La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 31

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 342-351).


CHAPITRE XXXI.

ENTRÉE DANS L’ÉGLISE.


Exemptes de dangers, exemptes de craintes, elles traversent la cour, le cœur plein de joie.
Christabel.


En suivant le sentier que Madge avait pris, Jeanie Deans remarqua, à sa grande satisfaction, qu’on y trouvait plus de traces de culture ; et à quelque distance elle aperçut, au milieu d’un bouquet d’arbres, les toits de chaume de quelques maisons et la fumée bleuâtre qui s’échappait de leurs cheminées. Le chemin qu’elles suivaient paraissait y conduire, et Jeanie résolut en conséquence de ne faire aucune question à Madge tant que celle-ci ne s’en détournerait pas ; ayant remarqué qu’elle courait le risque en questionnant sa compagne de l’irriter ou d’éveiller les soupçons, impressions auxquelles les personnes dont l’esprit est dérangé sont fort sujettes.

En conséquence Madge, n’étant pas interrompue, continua de parler de cette manière décousue, et avec ce désordre d’idées auquel son imagination vagabonde était toujours livrée. Lorsqu’on là laissait à son humeur, elle était beaucoup plus communicative sur son histoire ou sur celle des autres, que quand on essayait d’en tirer quelques renseignements par des questions directes.

« C’est une drôle de chose » dit-elle ; il y a des moments où je puis parler du petit enfant et de tout le reste, comme s’il eût été celui d’une autre et non le mien, et d’autres où mon cœur se brise, rien que d’y penser. Avez-vous jamais eu un enfant, Jeanie ? »

Jeanie répondit négativement.

« Mais votre sœur en a eu un, elle, et je sais bien ce qu’il est devenu. — Au nom de la miséricorde divine ! » dit Jeanie oubliant le plan de conduite qu’elle s’était tracé, « dites-moi seulement ce qu’est devenu ce malheureux enfant, et… »

Madge s’arrêta, la regarda gravement et fixement, puis fit un grand éclat de rire. « Ah, ah, ma fille, attrapez-moi là, si vous pouvez. Il paraît qu’il est facile de vous faire accroire ce qu’on veut : et comment saurais-je quelque chose de l’enfant de votre sœur ? Les filles ne doivent pas se mêler d’avoir des enfants avant d’être mariées ; alors, le jour de leur noce, les voisines et les commères viennent leur faire fête, comme si c’était le plus beau jour du monde. On dit que les enfants des jeunes filles prospèrent : ma foi, cela n’est pas vrai pour l’enfant de votre sœur et le mien ; mais ce sont là de tristes histoires à raconter, je ferais mieux de chanter un peu pour me donner du courage. C’est une chanson que Gentil Geordie fit pour moi, il y a long-temps, lorsque j’allai avec lui à Lokington pour le voir jouer sur un théâtre, revêtu de beaux habits, avec d’autres acteurs. Il aurait pu faire pis que de m’épouser alors, comme il me l’avait promis ; il faut mieux épouser une voisine que d’aller chercher une étrangère, comme on dit dans le Yorkshire. Il peut aller loin sans trouver aussi bien. Mais cela ne fait rien à ma chanson :

Je suis reine des champs et reine de la ville,
La reine d’un amant qu’il m’est doux d’avouer.
Celle au front de laquelle est venu se nouer
Le cercle en diamants qui sur ce front vacille,
Porte un cœur moins léger que le mien, si tranquille.

Reine de la veillée et des ris et des jeux,
Autour du mai je guide une folle jeunesse,
Chantant le mois des fleurs, le mois de l’allégresse.
Le feu follet qui luit un moment dans les cieux
Est moins brillant que moi dans mon heureuse ivresse.

C’est de toutes mes chansons celle que j’aime le mieux, continua la folle, parce que c’est lui qui l’a faite. Je la chante souvent, et c’est pour cette raison peut-être qu’on m’appelle Madge Wildfire. Je réponds toujours à ce nom, quoique ce ne soit pas le mien ; car à quoi me servirait-il de me fâcher ? — Mais vous ne devriez pas chanter du moins le jour du sabbat, » dit Jeanie qui, malgré sa position et ses inquiétudes, ne pouvait s’empêcher d’être scandalisée de la conduite de sa compagne, surtout en approchant du petit village.

« Vraiment ? est-ce dimanche ? dit Madge ; ma mère mène une telle vie, faisant du jour la nuit et de la nuit le jour, qu’on se trompe aux jours de la semaine et qu’on ne reconnaît plus le dimanche d’avec le samedi. D’ailleurs, c’est votre whiggisme qui veut cela. En Angleterre, on chante quand on veut. Puis vous savez bien que vous êtes Christiana et moi Mercy, et vous vous rappelez qu’elles chantaient en poursuivant leur chemin. » Et elle se mit ensuite à chanter un quatrain de John Bunyan :

À terre, le mortel ne peut craindre la chute,
Comme l’humble à l’orgueil ne se voit pas en butte.
Trop de bien siérait mal au pieux voyageur ;
Peu de chose ici-bas, dans les cieux le bonheur.


Et savez-vous, Jeanie, qu’il y a beaucoup de vérité dans ce livre du Voyage du Pèlerin ? Le garçon qui chante cela faisait paître les troupeaux de son père dans la vallée de l’Humiliation, et Great-Heart dit qu’il menait une vie plus joyeuse et qu’il avait le cœur plus léger que ceux qui portent la soie et le velours comme moi. »

Jeanie Deans n’avait jamais lu l’allégorie ingénieuse et amusante dont Madge parlait ici. Quoique rigide calviniste, Bunyan était aussi membre d’une congrégation anabaptiste, de sorte que ses ouvrages n’étaient pas au nombre des livres de théologie de Davie Deans. Il paraît que Madge, à quelque époque de sa vie, antérieure à sa folie, avait été très-familiarisée avec la plus populaire de ses productions, celle qui manque rarement de faire une profonde impression sur les enfants et les gens du peuple.

« Je puis bien dire, continua-t-elle, que j’arrive de la cité de destruction ; car ma mère peut-être comparée à la mistress Bat’s eyes[1], qui demeure au coin de Deadman, et Franck Lewit et Tyburn Tom sont Méfiance et Crime qui viennent derrière le pauvre pèlerin, l’étendent par terre avec un coup de leur grand bâton, et lui volent un sac d’argent qu’il gardait pour ses dépenses : c’est ce qu’ils ont fait à beaucoup de gens et feront encore à bien d’autres. Mais maintenant nous irons dans la maison de l’interprète ; je connais un homme qui fera très-bien le rôle de l’interprète, car il a les yeux levés au ciel, le meilleur de tous les livres dans sa main, la loi de vérité écrite sur ses lèvres, et il est au milieu des hommes comme s’il plaidait pour eux. Ah ! si j’avais observé ses paroles, je ne serais pas devenue une pauvre abandonnée comme je le suis. À présent, tout est fini ; mais nous frapperons à la porte, et alors le gardien admettra Christiana ; mais Mercy restera dehors : alors je me tiendrai à la porte, tremblante et pleurant, et Christiana,… c’est vous, Jeanie,… intercédera pour moi ; puis Mercy,… c’est moi, comme vous savez,… tombera en faiblesse ; puis l’interprète, oui l’interprète, c’est-à-dire M. Staunton lui-même, viendra et me prendra par la main, moi, toute pauvre, tout éperdue, tout insensée que je suis, et il me donnera une grenade, un rayon de miel et un flacon de cordial pour me rappeler à la vie ; puis le bon temps reviendra, et nous serons les plus heureuses gens du monde. »

Au milieu de cet amas d’idées confuses, Jeanie crut remarquer dans Madge l’intention sérieuse de chercher à obtenir le pardon et l’appui de quelqu’un qu’elle avait offensé. Cette tentative était la chose la plus propre à les remettre en contact avec la justice et à leur procurer la protection des lois. Elle résolut donc de se laisser guider par elle tant qu’elle la verrait dans une disposition si propice, et d’agir ensuite pour sa sûreté comme les circonstances les lui commanderaient.

Elles étaient arrivées tout près du village, qui offrait un de ces tableaux charmants qu’on trouve si souvent dans la riante Angleterre, où les chaumières, loin d’être bâties en ligne droite de chaque côté d’une route poudreuse, s’élèvent en groupes détachés, entremêlées non seulement d’ormes et de vieux chênes, mais encore d’arbres fruitiers, alors pour la plupart couverts de fleurs blanches et vermeilles dont le gazon était également émaillé. Au centre du hameau s’élevait l’église paroissiale avec sa petite tour gothique, d’où partait le son des cloches qui annonçaient l’office du dimanche.

« Nous attendrons ici que tout le monde soit entré dans l’église, dit Madge ; car si nous nous mêlions à eux, tous les garçons et toutes les filles se mettraient à crier derrière Madge Wildfire, et le bedeau nous traiterait aussi brutalement que si c’était notre faute. Je puis lui assurer que je n’aime pas plus les cris que lui, et, ma foi, je souhaiterais souvent qu’ils eussent un fer rouge dans la gorge quand je les entends hurler ainsi. »

Jeanie, en songeant au désordre de son habillement après l’aventure de la nuit, au costume grotesque et aux manières étranges de son guide, et concevant de plus combien il était important de prévenir en sa faveur par un extérieur décent ceux qui pourraient avoir le moyen de la protéger, afin de les disposer à écouter avec attention et patience l’étrange histoire qu’elle avait à raconter, Jeanie, dis-je, acquiesça à la proposition que lui fit Madge de rester sous les arbres qui les cachaient en partie, jusqu’à ce que le commencement du service leur donnât la facilité d’entrer dans le hameau sans attirer la foule autour d’elles. Elle fit d’autant moins d’opposition, que Madge lui avait dit que ce n’était pas dans ce village que sa mère avait été conduite, et que les deux chevaliers du grand chemin avaient pris une autre direction.

Elle s’assit donc au pied d’un chêne, et avec le secours d’une claire fontaine qui fournissait de l’eau aux habitants du village, et qui lui servit de miroir, elle se mit à faire sa toilette en plein air, ce qui n’était pas une chose extraordinaire parmi les jeunes Écossaises de sa condition, et elle répara, aussi bien que le lieu et les circonstances le lui permirent, le désordre et la malpropreté de ses vêtements.

Elle eut bientôt lieu de regretter cependant de s’être occupée de ce soin, tout décent, tout nécessaire qu’il était, en voyant quel en fut l’effet sur sa compagne. Madge Wildfire qui, parmi d’autres marques de folie, avait une grande opinion de ses charmes, auxquels elle devait en effet tous ses malheurs, et dont l’esprit, semblable à une nacelle abandonnée sur un lac, cédait à chaque impulsion qui lui était donnée, ne vit pas plus tôt Jeanie arranger ses cheveux, rajuster son chapeau, secouer la poussière de ses souliers et de ses habits, rattacher son fichu et ses mitaines, et enfin s’arranger le plus proprement possible, que, poussée par un esprit d’imitation et de coquetterie, elle tira d’un petit paquet les lambeaux flétris de son ancienne élégance, et se mit à s’en parer et à les disposer autour de sa personne d’une manière qui lui donna une tournure vingt fois plus ridicule et plus extravagante qu’elle ne l’avait auparavant.

Jeanie gémissait dans son âme ; mais elle n’osait faire d’observations dans une occasion si délicate. Sur une espèce de chapeau d’homme qu’elle portait, Madge plaça une plume brisée, qui jadis avait été blanche, et qui était accompagnée d’une autre arrachée à la queue d’un paon. Elle trouva moyen d’attacher et d’assujettir au bas de sa robe, qui était une espèce d’habit d’amazone, une volumineuse garniture de fleurs artificielles, flétries et chiffonnées, qui avait appartenu autrefois à une dame de qualité, et de là avait fait les délices de sa suivante et l’admiration de l’antichambre. Une vieille écharpe de soie jaune, couverte de paillettes et de clinquant, qui avait autant de service et pouvait se vanter d’une origine aussi honorable, fut jetée sur une de ses épaules, et traversa sa taille en forme de baudrier. Madge ôta alors les souliers sales qu’elle avait aux pieds, et y substitua une paire de vieux souliers de satin tout déchirés, brodés en paillettes de la même manière que l’écharpe, et montés sur des talons très-hauts. Elle avait coupé le matin, dans le cours de sa promenade, une baguette presqu’aussi longue qu’une ligne à pêcher : elle se mit à la peler avec beaucoup de soin, et quand elle en eut fait une baguette telle que les grands dignitaires du royaume en portent dans les occasions solennelles, elle dit à Jeanie que maintenant que les cloches avaient fini de sonner, et qu’elles avaient une mise décente et telle que de jeunes filles devaient l’avoir le jour du sabbat, elle ne demandait pas mieux que de la mener chez l’interprète.

Jeanie soupira amèrement en se voyant condamnée à traverser les rues le jour du Seigneur, et pendant le temps de l’office, avec une compagne aussi grotesque ; mais nécessité n’a pas de loi, et à moins d’en venir à une querelle positive avec la folle, ce qui, dans la circonstance où elle se trouvait, aurait été fort imprudent, elle ne voyait aucun moyen de se débarrasser de sa compagnie.

Quant à la pauvre Madge, elle était gonflée de vanité et enchantée de sa brillante toilette et de sa tournure élégante. Elles entrèrent dans le village sans être vues de personne, excepté d’une vieille femme, qui, ayant la vue très-affaiblie par l’âge, s’aperçut seulement que quelque chose de très-éclatant passait devant elle, et fit une aussi profonde révérence à Madge que si elle eût été une comtesse. Le ravissement de la pauvre fille fut porté à son comble ; elle se mit à marcher d’un pas affecté, souriant à droite et à gauche, faisant des mines, se donnant des grâces, et faisant marcher Jeanie devant elle avec l’air de protection et de condescendance que prend une noble dame qui consent à servir de guide à une jeune provinciale à son début dans la capitale.

Jeanie la suivit avec patience et les yeux fixés à terre, afin de s’épargner la mortification de voir les extravagances de sa compagne ; mais elle tressaillit quand, après avoir monté deux ou trois marches, elle se trouva dans le cimetière, et vit que Madge s’avançait tout droit vers la porte de l’église. Comme Jeanie n’avait aucune envie d’y entrer en telle compagnie, elle se détourna un peu du sentier, et dit d’un ton ferme : Madge, j’attendrai ici que le service soit fini ; vous pouvez aller toute seule dans l’église, si bon vous semble. »

Tout en disant ces mots, elle était au moment de s’asseoir sur l’une des tombes.

Madge était un peu en avant lorsque Jeanie se détourna du sentier ; mais se retournant soudainement, le visage enflammé de colère, elle courut à elle, la joignit et la saisit par le bras. « Pensez-vous, ingrate que vous êtes, que je vous laisserai assise sur la tombe de mon père ? Que le diable soit de vous ! si vous ne vous levez pas aussitôt pour me suivre chez l’interprète, c’est-à-dire dans la maison de Dieu, je vous arracherai jusqu’au dernier chiffon que vous avez sur le dos. »

Joignant les gestes aux paroles, d’une main elle arracha le chapeau de paille de Jeanie avec tant de violence qu’elle lui enleva une poignée de cheveux, et le jeta sur un vieux houx où il resta accroché. La première pensée de Jeanie fut de crier ; mais réfléchissant qu’elle pourrait être dangereusement maltraitée avant d’obtenir du secours, malgré le voisinage de l’église, elle jugea plus prudent d’y suivre la folle, espérant trouver là quelque moyen de lui échapper et de se soustraire à sa violence. Mais quand elle lui dit avec douceur qu’elle était prête à l’accompagner, le cerveau timbré de sa compagne poursuivait déjà un autre enchaînement d’idées. Tenant toujours Jeanie d’une main, et de l’autre lui indiquant l’inscription gravée sur la tombe où elle avait voulu s’asseoir, elle lui commanda de la lire… Jeanie lui obéit, et lut ces mots :

À LA MÉMOIRE DE DONALD MURDOCKSON,
APPARTENANT AU XXVIe RÉGIMENT DU ROI, DIT LE CAMÉRONIEN,
CHRÉTIEN SINCÈRE, BRAVE SOLDAT, SERVITEUR FIDÈLE,
IL MÉRITA LA RECONNAISSANCE ET LES REGRETS DE SON MAÎTRE,
ROBERT STAUNTON,
QUI LUI A ÉRIGÉ CE MONUMENT.

« C’est très-bien lu, Jeanie ; c’est précisément cela, » dit Madge dont la colère venait de se changer en mélancolie ; et d’un pas qui, à la grande satisfaction de Jeanie, était grave et lent, elle conduisit sa compagne vers la porte de l’église.

C’était une de ces vieilles églises gothiques qu’on trouve fréquemment en Angleterre, et qui de tous les édifices consacrés au culte dans le monde chrétien sont peut-être les mieux entretenus, les plus décents et même les plus vénérables. Cependant, malgré la gravité majestueuse de l’extérieur, Jeanie était trop fidèle aux lois de l’Église presbytérienne pour entrer dans un endroit consacré au culte anglican, et dans toute autre occasion, il lui aurait semblé voir la figure respectable de son père lui défendant de la main d’entrer, et prononçant ces paroles solennelles : « Garde-toi, mon enfant, d’écouter des instructions qui t’apprendront à oublier la vraie doctrine… » Mais, dans l’état d’agitation et d’alarme où elle se trouvait, elle cherchait un asile dans ce lieu prohibé, de même que l’animal poursuivi par le chasseur se réfugie quelquefois dans les habitations des hommes ou dans d’autres endroits également contraires à sa nature et à ses habitudes. Les sons profanes de l’orgue et de deux ou trois flûtes qui l’accompagnaient ne purent même l’empêcher de suivre sa compagne dans l’intérieur de l’église.

Madge n’en eut pas plus tôt touché le seuil que, s’apercevant qu’elle était l’objet de l’attention de tous les spectateurs, elle se livra de nouveau à toutes les extravagances qu’une teinte fugitive de mélancolie avait momentanément interrompues. Elle sembla nager plutôt que marcher, parcourant le centre de l’église tout en traînant après elle Jeanie, qu’elle ne cessait de tenir par la main. Celle-ci aurait bien voulu entrer dans le banc le plus voisin de la porte, et laisser Madge s’en aller à sa manière prendre place dans les premiers rangs ; mais elle sentit que cela lui serait impossible sans opposer une résistance qu’elle ne crut pas pouvoir se permettre dans un tel lieu. Elle se laissa donc conduire tout le long de l’église par sa grotesque compagne qui, les yeux à demi fermés, le sourire sur les lèvres, et avec des gestes affectés qui répondaient à l’allure qu’elle avait prise et aux airs qu’elle se donnait en marchant, paraissait excessivement flattée de l’effet qu’un tel spectacle produisait sur toute la congrégation. Prenant d’ailleurs l’étonnement de l’assemblée pour de l’admiration, elle l’en remerciait en distribuant des révérences à droite et à gauche, et des signes de tête à ceux en qui elle croyait reconnaître d’anciennes connaissances. La bizarrerie de ce spectacle était encore augmentée pour les assistants par le contraste que présentait sa compagne qui, tout échevelée, les yeux baissés vers la terre et les joues rouges de honte, était traînée en triomphe après elle, pour ainsi dire.

Mais heureusement Madge fut arrêtée subitement pendant qu’elle s’agitait ainsi, par un regard que le ministre jeta sur elle, et qui exprimait à la fois la compassion et la gravité. Elle se hâta d’entrer dans un banc qui se trouvait près d’elle, et y entraîna Jeanie. Alongeant un coup de pied à cette dernière, comme pour l’avertir sans doute de suivre son exemple, elle pencha sa tête sur ses mains pendant l’espace d’une minute. Jeanie, entièrement, étrangère à cette attitude de dévotion mentale, n’essaya pas de l’imiter, mais regarda autour d’elle d’un air égaré que ses voisins, la jugeant d’après la compagnie où elle était, attribuèrent assez naturellement à la folie. Tous ceux qui se trouvaient dans le voisinage de ce couple extraordinaire, s’en éloignèrent autant que le leur permirent les limites de leurs propres bancs ; mais un vieillard ne s’étant pas éloigné assez lestement de Madge, elle lui arracha son livre et y chercha les prières du jour. Elle se mit ensuite à tourner les feuillets avec les gestes les plus emphatiques et les plus ridicules, montra à Jeanie de quelle manière les passages devaient être lus pendant le service, répondant en même temps aux prières d’une voix qui se faisait entendre par-dessus toutes celles de la congrégation.

Malgré la honte et la contrariété que Jeanie éprouvait en se voyant ainsi exposée aux regards dans un lieu de dévotion, elle chercha toutefois à recueillir son courage et à chercher un protecteur auquel elle s’adresserait aussitôt que le service serait terminé. Sa première pensée se porta sur le ministre ; et elle fut d’autant plus confirmée dans cette résolution, que c’était un homme d’un certain âge, d’un extérieur imposant et respectable : il avait lu les prières avec un calme et une gravité qui avaient rappelé à l’ordre quelques jeunes membres de la congrégation, dont les extravagances de Madge avaient distrait l’attention. Ce fut donc le ministre que Jeanie résolut d’aborder quand le service serait terminé.

Il est vrai qu’elle était un peu choquée de son surplis dont elle avait entendu parler si souvent, mais qu’elle n’avait encore vu sur la personne d’aucun prédicateur. Elle ne comprenait rien non plus aux changements de posture observés dans différentes parties du service ; elle en était d’autant plus embarrassée, que Madge, à qui ces changements paraissaient parfaitement familiers, saisissait cette occasion d’exercer sur elle son autorité, ne cessant de la faire lever ou tomber à genoux avec une activité infatigable ; que Jeanie jugeait propre à attirer encore davantage l’attention sur elles. Mais, malgré ses préjugés, elle prit, dans cette extrémité, la prudente résolution d’imiter d’aussi près que possible sa compagne. Le prophète, pensait-elle, avait permis à Naman le Syrien de s’incliner même dans la maison de Beinmon. « Et sans doute, se dit-elle, si j’adore en ce moment le Dieu de mes pères dans ma propre langue, quoique les formes auxquelles je me soumets me soient étrangères, le Seigneur me le pardonnera. »

Elle se confirma dans cette pensée, et s’éloignant de Madge autant que le banc le lui permit, elle chercha à témoigner, par l’attention grave et soutenue qu’elle donnait à tout ce qui se passait, qu’elle partageait le recueillement général. Sa persécutrice ne l’aurait pas laissée si long-temps tranquille, mais elle avait cédé à la fatigue, et s’était endormie dans l’autre coin du banc.

Jeanie, quoique ses pensées se détournassent de temps en temps en dépit d’elle pour se fixer sur sa situation, s’efforça cependant de donner toute son attention à un discours plein de sens, de logique et d’énergie sur les doctrines pratiques du christianisme, qu’elle ne put s’empêcher d’approuver, quoiqu’il fût écrit et lu d’un bout à l’autre par le ministre, qui le prononça d’un ton et avec des gestes bien différents de M. Slormheaven, le prédicateur favori de son père. L’attention sérieuse et calme de Jeanie n’échappa pas au digne ecclésiastique. L’entrée de Madge Wildfire lui avait fait craindre quelque scène scandaleuse ; et, pour la prévenir autant que possible, il tournait souvent les yeux vers cette partie de l’église où elle et Jeanie étaient placées ; et il ne tarda pas à s’apercevoir que, quoique le désordre de sa coiffure et l’embarras de sa situation eussent donné aux traits de cette dernière un air de trouble et d’égarement, elle était cependant dans un état d’esprit bien différent de celui de sa compagne. Quand il eut terminé les prières, il remarqua qu’elle regardait autour d’elle d’un air triste, et la vit s’approcher de deux ou trois hommes des plus respectables de la congrégation comme pour leur parler, et puis se reculer d’un air timide, en s’apercevant qu’ils semblaient vouloir l’éviter. Le ministre, en homme bienfaisant, en véritable pasteur chrétien, résolut d’approfondir cette affaire.



  1. Bat’s-eyes, yeux de chauve-souris ; Deadman, homme mort ; Mistrust, méfiance ; Gwilty, crime. a. m.