La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 07

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 71-92).


CHAPITRE VII.

PORTEOUS.


Tout le mal que vous nous enseignez, nous le ferons, et nous serions bien fâchés de ne pas dépasser vos instructions.
Shakspeare, Le Marchand de Venise.


Le malheureux objet de ce grand tumulte avait été dans la matinée délivré de la crainte de mourir sur l’échafaud ; sa joie en était d’autant plus grande qu’il avait eu quelque raison de douter que le gouvernement voulût blesser l’opinion publique en lui accordant une protection si éclatante, après la condamnation solennelle prononcée contre lui pour le jury pour un crime si évident. Délivré de cet état d’anxiété, il avait le cœur plein de joie, et, selon les expressions énergiques de l’Écriture dans une occasion semblable, il pensait que sûrement l’amertume de la mort était passée. Mais plusieurs de ses amis, qui avaient observé l’air et la contenance de la multitude quand la nouvelle du sursis fut annoncée, pensaient différemment. Ils augurèrent de la tranquillité extraordinaire et du silence avec lequel la multitude avait reçu cette nouvelle désagréable, qu’elle nourrissait quelque projet pour une soudaine et violente vengeance. Ils engagèrent donc Porteous à demander sans délai aux autorités compétentes d’être transféré au château sous une escorte suffisante, pour y demeurer en sûreté jusqu’à ce que son sort ultérieur fût fixé. Habitué par sa place à faire trembler la populace de la ville, Porteous ne put imaginer qu’elle eût l’audace de venir attaquer une prison très-forte et très-facile à défendre : il ne tint aucun compte des avis qui auraient pu le sauver, employa même l’après-midi de cette grande journée à traiter quelques-uns de ses amis qui étaient venus le visiter dans la Tolbooth ; quelques-uns, par la tolérance du capitaine, avec lequel Porteous était lié d’ancienne date, à cause des rapports que leurs places respectives établissaient entre eux, obtinrent la permission de souper avec lui, quoique ce fût contraire au règlement.

Ce fut donc pendant que ce malheureux se livrait à la joie que lui inspirait une confiance peu fondée, pendant qu’au milieu des plaisirs du vin et de la bonne chère il oubliait son crime et ses nombreux péchés ; ce fut à ce moment que les premiers cris des insurgés vinrent se mêler aux chants joyeux et aux rires de l’intempérance. Le geôlier tout troublé entre dans la chambre, crie aux convives de se retirer sur-le-champ, et leur raconte à la hâte qu’une populace terrible et déterminée s’est rendue maîtresse des portes de la ville et du corps-de-garde. Telle fut la première explication donnée au capitaine et à ses amis, des clameurs effrayantes qu’ils entendaient.

Porteous aurait pu échapper à la rage du peuple, contre laquelle l’autorité ne pouvait le protéger, s’il eût pensé à prendre quelque déguisement et à sortir de la prison avec ses hôtes. Il est probable que le geôlier aurait favorisé son évasion, ou que, au milieu du trouble et du désordre, il ne s’en serait pas aperçu. Mais Porteous et ses amis manquèrent de présence d’esprit pour concevoir et exécuter ce plan. Ceux-ci s’échappèrent à la hâte d’un lieu où leur propre sûreté semblait compromise, et lui, comme frappé de stupeur, attendit dans sa prison le résultat de l’entreprise des insurgés. Au moment où le bruit des instruments avec lesquels ils tentaient d’enfoncer les portes cessa de se faire entendre, Porteous reprit quelque courage : il espérait que la garnison du château ou la troupe logée dans le faubourg, après avoir pénétré dans la ville, avait dispersé le rassemblement ; mais cet espoir dura peu. La lumière étincelante des flammes qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, se répandait dans tous les coins de sa chambre, lui fît comprendre que la foule, opiniâtrement déterminée à accomplir son fatal projet, avait adopté un moyen extrême, mais infaillible.

L’imminence d’un danger connu tira enfin Porteous de l’état de stupeur et d’abattement où l’avait fait tomber la première surprise : mais comment fuir ? où se cacher ? Monter dans la cheminée, au risque d’être suffoqué, fut le seul moyen qui s’offrit à lui. Mais il fut bientôt arrêté par ces barres de fer que, dans les maisons de détention, l’on place ordinairement aux diverses ouvertures par lesquelles pourraient s’échapper les prisonniers. Si elles mirent obstacle à ce qu’il s’élevât plus haut, elles l’aidèrent au moins à se soutenir : il les saisit avec l’énergie désespérée d’un homme qui croit s’attacher aux dernières espérances de son salut. L’effrayante lumière qui avait illuminé la chambre s’affaiblit graduellement, puis s’évanouit tout à fait ; des cris affreux retentirent dans la cour de la prison ; bientôt ils se firent entendre dans le petit escalier tournant placé dans une des tourelles, et qui conduisait à l’étage supérieur. Une acclamation de joie et de triomphe répondit à ces vociférations des insurgés ; car les prisonniers, espérant être délivrés au milieu de la confusion générale, les saluaient comme leurs libérateurs ; quelques-uns même indiquèrent l’appartement qu’occupait le malheureux Porteous. Les serrures et les verrous furent bientôt brisés, et de l’endroit où il se tenait caché, l’infortuné capitaine entendit ses ennemis fureter dans tous les coins de l’appartement, en proférant des jurements et des malédictions qui ne serviraient, si nous les rapportions, qu’à choquer les oreilles du lecteur, mais qui prouvaient, ce qui d’ailleurs n’était pas douteux, leurs horribles intentions contre le prisonnier qu’ils cherchaient.

Le lieu où s’était réfugié Porteous devait naturellement exciter les soupçons et les recherches : il y fut bientôt découvert, et on l’en arracha avec une violence qui semblait annoncer le projet de le massacrer sur-le-champ. Plus d’une arme était tournée contre lui, quand un des insurgés, celui dont Butler avait particulièrement remarqué le déguisement féminin, s’interposa d’un ton d’autorité : « Êtes-vous fous ? dit-il, ou voulez-vous exécuter un acte de justice comme un crime ou une cruauté ? Ce sacrifice, nous l’offrirons sur l’autel, où il perdrait la moitié de son prix. Cet homme doit mourir là où meurent les assassins ; il doit mourir au gibet. Il périra sur le lieu même où il a fait périr tant d’innocents. »

De bruyants applaudissements accueillirent cette proposition ; et de toutes parts retentirent les cris : « À la potence l’assassin ! Menons-le à Grass-Market. — Que personne ne le touche, continua le même orateur ; qu’il fasse sa paix avec le ciel, s’il le peut ; nous ne voulons pas tuer son âme avec son corps. — Quel temps a-t-il donné, pour se préparer à la mort, à tant d’autres qui valaient mieux que lui ? » répondirent différentes voix. « Qu’il soit traité comme il a traité les autres. »

Mais la proposition de celui qui avait parlé le premier s’accordait mieux avec le caractère de ceux à qui il s’adressait, caractère plus opiniâtre qu’impétueux, calme quoique féroce ; celui de gens qui voulaient donner à un acte de cruauté et de vengeance une apparence de justice et de modération.

Cet homme quitta pour un instant le prisonnier, qu’il remit à une garde choisie, lui recommandant de lui laisser donner son argent et ses effets à qui bon lui semblerait. Un prisonnier pour dettes reçut ce dépôt de la main tremblante de la victime, à laquelle on permit encore de faire quelques courtes dispositions avant sa mort prochaine. Les voleurs et tous ceux qui voulurent sortir de la prison furent alors libres de le faire : non que leur délivrance fût entrée dans le plan des insurgés, mais elle était une conséquence nécessaire de ce qu’ils avaient brisé les portes de la prison. Ils se joignirent donc à la populace avec des cris de joie sauvage, ou disparurent par des rues étroites et sombres, pour trouver dans les repaires du vice et de l’infamie un nouvel abri contre les poursuites de la justice. Deux ou trois prisonniers pour dettes, qui probablement ne voyaient pas grand avantage à recouvrer leur liberté, un homme d’environ cinquante ans et une jeune fille de dix-huit, furent les seuls qui restèrent dans la prison : ils s’étaient réunis dans la salle commune. Un de leurs précédents compagnons d’infortune, s’adressant à l’homme de cinquante ans du ton d’une ancienne connaissance, l’engageait à fuir : « Sauve-toi, Ratcliffe, le chemin est ouvert. — Cela se peut, Willie, » répondit Ratcliffe d’un ton calme ; « mais il m’est venu dans la tête de quitter le commerce, et de me faire honnête homme. — Reste donc, et fais-toi pendre comme un sot, vieux diable, » répondit l’autre, et il descendit, rapidement les escaliers de la prison.

L’homme déguisé en femme, que nous avons signalé comme un des plus actifs parmi les factieux, s’approcha au même instant de la jeune fille. « Fuyez, Effie, fuyez ! » lui dit-il à l’oreille et avec précipitation ; elle tourna vers lui un œil où la crainte, la tendresse, le reproche réunis le disputaient à la surprise et à la stupeur. « Fuyez, Effie ; fuyez, au nom de tout ce qui vous est cher ! » répéta-t-il encore. Elle tourna de nouveau les yeux sur lui, mais elle était hors d’état de lui répondre. Un grand bruit se fit entendre, et l’on appela à plusieurs reprises Madge Wildfire du bas de l’escalier.

« J’y vais ! j’y vais ! » dit celui qui répondait à ce nom ; et, renouvelant ses instances : « Effie, pour l’amour de Dieu, pour l’amour de vous, pour l’amour de moi, fuyez ; » et il se précipita hors de la chambre.

La jeune fille le suivit des yeux un moment, puis elle murmura d’une voix faible : « Mieux vaut perdre la vie, puisque l’honneur est perdu ; » et, appuyant sa tête sur sa main, elle demeura, en apparence au moins, aussi insensible qu’une statue au tumulte qui avait lieu autour d’elle.

Ce tumulte passa bientôt du dedans au dehors de la prison. La populace avait fait descendre sa victime, et attendait les ordres de son chef pour la conduire au lieu ordinaire des exécutions, qui avait été choisi pour devenir le théâtre de sa mort : c’était pour cela que ses camarades avaient appelé Madge Wildfire avec des cris d’impatience.

« Je vous promets 500 livres, » lui dit le malheureux Porteous en lui serrant la main ; « 500 livres sterling, si vous me sauvez la vie. — Cinq cents livres pesant d’or monnoyé ne vous sauveraient pas ! Souvenez-vous de Wilson, » répondit-il à demi-voix et en pressant la main de sa victime avec un geste convulsif.

Ils restèrent une minute dans un profond silence, et Wildfire d’un ton plus calme, ajouta : « Faites votre paix avec le ciel. Où est le ministre ? »

Butler, qu’on avait retenu à quelques pas de la Tolbooth, tandis qu’on cherchait Porteous, fut amené pâle, tremblant et interdit. On lui ordonna de marcher à côté du prisonnier, et de le préparer à la mort qu’il allait subir. Il supplia les factieux de considérer ce qu’ils faisaient : « Vous n’êtes, leur dit-il, ni juges, ni jurés ; vous ne pouvez, sans violer les lois de Dieu et des hommes, disposer de la vie d’une créature humaine, quelque digne qu’elle soit de la mort. Si c’est un assassinat, même de la part d’un magistrat légal, de faire exécuter un criminel autrement que dans la place, dans le temps et de la manière prescrite par la sentence du juge, comment qualifiera-t-on ce que vous allez faire, vous qui n’avez d’autre titre que votre propre volonté ? Au nom de celui qui est tout miséricordieux, faites miséricorde à cet infortuné ; ne trempez pas vos mains dans son sang, et ne commettez pas le crime que vous voulez venger. — Trêve de tous ces sermons : vous n’êtes pas ici dans votre chaire, répondit un des factieux. — Si vous nous ennuyez encore avec votre bavardage, ajouta un autre, nous sommes gens à vous pendre à côté de lui. — Paix ! silence ! dit Wildfire. Ce brave homme n’a point de mauvaises intentions ; il obéit à sa conscience, et je l’en estime davantage. »

S’adressant ensuite à Butler : « Monsieur, nous vous avons écouté patiemment ; mais je vous assure que vous feriez aussi bien de vous adresser aux verroux et aux murailles de la Tolbooth que d’essayer de changer nos résolutions : le sang demande le sang. Nous nous sommes juré avec les plus terribles serments que Porteous périrait de la mort qu’il a si bien méritée. En conséquence n’intercédez pas davantage en sa faveur, mais préparez-le à mourir aussi bien que le permet le peu d’instants qu’il lui reste à vivre. »

Après que l’on eut tiré le malheureux Porteous de la cheminée, on lui avait permis de mettre sa robe de chambre et ses pantoufles, car il avait ôté son habit et ses souliers pour y grimper plus facilement : dans ce costume, il fut élevé sur les mains de deux conjurés, entrelacées l’une avec l’autre, de manière à former ce qu’on appelle en Écosse le coussin du roi. Butler fut placé à côté de lui, et on lui enjoignit à plusieurs reprises de s’acquitter de son devoir, le plus pénible qui puisse être imposé à un ecclésiastique digne de ce nom, et que les singulières et horribles circonstances qui l’accompagnaient rendaient doublement douloureux. Porteous adressa encore quelques supplications à ses bourreaux ; mais voyant qu’elles restaient sans succès, son éducation militaire et la fermeté naturelle de son caractère se réunirent pour soutenir son courage.

« Êtes-vous préparé pour ce redoutable moment ? » lui dit Butler d’une voix tremblante ; « tournez-vous vers celui aux yeux duquel le temps et l’espace ne sont rien, pour qui quelques minutes sont autant qu’une longue vie, et une longue vie pas davantage que quelques minutes. — Je crois savoir ce que vous voulez dire, » répondit Porteous d’un air indifférent. « J’ai mené la vie d’un soldat. S’ils m’assassinent sans me donner un instant pour me reconnaître, que mes péchés et mon sang retombent sur leurs têtes ! — Wildfire reprit alors d’une voix sombre : Qui est-ce qui à cette même place, répondit à Wilson quand il se plaignait de ne pouvoir prier à cause des douleurs insupportables que lui causaient ses fers ; qui est-ce qui lui répondit : Tes souffrances ne dureront pas long-temps ? Je vous dis qu’on vous traite avec moins de cruauté que vous n’avez traité les autres ; si donc vous ne pouvez profiter des exhortations de ce brave homme, n’accusez pas ceux qui sont plus humains que vous ne l’avez été vous-même. »

En ce moment le cortège se mit en marche d’un pas lent et solennel, à la lueur d’un grand nombre de torches et de flambeaux : car les acteurs de cette tragédie, loin de vouloir s’envelopper des ombres du mystère, semblaient au contraire rechercher la publicité. Les principaux chefs formaient un groupe autour du prisonnier, dont les traits pâles, mais intrépides, se distinguaient aisément à la lueur des torches, car sa tête s’élevait de beaucoup au-dessus de la foule qui se pressait à ses côtés. Ceux qui portaient des épées, des mousquets, des haches, marchaient à droite et à gauche, formant deux haies entre lesquelles s’avançait le cortège. Les fenêtres étaient garnies de citoyens dont le sommeil avait été interrompu par ce tumulte extraordinaire : quelques-uns leur adressèrent à voix basse des paroles d’encouragement ; mais le plus grand nombre étaient si effrayés d’une action si étrange et si audacieuse, qu’ils la regardaient avec une sorte d’étonnement stupide. Aucun ne dit un mot, ne fit un geste de désapprobation.

Les factieux, de leur côté, conservaient cet air d’assurance et de résolution qu’ils avaient montré depuis le commencement de l’émeute. L’homme qu’ils conduisaient à la mort ayant perdu une de ses pantoufles, ils la cherchèrent et la lui remirent au pied avec le plus grand sang-froid[1]. Au moment où ils descendaient la rue de Bow pour se rendre au lieu fatal où ils avaient résolu d’accomplir le sacrifice, quelqu’un dit qu’il fallait se pourvoir sur-le-champ d’une corde. Aussitôt on força la boutique d’un cordier, on y choisit un morceau de corde propre à porter le poids d’un homme, et le lendemain le marchand trouva sur son comptoir une guinée qui avait été laissée pour paiement : tant les auteurs de cette entreprise audacieuse tenaient à montrer qu’ils ne voulaient ni faire le moindre tort, ni enfreindre en rien les lois, si ce n’est en ce qui concernait la personne de Porteous !

Conduisant, ou plutôt portant avec eux l’objet de leur vengeance, ils arrivèrent enfin à la place ordinaire des exécutions, théâtre du crime de Porteous, et choisi pour devenir celui de son supplice : plusieurs des factieux, ou pour dire mieux, des conspirateurs, tâchèrent de soulever la pierre qui bouchait le trou dans lequel on enfonçait le gibet chaque fois qu’on relevait pour sa fatale destination ; d’autres cherchaient à construire une potence temporaire, le lieu où l’on enfermait celle qui servait aux exécutions étant trop bien fermé pour qu’on parvînt à le forcer sans une grande perte de temps. Bulter essaya de profiter du retard occasionné par ces circonstances pour détourner le peuple de son horrible projet : « Pour l’amour de Dieu, s’écria-t-il, souvenez-vous que c’est l’image de votre Créateur que vous allez détruire dans cet infortuné. Tout criminel qu’il est, et le fût-il cent fois plus encore, il a part à toutes les promesses de l’Écriture. Vous ne pouvez le faire mourir dans l’impénitence sans rayer son nom du livre de vie : ne détruisez pas du même coup son âme et son corps, donnez-lui le temps de se préparer. — Quel temps a-t-il donné à ceux qu’il a assassinés à cet endroit même ? » répondit une voix farouche. « Les lois divines et humaines veulent qu’il périsse. — Mais, » reprit Butler, qui oubliait à quel danger sa généreuse intercession l’exposait, « mes amis, qui vous a constitués ses juges ? — Nous ne sommes pas ses juges, répliqua la même voix, « il a été jugé et condamné par ses juges légitimes. Nous sommes ceux que le ciel et notre légitime colère ont suscités pour exécuter le jugement, lorsqu’un gouvernement corrompu se fait le protecteur d’un meurtrier. — Je ne le suis pas ! s’écria l’infortuné Porteous ; j’ai agi pour ma légitime défense, dans l’exercice légal de mes fonctions. — Finissez-en, s’écria-t-on de toute part. « Pourquoi perdre le temps à dresser une potence ? Cette poutre de teinturier est assez bonne pour l’homicide. »

Le sort du malheureux capitaine était irrévocable ; aucun remords n’arrêta ses bourreaux ; Butler, emporté loin de lui par la foule, échappa au spectacle de sa cruelle agonie. Échappant à ceux qui l’avaient jusque là retenu comme prisonnier, il s’enfuit de ce lieu fatal, sans s’inquiéter dans quelle direction il portait ses pas. Une bruyante acclamation lui apprit avec quelle joie féroce les ennemis de Porteous assouvissaient leur vengeance. Avant d’entrer dans la rue basse appelée Cowgate, Butler jeta derrière lui un regard d’effroi, et à la lueur rougeâtre et incertaine des torches, il distingua une figure qui se débattait et s’agitait comme suspendue au-dessus de la tête de la multitude : des forcenés la frappaient avec leurs haches de Lochaber et leurs piques. Cette vue redoubla son horreur et précipita sa fuite.

La rue que suivait Butler aboutit à l’une des portes occidentales de la ville. Arrivé à cette porte, il fut contraint de s’arrêter, car elle était encore fermée. Il attendit environ une heure, se promenant de long en large dans une agitation d’esprit inexprimable. Enfin, se décidant à appeler, il attira l’attention des gardiens, encore mal remis de leur épouvante, mais libres maintenant de reprendre l’exercice de leurs fonctions ; il les pria de lui ouvrir le guichet ; et comme ils hésitaient, il leur dit son nom et sa profession.

« C’est un prédicateur, répliqua l’un d’eux ; je l’ai entendu prêcher à Haddo. — Il a fait cette nuit un assez beau sermon, reprit l’autre ; mais moins on en parlera, mieux cela vaudra. »

Ouvrant donc le guichet, ils laissèrent passer Butler, qui se hâta de porter son horreur et son effroi loin des murs d’Édimbourg. Il eut d’abord la pensée de se rendre immédiatement chez lui ; mais d’autres craintes et d’autres inquiétudes, excitées par les nouvelles qu’il avait apprises dans cette remarquable journée, l’engagèrent à s’arrêter non loin de la ville jusqu’au point du jour.

Il se tint à l’écart, et vit passer plusieurs groupes à côté de lui : l’air mystérieux de leur conversation, l’heure avancée de la nuit, la précipitation avec laquelle ils s’éloignaient, lui firent conjecturer qu’ils avaient pris part aux funestes événements qui venaient de se passer.

Il est certain que la soudaine et complète dispersion des insurgés, sitôt que leur vengeance fut satisfaite, n’est pas un des traits les moins remarquables de cette singulière insurrection. En général, quel que soit le but d’une émeute populaire, ce but une fois atteint, la multitude ne manque guère de se porter à d’autres excès. Il n’en fut point ainsi dans cette occasion : les factieux semblèrent complètement satisfaits de la vengeance qu’ils s’étaient procurée avec tant de résolution et d’activité. Une fois assurés que leur victime avait rendu le dernier soupir, ils se dispersèrent dans toutes les directions, abandonnant les armes qu’ils n’avaient prises que pour exécuter leur projet. Quand le jour parut il ne restait pas la moindre trace des événements de la nuit, si ce n’est le corps du malheureux Porteous encore suspendu à la poutre fatale, et les armes de différentes espèces enlevées dans le corps-de-garde de la ville, que les factieux dispersèrent çà et là dans les rues sitôt qu’elles leur devinrent inutiles.

Les magistrats reprirent leur autorité, mais en tremblant, car l’expérience venait de leur apprendre combien elle était fragile. Faire entrer des troupes dans la ville, commencer sur les événements de la nuit précédente, une enquête sévère, telles furent les premières marques du retour de leur énergie. Mais ces événements avaient été dirigés d’après un plan si bien combiné pour assurer le secret et le salut des conspirateurs, que rien, ou à peu près rien, ne fut découvert touchant les auteurs ou acteurs principaux d’une entreprise si hardie. Un exprès fut dépêché pour en porter la nouvelle à Londres, où elle excita autant d’indignation que de surprise dans le conseil de régence, et particulièrement chez la reine Caroline, qui regardait son autorité comme exposée au mépris par le succès de cette singulière conspiration. Pendant quelque temps on ne parla que des mesures de vengeance qui allaient être prises, non seulement contre les meurtriers du capitaine lorsqu’ils seraient découverts, mais même contre les magistrats qui n’avaient pas réprimé l’émeute, et contre la ville qui en avait été le théâtre. Une tradition populaire, qui subsiste encore aujourd’hui, rapporte que Sa Majesté, entraînée par son mécontentement, dit au célèbre John, duc d’Argyle, que plutôt que de laisser impuni un pareil outrage, elle ferait de l’Écosse une plaine pour la chasse. « En ce cas, madame, » répondit ce fier seigneur en la saluant avec respect, « je vais prendre congé de Votre Majesté, et retourner chez moi préparer mes chiens. »

On comprit le sens de cette réplique, et comme la plus grande partie de la noblesse écossaise était animée du même esprit national, Sa Majesté crut devoir écouter la voix de la prudence. On proposa et l’on adopta des mesures moins violentes, dont quelques unes seront dans la suite le sujet de nos remarques.


MÉMOIRE
CONCERNANT LE MEURTRE DU CAPITAINE PORTEOUS.


La pièce qu’on va lire, contenant un résumé authentique et fort intéressant des informations faites par le conseil de la couronne dans l’affaire de Porteous, paraît avoir été dressée par le solliciteur général. Cette place était remplie, en 1737, par Charles Erskine, esquire.

Je dois ce document curieux à l’obligeance d’un ami attaché à la magistrature. On y trouvera, à la vérité, peu de lumières sur l’origine du tumulte, mais on verra combien était profond un mystère que tant d’investigations n’ont pu éclaircir.

« Le 7 septembre dernier, quand l’affreux et malheureux assassinat du capitaine Porteous fut commis, l’avocat et le solliciteur de Sa Majesté étaient absents de la ville ; le premier se trouvait aux environs d’Inverness ; le second à Annandale, non loin de Carlisle : ni l’un ni l’autre n’avait rien appris de ce complot, et ils étaient loin de se douter qu’aucun désordre dût avoir lieu.

« Quand le tumulte éclata, les magistrats et les autres personnes chargées de la police de la ville semblèrent tous avoir perdu la tête ; et soit qu’ils pensassent qu’à cause de la grande terreur qui avait saisi tous les habitants, une enquête immédiate serait sans résultat ; soit que, s’agissant d’une insulte directe à la couronne, ils ne se souciassent pas beaucoup de se mêler de l’affaire, toujours est-il qu’ils n’entamèrent aucune procédure. Seulement, peu après, un exprès fut envoyé au solliciteur de Sa Majesté, lequel se rendit à Édimbourg en toute diligence. Mais pendant ce temps-là les plus coupables s’étaient enfuis, ou au moins s’étaient mis à l’abri, jusqu’à ce qu’ils pussent voir quelles mesures prendrait le gouvernement.

« À son arrivée, le solliciteur trouva la ville dans la consternation. On ne lui fournit aucun renseignement ; bien plus, les habitants avaient tellement peur de passer pour en avoir donné, que bien peu osaient lui parler dans les rues. Quoi qu’il en soit, ayant reçu les ordres de Sa Majesté par une lettre du duc de Newcastle, il résolut d’entamer l’affaire sur-le-champ, malgré l’obscurité profonde qui l’enveloppait, et il commença une information judiciaire. Il n’obtint des magistrats aucun renseignement qui mérite d’être cité ; mais il appela témoin sur témoin dans sa propre maison, sans formalité judiciaire ; et six mois durant, du matin au soir, il continua ses recherches, ne prenant pas le moindre repos, ne s’occupant d’aucune autre affaire.

« Il essaya d’abord d’obtenir des révélations en promettant le secret, de façon que ceux qui auraient dit la vérité ne seraient jamais nommés ; il ne se servit point de clerc, mais écrivit toutes les déclarations de sa propre main, pour encourager les témoins à parler. Malgré toutes ces précautions, pendant quelque temps il n’obtint que des lambeaux de récits qui, lorsqu’on remontait à la source, n’aboutissaient à rien ; car ceux qui paraissaient savoir quelque chose tremblaient de crainte qu’on pût croire qu’ils avaient fait connaître quelque coupable.

« Durant le cours de l’instruction, la plupart des habitants de la ville, qui s’étaient prononcés très-chaudement en faveur des auteurs du crime, commencèrent à changer un peu ; et quand on vit les gens du roi faire leur devoir avec zèle, la multitude, qui d’abord s’était exprimée très-vivement pour la défense des coupables, garda le silence, et dès lors beaucoup des derniers se cachèrent.

« Enfin l’information commençait à donner quelques lumières ; mais le solliciteur ne savait comment la continuer. Il voyait bien que le premier mandat d’arrêt qui serait délivré mettrait sur le qui vive toute la bande ; et comme il n’avait pu parvenir encore à connaître aucun des principaux auteurs du crime, il ne voulait pas, d’après le peu de preuves qu’il avait en main, commencer l’emploi des mesures de rigueur ; cependant, sur la déposition du général Moyle, qu’un nommé Ring, boucher de la Canongate, s’était vanté, en présence de Brigitte Knell, femme d’un soldat, le lendemain de la mort du capitaine Porteous, d’avoir joué un rôle fort actif dans l’insurrection, un mandat d’arrêt fut lancé, et King appréhendé au corps et emprisonné dans la geôle de la Canongate.

« Le solliciteur se trouva alors obligé à faire saisir tous ceux contre lesquels il avait des indices. Par une déclaration signée, William Stirling, apprenti chez James Stirling, marchand à Édimbourg, fut signalé comme ayant été dans le Nether-Bow, après la fermeture des portes, avec une hache à la main, comme ayant crié le premier hourra, et marché à la tête de la populace contre la garde.

« James Bradwood, fils d’un fabricant de chandelles de la ville, fut, par une déclaration signée, représenté comme ayant été à la porte de la prison, et comme ayant donné à la populace, qui le nommait par son nom et lui demandait son avis, des instructions pour mettre le feu à cette porte.

« Une autre déclaration chargea un nommé Stoddard, garçon forgeron, de s’être vanté publiquement, dans une boutique de serrurier, à Leith, d’avoir aidé à briser la porte de la Tolbooth.

« Peter Traill, ouvrier journalier, fut accusé, par une autre déclaration, d’avoir barricadé la porte de Nether-Bow après qu’elle eût été fermée par les insurgés.

« Le solliciteur de Sa Majesté, muni de ces informations, employa secrètement les personnes auxquelles il pouvait davantage se fier, et la vérité est qu’il y en avait bien peu en qui il pût mettre toute sa confiance ; mais il fut fidèlement servi par un nommé Webster, soldat aux fusiliers gallois, qui lui avait été recommandé par le lieutenant Alshton. Ce soldat, avec beaucoup d’adresse, découvrit, non sans courir de grands risques, les lieux où les criminels contre lesquels on informait avaient coutume de se retirer, et comment on pourrait s’emparer d’eux. Conséquemment une troupe de la garde de la Canongate reçut l’ordre de se tenir prête à marcher à une heure dite, quand on lui expédierait un message. Le solliciteur écrivit une lettre et la remit à un des officiers de la ville, avec l’ordre d’accompagner le capitaine Maitland : c’était un des capitaines de la ville, promu à ce poste depuis le malheureux événement, et qui déployait dans cette affaire une activité et un zèle extraordinaires. S’étant saisi de Stirling et de Braidwood, Maitland dépêcha l’officier porteur de la lettre à la troupe postée à la Canongate : elle commença aussitôt sa marche. Pendant que le solliciteur avait à demi interrogé lesdits deux prévenus à Burrw-Room, où tous les magistrats étaient présents, une troupe de cinquante hommes se rendit dans Parliament-Close, où ils se rangèrent en bataille. Ce fut le premier acte qui inspira de la terreur ; et, à partir de ce moment, l’insolence fit place à l’effroi.

« Stirling et Braidwood furent immédiatement envoyés au château et emprisonnés. Dans la même nuit, Stoddart, le forgeron, fut arrêté et enfermé comme les deux autres au château. Il en fut de même de Traill, l’ouvrier journalier. Tous deux furent minutieusement interrogés et mis au secret le plus sévère.

« Cependant l’instruction se poursuivait ; et une déclaration ayant été faite qu’un homme bossu, armé d’un fusil, marchait comme l’un des gardes de Porteous quand il fut conduit sur la place du marché, l’auteur de cette déclaration fut chargé de se promener dans les rues pour voir s’il pourrait retrouver cet homme. À la fin il vint dire au solliciteur qu’il l’avait trouvé, qu’il était dans telle maison. En conséquence, un mandat d’arrêt fut lancé contre lui ; il fut saisi et envoyé au château : c’était un nommé Birnie, aide du cocher de la comtesse de Weemyss.

« Ensuite une déposition fut faite contre William Mac-Lauchlan, laquais de ladite comtesse, comme ayant été un des chefs les plus actifs de l’émeute. Pendant quelque temps il se tint caché, mais enfin il fut arrêté, et enfermé comme les autres au château.

Ce furent là tous les accusés qui furent détenus dans ce lieu.

« Il y eut d’autres personnes emprisonnées dans la Tolbooth d’Édimbourg, et quelques-unes contre qui des mandats furent décernés, mais qu’on ne put arrêter : leurs noms, leur degré de culpabilité, reparaîtront dans la suite de ce Mémoire.

« Les amis de Stirling adressèrent une pétition au comte d’Islay, lord président de la haute cour de justice, portant que Stirling était attaqué, au moment de son arrestation, d’un flux de sang qui mettait sa vie en danger ; qu’il suffisait d’interroger les témoins dont on donnait les noms, pour être convaincu qu’il n’avait pas pris la moindre part à l’insurrection.

« Cette pétition fut renvoyée par Sa Seigneurie au solliciteur de Sa Majesté, qui interrogea les témoins. De leurs dépositions il apparut que le prévenu, qui n’avait pas plus de dix-huit ans, se trouvait cette nuit-là en compagnie d’une demi-douzaine de camarades, à une taverne, dans l’enclos de Stephen-Law’s, où ils demeurèrent jusqu’à ce que le bruit parvînt dans la maison, que la populace avait forcé les portes de la ville et désarmé la garde. Là-dessus la compagnie sortit, et Stirling avec un de ses compagnons se rendit à la maison de son maître. Dans le cours de l’instruction subséquente, il y eut un témoin qui déclara sous le serment (car le solliciteur avait reconnu indispensable de faire prêter serment à ceux qu’il interrogeait) qu’il avait rencontré Stirling dans l’allée où demeurait son maître, et qu’il se dirigeait vers la maison de ce dernier. Un autre témoin, compagnon d’apprentissage de Stirling, déclara qu’après que la multitude eut désarmé la garde, il était rentré à la maison et y avait trouvé Stirling, qui était rentré avant lui ; que leur maître ferma la porte, et les retint tous deux auprès de lui jusqu’après minuit. Prenant en considération ces témoignages, et remarquant qu’il n’était chargé que par la déposition d’une seule personne, laquelle ne paraissait pas digne d’une très-grande confiance ; que sa vie était en danger par son séjour dans la prison, le lord président, sur le mandat duquel il avait été mis en arrestation, lui accorda la liberté sous caution.

« Les amis de Braidwood présentèrent une pétition semblable ; mais comme il n’était pas inculpé par un seul témoin, il ne fut pas élargi, quoique les témoins assignés par lui déposassent en sa faveur, disant qu’il ne paraissait pas avoir eu connaissance des projets des séditieux avant l’exécution de ces projets. Un d’entre eux déclara même qu’il s’était trouvé avec lui à la porte de la Tolbooth, et réfuta une déposition d’après laquelle Braidwood aurait donné le conseil de brûler les portes. Néanmoins il demeura en prison.

« Quant à Traill, l’ouvrier journalier, il est accusé par le même témoin qui déposa contre Stirling ; mais c’est un témoignage absolument isolé. Pour dire la vérité sur cet homme, il paraît le plus ingénu de tous ceux que le solliciteur ait interrogés ; il a indiqué un témoin qui découvrit un des principaux auteurs du crime, lequel prit la fuite au moment où on allait mettre à exécution le mandat d’arrêt lancé contre eux. Il nie formellement avoir fermé la porte : on pense que Traill doit être mis en liberté sous caution.

« Quant à Birnie, il n’est accusé que par un témoin qui ne l’avait jamais vu auparavant et qui ne savait pas même son nom. Quoique la bonne foi de ce témoin ne puisse être mise en doute, il est possible qu’il se soit mépris. Parmi plus de deux cents témoins interrogés, pas un n’a confirmé son dire : d’ailleurs c’est une très-insignifiante créature.

« Quant à Mac-Lauchlan, il est gravement inculpé d’avoir pendant quelque temps fait le sergent ou le commandant d’une troupe qui occupa l’extrémité supérieure des Luckenboths, du côté nord de la rue, pour barrer le passage vers la Tolbooth à tous ceux qui n’étaient pas de leurs amis ; et par un autre témoin, d’avoir été à la porte de la Tolbooth avec une torche à la main pendant qu’on la brûlait afin de pouvoir l’enfoncer ; d’avoir marché avec la multitude, une pique à la main, jusqu’à la pierre du gibet à Grass-Market, et d’avoir enfoncé sa hallebarde dans le trou qui sert à dresser la potence ; ensuite d’avoir accompagné les révoltés quand le capitaine Porteous fut conduit au poteau du teinturier : les présomptions paraissaient donc très-fortes contre lui.

« Pour conclure, en ce qui concerne les prisonniers du château, on pense qu’il y a preuve très-forte contre Mac-Lauchlan, qu’il y a aussi preuve contre Braidwood ; mais comme tout consiste en paroles qu’on prétend que ce dernier prononça étant à la porte de la Tolbooth ; que c’est un pauvre garçon très-insignifiant ; qu’on trouverait bien des gens disposés de grand cœur à déposer en sa faveur, il est douteux pour le moins qu’un jury consente à le condamner.

« Passons à ceux qui sont détenus dans la Tolbooth d’Édimbourg. John Crawford, qui a été pendant quelque temps employé à sonner les cloches à la nouvelle église d’Édimbourg, étant avec un soldat, et la conversation étant tombée par hasard sur le capitaine Porteous et sur sa fin tragique, Crawford, qui paraît avoir la tête légère, dit qu’il connaissait des gens plus coupables que ceux qui étaient en prison. Sur l’information de ce fait, il fut saisi et interrogé. Il fut reconnu qu’au commencement de l’émeute, comme il descendait du clocher, le peuple lui en arracha les clefs ; qu’ensuite il alla durant la nuit en divers quartiers. Il dénonça plusieurs personnes comme les ayant reconnues ; des mandats furent expédiés en conséquence ; mais toutes ces personnes s’étaient cachées ou enfuies. Aucune preuve ne s’éleva contre lui. Au contraire, il parut qu’il avait été trouver les magistrats à la taverne des Clercs, et leur avait raconté ce qu’il avait vu dans les rues. En conséquence, après l’avoir retenu long-temps en prison, l’avocat et le solliciteur de Sa Majesté ordonnèrent sa mise en liberté.

« Il y avait aussi un nommé James Wilson, incarcéré dans la Tolbooth sur la déclaration d’un témoin, qui disait l’avoir vu dans les rues avec un fusil. On l’y retint quelque temps ; on cherchait quelque autre témoin qui confirmât cette déposition ou apprît quelque chose sur le rôle que Wilson avait joué dans cette fatale tragédie ; mais on ne recueillit aucune preuve contre lui ; et comme il fut attaqué d’une violente maladie, un mandat signé de l’avocat et du solliciteur de Sa Majesté le fit remettre en liberté après avoir fourni suffisante caution.

« En ce qui concerne King, l’instruction faite, il fut établi, d’une manière incontestable, qu’il était dans la loge, au Nether-Bow, avec Lindsay, le garçon de cabaret, et autres gens qui ne se mêlèrent aucunement de l’insurrection. Mais quand tout fut fini, il se rendit du côté du corps-de-garde, et ayant rencontré Sandic le Turc et sa femme, qui s’étaient échappés de la prison, ils retournèrent chez lui, à l’Abbaye. Il est assez probable qu’ayant bu un coup, il imagina de se vanter d’un crime auquel il n’est pas possible qu’il ait pris part. En conséquence on l’engagea à donner caution ; après quoi il serait mis en liberté. Mais il est étranger et d’une réputation un peu équivoque ; on croit qu’il lui sera bien difficile de trouver une caution. Par ces différents motifs, on pense qu’il faut l’élargir sans qu’il ait fourni caution. En prison il est à la change du gouvernement, n’étant pas en état de pourvoir lui-même à ses besoins.

« Voilà tout ce qui concerne les personnes en état d’arrestation. Mais des mandats d’arrêt ont été décernés contre bien d’autres, lesquelles ont pris la fuite ; notamment contre un William White, ouvrier boulanger, qui, d’après les dépositions, paraît avoir été de l’émeute, avoir marché dans les rues en battant du tambour, depuis West-Port jusqu’en Nether-Bow ; avoir attaqué la garde ; en un mot être l’un des principaux chefs de l’insurrection.

« On apprit qu’il se cachait à Falkirk, son pays natal ; des instructions furent en conséquence envoyées au shérif du comté, et un ordre de Son Excellence le général Wade aux officiers commandant à Stirling et à Lintlithgow, pour qu’ils prêtassent main forte au shérif. On fit tous les efforts imaginables pour l’arrêter : il paraît qu’il ne s’échappa qu’à grand’peine d’une maison où il s’était caché. Par malheur, ceux qui le cherchaient ne le connaissaient point ; et à vrai dire, il n’eût pas été prudent de confier à quelque ami d’un tel misérable le secret du mandat d’arrêt qu’il s’agissait de mettre à exécution.

« Il y eut aussi de très-fortes présomptions contre Robert Taylor, travaillant chez William et Charles Thompson, fabricants de perruques, qui avait été vu à la tête de la foule, comme un de ses officiers. Il fut reconnu par des gardes de la ville, au puits dans le haut de Forrester’s-Wind, où il s’était arrêté : on le désignait sous le nom de capitaine ; il avait ensuite marché devant le capitaine Porteous, descendant la rue de Bow, sa hache de Lochaber à la main ; et d’après la description que l’on donnait de celui qui tenait la corde à laquelle fut pendu le capitaine, on crut que c’était Taylor. Il est très-probable que le témoin qui déposa contre Stirling avait pris Taylor pour ce dernier, la stature et l’âge de l’un et de l’autre (autant qu’on en peut juger sur la description) étant parfaitement semblables.

« On se donna des peines infinies, et toujours inutilement, pour s’emparer de ce Taylor, et des mandats d’arrêt furent expédiés dans le pays où il était né ; mais il paraît qu’il s’était embarqué pour la Hollande, où il est, dit-on, maintenant.

« On eut aussi de très-fortes preuves que Thomas Burns avait été l’un des chefs les plus actifs de l’émeute, depuis le commencement jusqu’à la fin. Il se cacha pendant quelque temps parmi les gens de sa profession. Un complot fut assez habilement préparé pour s’emparer de sa personne, sous le prétexte d’un message arrivé d’Irlande, de la part de son père. Il vint en effet à un cabaret borgne, à Grass-Market ; et une troupe de soldats, apostée à cet effet, fut avertie de venir avec le soldat Webster, le chef de toute cette entreprise. Mais Burns échappa par une fenêtre de derrière, et se cacha dans une des maisons qui sont entassées sur cette place : si bien qu’il fut impossible de le retrouver. On dit maintenant qu’il s’est retiré en Irlande, chez son père, qui demeure dans ce pays.

« Il y avait aussi des preuves contre Robert Anderson, journalier et domestique chez Colin Alison, et contre Thomas Linnen et James Maxwell, tous deux domestiques dudit Colin Alison, qui paraissent fortement impliqués dans l’affaire. Anderson est un de ceux qui passèrent la corde autour du cou du capitaine Porteous. Linnen paraît aussi avoir joué un grand rôle ; et Maxwell (circonstance remarquable) était venu (les preuves ne manquent pas sur ce point), le vendredi précédent, dans une boutique, et avait engagé les ouvriers et les apprentis à se trouver le mardi d’après dans Parliament-Close, pour aider à pendre le capitaine Porteous. Ces trois hommes avaient disparu dès le commencement ; et, bien que des mandats fussent expédiés, malgré tous les efforts imaginables pour les saisir, on ne put y réussir.

« Un nommé Waldie, domestique chez George Campbell, s’est aussi caché, ainsi que beaucoup d’autres encore. On a appris qu’un grand nombre d’entre eux s’étaient embarqués pour les Plantations. L’information ayant été donnée qu’un navire allait sortir du port de Glasgow, qui devait transporter plusieurs de ces misérables au-delà des mers, des agents furent envoyés, avec les ordres nécessaires, pour découvrir ledit bâtiment et saisir tous les prévenus qui s’y trouveraient.

« De semblables précautions furent prises au sujet de bâtiments qui devaient partir de Leith ; mais, soit que les passagers eussent eu l’éveil, soit que l’information ne fut pas exacte, tout cela n’aboutit à aucun résultat.

« D’après ce résumé de l’enquête, il n’y a pas de preuve suffisante, sinon contre Mac-Lauchlan. Il y a preuve aussi contre Braidwood, mais preuve moins forte. L’avocat de Sa Majesté, depuis son retour à la ville, s’est joint au solliciteur, et a fait de son mieux pour éclaircir cette affaire ; mais jusqu’ici on voit que l’on n’a pas obtenu de grands résultats. Ces deux magistrats sont résolus à tenir ouverts les yeux et les oreilles, et à faire de leur mieux ; mais ils remontent pour ainsi dire le courant, et l’on peut dire qu’ils n’ont jusqu’à cette heure rien négligé et se sont soumis à toutes les fatigues pour répondre aux ordres à eux donnés d’éclaircir cette affaire.

L’ÉMEUTE PORTEOUS.

Dans les précédents chapitres, les particularités du tumulte et de la conspiration appelée émeute Porteous ont été rapportées avec toute l’exactitude que l’auteur a pu mettre à les recueillir. Rien n’égala l’ordre, la régularité, la résolution déterminée qui présidèrent à la conception et à l’exécution de cet acte de violence, sinon le secret qui fut observé touchant les principaux acteurs.

Quoique l’action fût accomplie à la lueur des torches, en présence d’une grande multitude, parmi laquelle quelques personnes au moins devaient connaître les meurtriers du capitaine, cependant on ne découvrit jamais rien sur ceux qui l’avaient assassiné.

Deux personnes seulement furent mises en jugement pour un crime que le gouvernement était si jaloux de découvrir et de punir. William Mac-Lauchlan, valet de pied chez la comtesse de Weemyss, qui est nommé dans le rapport du solliciteur général, et contre lequel s’élevaient de fortes présomptions, fut traduit en justice, dans le mois de mars 1737, comme prévenu d’avoir pris part au tumulte, armé d’une hache de Lochaber ; mais cet homme (qui se montra toujours une créature très-bornée) prouva qu’il était dans un tel état d’ivresse, pendant cette scène de tumulte, qu’il lui était impossible ni de donner un avis, ni de prêter assistance, ou même de discerner ce que lui ou la multitude faisaient. Il prouva aussi qu’il avait été entraîné de force au milieu de la foule insurgée ; qu’il y avait été retenu par deux boulangers qui lui mirent une hache de Lochaber entre les mains. Le jury pensa sagement que ce pauvre diable ne méritait aucune peine, et le déclara non coupable. Un semblable verdict fut rendu en faveur de Thomas Linning, dont il est fait mention dans le rapport du solliciteur général, et qui fut mis en jugement en 1738. En un mot, ni alors, ni long-temps après, rien ne fut découvert relativement à l’organisation de l’émeute Porteous.

L’imagination du peuple d’Édimbourg fut long-temps irritée, et sa curiosité tenue en éveil par le mystère répandu sur cette conspiration extraordinaire. On disait généralement de certaines personnes natives d’Édimbourg, qui, après avoir quitté la ville dans leur jeunesse, y étaient revenues avec une fortune amassée dans les pays étrangers, que dans l’origine elles s’étaient enfuies à cause de leur complicité dans l’affaire Porteous. Mais peu de confiance doit être accordée à ces accusations, comme étant le plus souvent contredites par les dates, et jamais appuyées sur autre chose que des bruits vagues, bruits qu’il faut attribuer uniquement au penchant qui porte le vulgaire à imputer les succès des hommes heureux à une cause peu honorable. La mystérieuse histoire de l’émeute Porteous est demeurée jusqu’à ce jour inexplicable ; et cette émeute a toujours été citée comme un acte de violence secret, audacieux, prémédité, qui caractérise d’une manière frappante le peuple écossais.

Cependant l’auteur a nourri pendant long-temps l’espérance de pouvoir jeter quelque lumière sur cette mystérieuse aventure. Un vieillard, qui mourut il y a vingt ans, à l’âge avancé de quatre-vingt-treize ans, avait fait, disait-on, à l’ecclésiastique qui l’assistait dans ses derniers moments, des révélations concernant l’émeute Porteous. Ce vieillard avait été charpentier de son métier, et employé en cette qualité dans une famille honorable et opulente. Sa réputation dans tout le cours de sa vie et parmi ses voisins fut toujours excellente, et jamais on n’éleva contre lui le moindre soupçon. Voici ce qu’il déclara dans sa confession, « qu’il était un des douze jeunes gens du village de Pathead dont l’animosité contre Porteous, à cause de l’exécution de Wilson, était si violente, qu’ils résolurent de se venger sur lui de leurs propres mains plutôt que de laisser le capitaine impuni. Cette résolution arrêtée, ils traversèrent le Forth à différents endroits, se réunirent dans le faubourg de Portsburgh, où leur nombre attira bientôt la foule autour d’eux. » L’esprit public était dans un tel état d’irritation, qu’il ne fallait qu’une étincelle pour produire une explosion, et cette étincelle jaillit de la réunion de cette bande peu nombreuse, mais déterminée. L’apparence d’ordre et de préméditation qui distingua l’insurrection dès son origine, d’après le récit du vieillard, était non le résultat d’un plan arrêté d’avance, mais dans le caractère de ceux qui la dirigeaient. Ce récit sert à expliquer comment jusqu’à présent on n’a rien découvert sur la cause du tumulte, parce que ce tumulte, tout considérable qu’il fût, ne provenait, toujours au dire du vieillard, que d’une cause obscure et en apparence fort petite.

Mais j’ai été désappointé en recevant le témoignage sur lequel repose cette histoire. Le propriétaire actuel de la ferme où mourut le vieillard (un de mes amis particuliers) se chargea d’interroger le fils du défunt sur ce sujet. Celui-ci exerce la même profession que son père et occupe la place de charpentier dans la même famille. Il a reconnu que le départ de son père pour les pays étrangers, dans le temps du tumulte de Porteous, avait été généralement attribué à la part qu’il avait prise dans cette affaire ; mais il a ajouté que, d’après ce qui était à sa connaissance, le vieillard n’avait jamais fait de révélation là-dessus ; qu’au contraire il avait nié constamment qu’il eût été présent au meurtre du capitaine. En conséquence, mon ami s’adressa à la personne de qui il avait peu auparavant entendu raconter l’histoire de la confession ; mais cette personne, soit par respect pour la mémoire d’un ancien ami, soit qu’elle en eût elle-même perdu le souvenir, avait oublié qu’on lui eût jamais fait une telle révélation. Mon officieux correspondant, qui est un chasseur de renards, m’écrivit donc qu’il avait complètement perdu la piste ; et tout ce qu’on peut dire sur cette tradition, c’est que bien certainement elle exista jadis, et qu’elle était crue généralement.



  1. Ce petit incident, preuve si remarquable de l’ordre qui présidait à cette singulière insurrection, a été attesté par une dame qui, troublée comme les autres dans son sommeil, s’était mise à la fenêtre. Ce fait m’a été raconté par la fille même de cette dame.