La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 41

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 449-458).


CHAPITRE XLI.

CHANGEMENT DE ROUTE MYSTÉRIEUX.


Veux-tu venir avec moi ? la lune est brillante et la mer est calme, et je connais bien la route de l’Océan : dis, veux-tu venir avec moi ?
Southey, Thalaba.


Quoique d’une constitution forte et robuste, Jeanie s’était tellement ressentie de l’agitation que ces derniers événements lui avaient causée, qu’Archibald crut nécessaire de lui laisser un jour entier de repos dans le village de Longtown. Ce fut en vain que Jeanie elle-même voulut protester contre ce délai ; l’homme de confiance du duc était un personnage qui ne pouvait manquer de se donner un peu d’importance ; et comme il avait étudié la médecine dans sa jeunesse (au moins c’était le mot dont il se servait pour exprimer que trente ans auparavant il avait passé six mois à piler des drogues chez le vieux Mungo Mangelman, chirurgien-apothicaire à Greenock), il était obstiné dans son opinion toutes les fois qu’il s’agissait d’une question relative à la santé.

Dans ce cas, il avait découvert des symptômes fébriles, et ayant eu le bonheur d’appliquer ce terme scientifique à l’état de Jeanie, toute résistance de sa part devint inutile ; elle fut obligée de se soumettre à boire du gruau et à s’aller coucher, ce qu’elle fit avec plaisir pour être libre de s’abandonner à ses pensées.

Archibald ne fut pas moins attentif sur un autre point ; il avait remarqué que l’exécution de la vieille femme et le misérable sort de sa fille semblaient avoir produit une impression bien plus forte sur l’esprit de Jeanie que celle qu’aurait produite le seul sentiment de l’humanité. Cependant, comme c’était une jeune fille pleine de bon sens et de force d’esprit, et nullement sujette aux affections nerveuses, Archibald, qui ignorait qu’il eût existé aucun rapport entre la protégée de son maître et ces malheureuses, excepté qu’elle avait vu Madge autrefois en Écosse, attribua la révolution que cet événement lui avait occasionnée au souvenir qu’il lui avait rappelé des tristes circonstances où sa sœur venait de se trouver. Il chercha donc avec soin à éviter tout ce qui pouvait retracer de pareilles pensées à l’esprit de Jeanie.

Archibald eut bientôt une occasion d’exercer sa prudence. Un colporteur, arrivant à Longtown le soir même, y apporta, entre autres marchandises, un imprimé contenant les dernières paroles et l’exécution de Marguerite Murdockson, et le barbare assassinat commis sur la personne de sa fille, Madeleine ou Madge Murdockson, appelée Madge Wildfire ; et sa pieuse conversation avec l’archidiacre Fleming. Cette publication authentique avait, à ce qu’il paraît, eu lieu le jour de leur départ de Carliste, et ce genre de productions étant particulièrement agréable aux paysans, et devant l’être surtout à ceux qui avaient pu entendre parler de cette affaire, le bibliopole ambulant s’était chargé d’un certain nombre d’exemplaires ; mais il les plaça plus tôt qu’il ne s’y était attendu, car Archibald, tout en se félicitant de sa précaution, lui acheta le tout pour deux schellings neuf pences, et le colporteur, enchanté d’avoir fait une affaire aussi considérable, se hâta de retourner à Carlisle pour aller s’en pourvoir de nouveau.

Le prudent Archibald était sur le point de livrer aux flammes son acquisition, quand la demoiselle de la laiterie, plus prévoyante encore, la préserva, en disant qu’il serait dommage de détruire ces papiers, tandis qu’on pouvait s’en servir à faire des papillotes, à envelopper des bonnets, et mille autres choses utiles ; elle promit donc de serrer le paquet dans sa malle, et d’avoir soin qu’aucune feuille ne vînt à tomber sous les yeux de miss Jeanie Deans, quoiqu’elle ne pût s’empêcher en passant de trouver sa délicatesse fort ridicule : miss Deans avait eu assez de temps pour s’habituer à la pensée de la potence et à en supporter la vue, sans qu’il fût besoin de prendre tant de précautions à ce sujet.

Archibald rappela à la surveillante de la laiterie qu’on leur avait particulièrement recommandé d’avoir des attentions et des égards pour Jeanie, et que d’ailleurs, devant se séparer bientôt, il n’aurait plus à s’occuper de semblables ménagements pour personne. Mistress Dutton fut obligée de se contenter de cette réponse.

Le lendemain matin ils poursuivirent leur voyage, et traversèrent sans accident les comtés de Dumfries et de Lanark, jusqu’à une petite ville appelée Rutherglen, à environ quatre milles de Glasgow. Là, un exprès apporta à Archibald des lettres de l’agent principal du duc à Édimbourg.

Il ne dit rien de leur contenu ce soir-là ; mais, lorsqu’ils eurent pris place le lendemain dans la voiture, le fidèle écuyer informa Jeanie qu’il avait reçu des ordres que le duc avait envoyés à son agent pour les lui transmettre, par lesquels il lui recommandait de mener Jeanie avec eux, à une poste ou deux au delà de Glasgow, si elle n’y mettait pas d’opposition. Quelques motifs de mécontentement venaient d’occasionner des troubles dans cette ville et dans le voisinage, et, dans cette circonstance, il ne serait pas prudent à miss Jeanie Deans de voyager seule et sans protection sur la route d’Édimbourg ; mais en allant un peu plus loin, ils rencontreraient un des facteurs de Sa Grâce, qui venait des montagnes pour se rendre à Édimbourg avec sa femme, et auxquels elle pourrait se joindre pour retourner dans cette ville commodément et en sûreté.

Jeanie eut beaucoup d’objections à faire à cet arrangement. Il y avait bien long-temps qu’elle était hors de chez elle ; son père et sa sœur devaient être impatients de la revoir. Elle désirait aussi revoir d’autres amis qu’elle avait laissés malades à son départ. Son intention était de prendre à Glasgow un cheval et un guide qui la conduiraient, à ses frais, à Édimbourg. Elle était très-obligée de cette offre ; mais jamais daim poursuivi par le chasseur n’avait aspiré si ardemment après son lieu de repos que Jeanie soupirait de se retrouver à Saint-Léonard.

Le valet de chambre du duc échangea avec sa compagne un regard tellement significatif que Jeanie s’écria avec effroi : « Oh, monsieur Archibald ! oh, mistress Dutton ! si vous savez qu’il soit arrivé quelque chose à Saint-Léonard, par pitié dites-le moi, et ne me tenez pas en suspens. — Je ne sais réellement rien, miss Deans, dit le valet de chambre. — Et moi… moi, j’en sais tout aussi peu, » dit la demoiselle de la laiterie tandis qu’elle brûlait du désir de communiquer quelque nouvelle qu’un regard d’Archibald arrêta au passage : elle pinça les lèvres et les tint fortement comprimées, comme si elle eût craint qu’en les ouvrant tout ne s’en fût échappé malgré elle.

Jeanie vit qu’on lui cachait quelque chose, et ses alarmes ne se calmèrent que sur les assurances répétées d’Archibald, que son père, que sa sœur, que tous ses amis étaient en bonne santé, et qu’il ne leur était rien arrivé de fâcheux, du moins à sa connaissance. Elle ne pouvait éprouver aucune méfiance sur ce que lui disaient ses compagnons de voyage, et cependant son inquiétude était si visible qu’Archibald, pour dernière ressource, lui mit dans la main un petit morceau de papier sur lequel étaient écrits ces mots :

Jeanie Deans, je vous prie de me faire le plaisir d’aller avec Archibald et votre compagne jusqu’à une journée au-delà de Glasgow, et de ne leur faire aucune question ; ce qui obligera beaucoup votre ami

Argyle de Greenwich. »

Quoique ce billet laconique d’un seigneur auquel elle avait d’aussi grandes obligations ne permît à Jeanie de faire aucune objection sur la continuation de leur route, cependant la vivacité de sa curiosité s’en trouva encore augmentée. Ses compagnons de voyage ne semblaient plus avoir pour but de se rendre à Glasgow ; au contraire ils côtoyaient la rive gauche de la Clyde, et traversèrent un pays où une foule de vues pittoresques et variétés se succédèrent devant eux le long de cette noble rivière, qui, perdant graduellement son caractère, commença à leur offrir celui d’un fleuve navigable.

« Vous n’allez donc pas à Glasgow ? » dit Jeanie en remarquant que les postillons ne se disposaient pas à tourner la tête de leurs chevaux vers l’ancien pont qui offre le seul accès par lequel on puisse arriver à la ville de saint Mungo.

« Non, reprit Archibald : il s’y passe en ce moment quelque commotion populaire ; et comme notre duc est en opposition avec la cour, peut-être y serions-nous trop bien reçus, ou peut-être s’aviserait-on de se rappeler que le capitaine de Carrick est venu les mettre à la raison avec ses montagnards, en 1725, à l’époque de la sédition de Shawfield, et alors nous serions trop mal reçus[1]. Dans tous les cas, il vaut mieux pour nous, et surtout pour moi, qu’on peut supposer dans les secrets du duc sur beaucoup de points, laisser ces bonnes gens agir à leur fantaisie, sans les exciter ou les encourager par ma présence. »

Jeanie n’avait rien à répliquer à un tel raisonnement, où il lui semblait cependant qu’il entrait moins de vérité que d’envie de se donner un air d’importance.

En attendant, le carrosse continuait de rouler, la rivière s’élargissait de plus en plus, et prenait graduellement l’aspect majestueux d’un bras de mer. L’influence de la marée montante et descendante se fit de plus en plus sentir, et, pour me servir des expressions du poète lauréat,

Le lit du fleuve s’agrandit ;
Le cormoran, sur le rivage,
L’aile ouverte au vent, s’enhardit,
Prêt à reprendre son voyage.

« De quel côté est Inverary ? » demanda Jeanie en fixant les yeux sur les masses sombres des montagnes d’Écosse qui, entrecoupées de plus d’un lac, s’étendaient vers le nord, de l’autre côté de la rivière, et dont les sommets, comme entassés les uns sur les autres, ressemblaient aux vagues du vaste Océan. « Ce grand château qui est tout là-haut appartient-il au duc ? — « Ce château ?… miss Deans, que le ciel vous protège ! c’est le vieux château de Dumbarton, la plus forte place qu’il y ait en Europe, quelles que soient les autres. Sir William Wallace en fut gouverneur pendant les vieilles guerres avec les Anglais, et c’est Sa Grâce qui y commande aujourd’hui. Ce poste est toujours confié au plus habile homme de l’Écosse. — Et le duc réside-t-il sur ce rocher si élevé ? demanda Jeanie. — Non, non, il y a un sous-gouverneur qui commande en son absence, et qui habite cette maison blanche que vous voyez au pied du roc : Sa Grâce n’habite jamais cet endroit. — Je le crois bien, » dit la demoiselle de la laiterie, sur l’esprit de laquelle la route avait fait une impression très-peu favorable depuis qu’ils avaient quitté Dumfries ; « et s’il l’habitait, il pourrait bien siffler pour qu’il se présentât une autre intendante de la laiterie que moi, fût-il le seul duc qui existât en Angleterre ! Je n’ai pas quitté mon pays natal et mes amis pour venir voir des vaches mourir de faim sur des montagnes, comme dans cette écurie de porcs à Elfinfoot, ainsi que vous appelez ce lieu, ou pour être perchée sur le haut d’un rocher comme un écureuil dans sa cage pendue à la croisée d’un troisième étage. »

Tout en riant intérieurement de ce que ces symptômes de mauvaise humeur ne s’étaient manifestés que depuis que la belle mécontente se trouvait sous sa dépendance, Archibald répondit froidement que ce n’était pas lui qui avait fait les montagnes, et qu’il ne pouvait y rien changer, mais qu’ils arriveraient bientôt à une maison du duc, dans une île fort agréable appelée Roseneath, où ils attendraient le bâtiment qui devait les transporter à Inverary, et trouveraient les personnes avec qui Jeanie devait retourner à Édimbourg.

« Vous parlez d’une île, » dit Jeanie, qui, dans le cours de tous ses voyages aventureux, n’avait pas quitté la terre ferme, « alors je soupçonne qu’il faudra aller dans une de ces barques : elles me semblent bien petites, et les vagues sont un peu agitées, et… — Monsieur Archibald, dit mistress Dutton, je n’y consentirai pas, je ne me suis jamais engagée à quitter la terre, et je vous prie d’ordonner aux postillons de prendre un autre chemin pour arriver à la maison du duc. — Il y a une excellente pinasse appartenant à Sa Grâce, madame, répondit Archibald, et vous n’avez nul besoin de vous alarmer. — Mais je m’alarme, monsieur, reprit la demoiselle, et j’insiste pour que nous allions par terre, monsieur Archibald, quand il faudrait faire un circuit de dix milles. — Je suis fâché qu’il n’y ait pas moyen de vous satisfaire, madame ; mais, comme je vous l’ai déjà dit, Roseneath est une île. — Que m’importe ! » reprit la demoiselle irritée ; « quand elle le serait dix fois plus, ce n’est pas une raison pour que je me noie en traversant les mers pour y arriver. — Non, ce n’est certainement pas une raison pour que vous vous noyiez, madame, » reprit l’imperturbable valet de chambre ; « mais c’en est une excellente pour que nous ne puissions y aller par terre ; » et, décidé à exécuter les ordres de son maître, il fit un signe de la main aux postillons qui, se détournant de la grande route, se dirigèrent vers un petit hameau de pêcheurs, où une chaloupe, décorée d’une manière plus élégante qu’aucune de celles qu’ils avaient encore vues, et portant un pavillon sur lequel se déployait la tête de sanglier surmontée d’une couronne ducale, les attendait sur le bord avec deux ou trois matelots et autant de montagnards.

La voiture s’arrêta, et les domestiques commencèrent à dételer les chevaux, tandis qu’Archibald s’occupait gravement à surveiller le transport de leur bagage sur le petit bâtiment. « Y a-t-il long-temps que la Caroline est arrivée ? » demanda-t-il à un des matelots.

« Elle est venue en cinq jours de Liverpool, et elle est maintenant à l’ancre à Greenock. — Vous allez conduire la voiture et les chevaux à Greenock, » dit Archibald aux postillons, « et vous les y embarquerez pour Inverary quand je vous en enverrai l’ordre. En attendant vous les mettrez aux écuries et remises de mon cousin Duncan Archibald. Mesdames, ajouta-t-il, j’espère que vous êtes prêtes : il faut que nous profitions de la marée. — Miss Deans, dit la demoiselle de la laiterie, vous pouvez faire comme il vous plaira ; mais moi je resterai là toute la nuit plutôt que de me risquer dans cette coquille d’œuf peinte. Holà ! l’homme ! l’homme ! » s’écria-t-elle en s’adressant à un montagnard qui soulevait une malle, « cette malle est à moi, ainsi que ce carton, ce porte-manteau, ces sept paquets et celui qui est enveloppé de papier ; que je vous voie y toucher ! »

Le Celte avait les yeux fixés sur elle pendant qu’elle parlait ; puis les reportant sur Archibald, et voyant qu’il n’en recevait pas de contre-ordre, il mit la malle sur son épaule, et, sans faire plus d’attention aux cris de la demoiselle et à ses représentations, que probablement il n’entendait pas, et qui ne l’auraient pas arrêté davantage quand même il les eût entendues, il s’achemina vers la barque avec les effets de mistress Dutton, et les y déposa sans accident.

Le bagage étant transporté à bord, Archibald aida Jeanie à descendre de la voiture, et ce ne fut pas sans un peu d’inquiétude qu’elle se vit transporter vers la chaloupe par deux montagnards qui l’y déposèrent après lui avoir fait ainsi franchir la distance où elle se trouvait du rivage. Il revint ensuite à la voiture pour faire la même politesse à mistress Dutton ; mais il la trouva déterminée à n’en pas sortir, s’obstinant à rester seule, et menaçant tous ceux qui avaient eu une part directe ou indirecte à son malheur, de poursuites et d’actions judiciaires pour le paiement de ses gages, avec dommages, dépens et intérêts, et comptant sur ses doigts le nombre de robes et autres vêtements dont elle se croyait séparée pour jamais. Archibald ne se donna pas la peine de continuer long-temps ses remontrances, qui, dans le fait, ne servaient qu’à augmenter l’indignation de la demoiselle ; il se contenta de dire deux ou trois mots en gaélique aux montagnards ; ceux-ci s’approchèrent tranquillement de la voiture, et, sans que rien pût indiquer leur intention, saisirent avec adresse un moment favorable pour s’emparer de mistress Dutton, et la tinrent si ferme qu’elle ne put ni résister ni se débattre. La chargeant ensuite sur leurs épaules presque horizontalement, ils quittèrent le rivage, entrèrent dans l’eau et déposèrent la dame dans la chaloupe sans lui faire souffrir d’autre inconvénient que de chiffonner un peu ses vêtements, mais dans un état de surprise, de mortification et de terreur qui la rendit complètement muette pendant deux ou trois minutes. Les montagnards sautèrent à bord : un seul d’entre eux, grand et vigoureux gaillard, resta dehors jusqu’à ce qu’il eût poussé la barque, et vint ensuite se joindre à ses compagnons : alors ils prirent leurs rames, déployèrent leurs voiles, et commencèrent à s’éloigner du rivage et à voguer lestement sur le détroit.

« Monstre d’Écossais ! » s’écria la demoiselle en fureur en s’adressant à Archibald ; «comment osez-vous traiter de cette manière une personne de ma sorte ? — Madame, » dit Archibald avec un grand sang-froid, « il est bien temps que vous sachiez que vous êtes dans le pays du duc, et qu’il n’y a pas un de ces hommes-là qui ne vous jetât dans le lac avec autant d’empressement qu’ils en ont mis à vous y transporter, si c’était le bon plaisir de Sa Grâce. — Alors que Dieu ait pitié de moi ! dit mistress Dutton : si j’avais su cela, je ne me serais jamais engagée à être des vôtres. — Il est un peu tard pour y penser, mistress Dutton, dit Archibald ; mais je vous assure que vous trouverez que ce pays de montagnes a ses plaisirs. Vous aurez une douzaine de vachers et de filles de laiterie sous vos ordres à Inverary, et vous pourrez leur faire faire un plongeon dans le lac si tel est votre bon plaisir ; car les premiers domestiques du duc ont autant d’autorité sur leurs subordonnés que le duc en a sur eux-mêmes. — Voilà qui est certainement bien étrange, monsieur Archibald, dit la demoiselle ; mais je suppose qu’il faut que j’en prenne mon parti. Êtes-vous bien sûr que la barque ne chavirera pas ? elle me paraît pencher terriblement d’un côté. — Ne craignez rien, » dit Archibald en prenant sa prise de tabac d’un air important : « Ce passage de la Clyde nous connaît bien, ou nous le connaissons, ce qui revient au même. Il n’y a pas à craindre qu’il arrive à personne aucun accident. Nous nous serions embarqués sur l’autre rive, si ce n’eût été les troubles qui ont lieu à Glasgow, et qui ne permettent pas aux gens de Sa Grâce de traverser cette ville en ce moment. — N’avez-vous pas peur, » dit la vestale de la laiterie à Jeanie, qui, assise auprès d’Archibald, qui dirigeait le gouvernail, n’était pas elle-même dans une situation d’esprit fort tranquille ; « n’avez-vous pas peur de ces hommes sauvages avec leurs jambes nues, et de cette petite coquille de noix qui monte et descend comme une écumoire sur un seau de lait ? — Non, madame, » répondit Jeanie en hésitant, « je n’ai pas peur, car j’ai déjà vu des montagnards, quoique je ne me sois jamais trouvée si près d’eux ; et quant au danger qu’il y a sur l’eau, j’ai la confiance qu’il y a une Providence qui veille sur nous sur mer comme sur terre. — Eh bien ! dit mistress Dutton, c’est une belle chose que d’avoir appris à lire et à écrire, car on a toujours de belles phrases toutes prêtes pour tous les événements qui arrivent. »

Archibald, s’applaudissant de l’impression que la vigueur de ses mesures avait produite sur l’intraitable dame de la laiterie, s’étudia dès lors, en homme sensé et d’un bon naturel, à conserver par la douceur l’ascendant qu’il avait si utilement obtenu par la force, et il réussit si bien à lui représenter le peu de fondement de ses craintes et l’impossibilité de la laisser dans cette voiture vide sur le rivage, que la bonne intelligence était complètement rétablie dans leur société avant qu’ils débarquassent à Roseneath.



  1. En 1725, il y eut une grande émeute à Glasgow, à l’occasion d’un impôt sur la drèche. Parmi les troupes levées pour rétablir l’ordre, figuraient des compagnies d’Highlanders levées dans le comté d’Argyle, et qu’une chanson satirique de l’époque désigna sous le titre de Voleurs. Cette sédition fut appelée sédition de Shawfield, du nom du prévôt et membre du parlement contre lequel elle était dirigée.