de ses admirateurs, était fait surtout d'in- telligence et de clarté, de mesure et de distinction, d'une puis- sance toujours réglée, d'une autorite souveraine. Plus épris de vérité que de lyrisme, " Jamais — écrit M, Edouard Bran- des dans Politikcfi — il n'était en défaut dans la réplique de prose. Comme le virtuose né dont la finesse d'oreille exclut la moindre incertitude d'accent, ainsi Emil Poulsen possédait à la perfection toutes les formes et toutes les nuances de la conversation... Il était absolument exempt d'afféterie, éloigné de tout ce qu'on nomme en français cabotifiage, et en danois teaterskaperi (grimace théâtrale). " Dans sa jeunesse Emil Poulsen avait étudié à l'Université, Son esprit extrêmement cultivé lui permettait de juger avec finesse les caractères des personnages que ses dons lui faisaient incarner à merveille, et de laisser transparaître dans son jeu quelque chose de ce jugement.

Il avait débuté en 1867, dans Erasmus Monfanus de Hol- berg, avec son frère Olaf qui est encore actuellement un des acteurs de composition les plus remarquables duThéâtre Royal. Il joua Léandre de l'Ecole des Femmes en attendant qu'il prît le rôle d'Arnolphe dans la même comédie. De Tartufe à Faust,

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de Roméo à Shylock, il aborda les créations les plus diverses et les plus opposées. Mais, dit encore M. Edouard Brandes, le talent d'Emil Poulsen devait achever de s'épurer, de s'enoblir, au contact du génie ibsénien. Il fut successivement Gunnar Herse {Les Guerriers à Helgoland) l'Evêque Nicolas {les Pré- tendants à la Couronne), le consul Bernick {les Soutiens de la Société) Dr. Fjeldbo {L'Union des Jeunes), Helmer {Maison de Poupée), Stockman {Un Ennemi du Peuple), Dr. Wangel {La Dame de la mer), Solness. Le rôle de John-Gabriel Borkman marque la dernière étape d'une carrière dont celui de Hialmar Ekdal (dans le Canard Sauvage) avait été l'apogée.

Dès 1898, un affaiblissement de la moelle épinière dont il avait commencé de souffrir en 1882 et qui paralysait sa dé- marche, contraignit Emil Poulsen, en pleine maîtrise, d'abon- donner la scène. Avec un courage plus qu'humain, une séré- nité vraiment philosophique, il mena depuis lors une vie studieuse, à la fois retirée et active, dans sa petite maison de Nytoldbodgade. Quand par hasard il s'aventurait au dehors, il arrivait qu'on le vît, sur le bord d'un trottoir, hésiter à tra- verser la rue, mal assuré qu'il était sur ses deux bâtons. Quel- que passant, jeune homme ou jeune fille, reconnaissant les traits illustres du vieil acteur, s'approchait alors respectueuse- ment pour lui offrir l'appui de son bras.

Pendant ses douze années dinfirmité, Emil Poulsen n'a pas cessé de se passionner pour le théâtre, en écrivant avec une compétence impeccable des articles et des brochures, en fai- sant des lectures et des conférences. Tout perclus qu'il fût, il retrouvait assez de vie pour indiquer, expliquer, mimer l'essentiel de leurs rôles devant ses deux fils, quand ils venaient le consulter. Adam et Johannes Poulsen ont assumé dignement la succession de leur père. Ce sont déjà deux comédiens d'un talent souple et puissant. Leurs succès n'ont pas peu contribué à soulager de ses épreuves le noble artiste qui vient de mourir. Sur la poitrine d'Emil Poulsen, après qu'il se fut éteint, les siens placèrent pour qu'il l'accompagnât dans la tombe, le livre qu'il avait préféré durant sa vie : Les Conversations de Gceihe avec Eckermann.

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��L'HEURE ESPAGNOLE par M. Maurice Ravel (Opéra- Comique).

Sans doute nous donnera-t-on un jour le Mariage, l'acte de comédie lyrique que Moussorgski, à la meilleure période de sa vie, écrivit sur le texte de Gogol. Il sera curieux alors de le comparer à l'Heure Espagnole de M. Maurice Ravel. Ainsi rapprochait-on naguère telle scène familière de Boris Godounof de telle autre de Pelléas. C'est ici qu'on comprend la fécondité d'échange entre deux peuples aussi distants apparemment que sont les Français et les Russes, et comment en l'enrichissant, l'apport étranger, exotique, exalte précisément les qualités les plus françaises de notre fonds national. Française jusqu'au jeu, au paradoxe est la musique de M. Ravel. Son don propre, inné, — et il le cultive — est de transmuer en musique les sujets les moins musicaux. Quoi de plus court, de moins mélo- diquement déployé, de plus nu, de plus dénué de résonnance et d'harmoniques que les Histoires Naturelles de Jules Renard. Elles sont là, se suffisant, comme glacées dans l'atmosphère, ne voulant dire que ce que précisément elles disent, n'allant pas au-delà des mots. Quand M. Ravel les saisit, que peut-il faire de plus que d'y noter la juste intonation des syllabes ? C'est peu encore. Vous ne le connaissez pas. Le sujet l'a séduit, il l'évoque à son tour ; de fines ondes concentriques se propagent autour de chaque notation, comme autour d'une pierre qu'on a jeté dans l'eau ; ces phrases hachées, sans contact, un mince filet les relie ; voilà un poème musical et qui à son tour se suffirait presque, si le soutien littéraire venait soudain à lui manquer, La musique de M. Ravel, de si musicale essence, même quand elle tend vers le bruit, se place néanmoins à la frontière de la musique littéraire et de la musique tout court ; elle se tient en équilibre comme sur le tranchant d'un sabre, mais avec quelle adresse et quelle insouciance du danger ! Sur la bouffonnerie de M. Franc-Nohain, plus drôle dans les gestes que dans les mots, c'est miracle de voir quelles arabesques gratuites et

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pourtant aisées, calquées sur la parole et pourtant mélodiques, savent bondir et reprendre terre; comment un art si concerté, si soucieux de la qualité des moyens, joue le plus parfait naturel. Sa grâce et sa gaîté, à mon sens, sont surtout vocales ; malgré tout l'esprit dépensé dans la trame harmonique et les combinaisons de timbre, je prétends que l'orchestre tient trop de place ici, qu'il sonne trop, que c'était là l'occasion de réagir contre l'emploi des masses qui depuis Wagner nous écrase ; je rêve d'une comédie lyrique de M. Maurice Ravel où s'égaie- raient avec le quatuor un basson, deux flûtes, un triangle et si vous voulez un tambour. Il est tout désigné pour alléger en fait notre musique, ainsi qu'il l'allège en esprit. La vraie musique, grave ou bouffe, ne comporte pas nécessairement un bataillon d'instrumentistes éperdus.

H. G.

��EXPOSITIONS MAURICE DENIS ET PIERRE BON- NARD.

Deux peintres auxquels tout de suite il convient d'adresser cet éloge : ils ne traitent pas le public en ennemi. Tant de jeunes artistes aujourd'hui ne pensent au spectateur qu'avec haine et risée, le considèrent comme un être ridicule qu'il faut arrêter dès l'abord par une peinture menaçante et qui semble dire : " Vous voyez bien qu'il ne vaut pas la peine d'essayer ! Vous ne comprendrez jamais. "

Maurice Denis vient d'exposer les charmantes images qu'il destine à l'ornement des Petites Fleurs de Saint-François. Réussite incomparable ! Je n'admire pas ici une originalité profonde. Denis n'est pas de ceux qui déplacent l'art qu'ils ont choisi, qui le portent dans une région nouvelle. Mais il excelle à le répandre dans toute l'étendue du domaine où il l'a trouvé ; il est un vulgarisateur délicieux et d'une ingéniosité sans égale ; il devine toutes les applications possibles de la peinture telle qu'il l'a reçue de Gauguin et de Cézanne; il refait sienne leur découverte et tout de suite, de son pinceau aisé, il lui com-

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munique une fertilité, une souplesse, une industrie surpre- nantes. C'est ainsi qu'il départit à l'illustration, devenue métier banal, un peu de cet art qu'il détient. Non pas qu'il entreprenne à grand bruit de la rénover. Mais en passant, sans insister, il lui enlève sa banalité, il la fait fleurir délicatement. Et seuls les gens avertis s'apercevront de la transformation. Sans le pré- venir, il substitue aux laideurs que le vulgaire avait pris l'habitude d'admirer, des images qu'il a le droit d'admirer. Il trahit doucement le spectateur ; il ne le brusque pas ; il le trompe avec bienfaisance ; il peint, sans inquiéter son plaisir, des figures qui le justifient ; il arrive à faire le bon si peu distinct du mauvais qu'on peut continuer au premier l'atta- chement que l'on avait pour le second. — Sans doute à cet exercice Denis parfois se diminue un peu, inchne son talent. Du moins travaille-t-il à atténuer le malentendu qui sépare les artistes du public.

Quant à Bonnard, il peint pour les gens riches et intelligents; à la fois il donne des prétextes à leur goût et il satisfait dis- crètement leur besoin de luxe ; il cherche le rare dans le confortable. Il compose un tableau comme on meuble une chambre. Il confronte des tons à la façon dont on rapproche des étoffes ; il sait les choisir avec nouveauté ; il s'entend à l'art des voisinages : on risque une légère dissonnance, puis on l'efface aussitôt dans l'ensemble où elle n'agit plus qu'imper- ceptiblement, juste assez pour tenir éveillée la sensualité. Et sous ces jeux savants et douillets les angles du salon, je veux dire l'armature du tableau, les contours des objets disparais- sent : on se sent à l'aise dans une atmosphère subtile. Si l'on pouvait entrer dans une de ces toiles, on ne trouverait point où se heurter.

J. R.

��LES PAYSAGES DE FRANCIS JOURDAIN. (Galerie Druet.)

Pour avoir pris leçon de l'art des Japonais, Francis Jourdain n'a jamais perdu le contact avec les choses. La conception,

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surtout décorative, qu'il s'est faite de la peinture, jeu de teintes et d'arabesques, n'a jamais desséché la fraîche source de son émotion. Il aime les objets en tant qu'éléments d'art, mais aussi, plus profondément, pour eux-mêmes, et le problème se posait devant lui de concilier ces tendances. Certes il avait déjà obtenu une sorte d'équilibre entre l'art et la vie, entre la tache de couleur et l'objet même, mais peut-être fortuite- ment. Il semble que la présente exposition chez Druet, d'un très grand nombre de ses plus récents ouvrages, marque un pas décisif dans sa difi&cile démarche et qu'elle renferme la solution. Cette grâce anecdotique analogue à celle de Jammes qui animait les toutes premières images où il représentait ingénument les boutiques, les rues, les champs des plus modestes campagnes, ne la croyez pas perdue. La période des natures mortes d'apparat où le souci décoratif domine, aux dépens de lintimité, n'aura été que passagère : exercices de composition à priori. Voici les derniers paysages, mise en œuvre consciente, volontaire, sa\'ante des plus rares émotions. La fidélité de l'artiste à reproduire la nature ne l'empêche plus de la recomposer. C'est tout un printemps à lui qu'il sus- cite, avec les pierres moussues les globes de feuillage, les fleurs semées, dont son cœur sans cesse est ravi et que son œil choisit, ordonne. La terrasse, les pêchers en fleurs, le perron, ont un noble balancement ; à côté du discret recueillement des œuvres justes, j'y vois une nouvelle ampleur. Peintures grises et pourtant claires, sans tapage, pleines d'un art déhcat et modeste, elles gagneront à être fréquentées. Elles habiteront bien les chambres où notre vie se passe, la vie qu'elles épu- rent sans la trahir.

H. G.

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LECTURES

Au moment où l'Académie vient enfin de reconnaître l'exis- tence des Cahiers de la Quinzaine, extrayons des Pages choisies de Charles Péguy, parues chez Grasset, ce fragment sur l'alté- ration de notre culture :

C'est un phénomène très fréquent dans l'histoire de l'humanité. Pendant des siècles de grandes humanités se battent pour et contre une grande cause. Et puis tout passe. Et puis, un jour, pendant que l'humanité a le dos tourné, une petite bande de malandrins arrive, détrous- seurs de cadavres, chacals et moins que chacals, et on s'aperçoit le lendemain que ladite cause a été étranglée dans la nuit.

C'est ce qui vient de nous arriver dans le monde moderne avec le grec. Par une simple altération, par une simple prétendue réforme des programmes de l'enseigne- ment secondaire français, par le triomphe passager de quelques maniaques modernistes et scientistes français, généralement radicaux, quelques-uns socialistes profession- nels, toute une culture, tout un monde, une des quatre cultures qui aient fait le monde moderne, — il est vrai que ce n'est pas ce qu'elles ont fait de mieux, — disparaît tout tranquillement et tout posément sous nos yeux de la face du monde et de la vie de l'humanité. Sous nos yeux, par nos soins disparaît la mémoire de la plus belle huma- nité. Par une simple sophistication de programmes. Et en deuxième ligne, au deuxième degré, sous nos yeux, par nos soins périt tout l'efFort des humanistes et des hommes

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de la Renaissance. Tout cet admirable seizième siècle aura fermenté et restitué en vain.

C'est une perte qui sera sans doute irréparable. Car nous savons par l'histoire de l'humanité qu'en matière de culture on sait bien quand on perd, et ce que l'on perd, mais on ne sait pas quand on retrouve, ni ce que l'on retrouve. Le triomphe des démagogies est passager. Mais les ruines sont éternelles. On ne retrouve jamais tout. En pareille matière il est beaucoup plus facile de perdre que de retrouver.

On nous dit en vain que le grec s'est réfugié dans l'enseignement supérieur, qu'il demeure entier dans quel- ques chaires et dans quelques bibliothèques. C'est ici la plus grande stupidité que l'on ait dite dans les temps modernes, où pourtant on ne s'est pas privé de dire des stupidités. C'est comme si l'on disait que les anciens Egyptiens vivent et revivent dans les momies des sar- cophages des salles basses du Louvre. Comme j'espère le démontrer dans la thèse que je prépare depuis plusieurs années de la situation faite à V histoire et à la sociologie dans les temps modernes^ il y a un abîme pour une culture, pour une histoire, pour une vie passée dans l'histoire de l'hu- manité, pour une humanité enfin, entre figurer à son rang linéaire dans la mémoire et dans l'enseignement de quelques savants et dans quelques catalogues de biblio- thèques, et s'incorporer au contraire, par des études secondaires, par des humanités^ dans tout le corps pensant et vivant, dans tout le corps sentant de tout un peuple, de tout le peuple, dans tout le corps des artistes, des philo- sophes, des écrivains, des savants, des hommes d'action, de tous les hommes cultivés, des critiques mêmes et des

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historiens, de tous les hommes de goût, de tous les hommes de sens, de tous les hommes de droiture et de fécondité, de tous ces hommes en un mot qui formaient un peuple cultivé dans le peuple, dans un peuple plus large. Ce sont deux existences qui ne sont pas du même ordre. L'existence dans le corps des producteurs de tout un peuple est une existence de vie. L'existence dans les rayons, sur les rayons de quelques bibliothèques est une existence de mort. Surtout étant donné ce que sont les blibliothèques modernes. Un poète qui gisait manuscrit, ignoré, incompris, non lu non lisible en quelque monastère perdu n'était lui-même ni un poète perdu ni un poète mort. Quelque moine pieux, méritant notre éternelle reconnaissance, pouvait le soigner, le conserver, le reco- pier, nous le transmettre enfin. Il n'était donc pas mort. Il vivait donc pour la vie à venir de l'humanité. Un poète, connu, compris, classé, catalogué, qui gît imprimé aux rayons de cette stérile Bibliothèque de l'Ecole Normale et qui ne serait point quelque autre part, qui ne serait point couvé dans quelque coeur, est un poète mort.

TRADUCTIONS

M. Paul Claudel transcrit pour nous ce passage de la traduc- tion de Tacite par Nicolas d'Ablancourt, en le faisant suivre d'un commentaire que l'on pourra lire plus loin :

L'Histoire de Tacite

ou la Suite

des Annales

de la Traduction de Nicolas Perret

�� � NOTES 143

Sieur d'Ablancourt A Paris chez Charles Osmont dans la Grand'Salle du Palais, du costé de la Cour des Aides, à l'Ecu de France. M DC LXXXI

Liv. L Ch. 2.

J'entreprens un ouvrage plein de grands événements, de guerres, de divisions, de cruautez, mesme dans la paix. On y voit quatre Empereurs mourir de mort violente, trois guerres civiles, mêlées de plvisieurs étrangères ; la fortune favorable en Orient et contraire en Occident, rillyrie en désordre, les Gaules chancellantes, l'Angleterre conquise et perdue, le Rhin soulevé, le Danube ensan- glanté de nos pertes et de nos victoires ; les Parthes sur le point de prendre les armes pour la querelle d'un faux Néron, les anciennes calamitez de l'Italie renouvellées ; quelques unes de ses villes englouties, d'autres couvertes de cendre ; Rome désolée par des incendies, ses temples brûlez, et le Capitole mesme, par la main de ses Citoyens: Les mystères des Dieux profanez, les moeurs corrompues, la mer pleine d'exils, les isles de sang, la ville de meurtres : Tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes, devenu funeste, les biens, les honneurs, la naissance, mais principalement la vertu : Les récompenses des criminels plus insupportables que leurs propres crimes : Les uns remporter pour dépouilles les dignitez du Sacerdoce et du Consulat, les autres l'intendance des Provinces et la feveur du Cabinet. Enfin tout bouleversé et confondu, les esclaves trahir leurs maîtres, les affranchis leurs patrons, les amis leurs propres amis. On ne laisse pas de voir briller de grandes clartez parmi ces ténèbres. Les mères accom-

�� � 144 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pagnent leurs enfants en exil, les femmes leurs maris ; il y a des parents généreux, des gendres constants, des esclaves fidèles, et qui redoublent leur fidélité dans les tourments ; des morts glorieuses et comparables à celles que vante l'Antiquité. Ajoustez à tous ces malheurs des prodiges au ciel et eh terre ; des présages tristes, heureux, douteux, manifestes. Car jamais les Dieux ne témoignè- rent par de plus grands fléaux, ni par des signes plus évidents, qu'ils n'avaient pas tant à cœur notre seureté que leur vengeance. Mais avant que de passer outre, il est à propos de faire comme un plan de l'Empire, et de descrire Testât de Rome, des Provinces et des armées, afin qu'on puisse voir ce qu'il y avait alors de foible et de fort dans tout l'Estat, puisqu'il n'importe pas seulement de sçavoir les événements, qui sont souvent l'ouvrage de la Fortune, mais les causes qui les ont produits.

Voici le fragment de Tacite :

" Opus adgredior opimum casibus, atrox prœliis, discors seditionibus, ipsa etiam pace saevum. Quatuor principes ferro interempti. Tria bella civilia, plura externa, ac plerumque per- mixta. Prosperae in Oriente ; adversae in Occidente res. Tur- batum Illyricum : Galliae nutantes : perdomita Britannia, et statim missa : coortae in nos Sarmatarum ac Suevorum gentes : nobilitatus cladibus mutuis Dacus : mota etiam prope Par- thorum arma, falsi Neronis ludibrio. Jam vero Italia novis cla- dibus, vel post longam saeculorum seriem repetitis, adflicta. Haustae aut obrutas urbes, fecundissima Campaniae ora : et urbs incendiis vastata, consumptis antiquissimis delubris, ipso Capitolio civium manibus incenso: poUutas casrimonias: magna adulteria : plénum exsiliis mare : infecti cœdibus scopuli : atro- cius in urbe sœvitum. Nobilitas, opes, omissi gestique honores pro crimine ; et ob virtutes. certissimum exitium. Nec minus preemia, delatorium invisa, quam scelera ; cum alii sacerdotia

�� � NOTES 145

et consulatus, ut spolia, adepti,procurationes alii, et interiorem potentiam, agerent, verterent cuncta odio et terrore. Corrupti in dominos servi, in patrones liberti ; et quibus deerat inimi- cus, per amicos oppressi.

Non tamen adeo virtutum stérile saeculorum, ut non et bona exempla prodiderit. Comitatae profugos liberos matres : secutae maritos in exsilia conjuges ; propinqui audentes : con- stantes genei i : contumax, etiam adversus torraenta, servorum fides : supremœ clarorum virorum nécessitâtes ; ipsa nécessi- tas fortiter tolerata ; et laudatis antiquorum mortibus pares exitus. Prœter multipliées rerum humanarum casus, caelo ter- raque prodigia, et fulminum monitus, et futurorum prassagia, Iseta, tristia, ambigua, manifesta, Nec enim umquam atrocio- ribus populi romani cladibus, magisve justis indiciis adproba- tum est, non esse curae deis securitatem nostram, esse ultionem.

Ceterum, antequam destinata componam, repetendum vide- tur, qualis status urbis, qaae mens exercituum, quid aegrum fuerit, quis habitus provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid aegrum fuerit : ut non modo casus eventusque rerum, qui plerumque fortuiti sunt, sed ratio etiam causaeque noscantur..."

��. . . Rien de plus difficile et de moins apprécié qu'une bonne traduction. C'est à cette école que se sont formés tous nos grands écrivains du passé.

Cette page de d'Ablancourt vaut d'abord par elle- même, et à mon oreille du moins tout y sonne une des plus pleines et parfaites musiques dont notre langue ait jamais été animée. Elle réalise l'idée que je me fais d'une bonne traduction, qui, pour être exacte, doit ne pas être servile, et, au contraire, tenir un compte infiniment subtil des valeurs ; en un mot, être une véri- table transsubstantiation. Prenez par exemple le mot anglais /?y et le mot français voler : chacun exprime un

10

�� � 146 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

temps absolument différent du vol, l'un l'essor vers un but, l'autre l'aile qui plane. Il est des cas où traduire l'un par l'autre me semblerait un véritable contre-sens. Appliquons cela à deux exemples pris dans cette page de d'Ablancourt, et que j'ai entendu critiquer : il me semble que notre compatriote s'est tiré de sa tâche avec un goût extrême- ment fin. Il est certain qu'il ne pouvait lutter de vertu et de concision avec le latin de Tacite, il lui fallait transposer suivant le génie propre du français, et il l'a fait si parfaitement que sa version me semble parfois supérieure au texte : Atrox prœliis^ discors seditionibus^ mérite la censure de Pascal : trop^ de deux mots forts ; il fallait atténuer le support (plein de)^ lui donner en somme le rôle d'une espèce de conjonction, et faire éclater la lumière sur les mots essentiels, l'un âpre et sonore, guerre^ l'autre long comme une opération poli- tique : divisions^ cruautés est beaucoup plus fort que sœvum et rétablit ainsi l'équilibre. L'autre exemple : nobilitatus cladibus mutuis Dacus est encore plus fort : nobilitatus est un assez vilain mot ; on aurait pu employer décoré : d'Ablancourt a préféré avec raison le mot majestueux pareil à un fleuve qui roule ses eaux en grondant : ensan- glanté ; qui rend en même temps quelque chose du timbre funèbre de cladibus ; mutuis était peut-être légèrement impropre et convenait plutôt à une guerre civile ; d'Ablan- court a amplifié, comme il convenait au magnifique Danube remplaçant le sec Dacus, et il termine par l'éclat d'oriflamme de Victoire. A la place d'une idée de pure rhétorique, voici le trophée lui-même.

Paul Claudel.

�� � NOTES 147

��REVUES

Sur la question du latin et les disputes qui se font autour de la Sorbonne, Yves Scantrel (Suarès) écrit dans la Grande Revue :

"...Le latin porte la raison de France : ilfait raisonner juste, parce qu'il fait vivre les termes du raisonnement.

Qu'il fasse parler purement, c'est le plus évident de ses crimes : car pourquoi parler purement ? pourquoi écrire avec génie ou avec grâce ? Est-ce que le génie, le style, la beauté du discours s'enseignent en deux ans comme la table de Pythagore ? Ce qu'on ne peut partager à tous, il faut le détruire.

Pas un grand écrivain de France, pas un homme d'ordre, qui n'ait eu plus ou moins la culture latine. Il en est de ces éléments, comme du lait sucé à même la nourrice : ils s'incor- porent à l'enfant ; ils le fortifient ; on ne le discerne plus. Les langues barbares feront des barbares en français. Le latin seul fait des Français en France...

Le français sans le latin est ime langue de hasard, comme les autres, abandonnée à la charité publique. Dans le latin, le français est noble ; il vit selon son rang, qui est le plu? élevé ; il a ses titres de famille et d'héritier, sa maison, son foyer millénaire, son père et sa mère authentiques : enfin, il est né...

Le bienfait du latin est qu'il passe dans les habitudes spiri- tuelles du Français qui ne le sait plus. Tout est dans la manière, et comment on se sert du peu qu'on a. C'est justement en quoi consiste la police d'une nation, sa civilité à tous les moments de la vie. Latin, discipUne à former l'honnête homme qu'est le Français parlant bien sa langue...

La latin, encore un coup, détient tous les titres de noblesse du français. La culture sans latin est une culture de parvenus. Ils s'établissent dans les pensées et dans la langue, comme des émigrants sur les steppes des pays sans histoire.

m

�� � 148 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le latin fait des Français véritables, parce qu'il fait des aristocrates.

Aristocrate, aujourd'hui, veut dire l'homme qui a le sens des valeurs, au milieu d'une plèbe qui l'a perdu. Aristocrate, l'homme qui sait la langue qu'il parle, ou qui tâche à la savoir. Aristocrate, le peintre qui peint et qui dessine. Aristocrate, l'artiste qui a le respect de son art, et qui ne le ravale pas à se laisser confondre avec le premier coquin venu, barbouillant, modelant, écrivaillant pour tuer le temps et jouir de sa paresse...

L'homme qui a le sens des valeurs est un prince en exil, au milieu de l'anarchie. Et je l'entends du sage ouvrier comme de Flaubert lui-même : aristocrate au premier chef, l'homme qui croit à ce qu'il fait et qui a honte de gâcher la besogne.*»

  • « 

Deux esprits aussi différents que Suarès et Anatole France se rencontrent sur le terrain des humanités. L'auteur du Lys Rouge dit dans un interview du Temps :

" Laissez-moi aller au-devant d'une objection d'un autre ordre qu'on présente couramment. On cite tel écrivain qui n'ayant jamais appris le grec, ni le latin, compose cependant une belle œuvre dans notre langue. Et de conclure que le sort de la langue française n'est pas si étroitement lié que nous le prétendons au sort du grec et du latin. Je vais prendre un exemple. M"' de Maintenon, qui n'a pas appris le latin, écrit aussi bien que M"* de Sévigné à qui la langue de Pline est familière. Et bien ! le fait ne va pas contre ce que j'ai dit. M"* de Maintenon vit dans une société où presque tous ont appris le latin ; M"' de Maintenon profite nécessairement de cette fréquentation constante.

" Je ne dis pas qu'il faut que tout le monde apprenne le latin ; je dis seulement qu'il est nécessaire qu'on ne diminue pas le nombre de ceux qui apprennent le latin, et qu'il faut écarter toute mesure devant avoir pour résultat d'affaiblir l'enseignement des humanités."

�� � NOTES 149

��« 

��Il faut revenir sur l'enquête que l'Effort consacre à l'Irré- dentisme français. D'intéressantes réponses sont parvenues de Grèce, d'Abyssinie, montrant avec précision où en est, dans ces pays, le rôle de la langue française. Mais il faut lire surtout les lettres de M. Meier-Graefe pour l'Allemagne, et de C. L. Free- man pour Oxford.

" L'Allemagne moderne, dit M. Meier-Graefe, accepte tout, grâce à une excellente organisation qui est faite pour cela ; elle est extrêmement cosmopolite, dans le sens du cosmopolitisme d'un grand bazar. Mais elle accepte sans absorber. Si vous me demandiez s'il y a, en dehors des choses qu'on peut faire venir par le chemin de fer, une relation intime avec l'esprit français, s'il y a aujourd'hui chez nous une suite à ce beau mouvement commencé par Frédéric-le-Grand, suivi par nos grands poètes et nos grands artistes, par nos savants, par tous les gens d'es- prit et la société entière pendant la première moitié du dix- neuvième siècle, je devrais répondre non. Ce mouvement n'existe pas, malgré tous les s)'mptômes qui paraissent le garantir. Il y a les dehors d'un mouvement, mais c'est un geste qui ne correspond plus à un sentiment. Il n'y a plus chez nous cette liberté d'esprit qui était le meilleur don de l'influence française, cette générosité universelle qui était grande dans un milieu bien modeste, ce sens révolutionnaire qui, tout en prenant des formes paisibles, savait montrer la puissance de l'esprit."

L'étude de C. L. Freeman ne saurait se résumer. Elle apporte les renseignements les plus précieux sur les livres français qui figurent dans les bibliothèques d'Oxford, sur les fréquences des prêts, sur les libraires, les traductions, les représentations dramatiques. Ce n'est qu'avec des chiffres minutieux, relevés dans tous les pays, que nous pouvons espé- rer établir un bilan qui ne soit point de fantaisie et de bavar- dage.

�� � 150 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��Dans le Mercure de France (i" juin) M. Henry-D. Davray traduit une étude d'Archibald Henderson sur Bernard Shaw intime. Défendant Bernard Shaw contre l'ordinaire accusation de bouffonnerie et de sécheresse de cœur, Archibald Hender- son rapporte ce propos de William Archer : " Je soupçonne Bernard Shaw d'être, instinctivement, un insigne sentimental chez qui l'horreur de' la sentimentalité ressemble à l'horreur que professe le dipsomane pour la moindre goutte d'alcool qu'il sait devoir rendre sa soif inextingible " ; et le mot d'un écrivain : " Je crois très sincèrement que M. Shaw doit passer sa vie à trembler que le public ne découvre son secret, à savoir : qu'il possède un grand cœur"... Quoiqu'il en soit, on ne peut lire sans émotion certaines phrases de Bernard Shaw transcrites par M. Henderson, celle-ci par exemple : " Ecoutez, la sincérité d'un sentiment est la chose la plus difficile du monde à reconnaître " ; et cette autre : " ^e veux cire totale- ment usé quand je mourrai, car plus je travaille, plus je vis. La vie, je l'aime pour elle-même. C'est comme une torche mer- veilleuse que je détiens en ce moment ; je veux la faire flamber aussi clair que possible avant de la transmettre aux générations futures. "

Dans le même N', un remarquable poème d'Albert Fleury, Au Carrefour de la Douleur, et la fin du roman de Louis Dumur, \ Ecole du Dimanche.

��Une grande étude sur l'art de Henry James ouvre le dernier numéro de la Revue germanique. Voici comment y est située l'œuvre d'imagination du philosophe anglais :

" Resterait à situer James parmi les maîtres du roman anglais. Si notre analyse est fidèle, sa position, parmi eux apparaît unique. James dédaigne le pathétique et le comique de surface qu'exploite le génie plus humain d'un Thackeray et d'un Dickens. Il n'oriente pas, comme Eliot, le roman vers

�� � NOTES 151

les conclusions sociales et religieuses. Encore plus que Mere- dith, il fait manœu\Ter ses personnages du point de vue de l'intelligence, mais en s'interdisant tout l3rrisme, toute épi- gramme, en subtilisant moins sur les manières que sur les pensées. Son stj'le est déconcertant avec ses incessants détours ses sous-entendus, ses abstractions et ses métaphores. James s'est jugé lui-même quand il a écrit que " la multiplication des touches dans ses romans — le pointillage, dirions-nous, familier à l'auteur — produisait parfois plus de vie que le sujet n'en requiert "'.

La manière de James est, en définition, fort éloignée de la nôtre. Les plus fins analystes, parmi nos romanciers, gardent l'instinct dramatique, le goût des péripéties et de l'action. Cette recherche des faits de conscience aux dépens des gestes, cette casuistique morale qui à Tintrigue substitue la recherche des motifs et des mobiles, cette disette d imagination sensuelle, tant de passion latente tournée en pure curiosité, tout cela nous rend James étranger.

�� ��La Revue du Temps présent avait ouvert une enquête sur

" l'orientation de la peinture moderne ". De la réponse de M. Maurice Denis, détachons les lignes sui\'antes, où nous trouvons l'accent d'une certitude si ferme :

"...Je veux, nous voulons de l'ordre. Nous le cherchons dans l'exemple du passé, mais sans rien sacrifier de notre sensibilité d'aujourd'hui. Nous croyons que la tradition continue...

C'est de l'Impressionnisme et du Symbolisme, c'est de toutes les théories de décadence et des expériences les plus osées de l'art décoratif récent, que je vois naître les possibi- lités de st>ie qu'une jeunesse ignorante et encore romantique s' efforce de réaliser. Par Cézanne et par Gauguin, cette jeu- nesse s'oriente, parmi le tumulte et le gâchis, vers un art rationnel et vers la vérité classique. Ai-je pris pour la réalité mon rêve et mon désir ? Mais plutôt j'exprime ici la volonté de ma vie. "

�� � 152 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��M. Camille Mauclair écrit dans l'Art Moderne (4 juin) : " Il semble que le désenchantement misanthropique de M. Degas se soit décomposé en M. Forain, et que l'humeur chagrine de ce merveilleux analyste se soit extravasée jusqu'à devenir cette toxine qui circule dans l'art corrosif de son disciple. M. Degas ne hait pas. Il observe. Il étudie avec la patiente et ardente sagacité d'un Japonais les tares imposées à la créature par la civilisation, et cela enchante son goût du dessin, son amour du caractère qui n'admet ni beauté ni laideur dans l'étude du vrai. Personne n'a peint plus véridi- quement, mais nous ne savons pas ce que M. Degas pense des êtres qu'il exprime. Au contraire c'est, chez M. Forain, l'opi- nion qui crée le dessin, et ainsi chacun de ses dessins est un testament de sa haine ; et comme en chacun d'eux il semble avoir voulu l'exprimer toute, il n'en est pas un seul qui n'ait pas une signification extraordinaire. "

M. Paul Claudel donne dans l'Indépendance des Propositions sur la justice :

" Le Monde, dit-il en citant Chesterton, est plein de vérités chrétiennes devenues folles. On a tiré au sort les vêtements du Christ et on se les est partagés au hasard. Devenir fou, c'est perdre la tête. Une vérité qui n'est plus dans son ordre à la tête, ou Principe, est une vérité devenue folle. Telle cette justice profane et découronnée qui du livre de Proudhon s'est échappée sur nos places publiques. "

Et il conclut :

" Tel est le sens de la Justice chrétienne qui est de répondre juste à ce que Dieu et le prochain attendent de nous. Et c'est pourquoi il est plus difficile d'être un homme juste qu'un surhomme. "

��Les Tablettes consacrent à Francis Jammes un numéro

�� � NOTES 153

auquel ont collaboré M"" Colette Willy, MM. André Lafon, Fagus, Tancrède de Visan, etc. Nous détachons pour nos lecteurs le début d'une prose charmante d'Edmond Pilon :

" Tandis que je déploie cette vieille carte toute jaunie de l'Inde et de la Chine dressée, il y a plus de cent ans, par Guillaume de l'Isle et où se voient Ceylan, les Etats du Grand Mogol, les îles Moluques ou de l'Epicerie, mes regards se posent sur les portraits de Pierre PoivTC, du capitaine Cook et sur le tien, Francis Jammes.

Dans les yeux de Pierre PoivTc, animés de la bonhomie d'un sourire, m'apparaissent les palmiers et les muscadiers, je vois les bambous et, sous les feuillages, une négresse qui passe, drapée de blanc et coififée d'un madras orange ;

Dans les yeux de Cook, ce sont les archipels du Pacifique et c'est Taïti en fleurs que je de\-ine ;

Mais, dans les tiens, ô Francis Jammes, mon ami comme Cook et mon ami comme Poivre, je vois les Antilles... "

On trouve dans le même numéro un fragment inédit du chant quatrième des Géorgiques Chrétiennes.

On se rappelle les Petits Poèmes de M. Tristan Derème, mélange d'humour et de tendresse imprévu et charmant. La Phalange en publie une nouvelle série. Citons Œil de Rat :

Un visage, une phrase, un merle, ce fruit d'if Jaune, fai tout aimé d'un amour maladif. Car en tout je trouvais la marque du mystère Universel ; et sous les branches, solitaire Dans Therbe et la chaleur que de fois fai compté Les anneaux éclatants des guêpes de Tété. L'ombre émouvante est dans les choses minuscules Et je me tais pour écouter aux crépuscules Les grillons dont la voix déferle comme un flot Et renaît et se brise, et dans Toeil dun mulot Ainsi que dans la mer où se perdent les voiles, Se reflètent F azur, la lune et les étoiles.

�� � 154 l'A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��Dans le Temps du 6 juin M. Pierre Lalo commence une utile étude sur la situation actuelle de l'Opéra. Maintenant que la nouvelle direction est arrivée à la moitié de sa durée, c'est le moment de juger son effort. On suit avec confiance M. Pierre Lalo dans ses campagnes et ses enquêtes ; il est bien rare qu'elles ne soient pas conduites avec la plus grande justesse et l'amour le plus éclairé pour la musique française. On souffre à constater la vie chaque jour plus morne, plus pauvre dont se contente notre Académie Nationale de musique. On serait soulagé, après la déception que nous ont apportée les nouveaux directeurs, de savoir à qui s'en prendre, jusqu'à quel point ils sont responsables. La disposition même du bâtiment est un mal sans remède ; mais en sa routine adminis- trative, l'immense personnel employé à l'Opéra est coupable aussi. Dans quelle mesure ? C'est ce qu'il nous importe de savoir.

��Nous extrayons de la S. /. M. ces lignes d'un article de M. Legrand-Chabrier, dont on sait la pieuse sollicitude pour la mémoire de l'auteur de Gwendoline :

" On a dit qu'à parler d'Emmanuel Chabrier il est impossi- ble de s'attrister longtemps, tant il a de vie, de force, d'allé- gresse. Peut-être. Tout de même après une telle évocation qu'on pourrait faire suivre d'autres deuils, il faut une coura- geuse confiance dans l'art et une forte conscience de l'être tendant à persévérer dans son être. C'est l'exaltante leçon que nous offrent en Chabrier l'artiste et l'homme. A l'appui, lisons sa correspondance...

D'abord ces lettres confirment l'intensité de la vie cérébrale chez Chabrier. Il ne faudrait pas croire que toute correspon- dance d'artiste présente ce caractère, pas même celles des arti- stes littéraires. Au contraire nous saisissons ici sur le vif cet épanouissement d'un être selon le mode intellectuel. Il y a de

�� � NOTES 155

l'art spontané à chaque paragraphe — et voilà, à mon avis, la meilleure justification de la publication des lettres, beaucoup plus que les petits renseignements qu'elles peuvent fournir, plus même que certaines opinions et certaines malices qu'on y lira d'ailleurs avec un plaisir bien humain.

La même revue publie quelques lettres d'Emmanuel Chabrier, qui font songer par endroits à la rude familiarité de Flaubert :

" ... Hier soir, petite maman, soirée au théâtre. On jouait une bougrerie d'opérette, dans le st^'le de Boieldieu, suivie d'un mince ballet avec d'assez jolies femmes à la clef. A 10 heures, M. Litolfî, son beau-frère Wilhem et moi, sommes allés souper près du théâtre. Ah ! il fait bien les choses, le nommé LitolfF ! Huîtres, entrecôtes à la Béarnaise, coq de bruyère, plat sucré et vins à l'avenant, avec im fin verre de Kummel pour pousser la digestion. M"* LitolfE était restée à la maison. A minuit, adieu.

Vendredi — de 10 à i heure, pendant que ces messieurs causaient d'affaires, je roulais dans Brunswick qui est la \Tlle la plus allemande, la plus moyen-âge, la plus curieuse que j'aie jamais \'isitée. C'est une merveille; tout le temps, j'aurais voulu t'avoir près de moi. Tu te serais ébahie à chaque pas. En été, ce doit être ravissant, mais il y a partout un bon pied de neige et ce manteau blanc répand un peu de tristesse et embrume l'air : on ne voit pas assez. C'est plus pittoresque encore que Nuremberg, paraît-il. Mais il est possible que les habitants de Nuremberg, ne soient pas de cet avis. Enfin, c'est délicieux, je t'expliquerai tout cela de rive voix..."

Il écrit à son fils :

" Il n'est pas mauvais, de temps à autre, d'aller faire aux bêtes une petite visite ; ça repose de l'homme. Toutefois U faut toujours raisonner ce que l'on voit et ne passer devant aucun objet, aucun animal, aucun produit sans se demander à quoi ça sert, comment ça vit et ne pas s'attacher uniquement à la forme. A ton âge, une promenade de ce genre doit toujours contenir un enseignement, ne pas être un pur spectacle pour les yeux : ton petit cerveau doit être de la partie. Il y a tant

�� � 156 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de gens, et de ceux qui se croient malins, qui vont à l'Exposi- tion de peinture, visiter les églises, se promener au bois, assister à un cours, s'installer au théâtre, et qui reviennent de tout cela la tête vide, n'ayant rien observé, ne s'étant rien assimilé de ce qu'ils ont vu ; c'est du troupeau qui passe, ça tue le temps, en attendant le dîner, qui est la grosse affaire. Pénètre-toi bien de ce que je te dis là, tu ne seras jamais assez curieux dans le sens où je l'entends, naturelle- ment, et c'est maintenant que les belles curiosités doivent s'éveiller dans ton esprit. Lâchons les singes et causons d'autre chose."...

��CORRESPONDANCE ET ECHOS

Nuwara Eliya (prononcer Niourelia) Ceylan

Au Directeur de la Nouvelle Revue Française

Paris

Monsieur,

Le courrier n'apporte qu'aujourd'hui à vos lecteurs exoti- ques votre numéro du i'"" Janvier :

i" Les Polynésiens n'ont qu'une quinzaine de lettres dans leur alphabet ; aussi est-il inexcusable de se tromper dans leur orthographe si simple : on écrit maori et non mahori.

2° Plus grave. Vous dites : " Lafcadio Hearn est presque le seul à nous renseigner sur le Japon." — Sur aucun pays exoti- que on n'a écrit un nombre de livres aussi considérable que sur le Japon. Vous dites encore : " Nous considérons volontiers ses livres comme des documents. " — Dans cette immense littérature (bonne et mauvaise) peu de livres sont aussi person- nels, aussi subjectifs, aussi peu documentaires que ceux de Lafcadio Hearn.

Veuillez agréer, etc.

M. S.

�� � NOTES 157

�� ��Signalons à ce propos un nouveau livre de Lafcadio Hearn, Chita, qui vient de paraître au Mercure de France, traduit par M. Marc Logé. Indiquons également la publication en volume des Géorgiques chrétiennes, Chants / e///, de Francis Jammes, et de la Première Série du Théâtre de Paul Claudel. Ce volume contient la première et la seconde version de Tête d'Or (Mer- cure de France).

De nombreuses erreurs typographiques défigurent les Eloges de Saintléger Léger parus dans notre dernier numéro. Lire entre autres, dans le premier poème :

Le songeur aux joues sales au lieu de :

La rougeur aux joues pâles. La Nouvelle Revue Française publiant en plaquette un texte révisé de ces poèmes, en enverra un exemplaire à chacun de ses abonnés qui lui en fera la demande.

��On souscrit chez Marcel Rivière et C^®, éditeurs, 31 rue Jacob, à la petite édition de la Mère et PEnfant^ de Charles-Louis Philippe, que publie la Nouvelle Revue Française au prix de deux francs cinquante.

Cette édition est la réimpression intégrale de celle que Charles-Louis Philippe avait donnée en 1900 à la Plume, édition introuvable aujourd'hui. Philippe la considérait comme faisant un tout complet. Il peut être intéressant de chercher quel scrupule d'art l'avait amené à supprimer les chapitres de ce livre que nous redonnons dans notre édition complète, conforme au premier manuscrit de Philippe.

M. Marcel Ray se propose d'examiner la question dans le prochain numéro de la Revue.

�� � ��EDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��VIENNENT DE PARAITRE :

CHEZ

MARCEL RIVIÈRE & Cie

31, RUE JACOB, 31, PARIS

��PAUL CLAUDEL :

L'OTAGE

drame en 3 actes, in-8 couronne Fr. 3.50 CHARLES-LOUIS PHILIPPE :

LA MÈRE ET L'ENFANT

édition nouvelle augmentée de quatre chapitres inédits, in-8 couronne Fr. 3.50

ANDRÉ GIDE :

ISABELLE

récit, in-8 couronne Fr. 3.50

Il a été tiré des deux premiers volumes, 50 exem- plaires sur vergé d'Arches, in-4 tellière. . Fr. 10. —

��André Gide. — ISABELLE, première édition sur vergé d'Arches, spécialement fabriqué pour les Editions de la Nouvelle Revue Française avec filigrane N.R.F., in-8 tellière, tiré à 500 exem- plaires Fr. 5. —

Le Gérant ; André Ruyters.

Imp. The St. Catherine Press Ltd., Bruges (Belgique).

�� � 159

��LA CRISE DE L'ART

DRAMATIQUE '

��On a parlé d'un appauvrissement de la psycho- logie dramatique par la disparition des notions proprement chrétiennes de dogme moral, d'impé- ratif catégorique. C'est à l'évolution de notre culture toute entière qu'il faut s'en prendre. Notre théâtre tragique n'a guère vécu que du désespoir de l'homme écrasé entre des fatalités passionnelles et d'irréductibles obstacles moraux. Déjà chez les Grecs, le plus souvent, cet obstacle constitue la clef même du drame. Que deviendrait Oreste sans l'absolu devoir de venger ; que deviendrait Œdipe s'il était des accommodements avec la souillure du

' Fragment d'une causerie tenue à Strasbourg sous les auspices de la Revue Alsacienne Illustrée. Recherchant les causes de la désaffection que l'élite semble aujourd'hui marquer pour le théâtre, l'auteur citait d'abord une cause économique, le renchérissement du plaisir théâtral, qui a modifié le recrutement du public et changé la nature de ses exigences. Il parlait ensuite d'une hostilité contre l'art dramatique en lui-même, le public raffiné tendant de plus en plus à considérer la lecture comme un plaisir plus délicat, plus parfait que le spectacle. Il insistait enfin sur le grief de pauvreté psychologique élevé avec tant d'amertume contre nos pièces contemporaines et il en cherchait les causes.

�� � l6o LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

foyer ? Mais c'est chez nous que cette conception dramatique atteint sa parfaite rigueur. Corneille pouvait montrer les amours de Rodrigue et de Chimène traversés par toute espèce de contretemps comme il irrivait dans les romans de chevalerie. Il pouvait exercer leur constance contre des oppres- seurs, des rivaux, des séductrices, des magiciens. C'eût été du théâtre d'aventure. Quelque terribles qu'eussent pu paraître les adversaires des héros, nous savons que ceux-ci en seraient venus à bout. Le poète n'en est pas à quelques batailles près, ni à quelques invraisemblances et son rôle n'eût été que de prolonger notre attente. L'admirable inven- tion de notre théâtre classique, c'est précisément d'avoir cherché des obstacles qu'on ne peut ni tourner, ni vaincre. Bien plus, le héros ne peut les écarter qu'en se dépréciant, en s'avilissant ; de là le vrai conflit tragique, c'est-à-dire sans issue. Ce code d'honneur qui force Rodrigue à tuer le père de Chimène est implacable. Le contester c'est pour un seigneur espagnol se contester soi-même. Rodrigue n'est plus sans lui qu'un aventurier. Et de même, sans cette raison d'Etat qui force Titus à se séparer de Bérénice, l'empereur n'est plus qu'un tyran. Tant que les lois de Rome restent sacrées, celui qui la gouverne revêt un caractère auguste, plus rare, plus enviable que tous les autres biens. Plus Titus est noble plus il est esclave. Or ces conflits moraux, toutes les civilisations

�� � LA CRISE DE L ART DRAMATIQUE

��l6l

��sont loin de les offrir au dramaturge avec une égale abondance. Dans une époque policée, dogma- tique, les codes sociaux se formulent avec rigueur ; les usages, ailleurs flottants, s'y précisent en mille obligations et mille défenses ; c'est pour cela que notre art tragique du XVI P siècle a pu dresser des conflits nets, carrés, plus évidents, plus démon- stratifs que ne l'a fait aucun autre théâtre.^ Ce sont des heurts éclatants, des chocs de masses affrontées. Point d'échappatoires, point de tricheries, point même de ces progressives solutions'que le temps apporte à nos crises. La loi qui réduit à un jour le temps que doit durer l'action tragique, cette unité, la plus arbitraire des trois, la plus contraire à toute vérité humaine, n'a d'autre but que de ramener les conflits aux seuls mobiles conscients, aux arguments que trouve une imagination exaltée et non une sensibilité accommodante. Aussi comme chaque antagoniste analyse le fort et le faible de sa situation. Quels plaidoyers en règle ! L'action y perd en mystère, en angoisse, en réalisme ! Mais

' Ce n'est pas que les mœurs fussent meilleures, au contraire ! N'oublions pas que presque tous les écrivains du " grand siècle " se formèrent pendant la Fronde, c'est-à-dire pendant une des époques les plus désorganisées qu'ait connues notre histoire, ou qu'ils vieillirent au déclin du règne de Louis XIV qui fut un temps de profond désarroi. Mais si la pratique de la morale souffrait toute espèce de compromission, la théorie en restait intacte et le drama- turge pouvait, sans excès d'invraisemblance, y trouver une fière et féconde convention.

�� � l62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

elle n'y perd pas en réalité. Quelle force au con- traire, quel raccourci, quelle satisfaction de l'esprit, quel épuisement du problème! Comme la mémoire s'en empare et le retient aisément ! On n'est pas convaincu, dans le fond du cœur, qu'il fallût à toute force que Roméo et que Juliette finissent par s'em- poisonner. Ce sont des forces confuses qui les y poussent, des hasards, des malentendus. Tandis que lorsque Bérénice dit adieu à Titus nous avons la complète persuasion qu'elle ne pouvait faire autrement. Elle a tout essayé. Son chemin ne la conduisait pas à travers une noire forêt des Ar- dennes pleine de terreurs et de dangers de toutes sortes mais d'où à la rigueur l'on pouvait tenter de s'évader. C'est entre des parois de marbre qu'est enfermée la reine de Palestine, et il n'est pour elle d'autre issue que l'exil auquel il faut bien qu'elle se résolve.

Or ces belles, ces féroces tyrannies des mœurs, si savantes à contrarier nos plus légitimes passions et à en faire couler le sang tragique, où les retrou- vons-nous dans notre culture contemporaine ? A mesure que politiquement, que socialement, que par un progressif asservissement de la nature, notre vie a pris une stabilité plus paisible, les lois draconiennes sont devenues moins nécessaires, les usages se sont adoucis. L'intérêt général n'exige plus un si constant sacrifice des intérêts particuliers. Tout ce qui était implacable, irrémédiable, s'hu-

�� � LA CRISE DE l'aRT DRAMATIQUE 163

manise. Plus de mariage irrévocable, plus de vœux sans appel, plus de chute dont on ne puisse se rele- ver. On sait qu'en toute chose il y a du pour et du contre, que les partis extrêmes ont grand'chance de n'être pas les plus vrais, qu'un égoïsme modéré s'accorde beaucoup mieux aux intérêts du plus grand nombre que ne le font les grandes folies désintéressées. On se rappelle avoir vu d'affreux sacrifices inutiles et de néfastes héroïsmes. Les plus sages se sont fait un équilibre qui a sa beauté, même sa grandeur, qui n'exclut rien absolument, qui juxtapose, qui concilie. Tous les dogmes moraux sont chancelants. Depuis qu'une volonté divine a cessé de les imposer, ce ne sont plus des absolus mais des règles d'opportunité.

Où trouver parmi tant d'accommodements le grand, le fatal conflit tragique ? S'il est si rare dans notre art dramatique, n'est-ce pas tout simplement parce qu'il est de plus en plus rare dans nos vies ? Nous avons pris tant de permissions, qu'il en résulte, dans les affabulations dramatiques, une disette à'obstacles de plus en plus sensible. Quels sont ceux qu'avec un peu de bon sens et de bonne volonté on ne parvienne à tourner . ^ Et remar- quez le parallélisme constant : au XVIIP siècle,

  • " L'irréparable ! dit un personnage d'Henri Bernstein, la chose

irréparable ! Je ne sais pas un terme plus horripilant. Il est faux, il s'applique à une action qu'on répare avec une facilité enfantine." {AprhMoi t. i.)

�� � 164 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tandis que les mœurs se désagrègent, la tragédie fait place au théâtre comique. Elle reprend après le premier Empire, pour subir à la fin du siècle un nouveau fléchissement.

Les dramaturges de race ont senti combien l'an- cien cas de conscience avait perdu de sa rigueur et qu'ils ne disposaient plus que d'une matière mallé- able, incapable de supporter quelque destin tragique que se soit. Ils ont cherché des compensations. Ils ont découvert ce que contiennent de fatalité les grandes forces sociales, les mortelles passions qui ne se heurtent plus à des forces contraires, mais qui à elles toutes seules remplissent le drame et dé- truisent le héros. Nous avons eu ces tragédies qui ne sont plus un conflit, mais une progression en ligne droite. Les Corbeaux de Becque en présentent l'exemple le plus admirable. C'est un monologue de la fatalité. Tout le théâtre dit social, qui oppose un ou deux individus aux forces énormes de la société et qui, toute proportion faisant défaut entre ces adversaires, ne peut que raconter l'écrasement du premier, tout ce théâtre, si admirable soit-il, offre des ressources qui se sont montrées limitées. Ce sont des déductions qui forcément font preuve d'inhumaine cruauté parce que l'homme y subit une fatalité sans contrepoids.

Les romans de Balzac avaient mathématique- ment appliqué cette formule. La recherche de VAb-

�� � LA CRISE DE l'aRT DRAMATIQUE 165

soin, par exemple, se contente de décrire les progrès d'une folie. Et comme une passion, livrée à elle- même et envahissant librement un esprit le conduit forcément au déséquilibre et à la mort, un nombre considérable de ces romans est simplement l'histoire d'une déchéance. {Le Père Goriot^ Le Lys dans la vallée^ etc.)

Si je parle ici du roman, c'est que le théâtre réaliste et l'ancien théâtre libre furent avant tout un théâtre de romans adaptés à la scène : Germinie LacerteuXj la fille Elisa, Sapho, V Assommoir^ tous les Concourt, tous les Daudet, tous les Zola utilisent comme moyen dramatique ces fatalités rectilignes, si je puis dire, à moins qu'ils ne pré- fèrent les fatalités extérieures, économiques souvent, qui n'entrent pas en lutte avec la volonté ou les passions de l'homme, mais qui tout simplement l'écrasent. C'était neuf, c'était vrai ; l'horreur atteignait cette limite morne et désolée au delà de laquelle l'angoisse dramatique se vide d'exaltation et confine à l'angoisse de la vie. Le public fut remué comme à la vue d'une exécution capitale. On peut ne pas se lasser d'admirer des combats, même mortels, où l'homme fait preuve d'un courage exceptionnel et s'élève au-dessus de lui- même. Mais la mort du condamné n'est qu'horrible.

Il me semble qu'on ne saurait trop insister sur cette distinction entre le tragique qui repose sur un conflit moral et celui qui s'en passe. Lorsque

�� � l66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Rodrigue est condamné à tuer le père de Chimène, ce n'est pas contraint par une force matérielle, par le bourreau, ou par les gens du roi, mais bien par le sentiment d'honneur qu'il porte en lui. Si Titus est forcé de quitter Bérénice, ce n'est pas la faim, ce n'est pas même l'émeute ou la menace de mort qui l'y obligent ; c'est sa conception de sa propre grandeur et de celle de Rome. Si au contraire dans les Corbeaux Marie Vigneron est réduite à l'affreux mariage qui nous jette dans la consternation, c'est une immolation que couvre mal un bien frêle consentement. Ce n'est pas le courage d'une jeune fille qui triomphe, fût-ce dans la défaite, c'est simplement le crime de quelques forbans qui réussit. Or pour rendre acceptable cette sorte d'émotion étouffante et noire, il faut tout le génie d'un extraordinaire dramaturge. Le facile op- timisme auquel les scènes des Boulevards retour- nent depuis quelques années prouve que dans les drames de production courante une telle cruauté est intolérable.

Jean Schlumberger.

�� � i67

��DOULOUREUX

��La Honte dit : je suis la Douleur consolée. Et la Luxure dit .-je suis r Amour.

Swinbume.

O lâcheté ! — je l'avais endormie.

Je lui disais : tu seras courageuse

Pour nêtre pas trop malheureuse l

Elle répondit :

Non I

Jamais V amour et le sommeil avec des larmes

N'ont accompli

Plus triste charme

Sur le visage

De plus belle maîtresse endormie.

Funestement avant le soir, quand elle ouvrit

Ses enthousiastes yeux ! et quand elle eut compris

De quel dégoût, de quel chagrin, ses joues étaient humides.

Pourquoi j' étais debout, tout immobile...

Un long soupir eut la force d'un cri !

�� � l68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Interrompaient nos sanglots

Précipitaient nos sanglots

Tour h tour

Les plus tendres mots

Qui ne peuvent plus séduire

Qui ne peuvent plus guérir^

Les plus tendres mots d'amour

Sans aucun espoir.

Pour la dernière fois ensemble dans la nuit.

Nous y fûmes plongés.

— Différente Hospitalité du noir Où tu sanglotais mieux, où f écoutais le bruit De ses sanglots avec enivrement...

Oserai-je ? N'oserai-je pas prendre Une invisible et chaude épaule ? Et saurai-je défendre

A mon plus beau désir un enveloppement ?

Si tu lançais un mouvement d'effroi dans les ténèbres?

N'offrirais-tu que rigidité.

Tous sanglots arrêtés.

Elle pleura, contre ma bouche, entre mes bras,

A grands flots, retentissant plus haut !

Coulant sur le noir de sa chair pour embaumer V amour

Et la douleur !

Tu resouffriras ma caresse, ô jouissante esclave. Si tu savais combien ta douleur me déprave...

�� �

MÉTAMORPHOSE


L’Ennui solitaire
Qui toujours n’a plus rien à faire
Tombe, s’aplatit et s’endort
Pour se désencombrer de tout son corps.

Il s’éveille en sursaut, les yeux hagards.
Se retrouve dans le brouillard
Où va s’éteindre son regard.
C’est l’Ennui jugeant la durée des heures
Lentement, progressivement, sans le vouloir !
Au fond d’un silence intérieur.

Ainsi lorsque le doute a corrompu l’espoir
Lorsque l’indifférence a corrompu le doute,
Rancuneux et penaud l’Ennui s’encroûte.

Ah ! s’il pouvait… étreindre son passé ! ah ! s’il songeait !
Son amour idolâtre et ses vices fiévreux
N’ont plus de souvenirs, seulement des déchets :
Une rose pourrie, un flacon poussiéreux.
Depuis longtemps sa mémoire se desséchait.

Alors il connaîtra la luxure réagissante
Qu’aussitôt il invente !
Allumant sa pensée, allumant un mensonge.
Ecoutant sous son crâne un chaud bourdonnement de honte…

LES OISEAUX NOIRS


(D’APRÈS LE TABLEAU DE VINCENT VAN GOGH)


A Madame Elide

O ma chérie, voici le paysage dangereux
Que tu as voulu voir par tes grands yeux
Fiévreux.
Ne t’enthousiasme pas avec ta voix qui devient rauque !

Un ciel immense où se mélangent
Du bleu pur de midi, du bleu sourd de minuit ;
En descendent des oiseaux lourds, noirs. Ils croassent.
Hésitant à se laisser choir
Dans ce champ albinos et qui s’enflamme d’or.
Ils vont plus loin, à la chasse
Au mort.

Ma chérie, toi que la maladie
Prive de l’au-dehors.
Ne regarde pas toujours ces lourds oiseaux centenaires,
Mais que tes yeux se désaltèrent
Au ciel immense où se mélangent
Du bleu pur de midi, du bleu sourd de minuit !

LE VERRE D’EAU


Souffle durci et froid des vierges,
ô verres !

(Les mille Nuits et une).


Le verre si mince n’est plus sonore.

Ce cristal contient un cristal fluide
Qui se gonfle, limpide.
Et surmonte le bord.
Le pied fragile a l’air
D’être rempli d’eau claire.

Oseras-tu poser tes lèvres
Sur la buée couleur de perle.

LE MÊME BAISER


I


Ton cou blanc se penche. Une fraîche bouche
Qui effleure de moins en moins ma bouche
S’y pose ! lèvres closes.
Je savoure sans un soupir et sans un souffle.
Lorsque toutes
Mes fibres se raidissent,
Et quand j’atteins au plus subtil délice,
Sans pitié tu poses
Ta plus douce bouche close…


II


Comme deux roses
Qu’on appuie l’une sur l’autre
Souples, douces, et fraîches…
Ainsi nos lèvres
Pas entr’ouvertes
Éprouvent le baiser des bouches closes,
— Comme deux roses
Qu’on appuie l’une sur l’autre.

NUÉE


Dans le ciel bleu pâle
Qui semble poli par le vent
Glisse un collier de soie blanche, rapidement…

Qu’il est ému ce collier souple de nuage !

Il se déroule avec lenteur en brume,
— Ce n’est plus qu’une douce bulle…

A peine fondue, elle épanche
Comme une ombre blanche
Opalisant un petit coin d’azur…

A l’entour s’approfondit du bleu pur.

EN MER


A Saintléger Léger

J’ai vu s’engloutir l'Extrême Occident,
Les Européens pourrissants.
J’étais fatigué de me voir en leur visage,
J’étais aussi fatigué de le voir…
J’étais éreinté du visage blanc.

Enfin pour le plus long voyage
Le plus ancien désir
Je suis monté sur mon navire.
La nuit, l’Asie est carressante,
La nuit, l’Océanie chante,
La nuit, toute l’Afrique danse !
J’étais monté sur le navire
Et ne savais encor quel continent choisir…

Pendant des jours, pendant des nuits, même sous l’équateur.
Cette occupation d’absorber la chaleur
Séduisait sourdement mon instinct hésitant
Par un morne plaisir temporiseur…

Tentation suprême ! Cri décisif ! — Le stoppage
En pleine mer nocturne…

Je vois l’hostilité de l’équipage,
Inquiétants conciliabules que j’allume.
Mais la douceur d’aimer la vague
Et son luxe d’écume…

Les plus belles étoiles lumineuses,
Une assemblée trop nombreuse
De présages !…

176 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��lORAKAM

Le regard transparent du plus jeune jeune-homme !

Et sa lueur, dans ma mémoire^ éclairant le visage.

Ranime lorakâm délectable...

y entends jaillir, se taire, et s'enrichir

De son silence

L'allégresse éclatante

D'une virilité

Si tendre.

Soumise à la timidité...

Et cependant, pour mon départ, il composa

Une sauvage mélancolie. C'était l'invitation aux regrets approfondis...

Il dénoua

Son long voile qu'il me donna.

Que j' emportai sur mon cheval !

— lorakâm encor plus délectable...

André Baine.

�� � 177

��POEMES EN PROSE

��Non, je ne suis pas curieux de ce qu* Aujourd'hui m'apporte. Sans mépriser, mais sans avancer les mains, sans me détourner, mais regardant avec indifférence.

Voilà, je laisse passer, je laisse se perdre.

Jours où je ne sais rien aimer, où de vous tous je ne sais en aimer aucun ;

et certes je ne m'aime pas moi-même davantage. Jours où la figure humaine décourage.

Et l'ami le plus cher peut bien être là qui me parle, je ne résonne pas à sa voix.

Il parle, je suis muet tout entier ; j'observe, durant qu'il me parle, comme il a l'air assuré de moi.

— Tu t'approches et souris, c'est en vain, en vain tu m'as pris par l'épaule.

Ne me provoque pas ainsi à la fraternité !

Et vous, ma mère, qui venez, sans raison que votre tendresse et pour m'engager à une caresse, m'embrasser, ce n'est pas que mon cœur vous soit contraire...

Qu'il est amer de vous renvoyer sans rien.

��� � lyS LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sachant combien un baiser de votre fils vous fait besoin !

Même vous seriez contente à moins, — que je veuille seulement n'avoir pas l'air si loin.

En silence, et m'ofFrant un sourire quand je vous regarde — ainsi qu'on s'arrête un peu, ainsi qu'on se tient auprès d'u» malade !

Ma mère, enfin ne soyez point auprès de moi, à cette heure où vous voyez comme je suis étendu là de mon long : comme je gis, lourd et vain.

" L'ennui ", et que vous dire de plus !

Laissez-moi être seul et enfermé ici, toutes por- tes closes : séparé.

J'entends son soupir, tandis qu'elle se retire.

Jours où je ne sais rien aimer — et faut-il que ce soit de ma faute !

Je porte contre moi-même une accusation morose.

��J'admire avec quelle perfection vous habitez, quels occupants vous savez être : sédentaires satis- faits, ô Jouisseurs raisonnables ! vous autres ici, dans votre vieux monde confortable, aménagé.

J'y occupe, moi aussi, ma place, entre celui-ci et celui-là ; je le dois.

Mais se peut-il qu'elle ait jamais été de mon goût, de mon choix !

�� � POÈMES EN PROSE I79

O je dis î je dis : la vie est manquée, carj*ai choisi.

— Je ne me mettrai point à être heureux ici. (Cœur exigeant, oui, difficile.) Je me refuse à être heureux ici !

Et que fais-je ? qu'attendre. — je ne sais quoi ; que ressentir studieusement mon ennui.

Et je m'étends pour rêver. O ! paresseux et chimérique.

O mes récréations (mes seules ivresses) : rêves ! où je me délivre, qui me sont l'ouverture de l'es- pace, un départ, la sortie de ces saisons ici, — le dépaysement.

Rêves ; et ma méditation de toute votre fable, voyageurs !

Et voici des images, pour l'enrichissement du désir, voici des musiques; et je m'enchante avec ce mot : ailleurs.

Différences : ô saveurs ! que je devine — Je me fais idée...

Je vous veux ! étonnements.

Il est telles minutes — Etroite colère du désir !

Quand soudain j'éprouve ma captivité. Quand tout-à-coup je ne peux plus durer ici. Il est d'en- thousiastes instants de larmes !

Et puis ces vastes battements de cœur : j'aime ! là-bas j'aime, ô choses inconnues... je m'émeus, à

�� � l8o LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cause, là-bas, de ce qu'il y a en vie ; chères choses terrestres, formes ! là-bas chaudes et vraies. O ! réalités distantes dont je suis épris.

Jamais n'aurai-je mon départ ! un jour ne saurai- je point partir, me séparant : ainsi que d'autres ont fait, quelques-uns — que je loue !

Il ont fui, les voici marcheurs loin d'ici...

Errants, expatriés, chercheurs, la séduction de vos lointaines fatigues !

(Et je pense à vous. Européens rudes et en armes, au milieu des perfides hommes de couleur, — à vous, Individus de la conquête.)

Que j'aille, moi aussi, et endure! sans savoir jusques à quand ni jusqu'où tant de souffrances et cette marche en avant...

Que je me voie aventuré ! ô, parmi l'étrangeté de toutes choses nouvelles, à même ce qui soit l'inconnu, égaré...

Que j'affronte la nouveauté.

Mains oisives, ô mes mains capables !

Là-bas, là ! je saurais bien faire oeuvre de mes deux mains.

Dans l'insécurité, je serais cet homme seul, cir- conspect, et adroit.

Car je me suis exercé, en secret, car j'ai joué à cela, car je me suis assoupli, pour tant d'actes, dans la feinte et l'imitation et le jeu.

�� � POÈMES EN PROSE l8l

Je promets d'être ce vagabond plein de ruse et d'art, ce solitaire industrieux ; ce volontaire — avec l'outil, avec l'arme, osant se servir de l'arme..

L'homme, au monde farouche des choses insou- mises entré, et n'ayant plus sur qui compter, que soi :

Je me suis initié à tout cet homme-là.

— Il faut que je continue, entre la mère et la sœur, ici ; je suis tenu ici : longue habitude des deux chères femmes jamais quittées !

Et je me prête à leurs soins, avec un air de morose indifférence ; et mes façons d'ingrat, mes silences... toute mon obscure trahison.

Je fais leur souci (je les vois qui pensent, à mon sujet, sans fin); j'attriste les deux femmes dévouées.

" Que lui manque-t-il . et ne sommes-nous point ses servantes. "

— Ne m'humiliez pas ainsi, ne dites pas : " Sans nous, comment vivre ! et que ferais-tu, là- bas .? " — Ah ! des métiers.

" La misère. Et bien des regrets." — Oui ! que vous me manqueriez, au loin... " Connais-toi attaché.

Ton cœur, ah ! de tout cela dont il est ici jouis- sant, de tout son bien, c'est en vain que tu le veux déprendre. "

— Mais il me tente de désobéir à mes affections, — une fois au moins !

�� � l82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet amer désir, parfois, de vous quitter ; en vous quittant, de tout laisser ! Oui, un désir urgent et désespéré —

Je vous le dis ! une intention de perdition...

Tout-à-coup, que je m'en irais bien vers ces pays d'où l'on ne revient point 1

Ma mère, vous sauriez ne pas pleurer ; déses- pérément vous ne pleureriez pas.

De quel air soumis vous me donneriez la liberté!

Jean Croué.

�� � i83

��L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH

��C'est une témérité grande que de traduire en français une ode de Meredith. Je crois pourtant qu'il est utile, sinon nécessaire, qu'un jeune Français ait aujourd'hui cette témérité : à cause de la nature du génie de Meredith, et des sentiments qui agitent notre génération.

Nous aimons passionnément la France : passionnément, c'est-à-dire avec des élans, des sécheresses, des ardeurs, des doutes ; avec de l'enthousiasme pour la victorieuse, et des tendresses pour la vaincue. Telle est la con- fusion de nos sentiments, et le plus haut poète de notre patriotisme ne se défend pas de ce romantisme, regret- table peut-être, mais dont l'existence est un fait. Faut-il marquer nettement dans le réel les suites de cette confusion ? Au point de vue de l'action politique, nous voyons les uns, subordonnant tout ou croyant subordonner tout au maintien de la cohésion nationale, aboutir à

  • ' l'Action Française " c'est-à-dire à la destruction de

toute la France vivante, — et les autres, menés ou se croyant menés par le pur rationalisme de notre race, aboutir à la négation de la raison au profit du ventre, et de notre race au profit de n'importe quelle autre mieux knoutée.

�� � 184 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La grande voix de Meredith peut rassurer nos cœurs, éclairer nos esprits.

L'Ode à la France, ce long cri d'amour et de con- fiance, a été jetée à la face du triomphateur germanique en décembre 1870. 11 n'est pas inutile de réveiller aujour- d'hui ses échos. Il a été jeté par un Anglais, au moment où tous les préjugés insulaires, religieux, moraux, politi- ques, sportifs, inclinaient tout bon Anglais à admirer le vainqueur et à mépriser les vaincus. Cet Anglais sin- gulier s'adresse nommément à tous les hommes civilisés, y compris les Anglais, et leur dit : " les vaincus ont été plusieurs fois les maîtres de l'Europe. Ne l'oubliez pas. Mais cela n'est pourtant rien ou bien peu de chose. La raison claire et courageuse, la force invisible qui renverse les mondes, c'est cette France honnie qui en a été le foyer créateur. La Révolution française, c'est le Christ et c'est Prométhée. Elle plie momentanément : c'est pour avoir renoncé un instant à elle-même. Apprêtez- vous, nations, à suivre bientôt le nouveau chemin qu'elle ouvrira. "

Et sans doute c'est le langage même de Quinet, de Michelet et de Hugo. Et la stricte assimilation du drame international à une histoire morale, les réminiscences bibliques, la grandiloquence et les termes de philosophie peuvent à certains endroits nous étonner. Mais la com- position vaste et claire, la vision nette de l'idée essen- tielle, et l'intense amour qui fait vibrer chaque vers emporte l'admiration, et un mouvement du cœur plus profond encore. Ce qui demeure d' " insularité " dans la conception proposée par Meredith des rapports de la raison et de la force, de bon sens sportif par exemple

�� � l'ode a la FRANCE DE GEORGE MEREDITH 185

dans les vers sur la force, vers où Kipling reconnaîtrait ses constants principes : " La Force est fille des humbles vertus^. . . des années modestes^. . . c'est la dot du père à son fils" ce bon sens essentiellement anglais achève de nous faire accepter l'hommage rendu par Meredith à notre race. C'est une nuance à marquer. Il ne nous déplaît pas que Meredith, pour nous louer, se doive séparer de la masse absurde des critiques puritains de l'ère vic- torienne. Il nous plaît davantage de constater que, par dessus l'inintelligence de ces industriels de magazines, il se montre en communion avec la vraie tradition de l'Angleterre saine et joyeuse.

Pourtant, après 40 ans, il faut bien dire que la France n'a pas exactement rempli tout ce qu'attendait d'elle la confiance de Meredith. Nous n'avons pas repris Strasbourg et Metz ; il est vrai que nous les gardons. Mais dans l'or- dre de l'esprit, quelque beaux efforts que nous fournissions, il semble que leur nombre même et leur énergie empêche de voir se dessiner un grand mouvement souverain. Il est permis de penser que ce mouvement, c'est notre généra- tion qui le verra. Souvenons-nous donc qu'en décembre 1870, Meredith l'avait prédit.

M. P.

�� � l86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA FRANCE^

DÉCEMBRE 1870 I

Nos yeux la cherchent^ celle qui se dressait comme un soleil

au-dessus du front de notre siècle^

astre des nations^ dont le rayonnement était pour toutes

le pain du corps et le pain de F esprit.

Où est cette Image de la splendeur heureuse ?

Où sont ces mains nerveuses^ ce front d^ acier ^

cette voix qui sonne comme un clairon ? Où est ce visage hardi

et fier ? La place est vide. On n entend plus quun talon de fer.

II

Elle qui superbement a fait appel

à la vaillance^ quand le temps nous était sombre^

et qui de nos chaînes a fait jaillir Fétincelhy

l'étincelle qui comme un éclair révéla

des saisons nouvelle s^ où l'artère bat plus douce ^

où les jours sont plus légers ;

^ Cette traduction a été faite sur le texte du volume " Odes in contribution to the song of French history, by George Meredith — London, Archibald Constable, 1898 ". Ce volume est composé de quatre odes : " La Révolution ", " Napoléon ", " la France, décem- bre 1870 " et " Alsace-Lorraine ". L'ode à la France composée en décembre 1870 a été publiée dans la " Fortnightly Review " et imprimée aussi dans les " Poems and Ballads ",

�� � L ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 187

Elle^ qui d'un geste divin repoussa les morts

dont les vivants sont alourdis ; qui tendit

résolument son doigt en avant^

qui marcha vers la porte obscure

de ce que la terre na pas tente encore^ elle qui entonna le chant

de délivrance^ et au nom de r Humanité fit lever les visions audacieuses ! Elle serait donc aussi à demi pourrie de péché^ sainte à la fois et courtisane ! Impossible. Son étoile a disparu dans une éclipse^ le cri de la folie sort de ses lèvres. Nous voyons les lambeaux de la France^ rien de plus. Il y a là une horrible convulsion^ un fracas étouffe^ comme d'un homme qui dispute au linceul sa liberté.

��III

��N' attendes pas de jaillissants rameaux

du vieil arbre abattu.

Regardez là-bas^ ou. profondément dans le sang et la fange

un noir tonnerre laboure le soly et y sème la ruine ; c'est la

France : toujours frémissante comme une lyre^

mais écrasée^ en proie à la discorde qui émiette^ par un coup soudain et semblable aux hordes des démons livides qu'un coup inéluctable du Ciel abat. Est-ce donc là la France ?

Les yeux brillants qui faisaient jaillir le bonheur^ les lèvres fines faites pour le rire et le baiser^ cette poitrine que gonflaient les soupirs de l'humanité^

�� � l88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ce visage ou se jouent les plis du sourire^ qui prenaient Pâme et les sens par le désir !

��IV

��Le feu, appelant le feu. Va saisie,

elle qu^il ne peut détruire, mais qu^il torture

à plaisir de toutes les douleurs, de toutes les agonies.

Mère de la Fierté, son sanctuaire est violé.

Mère des Délicatesses, elle est devenue une cible

pour les outrages ; Mère du Plaisir, la voilà nue ;

Mère des Héros, ses fils sont asservis ; voyez sous la pluie,

loin de ses frontières, ces chaînes de prisonniers longues d^une lieue!

Mère si tendre pour ses jeunes fils courageux, elle les voit passer ^

comme des fantômes, et se faire faucher comme Vherhe ;

Mère de V Honneur, elle est déshonorée ; Mère de la Gloire,

elle est condamnée à couronner de laurier son vainqueur,

et à V abreuver de louange.

Est-il une pire malédiction ? Il en est une encore :

compatissez à sa folie I Elle fut la Mère de la Raison,

mais elle a les a vu faucher comme F herbe, ses jeunes hommes i

dans les sourds grondements du tonnerre, de ce tonnerre incessant

qui tient le monde civilisé pelotonné en une laide tache,

transi de peur

tandis que sans relâche la Force lui ronge le cœur de son bec

de vautour et lui déchire les membres de ses griffes.

Elle, transpercée des éclairs,

avec la folie pour toute cuirasse,

avec ses mamelles taries — et ses petits ont soif —

et tout autour d^elle ses plus nobles fils qui meurent en vain !

Mère de la Raison, elle subit la triple malédiction :

�� � �l'ode a la FRANCE DE GEORGE MEREDITH 189

elle sentj elle voit y elle justifie le coup qui la frappe !

L'une à Vautre y les cellules de son lucide cerveau

se disent la cause du disastre^

et Vkho inexorable répète sous les voûtes :

" j^insi moissonne dans le sang qui a semé dans le sang :

c'est ici le total des crimes où je me suis complue ! "

Sans doute, à travers sa douleur par une suprême vision,

à travers son délire, et le dernier rêve de son désespoir,

à travers sa fierté, à travers ses brillantes illusions, et la lignée

formidable de toutes ses Maternités,

la haute et forte lumière qui est en elle, lors même qu'elle saigne,

écrit en lettres de feu les noms des anciens crimes, maintenant

payés de retour. Elle voit de quelle semence ancienne, tardivement mûrie, naît cette affreuse moisson ; et elle distingue son destin depuis l'origine jusqu'à l'agonie, et tout le long de la lente vague qui provient du premier mouvement d'une funeste passion ; car notre vie est faite de vagues, et nos actions sont des tombes

fécondes qui roulent, poussées par le vent, de l'aurore jusqu'au couchant.

��Ah ! quelle aurore de splendeur, quand ses semeurs

passaient et courbaient le cou des peuples,

et tissaient de leurs terreurs et de leurs humiliations

la couronne étoilée qui aujourd'hui s'abaisse humiliée,

et prend la forme d'un joug à demi consumé!

Ses légions traversaient le Nord, le Midi et l'Orient.

Ils jouissaient de la fête en gloutons du triomphe.

Ils greffaient de verts rameaux, ils abattaient de vieux chênes.

�� � 190 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils saisissaient les tempêtes par la harhe^ à la nuque

les précipices neigeux^ et coupèrent, droit au cœur,

Vhorreur de F Alpe sublime,

et ils surgissaient, surhumains.

Ils étaient le tremblement de terre et P ouragan,

les éclairs et le nuage de sauterelles, et le fléau de la nielle,

ils étaient les fléaux de la joie : ils étaient la pluie du Déluge

et la Conflagration redoutée : la Force sans loi.

La Mort inscrit une ligne vacillante au long des neiges,

ou sous une brume glacée on peut suivre leur trace, à ceux

qui osèrent provoquer en ennemis, hommes, éléments

et les Dieux même. Ils étaient un composé du dieu et de la bête,

abhorré de tous. Mais, comment ils suçaient les mamelles

de la Destruction, en fils assoiffés,

la Destruction, dont les aigles bien plus féroces que leur oriflamme

noyaient de sang la terre torturée, — cela, la verte terre Va

oublié. Les jeunes générations joyeuses masquent son ressentiment : là où ses fils ont saigné, il y a une meule de gerbes. Oublieuse est la verte terre ; les Dieux seuls se souviennent éternellement ,• ils frappent sans remords, et rendent toujours coup pour coup. C^est à leur mémoire impitoyable quon connaît les Dieux.

��VI

��Ils sont sur elle maintenant, ils emplissent ses oreilles,

et la France connaît les Dieux.

Ce sont eux qui la jettent dans la poussière devant la Force,

leur esclave, pour que la Force se repaisse du beau corps abattu,

qui naguère étincelait de grâce et de fierté ;

�� � l'ode a la FRANCE DE GEORGE MEREDITH I9I

marquant pour un hideux démembrement

les parties de son corps^ comme si pour jamais son souffle

haletant avait quitte sa poitrine^ dans T intolérable déchéance de sa haute hégémonie ,• comme si elle était r agonisante qui entend la voix du juge^ sent dans sa chair les couteaux de la torture^ et boit jusqu'à la lie F ignominie de vivre. Ils sont sur elle ! et les Dieux pitoyables peuvent pleurer, si jamais une pluie de larmes est descendue du Ciel pour raminer la Faiblesse et bercer la Consciencey devant le malheur de cette Immortelle, contrainte pour le salut de son âme à vider la coupe de la folie, remplie du sang de ses fils, implacablement ; aussi acharnée queux à ravager la terre dorée, pour la rendre semblable h la mer ; la riche et riante terre du vin et du blé, la terre de V esprit, de la grâce et de V ardeur, et des fortes

racines, la terre des moissons périssables et des impérissables mois- sons ; elle est ravagée, comme un océan grisâtre, après le passage du noir cyclone, — qui eff^ace tout.

��VII

��Regarde, les Dieux sont sur elle, elle les connaît main- tenant.

Ceux quils abandonnent, la misère ne les persécute plus ;

une lourde inconscience leur crée le bonheur des brutes pitoyables.

�� � 192 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ceux que les justes Dieux abandonnent nont point de

lumière^ la dure lumière des yeux introspectifs qui au milieu du désastre scrutent le coeur et ses iniquités exactement. Ils se reposent^ ils sourient et se reposent; ils ont gagné

peut-être par d^ anciens services la paix pour un temps ,• la paix des vieillards qui se laissent glisser aux vers de la

tombe ; ainsi Pâme s'en va. Mais Vâme de la France ne s en

va pas. Elle pleure de douleur^ elle pleure devant les Dieuxj car terribles sont leurs mains qui châtient^ déchaînées^ et c'est d'un œil froid qu'ils regardent la verge caresser, ravager sa chair d'impitoyables coups. Mais aussi, elle, Raison invétérée, elle discerne que la Pitié a aussi peu de place que la Joie dans la liste de

leurs dons. Elle demande à grands cris la Force, la Force, jadis son idole,

trop longtemps son jouet. Eh! la Force est fille des humbles F er tus fondamentales ; la Force, tu l'acquerras par l'effort discipliné, tu la prouve- ras au milieu du mépris, — tu la cultiveras par l' endurance, tu achèveras

sa conquête par r abnégation.

La Force ne s'acquiert ni par miracle ni par surprise. Elle est la fille des années humbles, le don du père à son fils, en respect des fermes lois que nous nommons les Dieux ; qui

sont la juste cause.

�� � L ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH

��193

��la cause de Phumanitéy et ses serviteurs.

Si la France pouvait accepter les fables de ses prêtres^

qui bénissaient ses drapeaux pour ce massacre sauvage,

et maintenant lui offrent V espoir d^une intercession du

Ciel qui violerait ses propres lois pour panser la blessure ouverte, peut-être trouverait-elle à se consoler dans cet opium : mais elle. Mère de la Raison, peut-elle tricher la Destinée ? Ira-t-elle, elle. Champion de Pesprit libre, le plus haut don du Tout-Puissant, — le don de Vie, — consentir pour une seule nuit à être aveugle, à plonger son âme dans une trompeuse somnolence, au prix de récompenses terrestres ou célestes, au risque de déserter son poste à la tête de Inhumanité ? La Mère des Rires pourrait évoquer une pauvre ombre de

rire, à la lumière de son éternel flambeau, pour stigmatiser tous les mensonges oti le monde met sa foi : quels stupides pantins qui dansent au bout des fils, retenus par r opinion, nous sommes, en vérité, priant pour une intervention, une aide immédiate, quand toute cette tragique histoire est celle d^un glaive

brisé ! Elle a brandi le glaive pendant des siècles; en un seul

jour il a glissé de ses mains, comme un fleuve coupé de sa

source. Elle crispa sa faible main, — essaya de prier, — cria à la

trahison, en vint aux hurlements de l'ivresse et du délire, rêvant que la

Force

�� � 194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'avait qu'à entendre son ordre pour accourir.

N^était-elle pas née pour la conquête ? Empanachée de plumes

brillantes^ sa vanité distribuait à tous des saluts gracieux. Magnifique^ derrière ses fonderies de canons^ et son industrie

et ses ArtSy avait-elle à craindre la vengeance des Dieux ? Sa foiy elle résidait dans la liste

de tous les noms de victoires conservés dans ses annales. Elle étourdissait de chant et de danses ses guerriers et ses

dameSj se livrant toute au Déshonneur : lui livrant la France de la

tête aux piedsy la France présente et à venir^ pourvu quelle pût entendre la

trompette et le tambour — à la fois Bellone et Bacchante ! Et elle se

précipita sur les bataillons lourd-bottés des maîtres d^ école prussiens. Raison Invétérée! elle sait bien pourquoi la force lui a manqué. La force n'est fidèle qu'à la force. Son rêve a vécu ; elle peut lire au ciel le destin ; elle peut boire jusqu'à la lie la coupe du malheur pour effacer le souvenir honteux des jours oîi elle s'est faite semblable au maître qu'elle

servait^ pour être la terreurs des nations^ mais aussi devenir un être

énervé. Elle a voulu acheter le traître : elle s'est vendue à lui, — elle pour la domination, lui pour replâtrer un trône.

�� � l'ode a la FRANCE DE GEORGE MEREDITH I95

VIII

Désormais elle connaît les Dieux.

Elle tend sa poitrine à leurs coups.

Raison Invétérée ! Cceur vaillant !

Jamais plus belle créature ne s'est traînée^ pantelante^

devant Vautel^ et le couteau /

IX

Rapides tombent les coups. Les hommes disent leurs reproches, les amis font un écho pénible et froid, récho que rend la forêt aux coups de hache du bûcheron. C'est dans son âme que sont les foyers ardents, qui jail- liront des ruines pour créer la résurrection.

��X

��Jadis elle arracha au ciel son éclair, pour embraser les nations ; elle était faible, frêle sœur de son modèle héroïque, l'Homme. Elle n'était pas mûre pour le sacrifice ; mais elle dut elle aussi devenir la pâture d'un f^autour. Raillez la vaincue! acclamez

le conquérant qui insulte aux gloires de la France ! Les Dieux l'aiment toujours, car elle est promise au plus haut

destin, cette robuste France qu'ils dépouillent et qui saigne !

�� � 196 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XI

Elle s* élèvera un jour^ plus digne encore de son modèle ;

elle se relèvera de rabaissement profond où elle gît; la douleur

qui parcourt tous ses nerfs est créatrice d^une haute victoire. Ils gisent comme des feuilles d^ automne^ qui tombent en cercle^ toutes mouillées^ et qui tachent d^ècarlate

la forêt ^ ses fis vaillants ! Et sa vie resurgit de leur mort ,■ de leur sang^ des mille flots de leur sangy un fleuve immense se gonfle^ et c'est la France^ unie à jamais^ qui se dresse^ renouvelée. Ses fis lui ont appris la leçon de la chair : la loi inscrite en lettres rouges^ depuis que le Temps a pris sa

cour se y tel un chasseur qui poursuit la bête dans le cœur de

l ^ homme ; cette loi qui dit : jusquà r extirpation du dernier vice^ la chair n est façonnée que pour le sacrifice. Mère immortelle d une foule mortelle] Tu souffres de blessures qui ne te tueront pas^ des blessures qui portent la mort^ mais ta vie demeurera. Reste dehouty écoute le vainqueur se glorifier bruyamment. Ecoute, et prends cette musique en haine pour F éternité. Défais-toi de ta robe tissée d orgueil et de honte. Le tourment va se lever dans leur cœur, F opprobre va passer sur eux, et te laisser plus pure que Jamais. Défais tes diamants, en te rappelant leur origine, leur usage, et F abominable nom de celle qui en parait son impériale beauté.

�� � l'ode a la FRANCE DE GEORGE MEREDITH K)"]

Mère d'une troupe marquée par le destin

et conçue jadis dans les jours du pèchèy née

du maly de V arrogance et du mépris^

renonce^ et rends ta grande âme^

qui glissera sur Vair comme avec des ailes, pour obéir à la lot

que proclame la volonté divine, quelle proclame par les mille voix des tombeaux oîi gisent tes fils dans F éternel silence. Quelque douloureux déchirement qu entraîne la recherche de ses fils maintenant immortels, penche-toi sur les tombes au loin éparses dans tes plaines, semblables aux vagues qui roulent et que n égaie point le

soleil ; leur cendre est une leçon pour ton âme : " Meurs à la vanité, tue ton Orgueil^ dépouille ton Luxe ; pour que tu vives, meurs à toi-même ", disent-ils, " comme nous sommes morts à une vie que nous aimions, et comme nous pardonnons notre

ennemi, sans demander au Ciel autre chose que de faire jaillir hors de nos tombes étroites la bonne semence qui réjouira la face

de la terre ". Mère! écoute leur conseil. Pour que le vaste univers respire sur ton territoire, éclaire pour toi le dôme changeant du ciel, te donne la Force comme F immense étendue de F Océan bat les falaises, semblable à la suite des générations, non plus divisées en étroits cercles d^ écume tourbillonnants, mais unies en un vaste fleuve qui s élance. Noble France ! C'est F Humanité qui est mise à l'épreuve, en toi.

�� � 19^ LANOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maintenant, le genre humain tout entier sera ton fief! Prouve que la loi de la Raison est toujours victorieuse. Fais-toi de la calamité une auréole,

et, toute sanglante, marche à notre tête à travers la mer orageuse.

George Meredith {Trad. Maurice Pierrotet.)

�� � 199

��LA MERE ET L'ENFANT

��La Mère et F Enfant^ le premier en date des grands ouvrages de Ch.-L. Philippe, était, depuis des années, inaccessible au public. Voici que la Nouvelle Revue Fran- çaise publie de ce livre deux versions différentes, l'une conforme au texte publié par Philippe aux éditions de la Plume^ en 1900, ^ l'autre conforme à un manuscrit auto- graphe qui est aujourd'hui la propriété de Francis Jourdain. C'est l'abondance qui succède à l'extrême indigence. Je suis de ceux qui pensent qu'abondance de biens ne nuit pas, et qu'on ne donnera jamais assez de publicité aux œuvres de Philippe. Cependant cette double publication a fait naître, entre les amis de Philippe, une controverse courtoise dont un article de Léon Werth a porté l'écho jusque dans la presse quotidienne. - Il me paraît utile que chaque lecteur de Philippe puisse prendre position dans ce débat et lire en connaissance de cause les deux textes de la Mère et r Enfant. Donnons-leur, par une conven- tion qui n'implique aucun jugement de qualité, les noms de " texte majeur " et de " texte mineur. " On verra,

^ Il faudrait dire " presque conforme. " Une déplorable erreur de mise en pages a substitué à la dernière page de l'édition mineure la dernière page de l'édition majeure. Pour rétablir le texte de 1900, il suffit de supprimer, dans la petite édition, les seize dernières lignes.

  • Chronique de Paris-Journal, 8 juillet 191 1.

�� � 200 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par l'exposé des faits qui va suivre, qu'ils ne sont pas l'un à l'autre comme la partie au tout, mais comme deux états d'une même gravure, et que le plus ancien est justement celui qui se présente aujourd'hui tout paré des grâces de la nouveauté.

C'est au printemps de 1898 que Philippe me confia son projet d'écrire un livre " sur sa mère. " Il venait de terminer la Bonne Madeleine ; il était tout occupé de la Pauvre Marie^ dont il n'acheva le portrait qu'à la fin de l'été suivant ; mais il avait coutume de toujours porter un livre dans sa tête, tandis qu'il en rédigeait un autre à sa table de travail. C'est ainsi que la gestation de Bubu de Montparnasse dura exactement le temps qu'il mit à écrire la Mère et F Enfant^ cette concordance n'est pas sans intétêt, s'il faut, comme je le crois, la retenir pour expliquer que le premier livre, conçu dans la tendresse et dans la joie, se teinta d'ombre en grandissant dans le voisinage du second. Le 31 mai 1898, Philippe commu- nique à Henri Van de Putte le plan de la Mère et F En- fant. Pendant les mois d'été, il écrit deux chapitres qu'il me montre en rentrant de vacances, vers le début d'octobre, et dont il n'est guère satisfait. C'est à partir de la Toussaint qu'il se met vraiment au travail. Le 4 décembre, il écrit à Van de Putte : " Mon gosse a un an, il est sevré, il sait déjà imiter l'âne, le veau, le mouton et la poule. " Le premier chapitre de l'édition majeure est donc terminé. Quatre mois plus tard, l'enfant a douze ans : " Nous le soignerons jusqu'à dix-huit et puis nous l'abandonnerons aux événements de ce monde. " ^ Philippe

' Nowuelle Revue Française, 1" avril 191 1, p. 596, lettre du 7 mars 1899.

�� � LA MÈRE ET l'eNFANT 20I

vit en plein drame, avec Berthe Méténier et Bubu de Montparnasse ; il a hâte de se débarrasser de la Mère et r Enfant et songe à écourter le livre. Cependant il s'ob- stine au travail, et pendant tout l'été de 1899, qui fut l'époque la plus amère et la plus héroïque de sa vie, il écrit lentement, péniblement et par fragments de quelques lignes le chapitre VI de l'édition majeure, puis, d'un seul coup, pendant le mois de vacances qu'il prend à Cérilly, le long chapitre qui termine l'ouvrage, chapitre tout plein d'une acre odeur de terroir, et de ce " bonheur digne et noir " qu'il ne pouvait sentir et goûter qu'après s'être colleté avec la vie. Le 27 septembre, il écrit à Van de Putte que son roman est fini. ^

Ce roman, c'est le manuscrit qui est entre les mains de Francis Jourdain. Il comprend tout le texte de l'édi- tion majeure de la Nouvelle Revue française^ plus deux chapitres liminaires dont le premier est perdu. En tête du chapitre III, Philippe a écrit de sa main la mention : Chapitre premier^ indiquant nettement par là qu'il enten- dait sacrifier les chapitres I et II. Le chapitre III de l'édi- tion majeure correspond aux chapitres III et IV (ancien- nement V et VI) du manuscrit. L'éditeur les a réunis sans doute parce que le chapitre III était très court ; mais la numération des chapitres suivants s'en trouve modifiée. Voici, pour la clarté de ce qui va suivre, un tableau qui indique la concordance du manuscrit et des deux éditions récentes de la Mère et l'Enfant : ' id., p. 603.

�� � 202

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��Manuscrit

�Edition majeure

�naitton de 1900 ou édition mineure.

�Chap. I (disparu) Chap. II

Chap. III devenu I Chap. IV devenu II

�supprimé Chap. I Chap. II

�■>■> supprimé supprimé Chap. I (sauf les 25 premières lignes du chapitre II de l'édition ma- jeure)

�Chap. V devenu III

�Chap. III (depuis le début jus-

�supprimé

�Chap. VI devenu IV

�qu'à la page 47 ligne 19) Chap. III (delà p. 47, ligne 29 à la fin)

�Chap. II

�Chap. VII devenu V Chap. VIII devenu VI Chap. IX devenu VII

�Chap. IV Chap. V Chap. VI

�supprimé Chap. III supprimé

�Chap. X devenu VIII

�Chap. VII

�Chap. IV (sauf les quinze der- nières lignes)

��Philippe avait l'habitude de me lire ses livres chapitre par chapitre, à mesure qu'il les écrivait. Il jugeait son propre travail avec une sévérité qui me semblait parfois excessive : c'est ainsi qu'il supprima, contre mon avis, tout un chapitre de Croquignole ; ce chapitre existe encore et n'a jamais été publié. Je me trouvai, par contre, tout à fait d'accord avec lui quand il parla d'amputer le manus- crit de ia Mère et T Enfant. Il coupa les deux premiers chapitres dès qu'il eut écrit le troisième : le premier, très bref, était une sorte d'introduction déclamatoire, d'une langue emphatique et pénible ; le second contenait une description de Cérilly et de la maison paternelle. Quel- ques mois plus tard, Philippe achevait d'écrire la Mhe et V Enfant ; bien qu'il fût assez mécontent de son travail, il

�� � LA MÈRE ET L ENFANT 203

l'envoya, pour s'en délivrer et se consacrer entièrement à Bubu^ à la rédaction du Mercure de France^ qui refusa de l'imprimer. C'est alors seulement — en novembre ou décembre 1899 — qu'il soumit son texte à une révision sévère. Après de longues discussions, Philippe s'arrêta à une solution très audacieuse : il résolut de laisser tomber tous les chapitres impairs de son manuscrit. L'œuvre, allégée de moitié, parut à la bibliothèque de la Plume au début de 1900. J'ai la certitude absolue que Philippe con- sidérait cette édition comme définitive. En 1906, il me fit part de son intention de publier chez Fasquelle, en un seul volume, la bonne Madeleine et la Mère et V Enfant ^ et, sur une question que je lui posai, il me déclara de la manière la plus formelle qu'il ne changerait pas une ligne au texte de 1900.

Tels sont les faits, et je m'excuse de les avoir narrés avec une minutie qui ne me semble pas inutile. Si maintenant on se demande quelles sont les raisons qui poussèrent Philippe à faire dans son manuscrit d'aussi graves coupures, je crois pouvoir en indiquer quelques- unes.

Tout d'abord, il faut tenir compte du grand effort que faisait Philippe, vers 1899, pour se débarrasser de ses défauts de jeunesse. Tous ses amis lui conseillaient la sobriété, et je ne cessais moi-même de le mettre en garde contre son goût pour la rhétorique. Je le poussais ainsi sur son propre penchant, car la qualité qu'il estimait et con- voitait le plus, c'était la force. S'il ne reste, même dans les chapitres supprimés en 1900, qu'un petit nombre de passages fâcheusement déclamatoires, c'est que Philippe avait déjà bien échenillé son texte avant de le recopier

�� � 204 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour l'impression. Je me souviens nettement que le premier jet était moins bon. D'autres que moi le lui ont dit sans doute. Il a donc élagué beaucoup de phrases où l'expression dépassait la juste mesure du sentiment. Il en reste quelques-unes, précisément dans les chapitres nou- veaux de l'édition majeure. Ce sont des prosopopées aux sciences abstraites (chap. V du manuscrit), aux philo- sophes (chap. VII); ou des accès d'attendrissement roman- tique sur les prisonniers et les forçats (chap. VII). Mais la plupart des corrections de cet ordre ont été faites entre l'instant de la conception et la rédaction définitive du manuscrit. Il se peut qu'on n'en retrouve aucune trace, car Philippe détruisait souvent une page jugée mauvaise après l'avoir entièrement refondue.

Je passe donc à un autre ordre de scrupules. Le cha- pitre I du manuscrit et de l'édition majeure a certaine- ment été supprimé à cause de son caractère artificiel. Tous les autres chapitres sont faits avec des souvenirs. Celui qui décrit les rapports d'un nouveau-né avec sa mère était de pure construction. Pas plus que vous ou moi, Philippe n'avait la mémoire de ses premiers vagisse- ments. Par scrupule de sincérité, par souci d'unité, il a laissé tomber des pages qui juraient avec le reste. La chute du premier chapitre entraîne celle du fragment inédit qui est en tête du second, et qui liait l'un à l'autre ; j'admire d'ailleurs combien l'œuvre gagne à commencer, sans préambule, par cette magnifique invocation à la mère :

  • ' Lorsque j'avais deux ans, maman, tu étais forte comme

une force de Dieu... " — Le chapitre III du manuscrit a surtout contre lui qu'il ne s'y passe rien ; mais j'y revien- drai plus loin. — Rien à dire d'un fragment du chapitre IV

�� � LA MERE ET L ENFANT 2O5

qui contient " l'histoire vraie " de l'épisode du saint-bois, et que l'édition majeure n'a pas reproduit, Philippe l'ayant très heureusement remplacé par des pages où il traite plus librement ses souvenirs. ^ Dans les chapitres V et VII il y a de très beaux morceaux ; mais justement ce sont des " morceaux, " des paraphrases sur des thèmes chers à Philippe, et qu'il a tous repris plus tard : par exemple, dans le chap. V, le thème de la " petite ville, " développé dans un article de rEnclos et dans les nouvelles du Matin ; ou encore le thème des " chevaux de bois, " d'où est sorti un admirable chapitre de Charles Blan- chard. Des fragments de ta Mère et rEnfant qu'il avait abandonnés, Philipf>e a tiré, comme d'un tas de décombres, quelques blocs d'un joli grain qu'il a replacés, mieux dégrossis, dans ses ouvrages ultérieurs : qu'en peut- on conclure, sinon que dans sa pensée l'abandon était définitif r — D'autres épisodes ont été laissés de côté parce qu'ils avaient un caractère trop personnel, trop peu typique : c'est, par exemple, au chap. V, le portrait de M. Chevrier, instituteur à Cérilly, que j'ai très bien connu, qui vit peut-être encore et qui s'appelle bel et bien Chevrier ; ou encore, au chap. VII, l'épisode du pion dramaturge, que Philippe a fait entrer tout vivant dans son récit, en précisant qu'il était venu de Grenoble à Montluçon, et en donnant même les titres authentiques de ses piteux essais littéraires. Le jour où Philippe a voulu dresser un " pion " bien solide sur ses jambes, il a renoncé à l'art naïf du photographe, et, en réunissant, en groupant des traits empruntés à ce pauvre hère de Montluçon, au " Chien " de Moulins dont j'ai parlé dans Ed. majeure, p. 59-64.

�� � 206 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un précédent article, ^ et à quelques autres de nos tour- menteurs, il a créé un beau pion d'art dont le portrait a été récemment recueilli dans les Cahiers du Centre. ' Si on enlève des chapitres V et VII du manuscrit tous ces épisodes, que reste-t-il ? Quelques pages vraiment faibles et fades, ^ et à la fin du chap. V cet admirable " Hymne à sa mère " que Philippe n'a pas dû couper sans un serrement de cœur, mais qu'il a coupé tout de même, parce qu'il ne pouvait l'insérer nulle part sans détruire l'ordonnance de son livre.

Ainsi j'arrive aux raisons décisives qui ont porté Phi- lippe à réduire de moitié le premier d'entre ses livres qui n'est plus un essai, mais une œuvre. Ce sont des raisons d'architecte. Dans le premier état du manuscrit, les huit chapitres de la Af^r^^^/'£'«^«^ sont parfaitement indépen- dants les uns des autres; il ne sont réunis que par un lien chronologique. Philippe construit par simple justaposition des matériaux un livre à la mode allemande ou slave, sans composition apparente, sans relief ni trous. Mais qui d'un fourré prétend faire un jardin doit y percer des allées. Philippe relit ses huit chapitres de " Mémoires ", et son instinct d'artiste n'est pas satisfait. Le seul principe d'art qu'il y trouve, c'est une sorte de symétrie involontaire, fournie par la vie qui fait succéder le calme aux peines et le travail au sommeil. Les quatre chapitres pairs du manuscrit sont émouvants et dramatiques ; les quatre chapitres impairs sont paisibles et vides d'action; chaque ascension douloureuse est précédée d'un palier de bonheur.

^ Nowvelle Renjue Française, 15 fév. 19 10.

  • Philippe, Faits Di'vers.

' Ed. majeure, p. 116-120

�� � LA MÈRE ET l'eNFANT ICJ

C'est très bien ainsi. C'est ce qu'admirera tout lecteur de l'édition majeure. Mais, pour Philippe, ce n'est pas encore assez bien. Par une inspiration géniale, il com- prend tout ce que ce livre de lutte, ce livre amer gagnera à être amputé de ses parties heureuses. Tout ce qu'il y a de populaire, de chrétien et de français chez Philippe regimbe contre le bonheur. Il lui mesure chichement la place dans son art comme dans sa vie. Philippe qui portait en lui la grande figure de Jean Morentin, l'Ennemi du bonheur ; Philippe qui aimait Racine dont les drames ne durent qu'un jour et ne laisse nulle place au repos, coupe d'une main ferme tous les chapitres fades de son livre : il en garde quatre actes héroïques, quatre actes de lutte contre les forces enne- mies : la mort, la maladie, la prison, la faim. A chaque acte, la lutte devient plus pénible, et toujours elle se termine, sans trompettes ni fanfares, par une victoire. Le petit héros, prêt à une nouvelle attaque, s'essuie le front. Mais il sait que son repos ne nous intéresse pas.

Ceux d'entre les lecteurs et les amis de Philippe qui préfèrent à l'œuvre d'art la vie telle quelle préféreront l'édition nouvelle qu'ils doivent aux soins pieux d'André Gide, Et les autres, en relisant le texte choisi par Philippe, apprendront de lui comment naît une œuvre d'art.

Marcel Ray.

�� � 2o8

��LE LIVRE DE L'EGLISE

A Charles Péguy. Les personnages du drame sont :

SIMON

LE PÈRE SUPÉRIEUR UN PAUVRE FRERE SAINT-JEAN FRÈRE NICOLAS FRÈRE THADDÉE TROIS MOINES

Le décor représente une salle de monastère. Contre le mur de gauche^ une haute stalle en bois massif ; au fond ^ une porte et six autres stalles ; à droite^ deux grandes baies ogivales à vitraux en grisaille ; le bas de rune d^ elles peut s ouvrir et former vasistas.

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SCÈNE PREMIÈRE

le père supérieur, les six moines

(Au lever du rideau^ la porte s'ouvre. Entrent les moineSy dont chacun va se placer devant sa stalle^ debout, les mains jointes, immobile.)

Le PèRE Supérieur (inclinant la tête.) — In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, amen. Pater noster.

(Un silence)

Le plus jeune moine — Et ne nos inducas in tentationem.

Tous, relevant la tête. — Sed libéra nos a malo, amen.

Le PÈRE Supérieur. — Acte d'humilité.

i*" Moine. — Comme là-haut les saints, qu'ils implorent ou qu'ils maudissent, remplissent chacun exactement un fleuron de la grande rose, puis- sions-nous rester toujours à notre place et ne faire que ce qu'il faut.

Le Père Supérieur. — Acte d'ignorance.

2^ Moine. — Comme les docteurs de l'an- cienne Loi servent de piliers à la Loi nouvelle, et comme le père, tenant son fils sur ses épaules, ne s'inquiète pas de voir lui-même la procession, puissions-nous ne rien savoir, mon Dieu, que la glorification du siècle à venir.

�� � 2IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le Père Supérieur. — Acte d'espérance.

3^ Moine. — Comme on voit, d'un vitrail à l'autre, Jésus répéter avec joie les plus belles attitu- des des prophètes, puissent nos gestes être de ceux qu'aiment à reproduire les Anges et que le Seigneur reconnaîtra au matin du Jugement dernier.

Le Père Supérieur. — Mes frères, voici venir Pâques. Dans la cellule souterraine où je réside comme le pied du pilier central, ce matin, tandis que je lisais dans les Saints-Livres le récit de la Résurrection, la phrase " Et venerunt ad ostium monument! orto jam sole " éveilla dans mon cœur une joie inexplicable et un obscur avertissement, et je fus comme ces mineurs qui, saisis d'une profonde nostalgie, ne peuvent s'empêcher de remonter s'ils sentent au fond de leur puits qu'il fait grand soleil sur la terre ! Je me souviens de la semaine des Rameaux dans mon enfance : les aubépines fleuries, l'école abandonnée pour le catéchisme d'une heure, les processions de jeunes filles qui arrêtaient au Calvaire la voiture jaune du boulanger. Depuis, ces années de misère et cette longue maladie m'avaient condamné à la solitude et au silence, et c'est à peine si j'ai pu célébrer la Noël ; mais Dieu soit loué ! avec le nouveau printemps renaît une prospérité nouvelle ; je l'ai entendu par ma fenêtre haute, les coucous chantent dans le seringa, les laboureurs mêlent leurs refrains aux cahots de la herse sur la terre battue !

�� � LE LIVRE DE L EGLISE 2X1

Dieu, mes frères, nous invite à nous réjouir en lui et à lui préparer une belle fête. Dites-moi donc, frère Saint-Jean, où en sont les travaux, et faites tout votre rapport.

Frère Saint-Jean. — Mon Père, le seigneur des Granges a donné cette semaine une Sainte- Table. La châtelaine prêtera des robes blanches et des cierges pour la première communion aux filles pauvres qui n'en pourront pas acheter. Les enfants du petit catéchisme se réunissent chaque soir pour tresser des guirlandes, sous la surveillance du premier vicaire.

Le Père Supérieur. — Et l'église ?

Frère Saint-Jean. — Les dalles ont été lavées jeudi après la messe.

Le Père Supérieur. — Les statues sont-elles en place }

Frère Saint-Jean. — Trois sur quatre : Saint- Georges dans sa chapelle, Jésus et les docteurs devant le pilier de gauche en regardant le maître- autel. Saint- Jacques enfant auprès du baptistère, — en sorte que l'on peut entrer par le grand porche ou par les tambours de côté, on voit tou- jours l'une ou l'autre des divines images, soit qu'adossée à une colonne elle reçoive en offrande le long reflet rose des vitraux, soit qu'au bord d'une allée elle se dresse blanche dans la pénombre, comme un pignon de ferme aperçu la nuit.

Le Père Supérieur. — Et Simon ?

�� � 212 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Frère Saint-Jean. — Mon Père, nous avons exécuté vos ordres ; le jour, il travaille là-haut, sur son échafaudage, taillant Notre-Dame-des-Sept- Douleurs, et l'escalier est fermé sous ses pas à double tour ; la nuit, il dort dans une cellule auprès de la mienne.

Le Père Supérieur. — Que dit-il ? Parle-t-il de sa femme ?

Frère Saint-Jean. — Il ne dit rien, mon Père.

Le Père Supérieur. — C'est bon. Il faut qu'il reste seul. Si nous n'étions pas durs avec lui, il lâcherait son marteau. Tant pis pour lui. Jadis, au temps du peuple de Dieu, les saints et les pro- phètes vivaient comme tout le monde, avec tout le monde, et tous les jours au milieu de tout le monde faisaient leur besogne de sainteté, et même avaient besoin du monde pour en tirer la matière de leur oeuvre divine, l'objet de leurs imprécations, la nourriture de leurs prières. Il n'y a pas long- temps encore, quand on bâtissait les cathédrales, ceux qui sculptaient les tympans et les voussures étaient des ouvriers comme tout le monde. Ils prenaient leur tâche au petit jour, après un verre de vin, s'arrêtaient une heure pour manger, et le soir rentraient auprès de leur femme ; ils travail- laient à l'église comme leurs camarades à la carrière. Si quelqu'un chez eux tombait malade, eh bien ! c'étaient des maçons comme les autres, ils passaient auprès de son lit le temps qu'on donne

�� � LE LIVRE DE l'ÉGLISE 2I3

pour dîner, puis sur le coup d'une heure retour- naient à leur marteau ; et si leur fils unique mou- rait, ils demandaient une demi-journée pour Ten- terrement, après quoi ils retrouvaient le ciseau et le maillet sous le bout de vieille bâche où l'on abrite les outils. Les jours en suivant, au lieu de garnir les chapiteaux avec des démons rieurs et des femmes-sirènes, ils sculptaient Saint-Michel consolateur ; et voilà tout. Aujourd'hui, c'est bien changé. Quand on veut travailler pour Dieu, il faut se crucifier au monde. Le monde a tout mangé, il a rongé tout le temps et toute la bonne volonté, il a entamé la part de Dieu. Ce n'est pas notre faute, Seigneur, ce n'est pas nous les respon- sables. Depuis la fin des grandes guerres, rien ne semble plus pénible que les ouvrages de Dieu ; on ne les fait qu'en rechignant, par besoin d'argent, par force, comme un voleur qui se résignerait à être honnête. Nous n'y pouvons rien. Nous som- mes bien forcés d'être durs. Donnez-moi du moins, mon Dieu, la force d'y persévérer. Vous qui êtes Celui de l'Ancien Testament, le Méchant, l'Impla- cable, le Maître des Combats, le Meurtrier de la fille de Jephté ! Et pour Simon, faites qu'il travaille, mon Dieu, faites qu'il travaille !

(La porte s'ouvre. Paraît sur le seuil Simon)

�� � 214 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE DEUXIÈME

LES MÊMES, SIMON

Simon (de la porte^ oîi il s est arrêté) — Mon Père... (Il fait quelques pas, et a voix plus haute:) Mon Père, pardonnez-moi.

Le Père Supérieur. — Quoi } qu'ai-je à par- donner }

Simon. — Voyez-vous, mon Père, Jésus au milieu des docteurs, Saint-Jean lorsqu'il ne con- naissait pas encore le désert, ou la Vierge toute petite avec sa couronne de pâquerettes, — voilà des choses simples, des sujets qu'on taille dans la pierre aussi tranquillement qu'on se coupe du pain. Mais Notre-Dame-des-Glaives...

Le Père Supérieur. — Eh bien, mon fils }

Simon. — C'est une œuvre de saint que vous m'avez demandée là ! Je ne peux pas, je n'aurais même pas dû commencer, j'ai menti en acceptant! Mon Père ! n'y aviez-vous pas songé ? Mater Dolorosa ! De tous les personnages de la Passion Elle qui a le plus souffert ! Elle qui a souffert en son Fils, qui l'a vu mourir et n'a même pas eu, comme lui, cette préoccupation d'une longue besogne mise en train, cette inquiétude du semeur qui laisse le grain dans la terre et qui s'en va ! Elle qui au bas de la croix, pendant qu'il tirait à

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lui toute la méchanceté humaine, qu'il prenait toute la douleur humaine et s'en faisait un aliment pour son humble gloire, Elle qui oubliait en lui le Dieu pour pleurer l'enfant ! Comment voulez-vous qu'un homme puisse représenter ça ? 11 y faudrait ses frères les Saints, ceux qui là-haut l'entourent comme une grande sœur, ceux qui, à force de ressentir les angoisses de Jésus, ont été nommés les Parents du Christ et ont reçu dans leurs mains la marque des clous et au sein gauche le caillot de la lance... Mon Père, ayez pitié de moi !

Le Père Supérieur. — De tels sentiments, mon fils, honorent la pureté de ta foi ! Mais ne t'abandonne pas à ta faiblesse ; Dieu te donnera le courage nécessaire, si tu pries.

Simon. — Oh prier ! je ne sais plus comment il faudrait s'y prendre.

Le Père Supérieur. — Que dis-tu .? Ne pries- tu pas tous les jours ?

Simon. — Le soir, mon Père, je suis trop las. Et le matin, quand en ouvrant les yeux je vois sur le mur cette fleur d'iris où le soleil ne manque jamais de passer, je sui? comme un homme à qui l'on a fourré des pièces d'or dans la main : moins il en devine le nombre et plus il se sent riche !

Le Père Supérieur. — Païen !

Simon (bas) — Oui, je suis un païen, (Plus haut et presque en colère) Oui, je suis un païen. Et je n'en ai pas honte, après tout.

�� � 2l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le PÈRE Supérieur. — Traître !

Simon. — Ah ! quel est le traître, de nous deux, ou plutôt quel est le faible ? Homme à la vue courte, berger qui ne veut pas reconnaître qu'il a laissé entrer le loup ! Mais pourquoi pensez-vous donc que je vive dans l'église, et que je l'aime ? A cause que l'on y voit Dieu ? c'est à cause de ses pierres et de ses statues, à cause de la chanson de ses voussures, douce comme le violon de l'exilé quand ouvrant sa fenêtre il joue vers la mer, à cause de Salomé parce qu'elle danse sur les mains, et de Moïse lorsque, doré par le couchant, il semble descendre du Sinaï au crépuscule ! J'aime le double rayon d'or balancé d'une fenêtre à l'autre, et qui fait, en tapant les dalles, jaillir un flocon d'encens, comme on dit que la main des Saints fleurissait les roses ! J'aime les vitraux, pareils aux épées levées des archanges ; j'aime les toits verdis; et voulez-vous que je vous dise, mon Père ? le calice, le grand calice d'or qui disparut à Noël... c'est moi.

Tous. — Comment ^ Comment ? Qu'a-t-il dit.^* Blasphème !

Simon. — Il suffît que la perte du tabernacle ait été mal fermée ! On n'a qu'à lever la main, comme pour prendre le pot de sel sur l'étagère, et voyez donc ce qu'on rapporte chez soi : ce mer- veilleux ciboire, pourpre et doré, un peu vert dans les reflets, avec son blason seigneurial que ronge

�� � maintenant une tache en forme de cœur ! Il est sur une table ; le soleil tourne autour de lui ; je le prends, je le caresse, je l’élève dans la lumière du couchant comme un verre !

Un Moine. — Faites-le taire !

Simon. — A la fin, je parlerai plus haut que vous, mes maîtres ! Vous êtes là dans vos stalles, le chapelet au côté, pensant que moins vous bougerez et plus vous me ferez peur. Mais regardez donc mes armes : qui parmi vous m’en montrerait d’aussi belles } Le marteau, et le ciseau ! le marteau solide, bien emmanché, et le ciseau tellement docile que l’on peut en travaillant chanter sans crainte, on le trouve, à la fin du couplet, tout juste où il devait être ! Voilà ma force ; je n^n connais point d’autre, et ne fais nul cas de vos méchants yeux noirs ni de vos gestes de malédictions ! Et maintenant, comme un roi vainqueur qui dit à son ennemi : " J’ai deux armées de troupes encore fraîches; fais donc la paix et cède à mes exigences," vous, écoutez ce que je veux : je veux ma liberté !

Le PÈRE Supérieur. — Non.

Simon. — Je me tourne vers vous, mon Père, comme les hommes d’Orient, lorqu’ils implorent, vont droit au plus grand de leurs dieux. Je veux ma liberté ! Vous m’avez enfermé comme une hirondelle, et j’ai besoin de l’air et du vent ! Croyez-vous, mon Père, que je travaille, là-haut, sur mon échafaudage, entre mes quatre murs de 21 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toile ? Il y a aujourd'hui une semaine que je n'ai rien fait, et je ne parle pas des jours où je laissais le ciseau sur le marbre faire une éraflure, pour suivre ce minuscule pigeon rose qui allait toujours se poser sur la fenêtre de ma maison ! Si vous voulez que votre statue soit terminée....

Le Père Supérieur. — Je croyais vous avoir dit, mon fils, et plus d'une fois, que vous ne seriez pas libre avant le dernier coup de marteau. Dieu, mon fils, lorsqu'il créa le monde, ne s'est pas interrompu, ne s'est pas reposé avant d'avoir fini. — Vous savez que l'image douloureuse de Notre- Dame doit être dédiée le saint jour de Pâques.

Simon. — Vous ne l'aurez pas, je la pilerai comme un œuf !

Le Père Supérieur. — Vous êtes emporté, Simon, et il est dit : Ne demandez rien à l'homme en colère. Je me retirerai donc et vous laisserai reprendre vos esprits, en suppliant Dieu que ce soit bientôt.

Simon. — Non, ce ne sera pas bientôt ! non, ce ne sera pas tout de suite ! Voilà trop longtemps que le courroux me mordait la gorge, et que le désir de l'aveu me secouait comme une baraque en planches ! Je veux ma liberté !

Le Père Supérieur. — Laissez-moi vous redire, mon fils, une prière que j'inventai le jour de mon ordination. Je venais de faire le pas solennel qui pour l'éternité me consacrait prêtre et servant, et

�� � LE LIVRE DE l'ÉGLISE 219

j'étais revenu à ma place, le cœur retentissant des paroles de Melchissédech ; alors je dis : " Merci, mon Dieu, de m'avoir conduit jusqu'à vous, comme une mère qui attendait son fils derrière la porte et qui le mène sans rien dire à la table servie. Je jouis de n'être plus libre ; je suis heureux, Seigneur, de n'être plus mon maître ; je ne veux plus, je ne supporte plus d'être mon seul maître. Voici qu'une compagnie m'a été donnée, plus impérieuse que les amitiés de mon adolescence; un souffle d'air s'est ému pour moi dans le fond du monde ; un signe a été fait, afin que je ne reste pas seul. Maintenant j'ai place dans la chaîne, je tire et je suis tiré, je ne suis plus libre ! Merci, Seigneur, de m'avoir enchaîné pour toujours ! " — A présent, Simon, venez, et voyez. (// le mène a Vune des grands fenêtres^ et ouvre la haie du bas^ C'est le soir entre deux saisons. L'église a fermé son vantail, déjà les reflets d'or ont sûrement quitté le tabernacle, et l'ange annonciateur, sur le bord de la toiture, est comme un laboureur qui s'avance au bout de son champ pour voir se coucher le soleil ! Le jour s'en va lentement ; comme Jésus en se retournant illuminait le front de ses disciples avec le sourire de la grâce, il enveloppe d'or pâle la cathédrale tout entière, depuis le Moïse du portail jusqu'à ces statues blanches du sommet de la tour, pareille aux chanteuses dans la tribune. Ce n'est plus l'hiver.

�� � 220 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et ce n'est pas l'été encore. Le monde, entre les veillées laborieuses de décembre et le travail de juin qui bientôt fera sortir les moissonneurs avant l'aube, le monde est absous du péché ; les hommes délivrés se promènent ; Dieu n'a plus la force de son empire, comme les parents qui le jour de l'Assomption n'osent pas gronder leur fille. Va, sors, prends part à cette indépendance !

Simon. — Ne me tentez pas, mon Père !

Le PÈRE Supérieur. — Je te délie ! va profiter de la trêve 1 Les femmes qui dansent dans les carrefours, va leur dire pourquoi elles se sentent si joyeuses ! Monte chez toi, prends ton enfant par la main, va jouer avec lui sans même enlever à ton front cette poussière de marbre !

Simon. — Grâce !

Le Père Supérieur. — Le ciel jaune clair au bout des rues, et la femme aimée qui appelle comme une tourterelle ! Pourquoi n'est-tu pas parti }

Simon. — Et la statue, mon Père ?

Le Père Supérieur. — Pars, sois donc libre !

Simon. — Et la statue ?

Le Père Supérieur. — Va, Simon ! Adieu, mon fils ! Ouvrez-lui la grande porte.

(// sortj suivi des moines)

�� � LE LIVRE DE L EGLISE 221

SCÈNE TROISIÈME

SIMON, FRÈRE THADDÉE

(Pendant que les moines sortent, Simon reste immo- bile, les yeux baissés ; il rélève la tête au moment ou Frère Thaddée, le dernier, va passer le seuil, et l'arrête alors par la manche. Il fait signe que NON, avec un sourire.)

Simon. — Non. On ne me prend pas comme un enfant. Il y perdra plutôt ses forces, il ne réus- sira pas à m'entamer. Quelle naïveté ! Il est aussi naïf et aussi neuf qu'un prince héritier qui devient empereur ! Il croit m'avoir épouvanté, il s'imagine que je resterai par peur de lui. Mais je resterai, oui, mais parce que je veux bien, pour lui montrer que je ne suis pas dupe, et à cause, à cause de quelque chose qu'il ignore. — Regarde-moi ; je vais te confier un secret.

Frère Thaddée. — A moi, maître ? Vous ne me connaissez pas.

Simon. — Qu'a-t-on besoin de se connaître ? On est deux voyageurs qui se rencontrent après le coucher du soleil et qui vont dormir dans le coin d'une meule, et l'on se dit tout. Toi, Thaddée, si ton roi te venait voir au bout de ton labour et te demandait avec douceur nouvelles de ta santé, lui dirais-tu que ton frère est malade, que ta dernière

�� � 222 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fille a été sevrée depuis deux jours, que la noce de ton cousin se fera au moment des vendanges ? Il y a des choses qui ne regardent pas le roi. Tu balbutierais " Sire ", en remuant gauchement les doigts sur le manche de ta charrue. Eh bien, voilà. Lui, c'est ainsi. Impossible de lui raconter tout. C'est une espèce de général, deux mains coupantes, deux petits yeux murés par des œillères.

Frère Thaddèe. — Alors... ce que vous lui avez dit ?

Simon. — Je crois bien que je lui ai menti d'un bout à l'autre. J'ai été un terrible bouffon ; à la fin, je ne me rendais plus compte de rien. Et maintenant encore... je ne sais pas, je ne sais pas ! Par moments je suis comme le pêcheur qui s'avance au large du golfe dans sa barque paisible, et tout d'un coup il sent sous lui, pareille à un bœuf qui se lève, la lourde oscillation de la mer entière ! Mais d'autres fois, parlant pour m'étourdir, c'est comme lorsqu'on raconte un rêve, il était immense pendant qu'on le rêvait et à présent ce n'est plus rien.

{Silence. Thaddée fait quelques pas vers la fenêtre et paraît vouloir la fermer)

Simon. — Ne ferme pas la fenêtre!... Attends ! (Il le prend par le bras et le mène à la vitre ouverte) Approche-toi ! que vois-tu .?

Frère Thaddée. — Où ?

Simon, — Devant toi, dehors.

Frère Thaddée. — Je vois tout ! La nuit qui

�� � LE LIVRE DE l'ÉGLISE 223

s'approche, la grande rue qui descend vers la mer, et dans le bas, glissant sur l'eau invisible, de hauts bateaux pleins de soieries, pareils à la flotte d'Hi- ram lorsqu'elle revint chargée d'érable !

Simon. — Ce n'est pas ce que je te demande. Plus près, dans la ruelle... là, là...

Frère Thaddée. — Je vois votre maison rouge.

Simon (avec impatience). — Eh bien ^

Frère Thaddée. — Je vois votre maison, maître ! Deux croisées enguirlandées de volubilis, une glace qui reluit dans le fond d'une chambre, et dans la cour, derrière ces longues vitres, des statues ! L'asile du pacifique et l'atelier du travail- leur ! Tout est là : pendant qu'il s'acharne contre la pierre, dessinant au front de Job la place des rides ou sur les lèvres de Lazare l'engourdisse- ment de son formidable réveil, en haut le chat boit dans un pot cassé et le petit enfant s'endort dans sa haute chaise ! Bénédiction ! Et la maison, bâtie à l'occident du village, reçoit la première le couchant, lorsqu'il entre dans la rue comme un ange et comme un poète !

Simon. — Que vois-tu encore }

Frère Thaddée. — Rien. Il va bientôt faire nuit.

(Silence)

Simon. — Je te dirai donc, moi, ce que j'ai vu tout à l'heure : un prêtre dans mon atelier, trois femmes en noir qui parlaient devant ma porte. Mon frère, mon frère, dis-moi...

5

�� � 224 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Frère Thaddée. — Quoi donc ?

Simon. — Tu ne comprend pas ?

Frère Thaddée. — Non.

Simon. — Ah ? ils ne t'ont pas dit .? Ma femme est malade. Ils croient que je n'en sais rien, mais je le sais ; elle est malade depuis les deux mois que je suis enfermée ici.

Frère Thaddée. — Maître, comment pouvez- vous... ^

Simon. — Mon pauvre ami ! et la fente de la toile, là-haut, où je colle mon oeil du matin au soir, et la fenêtre de sa chambre que je vois tou- jours éternellement vide ! je te dis qu'elle ne se lève même plus.

Frère Thaddée. — Elle travaille au près du poêle.

Simon. — Comme si elle pouvait faire autre chose que sa broderie de géraniums, et alors il faudrait bien, n'est-ce pas, qu'elle reste auprès des fleurs pour trouver le juste mélange des laines ! Non, non, je sais ce que je dis : l'ouvrage est resté sur une chaise, le lit n'a pas été fait depuis deux jours, et l'enfant, qui s'était assoupi après dîner, a été réveillé par le cri des martinets. Je vois tout comme si j'y avais été : le bâillement, le peloton- nement sous les couvertures, personne pour fermer la fenêtre... Ah l'horreur ! j'ai le froid de sa mort dans tous mes membres !

Frère Thaddée. — Maître, permettez-moi... Simon. — Quoi ? Que veux-tu .? Ah, ah ! le

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voici qui va me consoler ! Petit frère, race de moi- nes, race de consolateurs ! c'est le prêtre qui montre le bout de l'oreille, hein, jeune homme ?

Frère Thaddée. — Oh ! je ne suis point assez généreux pour vous prêter mon bonheur, ni assez vil pour croire que vous ayez besoin de mon bavardage ! Mais comme vous m'ordonniez, tout à l'heure, de vous regarder en face, c'est moi maintenant, c'est moi qui voudrais vous tourner la tête de mon côté, vous prendre la tête entre les main pour la tourner par ici et pour voir vos yeux 1 Il me semble — pardonnez-moi, je ne suis qu'un enfant qui ne connaît rien — il me semble que je lirais votre visage comme les premiers temps où je lisais mon bréviaire...

Simon. — Tiens, me voici, contemple-moi tant que tu voudras, comme une bête curieuse. Ai-je bien l'air de souffrir ? Vois-tu, mon frère, je ne crains pas la mort ; je n'ai pas peur d'un visage sans yeux derrière une rangée de cierges ; mais que je me sois couché le soir comme d'habitude, que j'ai dormi comme les autres nuits, et que tout se soit passé pendant ce temps-là — comprends-tu ? peut-être que j'ai rêvé tranquillement, comme une jeune fille — c'est absurde, c'est aussi révoltant que le mur de pierres sèches où l'on se cogne la tête quand il fait noir, et j'ai honte, j'ai effroyable- ment honte !

(1/ se passe la main sur les yeux et frisonne, — Entre frère Nicolas.)

�� � 226 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE QUATRIÈME

SIMON, FRÈRE THADDÉE, FRÈRE NICOLAS

Frère Nicolas. — Maître, notre Père supérieur m'envoie...

Simon. — Comment ! est-ce vous, frère Nicolas ! oh ! vous êtes le messager de Dieu, mon frère ! N'êtes-vous pas venu, une fois déjà, m'annoncer la mort de mon neveu, le jeune héros tué dans le coin d'une vigne alors qu'il se soulevait pour monter à cheval ? Et de nouveau vous voici ! comme le mendiant qui repasse deux jours de suite à la même heure ! comme les anges qui se montrèrent deux fois aux portes de Sodome ! Allons, c'est bien, c'est bien. Ne pleurez pas, mon frère, ne me volez pas mon rôle, voyons ! Paix ! essuyez ces yeux, enfant !

Frère Nicolas. — Maître, notre Père demande s'il peut venir.

Simon. — Oui. Va le chercher, va ! Tenez, allez tous deux.

(Ils sortent)

Simon, resté seul. — Je suis comme un jeune homme ivre qui se raidit pour parler à ses parents.

(Entrent le Père Supérieur et les autres moines)

�� � LE LIVRE DE l'eGLISE 227

SCÈNE CINQUIÈME

SIMON, LE PERE SUPERIEUR, TOUS LES MOINES

Le Père Supérieur. — Dieu vous ait en pitié, mon fils ! Quant à moi, j'ai bon espoir dans votre courage.

Simon. — Le courage est aisé, mon Père, s'il n'y a point d'arrière-pensée : on regarde son cha- grin solidement en face, comme un taureau ren- contré dans un chemin creux, et on le prend par les cornes ; c'est simple. Mais quand il faut encore songer à autre chose, quand on est comme une mère qui est partie aux champs sans avoir eu le temps de mettre sa fille sur le chemin de l'école... Laissez-moi aller enterrer ma femme ! Je n'exige plus, voyez, j'implore ! Laissez-moi sortir une heure ! Une heure seulement, et je reviendrai me mettre au travail ! Une heure au petit jour, au moment où d'habitude je ne suis pas encore levé, comme ça je ne perdrai pas de temps ! une heure prise sur mon sommeil !

Le Père Supérieur. — Non.

Simon. — Pour vous, qu'est-ce que c'est, une heure . mais vous êtes là toujours avec vos " non ", comme un chef qui n'admet point de remarques ! Mon Père, qui ne méritez même plus ce titre !

�� � 22 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le Père Supérieur. — C'est la dureté du père qui fait la vaillance des enfants.

Simon. — Savez-vous ce que c'est, un enfant ?

Le Père Supérieur. — Je sais ce qu'est un homme.

Simon. — Je me moque d'un tel savoir ! Je ne connais que le grondement en moi de la supplica- tion, comme le sanglot qu'on sent monter du fond du corps avant qu'il ne crève ! Me garderez-vous ainsi devant vous, hésitant à me prosterner parce que si je me laisse aller je fondrai en larmes ! Ah ah ! c'est à grand'peine que la croix rouge du sang me soutient debout encore, et je ne pourrai pas parler si je ne criais pas ! Mais vous-mêmes, mon Père, par pitié, rappelez- vous...

Le Père Supérieur. — Quand j'ai perdu ma mère, sache que j'étais au couvent, et qu'on ne m'a pas permis de sortir ; le matin de l'enterre- ment, à la messe des novices, le supérieur m'a fait mettre au banc de pierre des confessés, tout seul, pour mieux prier.

Simon. — Oh ! et ce soir c'était vous qui vouliez m'ouvrir les deux battants !

Le Père Supérieur. — Je ne savais pas alors que ta femme était morte.

Simon. — Que je la voie, que je touche son front ! que je sois auprès d'elle pour la pleurer ! que je lui jette la première goutte d'eau bénite 1 Mon Père, mon Père !

�� � LE LIVRE DE l'IgLISE 229

Le Père Supérieur. — Mon fils, il est écrit : Laissez les morts ensevelir leurs morts.

(La porte s'ouvre lentement. Entre un moiney tenant par la main un pauvre)

�� � 230 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE SIXIÈME

LES MÊMES, UN MOINE, UN PAUVRE

Le Père Supérieur. — Qu'est-ce là ?

Le Moine. — Mon Père...

Simon. — Tout-à-l'heure, mon ami, tout-à- l'heure. Qu'on nous laisse tranquilles pour l'instant! Nous sommes occupés, nous avons de l'ouvrage, allez-vous-en. Allons, allez-vous-en !

Le Père Supérieur. — Simon !

(Simon se retire à V écart)

Le Père Supérieur (au pauvre) — Parlez sans crainte, mon fils, vous êtes ici chez vous.

Le Moine. — Il dit qu'il est sans travail depuis deux semaines.

Le Pauvre. — Deux semaines et un jour, mon Père, c'est la vérité du Bon Dieu. Vous savez, depuis la guerre, il ne manque pas d'usines qui sont restées fermées, ou alors, au lieu de cinq cents ouvriers, c'est cinquante qu'il en faut, et pour ne pas les laisser à jouer aux dés devant les machines pleines de cambouis, on en renvoie quelques-uns tous les jours, par petits tas. Et puis, moi, dans toutes ces batailles là-bas, j'ai peut-être appris à déchirer des cartouches, mais j'ai oublié comment on fait pour assembler des mortaises. Bref, voilà, j'ai faim.

�� � LE LIVRE DE L*ÉGLISE 23 1

Le Père Supérieur. — On va vous conduire au réfectoire. Mais, dites-moi, vous n'êtes pas de ce pays-ci ? Vous êtes donc seul au monde ?

Le Pauvre. — Ma femme est morte comme j'étais de l'autre côté de la frontière.

Le Père Supérieur. — C'est bien. Allez.

Simon (brusquepient). — Non, ne sors pas ! Ecoute... Quand tu es rentré au village... la maison vide, n'est-ce pas : Toutes les portes ouvertes, l'horloge arrêtée, un vieux bout de cierge tombé au bas du lit .

Le Pauvre. — Oui. Elle n'avait point de parents de ce côté-là, elle est morte toute seule. Pense donc, on n'a même pas su me dire l'endroit où elle était enterrée ! Alors... comment expliquer ça ? Un insurmontable dégoût, comme à la messe lorsqu'on est fatigué et que le chant du petit orgue vous endort ; et puis tout d'un coup, après une semaine d'abrutissement et de larmes, je me suis senti aussi fort que le soleil ! Je suis revenu dans mon pays, aux bords de la Loire, et là j'ai trouvé à m'embaucher. Des ouvrages durs. Douze heures par jour, mal nourri. Bah ! je ne demandais pas mieux ! Dans les premiers temps, quand je me voyais travailler comme un furieux, je me disais que ça ne pouvait pas durer : eh bien, regarde donc, ça a duré tout de même...

Simon. — Tous les jours, toute la journée }

Le pauvre. — Bien sûr, de dix heures du

�� � 232 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

matin à sept heures du soir. Ah là ! j'ai connu de tous les métiers, menuisier, charron, maçon, tailleur de pierres ; qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on ait de quoi couper, creuser et mordre ? Tiens, le bois de chêne, avec ses longues fibres, on pousse la varlope là-dessus comme si on caressait un miroir avec le plat de la main, et les copeaux couleur de noisette s'enroulent si facilement, qu'on resterait des heures à les regarder, comme on regarde cou- ler l'eau. D'autres fois, c'est des planches d'érable, toutes rouges, ou des planches de sapin, pâles comme une fille des rues. — Qu'est-ce que tu fais, toi ?

Simon. — Sculpteur.

Le pauvre. — C'est un métier béni ! Le marbre, la terre glaise, le plâtre qu'on remue comme un boulanger ! Connais-tu toutes les pierres ? Celles des carrières de chez nous, qui sont molles, capri- cieuses, pleines de manques, et celles du Centre, qui jaillissent du feu sous le marteau ? Et le métal, connais-tu le métal ? Ça alors, c'est franc, rude, coupant, c'est comme une machine qui marche sans s'occuper de rien, ça fait peur comme un aveugle... Tout est bon à travailler ; l'important, c'est d'avoir de la matière ; n'importe laquelle ; on répète toute la journée le même mouvement du bras, sans penser à autre chose qu'à ne pas aller trop loin et à ne pas faire d'encoches, et petit à petit on sent venir la fatigue, et quand on se

�� � LE LIVRE DE l'ÉGLISE 233

repose une minute pour chercher l'heure, on s'aperçoit qu'il est une heure quelconque — ni midi, ni le soir, ni aucun des grands moments de la journée — une heure sans heure, quoi, qu'on regarde comme un coin de rue où l'on ne doit pas s'arrêter, et on continue, mon ami, on con- tinue î La vapeur siffle, les courroies tremblent, les contremaîtres vont et viennent avec des carnets noirs dans la main...

Simon. — Et la tombe sans fleurs, là-bas, au cimetière ?

Le Pauvre (avec un haussement d'épaules) — Peuh ! Ce n'est pas un pied de fuchsias qui la ressusciterait, hein ? Alors...

Simon. — Oh ! déjà tu ne penses plus à elle !

Le Pauvre. — Il faut avoir des loisirs pour penser aux morts. Moi, je n'ai pas le temps, j'ai trop faim.

(// se retourne et fait un pas comme pour sortir. Simon le retient)

Simon. — Reste donc ! Tout à l'heure tu man- geras.

Le Pauvre. — Que veux-tu }

Simon. — Chut ! {Il levé le doigt pour faire signe d'écouter ; par la fenêtre ouverte on entend des cloches^ et il les nomme l'une après l'autre) L'église de la Chapelle ; le couvent d'Eprevilliers ; ah, le mo- nastère Saint Damien.

Le Père Supérieur. — C'est le salut qui sonne.

�� � 234 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marquant le commencement de la nuit. Nous veillerons, mes frères, et nous prierons pour ceux qu'il faut sauver.

Simon {à lui-même) — Bon, les voici maintenant qui parlent toutes à la fois, comme des tourterelles dans un tilleul. Le vent est à l'est ; demain matin il fera beau, et l'on verra encore le frère jardinier se promener au milieu des choux en cassant les fils de la Vierge avec le bout de ses sabots jaunes. Tant mieux, car ce n'est pas la besogne qui man- quera : des coups de marteau à donner, des mesures à prendre, des prières où il faudra mettre toute l'ardeur d'une tête reposée... Allons dormir.

Le Père Supérieur. — Quoi, Simon, est-ce vous qui parlez ainsi ?

Simon. — Est-ce vous, mon Père, qui proposez de veiller } qu'y a-t-il donc ce soir } un grand mal- heur menace-t-il de nouveau la patrie, ou si la maison de Dieu ne peut plus se garder elle-même, que les serviteurs doivent rester debout jusqu'au jour comme des chouettes } Cependant tout dort ; la mère s'endort sur son aiguille, le front lourd du bourdonnement de la lampe ; le sacristain remet la clef du clocher sur les fonts baptismaux ; le veilleur de nuit dans l'usine éteint la dernière lumière et se couche sur un sac auprès du mo- teur... Ecoutez ! c'est fini ; le vent retombe avec le dernier son, et c'est l'heure où les morts n'ont plus l'air de vivants qui sommeillent en plein

�� � jour... (Il tourne la tête vers le Père Supérieur et aperçoit dans ses yeux des larmes) Qu’avez-vous, mon Père .’*

Le PÈRE Supérieur. — Je pleurais, je l’avoue ; à cause qu’une grande joie m’est donnée avec une grande surprise.

Simon. — Ne parlez pas comme s’il venait d’arriver un miracle. Elle-même vous le défendrait, elle qui vivait aussi doucement qu’une flamme de bougie et qui aimait à la folie les choses ordinaires. Ne croyez pas qu’il se soit rien passé, et ne vous occupez même pas de chercher frère Saint-Jean pour qu’il m’enferme dans ma cellule. Silence, mon Père, silence ! Ce sera ce soir comme autrefois, si vous le voulez bien, comme avant que vous ne m’ayez emprisonné, lorsque c’était moi, le cœur plein de mon ouvrage, qui parfois vous priais de ne pas me laisser sortir. — Je suis las ; je pense que je vais dormir comme une pierre. Mais je vous demande, par grâce, de me faire éveiller demain au petit jour, parce que j’ai perdu du temps aujourd’hui et que j’ai beaucoup d’ouvrage. Me l’accorderez-vous, mon Père ?

Le Père Supérieur. — (Il s’agenouille, et dit dans un murmure :) Que votre volonté soit faite.

— RIDEAU. —

Mai 1911.

René Bichet.
236

��NOTES

��MORT DE QUELQU'UN, roman, par M. Jules Romains. (Figuière).

Voilà l'histoire simple, ingénieuse, émue, de la " mort de quel- qu'un " — quelqu'un, c'est à dire n'importe qui, une personne humaine aussi médiocre que possible, aussi pauvre de carac- tère que de relations : en l'espèce, le mécanicien Godard. Or il semble, tous liens coupés, qu'il va disparaître sans laisser de trace, comme un zéro au bout d'un nombre décimal. Mais il n'y a rien de trop, rien de trop peu dans le monde; tout y fait événement. Ce pauvre homme est le centre d'un réseau de pensées modestes, qu'il tire à lui en s'en allant; il va continuer à vivre, par la vertu même de l'accident qui l'emporte, d'une vie multiple et diverse, et pour un moment renforcée, dans la pensée de quelques-uns. Il revivra dans la pensée de son concierge qui constate la mort ; dans celle de ses voisins inconnus; dans toutes les pensées que va atteindre la nouvelle; dans l'indifférence de ceux-ci, dans l'émotion de ceux-là; il revivra dans le passant qui saluera par hasard le cortège. — Et, qui sait ? après bien des mois, son souvenir engourdi pourra se réveiller encore, dans l'âme d'un jeune homme qui ne le connut pas et vint, par déférence, à la cérémonie, et il sera le prétexte anonyme d'une vaste méditation sur la mort.

Schéma singulièrement neuf et bien moins de roman que d'épopée psychologique : la marche d'une idée dans une cen- taine de cerveaux. Sujet singulièrement humain : l'aventure de notre '* survie. " Ah 1 que je voudrais être sûr que M. Jules Romains n'a pas écouté son système, mais l'émotion la plus pressante pour écrire " Mort de Quelqu'un. "

�� � NOTES 237

En vérité, la théorie affleure à peine, en quelques phrases dogmatiques qu'il serait facile de retrancher. Un courant largement humain la recomTe. Nous n'aurions d'yeux, si nous n'étions pas prévenus, que pour les qualités d'observation, de sensibilité, de style qui font que presque chaque phrase sonne juste et semble née de la réalité des faits. Et c'est bien pour cela que j'en veux à M. Jules Romains de sa doctrine. Si j'abordais ce livre comme l'ouvrage d'un inconnu, dans l'igno- rance absolue de l'unanimisme, rien ne gâterait mon plaisir ; je pourrais rendre à l'ouvrage pleine justice. Mais quelque désir que j'en aie, je ne puis oublier que ce livTe, comme les autres, obéit à une doctrine d'école, qu'il fut écrit en apphca- tion d'un système, et ce système d'autant plus me choque qu'il apparaît là moins crûment et que le livre aurait .tout ce qu'il faut pour s'en passer : une vue directe sur les êtres et sur les choses, le sentiment du IjTisme intime et des proportions de l'art.

De quelque souci qu'il soit né, réjouissons-nous cependant d'y trouver plus que les promesses d'un psychologue et d'un poète. M. Jules Romains n'a encore rien écrit qui approche de ce roman. Le jour venu, il saura surmonter sa philosophie. Il vaut mieux qu'elle.

H. G.

��TANCREDE, par Léon-Paul Fargue.

L'auteur a longtemps hésité avant de réunir en volume ses premières pages. Il a eu tort. On ne doit pas se montrer hon- teux de son passé. Quelque courbe d'évolution qu'on ait suivie, le premier livre garde, par sa jeunesse même, un sens qui pourra manquer aux suivants ; il révèle le mouvement initial du poète, au moment où sa spontanéité ingénue a trouvé forme, la plus juste forme peut-être, en tout cas la moins concertée. — Tancrède n'échappe pas à cette loi à peu près générale, encore qu'il suppose une culture littéraire déjà sin- gulièrement avancée et un parti-pris d'art très net. Beaucoup

�� � 238 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Rimbaud, un peu de Laforgue, et un soupçon de Barrés (le Barres du Culte du Moi), voilà trois influences caractéris- tiques que M. Léon-Paul Fargue a subies, et qui pourtant ne sont pas parvenues à fausser une sensibilité personnelle de la délicatesse la plus rare. Récits en prose, notes, digressions et vers, se succèdent dans le petit livre avec une désinvolture exquise ; l'affectation qui s'y montre est toute de parade ; elle n'entache pas d'insincérité la trouvaille, toujoursfraîche, impré- vue, piquante, dans les tours comme dans les mots.

Main charitable qui réchauffe L'autre main glacée chastement. Paille qu'un peu de soleil baise Devant la porte du mourant. Femme qu'on tient sans la serrer Comme l'oiseau ou bien l'épée. Bouche souriante de loin Qui veille à ce qu'on meure bien. Armée qui croit ne point déplaire Aux yeux de la reine amoureuse. Et redresse un peu sa longueur Et retient mal ses yeux tremblants.

��ou bien

��L'ami disait en pleurant Est-ce ivresse, est-ce bonté ? Est-ce que j'ai trop fumé ? La clarté me fait trembler. Voudrais-tu me consoler ?

��ou bien encore

��L'enfant pourra bien mourir S'il se fatigue à courir Parmi les objets aimés.

L'on écoute à la croisée Le pauvre faire sa cour

�� � NOTES 239

Du silence du grand jour. Bruit du jour, fais ta prière. L'heure passe lente et claire Sur la place somnolente. Sous le ciel d'hiver tremblant,

Comme la vie fait souÉErir Sans reproche, sans mot dire, Pour un rien, pour le plaisir.

Quelle jolie musique sentimentale ? vraiment, elle n'a rien

perdu de sa qualité, après quinze ans ! Des proses plus

récentes, — on en put lire quelques-unes ici même — sauront

lui faire écho, dans un registre plus mâle et plus grave, aux

pages du nouveau livre de M. Fargue que nous souhaitons

prochain.

H. G.

DE DELACROIX AU NÉO-IMPRESSIONNISME, par

Paul Signac (Floury).

Voici longtemps que l'étude de M. Paul Signac est épuisée et introuvable. Il a bien fait de la rééditer, car elle garde, après douze ans, une fermeté et une justesse d'accent que conser\'ent malaisément des manifestes de combat. Un ton un peu sec et autoritaire, une exposition didactique par para- graphes numérotés, une argumentation toute intellectuelle, presque sans appel à la sensibilité, tout contribuait à préserver ce petit livre des exagérations et des entraînements qui l'eussent réduit à n'être qu'une brochure de circonstance. Ce qui n'est plus tout à fait au point dans cette polémique en faveur du néo-impressionnisme et de la 'division : systématique des touches, ce n'en sont pas les arguments, mais bien l'im- portance des adversaires qu'ils prétendent combattre. " Il faut plus qu'un quart de siècle pour qu'une évolution d'art soit admise, dit M. Paul Signac. Delacroix lutte de 1830 à 1863 ; Jongkind et les impressionnistes, de 1860 à 1890. Vers

6

�� � 240 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1886, apparaît le néo-impressionnisme, développement normal des recherches précédentes et qui, d'après cette tradition, a donc droit encore à quelques années de luttes et de travail avant que soit agréé son apport. " Le quart de siècle, exacte- ment, est écoulé, et ce n'est plus autour des œuvres de Seurat, de Cross, de Signac, de Van Rysselberghe que se livre la plus récente, la plus vive, la plus tapageuse bataille. Ce qui dans leurs découvertes de coloristes a une valeur pour ainsi dire scientifique commence à passer dans le domaine public de la peinture. Il n'est pas besoin de se faire, de l'emploi constant des couleurs complémentaires et de la juxtaposition des teintes pures, une méthode habituelle de travail, pour recon- naître la merveilleuse force de ces procédés et savoir à l'occasion en tirer profit. Quant au parti-pris rigoureux auquel s'est astreint le groupe des néo-impressionnistes, il a perdu, sur le grand public, le plus beau de son pouvoir de scandale ; on commence à pouvoir en discerner le faible et le fort, l'exaltante vibration, la sensualité saine et sans langueur, souvent aussi la vertu nn peu raide et glacée. Si l'on a vu Cross et Signac ne rien abandonner de leurs principes, on a vu d'autre part Théo Van Rdsselberghe se permettre des touches plus variées et des couleurs qu'il n'empruntait plus au prisme solaire. On a le sentiment que le divisionnisme nous réserve encore la surprise d' œuvres fortes et mûres, mais plus celle d'une tendance et d'une méthode révolution- naires. De nouvelles ambitions et de nouveaux besoins entraî- neront vers d'autres problèmes les enthousiasmes des jeunes gens et les effarements de la foule. Il en résulte que quelque- fois l'argumentation de M. Signac enfonce des portes qu'on a peine à s'imaginer fermées.

Mais ce qui reste admirable en ce plaidoyer c'est la parfaite objectivité du ton. M. Signac parle de l'effort de sa vie entière comme Thucydide, dans son Histoire, mentionne son propre rôle, avec précision, sans aucun changement dans la voix. Si tant de maîtrise de soi entraîne une sécheresse un peu distante, on aurait mauvaise grâce à s'en plaindre. On ne saurait non plus demander à ce traité d'être un catéchisme de

�� � NOTES 241

toute peinture ; il prétend seulement justifier une certaine peinture. " Nous savons, dit M. Signac, qu'avec du blanc et du noir on peut faire des chefs-d'œuvre. " Il ne nous faut que cet aveu pour nous mettre à l'aise en face d'une argumenta- tion qui pourrait gêner en nous telle administration légitime, telle pente vers d'autres sources d'émotion que celle qui offre la plus somptueuse luminosité.

Quoi qu'il en soit, il faut lire cette plaquette, fût-ce en raison des citations de Delacroix dont elle éclaire et renforce chacune de ses pages. On peut n'être pas complètement conquis, n'être pas profondément ému par le peintre des Femmes d'Alger, et s'incliner pourtant, vaincu par la lucide générosité de cet esprit et par la force impérieuse de ses raisons. Même parmi les néo-impressionnistes, il en est qui s'approchent de Delacroix, de ses " furies à froid " comme dit Laforgue, avec plus de respectueuse curiosité que d'en- traînement ; mais comment ne reconnaîtraient-ils pas le législateur même de leur art en celui qui disait :

" L'ennemi de toute peinture est le gris. — Bannir toutes couleurs terreuses. — Teintes de vert et de violet mis crii- ment, çà et là, dans le clair, sans les mêler. — Il est bon que les touches ne soient pas matériellement fondues. Elles se fondent naturellement à une distance voulue par la loi sym- pathique qui les a associées. La couleur obtient ainsi plus d'énergie et de fraîcheur. — La tête des deux petits paysans. Celui qui était jaune avait des ombres violettes ; celui qui était le plus sanguin et le plus rouge, des ombres vertes. — Il faut que tous les tons soient outrés. Rubens outré. Titien de même. Véronèse quelquefois gris, parce qu'il cherche trop la vérité. "

On voudrait recopier toutes les citations de M. Signac.

J. S.

�� ��L'ÉCOLE DU DIMANCHE, par Louis Dumur (Mercure

de France).

M. Dumur écrivait, il n'y a pas tout à fait vingt ans : — La

�� � 242 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

littérature doit-elle faire penser ou sentir ? Grave question que l'on éluderait peut-être en disant que la littérature doit faire penser des sentiments et sentir des pensées.

Il me semble bien que l'un des buts — ou l'un des moyens de toucher à la perfection — du roman tel que je le conçois suivant la claire formule française, doit être, tout à la fois, de concréfier des idées et de synthétiser des sensations. Et, parmi l'abondance de romans à thèses, mal composés, touffus et — ce qui n'est pas non plus pour leur nuire, — mal écrits, et de romans à sensations individuelles que leurs auteurs n'ont ni la force, ni le loisir de généraliser, j'éprouve une joie secrète à en lire un dont le talent de l'auteur ait fait un tout harmonieux. On peut avoir de ces satisfactions avec M. Dumur. Ses personnages ne cherchent pas à nous intéres- ser par des qualités exceptionnelles et surhumaines, et n'ont jamais la prétention de se conduire en héros de romans. Que ce soit le père Maire avec ses " trois demoiselles " ou Lori- daine, ce " coco de génie, " ils ne me surprennent point, ne m'embêtent pas, et je ne les en aime que davantage. L'aven- ture de Loridaine eût pu, sauf quelques détails, se situer elle aussi, sans doute, à Genève, mais je sais gré à M. Dumur de l'avoir placée à Donzy, dans ce joli coin du Nivernais où le tablier bleu du Nohain se tend, accroché des quatre coins à ses saules, où une succession de branches, d'oseraies et de petits prés au gazon dur que paissent de hautes vaches du pays au corps membru et au pelage blanc poétise la rivière, où, enfin, le talus d'une sapinière, une ligne mouvante d'ormeaux, la corne d'un bois de chênes viennent amorcer la forêt. — Le pittoresque est l'esprit de la description, écrivait encore M. Dumur. Qu'il s'agisse de paysages, de silhouettes, il ne manque pas d'esprit. Et ce cas pathologique de Loridaine, le voici défini, tiré au clair, " illustré " par la seule vertu de l'art, avec d'indéfinies répercussions :

— Qui sait si les hommes de génie ne sont pas, eux aussi des somnambules ?

Quant à Nicolas Pécolas, nous avions lié connaissance avec lui lors des Trois demoiselles du père Maire. C'était alors un bon

�� � NOTES 243

petit élève qui écrivait très-bien, et qui aimait beaucoup son vieux maître. Mais il a grandi. Et le voici qui va à L'Ecole du Dimanche. Si nous l'y suivons, nous ne nous ennuierons guère, car nous entendrons M. Bibermaul chanter :

Ché foutrais êdre in anche,

In anche ti pon Tté

Vers Chéssis zir zon drône Mon jant brentrait îtzor.

Nous nous ennuierons bien moins encore quand, avec Nicolas Pécolas, nous embrasserons la jolie petite Eglantine, puisqu'avec lui nous aurons grandi. Et — cela va sans dire, — nous n'aurons pas pensé que le terrible M. Babel, père d" Eglantine et pasteur, puisse nous surprendre en plein péché. C'est cependant ce qui ne peut manquer d'arriver. Ah ! Tante Bobette, vous êtes aussi cruelle que le pasteur ! Mais quel brave homme que le cousin Gobernard ! Tante Bobette, le pasteur Babel me disent que j'ai gravement offensé Dieu. J'ai beau réfléchir qu' Eglantine est si joUe qu'on ne peut commet- tre un crime en l'embrassant, puisqu'ils me l'affirment, ils doivent avoir raison. Le pasteur Babel doit avoir raison, puis- qu'il fait couper les cheveux d'Eglantine. Seulement voici le cousin Gobernard. Il voit que je souffre, que je maigris. Je réflé- chis. Je ne mange plus. En route ! Et discutons ! Et mangeons bien. Il me prouve par A -j- B que non seulement la morale que l'on a tirée de la Bible est fausse, mais que la Bible même est un amas de contradictions et d'erreurs. Je respire. J'ai beau être sur une montagne : je monte encore plus haut. Tout cela est très-bien. Mais de retour à la maison je veux discuter avec Tante Bobette qui croit aveuglément et qui tombe malade de m' entendre, et j'interroge mon père qui va au temple pour faire comme tout le monde et ne pas perdre sa clientèle. Et moi qui m'étais cru hbéré déjà ! Moi qui croyais avoir le droit, définitivement, d'aimer Eglantine ! Je vais revoir le bon cousin Gobernard qui est un grand philosophe, sans ironie. Pour avoir la paix, je ferai semblant de croire. Je retournerai à l'Ecole du Dimanche, après avoir fait amende honorable. J'y

�� � 244 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

retrouverai Eglantine, avec ses cheveux coupés. Mais elle est si jeune encore ! Ils repousseront.

Il faut dire avec quelle précision, avec quel humour M. Dumur délimite ses personnages. Le pasteur Babel, Tante Bobette, M. Bibermaul, Mme Collignon vivent authentique- ment : de ce qu'ils sont dans les pages de ce livre, ils ont acquis le droit de vivre. Et ce petit Nicolas Pécolas est si sympathique ! Son désir, son envie de vivre, lui aussi, de ne plus respirer la fade poussière des Deux Testaments mal com- pris, mal interprétés, sont si grands, que je voudrais embrasser le cousin, le bon cousin Gobernard. Mais Tante Bobette n'est pas " caricaturée. " Elle aussi reste sympathique. M. Dumur l'a comprise. Il a compris ses raisons, qui ne sont des raisons que pour elle, mais indiscutables. Et c'est pour ne pas la faire mourir de chagrin que je vais lui dire que je me repens d'avoir embrassé Eglantine.

Henri Bachelin,

��LA BLESSURE MAL FERMEE, notes d'un voyageur en Alsace-Lorraine, par M. Georges Ducrocq (Pion et Nourrit).

Sans gonfler la voix, simplement, M. Georges Ducrocq nous parle de l'Alsace- Lorraine. De Metz à Wissembourg, à Colmar, à Mulhouse il a promené son regard avec clairvoyance et ten- dresse. Il sait peindre les paysages et faire rendre à sa pein- ture ; par des dessous discrètement voilés, tout l'efïet moral nécessaire. Sa conclusion, sourdement préparée, s'impose alors et ne détone point. — La question est trop complexe pour que nous nous permettions de la trancher. Y a-t-il lieu pourtant d'opposer si fortement l'Alsace à la Germanie? N'ap- paraît-il pas que l'Alsace est demeurée française, non peut- être surtout par consanguinité, mais par tradition, par choix de la plus belle tradition, la nôtre ? Si elle souffre encore d'être séparée de nous, ne souffrons- nous pas davantage d'être séparés d'elle, et de perdre ce sang germain, lîltré par notre civilisation, exalté par le voisinage de l'Allemagne, dont

�� � NOTES 245

l'apport était nécessaire à l'équilibre de la France, à sa santé, à sa régénération incessante ? A l'heure où les provinces du midi nous submergent d'un flot tumultueux et chimérique qu'il importe de diriger, non de suivre, ce ne serait pas trop des deux provinces qui nous manquent pour contrebalancer leur action. Au mépris de la loi même de notre développement national, à nous qui ne sommes point une race, mais une nation sans cesse renaissant du meilleur mélange des races, l'Alsace- Lorraine forme aujourd'hui cloison étanche entre la France et les pays de l'Est. C'est le plus grand désastre de la dernière guerre — et l'Allemagne qui ne saurait trouver une parfaite expansion en elle-même devrait en être affectée comme nous. Voilà, à mon sens, le problème urgent qui se pose, le vrai problème européen et national : abaisser une barrière anti-civilisatrice, mortelle à ceux qu'elle sépare. En attendant, je crois bien que Colette Baudoche aurait mieux servi sa patrie et la culture française, en épousant, fût-ce de mauvais gré, M. Asmus... — Tant que les conditions actuelles dureront, comment, hélas, lui imposer ce sacrifice ?

H. G.

��MARTIN SCHONGAUER, par André Girodie (Pion).

" Dans le fond du tableau où apparaissent les Schongauer, la vallée du Rhin déroule son paysage grandiose. En décrivant ce paysage, un historien d'art français veut expliquer les rai- sons qui lui font aimer, dans l'art du Haut-Rhin du quinzième siècle, révolution de l'Ecole d'Alsace, cause déterminante de Martin Schongauer. Notre livre se place donc sous le vocable de Martin Schongauer, qui est seul qualifié pour désigner un ensemble d'artistes, les uns connus, les autres anonjones ou oubliés, dont il demeure le plus expressif. "

Si nous signalons cette consciencieuse étude, c'est moins pour les lumières qu'elle peut nous donner sur telle œu\Te d'art que pour les problèmes de culture qu'elle implique. Les œuvres d'art laissées par l'école d'Alsace sont, somme toute,

�� � 246 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peu nombreux ; aucune d'entre elles n'est venue se ranger parmi ces oeuvres maîtresses qu'on n'aborde pas en simple curieux, et qui laissent un homme différent de ce qu'il était avant de les avoir connues. Mais l'Alsace fut un merveilleux point de rencontre de civilisation. Italie, Flandres, France, Allemagne y combinaient leurs influences. Le livre de M. Girodie donne une vive idée de ce que furent ces échanges et de l'activité internationale qui, pendant tout le Moyen Age, contribua à former en Alsace un esprit riche, particulier et peu différent de celui qui régnait dans les états des ducs de Bourgogne. J. S.

LE JARDIN DES TROPIQUES, par Daniel Thaly. (Edi- tion du Beffroi). LES ÉLÉMENTS, par 0. W. Milosz (Biblio- thèque de l'Occident).

Ces vers sont ceux d'un élève de José-Maria de Hérédia, et l'on peut aimer assez l'œuvre du maître pour se plaire à l'écho qu'on en retrouve dans ces sonnets exotiques. Citons celui qui l'intitule Les Presqu'îles sauvages :

Sous r épanouissement de fleurs et de feuillages Eclatants de cactus et de mancenilliers, Dans un fouillis de rocs, de ronces, de halliers S'ouvre la courbe d'or des presqu'îles des sauvages.

Sur les rochers ardents l'Atlantique désert Déroule avec fracas sa mugissante écume, Un bruit sourd de bélier sur une sourde enclume Rythme l'éclatement des lames dans l'élher,

Le sable a des éclairs de topaze et d'agathe ; Au large des récifs un vol lourd de frégate Plane dans le soleil du zénith aveuglant.

Et parfois, sur un roc perdu des promontoires, S'aperçoit le profil d'un vieux bouc au poil blanc Dressant dans la clarté de l'air ses cornes noires.

�� � NOTES 247

��Le recueil de M. Milosz comprend de longues élégies où parfois l'inspiration s'essouÉBe et où l'alexandrin ne consent à se briser que selon des coupes un peu raides et sommaires. Mais lorsque la période se ramasse, elle peut atteindre à une heureuse ampleur :

Et toi, Silence ami, qui ce soir sur le monde Répands le baume d'or de ta tranquillité Endors-toi doucement dans son cœur agité Ainsi qu'un jeune roi dans la pourpre profonde... Sois doux à ce dormeur ! Et la tâche accomplie Viens me rejoindre au loin sur les monts vaporeux : Nous nous prendrons les mains et sous les deux heureux Nous nous regarderons avec mélancolie.

J. S.

��NIOU, pièce en 3 actes et 9 tableaux de M. Ossip Dymof ; adaptation française de MM. Serge Persky et H. R. Lenor- mand. (Théâtre des Arts).

Les journalistes qui font de la critique dramatique ne se sont guère mis en peine d'ingéniosité pour rééditer contre Ossip Dymof les accusations d'incohérence, d'obscurité et même d'absurdité qui leur viennent naturellement sous la plume en présence d'un ouvrage sur lequel il faudrait quel- ques instants réfléchir. L'opinion de ces gens-là, même juste, ne saurait manquer d'être triviale. Qu'ils blâment ou louent, c'est avec la même pauvreté d'esprit, et pour la mauvaise cause. Et j'enrage aujourd'hui de ne point apercevoir les raisons qui me permettraient d'admirer le drame de Dymof autant que ces messieurs ont affecté de le tenir en mépris. Du moins réservons nous à l'auteur étranger, dont rien ne nous permet de suspecter la sincérité, une critique un peu moins sommaire que le haussement d'épaules ou le ricanement.

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On a fait grief à Niou de son étrangeté... J'attendais au contraire de M. H. R. Lenormand, écrivain fort cultivé, qu'il nous révélât de l'actuelle dramaturgie russe un échantillon plus insolite, plus original du moins et pour nous plus instruc- tif. La pièce représentée par le théâtre des Arts n'est pas une œuvre d'avant garde : elle ne nous ouvre pas d'horizon sur le théâtre de l'avenir ; elle nous ramène en arrière. M. Ossip Dymof est un jeune et, nous dit-on, l'un des plus notoires de sa génération, avec Léonide Andreiev. Il en faut conclure (nous nous en étions avisés déjà lorsque La Vie d'un Homme fut représentée à Paris) que cette génération subit encore des influences que nous considérons, ici, comme périmées, et dont nous tendons de plus en plus à nous affranchir.

L'influence réaliste est nettement marquée dans Niou par un souci constant d'imiter la vie d'aussi près que possible, en réaction apparente contre toute théâtralité : par un parti-pris de n'emprunter qu'aux incidents les plus quotidiens les res- sources de la péripétie. Orienter les faits, accuser une situation ou préciser un caractère, — composer enfin : ce serait, en quelque sorte, une intrusion personnelle dont l'auteur entend se garder comme d'un attentat à la vérité, ou mieux : à la vraisemblance. Développement ou liaison, toute invention lui parait artifice. Il veille rigoureusement à ce que le rideau tombe au moment où le dialogue cesserait d'être un strict procès-verbal des émotions, où la scène aurait à prendre forme. Car il s'impose de conserver à la vie, en la faisant passer sur le théâtre, ce qu'elle a de fragmentaire, d'indéfini, d'inachevé et partant de mystérieux. Il ne permet à ses per- sonnages de se connaître et de s'exprimer que dans la mesure où ils peuvent le faire normalement, spontanément, n'étant servis par la clairvoyance d'un auteur ni pressés par son inter- rogation. Bien plus : on dirait qu'il ne cherche pas à les connaître, à les pénétrer au-delà de ces sommaires propos qu'ils échangent. Il les évite. Il se dérobe à son sujet. Il nous le dérobe à nous-mêmes. Et ce drame, qu'il ne conduit pas mais tâche à reconstituer tel qu'il a pu se produire dans la réalité, se manifeste au spectateur fortuitement, comme par

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une porte entr' ouverte et tout aussitôt refermée. M. Ossip Dyraof fait de la discontinuité le principe de son art, alors que la plus éminente vertu dramatique gît peut-être précisé- ment dans la continuité, l'enchaînement et la motivation. Sa pièce est une série de tableaux, ou plutôt de visions instantan- nées, d' " impressions " comme disent les peintres.

Mais ce qui, dans Niou, provoque l'étonnement, c'est d'y voir une esthétique impressionniste, ou réaliste, entrer en combinaison avec une autre tendance, de nature sjTnboUste. La synthèse tentée par Ossip Dymof pouvait être féconde. Elle mérite de retenir notre attention... La suggestion partout substituée au discours, une certaine quaUté trouble de l'atmos- phère et la présence éparse de la fatalité, les restrictions du dialogue dont un échange muet et presque inconscient de pensées comble les intervalles, ce balbutiement passionné, cette éloquence étranglée, ces significations profondes prêtées aux propos les plus ordinaires et ce retentissement mystérieux aux moindres signes matériels, — voilà bien ce qui constituait pour nous, naguère, la captivante étrangeté des petits drames de Maeterlinck. Mais Niou n'est point une féerie métaphysique. Cette pièce ne comporte ni machinerie spéciale, ni truquages poétiques, ni vieillards sentencieux. Elle se déroule dans un milieu connu, à l'occasion du plus banal fait divers, entre des personnages d'apparence et de mentalité quelconques : une jeune femme tourmentée, un mari jaloux et pusillanime, un amant médiocre. Les procédés spéciaux que Maurice Maeter- linck, dans sa première manière, appliquait — non sans se donner libre jeu pour en obtenir le maximum d'effet, — M. Ossip Dymof a pensé qu'ils constituaient, tels quels, une acquisition, un enrichissement de la technique dramatique, et il a voulu s'en servir à son tour pour scruter avec plus d'origi- nalité certains rapports humains.

On peut, dans quelque mesure, lui donner raison. Oui, dans certaines conditions et pour certains moments du drame, la recherche d'une expression moins articulée, cette espèce d'auscultation du silence et d'obéissance au subconscient, peuvent venir accroître la force pathétique et servir d'un neuf

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appoint aux ressources dont nous disposons dans notre art. Mais l'erreur de Maeterlinck, et plus encore celle d'Ossip Dymof après lui, fut de systématiser à l'excès une pareille conception, d'en faire un exclusif parti-pris. Elle aboutit à des effets plus visiblement conventionnels, plus choquants pour le goût que les trucs les plus discrédités du vieux théâtre.

J. c.

��LA SAISON " RUSSE " AU CHATELET.

Bienfaits et méfaits du snobisme : le snobisme a fait le succès des ballets russes ; il pourrait bien les conduire à dégé- nérer. — Dès que le snob saisit quelque nouveauté dans une œuvre, il n'attend qu'un signe pour applaudir ; quand il se met à applaudir, rien ne l'arrête plus, car il n'a pas le sens critique. Après Wagner, tout wagnérisme lui fut cher, après Debussy tout debussysme, et si on lui dit aujourd'hui où il ne rêve plus que de ballets russes, que le ballet de Narcisse est une erreur, il proteste éperdu : Narcisse a été composé exprès pour lui à ce qu'il semble.

Sur la médiocre musique de Tcherepnine, il passe volon- tiers ; il lui suffit que le décor soit signé Bakst, — d'ailleurs splendide, — que l'amuse le grouillement des petits faunes verts et que Nijinski fasse centre ! Car le danseur Nijinski est son idole ; il transporte sur lui le culte qu'en d'autre temps il eût voué à la première danseuse de l'Opéra de Paris ; il le verrait demain paraître vêtu d'une jupe de gaze, que sa louange n'hésiterait pas... Non, il n'a pas encore compris que le jeune danseur valait par sa grâce virile, sans équivoque, sans fadeur, qu'il apportait dans le ballet un élément nette- ment masculin. Il l'applaudit comme une femme; son applau- dissement l'efféminé ; c'est pour son applaudissement, que Nijinski vient de se montrer en Narcisse, trop blond, trop dévêtu, aussi peu grec qu'il est possible, sa tunique tournoyant autour de sa taille comme un " tutu. " Le ballet redevient ici

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prétexte à mettre en valeur une " étoile " ; sans raison drama- tique, sans raison poétique suffisantes, sans unité, il rejoint dans la convention les divertissements décousus de l'Académie Nationale de Musique. — Que les Russes aient perdu de vue leur but premier : la transposition d'une action en " spec- tacle, " de cela, notre snob n'a cure. Mais pourquoi chercher à lui plaire, quand il est prêt à se plaire à tout, même au beau, à Sadko, à Pétrouchka et au Spectre de la Rose, — k la Péri de Dukas le jour où on la dansera ?..

On ne saurait trop louer M. J. L. Vaudoyer d'avoir adapté à la musique surannée de l'Invitation à la Valse, le Spectre de la Rose de Gautier; grâce à lui nous avons retrouvé Nijinski dans la fermeté de sa ligne, dans la décision de ses bonds, entraî- nant comme un fier parfum dans son onde tourbillonnante, la frêle, fine et légère Karsavina, puis s'évaporant dans la nuit ; on ne peut souhaiter émotion plastique plus pure, plus décisive réhabilitation.

Le ballet de Sadko, de Rimsky-Korsakov, comporte une part admirable de déclamation lyrique qui nuit un peu à la symphonie et aux danses ; mais ce n'est qu'un morceau, il fau- drait le revoir à sa place dans l'opéra.

Quant à Pétrouchka d'Igor Stra\-inski, s'il ne dépasse pas en réussite le Spectre de la Rose, il nous apporte une extraordinaire nouveauté. J'ignore ce que les juges compétents pensent de la musique ; pour moi rien ne m'y choque ; les moyens paraî- traient grossiers s'ils n'étaient dosés à miracle, si ne les com- mandait sans cesse l'action, s'ils ne manquaient jamais leur but, fantasque, pathétique, comique ; c'est le son même du rire, sans montrer de science inutile et sans vain grossissement. M. Benois offrait un thème coloré exquisement funambulesque à cette partition remarquable, qui soulevait les danses sacca- des du nègre batailleur Orlov, de Karsavina-poupée et de Nijinski-pantin.

En dépit du snobisme, non ! la tentative des Russes ne saurait persister longtemps dans le factice.

H. G.

��

EXPOSITION CHARLES COTTET (Galeries Georges Petit).

Cinq cents tableaux ou études résument ici l’œuvre entier de l’artiste en une manifestation imposante par sa tenue, son unité, sa sévérité. Quels que soient les curiosités de son œil et les appétits de sa sensibilité, d’un bout à l’autre de la carrière de M. Charles Cottet ou suit la démarche d’une volonté que rien n’égare et qui va s’ aggravant avec les années, l’expérience, et le sentiment de plus en plus impétueux, de plus en plus maîtrisé, de sa force et de ses moyens. C’est, en ce temps, un rare exemple, M. Charles Cottet semble avoir toujours considéré, avec une sagesse inaltérable et peut-être un peu narquoise, les incertitudes ou les excès de ses contemporains. Il n’a jamais participé, lors même qu’il leur accordait une sympathie véritable, aux agitations esthétiques qui se produisirent autour de lui. Capable de tout comprendre, il eut cependant la prudence de se tenir à l’écart. Mieux que les théories, son instinct l’avertissait. D’emblée sa voie lui fut révélée ; et l’amour de l’étude, la connaissance des maîtres anciens, le choix de sa culture, l’exigence de ses scrupules préservèrent sa personnalité qui est une des plus fortes, des plus victorieuses d’aujourd’hui. Elle n’abdique sous aucun prestige, ne s’amollit sous aucun climat. D’où qu’elle tire son inspiration, elle lui reste supérieure. M. Cottet, observateur rigoureux, absorbe l’objet plutôt qu’il ne s’y soumet et le réduit aux sommations de son tempérament. Il sait ce qu’il a à dire et n’aura pas besoin d’un grand nombre de compositions pour l’exprimer. Sa recherche tourne autour de quelques motifs et ne vise qu’à les approfondir. La voix qu’il écoute au fond de lui-même n’a point changé d’accent depuis ses jeunes années. Il est déjà tout entier daii^ ses premiers tableaux : attentif, mesuré, sympathisant, vigoureux et tragique. Et si nous voyons que ses récents efforts tendent vers plus d’analyse et de souplesse, ce n’est point qu’il cède à des caprices d’impressionnisme, c’est NOTES 253

afin de se soumettre plus étroitement la nature, et pour lui imposer plus intimement la signification de son lyrisme. Cette " signification, " Charles Cottet ne la conçoit pas plus détachée de son œuvre que le pinceau n'est indépendant du cerveau qui le guide. C'est par elle qu'a lieu le premier contact, que s'opère la prise de cœur entre l'artiste et le spectacle qui lui est proposé. C'est par elle que l'émotion très simple, pour ainsi dire populaire, dont les peintures de Charles Cottet débordent, se communique dès l'abord à ceux qui ne sauraient s'enquérir de la valeur des procédés techniques. Parlant avec admiration du triptyque : Au pays de la mer ; l'adieu, qui est au Luxem- bourg, M. Léonce Bénédite a raison d'écrire, dans la préface du catalogue : " C'est une œuvre pittoresque, assurément, et même essentiellement pittoresque, car l'effet n'en est obtenu par aucun artifice étranger à l'art du peintre ; la force de suggestion est exclusivement due à des moyens loyaux de peintre ; c'est par le caractère de la composition, la gravité des harmonies, la simplicité austère de l'exécution, l'accent vigoureux de vérité locale et de vérité morale, l'imposante imité de tous les éléments constitutifs du tableau, qu'elle agit sur notre imagination. Mais c'est une œuvre avant tout géné- rale et humaine, une œuvre qui est faite pour tous et qui peut être comprise de tous. " J. C.

LECTURES

Dans une élégante plaquette que vient de publier M. Joseph Aynard ', relevons cette lettre ingénieuse et brillante que l'au- teur a bien fait de recopier dans les Relations historiques et curieuses de voyages de Charles Patrin, docteur médecin de la faculté de Paris, pubhées à Lyon, chez Maguet, en 1674. Elle est adressée à son Altesse Sérénissime Eberhard, duc de Wirtemberg et de Teck :

  • ' La Curiosité est charmante, Monseigneur, quoi qu'en

1 U Amour des livres et la lecture, chez Lardauchet, à Lyon.

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disent ceux qui ne l'aiment pas : Elle polit l'esprit, elle affine le jugement, et enrichit la mémoire sans la charger; elle fait suivre la peine, ou plutôt les inquiétudes volup- tueuses qu'on se donne dans la recherche, du plaisir de la nouveauté, mais d'une nouveauté surprenante, précieuse et solide, qui ne vieillit point avec le temps parce qu'elle ne lasse ni les yeux ni le goust. La Curiosité ne peut toucher que les grandes âmes, qui ont trop peu de toutes les choses ordinaires ; qui assemblent les siècles et découvrent la nature pour se satisfaire et s'occuper plus noblement ; qui cherchent la vérité dans ses originaux et s'attachent à ces sortes de traits et de beautez qui viennent d'une main plus sçavante que celle de l'Art ; qui par le choix de tout ce qu'il y a de meilleur dans le monde s'en fond un nou- veau ; qui savent unir l'esprit et les sens dans le concert d'une même volupté, et les mettre en société de goust, en donnant des yeux à la raison et de la raison aux yeux. C'est là le génie de la Curiosité, qui n'est ni cette incli- nation de bagatelle et de petites choses qui amusent, ni cette impétuosité de luxe qui abîme les richesses. Elle a plus d'élévation que celle-là, moins d'emportement que celle-ci et la clarté et le discernement qu'elles n'ont ni l'une ni l'autre. Aussi est-ce passion toute divine qui a inspiré les Sciences et les Arts, qui a embelly la terre, qui a ouvert les chemins de l'Océan et enfin qui nous a si bien logés dans le monde. On a vu dans les Républiques et les Empires, la curiosité s'augmenter avec la puissance, comme si l'ambition des Héros n'avait travaillé que pour Elle."

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��TRADUCTIONS

CHITA, UN SOUVENIR DE L'ILE DERNIÈRE, par Lafcadio Hearn, traduit par Marc Logé (Mercure).

Ce livre montre admirablement les qualités et les faiblesses de cet auteur étrange, brillant, quelquefois puissant et plus souvent artificiel. La première moitié du volume, toute en descriptions d'atmosphère tropicale, raconte la vie heureuse et comme féerique d'une petite île de pêcheurs, devenue plage mondaine, non loin de la Nouvelle-Orléans, et qu'en 1856 un cyclone anéantit complètement. Faune pullulante, flore rare, buée bleue où baignent les Antilles : beaucoup de pages qui les décrivent sont capiteuses, évocatrices, fantastiques même ; un certain sens mythique anime ces récits et s'efforce à nous faire sentir les sourds désirs, la confuse vie des éléments. Mais combien la moindre page de Stevenson, sans tout cet étalage d'ingéniosité et de recherche, nous remplit de plus de nostal- gie ! Et à quoi sert de nous parler de pays inconnus, sinon précisément à nous causer ce trouble, cette angoisse impatiente et exquise qui nous excite et nous engourdit à la fois ? Rien de pareil dans l'exotisme de Lafcadio Hearn qui laisse indifférente notre sensibilité profonde pour ne stimuler que l'imagination poétique. Hâtons-nous d'ajouter qu'en ces morceaux minu- tieusement travaillés, traversés d'intentions de toutes sortes, la trahison d'un seul mot détruit tout l'effet désiré ; or, plus d'une fois, la traduction est manifestement maladroite.

L'approche du cyclone, les premières menaces, les trom- peuses accalmies, la nuit d'horreur, l'écroulement de l'hôtel emporté avec tous ceux qui l'habitent, l'anéantissement soudain d'une population entière, tout cela est poignant et ne manque pas de puissance. Des traits précis, des touches choisies avec justesse, comme plus tard le fera Kipling, se combinent à une sorte d'idéalité, de mysticisme bien anglo-saxon, et qui nous semble insupportable dès qu'il n'est pas de tout premier ordre.

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Mais le symptôme qui nous rend le plus suspect l'art de Lafcadio Hearn, c'est l'inintérêt, la banalité, la sensiblerie, de tout ce qui cesse d'être pittoresque et qui tâche de devenir humain. Cette petite fille sauvée de la catastrophe, élevée par des marins, retrouvée par son père qui meurt dans ses bras sans la reconnaître, toute cette histoire est d'un romanesque pour pensionnaires. On dira que l'art de Lafcadio Hearn ne le porte pas vers le roman, mais vers la légende. Précisément. Mais il reste à savoir si une légende émouvante, authentique, n'est pas le simple prolongement d'une expérience profonde, et s'il a jamais pu s'en former dans un esprit qui ressentait avec fadeur et médiocrité ce qui est simplement, quotidienne- ment humain. J. S.

REVUES

Suarès, dans la Grande Revue, cherche à expliquer le malaise que plusieurs ressentent mais n'osent plus avouer devant l'œuvre d'Ingres :

" On ne peut l'aimer, et sa force s'impose. Il n'a rien pour plaire, et l'on s'attache à sa vertu, comme à un mal nécessaire. Il n'a point de charme et sa sévérité retient. Au cours d'une vie presque séculaire, s'il lui arrive deux ou trois fois de nous séduire, il nous tourne le dos, et c'est à lui-même qu'il déplaît, s'il a la malheur de nous plaire. Il donne un enseignement qu'on ne peut repousser, mais qui tue, si on le suit à la lettre. La raison accepte ses leçons et le sentiment y répugne. On le subit et l'on n'est soi-même qu'à condition de s'y soustraire...

Où est son cœur ? Il touche au génie par la force de la volonté et la grandeur de l'application. Il a parfois l'ardente minutie des primitifs ; et pourtant il n'a pas l'ombre d'ingé- nuité...

La délicieuse esquisse pour le portrait de M"' d'Haussonville, elle a la déhcatesse du modèle ; elle en a le charme si jeune et la souplesse ravissante. Le bras nu, l'avant bras replié sur la saignée, avec le galbe d'une tulipe, c'est la chair en fleur ; le bracelet au poignet frêle, la taille fine et ronde, les cheveux.

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le corsage, tout est du même ton d'ocre lumineuse. Une har- monie blonde et ovale enveloppe toute la figure. La toile est à peine préparée. C'est un nuage de couleur, où passe un air de sensualité exquise. Cela sent la chair en son mois de mai. VoUà l'œuvre que M. Ingres dédaigne et abandonne. Mais il porte à la dernière perfection du bleu criard la Princesse de Broglie sur son fauteuil jaune. Il a une certaine idée de la beauté classique, que rien ne peut satisfaire, sinon la laideur accomphe, ce que j'appellerai la laideur révélée. "

��La Phalange, dans son n" du 20 juin, achève la publication de la Légende ailée de Bellérophon Hippalide, de Vielé-Grifi&n.

��Le Chant troisième des Géorgiques Chrétiennes de Francis Gammes paraît dans le n" du 16 juillet du Mercure de France, qui contient aussi une étude de Paterne Berrichon sur Rim- baud en Belgique et à Londres.

��La revue catholique Durendal (N'de Juin) pubhe Le Chemin de la Croix de Paul Claudel, daté de la Semaine Sainte içii. En voici la Troisième Station :

TROISIÈME STATION

" En marche! victimes et bourreaux à la fois, tout s'ébranle vers le Calvaire.

Dieu qu'on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à terre.

Qu'en dites- vous, Seigneur, de cette première chute ? Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez- vous ? cette minute

Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous précipite ! Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fîtes ?

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Ah ! ce n'est pas la route du bien seulement qui est rabo- teuse,

Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse !

Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut s'instruire pierre à pierre.

Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère.

Ah, Seigneur ! par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui vous ont fait faute à la fois.

Par le haut-le-cceur soudain et la chute à l'entrée de l'hor- rible Voie,

Par l'embûche qui a réussi, par la terre que vous avez apprise.

Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par sur- prise ! "

��Tout le discours que prononça M. Maurice Barrés à une séance du " Couarail " nancéen est important, car il établit de façon généreuse et forte la véritable attitude de l'auteur des Bastions de l'Est en face de la culture rhénane :

" Quand je me regarde dans le passé, tel que j'étais à vingt ans, jeune étudiant de cette ville, je me vois au côté d'un jeune homme admirable, le plus regretté compagnon, qui, au premier aspect, semblait être enveloppé de la brume où flottent les personnages de Chamisso, Stanislas de Guaita vivait les imaginations romantiques du Rhin. D'autre part, je sais bien la part qu'eurent dans ma formation les vieux châ- teaux des collines d'Alsace. Je sais encore que d'instinct, de naissance, je suis porté à ne mettre aucun esprit au-dessus de Goethe,

Artiste au front paisible avec des mains en feu.

J'aime Schiller d'avoir chanté nos héroïnes nationales, la romanesque Marie Stuart, fille des Guise et la sainte Jeanne d'Arc, et les trois strophes que ce noble poète a dédiées à la vierge de Domrémy pour la venger des railleries de Voltaire sont celles-là mêmes qu'un Lorrain aurait pu trouver dans son

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cœur. Enfin je suis si peu l'ennemi du génie allemand que je voudrais croire ce que disait l'autre jour Emile Faguet : que c'eiit été pour Nietzsche un réconfort de savoir que vers 1887 " dans un temps 011 il était si profondément ignoré de ses compatriotes, il eût trouvé à Paris un jeune homme qui, sans avoir lu aucun de ses livres, se rencontrait avec lui dans le mépris des Barbares et le Culte du moi ".

Ainsi je vois bien ce qu'il y a dans mon esprit d'idées et de sentiments rhénans. Mais de tout cela qu'aurais-je pu faire si j'étais resté soumis aux seules influences du grand fleuve ? Si j'ai pu tirer quelque chose de cette matière, c'est en prenant les leçons de l'Espagne, de l'Italie, de la Grèce, c'est par le bienfait de la France, héritière de Rome et d'Athènes et qui maintient les disciplines classiques... "

��Au sujet de la " Crise du Français " et de l'enseignement des langues vivantes, M. de Wyzewa écrit dans le Temps du 21 juin :

" Tout le monde est aujourd'hui d'accord, je crois bien, pour déplorer la réalité trop évidente d'une " crise du français " ; et je ne pense pas non plus que personne puisse douter sérieuse- ment, au secret de son cœur, du rôle important qui revient, dans la production d'une crise aussi désastreuse, à l'affaiblis- sement des études classiques. Mais il me semble qu'au-dessous de cette cause négative du mal en existe une autre d'ordre plus positif, et qui mériterait également d'être signalée : à savoir, l'enseignement direct et " intensif " des langues étrangères, tel qu'il est aujourd'hui universellement pratiqué dans nos lycées et collèges des deux sexes. Je ne crains pas de l'affirmer sans l'ombre de réserve : si même nos enfants étaient nourris et saturés de latin autant que jadis les élèves du collège de Beauvais ou des écoles de Port-Royal, leur connaissance et leur usage familier du français n'en continueraient pas moins à nous offrir le spectacle du désarroi le plus navrant, aussi longtemps que leurs cerveaux se trouveraient — comme

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ils le sont aujourd'hui — brouillés, écartelés et quasi atrophiés par de longues années d'un exercice intellectuel éminemment dangereux, consistant à vouloir penser et parler simultanément en deux langues d'un esprit opposé.

Certes, je ne méconnais pas l'utilité de l'enseignement des langues étrangères, et surtout de la forme ancienne de cet enseignement, telle que nous l'avons autrefois subie pendant nos années de collège. Accoutumer les enfants, ainsi qu'on le faisait alors, à pouvoir comprendre une page de Dickens ou de Goethe, cela était à la fois très utile et sans aucun inconvé- nient trop grave pour la formation d'une pensée, d'un style et d'un goût français. La langue étrangère apprise de cette façon ne pénétrait, pour ainsi dire, que dans les " bas-côtés " de notre cerveau, nous contraignant à un effort supplémentaire de mémoire, mais non pas à un véritable dédoublement de notre intelligence tout entière....

Il n'y a peut-être pas d'erreur plus complète que celle qui consiste à se représenter les diverses langues comme simple- ment formées de mots, de tournures, de traductions gramma- ticales. La vérité est que chaque langue répond avant tout à une certaine manière de penser et d'ordonner l'expression de sa pensée...

... Un cerveau allemand ou anglais n'est pas conformé de la même manière que le nôtre : il perçoit, associe, raissonne autrement que le nôtre ; et tout effort un peu suivi à parler en allemand ou en anglais implique forcément pour nous la né- cessité de sortir de notre habitude française de penser...

... Si du moins une telle méthode d'enseignement permet- tait à nos enfants de s'initier à la ipratique des langues étran- gères 1 Mais d'abord, ce n'est pas en quelques heures par semaine que de cerveau même le mieux doué pourrait parvenir à se pénétrer de la vie d'une langue. Trois mois passés en Allemagne vaudront toujours mieux, à ce point de vue, que dix ans de " conversation " allemande dans un lycée de Paris...

... Reste simplement l'avantage incontestable qu'il y a, pour quelques-uns d'entre nous, à être en état de comprendre, et de se faire comprendre, moyennement, dans les pays étrangers où

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les conduira leur profession ou le loisir de leur curiosité. Mais ne voit-on pas combien cet avantage-là est peu urgent à ac- quérir, en comparaison des autres bienfaits attendus d'un sage idéal d'études scolaires, et combien ce serait chose préférable, sous tous les rapports, que nos enfants ne s'occupassent d'ap- prendre ainsi le maniement des langues étrangères qu'après s'être mis en possession d'un certain fonds général de connais- sances, ou plutôt après s'être assurés d'un appareil intellectuel pouvant être ensuite garni, développé, utilisé à leur gré ?

Oui, il est bien \Tai que l'enseignement actuel des langues étrangères risque d'affaiblir ou de fausser, dans l'esprit des enfants, cet instinct de possession d'un langage propre qui est la condition nécessaire du libre exercice de l'intelligence. Encombrés de constructions, de tournures et de mots étran- gers, les cerveaux des collégiens d'à présent ne peuvent pas s'exercer avec l'aisance et la sûreté convenables. Insensible- ment, de semaine en semaine et d'année en année, ils perdent pour ainsi dire, leur nationalité spirituelle, deviennent inca- pables de penser, de s'exprimer, de vivre en français. Il y a là pour l'avenir de notre civilisation un péril évident, mais dont la disparition complète et définitive n'exigerait qu'un très simple et facile changement aux programmes nouveaux de l'enseignement secondaire, — un changement consistant à substituer une fois de plus l'exercice de la version à celui du thème, et comme l'on faisait naguère, à apprendre les langues " par le dehors", sans obliger les élèves à " penser " en elles. A quoi j'ajouterai que les professeurs eux-mêmes de langues vivantes s'accorderaient unanimement, j'en suis persuadé, pour accueillir avec joie une réforme de cette nature, qui leur per- mettrait de contribuer à former l'intelligence et le goiît des enfants, au lieu de ne remplir auprès d'eux qu'un rôle un peu trop pareil, en fin de compte, à celui d'une gouvernante ou d'une "bonne" étrangère."

��Dans le Correspondant, un important article de M. Georges Fonsegrive, Y Etranglement des humanités.

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��De l'Enquête menée par la Renaissance Contemporaine snv la situation des jeunes écrivains contemporains (" Est-il plus ou moins facile qu'autrefois à un jeune écrivain de se faire con- naître ? " demandait le questionnaire) nous retiendrons en guise de conclusion cette sage et belle réponse de Louis Nazzi :

" Se faire connaître ?... Se faire connaître, ce n'est pas le plus difficile !... Le tout, c'est de gagner à être connu !...

Naturellement il y a des talents ignorés, dans ce monde des lettres, où les médiocrités tiennent tant de place, se hissent, s'honorent et se prodiguent. Il faut entrer dans la danse et faire risette. Sinon, on est condamné à rester seul, dans son coin, comme un pauvre homme, un soir de carnaval. Et les bonnes pensées, elles-mêmes, ont un goût de mort.

Travaillons et dormons tranquilles. C'est pour les artistes aussi, pour les artistes surtout, que la parole a été dite : " Dieu reconnaîtra les siens. "

Et puis, au fond, la question n'est pas là,.."

��La Revue Scandinave, à l'occasion des fêtes du Millénaire normand, publie des considérations de M. Georges Brandès sur l'Esprit normand dans la Littérature française :

" Ce que le Normand a dans le sang en tant que poète, c'est le besoin de courir le monde, la soif de l'inconnu, " la fièvre de l'espace, " qui, jusqu'en plein xix* siècle se révèle encore chez d'illustres poètes anglais de descendance normande. Ils ont conservé l'amour de leurs ancêtres pour la mer, pour la vie en bateau ou à dos de cheval, comme Byron, qui lui-même prononçait son nom Birn, le norrois Bjôrn (ours), et Swin- burne, Sveinbjorn en norrois (sanglier), qui trahissait encore ses origines françaises par la passion qu'il témoignait pour la France et pour Victor Hugo....

... Chez Pierre Corneille, nous retrouvons le caractère viril des vieux Normands. Son œuvre forme l'ossature de la poésie

�� � NOTES 263

classique française ; c'en est l'élément le plus ferme, le plus raide, le plus solide, qui donne à l'ensemble son attitude. Cor- neille rappelle ses ancêtres lointains par ce culte de la volonté qui est le principe de sa tragédie. La marche de l'action ne dépend point d'événements fortuits ; elle est déterminée par la volonté des personnages. Et cette volonté, volonté héroïque c'est la raison agissante, non la passion condensée....

... Ses femmes sont fortes et farouches, rigides et vindica- tives, tout à fait exemptes de nervosité....

... La politique tient beaucoup de place dans ses tragédies. Le pauvre poète provincial savait très bien comment pense et sent un grand homme d'Etat ; il possédait cette intelligence des affaires publiques, de la science politique, qui était innée chez ses lointains ancêtres. Il était lui-même avocat ; il avait ce penchant et ces aptitudes pour le droit que les Normands de France ont hérité de leurs aïeux norrois...

... Les dialogues de Corneille ressemblent plus d'une fois à des procès habilement conduits... "

• •

On ne lit jamais sans intérêt le Spectateur, où souvent des études d'apparence inactuelle contiennent un vivant, pressant enseignement. Dans le n" de juillet, à côté des articles de M. François d' Hautefeuille sur Les distinctions traditionnelles de la théorie du raisonnement, et de M. Olry Collet intitulé Progrès et Civilisations, M. Auguste Callet soulève la question de la filiation véritable du français. Nous portons d'ordinaire à l'actif du latin, dans la formation de notre langue, des radicaux appartenant également au celtique, auxquels la conquête romaine n'a rien apporté, et dont l'ensemble constitue un patrimoine essentiellement gaulois.

" Les savants de Rome crurent retrouver en Grèce leur propre langue, plus pure, plus correcte, et grécisèrent le latin, comme nous avons latinisé le gaulois et le français. Ils ne s'aperçurent pas que le vieux latin était aussi ancien que le vieux grec, et formait, dès l'origine, une langue distincte. De

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même, nos savants, oubliant la similitude fondamentale du vieux gaulois avec les langues anciennes congénères, et ne considérant que les vieux monuments français, y ont reconnu assez de latin pour soutenir que le latin avait tué le gaulois, qu'il n'en restait plus trace, et que le français n'était qu'un bâtard du latin coupé d'allemand..,.

... L'étude comparée du latin et du français a établi certai- nes règles de formation du français par voie latine, mais on a exagéré la portée des résultats définitifs de cette étude, en éliminant du français, pour les attribuer soit au latin, soit à l'allemand, presque toutes les étymologies celtiques. On a oublié, dans cette occasion, la parenté primitive du gaulois avec le latin et le grec, même avec l'allemand et le slave....

... En philologie il n'est presque pas un mot français qu'on ne ramène de gré ou de force au latin ; la plus fugitive analo- gie y suffit. Quand le latin résiste, on s'adresse à l'allemand, au grec, à l'hébreu. Les racines du français sont partout excepté en France. Les Gaulois étaient muets. Ce sont les Romains, puis les Allemands qui leur ont appris à parler,.. "

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��H. G. Wells, dans le Temps des 18 et 19 juin, traite de l'objet et du développement du roman contemporain en Angleterre. C'est une vigoureuse étude où l'auteur revendique, pour le roman moderne, un programme et des droits nouveaux :

" Le roman entraîne des conséquences morales presque inéluctables. Il vous laisse des impressions non seulement sur les choses, mais sur les actes. Ces conséquences peuvent être insignifiantes, ces impressions creuses, mais les unes et les autres sont généralement inévitables. Même quand le roman- cier s'efforce ou affecte d'être impartial, il ne peut empêcher ses personnages de donner des exemples ni éviter de mettre des idées dans la tête de son lecteur. Plus son habileté est grande, plus sa peinture est vigoureuse, plus s'affirme son pouvoir de suggestion. Il lui est d'ailleurs également impossi- ble de ne pas révéler ses préférences pour tel ou tel de ses

�� � NOTES ^"5

personnages. Tant il est \Tai que le roman n'est pas un sim- ple tableau et qu'il implique une étude critique de la conduite comme des idées qui dirigent la conduite...

...Il existe une différence précise entre le roman du passé et ce que j'appellerais volontiers le roman moderne. Cette différence dérive elle-même d'une différence dans la manière générale de penser. Elle consiste en ce que chacun possédait autrefois, au sujet des valeurs morales et des règles de con- duite, un sentiment de certitude qui a entièrement disparu aujourd'hui. Ce n'était pas que tout le monde fût d'accord sur ces choses, car il y a toujours eu dénormes divergences d'opi- nion en matière de morale ; mais tous les écrivains étaient affirmatifs et intraitables en ces matières, à un point désor- mais inconnu. Nous appartenons à l'âge de M. Balfour, à un âge où la religion elle-même cherche à s'établir dans le doute. Jadis, au contraire, s'il vous arrivait d'être catholique, vous ne vouliez entendre parler des protestants, des Turcs, des infi- dèles qu'avec des accents de haine et d'horreur. Il en était de même d'ailleurs du côté des protestants et des incrédules. Le roman reflétait cette admirable disposition. On n'y trouvait pas cet élément de doute, de curiosité et de charité, qui se manifeste aujourd'hui chaque fois qu'il est question de la conduite morale.

Le lecteur d'autrefois, comme le lecteur provincial d'aujourd'hui, jugeait donc un roman d'après les convictions qu'il tenait de son prêtre ou de son pasteur. Si le roman était d'accord avec ces convictions, le lecteur approuvait ; dans le cas contraire il désapprouvait avec énergie. Aujourd'hui au contraire nous assistons à l'éternel conflit entre l'autorité et l'esprit d'examen. Nous vivons dans une période de pensée aventureuse et de révolte, dans un bouillonnement intellectuel sans précédent dans l'histoire du monde. Un immense travail critique s'attaque aux croyances sur lesquelles reposent les existences et les associations humaines ainsi qu'à tout idéal et toute règle de conduite. Et il est inévitable que dans la mesure même de sa sincérité et de sa puissance, le roman reflète l'atmosphère incertaine et changeante d'une époque inquiète et créatrice...

�� � 266 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

...Ce qui caractérise essentiellement la grande révolution intellectuelle qui s'accomplit sous nos yeux, cette révolution dont l'aspect philosophique se résume dans la renaissance et la réaffirmation du nominalisme sous le nom de pragmatisme, c'est l'importance nouvelle que nous attachons au cas individuel au lieu de le subordonner comme autrefois à l'idée générale. Tous nos problèmes sociaux, politiques et moraux sont abordés dans un esprit nouveau, dans un esprit de recherche et d'expé- rience qui conserve peu d'égards pour les principes abstraits et la déduction. Nous comprenons par exemple avec une clarté croissante que l'étude de l'organisation sociale est chose vide et sans profit tant que nous ne l'envisageons pas comme l'étude des associations et des réactions mutuelles entre des individus qu'inspirent des motifs variés, que gouvernent des traditions et que dominent les courants d'idées les plus com- plexes. Et toutes nos conceptions des relations sociales, du droit et de la justice restent aussi raides, mal coupées, incom- modes et dangereuses que pourraient l'être des vêtements métalliques, tant que nous ne les ramenons pas à la mesure de la réalité individuelle.

C'est précisément là qu'intervient le roman et qu'il prend toute sa valeur. Autant que je puis m'en rendre compte, lui seul nous fournit le moyen de discuter la grande majorité des multiples problèmes que pose notre développement social contemporain. Chacun de ses problèmes sociaux se ramène au fond à un problème psychologique. Recourir aux principes ou à la généralisation pour traiter ce genre de question, c'est imiter un chasseur qui se contenterait de se poster à l'entrée d'un bois plein du gibier le plus varié. La vraie chasse ne commence que lorsqu'on s'enfonce dans les fourrés...

...Quant aux mémoires, s'il est vrai qu'un homme peut dévoiler son caractère de mille façons inconscientes, il n'est donné à personne de s'analyser avec justesse et d'expliquer sa propre nature. Ce sont les menteurs et les fanfarons, les Cellinis et les Casanovas, ces admirateurs d'eux-mêmes, qui écrivent les meilleurs mémoires..."

— Qu'on juge enfin de la hardiesse de ses conclusions :

�� � NOTES 267

"On voit ce que je veux faire du roman. Il doit jouer le rôle d'arbitre social, répandre l'intelligence, instituer des examens de conscience, comparer les morales, fabriquer les mœurs, passer au crible de la critique les lois, les institutions et les dogmes sociaux...

Nous écrirons sur les convenances et les poses jusqu'à ce que des milliers de sottises et d'impostures grelottent à l'air froid de nos analyses. Nous parlerons d'occasions perdues et de beautés inutilisées jusqu'à ce que mille voies nouvelles s'ouvrent devant les hommes et les femmes. Nous ferons appel aux jeunes, aux confiants, aux ardents d'esprit, contre les défenseurs du conventionnel et de la fausse dignité. Le jour où nous aurons accompli notre tâche, le roman contiendra enfin la vie entière. "

M. Floris Delattre résume ainsi, dans la Revue Germanique, les caractères de la poésie anglaise récente :

" Un des traits marquants de la littérature anglaise d'au- jourd'hui, tout extérieur il est \Tai, est le nombre, de plus en plus considérable, de volumes de vers qui paraissent chaque année en librairie. Ils se présentent sous la forme de " recueils poétiques ", au titre vague, le morceau initial donnant presque toujours son nom au li\Te entier. Ils sont composés de pièces détachées, sans unité profonde, sans aucun lien apparent même, de poèmes rassemblés au hasard, groupés ici d'après leurs thèmes, là d'après leur rythme, ailleurs encore d'après le nombre de leurs vers. Des idées fort tranquilles, des senti- ments honnêtes sont mis en œuvre d'une plume alerte, souple, gracieuse, agréable le plus souvent. Le talent, cette chose si peu rare en notre commencement de vingtième siècle, y est abondammment répandu. On lit ces recueils, fort soigneuse- ment édités, sans fatigue aucune, sans effort presque, mais on s'aperçoit, dès le lendemain, qu'on n'en a rien retenu, non plus que d'une conversation aimable à laquelle on assista la veille, toute rempUe de consciencieuses et élégantes banalités."

�� � 268 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��L'Indépendance du 15 juillet contient un article de M. Georges Sorel, sur V Otage.

« *

Dans la Revue des Deux Mondes (n" du 15 juillet) M. de Wyzewa, d'après la Deutsche Rundschau, donne d'intéres- sants renseignements sur les premières aventures amoureuses de Novalis.

Quelques lettres de Balakirew à M. Calvocoressi, publiées par la S. /. M., contiennent de fort utiles détails concernant Moussorgsky, et le travail de Balakirew lui-même.

��La Coopération des Idées du 16 juin, publie une lettre d'André Gide à M. Deherme dont voici le début :

" Ce que vous écrivez au sujet de mes Nouveaux Prétextes est trop aimable, pensé de trop bonne foi pour que je puisse me dispenser de vous en remercier et d'y répondre.

Je ne puis consentir à reconnaître dans mon œuvre l'évolu- tion que vous y accusez. L'auteur de la Porte Etroite est le même, est resté le même que celui de l' Immoraliste — ou, si vous préférez, l'auteur de l' Immoraliste était déjà celui dont vous sentez aujourd'hui la pensée plus voisine de vous. Com- ment en serait-il autrement ? Ces livres, si j'ai mis temps et patience à les écrire, je les ai portés simultanément ; et je ne mets pas en doute, si vous relisez un jour l' Immoraliste, que, éclairé par mes livres suivants, bien loin d'y voir une attitude dont j'eusse été dupe d'abord, vous saurez y découvrir la critique latente de l'anarchie, comme on a pu voir dans ma Porte Etroite une critique du protestantisme ou de Tabnéga- tion chrétienne. "

Le 27 juin, M. Paul Souday consacre à La Mère et l'Enfant un article, dont nous extrayons ces lignes :

�� � NOTES 269

"C'est un tout petit livre, très simple et très beau, profondé- ment humain et absolument original....

... La Mère et T enfant avait paru, sous sa première forme, avant Bubu de Montparnasse, en 1900. C'est peut-être le chef- d'œuvre de Charles-Louis Philippe : c'est en tout cas le livre qui contient ses plus belles pages, et c'est celui qui a le plus de chances d'être lu par tout le monde. Cette fois, pas l'ombre de roman : Philippe a tout bonnement évoqué ses propres souvenirs. Cette mère, c'est la sienne ; cet enfant, c'est lui- même, à visage découvert. Sa mémoire et son cœur lui ont suffi pour traduire, dans le cadre le plus modeste, toute la sublime beauté de l'amour maternel et de l'amour filial. Cela ne peut guère s'analyser ; ce n'est qu'une série d'impressions et d'effusions : il faudrait tout citer... L'enfant est né, comme un morceau de chaos, et tout de suite les mamans si pâles ont des sens délicieux pour apprendre à connaître leiu" petit enfant...

" ... Lorsque j'avais deux ans, maman, tu étais forte comme une force de Dieu, tu étais belle de toutes sortes de beautés naturelles, tu étais douce et claire somme une eau courante... Tu ressembles à la terre facile et calme de chez nous qui s'en va, coteaux et vallons, avec des champs et des prés de ver- dure... Tu es le ciel qui s'étend au-dessus de nous, frère bleu de la plaine... Tu étais surtout, maman, un large fleuve tran- quille qui se promène entre deux rives de feuillages, sous des cieux calmés. J'étais une barque neuve qui s'abandonne au beau fleuve et qui a l'air de lui dire : Emmène-moi, beau fleuve, où tu voudras... Mais surtout maman, tu étais ma cita- delle. Magnifique et calme, tu te tiens debout sur la colline, et ton enfant n'a pas peur lorsqu'il va dans la vallée... " Ce lyrisme ne rappelle-t-il point le Cantique des cantiques f Char- les-Louis Phihppe a la métaphore biblique, c'est-à-dire subjec- tive, procédant par affinités bilatérales, allant du moral au physique et non par similitudes exclusivement matérielles...

... Même lorsqu'il adopte une image purement visuelle, Philippe lui prêtera une valeur de sentiment, comme dans cette phrase : " On voit ton bonnet blanc qui te coiffe, comme

�� � 270 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un toit modeste la maison d'un bon homme. " Il note des ana- logies de ce genre dans l'ironie aussi bien que dans l'exaltation fervente. Par exemple, à une pommade qui ne l'a pas guéri, il dit : " Pommade, pommade, vous étiez, blanche, aussi vaine qu'une belle dame auprès d'un accident. " Il mêle parfois l'humour à la tendresse, dans des raccourcis familiers et sin- gulièrement pittoresques : " On la voyait passer (une vieille mendiante), tenant son panier d'une main et son enfant de l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie : des œufs, des légumes, du vin et son portemonnaie, et son enfant contenait tout son bonheur... " Il n'y a point de style plus imagé, mais selon le tempérament de Philippe pour qui l'âme était toujours l'essentiel et qui n'en cherchait dans le monde visible que le reflet ou l'épanouissement....

... Ce livre de la Mère et l'enfant peut être mis dans toutes les mains : certains morceaux sont appelés à devenir classiques et à figurer dans les anthologies. De toute l'œuvre de Charles- Louis Philippe, on peut dire que souvent empreinte d'une extrême tristesse, elle laisse pourtant une impression salubre, parce qu'elle ne contient rien que de noble et de généreux, sans colère et sans haine. "

��De la Semaine Littéraire (8 Juillet) :

" Un érudit, M. Paul Berret, s'est occupé de rechercher les méthodes de travail de Victor Hugo, particulièrement en ce qui concerne la Légende des Siècles, dans laquelle le poète a eu l'ambition de créer d'un seul coup, par son génie, ce qui est d'ordinaire le résultat du lent travail des siècles. Notre auteur a recherché de quels matériaux s'inspira la cristallisation hugolienne ; il arrive à penser que le moyen âge de Hugo est fortement conventionnel. Le poète a moins cherché dans les livres la documentation historique que des faits caractéristiques qu'il exagérera encore, ou des images et surtout des noms et des mots. Insérer çà et là des détails d'érudition curieuse, puisés dans de vieux dictionnaires, et traiter pour le reste la

�� � NOTES 271

géographie et l'histoire avec le plus imperturbable dédain, telle fut son habitude.

M. Berret oublie ici la puicsance de visionnaire du poète, et sa certitude dans la reconstitution. Qu'il ait commis de nom- breuses erreurs de détail, cela importe peu, car il faisait dans les dictionnaires ses enquêtes un peu au hasard. M. Berret voit cela par exemple, à propos de l'Italie ou de l'Espagne.

Un jour Hugo compile dans Moreri une série de noms et de faits en consultant à la suite les colonnes de la lettre V ; une autre fois, il extrait dans ses notes tout le détail de l'article Malespine. Ailleurs, il exécute une course en zigzags de Bilbao à Léon, Galice et Biscaye, et relève, sans s'en apercevoir, chemin faisant, des noms qui appartiennent à l'Amérique ! Souvent ses notes forment un vers. Le dictionnaire dit :

Urbain V, François, natif du domaine de Mende en Gévaudan.

Victor Hugo note :

Cet Urbain V, natif de Mende en Gévaudan ;

Verceil, Conciles. Jean-François Bonhomme, évêque de cette ville, y tint un synode en 1575.

Cela devient :

Sieur Jean- François Bonhomme, évêque de Verceil.

Ce travail est une importante contribution à l'étude critique de l'épopée hugoUenne. Il n'empêche pas que le Petit roi de Galice ou Aymerillot ne demeurent des chefs-d'œuvre."

��La Petite Gazette Aptésienne du 9 juillet publie quelques fragments du " livre des odelettes " de M. Jean-Marc Bernard. Voici l'ime des plus jolies :

" Sèche tes yeux, enfant chérie ; Il faut nous consoler un peu. Que ta bouche encor me sourie Avant notre dernier adieu.

��Je voudrais dire quelque chose Pour que l'instant fût adouci ;

�� � 272 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais j'aperçois ta bouche close. Et j'ai peur de pleurer aussi.

Laisse ton front, sur ma poitrine, Peser du poids de tes cheveux. Ne parle pas, car je devine Ton désespoir silencieux... "

��M. René Jean achève dans la Gazette des Beaux- Arts son étude sur les Salons de 191 1. Il dit au sujet du douanier Rousseau auquel les Indépendants avaient consacré une salle :

" Sans culture et sans éducation, sans esprit critique et sans goût, Henri Rousseau s'abandonna à un instinct tenace qui le poussait à peindre ; avec une volonté âpre et têtue, il tenta de dire les rêves qui passaient dans ses songes lorsqu'il évoquait les paysages tropicaux du Mexique où les hasards d'une guerre l'avaient mené. Et telle est la puissance de la sincérité, que ses balbutiements enfantins finissent par causer quelque émoi. "

��Dans les Marges, M. Michel Puy dit du même peintre : " Il exposa aux Indépendants et voisina avec les artistes d'avant-garde, mais son idéal eût été de peindre comme Bouguereau. On peut supposer que si sa première éducation eut été plus académique et sa culture moins sommaire, il fût devenu un peintre impersonnel et ennuyeux, officiel. "

��Le Gérant : André Ruyters.

��Imp. The St. Catherine Press Ltd., Bruges (Belgique).

��

COVENTRY PATMORE

...retiré à l’écart de cette brillante compagnie...
Peter George Patmore.
(portrait de son fils Coventry dans " Chatsworth ").

" On dit que les mariages sont écrits dans les cieux, et que, lorsque les êtres qui sont destinés l’un à l’autre se rencontrent, ils se reconnaissent aussitôt. Cela est vrai, du moins, en ce qui concerne la Vérité et l’Ame humaine ; et leur mariage, une fois consommé, ne connaît division ni divorce. Nous pouvons aller du berceau à la tombe sans rencontrer cette fiancée de nos âmes; on bien nous pouvons rencontrer mille " fausses Florizels " et prendre chacune d’elles pour la vraie ; mais si nous rencontrons la vraie, nous ne pouvons ni la méconnaître ni la rejeter. "

Peter George Patmore. ("My Friends and Acquaintance ", tome II, p. 266.)

Coventry Patmore a toujours pris soin de séparer complètement sa vie de ses ouvrages. Dès qu’il a eu des personnages à mettre en scène, comme c’est le cas dans son plus long poème : " The Angel in the House ", il les a différenciés de lui-même et des siens autant qu’il l’a pu faire, comme pour bien montrer qu’il ne s’agissait pas d’un homme, mais de l’homme. Ses poèmes sont tout pleins de sa personnalité, mais sa personne en est absente. Sagement, le poète a caché sa vie, nous donnant la fleur 274 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et le fruit de son bel esprit, gardant l'ombrage pour les siens, et pour lui seul et son Dieu " la racine austère ".

Le seul document autobiographique que Coventry Patmore nous a laissé est l'histoire de sa conversion au catholicisme. Court opuscule, écrit à la demande de sa troisième femme et d'un Père jésuite, et qui n'a été publié qu'après sa mort. ^ Même dans ces pages intimes Coventry Patmore a refusé d'introduire son moi, songeant plutôt à édifier ceux qui pourraient les lire un jour. Toujours on le trouve, en vrai aristocrate, respectueux de lui-même comme des autres, et distant jusque dans les plus véhémentes effusions de sa sensibilité. Non, son oeuvre n'a pas besoin d'être commentée ni expliquée par sa vie. Comme toutes les grandes œuvres, elle dépasse la vie de son auteur, et elle échappe au temps et aux cir- constances où elle fut produite.

Mais ce n'est pas une curiosité vaine qui nous conduit à lire les biographies de Patmore : celles de Basil Champ- neys et d'Edmund Gosse, ^ et les articles de Aubrey de Vere, du Dr Garnett et de Mme Meynell. Car si l'œuvre et la vie du poète sont deux choses indépendantes, et si l'œuvre a infiniment plus d'importance que les cir- constances de la vie du poëte, toutefois la vie de Patmore est assez belle par elle-même, et porte assez la marque du génie, pour attirer et retenir notre attention.

Coventry Kersey Dighton Patmore est né à Wood-

^ Dans le tome II du copieux Mémoire consacré à C. P. par Basil Champneys (Londres, George Bell and Sons. 1900.)

  • Coventry Patmore, by Edmund Gosse (Literary Lives) Londres :

Hodder and Stoughton, 1905.

�� � COVENTRY PATMORE 275

ford (Essex) le 23 juillet 1823. Son père, Peter George Patmore, avait alors vingt-sept ans.

Pour bien comprendre dans quel milieu le poète allait grandir, il faut lire le plus important des ouvrages de P. G. Patmore : " My Friends and Acquaintance. " ^ C'est un de ces livres qu'on ne ré-imprime guère et que le public ignore, mais qui sont, pour les critiques et les historiens, de grands magasins d'anecdotes, de dates, de petits faits, parfois importants, concernant les principaux écrivains d'une certaine époque. D'après cette lecture on se forme une image assez vive de Peter George Patmore et de son milieu.

P. G. Patmore, qui a sa petite demi-page dans le Dictionary of National Biography, fut, de 1825 à 1845, un des écrivains notoires de l'Angleterre. Ayant débuté à vingt-et-un ans dans le " Blackwood's Magazine ", accueilli dans la plupart des grandes revues, lecteur et conseiller d'éditeurs importants, lié avec les Lamb, avec Hazlitt ; traité en ami de la maison chez Lady Blessington, connaissant et fréquentant tout ce qui avait un nom — art, noblesse, théâtre, finance — en Angle- terre, Peter George Patmore avait une grande situation dans le monde littéraire et dans la société de Londres. Et sans doute il bénissait l'ambition qui de bonne heure l'avait arraché à la carrière commerciale à laquelle son père, bijoutier à Ludgate Hill, le destinait. Par ses talents

^ My friends and Acquaintance, being memorials, mind-portraits, and Personal recollections of deceased celebrities of the nineteenth century, with sélections from their unpublished letters. By P. G. Patmore. 3 vol. Londres : Saundcrs and Otley, Conduit Street. 1854.

�� � 276 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il s'était élevé jusqu'à la Société (mot qui avait alors plus de prestige que maintenant,) il faisait partie de la société, était connu dans Fleet street et dans St- James', était compté parmi les dandies, et pouvait sourire avec indul- gence et sans amertume en pensant au confrère de pro- vince, au petit clergyman qui vient conquérir la capitale, " avec un livre de sermons manuscrits dans sa poche. "

" My Friends and Acquaintance " n'est pas seulement un recueil d'anecdotes sur le monde des lettres en Angle- terre, de 1825 à 1845, mais c'est aussi le produit de cette période : l'auteur est malgré lui compris dans le tableau qu'il trace ; quelques-unes de ses rancunes s'y font jour ; son naturel y perce. Cuisine de salles de rédaction ; petites indiscrétions : Thomas Campbell n'est pas l'auteur de la " Vie de Mrs. Siddons "; c'est X qui l'a écrite, et Thos. Campbell, pour de l'argent, l'a signée ; mais en disant bien haut qu'elle était si mal écrite que jamais aucun critique consciencieux ne la lui attribuerait. Or, X, assez clairement désigné pour ceux qui étaient au courant — les " grands Londoniens " d'alors — était Colburn, brouillé avec P. G. Patmore. Et au moment où " My Friends and Acquaintance " parut, Colburn vivait encore... Non ! n'accusons pas le père de Coventry Patmore d'avoir été un homme méchant. Ses défauts étaient ceux de la Société de son temps. Il s'était élevé jusqu'à cette Société, mais il ne l'avait pas dépassée : il ne concevait rien au-dessus d'elle. L'effort était assez grand pour une génération, et pour un homme plein de talents mais sans génie. A la génération suivante, nous verrons un homme de génie s'élever bien plus haut que la Société, dépasser même 'orgueil de la vie, et d'un vol certain gagner Dieu.

�� � COVENTRY PATMORE 277

Comme écrivain, P. G. Patmore est classé : il appartient à l'école dite " Cockncy ", dont le seul grand représentant fut Charles Lamb. Littérature facile, agréable, essentiel- lement mondaine : anecdotes, traits, parodies, récits à clé — la littérature infiniment petite qu'en tous temps les grandes capitales ont produite. Spécialement, P. G. Pat- more représente le type, qu'on retrouve constamment dans l'histoire littéraire, du vulgarisateur et de l'écrivain à la mode : " à la mode " dans deux sens : il la suit des premiers et par là mérite que le public le suive. Ainsi : lorsque paraît un ouvrage à succès, l'écrivain à la mode s'empresse de refaire le même ouvrage, soit dans l'enthou- siasme d'avoir bien compris, soit parce que l'inventeur a laissé à glaner après lui, soit enfin tout simplement par habileté. Ainsi : après le succès éclatant et prolongé de " Rcjected Addresses " ^, collection de parodies très amu- santes des plus notoires poètes de l'époque, P. G. Patmore publie, en 1826, un recueil de " Rejected Articles". Le reste de son oeuvre est du journalisme brillant, agréable et fin. Son style est soigné comme l'était sa mise, et plein de dignité comme les cravates des beaux et des dandies ; mais c'est un style de seconde main. Jamais la pensée n'est assez forte pour communiquer sa vigueur à la phrase; et, pour tout dire, on sent un homme chez qui les lettres ne sont pas la passion dominante.

En tant qu'individu, P. G. Patmore est bien plus aimable. Il avait un goût fin et sûr ; il eut le courage d'exprimer son admiration pour Shelley et pour Words- worth à une époque (et dans des revues) où ces noms

' Par James et Horace Smith ( 1 8 1 2 ; dix-huit éditions entre 1812 «ï833-)

�� � 278 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étaient toujours accompagnés de blâme et de railleries. Il a pu fréquenter des hommes de génie, les voir dans l'inti- mité, avec leurs défauts, leurs faiblesses et leurs ridicules, sans oublier pour cela leur côté sublime. A cet égard, ses portraits de Lamb et de Hazlitt sont d'excellents mor- ceaux, que bien des critiques et des biographes modernes devraient prendre pour modèles.

Il y avait dans sa vie une histoire qui le suivit jusqu'au bout. Cela datait de l'année avant son mariage, de 1821 (il avait vingt-cinq ans). Il était témoin dans un duel entre gens de lettres. L'adversaire de son client tira en l'air. Les témoins auraient pu alors arrêter le combat ; mais par ignorance des usages, ils le laissèrent continuer. Le client de P. G. Patmore fut tué, et, par une de ces bizarres injustices si fréquentes dans le monde, P. G. Patmore porta tout le blâme. Du reste, ce petit scan- dale ne gêna en rien sa carrière sociale, et nous sommes heureux de constater que c'est là tout ce qu'on eut jamais à dire contre le père de Coventry Patmore.

Et c'est précisément dans son rôle de père que P. G. Patmore se montre le plus digne de notre admiration et de notre reconnaissance. L'homme assez intelligent et affiné pour sentir, et respecter, le génie chez des gens qu'il voyait tous les jours, sut aussi découvrir le génie chez son fils aîné. Dès lors il en fit son ami et son confident ; et lui évita, en le gardant près de lui, les inutiles souffrances de la séparation et de la vie de collège. Tandis qu'il aban- donnait ses autres enfants, George Morgan (né en 1825), Gurney Eugène (né en 1826) et Eliza Blanche (née en 1827) à la règle sévère d'une mère écossaise et puritaine, il prit Coventry sous sa direction, lui consacrant tous ses

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soins ; lui parlant comme à un homme ; lui lisant ses passages favoris dans les auteurs qu'il admirait le plus ; satisfaisant tous ses caprices.

Il est facile d'imaginer ce que fut l'enfance, et l'adoles- cense, de Coventry Patmore : la maison de Londres, ^ et la maison des champs, à Highwood Hill, près de Hen- don ; la vie large, qui sans doute eût paru extravagante à des gens de la même classe que le grand'père de Coven- try et plus riches que les Patmore ; les noms les plus illustres de l'époque, prononcés à table, comme des noms d'amis intimes ; les beaux livres mis à la disposition de l'enfant : Dante, Chaucer, Spencer, Shakespeare, Milton ; les fréquentes sorties après le dîner : P. G. Patmore, le beau dandy, emmenant son fils aîné au théâtre où l'attend son fauteuil réservé de critique dramatique : les saluts du contrôle, et, pendant l'entr'acte, la visite au foyer des artistes. Toute sa vie, Coventry parla de Macready, de Kean et de Rachel.

P. G. Patmore suivait le développement de l'intelli- gence de son fils, et se contentait de l'aider et de le ser- vir. Il y eut une période de mathématiques, suivie d'une période de peinture, vers quinze ans : on exposa, et on obtint une récompense de la Societ}' of Arts. A seize ans (1839) Coventry fut envoyé en France pour se pefection- ner dans la langue. Il fut placé au Collège de St. Ger- main-en-Laye ; mais son père tint à ce qu'il vécût dans la famille du principal et ne prît que des leçons particu- lières, en sorte qu'il ne se mêla guère aux autres élèves. .11 passait ses dimanches chez Mme Catherine Gore ^,

^ Southampton street, Fitzroy square.

  • Catherine Grâce Frances Moody, épousa Charles Gorc en 1823.

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presque inconnue aujourd'hui, mais qui était alors la femme écrivain la plus populaire de l'Angleterre. Dans ses salons de la place Vendôme, Coventry Patmore aper- çut, du fond de sa timidité de collégien, tous les Français les plus fameux de l'époque. Ce séjour en France ne dura que six mois, et il serait peu digne d'intéresser les bio- graphes, s'il n'avait coïncidé avec la plus forte des nom- breuses passions amoureuses qui troublèrent l'enfance du poëte. Miss Gore, âgée de dix-huit ans, fut l'objet de cette passion ; elle y répondit, d'ailleurs, par des moque- ries, et dans la suite devint, sans remords, Lady Edwards Thynne. Mais, pour Coventry Patmore, elle fut le premier type de " l'Ange de la Maison " qu'il devait chanter un jour.

Le retour à Londres, en 1840, fut suivi d'une période de composition poétique à laquelle nous devons : " The River " et " The Woodman's daughter ". P.G. Patmore, naturellement, se hâta de faire imprimer ces deux premiers efforts du génie de son enfant, (mais sans les publier). Cependant Coventry était pris d'une belle ardeur pour les sciences naturelles et la chimie, et aussitôt son père fît aménager en laboratoire, dans leur maison de Londres, une cuisine désaffectée. Cette époque (1840- 1 844) fut une des trois périodes les plus actives de la vie intellectuelle de Coventry Patmore. Son intelligence semblait vouloir embrasser toutes les connaissances humaines : tandis qu'il poussait très loin ses expériences

Née à East Rctford en 1799, morte à Lyndhurst (Hampshire) en 1 8 6 1 . Elle faisait le roman mondain ; écrivit aussi pour les théâtres et composa des mélodies. Son œuvre comprend deux cents volumes.

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de chimie, il lisait Platon et Shakespeare, et concevait une théorie toute nouvelle de " Macbeth ". Aucun système d'instruction, aucune école, ne l'avait dégoûté des études, et la société de son père, au contraire, le poussait à toutes les recherches désintéressées.

Dans son " Chatsworth " ce père excellent a tracé un joli portrait de son fils : le corps souple penché sur un livre ouvert, la petite tête un peu hautaine, volontaire et charmante, les bandeaux châtains cachant à demi " la joue lisse et douce comme celle d'une fille ". On l'imagine bien, au seuil de la puberté, délicatesse et fierté timide, avec cette apparence qui fait dire aux bourgeois : "Enfant d'artistes ".

En 1843, ^ê^ '^^ vingt ans, il fit un séjour chez des parents, à Edimbourg. C'étaient des disciples très dévots de cette portion de l'Eglise d'Ecosse qui venait ^, sous la direction de Thos. Chalmers, de se séparer de l'épiscopat, et était devenue la Free K'irk. " C'étaient les premières personnes religieuses avec lesquelles je me trouvais en contact, " écrit-il. Milieu bien différent de celui oii il avait grandi, entre un père incroyant mais vertueux à la façon des mondains, et une mère pieuse sans affectation. La partie religieuse de sa sensibilité fut d'abord attirée. Mais bientôt l'étroitesse du milieu, la sottise ambiante, lui donnèrent des nausées. Et il partit, n'emportant de ce séjour que les préjugés qu'ont tous les dévots protestants a l'égard de l'église catholique romaine. Il eut vite rejeté le puritanisme qu'il avait respiré en Ecosse, mais dès lors " la Religion " en général commença de lui paraître un sujet digne d'attention. Et il voulut d'abord lire les ' Le schisme eut lieu le 18 mai 1843.

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négateurs : la " Vie de Jésus " de Strauss et les " Mé- moires " de Blanco White. Mais déjà il avait fait tant de progrès dans le sentiment religieux que ces auteurs lui semblèrent être tout à fait à côté de la question qu'il voulait résoudre. Il se tourna donc vers les métaphysiciens et les exégètes, et lut les " Aids to reflection " de S. T. Coleridge ; Bunyan ; Leighton ; et Jeremy Taylor.

Cependant Tennyson avait publié son premier recueil de vers ^, et dans l'entourage du jeune Patmore, on était impatient de voir enfin ses poëmes chez les libraires. La matière d'un petit volume fut réunie ; Coventry écrivit, plus tôt qu'il n'aurait voulu, deux poëmes destinés à grossir le livre. Enfin, au début de la Saison de 1844, " Poems, by Coventry Patmore ", fut publié chez Moxon.

De tous les livres de Coventry Patmore, ce fut celui dont la publication fit le plus de bruit : la notoriété de son père lui valut des articles dans toutes les grandes revues : les amis et les indifférents applaudirent, et les ennemis ne laissèrent pas échapper l'occasion d'atteindre le père à travers le fils. Comme toujours, les critiques jouèrent au " jeu des influences ", comme si un premier livre ne pouvait pas n'être pas un reflet. Les uns font descendre Coventry Patmore des Lakistes ; d'autres attribuent le livre à Tennyson; on lui reproche d'imiter : Robert Brow- ning, Leigh Hunt, Barry Cornwall; on l'accuse d'être le dernier représentant de l'odieuse et grotesque lignée des " Keates " ^. Même les biographes de Coventry Patmore

• en 184.2. "Poems" en deux volumes. Deux plaquettes avaient précédé ce recueil.

  • En 1844, les grandes revues affectaient encore de ne pas savoir

écrire le nom de Keats.

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s'en sont mêlés, à ce début du XX™* siècle : Basil Champneys voit dans ces premiers poëmes l'influence de S. T. Coleridge, et Edmund Gosse celle d'Elisabeth Barrett.

Quand on rassemble à tant de gens, on est bien près d'être original. Il n'y avait pas à hésiter, pour- tant : l'homme qui écrivait :

The bées boom past, white moths rise Like spirits from the ground,

(" Le vol des abeilles tonne ; des phalènes blanches se lèvent — Du sol comme des esprits,") était un poëte. Heureusement, des lettrés le sentirent, et spontanément écrivirent au jeune poëte : Bulwer Lytton, John Forster. Lady Blessington demande à P. G. Patmore de lui amener de son fils, Horace Smith envoie ses félicita- tions au " jeune barde." Ces louanges flattaient beaucoup la fierté paternelle de P. G. Patmore, et dix ans plus tard il citera avec gratitude les lettres reçues à cette occasion. Mais d'une manière générale, l'impression resta, que le premier livre de Coventry Patmore avait eu une mauvaise presse. Même Aubrey de Vere répète sottement ce bruit, sans s'être donné la peine de le vérifier. En réalité, il y eut, dans les revues, plus d'éloge que de blâme. Mais aujourd'hui qu'importe ?... Avec cette publication des premiers vers de son fils, P. G. Patmore couronne et achève son œuvre de père et d'éducateur. Pensons à lui avec gratitude : il a rendu heureuse l'enfance de notre poëte. Aimons en lui cette délicatesse, ce toucher juste, cette profonde connaissance d'un cœur d'enfant poëte. Pour moi, je refuse de

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regarder P. G. Patmore comme un bourgeois éman- cipé ou comme un parvenu de l'intelligence : je vois en lui, défauts et qualités, un aristocrate.

A la fin de 1845, la ruine s'abattit sur les Patmore. Peter George spéculait, la fortune changea soudain, et il dût quitter l'Angleterre pour échapper à ses créan- ciers. Il laissait ses fils sans ressources. A vingt-deux ans le poëte était brutalement jeté dans la vie, sur le pavé de Londres.

Mais sa position sociale lui restait : il trouva les amis de son père prêts à l'aider. Et d'autre part, la publi- cation de ses poésies lui avait acquis des sympathies personnelles : ainsi Thackeray, plutôt mal disposé à l'égard du père, donna au fils des lettres de recom- mandation pour le directeur de " Fraser's Magazine. " Pourtant, et malgré des travaux pénibles de traducteur et quelques pièces de vers placées çà et là, Coventry Patmore connut la pauvreté pendant une grande année.

Ce fut alors qu'il rencontra Tennyson et se lia avec lui d'une amitié qui, pendant six ans, fut tout à fait intime. Tous deux étaient grands noctambules, et passèrent bien des nuits de cette année 1846 à errer dans Londres. Tennyson avait quatorze ans de plus que Patmore, et l'on imagine facilement le respect et l'ad- miration sans mesure que le plus jeune des deux amis avait pour son aîné. " Je le suivais comme un chien ", a dit Patmore, dans un moment de rancœur, longtemps après la brouille.

Au printemps de 1846, Patmore, qui n'avait pas cessé d'aller dans le monde, fut présenté à Monckton

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Milnes, le Mécène anglais du XIXe siècle. Monckton Milnes promit de lui trouver une situation stable.^ Et grâce à lui, en eflfet, en novembre 1846, Coventry Patmorc entrait au British Muséum comme bibliothécaire auxi- liaire. Il y resta vingt ans.

Une vie réglée et calme de petit fonctionnaire com- mença pour lui. Il avait tous les livres du monde à sa disposition, un chef aimable (Panizzi), et des collè- gues qui respectaient en lui le poëte et, aussi l'homme du monde qui, par ses amitiés, pouvait être utile. Quelques honnêtes articles commandés par des revues sérieuses augmentèrent ses ressources lorsque son mariage lui eût imposé des charges nouvelles. (Il paya sa dette de reconnaissance envers Monckton Milnes en l'aidant à mettre sur pied son édition des " Lettres de Keats, " en 1848.)

Au commencement de 1847 ^^ rencontra, chez des amis de son père, la fille d'un ministre congrégationa- liste de Walworth, Emily Augusta Andrews, et l'épousa le 1 1 Septembre de la même année. Il s'installèrent, après un court séjour à Hastings, dans une maison appelée " The Grove " à Highgate Rise. Désormais Patmore était solidement établi dans une vie de travail, de devoirs et d'amour. C'était l'existence qu'il avait voulue.

Il convient ici de remarquer combien Coventry Pat-

  • Monckton Milnes, à partir de 1863 Lord Houghton. Né à Lon-

dres en 1809, mort à Vichy en 1885. Un des grands bourgeois cosmopolites et libéraux du XIX° siècle. Homme du monde, homme politique, écrivain. Fit pensionner Tennyson, aida Hood et sa famille. Palmerston l'éleva à la pairie. Ami de Guizot, de La- martine, etc.

�� � 2 86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

more s'éloigne, volontairement, de la conception que son père avait de la vie. Coventry avait devant lui la plus brillante carrière " littéraire " du monde. Il ne tenait qu'à lui de tirer partie de son génie dans le sens de la popularité et de la mode. Ses relations et le nom de son père lui ouvraient toutes les portes. (P. G. Patmore, ruiné, n'était pas moins " reçu ", et du reste, il revint en Angleterre passer ses dernières années). Il eût pu faire jouer des drames et des comédies dans les meilleurs théâtres aussi aisément qu'il faisait passer des articles dans la " North British Review " ou dans le " British Quarterly ". Il eût pu tenir auprès d'un grand éditeur, le rôle important qu'avait eu son père auprès du directeur du " Blackwood's Maga- zine "... Quand on compare la vie littéraire de Coven- try Patmore à celle de son père, on s'aperçoit que, des deux, c'est le moins écrivain qui a eu la carrière la plus brillante : Peter George. Il était au centre même <iu mouvement artistique, il était, dans un sens, la littérature. Coventry, lui, semble vivre en marge de la littérature : il est presque un amateur, puisque, après vingt ans de vie littéraire (en 1868) il fait imprimer à ses frais, et hors commerce, sa plus belle œuvre ; presque un provincial, puisqu'il est inconnu dans Fleet Street et dans les clubs. Mais aussi, le seul côté de son oeuvre par lequel il eût pu passer pour un profes- sionnel était le seul qui lui déplût. Ces articles qui lui étaient payés, il ne les signait qu'à regret, et ne les réimprima jamais.

Mais quel était donc l'intérêt si puissant qui lui faisait tourner délibérément le dos à la vie large et

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à la notoriété qu'il lui eût été si facile d'acquérir ? Uniquement : l'intérêt sexuel ; l'amour.

Il ne s'était pas, en effet, marié, comme beaucoup d'hommes, pour " faire une fin ". Son mariage était au contraire l'aventure culminante de sa jeunesse. Presque tous les poètes de génie sont des hommes qui ont gardé intacte leur sensibilité d'enfant. En Emily Andrews, il avait enfin rencontré la femme qu'il avait cherchée, en d'autres, toute sa vie. Lui aussi pouvait bien dire : " j'ai la fureur d'aimer ". Il désirait et possédait la femme avec tant de véhémence et de passion, un si furieux abandon de lui-même, une telle ardeur à servir et à protéger, qu'une seule femme lui suffisait, et que les seuls vœux indissolubles du mariage le pouvaient satisfaire. Pour lui, la femme était la seule raison de vivre : jamais il n'était rassasié de sa présence ; il l'aimait dans tous ses moments et dans toutes ses saisons. La femme est le centre de tout : c'est autour d'elle que se bâtit la maison. Et dans la maison grandissent ses enfants, la vie que l'homme, dans un instant de joie ineffable, lui a confiée. Le jour où l'église catholique vint confirmer Patmore dans sa croy- ance que l'amour humain est une préfiguration de l'amour divin, et qu'elle lui apprit que la Femme est l'image du Paradis, sa conversion fut consommée.

Je vois que la plupart des critiques qui se sont occupés de la vie de Patmore ont cherché à éclairer le plus possible le caractère des trois femmes auxquelles notre poëte lia successivement son existence. Cela me semble une recher- che inutile. Même Emily Patmore, la première, " l'Ange dans la Maison ", ne présente aucun de ces traits saillants qui grandissent une femme dans l'opinion du monde.

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Nous avons son portrait, de face, par Millais, et, de profil, dans un médaillon de T. Woolner. Cela suffirait presque. Il ne faut pas chercher à faire d'elle une femme d^ esprit. Elle est bien plus grande dans son rôle obscur d'épouse et de mère ^. Trop sage pour paraître savante ; trop intelligente pour vouloir briller. Seuls les poëmes de son mari, quelques vers de Baudelaire, ce sonnet où Olivier de Magny, après avoir énuméré les beautés de sa dame, ajoute :

Mais en mon cœur je vous porte plus belle,

rendent justice à la douceur inépuisable, à la grande intelligence modeste, à la féminité parfaite d'Emily Patmore. " Ses fils se lèvent et la bénissent. " Et en nous aussi un sentiment très doux rend hommage à la Laure moderne. C'est elle qui parle :

" So, till to-morrow eve, my Ow^n, adieu ! Parting's w^ell paid with soon again to meet, Soon in your arms to feel so small and sweet, Svv^eet to myself that am so svv^eet to you ! "

(Dans CCS vers on touche le fond de la féminité ; ils semblent donner la raison pour laquelle nous désirons la femme. Que penser, donc, de celle qui les inspira?)

Il ne faudrait pas croire que Patmore vécut isolé pendant les quinze ans de son premier mariage. Au contraire : sa maison de Hampstead était fréquentée par un grand nombre d'amis : Aubrey de Vere, rencontré chez Monckton Milnes, Tennyson (ils étaient voisins), Ruskin, rencontré sans doute chez son beau-père, le D"" Andrew^s; enfin, et surtout, à partir de 1849, les

1 « My gracious silence, hail ! " (Shakespeare " Coriolan ".)

�� � Pré-Raphaëlites : W. Rossetti, D. G. Rossetti, Holman Hunt, Millais et Woolner. Ceux-ci avaient cru reconnaître, dans le petit volume de " Poems " publié en 1844, une application et une illustration de leurs principes esthétiques. " Ils me réclamèrent comme le représentant, en poésie, de leurs principes ", écrit Patmore ; et ils lui firent donner, pour les premiers numéros de leur revue, " The Germ ", deux courts poèmes, et un " Essay on Macbeth ", œuvre de l’extrême jeunesse de Patmore.

La " Prae-Raphaelite Brotherhood " venait de naître ; Patmore, âgé alors (1850) de vingt-sept ans, était, de deux années, le doyen du groupe. Ces jeunes gens, avec la raison ingénue de la vingtième année, allèrent tout droit à cette poésie, et traitèrent, avec une humilité parfaite, le poëte inconnu, en maître. D. G. Rossetti et Woolner lui soumettent leurs poésies manuscrites, Millais prend un poëme de Patmore comme sujet d’un de ses tableaux. Lui, leur fait connaître les contes de Poe, les abouche avec Ruskin qui bientôt devient leur porte-parole et leur champion dans la presse; il introduit un nouveau membre dans la Confrérie : William Allingham ; il leur parle, enfin, d’un grand poëme qu’il va entreprendre, et dont le sujet sera: le Mariage. De 1849 ^ I^SS» ^^s Prae- Raphaëlites et Patmore furent intimement liés, comme " The Prae-Raphaelite Letters and Diaries " en font foi.^ Mais Patmore se défendit toujours d’avoir appartenu à la P. R. B. — Il ne tenait qu’à lui de devenir " le poëte Pré-Raphaëlite ", et de lier sa fortune à celle de la nouvelle école, qui finit par acquérir une gloire vraiment officielle...

• C’est en 1852 que Millais fait le portrait d’Emily Patmore. 290 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et c'est en cela justement que consiste l'isolement volontaire de Patmore. " Retiré à l'écart de cette brillante compagnie. " Il avait supprimé toutes relations avec la Société, et ses amis étaient de choix, et non liés à lui par des intérêts communs. Il n'eut jamais de relations. Il accueillait les gens parce qu'ils venaient à lui ; puis, peu à peu, à mesure qu'ils prenaient leur place devant le public, Patmore laissait la vie le séparer d'eux. Les Pré- Raphaëlites arrivent à la gloire sans Patmore ; Tennyson illustre ne fréquente plus Patmore. Patmore est l'ami des temps d'obscurité et de début.

Cependant un premier fils lui était né dont Monckton Milnes fut le parrain (Milnes Patmore) et en 1850 naît Tennyson Patmore; puis en 1853 la fil^^ aînée, Emily Honoria. Cette même année il publia, chez Pickering, son second recueil de vers, " Tamerton Church Tower ", dont la dédicace, à Monckton Milnes, est datée du British Muséum. La publication passa inaperçue. Carlyle seul donna, par lettre, quelques louanges. Ruskin et les Brovi^ning demandèrent quelque chose de mieux.

Pourtant le poëme qui donne son titre au recueil ne manque pas de strophes qui sont du meilleur Patmore. Mais ce livre contenait bien autre chose : séparés du reste par une page de titre, il y avait deux courts poëmes, " Ladies' Praise " et " Love's Apology ", qui étaient à " Tamerton Church Tower " ce que la joie est à la gaîté. Or c'étaient là deux fragments du poème que Pat- more avait toujours rêvé d'écrire à la louange de la Femme et, par conséquent, du Mariage ^; poëme qui avait pris forme vers le temps de ses fiançailles avec Emily Andrews,

' Il disait en avoir reçu la mission à dix-sept ans.

�� � COVENTRY PATMORE 29 1

et qu'il avait commencé d'écrire en avril 1850 ^. C'étaient deux fragments de ce qui allait être " The Angel in the House."

Dans tout ce livre de 1853, le poëte semble avoir sur- tout essayé des rythmes, et cherché celui qui conviendrait le mieux au grand poëme qu'il projetait. Il avait enfin choisi le quatrain octosyllabique rimé :

Un hymne aux notes claires comme d'un oiseau. Pour réveiller ce temps à la voix engourdie Avec des rapsodies de paroles parfaites Réglées par le baiser alterné des rimes ;

rythme monotone, facile à parodier, et peu fait, semble-t- il, pour les grands élans lyriques. Mais c'est comme le bruit d'un ruisseau : bientôt l'oreille exercée distingue des modulations exquises dans cette apparente monotonie, la même corde rend mille sons différents, et les rimes sonnent clair comme des cloches.

Les années qui suivirent furent consacrées à la compo- sition de ce poëme. Dans l'enthousiasme de la création. Patpiore parlait d'une sorte d'épopée moderne, du poëme erotique par excellence, etc., et projetait six chants. On s'est servi contre lui de ces paroles dites à la légère, et plusieurs critiques de Patmore semblent avoir l'impres- que " L'Ange dans la Maison " (de même que " L'Eros Inconnu ") est un poëme inachevé. Un peintre peut fort bien parler de faire un tableau sur une toile de grandes dimensions, et ensuite, décider qu'une toile de grandeur moyenne suffit aussi bien. Dira-t-on que le tableau est

  • Cf. " Prae-Raphaelitc Lettcrs and Diaries."

�� � inachevé ? Le cas est exactement le même pour " l’Ange dans la Maison. "

De 1853 ^ 1^63» livr^ P^r livre, " The Angel in the House " se fait et paraît. Dix grandes années d’amour, de devoir accompli, d’oeuvre faite dans la plénitude d’une virilité florissante et bien équilibrée. Des enfants naissent (Bertha, Gertrude, et (1860) Henry John, qui sera poëte aussi), et l’oeuvre grandit. Mme Meynell m’a permis de feuilleter le grand registre qui contient, surcharges et variantes, le manuscrit complet de " The Angel in the House, " de la belle écriture nerveuse et penchée de Patmore. Une note prie la personne qui trouverait ce manuscrit de le rapporter au British Muséum ; " récompense : dix shillings. " Ah ! oui : des années de médiocrité, aussi ; mais la muse et l’amour étaient là... ’

Le premier livre, sous le titre " The Betrothal " (Les Fiançailles), parut pendant l’été de 1854, dans des circonstances fâcheuses : Peter George Patmore venait ^ de publier les trois tomes de " My Friends and Acquaintance, " lançant en pleine ère victorienne cette collection d’anecdotes faites pour déplaire aux lettrés par les médisances qu’elles contenaient et au public par l’esprit qui les animait. Le nom de Patmore fut aussitôt de toutes parts couvert d’injures, le " Times " surtout l’exposant au mépris public. Le livre de Coventry pourtant, était achevé d’imprimer. Au dernier moment l’auteur se décida pour l’anonymat.

Parmi les lettrés, ce fut le grand succès que Tennyson et Aubrey de Vere, auxquels Patmore avait envoyé le

’ Le tampon d’entrée, sur l’exemplaire qui est au British Muséum, porte la date : 21 Juillet 54. COVENTRY PATMORE 293

manuscrit, avaient prévu. Carlyle, Ruskin, Walter Savage Landor (alors âgé de quatre-vingts ans) écrivirent à l'au- teur des lettres enthousiastes. Browning dit que ce devait être un jour " le poëme le plus populaire du monde, " etc. Mais dans la presse, il en alla tout autrement. Patmore ne connaissait personne dans la presse. Et puis l'originalité même de son ouvrage parlait contre lui. Le poëte tel que le Moyen-Homme le conçoit est celui qui dit : O Toi ! O Vous ! — or, la plupart du temps, le vrai poëte ne fait qu'un usage modéré du point d'exclamation. Aussi reprocha-t-on au " Betrothal " d'être prosaïque, terne, et plat. Grand émoi dans la cage aux singes ! Un nommé H. F. Chorley (fameux critique musical de l'époque, — encore un illustre inconnu) fit, dans 1' "Athenaeum," du rythme et du style de Patmore un éreintement qui vou- lait être spirituel. Ailleurs, l'Imbécile en personne vint dire : " Si ce livre ne sortait pas de chez un éditeur sérieux ^ on pourrait croire à une plaisanterie. " Des journaux sans pu blic furent plus favorables. Mais en somme ce fut un insuccès. L'école dite "Spasmodique, " avec Alexander Smith et Sydney Dobell, était alors dans toute sa vo2:ue. Son extravagance avait fait son succès. Mais, vraiment,

la poésie de Patmore n'était même pas extravagante à

peine ridicule....

Chacune des deux premières parties de " The An gel in the House " se compose d'un Prologue et de douze Chants. Chaque chant comprend un certain nombre de Préludes et le récit qui donne son titre au Chant. Les Préludes sont des poèmes (quelquefois un quatrain.

J. W. Parker, qui prit aussi sous son nom l'édition de " Tamerton Church Tower. "

�� � 294 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une épigramme, quelquefois un centaine de vers). Echan- tillons :

Ils marchent sans danger dans les plus sombres voies

Ceux dont la jeunesse reçoit la lumière d'en haut, Où, à travers les brumes d'argent des sens,

La lune voilée de l'amour nuptial se lève. Qui est l'heureux mari ? Celui

Qui, examinant sa vie de garçon. Remercie Dieu, d'une conscience libre.

Qu'elle ait été fidèle à sa future femme.

et encore :

Un poëte désœuvré, çà et là,

Regarde autour de lui; mais pour tous les autres hommes Le monde, insondablement beau.

Est plus fade qu'une sotte plaisanterie. L'amour éveille les hommes, chacun une fois dans sa vie ;

Ils lèvent leurs lourdes paupières, et regardent ; Et ce qu'une seule douce page leur peut apprendre,

Ils le lisent avec joie, et referment le livre. Et quelques-uns rendent grâces, et d'autres blasphèment.

Et la plupart oublient; mais de toutes façons, Cela, et le rêve, passé inaperçu, de l'Enfant,

Est la seule clarté de tout leur jour.

Presque tous les lecteurs de " The Angel in the House " préfèrent les Préludes au récit, cette histoire si simple, d'un jeune homme de bonne famille qui devient amoureux d'une des filles du vicaire, la cour- tise et enfin l'épouse — sans incidents. La forme de ce récit est en effet, très différente de tout ce que le

�� � COVENTRY PATMORE 295

dix-neuvième siècle a produit comme récits en vers. Comparons un récit de Tennyson, " Lady Godiva " par exemple, aux récits de " L'Ange dans la Maison." Le poëme de Tennyson est essentiellement dramatique: mots mis à l'eiFet, rythme rompu à dessein, — une voix qui parle. Le récit de Coventry Patmore est chanté. Rien n'est plus loin de Tennyson et de Victor Hugo, et rien n'est plus près de Chauccr et de nos vieux romans en vers.' Quand on est resté quelque temps sans lire " L'Ange " on n'y peut pas songer sans entendre aussitôt un bourdonnement de musique.

Le second livre, " The Espousals ", parut en 1856. (Dans l'intervalle, le jour de No€l 1855, Peter George Patmore était mort.) Le silence de la presse fut un- anime. Mais l'impression produite sur les lettrés fut excellente ; et peu à peu le nombre des lecteurs de Patmore augmentait.

" Je suis charmé de ce que vous me dites, écrit-il en 1856 à Monckton Milnes, de l'influence grandissante de " l'Ange ". Le silence complet fait par la presse autour des " Epousailles ", comparé à ce que les hommes de lettres les plus fameux de l'Angleterre en disent et en écrivent entre euxy est tout à fait singulier et inattendu. Résolu à ne pas mourir de dignité, j'ai écrit à M. Reeve pour lui demander de me " lancer " un peu. A moins que r " Edimbourg ", la " Quarterly " ou le " Times " ne neutralisent le silence du reste de la presse en parlant de mon livre une vingtaine d'années avant le temps auquel d'ordinaire on commence à s'apercevoir de l'exis- tence de la bonne poésie, il y a des chances pour que les

  • Et surtout de Christine de Pisan.

�� � apparitions de " L’Ange " deviennent très rares et espacées. Le premier volume s’est un peu vendu. Je pense que c’est parce que les petits critiques — qui sont les plus plats valets du monde — ont cru que l’auteur était un riche propriétaire de province. Mais maintenant qu’on commence à savoir qu’il n’est " ni chartiste ni grand seigneur ", il ne faut plus compter sur leurs compliments ni sur l’espèce de succès qui m’aurait permis de payer la note de mon imprimeur. "

" L’influence de ’ L’Ange ’ " grandissait en effet. Lentement il faisait son chemin dans le public. Patmore écrivit-il réellement au directeur de la Revue d’Edimbourg ? En tout cas l’article qui devait le " lancer " n’y parut que quinze mois plus tard, en janvier 1858. Ce fut un ami, Aubrey de Vere, qui le fît et le fît passer. Patmore n’eut pas même le bonheur d’être présenté au grand public par une démarche spontanée d’un critique infîuent....

En 1860 parut la troisième partie du poème, sous le titre : " Faithful for ever." Dès lors le mètre est changé. C’est toujours le vers iambique octosyllabique, mais des rimes plates remplacent les rimes croisées. Plus de préludes; et le récit revêt la forme épistolaire.

Vers ce temps, Emily Patmore, à la suite d’un rhume négligé, tomba malade, et à la fîn de 1860 elle était condamnée. Elle vécut encore, hauts et bas, deux années. Années de répit, pendant lesquelles les deux époux goûtèrent profondément la joie précaire d’être encore l’un à l’autre. Emily Patmore accoutuma son mari à l’idée de sa perte et prépara leurs six enfants à recevoir une autre mère. Elle choisit l’emplacement de sa tombe et fît son COVENTRY PATMORE 297

testament. " Mon alliance à votre seconde femme, avec mon affection et mes vœux." Cependant elle trouvait encore la force de travailler à un recueil de morceaux choisis pour les enfants \ que MacMillan avait com- mandé à son mari. Elle mourut^ le 5 juillet 1862, à trente-huit ans. Sa tombe est au cimetière de Hendon.

  • "The Children's garland ", parut à la fin de 1862 et fut mal

accueillie de la presse.

- A " Elm Cottage ", North End, Hampstead (aujourd'hui " Elmwood ", mais la maison a été reconstruite.)

Valéry Larbaud (à suivre).

�� � 298

��POEMES

��L'HIVER

��Je, singulièrement animé à chérir ce qui, aimable, n'est pas aimé, entre toutes saisons le plus aime l'hiver, et poursuivre ce sens de la pâleur Trophonienne sur sa face. Non point la mort, mais plénitude de la paix ! L'obscure nue qui tient le monde enveloppé a moins les caractères des ténèbres et du froid que ce n'est chaleur et la lumière assoupies, — entretenant une haleine correspondante avec la naissante moisson qui doucement respire sous son édredon de neige. Rien aux champs, rien au jardin, qui, dûment considéré, ne contienne en assurance la substance des choses espérées au Printemps et le témoignage à l'été. Vienne le jour plus chaud qui amollisse la terre pénétrée, le chèvrefeuille, pressé de la douceur de vivre et méprisant avec la traverse des frimas la loi du temps, pousse une toute petite feuille, un petit brin au hasard. Souvent dans les recoins abrités, comme une personne en son repos qu'on dérange à la première heure, primevère ou violette s'éveille toute drôle et croit que c'est

�� � COVENTRY PATMORE. POEMES 299

le moment de fleurir. Sans langage aucun de la voix, le bulbe enseveli est sensible au signe de l'année et salue l'été lointain de sa pique qui perce. Le noir genêt çà et là se change, de pur caprice, or soudain, en toison Jasonienne. Dans une crevasse d'écorce tu ne peux manquer de voir, si tu y regardes bien, la spectrale chrysalide qui a bougé quand on la touche dans son rêve. Et le rouge-gorge le soir chante le temps des amours, comme s'il était venu. Mais plus délicieux encore qu'aucun rêve ou chant du printemps et de l'été sont les sourires parfois de l'hiver qui prennent source comme d'une ineffable enfance, son regard languissant, jamais fixé, si peu au fait, si dépouillé de surprise, sur l'adversité élémentale et ses rigueurs incomprises, — et son soupir, et sa larme solennelle qui s'accroît, et ce regard d'exil du fond d'un grand repos, la sphère de l'éther par le seul éther émue, ou s'il est rien de plus tranquille encore.

�� � 300 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��LE DEPART

��Ce n'étaient pas là vos grandes et gracieuses manières ! Vous qui n'avez de rien d'autre à vous repentir, n'avez-vous pas, mon amour, regret de cette après-midi de Juillet oii vous partîtes, avec une soudaine, inintelligible phrase et un œil effrayé, pour ce voyage si long sans aucun baiser et nul adieu ? Je savais bien cependant que vous alliez partir tout-à-l'heure, et nous étions assis dans les rayons du soleil déclinant, vous me murmurant tout bas, car votre voix était faible, ce merci qui me faisait mal. Tout de même c'était bon d'entendre ces choses, et je pouvais dire ce qui rendait vos yeux pleins d'amour une croissante ombre, comme quand le vent du Sud approfondit le noir feuillage. Et c'étaient bien vos grandes et gracieuses manières que de tourner le discours ainsi sur les choses de tous les jours, ma chérie, élevant pour l'éclair d'un sourire ces lumineuses, pathétiques paupières ! Tandis que je m'approchais davantage, car vous parliez si bas que je pouvais à peine entendre. Mais tout d'un coup me lais- ser ainsi à la fin, effaré de surprise plus que de la perte, avec une phrase pressée, inintelligible, et un œil effrayé, et partir ainsi pour votre

�� � voyage d’à jamais avec pas un seul baiser et pas adieu, et le seul regard sans amour celui dans lequel vous passâtes, — ce n’étaient pas du tout vos grandes et gracieuses manières !

L’AZALÉE


A cette place, chez nous, que le soleil éclaire d’abord, elle élevait l’Azalée aux fleurs d’or, dont son souffle, comme un autre printemps, propageait le fin arôme. L’autre nuit, la touffe de safran subtil, son exquise ressemblance, était sur le point de s’épanouir. A l’aube, je rêvai, ah Dieu ! qu’elle était morte, et je gémissais tout haut sur ma couche misérable, et je m’éveillai, (ah, sans l’éveiller elle-même !) Et je restais couché, les yeux encore clos, parfaitement bienheureux en cette délicieuse atmosphère par où je connaissais si bien qu’elle était là, le cœur sans aucune parole en son action de grâces composé. Jusqu’au moment où dans mon âme inquiétée je ne sais quoi de trouble s’insinuât. — C’était le parfum de l’azalée et oui, elle était morte ! La nuit chaude avait sollicité le bouton près d’éclore, et je m’étais endormi pressant cette lettre trouvée où elle dit : " Ainsi donc jusqu’à demain soir, adieu, mon bien-aimé ! Il n’est pas amer de partir quand on va se rejoindre si tôt. Bientôt pour entre vos bras me sentir si petite et si douce, douce à moi-même quand je suis si douce à vous ! » 304 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��LES JOUJOUX

��Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles a les manières tranquilles d'une grande personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l'embrasser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis, crai- gnant que son chagrin ne l'empêchât de dormir, j'allai le voir dans son lit, où je le trouvai profon- dément assoupi avec les paupières battues et les cils encore humides de son dernier sanglot. Et je l'embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car sur une table tirée près de sa tête il avait rangé à portée de sa main une boîte de jetons et un galet à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, dispo- sés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur ! Et cette nuit-là quand je fis à Dieu ma prière je pleurai et je lui dis : " Ah, quand à la fin nous serons là couchés et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pris votre grand commandement de bonté,

�� � alors non moins paternellement que moi que vous avez formé de votre limon, vous laisserez votre colère et vous direz : « J’ai pitié de ces pauvres enfants ! » 306 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��VESICA PISCIS

��En vaillante espérance je travaillais et l'espéran- ce semblait toujours me trahir. Et je dis à la fin : " J'ai peiné durant la Nuit et je n'ai rien pris encore ; mais sur Ta parole je jetterai une autre fois le filet," Et que dirai-je ? je pris — (ô quel butin ! si loin et combien au delà de ma pensée !) — non point la grouillante, brillante moisson de la mer, mais Toi ! Ores, Te cachant jusques en moi, comme cachée la drachme de Simon Pierre dans le poisson. Tu me dis tout bas avec bonheur : " Sois muet ! On ne parle que de choses oubliées à des temps longs à venir ! "

�� � COVENTRY PATMORE. POEMES 307

��ARBOR VIT^

��Tout enguirlandé de chèvrefeuille surodorant,

D'amer lierre garrotté,

Tapissé de fougères malsaines,

Déformé de maints chancres et cicatrices fermées, capitonné de mousse profonde.

Pavoisé de tous les côtés de guy païen.

Et tout noir des nids de cet oiseau rauque

Qui parle et ne comprend pas son propre langage,

Se dresse, et se dressait de même il y a mille ans

Un arbre solitaire.

Le tonnerre a fait ce qu'il a pu parmi ses branches,

Laissant la maîtresse cime intacte :

Mais en son cœur toujours prêt

A jeter de nouvelles pousses reverdissantes, à mesure

Que les surgeons pourrissants à ses pieds meu- rent et lui laissent de l'air.

Est toute antiquité et nulle décrépitude.

Riche, bien que rejeté des porcs de la forêt,

Son fruit cache sous l'âpre brou pour ceux qui le savent ouvrir

�� �

La saveur au secours du cœur de tout mets et de rajeunissants élixirs,

Avec le condiment amer et sûr,

Et la douce économie des douceurs,

Et des odeurs qui nous remettent en l’esprit

Les aîtres de l’enfance et un jour différent.

Auprès de cet arbre,

Ne louant et ne blâmant aucun dieu, sans aucun souhait,

Est accroupie sur elle-même, à la Tartare, la Civilisation de ce temps

Et elle mange son chien crevé dans un plat d’or.

Coventry Patmore.

(Traduction de Paul Claudel)

309

��PORTRAIT

Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...; de la contri- tion sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher ; du péché sans avoir péché ; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.

Charles Péguy.

Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé — dix mois — le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la prome- nade, une pèlerine trop courte, comme nous tous, mais la >:cnne laissait passer deux énormes mains gouides et gonflées.

Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts, et la bouche avancée, comme un poisson ; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe...

J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où arrivais. Il fréquen-

�� � 3IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'étaient une dizaine d'anciens mousses de " La Bretagne ", grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets : La Bique, Coachman, Peau-de-chat... Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy : "Dis donc, Davy, s'il te plaît..." il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement :

— On ne m'appelle pas Davy ; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.

Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. 11 semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'in- terrogeaient sur Paris, les théâtres...

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci

�� � PORTRAIT 311

nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait com- parer sa version à la mienne ; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espé- rait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'aban- don, des gestes pleins de douceur et de gaucherie ; il faisait l'aimable, le plaisant ; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout-à-fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret...

Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil ny donnait pas encore. Nous étions

�� � 312 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans la creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau ; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on enten- dait le pas de quelqu'un qui s'éloignait...

Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il y avait parfois de brus- ques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. " La Bique " interpellait " Peau-de- Chat ". Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres, ils venaient se rasseoir.

C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique :

�� � PORTRAIT 3^3

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle aban- donnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-li. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège ; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égavait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en com- pagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, «oulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée... etc.

Jusqu'à ce passade, que je cite aujourd'hui par cœur :

...Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois de me dire :

" Je suis bien fière, mon cher Dominique ", ou " c'est très bien. "

Il y avait dans ses yeux tout-à-fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune femme timide... Qui sait ! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.

Lecture comme une longue épingle fine enfon- cée dans le cœur de l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je

�� � 3^4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il sem- blait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis : " Tiens, lis donc ça ! " Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé : son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant : — Voilà, voilà ce qui arrive !...

Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils défor- més par ce que je sais maintenant : il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes " pour voir ce que nous disions ". Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français ; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encou- ragea, mais dont l'échec fut complet. 11 s'efforçait de lire avec naturel ; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une con- versation ; il faisait disparaître tous les e muets

�� � PORTRAIT 3^5

avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordi- naires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distri- buant au hasard des bourrades et des coups de pied.

A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désœuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux- Port, où l'on achevait de monter le cirque amé- ricain.

Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'œil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires im- menses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.

Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somno- laient ; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches

�� � 3l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encou- rageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.

Il était près d'onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau d'un ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tour- nant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.

Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire : Ne fais pas de bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le

�� � PORTRAIT ' 3^7

morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.

C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lan- ternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement :

— Vous savez .? J'ai été raccrochée par deux officiers !...

Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit :

— Eh bien ! Si jamais j'arrive officier, c*est pas encore après toi que je courrai !

Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire : " Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons... "

11 y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à

�� � 3l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

répondre, et cette coupure d'un journal récent :

Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X., s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son frère une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.

Il eut la boîte crânienne traversée.

Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.

Qui eût jamais pensé cela de Davy ! Personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit : " Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout ! " Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter...

Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le cou- loir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête : Une jeune fille qu'il voulait épouser. // Favait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade oii il la ren- contra. Par une fin de matinée bretonne, plu- vieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin... Ah ! dès ce

�� � premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t’a gonflé le cœur !

Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... 11 se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique ; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route diflîcile, dans ce pays du romanesque où je l’avais inconsidérément mené. Je n’étais pas là pour l’encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m’écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...

Alain-Fournier.
LA DANSE DEVANT L’ARCHE


FRAGMENT


I


...Et maintenant, j’ai de nombreux amis que j’aime ;
Je les ai rencontrés, je les ai découverts.
Je sais leur nom, leur vie, leur famille et leur âge.
Et notre jeune troupe enlace l’univers.

Plaisir de pénétrer dans une vie nouvelle.
Close, secrète et fraîche, ainsi qu’un beau jardin
Ou l’on ne peut entrer qu’en écartant les branches ;
On tien voit pas d’abord la forme, ni le centre.
Mais on sait en entrant qu’on y serait heureux !
Mes amis, mes amis, notre rencontre est bonne.
Laissez que je regarde un peu votre visage.
Votre jeune visage ou je crois distinguer
Je ne sais quelle ancienne et chère parenté ;
Je vous entends d’emblée avant toute parole.
Sans vous connaître encore, je vous reconnais bien ;
Le son de votre rire est neuf à mes oreilles.
Mais j’en ai, dès l’abord, la pleine intelligence.
Le son de votre voix m’est d’abord familier.
Mais un secret y vit dont je veux faire étude,

Et je suis tout joyeux et plein d’inquiétude
Et de vous bien comprendre et de vous ignorer.

Votre âme est la maison que l’on n’a jamais vue
Et ou l’on croit, pourtant, avoir vécu jadis.
On ny est pas surpris du timbre de l’horloge ;
On sait que l’escalier mène à de belles chambres.
Mais on tourne en tremblant la clef dans la serrure.
Et c’est le cœur battant qu’on pousse les volets.
Si la chambre, au moment qu’y entre la lumière.
Apparaissait soudain moins heureuse et moins belle
Quon ne le présumait lorsque l’emplissait l’ombre ;
Si, d’abord accueillante, elle allait être hostile
Et si son charme à quoi le cœur était sensible.
Allait s’évanouir d’un coup dans la clarté !


II


Mes amis, de vos cœurs je fais la découverte.
Je voudrais lentement la poursuivre, et jamais
Ne pouvoir l’achever, et pourtant je voudrais.
Avide, pénétrer d’un bond votre âme ouverte.

Source, au fond de ton eau est tombée mon image.
Et il faudrait d’un trait
Que ma soif t’épuisât pour toucher mon visage
Dont je vois le reflet !

Mais je voudrais aussi te conserver entière.
Source, sans te tarir jamais.

Pour que se garde intact, en ta fraîcheur première.
Et toujours vivant, ton secret.

Pour que notre amitié, toujours neuve, ne sombre
Ni dans le morne ennui, ni dans le désaccord.
Saurons-nous, l'un pour l'autre, et toujours sans effort,
A la clarté qu’il faut mêler ce qu’il faut d’ombre ?

Saurons-nous réussir, pour que l’inquiète attente.
Flambeau qui ressuscite, attise l’amitié.
Ait tout son aliment sans troubler notre entente,
A nous connaître bien, sans nous connaître entiers ?


III


Cependant, approchez, que je vous énumère.
Mes amis si divers, mes amis si unis !
Toi, juif, aux cheveux roux et à la voix chantante.
Tout tremblant de nerveuse et tendre intelligence,
Juif plus fier que David et plus doux que Jacob ;
Toi, chrétien qui, formé au bord de la Charente,
As le débit nuancé et coulant de ses eaux
Et garde dans la voix la douceur d’Angoulême.
Toi plus dur et qui né plus près de la montagne.
Parles plus rudement un langage imagé ;
Vous tous enfin venus de diverses provinces,
Garçons français, les plus intelligents de tous !

Français au beau visage, élevés par leurs mères.
Qui, d'abord, ont grandi, sérieux et sans hâte.
Dans leurs larges maisons qu'entoure un clos feuillu.
Pieux garçons comme moi, dès l’enfance exercés
A assister le prêtre et a servir la messe.
Et puis qui ont quitté, quand ils ont été grands,
La mère intelligente et le père économe
Pour venir à Paris achever leur esprit…
Ils ont de la raison et de bonnes manières.
Beaucoup de politesse et beaucoup de chaleur ;
Ils ont su le latin et la géométrie.
Et, mêlant ce qu’ils ont respecté dès l'enfance
A ce quils admiraient sur les bancs du lycée.
Joignent curieusement dans leur vingtième année.
Garçons religieux troublés par leurs études.
Des vénérations à de l'incertitude.


IV


Pourquoi m’as-tu quitté, le premier, plus austère
Ou malade déjà, ou déjà mûrissant
Et moins neuf que nous à la joie de la terre,
O mon plus cher ami, mon aîné, mon parent ?

Ma douceur se mêlait si bien à ta franchise
Et mon impatience à ta tranquillité.
Mes vifs pressentiments à ta lente maîtrise
Et mon adolescence à ta virilité !

Nos conversations étaient de beaux dialogues,
Ardents et mesurés ainsi quau temps des Grecs,
Et la diversité de nos voix exprimait
L'accord originel de raisons analogues.

Te souvient-il encore de nos heureux échanges.
Et quand nous ramenions, après avoir suivi
Tous deux notre pensée plus loin que notre vie,
La divine Amitié entre nous comme un Ange ?

Camarade ! je te salue par ce beau nom.
La vie à notre joie s’ouvrait comme une rade ;
Je pense à la gaieté qu avaient nos promenades,
A tous les mouvements de nos réunions.


V


O mon jeune conseil et mon maître charmant,
Cher tuteur pondéré qui règle et qui rudoie.
Tu étais ma prudence et j’étais ton tourment ;
Tu n'aimais pas toujours ma chaleur et ma joie.
Car l'amitié était pour ton esprit sévère
Le cloître grave et nu où vont deux solitaires.

Mais si tu m’as rendu plus réservé, plus sage.
Posé dans le séjour, plus lent dans le voyage.
Je t’ai communiqué ma chaude passion.
Tu étais mon renfort, j’étais ton oriflamme.
J’ai allumé pour toi, au sommet de notre âme.
Les feux spirituels de l’exaltation.

Tu te livrais souvent à mon esprit mobile
Comme un roi méfiant suit un guide exalté;
Et tu t’abandonnais à ma rapidité;
Comme le voyageur important et pressé
Qu’on attend à midi au centre de la ville.
S’abandonne au plaisir, en passant devant l’Aube,
De se baigner dans l'eau tentante de l’été.

Et voilà qu’à notre amitié tu te dérobes,
Peut-être mécontent qu’après t’ avoir suivi.
J’aie poussé mon désir au-delà de ta vie
Et voulu regarder par delà ta raison.
Comme on a soif de l’eau absolue et glacée.
Même après avoir bu le vin le plus loyal.
Comme on veut quelquefois sortir de sa maison.
Même quand tout y sert le corps et la pensée.
Et comme, dédaignant la strophe commencée.
On veut anticiper le poème total.

Mais toi, que deviens-tu, ô jeune solitaire ?
Est-il vrai que lassé de chercher Dieu sur terre.
Tu lèves vaguement les yeux vers le ciel vide ;
Et que tu substitues lâchement, mon ami,
A notre intelligence ardente de la vie,
La méditation stérile de la mort ?
Ah, si tu as perdu ta force et ton courage.
S’il ne te souvient plus de notre grand accord.
Du moins ne maudis pas mon ardeur au voyage,
frère aîné, il faut aimer l’enfant prodigue.

Car c’est lui qui, parfois, après sa course avide.
Ramène à la maison de ses parents plaintifs
Un dieu jeune et puissant ainsi quun beau captif.
Et puisque tu t'en vas et que tu m’abandonnes.
Unique ami ou mon esprit était à l'aise.
Unique camarade avec qui j’étais seul,
Je rejoindrai, pour me mêler à leur cortège,
A la jeune gaîtè de leur affection,
A leurs jeux, leurs ébats, leurs chants, leurs entreprises.
Les compagnons à qui je t'avais préféré.


VI


Tendresse humaine, adhésion de l'homme à l'homme,
joie de nous sentir des cœurs contemporains
Et de multiplier nos esprits l'un par l'autre !

Parce qu'on nous a conçus tous la même année
Une secrète entente est vivante entre nous.
Quelque chose de fort relie nos jeunes fronts.
Comme le joug relie ceux des bœufs accouplés.
Comme eux nous nous mouvons d’un effort solidaire.
Comme eux d’un poids égal nous pesons sur le sol.

L'air où sonnent nos voix, où monte notre rire,
A notre âge, il est né en même temps que nous ;
Parce que nous avons grandi tous à la fois.
Chacun de nous exprime et entend tous les autres ;

Chacun de nous comprend d'emblée et sans effort,
Ce que ne comprend pas ce grand vieillard lucide,..

Des fils souples, brillants comme les fils de la Vierge,
Au matin de nos vies sont tendus entre nous.
Y entends dans les préaux les voix mêlées, le bruit
Sous le pas des amis, du gravier des lycées ;
La récréation dans le froid de l’hiver.
Et les rires pendant les jeux et les querelles.
Je vois les jeunes gens qui parlent en marchant,
Je vois leur groupe étroit dans la large campagne.
Et leurs gestes au bord des quais ;
Quand vient le court jeudi ou l'éclatant dimanche.
Au printemps, je les vois ramer sur la rivière.
Ou s’étendre dans Vherbe en discutant des choses.
Ou se réjouir d'aller très loin dans la forêt...
Fraîcheur de la pensée sur les jeunes visages.
Beauté des fraîches voix montant sous les grands chênes
Du jeune groupe humain dans la vieille forêt.
Quand par ses grands éclats la troupe raisonneuse
Effraie dans les taillis ou au bord des étangs
La horde sans pensée des cerfs adolescents.

Nous nous sommes baignés au Moulin de Doyer
Et nous avons goûté près du Trou-aux-Mésanges.
(O goûter, goût du fruit qu'on prend avec le pain !)
François nous a conviés chez lui à l'Abbaye,
La maison longue et basse aux nombreuses fenêtres.
Avec beaucoup de lits pour beaucoup de cousins.

Et nous avons fumé dans la bibliothèque,
Et nous avons parfois dîné dans le jardin.

Nous regardions grandir en nous notre vie neuve.
Mais la voilà, mûrie, qui veut se dépenser.
C’est nous qui maintenant devons courir le risque,
C’est nous qui maintenant devons lancer le disque.
C’est notre violon qui doit mener le bal.
Nous cherchons un chantier pour y faire un travail.

La génération que nous formons ensemble
Est massive et ailée comme un essaim d’abeilles.
A quel arbre pendra sa grappe bourdonnante.
Et quel sera le goût de notre nouveau miel ?


Henri Franck.

PAYSAGES DE LA

TRENTIÈME ANNÉE


Première Partie


I


L’absurde ne peut pas aller plus loin, mais mon malheur, fondé sur l’absurde, n’en était pas moins fort réel (Vie de Henry Brûlard).

Le paquebot partit du port de la Joliette un peu avant le coucher du soleil. La Méditerranée était couleur d’indigo à cause du mistral qui la retroussait. Il y avait des vols d’oiseaux blancs, de la brume rose sur la côte qui fuyait. Mon cœur se taisait, et je me laissai bercer par la joie fraîche du paysage marin. Le bateau dansait dans le vent. Lorsque je me réveillai, il rasait le rivage de l’île, glissant droit devant lui comme sur des rails. Il était entré dans la baie au petit jour, tandis que nous dormions encore. Je traversai, en regardant autour de moi le moins possible, la ville qui sommeillait sans grâce, sous les poussières et les déchets de la veille. La maison que je devais habi330 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ter était située un peu en dehors et ne donnait aucun signe de réveil au moment où j'y arrivai. Je pris le parti de monter au jardin qui se trou- vait disposé en pente sur un des versants de la colline. J'y marchai dans l'ombre jusqu'au sommet. Au moment précis où j'atteignis celui-ci, le soleil dépassa l'horizon, et je me trouvai au milieu d'une si violente allégresse matinale, que j'en faillis chanceler.

Les oliviers gris et les graves eucalyptus frémis- saient sous la pluie d'accords que le soleil tirait de leur feuillage. D'énormes boules de mimosa, humides, trop lourdes, se tenaient immobiles, comme si elles avaient craint de laisser choir leur faix de perles jaunes. Dans l'herbe et les aspho- dèles, la rosée étincelait. Nulle douceur, mais une sorte de griserie à jeun, un déchaînement de sons métalliques, comme de fifres et de cymbales, un cri clair et fou. Sur les feuilles rondes des cactus guerriers la lumière tambourinait. Toute cette ferveur me souleva hors de moi-même. Une fois de plus, je m'abandonnai à un muet et téméraire espoir, pareil au condamné qui se remet à croire à la grâce pendant un court moment, tandis qu'on achève les préparatifs.

Au bout de quelques minutes seulement, je songeai à regarder autour de moi. Les crêtes des montagnes dentelaient profondément la haute ligne d'horizon déroulée derrière la colonnade des troncs

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIÈME ANNÉE

��331

��plus clairsemés à la lisière du bosquet. Au fond de la cuvette, un morceau de Méditerranée parais- sait enclos de toute part. Entre ses eaux bleues et le cirque de montagnes s'arrondissait une petite î plaine couverte de jardins, d'arbres en fleurs, de I maisons claires. Juste au-dessous de moi la ville, Jaune, uniforme, s'avançait en éperon sur les flots, ^sa jetée recourbée autour de la flottille de torpil- leurs dont les fumées légères montaient à travers lies arbres.

Paysage animé, mes yeux ni mon cœur n'y [trouvèrent de point d'appui. Les choses se juxta- iposaient en une variété riante et n'avaient pas [besoin de moi. Où porter mon âme qui recom- mençait à s'inquiéter sourdement ? Je m'assis sous un grand eucalyptus. Autour de moi rôdait une |femme maigre, traînant sur un chevalet qu'elle ne )sait jamais que pour quelques minutes, un tableau où elle essayait de rendre, dans un bizarre [parti-pris de vert et de jaune, le site rose et azuré [qui s'étendait devant nous. Elle avait un sourire rde folle, et je sus plus tard qu'elle trimballait jainsi cette toile depuis des années. A sa vue, j'eus ^un brusque serrement de cœur. — Lorsque je redescendis, l'aube n'était déjà plus que le matin. Ce jardin est un fouillis de plantes odorantes 'et dures. Le chemin y monte, sablé, en lacets [réguliers. Un mur le borde, à droite ; à gauche il ^se perd dans un bosquet d'oliviers. Je l'arpente

�� � 23'^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

depuis des jours et des semaines, y promenant des souffrances informes et sans nom que le contraste de cette terre en fête a fait pleinement éclore. La promesse matinale du premier jour était un leurre : cette solitude que j'avais crue amie continue de se taire obstinément, afin que j'entende mieux sonner le glas de ma jeunesse. Midi dans ce jardin d'Ajaccio ! L'heure est terrible et pleine de bizar- res hallucinations, à laquelle on sait brusquement que, le soleil arrêté, rien ne pourra faire qu'il ne redescende. Un moment symétriques, le passé et l'avenir se tiennent en balance ; le temps rétréci ne bouge plus qu'au point central du cœur, mais dans le sablier le sable ne cesse de couler et de diminuer. Etait-ce le temps que j'entendais s'égout- ter, sans qu'il vînt seulement mouiller le fond de ma coupe ? Assis au soleil, sur une pierre brûlante, j'avais froid jusque dans la moelle de mes os. Au paroxysme de l'angoisse, on ne sent plus la douleur, car dans la souffrance, au contraire, il y a une vie infinie. J'étais comme un cadavre qui se refroidit. J'avais du reste complètement oublié la cause de mon épouvante, ne sachant plus mon nom ni ma figure. — Dans le cadre strictement indifférent de cette chambre d'hôtel, — une longue chambre morne où se trouve, à un bout, la fenêtre, à l'autre le lit et la porte, — peu à peu je me ressouviens. Oui, je suis celui qui est égaré sans retour possible, profondément engagé dans la fausse route, à l'heure où déjà s'annonce le soir.

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANNÉE 333

— " Nel mezzo del cammin di nostra vita " —

de quel poids non usé ces paroles tant répétées me retombent sur le cœur. Le milieu de notre vie. Le milieu est une sorte de fin. C'est la moitié de la fin, la fin du commencement, le moment que pour s'éveiller attend la conscience. Et voici qu'elle bruit de toute part, et tous mes efforts n'arrivent pas à la faire taire. Eh bien donc, qu'on l'entende!... Elle m'accuse d'avoir su d'avance que ce chemin facile n'était pas le vrai chemin, cette certitude de mes trente ans, de l'avoir eue au fond du cœur depuis toujours. Impitoyablement elle déroule devant moi un paresseux passé, où je ne sais plus, dans les événements qu'elle me reproche, démêler de la mienne la part des contingences. Je suis devant moi-même comme un spectateur impuis- sant et torturé : pour la première fois de ma vie, je comprends l'enfsr catholique : la brûlure sans but et sans fin...

Malheur à qui témérairement escompte l'avenir: tout présent lui est enlevé, il court après sa vie sans la saisir jamais.

O routes imaginaires ! Tandis que la vie pas- sait, rapide, devant ma porte, je l'attendais, lan- goureusement serré à la vitre des paysages rêvés. A la place des aspects incohérents et grandioses que je prévoyais, j'aperçois mon horizon réel, morne, médiocrement vallonné, d'où je ne puis

�� � 334 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sortir. Comment les ailes impatientes de ma jeu- nesse auraient-elles appris à me porter ? Elles ne sont plus aujourd'hui que des moignons sans force. J'entends bien au-dessus de moi des bruits d'ailes, et je vois les ombres de grands oiseaux passer sur l'herbe et les jardins ; ils sont chauds et puissants là haut où mon sang se figerait sans doute... Je les hais. Je suppute la hauteur de leur vol ; il y a une limite qu'eux aussi ne pourront pas dépasser. Je l'espère toute proche. Si j'avais des cailloux, je n'oserais pas, pourtant, essayer de les atteindre, tant leur vol me fascine. Et l'énergie de mon âme à détester ces heureux est si forte que l'envie ne me paraît plus un sentiment bas. Je n'en méprise qu'un seul : l'invincible et honteux instinct qui me retient dans l'existence.

La sensation que j'ai de ma vie est celle d'un poison altérant la composition de mon sang au point que j'en goûte l'amertume avec le tissu même de mes veines et de mes artères. Chaque fois que je dors, la peur atroce du réveil hante et trouble mon sommeil. Mon tourment jusqu'ici ne m'a pas paru monotone ; il comporte de nouvelles variantes tous les jours, chacune un peu plus acre il est vrai que la précédente, mais il semble que la roue douloureuse ne soit pas encore revenue à son point de départ.

Dans ce cruel jardin, où depuis longtemps la nature se désintéresse de moi, je n'ai qu'un ami.

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANNÉE 335

un répit: l'âne qui fait remonter l'eau de la citerne. Il a de beaux yeux tristes et me craint. On le lâche parfois, mais jamais il ne me laisse approcher assez pour que je puisse le caresser. Celui-là subit son destin.

J'aime la nuit, encore qu'elle ait trop d'étoiles,

— la pluie qui me masque la riante insolence du soleil. — Tantôt, comme elle cessait de tomber, je me fis conduire à Bastelica. C'est la soirée humide et fraîche d'un Dimanche de printemps. Les pêchers, sur la terre encore nue, essaiment comme des abeilles roses. Ce paysage moitié nocturne a une grâce frêle et triste.

Des vers m'obsèdent :

" la flache Noire et froide, où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme vm papillon de Mai.'*

Mon émoi, à force de tension, s'est cassé. Dans mon âme il n'y a plus qu'un grand silence noir.

Les nuits sont belles; je les passe dans une sorte de prostration lucide. A trente pieds sous mes fenêtres, les parterres sont pleins d'orangers en fleurs. L'autre soir, vers minuit, sur le fond uni du silence, se détachèrent quelques mots dits par une voix de femme : "Ah ! que cela sent bon ! "

— Ils avaient un accent pénétrant et langoureux qui me plongea dans le plus profond étonnement.

�� � 33^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sentir que cela sent bon, et le dire avec cette force ! — Pour un instant s'écartent les murs du sombre labyrinthe où je me débats, et je respire largement le parfum des orangers : " Cela sent bon ".

Aurais-je fini par me prendre en pitié? J'ai visité d'autres jardins — celui de la Carrosaccia où l'on cultive de petites oranges à pelure épaisse qui ont un peu de l'arôme du maquis. Insinuée entre les branches comme un bras ami, une monstrueuse glycine a tué le robuste olivier de la cour. Son parfum est étourdissant, une clameur mauve à mille voix qui empêche de penser. Telles les chi- mères qui m'ont étranglé le cœur. Ce jardin est utile et charmant. Je n'y suis pas retourné.

Celui de la Barbicaia, près de la mer, est tout embaumé de l'odeur des pins, parfumé de rêves, silencieux et un peu glauque. Sous les arbres il y a une herbe longue et pâle. Des bas-fonds maré- cageux entourent une colline boisée d'où l'on voit le large. Presqu'insaisissable, un chant flotte dans l'air. — 11 semble partir d'entre les orangers des hautes terrasses, où s'accumulent les tas d'or d'une récolte fabuleuse. Tant de noblesse, de douceur et de mélancolie à la longue auraient raison de mon énergie à souffrir. Pourquoi, si près de succomber, ne me reposerais-je pas, dans ces paysages élyséens, d'avoir tant espéré et désespéré ? La soif du bien- être, le désir de la volupté doivent être bien tenaces en nous pour survivre à de pareilles déva-

�� � PAYSAGES DE LA TRENTièME ANNEE 337

Stations. A mon cœur endolori, ce jardin est une caresse de parfums et de douce lumière verte.

De la Barbicaia, par la route des Sanguinaires, on va vers les îles du même nom, qui sont à l'ou- verture de la baie. Ce chemin d'un côté longe la mer, de l'autre le cimetière dont le sépare une redoutable haie de figuiers de Barbarie. La cité des mausolées n'en finit pas, elle est plus vaste que la ville qui lui fournit ses morts. La route s'écarte du rivage pour faire place à un troisième jardin, qu'un plus total délabrement et le clapotis des vagues au pied des vieux arbres font pathétique et romanesque. Je le fuis, le danger est trop grand d'y noyer dans l'attendrissement la difficile rési- stance de mon cœur. Les sirènes doivent le hanter, et j'ai juré de ne plus céder à aucune promesse de bonheur.

Mon âme est un désert de pierres, une carrière pleine de débris, sèche, silencieuse ; nulle semence n'y pourrait germer. Mes cordes sensibles s'ossi- fieront peu à peu et cesseront de vibrer. Je me figerai dans une attitude morne mais supportable. N'ai-je pas déjà parcouru toutes les routes et tous les sentiers du désespoir.-' Mes journées s'éternisent, lourdes comme autant de montagnes sur mon cœur. Seul mon esprit s'agite faiblement, pareil au vent dans l'herbe sèche. — Pitié de ceux qui m'aiment, car je sens en moi une volonté de destruction plus forte que leur amour.

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�� � 33 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

Par quel prodige me suis-je évadé de moi ? Je regarde ma subjectivité par le dehors, comme les murs d'une prison que l'on vient de quitter. Je sais que j'y rentrerai bientôt et je jouis avec gour- njandise de ces quelques jours de répit.

Sans doute est-ce l'instinct de conservation qui me fit fuir les parages où j'avais accumulé tant de poisons. Tout souci d'unité disparu de ma con- science, elle se dissout dans le présent, qui a cou- leur de sensualité enivrante et triste. Ouvrant les yeux, je perçois ce qui est autour de moi. Des êtres et des paysages m'émeuvent comme si je n'étais plus le gouffre noir et sans écho au bord duquel s'arrêtait toute vie. N'étant plus seul je ne suis plus moi. Ou serait-ce que, n'étant plus tout à fait moi, j'ai voulu n'être plus seul . Le désir m'a envahi comme une chose venue du dehors. Sans contact ni regard, nous y sommes tous deux perdus. La voiture qui nous emmène roule silen- cieusement à travers la campagne, et la présence de cet être qui est si loin de moi et si près, m'em- plit de tristesse, d'ardeur et de vie. Nous voici gravissant obliquement le flanc d'une montagne. A notre gauche poussent des plantes de fenouil. C'est la première fois que j'en vois ici, et je prends plaisir à la vigueur de leur dessin. Nous dépas-

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANnIe 339

sons un convoi de mulets et peu à peu nous nous élevons à la hauteur du col. Le chemin y vire à angle aigu, et pareil à une porte ouverte sur un balcon sans balustrade, s'arrête devant le vide. A nos pieds s'étend le golf de Sagone. Est-ce la cou- leur, est-ce la forme de l'espace . Une allégresse en jaillit, une plénitude, une beauté qui me prend comme un vertige. Méditerranée unique à conci- lier la gloire avec la volupté ! Avec quelles effu- sions et quel abandon, avec quels chaotiques désirs

t'ai-je aimée ce matin-là ! Les montagnes

s'étagent autour de la baie comme de calmes géants, avec une puissance assurée que rien ne presse. Elles descendent, se défont doucement, passant par la forme de riantes collines qui arrêtent la mer. D'amples vallées rythment leur succession. Le paysage ouvert respire à l'aise, il est ordonné comme un temple et nombreux comme un orches- tre. Quelle ivresse dans cette rapide descente vers le littoral. Nous voici à deux pieds de la mer. Le tumulte des vagues contre les récifs n'est rien à côté de celui qui bondit à moi. Est-ce joie, est-ce douleur ^ C'est un afflux de vie informulé, insup- portable, une force déchaînée qui n'a pas de nom; du sentiment inemployé. Tout ce dont sans doute je faisais naguère mon logique désespoir.

Il y a des chèvres, des genêts d'or, — nous passons au travers de fortes effluves de parfum. Du côté de la terre, le ciel se couvre peu à peu et

�� � 34° LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'obscurcit, tandis qu'au dessus de la mer le soleil de midi fulgure. Nous arrivons à cet endroit où les montagnes s'écartent du rivage pour livrer passage à une vallée profonde et longue, celle de l'embouchure du Liamone que nous voyons ram- per paresseusement vers la mer, se perdre avant d'y arriver, sous d'insidieuses plaines de roseaux. A droite et au fond, les contreforts des rochers s'estompent dans la brume. Le sol inculte, la con- trée dévastée par les fièvres, contrastent d'une façon émouvante avec la jubilation de tout à l'heure. Les formes de cette vallée sont grandioses et belles; le fleuve immobile, les nuages et la solitude lui donnent la pompeuse désolation des paysages romantiques. Mais nulle ruine s'y sert de point d'appui à la mélancolie qui reste éparse. C'est de la tristesse uniquement sensuelle, et si belle qu'on la boit à grands traits avides.

Nous atteignons à l'autre bord, un promontoire, et nous perdons de vue tous ces mouvants enchan- tements. Le sol redevient osseux et énergique, la brise marine nous caresse le visage, et la chaude mer vivante rit à nos pieds.

A Sagone nous trouvons quelques misérables huttes de pêcheurs, si misérables qu'on se refuse à y voir des habitations humaines, — une petite auberge où nous mangeons le fromage blanc à goût de fumée, et l'acre chevreau du pays. Les vestiges d'une église y servent de toit de porc.

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANNEE 34I

C'est là tout ce qui reste de l'ancien port et de l'évêché de Sagone. Mais le flamboiement d'une ardente lumière enlève toute importance à ces menus incidents de l'histoire et du temps. Nous quittons enfin la mer, et cette gloire qui nous cor- rode les yeux. Voici la montagne, la verdure et la pluie. Entre ces deux hautes murailles de maquis, on est chez soi comme dans une chambre. Les parfums de feuilles et de branches, les parfums de plantes vernissées, deviennent plus pénétrants. Dans cet univers rétréci, ma violence s'apaise, mes convoitises s'endorment. D'une façon lointaine, et sans l'amertume coutumière, je songe à ceux qui, toute une vie durant, ne se laissèrent point distraire de l'essentiel et, dédaignant toute détente, tout délassement, ne se reposèrent que dans la mort. Durs héros dont cette terre qui n'a pas de plaines évoque le demi-dieu.

Je n'ai point trouvé dans l'île ce qu'y cherche le voyageur. Les légendes ne m'y paraissent pas essentielles et son pittoresque ne me touche guère. Mais j'y ai goûté un pathétique insoup- çonné qui n'est sans doute que le reflet du mien. — Est-ce à vous que j'offrirai le bouquet amer et parfumé que je cueillis durant ces jours de voyage .? A vous de qui seul les yeux avec les miens, ce soir de Cargèse, virent au pied de la vieille tour génoise tomber le jour ? Vos calmes regards

�� � 34^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'étaient illuminés que des rayons du soleil, et vous ne deviniez pas ce qui me faisait si silencieux. Vous souvient-il qu'un voilier passa dans le soleil au moment où son bord inférieur touchait celui de l'eau ? La silhouette du bateau profilée tout entière sur le disque rouge, il le traversa lentement, marquant le temps comme une horloge fantastique. Un peu plus bas que nous, sur le flanc du pro- montoire, le village grec se disposait suivant la courbe régulière de la montagne. Les deux églises, symétriques, se répondaient comme les versets d'un psaume. — J'ai souvenance de jardins dans la nuit, ils étaient touffus et savoureux, pareils à des jardins du Nord — d'une jeune fille qui s'ap- pelait Gracieuse et qui était très belle. Les gens de Cargèse ne ressemblent pas aux autres habitants de la Corse. Leur type grec dans cette colonie des Génois, s'est conservé assez pur et l'on y voit des adolescents merveilleux. Il y a des ruines fran- çaises du i8^ siècle. L'amant de Mademoiselle de Lespinasse sans doute a séjourné ici. Y aurait-il médité, et avec quel visage intérieur, lui qui n'aimait pas, telle des lettres où ce cœur irrassa- siable prenait prétexte de lui pour se consumer de ferveur et de tristesse ?

Le promontoire qui supporte Cargèse sépare le golfe de Sagone de celui de Porto. Il est en forme de crête douce, et légèrement recourbé vers le sud.

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANNÉE 343

C'est de ce côté-là que s'appuient les maisons, de très loin faisant face à Calcatoggio et au Col San Bastiano, d'où, venant d'Ajaccio, on aperçoit pour la première fois la baie de Sagone. Les deux vil- lages, séparés par toute la largeur du golfe, ne sont l'un pour l'autre qu'une vague lueur blanche. Etroite pointe projetée entre la mer et le ciel, on n'y est que par la vue seule en contact avec le monde. De ce lieu élevé on assiste souverainement à la lutte au rythme alterné que les eaux livrent à cette côte multiforme et festonnée comme si ses contours avaient été tracés par des pas de danseurs. — Les roches rouges, les vieilles forêts du golfe de Porto se tiennent sombres et violentes aux confins extrêmes de regard. — Vigies oubliées, les tours génoises s'échelonnent le long des falaises comme autant de phares éteints. Les siècles de lutte et d'héroïsme sont passés, ils n'ont pu em- pêcher rHe de retomber dans une dépendance sans gloire. Si près du berceau de toute humanité, elle reste un rocher stérile et fruste, les vagues qui se brisent à ses récifs vont baigner l'Italie, la Grèce et l'Espagne, mais entre les trois glorieuses pénin- sules et le continent de France, la Corse inculte et romantique est sans destinée ; elle ne se rattache à rien d'universel. Trop faible pour être centre, elle ne sut se soumettre à la fécondation d'aucune pensée étrangère et la voici sans signification, muette, sauvage et perdue. Elle émit son héros

�� � 344 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme un rêve dépassant sa portée ; de sa gloire presque rien n'a rejailli sur elle : la Corse éner- gique est un pays vaincu.

Du vert et du rose, le ciel passe au violet, puis au noir et à l'argent. Voici que les golfes, les caps et les promontoires ne sont plus dans l'ombre que des traits et des masses. Les flots palpitent régu- lièrement comme un cœur endormi. Le soir ne comprend pas midi. La nuit est noire, fraîche et veloutée. La nuit est une trêve.

�� � paysages de la trentième annee 345

Deuxième partie I

" Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme". {Fie de Henri Brùlard).

Pavoisé, plein de musiques, le bateau baignait sa blancheur dans la houle saumâtre d'un estuaire

du Nord. Au-dessus de lui se tendait un ciel plus froid, plus implacablement quotidien qu'on n'eût roimé se l'avouer, et il y avait bien du courage dans

ette joie sur commande. J'essayais d'imaginer la

[solitude et les troids épais qui m'attendaient, tandis [que déjà le treuil qui enroule les chaînes d'ancre [cessait de grincer et que doucement le navire s'in- [clinait pour partir.

Il se tint d'abord à la lisière de l'océan, s'enfon- Içant fréquemment dans les énormes fentes d'un [rivage abrupt et tout déchiqueté. De lentes forces, [insinuées dans leurs masses, ont fait éclater des [falaises de plus de mille pieds, écartant verticale- Jment leurs parois depuis le sommet jusqu'à la Ibase. La mer s'est coulée au fond comme un

serpent repu dans une caverne. A milieu de ces

ténèbres glauques, le bateau trop gros et mala-

�� � 34^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

droit s'effarait de sa blancheur. Sur une sorte de margelle au bord de l'eau, j'aperçus un village étroitement tapi ; serré par la roche, guetté par la mer, il m'apparut comme une mousse qui défend, dans l'ombre, sa précaire existence. Le soleil ne doit y arriver que deux ou trois fois l'an, par de rares journées de juillet. Ces rochers ont de grand ; replis noirs. Nul accident ne les interrompt, nulle vie ne les anime, autre que celle des eaux qui flot- tent de toute part, descendant en larges nappes, en minces cordons d'argent, en cascades irisées. Elles choient dans le vide, déformées à mesure qu'elles tombent, bousculées, avançant vers les aspérités de longs doigts qui tâtent pour trouver où s'ap- puyer. Entraînées vers l'abîme, elles ne sont plus quand elles y arrivent qu'un informe bouillonne- ment d'écume. La fatalité d'une loi préside à leur chute. Rien n'y fait. Malgré leur déroute, leur affollement, qu'elles essaient de s'accrocher ou de se lancer plus vite, leur rythme est toujours pareil, aux mêmes endroits subissant les mêmes accéléra- tions, les mêmes temps d'arrêt. Il y en a qui se relèvent par la force même de leur élan contre un obstacle et se transformant en vapeur, ondulent au dessus du gouffre comme une écharpe dépliée par le vent.

Cependant à avancer si peu, et malgré la curio- sité occupée de mes yeux, l'impatience allait me gagner, quand au soir d'une journée durant

�� � PAYSAGES DE LA TRENTIEME ANNÉE 347

laquelle nous avions patiemment dévidé un laby- rinthe d'écueils et de récifs, la côte enfin se retira et nous laissa le champ libre. La terre ne se voyait plus que de bâbord. 11 y avait là un hémicycle de montagnes qui agrandissait démesurément l'orbe visuel. Le soleil couchant éclairait par larges plans certaines de leurs parties, mais déjà elles projetaient sur leurs propres parois de grandes ombres calmes et profondes.

Peu à peu cette ordonnance rythmée, solide et certaine, pâlit et s'estompa. La mer de ce côté-là s'embruma de violet, de vert, de gris et perdit toute sonorité. Au même moment l'Ouest s'allu- mait ; une orgie d'azur et d'or ruissela sur les grands plis doux et réguliers qui portèrent ce fleuve prestigieux jusqu'au sillage du navire. Un îlot surmonté d'un phare chétif comme une veil- leuse un instant masqua l'apothéose. Quand il reparut, le soleil répandait des flots de pourpre. Il s'était affaissé sur l'horizon comme un trésor devenu trop lourd, comme un fruit mûr qui s'écrase en tombant, comme un cœur trop plein qui éclate. Sa substance échappée de ses bords coulait dans la mer en une nappe incandescente. Les plis mêmes s'aplanirent ; nous trempions dans un miroir immobile. Un papillon noir, voilier de pêche qui passait, s'y était posé, les ailes immenses. De tous petits canards, nageant avec une hâte ridicule firent un accroc au délicat

�� � 348 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tissu rose. Puis tout s'éteignit et nous fut en- levé.

Le lendemain l'océan nous entourait. L'atmos- phère était crue et dégrisée. Au-dessus de nous les nuages formaient un plafond bas, exactement clos. Ce fut ainsi pendant plusieurs jours jusqu'à ce que nous arrivâmes au groupe des îles puritaines où je décidai de faire escale. Basses, sans cesse étrillées par le vent des quatre horizons, elles s'aplatissent sur la mer comme pour leur offrir moins de prise. Tout y est desséché et difficile. Leur dénûment m'atti- rait. Près du port de la plus grande d'entre elles se trouve une cathédrale presque millénaire que visitent les voyageurs. Rude et nue, contractée sur elle-même, elle entasse de maladroites quantités de pierres pour n'arriver qu'à des voûtes médiocres. Malgré qu'elle soit encore solide comme au pre- mier jour, le culte l'a désertée — elle n'est là que pour résister au vide ; et elle résiste. Je montai à la tour trapue qui chevauche le croisement de la nef et du transept. De là je pouvais voir tous les contours de l'île et une grande étendue d'eau. Au loin, un bouquet d'ormeaux marque la tombe des héros normands d'autrefois. Des corneilles ponctuaient de noir le ciel toujours revêche. Le long des chemins s'égrenaient de petits cottages aux jardinets fleuris de mauves, car nous étions en juillet.

Le vent soulevait une poussière tranchante.

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Pour achever la tristesse de cette heure d'après- midi, un orgue de barbarie dévidait un air italien qui se traînait sur le gravier et entre les haies comme une bête malade. Dans le ciel, la tempête secouait les nuages et au dessous, la mer s'étalait, immense.

Ensuite pendant de longs jours, le bateau avança dans l'eau qu'on sentait devenir plus froide ; il y avait de la mer assez pour le faire tanguer, sans toutefois ralentir sa marche. Appuyé au bastingage, les yeux obstinément vers le nord, une volonté sans nom était si forte en moi que sa seule pous- sée, semblait-il, eût suffi à faire avancer le navire. Au loin c'était l'horizon blême des soleils de minuit. L'air était trouble ; la clarté venait de l'eau où de larges plaques bleuâtres paraissaient de la glace fraîchement fondue. Cette eau devait être lourde. On en découvrait des plaines à l'infini, étrangement encore au-delà des limites de la mer, comme s'il y en avait eu jusque dans le ciel. Quand par moments la lumière devenait plus intense elle créait des minutes d'allégresse extraor- dinaire. Ce n'était plus alors que transparence, limpidité exaltée dont toute matière paraissait absente. Dans cette eau implacable se jouaient des oiseaux. Le jour viendra-t-il où me sentant pareil à eux, je plongerai dans un élément aussi froid sans que pour cela mon cœur ralentisse ?

Assez loin de nous, un énorme cétacé surgit.

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troublant à peine les flots. L'interrompant, il rendait la solitude plus poignante, pathétique jus- qu'à l'inexprimable.

Comment pendant de si longs jours, ma vie avait-elle résisté à cette tension insupportable et sans objet . Devait-elle, une fois de plus, lancer dans le vide les flèches brûlantes de son ardeur .?

Nous passâmes en les rasant de près, quelques rochers isolés dans la mer. Un coup de canon parti du bord, d'une de leurs parois détacha un grand rideau blanc qui se déroula, ondula, frémit et se déplia encore. D'innombrables oiseaux de mer formaient cette draperie dont les battements finirent par envelopper de toute part le navire. Les perroquets de mer tourbillonnaient en criant, la mer souriait, le soleil souriait, c'était une pluie de pétales blancs, un intermezzo rieur, un spectacle naïf où mes yeux se délassèrent d'avoir si long- temps fixé, au nord, la ligne qui sépare l'eau et le ciel.

Le soir du même jour, l'Islande apparut. J'eus la sensation du reconnaître.

C'était en grand, en réel, la solitude glacée qui m'envahissait chaque fois qu'enfant penché sur la mappemonde je m'aventurais très loin à gauche de la Norwège, là où on est sûr qu'il ne peut plus y avoir aucune île,et que j'y rencontrais ces contours, concentrés, d'où jaillit d'un côté comme un bou- quet de flammes. Je restais persuadé que ce pays

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ne faisait pas exactement partie de notre planète, que surtout il était hors du temps, avec d'autres conditions d'être, quelque chose d'affreusement détaché, de libre. Dans ma pensée naïve un rap- port s'établit entre la terre d'Islande et le mot " irrémédiable. " " Pays pauvre, stérile et qui se dépeuple de plus en plus " disait mon guide.

��II

��Qui n'a goûté, voyageant en mer, le voisinage familier des lointains dans le hublot, le compa- gnonnage du mouvant infini, dont l'absence est si déconcertante, les matins de réveil dans les ports ? Combien cette côte islandaise, vue de près, était sérieuse. Ici rien ne prêtait au rêve. J'aUai à terre de bonne heure, je pris un de ces poneys qui seuls là-bas, servent au voyage, et m'aventurai dans la campagne.

Les maigres cultures de pommes de terre ces- sent à moins d'un kilomètre de la ville. Je passai sur de grandes étendues de lave et de silex, je dus traverser à gué un noir torrent transparent. Le cheval s'arrêta au milieu de l'eau qui lui venait au poitrail. Du sabot, il en éprouvait la profondeur, humant avec inquiétude. La solitude montait en moi comme la marée sur un îlot. Je pouvais me croire seul dans toute l'Islande, seul dans tout l'océan arctique. Au delà du torrent, le sol peu à

�� � 25'^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peu s'élevait. Là où il y avait un semblant de terre, elle revêtait une teinte verte pareille à la mousse sur Fécorce lisse de certains arbres. Au bout de quelques heures, sentant ma monture fatiguée, je mis pied à terre et lui lâchai la bride sur le cou, ainsi que l'on m'avait recommandé de faire. Elle retourna aussitôt en arrière, retraçant sans hésita- tion le chemin par oh. nous étions venus.

Je continuai de marcher devant moi, ignorant tout du pays, à m'éloigner.

J'étais dévoré d'une ardeur sèche, poussé par J une volonté âpre et détournée. Sans presque m'enj apercevoir, j'atteignis un plateau élevé.

Le soleil maintenant perçait les brumes légères,] mais sur ce terrain effrité, la lumière ne savait oùj rebondir. Elle s'éparpillait en petites clartés, divi- sées par des ombres minces. Vallonnements, plaines,] ravins escarpés, sommets abrupts, je dominai du] regard une immense étendue retenue dans des] formes solides et strictes, mais vide entièrement.

La mer la bordait d'un côté, pâle ruban bleu à| la fin du ciel. De l'autre, de hautes montagnes laj fermaient qui gardaient de la neige dans leursî replis. Elles étaient comme desséchées par un froic millénaire, impuissantes et violentes. Nul geyser miraculeux, encore brûlant du profond contact duj planète ne fusait de ce sol contracté. L'angoissel me guettait comme une tentation. Ah que je n< regarde pas du côté du bonheur ! Soutenez-moij|

��■M

�� � PAYSAGE DE LA TRENTIEME ANNÉE 353

Seigneur, dans la solitude. Sur cette terre où je ne trouve pas le moindre brin d'herbe à cueillir, fais jaillir mes sources chaudes, ô mon Dieu, qui es toi-même toute chaleur...

Les feux de mon bord me guidant, je redes- cendis longuement à travers le pays que l'obscurité déjà commençait d'effacer. Le lendemain et les jours suivants encore, la fatigue me tint lieu de paix — nous contournions l'île, voguant dans la clarté diffuse d'un brouillard qui se colorait au moment du couchant et nous ensevelissait comme au cœur d'un quartz rose.

Le bateau se réveilla amarré au fond d'un fjord où le ciel reflétait ses beaux nuages blancs. La nappe d'eau s'étendait à l'aise, comme un lac, entre des montagnes qui paraissaient lointaines, des col- lines douces qu'un peu de verdure animait. Quel- ques douzaines de maisons de bois, rangées sur une ligne, suivaient les faibles découpures de l'anse. Le paysage n'avait pas le caractère gran- diose de l'autre côte. Pauvre plutôt que dépouillé, il était surtout quotidien. Autour des maisonnettes d'inutiles et méticuleuses clôtures divisaient une partie des terrains en jardinets où ne poussait pas autre chose que ce qui se trouvait également en dehors. — Quittant la route, j'entrai dans la cam- pagne pour toucher authentiquement la terre. — Je la trouvais morcelée à l'infini en petites mottes gazonnées entre lesquelles j'entendais sourdre

6

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l'eau. De ce terrain un peu marécageux, de temps en temps surgissait un îlot de roc. Plus loin, vers le Nord, vers la mer, s'ouvraient de radieux loin- tains, échelonnements de pics bleus, issues d'une beauté claire, frémissante, trempée de gloire. Au mât de hune des baleiniers ancrés dans le port, des voiles à demi carguées pour sécher se balançaient avec ampleur. Dans l'air neutre, un vent tiède tout à coup s'éleva. — J'avais gravi une petite éminence où je m'assis sur une pierre presque chaude. Deux brebis venaient de fuir ; mais des oiseaux de marécage s'appelaient et se laissaient approcher. Un singulier frisson me traversa. Mes yeux s'emplirent de larmes, à cause du printemps sans doute. Ténu, presqu'impalpable, il était là pourtant, apportant avec lui l'odeur bien connue d'eau et de terre remuée, et sa douceur. Je m'aper- çus qu'il y avait de frêles fleurs brillantes, que des branches verdissaient à de minuscules arbustes. Vestiges précieux comme des reliques, ce simula- cre de printemps sur cette terre inhumaine était aussi ineffable que dans mon cœur engourdi l'émotion née à son contact. O tiédeur, et ce jardin qui n'était qu'un carré d'herbe clôturé ! Ainsi cette terre sur laquelle pendant trois saisons l'hiver pèse dense et lourd comme du métal, cette terre a su sous le gel, sous le vent glacial, sous des montagnes de neige, préserver ses germes. Il n'y aura pas de moissons, il n'y aura ni été ni

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hiver. Qu'importe ? L'air est plein de frémisse- ments, les choses retrouvent leurs proportions authentiques, et puisqu'il y a un printemps, voici qu'à l'hiver est rendue sa signification. Le rapport, la différence lui confèrent un sens nouveau. Je marchais dans un étroit vallon, délicieusement au soleil ; un petit cheval y paissait en liberté. Dans le ruisseau se jouaient des poissons, un oiseau chantait.

L'amour s'attendrissait en moi, il pleurait et appelait, lui qui naguère était isolé comme un cri dans un ravin de pierre, sec comme une trombe de sable au désert. La nature me prenait douce- ment par la main et je cédai comme un enfant fatigué.

III

Nous étions déjà haut, le cercle polaire depuis longtemps dépassé, lorsque, dormant étendu sur ma couchette, je fus réveillé par un craquement pareil à celui d'un os sous les crocs d'un chien. Des pas inquiets couraient sur le pont, je sentais le bateau virer, faire machine-arrière, grincer dans ses gonds. Ma montre était arrêtée. Il faisait jour dans ma cabine, un jour auquel il eût été im- possible d'attribuer une heure, un climat, une saison — jour abstrait et comme sans motif. M'agenouillant sur l'étroite planchette qui me servait de lit, je regardai dehors. Je vis alors un

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étrange spectacle. L'horizon, quoique mon hublot fût presqu'à ras d'eau, semblait plus bas encore et tout noir, malgré la clarté blafarde et partout dif- fuse. Aussi loin que portait mon regard, rien que les énormes dalles bleuâtres d'un immense cime- tière flottant. Le bateau en était entièrement cerné. Elles maintenaient l'eau figée en petites rigoles qui formaient des sentiers d'ombre entre les blocs. Interminable défilé, les dangereux pavés s'entre- choquaient avec un bruit sourd et sinistre. De temps en temps l'un d'eux donnait un grand coup dans la coque du bateau, faisant crier toutes les jointures, et jusqu'aux boiseries blanches de ma cabine ; des oiseaux noirs passèrent, de la forme d'une bouteille à laquelle on aurait, un peu trop bas, attaché des ailes. Ils étaient lugubres autant que grotesques. — Ayant, la veille, entendu les gens de l'équipage s'inquiéter de la banquise, distraitement j'imaginai quelle serait la couleur de la fin que je pourrais trouver ici. On vissait les portes des cloisons étanches et la trompette d'alarme appelait les passagers sur le pont. Deux coups sonnèrent à la grande horloge du couloir. C'étaient des heures de nuit. Elle se tenait là, de l'autre côté de la paroi, dans son domaine. Ayant dépouillé l'obscurité, elle était nue. En vain je fis appel, pour lui résister, à l'ardeur de mon sang : je ne trouvai plus en moi qu'un amas de cendres. Il me sembla soudain que j'avais survécu à

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toute vie, que tout autour de moi était mort depuis longtemps, comme autour d'un vieillard qui dure plus que sa génération. Et je restai acca- blé par une funèbre indifférence.

Mon hublot ouvert laissait entrer une fraîcheur immobile et salée qui finit par me transir. Je le refermai et demeurai sans mouvement sur ma couchette, sentant, plus que sa tiédeur, la mollesse glaciale du flot si proche, qui cédait, cédait sous moi, et me laissait choir à des profondeurs dont seul le temps que je mettais à les atteindre pou- vait mesurer l'immensité.

C'est alors que, m'étant endormi, je rêvai ceci : je m'apercevais enfant, traversant une immense étendue couverte de neige. J'avançais dans la plaine, courbé en crochet pour mieux résister au vent. D'un côté, où l'horizon était un peu moins fermé, un scintillement incertain de temps en temps traversait l'épais rideau blanc. Bientôt je vis des lumières aux fenêtres béantes d'une vaste construction où je compris aussitôt que je me ren- dais. Les courants-d'air dans les portes étaient plus tranchants que des couteaux, tous les murs étaient de neige et les salles si vastes qu'il était difficile de savoir à quel moment on commençait de se trou- ver à l'intérieur du palais, car naturellement il n'y avait pas de plafond ; rien que la voûte noire où scintillaient les étoiles. D'où donc provenait la clarté que j'avais vue aux fenêtres .-^ Je dus traver-

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ser un grand nombre de ces salles avant d'arriver à celle où sur le lac central (celui que la reine de la neige appelait " le miroir de l'intelligence,") je trouvai le petit Kây. Le ciel se reflétait dans la glace lisse et transparente. On voyait deux fois les étoiles pâlies par une violente aurore boréale qui répandait sur le visage de l'enfant l'éclat excessif et faux des feux d'artifice. Il s'agitait comme une fourmi à traîner de-ci, de-là des blocs de glace plus grands que lui-même. Point étonné de ma présence, il me cligna de l'œil. " Je fais une patien- ce, dit-il, mais puisque te voilà, tu pourrais la finir. Et d'un bond il disparut."

A l'état de rêve, des choses profondément enterrées sous notre raison, parfois se dégagent.

La foi au miracle, toujours réclamé par notre irréductible entêtement au bonheur, se réveilla en moi comme une sorte de folie. J'en arrivai à savoir que je rêvais tout, excepté cela qu'il y avait une formule magique, que je devais la trouver par le moyen de ces blocs. Je me mis à les retourner, et chose incroyable, je parvins à en réunir deux, qui se trouvèrent aussitôt comme soudés ensemble. Mais déjà je ne réussis plus à adapter le troisième. Il dérapait, pivotait sur lui-même, glissait et m'échappait comme s'il eût été mu par un ressort secret. Pendant un temps très long, je m'acharnai en d'invraisemblables efforts. La fatigue finit par me paralyser les bras. J'eus alors un accès de déses-

�� � PAYSAGE DE LA TRENTIEME ANNEE 359

poir et me jetai dans la neige à côté des blocs. Mais à ce moment précis je m'aperçus qu'ils étaient entièrement couverts de caractères d'im- primerie et la surprise dissipa aussitôt ma colère. Déjà je me trouvais assis à mon pupitre d'écolier, la tète entre mes mains, m'obstinant à déchiffrer ces textes impénétrables. " Tu ne comprendras jamais tout seul ", dit à côté de moi le petit Kây, revenu on ne sait comment, " et d'ailleurs ce n'est pas là que cela se trouve ! "... Ici les images se brouillèrent.

En me réveillant, je mis quelques minutes à savoir où j'étais, tant la conscience que je reprenais de la réalité se trouvait absorbée par le goût amer de la déception. Enfin mes yeux rencontrèrent un rayon de soleil. Il errait sur des vêtements sus- pendus au mur, qui exécutaient un lent mouve- ment de pendule. Ah oui ! — la cabine, mon voyage, le bateau, la banquise. — Nous devions être dégagés, à en juger par la régularité du va et vient de mes châles et de mon manteau. Comme je gagnai le pont, un peu plus tard, je trouvai le bâtiment plus bruyant et plus animé qu'une ruche. Je me rendis compte facilement que nous avions changé de direction, et que nous obliquions vers le sud-est. 11 n'y avait plus trace de banquise. Je m'affligeai de n'avoir pu aller jusqu'au bout de mon voyage. Tout là-haut, mon insatisfaction si souvent intolérable, m'eût paru plus nécessaire et

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plus précieuse. Pendant les quelques journées qui suivirent, je me laissai distraire. A mesure que je consentais à la tiède réalité qui m'entourait, je m'éloignais de mon cœur âpre et exigeant, et du meilleur de moi-même.

Nous retrouvâmes le continent par une claire soirée d'août. Le beau bateau entra comme en triomphe dans une rade couronnée d'îlots. Quoi- que ce fût l'heure du crépuscule, rien ne s'altérait, le soleil, un peu plus pâle à ces hauteurs, continuait sa marche selon une courbe presque parallèle à l'horizon. Derrière un récif en éminence, on devinait la ville et le port. Nous jetâmes l'ancre au pied de quelques hautes falaises, contreforts des rochers du fond dont on voyait de très loin les pignons se dresser dans le ciel. Ces immenses terrasses adossées à la forteresse continentale for- maient une sorte de balcon, d'où l'on devait dominer la terre et la mer. Je ne résistai pas à la tentation d'y monter, profitant d'une sorte d'esca- lier naturel qui d'un côté en rendait l'accès facile. En haut le sol était couvert d'un océan de pierres roulées, glissées, chavirées l'une sur l'autre comme des vagues. Par places, la roche émiettée, creusée en cuvette, nourrissait dans un peu d'humidité des plantes basses et brunes qui formaient tapis sur le gris. Un paysage d'apothéose m'entourait. Du fond maintenant embrumé les puissants mas- sifs de rochers émergeaient, hauts, orgueilleux.

�� � PAYSAGE DE LA TRENTIÈME ANNEE 36 1

ressemblant à des trônes. A travers les déchirures du brouillard on apercevait la mer, sans cesse interrompue par des récifs, des promontoires, des îlots d'abord noirs et opaques, mais de plus en plus transparents à mesure qu'ils étaient plus loin, diaphanes à l'horizon et se confondant avec la splendeur des eaux : un son qui se perd en mon- tant.

Je m'avançai jusqu'au bord de la falaise. Est-ce parce que je fus tout à coup saisi par le froid que je sentis davantage l'infini de mon isolement ? Je me serrai plus fort dans mon manteau. De quel impétueux et pitoyable désir de bonheur ma mélancolie était-elle l'envers ? Paysages méditer- ranéens, vies héroïques et courtes, voluptés que la beauté exalte, ô toutes les chimériques ivresses du soleil, de l'amour et de la gloire !...

La terrible, la torturante envie se réveillait. Je fermai les yeux pour la mieux regarder.

Quand je les rouvris, le vent avait dissipé la brume et je pus voir à mes pieds la ville de Hammerfest. Dures syllabes, clair et ferme bruit des forges obscures d'où sortent les armes et les outils. J'eus honte de ma faibesse. Cette ville était là comme un problème de géométrie ; elle en avait la rigidité mathématique, le dénûment, l'affirma- tion acérée. Des maisons de bois, alignées avec ordre, semblaient poser sur la terre, (non point en germer.) Les lignes des rues se coupaient comme

�� � 362 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les fils d'un tissu d'Ecosse. Nul arbre, nulle bran- che, nul rameau n'en venait adoucir les rigoureux contours. Effort patient, têtu, sans joie. Long effort continué à travers des nuits sans fin, qu'éclaire seule la flamme froide de l'intelligence. Mais cette ville courageuse baigne dans la mer, pleine de poissons bleus et de merveilles. Ce soir là, une frémissante beauté l'auréolait.

Un coup de canon parti du bord salua le soleil de minuit.

Alain Desportes.

�� � 3^3

��NOTES

��LA MAITRESSE SERVANTE, par S^érâme et Jean Tharaud (Emile Paul).

Il y a, dans le roman français, une tradition qui remonte à la Princesse de Clèves, et qui confère à ce genre littéraire une esthétique très ferme, très précise et très différente de celle du roman russe ou du roman anglais. Certains écrivains, et non des moindres, faut-il nommer Balzac et Flaubert ? voulu- rent y renoncer, et leur puissant génie put créer un genre nouveau à côté de l'ancien roman. Mais le goût français n'en est pas moins toujours revenu à ces récits généralement brefs, fortement construits et qui vont droit au but, où quelques personnages, aux traits rigoureusement accusés, ou délicate- ment nuancés, mais toujours précis, développent leur carac- tère avec logique, mettant en lumière par surcroît quelque problème moral. Dans ces oeuvres, la vie est observée, non dans ses détails, ni dans sa complexité, mais dans ses grandes lignes. Une intelligence y a mis de l'ordre et un certain ordre, et les vues profondes, les coups d'œil perçants que l'auteur peut y jeter dans l'âme humaine sont toujours nettement intelligibles. Cette technique s'applique aux inspirations les plus différentes : c'est celle de la Vie de Marianne, et celle d'Adolphe, celle de Dominique et celle des romans de Stendhal ; c'est celle de Colette Baudoche et de la Porte étroite. Elle s'accommode des traits les plus forts et les plus appuyés, comme des nuances les plus délicates. Mais elle est à l'opposé du désordre, parfois magnifique d'ailleurs des écrivains anglais et slaves. C'est à cette tradition qu'appartient le nou- veau roman de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Comme il a

�� � pour cadre l’âpre pays qui fait la frontière du Périgord et du Limousin, comme il met en scène, d’ailleurs au second plan, les hobereaux qui perpétuent, sur cette vieille terre, des habitudes qui semblent dater de deux siècles, quelques-uns ont voulu y voir un roman de moeurs, un roman provincial. Pourtant, je ne crois pas que ce soit là ce qui a tenté les Tharaud quand ils songèrent à écrire cette douloureuse histoire. Elle nous ouvre des horizons extrêmement intéressants sur la vie rurale de ce coin de France, pour l’unique raison que les personnages qui y passent appartiennent à ce monde, et sont vrais. Mais c’est bien moins leur attitude sociale que les auteurs ont voulu nous montrer que leur âme, leur passion et leur caractère. N’est-ce point, du reste, l’agrément et la beauté du roman qu’il ait, comme les spectacles de la vie, des significations multiples et diverses et qu’il produise parfois chez le lecteur des sentiments et des idées que l’auteur n’avait point prévus.

C’est une singulière et tragique histoire que celle de la Maîtresse servante.

Un jeune hobereau du Limousin ayant perdu son père dans son enfance, est venu faire son droit à Paris parce que l’habitude chez les hommes de sa classe et de son pays est qu’on aille faire son droit à Paris. Il y a vécu des années assez mornes, dans de mornes cafés du quartier latin, prenant pour de l’indépendance d’esprit, un désir de scandaliser où s’affirme une sorte de déviation de la volonté de puissance. Il y a chez le triste héros des Tharaud un perpétuel réveil de l’esprit de commandement qui, même affaibli par l’inaction, subsiste dans une race de chefs, et un besoin maladif d’excercer cet esprit dans les petites choses et aux dépens des fables. C’est ce qui le pousse à imposer à sa mère, dans le voisinage de la demeure familiale, la présence de la maîtresse avec laquelle il a vécu à Paris, quand les circonstances l’obligent à rentrer au pays natal. Une certaine sensualité, et la puissance de l’habitude l’attachent à cette femme d’ailleurs aimante, délicate et tendre, bien plus qu’une grande passion. Mais le scandale qu’il cause et le chagrin qu’il donne à sa mère lui paraissent NOTES 365

d'inestimables manifestations de sa volonté. Eternelles illu- sions des âmes débiles ! Au reste, ce malheureux, par un fol orgueil, dépense sa vie à lutter contre les forces profondes qui sont en lui. Cette mère est un des personnages les plus inté- ressants du livre. Magnifique exemplaire d'un type de femme qui disparaît, soumise au chef de famille à la manière antique; et considérant, dans une certaine mesure, son fils comme ce chef, respectable jusque dans ses erreurs, elle garde au foyer une dignité hautaine, et sur toute la maisonnée une autorité souveraine qui en impose a tous. Aussi bien a-t-elle imaginé un moyen de détacher son fils d'une liaison qu'elle juge indigne. Par une lente et mystérieuse prise de possession de cette âme assez humble même en ses fiertés, elle arrive à soumettre cette pauvre maîtresse et à en faire sa serv'ante. Et la malheureuse sentant son amant se détacher d'elle, accepte cet affreux avilissement. Le lecteur d'abord, de même que le héros du livre, en conçoit pour elle quelque mépris et quelque colère. Mais c'est le grand art des Tharaud que d'avoir donné à cette Mariette — elle se nomme Mariette — une certaine noblesse, la noblesse de la servitude, et il semble qu'à l'heure des apaisements et des regrets, quand la mère est morte, les yeux fermés par cette "servante", l'ancien amant la juge bien quand il dit, dans une image qui est très belle :

" Vous connaissez nos prés : même au cœur de l'été, ils crient sous le pas comme une éponge : l'eau retenue à fleur de terre par un sol de granit y court partout en rigoles, et souvent l'on trouve, au milieu, une nappe étincelante, un étroit réservoir carré qu'on appelle chez nous une serve, peut-être pour indiquer qu'une source est là prisonnière. Mariette m'a souvent fait penser à ces sources captives, elles sont là fidèles, abondantes, toujours prêtes pour les soins domestiques, et l'on y voit le ciel. "

On ne peut mieux apprécier certaines âmes nées pour l'obéissance comme d'autres sont nées pour le commandement, et dans le parallèle qui s'impose entre le caractère de cette Mariette et celui de la Mère, il y a un magnifique effet d'art.

Le mérite des Tharaud est de n'en avoir point voulu

�� � 2^6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'autres. J'aime que leur style n'ai point d'ornement et ne cherche rien que la sobriété, la fermeté, la rapidité et la précision. C'est là le vrai style du roman français et peut-être est-ce, parce que cette douloureuse histoire a la couleur grise et sombre d'un tableau de Lenain qu'elle nous émeut de la même manière, en profondeur. Au reste il y a tout de même une certaine tendresse discrète et voilée qui baigne le livre et nous en rend la conclusion moins amère. " Que d'affections, dit en terminant sa confession le triste héros des Tharaud, se sont penchées sur ma tête ! Quelle sève, quelle profusion d'amour il y a partout dans la vie ! Je songe que si chacun regardait autour de soi, il demeurerait confondu que tant d'êtres aient attaché à lui tant de prix. " Noble et touchante conclusion d'un roman dont ce n'est pas le moindre mérite de nous apprendre à réfléchir sur nous-mêmes.

L. D. W.

LE VILLAGE DANS LA PINÈDE, par M. Gabriel Mourey (Mercure).

Ce petit livre ému, avec ses descriptions mesurées, ses images naïves et justes, sa parure de souvenirs classiques et son aimable érudition, Gabriel Mourey le dédie à ses morts, et il en dépose les feuillets, en ex-voto, sur l'autel de sa petite patrie. " Et je ne désire que d'avoir réussi, nous dit-il, — car je n'ai pas voulu autre chose — à composer un de ces tableaux, comme en peignent encore les artistes villageois, images un peu grossières et pesantes peut-être, et qui rappellent à l'excès les enseignes des sages-femmes, des maréchaux-f errants et des auberges des rouliers, mais qui, par leurs audaces de raccour- cis, leur franchise de coloration, leur réalisme primesautier, surtout par la sincérité des intentions qui les inspirèrent, par- viennent à nous émouvoir tant. "

Les pages de Gabriel Mourey touchent par leur sentiment pieux, par leur exactitude familière. Parfois un lyrisme les enfle, à la louange de la Méditerranée " qui roule dans ses

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eaux miroitantes le souvenir de tous les héroïsmes, de toutes les croyances, de toutes les idées, de toutes les philosophies, de toutes les formes d'art et de pensée qui, du fond de l'Asie touffue, sont venues, à travers la Grèce et l'Italie, exalter et réjouir le cœur et l'esprit, l'âme et les sens de nos aïeux "... Mais c'est, le plus souvent, une paisible et lucide promenade parmi les "secs et clairs" paysages de Provence où Pu vis de Chavannes puisa son inspiration.

Après avoir évoqué le " milieu '", Gabriel Mourey se plaît à décrire les " âmes " et les " visages ". C'est la partie la plus alerte de son livre. Il n'a garde d'ajouter le moindre trait à ceux que sa mémoire d'enfant lui restitue. Ils sont très simples et très vifs ; ils suffisent à animer tout un petit univers. Mion et Nini, les deux sœurs inséparables dont une sorte de béati- tude religieuse, d'admiration par le Créateur comblaient l'âme, et qui "avaient des prières spéciales, appropriées aux circon- stances, de ces oraisons brèves et naïves, composées par Mion sans doute, où chacune de leurs pensées, plaisir ou joie, chacun de leurs actes s'offrait à Dieu, humblement et IjTiquement. " Denis, le peintre, qui de sa fenêtre, soigne la vigne qu'il a plantée " dans une caisse suspendue au long du mur extérieur, et que par un jeu de poulie il fait descendre lentement, selon les progrès du cep, jusqu'à ce qu'elle touche la terre : la treille pousse ainsi de haut en bas et l'ingénieux Denis jouit déjà de l'ombre qu'il eût, différemment, attendue des années et des années. " Joseph, le pharmacien, ennemi de la science, qui attribue le refroidissement de la terre aux courants d'air établis par le percement des tunnels, et qui propose de " fermer " le canal de Suez ! Baptistin, l'idiot, le bouffon de Mazargues, "la pauvre bête aux yeux vides et doux", mais dont la manie est de vouloir embrasser les filles qu'il rencon- tre : " elles le repoussent ; il les poursuit, mais, malgré la hâte avec laquelle il gigote, ne parvient jamais à les atteindre ; alors, furieux, brandissant une de ses pattes de bois, il fait le geste d'en assommer l'objet de son désir et, s' acharnant sur l'imaginaire victime étendue sans connaissance à ses pieds, il frappe la terre, rageusement, de grands coups qui soulèvent autour de lui un nuage de poussière. "

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L'histoire la plus touchante est celle de Marius, le maçon, qui perdit sa femme. La voici :

" Comme il rentrait, un soir, à l'enclos, sa journée finie, il l'aperçut de loin assise sur une borne du chemin. Elle était venue au-devant de lui, comme pour lui dire adieu, la pauvre femme. En la voyant il pousse un cri : c'était la première fois depuis leur mariage qu'elle venait l'attendre. Qu'avait-il pu se passer ? Elle le rassura.

— Je ne me suis pas sentie bien tout aujourd'hui, et, comme Claude, Claudon et Claudine ne sont pas encore rentrés, j'ai eu peur toute seule, et je suis sortie sur la route. Je suis tout à fait bien maintenant.

Elle pris son bras, et ils s'acheminèrent vers la maison. Elle marchait avec peine, traînant ses pieds dans la poussière, et c'était un petit nuage blanc qui s'élevait à leur passage, dans le crépuscule.

Un ciel d'orage charriait de gros nuages d'ouate noir ; au- dessus des murailles basses de l'enclos, les cyprès du cimetière se dressaient funèbrement.

— Allons, ma pauvre vieille, un peu de courage, répétait Marius. Nous y sommes, va, tu pourras t'asseoir.

Et, comme il l'aidait à franchir le seuil, elle s'affaissa dans ses bras et rendit l'âme.

Quand Claude, Claudon et Claudine arrivèrent, la nuit était venue. Un bruit de sanglots venait de la maison, et ils trou- vèrent Marius, couché à terre contre le cadavre de sa femme, dont on ne put l'arracher... "

N'est-ce pas que cela est vivant, prenant, et qu'il y a une beauté dans cette simple narration d'un petit fait humain ?

J.c.

��L'ÉVENTAIL DE CRÊPE, par Edmond Jaloux. (Pierre Lafitte et Cie.)

On voudrait pouvoir aimer ce roman non seulement dans sa réussite qui est, elle, prestigieuse, mais dans son intention.

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Est-ce un vice de notre esprit qui ne sait pas se débarrasser de l'image irrémédiablement factice de trop de romans et de drames mondains? mais si renouvelée qu'elle soit d'agréments de style et de subtilités sentimentales, la manière mondaine, même chez un Jaloux, ne parvient pas à entraîner un acquies- cement total de notre âme. Le " monde " a frelaté les senti- ments, les mots ; nous ne consentons plus à nous intéresser à ses personnages, qu'en les dépouillant d'abord du costume, de l'appareil des gestes affectés, de l'enveloppe du milieu. Or, le don poétique de M. Edmond Jaloux se plaît à peindre ces dehors, à rafi6ner jusqu'à la préciosité sur de conventionnelles élégances et le ton même du récit s'interpose entre nous et l'action humaine profonde qu'il nous est dès lors difl&cile de directement épouser. La triste aventure sentimentale et romanesque de Marthe Hérouin nous eût mieux touchés, mise à nu, réduite aux dimensions d'un Adolphe, resserrée, des- séchée — résidu de sentiments purs. Que l'auteur n'a-t-il effacé le décor autour d'elle, le suggérant, en quelques traits, usant de la réticence pudique qui donne tout son prix à son précé- dent roman " Le reste est silence " ! Néanmoins l'Éventail de Crêpe renferme d'excellents morceaux, surtout dans les dia- logues d'amour et les descriptions psychologiques : l'émotion atteint alors à une délicate pureté... Mais nous songeons malgré nous qu'autrefois, l'auteur nous donna mieux que la promesse d'un art plus franc, plus copieux et plus divers ; nous redoutons pour lui l'entraînement du monde ; et c'est moins au présent U\Te que nous marchandons une louange entière, qu'à ceux qui pourront n^tre ensuite du trop grand succès de celui-ci.

H. G.

L'ATTITUDE DU LYRISME CONTEMPORAIN, par Tancrède de Visan.

Le temps n'est pas encore venu de dresser le bilan de ce qu'on appelle bien improprement le symboUsme. Mais si les plus remarquables de ses représentants n'ont achevé encore

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ni leur œuvre, ni même leur courbe, le principe de leur effort est fixé et l'influence proprement lyrique qu'ils exercent présente certains caractères qu'une évolution ultérieure ne saurait plus en rien changer. M. Tancrède de Visan a entre- pris de définir, derrière la diversité des œuvres et des figures, les traits communs à la génération de 1890 ; il l'a fait avec amour et méthode, et la réussite de son dessein a pour nous d'autant plus de prix qu'il est le premier à avoir tenté dans un esprit philosophique, cette utile entreprise d'unification. Le symbolisme a vraiment existé ; le symbolisme a possédé une doctrine, une doctrine sous-jacente qui reliait entre eux, à leur insu, les plus divers esprits ; le symbolisme a rétabli dans son absolue pureté le lyrisme, trop mêlé chez nous d'éloquence, trop alenti de didactisme et c'est le plus noble présent qu'on ait fait de longtemps à la littérature de la France ; le symbo- lisme, d'un geste essentiellement français, a uni dans l'art les contraires, l'expansion et l'ordre, le mouvement et la plastique, — intention et construction.

Nous saurons gré à M. de Visan de l'avoir reconnu jusque dans la théorie "' occidentale " de M. Mithouard, jusque dans l'attitude sociale de M. Barrés, aussi bien que dans la méta- physique bergsonienne : de tous ceux dont il parle, il parle excellemment, avec ardeur et conscience. Mais il manque à son livre, pour paraître complet, l'étude des trois ou quatre influences génératrices qui dominent le mouvement : Verlaine, Mallarmé, Rimbaud et Laforgue ; il manque la délicieuse figure de Van Lerberghe, la grande et pathétique figure de Claudel; celle de Moréas; celle de Jammes, — symboHste, quoi qu'il en ait, par son sens profond de l'analogie et plus que tous ; il manque surtout un plus juste sens des proportions dans l'appréciation des œuvres, dans les développements qui leur sont consacrés. M. de Visan bien à tort a fui le reproche de pédantisme. Ce n'est pas nous qui le lui aurions adressé. — Nous retiendrons comme excellentes les études sur Paul Fort, sur Vielé-Griffin, sur Gide, sur Bergson, et en attendant le livre de doctrine et de mise au point générale que M. de Visan nous doit, nous citerons entre bien d'autres une de ses meli-

�� � NOTES 37^

leures formules qu'on ne saurait trop méditer : " La liberté en art ne signifie rien autre que le pouvoir de faire tout son devoir de poète". Tout leur devoir, nous pouvons dire que les symbolistes l'ont fait.

H. G.

��L'ORDINATION, par Julien Benda (Cahiers de la quin- zaine).

L'Ordination, c'est Adolphe, tout simplement. Un homme, dont nous savons qu'il s'appelle Félix et qu'il est riche et mondain, se détache d'une petite bourgeoise mariée, du nom de Madeleine. Pas de paysages, pas de descriptions, pas de portraits. Rien que la psychologie d'un amoureux qui se déprend d'une femme. Mais sufifit-il de dire psychologie ? Il y a autre chose ici que la pure observation d'une passion qui se meurt. Félix ne se contente pas d'assister en spectateur lucide et clairvoyant à cette agonie. Il l'explique, et non pas même en physiologiste, comme tant d'autres, mais en métaphysicien qui clarifie et intellectuahse les sentiments jusqu'à y voir un simple jeu de concepts. On croirait par instants à une trans- position romanesque de l'Ethique.

Pourquoi ce petit livret, si curieux, si savant, si subtil, nous laisse-t-il sur une impression bizarre de malaise et de mécon- tentement ? Je crois qu'à une étude consacrée à M. Benda on pourrait donner pour sous-titre : De l' impuissance de l'intelli- gence pure en art et en philosophie... M. Benda est intelligent à l'excès. Et, tant que l'intelligence suffit, il nous subjugue et nous ravit. Voyez l' Avant-propos dont il a fait précéder, il y a quatre ans, dans les Cahiers de la Quinzaine, l'essai de M. Sorel sur Les préoccupations métaphysiques des physiciens contempo- rains. C'est de tous points remarquable. Quels dons merveil- leux de clarification ! Quel talent généralisateur ! Quelle prodi- gieuse lecture qui va de Berkeley à M. Duhem en passant par M. Poincaré et M. de Freycinet ! On me dit que M. Benda a été un excellent polytechnicien. C'est le contraire qui m'éton- nerait. Mais que M. Benda vienne à quitter ces sphères exclu-

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sivement intellectuelles, et le charme est rompu. Je pourrais en donner pour preuve, non seulement l'Ordination, mais encore les deux " Cahiers de la Quinzaine " qui l'ont précédée, Mon premier testament, confession intellectuelle à la manière du Discours de la Méthode, et Dialogue d'Eleuthère, propos platoniciens sur les femmes, l'amour, le Bergsonisme. Cela est incomparable de lucidité, d'invention dialectique, d'ingéniosité critique et d'érudition. Et cela cependant laisse insatisfait et troublé. C'est qu'ici l'intelligence est insuffisante. Il y faudrait l'intuition.

C. Vettard.

��PUYCERRAMPION, par Andrée et Jean Viollis,

M. Jean Viollis qui débuta dans les lettres par quelques vers charmants et une manière de petit chef-d'œuvre, l'Emoi, ne semble pas avoir encore tenu toute l'exquise promesse de sa jeunesse. S'est-il effrayé des limites qu'une réussite première posait à son développement à venir ? S'est-il méfié d'une perfection trop précoce ? Toujours est-il que l'élargissement de son dessein lui a fait sinon perdre, du moins un peu banaliser quelques-unes de ses qualités et précisément les plus délicates — mais au profit de quelques autres plus rudes et plus vivantes qui ne se sont jamais encore épanouies avec autant de décision que dans Puycerrampion, son récent livre. On se souvient avec quelle ingénieuse simplicité il nous conta l'histoire de M. le Principal en un récit volontairement terne et pourtant riche de douceur. Il s'essayait à grouper autour d'un héros central un plus grand nombre de figures, à faire vivre un ensemble autour d'un individu. Il y réussissait, mais avec moins d'accent que de finesse. Jugez de notre étonnement en présence de Puycerrampion, où son talent, aidé d'une collabo- ration féminine, se révèle à nous non pas plus subtil encore et plus tendre, mais plus âpre dans le dessin, plus éclatant dans la couleur. Certes, nous voici loin de la courbe logique suivant laquelle se développait l'aventure tragi-comique de M. le Principal : il ne s'agit pas ici d'un roman de déduction rigou-

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reuse, mais d'une suite de tableaux divers, presque sans lien apparent, baignant dans une atmosphère commune et tendant à signifier par leur juxtaposition concertée la vie d'une petite ville du Midi, agitée de rancunes et de desseins électoraux. Comment tous les incidents de la vie sont capables de devenir "matière politique", voilà ce que les auteurs se sont amusés à nous démontrer sous la forme la plus directe, la plus cocasse, la plus variée, et relevée de quelque émotion. Un grand nombre de personnages y concourent ; ils sont crayon- nés avec verve, non pas peints ; et c'est le reproche que je ferai au titre du livre, de placer au premier plan un person- nage (Puycerrampion, l'ancien proscrit) qui ne tranche sur les autres que par la noblesse falote de son âme, non par son importance dans le récit. Par lui le livre acquiert une unité factice et superflue : l'unité d'atmosphère y suffisait. Mais plaisons-nous à saluer dans cette pittoresque rhapsodie d'anec- dotes et d'aventures, le signe d'une extension possible du roman dans un mode plus libre, plus aéré, plus souple, celui-là même que dans Bouvard et Pécuchet Flaubert nous indiqua et par lequel il semble avoir tenté d'échapper à son esthétique. Celle-ci pèse encore sur nous de tout le poids de sa rigueur ; légitime, admirable, ne l'admettons point exclusive. Aimons le désordre cherché du libre et gai roman d'Andrée et Jean Viollis.

H. G.

��EN WALLONIE, par Louis Piérard (Lamertin).

M. Louis Piérard réunit une série de courts essais sur les provinces wallonnes : descriptions, faits divers, anecdotes, portraits. Beaucoup de ces pages sont intéressantes, mais l'auteur ne parvient pas à nous donner de son pays une de ces images fortes et vivantes qui s'imposent à la mémoire et servent de centre de cristallisation à tout ce que par la suite nous apprendrons de ce même pays. Pour une telle peinture, M. Louis Piérard manque de puissance et de poésie.

II célèbre, comme il convient, les poètes patoisants des pro-

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vinces wallonnes. On éprouve un étonnement toujours nouveau devant les listes de poètes patoisants dont aujourd'hui chaque province se glorifie. Chaque dialecte en comprend à peu de chose près autant que le français qui, remis à sa place, reprend ainsi son rôle modeste de patois d'Ile de France.

Il n'y a aucun mal à ce que des hommes que tourmente le besoin de versifier le fassent en la langue qui leur est fami- lière, plutôt que d'encombrer la librairie française de mornes devoirs d'écoliers. Mais il ne faudrait pas perdre de vue les conditions du problème. Le langue française est un instrument de précision qui demande une main experte. Les patoisants ont beau jeu : ils font de la sculpture à la hache et très vite ils atteignent les limites de leur art. M. Piérard dit avec plus de générosité que de justesse :

" De même que jadis, on eût pu écrire : François Villon, vagabond et poète, Robert Burns, laboureur et grand bucoU- que, de même nous avons la joie de pouvoir dire, à l'aube de ce siècle qui est gros de promesses : " Jules Mousseron, ouvrier mineur et poète ", comme aussi : " Stijn Streuvels, boulanger et conteur. " C'est que, peu à peu, on détrône la conception du littérateur industriel, du fabricant de romans ou de comédies à la Paul Bourget, marqué à son berceau du signe prophétique et qui fournit mécaniquement des trois- cinquante. Cette conception dangereuse, nous la devons au XIX* siècle. Et voici que d'humbles ouvriers, des manuels (horreur !) tirent de la lyre des accents insoupçonnés. "

On peut ne pas professer pour M. Bourget une admiration sans limite et croire cependant que son "industrie" s'est trouvée plus féconde que les improvisations que Jules Mous- seron et Stijn Streuvels " tirent de la lyre".

— Nous avons chance de trouver plus d'amusement aux transpositions qu'un autre wallon, Bosquétia composa des fables de La Fontaine. Nous y verrons le corbeau qui pour montrer sa belle voix

Lâche in couââc comme in coup d grisou

et l'histoire de Perrette se terminer par cette morale inatten- due:

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/ n faut et jamains sautés avu n' cruche plein' su s'iiesse. Toutes les citations que M. Piérard fait de ces fables témoignent d'un humour et dun bon sens fort amusant.

J. S.

« « 

FLANES RUSTIQUES ET MARINES, par Louis Even (Grasset).

M. Louis Even a soin de nous indiquer la liste de celles de ses poésies qui ont été mises en musique. Même sans cet avertissement, on devinerait sans peine que de telles strophes ont dû tenter les compositeurs. On y trouve, aimablement rajeunie et verlainisée, la chantante mélodie de Sully Prud- homme.

On n'ose plus parler des bienfaits de la rime. Il est pourtant manifeste que M. Even tire de certains rappels de son une sorte d'accompagnement continu qui rend superflu celui de la musique. Qu'on en juge par cette fine chanson :

MATIN VOILÉ

Les grappes jaunes des cytises, Dans l'air léger du ciel gris-bleu, Se bercent en un souple jeu, Par le moindre souffle surprises.

La mer, qu'un soleil pâle irise, Se moire de courants soyeux Où le pli frais du flot joyeux ^atténue et s'immobilise.

Tour à tour faible et capiteux. Un parfum d'oeillets s'harmonise A la matinée indécise.

Et selon qu'il s'enfle ou s'épuise Au souffle indolent de la brise, Tu clos ou tu rouvres les yeux

Dans une lassitude exquise.

J.S.

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��PETROUCHKA, ballet d'Igor Stravinski, Alexandre Fokine et Alexandre Benois.

C'est parce que nous aimons les danseurs russes que nous prétendons ne pas dissimuler leurs défaillances et que nous leur avons reproché l'erreur de Narcisse. Mais quelle joie de pouvoir après la réprimande revenir à l'éloge et de s'aban- donner de nouveau à l'admiration ! Car ces Russes sont des enfants très chers que l'on se dépêche de gronder, tant on brûle de leur dire : " Et maintenant c'est fini ; je vous retrouve tels que je vous aime. "

Rien ne ressemble moins à Narcisse que Peirouchka. Il faut appeler Peirouchka un chef-d'œuvre ; un des plus imprévus, des plus primesautiers, des plus légers et bondissants que je connaisse. Que de travail, de calcul, de vaine recherche dans Narcisse ! Il semble que les auteurs se soient épuisés à joindre des lambeaux disparates d'invention. Mais à tant d'application Peirouchka fait la nique et danse sur un pied. Il naît un soir tout fait, tout droit, tout prêt ; il est complet, il est franc, il ne sait rien ; d'un saut il est sur le bord de la scène et s'agite et trépigne. Il fallait qu'il vînt pour nous faire sentir combien la fantaisie se fait rare. Ce ballet est fertile comme une comédie de Shakespeare ; il a le même élan et la même santé, il a la même justesse dans le caprice ; aucun détail arbitraire, dans un monde extravagant tout est à chaque instant ce qu'il devait être ; je suis perpétuellement surpris et pas une fois dérouté.

La musique est d'Igor Stravinski ; ce nom que nous apprit l'Oiseau de Feu, nous ne l'oublierons plus. Ce jeune musicien connaît et manie avec facilité notre orchestre moderne si laborieux et surchargé. Mais il ne cherche pas comme d'autres à se compliquer davantage ; il ne veut pas être original à force de petits rapprochements, de hardiesses minuscules, de fragiles et instables équilibres harmoniques. Son audace au contraire se marque par des simplifications (il y a dans Peirouchka un

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interlude qui n'est fait que d'énormes coups de grosse caisse). Il ose sans broncher mille grossièretés délectables ; il sujv prime, il éclaircit, il ne pose que des touches franches et sommaires. Il prend une trompette et sa trouvaille est de ne prendre qu'elle. Il sait sous-entendre avec puissance et sa vigueur est faite de tout ce dont il apprend à se passer.

Cette décision donne à sa musique une rusticité admirable, une brave et maligne gaîté. Tantôt elle est brusque et burles- que comme la danse accroupie des moujiks ; tantôt elle est d'une noblesse enjouée et familière, où l'ironie n'est plus que dans un peu d'endimanchement ; elle a la tournure des belles jeunes filles qui, le poing sur la hanche, avec leurs coiffes, se balancent dans leurs larges robes aux couleurs sucrées comme celles des images.

Quant aux danses, elles ont été imaginées par Fokine et témoignent d'un vrai génie. C'est ici que l'homme qui sait sentir son corps au bout de son âme, trouve à se réjouir ; voici donc l'usage de tous mes membres et de chacun, voici toute l'agilité qu'ils contiennent et peuvent développer. Je com- prends mieux maintenant ce qui m'émeut si fort dans la danse : rien de plastique, aucune attitude, mais de voir un être humain penché, tendu, prêt au bond : et soudain il s'avance, il court, il tourne, il lève les bras, il se démène obéissant fréné- tiquement aux rythmes obscurs de sa vie qui déborde. Il frappe le sol du pied. C'est assez pour ma joie.

La danse est l'art où l'on crée avec soi-même, avec les matériaux les plus immédiats et les plus naturels dont on puisse disposer. Nous de\TOns à la Russie de l'avoir réapprise. N'est-ce pas elle qui semble devoir retrouver de tant de richesses dont nous ne savons plus que faire, un emploi naïf ?

J. R. • « 

UNE COMÉDIE DU DUC DE LAUZUN.

MM. Auguste Rondel et Théodore Lascaris viennent de publier chez Honoré Champion une petite comédie en deux actes: Le Ton de Paris ou les Amours de bonne compagnie par

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Armand-Louis de Gontaut duc de Lauzun. MM. Rondel et Lascaris ont retrouvé cette oeuvre légère et charmante dans un Recueil des Puces de Théâtre nouvellement lues par M. le Texier en sa maison Liste Street, Leicester fields, à Londres et daté de 1799. C'est à son retour d'Amérique et pendant un séjour à Londres, en 1787, que le duc de Lauzun, comme une marque d'estime particulière, fit don de sa comédie à M. le Texier dont il prisait le talent. Ce M. le Texier, le premier lec- teur du monde au dire de J.J. Rousseau, était un comédien de Société. Grimm dit de lui, dans une lettre de février 1774 : " M. le Tessier {sic) receveur général des fermes de Lyon, homme d'esprit, ayant la passion du théâtre et étant comédien de la tête aux pieds, a imaginé de former sa voix, naturelle- ment flexible, à lire tous les rôles d'une pièce, en leur donnant à chacun le ton de leur âge et de leur caractère. Cette muta- tion subite, sans charge et sans saccade, est d'un effet surpre- nant, et produit une illusion complète. Aucun des personnages n'est négligé, tous font leur effet. Son visage, qui passe subite- ment à l'expression qu'il faut prendre, est toujours juste..." Et M"" du Deffand écrit à Voltaire : " Avez-vous ouï parler de M. le Texier qui, assis dans un fauteuil, avec un livre à la main, joue des comédies où il y a sept, huit, dix, douze personnages, si parfaitement bien qu'on ne saurait croire, même en le regar- dant, que ce soit le même homme qui parle. Pour moi l'illu- sion est parfaite et je crois entendre autant d'acteurs différents. Il serait impossible que plusieurs comédiens puissent jouer les scènes avec la même chaleur qu'il les joue tout seul ; il se coupe la parole ; enfin je n'ai rien entendu d'aussi singulier..." Le Ton de Paris n'est pas une comédie dont il soit aisé de rendre compte. Nulle intrigue ne s'y noue. Elle présente, comme nous en avertit l'éditeur " un enchaînement de scènes parfaitement dialoguées et liées les unes aux autres avec beau- coup de facilité. Le style en est naturel, pur et coulant ; on y reconnaît aisément le langage des personnes de la Cour de France." Elle plaît enfin par son libertinage mesuré, son élé- gance spirituelle, son détachement qui n'est point sans secrète amertume. C'est le ton et ce sont les personnages des Mémoires

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de Mme d'Epinay plutôt que ceux des Liaisons Dangereuses.

Avec un peu plus d'intention dans la conduite et d'accent dans

les caractères, on se hasarderait à discerner dans Le Ton de

Paris, comme un faible et lointain crayon de la Parisienne de

Becque...

J. C.

REBOUX CONTRE CLAUDEL. — Dans le Journal du II Juillet, M. Paul Reboux écrit :

"Quand les initiés parlent de M. Paul Claudel, c'est en baissant dévotement le ton, en prononçant tout de suite le mot de génie, en faisant presque le signe de la croix. C'est pourquoi jai commencé la lecture de cet ouvrage avec la componction qu'on a pour entrer dans une église. J'ajoute qu'au bout de quelques pages ma tendance à la dévotion s'est dissipée. Ce n'est pas que soit confus le drame qui se passe entre M"' Sygne de Coùfontaine, le curé Badilon, le vicomte Ulysse-Agénor-Georges de Coùfontaine, le Pape Pie, le roi de France et le baron Turlure. Il est au contraire irrépro- chablement clair, puérilement clair. Certes, quand iL de Coùfontaine dit d'un chien: " Je lui ai appris à ne pas parler ", ou déclare : " J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain par grain, les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens ", ou quand le baron Turlure affirme : "Ah ! c'était du sang que j'avais dans les veines et du sec, pas un pâle jus de citrouille, mais de leau- de-vie bouillante, telle qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon, plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre de fusil", on est un peu éberlué. Mais la plupart du temps les personnages prononcent, en une langue irréprochable, des paroles oiseuses. Un invincible ennui se dégage de cette œuvre prétentieuse et sans éclat. C'est du Villiers de l'Isle-Adam plat et terne, et de l'Ubu Roi triste."

L'auteur de Maison de Danses et de la Petite Papacoda toi- sant avec cette superbe aisance l'auteur de l'Arbre et de

�� � 380 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Connaissance de l'Est : voilà un spectacle extraordinairement bouffon, que nous remercions M. Reboux de nous avoir donné. Ce n'est pas la première fois que ce M. Reboux confesse " un invincible ennui " au contact d'ouvrages qui ne sont point nés sur le boulevard. E<^ nous savons de reste que l'atmosphère des salons mondains, des cabinets de rédaction et des théâtres à la mode mûrit mal un esprit pour l'appréhension de la beauté. Tel jeune homme, débilité par de chétives nourritures, qui puise, chaque matin, dans un "conte" du Journal ou d'Excelsior le suc de sa culture et l'élan de son ambition, peut bien se sentir offensé par une vraie grandeur. Enfin c'est la vertu d'un Mallarmé ou d'un Paul Claudel d'interdire à cer- taines intrusions l'accès de leur domaine...

Mais n'est-il pas choquant, pénible même de voir La Petite Gazette Aptéstenne, qui compte parmi ses collaborateurs de bons écrivains, faire cause commune avec un M. Reboux en enregistiant les platitudes qu'on a lues plus haut comme "jugement équitable sur M. Claudel" ? J. C.

��REVUES

��De la Semaine Littéraire (22 Juillet) :

Les admirateurs d'Ibsen vont acquérir la petite maison de Grimstad où le grand écrivain dramatique fut commis phar- macien.

M"* de Mestral Combremont a tracé un amusant crayon de celui-ci :

" Sa vigueur physique et sa puissance de travail étaient phénoménales. Outre son travail au magasin et à l'officine, qui lui prenait toute la journée, il préparait les examens du collège, sans professeurs, se tirant d'affaire avec des livres, comme il pouvait. De plus, il était possédé déjà de la rage d'écrire, il passait des heures à imaginer des drames, à con- struire des pièces. A ses moments perdus, — car il trouvait encore le moyen d'en avoir, — il prenait son crayon d'humo-

�� � NOTES 381

riste, ou son pinceau de paysagiste, et ce qui sortait de l'un ou de l'autre ne manquait jamais d'intérêt. Il réussissait du reste en tout, sauf cependant pour la musique. Quoique doué du sentiment du rythme, il manquait d'oreille pour apprécier les intervalles, et ne parvint jamais à chanter. "

L'un de ses amis, M. Christian Due, aujourd'hui octogé- naire, publie un opuscule où il raconte sa première entrevue avec l'extraordinaire commis, auprès duquel — de là data leur amitié — il s'était rendu pour acheter quelques sous de ta£Eetas d'Angleterre.

��A PROPOS DU CENTENAIRE DE THACKERAY

On vient de publier en Amérique les lettres de Thackeray à la famille Baxter. Dans la Mercure de France (16 juin) M. Léon Deubel en traduit quelques-unes qui sont infiniment tou- chantes. Elles révèlent l'amoureuse amitié que l'auteur d'Henry Esmond avait vouée à l'aînée des demoiselles Baxter, Sarah. Celle-ci mourut en 1862, et Thackeray écrit à ses parents, le jour de Noël :

" J'ai là votre lettre depuis longtemps. J'avais déjà appris la nouvelle par M. John Dillon, qui a des amis dans le sud. Mais je n'avais pas le courage de vous écrire. Je sais qu'il n'}- a pas pour vous de consolation. J'ai moi-même perdu un enfant autrefois : cela suffit pour vous dire que je comprends votre douleur... Je regarde le portrait de Sarah dans mon album, puis l'estampe que j'ai achetée, il y a des années, parce qu'elle me rappelait Sarah, telle que je l'ai vue pour la première fois. Quelle magnifique créature ! Quelle vie ! Quel rire ! Quelle gaîté ! Et de tout cela, plus rien ! Et vous autres, malheureux, vous restez là à pleurer votre enfant chérie... Quel air mélan- colique elle avait sur sa dernière photographie ! Comme je me souviens bien de sa toilette et du ruban rouge qui entourait ses cheveux ! "....

��D'un article qu'il consacrait récemment dans Le Temps à la

�� � 382 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

collection Camondo, léguée comme on sait au Musée du Lou- vre, nous détachons le passage suivant où M. Pierre Lalo détermine en quelques traits heureux la nature et l'importance de l'art de Degas. "... Impressionniste ou réahste, il n'est en vérité ni l'un ni l'autre ; mais un classique de grande race, et de race française ; non de ceux qui sont asservis aux formules de la tradition, et pour qui la tradition n'est qu'inertie, mais de ceux en qui la tradition est force active et vivante, et qui s'en inspirent pour créer des formes nouvelles. Classique, il l'est par l'essence de son art, qui n'est pas l'art de reproduction et d'imitation de l'impressionnisme ou du réalisme, mais un art supérieur d'interprétation et de composition. Et l'esprit clas- sique français dans la peinture n'a pas eu l'expression plus nette, plus pure d'éléments étrangers que lart de M. Degas : sa clarté, sa vivacité, sa fermeté, sa concision, son goût souve- rain, sa force sobre, sa profondeur sans obscurité, sa grâce sans mollesse, son amour de l'accent incisif, du langage précis, bref et serré, tout cela est du fond même de chez nous, et rien que de chez nous. Il est un des plus grands dessinateurs qui aient existé ; il a eu, plus qu'aucun artiste de notre époque, le sens et le génie du dessin ; non pas du dessin petit, court, étroit, borné à une exactitude matérielle et photographique ; du dessin d'illustration qui est le dessin de presque tous les peintres, même des plus habiles ; mais du dessin des mitres, du dessin qui est un style, qui est, suivant une parole de M. Degas lui-même, " une manière de voir " ; on ajouterait volontiers : une manière de penser. Dessin impérieux et sou- ple, fier et famiUer, qui saisit les êtres à la fois dans toute leur vie, qui de chacun de leurs gestes et de leurs attitudes exprime la ligne définitive. Dessin pénétrant, nerveusement arrêté et creusé, le plus vivant, le plus original, le plus inventé qui soit, et en même temps le plus apparenté aux grandes formes de

dessin du passé "

Dans la Revue des Deux Mondes, M. Faguet montre combien est abusive l'habitude de langage qui nous fait ranger Théo-

�� � NOTES 383

phile Gautier parmi les romantiques. Appliqué à l'autem- d'Emaux et Camées un tel adjectif n'a guère qu'un sens chro- nologique. Il établit une date, mais ne caractérise ni l'inspira- tion, ni récriture. Ce n'est qu'en s'arrêtant à des traits tout à fait secondaires qu'on parvint à le rattacher à la grande famille des Hugo et des Musset. Sa précision d'esprit, son ignorance de toute musique, sa haine de la philosophie, son peu de penchant vers un art didactique, tout le met en oppo- sition avec les contemporains. — Puissent des études comme celle de M. Faguet rompre enfin ces factices catégories qui faussent, comme à plaisir, toute discussion.

��M. Charles Chassé, dans un article Celtes et Saxons, parle du roman posthume de George Meredith (Rei'ue du Temps présent).

��On se doutait que de nombreuses coupures défiguraient les Lettres de Mérimée à Panizzi, mais on ignorait que pour dissimuler les traces de ces opérations des phrases entières avaient été refaites. C'est ce que M. Henri Monod démontre dans le Mercure avec une amusante abondance de citations.

�� � EDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��VIENNENT DE PARAITRE :

CHEZ

MARCEL RIVIÈRE & Cie

31. RUE JACOB, 31, PARIS

��PAUL CLAUDEL :

L'OTAGE

drame en trois actes, in-8 couronne Fr. 3.50 CHARLES-LOUIS PHILIPPE :

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récit, in-8 couronne Fr. 3.50

Il a été tiré des deux premiers volumes, 50 exem- plaires sur vergé d'Arches, in-4 tellière. . Fr. 10. —

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Le Gérant : André Ruyters. Imp. The St. Catherine Press Ltd., Bruges (Belgique).

�� � 385

��POEMES (l* partie)

MAGNA EST VERITAS

Petite baie,

Spectacle de vie tumultueuse et de grand repos.

Où deux fois le jour, sans propos,

L'Océan, avant qu'il ne reflue, s'épanouit.

Sous les hautes falaises et loin de la ville énorme

C'est ici que je m'asseois.

Le monde ira sans moi et je ne crains pas qu'il faille;

Le mensonge, quand toute son œuvre est faite, pourrira :

La Vérité est grande et elle prévaudra ;

Que les gens se soucient, ou non, qu'elle pré- vaille.

�� � 386 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LEGEM TUAM DILEXI

(Fragment)

L' " Infini " ! Mot horrible ! qui jure

Avec la vie et les braves allures

Du pouvoir et de la joie et de l'amour :

Interdit par les sages païens eux-mêmes pour

Epithète de la Déité,

Dont le nom sur les autels populaires était

"L'Inconnu".

Parce que, soit avant qu'il se fût révélé en tant qu'Un

Confiné en Trois,

Le peuple craignait qu'il ne pût conster

En tant que 1' " Infinité ",

Ce guerdon que les diables ont désiré !

Et Dieu pour leur confusion par moquerie

Dit oui,

Mais sa compassion cependant leur consentit

Les rivages de la douleur afin qu'ils y trouvas- sent répit.

Et ce n'est pas l'enfer seul où s'irrite

L'esprit qui bout contre sa limite.

Sans la compulsion d'une forte grâce,

La pierre même du sentier

Ferait explosion d'emblée

Pour remplir l'afifreuse immensité de l'espace.

Cette fureur

�� � POÈMES 387

A une douce croissance deux fois pliée dans la feuille et dans la fleur

Proteste et brûle de projeter son essence

Au delà de l'existence.

La même

Séditieuse flamme sur soi-même

Rejetée, d'une force redoublée

Se tortille contre sa propre définition,

Et c'est le ver.

Et l'homme juste sur lui-même avère

Les limites de Dieu, entre lesquelles est la joie,

La liberté et le droit.

Et il est bien Sa ressemblance, qui

A toute heure, jour et nuit.

Construit

De nouveaux boulevards contre l'Infini.

Car ah, qui peut bien exprimer

Combien plein de limites et de quelle simplicité

Est Dieu,

Combien étroit II est

Et combien les vastes champs ouverts du pos- sible par Son pied

Sont seulement foulés

Par le plus court chemin

Jusques à Son foyer, le cœur humain !

Et toute Son industrie

Celle du petit enfant qui à sa mère chérie

Redemande sa petite chanson si jolie !

Quelles sont les nouvelles de la Nuit ?

�� �

Fer et sel, chaleur, poids, lumière, les voici,

En toute étoile que recense l’astronome

Et tout cela en somme

C’est l’homme,

Aimé de Dieu, Dont les pensées

Sont comme de lui seul occupées,

Qui courtise sa volonté

Pour l’unir en mariage à la Sienne, et Qui distille

A l’empan de cette goutte

L’atlas de tous les champs de roses de tout l’amour !

Coventry Patmore

(Traduction par O. W. K.)

PoiMES 389

��EROS ET PSYCHE

" Amour, j'ai entendu tant de fois ton nom !

Ah ! ma face trois fois, mon sein, se sont émus à la chaleur d'ailes soudaines,

Plumes sans son par l'air ténu menant leur battement solitaire.

Longtemps me suis-je pensée pour trouver quels charmes et quels offices.

Pourraient t'attraire, bienheureux oiseau, entre mes bras.

Et je fis des lacs, mais non point du fil qu'il fallait.

Jusqu'à ce que d'une déconvenue indéfinie

Prenant effi-oi, cette nuit.

J'ai voulu ne plus rien faire que de rester toute coite sans bouger.

Engageant, pour si tôt que tu serais dans le cadre de ma fenêtre, ma foi

A ta volonté inconnue.

A faute, pensais-je, de filets.

Peut-être, comme un petit oiseau, qu'on peut le prendre avec du sel.

Et tout-à-coup —

Ah comme tu m'as saisie ! — c'est toi ! "

" P Mortelle, par finesse d'Immortels menée,

�� � 390 l'A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qui VOUS apprit comment amorcer pour les Dieux votre lit ? Ah, Psyché,

Ainsi vous n'aviez idée aucunement

Que mon désir n'était que de me faire prendre ?

Folle, ce n'était point vous, mais moi

Qui faisais cette cour si passionnément.

Et pour votre beauté, non sans blessures, j'ai combattu

Avec Hadès, avant que chez vous j'eusse une pensée seule à moi. "

" O mon céleste Amant, bien sûr. Ceci, est-ce ta bouche qui presse mon front, Sont-ce tes bras qui s'attachent autour de ma poitrine.

Là où s'unissent deux cœurs par leur union mieux distincts ?

Par toi et par ma ceinture virginale effleurés Quels sombres, vastes espaces de vie tout-à- coup

Brillent, comme des rayons de lune Sur une mer qu'un rêve délectable agite ^ Ah, ne fais point le mouvement de partir ! Baise-moi, qui suis ta Femme et ta Vierge, encore !

O Amour qui comme une rose ombrages Mon cœur dans une plantureuse tranquillité. Embrasse-moi encore et tiens-moi bien tout autour de mon cœur.

�� � POÈMES 391

Jusque je sois toute pleine De toi, comme la coque l'est de son papillon ! — Mais comment me guider et cueillir Un bien si pur sans profane délectation ? Comment savoir si mon Amour est bien ce qu'il me semble ? Donne-moi un signe Que dans la picéenne nuit Vient à ma couche un immortel Epoux, Et non point un démon sous d'heureuses touffes

Cachant les gouffres de l'Enfer, De palmes et d'asphodèles ".

" Celui-ci :

Sous votre sein, ma mortelle Aimante,

Immortelle par mon baiser, sens-tu

L'élancement de cette peine exquise ?

Un démon, ma Psyché, vient avec une joie stérile.

Mais les embrassements jamais d'un Dieu ne sont en vain.

" Je contiens

Une vie qui n'est point la mienne en ma zone dorée !

Mais comment

S'est-il fait une chose moins incommode

De te passer ta règle difficile.

�� � 392 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Que pour l'Epousée de vêtir sa robe de nous ? Où tu le veux emportée sur tes ailes tempé- tueuses,

Ce n'est plus là servir ! Mais oh,

Puis-je donc endurer cette

Flamme et vivre,

Pour cela qui fait que tu m'aimes, bien pure ? "

" Blâme le Dieu lui-même

Si tout, autour de lui, éclate en flammes inextin- guibles.

Sachez, ma bien aimée.

Que votre beauté sans tache n'a point sa com- paraison dans la neige.

Mais dans l'intégrité du feu !

Quoique vous soyez, douce Amie, je le veux pour moi.

Un triste Dieu vraiment.

Qui se contenterait à moins que tous les Royaumes

De l'Amour en leur puissance qui sont trois ! "

" J'ai grande admiration

Que toi, le plus grand des Pouvoirs supérieurs.

Me visites avec cette amour excessive !

Qu'est ceci

Moi, néant, un Dieu me fait nécessaire à sa joie

Et humblement attend la faveur de mon baiser.

Ah, toutes les légions de tes serviteurs

�� � POÈMES 393

Désirent pénétrer ce mystère. "

" Contentez-vous d'admirer ce mystère avec elles, ma chère,

Et laissez votre folle petite tête en repos

Sur ma poitrine familière.

Si le grand Roi, laissant son trône sourcilleux.

Courtisait une petite bohémienne sous sa haie,

Dont quelques charmes sauvageons d'elle igno- rés décèlent

La lointaine lignée souveraine,

Quelque défaut d'elle-même en étrange manière

Qui promît à sa généreuse plénitude une exquise louange.

Et s'il commandait aux dames les plus altières de la Cour

De lui ôter ses guenilles et de la purifier pour le milieu de son lit.

Afin que, seul avec elle, il oubliât

Son Empire, dans la liberté de sa complaisance ;

Que ferait-il si elle était assez sotte.

Toute bayante et tremblante au conspect de sa grandeur,

Que d'oublier, avec la suprême égalité de l'amour.

L'amant si simple qui, pour salaire de toute bénédiction,

Demande, eh quoi ! ce rien même qu'elle est, (source d'ivresse !) avec

�� � 394 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toute licence de se jouer avec elle à cœur-joie? Si le tuyau de la flûte, tout rempli du souffle de l'amour

Se mettait à crier : " O mon Dieu,

Je suis trop vil pour une note si douce !

Le Roi ne pourrait-il dûment alléguer

L'infirmation du sacrement marital

Et renvoyer à sa haie la pauvre Gipsy ? "

" O joie trop grande ! ô toucher du feu subtil!

O chaos de bonheur ! ô désir imperturbable

Qui des fonts de l'esprit s'impartit à la cervelle et au sang !

Je n'appellerai point mal, puis qu'il est tien, ce qui est bon.

Ni le meilleur, ce qui n'est point le meilleur quand il s'en faut d'un degré ou deux.

Mais mon cœur ignorant bronche et s'étonne.

Et m'accuse, bien que je sois sans faute.

La mouche dans du miel.

Comment faire pour qu'elle trouve usage de ses yeux, que dire de ses ailes ?

Ton exigence est amère !

Demeure comme une touffe de myrrhe entre mes seins.

Quelque grande, quelque poignante pénitence !

Que la souffrance me sauve de mourir de bon- heur 1

�� � POÈMES 395

« Paix !

L'habitude, bientôt, qui tue la joie,

Vous fera soupirer pour la mort qui tue l'habi- tude.

Etreignez bien de vos mains enfantines mon cœur !

C'est dans une telle captivité et non autre

Que les cieux incompréhensibles se connaissent.

Et restez ainsi toute tranquille

Jusqu'à ce que l'Aube menaçant de publier

Ma gloire, que vous ne sauriez supporter,

Me force à partir.

Prenez votre bonheur en patience,

Depuis que celui qui est à venir ne vous con- sume tout-à-fait.

Car ce ne sont ici que vos fiançailles

Plus intimes et plus opulentes

Qui ne sont aucunes noces mortelles

Mais vos noces à vous vous attendent. "

" En tout je veux t'obéir.

Et ainsi je sais que tout est bien.

S'il faut me rouler dans la neige

La joie de mon corps même ne fera que s'en accroître.

Le plaisir de te plaire est plus que le plaisir.

Tu m'as conquise, fais ce que tu veux, je suis à toi,

Sur ton cœur, sous tes pieds, battue ou caressée 1

�� � 396 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Enfonce dans mon cœur le fer jusqu'à la garde !

Invente ce qui sans toi serait doux jusqu'à être pervers !

Oui, que le démon même

Me traîne par les fondrières de la faute !

Le bien que j'ai, que toute la Terre contre lui

Se combine avec le Ciel et l'Enfer !

Cette touche qui te fit mieux, qui la peut annuler ?

Ah ne dis point encore adieu ! "

" Voici la note du merle, glas de la Nuit !

Envisage la pénitence que tu braves ".

" Maudite quand elle est là, l'amère chose que nous avons demandée !

Tu me laisses ainsi, telle qu'une lune à l'aurore,

Un petit monde vacant, par l'air, tout seul.

C'est bien. Fais ce que tu veux.

Quand la nuit vient, mes ténèbres seront satis- faites.

Comme la coupe, que l'enfant dans le sable enfonce.

S'emplit et devient portion de la mer.

Va où tu veux ! Va-t-en, reviens ! Divin Amant,

Je sais fort bien que tu es tout à moi avec jalousie.

Ce baiser-ci

Est un secret où aucun autre n'a part.

�� � POÈMES 397

Mais je sais aussi

Que la vie toute est féminine pour toi

Epousée dans le moment avec des délices énor- mes !

Et bien que je ne sois rien qu'une

Capacité de te recevoir, qui n'est plus vide,

C'est toute chose pour moi d'être sûre que nulle part

Tu ne trouveras pour ton Elue une autre qui soit la même tout-à-fait.

Plumes inquiètes, mes bras ne vous font plus violence. Adieu.

Pendant que tu ne seras point là, je scruterai la monotone prairie.

Pour joncher notre couche des lys des bonnes œuvres.

Et s'il te plaît de revenir ce soir, mon amour.

Un doigt sur ma croisée la fera ouvrir toute grande !

Adieu, adieu !

Que mon ennuyeuse journée du moins

Soit sonore de ton los remémoré.

" Amères, douce amie, rares, voilées Soient toutes vos paroles de moi. Salutairement amères, fort douces. Rares, pour qu'il n'en soit aucune indiscrète. Et voilées, (afin que nul ne voie.)

COVENTRY PaTMORE.

(Traduction de Paul Claudel)

�� � 398

��COVENTRY PATMORE

(Fin)

Avec la mort de sa première femme, toute une période -de la vie de Coventry Patmore se terminait. Une mala- dresse bien intentionnée de Tennyson mit fin à leur amitié : sans consulter Patmore, Tennyson demanda pour lui un secours d'argent au Literary Fund ; un malentendu, le deuil, une lettre égarée firent le reste. Ils ne se revirent plus. A partir de 1862 aussi une amitié nouvelle formée par D. G. Rossetti empêcha Patmore de le fréquenter.

Cependant la quatrième et dernière partie de V Ange ■dans la Mahon^ The Victories of Love^ écrite avant la mort d'Emily, avait paru dans le MacMillan Magazine (C. P. reçut cent livres sterling), et fut publiée en 1863.^ Ainsi Patmore, à quarante ans, achevait son premier grand poème. ,

Mais sa santé avait été atteinte par la maladie et la mort de sa femme (Patmore eut toujours la poitrine faible). A la fin de 1863, il obtint de ses chefs du British Muséum un congé (à prolonger) de trois mois ; et, laissant ses enfants dans des collèges et des écoles, partit en février pour Rome, où il arriva, dans les premiers jours de mars, descendant à l'hôtel de la Minerve.'

1 La même année Woolner publia un poème sur le même sujet : My beautiful Lady.

  • Lettres à Mrs Jackson, publiées par Basil Champneys.

�� � COVENTRY PATMORE 399

L'événement capital de sa vie allait avoir Rome pour théâtre : je veux dire, la conversion de Coventry Patmore au catholicisme.

C'est ici qu'il faut consulter cette Autobiographie, écrite, vers 1888, à la prière de sa troisième femme et du Père Gérard Hopkins, S. J. — Patmore cherche à y démontrer que, sans le savoir lui-même, sa pensée se dirigeait de plus en plus dans le sens de la doctrine chrétienne telle que l'église catholique romaine l'enseigne. Il se félicite d'avoir eu, à vingt-quatre ans, les devoirs d'une fonction publique à remplir, et les charges d'une famille à supporter : " J'avais six heures de travail par jour au Musée, et, pour porter mon revenu au chiffre nécessaire, j'étais obligé d'écrire encore pendant deux ou trois heures chaque soir pour les revues. Cela garda mon esprit, comme ma femme garda mon cœur, de ces excès successifs que j'ai décrits, et dès lors je fis, avec moins de hâte, plus de progrès."

Il lut beaucoup d'ouvrages de théologie. Plus tard, il s'aperçut que ses préférences allaient toujours aux ouvrages les plus catholiques. Il en vint même à penser, lorsqu'il se fut convaincu de la parfaite orthodoxie de Tke tAngel in the House — quelque temps après sa conversion, il crut devoir détruire cette oeuvre de son passé protestant, et brûla tous les exemplaires qu'il put trouver, rachetant à l'éditeur les invendus — il en vint à penser qu'il avait été, dès le premier éveil de la foi, catholique de doctrine et de cœur, sinon de fait.

La seule puissance qui l'avait retenu jusque là dans le Protestantisme, c'était son amour pour sa femme : " Je crois que, à partir de ma trente-cinquième année, ce qui

�� � 400 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surtout me retint, ce fut la répugnance invincible qu'avait ma femme pour la foi dont je m'approchais par degrés. Son jugement naturel était si droit et sa bonté si parfaite, que son opposition était par elle-même un très puissant argument. Elle avait été, dès le berceau, terrifiée par le hideux fantôme que le Puritanisme évoque dès qu'il est question de la religion catholique. Je voyais bien claire- ment qu'une créature aussi simplement et humblement bonne et qui aimait Dieu avec tant de sincérité, ne courait nul danger de perdre son âme par son incapacité à discerner ce que je croyais déjà, avec presque de la certitude, être la vérité... Pendant la longue maladie qui l'emporta, on ne pouvait pas aborder ce sujet sans augmenter visiblement ses souffrances, et jusqu'à la fin ce sentiment fut chez elle si fort que, peu de jours ava«t sa mort, elle me dit avec larmes : " Quand je ne serai " plus là, ils (les Catholiques) vous prendront, et alors je " ne vous reverrai jamais plus."

Deux amis de la maison, deux convertis, Aubrey de Vere et Manning, avaient souvent plaidé pour Rome contre Emily Patmore, et en présence de Coventry. Mais il ne faudrait pas croire que cela eût contribué à entraîner le poëte vers une conversion. Au contraire.

On ne démontre pas la vérité ou la fausseté du catholicisme comme on fait la preuve d'une opération, en mathématiques. Il est bien rare qu'une conversion soit le résultat d'un raisonnement. Elle est plutôt l'éclo- sion d'un sentiment profond, d'un état d'esprit revenant fréquemment et enfin envahissant l'âme par degrés.

" Pendant plusieurs mois après sa mort, je me sentis élevé, pour ainsi dire, dans une plus haute sphère spiri-

�� � COVENTRY PATMORE 4OI

tuelle, et en possession de facultés morales que j'avais toujours recherchées, mais que je n'avais jamais obtenues pour longtemps. Autant que je pouvais m'en rendre compte, Dieu m'avait soudain conféré, avec la paix, cette crainte et cet amour pour Lui, et cette entière soumis- sion à Sa volonté pour lesquels j'avais si longtemps prié en vain. Et l'argument touchant mon changement de religion, que jusqu'alors j'avais tiré de l'état d'esprit de ma femme, je le tirai maintenant de mon propre état d'esprit : arrivant à cette conclusion, qu'une telle croyance ne pouvait être fausse, qui portait de si bons fruits."

Mais ce que Patmore ne nous explique pas, dans cette autobiographie, c'est le pourquoi de cette tendance catholique qui le mena au seuil de la conversion. Or, dès qu'on touche à cela, on touche à tout l'oeuvre de Patmore. Patmore a été conduit au christianisme par Vins- tinct sexuel. Le mystère de l'amour humain, ce qui entraîne les époux l'un vers l'autre, a été pour lui la révélation et l'explication du mystère de l'amour divin, ce qu'il appelle : " the more esoteric doctrine of the Catholic Faith ": l'âme de chaque homme est à Jésus ce qu'est la fiancée au fiancé. Ce que l'homme aime dans la femme, c'est son âme à lui, son âme dont le désir ne s'assouvira que sur le sein du Fiancé, la mort ayant effacé l'apparence du monde. Mais déjà dans cette vie le Fiancé envoie à la fiancée des signes de son amour : la Grâce. Il la courtise dans l'ombre, en secret, et ne veut pas être vu d'elle. Et ainsi s'explique le mythe d'Eros et de Psyché. Patmore disait volontiers que la beauté des mythes païens leur vient de ce qu'ils peuvent presque tous recevoir une explication chrétienne.

2

�� � 402 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais cette doctrine de l'Eglise catholique n'est pas aussi " ésotérique " que Patmore semble le croire. N'avons-nous pas assez entendu les libre-penseurs, en France, reprocher aux prêtres de corrompre les enfants, parce que les livres de piété catholique expriment l'amour divin avec les mots de l'amour humain ? Le propre de l'incroyance, justement, c'est de voir une contradiction entre ces deux choses ; entre le corps et l'esprit, comme si l'un et l'autre n'étaient pas l'œuvre du même créateur. Le mot de Mariage paraît indécent aux Femmes Savantes. Les matérialistes croient nous avoir désillusionnés quand ils nous ont montré l'origine matérielle d'un sentiment. Jules Laforgue dit : " l'amour maternel, amour tout d'albumine," et croit avoir dit quelque chose de très fort contre l'amour maternel. Il oublie que l'albumine et l'amour maternel ont la même origine. Pourquoi trouver le corps et ce qui est lié au corps des objets de scandale, alors que la vie, avec toutes ses possibilités, est contenue dans une goutte d'eau tiède ? alors que Dieu, quand il s'est donné pour le salut du monde, est venu parmi nous, comme nous, dans les ordures de l'accouchement ? Ce mépris — en réalité, cette peur — du corps et de la matière, sentiment exclusivement " classe-moyenne ", l'aristocrate, Patmore, ne l'a jamais éprouvé. Et c'est là le secret, en même temps, de sa poésie et de sa conversion.

Mais jusqu'au dernier moment, il hésita. D'abord, il eut à surmonter la désillusion que lui donna le spectacle de Rome ; puis, malgré les encouragements de la société catholique anglaise qu'il fréquentait, malgré les soins du P. Cardella, jésuite, qu'il avait pris pour conseiller, quelque chose en lui résistait. Une nuit enfin il comprit que le

�� � seul moyen de vaincre cette résistance, c’était de se convertir au plus tôt. En pleine nuit, il courut trouver le P. Cardella, lui demandant de recevoir, sur-le-champ, son abjuration... Enfin, au printemps de 1864, Patmore rentre à Londres, converti et... fiancé. Il venait préparer ses enfants à recevoir une seconde mère.

Sa fiancée était M"^ Marianne Caroline Byles, fille unique et héritière d’un riche propriétaire de Gloucestershire, et qui avait alors quarante-deux ans (un an de plus que Patmore). Elle s’était convertie en 1853 sous l’influence de Manning qu’elle avait longtemps connu et fréquenté quand il était encore vicaire dans l’église d’Angleterre.^ En 1864, elle se trouvait à Rome avec une cousine qui lui servait de dame de compagnie. Patmore la rencontra et vit en elle " le pur rayonnement de la sainteté catholique." Il la croyait sans fortune, et, en apprenant qu’elle était au contraire fort riche, il renonça à l’épouser. Des amis s’entremirent, et ils furent mariés, par Manning, le 18 Juillet 1864, à Sainte-Marie-des-Anges, Westmoreland Road, Bayswater. Ils devaient rester seize ans unis.

" Mary " Patmore fut une femme plus effacée encore et plus difficile à connaître qu’Emily Patmore. Elle était si réservée que sa présence jetait toujours une gêne sur les amis et les visiteurs de son mari. Seul, le vieux Bryan Waller Procter (Barry Cornwall) en raison de sa vieillesse et de sa drôlerie, paraît avoir fait quelque progrès dans l’affection de cette femme pieuse et modeste, tout entière dévouée à son mari et aux enfants de son mari (elle ne lui en donna pas).

’ Manning se convertit en 1851. La vie de Coventry Patmore était entièrement changée, et par sa conversion et par son mariage. Sa conversion l’éloignait naturellement d’un grand nombre de fréquentations littéraires, et augmentait l’isolement autour de lui. Son mariage le faisait riche. Il put renoncer à son emploi du British Muséum. (Il fut mis à la retraite, avec une pension de cent vingt-six livres sterling, le 6 janvier 1866.) Et bientôt il achetait, à Uckfield, Sussex, deux propriétés contiguës, de quatre cents acres, et sur lesquelles étaient bâties deux fermes.

C’est alors qu’il entre dans sa troisième période d’activité créatrice.

Il a publié, en 1886, un petit livre intitulé: "Comment j’ai administré et amélioré ma propriété." On y voit quelle énergie il déploya, et comment, chose rare dans l’histoire littéraire, un poëte se révéla soudain homme d’affaires accompli. Il avait toujours aimé et étudié l’architecture, et son premier soin fut de transformer en résidence seigneuriale une de ses deux fermes. Il passa deux ans sur les lieux, par tous les temps, surveillant et conseillant les entrepreneurs, aidant les maçons à bâtir. Le château fut achevé en 1868, et " Buxted Old Lands " devint " Heron’s Ghyll."

En véritable aristocrate, Patmore s’adapta sans difficulté à sa nouvelle vie. Il satisfit son goût pour les animaux (chiens et oiseaux), pour la solitude (construction d’un " Ermitage " dans le parc), et pour les longues promenades en voiture. Mais à aucun moment il ne fut entraîné ou submergé par sa nouvelle richesse : au contraire, il y met l’ordre et la règle, et la tient bien en main. COVENTRY PATMORE 4O5

Et c'est durant cette même période (1866-68) que furent composées, très rapidement, les neuf premières odes du livre qui fut appelé dans la suite : The Unhunvn Eros.

Or, pendant qu'une nouvelle vie commençait pour Coventry Patmore, et qu'ime nouvelle œuvre, la plus étrange et la plus belle, s'élaborait dans son esprit, l'œuvre de sa vie passée, UAnge dans le Maison connaissait ime nouvelle fortune. Elle n'avait plus d'admirateurs parmi les lettrés. Et Swinburne et son école, alors dans toute leur nouveauté et en pleine réaction contre Tenny- son, avaient pris l'œuvre et le nom de Patmore pour objets de leurs railleries. Au point de vue littéraire, Coventry Patmore "n'existait plus". Mais L'y/n_^^ était devenu populaire ! et se vendait, en dépit de Swinburne et du silence des critiques. ^ Mais ce n'était pas la gloire ; ce n'était pas le public qui convenait à un si haut poète. C'était un public qui voyait en lui le chantre des joies domestiques, le poète du thé de cinq heures, des tartines de confiture aux fraises, et des jeunes filles comme il faut. Et oui ! il était cela ; mais il y avait tant d'autres choses encore dans The Angel in the House. Triste popularité, basée sur une méprise et partagée avec les mille fournis- seurs des goûts littéraires de la classe moyenne ! Et puis, il vivait loin de Londres, n'avait presque plus d'amis... Cette éclipse dura quinze ans.

Il est assez rare de voir un écrivain, dont tous les

lettrés jugent la carrière finie, produire, dans le silence et

le secret, une œuvre toute nouvelle. Coventry Patmore

recommençait sa vie de poëte. Les Odes furent écrites

Il s*en Tendit 250,000 exemplaires du vivant de C. P.

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pour ainsi dire en cachette comme les premiers sonnets d'un collégien, et elles parurent anonymes et hors com- merce, comme le livre de début d'un auteur sans préten- tions, en avril 1868. Les cent et quelques exemplaires que Patmore envoya à des amis furent reçus très froide- ment et ne lui valurent aucune réponse encourageante. Et, un soir d'hiver, il brûla les cent exemplaires qui lui restaient.

Il faut surtout voir, dans cet holocauste, plutôt que du dépit une intention très touchante : de toutes ses forces, il aspirait désormais à substituer à sa volonté propre celle de son Dieu ; et nous le voyons constam- ment étouffer en lui des aspirations et vaincre des répugnances. Les retraites qu'il fit dans des couvents : à Pantasaph, à Pontypool, où il devait changer ses plus chères habitudes, et soumettre ses lectures et ses médita- tions à un emploi du temps réglé d'avance; ses voyages à Lourdes ; le sacrifice de The Angel in the House quand il crut y trouver des traces de protestantisme, le sacrifice plus grand encore de sa Sponsa Deij — il nous faut voir là des exercices d^obéissance et de renoncement : renon- cement à la gloire mondaine, obéissance jusque dans les plus petites choses.

Mais plus il se détachait et plus il s'élevait, spirituelle- ment, et plus haute montait la flamme de son génie.

A la fin de 1871 il fit un court séjour dans Paris encore ravagé par la guerre civile. En 1874 il loua Heron's Ghyll au duc de Norfolk : le château, constam- ment agrandi, était devenue d'un entretien trop coûteux. Peu après il vendit toute la propriété au duc de Norfolk, pour vingt-cinq mille livres sterling, réalisant un béné-

�� � COVENTRY PATMORE 4O7

fice net de neuf mille livres sterling (250.000 francs).

Entre la vente de Heron's Ghyll et son installation à Hastings en 1875, il passa quelque temps à Londres (Campden Hill) et revit beaucoup de ses anciens amis : Mme Procter, Lord Houghton (Monckton Milnes), Car- lyle, Ruskin etc. Ses biographes insistent suf ce point, car la vie retirée menée par Coventry Patmore de 1862 à 1874, et ses opinions politiques qui bientôt vont s'ex- primer avec une violence extrême, avaient valu au poëte une réputation de misanthrope et d'homme incapable de conserver un seul ami.

A partir de 1875, il est installé à Hastings, dans " the Milward Mansion, " une grande maison située en pleine ville, mais entourée d'un jardin dont la disposition l'isole et en fait presque une maison de campagne. Et c'est alors que, grâce à Frederick Greenwood, une des rares personnes qui, avec Henry Sidgwick (et bientôt M™* Mey- nell et M. Edmund Gosse) avaient conservé au po€te leur admiration, à une époque où le nom même de Pat- more était ridicule, ^ c'est alors que la nouvelle série des Odes de UEros inconnu parut devant le public. F. Green- wood, qui était alors directeur de la Pall Mail Gazette^ invita Coventry Patmore à collaborer à son journal. Du 8 mars 1875 au 25 août 1877, dix Odes furent insérées dans la Pall Mail Gazette^ et parmi celles-ci : Peace ; Let be \ If I were dead ; The Toys {Les joujoux\ etc. Elles étaient signées, simplement, C. P. On les remarqua, puisqu'elles paraissaient dans un des grands journaux du soir, et parce que souvent, elles traitaient des sujets d'actualité. Mais on ne chercha pas à savoir qui était

' Edmund Gosse. "Coventry Patmore " page 157.

�� � 408 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C. P., et il paraît même qu'un petit poëte, dont c'étaient les initiales, se défendit partout d'être l'auteur de ces odes !

Mais qu'importait désormais à Patmore la gloire ou l'obscurité ? A cinquante-trois ans, une nouvelle jeunesse de son génie lui rendait les nuits d'enthousiasme de sa vingtième année. Il n'avait jamais perdu l'habitude de faire de longues promenades nocturnes, et, à Hastings, il passait des heures à marcher le long du rivage, mêlant le son de ses vers au grondement des vagues, exultant, comme un enfant, dans la tempête.

De 1877 à 1878 il prépare et publie une édition de ses œuvres en quatre volumes, et les Odes, sous le titre désormais fixé de : UEros inconnu {The Unknown Eros) paraissent en 1877, et, Augmentées, en 1878. Cette même année, il composa, dans le mètre des Odes, Amelia, ^ le plus long de ses petits poëmes, et que la plupart des critiques s'accordent à considérer comme son chef-d'œuvre, parce qu'on y retrouve toutes les qualités de V Ange mêlées à la perfection formelle de h^Eros.

The Unknown Eros paraissait en même temps qu'une nouvelle édition de \J Ange. On ne peut rien imaginer de plus dissemblable que ces deux œuvres ; et la première impression qu'on a, quand on aborde Patmore pour la première fois, c'est l'étonnement qu'un même auteur ait pu écrire deux ouvrages si différents. A la réflexion, on saisit le lien qui les rattache, et l'on cesse de s'étonner.

UEros inconnu traite, en vers iambiques libres — libres en ce sens que la longueur du vers et la place des rimes ne sont réglées par aucun système fixe, — des mystères

• Amelia parut, avec une ré-édition de Tamerton Church Totuer, en 1878.

�� � et des symboles les plus élevés de la religion. Mais cependant chacune de ces odes est essentiellement — dans l’expression et dans le sentiment — humaine; et quelques- unes, comme U Axalie^ sont uniquement humaines. L’intention de louer Dieu et la Sainte Vierge, dont il avait reçu tant de grâces, est visible dans VEros ; mais ce n’est pas de la théologie pure et simple. Plutôt, c’est de la doctrine apprise avec amour, et qui guide l’enthousiasme, comme une grande clarté. Rien d’artificiel ; rien de préparé. Tout esprit religieux, même s’il s’ignore, se trouve chez lui dans ces poëmes, et dans un air qu’il peut respirer. Sans doute, il lut le De Partu Virginis de Sanazzaro et les œuvres de S* Thomas d’Aquin ; mais ce fut surtout en vue d’éclairer ses propres sentiments, de " connaître " Dieu, comme le catéchisme nous le commande, et non pas pour introduire toute cette science, plus ou moins bien assimilée, dans des poëmes prémédités. The Unknown Eros est le fruit de la vie religieuse de Patmore, et non pas la somme de ses lectures.

Et c’est pour cela que la nature s’exprime si bien dans cette oeuvre. Elle n’a jamais mieux été critiquée que par Emily-Honoria, la fille aînée de notre poëte, qui, en 1873, à vingt ans, était entrée, sous le nom de Sœur Marie Christine, au couvent du Saint Enfant Jésus, à S* Leonards. ’ Dans une lettre à son père, écrite du couvent, elle dit : " Je pense que les Odes ressemblent beaucoup à l’Ecriture Sainte par levu" simplicité, si grande que n’importe qui peut s’imaginer qu’il les comprend, et si profonde que bien peu en réalité les comprennent.

’ Aujourd’hui Hastings et S’ Leonards ne forment qu’une seule ville (65000 hab.) 4IO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elles ressemblent aussi à l'Ecriture comme Shakespeare y ressemble : par leur qualité intensément humaine, et en ne disant pas les mots convenus pour exprimer la chose, mais bien la chose elle-même. "

La forme des Odes de UEros inconnu a été l'objet de discussions qui n'ont d'intérêt que pour les techniciens de la prosodie anglaise. Il est certain que Drummond de Hawthornden et Cowley ont fait, bien avant Patmore, usage de vers d'inégale longueur et de rimes mêlées, dans un même poëme. Edmund Gosse voit une certaine ana- logie entre les Odes et la lyrique italienne du début de la Renaissance. Basil Champneys voit dans VEpithala- mium de Spencer le poëme dont la forme est le plus voisine de la forme des Odes. ^ Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que le poëte ne choisit le mètre des Odes qu'après mûre réflexion, et qu'il est bien approprié aux pensées exprimées.

Ainsi passèrent les cinq premières années du séjour à Hastings, avec des retraites aux couvents du Pays de Galles, des excursions à Rye, Winchelsea, Lew^es et Tunbridge Wells ; et deux pèlerinages à Lourdes, en compagnie de Mgr Rouse, en 1877 et 1878.

Le 12 avril 1880, Marianne Caroline Patmore mourut subitement.

Après seize ans de vie conjugale heureuse, Coventry songea à employer une partie de la fortune qu'il héritait à bâtir, comme monument commémoratif de sa seconde femme, une grande église à Hastings. (La seule église catholique était à S* Leonards). Il entra aussitôt en pour-

' Basil Champneys, introduction aux Poems, by Coventry Patmore, Bell, 1906, p. 42.

�� � COVENTRY PATMORE 4I I

parlers avec la Pieuse Société des Missions. La Société devait acheter le terrain et bâtir à ses frais la crypte et le presbytère, et Coventry Patmore devait fournir l'argent nécessaire pour construire l'église " depuis le sol jusqu'au clocher ". Basil Champneys fut l'architecte choisi par le poëte, et Patmore put espérer qu'il y aurait enfin en " Saint Mary Star of the Sea " une église catholique anglaise " sans trace de mauvais goût ".

A la fin de 1880, Patmore fit don au British Muséum des vingt et un tomes de son exemplaire des œuvres complètes de St. Thomas d'Aquin. C'est un des deux seuls exemplaires connus de l'édition princeps (Rome 1570-1571). L'autre exemplaire est à la BibHothèque Nationale de Paris.

Les dix années que Patmore passe encore à Hastings sont remplies par la composition des toutes dernières Odes, par des événements de famille, un renouveau de gloire, de nouvelles amitiés. Son œuvre de prosateur date de ce temps ; et c'est là aussi que se place la grande déception que lui causa la construction de son église. Après 1880, il est devenu, en peu de temps, un vieillard.

Le poëte du mariage ne pouvait supporter longtemps le veuvage ; l'artiste ne pouvait pas vivre sans une femme près de lui. Et le 13 septembre 1881, à l'Oratory, il fut uni par Mgr. Rouse à Miss Harriet Robson, qui vit encore au moment où cette étude est écrite.

A la fin de cette même année, les deux nouveaux époux allaient à Lourdes. L'année suivante Emily Honoria (Sœur Marie-Christine) mourait d'une pneu- monie, à vingt-neuf ans, dans son couvent. En février

�� � 412 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1883, Coventry Patmore, âgé de soixante ans, fut père d'un dernier fils. Le mois suivant il perdait le fils préféré de son premier mariage, Henry, né en 1860, qui laissait quelques poëmes, publiés par son père à la suite de l'édition de 1886 (en deux volumes) de ses œuvres poétiques. En 1885, Patmore fit, avec sa fille Bertha, son dernier pèlerinage à Lourdes.

L'ami le plus intime, dans ces années, fut Edmund Gosse, et il avait été attiré vers Patmore par son œuvre poétique. Il alla passer bien des dimanches à Hastings. Voici le portrait qu'il trace du poëte (aet. 58) :

" Mon premier dimanche à Hastings se passa surtout au coin du feu, dans son cabinet de travail. Je le revois, allongé sur son fauteuil, dans sa pose habituelle, les mains jointes, tout le corps atténué et immobile, la merveilleuse tête, seule, remuant vite et brusquement, comme si elle eût tourné sur un pivot, les yeux tour à tour s'assombrissant ou scintillant, les lèvres mobiles reflétant dans toutes leurs courbes chaque nuance de sentiment qui traversait l'esprit du poëte. Il ne changeait cette attitude que pour s'élancer, avec une soudaineté extraordinaire, sur une des cigarettes répandues tout à l'entour comme les feuilles de Vallombrosa ^ ; il l'allumait, puis reprenait sa pose, le corps caché, les ailes fermées. Assis de la sorte, incliné vers le feu, il parlait pendant des heures des choses les plus élevées, de pensées et de passions étrangères aux mortels, redescendant parfois sur la terre avec une plaisanterie excentrique et violente, toujours marquée par un rire fort et craquant qui s'achevait en toux sèche." (Edmund Gosse, Coventry Patmore^ p. 156)

^ Allusion aux vers de Milton.

�� � Cependant St. Mary Star of the Sea grandissait. La crypte fut achevée en mars 1882, et le 2 juillet 83 l’église était bâtie. Un peu avant cette dernière date, Patmore avait appris que, pour payer le terrain, la pieuse Société des Missions, au lieu d’hypothéquer ses propres biens de Londres, avaient hypothéqué l’église elle-même, c’est à dire la propriété de Patmore. Si, par exemple, la S** des Missions n’avait pas pu rembourser l’argent emprunté pour acquérir le terrain et bâtir la crypte, les créanciers auraient pu saisir l’église elle-même et la transformer en salle de concerts ou de danse. Patmore fut justement irrité ; il n’avait voulu signer aucun contrat, s’en rapportant à la parole donnée par le représentant de la S^^ des Missions. Dans une lettre insérée dans The Tablety il fit connaître au public catholique anglais les détails de l’afl&ire. Au reste, il y avait peu de chances pour que les Missions fussent insolvables ; et au fond de toute cette querelle, il n’y eut probablement qu’un malentendu.

Ce qui ne fait pas de doute, c’est la mauvaise foi de certains critiques protestants qui, dans des manuels et des encyclopédies très répandus, transforment cette querelle de personnes en une dispute de principes, présentant Patmore comme un fils peu soumis de l’église où il était entré. Ainsi, un " libre Anglais ", même tombé assez bas pour se convertir au papisme, montrait malgré tout son caractère indépendant et sa fierté ! Inutile de s’appesantir sur de telles naïvetés, qui font voir une intelligence et une moralité rudimentaires.

Mais ce qui pouvait bien dérouter les critiques protestants, c’est l'anticléricalisme de Coventry Patmore catholi414 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que. Sans doute il avait approché assez de prêtres pour rencontrer, dans le nombre, quelques vilains personnages, et il avait eu, à Heron's Ghyll et à S' Leonards, comme chapelains et comme confesseur, toute une série de grotesques et d'indignes ; enfin, son expérience per- sonnelle l'avait rendu aussi contempteur du clergé séculier qu'il était admirateur du clergé régulier. Mais je crois sentir dans son anticléricalisme, ou du moins dans la façon dont il l'étalait, un peu d'affectation. En disant du mal de son clergé, il voulait édifier les Protestants, en leur prouvant ainsi que le Dogme est au-dessus de tout accident, et qu'une foi véritable ne saurait être ébranlée par le spectacle de l'immoralité des prêtres ; et il voulait aussi taquiner la grande moyenne du public catholique, dont la timidité et l'étroitesse d'esprit lui étaient odieuses. Il savait quelle domination les révérends et les saints des petites chapelles exercent sur les esprits de la classe moyenne protestante, en Angleterre: il opposait le catho- lique, libre de distinguer l'homme du prêtre, au protestant pour qui les vertus de son vicaire ou de son ministre sont une preuve de la vérité de sa croyance.

Et voici une conversation de Patmore avec un catho- lique du genre timide :

— Vous avez appris, M. Patmore, que l'église de .... est brûlée ? On ne sait pas comment le feu a pris.

— Je le sais bien.

— Oh ! et comment ?

— Ce sont les prêtres qui l'ont mis pour toucher l'argent de l'assurance.

Et, après un silence gêné, l'hôte revenant à la charge :

— Vous savez que le Père .... vient de mourir ?

�� � COVENTRY PATMORE 4I5

— Oui, et j'en suis bien aise.

Il y a aussi un peu de cette aflfectation dans ceci : un jour il dit à Edmund Gosse en parlant de nos Petits Conteurs du XVIIP siècle : " Ils ne sont pas aussi polissons qu'on veut bien le dire : leurs idées sur l'amour sont en grande partie catholiques. " C'est pour réagir contre le catholicisme pudibond, peureux des idées et de l'art, presque puritain et presque protestant, qu'il insistait sur ces choses, et sa haine de Manning, comme représen- tant de l'esprit de " bondieuserie " n'a pas d'autre cause. Et l'on devine quel regard il eut, quand Aubrey de Vere lui demanda de ne pas publier les Odes sur l'Amour et Psyché, comme " pouvant être mal interprétées. "

Toutes ces idées se retrouvent au fond de toute son oeuvre en prose, comme un levain. Cette œuvre, c'est de 1884 à 1895 surtout qu'il l'édifia. F. Greenwood, lié à Patmore par certaines opinions communes (sur Gladstone par exemple) mit à sa disposition les journaux qu'il dirigea successivement : la Pall Mail Gazette et, à partir de 1884, la St James Gaxette. C'est dans ce dernier quo- tidien que, de 1885 à 1891 Patmore exposa copieuse- ment ses idées politiques, son pessimisme absolu en ce qui concernait les événements contemporains ; sa haine de la bourgeoisie et de la pseudo-démocratie ; son mépris parfait du peuple ; sa confiance dans l'aristocratie de naissance, trompée ; sa métaphysique et sa foi. Les articles faisaient de l'eflFet. Mais le public comprenait-il bien ce que voulait cet énergumène sublime qui, en réalité, écrivait contre la poât'tque en général ? ^ (On a des billets

' C'est bien le sens des Odes politiques, il me semble : Fesprit du mpi est attaqué.

�� � 41 6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

OÙ Greenwood le suppliait de se mettre un peu plus à la portée de son public).

Quand Greenwood cessa de diriger la St James Gazette^ il songea à fonder une revue pour lui et ses amis. Patmore aurait voulu faire une polémique à tout casser, et proposa de fonder le Twopenny Damn (quelque chose comme :

  • ' L'Engueuleur à quatre sous ") mais le projet n'aboutit

pas. A partir du 1891 il cessa d'écrire dans les journaux et ne publia plus que deux études : sur M™^ Alice Meynell et sur Francis Thompson. De toute sa prose, études et polémiques, il forma trois volumes: Prtnciple in Art (1889); Religto Pœta (1893) et The Rody The Root and the Flower (1895).

La prose de Coventry Patmore demanderait à elle seule une étude. Ce n'est pas du tout de la prose de poëte, comme celle de Verlaine ou comme celle des Mémoires d'Aubrey de Vere. C'est solide et musclé, c'est violent et ça a de la race. Surtout, ne pas croire que Patmore aboutit à la prose à travers le vers libre de UEros inconnu. Sa prose est quelque chose de tout différent ; aussi loin de VAnge et de VEros qu'on peut l'imaginer : un autre art, avec d'autres lois. Le meilleur de ces ouvrages en prose ne nous est malheureusement pas parvenu. Patmore, sur une réflexion maladroite du Père Hopkins, brûla, en 1887, sa Sponsa Dei, petite exposition parfaite, dit Edmund Gosse, de cette doctrine ésotérique de l'Eglise que le poète avait découverte de lui-même, à travers l'amour humain. Mais c'est surtout un morceau de belle prose que nous avons ainsi perdu : le fonds, l'idée, de la Sponsa Deiy anime toute l'œuvre de Patmore.

�� � COVENTRY PATMORE 4I7

En 1891, la maison de Hastings changea de proprié- taire, et bientôt, Patmore dut céder la place au nouveau maître. Il alla s'installer à Lymington, ville de résidence qui relève de la grande banlieue de Southampton, triste métropole. Les Patmore louèrent là une villa sombre, un peu à l'écart, et trop grande, " The Lodge. " Tennyson était alors presque leur voisin. Des amis essayèrent de les rapprocher. Ils s'écrivirent, mais tous deux étaient trop âgés pour renouveler la trop ancienne amitié. Les deux amis de Patmore les plus intimes furent alors Alice Thompson Meynell et Francis Thompson. Alice Thomp- son avait publié son premier recueil. Préludes^ en 1875 et Patmore l'avait encouragée. Mais il ne la connut bien qu'en 1892, alors qu'elle avait épousé Wilfrid Meynell. Presque toute la vie quotidienne de Patmore, états d'es- prit, rêveries etc, est dans les lettres qu'il écrivit de Lymington à M™* Meynell.

Tennyson mourut en 1892. Patmore ne put assister aux funérailles, sa carte d'invitation lui étant parvenue trop tard.

Il fut bientôt question de remplacer le Lauréat mort. Et pendant que Patmore demandait qu'on nommât une Lauréate en la personne d'Alice Meynell, quelqu'un prononça le nom de Patmore à l'oreille de M. Gladstone.

  • ' Coventry Patmore ? il y a longtemps qu'il est mort, "

répondit le Grand Vieillard. Il n'avait aucune chance : comme catholique d'abord — et puis il n'était même pas populaire chez les catholiques ! Puis, sa gloire, absolument anormale : d'un côté, U Ange dans la Maison^ délices an- ciennes de la petite bourgeoisie ; de l'autre UEros inconnu^ le livre obscur, mystérieusement adoré par une coterie de

3

�� � jeunes gens sans autorité. Même l’argument qu’il était vieux (70 ans) et n’occuperait pas longtemps la place, ne prévalut pas.

D’ailleurs, physiquement, il baissait vite. L’énergie et la volonté diminuaient ; une série de bronchites l’affaiblit beaucoup. Il allait encore, chaque matin, lire les journaux aux salon de l’ " Angel Hôtel." Bientôt il ira en robe de chambre, trop las pour s’habiller. En 1894 M. J. S. Sargent fit son portrait.

Il n’avait pas renoncé à la poésie. On a trouvé dans ses papiers des cahiers bourrés de notes, de fragments de strophes, de vers isolés. Certainement si une nouvelle période de santé et d’énergie était venue, il nous aurait donné ce grand poëme " sur la vie conjugale de la Sainte Vierge et de Saint Joseph " qu’il méditait, toutes ces années ; et, avec lui, on ne peut pas imaginer ce que c’aurait été.

Une de ses promenades nocturnes lui fut fatale. En novembre 1896, une pneumonie l’emporta en quatre jours. Il mourut le 26 novembre, à quatre heures dix du soir, après avoir reçu, du P. O’Connell, le Saint Viatique. Le i" décembre, revêtu de sa robe de tertiaire de St. François, il fut enterré dans la partie catholique du cimetière de Lymington. La cloche de l’église anglicane sonnait, et le recteur protestant, debout au seuil de son église, salua la dépouille mortelle du poëte catholique.

Alors que cette étude était presque achevée, j’eus la bonne fortune de rencontrer M. Edmund Gosse, et naturellement nous parlâmes de Coventry Patmore. Comme je me risquais à lui dire mon opinion : que Patmore est un plus grand poëte que Termyson, l’éminent critique me reprit vivement :

— Poets are not schoolboys !

Peut-être aurais-je dû dire : " un meilUur poëte " ; car en effet il est oiseux de se demander lequel des deux est le plus artiste. Mais je puis aflirmer ceci : que, poiu" ma part, je dois plus à Patmore qu’à Tennyson, en joie, en enseignement moral et en émotions lyriques. Chez Tennyson je sens trop le poëte d’une époque, et pour tout dire d’une classe, d’une classe dont les méthodes d’enseignement, les idées, les aspirations, ont opprimé mon enfance et ont longtemps tenu ma pensée dans un douloureux esclavage. Je sens trop chez Tennyson le poëte de la bourgeoisie ! Je hais son déisme vague, son darwinisne, son chauvinisme, sa croyance insensée au progrès. Je sens en lui le secret mépris du corps et de la matière vaincue. Au contraire, je vois chez Patmore des idées éternelles qui dominent les siècles, qui sont comme le sel qui consers’e toutes choses ; l’instinct et la raison humaine harmonieusement équilibrés ; le respect du corps et le sentiment exact de la matière ; ime sorte de mathématique morale. Chez Tennyson, je vois une belle Déesse Raison ivre de sa beauté. Chez Patmore, c’est une vertu sereine et militante, quelque chose de cette Paix " qui dlpasie — c’est-à-dire^ qui est plus intelligente que,[1] — tout entendement.^*

Valéry Larbaud.
420

��MOMENTS

��TOURMENTE

��Ces cloches soudain, pour je ne sais quelle messe, ces reflets et ces échos, a la fin d^un si beau jour, et cet aboiement de chien, h travers des tentures épaisses, et ces cris que des enfants, en revenant de V école, ont plongés dans la maison par la fente de la porte, et cette soif de luxure, et ce dégoût pressenti, et cet immense désir, que pourtant je circonscris, et ce retrait subit de Pâme, et ce désordre douloureux, et cette attente sans effet, et ce départ de la lumière à l'instant calculé et hdt, et ce grand besoin de hasard, où tout ceci ? Pourquoi la vision d'un chemin étranger, avec des champs de blé, des arbres, des pas d'hommes ? Et l'espace, plaie entre moi et ce qui part ? Ah ! l'heure sonne ! et quelles Hammes me traversent!

Et ce triste, si triste séjour, après les routes ouvertes et les mondes espérés!

�� � MOMENTS 421

��L AUBERGE

Vieillard devant moi, $ mon hôte,

que tu es émouvant et doux ! Le bord de tes yeux est rouge et tCa plus de cils. Le tremblement de tes mains, c'est de la bonté. Il y a de l'éternité parmi nous deux. Qt/importent le village, et l'heure, et mon chemin et nos noms ? L'auberge où nous sommes if a pas d'âge. Je suis ton hôte en Dieu, comme si la servante avait lavé mes pieds et serré mon manteau. Je suis entré ici te demander h boire, ayant vu l'enseigne a la porte et Pécriteau, mais le vin que tu m'as versé dans ce gros verre^ tu Pas versé en un autre nom que le tien.

Tu rfes pas un marchand, pauvre homme. Tu attends. Tu as peur de nC avoir mal servi ou que le verre et le vin ne me plaisent pas, et tu cherches ce que tu as pu oublier.

Tu if as rien oublié, pauvre homme. Tu ne sens donc pas que je siàs tout près di taij

bien plus près que mon corps assis f Et mon âme, que /ai si souvent refusée^ tu ne la vois donc pas de mes yeux dans les tiens?

Tu if as peut-être jamais eu

l'âme que tu as aujourd'hui,

parce qtfil if y avait personne

pour l'accueilTir, comme il convient^

dans ce silence fraternel,

plus grand que tous les mots humains,

qui la confronte avec la mienne.

Tu n'as jamais eu autant d'âme.

�� � 422 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cest toi qui dois f asseoir, car tu viens de si loin. Tu m^ arrives du fond de tes soixante années,

tu nf arrives du fond du temps.

Ce n'est pas moi qui suis entré :

moi, j'étais prêt à ta venue ;

tu ne prévoyais pas la mienne. Ta naissance est au bout de ce chemin qui monte. Du carrefour, je vois les arbres qui le bordent; je ne veux pas me tourner vers où il descend, car je regarde le beau pays d'oà il vient; mais je n'ai pas le temps d'y aller, et je passe... Il faut partir. C'est l'heure. Elle sonne au clocher, sans faire s'envoler les pigeons qui sommeillent. J'ai bu. D'un long regard je comprends ta maison, les tables, ces rideaux que ta fille broda, et ces vieux carafons de ton ménage, et mime les portraits, sans les avoir vus, qui sont en haut, dans la chambre, sur le dessus de la commode. Je me lève. Je pars. Je ne fai point parlé. Voici les quatre sous, et tu me dis : " Merci. Merci, Monsieur. "

Je ne détourne point la tête.

�� � MOMENTS 423

��IMMOBILITE

��roiâ qju tout ce que fat fait est devant moi : tous mes actes^ debout ensemble^ a un appel qui ne vient pas de moi, mais de V heure et du Ueu. Je les subis. Je suis confronté avec eux sans remords, sans regret, sans souvenir, sans joie, mais dans Punique émoi que crée une présence. Ils sont comme des pions quand la partie est faite, définitifs, et si je veux les déplacer, je sais que mes deux mains n'ont pas à n^ obéir ; et si je veux crier pour mieux me ressaisir, des mots et des sanglots se pressent à la fois et bouchent le trou de ma gorge et ^y arrêtent ; si je veux seulement me lever, je ressens une étreinte partout égale à mon effort et qui vît et qui moule exactement mon corps; mime si fêtais assez, fort pour me débattre, je serais comme un chien qui déchire un chiffon et qui part, sans l'avoir détruit, V écume aux dents. Voici que tout ce que j'ai fait est devant moi. Cependant je suis jeune et je ruisselle d'âme... Si j'avais une pomme ici, je la mordrais, non point pour la manger, mais pour sentir le jus sourdre au bord de l'empreinte en rond de ma morsure.

��II

��Il fera bientôt nuit, et les branches sont nues. Chaque objet disparaît dans l'âme qu'il diffuse et qui flotte au-dessus de lui, avec tendresse.

�� � 424 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme V exhalaison des rivièresy le soir.

Bien que tout passe devant moi sans s'arrêter,

je me connais dans la gravité d^une attente,

car je pressens que des passants et des voitures,

et des maisons dont je devine au loin les toits,

un être va surgir pour venir jusqi^a moi.

Je le verrai distinctement sous ma paupière

dans sa direction plus que dans sa Jigure.

Ma vie est assurée en attendant qu'il vienne.

Je baisse les rideaux sans allumer la lampe ;

je me laisse effacer par P ombre qui grandit,

pour que Pâme soit seule à subsister ici

et que le corps ne participe que des murs.

J'ai mis la clé à la serrure ; je m'assieds ;

je suis comble. Le temps est une mer étale

oh ma vie, en battant, émeut a peine une onde

et devient presque extérieure a la durée.

J'aperçois bien encor des chevaux et des hommes,

mais ils sont sans volume et gris, pour que mes yeux

ne retiennent plus d'eux que la chose qui passe.

Et tout h coup voici l'annonce et je me dresse :

ce bruit de pas sur les cailloux, c'est pour moi seul ;

ils vont sonner dans un instant sur le palier ;

ils s'amortissent au tapis de l'escalier ;

rien tC arrêtera plus leur progrès solennel ;

la clé noue, en tournant, un destin révolu.

Une portion de ma durée est à son terme :

ce qui est arrivé n'importe déjà plus,

car je suis anxieux de ce qui vient de naître.

��III

��Un soir que tu seras très triste, accoude-toi au-dessus de la rue et baignes-y ta face.

�� � MOMENTS 425

La rumeur et les voix ne te distrairont pas. Il suffira pour te troubler d'un de ces rires qui semblent nmtre a P heure et dans le Vieu fixés d^une joie anonyme et rôdant près du sol. Alors tu verras battre^ en jets brusques et courtSy et qui pourtant évoqueront tout ton passée de petits souvenirs que tu croyais perdus : certain chemin où marche un enfant qui fut toiy un vieux grenier ouvert à la pleine campagne^ un géranium de pourpre a la crête d^un mur, un visage implacable et qui s^ avancera pour écraser d'un coup vingt ans contre ta face. Tu penseras aussi à des rues éclairées où tu passes souvent et qui, cette nuit-là, i apparaîtront déjà comme ce qm 1^ est plus. Tu oublieras ton âge et tu seras penché. N'attends pas de pleurer ; referme la fenêtre. Si, à côté de toi, une femme est assise, souris-lui et regarde-la jusqi^au désir, et puis va fen dans une chambre où tu sois seul. Fus le coin où Pon rive, et le mur où la voix monte ainsi qu^une onde nerveuse dans la moelle ; fuis les livres à plat sous la lampe baissée, la vitre où passe le prestige des voyages, le lit charnel où tous tes jours viendront finir ; cherche la place unique où ces charmes s'annulent, et Pâme d'alentour qtC ébranla ta venue, poussant tes pas des bourrelets de son remous, te hissera enfin sur sa plus haute lame pour fy laisser en témoignage et en offi-ande : alors, joignant les mains sans savoir que tu pries, n'ayant gardé du corps que la seule stature avec le monde pour support, tu seras dieu.

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et le meilleur de toi, consacré par toi-même, tu le posséderas entre tes deux mains jointes.

��IV

��La vie est si pesante à mon âme, ce soir. Pair si plein de mon deuil et de ma pauvreté, que je ne songe plus qtHa ce que j^ai quitté, et que, malgré mes yeux qui savent encor voir, mes oreilles, entendre, et ma peau, s^ amincir pour me faire moins seul et plus proche du monde, un silence laiteux me sépare de lui. Mais voici que d'un coin de la chambre s'avance, a petits pas claquant dans des sabots légers, le bruit du temps qui me redevient amical. Je pressens l'heure en moi comme une délivrance. Et puis, c'est un rayon du dehors sur mes yeux, qui me rejoint par dessus l'ombre à d'autres hommes, et j'adoucis un peu, sans presque le vouloir, leur travail ou leurs larmes qu'ils croient solitaires. Silence actif, et qui tends vers ma plénitude, mon immobilité suffit pour te répandre jusqu'au fond de la nuit, car je ne veux plus être qu'une pointe de flamme aux voûtes du sommeil. Voici les maraîchers passant avec des fruits, les chaises çà et là qui gardent nos postures, un objet, au hasard, qui rappelle des mains, k feu éteint et la cuisine sans servante, et le souffle, a travers les murs, de ceux qui dorment; voici les pas tardifs d'un étranger qui rentre et que j'aime soudain, et me voici moi-même comme un enfant baigné qui sourit à son corps.

Georges Chennevière.

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��ADDIS-ABEBA

��...Depuis deux heures que les nagadis s'égosillent et se concertent, deux mulets à peine sont chargés. Dans un coin écarté du jardin, entre la cuisine et un poulailler désaffecté où s'agite un vieil aigle captif, ils sont dix à faire plus de bruit que de besogne, grands gaillards tout enveloppés de cotonnade blanche et qui suent sous le bernous de feutre noir jeté par dessus. Caisses, ballots et cantines sont épars sur le gazon, avec ces cruels bâts de bois qui ont tôt fait de mettre le garrot à vif. Assis sur les colis, mes boys somalis et les soldats de l'escorte, que leur dignité empêche de se mêler à ces travaux subalternes, considèrent d'un oeil intéressé le désordre des apprêts et prodiguent les conseils. A l'entour, les bêtes broutent paisiblement, les naseaux enfouis dans l'herbe grasse. Quand j'apparais, on fait mine de se grouiller : mes hommes se lèvent, le maître-nagadi essuie son front ruisselant, un de ses aides, d'un pas délibéré, s'approche du troupeau errant, en détache un mulet qu'il amène en le traînant par la balèvre saisie à pleine main. Chacun s'empresse : en un moment, le bât, la charge sont posés ; pour serrer la coupante lanière qui doit maintenir le tout en équilibre, l'un des muletiers ensuite appuie le pied sur le flanc de l'animal et s'arc-boutant, tire des bras, pousse de la jambe. Mais, impatienté, Vagasiax proteste et rue,

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la charge aussitôt se défait, glisse et tout le monde de crier, y compris mes hommes qui, dans leur joie, s'allon- gent les uns aux autres de fortes bourrades et d'ailleurs se gardent bien d'intervenir. — Excédé, je tourne les talons...

A 9 heures, pourtant, j'ai la surprise de voir le convoi défiler sagement sous mes fenêtres. Cahin-caha, il suit la longue allée d'arbres, toute bordée de roses, qui de la maison conduit à la route. Eh quoi, on part vraiment ?... Je monte en selle. La matinée est limpide, pleine comme d'une eau, de cette lumière exquise, sans éclat ni scintil- lement, qui à Addis-Abeba fait de chaque minute du jour l'occasion de la plus naturelle félicité. Les hauts eucalyp- tus allongent leur ombre sur les pelouses : j'entends dans les branches les milans pousser leur long sifflement doux, cette espèce de trille qui dès l'aube me réveillait. Tout est vif, clair, léger. Parmi les gobéas écarlates, dont les massifs cachent à demi la maison, des sucriers aux ailes étincelantes volètent et luisent. Je ne quitte point sans regret ce jardin délicieux. Un souffle court agite les gros régimes ballants des lataniers au dessus des rosiers où tant de fois, j'ai cueilli, dans la chair tiède des roses, ces hannetons d'émeraude qu'on ne rencontre qu'ici. Le bois d'eucalyptus est là, derrière, obscur, profond ; entre les troncs la prairie se découvre que hantent les chiens errants et les corbeaux à tête blanche qui ont une crête osseuse sur le bec. Quel parfum sous ces ombrages, en Mars, au moment de la floraison, quand les abeilles assaillent les courtes petites fleurs amères !... Déjà, à tout cela j'ai tourné le dos... Mais au seuil de la porte où m'attendent

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mes gens, le vieux jardinier arabe m'arrête. De sa main couverte de tatouages bleus, il saisit la bride de mon cheval. Les anneaux de cuivre pendus à ses oreilles, son turban de soie, brillent moins que son grand nez crochu. Il me bénit au nom d'Allah, longuement, cependant qu'agenouillé dans le sable, le portier, vieil Abyssin tout cassé, appuie mon étrier sur son crâne chauve et le baise en invoquant la Trinité, la Vierge et Taklé-Manot. Je franchis la porte enfin. Les mulets sont loin ; ça y est cette fois, me voilà parti...

Sur la route que bordent des haies épaisses, des murs de terre, des bouquets d'eucalyptus, personne ne passe. C'est lendemain de Pâques. Pour célébrer l'Afassega et la fin du carême, depuis deux jours et pour trois jours encore, les Abyssins boivent et godaillent, enfermés chez eux. A la porte des huttes rondes, dont on aperçoit entre les clôtures les échalas mal ajustés et les perruques de chaume, personne, sinon de temps en temps une servante à la longue robe sale, aux cheveux ras, qui vient déposer sur le seuil une jarre vide et disparaît aussitôt. La place du Marché, l'immense Guebbaya, aperçu un instant au tournant de la route, est vide et vaste entre les boutiques closes qui le bordent, ces maisons de bois peintes en bleu, en blanc, en vert, aux balcons avancés, au toit de tôle, où des Indous barbus, à calotte de soie et la chemise passée par dessus le pantalon, vendent tout ce qui peut tenter le tâcheron grec, le nègre du Nil ou l'Ethiopien vaniteux et puéril. Le bâtiment aux cents portes de la Douane est fermé pareillement ; trois mille femmes, l'autre samedi, se pressaient à l'ombre de ses murailles.

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babillardes, les cheveux beurrés et montrant, assises devant le carré de cotonnade où s'étale leur marchandise, les plus jolis pieds du monde. Tout est désert aujourd'hui : à peine devant les petites tentes en bonnet de police des vendeurs de sel campés dans un coin, deux ou trois passants désœuvrés et quelques chiens qui rôdent autour de l'arbre des pendaisons, le vieux genévrier géant où cet hiver deux pendus longtemps se sont balancés.

Du reste, pour animer le silence de la rue, mes vingt-six mulets et les cris de leurs conducteurs suffi- sent amplement. Les bêtes n'ont pas encore repris l'habi- tude de marcher de conserve : les unes trottinent, les autres s'attardent. Il y en a dont le dos démange déjà sous le bât et qui, pour se soulager, raclent de leur charge les murailles et les clôtures. Les nagadis se multiplient, les kourbaches volent et s'abattent : c'est un fier tumulte. Dans les caisses secouées, cependant j'écoute, anxieux, le brinqueballement sinistre de mon bagage : tout doit être en morceaux là-dedans !... En tête de la caravane, indifférent au vacarme, s'avance un petit esclave noir ; son pantalon troué laisse voir ses mollets un peu maigres ; joli d'ailleurs, des yeux qui rient, les mains fines et les reins bien creusés. Il porte sur l'épaule le long roseau où s'accrochera ce soir la tente de son maître. — Tandis qu'en désordre, nous descendons l'avenue qui mène au Guebbi, un convoi de dromadaires défile en sens inverse, à côté de nous. Pelés, déhanchés et la lippe pendante, ils nous jettent au passage, sans détourner la tête, un morne regard de profil et continuent paisiblement, l'un derrière l'autre attachés, d'un même pas élastique et régulier qui n'ébranle point les colis juchés sur leur dos

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montueux. De secs arabes, jambes nues, la face jaune et fourbe, cheminent en silence auprès d'eux et, comme leurs bêtes, narguent de l'œil en passant notre informe cohue. A droite, en contre-bas, se répand parmi les verdures, cette partie de la ville qui s'est groupée autour du lac d'eau chaude. Les toits ronds des toucoules, de toutes parts, émergent des feuillages, des haies fleuries d'ombelles violettes. Mais pas un bruit ne s'élève, c'est une ville endormie. Le Guebbi, dont nous longeons ensuite la haute enceinte de terre battue, paraît plus désert encore. Ici, pourtant, entre les hangars inachevés, les murailles formant ruelle, les magasins et les appentis, ces bâtiments de tous genres et de tous styles dont l'ensemble disparate constitue la résidence de l'Empereur, c'est tous les joiu^s un va-et-vient incessant, un fourmillement de soldats, de courtisans, d'esclaves. Sur les marches des escaliers, des solliciteurs, des Grecs, attendent patiemment le bon plaisir du ministre auquel ils ont demandé audience. Quelle confusion, quelle presse, sous les portiques et dans les cours, quand passe un chef sur son mulet, au milieu d'une escorte d'hommes pieds nus, trottant, se bousculant, le fusil couché à plat en travers des épaules. Des enfants jouent autour des cuisines, des mendiants rôdent et de vieux prêtres en bonnet blanc, plus avides de la femme qui les accueille que des reliefs dont elle remplit leur manteau. Aujourd'hui, comme ailleurs, la vie ici est sus- pendue. Les cours intérieures, les ruelles en pente s'éten- dent au soleil, nues et vacantes. Enhardis par la solitude, des milans sont perchés sur la tôle des toits et, du bec, se lustrent les plumes. — C'est presque une surprise, aussi bien, en passant devant la porte de l'ouest, de découvrir.

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accroupis en rond autour d'une mule de selle, tout de blancs vêtus, le fusil ou le bouclier rond aux genoux, une vingtaine de soldats attendant silencieux leur maître attardé quelque part sur la colline impériale. Derrière eux, par la porte ouverte, on aperçoit deux femmes tenant en équilibre sur la tête, du bout de leurs bras nus, ces corbeilles au couvercle pointu qui servent au transport des viandes et posées à terre, se font tables où l'on mange. Au haut de la muraille, cependant, dans une sorte d'al- véole accroché à la paroi à la façon d'un nid d'hirondelle, une vieille démente, dépeignée, assise les coudes aux genoux, nous regarde passer et peut-être ne nous voit pas.

Mais tout, déjà, redevient solitaire. Tournant le dos au Guebbi, nous cheminons entre les haies dont les om- belles violettes se rejoignent au dessus de nos têtes. De tous côtés, nombreuses toucoules qu'ombragent de beaux arbres. Un peu de fumée bleue glisse et fuit sous les couvertures de chaume. L'odeur délicieuse de l'eucalyp- tus brûlé se répand. Je songe au parfum dont cette ville que je quitte se remplissait au soir tombant quand dans chaque hutte s'allumait un feu de feuillage et de brin- dilles aromatiques... — Pas une âme dans les enclos ou au seuil des cases. Pourtant, quand nous frôlons les murailles de pisé ou d'échalas, on entend parfois un bruit de voix, le grattement presque insonore de la harpe abyssine. On festoie là-dedans. Certains rires aussi, cer- tains cris énervés de femmes, font comprendre que ce n'est pas de musique seulement qu'est faite la réjouis- sance. Et puis, peu à peu, l'étroit sentier encaissé, oii se heurtaient les mulets, devient plus large. Les toucoules

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s'espacent. C'est la limite de la ville. Entre les haies qui s'écartent, un clair horizon plat commence de s'ouvrir, dont, passé la Kabana qui roule son flot sale dans un creux encombré de pierrailles, rien ne nous sépare plus. Il n'est que la plaine désormais devant nous.

Et quelle plaine ! A quinze kilomètres à la ronde, le pays autour d'Addis-Abeba est découvert et nu, sans une colline, sans un bouquet d'arbres qui en rompe la ligne inflexible et monotone. Parfois un court plissement, une ride abrupte où les eaux qui ies ont creusés ruissellent à la saison des pluies, mais on ne les aperçoit qu'au moment où ils s'ouvrent sous les pas... Pas même une avare brous- saille, un buisson de ronces ou d'épines : tout a été dévasté, déboisé jusqu'aux racines, par im peuple impré- voyant et qui ne sait pas replanter. La route là-dedans n'est qu'une étroite piste battue par le pied nu des paysans qui s'en vont le samedi au marché. La terre est noire. Depuis deux mois, il n'est pas tombé la moindre averse ; le sol apparaît fendillé, craquelé, gercé. Sitôt que les chevaux s'écartent, leurs sabots se prennent dans les cre- vasses qui cèdent et poudroient. Au moment des récoltes, tout cela n'est que champs d'orge et de pois chiches, profonde et mouvante fourrure de verdure. On n'a jamais fini de rassembler, de fouler la moisson, et sous le poids des gerbes, les petits ânes disparaissent ensevelis et comme ployés. C'est à présent un steppe jaunâtre, tout hérissé d'herbes roides et cassantes, poussant en touflPes éparses qui laissent voir un terreau couleur de cendre. Au bord de la piste, de temps en temps, des carcasses de mulets, de chameaux, les unes récentes et que sans doute, la nuit, viennent encore flairer les hyènes, les autres vieilles,

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défaites, l'arceau des côtes brisé, les vertèbres dispersées, les os livides, poreux, pareils à de la chaux. Pendant deux heures que nous cheminons là-dedans, nul passant, nul village, pas même une hutte isolée : on aspire à l'ombre flottante que ferait du moins quelque roche, un tronc d'arbre et où se détendrait le regard lassé de clarté, d'espace. Quel admirable horizon, pourtant, autour de nous ! Dans le limpide lointain, à mesure que nous avançons, des cimes, des sommets peu à peu se dessinent et s'arrondissent. Le cône du Zoucouala émerge lente- ment, indistinct encore, clair et pâle comme une nuée. Devant nous, la masse compacte de l'Errer et son pic dentelé vers quoi nous piquons droit : c'est à son pied que tantôt nous camperons. Derrière, graduellement découvert, un noeud de montagnes abruptes se tasse et se développe. A droite et déjà s'efFaçant, le Fouri, gris-perle et la bosse boisée du Wutchacha rapprochent lentement leurs murail- les qui d'Addis-Abeba, apparaissaient distantes, largement séparées. Des ombres passent sur leurs flancs. Le ciel spa- cieux est, en effet, tout encombré d'énormes nuages immo- biles, éclatants, dont la base aplatie est comme coupée par le courant de brise qui balaie les couches inférieures de l'atmosphère, mais ne les dépasse pas. Qu'elle s'arrête de souflfter, cette brise, et une subite bouffée de chaleur s'élève, suffocante, qui a tôt fait de nous mettre en sueur. Une sorte de frémissement en même temps circule au ras des herbes. Si desséchée que soit cette plaine, tout de même l'âpre soleil en sait tirer encore quelque souterraine et secrète humidité : c'est son évaporation qui fait, au dessus du sol, onduler l'air léger.

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Vers II heures, traversée de l'Akaki. Sur sa belle coulée abondante et claire, les berges de grès reflètent leur arête nette et bien taillée. Le bleu de l'eau, son glissement rafraîchissent. Longuement, dans le flot, les mulets s'attardent, barbotent avant de boire : certains, la queue tendue, les membres postérieurs écartés, se sou- lagent. Sur l'autre rive, agenouillée, une femme trempe dans le courant ses bras nus et de vagues chiflTons mal- propres. Un gros bracelet d'étain luit à son biceps rond. Elle sourit aux gaillardises que mes hommes lui adressent, ne craint pas de répondre. Sa repartie soulève un rire général : le petit esclave noir qui porte toujours sa perche sur l'épaule s'arrête au milieu de la riWère pour pouflFer. L'interprète que j'interroge se dérobe pudiquement : " Ce sont des plaisanteries, monsieur ", me dit-il. Parbleu, je m'en doutais et j'en devine la matière, mais j'eusse sou- haité une traduction littérale ! En face de nous, la piste monte en pente douce parmi les rochers blancs. La lumière, de toutes parts réfléchie sur ces parois lisses, est merveilleuse, liquide, sans frisson, pareille à celle qu'on voit réfractée dans le viseur d'un kodak. Si transparente qu'elle en paraît fraîche, elle pénètre jusqu'à la gorge comme une liqueur subtile...

Au haut de la côte, la plaine recommence. C'est tou- jours la même étendue uniforme et jaunâtre, inanimée. Quelques vautours, seulement, planent, suspendus au milieu de l'abîme éclatant du ciel, et que le vent semble pousser de ci de là. Brusquement, un de mes abyssins, s'écarte, pique des deux. A quelque cent mètres de la route, il s'arrête, met pied à terre, se penche, tâte le sol, a l'air de le caresser, de le palper, de le flairer. Puis il

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revient au galop, la mine rayonnante. Il a vu, il a touché son champ, il en a pour une heure, ensuite, à en parler... Un amas de blocs rompus, comme délités par le feu du soleil, fait une sorte de butte roussâtre devant nous. La piste y grimpe. Au sommet, il y a un arbre, un gros figuier sauvage, au tronc noueux, stérile, mais qui verse une ombre opaque sur les herbes. Je m'arrête, et dans cette ombre, plonge mes mains, mon visage, comme si c'était une source. Pour mieux me désaltérer, je m'y enfonce enfin tout entier. De là haut, pour la dernière fois, je considère Addis-Abeba : ce n'est plus, aux confins de la plaine pelée et lumineuse, qu'une confuse étendue de verdures noires, une masse serrée et profonde, posée comme une île dans le creux de l'horizon et où l'on devine moins qu'on aperçoit, parmi les eucalyptus, la tache claire de quelques murailles et sur la colline du Guebbi, le petit pavillon blanc où Ménélik achève de mourir. Quelques pas de l'autre côté et derrière les blocs rocheux dont nous dévalons, tout a disparu.

Sans mot dire, un de mes hommes me désigne un bouquet de misérables mimosas isolés, au pied des pre- miers contrefort de l'Errer qui, rapproché, accru, magni- fique, se dresse en face de nous. C'est là qu'à 2 heures, nous faisons halte. L'endroit est dénué, ingrat, mais de l'eau jaillit d'un trou à fleur de terre : en vain, nous en chercherions plus loin ; il faut bien camper ici. Du reste, je suis éreinté et les mulets ne valent guère mieux. Assis sur ma selle, je les voir de loin clopiner, se débander, mal ralliés par les nagadis qui traînent la jambe. A mesure qu'ils rejoignent, à côté des chevaux qui broutent, ils s'arrêtent, fourbus, le poil poissé d'écume, la chair faisant

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bourrelet au long des lanières trop serrées. En un tourne- main, les charges sont défaites, jetées bas. Aussitôt déli- vrées, les bêtes se roulent dans la poussière, frottent contre les herbes dures les écorchures de leur échine : il faut les chasser, les pousser à coups de kourbache à la source qu'elles ne flairent pas. Mon grand diable de cuisinier somali, étroit et long, aux mollets de coq, déjà a ramassé des broussailles : il allume son feu entre trois pierres qui tantôt soutiendront la marmite. Le toit hissé de ma tente abyssine jette ime ombre jusqu'à mes pieds. Sans attendre qu'on l'y ait installé, je me jette sur mon lit de camp, m'allonge tout botté...

Après la sieste et le gros de la chaleur étant tombé, je pars à la découverte, le fusil sous le bras. Tout est aussi muet et inanimé que ce matin. Pas un cri d'oiseau, pas un battement d'aile. Je marche au hasard ; la terre noire et friable s'écrase sous mes semelles, les herbes cassent avec un bruit sec. Rien ne m'attire, rien ne me retient ; ce que je découvrirai à un kilomètre d'ici, je sais d'avance que je le trouverais à la place où je suis, tant ce steppe désert, parcouru d'un coup d'œil, est incapable de surprise. Une profonde tranchée irrégulière, aux murailles à demi éboulées, s'ouvre à peu de distance du campement. J'y descends, quelque temps suis le lit raviné et large qu'a fouillé dans le tuf le ruissellement des pluies. Le silence là-dedans est funèbre ; on n'entend même plus le re- muement des herbes que couche la brise. Au fond, des roches roulées, un sable fin et rouge où s'entrecroisent les traces des chacals. En remontant, j'aperçois non loin, posés sur le sol, une bande de gros oiseaux noirs tout

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pareils à des oies, mais que l'Abyssin qui m'accompagne déclare n'en pas être. Pour tirer la chose au clair, je leur envoie une charge de 4, puis de 2, sans aucun résultat. Ils font quelques pas, ouvrent leurs grandes ailes aux pennes blanches et s'envolent. Je ne les poursuis pas et continue maussadement. Abattu un pluvier aux pattes roses qui sautillait sur une dune. Je m'arrête alors et par un long détour à travers champs, commence de m'ache- miner vers le campement. Le couchant s'allonge dans la plaine. De quelle riche et splendide lumière, le paysage est empli ! Un tendre reflet rose pare la face dressée de l'Errer. Avec quel précis éclat, la clarté oblique du soir se pose sur les flancs ravinés du Zoucouala dont le cône bleu-de-Prusse s'arrondit à l'ouest ! Mais cela ne dure qu'une minute ; sitôt le soleil disparu, ces roses, ces bleus profonds se noient dans l'ombre : l'Errer redevient gris et âpre comme la pierre dont il est fait...

Les feux autour des tentes déjà sont allumés. Roulés dans leurs bernous, les hommes sont accroupis à l'entour et se chauflTent sans mot dire, leurs sandales de bois rangées à leur côté. Non loin de la source, les mulets sont rassemblés, chacun est attaché par les pattes à une longue lanière tendue entre deux piquets fichés en terre. L'air fourbu, ils se tiennent debout, immobiles, devant le tas de foin et de pois-chiches que toute la nuit, ils brouteront interminablement. Au pied des arbres, de grosses jarres d'hydromel et de talla, un tampon de paille bouchant leur goulot. Ce soir, il y aura grande beuverie autour des flambées de broussailles et d'herbes sèches dont la brise couche les flammes et rabat sur nous la fumée. A 6^ heures, la nuit est tombée. Il fait presque froid. Je

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dîne à l'intérieur de ma tente : le vent feit claquer la toile, le grand mât qui la soutient oscille à chaque rafale. J'entends le bruit de voix des hommes, le grésillement de la graisse qu'ils font fondre, le bruit des mulets qui mâchent. — Un instant, ensuite, je me promène dans l'obscurité. On n'y voit goutte. A chaque pas, je butte aux pierres, m'accroche aux épines. Les flammes des feux éclairent le toit rond de ma tente balancée : le maître- nagadi a planté la sienne un peu plus bas, à côté du tas que forment mes caisses. Une lueur, de temps en temps, suscite dans l'ombre un visage qui mange, le canon d'un fusil, un bras élevant la petite carafe en forme de ballon qui sert de verre aux Abyssins. — Admirable ciel noir par là-dessus, tout clignotant, tout vacillant d'étoiles. Une grosse planète luit, immobile et sévère, parmi tous ces feux agiles...

{à suivre) AndrI Ruyters.

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��COMMENT ON FAIT UNE SECTION D'INFANTERIE

Trois gratte-papiers en étaient responsables, ainsi qu'un pacifique capitaine aux écritures coiffé d'une calotte de soie. Et tout était sorti d'un bureau en désordre de six mètres de côté, très mal peint, encombré de registres, de cartonniers et de tables souillées.

La veille au soir le département était encore une masse molle et nonchalante : de nombreux individus y vaquaient sans ensemble à des occupations privées. Une multitude de gens cherchaient à y duper leur semblable en leur vendant cher ce qui valait peu ; mais ce peu était obtenu au prix de nombreuses fatigues et d'un effort persistant de prévision. Puis cette même multitude de gens s'en allait acheter cher des plaisirs frelatés : mais ces plaisirs étaient l'objet de longues convoitises, et formaient leurs seules haltes de joie au cours d'une vie peineuse et privée de but.

Des hommes attablés face à face avaient bu des verres de vin rouge.

" Ils joignent leurs paroles et joignent leurs yeux

Et font rire leurs joues, leurs voix et leurs yeux

Par dessus la table

En se racontant de bonnes histoires. " D'autres étaient allés chez des notaires pour des procès, d'autres avaient aligné leurs comptes jusqu'à une heure

�� � d'une section d'infanterie 441

avancée ; certains alors avaient ri, certains blanchi en relevant le regard anxieusement par dessus la lampe.

Des voyageurs, ayant absorbé de vieux marcs dans des salles de table d'hôte, étaient partis sur les banquettes des derniers trains, leur serviette de chagrin noir sous leur tête lourde de cauchemars, et les jambes serrées dans le rouleau de leur couverture à franges.

Dans un pays il y avait eu l'assemblée, on s'était saoulé de danse, d'alcool, de chaleiu' et du contact trop étroit des hanches humaines.

Des femmes, un peu partout, avaient pensé à leur mar- mot, à leur linge, aux poules qui ont cessé de pondre, d'autres à la paye du mari, d'autres à leur fille partie en condition, d'autres à faire reluire le lendemain la bassine de cuivre bosselée qui se ternit au-dessus de l'âtre.

Un avait eu l'Idée qui fait faire fortune.

Un autre avait erré, le soir tombé, à travers son bazar, avec l'espoir aigu que sa chandelle mettrait, sans qu'il y fût povu rien, le feu à sa boutique rongée d'hypothèques.

Un, quelque part, avait récité de vieux charmes qui évoquent les morts, et attendu dans le tremblement que minuit sorte de son cartel.

Au chef-lieu quelques-uns avaient été à une réunion corporative ; une âme musclée, disposée à la violence et au sacrifice, les avait envahis. De retour chez eux leur nature servile s'était eflFarée devant les actes commis et les engagements pris.

Un homme triste, qui ne sortait jamais de sa maison, avait forcé la cage de ses habitudes et, sans savoir pour- quoi, lui qui possédait une femme et des enfants, il était allé coucher avec une fille ; puis il passait le reste de sa

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nuit, assis sur son séant, les yeux cloués à l'obscurité, à se demander ce qui adviendrait de lui au cas où elle l'aurait pourri.

D'autres avaient lu les feuilles et raisonné sur la marche des affaires politiques en songeant à part soi que les saints de glace étaient passés, sans nuire à la vigne, aux fruits des arbres et aux légumes.

Puis le département s'était peu à peu endormi ; quelques consciences, comme des vitres éclairées qu'on aperçoit de loin sur le plateau, avaient veillé plus longtemps. Des plans encore avaient été ourdis par des individus contre le salaire d'autres individus ou contre le repos de la collecti- vité. Et des fermiers avaient attelé, à la lueur d'une lan- terne, dès deux heures de la nuit, pour conduire leurs écus à la foire du lendemain.

Enfin, peu de temps avant l'aube, le rouleau feutré du silence était passé sur le pays.

C'est à ce moment précis que les trains-postes étaient partis de la Capitale de l'Ouest. Les petits cabanes vitrées s'étaient engagées en cahotant sur les lignes secondaires, derrière les deux antennes de feu qui palpent l'espace. D'autres avaient filé sur les grandes directions, accrochées à des express qui coupent l'air, au sortir des tranchées, avec la netteté stridente d'une faucille dans les herbes. Et sur le quai des gares, bronzé par la rosée, les paquets postaux avaient roulé, plus lourds que d'habitude.

Trois gratte-papiers et un officier de recrutement étaient seuls au point de départ. Par leur fait, un mille et demi de cartes doubles non timbrées, rédigées au nom de la République, s'abattirent en ce matin de mai, comme

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une fleur de colère, sur un mille et demi de maisons éparses. Et la pâte diffuse du département se trouva, de par leur volonté machinale et cauteleuse, traversée, ce jour-là, d'un mille et demi d'ordres impératifs, semblables à des fils d'acier ; à l'un des bouts ruaient individuelle- ment quinze cents ** vingt-trois jours " pourpres de colère et sacrant le nom de Dieu ; et un César tranquille à trois mille sept rassemblait à l'autre bout, dans sa main grasse de paperassier, le faisceau de ces obligations souveraines. L'homme libre sentit la première secousse de la coerci- tion.

Depuis ce matin de mai, les jours étaient passés les uns après les autres, épaississant les moissons et gonflant les feuillets des livres de caisse. Chacun d'eux avait entraîné son soin ; les desseins particuliers s'y étaient développés et nourris. Le feu avait détruit le bazar que l'assurance pleine de soupçons n'avait payé qu'à la suite d'un procès. Un gars et une fille s'étaient mariés après l'assemblée et la noce s'était fleurie d'acacia. L'homme triste avait attendu quarante jours, et, s'étant réveillé, le quarante-et- unième, sain, mordait maintenant en secret après la débauche, comme un vagabond plante ses dents dans un quignon de pain volé. Une grève avait éclaté chez les ouvriers du chef-lieu ; les patrons s'étaient divisés dans leur action, les plus acrimonieux avaient dû céder; ils accu- saient les plus honnêtes de trahison. Des débitevirs, plies sous les échéances, s'étaient redressés avec les gains de la bonne saison ; ils riaient en grelottant au souvenir des heures troubles, et respiraient à poumons ouverts l'air du printemps.

Des hommes et des femmes qui s'aimaient assouvissaient

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furieusement leur besoin de se détruire eux-mêmes ; les heures de cette destruction marquaient pour eux les seules étapes du temps.

Mais chaque jour qui passait avait resserré d'une sac- cade les fils d'acier. Le galonné bouffi qui avait installé son bouge au cœur du département regardait, en mâchant des cure-dents, les hommes rappliquer invinciblement vers sa tanière. Le jour approchait où son ordre involon- taire disperserait sur les routes, à la chasse des insoumis, le trot sec des gendarmes à cheval. Le calendrier travaillait avec lui.

Puis l'été passa et ce fut la date qui était portée sur les appels. De même que les cartes silencieuses avaient fait, une fois, le trajet au coeur des sacs postaux, de même, en sens inverse, le fil d'acier se tendant à casser, les réservistes sortirent de chez eux et prirent le chemin du chef-lieu.

Ce fut une marée tapageuse qui gagna de station en station, conflua progressivement vers les bifurca- tions, et se déversa dans le hall de la gare. Il en des- cendit sur tous les quais, en blouse ou en veste, un foulard quadrillé autour du cou, ou la glotte saillante au-dessus du bouton de la chemise. Des chapeaux melons traversèrent la moisson des canotiers de paille. Des cen- taines de semelles ferrées roulèrent sur le macadam. Des valises de carton se prirent de travers dans les portières et coupèrent le flot. Les yeux, vagues du vague de l'espace, rongés par la poussière et la boisson, s'agrandissaient avec le soir. Les joues creuses au poil râpeux portaient l'estam- pille de la trentaine. Les soucis domestiques avaient

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cisaillé les fronts. L'habitude des responsabilités, qui frappent de biais où on ne les attend pas, avait arrondi les échines. Les tempes avaient cessé d'être des tempes d'enfants ; et pourtant, sentant qu'on allait faire d'eux quelque chose qui ne dépendait pas d'eux, qui était dififé- rent d'eux tous, ce troupeau flottait. Les hommes savou- raient avec une sorte de folie ce hiatus entre deux disci- plines. Il s'ouvrait pour un instant dans leur vie une sorte de bâillement bienveillant — une heure pure de tout souci, où coulait une joie d'homme primitif. Ainsi l'absence de contrainte naissait de la contrainte.

Mais, sur une injonction rapide, les postes qui gardaient les issues se couronnèrent de baïonnettes : elles surgirent, luisantes et droites, de la foule, en soulevant quelque chose de rigide au bout de leurs pointes ; elles semblaient rallier les volontés contradictoires autour de leur com- mandement, aigu comme un coup de sifflet. C'était l'armature métallique de l'ordre qui se dressait.

Elle fit peur. La masse des réservistes houla et reflua. Ils souhaitèrent sauver leur joie. D'autant plus ardemment qu'ils savaient que cela n'était pas possible. Trop d'insou- ciance dans un groupe prouve qu'il n'est pas viable.

Les casquettes blanches sillonnèrent la marée en hur- lant des ordres que les employés feignirent, par con- fraternité, de ne pas entendre. Des cornes signalèrent désespérément aux machinistes l'interruption du trafic ; des drapeaux rouges se déployèrent aux extrémités du hall dont la verrière vibrait comme une peau de tambour.

La foule fit parade de sa discipline spontanée en se pliant tapageusement aux ordres des employés. Des meneurs improvisèrent à grands coups de gueule une espèce

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d'ordre martial et sommaire le long des voies. Des express, alignés derrière leurs lourdes compounds, ran- gèrent au petit pas ce bétail qui s'ouvrait avec bonne humeur. Des faces d'étrangers apparaissaient derrière les carreaux des sleepings, et contemplaient avec stupeur cette image d'un peuple qui avait su imposer une loi au monde. Des sergents rengagés roulaient de ci de là, d'un air faussement cordial ; ils repéraient les fortes têtes à petits coups d'oeil. Une vocifération d'émeute déferlait par là-dessus. Il semblait qu'aucune autorité n'arriverait jamais à cristalliser ce chaos.

Mais les sous-officiers n'étaient si bonhommes que parce qu'ils sentaient approcher leur heure. Il faudrait bien que ces sauvages y viennent, comme y étaient venus leurs aînés. Comme y viendraient leurs cadets.

Dans un coin, devant les faisceaux du poste principal, un lieutenant à lorgnon appréciait froidement ce tumulte. Ses deux mains se joignaient sur le pommeau de son sabre. Son teint très basané, sa peau d'un grain sec et une forte paire de moustaches noires aidaient son immobilité à prendre un caractère de résolution tranquille et délibérée. La jugulaire vernie, ourlée d'un double galon d'or accen- tuait la sculpture du menton : elle brunissait la peau mate. Le front était mangé par la visière abattue sur les sourcils. Les vitres du binocle faisaient paraître plus sombres et plus grands des yeux jaunâtres abrités sous des paupières lourdes. Il regardait par dessus les têtes, et quand un individu attirait son attention, il le fixait d'abord en haut du front, avec une expression indififérente et ennuyée.

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Son silence s'imposait en contraste avec l'allure jubi- larde du demi-peloton de l'active, rangé au repos en arrière de lui. Les têtes tondues viraient comme des boules sur des cous trapus, oxydés par le plein air. Les oreilles en anses de pots débordaient les képis de drap à-la-classe. Les pouces dans le ceinturon, et roulant d'un pied sur l'autre, ils goguenardaient devant les pékins aflfolés. C'étaient des paysans aux cuisses courtes, avec des carrures pour le labour, élargies par la capote aux basques retroussées, et des figures déployées d'enfants. Tout en eux tutoyait.

Le chef était droit sur des leggins serrés. Grand pied allongé de marcheur, jambes effilées, épaules tombantes. Le drap de sa vareuse mettait en relief la cambrure de son dos, la pèlerine roulée amplifiait le torse. Cet homme n'était point de là.

Quand il eut jugé que cela avait assez duré, il rejeta le pommeau de son sabre sur l'avant-bras gauche, se tourna vers un gradé et commanda à mi-voix :

" Rompez les faisceaux ! "

Un bruit de harnais et de métal sonna curieusement sur ce quai de gare. Il donna à quelques-uns, qui l'avaient entendu ailleurs, le pincement de la nuque qui accom- pagne les manoeuvres préliminaires aux trois sommations.

Un corps en armes n'a rien à faire dans le tissu lâche d'une foule. Il y entre trop facilement. Il n'a pas de mérite à le trancher. Il sent trop que la régularité de ses formations peut tout sur la puissance et sur l'émotion de l'autre. Si l'autre savait, elle n'en ferait qu'une bouchée. Mais le cœur de la pire ou de la plus belle révolution est

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avec la troupe, quand celle-ci développe devant elle ses dispositions automatiques. Car c'est l'harmonie jetée dans le tumulte. Comme une danse grave, réglée, implacable et sourdement meurtrière, que danseraient, entourés du plus solennel des silences, mille hommes animés d'une passion unique. Jamais ballet n'a su atteindre à la beauté virile de l'école de régiment.

La police a le désordre de la foule, elle n'a pas sa grandeur ; elle se moule à sa surface et cogne. Le peuple la hait. La cavalerie porte le désarroi en elle ; les sabots font peur, et ces grands diables allongés de lattes vous regardent de bien haut. Mais qu'un cheval s'abatte ou se cabre, c'en est fait du prestige. Elle épouvante et on s'en moque. Alors l'infanterie vient et prend ses formations rectilignes ; c'est la force contre laquelle rien ne peut ; elle arrive, et dès ce moment elle est l'idéal de l'émeute. L'infanterie n'est pas une puissance composée d'individus avec lesquels on va avoir à faire, face à face, homme contre homme. Sa discipline méthodique en fait un maître qui vaut par la seule présence d'une âme de masse ; elle n'a pas de visage ; elle tient à distance ; ses gestes sont irréparables.

C'est pourquoi il est mauvais d'introduire sans raison une troupe en armes dans le tissu lâche d'une foule. La fouie a l'épiderme chatouilleux au maniement des Lebel et aux sonorités trop précises des baïonnettes. Le lieute- nant à lorgnon le savait bien. Il eût donné un mois de solde pour être à cent lieues de ce quai.

Le peloton se porta, en fendant la cohue, devant une baie qu'on ouvrit. Les sous-officiers se disposèrent en

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arriére, le long du couloir qui menait à la cour, et se mirent à vociférer le numéro de leur compagnie. Comme une caricature grossière d'embauché. La foule, disloquée et lasse, trou\a cette issue, et après un flottement, s'y engouffra, tête baissée.

Le peloton avait pris une disposition d'entonnoir. A mi-voix, les gas de l'active flattaient au passage les " vingt- trois Jours " hâves. Le lieutenant, avec un sérieux d'appa- rence méprisante, faisait la sourde oreille ; il regardait ces hommes plus âgés que lui, qui défilaient devant lui en baissant la voix, en pliant légèrement le dos et en le saluant d'un air gauche et inquiet. Une sorte de sourd désir " d'en être ", qui pouvait être une fatigue, perçait chez eux. A peine rangés derrière le sergent de leur com- pagnie, ils posaient leur valise devant leurs deux pieds joints, et tout à la sécurité d'avoir trouvé un cadre, ils blaguaient la procession ahurie des derniers venus.

Le retour à la caserne fut une corvée cruelle pour l'officier. C'était l'heure paresseuse de l'Ouest où les bureaux et les magasins se vident dans les cafés. Les rues abjectes se transforment en canaux de lumière dorée. La poussière prête au soleil un embu roux qu'il lui restitue en étincellement vaporeux. Les gens ont l'air heureux, ou, pour mieux dire, ils ont un air, — chose qui leur manque tout le reste du temps.

Les fenêtres opposées à l'occident miroitent. Une odeur acre de foin, de rose et de crottin court au ras des trot- toirs. Les verdures épaisses surplombent les vieux murs envahis de ravenelles et de pariétaires, soulignés d'un étroit pavement d'herbe verte. Les hommes se sentent

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unis dans la satisfaction commune d'une belle chaleur aérienne et de l'apéritif.

Les toits de tuile creusent de leur ton franc le bleu déjà méridional du ciel. Les vendeuses sortent des bazars en jupes courtes et en blouses de satinette noire. Les commis qui font les cent pas tournent vers elles leurs figures exsangues, par dessus les angles des faux-cols démesurés. Les gandins de préfecture posent négligemment un soulier jaune à semelle débordante sur le marche-pied des autos arrêtées devant les terrasses garnies d'officiers, et tendent leurs mufîes mous, mais rasés à l'américaine, vers des femmes environnées de gazes mauves. Les compagnons qui reviennent des chantiers, munis de leur musette blanche, oublient leurs rancunes de salariés en buvant un petit blanc de Loudun. Un jacassement confus traverse le silence et le nourrit. L'apaisement d'une sorte de grâce incomparable, qui est celle de l'heure et de ce pays, domine les groupes.

C'est par là-dedans, et à ce moment-là, qu'il subit l'humiliation rageuse de remonter son troupeau. Le défilé incohérent s'étirait sans épouser la forme définie des carrefours. Les pantalons rouges des serre-files et les valises jaunes mettaient une uniformité risible de taches dans ce disparate. L'oreille exigeante du chef était mutilée par le clapotement du cortège. La troupe rendait un son veule, noyé de bavardages.

Le peloton qui fermait la marche pour cueillir les retardataires perdait lui-même son bel ajustage intérieur de machine équilibrée. Un air de libération circulait entre les hommes ; il y glissait un espace qui le faisait

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flotter. L'officier renonça à se retourner, et, le visage brique, incapable d'activer l'allure de cette procession débandée, il progressait en tête, d'un pas rigide qui faisait dire aux ménagères et aux fils de bonne famille :

— " Voilà un grand lieutenant qui n'a pas l'air com- mode !

Mais les hommes avaient vite fait de comprendre et se gardaient de parler.

Le porche de la caserne engloutit enfin le tout. Une clameur accueillit les réservistes ; elle jaillit de chaque fenêtre comme un rectangle de rumeur. Ils répondirent d'en bas avec moins d'ensemble. Quelques-uns, courba- turés et pleins d'appréhension, s'asseyaient sur leurs valises. Mais les bâtiments bâillèrent, leurs bouches vinrent s'ouvrir au niveau du sol, le flot humain s'y absorba. La cour se retrouva brusquement vide et silencieuse comme un plancher de plomb.

Ce qui se passa à l'intérieur des bâtiments est encore mal éclairci. Les hommes entrèrent. Une sorte de grand damier sombre et poisseux s'abattit sur leurs épaules, et ils furent pris.

Le seuil de l'obscurité fit hésiter les premiers. Mais le flot qui suivait les poussa ; ils y plongèrent, leur instinct tendu en avant, et leur instinct ne s'y trompa point.

Ils les mena droit au corridor qui s'étirait sur toute la longueur des bâtiments. Ils aperçurent, d'une extrémité à l'autre, la ligne ténue des portes ouvertes sur le grand air, comme le jour de libération et de miséricorde après des semaines de vie encavée. Ils sentirent autour d'eux

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sa fraîcheur, mais elle ne signifiait que des murs épais de part et d'autre.

Et par l'escalier raviné, sans marquer un temps, ils montèrent aux chambrées qui s'allongeaient, au-dessus de leurs têtes, dans un sens perpendiculaire à ce couloir central, comme les barres d'un gril. Embouchées de fenê- tres à chacune de leurs extrémités, elles appelaient contra- dictoirement la lumière. La crudité de la chaux répar- tissait une clarté indifférente, nue, pauvre et impitoyable, sur laquelle aucune intimité ne parviendrait à gagner son coin d'ombre.

Et comme si le grand jour n'avait pas suffi, on y avait ajouté le pouvoir disciplinaire de la Symétrie. Les lits et les paquetages distribuaient l'espace en petits rectangles minutieux. De sorte que, dès qu'ils furent pris dans le compartimentage sordide de ces alignements, les hommes qui arrivaient par l'escalier, sentirent sur eux la double hostilité de ce qui est trop clair et de ce qui est trop ordonné.

Mais quand un grand garçon de charrue, battant des narines par chercher un peu d'air à respirer, et n'ayant trouvé qu'une âcreté douceâtre et poisseuse, s'écria :

— Bon sang de sort ! ça fouette rien là-dedans !

Chacun s'en avisa et l'Odeur prit possession d'eux. Ce fut peut-être le premier des instants qui décidèrent de tout.

Un bain de vapeurs stagnantes fait de goudron, de graisse d'armes, et de cuir échauffé s'épaississait autour d'eux. Et par là-dessus, le relent équivoque des mâles de vingt ans, suant sous cloche et privés d'eau. Cette atmos- phère est la marque de la caserne. Qui l'a respirée une

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fois est désormais et à jamais couché sur l'état des présents. C'est un stigmate plus indélébile que la marque sur le front. Si les narines sont prises, le cœur et la tête sont bien près de l'être.

Lorsqu'une colonne passe, le bon paysan de Limousin ou de Poitou qui la regarde défiler du fond de son labour, sent tout à coup quelque chose qui ondule autour de sa tête et le tire en avant. C'est l'Odeur qui arrive ; elle suit la troupe, elle se répand sur les côtés, et c'est elle qui fait se lever les hommes dans la poussière des derniers talons.

Elle attendait les réservistes. Devant la porte du Maga- sin veillait un relent de drap mouillé et de désinfectant. De celle du Bureau montait par respirations sourdes le goût chaud des boules de son, assaisonné d'une aigreur exci- tante de tabac noir. Le lavabo soufflait la lessive, l'armu- rerie mettait sous la langue une fadeur de métal blanc ; d'une chambre de sous-officier, rarement aérée, surgit un parfum perçant de réséda et de cigarette égyptienne. Mais ce qui dominait, c'était le suint d'homme, que la chaleur de septembre faisait mousser entre les murs blanchis.

Toutefois derrière la chambrée, il y avait la cantine, derrière les gradés, il y avait les bonnes histoires et l'In- ternationale. La nuit allait venir avec son intimité factice et commune. Et le miel de l'air n'était pas, après tout, plus poisseux que celui de par chez eux.

Même l'habillement n'y put rien. L'extinction des feux les trouva attifés d'une singvilière façon. L'uniforme n'est pas seulement une banale marque de corps, il est une discipline ajustée autour des poignets, du cou et des reins;

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il traque le caractère personnel. Seules surnagent les caricatures vivantes à force de bouffonnerie.

Or l'extinction trouva les réservistes enveloppés de quelque chose qui ne leur tenait au corps que d'assez loin et qui singeait l'uniforme avec assez de puissante fantaisie pour éviter la confusion des caractères. Les cous longs sortaient du bâillement des cols comme des mâts de fêtes foraines. L'homme de trente ans a perdu sa gangue de chair rose et grasse. L'encolure s'est desséchée autour de son bâti de vertèbres et de muscles. C'est d'un usage ouvrier garanti ; mais cela ne gagne pas à la mise en valeur. Les dos courbes, suspendus à de grandes omoplates planes et rivés autour d'une puissante arête ossifiée, lâchaient dans tous les sens les plis flasques des capotes trop lavées.

Où manque le ventre rien ne tient au corps. C'est un axiome de tailleur que douze cents gaillards voûtés, aux peaux bouillies jusqu'à la couleur de la vieille écaille, vérifiaient pour la plus grande honte de la Coupe mili- taire. Les ceinturons craquelés, aux cuivres roussis et ternes, tombaient sur le devant, comme fit sans doute, en son temps, la ceinture de Vénus : les montagnes d'étoffe qu'ils accumulaient sur les flancs ne compensaient pas la retraite de la bedaine. L'usage des vêtements de travail sans bretelles faisait tomber en accordéon, sur les jambières détirées, les pantalons groseilles poinçonnés de cœurs nomades.

Des êtres exceptionnels passèrent, déjà bien astiqués, le long des couloirs bandés de lumières jaunes. Un gaillard étonnant d'embonpoint, Grosbois le rôtisseur, à qui la vie n'avait encore montré que ses sourires. Il portait dans sa

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masse épanouie le sentiment de son exhubérance. La gaîté circulait dans les propos de sa voix de gorge, comme le sang rouge dans les couperoses de ses joues pleines. Sa jovialité était élastique et ronde ; elle sautait sur les gens et rebondissait vers lui à la façon d'une balle attachée à un caoutchouc qui retourne fidèlement s'ap- pliquer au creux de la paume, avec une claque de chair saine et drue. Il pétait dans ses sangles. Sa sous-ventrière avait peine à contenir la marée de son rire. Cinq gas de l'active l'avaient poli et verni. Il avait campé un képi trop étroit sur le côté de son crâne, et traversait les cham- brées pour le seul plaisir d'y faire lever en tempête les boule de graisse ! les mal nourri ! les boit-sans-soif! Un sillage de bonne humeur encombré de parasites coupait derrière lui les carrées. Ils étaient, sur son modèle, une demi-douzaine de liquoristes et de cuisiniers qui luttaient de vermillon, — salués par les pauvres diables qui véné- raient en eux des ventres toujours combles.

Les autres étaient des faces rasées de domestiques qui s'arrêtaient en chuchotant au coin des portes ; un d'eux s'occupait soupçonneusement à édifier en paquetage des caleçons de satin vert plies sur des conserves de choix, des chemises de fantaisie et des cravates de mousseline de soie crème, sous le couronnement d'un petit feutre marron. Puis ils disparaissaient sans bruit, avec un fi-ôlement glissé des semelles, vers des coins isolés de la cantine oii ils buvaient, sans ostentation, des alcools peu communs.

Il y avait enfin les intellectuels angoissés de comme-il- faut. Pour la plupart gradés, ils formaient des congrès dans les chambres des sous-officiers. Et les simples deuxième- classes d'entre eux mettaient toute l'attention de leur

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vanité à se joindre sans gêne, d'un geste aisé, à ces groupes encore privés d'autorité, comme des cages vides.

Des associations de pays, d'humeurs et de professions se nouaient en ondoyant. Sur la trame du bataillon et des chambrées, se jetait ainsi un clayonnage nouveau qui croisait le premier et le contrariait. Des invectives énormes et paisibles commençaient à s'élever avec lenteur. Tout tourbillonnait dans un mouvement décentré.

La nuit qui dénoue n'eut pas à dissoudre ce qui n'était pas. Le lendemain se leva sur cette jonchée de volontés rompues. Le sommeil les avait saisis en pleine saoulerie et en plein effort d'inquiétude. Il avait effacé les souvenirs trop frais. Chacun, en reprenant conscience sous le jour administratif des hautes fenêtres sans rideaux et dans l'atmosphère sûre du dortoir, trouva d'abord dans sa bouche le goût de sa chambre et sur soi la moiteur de son lit familier. Le réveil les tira, chacun, de sa vigne où chantait le criquet, de son atelier encombré de chêne en grume, de son comptoir de mercier parfumé par la coton- nade et la colle des apprêts, de sa cave à vins, de son bureau, de son jardin fleuri d'héliotropes.

Les glapissements des gas de l'active éclatèrent en fanfare narquoise.

Il y eut un rappel effaré des consciences que suivit un débordement de malédictions. Il surgit hors des sacs à viande des visages bouffis par le rêve et congestionnés par la courbature. La stupeur les noyait un instant, puis la colère les saisit. L'alcool avait aigri sur l'estomac. La langue pesait jusqu'à la nausée dans l'arrière-bouche, une goutte de gomme collait les paupières. Ils avaient trop bu et trop

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peu dormi. Un souffle de désespoir courut. Il sembla aux dormeurs qu'il ne leur restait plus qu'à mourir. Ils ne se sentaient plus le courage d'endurer le jour et de le conduire à sa fin. Les plus accablés se mirent sur leur séant, les sourcils froncés, tandis que le dégoût prenait des virations de vertige derrière leurs yeux.

Les jurons, où le Français met tout son génie de création verbale et qui sont le sel indispensable de son activité, ne parvenaient pas à percer ce brouillard au fond duquel chaviraient les têtes encore pleines de songe- ries. Le clairon, aigu et insinuant comme une vrille, n'y put rien non plus.

L'active se sentit enfin un cœur maternel. Les enfants de vingt ans, abreuvés la veille au compte des réservistes, mais dressés à cuver vite, sautèrent à bas de leurs lits : les pieds nus se mirent à courir sur le parquet avec un clapo- tement mat. Les gas démolirent les paquetages et mon- tèrent les sacs en affectant une agilité de prestidigitateurs. Les caporaux plièrent leurs draps sans desserrer les dents, se mirent rapidement en veste et s'en vinrent enfin aux pieds des lits, s'amusant à faire contraster la bonhomie de leurs sourires à demi imberbes avec le pouvoir de leurs deux galons rouges où pouvaient se lire le Conseil de guerre et Biribi.

Des irréductibles enfouissaient encore leur tête dans le traversin ; les enfants leur posaient la main sur l'épaule et leur criaient doucement dans l'oreille :

— Mon pot ! Hé, mon pot ! Faut se lever à c't* heure ! Debout, mon pot ! Tu vas te faire punir !

Enfin la réserve s'ébranla. Un grand cultivateur sortit des draps râpeux une paire de longues jambes maigres

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d'une teinte blafarde sous les poils. Les enfants de l'active l'acclamèrent.

��Le rassemblement de la section dans la cour fut une belle chose. Commandé pour six heures, il était sept heures moins vingt que seuls étaient descendus de bons naïfs torturés de scrupules. Assis contre le mur, le cul sur le pavé, le dos repoussé en avant par le sac, ils se réendormaient, les yeux brûlés par le soleil de ce matin de septembre et la tête envahie de bourdonnements. Enfin les sergents arrivèrent : ils achevaient de boutonner leurs vieilles tuniques réformées, à col jaune et à basques. Ils avaient les paupières acides et les joues mâchées. Derrière eux l'adjudant sortit du bâtiment, un papier en main, et donna tout de suite de la gueule en se congestionnant de colère inofFensive sur le pivot trop court de son col rouge.

L'escalier rejeta une bande éperdue qui l'engorgeait depuis un moment. Deux serre-files se placèrent au garde à vous, les pieds dans le sol, et lentement, de l'un à l'autre, la section prit sa formation sur deux fois deux rangs. La machine subit un premier montage de fortune auquel les gradés assurèrent un rivetage sommaire.

On les distribua vaguement par rang de taille. Des coudes inconnus vinrent au contact. Les voisins se jaugè- rent du coin de l'œil. Et plus d'un, encadré au hasard de cette loterie, entre deux visages nouveaux, sentit l'isole- ment se refermer sur lui. Le domestique de bonne maison se contractait pour éviter le toucher d'un garçon de ferme. Le rôtisseur faisait des grimaces au profil mafflu et endormi d'un employé de magasin. Un intellectuel pinçait le nez

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aux bouffées de remugle humain que dégageait sous ses narines le dos gras de son chef de file.

Du fond de la cour le lieutenant à lorgnons arriva, comme s'il eût attendu son moment, au trot d'une petite jviment tarbaise à longue queue. Les paysans remarquè- rent qu'il montait bien. L'adjudant se porta à sa rencontre et lui parla entre ses joues d'une voix pâteuse. L'officier lui répondit d'en haut avec une intonation nasale qui entra dans le silence épais, comme le sifflement d'une scie qui attaque une planche.

D'une pression de ses longues jambes, il fit avancer sa jument et regarda attentivement ses hommes. Quelques- uns gonflèrent la poitrine, joignirent les doigts sur le bois du fusil. Mais son attention se leva de dessus eux au moment où elle leur devenait pesante. Il tourna bride d'un air indifférent, en lâchant un ordre. Les gradés prirent la section par les épaules et la pétrirent. Il y eut une minute de chaos, pendant laquelle les poitrines se rencontrèrent, puis les réservistes se trouvèrent, l'arme au pied, en colonne par quatre, face à la grille, sans comprendre quelle magie avait tiré cette conversion du désordre.

Et tout à coup la section se vit en train d'emboîter le pas à la jument tarbaise au long d'une rue en pente. Depuis le commandement bref du lieutenant il s'était assurément passé quelque chose en elle mais elle n'aurait su dire quoi. Les fusils s'étaient levés d'eux-mêmes entre les doigts ; sur une détente en ressort du poignet, ils avaient rejoint l'épaule, et les pieds avaient porté en avant leur lourde armature de cuir et de fer.

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La voilà qui s'allongeait à présent, maigre et indécise, le long des trottoirs. Les sous-officiers renoncèrent vite à scander la marche. Les pas des laboureurs fatiguait la petite allure courte des employés. Le rôtisseur se mit à boiter au bout de cinq cents mètres ; sa corpulence, pre- nant du retard, creusa au milieu de son rang une encoche qui se répercuta fidèlement jusqu'à la queue de la colonne. Dubois marcha sur les talons de Lepetiton, Robin jura contre le sac d'Orillard qui stationnait traîtreusement pour lui assommer le nez. Morillon prit la corde d'un tournant, les numéros impairs des rangs qui suivaient adoptèrent son itinéraire qui fit bâiller les files comme un jeu de cartes et mena droit Carpentier s'emmêler dans les jambes du sergent Morice. Les canons de fusil com- mencèrent au bout des épaules une danse sautillante, sur un rythme contrarié et plein d'imprévu qui ne manquait pas de préciosité s'il lui manquait la vigueur mâle.

On serpenta ainsi, au hasard des à-coups et des virages inopinés ; l'insecte aux élytres bronzés se plissait en butant sur sa tête de cuivre, d'acier et de corne, puis s'étirait en crachant dans la poussière ; il fouit, à force d'endurance et d'entêtement, sa galerie tortueuse de la caserne jusqu'au pont, du pont jusqu'au plateau où se trouvait le champ de manœuvre. Il ne progressait qu'à force de mouvements convulsifs. Il parvint au but dans une sorte d'effort épuisé et extrême ; il s'était allongé du double; sa carapace rouge et bleue disparaissait sous une épaisse couche de poudre que mouchetait la chute des gouttes de sueur. Il abandonna ses armes et se coucha en désordre sur le sable rouge du terrain.

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Le vent frais de septembre courait entre les herbes. Le lieutenant laissa une demi-heure aux réservistes pour se refaire, et prit soin d'éviter qu'ils en eussent le soupçon. Il savait, cet homme, ce qu'il faut donner à la bête et refuser à l'esprit. Il les tint attachés à son coup de sifflet vingt minutes de plus qu'ils ne s'y attendaient et lorsqu'il leva le bras, les réservistes étaient reposés et inquiets.

Il groupa les sous-officiers et fit mine de leur donner des instructions minutieuses. Et pendant qu'il parlait, son regard jaune que le verre du binocle rendait plus géné- ral, considérait ces mines allongées d'instituteurs et d'employés qui ne pouvaient rien avec lui que de croire qu'ils pouvaient. Ils étaient de la même pâte que les autres ; il avait à les brasser en même temps que le reste, et il n'avait pour lui, dans cette besogne, que l'instinct du sang et le secours efficace du vent matinal.

Ils rompirent les faisceaux et s'alignèrent tant bien que mal en file sur deux rangs. Il suivit lentement leur front, et plus lentement leur dos. Ils le sentirent individuelle- ment passer chacun derrière soi, venant de la gauche et s'écoulant à leur droite ; chacun se demanda, pendant un espace de temps appréciable, s'il allait s'arrêter à cause de son propre sac ou de sa propre cartouchière. Menus objets qui revêtirent dès lors une importance insoupçon- née. Il reparut sur leur côté comme un soulagement. Les gradés l'épiaient, avec une certaine angoisse de ce que cet homme basané et muet allait bien exiger de leur initiative. Le silence s'était établi sans qu'il eût fait une recommandation. Et machinalement les maxillaires infé- rieurs s'étaient raidis en dessinant des profils surplombant au-dessus des cols.

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Alors son premier commandement de manœuvre éclata et le for intérieur de chacun sut à qui il avait afiFaire. Ce fut inattendu et très bref, comme un coup de hache, mais la voix eut un certain roulement sur elle-même qui enleva à l'ordre la détonation sèche de l'injonction comminatoire. Chacun le reçut distinctement et sur un timbre assez voilé pour qu'il le prît en manière de conseil personnel. Les soixante hommes firent le mouvement chacun pour son compte et chacun jeta furtivement les yeux sur le cavalier pour s'assurer que cela avait été fait comme il fallait.

Le lieutenant à lorgnon avait passé, en son temps, par Saint-Cyr, mais il n'ignorait pas pour cela certains des principes qu'on n'y enseigne pas, et qu'on chercherait, d'ailleurs, aussi vainement dans les cahiers de cours de Saint-Maixent ou de la Flèche. Ils ne se trouvent même pas consignés aux pages du règlement consacrées à l'école de compagnie. C'était par exemple de ne pas ignorer les égards que l'obéissance peut légitimement exiger. Car cela, c'est l'école de l'homme, et il y a des cantonniers qui ont suivi ces classes-là et en remontreraient là-dessus à plus d'un divisionnaire.

Lorsque la section eut fait demi-tour, elle n'eut pas la mauvaise surprise de ne voir personne devant elle. La jument noir et blanc avait eu le temps de doubler la ligne et le lorgnon scrupuleux de l'officier attendaient les réser- vistes tandis que les serre-files s'éparpillaient en courant, l'arme au bras, pour reprendre leurs nouveaux postes. Tout le monde pensa que les choses se passaient comme il convenait.

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Le lieutenant s'assura que sa troupe présentait bien son front au levant. Il n'eut pas à attendre longtemps le résultat qu'il cherchait. L'un après l'autre, d'un geste irrésolu et dépêché, les hommes tirèrent leur képi en avant et ramenèrent la visière sur les yeux. En moins de deux minutes la section était " coiflFée ". Il y eut autre chose sur les têtes que de risibles chapeaux lie de vin. Du menton au front, les faces se trouvèrent enfermées dans un ordre de plans exacts. Et quand il eut commandé, de sa voix qui savait persuader :

— Levez la tête !

il s'en suivit une certaine assurance générale sur les visages dont chacun sentit l'importance.

Il n'y avait pas devant eux que le levant. La section se trouvait aussi faire face au terrain de manœuvre. L'espace était devant eux. Il commençait à la pointe de leurs godillots et ne finissait même pas à l'horizon. Il revenait à eux du fond du ciel où montait, en crachant et en roulant, un soleil frais éclos de jeune automne. Il leur entrait à plein les yeux, à plein les bronches, qu'il gonflait de sa clarté et de sa fraîcheur. Les réservistes le touchaient de toute la largeur de la poitrine, et vous noterez qu'il n'y a pas de formation qui vaille un front de section déployée pour donner à l'homme le sentiment d'une poitrine large.

Il les mit en marche. Une impulsion unanime fit avancer les torses. Chacun vit ceux de ses voisins progres- ser du même mouvement et sur le même plan que le sien propre ; ceux du centre constatèrent que les ailes mainte- naient l'alignement, en dépit des buttes et des ravinements, comme s'il leur avait passé les bras derrière le dos pour

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les pousser. Subitement le lieutenant désigna l'un d'eux comme homme de base, et celui-là, étant préalablement devenu cramoisi, adopta une marche solennelle, comme il convenait à l'individu qui rassemble sur soi la respon- sabilité d'un tel ensemble concertant.

Ils changèrent de direction. La file qui devint pivot vit la section la choisir pour centre. Elle sentit que de sa prudence dépendait le succès de l'évolution. Pendant ce temps l'homme qui traçait, en allongeant le pas, la circonférence extrême, et qui avait le vide comme voisin de gauche, prenait conscience que son avancée hâtait le cercle tracé par le long cordeau vivant.

Il suffit de trois ou quatre mouvements de cette espèce pour faire naître en plus d'un cette sensation diffuse qu'il y avait peut-être là une puissance qui les dépassait et qui pourtant, sans eux, n'était pas. Lorsqu'ils firent halte, l'homme basané les regarda et sourit.

— Vous voyez que ce n'est pas le diable !

Cinquante-neuf faces s'épanouirent sous la bouffée de l'éloge. Seul le rôtisseur, passé pivoine, fronçait les sour- cils en remâchant des blasphèmes contre le nom de Dieu et la vertu de leurs diverses mères à tous.

Et comme, les yeux suspendus à la lèvre inférieure du chef, ils s'apprêtaient à repartir, il les fit démarrer en colonne par quatre, ce qui procura à la section en ligne rétonnement de voir se dérouler le ver qu'elle renfermait sans le savoir.

Un demi-tour fit rebrousser chemin au ver. Les gas de haute taille piétinèrent derrière l'enjambée des plus petits. Et quand ils se déployèrent de nouveau à gauche en ligne.

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la droite était devenue la gauche, les voisinages étaient invertis et les rangs retroussés. Il s'en suivit un mastic selon toutes les règles du genre. Du haut de sa jument, l'homme au lorgnon les regarda calmement se dépêtrer et s'injurier. Dubois affirmait que Robin devait se trouver à sa droite et Carpentier derrière lui. Or Robin s'agitait cinq pas plus loin derrière Walter et Lecousinet qui cimentaient sous son nez le mur de leurs épaules de drap, sans arrêter de marcher et de le traiter de couillon avec un air de conviction tel que Robin, pénétré, partit en courant, à la façon d'un chien de berger beauceron qui fait le décompte de son troupeau.

— Allons, les gradés, tachez donc de remettre de Tordre là-dedans !

Les gradés affectaient une grande curiosité pour les menus accidents du sol. Ils durent relever le nez. Ils ne connaissaient pas le nom de leurs hommes ; leiu" inter- vention se borna à des : " Vous, là ! " qui manquaient de netteté. Mais ils furent bien obligés de regarder les " Vous, là ! " en face, ce qui eut au moins l'avantage de leur faire faire réciproquement connaissance. Chacun trouva l'occasion de montrer son caractère, ce qui ne fut pas perdu pour un certain observateur attentif.

Et l'on commença à savoir qu'il n'est rien de tel, pour sortir d'une salade, que de ne pas perdre son sang-froid et de se rappeler son numéro dans le rang. Finalement Dubois fut forcé d'admettre à son coude gauche Robin qu'on y poussa tout essouflé, et de laisser la capote décou- sue de Carpentier lui boucher la perspective.

n faut croire que les résultats de cette petite ex-

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périence furent tout à fait selon le cœur du lieutenant, car il fît faire à sa jument un temps de galop, pendant lequel son ombre, mouillée de rosée, sautait sans s'émou- voir les fossés et les talus creusés par le génie.

La section se mit à bruire comme une porte de ruche. Quand il fut parvenu à une ligne d'arbres qui coupait le plateau, il se retourna et fit quelques gestes. Il y eut du flottement au sujet de leur signification. Le rôtisseur émit l'avis que c'était la pose. Le sergent Morice, qui était commis principal dans une administration, prit sa voix de tête et cria : " Couchez-vous ! " pendant que Walter, en haussant les épaules, grognait :

— Voilà le pas gymnastique, maintenant !

— Bon pour crever !

répondait Orillard qui pensa tout à coup à son épicerie et à la fraîcheur pimentée qui y régnait.

— Silence, bon Dieu !

gargouilla à mi-voix un caporal froussard.

— Ça y est ! pas gymnastique !

commanda un des sous-officiers à la suite d'un violent eflfort de mémoire dans la direction de sa théorie.

La section s'ébranla après un remous. La terre travail- lée par les fourmis, dallée d'aiguilles de pin et craquelée par la sécheresse de l'été, roula comme une tôle, laissant supposer qu'une brigade fantôme s'ébranlait de son côté, et les suivait par là-dessous, la tête en bas, et les pieds contre l'envers du sol. Des dents de scie se dessinèrent sur le front. Le lieutenant s'en venait maintenant à leur rencontre, au petit trot ; quand il fut à leur hauteur, il commanda un demi-tour qui ne s'opéra pas sans confusion ni dommage pour les fusils, au travers du pas de course,

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mais eut comme résultat inattendu de remettre toutes choses à leur place ; chacun se retrouva, sans savoir comme, où il devait être.

Visiblement la section tirait la langue. Les taupinées se firent buttes devant les pieds, les nez prirent du poids. Le lieutenant arrêta court sa jument entre ses longues jambes et cria :

— Couchez-vous !

Sans quitter l'horizon du regard, et avec un accent tragique. La troupe se replia sur elle-même à la manière d'un chameau de bât. Les plus éreintés se vautrèrent avec des grognements. Les plus solides relevaient la tête pour tâcher de découvrir ce qui retenait fixement l'atten- tion de l'homme à cheval, et à quoi, finalement, l'on jouait. Ceux d'entre eux à qui la vie n'avait pas révélé les mille et une façons dont l'autorité doit dissimuler son obéissance passive aux besoins " d'en-bas ", ne virent que du feu.

Mais le lieutenant était déjà sur eux, penché sur sa selle et scrutant attentivement les visages. Il avait un curieux sourire, ce sourire d'homme à homme dont bien des femmes ont envié toute leur vie la bonté. Les sabots de sa jument frôlait les bras, mettant entre lui et chacun d'eux un rapport physique. Il souriait et se taisait. Il arriva au rôtisseur congestionné, une nappe de gaîté éclaircit son teint :

— Eh bien, le gros, là, vous n'êtes pas mort ? Que diable, à votre âge on est bien capable de courir cent mètres, quand bien même le ventre y serait...

Il eut son succès ; le gros se sentit flatteusement désigné à l'attention de tous ; il répondit indirectement

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au lieutenant en engueulant à pleine gorge trois ou quatre de ses voisins dont l'ironie n'était pas restée dans les bornes du respect dû à la couleur de ses foies.

Le cavalier n'en omit aucun, les plus renfrognés virent passer sur eux sa clairvoyance silencieuse. Quand il eut bien fini, il sentit probablement que l'œuvre était plus qu'à demi achevée et s'équilibra sur ses reins.

— Debout !

La section rassérénée fut sur ses pieds en moins de temps qu'on n'aurait pu le supposer.

— Tu vas voir si on n'est plus capable d'en mettre, mon gaillard !

Dit assez haut le rôtisseur en adressant au chef des clignements d'yeux de connivence.

Un ordre inattendu comme un coup de fouet signifia qu'on passait à un autre genre d'exercice. On se mit à quatre pas en tirailleurs. L'individu retrouva son isole- ment, mais pour mesurer le peu qu'il serait s'il devait effectivement rester seul, " en cas, " se dit Orillard, " que ça viendrait à barder pour de bon."

Ils avancèrent par foulées dans l'herbe jaune. Une drôle de battue qui s'étendait sur un demi-kilomètre de large. Le fusil à la main, on s'aplatissait et on progressait comme pour une chasse étrange dont le gibier exigeait la concordance urgente de toutes les volontés, et un formi- dable déploiement^de silence angoissé. On vit des échines se baisser, des yeux s'hypnotiser sur une butte de tir der- rière laquelle pouvait bien se dissimuler ce qu'on redou- tait. On vit des gauches un peu nerveuses prendre, à la dérobée, l'arme par île canon, dans des intentions singu- lières. Le sang'jchasseur et ^homicide courut dans les

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artères pâlies par les petits calculs de l'intérêt privé. Les lobes des oreilles et les tempes brûlèrent. Un besoin d'ennemi naquit chez tous ces hommes dont la venette s'étayait sur la solidité du cadre.

Et tout à coup quelque chose tomba sur eux comme une poignée de sable. Tout au milieu du^ champ de manoeuvre, le lieutenant, debout sur ses étriers, à demi retourné sur sa selle et tenant haut les rênes, levait le poing droit ganté de brun en lançant des exclamations nerveuses. On fut un temps sans comprendre. Mais quand un des gradés se fiit mis à courir, une passion irrésistible comme la panique les saisit tous. Horreur d'être laissé en dehors, besoin désespéré de se sentir en nombre, au chaud des coudes serrés. Les hommes placés aux extrémités prirent le galop, talonnés par un vide démesuré. On se groupa vaille que vaille, en troupeau haletant que les sergents, pâles et stupéfaits, mordaient aux jambes.

L'officier s'assura d'un coup d'oeil que tout son monde était là, baissa la tête, cria :

— A genoux !

et en trois foulées de sa bête, se trouva placé derrière eux. Ils commencèrent un feu fictif, qui crépita d'une manière enfantine. Mais nul ne pensa à en sourire.

— Demi-section de gauche, face à gauche, à quatre cents mètres, sur la ligne des arbres, feu à volonté !

H fallut un eflFort de sang-froid afin de ne pas voir quelque chose, infanterie ou cavalerie, qui s'abritait der- rière les platanes d'une contre-allée pour tourner la petite section perdue au cœur du champ de tir.

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— Cessez le feu ! En ligne face à moi !

Il était devant eux. Sa jument encensait en éclabous- sant d'écume blanche les hommes du premier rang. Il fit un geste brusque, saisit la poignée de son sabre en croisant son bras droit par devant sa poitrine, et le tira du fourreau. Une flamme métallique jaillit de son poing, et courant tout le long de la lame, se fixa en frémissant au bout de la pointe.

Il ouvrait la bouche que la section se hérissait déjà de ses baïonnettes. A grand renfort de coups de coude, de gestes excessifs et anxieux, les hommes ajustaient au bout de leur arme déjà longue la mince aiguille triangulaire que consolidait une garde recourbée en coquille d'escargot. Ce ne fut plus une troupe, mais une bête dangereuse, allongée de soixante mandibules affûtées; elles basculèrent toutes les soixante en avant, d'un même mouvement, et s'abattirent sur la cale sohde des poignets gauches. Une vibration de ferraille prouva la résistance élastique des ressorts de muscle et de métal. Le soleil courut transver- salement sur le plan de cette nappe d'acier.

Le bruit du commandement se perdit, mais deux épe- rons solidement fixés envoyèrent la monture et le cavalier dix pas plus loin, avec une saccade des reins chez l'homme, une cambrure désespérée du cou chez la jument. Elle retomba sur ses pieds qui fouettèrent la terre calcinée du champ de tir, tandis que, le sabre nu à la main, et agissant froidement sur les rênes de cuir jaune, l'officier dirigeait pour ses fins personnelles la rage folle de la bête.

Il ne se retournait même plus. Il entendait. Derrière lui montait le roulement sourd de la section lancée au pas de

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charge, mentons et baïonnettes en avant, bouches grand ouvertes, la sueur plaquée dans le sillon du nez. Le galop de la jument ne les distança pas. Et, tout à coup, un grand cri éclata, un hurlement féroce de carnassier en chasse et en pleine saoulerie de joie adolescente. La section attaquait le talus de la butte de tir ; des gencives béantes, émaillées de poussière sèche, sortit unanimement le cri de guerre des races conquérantes. Les reins se firent chats, les mains se firent singes ; l'un poussant l'autre, le faible accroché aux capotes des forts, plantant la crosse dans les ravinements de l'herbe, enfonçant de rage ivre leurs baïonnettes par le travers des mottes de terre rouge, développant leurs rangs pour les contracter aussitôt, les réservistes se hissèrent sans biaiser, au droit de la pente accore. En haut le lieutenant en silhouette maintenait avec peine, en poussant un éclat de rire prolongé et nerveux, sa jument qui dansait sous lui. Saisissant son sabre à pleine lame dans sa main gauche, il fit de l'autre, vers ses hommes, le geste largement ouvert qui apaise. La couture du gant laissa voir les plis qui partageaient la peau assez grasse de la paume.

Mais la section était lancée ; le terrain s'inclinait tout à coup sous la plante de leurs pieds comme un plancher de wagon sur une montagne russe. Us parvenaient au sommet arrondi de la butte.

— Halte !

cria le lieutenant.

— Halte !

reprirent les gradés essoufflés.

— Halte !

répétèrent les hommes en traînée de poudre.

�� � 472 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils virent devant eux le sol brusquement interrompu. On aperçut l'entablement supérieur, en pierre méthodi- quement taillée, du mur de soutènement contre lequel s'adossait le talus ; plus bas, son plan vertical semblait se creuser en rentrant, et laissait la section en surplomb au- dessus d'un débordement de ronces et d'orties réduites, par la hauteur, à la taille des petites herbes. Ce ne fut ni long ni mélodramatique.

— Halte !

criait le lieutenant.

— Halte !

répétaient à s'égosiller les sergents.

— Bougre de nom de Dieu !... Saute !

fît un des hommes en donnant un brusque coup d'épaule. Il ouvrit largement les deux bras ; il tenait son fusil dans son poing, droit comme un cierge. Il apparut un instant, recroquevillé dans le ciel, ses jambes ramenées sous lui, le buste rejeté en arrière, un long cri lui sortant de la gorge. L'instant d'après ce n'était plus qu'un tas de drap rouge et bleu en train de se dépêtrer dans les broussailles avec des bonds de veau dans un champ de blé vert. Mais cela ne prit pas deux secondes. Un éclat de rire aigu monta le long du mur vertical. Et déjà ils étaient dix qui se lançaient, le buste en arrière et un long cri au fond de la gorge.

— Halte !

Hurlait le lieutenant, et, se baissant rapidement, il en attrapa un par sa patte d'épaule.

L'homme se dégagea. Il était rouge et surexcité.

— Saute !

Il se lança. Mais son geste avait fait perdre l'équilibre

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à l'officier qui dut se rattraper des deux pieds contre le ventre arrondi et tiède de la jument. Elle tressaillit à cet ordre, il sentit les reins de la bête qui se creusaient sous la selle. Une bouffée d'air froid lui souffla dans la figure, de bas en haut, et il s'était à peine assuré, dans un geste machinal, de ses étriers qu'elle toucha terre. La réaction lui fit vider les arçons, il reçut un grand choc dans l'esto- mac et agrippa aveuglément la crinière à pleines poignées, tandis que la bête, tombée sur les genoux, se relevait, les oreilles hautes, et prenait un galop de charge, au bruit cliquetant du fourreau vide qui lui tapait contre les flancs.

Il l'arrêta cinquante mètres plus loin, et se demanda s'il se retournerait jamais. Un bruissement confus le décida. Un groupe de coureurs fourbus et joyeux se tenait au pied du mur. Nul indice de catastrophe. Au reste le talus ne mesurait guère plus de quinze pieds. Mais c'était miracle qu'aucun ne se fût embroché. Restaient les frac- tures. Il s'approcha en hâte.

— Ah ! mon lieutenant, avec vous on ne connaît pas la flemme. Pas moyen de tirer au flanc. Mais, vingt Dieux ! quel saut !

Un réserviste approchait la poitrine de son étrier et dirigeait vers lui une figure ouverte, fouettée de rire et de joie de vivre. L'officier murmura quelque chose de maussade, et passa vite. Il parcourut, en s'efforçant de sourire d'un air naturel, les hommes disséminés dans l'herbe où ils soufflaient. Mais ses regards évitaient ceux des gradés. Tout lui parut en ordre. Il poussa un long soupir. Et quand il put se croire assuré du son de sa voix, il interrogea d'un ton dégagé :

-— Pas d'éclopé ?

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— Non, mon lieutenant.

— Ça va bien, bon, bon...

Et il s'écarta au petit pas de sa jument dont chaque aspiration lui écartait les jambes avec une vigueur de soufflet de forge. Il inclina son sabre, en posa la pointe sur l'ouverture du fourreau, et l'y refoula avec un lent mouvement du plat de la main droite. La flamme métal- lique remonta le long de la lame jusqu'à son gant où elle expira. Il mit pied à terre et scruta attentivement le boulet, le canon et le genou de sa monture.

Comme il se relevait, son capitaine arrivait au pas d'un percheron. Il passa la bride à son bras et lui fît un salut passablement raide. L'autre, comptable excellent, sorti de son bureau pour une heure de promenade hygiénique, examinait le terrain :

— Vous avez mis les hommes à l'ombre pour la pose. Bien. Vous êtes-vous assuré s'ils n'étaient pas en transpi- ration ?

— Rien à craindre, mon capitaine.

— Bien. Mais en avez-vous tiré quelque chose ? Qu'est-ce qu'ils valent nos réservistes ? Pas fameux, je m'en doute ?

— Vous les jugerez aux manoeuvres, mon capitaine.

— Vous connaissez mon opinion là-dessus. Les réser- vistes, ça se prend surtout par la bonne nourriture. Ne les fatiguez pas sur le terrain, mais ne laissez rien passer dans le service intérieur. Au fond qu'est-ce que nous deman- dons, vous et moi ? que ça se tire le plus vite possible et qu'ils foutent le camp d'ici sans que la presse ait eu à s'en occuper. Surtout pas de fluxions de poitrine ni d'accidents

�� � D UNE SECTION D INFANTERIE 475

à l'exercice. Souvenez- vous ! Vous en garderiez la respon- sabilité !

Il s'éloigna, satisfait et plantureux. Le lieutenant restait au garde à vous et le suivait avec un regard appuyé que chaque pas rendait plus lourd. Puis il reprit le chemin de sa troupe. Les gradés avaient fait former les faisceaux. Les hommes revivaient les minutes de leur griserie. Ils se suspendaient à ce moment d'héroïsme. Ils s'en racontaient les phases pour la dixième fois, chacun cherchant à dis- tinguer son rôle personnel et ne parvenant pas à l'isoler dans la folie de l'ensemble. Ils se tutoyaient en se claquant les épaules les uns les autres. Ils partageaient leurs quarts de boule et levu^ bidons de vin.

Une amertume hautaine saisit l'oflScier. Il se redressa brusquement dans sa tunique, s'arrêta et se donna un instant pour contempler son œuvre.

Il pensait à son capitaine, à la tristesse persistante et à la vanité de son métier dans une mortelle garnison de l'Ouest.

A ce moment, le sous-ofEcier qui était commis dans une administration s'avança sur im signe qu'il lui fit, et s'arrêta militairement à quatre pas de son supérieur.

— Les hommes sont-ils reposés ? Personne de fourbu ?

— Mon lieutenant, la section est prête à repartir.

— Faites rompre les faisceaux.

Et quand l'homme se fut éloigné, il se dit :

— La section..? Elle n'existait pas, ce matin !

Les verres de son binocle agrandissaient le triste regard de ses yeux jaunes. D'un mouvement familier de l'index et de l'annulaire, le médium replié, il rajusta ses lorgnons dont le ressort l'avait légèrement blessé, pendant qu'il

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sautait. Puis il assujettit hermétiquement la visière de son képi sur ses sourcils et remonta à cheval.

— En voilà pour vingt-trois jours !

fit-il d'un air las.

Mais il était le seul à s'en souvenir.

Jean Richard Bloch. (Jean Richard)

�� � 477

��NOTES

��THÉÂTRE (Première Série), par Paul Claudel. — I. Tête d'Or (Première et seconde versions) — II. La Ville (Première et seconde versions). (Mercure de France).

A qui peut-être prétend encore — mais c'est une sottise qui s'en va — que la poésie est chose d'improvisation et, comme on dit, d'inspiration, il faut montrer ces deux livTes. On y voit comment un grand poète travaille, par quelle " longue patience " il obtient cette ampleur lyrique qui nous semble si spontanée. Ces drames, avant d'en connaître les premières versions, nous pensions qu'ils étaient nés tout armés comme Minerve, ces images, qu'elles étaient descendues dans l'esprit du poète entières, ainsi que des apparitions. Nous savons maintenant qu'il n'en est rien, que les drames de Claudel n'échappent pas à la loi de formation des chefs- d'œuvre, qui est la loi du travail, de la peine et de la lenteur.

��C'est ce que démontrent surtout les deux versions de Tête- dHOr. Elles sont plus instructives que celles de La Ville parce qu'elles se côtoient de plus près et, se ressemblant davantage, signalent mieux leurs difEérences, en font mieux comprendre la nature. Dans l'une et dans l'autre le plan général, les dimensions respectives des tirades et des répliques sont les mêmes ; c'est à des moments exactement symétriques que surgissent des péripéties correspondantes ; en un mot la forme du drame demeure sans changement. Toutes les modifications sont comme intérieures à cette forme et n'ont d'autre but que

�� � 478 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de permettre qu'elle soit mieux remplie ; elles ne sont que de petits bougements analogues aux rétablissements impercep- tibles de quelqu'un qui achève de prendre une attitude com- mencée et qui en corrige légèrement les retards. Pourtant ces améliorations minutieuses, ces amendements de détail, com- bien ils transfigurent le drame, quelle nouvelle profondeur, quel visage décisif il lui donnent !

Voyons mieux en quoi ils consistent. — Le premier Tête-d'Or est une œuvre contractée. On dirait qu'il a fallu, tant elle étouffait son auteur, qu'il la produisit avant de lui laisser pren- dre toute son expansion ; elle a une sorte d'abondance mal éployée ; elle est infiniment riche, mais elle garde la violence resserrée et le malaise du moule d'où elle est sortie. Les ima- ges, trop nombreuses, luttent entre elles ; il y en a une non pas pour chaque idée, mais pour chaque membre de l'idée. Aussi se contrarient-elles comme, sur un tronc, des branches trop fréquentes s'empêchent mutuellement de pousser et demeurent d'arides épines. Leurs élans manquent de place et se contraignent les uns les autres. Elles forment ainsi une sorte de hérissement un peu dur et court, un tumulte rompu, une houle où chaque vague sensuelle, aussitôt aux prochaines heurtée, s'écrase et s'efface avant d'avoir grandi.

Mais dans le silence qui sépare les deux versions du drame, ces images ont travaillé, comme on dit que le bois d'un meuble travaille : les plus essentielles, forçant peu à peu l'injuste réduit où elles étaient prises, se sont développées aux dépens des autres ; elles ont gagné tout l'espace auquel elles avaient droit ; elles ont forgé tout bas tous leurs membres, construit le corps dont elles n'étaient d'abord qu'une partie ; elles ont lentement composé leur intégrité. En s'étendant ainsi, elles ont recouvert les images épisodiques, celles dont on pouvait se passer. — De là les nombreuses suppressions : elles se sont faites toutes seules ; elles n'ont été que les conséquences d'une élaboration plus profonde et d'un mouvement positif. — Par- tout la partie la plus sensible, la plus expressive de la phrase a fait la conquête du reste, lui a communiqué sa vertu poétique. Souvent l'image s'est propagée en remontant et dans le sens

�� � NOTES 479

inverse du cours des propositions. Comparons ici ces deux passages :

Et en moi comme

en une homme âgé de siècles, tu vois

Toute la file des hommes- chefs, conducteurs choisis par les autres du navire, habiles à débrouiller la lente nouveauté des étoiles pour le mieux ! *

��O race ! ô dynastie ! J'ai vécu longtemps ! longtemps le Roi a gouverné ce pays,

Solitaire, soucieux de la Sagesse, fixant sur le devoir ses yeux arides.

Timonier instruit de la mer

confuse par la barre, habile à

débrouiller la lente nouveauté

des étoiles ! *

" Timonier instruit de la mer confuse par la barre " : voilà le

centre, le germe de la métaphore tout entière. Pourtant cette

proposition ne s'est révélée qu'à la seconde fois ; elle ne s'est

pas dégagée tout de suite, ainsi que le corps d'une épave dont

la pointe émerge, a besoin de je ne sais quelle maturation pour

remonter aussi à la surface des flots. C'est la dernière partie

de la phrase qui, par l'application de sa lente influence, a fait

n^tre ses antécédents, qui les a délivrés des obscurs Umbes

de la conception poétique et qui a répandu sur ces trois vers

l'unité et la cohérence qui leur manquaient. '

��1 Tête-d'Or, p. Ii8. » Ibid. p. 294-95.

' Pour qu'on ne m'accuse pas de fonder mon explication sur un seul exemple, je recopie ici cet autre passage :

��Mais alors, voyant qu'en somme il était seul,

Ils se jetèrent sur lui tous en- semble et le saisirent par les jambes et les bras.

Et nous misérables, nous le voyions qui sortait du bétail ar- mé depuis la ceinture.

Et il se débattait comme un cheval qu'on hisse dans les palans d'un navire,

��Nous vîmes cela! et ils se jetèrent sur lui comme des rats avec les ongles et les dents.

Et les uns le prenaient par les bras et les autres aux jambes, et les autres lui tenaient la tête en arrière,

Et nous, misérables, nous le voyions qui sortait du milieu d'eux depuis la ceinture.

Et il se débattait comme un

�� � 480 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Par leur développement les images arrivent à montrer toute leur justesse, que leur repliement dissimulait. Celles mêmes qui, contractées, pouvaient paraître arbitraires ou simplement pit- toresques, maintenant qu'elles se déroulent, prennent une presque effroyable vérité. Nous les reconnaissons, nous voyons soudain tout ce qu'elles portaient, nous sentons, le cœur bat- tant, la profondeur de leur appropriation.

��On peut reconnaître la beauté d'une œuvre à l'impossibilité

Criant d'une voix épouvantable cheval que les dogues tiennent et traînant çà et là, sa prison aux oreilles, vivante avec les reins! Criant d'une voix épouvantable

Et enfin, comme il ne pouvait et traînant çà et là sa prison bouger, un misérable vivante avec les reins !

Lâche ! Un qui, tenant son épée à

— Qu'il soit écrasé sous une deux mains, pierre comme le crapaud Satan ! Cherchait le défaut de l'ar-

qu'il soit mangé de baisers par mure, comme un cuisinier qui Judas au fond de l'enfer ! — ouvre un crabe avec la pointe de

S'approcha de lui en grelottant son couteau, et lui força l'armure avec la (p. 298-99).

pointe de son épée. (p. 186-87).

" Traînant çà et là sa prison vivante avec les reins " a produit : " comme un cheval que les dogues tiennent aux oreilles ", qui peut- être n'est pas plus saissisant que : " comme un cheval qu'on hisse dans les palans d'un navire ", mais qui permet à l'imagination d'embrasser d'un seul coup l'ensemble de la métaphore et par là lui rend celle-ci plus sensible, plus fortement présente.

Dans la seconde partie du passage nous trouvons un exemple de la suppression de plusieurs vers par l'éploiement d'une image essentielle, d'abord cachée dans un coin. Au sein de la proposition : " et lui força l'armure, avec la pointe de son épée ", une phrase entière a germé et, comme une herbe disjoint la terre où elle pousse, a dispersé.les mots dont elle est issue (épée — l'armtire, — avec la pointe). Cet épanouissement de l'image l'a rendue si frap- pante que tout ce qui la précédait du même coup soudain s'est trouvé inutile.

�� � NOTES 48 I

de la concevoir différente. Le Têie-ttOr qui nous était familier (la seconde version), avait bien cet aspect inévitable, cette sorte de nécessité (au sens logique) qui sont la marque des chefs-d'œuvre. Nous apprenons aujourd'hui qu'il ne les a pas eus dès le commencement. Il lui est devenu impossible d'être autre ; mais d'abord il fut autre. Ce n'est que peu à peu qu'il est entré dans les étroites voies et dans cette sorte d'impasse de la perfection. — L'œuvre, au moment où son auteur la produisit pour la première fois, n'avait pas épuisé son déve- loppement et la pâte encore en était active. Elle gardait un reste d'effort à dépenser. — Elle l'a employé à se rendre fatale. La nécessité peu à peu s'est établie au sein du drame imparfait, comme dans une solution se compose un cristal. Et ici il n'y avait qu'un mot à changer :

... rair brumeux, les labours ... Fair brumeux, les labours

frais... ^ gras...'

ailleurs c'était toute une phrase ; ailleurs il fallait donner aux mêmes mots une nouvelle distribution rythmique :

^e ne sais rien et je ne peux Je ne sais rien et je ne peux rien. Que dire f que faire f A rien. Que dire f que faire f quoi emploierai-je je ces mains A quoi emploierai-je ces qui pendent f ces pieds qui mains qui pendent, ces pieds m' emmènent comme les songes?* Qui m'emmènent comme le

songe nocturne f *

Ailleurs encore tout un passage voulait être remplacé. — Claudel est revenu dans son premier drame comme un jardi- nier soigneux qui revient appeler toutes ses plantes à l'épa- nouissement : les unes déjà fleurissent, et il les laisse ; d'autres n'ont qu'un petit mouvement à faire pour s'ouvrir, et U les touche avec science ; d'autres sont mal venues, il faut les arracher et leur substituer un nouveau plant... Quand plus tard

��' Tête-d'Or, p. 11.

» Ibid, p. 235.

' Ibid, p. II.

  • Ibid, p. 235.

�� � 482 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le visiteur entre dans le jardin, devant une si entière splendeur, pas un instant il n'imagine qu'il eilt pu voir autre chose.

��Tout ce que nous venons de dire s'appliquerait assez exac- tement aux deux versions de La Ville. Mais les différences sont ici beaucoup plus considérables. Le premier drame n'est pas supprimé par le second ; on peut le lire après le second avec mille surprises ; il contient des morceaux que rien ne peut faire oublier et qui s'attachent irréparablement à notre mémoire. J. R.

« 

  • « 

SIMPLES NOTES POUR UN PROGRAMME D'UNION ET D'ACTION, par Jules Lagneau.

Il est bienfaisant de relire ces fragments, où se formulent avec une discrète fermeté les règles d'une éthique à la fois prudente et rigoureuse. On y avance comme en une sorte de terre sainte, où l'on est étonné de ne plus rien entendre du tapage de la vie quotidienne. On n'est pas habitué au langage d'une si calme raison et l'on est surpris de se voir imposer d'aussi strictes règles de vie au nom de principes aussi simples, aussi tranquillement dépourvus de sanctions et d'appuis exté- rieurs. Point de paradoxes qui séduisent l'imagination, point d'éclats, point de nouveautés. Jules Lagneau pensait qu'on peut obtenir de l'homme abnégation et vertu sans qu'il soit nécessaire de l'étourdir de promesses, ni de surfaire l'impor- tance de la tâche à remplir en y attachant trop de gloire. Il refuse de faire appel à l'ambition et à l'orgueil j il dédaigne les mobiles passionnels pour ne s'adresser qu'aux sentiments de mesure, d'ordre, de décence. Il ne parle ni d'escalader les cieux, ni de créer le bonheur universel ; ses prétentions sont d'apparence modeste ; elles semblent prendre mesure sur les natures les moins fortes, les moins exceptionnelles, et pourtant elles conduisent jusqu'à la sainteté.

Jules Lagneau n'avait pas l'ambition de formuler des règles

�� � NOTES 483

de conduite qui soulèveraient les multitudes. Il cherchait à grouper une élite qui, détachée d'un christianisme positif et agissant, voulait conserver cependant le bénéfice de la subor- dination chrétienne et d'une vie intérieure scrupuleuse, sans renoncer non plus à une activité utile et harmonieuse.

Citons au hasard un de ces fragments :

" Un langage réservé, dit-il, nous paraît l'enveloppe natu- relle, l'indice du vrai ; la passion, au contraire nous met en défiance : il ne nous semble pas qu'on puisse avoir raison avec emportement. Nous ne nous trompons guère : la Possession de soi est la vertu suprême sans laquelle les autres ne sont rien, et qui seule peut nous y conduire. Le vice contraire, dont relèvent en morale toutes nos erreurs, est le fruit dont nous parlions tout à l'heure, la Passion.

Si clair qu'un devoir apparaisse, si sublime peut-être, il ne veut pas d'emportement, mais une volonté discrète, qui, en se donnant à ce qu'elle fait, se réserve à ce qu'il lui reste à faire.

Cette réserve est difficile, et la passion ne connaît pas pour entrer en nous de déguisement plus sûr que le désir du bien. Nous croyons encore servir le devoir, nous en sommes sûrs, que déjà nous ne servons plus que nous-mêmes : l'égoïsme, à notre insu, nous vient avec l'orgueil d'une fausse certitude. "

Voici près de vingt ans que ces pages furent écrites. Pent-

être en 1892 surprenaient-elles moins qu'aujourd'hui. Les puissantes influences qui se sont fait jour ces dernières années ont exalté la force plus que l'abnégation. Nous avons été exhortés à une exploitation systématique de tous les dons que nous tenons de la nature, forces raisonnables et forces passion- nelles. On ne nous a plus parlé de réfréner, mais d'utiliser le plus favorablement possible nos penchants. Nous sommes devenus moins délicats, moins scrupuleux, et sans nous inquié- ter du désordre moral et social, nous nous sommes efforcés vers plus de puissance. On s'en voudrait presque aujourd'hui d'adopter une attitude comme celle que proposait Jules Lagneau, si délibérément discrète et subordonnée à l'intérêt de tous ; on s'imaginerait porter atteinte à l'homme exceptionnel qu'on

�� � 484 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

porte en soi. Et c'est précisément pour cela que ces Notes prennent aujourd'hui une sorte d'austère nouveauté. On y respire une atmosphère un peu claustrale qui détend, rafraî- chit, et qui invite au plus salutaire retour sur soi-même.

J.S.

��•

��UN CAHIER INEDIT DU JOURNAL D'EUGÉNIE DE GUÉRIN (Mercure).

" Ce fameux Journal qui a passionné le monde entier, n'est malheureusement pas complet, dit le comte de CoUeville en une copieuse et excellente préface ; plusieurs cahiers ont disparu ; celui que j'apporte aujourd'hui au public a été déposé entre les mains de la baronne de Maistre par Eugénie avec prière instante de ne jamais s'en dessaisir. " Ces pages datent d'une époque où Maurice a cessé d'être sincère envers Eugé- nie. Il lui dissimule sa passion pour Mme de Maistre. Alors qu'il se marie par nécessité, il s'efforce de la persuader qu'il fait un mariage d'amour et il lui tait les chagrins de son inté- rieur. " Tout n'est plus que mensonge dans ces derniers temps de la vie de Maurice, pieux mensonges sans doute, comme on ment à une mère aimée, pour ne pas l'attrister, la désoler. Mais n'a-t-on pas alors le droit de se demander si la mort chrétienne de Maurice ne fut pas, elle aussi, une suprême supercherie ? Hélas ! on sent bien que c'était là la pensée intime de d'Aurevilly. Et il y a bien des pages douloureuses d'Eugénie où l'on comprend qu'elle aussi a des doutes sur ce point... En ce cahier qui est si secret, si profondément intime que Mme de Maistre ne voulut jamais le révéler ni à Trébutien ni à d'Aurevilly, nous touchons au_ tréfonds même de l'âme d'Eugénie. "

Tout en n'osant affirmer, comme M. de CoUeville que le Journal soit " le plus beau et le plus excellent des livres modernes ", tout en s' étonnant même de l'importance que beaucoup de critiques accordent à ces cahiers intimes et de l'intérêt qu'ils y trouvent, on ne peut nier qu'il n'y ait, dans

�� � NOTES 485

les pages qui viennent de paraître d'émouvants élans de pas- sion et une sorte d'étrange poésie. L'absence de souci littéraire et la destination même de ce Journal en excusent l'inégalité ; à côté des mouvements d'une âme ardente et haute, il arrive qu'on rencontre des plaintes de vieille fille aigrie et jalouse, et qui pourtant sont touchantes : " Les belles choses, les jolies choses, les étranges choses que je viens d'apprendre, les soup- çons odieux qu'on a sur mon compte... " Ces faiblesses mêmes achèvent de dessiner une image d'Eugénie de Guérin plus concrète, plus vivante, plus humaine que celle à quoi nous étions accoutumés.

Comment définir cependant le malaise contre lequel nous ne parvenons pas à nous défendre ? " Je viens de Valentino. Septuor de Beethoven, admirable musique, et cependant je ne suis pas aussi charmée, aussi étonnée que je l'aurais cru. Nous n'aurons donc d'étonnement qu'au ciel ; il n'y a de beau que ce que l'œil n'a pas vu... " C'est bien là ce qui nous éloigne de la noble fille. La vie ne l'intéresse point ; elle s'en détourne ; elle regarde ailleurs. Nous lui en voulons de n'avoir pas su regarder en son frère ; nous lui en voulons de n'avoir point la force d'esprit qui ferait de son spleen une passion exaltante et amère. " Lu dans ma solitude du salon le voyage de Lamar- tine. Fait de la tapisserie, ouvrages aussi insignifiants l'un que l'autre. Il me fallait du plus saillant, du plus pénétrant, du plus puissant pour me distraire. Jérusalem ne m'a pas ôtée de ma chambre. " Lorsqu'elle se plaint de l'insatisfaction du coeur, elle ne manque pas de nous émouvoir, mais lorsqu'elle se plaint de l'ennui, elle nous ennuie. J. S.

��MOLIÈRE selon M. Maurice Donnay (Arthème Fayard).

Nous aurions mauvaise grâce à réclamer de M. Maurice Donnay conférencier, les vues originales et à longue portée d'un maître essayiste, le tracé mordant et définitif d'un histo- rien de profession. La qualité principale du tendre et spirituel auteur d'Amants, est aisance, désinvolture ; il n'enfle pas la

�� � 486 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voix ; ce qu'il sait dire, il le dit naturellement, mais rien de plus. Ayant à parler de Molière, il ne se fait pas illusion sur la nouveauté de son point de vue, il ne veut pas même prévoir jusqu'où son étude l'entraînera : il se place de plain-pied avec l'oeuvre et les documents de l'histoire, et il suit d'un docile amour la vie du maître vénéré, se refusant à prendre les distances, à démoderniser son ton, à déshumaniser le plus humain de nos auteurs. Il a étudié les comédies, il a lu tout ce qui concerne le poète ; il rassemble au gré de la causerie ses souvenirs, ses impressions, se laisse aller à citer ce qui lui semble vraiment admirable, et ne craint pas de poser, quand il faut, des restrictions. Sa causerie vaudra à proportion du plaisir que lui-même saura y prendre. Nous possédions maints traités plus ou moins doctes sur Molière, voici un Molière de belle humeur, exact, respectueux, vivant, et qui remplace tous les autres. De quoi, tour à tour les comédies naissent, celles-ci d'exigences vitales profondes, celles-là du bon plaisir du roi ; comment Molière s'applique à concilier son génie et les con- venances ; quelles déformations, quelles diminutions, quelles exaltations aussi, ce conflit constant lui impose, la preuve de ceci M. Donnay la note à chaque page, très conscient d'un si beau drame, mais se gardant d'y insister. Il est permis de regretter parfois cette discrétion excessive. Même sur l'art, sur le mécanisme de la composition chez Molière, M. Donnay esquisse maints développements curieux qu'on lui en veut de ne pas pousser jusqu'au bout. Au fait, sait-il faire état suffi- sant de l'art dans les comédies et ne les juge-t-il pas d'un peu trop loin, en auteur dramatique de notre temps, plus sensible à ce qu'on appelle le naturel, qu'au parti pris d'expression esthétique ? Montrer sur l'exemple admirable du Misanthrope comment l'un aide l'autre, quel passionnant sujet !... Mais songeons que M. Donnay se défend vivement d'être un critique. Il aime Molière, et a su bien dire comment il l'aime ; nous devrions lire son oeuvre, rien que pour la justesse parfaite du ton.

H. G.

�� � NOTES 487

« *

BALLADES DE FRANÇOIS VILLON, mises en musique par Af. Claude Debussy.

Trois charmantes pièces de plus dans l'oeuvre chanté de M. Debussy, voilà de quoi nous réjouir sans doute, mais fussent-elles écrites sur des vers anciens, non de quoi nous surprendre, ni nous arrêter. Ce n'est pas la première fois que le musicien de Pelléas s'essaye à évoquer le parfum arch^que de nos plus vieux poètes, Tristan ou Charles d'Orléans. Il aborde Villon et il n'a qu'à écrire le plus spirituel scherzo pour célébrer le " bec " des Femmes de Paris. Mais cette puissance âpre, douloureuse et secrète de la Ballade de Villon à s'amye, mais la foi populaire, à fond enracinée qui fait que Villon, " à la requeste de sa mère " se plaît à " prier Notre Dame ", notre moderne musicien se risquera-t-il à les trans- poser ? On connaissait la sobriété pathétique à laquelle il était capable d'atteindre ; mais il nous semble qu'il y a davantage ici : un approfondissement de l'émotion qui compte moins sur la science, sur l'imprévu des harmonies dont sera ponctué le discours, que sur la ligne mélodique du discours lui-même ; une voix qui ne se contente plus de parler avec la plus mer- veilleuse justesse, mais qui chante, et dont l'inflexion volon- taire va plus loin que les mots. Jusque dans la fermeté du dessin d'accompagnement, nous constatons l'élargissement d'une manière où trop d'admirateurs de M. Debussy voudraient le tenir enfermé. Est-ce simple coïncidence ? Mais qui n'a point senti la même poussée neuve, le même besoin de libération dans plusieurs morceaux admirables du Martyre de St-Sébastien: l'ample prélude, et le chant des Gémeaux ?... Le musicien de Pelléas ne s'est-il donc point posé de limites? son chef-d'œuvre ne l'enfermera plus désormais ? C'est, me semble-t-il, la por- tée de ces trois Ballades, qu'il faut connaître. H. G.

��LE PROGRAMME D'ANTOINE.

Le directeur du Théâtre National de l'Odéon vient de com-

�� � 488 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

muniquer aux journaux son programme pour la saison 191 1- 1912, M. Antoine fait, tout d'abord, cette déclaration récon- fortante : Je reste persuadé, dit-il, de la mission particulière de rOdéon et que le succès matériel ne peut y être, comme ailleurs, exclusivement envisagé. "

En outre de ses " représentations courantes " parmi lesquel- les prendra place l'Hélène de Sparte d'Emile Verhaeren, rOdéon donnera des Matinées-Conférences classiques et, ce qui est un élément nouveau de son programme, des Matinées- Conférences modernes. Au sujet de ces dernières, M. Antoine écrit :

" Comme complément, devenu nécessaire, des deux séries classiques, nous créons, cette année, une troisième section de jeudis consacrée spécialement à l'étude de notre répertoire moderne dans ses manifestations les plus significatives. L'œuvre dramatique de Balzac, Daudet, Zola, Goncourt, Mau- passant et Henry Becque sera commentée avant la représen- tation de l'une de leurs pièces. Les deux grandes sources étrangères contemporaines, Tolstoï et Ibsen, seront analysées avec la Puissance des Ténèbres et Les Revenants. Enfin, le mou- vement théâtral poétique et historique du siècle dernier sera représenté par la Reine Margot, de Dumas père, Le Chandelier, de Musset, Chatterton, de Vigny, et la délicieuse Florise, de Banville. "

Et voici la passage relatif aux " Représentations spéciales d'œuvres inédites " :

" Mais ces préoccupations pédagogiques ne constituent, à notre avis, que l'un des points de la tâche du directeur de rOdéon ; il importe aussi de ne pas oubher qu'une tradition certaine désigne ce théâtre comme la scène d'essais des générations littéraires nouvelles. Nous avions, du reste, vous le savez déjà, institué, dès l'an dernier, les représentations iné- dites du samedi.

" Une organisation de propagande théâtrale qui jouerait, pour la jeune production actuelle, le rôle, aujourd'hui reconnu universellement si heureux, de l'ancien Théâtre Libre s'imposait à la conscience de l'ancien créateur de cette scène, devenu

�� � NOTES 4^9

directeur d'un théâtre officiel. L'expérience pratique de la saison dernière a fait surgir, comme il l'avait espéré, des œu- vres intéressantes et surtout rendu l'espoir et le goût du théâtre à toute une génération de jeunes gens.

" Une modification importante s'imposait cependant, pour ces représentations inédites ; beaucoup de spectateurs, retenus par leurs occupations journalières, ont demandé que les dates en soient réglées de façon à leur assurer une seconde séance en soirée. Pour leur donner satisfaction, on réservera doréna- vant, comme par le passé, la matinée du samedi à la série A, et la représentation de la série B sera donnée le lundi suivant en soirée."

Enfin :

" Comme les années précédentes, une place particulière était due sur la rive gauche, à Shakespeare : Jules César, Roméo et Juliette, Coriolan, Le Roi Lear, ont remporté des succès aussi fructueux qu'honorables ; là, encore, nous réalisons cet hiver un projet ancien de présenter aux spectateurs français un Shakespeare différent de celui des chefs-d'œuvre universelle- ment admirés ; Troïlus et Cressida, obtiendra, très certaine- ment, le vif agrément des lettrés."

Ainsi formulé, en dépit des erreurs qui peuvent se ghsser dans sa réalisation comme dans sa visée, le programme d'André Antoine directeur de l'Odéon reste, en principe, le plus ample, le plus fécond, le plus désintéressé, entre tous ceux que nous voyons s'élaborer. Enseigner la jeune génération en replaçant sans cesse sous ses yeux les chef s-d' œuvres d'hier et ceux de jadis ; favoriser en même temps la production d'ouvrages nou- veaux et discerner autant que possible les plus valables d'entre eux : n'est-ce point là le double effort auquel nous ne cessons de convier un directeur idéal ? Jamais, reconnaissons-le, il ne fut mené avec autant de persévérance. Il importe seulement que cet effort soit bien dirigé, avec autant de compétence que de bonne volonté. On retiendra, cependant, cette phrase d'Antoine disant que l'expérience pratique de la saison der- nière aura " surtout rendu V espoir et le goût du théâtre à toute une génération de jeunes gens. " Si cela est vrai, et je le crois

�� � 490 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour ma part, il convient de se réjouir. Car c'est sur ce nou- vel état des esprits, sur cette nouvelle orientation des volontés que prendra son appui la renaissance dramatique dont nous ne voulons pas, malgré tout, désespérer. J. C.

��TRADUCTIONS

EMILE VERHAEREN. — Die Gesichter des Lebens. — Die getrâumten Dôrfer. (Leipzig, 191 1, im Insel-Verlag.)

Aux traductions des Poèmes choisis et des Drames l' Insel- Verlag ajoute celle des Visages de la vie et des Campagnes hallucinées.

Ce n'est plus la manière abondante et libre de Stefan Zweig: la pénétration, la finesse du rendu, voilà les qualités que nous avons eu l'occasion de louer déjà chez Erna Rehwoldt.

Elle veut, elle sait écrire. On pense en la lisant à Stefan Georg, et à cette jeune école dont le souci de style est chose assez remarquable outre- Rhin. Point de doute : la langue allemande évolue. L'esprit d'analyse va croissant. Sous sa poussée la syntaxe se transforme. L'ancienne et massive ordon- nance est rompue. La pensée se délie, la phrase s'émiette. L'incidente vient saillir hors du bloc pesant qu'elle a descellé :

Wandrer, von viel zu viel Schritten ait,

mâche an dieser Stelle,

erschopft, ich Hait. Elle enjambe le rejet, réclamant pour elle l'attention :

.... und machte die Geister beten,

in Freude selig oder stolz in Schmerz.

und wunschte am Boden zu liegen,

als ein Narr, eine Beute verlan. Le mot lui-même, comme la proposition, sous une impression plus vive bondit du cortège monotone et lent. L'épithète rompt avec le substantif et s'isole :

�� � NOTES 491

voa den Dingen hob sich eine Gûte jung und traurig an das Herz.

��ganz untergehen in Prûfungen, in lichten. L'image se détache en pins vive lumière :

Leuchtend rein in Kristal gcschnitten

Erwachten die ersten Sterne. A vrai dire ce ne sont là que des ressources anciennes, et le poète d'Iphigénie les connaissait bien. Mais la fréquence de leur emploi est nouvelle : les exemples précédents, — on aurait pu en citer d'autres — , sont tirés d'une pièce de qua- rante vers. Les arêtes se font ainsi plus vives ; le relief s'ac- cuse ; la langue devieut plus plastique, prend du stj'le, et se rapproche du français.

L'influence de notre syntaxe n'y est peut-être point étran- gère. Il est à remarquer que cet effort vers la stylisation se fait sentir chez presque tous les écrivains, et ils sont nombreux, qui ont traduit nos auteurs contemporains. Ils ont gagné à ce commerce une technique nouvelle qu'ils reportent dans leurs propres ouvrages.

F. Bertaux.

��EUGENE CARRIERE. — Ecrits et lettres choisies.

Le beau li\Te de M. J. Delvolvé vient d'être traduit en alle- mand par M. Edouard Schneegans, professeur à l'université de Heidelberg. Doit-on faire au traducteur un grief de n'avoir pas reproduit les menues incorrections échappées à la plume du grand artiste ? Nous pensons que non. M. J. Delvolvé le dit dans sa préface : " E. Carrière considérait sa production d'art comme limitée à son œuvre peinte." D'ailleurs tous ses écrits témoignent à la fois de son peu de souci de la forme littéraire et de la préoccupation unique qu'il avait de communiquer toute sa pensée. Nous devons donc être reconnaissants à M. Schneegans d'avoir, même au sacrifice de certaines parti- cularités pittoresques du texte, mis tous ses soins à rendre,

�� � 492 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans son intégrité, la noble pensée d'E. Carrière, tâche à laquelle il a apporté infiniment de piété et de délicatesse. M. Schneegans fait précéder sa traduction d'une courte et très pénétrante étude sur Carrière, peintre. Nous en détachons les quelques passages suivants :

" ...Nous sommes en présence de l'œuvre d'un grand artiste qui, doué d'une sensibilité toute moderne, infiniment délicate, interprète d'une façon toute personnelle les principes de la tradition classique et tend à l'expression de ce qu'il y a de plus général dans l'homme, en renonçant délibérément à tout détail épisodique et inutile...

L'Art n'est pas pour Carrière le jeu des lignes et des formes, c'est la lutte austère et héroïque à la recherche du groupement expressif qui synthétise les aspects éternels de la vie...

Cette recherche d'unité et d'harmonie qui est propre à tout artiste sincère est devenue pour Carrière une raison de vivre. L'Art et la Nature ne sont pas pour lui deux domaines dis- tincts. L'Art est un prolongement de l'activité créatrice de la Nature ; obéissant aux lois de la Nature, l'Art doit rendre sen- sible et résumer la vie intime de l'homme, ses joies et ses souffrances, ses luttes et ses aspirations."

��Henri Alies.

��REVUES

��CHARLES DICKENS ET SES AMIS.

L'approche du centenaire de Charles Dickens, qui sera célébré en Février prochain, multipUe dans les périodiques anglais les études critiques ou documentaires sur l'œuvre et la personnes du grand romancier.

Dans le N" de Septembre du Magazine illustré Nash's, M. Alfred Tennyson Dickens, l'aîné des fils survivants de l'écrivain, donne un long article intitulé : My faiher and his friends. De son père à l'âge de cinquante ans, il trace le portrait suivant :

�� � NOTES 493

" Son visage était plein de vie et d'intelligence. Ses yeux vifs et perçants avaient un air de méditation et de rêverie, mais semblaient toujours prêts à vous traverser de part en part... Leigh Hunt disait de ce visage qu'il portait sur lui la vie de cinquante êtres humains... Charles Dickens était le meilleur, le plus attentif, le plus indulgent des pères, et l'hôte le plus charmant qu'il fiît possible de concevoir. Alors qu'il avait à sa disposition tout un fonds d'anecdotes et d'humour, sa con- versation ne se montrait jamais le moins du monde pédante ou livresque, et si quelqu'un s'avisait de porter l'entretien sur lui ou sur ses Uvres, invariablement et d'une façon fort plaisante il en détournait le cours.

De même que dans sa vie publique et professionnelle il se posait comme une règle que " tout ce qui mérite d'être fait mérite d'être bien fait", ainsi dans sa vie privée était-il le plus méthodique, le plus ordonné des hommes. Il ne pouvait supporter de voir une chose hors de sa place. Si un livre était détourné de la bibliothèque, il veillait à ce que l'emprunteur le reportât dès qu'il s'en était servi. Je me rappelle qu'une fois, sur le point de sortir avec lui en voiture à la rencontre de M. Spiers ou de M. Pond, j'étais tout affairé à brosser mon manteau dans la salle à manger, au lieu de le faire au dehors. Mon père vint à entrer juste à ce moment-là, et jamais plus, à l'avenir, sous aucun prétexte, il ne m'arriva de commettre cette faute "...

M. A. Tennyson Dickens tire de sa mémoire d'enfant de curieux souvenirs sur les plus intimes amis de son p>ère, notam- ment sur Andersen et sur Thackeray :

" Hans Christian Andersen était l'un des hommes les plus singuliers que j'aie jamais rencontré de ma vie. Son apparence était celle d'un Tom Pinch ' efflanqué, avec un visage maigre et gauche, et toute la simplicité de Tom. Il était si peu versé dans les voies de ce monde qu'on eût pu croire en quelque sorte qu'il avait passé sa vie au milieu des êtres fantastiques dont il a écrit d'une façon si charmante... Il faisait son plaisir de tresser des guirlandes de fleurs aux couleurs éclatantes, et

' L'an des personnages de Martin Chuzzlewit.

�� � 494 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un soir, au cœur de la saison où l'on cueille le houblon, alors que toute la société faisait une promenade après le dîner, il couronna Wilkie Collins d'une de ses guirlandes, juste au moment où nous passions devant l'auberge Falstaff où un grand nombre de cueilleurs de houblon étaient attablés devant la porte. Le pauvre Wilkie, à son grand dégoût, dut courir la bouline ^ devant les villageois qui le blaguèrent à coeur joie. Mon père, qui fermait la marche, était, je m'en souviens très bien, à demi étouffé de rire... "

Voici le passage concernant William Makepeace Thackeray :

" Bien des commentaires ont été faits, et le seront encore, sur la question de savoir lequel des deux romanciers (Dickens ou Thackeray) est le plus grand écrivain. Il m'a toujours sem- blé qu'il serait exactement aussi facile de comparer SmoUett ou Fielding avec Richardson, ou W^ordsworth et les Lakistes avec Lord Tennyson, que de mettre en balance ces deux écri- vains dont les méthodes de compositions furent si dissem- blables, et dont les caractères ont reçu leur formation dans des couches sociales si différentes. Quoiqu'il en soit, le fait est que chacun de ces écrivains avait la plus sincère et cordiale admiration pour les travaux de l'autre, et que leur amitié personnelle, commencée en 1837, lorsque Thackeray se pré- senta chez mon père pour lui offrir d'illustrer The Pickwick papers, dura, avec un très court intervalle — au sujet duquel ni l'un ni l'autre ne fut aucunement à blâmer — jusqu'à la mort de Thackeray, la veille de Noël, 1863.

Aux funérailles de Thackeray, à Kensal Green, mon père conduisit le deuil jusqu'au bord de la tombe. Je le menai en voiture de Gad's Hill à la station d'Higham, le matin où il se rendit à Londres pour assister à l'enterrement, et je sais com- bien il était affligé par la mort de son vieil ami. Par égard aux requêtes qui de toutes parts lui furent adressées, mon père écrivit un "In Memoriam " de Thackeray dans le Cornhill Magazine, périodique que Thackeray avait fondé et qu'il

^ Se dit d'un châtiment consistant à faire passer le condamné entre deux haies des matelots qui le frappent avec des garccttes ou boulines. En anglais : " to run the gauntlet. "

�� � NOTES 495

éditait. Ce court article est, à mes yeux, si beau, si vrai, si plein de sympathie, sans être le moins du monde excessif, que je me permettrai d'en donner ici quelques brefs extraits, et surtout parce que je pense qu'ils peuvent être nouveaux pour un grand nombre des lecteurs de cette revue. L'article fut publié dans le Cornhill Magazine en Février 1864. Charles Dickens écrit : " Nous avions nos divergences d'opinion. Pour moi, je pensais qu'il avait trop de tendance à feindre im manque de ferveur, et qu'il se faisait un jeu de mésestimer son art, ce qui nuisait à la faculté artistique dont il était dépositaire. Mais quand nous abordions ce sujet, ce n'était jamais fort grave- ment, et ma mémoire garde un \nvant souvenir de la façon dont il tortillait ses deux mains dans ses cheveux, allant et venant en frappant du pied, et riant, pour mettre fin à la dis- cussion. " Et plus loin : " Il avait un goût très vif pour les jeunes garçons, et une excellente façon de les traiter. Je me rappelle qu'il me demanda une fois, avec une gravité fantas- tistique, au retour d'un visite à Eton où se trouvait alors mon fils aîné, si j'étais comme lui et si je pouvais jamais voir un garçon sans avoir aussitôt envie de lui donner un souverain ; et c'est à cela que je pensais en regardant au fond de sa tombe, après qu'il y fut déposé, car j'y regardais par dessus l'épaule d'un enfant pour lequel il a eu beaucoup de bonté.

Ce sont là de légers souvenirs, mais c'est aux petites choses familières, évocatrices d'une voix, d'un regard, d'une conte- nance à jamais, à jamais abolis sur cette terre, que l'esprit se reporte tout d'abord en un fiévreux sanglot. Et les choses plus grandes qu'on sait de lui sur la chaleur de ses afFections, sa tranquille endurance, son soucieux altruisme et la généro- sité de son geste, ne doivent pas être dites.

La dernière ligne qu'il écrivit et la dernière épreuve qu'il corrigea sont parmi les papiers au milieu desquels je me suis retrouvé, plein de chagrin. L'état du manuscrit sur lequel la mort arrêta sa main montre qu'il l'avait porté avec lui et sou- vent tiré de sa poche, ici ou là, pour de patientes révisions et surcharges. Les derniers mots qu'il corrigea sur la feuille imprimée furent " Et mon cœur vibra d'une exquise palpita-

�� � 496 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion. " Dieu veuille que, cette veille de Noël où il renversa sa tête sur l'oreiller et leva les bras ainsi qu'il avait coutume de faire quand il était très las, un certain sentiment du devoir accompli et l'espérance chrétienne humblement caressée pen- dant toute une vie aient pu induire son cœur à ce tressaille- ment, dans la minute où il s'achemina vers son Rédempteur. On le trouva paisiblement étendu, calme, serein, avec toute l'apparence du sommeil, le 24 Décembre 1863 "...

��Dans la petite collection des Portraits d'Hier, M. Louis Nazzi rend un bel hommage à la mémoire d'Honoré Dautnier. De ces pages, que M. Nazzi qualifie modestement des " notes imparfaites " mais qui émeuvent par leur sincérité chaleureuse, nous ne pouvons résister au plaisir de donner ici quelques extraits :

" Il faut que ceci soit dit : il n'a pas été donné à Daumier de rempHr sa destinée. Il n'a fait que la côtoyer, par un che- min de pierres. Il était né pour être l'un des deux ou trois grands peintres de son siècle. 11 eût été. ayant un peu d'argent de côté, un Delacroix peuple et exalté, le Millet du faubourg et de la barricade. Il a versé dans le journalisme, parce qu'un artiste pauvre ne fait pas ce qu'il veut. Il y a usé ses forces et son courage. Il y a perdu ses yeux, brûlés d'avoir aimé la lumière. Le meilleur d'entre les hommes et le plus doué pour le bonheur, il lui a fallu, à la fin, comme tant d'autres, som- brer dans le désespoir. La plaie d'argent a empoisonné cette grande âme et ravagé cette belle vie. Il faut que cela soit dit.

" ...Il n'a eu pour maître que la nature ; il n'a jamais étudié qu'elle. Passé vingt ans, il n'a plus connu d'autre musée que la rue ; et ses furieuses ébauches, que nous admirons, ne furent toujours, pour lui, que le prolongement de ses prome- nades dans Paris. Il aimait la vie, il croyait en elle, avec des adorations de brute. Il semble qu'elle soit de lui, cette pensée de Vallès : " Je ne salue pas les héros morts, mais les travail- leurs vivants ". Il n'a jamais refusé son regard, ni marchandé

�� � NOTES 497

son amitié, surtout à ses frères malheureux. Il a peint, d'un cœur gonflé d'émotion, une laveuse chargé de son linge et qui remorque sa gamine, un badigeonneur, suspendu dans l'air, et qui se hisse sur la corde à nœuds, un ouvrier assas- siné, un soir d'émeute, dans son taudis. Il a dû murmurer plus d'une fois, en lui-même, la parole de John Constable : " Je n'ai jamais vu une chose laide dans ma vie. " Laide, c'est-à-dire indigne d'être observée, indigne d'être représen- tée "...

M. Nazzi cite le mot de Baudelaire : " Comme artiste, ce qui distingue Daumier, c'est la certitude : il a une mémoire merveilleuse et quasi-divine qui lui sert de modèle. "

Plus loin, M. Nazzi écrit encore :

" Il ne faut pas être grand psychologue pour découvrir qu'un esprit de bonté inspire et traverse tout l'œuvre de Daumier. Ce grand créateur était un cœur simple, une âme tendre. Comme on le sent accessible à toutes les pitiés, ouvert à toutes les soufErances ! Ceux qui l'ont connu ont témoigné de sa loyauté, de sa générosité, de son désintéressement. Il est réconfortant qu'un si furieux torrent de rire et de malice soit venu d'une source si pure. Daumier était bon, comme on l'est dans le peuple, instinctivement, avec prodigalité, et non sans brusquerie. Aucune complication chez ce bonhomme épais, d'inteUigence vive et d'intuition fulgurante et si perçante ! Un brave homme, pour tout dire, comme on n'en fait plus, sentant bon le travail, la bonté et la probité ! On rapporte que Préault, le sculpteur, fit appeler son vieux camarade Daumier, à son lit de mort, et se confessa des fautes de sa vie à celui qui, pour tant de gens, n'était qu'un amuseur. "

��D'un article de M. Auguste Aumaître sur l'Unité d'Expres- sion (dans la Renaissauce Contemporaine du 24 Août) :

" Il faut donc nous pénétrer de cette vérité que dans un poème chaque personnage, chaque geste, chaque passion est éclairée par l'idée supérieure du poète, qu'ils ne sont que les

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�� � 498 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

diverses figures d'une force unique, et que de même qu'une flamme cachée produit des éclats et des ombres, cette force s'oppose à elle-même sans cesser d'être elle-même. C'est la même âme qui anime le Cid et Chimène, Polyeucte et Sévère, Andromaque et Hermione, Athalie et Joad ; sous des formes différentes, le souffle créateur de l'écrivain jaillit, partout brûlant du même feu ; sous des sentiments contraires, il parle le même langage, ses imprécations gardent le charme de ses soupirs, et sa haine a des cris qui ressemblent à ceux de son amour.

Il est une loi que notre époque semble avoir complètement oubliée : c'est celle de l'unité d'expression. Une oeuvre a son expression comme un tableau à sa lumière. Les Evangiles ont leur langue propre, commme les Chansons de Geste, comme les épopées, comme les Chroniqueurs, comme les Tragiques français...

Le réalisme a voulu voir les hommes et les choses tels qu'ils sont en dehors de nous ; il a voulu les faire vivre de leur vie propre et indépendante ; logiquement il a créé la multiplicité des langages où régnait l'unité, à chacun il a donné son expres- sion particulière ; à ce chant qui s'élevait si haut au-dessus de la clameur des hommes qu'il ne renfermait plus que ce qu'elle avait de divin, il a substitué la multiple voix des foules incons- cientes et des hommes déchus. On a tourné en dérision la phrase pompeuse des classiques et les marchands ont envahi le Temple. Il fut entendu qu'un paysan parlerait comme un paysan, un égoutier comme un égoutier ; on a introduit dans l'art le jargon du Palais, le jargon des salons, les phrases d'atelier, les épices de la langue verte ; on a poussé la cons- cience jusqu'à donner aux provincaux l'accent de leur terroir, aux juifs leurs consonnances germaniques. Au lieu de ce sublime dialogue des Tragiques où ce ne sont plus les voix mais les âmes qui parlent, on nous a offert des conversations quelconques où l'esprit le dispute à la banalité..."

��Durendal (Août 191 1) publie une étude de M. Georges

�� � NOTES 499

Legrand sur L'Art d après Ernest Hello. Du chapitre consacré à " la critique " nous extrayons ces lignes :

HeUo commence par mettre en valeur l'importance et la dignité de la critique.

Son importance et sa dignité apparaissent dans toute leur splendeur si l'on réfléchit à cette phrase écrite par Hello : " La critique est la conscience de l'Art. "

La critique, c'est donc l'intelligence et le jugement des oeuvres d'art.

Sans la critique, l'artiste ne se connut pas pleinement lui- même, il n'a pas une idée exacte de sa force, de sa faiblesse, de ses qualités, de ses défauts. Sans la critique, le public ne se rend compte ni de la valeur réelle des diverses œuvres et des diverses écoles, ni de leur genèse, de leur enchaînement, de leur influence. Sans la critique, l'artiste et le public risquent de s'égarer dans l'illusion de leur fantaisie.

La critique n'est donc pas cette hargneuse et rébarbative figure sous les traits de laquelle le peintre Wiertz la représen- tait ou plutôt la caricaturait.

Mais, en fait, les critiques s'inspirent-ils toujours de cet idéal de la critique ? Hélas ! non. Hello le constate et l'avoue.

" La critique telle qu'on la pratique habituellement, dit-il, est une bavarde lâche et complaisante, qui ne sait parler, ni ne le peut, ni ne l'ose. "

��De la Semaine Littéraire (i6 Septembre) :

" Heureux les petits Anglais ! Ils ont entre les mains, pour la rentrée des classes, un manuel rédigé tout exprès à leur intention, non point par quelque pion appliqué, mais par l'un des premiers écrivains de leur pays, par le poète Rudyard Kipling. Et le grand écrivain impérialiste, qui est le plus chaud des patriotes, a su se mettre admirablement à la portée des écoliers en leur contant les fastes de leur race au cours d'une longue et belle histoire.

Le livre a pour titre : A School History of England, par

�� � C. R. L. Fletcher et R. Kipling (Oxford, Clarendon Press, 1911). Il est composé comme un beau poème et il ne contient, pourtant, que des faits exacts ; mais un large lyrisme s’y met à la portée des jeunes lecteurs. Les machines y chantent, et les vaisseaux y parlent : " Nous sommes tout sur la terre, hor- mis Dieu ", chantent les machines ; " nos fumées peuvent, sous vos yeux, monter jusqu’au ciel, elles s’évanouiront pour- tant et les étoiles luiront encore, car malgré notre puissance, notre force, nos dimensions, nous ne sommes que les enfants de votre cerveau. — " Où allez-vous, ô grands navires, avec le charbon d’Angleterre, sur les océans salés ? " demandent les enfants. Et les navires répondent : " Nous allons chercher votre pain et votre beurre, les bœufs et les porcs, les moutons, les œufs, les fromages ". — " Et s’il vous arrive quelque chose sur la grande mer salée, ô beaux bâtiments ?" — " Alors vous n’aurez ni café, ni produits pour vos collations, vous n’aurez plus, pour votre thé, ni gâteaux, ni sucre, etc."...

Ce livre d’école est un hymne à la grandeur de la patrie. Heureux les petits Anglais ! "

Art et Décoration (N° d’Août) publie une étude très documentée de M. Roger Marx sur Emile Gallé, le glorieux chef de l’Ecole de Nancy. De belles reproductions des œuvres de Gallé illustrent ces pages.

ERRATUM :

Dans le poème de Coventry Patmore : Vesica piscis, paru dans notre dernier numéro, page 306, ligne avant-dernière, lire : ou au lieu de on. ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��\i"û /

��VIENT DE PARAITRE :

CHEZ

MARCEL RIVIÈRE & Cie

31, RUE JACOB, 31, PARIS

��JACQUES COPEAU et JEAN CROUE :

LES FRÈRES KARAMAZOV

drame en cinq actes, d'après Dostoievsky, in-8 couronne Fr. 3.50

Il a été tiré vingt exemplaires sur vergé d'Arches, in-4 tellière Fr. 10

��Pour paraître prochainement : CHARLES-LOUIS PHILIPPE :

LETTRES DE JEUNESSE

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Jacques Rivière : ÉTUDES, (Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, etc.)

|G.-K. Chesterton: JEUDI— UN CAUCHEMAR; traduit de l'anglais par Jean Florence.

�� � -=' ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

��VIENNENT DE PARAITRE :

CHEZ

MARCEL RIVIÈRE & Cie

31. RUE JACOB, ,31, PARIS

��PAUL CLAUDEL :

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Il a été tiré des deux premiers volumes, 50 exem- plaires sur vergé d'Arches, in-4 tellière. . Fr. 10. —

��André Gide. — ISABELLE, première édition sur vergé d'Arches, spécialement fabriqué pour les Editions de la Nouvelle Revue Française, avec filigrane N.R.F., in-8 tellière, tiré à 500 exem- plaires Fr. 5. —

��Le Gérant : André Ruyters.

��Imp. The St. Catherine Press Ltd., Bruges (Belgique)-

�� � 5^3

��SUR LE " THEATRE POPULAIRE "

��C'est folie de parler d'un art populaire — aussi bien que d'un art aristocratique : Fart est l'art.

Le poète n'a pas à choisir son public d'avance. Il laisse à l'œuvre le soin d'attirer le public à elle et d'opérer sur le public la sélection dont elle est digne. Toute sélection prématurée, délibérée porte avec soi un risque grave : celui de limiter, d'é- teindre le rayonnement de l'œuvre d'art.

Et cependant, il faut faire exception pour le théâtre.

L'art dramatique suppose à priori la collabora- tion immédiate du spectateur, un contact direct avec lui, son acceptation, sa chaleur et sa joie. S'il est permis de souhaiter, comme Racine, d'être applaudi de cent personnes, en usant des moyens les plus raffinés, il n'est pas interdit de s'adresser au plus grand nombre. De ceci l'art grec fait la preuve. Et on comprend que nos auteurs res- sentent quelque lassitude en face d'un public, toujours le même, qui n'est ni le grand public, ni l'élite, encore qu'il participe des deux à la fois. Cela seul suffirait à légitimer notre désir et notre

I

�� � 504 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

espoir d'un théâtre dit populaire et toutes les tentatives de cet ordre.

Mais encore faut-il s'entendre sur la significa- tion du mot. Qui dit théâtre populaire ne dit pas théâtre du peuple. Le théâtre du peuple n'a jamais cessé d'exister ; farce, vaudeville, mélo- drame, il possède son répertoire : hier, le drame de cape et d'épée ; la pièce policière aujourd'hui. Son tort est d'exclure l'élite. Un art — fût-ce un art d'émotion collective — duquel l'élite se dé- tourne, manque à sa dignité, s'abaisse. Le théâtre populaire idéal est pour tous.

J'ai cité le théâtre grec. Mais, je dois le dire en passant, ce n'est pas que j'en approuve la résur- rection factice dans le décor de ruines d'un cirque romain. Jeu de lettrés qui vont au peuple, mais sans communication interne avec le peuple, tel que les temps modernes l'ont fait. Au reste, l'étude de ces reconstitutions archaïques ne rentre pas dans mon dessein. Je ne présente pas le théâtre des Grecs comme un modèle mais comme un exemple.

Or, grâce à quoi le théâtre des Grecs aura-t-il été, au sens plein du mot, populaire ? Ne nous le dissimulons pas, grâce surtout au soutien de la religion. Né des mystères de Dionysos, le dieu l'anime. — Hélas ! notre époque moderne manque singulièrement sinon de foi, du moins d'unité dans la foi, de communion réciproque 1 et là gît

�� � SUR LE " THEATRE POPULAIRE " 505

bien la difficulté qui peut entraver notre rêve... Mais n'existe-t-il pas, du moins, un fonds d'aspi- rations communes, d'héroïsme natif, d'idéal popu- laire, — national, humain, voire humanitaire — un terrain sur lequel nous pourrions tous nous rencontrer .^..

Pour ma part, je n'en doute pas. Mais l'épreuve peut seule nous indiquer la route, et il faut la tenter d'abord. Nulle tentative n'aura été perdue, si l'une, entre cent, réussit à nous éclairer. Atten- dons patiemment les œuvres ; prétons l'oreille à l'écho qu'elles réveilleront.

Réservant donc la question de matière, il n'est pas tout à fait oiseux de s'inquiéter, dès mainte- nant, de l'attitude générale que devra prendre le théâtre s'il prétend s'imposer à tous. Question non seulement d'optique, mais de prestige. On n'éludera pas la réponse : il devra prendre une attitude de grandeur.

Voilà bien l'erreur capitale du réalisme, la raison de sa faiblesse et de l'ennui qui déjà s'en dégage, le premier moment de surprise passé : il a diminué l'exhaussement voulu de la scène ; il n'a eu de repos qu'il ne l'eût mise de plain-pied avec la salle; il a fait redescendre le héros vers le public — et forcé- ment vers le plus médiocre ou bien vers le plus spécial, selon que le drame accueillait le fait- divers quotidien tout brut, ou qu'il raffinait à

�� � 506 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plaisir sur le peu de psychologie que le fait vulgaire comporte. Ni caractères, ni héros : l'un n'est pas exclusif de l'autre, croyez le-bien ! Des fantoches articulés, miraculeusement cinématographiques, ou des discoureurs de boudoir ! Que de cette dimi- nution la comédie s'accommode : il se peut ; — aussi bien possédons-nous aujourd'hui de bons auteurs comiques populaires... La comédie, oui ! Mais le drame ? mais, osons prononcer le mot, la tragédie ? C'est du théâtre tragique populaire qu'il est question uniquement ici.

Il faut la tragédie pour restituer à notre scène sa force de domination ; elle y parviendra d'autant mieux qu'on la voudra plus populaire. Elle n'a rien à faire avec une vérité médiocre qui maintienne les auditeurs dans l'atmosphère de chaque jour. Elle les arrache au sol, elle les soulève de terre, jusqu'à une vérité non pas plus épurée et plus morale... — il s'agit bien pour elle de moraliser 1 — mais plus simple, mais plus large, et non pas forcément plus noble, mais plus haute. D'un homme elle fait un personnage, d'un individu un caractère ; elle peut en faire un héros.

Craint-on que l'héroïsme, si elle ose y atteindre, ne l'entraîne au vain gonflement romantique, au jeu gratuit des rimes et des mots ? Mais nous ne reprochons aux romantiques que l'absence d'hu- manité sous-jacente, de respect vis-à-vis de leurs personnages, et aussi de simplicité. Quel admirable

�� � SUR LE "théâtre POPULAIRE " 507

poète tragique s'ignore dans le Hugo de Booz endormi ! Une tragédie populaire ne peut se passer de lyrisme et c'est l'ardeur du verbe qui fera fon- dre et soudera entre elles les âmes multiples, diverses, contraires de tout un peuple rassemblé.

Ce lyrisme, du moins, que l'action le porte, et l'évidence de l'action. Notre dramaturgie de raffi- nés semble tenir en grand mépris ce que l'on appelle l'intrigue ; de fort intéressants esprits nous ont prouvé qu'il n'est pas impossible de présenter sans artifice une succession de tableaux reliés sim- plement entre eux par la courbe d'un caractère ou d'une idée, une action unie et continue, déroulée mais non pas nouée, pure de tous moyens de mélodrame... Nous nous voyons forcés, au nom de la tragédie populaire, de défendre l'intrigue mélo- dramatique, si peu de cas que nous en fassions.

Nous ne pourrons pas obtenir ce maximum d'évidence tragique, cette main-mise sur tout le public — faute de quoi ni la grandeur des caractères, ni l'ivresse lyrique ne sont communicables — sans consentir à nouer fortement le drame, à tendre devant les yeux des spectateurs, parfaitement, puérilement visible, le fil d'intrigue sur lequel s'élance l'action. Ni les plus populaires, ni les plus subtils des grands dramaturges passés, ni Sophocle, ni Racine n'ont consenti à s'en défaire. L'intrigue mélodramatique qui est tout dans le mélodrame, a soutenu les plus nobles des tragé-

�� � 508 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dies. Est-ce du théâtre populaire qu'on ferait la sottise de la chasser ? Là aussi la simplicité et le " style " nous sauveront du romantisme.

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Evidence tragique, vérité humaine, lyrisme, grandeur dans la simplicité, voilà les quelques carac- tères qui semblent devoir s'imposer à la tragédie populaire, si tant est qu'une société aussi confuse que la nôtre puisse l'attendre et l'accueillir. Une action large, claire dans les lignes, à grands plans, bien aérée et couronnée de poésie, recomposant aux yeux du spectateur une réalité plus haute.

Certes, nous voici loin des casse-têtes pseudo- psychologiques, des thèses dialoguées sur un texte de loi, des peintures dites de mœurs qu'il semble que le public parisien chérisse. En tâchant de fuir de si loin le boulevard, peut-être ne faisons-nous qu'errer. Peut-être paraîtrait-il aussi plus urgent et moins téméraire de diriger tout notre effort vers un théâtre très fermé, d'écrire plus spécialement pour les lecteurs de poèmes et, toutes proportions gar- dées, de risquer l'échec d'une Phèdre^ comme jadis Racine...

Mais non 1 La route populaire ne barre pas les autres routes. A l'art dramatique nouveau s'ouvrent les plus divers chemins... Qu'il reste — ou re- devienne — un art, c'est la seule condition qu'on ait le droit de lui poser, avant de le laisser partir à l'aventure. Henri GhIon.

��

HYMNE

N’y a-t-il pas comme une guerre
ordonnée aux mortels sur la terre ?
Livre de Job.

On était paisible, joyeux, en sécurité, — et aussi irritable, soucieux, actif, indifférent comme lorsque l’on est heureux, et voici la Douleur. Elle n’était pas, elle est. Une minute du temps, une seconde nous séparait d’elle, et voici que nous avons franchi cette seconde formidable, et tout l’univers est changé. Comme une crue de l’océan, la douleur, le désespoir, la détresse ont noyé nos chemins, les ont absorbés, engloutis, et nous sommes là, errants, devant cette eau inflexible, tandis que là-bas, sur la rive opposée, règnent le calme, l’abondance, la possibilité de vivre. Comment atteindrons-nous à ce salut ? Comment dessècherons-nous ou franchirons-nous cette eau épandue, nous, l’exilé, l’isolé, qui courons sans trouver d’issue, de gué, de passage ? O Douleur, nous vous boirons goutte à goutte ; goutte à goutte, avec nos lèvres désolées, nous épuiserons votre eau amère, qui donne soif, qui donne des larmes et des hoquets, votre eau dévorante. Le front couvert d’une sueur d’effroi, le regard roidi, glacé, hagard, nous aurons du courage, parce que, dans ces moments-là, les poumons voudraient aspirer la mort, — on asphyxie, on espère mourir, — mais on aspire du courage. La détresse ressemble à l’agonie d’un vaisseau submergé, on dirait qu’elle s’abandonne, mais elle est robuste et active comme le sapin des cimes quand il fait de l’oxygène avec un zèle de géant, et nourrit ainsi tout l’espace.

— Douleur, si vous êtes une bénédiction, vous m’avez comblée de vos bienfaits terribles. Vous m’avez choisie parmi les êtres avec un soin minutieux, moi qui passais, furtive, sous les épais ombrages, ou qui vivais reculée dans ma solitude étroite. Vous m’avez désignée pour votre festin de poisons. Vous avez tendu vers moi votre coupe amère et somptueuse, plus vaste qu’un cirque de montagnes où dort un lac vénéneux ; mais toujours vous commenciez par la joie ; et j’allais à vous, j’avais confiance, je ne pouvais soupçonner vos déguisements. Vous veniez, complaisante, maternelle, et vous me disiez : " Donne-moi ton fardeau. " Et le fardeau des jours simples, indifférents, le petit fardeau des jours mornes et graves, que chacun de nous peut porter sans faiblir, je vous le donnais, ô Complaisante ! Et vous me donniez votre main d’amour, vos regards d’amour, vous me portiez sur vos bras, je possédais l’horizon, vous me combliez d’exaltation ou de paisible, de profond sommeil, et je vous bénissais, Douleur déguisée ! Le léger fardeau de mes jours ordinaires vous le portiez par surcroît, je n’avais plus à m’en occuper ; nous cheminions ainsi, vous splendide et moi reconnaissante ; et je m’arrêtais pour baiser votre main, Amour, et vous vous y opposiez tendrement, car vous ne vouliez point de mon humilité, vous. Munificence !

Les jours coulaient, et, soudain, à je ne sais quel regard, quelle intonation, quelle réticence, je vis, je vis que vous étiez la Douleur !

— Parce que vous êtes supérieure à toute joie parce que vous êtes absolue, débordante, patiente finale, sûre de gagner, inéluctable, je vous vénère Douleur ! Vous me tuez, mais je vous sais un gré infini de ce que votre premier heurt soit si rude le premier jour on devient fou ; le second jour, le troisième jour on vous accepte ; on succombe sous un atroce labeur, car la douleur est une foudre incessante et ses secousses formidables roulent, éclatent, détonent avec une frénésie silencieuse dans les abîmes ravagés de l’être, mais on n’est plus révolté, et l’on marche vers la mort comme les Rois Mages vers l’étoile radieuse, empressée, qui annonçait Dieu, et dont les rayons semblaient jeter des clameurs.

— O Douleur, détresse de l’âme, déception, désespoir, bien souvent nous avons prononcé votre nom légèrement au cours des journées diflîciles ou moroses, mais ce n’était pas la Douleur. Ceux qui vous possèdent réellement, qui communient de vous, se taisent. Muets, ils connaissent votre suffocation, vos angoisses, votre lucide, aride hébétement, vos regards sur d’infinis déserts. Ils ne respirent plus sur tout l’espace que ce nuage de fumée touffue, meurtrière, qui envahit soudain la nature quand l’éclat de la dynamite a fendu en deux la montagne. Ils connaissent, ces infortunés, le terrible colloque de l’âme et du silence, où l’âme, comme un condamné qu’on mène au supplice, s’épuise à démontrer au sort qu’elle ne peut plus, malgré tout le courage, avancer davantage sur le chemin tranchant.

Mais parce que vous faites aimer, tolérer, désirer la mort, qui est l’injure de la nature. Douleur, je vous bénis ; la mort qui fait horreur, qui humilie le cœur et les sens, quand, près d’un cadavre respecté, les yeux baissés, le souffle retenu, épuisés de tristesse et de vénération, nous avons pressenti le moment de l’insidieuse dissolution, réponse effroyable, négative à tous les espoirs, à toutes les pudeurs du rêve.

O Mort qui me faites horreur, que j’ai refusé de reconnaître quand je défendais contre vous, contre votre notion même, mon visage et mon cœur qui louaient le jour, à Mort, je vous appelle, et moi-même j’accours ! Venez, panthère joueuse, bondissante, mangeuse séculaire, tête de mort vivace, velue, rougeoyante, venez, élancez-vous vers un cœur éclatant ! Détruisez ce cœur qui fut parfait pour la douleur, — lieu d’élection, composé pour elle, prêt à la recevoir, à s’en imprégner, à la conduire, la diriger, la répandre, la faire fructifier. Dérobez-lui ce cœur ouvert, prospère, qu’elle ensemençait. Mort délicieuse, poignarde en moi le souvenir, dessèche les larmes, romps ce jardin altier où tout était plaintive ordonnance, détruis ce cœur, et tu verras se défaire sous ta dent, bête féroce, un univers plus beau que le clair univers : la coupole des soirs purs, avec l’harmonie des astres, — lune, étoiles, et leur éternelle méditation ; — les matins dans la forêt, quand tout l’azur, le silence, la solitude semblent s’unir pour porter le poids d’un papillon agreste qui flotte sur l’odeur des ronces ; les blancs hivers des cimes — plus éclatants qu’un été d’Orient — lorsque la neige heureuse étincelle près d’un ruisseau dormant, languide et noir comme une molle encre de Chine ; les rivages des mers du Sud, où les épais parfums règnent comme un cinquième élément, toutes ces saveurs, toutes ces délices que je portais en moi, tu les verras se défaire sous ta dent pointue, tandis que de mon cœur coulera un fleuve allongé, couleur de sang, qui passe, silencieux : secret insondable de l’être, tendresse ! tendresse ! mélancolie !

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��ROSE LOURDIN

��*' Avec nos cheveux aplatis sur nos têtes par un long peigne arrondi, et nos nattes repliées et enfermées dans une résille noire, vous n'imaginez pas comme nos visages paraissaient durs. Et nous étions en effet dures les unes pour les autres, et malheureuses. Moi, du moins, j'étais malheureuse dans cette pension de province. Il me sem- ble que dans ce temps-là j'avais toujours froid aux pieds et au bout des doigts. J'étais une petite fille triste et taci- turne. Ce que j'ai de gaîté ne m'est venu qu'avec mon premier amour de femme. Dans mon pensionnat du Jura, les maîtresses disaient que j'étais " en-dessous. "

J'avais entendu parler de Rosa Kessler avant de la voir. C'était le soir de mon entrée. Elle était populaire, sans doute : des Moyennes parlaient d'elle avec des éclats de voix :

" Rôschen.... Rôschen.... "

Je me demandais comment ce nom s'écrivait. Puis je le vis écrit à la craie sur un tableau noir. Je crus que c'était son nom de famille : on ne nous appelait jamais par nos prénoms, là-bas. Des grandes m'avaient dit : " Comment t'appelles-tu ? " et avaient ri parce que je leur répondais : " Rose. "

Je dus m'habituer à répondre quand on disait : Lour- din. C'était comme si, en entrant là, nous laissions nos

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petits noms dans nos familles. Rôschen seule faisait excep- sion, parce que, sans doute, " Rôschen " lui allait si bien...

J'aimais à être grondée. Je crois avoir souvent fait des choses défendues exprès pour être grondée. Oh, ce n'est pas que cela ne me fît pas de peine ; au contraire. La première fois, je crus en mourir. C'était au repas du soir. La maîtresse me fit une observation sur ma tenue. J'étais très fière, et je pensai atténuer le mal que me faisait la réprimande en feignant de la prendre pour une plaisan- terie : je souris, comme pour dire à la maîtresse : " Oui, c'est peu de chose, et vous êtes trop bonne pour avoir voulu me faire de la peine ! "

Cette femme était myope. C'est peut-être ce qui l'em- pêcha de voir ce que signifiait mon sourire. Elle se jeta soudain sur moi, la figure bouleversée, me traita de petite insolente, et cria qu'elle ne me supporterait pas ces manières-là. J'avais douze ans alors, et je sentis qu'elle était irritée contre moi comme elle eût pu l'être contre une femme de son âge. Tout le réfectoire avait fait silence. Elle m'envoya au piquet dans un coin, et j'y restai jusqu'à la fin du repas, tremblant de la tête aux pieds. Toute la nuit je pleurai, buvant mes larmes avec ma lèvre contractée. Quand je m'arrêtais, je songeais à l'in- justice de la maîtresse : je pressais ce souvenir de toutes mes forces, et des larmes, de nouveau, en sortaient. Je finis par pleurer exprès, en songeant : " Demain mes pauvres yeux lui feront pitié, et elle se repentira. Alors je lui pardonnerai tout, et je l'aimerai beaucoup." Il me sem- blait l'aimer déjà. Nous nous promènerions ensemble dans la cour. Elle serait ma grande amie.... Mais elle ne se repentit pas, et je m'amusai, par la suite, à me moquer d'elle ouvertement.

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Un autre jour, j'avais fait, par hasard, une dictée si bonne que la maîtresse de français m'accusa de l'avoir copiée et ne voulut jamais croire mes dénégations. Je goûtai longtemps mon chagrin. Je le serrais tout contre moi ; il me tint compagnie pendant deux jours ; et, quand il se fut évaporé, je fus triste d'avoir été consolée si vite. Pourtant, c'était une injustice inoubliable. Dans vingt ans, quelque part, je rencontrerais cette femme, et je lui dirais: " Vous savez, cette dictée ? eh bien, je ne l'avais pas copiée. " Mais ces vingt années qui me serviraient de témoins irrécusables, je les sentais au-dessus de moi comme une énorme chaîne de montagnes, toute noire et horrible, dans un pays inconnu.

Pendant que je souflFrais, je songeais tout le temps que ce n'était rien, que cela passerait comme d'autres douleurs avaient passé, que celle-ci n'était que relativement pénible, qu'il y avait des gens bien plus malheureux que moi en cet instant même, et qu'enfin je mourrais un jour. Mais j'aimais le goût des larmes retenues, de celles qui semblent tomber des yeux dans le coeur, derrière le masque du visage. Je les amassais comme un trésor ; c'était une source rencontrée au milieu de mon voyage de la journée. Voilà pourquoi j'aimais à être grondée.

Mais quand je voulais être consolée tout de suite, je n'avais qu'à songer à Rôschen. Elle avait treize ans, l'année dont je vous parle — un an de plus que moi, — et elle était dans la classe au-dessus de la mienne. Elle venait de la Suisse allemande, ce qui l'avait fait surnom- mer " la Prussienne. " Je ne lui avais encore jamais parlé, mais je la regardais autant que je le pouvais, et chaque soir avant de m'endormir je pensais à elle avec tendresse.

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Pendant les récréations, elle se promenait toujours avec les deux mêmes camarades. Elle marchait entre elles et leur donnait le bras. Je ne la perdais pas de vue, et je connus bientôt tous les traits de sa belle figure blanche et fraîche. Elle était rieuse et avait une certaine façon hardie de relever la tête et de partir soudain en courant. Les sons pressants et joyeux que ses pas faisaient rendre aux pavés du préau me devinrent vite familiers. Oh ! Torage de mon cœur : tout mon être en déroute accueil- lait sa présence, et je n'osais la regarder que lorsqu'elle était un peu loin de moi. Elle avait le buste large mais dégagé, la taille fine, les jambes tout à fait rondes ; sa jupe était déjà bien remplie, et, n'eût été son âge, elle eût pu être dans les grandes. Je m'arrangeais quelquefois pour être derrière elle sur les rangs. Sa nuque était délicate, montrant à peine les deux tendons sous les courts cheveux clairs et la peau fine qui me faisait songer à d'anciennes roses-thé de ma petite enfance... Je n'aurais pas pu dire comment ceci avait commencé : j'aimais sa vie. Chaque goutte de son sang m'était chère.

Elle s'était aperçu que je la regardais beaucoup : et un jour que nous nous étions croisées dans un escalier, elle m'avait jeté, de ses yeux bleus étoiles et dont le blanc même brillait, un regard brusque et plein de malice.

Et une fois enfin je me rendis compte que je l'aimais plus que je n'avais aimé ma propre mère et mes sœurs. Un soir se faisait avec des chants d'oiseaux, du calme et des cris lointains d'enfants ; les ombres confiantes s'allon- geaient, comme pour y dormir toujours, entre les pierres des escaliers et des balcons du vieux couvent. Je suivais un corridor vitré tout chaud de rayons roses ; et mon

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cœur pesait tant que je pressai le pas, et que respirant par la bouche, je soufflai : " Je t'aime. " Il y avait désormais au monde un grand secret : le mien. D'autres petites filles, qui étaient mes camarades de classe, m'avaient vite entourée. Je les trouvais toutes ennuyeuses ou méchantes, mais j'étais bien obligée de passer toutes les récréations en leur compagnie. Il y en avait une, surtout, aux épaules grosses, la taille carrée, avec une figure de vieille femme, un teint malsain couleur de petit-lait, des yeux froids et ronds toujours cernés d'un sale brun, et qui parlait d'une voix de tête, éraillée ; je ne puis dire quelle espèce de dégoût et, même, de terreur, elle m'inspirait. Eh bien, c'était à elle que je cherchais à plaire, et pour cela je faisais des bassesses, disant toujours ce que je croyais devoir être approuvé d'elle, et qui était exactement le contraire de ma pensée. Plus elle me devenait odieuse, plus je la flattais, me mettant à son école, copiant ses gestes, devançant ses volontés. Cette manie d'abaissement me quitta, mais nous fûmes toujours considérées, cette créature et moi, comme deux grandes amies ; " bien faites pour s'entendre " disait-on de nous.

Quant à Rôschen, elle avait ses deux camarades préfé- rées et des relations parmi les grandes. Tout me séparait d'elle ; et j'imaginais volontiers des catastrophes, — comme l'incendie du pensionnat — , qui me permettraient de me lier à jamais d'amitié avec elle, en lui sauvant la vie. Ou bien, j'aurais voulu la taquiner, en passant près d'elle dans la cour, la mettre en colère, et l'obliger à me battre. Etre battue, ou seulement bousculée, par elle ! Mais à la seule pensée de son contact, je me sentais défaillir.

Je ne savais pas grand'chose d'elle ; je peux dire que je

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ne la connaissais pas, puisque je ne la voyais qu*au réfec- toire, de loin, et dans la cour des récréations. Je la vis pourtant mieux, à la fin de cet hiver, à l'infirmerie, pen- dant l'étude du soir.

Vers huit heures, une des jeunes maîtresses, mademoi- selle Spiess — qui était du même pays que Rôschen — entr'ouvrait les portes des salles d'étude, et bredouillait : " Infirmerie ! "

Alors, celles qui étaient enrhumées ou qui avaient un pansement à faire renouveler, se levaient, et, en rang, suivaient la maîtresse à l'infirmerie. Rôschen allait prendre de la tisane, et, vers la même époque, on m'en ordonna.

Presque chaque soir, au retour de l'infirmerie et lors- qu'on passait devant la porte de la salle de discipline Mademoiselle Spiess criait :

— Kessler ! vous parlez encore sur les rangs ? Aux arrêts, s'il vous plaît, et attendez m'y... Quelle petite indisciplinée !

Être envoyée aux arrêts était un châtiment redouté de toutes les petites filles. Je ne m'étais jamais mise dans le cas d'y être enfermée ; pour moi, c'était le déshonneur, une tache ineffaçable. Rôschen y allait d'elle-même, et en souriant. J'admirais son impudence et son calme : c'était presque de l'héroïsme. Et quand elle sortait des arrêts, elle n'avait même pas les yeux rouges. Moi, j'étais si sotte que je n'aurais plus osé me montrer aux autres.

Et même, un soir, je crus remarquer qu'elle faisait exprès de parler haut et d'avoir une mauvaise tenue en revenant de l'infirmerie. On eût dit qu'elle donnait à Mademoiselle Spiess, volontairement, par bravade, l'occa- sion de l'enfermer dans la salle de discipline.

2

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Un soir, comme elle en sortait pour monter au dortoir, une grande la prit par la taille et lui dit quelques mots à voix basse. Rôschen lui souffla une gorgée d'haleine au visage, et toutes deux se regardèrent en riant. J'éprouvai alors une douleur aiguë et fis un grand effort pour ne pas crier. Il y avait une expression diabolique sur la figure de cette grande ; et Rôschen s'appuyait à elle, toute rose, les lèvres entr'ouvertes, les yeux baignés d'eau brillante. De toute la nuit je ne puis dormir.

Je ne lui avais pas encore parlé. Je la croyais fîère, assez insolente et têtue, un peu " brute " comme nous disions. Et l'idée qu'elle avait sans doute deviné mon grand secret m'était intolérable.

Vers ce temps, l'affection que j'avais pour elle prit des formes qui sans doute sembleraient ridicules à des grandes personnes. J'étais toute fière de m'appeler Rose, à peu près comme elle ; et, pour lui ressembler davantage, je me mis à signer mes devoirs " Rosa Lourdin, " ce qui me fît traiter de petite étourdie par notre maîtresse. J'étais éprise de son nom ; je trouvais qu'il lui ressemblait : c'était une grande fille blonde et riante...

Une autre fois, j'ai profité de la longue récréation de trois heures pour monter dans le dortoir de Rosa Kessler, et j'ai mis son sarrau de rechange. (Nous portions, pen- dant la semaine, des sarraux noirs qui se boutonnaient par derrière et recouvraient tous nos vêtements.) Ce fut une grande aventure : j'en revois tous les détails. Je revois les trois hautes fenêtres, les sévères dames blanches, surveil- lant le désert des lits. Tout le ciel résigné de la petite ville entrait par leurs yeux vides et se répandait en flaques bleuâtres sur le parquet ciré. Comme je sentis battre mon

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cœur quand j'eus fermé la porte derrière moi ! Vite, je passai dans le vestiaire. Là, j'étais sauvée. Je quittai mon sarrau et pris le sien. C'était la première fois que je me déguisais ; je ne prévoyais guère que cela deviendrait mon métier un jour. Soudain, j'entendis un bruit dans le dor- toir. Je sortis du vestiaire et fis face au danger. Ce n'était rien : je n'avais pas poussé le loquet jusqu'au bout, et la porte s'était ouverte. Je me jetai sur elle et la repoussai avec tout mon corps. Dans un éclair j'avais vu quel- qu'une des autres découvrant mon secret, et une pensée de meurtre avait traversé mon esprit. Je revins au vestiaire... Oh, ce rendez-vous avec un sarrau noir de petite pensionnaire ! Et moi qui m'étais promis de vous raconter tout cela sans cacher une seule fois ma figure dans mes mains !

Je pressais l'étoffe sur moi ; je me baignais en elle ; je la goûtais avec tout mon visage. Je pris aussi l'étroite ceinture de cuir ; Rôschen avait écrit son nom sur la peau blanche, à l'intérieur. Je l'embrassai, sans appuyer, deux ou trois fois. J'allais la boucler autour de ma taille lorsque, soudain, je me vis avec les yeux des autres. Alors tout cela me parut si ridicule que je repris bien vite mon sarrau, replaçai celui de Rôschen et la ceinture à leur clou, et descendis en courant jusqu'au préau. Rosa Kessler s'y promenait, donnant le bras à une grande. Je rencon- trai son regard distrait et me sentis rassurée, et heureuse. Même, en passant près d'elle, j'osai la regarder en face^ et, presque, lui sourire.

Un soir de rentrée, j'étais bien triste, et Mlle Spiess me rencontra dans un couloir juste au moment où j'allais me mettre à pleurer. Elle était bonne ; elle eut pitié de moi et me dit :

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— Lourdin, il faut que je monte dans ma chambre : tu vas garder mon bureau.

(Elle avait un petit cabinet de surveillante entre les deux salles d'étude). Je dis :

— Oui, Mademoiselle.

— C'est ça. Assieds-toi là... Dis, si tu t'ennuies, veux- tu que je fasse venir une de tes petites camarades pour te tenir compagnie ?

— Oh ! oui. Mademoiselle.

— Laquelle ?

J'allais répondre " Kessler. " Mais quelque chose dans son regard m'arrêta. Il me sembla qu'elle lisait ma pensée et qu'elle attendait ma réponse pour éclater de rire. Alors je nommai une mauvaise élève de ma classe, qui était stupide et tapageuse et qui me taquinait parfois...

Il y eut des mois où ma vie fut remplie par le souci de voir Rôschen, et l'espoir de lui rendre, si l'occasion s'en présentait, quelque grand service. Mais j'étais trop timide pour lui faire des avances.

C'est quand je ne la voyais pas que je me sentais le plus près d'elle. Vous ai-je dit qu'elle était une bonne élève ? Oui, cette année-là encore, elle eut tous les prix de sa classe. Pour cela seulement j'aurais souhaité d'être une bonne élève. Mais il m'était impossible de me plier à un travail régulier. Je l'admirais, elle, d'être en même temps une jolie enfant insouciante et une élève studieuse. Quel avenir l'attendait ? Elle deviendrait une savante illustre ou une grande artiste ; sa beauté et son génie éblouiraient le monde ; et moi, dans une obscurité pro- fonde, je serais son amie bien-aimée, la confidente de toutes ses pensées. Mais dès maintenant j'étais fière de l'aimer.

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Pendant les grandes vacances, je trouvai chez des amis de mes parents une bonne d'enfants badoise. Je fis tout ce que je pus pour l'approcher : je voulais lui demander comment certaines choses se disent en allemand. Mes parents étaient tout surpris et fâchés de me voir recher- cher cette fille. Enfin un jour elle m'apprit qu'on employait plus volontiers " Rosele ", dans l'Allemagne du Sud, comme diminutif de Rosa.

Et peu après la rentrée, je fis cette expérience.

Un soir, comme Rosa Kessler passait devant moi dans un couloir où nous étions seules, je murmurai :

— Rosele, meine Rosele...

Elle se retourna et vint sur moi, l*air inquiet, le regard dur et droit :

— Comment sais-tu cela ?

Elle me prit le bras. Je répondis d'une voix que mon émoi rendait risiblement grosse :

— Oh ! je sais beaucoup de choses.

— Tant que ça ?

Elle me regardait minutieusement. Je la sentais presque irritée. Pour moi, j'étais ivre de sa présence. Le moment était venu de lui dire qu'elle n'avait rien à craindre de moi : que mon plus grand désir, mon seul désir au monde était d'être son amie. Mais je n'osai pas : cela avait trop l'air d'une ridicule déclaration d'amour ! J'espérais du moins qu'elle verrait ma tendresse dans mes yeux. Je les lui ofirais. Et puis, j'étais sûre qu'elle savait. Elle trouve- rait peut-être le courage de dire : oui. H ne m'en aurait pas fallu davantage. — Une longue minute nous nous regardâmes fixement sans rien dire. Elle baissa les yeux la première, toute gênée. J'avais laissé passer le bonheur.

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Elle lâcha mon bras, me donna une sorte de bourrade amicale, et s'éloigna en disant gauchement :

— Sale gosse !

Mais moi, dans ce dernier instant, j'avais senti que Rosa Kessler n'était que douceur, tendresse et obéissance. Je sentais que, si j'avais pu la rappeler avec fermeté, elle serait revenue ; et j'aurais pu la faire mettre à genoux devant moi, simplement, pour le plaisir. Et je sentis qu'elle avait besoin de mon amitié. Oui, elle était plus grande que moi, et pourtant elle avait besoin d'être protégée par moi. Il y avait trop de douceur en elle ; elle était comme une belle fleur que tout venant peut froisser. Elle courait un danger ; je ne savais pas lequel : j'étais si loin d'elle ! Mais, c'était un danger imminent ; quelque chose de laid et de terrible. — Je ne trouvai pas le cou- rage de la rappeler. Et les jours précieux passèrent.

En la regardant, fraîche et blanche, d'une blancheur qui semblait venir du fond d'elle-même et affluer à son visage comme une émanation de sa pureté, je pensais :

  • ' Je t'aime ! et tu es une bonne élève. Bientôt nous

serons amies. Les autres ne s'en doutent pas : j'ai employé tant de ruse et d'hypocrisie pour me cacher d'elles ! Mais nous serons amies, et alors nous nous efforcerons d'être sages, toutes deux, et nous obéirons amoureusement à nos maîtresses, et tu seras toujours pure et heureuse, puisque je t'aime ! "

Oui, j'oserais lui dire tout cela, tout à l'heure, à la sortie de la classe. Il m'arrivait de courir vers elle, et tout à coup je m'arrêtais, hors d'haleine, le cœur battant sans mesure, la tête perdue. Je remettais à plus tard ma démarche. Jamais les occasions n'étaient assez favorables.

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Oh î les nuits que j'ai passées, appelant Rôschen à voix basse entre mes sanglots !

Un peu avant la Noël, cette année-là. Mademoiselle Spiess quitta la pension. Le bruit courut qu'elle avait été renvoyée pour avoir tenu des propos inconvenants devant des petites filles. Mais on ne sut pas exactement de quelles petites filles il s'agissait. Vers ce temps, une des grandes me prit pour soufiBre-douleïirs. Elle me faisait rester debout, sous la neige, dans un coin de la covu", ou bien elle m'obligeait à courir à cloche-pieds d'un bout k l'autre du préau. J'étais sans défense contre elle. Maintenant encore je suis sans défense contre les affronts et les taqui- neries : la vie ne m'a rien appris. Je ne peux même pas dire que je détestais cette grande : je la subissais, attendant qu'elle se lassât. Ma seule vengeance, c'était de penser que je souffrais encore plus du dégoût qu'elle m'inspirait que de sa méchanceté. Mais, comme j'avais honte d'être traitée ainsi devant Rôschen, je fis semblant de croire qu'il s'agissait d'un jeu que nous avions inventé, cette grande et moi. Elle était si bête qu'elle croyait que je m'y trompais ; elle redoublait de méchanceté, et j'étais tout à fait malheureuse.

Après les vacances du jour de l'an, à la rentrée, on ne revit pas Rosa Kessler. Je compris qu'elle ne reviendrait plus. Une maîtresse nous dit que sa famille l'avait reprise. Je me rappelle le ciel, tout en lumière blanche, de ce jour-là. Comme une feuille de papier trop blanc collée sur chaque vitre. Le soir vint, pourtant. Je me sentis plus seule encore qu'au soir de ma première rentrée. Rosa Kessler ne reviendrait jamais plus. J'acceptai ce coup comme on accepte la mort, et j'allai de moi-même, avec

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un plaisir horrible, retrouver cette grande qui me tortu- rait et me mettre à la discrétion de ses caprices. Elle me fît embrasser les colonnes de fonte du préau....

Des mois passèrent, avec la routine des semaines et des dimanches. Et un soir de rentrée où nous n'étions encore qu'un petit nombre de pensionnaires arrivées en avance, bien entre nous dans une salle d'étude, quelqu'une parla de Rosa Kessler. Aussitôt je feignis d'être distraite, et j'étais bien trop émue pour rien entendre.

Déjà on parlait d'autre chose, lorsque ma voisine de classe, cette nabote à figure de vieille, s'approcha de moi et me dit à voix basse :

— Elle a été regrettée ici, la Prussienne. Au moins par une personne.

Je trouvai la force de demander :

— Par qui ?

Mais le coup était déjà porté.

— Par toi, Lourdin, ma fille.

Je ne dis rien. J'aurais pu la tuer. Elle reprit :

— Oh ! ne te trouve pas mal pour ça, va !... Tu ne sais pas : il paraît que c'est à cause d'elle que Mademoi- selle Spiess a été renvoyée. Oui, on dit qu'elles s'enfer- maient ensemble dans la salle de discipline et que là Made- moiselle Spiess lui montrait des images, enfin ma chère, des horreurs. Et on dit aussi qu'elles fumaient comme des hommes, toutes deux. Presque toutes les grandes étaient au courant ; une aura cafardé, et c'est pour ça qu'elle aussi a été flanquée à la porte, ta chérie.... "

Je n'ai jamais plus entendu parler de Rôschen. Un jour, l'année où j'ai eu cet engagement au Grand-Théâtre

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de Genève, j'ai passé dans la ville où était notre pension- nat, et je suis allée chez le photographe qui, chaque année, prenait le groupe des élèves. Il avait gardé les anciens clichés, et j'ai pu faire tirer le groupe où nous étions, Rosa Kessler et moi.

Quand je reçus l'épreuve, quelle surprise ! toutes ces petites filles en robes d'uniforme, et peignées à la chinoise, était-ce bien nous, cela ? Quels pauvres airs d'orphelines, quelles petites figures tristes ! et incultes et rudes comme des visages de garçons....

Sur les gradins, je reconnaissais des regards et des attitudes oubliés depuis près de quinze ans. Soudain les noms d'autrefois sortaient du fond de ma mémoire, avec un ensemble confus de faits qui me rendaient sensibles des caractères déjà formés alors. La grande qui me faisait souffrir, par exemple : les joues grasses, hautes et plates, où le haut du visage s'emboîte, les petits yeux, là-derrière, insolents et bien assurés, et qui savent que le monde ne changera pas pendant qu'ils abaisseront lentement leur paupière épaisse. Voyez-vous : elle devait être, un jour, ime riche héritière. Moi, je figure à sa gauche. Quelqu'un m'a dit : " Comme vous aviez l'air sage et triste ! " Et en effet pourrait-on jamais croire que cette petite fille bien sage était si follement amoureuse ?

Les maîtresses nous encadraient. Je reconnus Mlle Spiess, Comme elle me parut jolie, droite et mince, avec son haut faux-col blanc et ses cheveux clairs bouflànts ! Elle avait l'habitude de souffler en l'air pour écarter de son sourcil une mèche indisciplinée qui retombait toujours. Elle me paraissait bien laide, quand j'étais petite. Et moi, avec mes grands yeux châtains et mes longs cils, j'étais

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bien plus jolie que je ne croyais. Mlle Spiess doit avoir quarante ans, aujourd'hui.

Rôschen est assise à côté d'elle, au premier rang, dans ce groupe. Presque tout de suite, elle me revint tout entière, et avec elle mon ancienne folie d'amitié, toute ma tendresse inutile, et mes fureurs jalouses. " Meine Rosele ", la grande passion de mes douze ans....

C'est par lâcheté pure que je viens de sourire. Bien souvent encore, quand je suis seule, il m'arrive soudain de voir toutes les choses comme son regard autrefois les éclairait pour moi. J'ai douze ans et elle en a treize. Nous avons fini par devenir amies. Deux petites filles se prennent par la taille, mêlant leurs bras et leurs mains. Je la retrouve ainsi au fond de tous mes bonheurs, (je ne vais à elle que lorsque mon visage est heureux); et toute bonté, et toute musique, c'est elle. Puis, tout aussi vite, mon existence présente me reprend : je rentre et je trouve sur ma table les coupures des journaux qui parlent de moi.

Voilà. Mais de l'essentiel je ne vous ai rien dit. Oh ! la couleur, le son, la figure de ces vieux jours sans histoire de mon enfance. La voix solitaire de notre cloche, à la fin d'une longue aube où les chants d'oiseaux avaient foisonné ; les accacias en fleurs, dans la cour, toute une nuit au fond de mon sommeil, comme un goût dans la bouche ; et l'odeur neuve de ma robe d'uniforme, les dimanches matins, quand je sentais devant moi un grand jour sans leçons pour ne penser qu'à elle...

Que cette rue, au bout du restaurant vide, est blessante aux yeux ! comme un damier, avec sa blancheur coupée d'ombres crues. Tenez, j'ai déjeuné à cette table du coin, à gauche, le matin du jour où je suis partie pour ma

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tournée au Brésil, l'autre année. Qu'y a-t-il de changé ? Ah, oui : je suis devenue célèbre ! Sûrement, si elle vit encore, elle a entendu parler de moi. Mais sous mon nom de théâtre, et elle ne sait pas que c'est la petite Lourdin. Et puis, elle m'a peut-être oubliée : après tout, nous nous sommes fort peu connues. "

Valéry Larbaud.

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��POEMES

��AU JARDIN CLOS

Tu m^ écris : " Aujourd'hui nous avons un gai soleit

Qui réjouit les yeux et Pâme,

Cela fait du bien depuis si longtemps

Que nous ne voyions que du noir. "

Et tu ni' écris : " Les soirées sont interminables^

Nous les passons au coin du feu, en lisant,

Parfois nous interrompons la lecture

Pour parler de nos chers enfants

Et nous disons : pourvu qu'ils réussissent !

Le temps s'écoule ainsi plus vite. "

Oh ! m'ère, le rayonnement calme de ton amour Au clos jardin de mon enfance pensive. Comme en un bassin de paresse et de bonheur !

Une ingénue lumière choie-t-elle encor les choses, Les feuilles du figuier qui font de l'ombre sur le mur. Les colombes qui boivent au creux de la margelle chaude Du puits qui donne l'eau pour abreuver les fleurs ?

Que ne puis-je pousser la chancelante porte. Entrer, et bercer mon cœur endolori Au clair giron du grand silence de midi. Oh rôdent des bourdons d'or comme des cloches !

�� � POÈMES S3^

ET LJ FIE S'ACCOMPLIT

Quelle paix sur les maisons du faubourg! A des clochers^ Vheure chevrote ; Comnu un fruit trop mûr chaque note Tombe et troue le grand silence lourd.

Le ciel est tout fleuri d'étoiles.

Au dessus du paysage irréel

Oh. flotte une douceur de Noël,

U immensité frissonne comme un voile.

Descends en moiy vaste apaisement!

Ma douleur s'exalte et veut emplir le monde^

La nuit indifférente et profonde

Et la voûte mouvante du firmament !

Hélas! des fleurs belles iclosent Pour se flétrir, des yeux d'azur Ouvrent à la vie leur regard pur Qui ne sait encore rien des choses!

Et cependant, partout, des couples enlacés Dorment, aprh de fécondes caresses. Dans la nuit magique et enchanteresse. D'un sommeil insouciant et lassé!

�� � 53 2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VOTA G EUR!

Lourdement dans ma mémoire S'agite le souvenir. Ebauche lente à venir — Un souvenir dans ma mémoire

S'éveille. Aube. Jour dolent^ Route grise sous la neige. Un tram file ses arfèges Sur un rythme égal et dolent.

La torpeur du paysage Gagne le wagon. Uair lourd Somnole et les gens sont gourds Qu'étreint l'ennui du paysage.

Le gris sessorey infini. Dans des au-delà de rêve^ D'aigres sir'ènes^ sans trève^ S' exaspèrent a l'infini.

Je revois l'humble détresse De tous ces regards éteints. Vous revoilà^ fronts empreints D'une inénarrable détresse l

Te revoilày toi ! Et toi, N'ai-je pas été toi-même^ O voyageur veule et blême^ Sur la banquette afifalé^ toi

�� � POÈMES 533

Qui regardes sans comprendre Je ne sais trop quel soleil Surgir^ immense et vermeil^ Dans le ciel d'un gris de cendre ?

�� � 534 ^^ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

UN HOMME

à mon ami Ed. S.

Quand J'évoque, mon cher ami, votre bienfaisant souvenir. Je vous revois dans la maison claire parmi les vôtres, votre

\_compagne Nette et active telle r aiguille que ses doigts font reluire et fuir Et vos beaux enfants au regard de lin, qui vous ressemblent.

Cest ainsi que je vous revois : V aspect rustique, grand. Les épaules massives qui semblent devoir porter V armure. Le dos légèrement voûté, la tête tendue en avant Dans V attitude opiniâtre de la pensée et de V étude.

Votre visage ou grimpe un chaume roux et rugueux, La bouche épanouie y met une moue un peu puérile, Aîais ce qu'on voit surtout, ce sont vos yeux honnêtes, limpides

\_et bleus. Qu'illumine le rayonnement calme d'un esprit lucide.

Modeste et patient comme les grands artistes d'autrefois. Accomplissant la tâche quotidienne, pieusement, ainsi qu'un rite. Vous n'avez point, comme eux, pour vous porter, les folles

\_ailes de la foi Et préférez vivre, sans bruit, votre poïme que le dire.

�� � POÈMES 535

PARTIR

Seul. Je veille.

Ma lampe fait un bruit d'abeille.

Dehors^ la nuit laborieuse de chez nouSy

Peuplée de rossignols, de crapauds et d'insectes

Déferle au dessus de la moisson mûrissante d^août

Que la molle lueur du ciel mouvant humecte.

C'est donc vrai que je suis de nouveau dans ma chambre

(T adolescent Qui m'accueille, souriante et triste comme un maternel reproche. C'est donc vrai que je suis revenu parmi toutes ces choses Qui sont comme un peu de mon clair passé se survivant. Souvenirs qui bruissez autour de moi comme une ruche. Nuit insidieuse lourde de parfums, chires embûches !

  • *

Maintenant, j'ai fermé la fenêtre au flux de la nuit.

J'ai clos mon cœur à l'essaim des souvenirs.

Demain, je m'arracherai à l'étreinte désolée de ma mère.

Demain, je passerai la pierre usée du seuil

Et puis, je m'en irai, sans retourner la tête.

Droit devant moi, sur la route aveuglante de soleil.

Car il n'est ni retour, ni refuge, ni trêve. Pour celui dont la pensée, un jour Où il joignait ses Ihjres à de ferventes livres. S'est à jamais exilée vers l'autre amour.

Henri Aliès.

3

�� � 536

LORD CHESTERFIELD

CONSEILS A MON FILS

Extraits des Lettres a Philippe Stanhope

& Traduits

par Théodore LASCARIS

PRÉFACE

Philippe Dormer Stanhope, quatrième comte de Ches- terfield, naquit en 1694, à Londres, d'une famille où le goût des lettres et les talents politiques sont héréditaires. Son grand-père maternel, George Savile, marquis d'Hali- fax, après avoir contribué à la restauration de Charles II, puis à l'avènement de Guillaume III et avoir été garde des sceaux et Président de la Chambre des Lords, avait protégé les lettres et les arts et écrit divers ouvrages. Le plus connu est un recueil de maximes et de conseils qu'il avait dédié à sa fille à l'occasion de son mariage avec Lord Chesterfield et qui obtint en Angleterre — et en France lorsqu'il fut traduit — le plus durable succès. Son grand oncle. Lord Stanhope, se distingua dans la guerre et dans la paix. Envoyé en Espagne contre Philippe V, il prit Barcelone, Mahon et Minorque. Fait prisonnier à la Brihuega contre le Duc de Vendôme et retenu en Espagne pendant deux ans, il devint à son retour en LORD CHESTERFIELD 537

Angleterre secrétaire d'Etat sous Georges P. Sa politique consista à faire respecter les traités d'Utrecht où Angleterre avait tant à gagner, puisqu'elle s'y était réservé l'empire des mers. Ce fut Lord Stanhope qui conclut avec le cardinal Dubois l'alliance française qui devait durer jus- qu'en 1792, et qui, en évitant à la nouvelle dynastie toute inquiétude au sujet du Hanovre auquel elle avait la faiblesse de rester attachée, lui permettait de lutter à l'intérieur contre les tentatives jacobites.

Ce fut chez la marquise d'Halifax que le jeune Philippe rencontra la société élégante et éclairée qu'il devait ad- mirer, imiter et puis diriger à son tour. Ce fut sous le patronage de Lord Stanhope qu'il fit ses débuts en politique.

Il semble que le sort qui l'avait comblé de tous ses dons, qui lui avait donné les agréments du corps et de l'esprit et l'ambition d'être le premier dans tout ce qu'il entre- prenait ait veillé, par l'infortune dont il l'accabla dans son jeune âge, à donner à ses aspirations plus de vivacité. Il perdit sa mère alors qu'il était fort jeune, et son père était un homme d'humeur sauvage et bourrue qui n'aimait que la solitude où il pouvait cacher son égoïsme et son incapacité. On peut croire que Lord Chesterfield ne fut un père aussi tendre et aussi soigneux que pour avoir éprouvé lui-même la détresse d'un fils que son père n'a jamais aimé.

Il finit par le lui rendre. En 1726, il avait trente ans, la dernière maladie de son père l'appela au château de Bretby, dans le Derbyshire, que le vieux comte n'avait guère quitté. " Vous ne pouvez rien imaginer, " écrit Philippe Stanhope à la belle Mrs Howard, "vous ne pouvez rien imaginer de plus odieux que ce donjon qui,

�� � 53 8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par malheur, n'est pas encore à moi et qui est horrible ; il me fait l'effet de l'enfer. Mon père, là-bas, pousse des hurlements effroyables et tombe dans des convulsions auxquelles personne ne survivrait que lui ; les oiseaux de mauvais augure mêlent leurs voix à la sienne, et le peu de figures qui m'approchent sont des figures de damnés. Ma foi ! j'ai beaucoup d'admiration pour ma piété filiale, je suis aussi estimable qu'Enée. Comme son père avait quatre-vingts ans il en prit soin, sans doute parce qu'il n'avait pas longtemps à en être ennuyé. Le mien est beaucoup plus jeune, ce qui rend ma piété filiale bien autrement méritoire et j'espère que Dieu me récompensera en m'envoyant quelque Lavinie ou plutôt quelque Didon. J'aimerais autant cette dernière, j'en serais plus tôt quitte." Mais en attendant ce jour qui, grâce à son père, n'était qu'un jour de joie, où il hériterait le nom et la fortune, Philippe Stanhope vécut chez sa grand'mère maternelle. Ce fut chez la marquise d'Halifax, dont une gravure de Bartolozzi d'après l'original de Lely nous a conservé la physionomie ouverte, intelligente et douce, qu'il eut la révélation de cet univers mystérieux qui n'existe que par sa propre volonté, qui est tout puissant simplement parce qu'il le croit, qui fait et défait les destinées, du moins les plus hautes, selon qu'il est hostile ou favorable et qu'on appelle le monde. Lady Halifax recevait la cour et la ville ; ce fut la première école de l'enfant qui, jouissant des privilèges de son âge, pouvait s'y former déjà de l'expérience. Lord Galway l'y ayant un jour remarqué, lui avait dit : " Je vous prédis que vous serez ambitieux^ mon petit ami. £h bien ! Si vous voulez réussir, levez-vous toujours de bonne heure, c'est le seul moyen d'avoir du

�� � LORD CHESTERFIELD 539

temps pour tout. " L'ambition de chaque homme n'est guère que la réalisation des rêves de son enfance. Philippe Stanhope, lorsque l'âge lui permit de prétendre à tout, subit ce désir un peu féminin de plaire qu'ont les enfants élevés par des femmes, et ce préjugé que la vie est une enfilade de beaux salons comme ceux de Savile-House où tout réussit par des sourires.

Sa nourrice, qui était Normande, lui apprit le français dès le berceau ; un précepteur lui enseigna les rudiments et, à dix-huit ans, il alla à Cambridge à Trinity-Hall, dont il fut ravi. " Le collège ", écrivait-il, " est, à mon avis, le meilleur de l'Université. On y est peu nombreux et entre légistes qui ont vécu dans le monde et qui ont des manières. Quoi qu'on dise, on fait dans l'université fort peu de débauche, surtout entre gens de bonne com- pagnie. Il faudrait être un débardeur pour la supporter. " Il avouait plus tard à son fils qu'il avait fait, par entraîne- ment, comme tout le monde à Cambridge, qu'on s'y laissait aller à fumer, à jurer et à boire. En réalité il y étudia sérieusement et faillit en sortir un peu pédant. " Voici le moment ", en écrivait-il, " où j'ai fort à faire. L'étude du droit me prend une heure par jour et j'en donne autant à la philosophie. La semaine prochaine, l'aveugle (Th. Sanderson) commencera son cours sur les mathématiques. Croiriez-vous que le grec me soit devenu aisé au point de lire Xénophon et Lucien dans le texte ? Je ne me suis point soucié d'apprendre les règles d'abord. Le gentleman qui me donne des leçons et qui est une grammaire vivante me les explique au; besoin de la rencontre. Je réserve du temps pour jouer au tennis car je souhaite d'avoir le " corpus sanum " en même temps

�� � 540 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que la " mens sana " : l'un ne vaut guère sans l'autre. Pour ce qui est de l'anatomie, je n'ai point d'occasion de l'apprendre, quoiqu'un pauvre diable vienne d'être pendu : le chirurgien qui se charge de ces opérations ne veut pas professer cette année, craignant l'absence des élèves... Il me semble que nos affaires vont très mal, mais comme je n'y puis rien, je ne me mêle pas de politique. Je prends quelquefois le passe-temps d'aller au café et d'y regarder les batailles rangées entre héros des divers partis. Il n'y a guère, de chaque côté, que quelques tasses de thé qui soient défaites. "

Cette lettre d'un adolescent est curieuse en ce qu'elle montre, une fois de plus, que l'homme se change moins qu'il ne se développe : cette soif de savoir, cette 'pondéra- tion, cette conscience et pour ainsi dire ce scepticisme qu'on y remarque se retrouveront dans toute sa vie.

Ainsi qu'il était d'usage pour les jeunes gens de bonne maison, au sortir du collège, en 17 14, il voyagea. Il visita les Flandres et la Hollande. Il y était depuis peu lorsque la reine Anne mourut. Cette mort qui surprit les tories dans leurs essais de restauration jacobite avant qu'ils aient pu se concerter et qui amena la chute de Bolingbroke, l'homme que Philippe Stanhope admirait le plus, amena au pouvoir avec la maison de Hanovre, comme secrétaire d'Etat, lord Stanhope. Le notveau ministre obtint pour son petit-neveu le poste de gentilhomme de la chambre du Prince de Galles.

Philippe revint en Angleterre et, impatient de se mêler aux affaires, il se fît envoyer à la Chambre des Communes par un bourg de Cornouailles, Saint-Germain. C'était le temps où le nouveau ministre whig, afin de rendre plus

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assurée sa victoire, avait mis en accusation ses adversaires de la veille. Robert VValpole avait demandé la mise en accusation de Bolingbroke, Conningsby celle d'Oxford et lord Stanhope celle du duc d'Ormond. Le jeune Philippe prononça contre Ormond un discours d'une grande violence. Par respect pour son maiden-speechy on l'écouta sans le rappeler à l'ordre. Mais quand il eut fini, un partisan du duc d'Ormond l'avertit qu'il n'avait pas encore l'âge de parler et qu'il était passible d'une amende de cinq cents livres. Il salua profondémeut, quitu la Chambre et prit la poste pour Paris.

La France, pour un jeune Anglais, était alors comme une Angleterre jacobite, avec le Prétendant comme roi in partibus et Bolingbroke comme premier ministre. C'était un monde où l'on jouait au complot plutôt qu'on ne conspirait réellement, et les hommes de la valeur de Bolingbroke y reconnaissaient plus d'agitation brouillonne que de volonté de réussir. " J'ai trouvé à l'oeuvre,*' dit-il, " une multitude de personnes, chacun faisant ce qui lui paraissait utile, sans discipline, ni ordre, ni concert... Les Jacobites se sont excités et regardent le succès comme infaillible ; l'espérance est écrite sur la figure aflfeirée des Irlandais ; ceux qui peuvent lire et écrire ont des lettres à montrer, et ceux qui ne sont pas encore arrivés à ce degré d'instruction ont des secrets à dire à l'oreille. Les femmes même sont admises au conseil. " Il n'est pas pour un observateur de milieu plus fertile en remarques que la cour d'un prétendant. Les ambitions s'y montrent d'au- tant plus clairement qu'elles sont plus irréalisables ; les déceptions finissent par altérer les caractères les plus fer- mes et les mènent aux exagérations et aux confidences.

�� � 542 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Stanhope et profita si bien qu'il fut en mesure d'avertir son grand oncle du projet de restauration jacobite de 1 7 1 5 et qu'il en prépara l'insuccès.

Il revint en Angleterre, décidé à profiter du courant de la fortune qui portait son parent et lui-même. Pendant que Lord Stanhope, d'abord soutenu, puis combattu par Robert Walpole, affermissait sur le trône la dynastie de Hanovre et travaillait par l'entente avec la France, la Hollande et l'Empereur, à déjouer les coalitions dont le Prétendant était le prétexte et la cause l'ambition impa- tiente du cardinal Albéroni, son petit neveu prenait à la vie publique une part active, sans se priver par ailleurs d'aucun des plaisirs qui étaient de son âge et de sa condi- tion. Lord Stanhope mourut d'un coup de sang à la tribune lors des scandaleuses séances sur la Compagnie de la Mer du Sud, et Robert Walpole lui succéda. Pendant qu'il gouvernait, Georges I" ne se souciait guère que de visiter son Hanovre et de se quereller avec son fils. Bientôt le Prince de Galles et sa femme furent exilés de Saint- James et on leur enleva leurs enfants.

Philippe Stanhope fut plus anti-royaliste que le Prince de Galles lui-même : en 1725 Georges V ayant rétabli l'ordre du Bain, lui offrit le ruban rouge. Non content de le refuser, il conseillait aux autres d'en faire autant et écrivit une ballade sur sir William Morgan qui l'avait accepté. Le roi l'apprit et Stanhope perdit ses charges à la cour. Heureusement pour lui les deux pères moururent : le sien d'abord, le faisant Comte de Chesterfield, puis celui de son maître. Mais les amis du Prince de Galles le sont rarement du roi d'Angleterre. Georges II n'avait pas d'esprit, Walpole était jaloux. Lord Chesterfield

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engagea contre le pouvoir une série de manœuvres et de marches qui n'avaient qu'un défaut : d'être trop fines et trop déliées. Il crut avec tout le monde que le roi était trop aimé de la reine pour le lui rendre. La délicieuse Lady Suffolk paraissait toute puissante, Chesterfield s'at- tacha à sa petite cour et négligea la reine. Caroline d'Anspach ne le lui pardonna jamais, et c'est ainsi qu'elle soutint Robert VValpole, peut-être aussi parce qu'elle sut deviner en lui l'homme qui pouvait assurer la tranquillité et la grandeur du régime nouveau. En attendant Walpole faisait augmenter la liste civile du roi et fermait les yeux sur la confiscation par Georges II du testament du feu roi grevé de legs très importants. Le roi aimait sa femme, était avare et point libertin. Il n'avait des favorites que pour ressembler à Louis XIV, il passait son temps auprès d'elles à compter son argent sans rien leur donner et, dans les affaires sérieuses, il se laissait conduire par sa femme et, par conséquent, par Walpole. Chesterfield le vit bien lorsqu'on le chargea d'une ambassade à La Haye : c'était plutôt un exil qu'une faveur.

Il avait à y résoudre des difficultés très délicates. Georges II, comme son père, était plus Hanovrien qu'Anglais, et veillait par-dessus tout au salut de son électorat. Le prétendant s'agitait, s'était installé en Lor- raine et s'efforçait de faire une diversion sur le Hanovre avec l'Espagne et l'Empereur. Chesterfield seconda fort habilement les plans de Walpole. Ce fut grâce à sa capacité que put se signer en 1729 le traité de Séville qui donnait Gibraltar à l'Angleterre et l'Empereur, d'abord hésitant, finit par signer en 1731 le traité de Vienne qui confirmait celui de Séville.

�� � 544 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Entretemps l'ambassadeur à La Haye menait une vie de plaisirs dont l'agréable fatigue le reposait des soucis des affaires. " Il se serait fort ennuyé, " écrit Lady Mon- tagu, " de jouer sur un théâtre de second ordre un rôle secondaire, s'il n'eût occupé ses loisirs en donnant des fêtes, en bâtissant des salles de danse de cent pieds de long, en courant les promenades dans un carrosse doré, surtout en obtenant auprès des femmes une série de succès dignes de Lovelace ou du duc de Richelieu... " — " Nos dames hollandaises, " pouvait-il écrire plus tard à son fils, " sont trop réservées et trop froides pour faire les avances, mais elles sont trop aimables et elles ont le coeur trop chaud pour repousser un honnête homme qui se présente bien. "

Le bruit de ses exploits fut assez grand pour qu'une jeune réfugiée française. M"* du Bouchet, chargée de l'éducation de quelques jeunes filles nobles et orphelines, se sentît de la répugnance et de l'indignation envers ce séducteur professionnel. Elle le dit à qui voulait l'enten- dre, Chesterfield l'apprit et fit la gageure de la réduire. Il joua la passion comme il savait le faire et bientôt M"" du Bouchet fut dans un état qui l'obligea à quitter La Haye sous les risées et aller accoucher dans un faubourg de Londres d'un fils auquel son vainqueur servit une pension. Chesterfield l'y oublia, se contentant de son portrait qu'il fit faire par la Rosalba, où elle était repré- sentée dans toute sa beauté et presque sans voiles, et qu'il plaça sur la cheminée de son salon, dans un fort beau cadre.

Cela se passait en 1731. L'année précédente, en récompense de ses services, mais au lieu du Secrétariat

�� � LORD CHESTERFIELD 545

d'Etat qu'il attendait, Chesterfield fut nommé grand intendant de la maison royale. Il fît comme tous les mécontents, il conspira. Townshend, le beau-frère de Walpole, était en butte à l'orgueilleuse jalousie du ministre qui voulait "que la raison fût Walpole & Towns- hend et non Townshend & Walpole ". Après bien des froissements, Townshend, voyant son collègue Carteret remplacé par le duc de Newcastle plus prêt à subir la domination de Walpole, voulut s'entendre avec Chester- field pour renverser Newcastle et Walpole. Celui-ci s'en aperçut, du moins de ce que tramait Townshend, et un soir, à dîner chez le colonel Selwyn, les deux beaux -frères se prirent au collet, tirèrent leurs épées et faillirent se tuer à table. Cet éclat força Townshend à quitter le ministère; quant à Lord Chesterfield, qui était encore utile en Hol- lande, on l'y laissa.

Au bout d'un an, fatigué d'attendre, il demanda son rappel et revint à Londres décidé à se venger de Walpole et du Roi. Il s'unit à Bolingbroke, qu'il admirait, à Pulteney, à Wyndham, à toutes les victimes, à tous les mécontents ; il mena contre le ministère une guerre de discours et de bons mots. Il se laissa même aveugler par ses ressentiments au point de contribuer pour la plus grande part au rejet, le 1 1 avril 1733, du Bill of Excise, une mesure excellente qui prétendait à remplacer l'impôt direct sur le vin, la drèche et le tabac par l'impôt indirect. Le lendemain, comme il montait l'escalier de St- James, un huissier de la li\rée du Duc de Grafton lui demanda de se rendre auprès de son maître. C'était pour qu'il rendît la baguette blanche, insigne de ses fonctions de surintendant de la maison royale. Il demanda une

�� � 546 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

audience à la cour, l'obtint et l'accueil qu'il reçut aggrava sa disgrâce.

Il s'attaqua au Roi lui-même et résolut de le frapper au seul endroit où Georges II gardait de la sensibilité : à la bourse. Georges I, lorsque les whigs allèrent le chercher à Osnabrtick pour qu'il régnât en Angleterre, avait emmené avec lui non seulement ses courtisans et usages allemands, mais encore ses favorites. Sa femme, l'exquise Sophie-Dorothée expiait dans la prison du château d'Ash- den sa tragique aventure avec Kœnigsmarck. Mélusine de Schulenburg, qui avait été blonde et svelte et Madame de Kielmansegg qui avait remplacé auprès du roi sa mère la comtesse Platen morte de jalousie et de méchanceté, s'installèrent donc à Londres, la première comme duchesse de Kendale, la seconde comme duchesse d'Arlington. La duchesse de Kendale avait son hôtel tout proche de celui de Lord Chesterfîeld et elle avait aussi une fille qu'elle faisait passer pour celle de son beau-frère Schulenburg, conseiller privé du duc de Brunswick-Lunebourg, mais que George I avait sans doute des motifs pour créer Lady Walsingham et pour lui laisser par testament un legs de vingt mille livres. Lorsque l'évêque d'Armagh présenta au nouveau roi le testament de son père, Georges II le mit dans sa poche et n'en parla jamais plus. Mais dans l'inter- valle Chesterfîeld était devenu un familier de la duchesse de Kendale et un prétendant à la main de Lady Walsingham. Le roi s'opposa au mariage, ne voulant pas que la fortune de la jeune fille fût compromise par un joueur. Le mariage se fit, malgré sa volonté, et Chesterfîeld se trouva sur la trace d'un double du testament que Georges I, connais- sant son fils, avait confié au duc de WolfenbUttel. Il

�� � LORD CHESTERFIELD 547

commença un procès contre Georges II, que Robert Walpole, plus prudent et moins avare que son maître, se hâta d'arrêter par une transaction.

Désormais en hostilité ouverte avec le roi et le ministre, Chesterfield se livra aux douceurs de l'opposition. Pour faire ressortir la grossièreté de Walpole qui n'était qu'un homme d'aflFaires, il se lia avec les hommes de lettres, publia les poèmes de Hammond, écrivit lui-même et donna au " World " des articles exquis sur le monde et la mode. C'est là qu'il publia ses " Conseils aux femmes qui ne sont plus jolies ", allusion trop claire aux favorites du roi ; là qu'il conseillait à im prince allemand grand amateur de revues et d'uniformes, et qui ressemblait singulièrement à Georges II de remplacer son armée par des mannequins de cire qui sont plus décoratifs et plus dociles. Il gagna à cette guerre l'amitié du Prince de Galles qui était hostile à son père comme il est de tradition dans la maison de Hanovre.

Mais il s'occupait aussi à la Chambre des Lords de questions plus importantes ou du moins plus sérieuses. C'était là qu'il pouvait déployer toutes ces qualités de charmeur qu'il avait acquises avec tant de conscience. Ce fut là qu'il prononça en 1737 contre la censure théâtrale un discours que l'on peut considérer avec Lord Mahon comme un modèle de sagacité et de mesure. Lord Mahon rappelle qu'au témoignage d'Horace Walpole qui était un ennemi de Chesterfield et qui avait entendu tous les grands orateurs de son temps : Robert Walpole, Pitt, Puiteney, Wyndham, Carteret, la parole de Lord Ches- terfield était de toutes la plus éloquente.

Il s'en servait pour arriver à ses fins : déloger Walpole

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et prendre sa place. On sait par quelles manœuvres l'oppo- sition amena le ministre à commettre des fautes qu'on invoqua ensuite contre lui. En 1738, on lui demandait en même temps la réduction de l'armée et une déclara- tion de guerre à l'Espagne. On échoua sur le premier point, mais Walpole, pour se défendre, avait été obligé d'évoquer la guerre tellement qu'il fut obligé de la déclarer, l'année suivante. La guerre étant mal pré- parée, on lui imputa les échecs de Vernon devant Car- thagéne et à Cuba. Un député obscur, Sandys, soutenu par Pulteney et Pitt, l'accusa de tous les mécomptes qu'avait subis l'Angleterre. Walpole resta vainqueur encore mais le retentissement dans le pays avait été pro- fond. L'année suivante, lorsqu'il demande de voter des subsides pour Marie-Thérèse que menaçaient tous ses voisins, Argyle et Chesterfield attaquèrent la politique hanovrienne, et lorsque l'armée du maréchal de Maille- bois menaça le Hanovre et obligea Georges II à abandon- ner Marie-Thérèse, l'opposition trouva dans cette défaite un nouveau prétexte à sévir.

Enfin aux élections générales de 1741 se livra l'assaut décisif sous la conduite pécuniaire du Prince de Galles. Walpole fut battu, on lui conseillait de donner sa démis- sion. Il resta à son poste jusqu'à une défaite décisive au sujet de l'élection de Chippenham (18 janvier 1742). On connaît le récit de cette séance mémorable que nous donne Horace Walpole dans ses lettres à Horace Mann. Des deux côtés on cherchait le plus de voix possible, on apportait au vote les malades, les infirmes, on y envoyait les hésitants après des marchandages ou des menaces. Enfin, Sir Robert se retira, le roi le reçut en pleurant.

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le nomma comte d'Oxford et partagea ses dépouilles.

Ce fut Lord Carteret qui lui succéda. Chesterfield espérait que le nouveau ministère s'userait dans les diffi- cultés que lui créait la guerre en Allemagne, et que son tour viendrait. Mais l'animosité de Georges II déjoua son ambition en l'employant à résoudre ces difficultés mêmes, et de nouveau il partit comme ambassadeur à La Haye. " Monsieur, vous avez reçu vos instructions '*, lui dit froidement le roi. Pourtant Lord Chesterfield réussit en Hollande au-delà de ce qu'on pouvait espérer, puisqu'il la décida à rompre sa neutralité en faveur de l'Angleterre, contre la France et contre son propre intérêt.

Cependant le duc de Newcastle et son frère Henry Pelham avaient entamé dans le ministère dont ils étaient tous deux une lutte sourde qui amena en novembre 1 744 la retraite de Carteret. Henry Pelham qui travaillait pour lui- même et sa famille fut bien heureux de se débarrasser de son allié Chesterfield. A ce moment, avec les tentatives du prétendant Edouard en Ecosse et le bruit d'une descente des Français, le poste de vice-roi d'Irlande était plus dangereux que souhaitable pour la réputation d'un homme d'Etat. On récompensa Chesterfield d'avoir résolu les difficultés de l'alliance hollandaise en lui proposant de s'occuper de celles de l'Irlande. — " J'aimerais mieux ", disait-ily " être appelé le vice-roi irlandais que le vice-roi de l'Irlande ". Avec la souplesse d'un esprit qui est à son aise partout, il oublia la vie brillante d'ambassadeur pour se consacrer à l'œuvre qui restait à faire dans l'île. Les vice-rois qu'on y envoyait étaient partiaux ou indifférents, le comte de Shrewsbury ne disait-il pas comme excuse pour avoir accepté ce poste quelques années auparavant.

�� � ^^O LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on y avait assez le travail pour ne pas dormir et pas assez pour rester éveillé ? Mais pour un homme comme Chesterfield, qui voulait tout voir par lui-même, il y avait fort à faire. Il sut être juste sans faiblesse, populaire sans démagogie et préoccupé uniquement du bien général. " J'y arrivais ", écrivait-il plus tard, " déterminé à ne me priver du concours de personne, mais déterminé aussi à ne faire le jeu de personne. Quand les Papistes se mettaient hors la loi, j'avais grand soin de les y ramener. On a dit que ma douceur envers les Papistes n'avait amené aucun changement dans leurs sentiments religieux ou politiques. Ce n'est pas à cela que je prétendais et ce n'était pas une raison suffisante pour leur montrer de la cruauté... " Il sut gouverner ce peuple ardent avec une modération qui était le résultat de la force, non de la faiblesse, et en lui donnant sans cesse l'impression salutaire que " sa main serait aussi lourde que celle de Cromw^ell si on l'obligeait à la lever ". Il eut la clairvoyance de remarquer que la misère faisait plus pour la violence que la profondeur des convictions et que dans un pays où l'on veille à encourager l'agricul- ture, l'industrie et le commerce, les agitations politiques ou religieuses sont moins profondes. Grâce à cette sage administration qui est, avec la lieutenance du duc d'Or- mond, la meilleure qu'ait eue l'Irlande, cette île traversa la période difficile de 1745 à 1748 sans trouble et pres- qu'avec bonheur.

Georges II fut enfin forcé d'oublier ses rancunes et donna à Chesterfield les sceaux de secrétaire d'Etat. Il revint à Londres et se heurta de nouveau à la lourde puissance des Pelham, à l'hostilité bientôt renaissante du roi. Désappointé en mécontent, il donna sa démission en

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1748, écrivit un pamphlet pour la justifier, bien qu'elle eût produit peu d'impression si l'on en croit Horace Walpole. Georges II lui ofirit un duché, il le refusa mais lui promit en retour de ne plus foire d'opposition et il se retira dans sa jolie maison de South-Audley Street pour s'y donner enfin les loisirs et les plaisirs du spectateur.

Il s'était préparé une retraite à son goût et avait donné tous ses soins à sa bibliothèque et à son boudoir. La bibliothèque était garnie d'armoires en acajou à hauteur d'appui, surmontées de statues et de bustes qui lui rappe- laient ce qu'il aima toute sa vie : les hommes d'esprit et les jolies femmes ; des bronzes antiques, des urnes grec- ques, attirent les regards et les reposent par leur diversité; une inscription latine en lettres d'or rappelle les douceurs et les travaux de la retraite :

Nunc Tcterum libris nunc somno et inertibus horis Ducere sollicitae jucnnda oblivia vitac.

Le fenêtres donnent sur un magnifique jardin ; une porte secrète mène à ce joli boudoir dont il fait à un de ses amis la description : " La boiserie et le plafond sont d'un beau bleu avec beaucoup d» sculptures et de dorures ; les tapisseries et les chaises sont d'un ouvrage à fleurs au petit point d'un dessin magnifique sur un fond blanc. Par- dessus la cheminée qui est de marbre jaune de Sienne, force glaces, sculptures, dorures, etc. et, au milieu le portrait d'une très belle femme peint par la Rosalba... Ce boudoir est si gai et si riant qu'on n'y peut jamais bouder quand on y est seul. C'est im défaut aimable pour ceux qui aiment la bouderie aussi peu que moi. Mais en tout cas, il est facile de le réparer en recevant les gens maus-

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sades, fâcheux, désagréables, que de temps en temps on est obligé d'essuyer. Quand on m'annonce un animal de la sorte, je cours d'abord à mon boudoir comme à mon sanctuaire pour le recevoir ; il a moins de prise sur moi ; car de la façon que nous sommes faits, tel sot qui m'acca- blerait dans une chambre lugubre peut m'amuser dans un cabinet orné et riant "

Ce fut dans cette aimable retraite qu'il s'adonna, désor- mais sans ambition et sans autre but que son plaisir, aux charmes de la société. L'âge venait, les souvenirs commen- çaient à prendre de l'agrément, de bonnes amitiés comme celle de son inséparable Dayrolles lui apportaient la sym- pathie assurée et habituelle qui est si nécessaire aux exis- tences finissantes. Il prit encore la parole à la Chambre des Lords en 1 7 5 1 en faveur de la réforme du calendrier, il y remporta son dernier succès d'orateur, mais il en faisait à son fils une narration un peu désabusée. "Je soufïre d'être ", écrivait-il à Dayrolles, "je suis, dans tous les sens, isolé et j'ai vidé toutes mes cruches. Je puis quitter ce théâtre sans regretter personne et sans y être regretté." Il gardait encore la passion de la société et celle du jeu où l'on s'adonnait fort à cette époque. " Les manières des joueurs ", écrit Horace Walpole, " ou même leurs costumes méritent qu'on les fasse connaître. Ils commencent par mettre bas leurs habits brodés ou par les retourner. Ils attachent à leurs poignets des gardes en peau pour préserver leurs manchettes ; et pour protéger leurs yeux contre la lumière et ne pas déranger leurs coiffures, ils mettent de grands chapeaux de paille de forme haute, à larges bords, ornés de fleurs et de rubans. Enfin, ils portent des masques pour cacher leurs émotions

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quand ils jouent au quinze. Chacun a une petite table à côté de lui pour placer son thé, et une jatte de bois à brodure d'or où il met ses rouleaux. Ce sont des juifs qui fournissent, à des prix usuraires, les voies et le^jnoyens de cette guerre ruineuse. Fox en avait souvent une troupe qui attendait son lever dans une pièce qu'il appelait sa chambre de Jérusalem." Ces émotions lui rappelaient celles qu'on peut avoir dans le jeu de la politique et lui remémoraient sa jeunesse. Mais le sort qui s'acharnait à lui retirer tous ces plaisirs, qui l'avait poussé du premier rang où il aspirait aux emplois incertains et des aflPaires à la retraite, le frappa d'une dernière disgrâce en le rendant sourd. Lui qui aimait la ville et la conversation fut réduit à rechercher la solitude de son château de Blackheath. " Je ne vis plus ", écrit-il, " que d'une vie de fantôme ; spectre du jour, j'erre dans mon parc à la clarté du soleil, comme les autres spectres, vous savez, s'y promènent la nuit ". Il se réfugia dans la lecture ; bientôt sa vue baissa. Il fut obligé de compter sans cesse avec " sa carcasse délabrée." Il allait à Bath faire sa cure, mais elle empê- chait seulement le mal d'empirer trop vite. " Il s'en faut que je me trouve bien ; je suis encore très faible et abattu; mais le docteur m'assure que je recouvrerai mes forces et ma vivacité ; si cela est lucro apponam^ j'en ferai le meilleur usage. Si le contraire arrive, je ne rendrai pas le cas encore pire en m'affligeant. J'ai vécu assez longtemps et fait assez pour estimer la plupart des choses sur leur valeur intrin- sèque et non imaginaire. A l'âge de soixante-dix ans, je ne trouve rien à désirer ni craindre..." ... " ... Je suis ce que j'étais quand vous m'avez laissé, c'est à dire un être nul. La vieillesse m'atteint insensiblement. Je ne gagne

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qu'en faiblesse et en décrépitude : mais je ne souffre pas et ainsi je suis content ". Il continuait encore à s'intéres- ser à la politique, il savait voir les événements et en pré- voir une grande partie. Il fut des premiers à se douter des changements sociaux qui allaient se passer en France, il comprit les visées de la Prusse et de la Savoie. " Je vois et j'entends ces tempêtes, assis sur le rivage, suave mari magno^ etc. Je jouis de mon repos et de ma sécurité avec tout ce que je puis espérer de santé à mon âge et avec ma constitution ; cependant je sens que je décline par degrés, quoiqu'assez doucement ; il me semble que je ne tomberai pas mais que je glisserai tout doucement au bas de la colline de la vie. Quand cela arrivera, je ne m'en doute ni ne m'en inquiète, car je suis fort las..." ... *'... Je sens ce commencement d'automne qui est déjà très froid. Les feuilles tombent à verse ; elles semblent m'intimer de les suivre. Je le ferai sans trop me faire prier, bien las que je suis de ce sot monde."

" Il est bien triste d'être sourd, " disait-il à quelqu'un qui le venait visiter, quand on aurait beaucoup de plaisir à écouter. Je ne suis pas aussi sage que mon ami le Pré- sident de Montesquieu. " Je sais être aveugle, " m'a-t-il dit plusieurs fois, et moi je ne sais pas encore être sourd." Une de ses dernières distractions était une promenade en carrosse qu'il faisait tous les matins dans les rues de Lon- dres. Il appelait cela " faire la répétition de son enterre- ment. " Tyrawley et moi, " dit-il un jour, " nous som- mes morts depuis cinq ans, mais nous ne voulons pas qu'on le sache. " Il rédigea son testament, où il mettait en garde son nom et ses propriétés contre les fantaisies de ses successeurs. Il y défendait qu'on vendît Chcsterfield-

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House et prescrivait que si l'un de ses descendants essayait jamais de s'en défaire, aussitôt et par le fait même la propriété en serait dévolue à l'héritier le plus proche. Il ajoute que si la fantaisie de faire courir des chevaux, de jouer ou de parier prenait l'un d'eux, il autorise le doyen et le chapitre de Westminster à exiger de fortes amendes proportionnées au nombre des récidives et jusqu'à concur- rence possible de la totalité du patrimoine, bien certain que le chapitre veillera à se faire payer. Il envoya cinq cents livres sterling à M^'* du Bouchet, la pauvre institu- trice qu'il avait jadis séduite " comme compensation du tort qu'il avait fait àcette personne". M"* du Bouchet eut la noblesse de renvoyer la somme, et cela dut être de quelque consolation au vieillard.

Enfin, un jour, comme son ami Dayrolles entrait dans ce joli boudoir où ils aimaient à converser devant le beau portrait de M"* du Bouchet, souvenir de leur jeunesse brillante, comme il venait de dire : " Donnez un fauteuil à Dayrolles, " la mort survint qui tordit son dernier sourire et raidit la main qu'il tendait à son vieil ami. Le hasard veillait à ce que Lord Chesterfield mourût comme il avait pris tant de plaisir à vivre, dans un salon, en bonne compagnie, et siu" un mot d'obligeante politesse.

A sa mort, comme c'est l'usage, Lady Chesterfield, dont on savait seulement qu'elle existait, et qui pourtant avait été belle avec de beaux cheveux noirs et des yeux pleins d'ardeur, reprit ses droits d'épouse et se vengea de l'abandon où il l'avait laissée de la manière la plus noble. Elle chargea le Docteur Matey, qui les avait beaucoup approchés dans les derniers temps, d'écrire la vie de Lord Chesterfield. Ce fut xme œuvre honnête et copieuse où

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rien ne manque si ce n'est la compréhension du modèle. Lady Chesterfield qui avait supporté la négligence sans se plaindre, qui avait consenti à adopter le fils naturel que son mari avait eu de M"* du Bouchet, qui leur avait donné à tous deux les soins les plus constants, paraît avoir été douée de ces qualités d'amour, d'abnégation et de douceur qui permettent aux Don Juan de poursuivre leurs mille conquêtes, assurés qu'ils sont d'avoir, grâce à Elvire, un foyer confortable pour venir s'y reposer. Atta- chantes figures qui prennent tant de soin à ne pas se plaindre et à se laisser ignorer que l'on ne saurait les admirer sans risquer d'être indiscret.

Par un hasard étrange et, pour ainsi dire, comme par un châtiment d'avoir été si sérieusement frivole et si délicieusement égoïste, la mémoire de Lord Chesterfield n'a été sauvée de l'oubli, que d'ailleurs elle ne méritait point, ni par le rôle qu'il joua dans les affaires publiques, ni par sa merveilleuse éloquence, ni par ses écrits, ni même par ses mots d'esprit. Il doit sa renommée aux suites d'une mauvaise action qu'il avait commise et à une indélicatesse.

On se souvient de son affaire avec M"® du Bouchet où il vécut distraitement et par gageure l'aventure où Richardson, qui s'en inspira vingt ans plus tard, devait tant faire discourir et s'agiter son romantique Lovelace. Lorsque M"' du Bouchet eut accouché à Londres en 1731 d'un fils, Chesterfield, tout en interdisant à la mère de reparaître devant lui, prit soin de l'enfant. Il l'envoya au collège de Westminster, l'en fit sortir à seize ans, lui adjoignit un bonhomme de précepteur, Mr. Harte, une bourse bien garnie, et le fit voyager en Europe.

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Philippe Stanhope visita ainsi Berlin, Leipzig et Dresde, étudiant et apprenant ; puis on l'envoya en Italie où il séjourna à Venise et à Rome avant d'aller se perfection- ner à la fameuse académie de Turin. Enfin, et comme une dernière touche au tableau, on lui fit visiter la France et on l'établit quelque temps à Paris. Puis Lord Chesterfield lui obtint un siège à la Chambre des Com- munes. Son début n'y fut guère brillant et son père préféra l'envoyer à Hambourg, espérant que dans un poste diplomatique secondaire et où il l'aiderait de sa propre expérience, on remarquerait moins son insuffisance. Mais malheureusement la santé du jeune homme était trop chancelante pour qu'on pût compter sur lui ; elle l'obligea à quitter le poste de Dresde où son père l'avait fait accréditer et, en 1768, au cours d'un voyage en France où il était allé consulter à MontpeHier, il mourut près d'Avignon. Sa mort apprit à Lord Chesterfield qu'il eût à se charger d'une Madame Eugenia Stanhope que Philippe avait ramassée on ne sait où, et de deux enfants. Le vieux lord fit mieux que son devoir, il reporta sur ses petits-enfants un peu de l'affection qu'il avait eue pour son fils et veilla tendrement sur eux. Il en fut récompensé comme il suit : dés que Lord Chesterfield fut mort en 1773, Mrs Eugenia Stanhope vendit, et pour une forte somme, à un libraire de Londres toutes les lettres confi- dentielles que son mari en avait reçues pendant qu'il voyageait.

Ce fut un scandale. Tous les ennemis de Chesterfield en prirent texte pour le honnir. " Sa Seigneurie ", disait le gros Dr Johnson, " enseigne à son fils les moeurs d'une courtisane et les manières d'un maître à danser ". On

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feignit de voir dans ces lettres confidentielles, au jour le jour, et qui discutaient des circonstances, un traité d'édu- cation, général et universel, une sorte de " Contre-Emile." On publia des réfutations, Lady Chesterfield fit presser la réhabilitation de son mari par le Dr Matey, mais grâce à tout ce bruit, les éditions se succédaient au grand profit des libraires et de Mrs Eugenia Stanhope, que nul ne songeait à critiquer. On oublia que ces lettres avaient été écrites sous le sceau du secret par Lord Chesterfield, qui était l'homme le plus spirituel de son temps, à son bâtard Philippe qui n'était qu'un imbécile que l'on s'évertuait vainement à polir; on y vit les conseils les plus généraux d'un père à un fils, on feignit d'y voir un manuel d'édu- cation. C'est avec ce cortège de réprobation et de scandale, par la publication indiscrète et imprévue de ses lettres à Philippe Stanhope, que Lord Chesterfield a été poussé jusqu'à la postérité.

Il semble que les circonstances même où ces lettres furent écrites puis livrées au public et aussi les années qui se sont écoulées depuis lors, dispensent de prendre parti dans cette dispute. Ceux que Lord Chesterfield avait blessés ou obligés, sa vie durant, ont pu trouver un prétexte à manifester leurs sentiments. Mais après plus d'un siècle il est difficile de mesurer la moralité d'une œuvre qui s'adresse à un être mort bien définitivement. Ou plutôt, si on lit toutes ces lettres (elles sont fort nom- breuses et parfois fort longues) tout d'une haleine, on ne s'aperçoit que d'une chose : qu'elles furent écrites par un homme qui voulait réparer une faute, par un père qui armait son fils, son fils naturel, dans la lutte de l'existence ; qu'elles témoignent d'une sollicitude, d'une tendresse,

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d'une conscience qui suffisent à la moralité de l'œuvre.

Quant à leiu- intérêt, on pourrait trouver qu'il est double, ou — si Ton préfère — qu'il se présente sous deux aspects dififérents. Il y a d'abord dans ces lettres tout un recueil possible de maximes, d'observations, et de remarques dont on retrouvera plus loin les plus frappantes, et qui suffiraient à donner à la correspondance l'attrait et l'utilité que l'on recherche dans les ouvrages des mora- listes. Lord Chesterfield a beaucoup vécu, c'est-à-dire qu'il a été mêlé à beaucoup d'événements et qu'il a gardé sa lucidité, au point de vouloir parfois les diriger. L'âge qui affaiblit en lui l'ambition ne fit qu'accroître ce trésor d'expérience qu'il ouvre à son fils afin qu'il 7 puise selon ses besoins ou sa convenance. Ainsi qu'il le dit lui-même, il parle par souvenir, non par imagination. C'est la partie la plus générale, ou si l'on veut, la plus utile de son œuvre. On y trouve sous forme de conseils une foule d'observations qu'il n'est pas facile de faire, soit que les circonstances n'en fournissent par la matière, soit que l'on se sente soi-même peu porté à cette analjrse de la vie qui n'est pas sans amertume.

Mais il est un second aspect de ces lettres que les extraits que Ton a cru pouvoir en faire n'ont point con- servé aussi fidèlement. A côté de l'homme d'expérience, il Y avait en Chesterfield l'homme de sentiment ; derrière le fi-oid courtisan, il y avait un père affectueux ; derrière le moraliste impassible et sceptique un homme qui souffi-ait et peut-être cruellement.

C'est qu'au fond de cette existence brillante, quand le permettaient les soucis des négociations, des intrigues, d'un mariage sans amour, des amours sans sincérité, il y

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avait la plaie secrète qui ronge les existences manquées. Vers le milieu de sa vie, lorsque le diplomate le plus désabusé est obligé comme le poète de regarder en arrière, Chesterfield dut se sentir au bord d'un abîme de détresse. Il avait aspiré au premier rang, consciemment il s'y était acheminé, et toujours un obstacle l'en avait écarté ; il avait de son nom et de son œuvre une juste fierté et il n'avait pas d'enfant sur lequel il pût en reporter l'agréable fardeau ; sa femme, qu'il avait épousée par calcul, il s'était habituée à ne pas l'aimer depuis trop longtemps pour qu'il pût s'appuyer sur son affection ; il était trop bien né pour s'attacher à des vanités littéraires, trop libéral pour courir après les richesses, trop averti pour se donner quelque manie, trop spirituel pour trouver quelque dou- ceur dans sa propre mélancolie. A cinquante ans, il se voyait sur la route de la vie seul, sans soutien et sans but. C'est alors qu'il s'occupa de Philippe Stanhope.

Il s'en occupa avec passion, pendant plus de vingt ans. Il ne négligea rien ; tout ce qu'on peut procurer à un jeune homme de facilités et d'agréments afin qu'il apprenne sans se rebuter et qu'il réussisse sans avoir eu à souffrir du succès, ce père unique le donna à son fils sans compter. Dans toutes les villes, Philippe trouvait une lettre de son père qui mettait à sa disposition son expé- rience, ses amitiés, son crédit. Qu'il fût en Irlande où à Londres, ou à Bath, il voyageait avec lui par la pensée et par le cœur. Il voulait que son fils fût diplomate. Lui- même avait trop éprouvé les joies de disposer du sort des empires pour ne point considérer cette carrière comme la plus brillante et la plus belle. Partout où il allait, Philippe se voyait indiquer ce qu'il avait à apprendre, quelquefois

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la merveilleuse érudition de son père, trop impatiente, le lui enseignait d'avance. Sans cesse, on lui conseillait d'avoir les yeux ouverts sur le grand livre du monde, sans cesse on lui rappelait que le but d'un jeune homme de bonne éducation était de plaire, et que plaire était réussir. Au bout de quelques années Philippe revint à Londres : c'était im grand dadais, gauche, lourd, pédant et ne rêvant que de hâter sa consomption aux bras de son Eugenia de rencontre, tranquille, loin du monde, de ses succès et de ses tracas. Lord Chesterfield le fit débuter aux Communes, et bientôt il n'eut plus aucune illusion, son fils était Bouchet plus que Stanhope, il se permettait en secret de mépriser son père et d'écrire en marge de ses lettres : " Bon pour la France ou l'Italie, non pour l'Angleterre ". Avec une délicatesse admirable, le vieux Lord cacha sa propre déconvenue pour consoler son fils de ses échecs. Il le fit envoyer à Ratisbonne, puis à Dresde, et les lettres deviennent de vrais traités de diplomatie. Le corps de Philippe ne se montra pas de meilleure trempe que son esprit et enfin il mourut. Le châtiment des Chesterfield, c'est d'avoir des enfants de M"® du Bouchet et de s'y attacher.

Ce que dut être le désespoir du vieux père, nous ne le saurons jamais. Il était de trop bonne race pour se laisser abattre et surtout pour faire étalage de sa douleur. Mais si l'expression " roman de la paternité " pouvait s'écrire, on aimerait à l'appliquer à ces rapports entre Chesterfield et Philippe Stanhope, tels qu'on peut les suivre dans la cor- respondance, et on se laisserait aller à éprouver devant la détresse de ce vieillard un peu de cette émotion et de cette pitié que l'on recherche dans les récits d'imagina-

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tion. Dans la réalité Chesterfield se montra plus coura- geux, il avait un petit neveu, un Stanhope, dont il était le parrain, il l'adopta pour assurer la transmission du nom et des biens. Par superstition ou par souvenir, il «ntreprit à soixante-treize ans l'éducation de cet enfant : peut-être trouvait-il quelque consolation à récrire pour son filleul tous les conseils qu'il avait déjà prodigués, inutilement, à son fils. Cette seconde correspondance, que Lord Carnar- von a publiée en 1890, est loin d'offrir l'intérêt de la première, elle en est, pour la plupart, la réplique et d'ail- leurs l'âge de l'élève (qui n'avait que quinze ans quand son parrain mourut) s'y prêtait moins.

La destinée qui s'acharnait à traverser tous les projets de Chesterfield lui réservait un dernier déboire qu'heu- reusement il ne vit point. Ce filleul dont il espérait tant, cet héritier du nom de Chesterfield, de la belle maison de South- Audley Street, des beaux châteaux de Bretby et de Blackheath, n'était qu'un rustre. Il vécut obscurément sur ses terres et ne s'attira d'autre renommée que celle d'avoir été un des hommes les plus grossiers de son temps.

Si la gloire posthume doit être achetée aux dépens du bonheur on peut dire que Lord Chesterfield mérite celle qu'il a obtenue. Il serait seulement à souhaiter que la destinée ne soit pas injuste pour lui éternellement et que cet homme qui avait du cœur et des sentiments, puisqu'il s'occupait sans cesse h les refouler, cet homme qui n'a été séducteur, sceptique et indifférent que pour la galerie, fût enfin absous de cette réputation d'immoralité que ses ennemis mirent trop d'empressement à lui faire et la

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postérité trop de paresse à lui contester. Que l'on ne prenne pas quelques conseils d'hygiène sentimentale, quelques paroles un peu lestes destinées à réveiller un loiirdaud qui s'endort dans " sa crotte ", pour une théorie et pour un système de morale. Il ne faut pas défendre contre ce pédant de Stanhope la vertu de la " petite Blot " plus qu'elle ne l'aurait souhaité elle-même. Ches- terfield voulait enseigner à plaire, on ne plaît pas à tout le monde de la même façon, et la " petite Blot ", ou telle autre, peuvent avoir des préférences. Il est inutile de s'attarder à défendre quelques phrases qui ne sont risquées que parce qu'elles ont été publiées.

Tout le système de Chesterfield, si l'on peut dire qu'un esprit aussi souple ait un système, consiste à " plaire " et à plaire pour réussir. Quelque distance que les années et les révolutions aient pu mettre entre notre époque et la sienne, et quoique l'on soit porté aujourd'hui à s'occuper de réussir, uniquement, on ne doit pas considérer les recettes qu'il donne comme entièrement hors d'usage. Vaincre par la douceur est peut-être plus difficile, mais aussi plus élégant que triompher brutalement. A côté des gens pressés, on trouve encore quelques personnes de loisir comme on l'était jadis et qui ont le temps de juger et de se défendre. Lord Chesterfield était de ceux-ci, il écrivit ses lettres pour décider son fils à en être ; c'est là, peut-être, ce qui en fait l'intérêt.

T. L.

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��CONSEILS A MON FILS

��Bien que j'emploie une si grande partie de mon temps à vous écrire, je confesse que j'ai souvent mes doutes sur le profit que vous pouvez en re- tirer. Je sais combien un avis est en général mal venu ; ceux qui en ont le plus besoin sont, je le sais, les derniers à les aimer et à les suivre, et je sais aussi que les avis des parents sont particulière- ment attribués à l'humeur chagrine et impérieuse ou à la loquacité du vieil âge. Mais, d'un autre côté, je me flatte que, comme votre propre raison (si elle est trop jeune encore pour vous suggérer beaucoup de son propre fond) est cependant assez forte pour vous mettre en état de saisir une vérité frappante, je me flatte, dis-je, que votre propre raison, toute jeune qu'elle est, doit vous dire que je ne puis avoir d'autre intérêt que le vôtre dans les conseils que je vous donne, et que vous con- sentirez, en conséquence, à les peser mûrement. Dans ce cas, quelques-uns, je l'espère, auront leur effet.

Ne vous imaginez point que je prétende ordon- ner en père ; je ne veux que vous conseiller en

�� � CONSEILS A MON FILS ^6§

ami, et en ami indulgent. Ne craignez point que mon intention soit de critiquer vos plaisirs ; au contraire, je veux en être seulement le guide, non le censeur. Permettez que mon expérience supplée à ce qui manque à la vôtre, et que dans le progrès de votre jeunesse, elle écarte de votre chemin les épines et les ronces qui m'ont déchiré et défiguré au cours de la mienne. Aussi je ne vous donne pas même à entendre jusqu'à quel point vous dépendez de moi ; que vous n'avez et ne pouvez avoir un seul shelling que de moi, et que, n'ayant point pour votre personne de faiblesse efféminée, c'est votre mérite qui doit être et qui sera toujours l'unique mesure de mon affection. Je dis donc que je ne vous rappellerai rien de cela, parce que je suis convaincu que vous agirez comme il faut, d'après les principes les plus nobles et les plus généreux ; j'entends par l'amour de bien faire par affection et par gratitude pour moi.

{Lettre 80-4 octobre 1746).

Toutes les fois que vous voudrez persuader ou prévaloir, adressez-vous aux passions, c'est par elles qu'on prend les hommes. César, à la bataille de Pharsale, ordonna à ses soldats de viser les soldats de Pompée au visage. Je vous engage, moi, à viser aux passions et vous triompherez de même. Si jamais vous pouviez mettre de votre côté l'orgueil, l'amour, la piété, l'ambition, en un mot

�� � la passion dominante de ceux à qui vous en avez, vous n’aurez plus rien à craindre de ce que leur raison pourra faire contre vous.

(Lettre LXXV — 8 février 1746).


Il n’y a pas au monde de signe plus assuré d’un pauvre esprit que l’inattention. Tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait et rien ne peut être bien fait sans attention… Un homme de sens voit, écoute et retient tout ce qui se passe devant lui. Je désire ne jamais vous entendre parler d’inattention, ni vous plaindre, comme nombre de sots, d’une mémoire infidèle. Prenez dans votre esprit non seulement ce que l’on dit mais aussi la manière dont on le dit ; et, si vous avez quelque sagacité, vous pourrez découvrir plus de vérité par vos yeux que par vos oreilles. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, mais ils ne peuvent pas prendre justement l’air qu’ils voudraient et leur contenance trahit souvent ce que les paroles prétendaient à cacher. Observez donc avec soin la contenance des gens lorsqu’ils parlent, que ce soit à vous-même ou bien entre eux. J’ai souvent deviné, à regarder des visages, des conversations dont je n’entendais pas un mot. La connaissance la plus importante de toutes, je veux dire la connaissance du monde, ne peut s’acquérir sans une grande attention, et je connais force personnes d’âge, qui ont vécu longtemps dans le CONSEILS A MON FILS 567

monde, et ne s'y connaissent pas mieux que des enfants, grâce à leur légèreté et leur inattention. Certaines formes que tout le monde adopte, cer- tains artifices auxquels on s'évertue, cachent, jusqu'à un certain point, la vérité et donnent à chacun un extérieur généralement semblable. L'at- tention et la sagacité doivent percer à travers le voile et découvrir le vrai personnage. Vous êtes maintenant d'un âge à réfléchir, à observer, à com- parer les caractères, à vous armer contre les artifices du monde, du moins les plus communs. Si un homme, que vous connaissez à peine, à qui vous n'avez point offert vos services, ni donné quelque marque d'amitié, vous fait, brusquement, force protestations de la sienne, recevez-les civilement, mais ne les payez pas de votre confiance ; il cherche certainement à vous tromper, car un homme ne se prend pas de passion pour un autre à la première vue. Si l'on a recours aux protestations et aux ser- ments pour vous porter à croire une chose qui, en soi, est assez vraisemblable ou probable qu'il suflfise de l'exposer, soyez assuré que l'on vous ment, et que l'on a trop d'intérêt à vous en faire accroire, pour y prendre autant de peine.

{Lettre LXXVII — lo mars 1746).

Je pense bien qu'avant peu vous penserez et vous parlerez des femmes plus favorablement que vous ne le faites. Vous paraissez croire que depuis

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Eve elles ont fait beaucoup de mal. Pour ce qui est de cette dame-là, je vous l'abandonne, mais depuis son temps, l'histoire peut vous l'apprendre, les hommes ont fait dans le monde plus de mal que les femmes ; et à vrai dire, je vous conseillerais de ne vous fier ni aux uns ni aux autres plus qu'il ne le faut absolument. Mais ce que je vous conseille aussi, c'est de ne jamais attaquer des corps entiers, quels qu'ils soient ; car, outre que toutes les règles générales ont leur exception, vous vous faites, sans nécessité, un grand nombre d'ennemis. Parmi les femmes, comme parmi les hommes, il y a du bon et du mauvais, et il se pourrait faire qu'il y eût là autant de bon, ou davantage, que parmi nous. Cette règle s'applique aux gens de loi ou de guerre ou d'Eglise, aux courtisans comme aux bourgeois, etc.. Ils sont tous hommes, sujets aux mêmes passions et aux mêmes sentiments, ne différant que par leurs manières qui tiennent à la différence d'éducation. Il serait aussi imprudent qu'injuste d'attaquer aucun d'eux en corps. Les individus pardonnent quel- quefois ; mais les corps et les sociétés ne pardon- nent jamais.

{Lettre LXXVIII — 5 avril 1 746).

Ne vous imaginez point que le savoir que je vous recommande si vivement soit dans les livres, quel que soit l'agrément ou l'utilité de celui qu'ils renferment. J'y comprends la grande science du

�� � CONSEILS A MON FILS 569

monde, plus nécessaire encore que celle des livres. En vérité ces deux connaissances s'assistent l'une l'autre et l'on ne peut posséder l'une en perfection si l'on est privé de l'autre. C'est dans le monde que l'on acquiert la science du monde et non dans un cabinet. Les livres seuls ne vous l'enseigneront jamais, mais il suggéreront à votre observation nombre de traits qui pourraient autrement vous échapper. Vos propres observations sur les hommes, comparées à celles que vous trouverez dans les livres, vous aideront à fixer les limites du vrai. {Lettre LXXX - 4 octobre 1 746).

Presque tous les hommes sont nés avec toutes les passions à un certain degré ; mais il n'y en a peut-être point qui n'en ait une qui prévaille, à laquelle les autres ne soient soumises. Recherchez sur chacun cette passion gouvernante, surprenez- la dans les replis de son cœur, et observez les divers effets de la même passion sur diverses per- sonnes. Et quand vous aurez trouvé la passion dominante d'un homme, souvenez-vous de ne vous fier à lui là oix cette passion est intéressée. Agissez sur lui par là, si vous voulez ; mais soyez sur vos gardes vous-même de ce côté, quelques protestations qu'il vous puisse faire.

{Lettre LXXX, déjà citée).

Nombre de jeunes gens se livrent à des plaisirs qu'ils ne goûtent point, et ils ne les recherchent

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que parce que, par abus, ils portent le nom de plaisirs. Ils s'y trompent même souvent, au point de prendre la débauche pour le plaisir. Avouez que l'ivrognerie qui ruine également la santé et l'esprit est un beau plaisir ! Le gros jeu qui vous cause mille mauvaises affaires, qui ne vous laisse pas le sou, et qui vous donne tout l'air et toutes les manières d'un possédé, n'cst-il pas un plaisir bien exquis ? La débauche avec les femmes, à la vérité, n'a guère d'autre suite que de faire tomber le nez, de ruiner la santé et de vous attirer de temps en temps quelques coups d'épée ; bagatelles que cela ! Voilà cependant le catalogue des plaisirs de la plupart des jeunes gens qui ne raisonnent pas par eux-mêmes, et qui adoptent sans discerne- ment ce qu'il plaît aux autres d'appeler du beau nom de plaisir. Je suis très persuadé que vous ne tomberez pas dans ces égarements et que, dans le choix de vos plaisirs, vous consulterez votre raison et votre bon goût. La société des honnêtes gens, la table dans les bornes requises, un petit jeu qui amuse sans intérêt, et la conversation enjouée et galante des femmes de condition et d'esprit, ce sont les véritables plaisirs d'un honnête homme qui ne causent ni maladie, ni honte, ni repentir. Au lieu que tout ce qui va au delà devient crapule, fureur, qui, loin de donner du relief, discrédite et déshonore.

{Lettre LXXX — 2^ février 1747 — écrite en français).

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Le renom que veulent se faire la plupart des jeunes gens est celui d'homme de plaisir, mais au lieu de consulter leur propre goût et leurs incli- nations ils adoptent aveuglément tout ce qui est décoré du nom de plaisir par ceux qu'ils fréquen- tent. C'est pourquoi le nom d'homme de plaisir signifie communément un homme qui s'enivre comme une brute, un coureur de filles, un joueur et un jureur eflfréné. Comme ceci peut vous servir, je veux bien vous avouer, à ma honte, que tous les vices de ma jeunesse sont nés de cette sotte envie de passer pour ce que j'entendais appeler un homme de plaisir, et qui était fort loin de ma propre inclination... Ma fortune dérangée, et ma santé affaiblie sont, je l'avoue, la juste punition de mes erreurs... Choisissez vos plaisirs par vous- même, ne vous les laissez pas imposer. Suivez la nature et non la mode ; pesez le plaisir présent par ses conséquences à venir et laissez votre bon sens choisir.

{Lettre LXXXVII — 27 mars 1747).

Le grand-pensionnaire de Witt, qui fut massacré l'an 1672, dirigeait toutes les affaires de la répu- blique ; il lui restait cependant assez de temps pour aller le soir aux assemblées et pour souper en compagnie. On lui demanda un jour comment il était possible qu'il trouvât le temps pour ter- miner tant d'affaires et encore pour s'amuser les

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soirées comme il faisait. Il répondit qu'il n'y avait rien de si aisé puisqu'il s'agissait seulement de ne faire qu'une chose à la fois et de ne jamais remettre au lendemain ce qui pouvait être fait le jour même. Cette attention ferme et suivie à un seul objet est la marque infaillible d'un génie supérieur; comme l'embarras, la confusion et l'agitation sont les symptômes certains d'un esprit faible et frivole. {Lettre LXXXIX — 14 avril 1747).

Les cours et les camps sont les seuls endroits où l'on apprenne le monde. C'est là seulement qu'affluent tous les genres de caractères, et que la nature humaine se présente sous toutes les formes et avec tous les modes que lui donnent les mœurs, l'éducation et l'habitude ; au lieu que partout ailleurs prévaut quelque coutume locale qui donne à tous les caractères, quelque différents qu'ils soient, une apparence de ressemblance et d'iden- tité. Par exemple, toutes les universités sont mar- quées d'un caractère à peu près commun ; il en est de même des villes de commerce, des ports de mer, et ainsi du reste. Dans une capitale, au con- traire, où se trouve la résidence d'un prince ou d'un pouvoir souverain, on trouve un mélange de tous ces différents caractères, on les voit se mou- voir et mettre en jeu toutes leurs ressources dans la poursuite de ce qu'ils se proposent. La nature humaine est la même dans le monde entier ; mais

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ses opérations sont tellement variées par l'éducation et par l'habitude que nous devons la voir sous tous ces costumes pour la connaître intimement. {Lettre XCXV - 2 octobre 1 747).

Que votre vanité et votre amour-propre ne vous fassent jamais croire que les gens deviennent vos amis à première vue ou sur une légère con- naissance. La véritable amitié est une plante d'une venue tardive et qui ne fructifie jamais si elle n'est greffée sur la tige d'un mérite reconnu et réciproque... Souvenez-vous de faire une grande différence entre un compagnon et un ami ; car le compagnon le plus complaisant et le plus agréable peut devenir et devient souvent un ami très peu sortable, très dangereux. Soyez réellement réservé avec presque tout le monde ; mais ne le soyez pas en apparence avec personne. C'est être peu agréable que de paraître réservé et très dangereux de ne pas l'être. Peu de gens trouvent le juste milieu ; les uns sont ridiculement mystérieux et réservés sur des bagatelles ; d'autres communiquent im- prudemment tout ce qu'ils savent.

{Lettre XCVI - 9 octobre 1747).

Après le choix de vos amis vient le choix de votre société. Efforcez-vous, autant que vous pou- vez, de ne fréquenter que des personnes placées au-dessus de vous. Par ce moyen vous vous élevez autant que vous vous abaisseriez avec des gens

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placés au-dessous... Ne vous trompez pas à croire que j'entende par les personnes placées au-dessus de vous celles qui ne le sont que par la naissance: c'est la dernière de mes pensées. J'entends leur mérite particulier et le point de vue sous lequel le monde les considère. Il y a deux sortes de bonnes compagnies : l'une que l'on appelle le beau monde, qui donne le ton à la cour, au plaisir, à la vie élégante. L'autre est composée de gens qui se distinguent par quelque mérite personnel ou qui excellent dans quelque art ou dans quelque science utile. Pour ma part, je me croyais toujours en com- pagnie fort au-dessus de moi, lorsque je me trou- vais avec M. Addison et M. Pope, tout autant qu'avec les premiers princes de l'Europe.

Ce que j'entends par compagnie de bas étage, que vous devez absolument éviter, ce sont les gens tout-à-fait insignifiants ou méprisables par eux-mêmes, qui se croient honorés de votre com- pagnie et qui flattent chaque vice et chaque travers que vous avez pour vous engager plus avant dans leur commerce. La vanité d'être le premier d'une compagnie n'est que trop commune, mais elle est aussi très ridicule et très pernicieuse. Rien au monde n'avilit plus un caractère que d'y être porté. {Lettre XCVI — 9 octobre 1747).

Traitez les autres comme vous voudriez qu'ils vous traitassent, je ne connais pas pour plaire de

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moyen plus assuré. Observez soigneusement ce qui vous agrée chez les autres, il est probable que vous leur plairez en les imitant. Si vous êtes sen- sible à l'attention et à la complaisance que les autres ont pour votre humeur, vos goûts ou vos faiblesses, concluez-en que la même complaisance et la même attention de votre part leur plairont également. Prenez le ton de la compagnie où vous vous trouvez sans prétendre le donner vous- même. Soyez sérieux, gai ou même folâtre selon l'humeur que vous trouvez à la réunion : c'est une attention de chaque individu doit avoir pour la majorité. Ne racontez point d'histoires en com- pagnie ; il n'est rien de plus ennuyeux ni de plus désagréable. Si par hasard vous en avez une très courte, qui s'applique tout à propos au sujet de la conversation, rapportez-la en aussi peu de mots qu'il est possible, et même alors donnez à entendre que vous n'aimez pas à conter des histoires, mais que la brièveté de celle-ci vous a tenté. Sur toutes choses bannissez le moi de votre conversation et ne songez jamais à entretenir les gens de vos intérêts personnels ou de vos affaires privées ; intéressantes pour vous, elles ne sont qu'ennuyeuses ou impertinentes pour autrui ; d'ailleurs on ne saurait observer trop de secret sur ses propres affaires. Quelque idée que vous ayez de vos talents, n'en faites point parade en com- pagnie, et ne travaillez pas, comme font beaucoup

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de gens, à donner à la conversation un tour qui vous donne l'occasion de les exhiber. S'ils sont réels, on les découvrira infailliblement, sans que vous preniez peine à les indiquer, et ce sera tout à votre avantage. Ne soutenez jamais un senti- ment avec chaleur ni avec bruit, quand bien même vous seriez persuadé que vous avez raison, donnez votre opinion avec modestie et sang-froid, c'est le seul moyen de convaincre. S'il ne réussit pas, tâchez de changer la conversation en disant, avec bonne humeur : " Nous aurons bien de la peine à nous persuader l'un l'autre ; d'ailleurs cela n'est pas nécessaire, aussi parlons d'autre chose. "

Souvenez-vous qu'il y a une bienséance locale à observer en toute compagnie : ce qui convient parfaitement dans l'une est souvent très déplacé dans l'autre.

Les railleries, les bons mots, les petites aven- tures qui passent très bien dans une réunion, paraîtront insipides et ennuyeux si on les rapporte ailleurs. Les caractères particuliers qui composent une compagnie, ses usages, son jargon, peuvent donner à un mot, ou à un geste, un certain mérite, qu'il n'aura nullement hors de ces circonstances accidentelles.

{Lettre XÇVII — 1 6 octobre 1 747).

Si vous voulez gagner en particulier l'affection ou l'amitié de certaines gens, hommes ou femmes,

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tâchez de découvrir leur mérite le plus saillant s'ils en ont, et leur faiblesse dominante, car chacun a la sienne, puis rendez justice à l'un et un peu plus que justice à l'autre. On peut exceller dans des objets divers, ou du moins y prétendre ; et quoiqu'on aime à s'entendre rendre justice sur les points où l'on est sûr de briller, cependant l'on est infiniment plus flatté des louanges sur les points où l'on ambitionne d'exceller, mais où l'on est encore dans le doute à son égard.... Vous découvrirez aisément la vanité dominante de chaque homme en observant le sujet favori de sa conversation ; car chacun parle plus volontiers de ce en quoi il voudrait faire croire qu'il excelle.

Les femmes, en général, n'ont guère qu'un objet, qui est leur beauté, sur lequel il n'y a pas de flatterie trop grosse qu'elles ne la puissent avaler. C'est à peine si la nature a formé une femme assez laide pour être insensible aux éloges que l'on fait de sa personne. Si son visage est repoussant au point qu'elle-même puisse s'en douter, elle se flatte d'en être dédommagée par sa taille et par son air. Si sa taille est difixDrme, elle pense la racheter par l'agrément de son visage. Si l'un est aussi méchant que l'autre, elle se con- sole en pensant qu'elle a des grâces, des manières, un je ne sais quoi plus engageant encore que la beauté. Cette vérité est démontrée par l'ajuste- ment étudié et apprêté de toutes les femmes les

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plus laides. Une beauté incontestée et avouée pour telle est de toutes les femmes celle qui est le moins sensible à la flatterie sur ce point ; elle sait que ce titre lui est dû, elle n'est donc obligée à personne de le lui donner. On doit la flatter sur son esprit ; car quoiqu'elle n'en doute probablement pas elle- même, elle soupçonne pourtant que les hommes peuvent bien n'en être pas convaincus.

N'allez pas vous tromper en ceci et vous ima- giner que je vous recommande une basse et cri- minelle flatterie ; non certes. Je n'entends pas que vous flattiez les crimes ni les vices de qui que ce soit, bien au contraire, il vous faut les avoir en horreur et les combattre. Mais il est impossible de vivre dans le monde sans une indulgence com- plaisante pour les faiblesses d'autrui et pour des vanités innocentes quoique ridicules. Si un homme prétend à passer pour plus sage, et une femme pour plus belle qu'ils ne sont réellement l'un et l'autre, leur erreur est chose douce pour eux et ne nuit à personne ; et j'aimerais mieux en faire mes amis, avec de l'indulgence pour leurs faiblesses, que mes ennemis, en tâchant, hors de propos, de les tirer de leur erreur.

{Lettre XCVII, déjà citée).

Je vous prie d'apporter autant d'attention à vos plaisirs qu'à vos études ; pendant celle-ci méditez, réfléchissez sur tout ce que vous lisez. Dans les

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autres soyez vigilant et attentif à tout ce que vous voyez et entendez. N'ayez jamais à dire, comme le font mille sots, en parlant de choses qui se sont passées sous leur nez : que vraiment ils n'y ont pas fait attention et qu'ils pensaient à autre chose. Et pourquoi avaient-ils à penser à autre chose, et en ce cas que venaient-ils faire là ? Le vrai de la chose c'est que les sots ne pensaient à rien. Sou- venez-vous du précepte : Hoc âge qiiod agis, soyez tout à ce que vous faites : de quelque nature que soit cette chose, elle mérite d'être bien faite, ou bien il ne faut point la faire du tout. Où que vous soyez, ayez (suivant l'expression du vulgaire) sur vous vos yeux et vos oreilles. Ecoutez tout ce qui se dit, voyez tout ce qui se fait. Observez les regards et la contenance de ceux qui parlent; c'est souvent un moyen plus sûr de découvrir la vérité que de s'arrêter à ce qu'ils disent : mais gardez toutes ces observations pour vous-même, pour votre usage particulier, et communiquez-les rare- ment à d'autres.

Observez, mais sans que l'on vous prenne pour un observateur, sinon, en votre présence, chacun sera sur ses gardes.

{Lettre XCVIII — 30 octobre i-j^-]).

Je suis très certain que bien des gens perdent deux ou trois heures, chaque jour, pour négliger les minutes. Ne regardez jamais aucune portion

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du temps comme trop courte pour être employée: il y a toujours moyen d'y faire quelque chose. (^Lettre XCIX — 6 novembre 1747).

L'essence des choses est la même toujours et partout. Mais les formes varient plus ou moins dans chaque pays ; et ce qui constitue proprement un homme du monde, un homme bien élevé, c'est de savoir s'y conformer d'une manière aisée et élégante, ou mieux de se les rendre familières dans le temps et dans le lieu convenables.

(Lettre C — 24 novembre 1747).

Toute connaissance dont vous n'aurez pas soli- dement établi les bases avant votre dix-huitième année, vous n'en serez jamais parfaitement le maître. Le savoir est une retraite confortable et indispensable, un abri pour un âge avancé- Mais si nous ne le cultivons pas dans notre jeunesse, il ne nous donnera pas d'ombre quand nous serons vieux. Je n'exige pas, je n'attends même pas de vous que vous vous donniez aux livres, lorsque vous serez entré dans le monde. Je sais que cela est impossible et, dans certains cas, hors de propos. Voici donc le temps, et le seul temps où vous devez infatigablement et sans relâche vous appli- quer à l'étude... Plus vous ferez de lieues dans un jour, plus tôt vous serez à la fin de votre voyage. {^Lettre CI — 11 décembre 1747).

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Mon but est de vous rendre digne de vivre. Si vous ne l'êtes pas, je ne désire point que vous viviez. Mon attachement pour vous est donc et sera toujours en proportion de votre mérite. C'est la seule affection qu'un être raisonnable doive à un autre. Jusqu'ici je n'ai rien découvert de défec- tueux ni dans votre cœur, ni dans votre tête ; au contraire, je crois voir du bon sens dans l'une, des sentiments dans l'autre. Cette persuasion est le seul motif de mon affection présente, qui augmen- tera ou diminuera suivant les différents degrés de votre mérite... Si jamais nous arrivons à nous brouiller, ne comptez sur aucun faible de ma part pour une réconciliation comme cela arrive souvent aux enfants qui savent toujours en amener là des parents imbéciles. Je suis exempt de pareilles faiblesses ; nous ne nous disputerons jamais que sur quelque point essentiel, mais si une fois nous nous séparons, je ne reviendrai jamais. Mais j'es- père et je pense que cette déclaration, car ce n'est point une menace, sera sans objet.

{Lettre XCII — i8 octobre 1747).

Il est des qualités accessoires qui sont de rigueur dans le maniement des affaires, et qui mériteront quelque considération de votre part dans vos moments de loisir. Tel est, par exemple, un pouvoir absolu sur votre humeur, de sorte que rien ne puisse vous pousser à la colère, sous aucun

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prétexte ; une patience capable d'écouter des requêtes frivoles, impertinentes ou déraisonnables; assez d'adresse pour refuser sans rebuter, ou d'ac- corder de manière à doubler l'obligation qu'on vous a ; assez de dextérité pour cacher la vérité sans dire un mensonge ; assez de sagacité pour lire dans la contenance des autres et de sérénité pour ne rien découvrir dans la vôtre ; une fran- chise apparente et une réserve réelle. Voilà les rudiments d'un politique ; le monde doit vous servir de grammaire.

{Lettre XCV — i^ janvier 1748).

Tout ce que l'on ne fait, tout ce que l'on ne connaît qu'à demi, n'est à mon avis, ni fait ni connu. Le pis est que souvent cela ne sert qu'à nous induire en erreur.

Je ne sais s'il est un lieu ou une compagnie d'où vous ne puissiez retirer quelque chose, si vous voulez. Il est rare que chaque individu ne possède pas une connaissance particulière, et il est charmé d'en parler. Cherchez donc et vous trou- verez aussi bien en ce monde que dans l'autre. {Lettre XCIX — 1 6 février 1 747).

Chaque perfection, chaque vertu touche de près à un vice, à une faiblesse, et si on les porte au-delà de certaines limites, elles deviennent l'un ou l'autre... le vice, sous son vrai jour, est si hideux

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qu*il nous fait horreur au premier coup d'oeil, il ne nous séduirait presque jamais, si, du pre- mier abord il ne portait le masque de quelque vertu.

{Lettre CX — 22 février 1748).

Plus VOUS avez de lumières et plus vous devez être modeste. D'ailleurs la modestie (soit dit en passant) est le moyen le plus sûr de satisfaire votre vanité. Lors même que vous êtes sûr d'une chose, affectez plutôt d'en douter ; plaidez, ne jugez pas ; si vous voulez convaincre les autres, montrez-vous accessible tout le premier à la persuasion.

{ibîd.)

Parlez des modernes sans mépris, des anciens sans idolâtrie. Jugez d'eux tous par le mérite et non par l'âge ; et s'il arrive que vous ayez dans votre poche un classique elzévir, n'en faites point parade, n'en parlez pas.

{îhid.)

Parlez le langage de la compagnie où vous vous trouvez ; parlez-le purement sans l'entrelarder d'aucun autre. Ne paraissez ni plus sage, ni plus docte que ceux avec qui vous êtes. Portez votre savoir comme votre montre dans une petite poche réservée ; ne le sortez point, ne le faites point sonner uniquement pour faire voir que vous en

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avez. Si l'on vous demande quelle heure il est, dites-le ; mais ne le criez pas de vous-même toutes les heures, comme fait le watchman.

{ibid.)

Je souhaiterais de tout mon cœur que l'on vous vît souvent sourire mais que l'on ne vous vît rire jamais. Un rire fréquent et bruyant est un signe infaillible de sottise et de mauvaises manières. C'est par là que la populace exprime sa sotte joie pour de sottes choses, c'est ce quelle appelle être joyeux. A mon avis, il n'est rien d'aussi illibéral et d'aussi bas, en fait de savoir-vivre qu'un rire que tout le monde entend. Le véritable esprit, ou le bon sens, n'ont jamais fait rire personne cela est au-dessous d'eux ; ils plaisent à l'âme et donnent un certain air content à l'expression, mais il n'y a que les basses bouffonneries ou les accidents absurdes qui excitent toujours de rire auquel ne descendent jamais les personnes de sens et de distinction.

{Lettre CXII — 9 mars 1748)

Souvenez-vous que plaire est presque autant que réussir, ou du moins le premier pas qu'il faut faire pour y arriver.

{ibid)

Un charretier peut être né avec des organes aussi bons que ceux de Milton, de Locke ou de

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Newton ; mais par la culture ces grands hommes se sont élevés plus au dessus du charretier qu'il ne l'est lui-même de ses chevaux... Les hommes, en général, ne deviennent ce qu'ils sont que par l'éducation et par la société, et cela de quinze à vingt-cinq ans.

{Lettre CXV — i«' avril 1748). (A suivre)

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L’ESCALE À TRIPOLI




Qui je suis, pourquoi je voyageais, avec, incidemment, quelques réflexions philosophiques et religieuses dont l’à-propos, à défaut de l’originalité, se fait vivement sentir.


Jeune, assez bien fait de corps et d’une figure qu’on s’accordait à trouver sympathique, jouissant en outre d’une santé florissante et de la fortune que venait de me léguer mon père, le serdar Omar Mourmelayah, propriétaire des plus riches mines de turquoises de Khorassan en Perse, je voyageais pour mon plaisir, sans mentor et sans guide, parcourant au gré de ma seule fantaisie les mélodieux rivages de cette mer que les Giaour appellent Méditerranée, mais qu’en notre parler plus imagé qu’un poème, nous avons surnommée “ l’eau changeante comme un regard du Ciel ”.

J’avais vu tour à tour Chypre, Damiette et la vétuste Alexandrie où sommeille un passé voluptueux, après avoir, sur les bords du Tigre, visité Bagdad-la-déchue et les ruines tragiques de Babylone. Alep me retint toute une lune, ensorcelé par les yeux tendres et la chair généreuse d’une marchande juive et je vis quinze soleils se lever sur Damas. Cette ville nichée dans des jardins ainsi qu’un nid d’oiseau, peuplée de bournous multicolores, retentissante d’appels, de marchandages, du bruissement affairé des métiers et du vacarme des marteaux des ciseleurs, réjouissait mon âme en la ramenant à Nishapour, ma patrie, qu’enfièvrent pareillement les tisseurs de laine, les mineurs de turquoises et, périodiques comme les hirondelles, les pèlerins qui marchent avec lenteur en secouant des plis de leurs manteaux les sables tenaces du désert.

Jérusalem eut aussi ma visite, mais rien ne sut me captiver dans cette ville lugubre et funéraire. Je me demande encore aujourd’hui ce qui attire des peuples de cent races différentes dans ces murs décrépits, dans ces rues mal pavées, dans cette atmosphère puante comme la mort elle-même. Je n’ai jamais aimé la douleur, à l’encontre de ces Chrétiens adorateurs de plaies et grands verseurs de larmes. Ils y trouvent, paraît-il, des satisfactions inédites. À mon avis, ces amateurs de la souffrance doivent ressembler aux vieillards impuissants dont les nerfs usés ne sauraient s’émouvoir qu’aux plaintes d’une jeune esclave fouettée au sang par les eunuques.

Quant à moi, je le déclare avec confiance, j’ai toujours été un bon musulman. Mon père, fort estimé des ulémas, me fit élever sous la direction d’un vénérable précepteur choisi par le Mujtahid lui-même. J’appris de lui la vérité du Coran, la majesté d’Allah et la sainteté de son prophète, et cette foi, la plus raisonnable d’ailleurs, si l’on considère sans parti-pris le ridicule de toutes les autres religions, ne m’a jamais abandonné. S’il est vrai que j’ai plus d’une fois bu du vin en compagnie de courtisanes chrétiennes, cet aveu me sauvera, je l’espère, du soupçon d’hypocrisie que s’attire tout homme de bien lorsqu’il commet la faute de proclamer la vérité sur lui-même.

Mais à présent, me voici fort vieilli et fort désabusé. J’ai reporté mes dernières espérances sur Allah, Il voudra bien, j’y compte, convenir d’une inconséquence : au lieu de m’aider à franchir les écueils dont il lui plut de parsemer ma route, il négligea de me douer d’une volonté inaccessible aux paniques du Désir. Par conséquent j’estime qu’il aura, dans sa souveraine justice, à me décharger d’une partie du poids de mes péchés. Mon décisif et périlleux voyage au-dessus de l’abîme en sera facilité d’autant.

Ceci dit, je vais vous raconter une aventure d’amour où je n’ai pas, il s’en faut, joué le plus beau rôle. Dans ma paternelle prévoyance, j’en dédie le récit à mon fils, car il a quinze ans, et le désir de la femme s’est allumé déjà dans ses yeux sournois et curieux.

D’une imagination de vingt ans, d’un signor

italien et de la facilité avec laquelle on se lie au

cours d’une traversée en mer.

Le vilayet de Tripoli avait à cette époque des attraits irrésistibles pour ma curiosité. Mon imagination se le représentait en vrai nid à pirates. Les galères barbaresques, au retour de leurs fructueuses expéditions, battaient de cent rames l’eau d’un port dominé par des remparts garnis de couleuvrines. Tour à tour, les vaisseaux accostaient aux jetées ; là, turbans, moustaches et yatagans abondaient. Curieux, brigands hérissés de pistolets, marchands aux doigts crochus, au nez ridicule et menaçant, pachas à la molle bedaine, se pressaient, se battaient, s’entassaient sur les étroites plateformes. Des nefs, on arrachait, à grand renfort de bras musclés, les captives d’Europe, marchandise vivante, geignante, révoltée, futur ornement des sérails. Le port de guerre se complétait par un marché de chair humaine. De la batterie on passait de plain pied au lupanar. L’odeur de la poudre cédait aux vapeurs des parfums et les larges cimeterres, teints récemment encore de sang chrétien, servaient à rajuster la coiffe d’une nonnain aux yeux rougis et à ressusciter sur ses lèvres un sourire, présage des consentements définitifs.

Imaginations déréglées dont j’ai honte aujourd’hui, plutôt parce qu’il me fut prouvé qu’elles étaient mensongères, que pour la voluptueuse ardeur dont elles accablaient mes rêves d’adolescent.

Aussi me promettais-je de faire escale dans un port que je me représentais sous de si pittoresques aspects. J’y comptais satisfaire une soif innée d’aventures martiales et amoureuses : j’étais brave, comme tout Persan digne de ce nom, riche, habile aux exercices de force et d’adresse ; le prestige de ma patrie m’environnait d’ailleurs de la considération universelle, car Nadir Shah régnait alors et le grand conquérant venait de planter sur Delhi ses étendards victorieux.

Je trouvai à Damiette un brick en partance pour Tripoli, Palerme et Naples. J’y pris passage et, peu après, nous voguions à pleines voiles au long des côtes africaines.

La traversée fut monotone et eût été déprimante, si je n’avais fait à bord la connaissance d’un certain signor Zambinelli. Cet aimable Vénitien baragouinait plaisamment le persan ; je savais moi-même quelques phrases en sa langue, et nous finîmes par fort bien nous faire entendre l’un de l’autre. Zambinelli se donnait pour un marchand de pacotille voyageant pour son commerce. Il venait de Constantinople qu’il me décrivit fort exactement et, changeant le sujet, il déploya une connaissance si variée des us et coutumes du pays où nous nous rendions, que moi, qui voyageais seul par amour de l’indépendance, je me fis incontinent cette remarque en moi-même : “ Voici un Vénitien dont l’expérience pourrait être précieuse dans l’équipée où tu vas t’embarquer ”. Ceci pensé, je m’abandonnai avec la confiance de la jeunesse à mon nouvel ami et lui dévoilai sans plus tarder le but aventureux de mon voyage.

— Oh ! oh ! s’écria-t-il, quel bonne fortune ! Vous avez devant vous, monseigneur, un homme qui connaît son Tripoli comme pas un. J’y ai vécu, esclave, pendant deux ans. Je sais comment il faut s’y prendre pour amadouer les plus incorruptibles eunuques. Je connais les plus belles femmes de la ville. Je… Mais souffrez que je vous raconte mon histoire.

On naviguait sur une mer sans ride. À l’horizon défilait une côte sablonneuse. Mon compagnon me fit signe de m’asseoir sur un rouleau de cordes, il prit place à mes côtés et commença son récit.

Récit de Zambiuelli qui instruira le lecteur des

traitements indignes que les pirates barbaresques

infligeait jadis a leurs victimes.

— Fait prisonnier il y a quatre ans par des pirates, je fus mené à Tripoli, en compagnie de deux gentilshommes français, d’un moine et de douze religieuses du couvent de Santa Lucia della Mare. Le moine fut égorgé d’ailleurs presque aussitôt et son cadavre jeté par-dessus bord : il était fort laid, gros et poussif et ne représentait aucune L*ESCALE A TRIPOLI 591

valeur marchande. Le capitaine des pirates, un grand escogriffe à figure balafrée, nous infligea, monsieur, les pires outrages. C'est à peine si j'ose vous avouer que, non content d'avoir pris de force toutes les religieuses, il tourna sur les Français et sur moi-même la furieuse lubricité dont il était possédé. Vaincu cependant par notre résis- tance indignée, le forban nous fit attacher au pied du grand mât où, après avoir reçu les verges, nous de- meurâmes pendant trois jours, exposés aux risées et aux coups de cet équipage de païens, sans eau, sans nourriture, à demi-nus enfin et à demi-morts de douleur et de honte.

" Quant aux religieuses, mon seigneur, ces saintes filles faisaient peine à voir. Le capitaine et son second, un démon de son acabit, se les réservaient, ne permettant à aucun des matelots d'y toucher. Les malheureuses étaient parquées à l'arrière du vaisseau, couchées sur des voiles, surveillées par quatre marauds armés d'espingardes. Chaque soir, les deux chefs venaient choisir celles dont ils voulaient orner leur couche pour la nuit. Malgré leurs larmes et leurs supplications, il fallait bien que les pauvres femmes descendissent l'écoutille. Le lendemain, je les voyais rejoindre leurs compagnes, tête baissée. Les malheureuses s'absorbaient en de longs conciliabules au retour des victimes.

" Une d'elles, émue de notre situation précaire, car nous mourions positivement de faim et de soif, une d'elles, dis-je, bravant un soir la consigne, se glissa comme une couleuvre jusqu'au mât où nous étions piloriés. Elle nous versa une gorgée d'eau et nous fit manger à chacun quelques morceaux de biscuit de mer. Ce frugal repas nous sauva la vie.

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“ Elle recommença le lendemain, narguant la mort, Excellence, pour nous alimenter. Telle est la charité chrétienne. Enfin, un jour, pensant sans doute que nous avions assez jeûné, le capitaine nous fit détacher. Nous tombâmes tout d’une pièce sur le pont. On nous ranima et, peu après, un substantiel repas nous redonna des forces, car on voulait que nous arrivassions en bon état à Tripoli.

“ La religieuse, dont nous n’avions pu distinguer les traits, car elle faisait de nuit son charitable voyage et, le jour, on la forçait à se voiler la figure, se fit connaître de nous par la joie qu’elle laissa éclater à notre délivrance. Profitant d’un moment où ses gardiens regardaient la côte qu’on venait de signaler, elle souleva son voile. Mon prince, elle était si belle, que nous pensâmes tomber derechef en pâmoison. Ah ! mon seigneur, che bellezza ! Une Vénitienne, mignonne et bien faite, avec des tresses d’un blond… ”

Ce détail m’émut : “ Blonde ? ” lui dis-je.

— Oui, Excellence, et de quel blond ! Avez-vous jamais connu de blonde ?

— Non, signor, et je voudrais bien en rencontrer une…

— Eh bien. Altesse, celle-ci était la reine des blondes. Vous eussiez dit d’un rayon de soleil d’automne, tant ses cheveux étaient dorés. Et avec cela, longs, longs…

— Je croyais, dis-je, qu’on coupait les cheveux aux religieuses ?

Si, si, e vero, mais, monseigneur, celle-ci était la fille d’un doge et pour elle on avait fait une exception. Je reprends. Où en étais-je ? Ah ! si ! cette Vénitienne nous fit signe, à mes amis les Français et à moi, de nous taire. Puis, posant une main sur son cœur et levant les yeux au ciel, comme ceci, monsignor, elle poussa un gros soupir et fit le signe de la croix, nous donnant à entendre par cette mimique qu’elle avait molta pieta. À ce moment, les gardiens la surprirent. On lui rabattit son voile avec force jurons, on nous allongea quelques bourrades et nous dûmes, fort penauds, nous éloigner de notre amie.

“ Quelques heures après, on entrait en rade de Tripoli. Nous fûmes vendus à un marchand d’esclaves et les pirates allèrent boire et jouer dans les cabarets du port les beaux deniers dont s’était monnayée notre liberté. ”


Les exigences de l’estomac et les règles du bord interrompent ce récit au moment même qu’il allait devenir intéressant.

À cet endroit de la narration que me faisait Zambinelli, la cloche sonna, appelant à souper les voyageurs. Vous descendîmes dans l’entrepont. Le soleil se couchait et de longs rayons sanglants pénétraient par les hublots, empourprant la figure des convives. Je touchai à peine aux mets, d’ailleurs grossiers, qu’on nous servit dans les écuelles de terre. Quant à mon compagnon, son visage expressif reflétait une infinie tristesse. Il garda le silence et n’avala que quelques bouchées, poussant, entre chaque morceau, de profonds et douloureux soupirs. Il n’attendit pas la fin du repas, mais, se levant brusquement, il enjamba son banc et se dirigea à grands pas vers l’écoutille. La mélancolie du crépuscule influait sans doute sur sa sensibilité troublée par les pénibles souvenirs qu’il venait d’évoquer. Je le suivis sur le pont et, comme il s’était laissé tomber sur le rouleau de cordes, je repris place à ses côtés et attendis qu’il voulût bien terminer son histoire.

La lune se leva lentement à l’horizon et ses rayons vinrent se jouer dans la voilure. Je vis tout à coup des larmes ruisseler sur le visage de Zambinelli. Des sanglots, entrecoupés de plaintes déchirantes, secouaient sa poitrine. J’avoue qu’à ce moment je le trouvai comédien et qu’une vague méfiance m’envahit. Mais je me souvins à temps que les Italiens sont ainsi faits et que chez eux les troubles de l’âme sont accompagnés de plus de manifestations extérieures que chez les autres hommes. Je repris patience, convaincu que ces larmes s’épuiseraient en raison même de leur abondance. En effet, comme je gardais le silence et suivais d’un air gêné les ricochets des rayons lunaires sur la crête des vagues, Zambinelli finit par relever la tête. Il s’essuya les yeux avec ses manchettes, défripa son jabot, admira inconsciemment le clair de lune, puis, d’une voix où tremblait encore l’accent de la douleur, il dit :

— J’implore humblement le pardon de Votre Altesse pour m’être laissé aller à cet accès de sensibilité. Cela m’a empêché de continuer le récit de mes infortunes et d’en amuser Votre Seigneurie. Qu’elle m’en absolve. Mon cœur se fond chaque fois que je pense à Giula.

Zambinelli s’assit plus commodément sur les cordes. Il s’accouda avec nonchalance et ses yeux reflétèrent un instant la lune. Puis, il tira un dernier soupir du fond de sa poitrine, et continua comme il suit.

Suite du récit de Zambinelli, où l’on apprend qui était Giula et ce qu’il advint des captifs vénitiens.

— Giula, Monseigneur, était le nom de ma belle religieuse. Avec quatre de ces compagnes, elle fut vendue à un vizir. Celui-ci me fit l’honneur de me distinguer et de m’acheter en même temps. Il me mit au travail dans ses jardins et moi qui suis fils de famille (un de mes oncles est Maître-Grand, monseigneur) je dus, pendant deux ans, sarcler les allées, émonder les arbustes et arroser les plate-bandes du fonctionnaire tripolitain. Votre Excellence se doute déjà que je ne restai pas longtemps sans chercher à revoir l’incomparable Giula. Après bien des manigances. qu’il serait fastidieux de vous narrer par le détail, je réussis à corrompre le chef des eunuques, un renégat toscan. Je sacrifai tout ce que j’avais pu arracher au désastre pour entretenir, ne fût-ce qu’une fois, ma bienfaitrice. Je me jetai à ses pieds, mais elle repoussa doucement mes caresses :

“ — Giacomo, me dit-elle, tant que j’ai été religieuse, je suis restée soumise à Dieu. À présent, Il a voulu me donner un autre époux : je lui serai fidèle, puisque telle est sa volonté. ” Ah ! monseigneur, cette fille est une sainte ! "

À part moi, je pensai que Giacomo Zambinelli, petit, noiraud, affligé d’un long nez et d’une figure grêlée, pouvait fort bien ne pas avoir séduit la divine Giula. Je m’expliquai ainsi le refus de celle-ci à chercher des consolations avec mon compagnon, et ne manquai pas de me flatter qu’à la place de l’Italien, j’eusse peut-être été plus heureux. Cette pensée vaniteuse fut le germe de toutes les sottises que je devais commettre par la suite.

Zambinelli reprit :

— Grâce à la complicité du renégat, nous nous vîmes, Giula et moi, assez souvent, profitant des siestes prolongées de son époux. Cela dura jusqu’à ce que, rompant ma chaîne, je me fusse évadé. Muni de quelque argent et des bijoux que m’avait donnés le religieuse afin de contribuer aux frais de l’entreprise, je quittai Tripoli, caché dans la soute d’un paquebot qui faisait route pour la Sicile. J’avais promis à Giula de la délivrer, par quelque moyen que ce fût, et de la rendre au doge, son père. Et c’est pour tenir ce serment sacré que je reviens à Tripoli, où je risque mon nez et mes oreilles, si ce n’est autre chose. Mais je ne saurais souffrir qu’une fille aussi accomplie et à qui j’ai tant d’obligations, restât toute sa vie le jouet d’un vieillard fantasque et débauché.

“ Je suis allé à Venise, mais le doge venait de mourir. La famille, monseigneur, faillit me faire jeter dans un canal ou loger sous les Plombs, car Giula est l’unique héritière d’une immense fortune. Je dus m’évader de ma ville natale comme je m’étais évadé de Tripoli. Il ne s’est encore trouvé un homme assez aventureux, assez chevaleresque et assez brave, pour délivrer Giula et la remettre en possession de son rang et de ses richesses ”.

Giacomo se tut. Il me parut qu’il me regardait à la fois avec une inquiétude et une impatience extrêmes. Il s’attendait sans doute à ce que je m’écriasse : “ Je serai cet homme ! ” Sa main fouillait nerveusement sous son jabot.

Comme je me taisais encore l’Italien gémit :

— Ah ! si vous la voyiez, mon prince ! Puis, se décidant tout à coup :

— Tenez, me dit-il, voici son portrait. Elle me l’a donné en souvenir d’elle et pour me faire recevoir de son père.

Je pris un médaillon ovale, dans lequel était enchâssée une miniature. L’ayant haussée sous la lumière d’un falot, je vis une jeune femme, la tête casquée de cheveux d’un blond roux, le sein découvert à la manière des déesses, et si belle, que mon cœur se mit à battre avec violence. Un feu sensuel m’envahit, et il me sembla que pour un baiser de ces lèvres arquées, je donnerais sur l’heure le paradis de Mahomet.

Tout ce que l’Italien venait de me conter me sembla du coup vraisemblable. Je riais de mes ridicules soupçons. Le pauvre diable me regardait avec les yeux avides d’un chien à qui on tarde à jeter un os qu’il convoite. La miniature tremblait entre mes doigts, mais j’eus assez de fermeté pour ne pas m’abandonner sur l’heure à mes sentiments. Je me souviens que je me fis à moi-même l’effet d’un profond diplomate parce que, d’une voix que je m’efforçais de rendre indifférente, je parlai à Giacomo comme il suit :

— Giacomo, demain nous arriverons à Tripoli. Tu me présenteras à ta dame et, si tes dires sont confirmés, je te promets de la faire évader. Je suis riche, noble, puissant…

Mon compagnon courba l’échine et, me prenant les mains, il les baisa avec des démonstrations presque serviles tout en s’écriant : “ Enfin ! je trouve un homme ! ”

Nous arrivons à Tripoli dont respect pacifique me désillusionne, mais je reçois de Giula des pages qui m’entraînent définitivement dans l’aventure.

Cette nuit-là, je fus longtemps avant de m’endormir. J’avais sans cesse à l’esprit ma Vénitienne, avec sa chevelure de flamme, son sein aux contours suaves, sa bouche humide et fraîche comme les roses de Sadi. Je me tournais sur ma couchette, incapable de fermer l’œil, fût-ce une minute, possédé que j’étais par un insupportable et lancinant désir. Les rêves que je faisais tout éveillé et les exigences de la nature auxquelles succombent toujours les gens jeunes et bien portants, finirent cependant par clore mes paupières et je tombai dans un profond sommeil rempli de rêves plus voluptueux encore que les plus hardies pensées de mon insomnie.

Il faisait grand jour quand je m’éveillai. Nous approchions de Tripoli. Après les ablutions, je montai sur le pont. Des cormorans volaient autour des mâts en poussant des cris aigres. Devant moi, s’incurvait en croissant un port tout assoupi sous un ciel indiciblement bleu, comme les yeux de ma nouvelle maîtresse.

Giacomo m’aborda avec sa politesse accoutumée et, après les banales questions d’usage, se mit en devoir de s’acquitter de son rôle de cicérone.

— À droite, devant les remparts, me dit-il en étendant les bras, vous avez les bâtiments de la douane ; à gauche, le quartier juif. Ce palais, au bord de la mer, c’est la résidence du pacha. Les maisons des riches habitants sont là-bas, dans la plaine, sous les palmiers. C’est là qu’habite Giula.

Il tira son chapeau à la demeure invisible et lointaine. Les palmiers s’agitaient au vent du large avec des frissons argentés.

— Je ne vois, dis-je, aucun vaisseau pirate.

En effet, seuls des chebecs, des tartanes et des felouques de mine pacifique sillonnaient la rade ou s’accotaient aux débarcadères. Une grosse frégate à l’ancre pesait sur l’eau, toutes ses voiles carguées. Nous passâmes près d’elle. Des militaires vêtus d’écarlate se promenaient d’un air rogue derrière les bastingages. Les batteries luisaient. Le pavillon britannique ondulait sur le château d’arrière.

— Où sont les pirates ? demandai-je à nouveau.

— Monseigneur, ils se cachent. Ce navire de guerre joue ici le rôle de la maréchaussée. Sans doute aura-t-on enlevé quelque Anglais, et c’est tant mieux, car nous aurons moins à craindre et les marins nous aideront au besoin.

Je fus, on le conçoit, assez désappointé. Au lieu d’un port rempli d’animation, de galères aventureuses et de forbans barbaresques, je ne trouvais qu’une paisible baie africaine endormie sous les palmes et ne paraissant même pas se soucier, effet sans doute de notre fatalisme, des canons dont se hérissaient les sabords de la frégate, venue pourtant, selon les apparences, pour extirper une rançon et remettre en liberté les sujets de Georges IL

Des saïques, manœuvrées par d’adroits gaillards à demi-nus, nous entourèrent. On débarqua. Giacomo et moi, nous nous rendîmes à un caravensérail du port et passâmes le reste de la journée à nous rafraîchir dans les appartements qu’on nous avait alloués. L’Italien imaginait des plans ingénieux pour l’évasion. Quand le soir fût venu, il sortit sous un déguisement berbère.

— Que Votre Excellence daigne m’attendre, dit-il, je vais tâter le terrain. Demain, j’espère, je pourrai vous introduire dans le harem où languit la perle de l’Adriatique.

J’étais trop amoureux et trop impatient pour réfléchir; je ne pensais qu’à Giula, à ce que je lui dirais et j’employai le plus clair de mon temps à composer un compliment en vénitien et des ghazels plaintifs et passionnés.

Cette nuit-là, je ne revis pas Giacomo et je commençais à m’inquiéter, lorsqu’il rentra, la mine joyeuse, mais fatiguée. L’aurore rosissait le dôme des minarets et les muezzins psalmodiaient leurs prières mat