La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 02

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 32-37).


CHAPITRE II.

LES DEUX CONDAMNÉS.


Quiconque a été à Paris doit connaître la Grève, lieu fatal à plus d’un brave malheureux, où l’honneur et la justice contribuent à terminer les peines d’un héros, au moyen d’une corde et d’un gibet. Là la mort brise des chaînes imposées par la force, et le bourreau achève ce que le juge a commencé.
Prior.


Autrefois l’Angleterre avait son Tyburn, où l’on conduisait en procession solennelle les victimes condamnées par la justice, en montant le chemin qu’on appelle aujourd’hui Oxford-Road[1]. À Édimbourg, une large rue ou plutôt une place oblongue, entourée de maisons élevées, appelée Grass-Market, avait la même destination. L’emplacement était bien choisi, car il était vaste et pouvait contenir le grand nombre de curieux qu’attire ordinairement ce triste spectacle. D’un autre côté, presque toutes les maisons qui l’entourent n’étaient habitées depuis déjà fort long-temps que par des gens de la basse classe ; de manière que tous ceux que ces scènes pénibles choquaient, ou affectaient profondément, pouvaient les éviter. Les maisons de Grass-Market sont en général d’une architecture peu remarquable ; et cependant la place elle-même ne manque pas d’un certain caractère de grandeur, étant dominée au sud par les vastes masses de rochers sur lesquels s’élève le château, et par les tours et les remparts couverts de mousse de cette antique forteresse.

C’était sur cette esplanade que se faisaient les exécutions publiques, il y a environ trente ans. Un énorme gibet noir, élevé à l’extrémité orientale de la place, annonçait aux passants le jour fatal. Cette sinistre machine était d’une grande hauteur, entourée d’un échafaud avec deux échelles, l’une pour le patient, l’autre pour l’exécuteur. Cet appareil de mort était toujours disposé avant l’aurore ; il semblait que la potence sortît de terre pendant la nuit, comme l’œuvre d’un mauvais génie, et je me rappelle avec quel effroi, quand j’étais écolier, je considérais ces funestes préparatifs. Pendant la nuit qui suivait l’exécution, le gibet disparaissait, et était reporté sous les voûtes souterraines, obscures et silencieuses de Parliament-House, lieu de séance des cours de justice. Aujourd’hui les exécutions se font à Édimbourg de la même manière qu’à Newgate[2]. Ce changement a-t-il quelque avantage ? on peut en douter. Les souffrances morales du condamné sont abrégées ; il ne traverse plus une grande partie de la ville, entouré de prêtres, couvert d’un linceul, et semblable à un cadavre ambulant ; mais comme le principal objet de la peine est de prévenir les crimes, on peut croire qu’en abrégeant cette triste cérémonie, on a en même temps diminué en partie l’impression qu’elle faisait sur les spectateurs, unique résultat profitable de pareils supplices, et qui peut seul justifier, sauf quelques cas particuliers, les condamnations à mort.

Le 7 septembre 1736, ces préparatifs d’exécution étaient établis sur la place que nous avons décrite ; de grand matin des groupes nombreux l’entouraient, et le regardaient avec des yeux dans lesquels brillait une expression de vengeance et de satisfaction rarement manifestée par la populace, qui, en de pareilles occasions, oublie le crime du condamné pour ne penser qu’à son infortune. Mais le crime de celui qu’on attendait était de nature à exciter des sentiments de haine chez la multitude. Cette histoire est bien connue ; toutefois il est à propos d’en rappeler les principales circonstances pour l’intelligence de ce qui va suivre. Le récit pourra être long, mais j’espère qu’il ne sera pas sans intérêt pour ceux-là même qui ont déjà entendu parler de cette affaire. Au reste, quelques détails sont indispensables pour faire comprendre les événements que nous avons à raconter.

La contrebande, bien qu’elle attaque un gouvernement légitime dans sa racine en diminuant ses revenus, qu’elle porte préjudice aux négociants honnêtes, et pervertisse ceux-là même qui s’y livrent, n’est cependant pas regardée comme un crime par le vulgaire, ni même par les gens d’un esprit plus relevé. Au contraire, dans les comtés où elle est en vigueur, les paysans les plus hardis et les plus intelligents s’adonnent à ce commerce illicite, souvent même avec l’approbation secrète des fermiers et des petits gentilshommes du pays. La contrebande se faisait généralement en Écosse sous le règne de George Ier et sous celui de George II ; n’étant pas accoutumé aux impôts, le peuple les regardait comme une usurpation sur ses anciennes franchises, et ne se faisait aucun scrupule de s’y soustraire par tous les moyens possibles.

Le comté de Fife, bordé par deux bras de mer au sud et au nord, et par la mer à l’est, ayant d’ailleurs un grand nombre de petits ports, fut long-temps le centre d’une contrebande active et heureuse ; et comme il s’y trouvait beaucoup de gens de mer qui dans leur jeunesse avaient été pirates ou boucaniers, il ne manquait pas d’hommes entreprenants pour se livrer à ce genre de commerce. Parmi eux, un certain André Wilson, autrefois boulanger au village de Pathead, était l’objet d’une surveillance particulière de la part des douaniers. C’était un homme doué d’une vigueur extraordinaire, d’un grand courage et de beaucoup d’adresse ; il connaissait parfaitement la côte, et était capable de diriger les entreprises les plus hasardeuses. En plusieurs occasions, il parvint à échapper aux poursuites et aux recherches des officiers du roi ; mais il excita tant de soupçons et une surveillance si attentive, qu’à la fin il fut entièrement ruiné par plusieurs saisies successives. Poussé à bout, il se considéra comme pillé et volé, et se mit dans la tête qu’il avait droit d’user de représailles quand l’occasion se présenterait. Elle ne manque pas long-temps quand on est décidé à faire le mal. Ce Wilson apprit que le receveur des douaniers de Kirkaldy devait venir à Pittenweems, en faisant sa ronde pour percevoir les droits, porteur d’une somme considérable provenant des deniers publics. Comme cette somme était encore bien au-dessous de la valeur de ce qu’on lui avait saisi, Wilson résolut, sans aucune espèce de scrupule, de se rembourser lui-même de ce qu’on lui avait pris, aux dépens du receveur et de sa recette. Il s’associa un nommé Robertson et deux autres jeunes gens qui se livraient aussi à cette industrie illicite, et parvint à leur faire envisager son projet sous un jour aussi peu défavorable qu’il le voyait lui-même. Wilson entra dans l’appartement du receveur avec deux de ses complices, et Robertson resta à la porte, un sabre à la main. Le receveur, craignant pour sa vie, sauta par une fenêtre de sa chambre à coucher, et s’enfuit en chemise, de manière que les voleurs s’emparèrent sans aucune difficulté de deux cents livres environ, appartenant à l’État. Ce vol fut commis de la manière la plus audacieuse, car il passait alors plusieurs personnes dans la rue ; mais Robertson leur ayant dit que le bruit qu’elles entendaient venait d’une discussion entre le receveur et les gens de la maison, les bons habitants de Pittenweeras pensèrent qu’il n’avaient point à prendre fait et cause pour le receveur ; et, sans se mêler autrement de l’affaire, il passèrent de l’autre côté de la route, comme le lévite de la parabole. Enfin l’alarme fut donnée : des soldats arrivèrent ; les voleurs furent poursuivis, l’argent repris, et Wilson et Robertson jugés et condamnés à mort, sur le témoignage d’un de leurs complices.

Beaucoup de gens pensaient qu’attendu que les coupables s’étaient formé une fausse idée du crime qu’ils avaient commis, on ne les condamnerait pas au dernier supplice ; mais le gouvernement jugea qu’un crime aussi audacieux nécessitait un exemple de sévérité. Quand il fut certain que leur sentence serait exécutée, des amis du dehors leur firent passer des limes et d’autres outils propres à préparer leur fuite. Ils scièrent un barreau d’une des fenêtres de la prison, et seraient parvenus à s’échapper sans l’obstination de Wilson, qui était d’un caractère excessivement opiniâtre. Son camarade Robertson, jeune et d’une taille élancée, voulait passer le premier par l’ouverture qu’il avait pratiquée, et ensuite l’élargir au dehors, si cela était nécessaire, pour faciliter la sortie de Wilson : celui-ci voulut absolument tenter le premier le passage ; et comme il était gros et chargé d’embonpoint, non seulement il ne put passer entre les barreaux, mais, par les efforts qu’il fît, il s’y engagea tellement qu’il lui fut impossible de s’en retirer. Robertson n’adressa pas un mot de reproche à son compagnon sur les suites de son opiniâtreté ; mais la suite prouva que Wilson se reprochait amèrement lui-même d’avoir engagé son camarade, sur l’esprit duquel il exerçait une grande influence, dans l’entreprise criminelle qui avait tourné si malheureusement, et d’avoir causé une seconde fois sa perte, puisque, sans son obstination, Robertson se serait échappé. Les esprits de la trempe de celui de Wilson, bien que livrés à des projets coupables, peuvent n’être pas étrangers à des sentiments de générosité. Il ne songea plus qu’aux moyens de sauver la vie à Robertson, sans s’occuper aucunement de le suivre. La résolution qu’il prit, et la manière dont il l’exécuta, sont aussi surprenantes qu’extraordinaires.

Auprès de la Tolbooth, ou prison d’Édimbourg, est une des trois églises qui composent aujourd’hui la cathédrale de Saint-Gilles, et qu’on appelle, à cause de son voisinage, l’église de la Prison. Il était d’usage que les condamnés à mort fussent amenés dans cette église, sous une garde suffisante, pour assister aux prières publiques, le dimanche qui précédait leur exécution. On supposait que le cœur de ces infortunés, quelque endurci qu’il fût, se laisserait aller à quelques sentiments de religion en unissant pour la dernière fois leurs pensées et leurs voix à celles de leurs semblables pour adorer Dieu : on pensait aussi que les fidèles devaient éprouver une impression salutaire et profonde en priant ainsi avec des hommes condamnés par la justice humaine à comparaître devant le tribunal de l’Éternel. Cet usage, quelque édifiant qu’il parût, a été abandonné par suite de l’événement que nous allons raconter.

Le prêtre qui ce jour-là officiait dans l’église de la prison, venait de terminer un sermon pathétique, adressé en partie aux infortunés Wilson et Robertson, qui étaient assis sur un banc isolé, réservé pour les condamnés, et placés chacun entre deux soldats de la garde de la ville. Il leur avait rappelé que la première assemblée où ils se trouveraient serait celle des bons ou des méchants ; que les psaumes qu’ils entendaient maintenant seraient remplacés, dans le court délai de deux jours, par d’éternelles actions de grâces ou d’éternelles lamentations ; que cette terrible alternative dépendait de l’état où se trouverait leur âme avant le fatal instant ; que, loin de s’effrayer d’un aussi prompt appel devant Dieu, ils devaient y trouver un soulagement à leur misère ; car tous ceux qui maintenant élevaient la voix ou fléchissaient le genou avec eux étaient, comme eux, sous le coup inévitable d’une sentence de mort, mais qu’eux seuls avaient l’avantage d’en connaître le moment précis. « Mettez donc à profit, mes malheureux frères, » ajoutait le bon prêtre d’une voix émue, « le temps qui vous est laissé, et rappelez-vous qu’avec la grâce de celui devant qui l’espace et le temps ne sont rien on peut faire son salut, même dans le court délai que vous accordent les lois de votre pays. » À ces paroles, on vit Robertson répandre des larmes, mais Wilson paraissait n’en avoir pas complètement compris le sens, ou être absorbé par des pensées toutes différentes ; disposition tellement naturelle dans sa situation, qu’elle n’excita ni surprise ni soupçon.

La bénédiction ordinaire ayant été prononcée, la plupart des assistants avant de se retirer satisfirent leur curiosité en regardant avec plus d’attention les deux coupables, qui étaient alors debout, aussi bien que leurs gardes, pour sortir dès que la foule serait écoulée. Un murmure de compassion s’élevait parmi les spectateurs, sans doute à cause des circonstances atténuantes de l’affaire, quand tout à coup Wilson, qui, comme nous l’avons déjà dit, était fort et vigoureux, saisit un soldat de chaque main, en criant à son compagnon : « Sauve-toi ! Geordy, sauve-toi ! » puis, se jetant sur un troisième, il le retint par son habit avec ses dents. Robertson étonné restait immobile, sans penser à profiter du moyen qui lui était offert de prendre la fuite ; mais plusieurs des assistants, entraînés par un intérêt très-naturel, ayant crié : « Sauve-toi ! sauve-toi ! » il se débarrassa du quatrième soldat, s’élança hors du banc, se perdit dans la foule qui s’écoulait, sans que personne voulût arrêter un malheureux et le priver de la dernière chance d’échapper à la mort. Il gagna la porte, et toutes les recherches que l’on fit ensuite pour le découvrir furent infructueuses.

L’intrépidité généreuse que Wilson montra en cette occasion augmenta encore la compassion qu’excitait son sort. Le public, quand il est dégagé de toute prévention, embrasse ordinairement le parti de l’humanité ; il admira la conduite de Wilson et se réjouit de la fuite de Robertson. Ce sentiment était si général, qu’un bruit vague courut que Wilson serait délivré au moment de l’exécution, soit par la populace, soit par quelques-uns de ses anciens associés, soit par un nouvel acte de force et de courage de sa part. Les magistrats jugèrent qu’il était de leur devoir de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher toute espèce de troubles. Ils mirent donc sur pied, pour assurer force à la loi, la plus grande partie de la garde de la ville, sous les ordres du capitaine Porteous, dont le nom est devenu mémorable depuis les tristes événements de cette journée et ceux qui en furent la suite. Il paraît nécessaire de dire un mot de cet officier et du corps qu’il commandait ; mais le sujet est assez important pour mériter un nouveau chapitre.



  1. Chemin ou route d’Oxford. a. m.
  2. Lieu où se font les exécutions à Londres. a. m.