La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 45

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 486-496).


CHAPITRE XLV.

NOUVEAUX BIENFAITS DU DUC.


Entonnez les psaumes de David, et accompagnez-les d’un saint bruit. Donnez-nous quatre doubles versets, et chantez-nous le Bangor[1].
Burns.


Le lendemain était le jour important où, suivant les formes et le rituel de l’Église écossaise, Reuben Butler devait être ordonné ministre de Knocktarlity par le presbytère de…, et l’intérêt que cet événement inspirait à toute la réunion était si grand, que chacun s’était levé de bonne heure, excepté mistress Dutton, la future surveillante des vacheries d’Inverary.

Leur hôte, dont l’appétit était aussi vif que son caractère, et aussi facile à exciter que sa colère, ne tarda pas à les avertir de venir partager un solide déjeuner où il y avait abondance de viandes froides, du laitage préparé d’une douzaine de manières au moins, une provision d’œufs bouillis et frits, une grosse motte de beurre, un demi-baril de harengs bouillis et grillés, frais ou salés, enfin du thé et du café pour ceux qui en voulaient, denrées qui, leur assura leur hôte en montrant d’un air significatif un petit lougre qui semblait croiser sous le vent de la côte, ne leur coûtaient guère que la peine de les aller chercher.

« Souffre-t-on que la contrebande se fasse aussi ouvertement ici ? demanda Butler ; rien ne me semble plus propre à corrompre les mœurs des habitants. — Le duc, monsieur Butler, n’a pas donné d’ordre à ce sujet, » dit le magistrat, qui crut par là avoir victorieusement repoussé le soupçon de connivence.

Butler était prudent, et sentait qu’on ne peut obtenir de bien réel d’une remontrance que quand elle est placée à propos ; pour le moment il n’en dit donc pas davantage sur ce sujet.

Le déjeuner était à moitié fini quand mistress Dolly Dutton entra en triomphe, aussi belle qu’une robe bleue et des rubans roses pouvaient la rendre.

« Bonjour, madame, lui dit le maître des cérémonies ; j’espère que si vous êtes malade, ce ne sera pas de vous être levée de bonne heure. »

La dame fit ses excuses au capitaine Knockdunder, titre qu’elle voulut bien condescendre à donner à leur hôte. « Mais, comme nous disons dans le comté de Cheshire, ajouta-t-elle, j’étais comme le maire d’Altringham qui reste au lit pendant qu’on raccommode ses culottes ; car la fille ne m’apporta le paquet dont j’avais besoin pour m’habiller qu’après m’avoir monté successivement tous les autres… Eh bien, il paraît que nous allons tous à l’église ce matin, à ce que j’apprends… Permettez-moi de vous demander si c’est la mode, parmi vous autres gentilshommes du Nord, d’aller à l’église en jupons, monsieur Knockdunder ? — Capitaine de Knockdunder, madame, s’il vous plaît ; et quant à ce qui est de mon costume, j’irai à l’église comme je suis, si vous permettez, madame, car si je devais, comme le maire dont vous parlez, attendre au lit que mes culottes fussent raccommodées, je pourrais y rester toute ma vie, car je n’en possède pas une paire, et n’en ai porté que deux fois, et encore dans une occasion que je me rappelle avec orgueil, puisque ce fut à l’époque où le duc amena ici la duchesse, qui voulut bien me témoigner sa satisfaction. J’empruntai donc pour cette fois les culottes du ministre, que je portai pendant les deux jours qu’il plut à Sa Grâce de rester ici… Mais parbleu, pour aucun homme ni aucune femme au monde, je ne voudrais me remettre dans une pareille prison, Sa Grâce exceptée, suivant le respect que je lui dois. »

La souveraine de la laiterie ouvrit de grands yeux, mais ne fit aucune réponse à cette brusque déclaration, et se mit sur-le-champ à prouver que l’alarme qu’elle avait éprouvée le jour précédent n’avait porté aucune atteinte à son appétit.

Lorsque le déjeuner fut terminé, le capitaine leur proposa de prendre un bateau afin que mistress Jeanie pût voir sa nouvelle résidence, et que lui-même eût occasion de s’informer si on avait fait au presbytère toutes les réparations et préparatifs nécessaires pour en recevoir les futurs habitants.

La matinée était délicieuse, et les ombres étendues des montagnes se réfléchissaient sur le miroir des eaux, aussi tranquilles alors que celles d’un lac intérieur. Mistress Dutton elle-même avait oublié toutes ses craintes. Elle avait appris par Archibald qu’il y aurait une espèce de festin après le sermon, c’était une chose qui lui plaisait fort ; « et l’eau était si tranquille, disait-elle, que c’était comme une promenade sur la Tamise. »

Toute la société s’étant donc embarquée dans une grande chaloupe, que le capitaine appelait sa voiture à six chevaux, et qui était suivie d’une plus petite, qu’il nommait son cabriolet, le brave Duncan dirigea le gouvernail vers la petite tour de la vieille église de Knocktarlity, et les efforts de six vigoureux rameurs leur firent faire le voyage avec rapidité. L’aspect du pays des deux côtés était gracieux et pastoral, et rappelait cette description d’un ancien poète écossais oublié aujourd’hui :

« L’onde coulait lentement et avec un doux murmure sur un terrain peu incliné ; sur chacune de ses rives, des arbres touffus et élevés retentissaient du concert des nombreux oiseaux auxquels leurs branches servaient d’asile, et l’épais gazon qui croissait à leur pied formait un tapis des plus frais ; la chèvre et l’agneau bondissants broutaient de jeunes arbrisseaux dont était ornée la cime des monts sur lesquels ils paraissaient comme suspendus, et dont d’épaisses bruyères décoraient la base. »

Ils débarquèrent dans cette Arcadie des montagnes, à l’embouchure d’un petit ruisseau qui arrose une paisible et délicieuse vallée. Des habitants de diverses conditions vinrent présenter leurs respects au capitaine de Knockdunder, hommage qu’il exigeait très-rigoureusement, et voir en même temps les nouveaux venus. Quelques-uns de ces hommes étaient, suivant le dire de Davie, des membres anciens et zélés de son Église, émigrés des comtés de Lennox, de Lanark et d’Ayr, auxquels le feu duc d’Argyle avait donné asile dans ce coin retiré de ses domaines, parce qu’ils avaient été persécutés pour s’être réunis à son père, aïeul du duc actuel, dans sa malheureuse entreprise de 1686. C’étaient là, pour Davie, des gâteaux pétris du bon et véritable levain, et, sans cette circonstance, le capitaine de Knockdunder lui aurait, dit-il, fait quitter le pays en vingt-quatre heures, tant il était affreux pour une âme chrétienne de l’entendre jurer et se livrer à toutes sortes d’imprécations pour la plus légère contrariété !

Outre ces vieux presbytériens, il s’y trouvait des paroissiens plus sauvages ; c’étaient des montagnards des hautes terres voisines, qui en portaient le costume, parlaient le gaélique et étaient toujours en armes. Mais les sages mesures prises par le duc avaient établi un si bon ordre dans cette partie de ses domaines, que les Celtes et les Saxons vivaient ensemble en bons voisins et dans la plus parfaite harmonie.

Ils commencèrent par visiter le presbytère, bâtiment ancien mais en bon état, qui s’élevait au milieu d’un petit bois de sycomores ; il avait un jardin bien cultivé sur le devant, limité par un petit ruisseau qu’on apercevait des croisées de la maison, et que des arbres, des buissons, une haie, séparaient du jardin. L’intérieur de la manse avait été fort négligé par le dernier occupant ; mais le duc d’Argyle avait ordonné qu’on y mît à ses frais des ouvriers, qui s’occupaient alors à l’embellir sous la surveillance du capitaine de Knockdunder. Les vieux meubles avaient été enlevés, et le duc en avait envoyé de nouveaux de Londres sur un brick nommé la Caroline qui lui appartenait, et qui était arrivé depuis quelques jours, de sorte qu’on n’attendait plus que la fin des réparations intérieures pour meubler les appartements.

Le gracieux Duncan, trouvant à son arrivée que les ouvriers ne travaillaient pas, fit venir les délinquants en sa présence, et donna à tous ceux qui l’entendaient une haute idée de son autorité par le châtiment dont il les menaça pour leur négligence. Il les assura que le moins qu’il pût leur arriver serait de ne recevoir que la moitié de leur salaire, et que, s’ils n’observaient pas mieux ses volontés ou celles du duc, il voulait être damné s’il leur payait l’autre moitié ; il ajouta qu’ils iraient ensuite se faire rendre justice où ils pourraient. Les ouvriers s’humilièrent devant le dignitaire offensé, et tâchèrent de s’excuser le plus humblement possible ; et Butler lui ayant rappelé que c’était le jour de l’ordination, et qu’ils se préparaient sans doute à aller à l’église, Knockdunder consentit à leur pardonner, par égard pour le nouveau ministre.

« Mais si je les retrouve encore désœuvrés, monsieur Butler, du diable si l’église leur servira d’excuse… car qu’est-ce que des drôles comme ceux-là vont faire à l’église un jour ouvrable ? passe pour le dimanche, et encore pourvu que le duc et moi n’ayons pas besoin d’eux ! »

On devinera facilement la joie de Butler en pensant que, dans cette vallée paisible, il allait voir s’écouler ses jours au service de ses paroissiens dont il se flattait d’être honoré, et l’on se représentera sans peine tous les regards d’intelligence qu’il échangea avec Jeanie, dont la figure toujours gracieuse, et en ce moment véritablement jolie, était animée par l’expression de modestie et de douce satisfaction qui brillait dans ses yeux lorsqu’ils parcouraient les appartements dont elle allait devenir la maîtresse ; elle s’abandonna plus librement encore à ces sentiments de joie et d’admiration, quand la compagnie, après avoir quitté le presbytère, se dirigea vers l’habitation future de Deans.

Jeanie vit avec plaisir qu’elle n’était pas à plus d’une portée de fusil du presbytère, car son bonheur n’aurait pas été complet si la résidence de son père eût été éloignée de la sienne, et elle sentait qu’il y avait de grands inconvénients à ce que lui et Butler habitassent la même maison. La courte distance qui la séparait était précisément ce qu’elle aurait pu souhaiter.

La maison du fermier était bâtie sur le modèle d’une chaumière soignée, et on avait consulté dans la construction tout ce qui pouvait être commode à celui qui devait l’occuper. Un joli petit jardin, un verger, une basse-cour distribuée de la manière la plus complète suivant les idées du temps, tout enfin se réunissait pour en faire l’habitation la plus agréable pour un fermier, et la rendait bien supérieure à l’espèce de hutte qu’ils avaient occupée à Woodend, et à leur petite chaumière de Saint-Léonard. Elle était dans une situation beaucoup plus élevée que le presbytère, et exposée à l’ouest. Des fenêtres, on avait une vue délicieuse de la petite vallée que la maison dominait ; l’œil pouvait suivre les détours du petit ruisseau, et se reposer sur le détroit, sur les lacs environnants et sur les îles si pittoresques. Les montagnes de Dumbarton, autrefois habitées par l’orgueilleux clan des Mac-Farlane, formaient un croissant derrière la vallée ; et plus loin à droite on apercevait dans l’ombre les masses gigantesques des montagnes d’Argyle ; tandis que, du côté de la mer, on avait une échappée d’Arran, dont le sommet nu et dépouillé semblait avoir été frappé par la foudre.

Mais pour Jeanie, dont le goût pour le pittoresque, si toutefois il lui était naturel, n’avait jamais été cultivé, la vue de la fidèle May-Hettly, qui lui vint ouvrir la porte avec sa robe brune du dimanche et son tablier bleu bien arrangé devant elle, fut un spectacle qui l’emportait mille fois sur le paysage le plus délicieux et le plus varié. Les transports de cette bonne vieille femme en revoyant Jeanie ne furent pas moins vifs ; et elle se hâta de l’assurer qu’elle avait soigné de son mieux le brave homme et le bétail. May s’empressa d’entraîner sa jeune maîtresse dans la basse-cour, afin de recevoir d’elle les compliments auxquels elle s’attendait pour les soins qu’elle avait pris des vaches. Jeanie, dans la simplicité de son cœur, se réjouit de retrouver ses favorites ; et Gowan et ses compagnes semblèrent reconnaître les sons familiers de sa voix, et répondirent aux paroles caressantes qu’elle leur adressa, par leurs mugissements, par la manière dont elles tournaient vers elle leurs larges têtes, et par divers autres signes bien connus de ceux qui ont étudié les habitudes de ces animaux, et qui indiquaient le plaisir qu’elles avaient à la revoir.

« Jusqu’à ces pauvres bêtes qui sont bien aises de vous revoir ! dit May ; et il ne faut pas s’en étonner, Jeanie, car vous avez toujours été bonne pour tout le monde, bêtes et gens. Mais il faut que je m’habitue à vous appeler mistress, maintenant que vous avez été à Londres, et que vous avez vu le duc et la reine, et tous ces grands seigneurs… Et qui sait, » ajouta la vieille femme avec un air significatif, « quel nom il faudra ajouter à mistress, car je ne crois pas que vous portiez long-temps celui de Deans. — Appelez-moi toujours votre Jeanie, May, et vous ne courrez pas le risque de vous tromper. »

Dans cette étable Jeanie retrouva une génisse qu’elle ne put regarder sans verser des larmes. May, qui l’observait d’un air de compassion, lui dit à voix basse : « C’est le maître qui soigne toujours lui-même celle-ci, et il a plus soin d’elle que de toutes les autres : j’ai remarqué qu’il ne la négligeait pas, même quand il était le plus fâché et qu’il en avait le plus de cause. Eh, mon Dieu ! que le cœur d’un père est une singulière chose ! Que de prières il a adressées au ciel pour cette pauvre fille… J’ai pensé quelquefois qu’il priait plus pour elle que pour vous-même ; car que peut-il demander pour vous, si ce n’est la bénédiction que vous méritez ? Quand nous sommes venus ici, et que je couchais à côté de sa chambre, je l’entendais prier et s’écrier : « Effie, pauvre brebis égarée ! » et il répétait continuellement : « Effie ! Effie ! » Si ce pauvre agneau ne revient pas au bercail à l’heure du bon pasteur, ce sera chose étonnante, car on peut bien dire qu’elle a été l’objet des prières d’un père. Oh ! si le pauvre enfant prodigue voulait revenir, avec quelle joie le maître tuerait le veau gras… quoique le veau de Brockit (la brune) ne soit pas bon à tuer avant trois semaines d’ici. »

Laissant ensuite ce sujet délicat et affligeant, elle entra dans les détails des affaires du ménage, avec la volubilité naturelle aux personnes de sa classe.

Après avoir tout examiné dans la basse-cour, et exprimé sa satisfaction de la manière dont les choses avaient été administrées en son absence, Jeanie rejoignit la compagnie qui parcourait l’intérieur de la maison. Il n’y manquait que Butler et Davie Deans, qui étaient allés à l’église pour y retrouver les ministres et les anciens qui composaient l’assemblée, et tout régler avec eux pour la cérémonie du jour.

Tout, dans l’intérieur de l’habitation, répondait à l’extérieur pour la propreté et le soin. Elle avait été, dans l’origine, construite et meublée par le duc pour servir de retraite à un de ses premiers domestiques auquel il était fort attaché, et qui n’en avait pas joui long-temps, étant mort peu de mois après, de sorte que tout y était tout frais et dans le meilleur état. On trouva dans la chambre à coucher de Jeanie une jolie caisse qui excita la curiosité de mistress Dutton, car sur l’adresse, qui portait : À mistress Jeanie Deans, à Archingower, paroisse de Knocktarlity, elle reconnut la main de mistress Semple, femme de chambre de la duchesse. May remit alors à Jeanie un paquet cacheté qui portait la même adresse : il contenait la clef avec une étiquette portant que le coffre et son contenu étaient une marque de souvenir offerte à Jeanie Deans par son amie la duchesse d’Argyle et par ses filles. La caisse ayant été ouverte à la hâte, comme le lecteur le pense bien, on la trouva pleine de linge et d’effets de femme de la meilleure qualité, mais convenables à l’état de Jeanie. À chacun des articles était attaché le nom de la personne qui l’offrait, comme pour faire sentir à celle qui recevait ce présent l’intérêt particulier qu’elle avait inspiré à chacun des membres de cette noble famille. Désigner par les noms qui leur étaient propres les divers objets, serait une entreprise qui n’a jamais été tentée, soit en prose, soit en vers ; d’ailleurs la plupart des termes d’alors ne seraient plus connus, même des couturières de nos jours. Cependant je déposerai un inventaire exact du contenu de la caisse entre les mains de mon obligeante amie, miss Marthe Buskbody, personnage dont on a parlé à la fin des Presbytériens d’Écosse, qui m’a promis, si ce sujet paraissait intéresser la curiosité du public, de me fournir un glossaire avec des commentaires de sa façon. Mais, pour le moment, il suffira de dire que ce présent était digne des nobles bienfaiteurs, et convenable à la situation de celle à laquelle il était fait ; que tout y était beau et bon, et qu’on n’avait rien oublié de ce qui pouvait trouver place dans le trousseau d’une jeune personne de la classe de Jeanie, sur le point de s’unir à un respectable ministre.

Chaque article fut déployé, examiné, admiré, au grand étonnement de May, qui déclarait que la reine ne pouvait avoir de plus belles hardes ni en plus grande quantité, et non sans un peu d’envie de la part de la future intendante des vacheries du duc. Ce sentiment peu aimable, mais assez naturel, se manifesta par des critiques peu fondées, au moyen desquelles elle s’efforçait de rabaisser le mérite de chaque objet à mesure qu’il passait en revue ; mais il se manifesta plus vivement encore lorsque au fond de la caisse on trouva une robe de soie blanche, d’une forme très-simple, mais enfin de soie blanche, et de soie française, sur laquelle était attaché un petit papier qui indiquait que c’était un présent du duc d’Argyle à sa compagne de voyage, pour être porté le jour où elle changerait de nom.

Mistress Dutton ne put se contenir plus long-temps : elle murmura tout bas, à l’oreille d’Archibald, que c’était une belle chose que d’être Écossaise ; que, quant à elle, elle croyait que toutes ses sœurs, et elle en avait une demi-douzaine, pourraient bien être pendues avant que personne lui fît présent d’un mouchoir de poche.

« Et sans que vous fissiez un pas pour les sauver, mistress Dolly, » répondit sèchement Archibald. « Mais je suis surpris que nous n’entendions pas encore la cloche, » dit-il en regardant à sa montre.

« Que diable ! monsieur Archibald, répondit le capitaine de Knockdunder, vous voudriez qu’on sonnât la cloche avant que je fusse prêt. Parbleu ! je ferais manger la corde au bedeau s’il prenait une telle liberté ; mais si vous avez envie d’entendre la cloche, je n’ai qu’à me montrer sur cette hauteur, et elle se mettra en branle sur-le-champ. »

Ils se mirent donc en route, et le chapeau galonné du capitaine ne se fit pas plus tôt apercevoir au-dessus de la hauteur, comme le soleil quand il paraît sur l’horizon, que le tintement de la cloche retentit dans le petit clocher couvert de mousse, et le battant continua de frapper sur ses parois fêlées, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’église. Duncan les exhortait à ne pas se presser, car certainement la fête ne commencerait pas sans eux[2].

Effectivement, le tintement désagréable de la cloche ne commença à s’apaiser que lorsqu’ils eurent franchi la haie, et elle ne cessa entièrement ses sons discordants que lorsque toute la compagnie, précédée de Duncan, fut entrée dans la petite église et se fut assise dans le banc du duc, à l’exception de Davie Deans qui occupait déjà un siège parmi les anciens.

La cérémonie de l’ordination eut lieu d’après les formes établies. Nous en épargnerons les détails au lecteur, et nous nous contenterons de dire que le sermon prononcé dans cette occasion eut le bonheur de plaire même à Davie Deans, quoiqu’il n’eût duré qu’une heure et un quart, ce que ce dernier regardait comme une assez maigre portion de nourriture spirituelle.

Le prédicateur, qui était un théologien partageant une grande partie des opinions de Davie, s’excusa auprès de lui en particulier de sa brièveté, en disant qu’il avait remarqué que le capitaine bâillait d’une manière terrible, et que, s’il l’avait retenu un moment de plus, il ne savait pas combien de temps il pourrait lui faire attendre le premier quartier de ses appointements.

Davie soupira en pensant que des motifs humains avaient pu exercer une telle influence sur l’esprit d’un éloquent prédicateur. Mais un autre incident l’avait aussi fortement scandalisé pendant le service.

Dès que la congrégation eut repris ses sièges après les prières, et que le ministre eut lu le texte, Duncan, après avoir fouillé dans la poche suspendue sur le devant de son jupon, en tira une petite pipe à tabac en fer, et s’écria presque tout haut : « J’ai oublié ma boîte à tabac, Lachlan ; allez au clachan, et rapportez-moi un sou de tabac à fumer. » Six bras, les plus à sa portée, présentèrent aussitôt avec empressement autant de boîtes à tabac au dignitaire. Il en choisit une en faisant un petit signe de tête de remercîment, remplit sa pipe, l’alluma à l’aide de sa pierre à briquet, et fuma du plus grand sang-froid pendant tout le temps du sermon. Quand il eut fini, il vida les cendres de sa pipe, la remit dans sa poche, rendit la boîte à tabac à qui elle appartenait, et écouta la prière avec décence et attention.

À la fin du service, lorsque Butler eut été reçu ministre de l’église de Knocktarlity, et investi de toutes ses immunités et privilèges spirituels et temporels, Davie, qui avait soupiré, gémi et murmuré de la conduite irrévérencieuse de Knockdunder, communiqua sans déguisement son opinion à Isaac Meicklehose, un des anciens, dont l’aspect grave et solennel et la perruque grisonnante l’avaient disposé à la sympathie. « Un Indien sauvage, dit Davie, ne se permettrait pas de fumer dans une église, et d’y envoyer à droite et à gauche des bouffées de tabac, comme s’il était dans une tabagie : comment un chrétien et un gentilhomme peut-il se conduire ainsi ? »

Meicklehose secoua la tête, et convint que la chose était loin d’être décente. « Mais que voulez-vous ? le capitaine est un drôle de corps, et lui faire quelques représentations à ce sujet ou sur tout autre ce serait mettre le feu aux poudres. Il a la main haute sur tout le pays, et sans sa protection nous ne pourrions trafiquer avec les montagnards, puisque toutes les clefs de la contrée sont pendues à sa ceinture. Au fond, il n’est pas méchant homme, et vous savez qu’il peut faucher l’herbe dans les prairies[3] — Cela peut être, voisin, reprit Davie ; mais je connais mal Butler, ou avant la fin du quartier courant il aura appris à votre capitaine à fumer sa pipe quelque autre part que dans la maison de Dieu. — Qui va doucement va long-temps, reprit Meicklehose, et si un sot peut donner un avis à un sage, je lui conseillerais d’y regarder à deux fois avant de se frotter à Knockdunder. Il faut qu’il ait une longue cuillère, celui qui veut manger la soupe avec le diable. Mais ils sont allés dîner, et si nous ne marchons plus vite, nous arriverons trop tard. »

Davie accompagna son ami sans lui répondre, mais commença à sentir par expérience que la vallée de Knocktarlity, comme tout le reste du monde, pouvait lui fournir des sujets de mécontentement et de regret. Son esprit était si occupé à réfléchir sur les moyens de ramener Duncan à des sentiments de respect et de décence pendant le service public, qu’il oublia tout à fait de s’informer si Butler avait été appelé à prêter le serment.

Quelques personnes ont donné à entendre qu’il était entré un peu d’intention dans cet oubli, mais je crois cette explication de son silence incompatible avec la simplicité de caractère de mon ami Davie. Je n’ai jamais pu non plus parvenir à m’assurer, malgré les recherches les plus minutieuses, si la formule qui faisait l’objet de ses scrupules avait été exigée ou non de Butler. Les registres des assemblées de l’église auraient pu jeter quelque lumière sur ce sujet ; mais malheureusement ils furent détruits en 1746 par un nommé Donacha Dhuna Dunaigh, à l’instigation, ou du moins avec la connivence du gracieux Duncan Knock, qui avait désiré effacer la preuve des faiblesses d’une certaine Kate Finlayson.



  1. Nom d’un chant religieux en Écosse. a. m.
  2. Autrefois, en Écosse, quand les propriétaires étaient aussi réguliers que leurs inférieurs à entendre le service paroissial, une sorte d’étiquette voulait qu’on attendît l’arrivée du principal personnage avant de commencer la cérémonie religieuse. a. m.
  3. C’est-à-dire qu’il peut nuire à ceux qui sont moins élevés que lui. a. m.