La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 30

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 329-342).


CHAPITRE XXX.

DANGERS ET FUITE.


Liez-la vite, ou, par ce fer, je découvrirai tout, quoique je fasse partie de votre bande.
Fletcher.


La lumière imparfaite qui pénétrait par une espèce de fenêtre permit à Jeanie de voir qu’il n’y avait guère de possibilité de s’échapper par cette voie ; car l’ouverture en était pratiquée tout en haut du mur, et elle était si étroite, que, quand même il lui aurait été possible de grimper jusque là, il est très-douteux qu’elle eût pu y passer son corps. Une tentative de fuite qui viendrait à échouer ne pouvait manquer de lui attirer de plus mauvais traitements encore que ceux qu’elle avait éprouvés. Elle résolut donc de bien choisir le moment et l’occasion avant de faire un essai qui pourrait être si dangereux. Dans ce but, elle examina la mauvaise cloison d’argile qui séparait leur retraite de la grange : elle était toute remplie de trous et de fentes ; elle réussit à en agrandir une avec précaution et sans bruit, jusqu’à ce qu’elle fût parvenue à découvrir la vieille et le plus grand des deux bandits qu’on appelait Lewit, assis ensemble auprès d’un feu mourant de charbon de terre, et qui semblaient livrés à une sérieuse conversation. Cette vue la remplit d’abord d’une nouvelle terreur ; car les traits de la vieille femme portaient l’empreinte hideuse des passions haineuses les plus féroces et les plus invétérées, et ceux de l’homme, quoique réellement bien moins repoussants, avaient l’expression qui résultait naturellement des habitudes licencieuses et du brigandage auquel il se livrait.

« Mais je me rappelai, » dit Jeanie lorsqu’elle rapportait les événements de son voyage, « les histoires que mon digne père nous racontait pendant les veillées d’hiver, de sa réclusion avec le bienheureux martyr M. James Renwick, qui releva l’étendard tombé de la véritable Église réformée d’Écosse, après que le respectable et célèbre Daniel Caméron, notre dernier et bienheureux chef, fut tombé sous le fer des infidèles à Airsmoss, et comment les cœurs même des malfaiteurs et des meurtriers qui étaient renfermés avec eux se fondirent comme de la cire en écoutant leur doctrine. Je pensai que le même secours qui leur avait été accordé dans cette extrémité ne me serait pas refusé dans celle où je me trouvais, pourvu que je susse profiter de l’occasion que le Seigneur m’enverrait pour me délivrer de leurs pièges. Je me rappelai aussi les paroles du bienheureux psalmiste, sur lesquelles il insiste dans le quarante-deuxième et dans le quarante-troisième psaume : « Pourquoi es-tu abattue, ô mon âme ! et pourquoi te troubles-tu au-dedans de moi ? Espère en Dieu, car je louerai celui qui fait ma force, mon salut, et qui est mon Dieu. »

L’esprit naturellement calme et courageux de la pauvre captive s’étant raffermi par l’influence de cette confiance religieuse, elle se trouva en état d’écouter et de comprendre une grande partie d’une conversation intéressante que tenaient ceux au pouvoir desquels elle était tombée, quoique de temps en temps le sens de leurs paroles lui échappât, soit à cause des termes d’argot dont ils se servaient, et que Jeanie ne comprenait pas, soit parce qu’ils baissaient beaucoup la voix et achevaient par des signes et des gestes des phrases interrompues, comme il est d’usage parmi ceux qui mènent cette vie de crimes et de désordres.

C’était l’homme qui parlait dans ce moment : « Vous voyez, disait-il, que je suis fidèle avec mes amis. Je n’ai pas oublié que vous m’avez procuré une lime qui m’a aidé à sortir du château d’York, et je suis venu ici faire votre besogne sans vous adresser une question, car un service en mérite un autre. Mais maintenant que Madge, qui est aussi bruyante que Tom de Lincoln, est un peu plus tranquille, et que ce même Tom est à courir après la jument, il faut que vous me disiez pourquoi vous faites tout cela, et quel est votre but ; car du diable si je touche à cette fille ou si je souffre qu’on y touche, surtout avec la passe qu’elle a de Jim Rat. — Tu es un brave garçon, Franck, répondit la vieille ; mais tu es trop compatissant pour ton état : ton tendre cœur te mettra dans l’embarras. Je vous verrai quelque jour monter Holborn-Hill à reculons, et cela sur la déclaration de quelque drôle qui n’aurait dit mot si vous lui aviez coupé le sifflet avec votre poignard. — Vous pourriez bien vous tromper, la vieille : j’ai connu plus d’un joli garçon arrêté tout court dans son début sur le grand chemin pour avoir voulu aller un peu trop vite en affaires ; d’ailleurs un homme voudrait au moins passer ses courtes années sans remords de conscience. — Mais voyons, dites-moi ce que tout ceci signifie, et ce que l’on peut faire honnêtement pour vous servir. — Eh bien, vous saurez donc, Franck… mais, d’abord, buvez-moi ce verre de genièvre. » Elle tira un flacon de sa poche et lui en remplit un grand verre, qu’il avala en le déclarant excellent. « Vous saurez donc, Franck… mais ne voulez-vous point y revenir ? » lui offrant encore le flacon.

« Non, non : quand une femme veut vous exciter au mal, elle commence toujours par vous faire boire. Au diable le courage que donne l’eau-de-vie ! Ce que je fais, je veux le faire à jeun et avec réflexion : j’en durerai aussi plus long-temps. — Eh bien donc, vous saurez, » reprit la vieille femme sans chercher à le gagner davantage par la boisson, « vous saurez que cette fille va à Londres. »

Ici Jeanie ne put distinguer que le mot sœur.

Le voleur répondit plus haut : « Eh bien ! elle fait bien ; et que diable vous importe ? — Il m’importe assez, je crois : si cette autre là-bas échappe à la corde, ce nigaud l’épousera. — Et qu’est-ce que cela fait à quelqu’un ? — Qu’est-ce que cela fait, imbécile ? mais cela me fait à moi, et je l’étranglerais de mes propres mains plutôt que de la voir préférer à Madge. — Préférer à Madge ? est-ce que vos vieux yeux ne voient pas plus loin que cela ? S’il est ce que vous dites, croyez-vous qu’il épouse jamais une lunatique comme Madge ? Parbleu, en voilà une bonne ! épouser Madge Wildfire ! ha, ha, ha ! — Écoute, échappé de la potence, mendiant de naissance et voleur de profession, répliqua la vieille ; supposons qu’il ne l’épouse jamais, est-ce une raison pour qu’il en épouse une autre, et que je voie tenir à cette autre la place de ma fille, tandis qu’elle a la raison troublée, et que moi je suis devenue mendiante, et tout cela à cause de lui ? Mais j’en sais assez pour le faire pendre ; oui, j’ai de quoi le faire pendre, quand il aurait mille vies, et je le ferai pendre ; oui, je le ferai pendre. »

Et un rire affreux accompagna ce mot fatal, sur lequel elle appuya avec toute l’emphase de la rage la plus vindicative.

« Eh, pourquoi ne le faites-vous pas pendre, pendre et rependre ? » dit Franck en répétant ses paroles avec un air de mépris ; « il y aurait plus de sens là-dedans que de vous en prendre à deux pauvres filles qui n’ont fait de mal ni à votre fille ni à vous. — Pas de mal ! répondit la vieille, tandis qu’il épouserait cette linote qui est dans la geôle, si elle pouvait une fois sortir de cage ! — Mais comme il n’y a aucune chance qu’il épouse jamais un oiseau de votre couvée, je ne puis, sur mon âme, voir ce que cela peut vous faire, » dit le voleur en levant les épaules avec mépris. « Là où il y a quelque chose à retirer, j’irais aussi loin qu’aucun de mes voisins ; mais je répugne à faire le mal pour le plaisir de faire le mal. — Et ne feriez-vous pas quelque chose pour la vengeance ? dit la vieille, pour la vengeance, ce mets le plus friand qui ait jamais été préparé dans l’enfer ? — Le diable peut le garder pour s’en régaler lui-même, dit le voleur ; car je veux être pendu si j’aime la sauce qu’il y met. — La vengeance, continua la vieille femme, qui est la plus douce récompense que le diable puisse nous offrir dans ce monde et dans l’autre ! J’ai rudement travaillé, j’ai souffert, j’ai péché pour l’obtenir ; mais je l’aurai, où il n’y a de justice ni dans le ciel ni dans l’enfer. »

Lewit avait allumé sa pipe, et il écoutait avec beaucoup de calme les expressions frénétiques de haine et de vengeance que proférait la vieille. Il était trop endurci par son genre de vie pour en être révolté, trop insouciant et probablement aussi trop peu susceptible d’énergie pour qu’elles produisissent sur lui le moindre effet. « Mais, la mère, » dit-il après une pause, « je vous répète encore une fois que si c’est à la vengeance que vous aspirez, vous devriez vous en prendre à ce jeune homme qui vous a offensée. — Je le voudrais, » dit-elle avec une respiration haletante ; « je le voudrais ; mais non, je ne le puis, je ne le puis. — Et pourquoi pas ? vous ne vous feriez pas grand scrupule de le dénoncer et de le faire pendre pour cette affaire d’Édimbourg. Diable ! on aurait volé la banque d’Angleterre qu’on n’en ferait pas tant de bruit ! — C’est ce sein desséché qui l’a nourri, » répondit la vieille femme en croisant ses bras sur sa poitrine comme si elle y pressait un enfant ; « et quoiqu’il ait été pour moi une vipère, quoiqu’il ait causé ma ruine et celle des miens, quoiqu’il m’ait rendue digne de la compagnie du diable et de servir de pâture aux enfers, s’il est vrai qu’il y ait un enfer et un diable, cependant je ne puis attenter à sa vie. Non ! » dit-elle avec un mouvement de rage qui semblait se tourner contre elle-même, « j’y ai pensé, je l’ai essayé même ; mais, Francis Lewit, je ne puis y parvenir ; non, non : c’est le premier enfant que j’aie jamais nourri, et l’homme ne peut jamais concevoir ce qu’éprouve une femme pour l’enfant qu’elle a serré le premier contre son sein. — Sans doute, dit Lewit, nous ne connaissons pas cela ; mais, la mère, on dit que vous n’avez pas toujours eu le cœur si tendre pour tous les enfants qui vous sont tombés sous la main. Holà ! de par le diable ! ne touchez pas à ce couteau ! car je suis chef et capitaine ici, et je n’y souffrirai pas de rébellion. »

La vieille, dont le premier mouvement, en lui entendant faire cette question, avait été de se saisir d’un grand couteau qui était sur la table, le laissa retomber, et reprit avec une espèce de sourire : « Des enfants ! vous plaisantez, mon garçon ; qui voudrait toucher à des enfants ? Madge, la pauvre fille ! il lui est arrivé un malheur avec un enfant : quant à l’autre… » Ici sa voix baissa tellement que, quoique Jeanie écoutât attentivement, elle ne put entendre un seul mot que lorsqu’elle haussa le ton en finissant sa phrase ; « de sorte que Madge, à ce qu’il paraît, dans un accès de folie l’a jeté dans le North-Loch. »

Madge, dont le sommeil, comme celui de toutes les personnes atteintes d’une maladie mentale, était toujours léger et facilement troublé, ayant entendu ces paroles, s’écria du lieu où elle était : « En vérité, ma mère, c’est un grand mensonge ! je n’ai jamais rien fait de semblable. — Paix ! diablesse de folle, dit sa mère. Par le ciel ! l’autre ne dort peut-être pas non plus. — Cela pourrait être dangereux, » dit Franck en se levant et suivant Meg Murdockson jusqu’à la cloison.

« Lève-toi ! dit la vieille à sa fille, ou je t’enfoncerai ce couteau dans le dos à travers les fentes des planches ! »

Apparemment elle donna plus de force à sa menace en la piquant avec la pointe du couteau ; car Madge, ayant poussé un faible cri, changea de place, et la porte s’ouvrit.

La vieille tenait une chandelle d’une main, et de l’autre le couteau. Lewit était derrière : était-ce dans l’intention de l’arrêter ou de l’aider dans l’acte de violence qu’elle semblait méditer ? c’est ce qu’il n’est pas facile de dire. La présence d’esprit de Jeanie la sauva dans cette circonstance critique : elle eut assez de fermeté pour conserver la posture et l’air d’une personne qui dort profondément, et de régler sa respiration de manière à répondre à son attitude.

La vieille femme lui passa la lumière devant les yeux ; et quoique ce mouvement excitât vivement les craintes de Jeanie, qui à travers ses paupières crut voir la figure de ses meurtriers, chaque fois qu’il fut répété, elle eut cependant la force de ne pas se démentir dans une feinte dont sa vie dépendait.

Lewit, l’ayant regardée fixement, entraîna avec lui la vieille femme dans l’autre partie de la grange, où ils reprirent leurs premières places. Jeanie eut la satisfaction d’entendre le voleur dire : « Elle dort aussi fort que si elle était dans son lit. Maintenant, la vieille, Dieu me damne si je devine rien à cette histoire que vous venez de me raconter, et si je vois ce que vous gagnerez à faire pendre une fille et à en tourmenter une autre ; mais n’importe, morbleu ! j’agirai en ami fidèle, et je vous servirai comme vous voulez l’être, quoique ce soit là une mauvaise affaire. Cependant je crois que je pourrais la mener à Surfleet, et là la mettre à bord du petit lougre de Tom Moonshine, et l’y retenir trois ou quatre semaines pour vous faire plaisir. Mais du diable si personne s’avise de la maltraiter, à moins qu’il ne veuille avoir affaire à moi… C’est une vilaine affaire que celle-là, et je voudrais qu’elle allât au diable, avec vous, Meg. — Comme vous voudrez, Lewit, dit la vieille femme ; vous êtes un garçon à qui il faut toujours passer ses fantaisies. Elle n’ira pas au ciel une heure plus tôt à cause de moi : peu m’importe qu’elle vive ou qu’elle meure ; c’est sa sœur, oui, sa sœur… — Eh bien, n’en parlons plus. J’entends Tom qui rentre. Nous allons faire un somme, et je vous conseille d’en faire autant. » Ils se retirèrent donc pour dormir, et au bout de quelques instants tout fut plongé dans le silence en ce repaire d’iniquité.

Jeanie resta long-temps éveillée. Au point du jour elle entendit les deux brigands quitter la grange après avoir parlé tout bas à la vieille femme pendant quelques instants. La pensée qu’elle n’avait plus autour d’elle que des personnes de son sexe lui rendit un peu de tranquillité, et son extrême lassitude finit par lui procurer quelques heures de sommeil.

Quand la prisonnière se réveilla, le soleil était déjà élevé sur l’horizon. Madge Wildfire était encore dans le réduit où elles avaient passé la nuit, et lui souhaita le bonjour avec ce rire insensé qui lui était habituel. « Savez-vous, mon enfant, lui dit-elle, qu’il est arrivé une drôle de chose pendant que vous étiez dans le royaume du sommeil ? Les constables sont venus ici, ma chère ; ils ont rencontré ma mère à la porte, et l’ont emmenée avec eux chez le juge de paix, pour avoir abandonné la jument dans ce champ de blé. Mon Dieu ! ces manants d’Anglais, ils font autant de cas de leurs épis de grain qu’un laird écossais de son gibier. Maintenant, mon enfant, si vous voulez, nous leur jouerons un fameux tour, nous sortirons et nous irons nous promener. Ils feront un beau train quand ils reviendront et qu’ils ne nous trouveront plus ; mais nous pouvons facilement rentrer pour l’heure du dîner, ou du moins avant la nuit, et en attendant nous nous serons amusées, et nous aurons pris l’air. Mais peut-être que vous voudriez déjeuner et vous recoucher. Je sais par moi-même qu’il y a des fois que je pourrais rester toute la journée la tête appuyée sur mes mains, sans pouvoir prononcer une parole, et d’autres jours où il m’est impossible de rester en place une minute. C’est alors que l’on me croit le plus mal, mais je sais ce que je fais ; allez, vous pouvez venir vous promener avec moi sans crainte. »

Quand Madge eût été la plus furieuse des insensées, au lieu d’avoir de temps en temps des lueurs douteuses et incertaines de raison, produites par les causes les plus frivoles, Jeanie n’aurait pas hésité à quitter avec elle un lieu de captivité où elle avait tant à craindre. Elle s’empressa donc d’assurer Madge qu’elle n’avait plus la moindre envie de dormir, ni aucun appétit ; et espérant intérieurement qu’elle ne commettait pas en cela un péché, elle chercha à exciter la fantaisie que montrait sa gardienne de faire une promenade dans le bois.

« Ce n’est pas précisément pour cela, dit la pauvre Madge, mais c’est qu’il me semble que vous vous trouveriez mieux d’être hors des mains de ces gens-là… Non pas qu’ils soient non plus très-méchants, mais ils ont de singulières habitudes, et quelquefois il me semble que ma mère et moi nous ne nous sommes guère bien trouvées de fréquenter une telle compagnie. »

Partagée entre la joie, la crainte et l’espérance qui agitent le cœur d’une captive qui voit le moment de sa délivrance, Jeanie prit avec empressement son petit paquet, et suivit Madge en plein air. Son premier mouvement fut de chercher avidement des yeux quelque habitation, mais elle n’en vit aucune. Le terrain qu’elle parcourait était en partie cultivé, en partie dans son état de nature, suivant le caprice de ses indolents propriétaires. Dans ces endroits, c’était une terre parsemée de buissons et d’arbres nains ; et là où elle était cultivée, c’était des prairies couvertes d’un gazon fin et sec, ou des champs, des pâturages.

L’active imagination de Jeanie chercha à découvrir de quel côté pouvait être la grande route qu’on l’avait forcée à quitter. Si elle pouvait parvenir à la regagner, elle devait bientôt rencontrer quelqu’un ou arriver à quelque maison où elle pourrait raconter son histoire et obtenir secours et protection. Mais après avoir jeté un regard autour d’elle, elle vit à regret qu’elle n’avait nul moyen de diriger sa course avec aucun degré de certitude, et qu’elle était encore dans la dépendance de sa folle compagne. « Est-ce que nous n’irons pas sur la grande route ? » dit-elle à Madge, de ce ton caressant que prend une nourrice avec son enfant : « il est plus agréable de se promener là qu’au milieu de ces buissons sauvages et de ces broussailles. »

Madge, qui marchait très-vite, s’arrêta à cette question, et fixa soudain sur Jeanie un regard scrutateur, qui semblait indiquer qu’elle la comprenait parfaitement. « Ah, ah ! ma fille, s’écria-t-elle, est-ce là où vous en voulez venir ? vous voulez sauver votre tête par vos jambes, à ce que je vois. »

Jeanie pensa un moment, en entendant sa compagne s’exprimer ainsi, qu’elle ferait peut-être bien de suivre ce conseil et de tâcher de se tirer de ses mains par la fuite. Mais elle ne savait pas de quel côté fuir, et outre qu’elle n’était nullement sûre d’être la plus légère à la course, elle avait la conviction que dans le cas où l’autre la poursuivrait et viendrait à bout de l’atteindre, la folle aurait l’avantage sur elle. Elle abandonna donc pour le moment toute pensée de s’échapper de cette manière, et se hâtant de calmer par quelques paroles les soupçons de Madge, elle suivit avec inquiétude le sentier par lequel il plut à sa compagne de la conduire. Madge, qui ne pouvait long-temps se fixer sur la même idée, ne donna aucune suite à celle-là, et ne tarda pas à reprendre la parole avec la volubilité et le désordre qui lui étaient ordinaires.

« C’est une chose bien agréable que de se promener dans les bois par une belle matinée comme celle-ci. J’aime bien mieux ces bois que la ville, car on n’a pas une troupe d’enfants qu’on entend crier après soi comme si on était une des merveilles du monde, et cela parce qu’on est plus jolie et mieux mise que ses voisines. Cependant, Jeanie, que les beaux habits et la beauté ne vous rendent pas trop fière. Malheur à moi d’y avoir trop songé ! ce ne sont que des pièges ; et à quoi cela m’a-t-il menée ? — Êtes-vous sûre de la route que vous nous faites prendre ? « dit Jeanie, qui commençait à craindre, en voyant qu’elle s’enfonçait dans les bois, de s’éloigner davantage de la grande route.

« Si je connais la route ? est-ce que je n’ai pas vécu long-temps ici ? et comment ne la connaîtrais-je pas ? J’aurais pu l’oublier, c’est vrai, car c’était avant mon accident ; mais il y a des choses que l’on ne peut jamais oublier, quoi qu’on fasse. »

Elles étaient alors arrivées dans la partie la plus épaisse du petit bois qu’elles suivaient. Les arbres étaient un peu écartés les uns des autres, et au pied d’un beau peuplier s’élevait un tertre couvert de gazon entremêlé de mousse et de fleurs sauvages, tel que le poète de Grasmere en décrit un dans ses vers sur l’aubépine. En y arrivant, Madge Wildfire éleva ses mains au-dessus de sa tête, les joignit avec force, et avec un cri perçant qui ressemblait à un rire convulsif, elle s’y précipita et y resta couchée immobile.

La première pensée de Jeanie fut de profiter de cette occasion pour fuir ; mais ce désir céda bientôt à la pitié que lui inspirait cette pauvre créature insensée, et à la crainte qu’elle ne pérît là faute de secours. Faisant donc un effort que sa position rendait héroïque, elle se baissa sur la pauvre Madge, lui parla d’un ton consolant, et chercha à la relever. Elle n’y parvint qu’avec peine, et lorsqu’elle l’eut fait asseoir au pied de l’arbre, elle remarqua que ses joues, naturellement colorées, étaient alors d’une pâleur mortelle, et baignées de larmes. Malgré ses propres inquiétudes, Jeanie fut d’autant plus touchée de l’état de sa compagne, qu’au milieu de toutes ses extravagances, et de l’égarement qui marquait toute sa conduite, elle avait cependant remarqué dans ses manières envers elle quelque chose d’amical dont elle lui savait gré.

Laissez-moi tranquille, laissez-moi, » s’écria la pauvre jeune femme, quand la violence de cet accès de désespoir commença à se modérer ; « Laissez-moi… cela me fait tant de bien de pleurer ; je ne puis verser des larmes qu’une fois ou deux dans l’année : alors je viens en arroser ce gazon, afin que les fleurs y croissent plus belles, et que l’herbe y revienne plus fraîche. — Mais qu’avez-vous ? dit Jeanie ; pourquoi pleurez-vous ? — J’en ai assez de sujet, dit la pauvre lunatique, plus qu’une pauvre tête n’en peut supporter, je crois… Attendez un peu, et je vous raconterai tout, car je vous aime, Jeanie Deans. Tout le monde disait du bien de vous, quand nous demeurions dans le Pleasaunts[1], et je me suis toujours rappelé ce verre de lait que vous me donnâtes ce jour que j’étais restée vingt-quatre heures sur le mont d’Arthur à chercher des yeux le vaisseau à bord duquel il était. »

Ces mots rappelèrent à Jeanie qu’effectivement elle avait été fort alarmée un matin par la rencontre qu’elle avait faite d’une jeune fille folle auprès de l’habitation de son père, et de très-grand matin, et que, comme cette fille ne paraissait pas dangereuse dans sa folie, ses craintes s’étant changées en pitié, elle avait donné à la pauvre malheureuse égarée quelque nourriture, qu’elle avait dévorée avec l’avidité d’une personne affamée. Cet incident, tout insignifiant qu’il était, pouvait devenir pour elle d’une grande importance, s’il avait fait une impression favorable et permanente sur l’esprit de celle qui avait été l’objet de sa charité.

« Oui, dit Madge, je vous dirai tout ; car vous êtes la fille d’un honnête homme. Douce Davie Deans, que je connais bien… et peut-être m’apprendrez-vous à rentrer dans le chemin étroit, qui est aussi le droit chemin ; car j’ai erré dans la terre d’Égypte, et j’ai traversé les déserts arides du Sinaï, pendant bien des jours. Mais quand je pense à mes erreurs, je suis prête à me couvrir le visage de honte. » Ici elle s’arrêta, et sourit. « Voilà qui est étrange, dit-elle, je vous ai dit plus de bonnes choses en dix minutes que je n’en dirais à ma mère en plusieurs années… Ce n’est pas qu’elles ne me viennent dans la tête, et quelquefois même je les ai sur le bout de la langue ; mais voilà le diable qui vient, et qui passe ses ailes noires sur mes lèvres, et ferme ma bouche en y posant sa large griffe noire ; car ce sont des griffes qu’il a, Jeanie : alors il chasse de ma tête toute bonne pensée, et la remplit d’une foule de chansons frivoles et de pures vanités. — Essayez, Madge, dit Jeanie, de vous calmer un peu, et de décharger votre conscience, votre cœur en sera plus léger… Résistez au diable, et il vous fuira ; surtout souvenez-vous, comme le dit mon digne père, qu’il n’y a pas de diable si dangereux que la fragilité de nos propres pensées. — Et cela est vrai, mon enfant, » dit Madge en se levant tout d’un coup ; « mais je prendrai une route dans laquelle le diable n’osera pas me suivre, et c’est une route que vous aimerez bien, allez… D’ailleurs je vais m’attacher à votre bras, de peur qu’Apollyon ne vienne m’arrêter dans le sentier, comme il le fit dans le Voyage du Pèlerin. »

À ces mots elle se leva, et, prenant Jeanie par le bras, elle se mit à marcher à grands pas, et bientôt, à la grande joie de sa compagne, elle entra dans un sentier bien battu, dont elle semblait connaître parfaitement les détours. Jeanie essaya de la remettre sur la voie des confidences, mais cette fantaisie lui avait passé. Dans le fait, l’esprit de cette pauvre insensée ressemblait à un amas de feuilles sèches qui peuvent rester quelques moments tranquilles, mais que le moindre souffle vient agiter et mettre en mouvement. Elle n’avait maintenant dans sa tête que l’allégorie de John Bunyan[2], et cette idée en ayant chassé tout le reste, elle se mit à discourir avec une grande volubilité.

« Avez-vous jamais lu le Voyage du Pèlerin ? Vous serez Christiana, vous, et moi je serai la vierge Mercy ; car vous savez que Mercy était plus belle et plus attrayante que sa compagne ; et si j’avais ici mon petit chien, il serait Great-Heart, leur guide, qui était si hardi, comme vous savez, qu’il aboyait à un individu vingt fois plus gros que lui ; et c’est même ce qui a causé sa mort ; car un jour qu’on m’entraînait au corps-de-garde, il a mordu au talon le caporal Mac-Alpine, et le caporal Mac-Alpine a tué le fidèle animal avec sa pique… Que le diable l’emporte avec sa fourche ! — Fi donc ! Madge, vous ne devriez pas parler ainsi. — C’est vrai, » dit Madge en secouant la tête ; « mais alors il ne faut pas que je pense à mon pauvre petit chien Snap, lorsque je le vis mourant dans l’égout. Et cependant tout est pour le mieux, car le pauvre animal, quand il était vivant, souffrait du froid et de la faim, et la tombe est un lieu de repos pour tout le monde, de repos pour mon chien, pour mon pauvre enfant et pour moi aussi. — Votre enfant ? » dit Jeanie qui crut qu’en suivant cette idée, dans le cas où elle serait fondée sur quelque chose de réel, elle ne pouvait manquer de ramener sa compagne à un état plus calme et plus raisonnable.

Elle se trompait toutefois, car Madge rougit, et répondit avec quelque irritation : « Oui, mon enfant, sans doute mon enfant ; pourquoi n’aurais-je pas eu un enfant, et ne l’aurais-je pas perdu aussi, comme votre sœur, le Lis de Saint-Léonard ? »

Cette réponse causa quelque alarme à Jeanie, et désirant calmer l’irritation à laquelle elle avait involontairement donné lieu, elle lui dit : « Je suis bien fâchée de votre malheur, et… — Fâchée ! et de quoi seriez-vous fâchée ? L’enfant était un bonheur pour moi, c’est-à-dire, il l’eût été sans ma mère. Mais ma mère est une femme étrange, voyez-vous ; il y avait un vieux qui avait une bonne pièce de terre et beaucoup d’argent, mais c’était tout le portrait du vieux M. Feeble-Mind ou de M. Ready-to-Halt, que Great-Heart délivre d’entre les mains du géant Slaygood, au moment où il le dépouillait et où il allait l’écorcher ; car Slaygood était de l’espèce des mangeurs de chair humaine ; et Great-Heart a tué aussi le géant Despair[3]… Cependant, quoi qu’en dise le livre, je crois que le géant Despair est ressuscité ; car je le sens souvent me ronger le cœur. — Eh bien ! et le vieux dont vous parliez ? » demanda Jeanie ; car elle avait un pénible intérêt à pénétrer la vérité de l’histoire de Madge, à laquelle elle ne pouvait s’empêcher de soupçonner un rapport secret avec celle de sa sœur. Elle désirait aussi, si c’était possible, engager sa compagne dans quelque récit qui lui fît baisser la voix ; car elle tremblait à chaque instant que le ton élevé dont elle parlait ne dirigeât sa mère ou les voleurs de ce côté, dans le cas où on les chercherait.

« Eh bien ! le vieux ? » dit Madge en répétant ses paroles ; « j’aurais voulu que vous l’eussiez vu marcher une jambe d’un côté, une jambe de l’autre, comme si chacune eût appartenu à une personne différente. C’est Gentil George qui le contrefaisait joliment ! mon Dieu, comme je riais quand je voyais George marcher comme lui. Il me semble que je riais de meilleur cœur que je ne fais à présent, quoique peut-être pas tout à fait si haut. — Et qui était Gentil George ? » dit Jeanie en cherchant à la ramener à son histoire.

« Oh ! il s’appelait Geordie Robertson, vous savez, quand il était à Édimbourg ; mais ce n’est pas là son vrai nom, il s’appelle… Mais qu’avez-vous besoin de le savoir ? » dit-elle en paraissant revenir à elle soudainement. « Qui vous a donné le droit de demander le nom des gens ? Avez-vous envie que je vous enfonce mon couteau entre les côtes, comme dit ma mère ? »

Comme elle prononça ces paroles d’un ton et avec un geste menaçant, Jeanie se hâta de protester qu’elle lui avait fait cette question tout à fait par hasard et sans aucun dessein, et Madge Wildfire, un peu radoucie, continua ainsi :

« Ne demandez jamais le nom des gens, Jeanie, cela n’est pas honnête. J’ai vu une demi-douzaine de personnes chez ma mère, et pas une d’elles ne s’appelait par son nom ; et Daddie Raton dit que c’est la chose la plus malhonnête du monde, parce que les baillis sont toujours à vous faire des questions embarrassantes pour savoir si vous avez vu tel ou tel ; et lorsque vous ne savez pas leur nom, voyez-vous, vous n’êtes pas obligée de le dire. »

« À quelle étrange école cette pauvre fille a-t-elle été élevée, pensa Jeanie, pour qu’on y prît de semblables précautions contre les poursuites de la justice ! Que dirait mon père, ou Reuben, si je leur apprenais qu’il existe dans le monde de tels êtres ! Et comment oser abuser à ce point de la simplicité de cette pauvre insensée. Oh ! si j’ai le bonheur de me retrouver un jour au milieu des miens, je bénirai Dieu, tant que je respirerai, de m’avoir placée parmi ceux qui vivent dans sa crainte et à l’ombre de son aile. »

Elle fut interrompue par le rire insensé de Madge, qui regardait une pie sautiller sur le chemin.

« Voyez, dit-elle, voilà justement de quelle manière mon vieil amoureux allait sautillant, pas si légèrement pourtant ; car il n’avait pas d’ailes pour aider ses vieilles jambes ; en bien ! malgré tout cela, je l’aurais épousé, Jeanie, sans quoi ma mère m’aurait tuée. Mais vint ensuite l’histoire de mon pauvre enfant, et ma mère eut peur qu’il n’entendît ses cris, de sorte qu’elle alla l’enterrer sous ce monceau de gazon que vous avez vu là-bas, au pied du peuplier, et je crois qu’elle a enterré avec lui tout ce que j’avais de raison ; car depuis je n’ai plus été la même. Et voyez un peu, Jeanie, après que ma mère se fut donné tant de peine, le vieux Johny Drottle me tourna le dos et ne voulut plus me regarder. Mais je ne m’en soucie guère, car depuis j’ai toujours mené joyeuse vie, et jamais un beau monsieur ne me regarde qu’il ne me semble prêt à tomber à la renverse d’amour pour moi. J’en ai vu mettre leur main dans leur poche et me donner jusqu’à dix sous à la fois, seulement pour avoir le plaisir de me regarder. »

Ces paroles firent pénétrer à Jeanie une partie de l’histoire de Madge. Elle avait été courtisée par un amant opulent, dont sa mère avait encouragé les espérances malgré sa vieillesse et sa difformité. Quelque libertin l’avait séduite, et pour cacher sa honte et détruire l’obstacle qui venait s’opposer au mariage avantageux qu’elle avait projeté, sa mère n’avait pas hésité à détruire le fruit de cette intrigue. Il était très-naturel de penser que ces événements avaient complètement bouleversé un esprit faible, frivole, et livré à toutes les chimères de la vanité. Telle était en effet, à peu de chose près, l’histoire de la folie de la pauvre Madge.



  1. Quartier d’Édimbourg. a. m.
  2. Auteur du Voyage du Pélerin dont il est ici question. a. m.
  3. Voici le sens des mots employés par Madge : Feeble-Mind, esprit faible ; Ready-to-Halt, prêt à s’arrêter ; Great-Heart, grand cœur ; Slaygood, mort aux bons ; Despair, désespoir. a. m.