La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 46

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 496-505).


CHAPITRE XLVI.

ENTREVUE INESPÉRÉE.


Le cabaret est rempli de commentateurs de la Bible ; on n’entend que le choc des brocs et des verres et les voix de ceux qui demandent à boire ; chacun parle haut et à la fois ; et, tout en discutant l’Écriture, on crie, on s’échauffe, on fait un vacarme qui menace d’amener une rupture et d’être suivi des fureurs de la discorde.
Burns.


Un banquet splendide, aux frais du duc d’Argyle, fut donné aux révérends ministres qui avaient assisté à l’ordination de Reuben Butler, et les habitants les plus respectables de la paroisse y furent aussi invités. Le festin se composait de tout ce que le pays pouvait fournir, car Duncan Knock avait toujours à sa disposition tous les éléments d’un bon et solide dîner. L’île fournissait du bœuf et du mouton ; les lacs, les rivières et le détroit, du poisson de mer et d’eau douce ; les forêts du duc, les marais et les bruyères, toute espèce de gibier, depuis le daim jusqu’au lapin : et quant à la boisson, la bière y coulait avec autant d’abondance que l’eau. L’eau-de-vie et l’usquebaugh, dans ses heureux temps, n’étaient pas soumis aux droits, le vin blanc et même le vin de Bordeaux y étaient pour rien, attendu que les privilèges étendus du duc lui donnaient droit à tous les tonneaux de vin qui étaient jetés sur la côte occidentale lorsque des vaisseaux faisaient naufrage. En un mot, comme Duncan s’en vantait, le festin ne faisait pas sortir un plack de la poche du duc, quoiqu’il fût aussi abondant que somptueux.

On porta la santé du duc à pleines rasades bona fide, et Davie Deans lui-même tira du fond de sa poitrine le premier huzza qui en fut jamais sorti, pour augmenter les acclamations avec lesquelles cette santé fut reçue. Bien plus, son cœur s’était tellement épanoui dans cette mémorable circonstance, et il était si disposé à l’indulgence, qu’il n’exprima aucun mécontentement lorsque trois joueurs de cornemuse commencèrent l’air : Les Campbell sont en route. La santé du révérend ministre de Knocktarlity fut reçue avec de semblables honneurs, et il y eut de grands éclats de rire, parce qu’un de ses confrères ajouta malignement : « Puisse notre confrère avoir bientôt une femme pour faire les honneurs du presbytère ! » Ce fut dans cette occasion que Davie Deans accoucha de sa première plaisanterie ; et il paraît que l’enfantement fut difficile, car il fut accompagné de beaucoup de grimaces et de contorsions : il s’arrêta plus d’une fois en chemin avant de pouvoir exprimer son idée. Enfin il s’écria : « Il vient d’être uni à une épouse spirituelle, et c’est trop pour un jour que de le menacer aussi d’une femme temporelle ! » Cela dit, il partit d’un éclat de rire rauque et bref, et redevint tout à coup grave et silencieux, comme s’il était tout étonné lui-même de cet effort de gaieté.

Après une ou deux autres santés, Jeanie, mistress Dolly et les autres femmes du pays qui avaient honoré la fête de leur présence, se retirèrent dans la nouvelle habitation de Davie, à Auchingower, et laissèrent ces messieurs continuer leurs libations.

La fête se prolongea joyeusement. La conversation lorsque Duncan en tenait le dé n’était pas toujours très-canonique, mais Davie échappa au risque d’en être scandalisé, tout occupé qu’il était à causer avec un de ses voisins auquel il faisait la récapitulation de toutes les souffrances qu’on avait endurées dans les comtés d’Ayr et de Lanarck pendant ce qu’il appelait l’invasion de l’armée montagnarde. Le prudent M. Meicklehose l’engageait pourtant de temps en temps à baisser la voix, l’avertissant que le père de Duncan Knock avait fait partie des persécuteurs, et avait rapporté beaucoup de butin de ses courses, et qu’il n’était pas improbable que Duncan lui-même en eût fait partie.

Cependant comme la gaieté augmentait et devenait bruyante et déréglée, les membres les plus graves de la société commencèrent à s’échapper le plus adroitement possible. Davie Deans réussit à accomplir sa retraite, et Butler épiait attentivement l’occasion de le suivre. Mais la chose présentait des difficultés, car Knockdunder voulant savoir, disait-il, de quelle étoffe était fait le nouveau ministre, n’avait pas l’intention de s’en séparer si aisément : il se tenait cloué à ses côtés, ne le perdait pas de vue, et avec une insistance obligeante ne perdait pas une occasion de remplir son verre jusqu’aux bords quand il le trouvait vide. À la fin, comme la soirée s’avançait, un vénérable confrère demanda à Archibald quand ils pouvaient espérer de voir le duc, tam carum caput, s’il osait s’exprimer ainsi, dans sa résidence de Roseneath. Duncan Knock, dont les idées étaient un peu confuses, et qui, comme on le pense bien, n’était pas très-savant, entendant imparfaitement ces paroles, s’imagina que celui qui venait de les prononcer voulait faire un parallèle entre le duc et sir Donald Gorme de Sleat, et cette comparaison lui paraissant injurieuse, il huma l’air à plusieurs reprises et manifesta un vif mécontentement.

Le vénérable théologien ayant voulu lui expliquer ces mots, le capitaine lui répondit : « J’ai entendu le mot Gorme de mes propres oreilles, monsieur : croyez-vous que je ne sache pas distinguer le gaélique du latin ? — Il paraît que non, monsieur, » dit le ministre offensé à son tour, et prenant une prise de tabac avec beaucoup de calme.

Le nez cuivré du gracieux Duncan devint alors aussi enflammé que celui du taureau de Phalaris, et tandis qu’Archibald interposait sa médiation entre les deux partis, et que la compagnie était tout occupée de leur dispute, Butler trouva le moyen d’effectuer sa retraite.

Il alla rejoindre les femmes qui étaient à Auchingower, et qu’il trouva attendant impatiemment que les convives se séparassent ; car quoique Davie Deans dût rester à Auchingower, et que Butler dût cette même nuit prendre possession du presbytère, Jeanie, dont la chambre n’était pas encore entièrement prête dans la maison de son père, devait, pendant un jour ou deux, loger dans le château du duc, à Roseneath, et les barques prêtes à partir attendaient depuis long-temps l’arrivée de Knockdunder ; mais le jour tomba et il ne paraissait pas. Enfin parut Archibald qui, toujours fidèle au décorum, avait eu soin de ne pas passer les bornes de la modération, et il conseilla fortement à Jeanie et à sa compagnie de retourner dans l’île sous son escorte, faisant observer que, d’après les dispositions où il avait laissé le capitaine, il n’était guère probable qu’il quittât l’auberge de toute la nuit, et que, dans tous les cas, il ne serait certainement pas en état de paraître devant des dames en se levant de table. La petite barque, que Duncan appelait son cabriolet, était à leur disposition, dit-il, et il y avait encore une lueur de crépuscule qui rendrait leur promenade sur l’eau très-agréable.

Jeanie, qui avait beaucoup de confiance dans la prudence d’Archibald, consentit volontiers à cet arrangement, mais mistress Dolly ne voulut pas entendre parler de la petite barque. Si on pouvait avoir la grande barque, elle consentirait à partir, sinon elle aimerait mieux coucher sur le plancher que de se risquer sur la petite. Il fut impossible de faire entendre raison à mistress Dolly, et Archibald ne jugea pas la circonstance assez impérieuse pour employer la force : « Il n’est peut-être pas très-poli, dit-il, de priver le capitaine de sa voiture à six chevaux ; mais, » ajouta-t-il galamment, « comme c’est pour le service des dames, j’espère qu’il me pardonnera cette liberté. D’ailleurs le cabriolet pouvant faire la traversée, même à l’heure de la marée, conviendra mieux au capitaine. La grande barque serait donc au service de mistress Dolly. »

En conséquence, ils s’acheminèrent vers le rivage, accompagnés de Butler. Il s’écoula quelque temps avant de pouvoir rassembler les bateliers ; et avant qu’ils fussent embarqués et prêts à partir, la lune avait paru sur la montagne, et jetait une lueur tremblante sur le vaste sein des eaux. Mais le temps était si doux et la nuit si belle, que Butler, en disant adieu à Jeanie, ne conçut aucune inquiétude pour sa sûreté ; et, ce qui est encore plus extraordinaire, mistress Dolly elle-même n’en éprouva pas pour la sienne. L’air était doux et venait effleurer les vagues qui lui communiquaient leur fraîcheur, tandis qu’il leur apportait les douces émanations de l’été. Le magnifique paysage de promontoires et de baies qui les entourait, et la longue chaîne bleuâtre de montagnes dont il était ceint, n’étaient qu’à demi éclairés par la lune, et chaque fois que les rames s’enfonçaient dans les flots, les eaux rejaillissaient étincelantes de ce brillant phénomène appelé le feu de mer.

Cette dernière circonstance remplit Jeanie d’étonnement, et servit à amuser sa compagne jusqu’à ce que la barque fût entrée dans la petite baie, dont les bras semblaient s’étendre dans la mer comme pour les accueillir.

L’endroit où l’on débarquait ordinairement était à un quart de mille du château ; et quoique la marée ne permît pas à la grande barque d’approcher tout à fait d’une espèce de jetée qu’on avait formée de pierres mal jointes, Jeanie, qui était aussi agile que hardie, sauta facilement à terre. Mais mistress Dolly ayant refusé positivement de courir le même risque, le complaisant Archibald ordonna aux bateliers de la débarquer dans un endroit plus commode, à une distance assez considérable ; et il se préparait à descendre lui-même pour accompagner Jeanie au château ; mais comme on ne pouvait se tromper de chemin, puisqu’il ne fallait, pour y arriver, que suivre une avenue bordée d’arbres qui était devant elle, et que d’ailleurs le clair de lune lui montrait les cheminées du bâtiment qui élevaient leurs têtes blanches au-dessus des bois qui l’entouraient, Jeanie le remercia poliment de sa complaisance, et le pria d’accompagner mistress Dolly, qui, se trouvant dans un pays où tout lui paraissait étrange, avait plus besoin qu’elle de son secours.

Ce fut une circonstance fort heureuse pour la pauvre laitière, et qui lui sauva la vie, s’il est vrai, comme elle le déclara souvent depuis, qu’elle serait morte de frayeur si elle eût été abandonnée toute seule dans la barque avec six sauvages montagnards en jupon.

La nuit était si belle, qu’au lieu de s’acheminer sans délai vers la maison, Jeanie resta sur le rivage, contemplant la barque qui s’en éloignait de nouveau pour entrer dans la petite baie. Elle tint ses regards fixés sur les figures de ses compagnons, qui se dessinaient vaguement et diminuaient peu à peu à ses yeux à mesure qu’ils s’éloignaient, tandis que le chant mélancolique des bateliers, affaibli par l’éloignement, résonnait agréablement à son oreille, jusqu’à ce qu’enfin la barque tourna le promontoire et disparut à ses yeux.

Cependant Jeanie, toujours dans la même posture, continuait de fixer ses yeux sur la mer. Elle savait qu’il s’écoulerait encore du temps avant que ses compagnons arrivassent au château, le point de débarquement vers lequel ils se dirigeaient étant beaucoup plus éloigné que celui où elle était, et elle profita avec joie de cette occasion pour s’abandonner librement à ses pensées.

Elle se mit à réfléchir sur le changement que quelques semaines avaient apporté dans sa position ; et en se retraçant les divers événements qui l’avaient fait passer d’un état de honte, de douleur et même de désespoir, à une situation honorable, et qui lui présentait la plus douce perspective de bonheur, son cœur se gonfla d’une émotion qui remplit ses yeux de larmes. Cependant une autre cause les faisait aussi couler. Comme la félicité humaine n’est jamais parfaite, et comme les âmes bien nées ne sentent jamais plus vivement le malheur de ceux qu’elles aiment que lorsque leur propre situation semble offrir un contraste avec la leur, les regrets de Jeanie se tournèrent sur le sort de sa pauvre sœur, de cette enfant objet de si douces espérances, chérie depuis tant d’années, maintenant proscrite, et, ce qui était pis encore, soumise à la volonté d’un homme dont elle avait lieu de concevoir la plus mauvaise opinion, et qui même, au milieu de ses plus violents accès de remords, paraissait étranger à un véritable repentir.

Pendant qu’elle était livrée à ces pensées mélancoliques, Jeanie crut voir l’ombre d’une figure humaine se détacher du petit bois taillis qui était à sa droite : elle tressaillit ; et les histoires qu’elle avait entendu raconter des apparitions et des esprits qui s’étaient offerts au voyageur solitaire dans des sites aussi sauvages, et à de semblables heures, vinrent soudainement se retracer à son imagination. La figure continua de se glisser légèrement de son côté, et lorsqu’elle fut éclairée par les rayons de la lune, elle reconnut que c’était celle d’une femme. Une voix douce appela deux fois : Jeanie Jeanie ! Se trompait-elle ? était-ce bien la voix de sa sœur ? Appartenait-elle encore à la terre des vivants, ou la tombe avait-elle lâché sa proie ? Avant qu’elle eût eu le temps de se faire bien distinctement toutes ces questions, Effie, sa chère Effie, était dans ses bras, la pressait contre son cœur et la couvrait de baisers. « J’errais comme une ombre sur ce rivage, lui dit-elle, dans l’espoir de vous voir ; il n’est donc pas étonnant que vous ayez cru en voir une en moi. Je ne voulais d’abord que vous apercevoir, et entendre le son de votre voix car vous parler encore, Jeanie, était plus que je ne méritais, plus que je n’osais espérer. — Effie ! comment se fait-il que vous soyez seule ici, à cette heure, sur ce rivage désert ? Est-il bien sûr que ce soit vous que je revois vivante ? »

Effie, par un retour de son ancienne espièglerie, répondit à cette question en pinçant légèrement sa sœur de ses doigts délicats, qui ressemblaient plus à ceux d’une sylphide qu’à ceux d’un spectre.

« Mais il faut que vous veniez avec moi au château, Effie, dit Jeanie, et que vous me racontiez toute votre histoire. J’ai là des amis qui vous feront bon accueil pour l’amour de moi. — Non, non, Jeanie, » répondit tristement sa sœur. « Vous avez oublié que je suis bannie, proscrite, une malheureuse qui vient d’échapper au gibet, parce qu’elle avait la meilleure, la plus courageuse des sœurs. Je ne voudrais m’approcher d’aucun de vos grands amis, n’y eût-il d’ailleurs aucun danger pour moi. — Il n’y a pas, il ne peut y avoir de danger, dit Jeanie vivement. Effie ! ne vous obstinez pas ainsi à votre perte ; laissez-vous guider une fois ; nous serons tous si heureux ensemble ! — J’ai goûté tout le bonheur que je mérite de trouver dans ce monde, puisque je vous ai vue, répondit Effie, et, qu’il y ait pour moi du danger ou non, personne ne dira jamais que je suis venue présenter à ma sœur une figure capable de la faire rougir au milieu de ses grands amis. — Je n’ai pas de grands amis, dit Jeanie je n’ai d’autres amis que ceux qui sont aussi les vôtres, Reuben Butler et mon père. Ô malheureuse enfant ! ne vous montrez pas opiniâtre, ne renoncez pas encore une fois au bonheur ! Nous ne verrons aucun étranger ; revenez chez vous au milieu de vos plus chers amis. Il vaut mieux se reposer à l’ombre d’un vieux tronc qu’au milieu d’un bois nouvellement planté. — C’est en vain que vous insistez, Jeanie ; je dois boire la coupe que j’ai remplie moi-même. Je suis mariée, et il faut que je suive mon mari, que ce soit pour mon bonheur ou non. — Mariée, Effie ! s’écria Jeanie ; infortunée créature ! et à ce terrible… — Chut ! chut ! » dit Effie en lui mettant une main sur la bouche, et de l’autre lui montrant le bois : « il est là ! »

Elle prononça ces mots d’un ton qui prouvait que son mari avait trouvé moyen de lui inspirer autant de crainte que d’amour. En ce moment un homme sortit du bois. C’était le jeune Staunton. La clarté de la lune, toute imparfaite qu’elle était, permit à Jeanie de remarquer qu’il était bien mis, et qu’il avait une tournure distinguée.

« Effie, dit-il, le temps nous presse, l’esquif nous attend dans la baie, et je n’ose rester ici plus long-temps. J’espère que votre sœur me permettra de l’embrasser. » Jeanie recula par un sentiment d’aversion involontaire. « N’importe ! dit-il ; si vous conservez contre moi du ressentiment, du moins ne le témoignez-vous pas par vos actions, et je vous remercie d’avoir respecté mon secret, quand un mot (qu’à votre place je n’aurais pas hésité de dire) aurait suffi pour me coûter la vie. Il y a des gens qui disent qu’un homme doit cacher à la femme la plus aimée un secret qui peut compromettre sa tête. Ma femme et ma sœur savent toutes deux le mien, et je n’en dormirai pas moins tranquillement. — Mais êtes-vous réellement marié avec ma sœur, monsieur ? demanda Jeanie, qui éprouvait à ce sujet de vives inquiétudes ; et le ton hautain et léger dont il parlait était fait pour justifier tous ses soupçons.

« Je suis réellement et légalement marié avec elle, et sous mon vrai nom, » dit Staunton d’un ton plus grave.

« Et votre père, et votre famille ? — Mon père et ma famille ? eh bien, il faut qu’ils prennent leur parti sur une chose faite et sur laquelle il n’y a plus à revenir, reprit Staunton. Cependant, désirant rompre des liaisons dangereuses et donner à mes parents le temps de calmer leur colère, j’ai l’intention de tenir mon mariage secret pendant quelque temps et de passer plusieurs années en pays étranger. Ainsi vous ne recevrez pas de sitôt de nos nouvelles, si vous en recevez jamais. Vous concevez combien il serait dangereux d’entretenir ensemble une correspondance, car tout le monde aurait bientôt deviné que le mari d’Effie est… quel nom me donnerai-je ! le meurtrier de Porteous. »

« Homme insensible et dur ! pensa Jeanie… À quel être Effie a-t-elle confié son bonheur ! Mais celui qui sème le vent doit recueillir la tempête ! »

« Ne pensez pas mal de lui, « dit Effie en s’éloignant de son mari et s’écartant avec Jeanie d’un pas ou deux ; « ne pensez pas trop mal de lui… Il est bien bon pour moi, Jeanie, meilleur que je ne mérite, et il est déterminé à mener une vie régulière ; ainsi ne pleurez pas sur Effie, elle est plus heureuse qu’elle ne devait s’y attendre… Mais vous-même… comment pourrez-vous jouir d’autant de bonheur que vous en méritez ?… jamais, jusqu’à ce que vous montiez au ciel pour y prendre place au milieu des anges vos semblables… Jeanie, si je vis et si le sort m’est prospère, vous entendrez parler de moi, sinon oubliez qu’il a existé une créature qui n’est venue au monde que pour votre tourment… Adieu, adieu, adieu ! »

Effie, s’arrachant des bras de sa sœur, rejoignit son mari ; et tous deux s’enfoncèrent dans les bois où Jeanie les perdit de vue. Toute cette scène lui parut une vision, et elle aurait pu croire que c’en était une en effet si, après qu’ils l’eurent quittée, elle n’eût entendu le bruit des rames, et n’eût aperçu dans le détroit un esquif qui regagnait rapidement le petit lougre contrebandier qui était à l’ancre dans la rade. C’était à bord de ce bâtiment qu’Effie s’était embarquée à Porto-Bello, et d’après ce que Staunton venait de lui dire, Jeanie ne doutait pas que ce même lougre ne fût destiné à les transporter sur une terre étrangère.

Quoiqu’il fût difficile de dire si cette entrevue avait causé à Jeanie plus de peine que de plaisir, l’impression qui lui en resta était plus douce qu’amère… Effie était mariée ; suivant l’expression et l’opinion vulgaire, elle était redevenue une honnête femme… c’était un point important. Il paraissait aussi que son mari allait abandonner la carrière criminelle dans laquelle il s’était enfoncé en désespéré pendant si long-temps ; c’était encore un autre motif de tranquillité ; et quant à sa conversion complète et finale, il ne manquait pas de bon sens, et la miséricorde de Dieu était infinie.

Telles étaient les pensées à l’aide desquelles Jeanie cherchait à calmer les inquiétudes que lui inspirait le sort de sa sœur. En arrivant au château, elle trouva Archibald un peu alarmé de son absence et prêt à se mettre en route pour l’aller chercher. Un mal de tête lui servit d’excuse, et elle se hâta de se retirer dans sa chambre pour cacher à ses compagnons l’agitation visible de son esprit.

Par cette retraite, elle évita aussi une scène d’un autre genre ; car, comme s’il devait y avoir du danger dans tous les genres de cabriolets, tant sur mer que sur terre, celui de Knockdunder avait été heurté par une barque qui l’avait fait chavirer, accident qui était principalement dû à l’état d’ivresse où étaient le capitaine, l’équipage et les passagers. Knockdunder et deux ou trois des convives qu’il ramenait au château pour y compléter la fête, tombés à l’eau, avaient été sauvés par les gens de la barque qui avaient renversé la leur : il n’arriva d’autre accident que la perte du chapeau galonné du capitaine, que celui-ci, à la grande satisfaction des montagnards qui habitaient ce pays, remplaça le lendemain par un beau bonnet à la mode des hautes terres : de cette manière, l’événement tourna à l’avantage de l’uniformité de son costume. On se doute bien que le lendemain matin le gracieux Duncan exhala de nombreuses et violentes menaces de vengeance contre la barque qui avait fait chavirer la sienne ; mais comme malheureusement on ne la revit plus dans le détroit, non plus que le petit bâtiment contrebandier auquel elle appartenait, il fut obligé de dévorer cet affront. Cela était d’autant plus mortifiant qu’il était sûr, disait-il, que le coup avait été fait exprès ; ces coquins ayant continué de rôder sur les rivages après avoir débarqué tout ce qu’ils avaient d’eau-de-vie et de thé à bord ; et il avait appris que le patron était venu à terre et s’était informé de l’heure à laquelle sa barque devait traverser le détroit et revenir à Roseneath.

« Mais la première fois que je le rencontrerai, » dit Duncan avec beaucoup de dignité, « j’apprendrai à ces misérables, à ces coureurs de nuit à aller droit leur chemin, et les enverrai à tous les diables. »