La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 06

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 61-71).
◄  Chapitre V


CHAPITRE VI.

LA PRISON.


Mais alors, ils soulevèrent tout Édimbourg ; ils soulevèrent, trois mille qu’ils étaient, la ville entière.
Le Bonsoir de Johannie Armstrong.


Butler, en quittant la boutique du Cheval d’or, alla chez un de ses amis qui était attaché au barreau, afin de le consulter sérieusement sur le cas où se trouvait la jeune fille dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Le lecteur a sans doute déjà conjecturé qu’il avait pour s’intéresser au sort de la malheureuse, des raisons plus puissantes que celles qui sont dictées par l’humanité seule. Il ne trouva pas chez lui le légiste qu’il cherchait, et ne fut pas plus heureux dans deux ou trois autres visites qu’il fit à plusieurs personnes de sa connaissance qu’il espéra intéresser dans cette affaire. Ce jour-là, tout le monde était occupé de Porteous, et chacun prenait parti pour ou contre la mesure adoptée par le gouvernement. La chaleur de la dispute avait excité une soif si universelle, que la moitié des jeunes avocats et des procureurs, tous leurs clercs avec eux, avaient été continuer les débats dans quelque taverne favorite. Or c’était parmi ces gens-là que Butler cherchait un conseiller. Un habile arithméticien calcula que cette discussion avait fait consommer, dans Édimbourg, une quantité de bière à deux sous suffisante pour mettre à flot un vaisseau de ligne du premier rang.

Butler attendit l’obscurité pour aller voir la malheureuse jeune fille, afin d’être remarqué le moins possible ; car il avait ses raisons pour désirer que mistress Saddletree ne fût pas instruite de sa visite, et la porte de sa boutique n’était pas fort éloignée de celle de la prison, quoique de l’autre côté de la rue ou au midi, et un peu plus haut. Il passa donc par la galerie étroite et en partie couverte qui communique avec l’extrémité nord-ouest de Parliament-Square.

Il se trouva alors devant l’entrée gothique de l’ancienne prison qui, comme chacun sait, déploie son antique façade au milieu de High-Street, et termine une longue file de hauts bâtiments[1] que nos ancêtres, pour quelque raison inconcevable, ont entassés au centre de la principale rue de la ville, ne laissant pour la circulation qu’une rue étroite vers le nord et vers le midi : c’est dans cette rue que se trouve la porte de la prison. Les hautes et sombres murailles de la Tolbooth et les maisons adjacentes d’un côté ; de l’autre les piliers et les arcs-boutants de la vieille cathédrale, forment une ruelle tortueuse. Pour donner quelque gaieté à ce sombre passage (bien connu sous le nom du Krames), un grand nombre de petites boutiques, semblables à des échoppes de savetiers, sont accrochées, pour ainsi dire, dans les enfoncements et autour des piliers, si bien que les marchands semblent avoir bâti dans tous les coins et recoins des nids proportionnés à la grandeur de l’édifice, comme les hirondelles dans le château de Macbeth. Depuis quelque temps, ces boutiques sont occupées par des marchands de jouets d’enfants, devant l’étalage desquels les petits paresseux qui aiment tant ces belles choses sont tentés de s’arrêter, ravis par le riche coup d’œil des chevaux de bois, des poupées et des joujoux de Hollande, qu’on dispose à dessein avec un charmant désordre ; mais les regards de travers d’un marchand hideux ou d’une vieille femme en lunettes, préposés à la garde de ces précieux magasins, les font parfois reculer de terreur. Au temps où se passe cette histoire, ce n’était que dans cette étroite allée qu’on trouvait bas, gants, bonnets, fil, aiguilles et toutes les marchandises qu’on désigne aujourd’hui sous le nom général de merceries.

Pour en revenir à notre sujet, Butler trouva le geôlier, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, occupé à fermer la porte extérieure de la prison. Ce fut à lui qu’il s’adressa, demandant à voir Effie Deans, retenue comme accusée d’infanticide. Le geôlier le regarda fixement, et mettant avec honnêteté la main à son chapeau par respect pour l’habit noir et la tournure ecclésiastique de Butler, il répondit qu’il était impossible d’entrer pour le moment.

« Vous fermez plus tôt que de coutume, dit Butler ; c’est sans doute à cause de l’affaire du capitaine Porteous ? »

Le geôlier, avec cet air de mystère que prennent les gens en place, secoua deux fois la tête, et tirant de sa loge une lourde clef longue de deux pieds environ, abaissa une forte plaque de fer qui recouvrait toute la serrure, et attachée par un ressort et un anneau également en fer. Butler resta machinalement devant la porte pendant qu’on la fermait, puis regardant sa montre, il descendit rapidement la rue, récitant tout bas sans y songer :

Porta adversa, ingens, solidoque adamante columnœ,
Vis ut nulla virûm, non ipsi exscindere ferro
Cœlicolœ valeant… Stat ferreu turris ad auras
[2].

Ayant perdu plus d’une demi-heure à chercher une seconde fois, et tout aussi vainement, son ami l’homme de loi qu’il voulait consulter, il pensa qu’il était temps de sortir de la ville, pour retourner au lieu de sa résidence, dans un petit village à deux milles et demi environ au sud d’Édimbourg. La capitale était alors entourée de hautes murailles, défendues en plusieurs endroits par des tours et des créneaux, et l’on ne pouvait en sortir que par des portes, appelées en écossais Ports, qui étaient régulièrement fermées la nuit. Les gardiens, cependant, au moyen d’une légère rétribution, laissaient entrer et sortir à toute heure par un guichet pratiqué exprès à la grande porte ; mais il était assez important, pour un homme aussi pauvre que Butler, d’éviter même cette légère dépense. Craignant donc que l’heure de la fermeture des portes n’approchât, il se dirigea vers celle dont il était le moins éloigné, au risque d’alonger un peu son chemin. Le plus direct passait par Bristo-Port ; mais il préféra West-Port, qui communique avec Grass-Market, parce que c’était la porte dont il se trouvait le plus près. Il arriva juste à temps pour sortir des fortifications, et entra dans un faubourg appelé Portsburg, où logeaient principalement le bas peuple et les artisans, mais il y rencontra un obstacle soudain et imprévu.

À peine sortait-il de la ville, qu’il entendit le son d’un tambour, et, à sa grande surprise, il rencontra une foule assez considérable. Elle occupait toute la largeur de la rue, et s’avançait en toute hâte vers la porte par laquelle il venait de sortir, précédée d’un tambour qui battait le rappel. Tandis que Butler réfléchissait au moyen d’éviter une troupe qui ne semblait pas rassemblée pour un motif légitime, on vint à lui et on l’arrêta.

« Êtes-vous ecclésiastique ? lui demanda-t-on. — Je le suis, répondit-il, mais je n’ai point de cure. — C’est M. Butler de Libberton, » dit une voix par derrière ; « il s’en acquittera tout aussi bien qu’un autre. — Vous allez venir avec nous, monsieur, » ajouta la première voix d’un ton civil, mais péremptoire.

« Et pourquoi, messieurs ? dit Butler. Je demeure à quelque distance de la ville ; les chemins ne sont pas sûrs la nuit ; vous m’exposeriez… — On vous reconduira en toute sûreté ; personne ne touchera à un cheveu de votre tête ; mais il faut nous suivre, et vous nous suivrez. — Mais, messieurs, pourquoi ? dans quel but ? J’espère que vous aurez la bonté de me donner des explications ? — On vous en donnera en temps convenable. Marchez, car il le faut, de force ou de gré ; je vous engage à ne regarder ni à droite ni à gauche ; ne cherchez à reconnaître personne, mais considérez comme un rêve tout ce qui va se passer autour de vous. — Et plût à Dieu que ce fût un rêve d’où je puisse sortir ! » pensa Butler ; mais, n’ayant aucun moyen de résister à la violence dont on le menaçait, il lui fallut retourner sur ses pas et marcher en tête de la multitude, entre deux hommes qui le soutenaient, ou plutôt qui l’empêchaient de s’échapper.

Pendant ce pourparler, les insurgés s’étaient rendus maîtres de la porte, en se précipitant sur les gardiens (on nommait ainsi les portiers) et en s’emparant des clefs ; ils poussèrent les verrous et mirent les barres derrière les deux battants, puis ordonnèrent à celui qui en avait habituellement le soin, de fermer le guichet, dont ils ne pouvaient faire jouer le ressort ; mais celui-ci, qu’un incident si imprévu avait terrifié, ne put en venir à bout. Les insurgés, qui semblaient avoir tout prévu, demandèrent des torches, à la lueur desquelles ils assurèrent le guichet avec de longs clous dont ils s’étaient munis, sans doute dans cette intention.

Pendant ce temps-là, Butler ne pouvait, même malgré lui, ne pas remarquer les individus qui paraissaient diriger cette singulière émeute. La lumière des torches, qui tombait sur eux et le laissait dans l’ombre, lui permit de voir sans être vu lui-même. Plusieurs de ceux qui semblaient le plus affairés avaient des jaquettes, des chausses et des bonnets de marins ; d’autres portaient de longues et larges redingotes avec des chapeaux à grands bords ; quelques-uns, qu’à leur habillement on pouvait prendre pour des femmes, étaient facilement reconnus à leur grosse voix, à leur taille extraordinaire, enfin à leur tournure et à leur démarche peu féminines. Toute la troupe agissait évidemment d’après un plan combiné d’avance. Ils avaient des signaux pour se reconnaître, et des sobriquets pour s’appeler entre eux. Butler remarqua qu’on prononçait souvent le nom de Wildfire, et que ce nom s’adressait à un des hommes déguisés en femme.

Les insurgés laissèrent un petit détachement pour garder la porte, et engagèrent les préposés, s’ils faisaient cas de la vie, à rester dans leur loge sans essayer de toute la nuit de reprendre leurs clefs. Ils parcoururent alors rapidement la rue basse appelée Cowgate, tandis que la populace avertie par leur tambour venait de toutes parts les rejoindre. Arrivés à la porte de Cowgate, ils s’en emparèrent aussi facilement que de la première : cette porte ayant été également fermée, ils y laissèrent aussi une garde. On remarqua dans la suite, comme un exemple frappant de prudence et d’audace, que les hommes chargés de garder les portes ne restaient pas stationnaires, mais se promenaient à droite et à gauche, ne s’éloignant pas assez de leur poste pour qu’on vînt le leur enlever, mais pourtant ne s’arrêtant jamais assez pour qu’on eût le temps de les examiner avec attention. Ce rassemblement, qui d’abord n’était guère que d’une centaine d’hommes, se montait alors à un mille et augmentait sans cesse. Ils se séparèrent pour monter plus rapidement les passages étroits qui conduisent de Cowgate à High-Street, marchant toujours tambour battant, et invitant par leurs cris tous les vrais Écossais à les suivre : bientôt ils remplirent la principale rue de la ville.

La porte de Netherbow pourrait être appelée le Temple-Bar d’Édimbourg. Elle coupe High-Street à son extrémité, et sépare la ville d’Édimbourg proprement dite du faubourg de la Canongate, comme Temple-Bar sépare Londres de Westminster. Il était de la plus grande importance pour les insurgés de s’en emparer, parce qu’il y avait alors dans la Canongate un régiment d’infanterie commandé par le colonel Moyle, qui pouvait se rendre maître de la ville en y pénétrant par cette porte, et les empêcher aisément d’exécuter leur projet. Les chefs s’y dirigèrent donc aussitôt, s’en assurèrent de la même manière, et sans plus de peine que des autres, et laissèrent pour la garder un détachement proportionné à l’importance du poste.

Le premier soin de ces hardis insurgés fut ensuite de désarmer la garde de la ville, et en même temps de se procurer des armes : car jusque-là ils n’avaient eu que des bâtons et des gourdins. Le corps-de-garde, détruit en 1787, était un bâtiment long, bas et irrégulier, qu’une imagination fantasque aurait pu comparer à un grand limaçon noir rampant au milieu de High-Street et détruisant sa belle symétrie. Cette formidable insurrection était si inattendue, qu’il n’y avait pas alors à ce poste plus d’une vingtaine d’hommes commandés par un sergent ; encore n’avaient-ils ni poudre ni balles. Ils savaient fort bien quelle était la cause de l’émeute, et on peut penser qu’ils étaient peu disposés à risquer leur vie en s’opposant à une multitude si furieuse, qui devait, en cette occasion, leur en vouloir plus encore que de coutume.

La sentinelle (pour qu’on pût dire au moins qu’un des soldats de la ville avait fait son devoir dans cette nuit mémorable) coucha en joue les premiers qui s’avancèrent, et les somma de s’arrêter. Mais la jeune amazone dont Butler avait remarqué particulièrement l’activité, s’élança sur le garde, saisit son mousquet, et après une lutte opiniâtre réussit à le lui arracher, en le jetant lui-même sur le pavé. Un ou deux soldats qui voulurent venir au secours de leur camarade, furent pareillement saisis et désarmés, et la multitude s’empara sans peine du corps-de-garde, après avoir chassé les hommes qui l’occupaient et enlevé leurs armes. On remarqua que, quoique les soldats de la garde de la ville eussent été les instruments du meurtre que le complot voulait venger, aucun d’eux ne reçut ni mauvais traitements ni insultes. Il semblait que la vengeance de la populace dédaignât de tomber sur toute autre tête que sur celle de l’homme qu’on regardait comme seul auteur du mal.

Dès qu’ils furent maîtres du corps-de-garde, leur premier soin fut de crever les caisses, parce qu’on pouvait s’en servir pour donner l’alarme à la garnison du château. Par la même raison, ils ordonnèrent à leur tambour de cesser de battre : c’était un jeune gaillard, fils du tambour de Portsburgh, qu’ils avaient obligé à les suivre. Alors les plus déterminés se distribuèrent les fusils, les baïonnettes, les sabres, les piques et les haches d’armes.

Jusqu’à ce moment les principaux conjurés avaient gardé le silence sur le but de l’insurrection. Tout le monde le connaissait, mais personne n’en parlait. Cependant, dès que toutes les précautions qu’ils eussent pu imaginer furent prises, ils poussèrent à la fois un cri épouvantable : « Porteous ! Porteous ! à la Tolbooth ! à la Tolbooth ! »

Leur projet était déjà à demi exécuté, ils continuèrent néanmoins à agir avec autant de prudence que quand le succès était encore douteux : une troupe nombreuse se porta en face des Luckenbooths, et, barrant toute la rue, intercepta le passage du côté de l’est, tandis que l’extrémité occidentale de la rue étroite, formée par les Luckenbooths, était gardée de la même manière. La prison se trouvait ainsi entourée de toutes parts, et ceux qui devaient en briser les portes ne couraient aucun risque d’être interrompus.

Cependant les magistrats avaient pris l’alarme, et s’étaient réunis dans une taverne pour aviser à quelque mesure assez énergique pour comprimer l’insurrection. On proposa aux diacres ou syndics des corporations d’aller parler aux insurgés ; mais ils déclarèrent que les artisans seraient sans doute peu disposés à reconnaître leur autorité, surtout quand il s’agissait de sauver un homme si odieux. M. Lindsay, membre du parlement pour la ville d’Édimbourg, offrit de se charger de la tâche périlleuse de porter, au nom du lord-prévôt, un message verbal au colonel Moyle, qui commandait les troupes casernées dans la Canongate, en le requérant de forcer la porte de Netherbow et d’entrer dans la ville pour apaiser le tumulte ; mais il refusa de se charger d’ordre écrit, parce que, si un tel ordre venait à tomber aux mains de cette multitude furieuse, il pourrait lui en coûter la vie. Le résultat de sa mission fut que le colonel Moyle ne recevant pas de réquisition écrite de la part des autorités civiles, et ayant sous les yeux le sort de Porteous comme exemple de la sévère désapprobation manifestée par un tribunal au sujet des actes d’un militaire agissant sous sa propre responsabilité, refusa de s’exposer au risque que lui aurait fait courir la réquisition verbale du prévôt.

On envoya par différents chemins plus d’un messager au château, afin de requérir le commandant de faire marcher ses troupes, de tirer quelques coups de canon, ou même de lancer une bombe au milieu de l’attroupement pour balayer les rues ; mais les insurgés faisaient dans les diverses avenues des patrouilles si nombreuses et si vigilantes, qu’aucun des émissaires des magistrats ne put arriver à sa destination. On les forçait seulement de retourner sur leurs pas, sans leur faire de mal, sans les insulter, mais en les menaçant de manière à leur ôter l’envie de se charger de nouveau d’un pareil message.

Les mêmes précautions furent prises pour empêcher les personnes de considération, celles qui devaient en pareil cas paraître le plus suspectes, de circuler dans les rues, d’observer les mouvements des insurgés, ou de reconnaître les acteurs de ce drame. Les gens bien mis étaient arrêtés par de petits détachements de deux ou trois hommes qui les engageaient ou les forçaient au besoin à retourner au lieu d’où ils venaient. Plus d’un convive ne répondit pas à son invitation dans cette soirée mémorable ; car les chaises à porteurs des dames, même du plus haut rang, ne pouvaient circuler d’un endroit dans un autre, malgré les habits brodés de leurs laquais et l’éclat de leurs flambeaux. Presque toujours les dames, qu’une telle cohue frappait de terreur, se voyaient l’objet de soins et d’égards qu’on ne devait point s’attendre à trouver dans les sentinelles d’une multitude si furieuse. Ceux qui arrêtaient les chaises donnaient ordinairement pour excuse que les rues étant peu tranquilles en ce moment, la sûreté de ces dames exigeait qu’elles retournassent sur leurs pas ; ils s’offraient même pour escorter celles qu’ils avaient ainsi arrêtées, de peur sans doute que les gens inconnus qui se trouvaient parmi eux ne déshonorassent leur plan systématique de vengeance en insultant qui que ce soit et en se livrant à des excès trop ordinaires en pareille circonstance.

Des personnes qui vivent encore se souviennent d’avoir entendu des dames qu’on avait ainsi arrêtées au milieu de leur chemin, raconter qu’elles avaient été reconduites jusque chez elles par des jeunes gens qui leur donnaient la main pour descendre de leur chaise, avec une politesse que rendaient tout à fait extraordinaire leurs habits d’artisans et de journaliers[3]. Les conspirateurs, comme jadis les assassins du cardinal Beatoun, semblaient persuadés que l’œuvre à laquelle ils travaillaient était un jugement du ciel, et que, bien qu’il ne fût pas sanctionné par les autorités ordinaires, il devait être exécuté avec ordre et solennité.

Tandis que les détachements exerçaient une surveillance que ni la crainte ni la curiosité ne pouvaient leur faire négliger, protégée par les corps principaux, postés aux deux bouts de la rue, une troupe d’élite frappait à coups redoublés à la porte de la prison, demandant qu’on la lui ouvrît. Personne ne répondit, car le geôlier avait eu la précaution de s’enfuir en emportant les clefs dès le commencement de l’émeute, et il était impossible de le retrouver. On se mit alors en devoir d’attaquer la porte avec des marteaux de forge, des coins de fer et des socs de charrue apportés exprès ; mais on reconnut enfin qu’on ne pourrait l’entamer, car elle était en grosses planches de chêne doubles, attachées les unes en long, les autres en travers par des clous à large tête, trop solide enfin pour qu’il fût possible de la forcer sans y passer beaucoup de temps. Néanmoins les insurgés étaient résolus à entrer : ils se relevaient successivement, car peu de personnes pouvaient travailler ensemble, et s’épuisaient de fatigue sans obtenir un grand résultat. Butler avait été conduit près de cette scène principale de l’action, si près même qu’il était assourdi par le bruit continuel des pesants marteaux contre les battants de la porte. Il commença à espérer que la populace renoncerait à une entreprise qui paraissait désespérée, ou qu’une force suffisante ne tarderait pas à venir la disperser. Il y eut même un moment où cette espérance fut bien près de se réaliser.

Les magistrats, ayant réuni leurs officiers de police et aidés de plusieurs citoyens qui consentaient à se sacrifier pour la tranquillité publique, sortirent enfin de la taverne où ils avaient tenu leur séance, et se dirigèrent vers le lieu du danger. Leurs officiers les précédaient portant des torches et des flambeaux, un héraut à leur tête pour lire, en cas de besoin, la loi sur les émeutes. Ils chassèrent aisément devant eux les avant-postes et les sentinelles avancées des insurgés ; mais quand ils approchèrent de la ligne que la populace ou plutôt les conspirateurs formaient dans toute la largeur de la rue vis-à-vis des Luckenbooths, ils furent accueillis par une grêle de pierres ; et lorsqu’ils eurent poussé plus avant, les factieux leur opposèrent les piques, les baïonnettes et les haches d’armes dont ils étaient armés. Un officier de ville, homme robuste et déterminé, s’avança, saisit un des rebelles et lui arracha son mousquet ; mais n’étant pas secondé, il fut renversé à son tour et désarmé. Il fut trop heureux qu’on lui permît de se relever et de s’enfuir sans être l’objet d’aucune autre violence : nouvel exemple du singulier système qu’avaient adopté ces hommes opiniâtres qui joignaient une espèce de modération à l’acharnement le plus infatigable contre l’objet de leur ressentiment. Les magistrats, après avoir vainement cherché à se faire entendre et obéir, voyant que leur autorité était méconnue, furent obligés d’abandonner le champ de bataille et, de battre promptement en retraite, pour échapper à la grêle de pierres qui leur sifflaient aux oreilles.

La résistance passive qu’opposait la porte de la Tolbooth semblait plus propre à arrêter les propres de la populace que l’intervention active des magistrats. Les pesants marteaux d’enclume continuaient à la frapper avec un bruit épouvantable qui, répété par les maisons d’alentour, pouvait avoir donné l’alarme à la garnison du château. On disait déjà parmi les conspirateurs que les troupes étaient en marche, et qu’ils seraient bientôt dispersés s’ils ne réussissaient promptement à enfoncer la prison, ou que, même sans quitter la forteresse, la garnison pouvait arriver au même but en lançant dans la rue une bombe ou deux.

Stimulés par ces motifs de crainte, ils se relayaient avec ardeur les uns les autres ; mais la porte était si solide, qu’elle résistait toujours à leurs efforts. Enfin une voix s’écria : « Essayons de la brûler ! » Les conjurés accueillirent cette idée par des acclamations unanimes ; et comme si leurs souhaits devaient être aussitôt accomplis que formés, ils se procurèrent bientôt deux ou trois tonneaux à poix vides. En un instant une haute flamme rouge s’éleva devant la porte de la prison, et une épaisse colonne de fumée entoura ses vieilles tourelles et ses fenêtres grillées ; le reflet éclairait sur le premier plan les traits grossiers et féroces des conjurés, et un peu plus loin les groupes pâles et inquiets des citoyens qui, des fenêtres d’alentour, observaient les progrès de cette scène effrayante. La populace alimenta le feu avec tout ce qu’elle put trouver sous sa main ; les flammes pétillèrent en dévorant les nouveaux combustibles qu’on entassait sans cesse, et un cri terrible annonça bientôt que la porte allait être détruite. Alors on laissa tomber le feu de lui-même ; mais avant qu’il fût tout à fait éteint, les plus intrépides des conjurés s’élancèrent, l’un après l’autre, à travers les débris encore enflammés, qui se ranimèrent sous leurs pas. Dès lors il devint évident pour Butler et tous les témoins de cette scène étonnante, que les insurgés allaient se rendre maîtres de leur victime, et qu’il leur serait loisible d’en faire ce que bon leur semblerait[4].



  1. Les Luckenbooths. a. m.
  2. Walter Scott donne ici la traduction, en vers, de ce passage de l’Énéide, par Dryden ; nous offrons celle de Delille :
    La porte inébranlable est digne de ces murs ;
    Vulcain la composa des métaux les plus durs.
    Le diamant massif en colonnes s’élance ;
    Une tour jusqu’aux cieux lève son front immense.
    Les mortels conjurés, les dieux et Jupiter,
    Attaqueraient en vain ses murailles de fer.   a. m.
  3. Une proche parente de l’auteur racontait souvent qu’ayant été arrêtée par cette populace ameutée, elle fut escortée chez elle de la manière qu’on vient de décrire. En touchant le seuil de sa maison, un de ses gardes, qui lui parut être un garçon boulanger, lui donna la main pour descendre de sa chaise, et prit congé d’elle avec une aisance qu’eût à peine montrée un homme du haut rang.
  4. L’ancienne Tolbooth ou prison d’Édimbourg, dont on a vu dans le chapitre précédent la situation et la description, fut bâtie par les bourgeois de la ville en 1361, et destinée à servir de local au parlement et à la haute cour de justice, comme aussi de maison d’arrêt pour les débiteurs insolvables et les prévenus de délits criminels. Depuis l’année 1640, où le palais actuel du parlement fut bâti, la Tolbooth servit uniquement de prison. Toute sombre et effrayante de tristesse qu’elle était, sa situation au milieu de High-Street en faisait un lieu si parfaitement bien aéré que, quand la peste exerça ses ravages à Édimbourg, en 1645, personne n’en fut atteint dans cette triste enceinte. La Tolhooth fut démolie, avec la masse de bâtiments dont elle dépendait, dans l’automne de 1817. À cette époque, l’obligeante bonté de son vieux camarade de collège et ami, Robert Johnstone, aidée du généreux concours de plusieurs autres personnes, procura à l’auteur de Waverley, non seulement les pierres qui composaient le guichet, mais encore les portes et leur pesantes garnitures de fer. Il en décora l’entrée de sa basse-cour à Abhotsfort. « À quels bas offices nous pouvons redescendre ! » Employer les restes du Heart of Mid-Lothian à faire la poterne d’une basse-cour, pourra sembler une fantaisie bizarre et ridicule ; mais il n’est pas sans intérêt de voir un guichet sous lequel passèrent tant de féroces chefs de parti d’un siècle grossier, et le vice et la misère de ces derniers temps, servir aujourd’hui aux usages domestiques de l’économie rurale. L’an dernier, pour compléter le contraste, une mésange ne s’avisa-t-elle pas de bâtir son nid dans la serrure de la Tolbooth !… L’auteur aurait pu céder à la tentation de faire un sonnet sur ce sujet, si, comme Tonny Lumpkin (Personnage de la Méprise d’une nuit, comédie de Goldsmith, a. m.) il eût été en disposition favorable.
    Peut-être n’est-il pas inutile de dire que la démolition du Heart of Mid-Lothian fut signalée par un acte de bienfaisance. Une souscription, ouverte et dirigée par l’honorable magistrat que j’ai déjà nommé, procura l’élargissement de la plus grande partie des infortunés débiteurs détenus dans l’ancienne prison, de sorte que peu ou point furent transférés dans la nouvelle.