La Prison du Mid-Lothian/Introduction

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26p. 5-16).
Chapitre I  ►

INTRODUCTION
MISE EN TÊTE DE LA DERNIÈRE ÉDITION D’ÉDIMBOURG.




L’auteur a dit, dans la préface des Chroniques de la Canongate, publiées en 1827, qu’il avait reçu d’un correspondant anonyme un récit de l’incident sur lequel est basé le roman qu’on va lire. Il a maintenant la liberté d’ajouter que ce récit lui fut adressé par une femme aimable et spirituelle, qui ne vit plus aujourd’hui, mais dont le tact fin et sûr pour comprendre et juger les caractères est encore présent au souvenir de ses amis. Son nom de fille était miss Hélène Lawson, de Girthead ; elle était femme de Thomas Goldie, esquire, de Craigmuie, commissaire de Dumfries.

Voici la teneur de l’écrit qu’elle m’envoya :

« J’avais loué, pour y passer l’été, une chaumière[1], près de la vieille abbaye de Lincluden ; elle avait été peu de temps auparavant habitée par une dame qui prenait plaisir à embellir les chaumières qu’elle trouvait agréablement situées et en même temps assez misérables. La mienne était donc ornée avec un goût et une élégance peu ordinaires dans ces sortes d’habitations en Écosse, où une chaumière est exactement ce que son nom exprime.

« De la porte je voyais une partie de la vieille abbaye que j’ai déjà nommée. Au-dessus des arbres dont était bordée une prairie qui s’étendait jusqu’aux ruines, je distinguais les arcades les plus élevées, tandis que les plus basses se montraient dans leurs interstices. Les formes bizarres et fantastiques de ces vieux frênes s’alliaient merveilleusement bien avec les bâtiments qu’ils ombrageaient et ornaient tout ensemble.

« De ma porte, l’abbaye elle-même paraissait sur le même plan que la chaumière ; mais si vous alliez jusqu’au bout de la prairie, vous découvriez qu’elle était placée sur une hauteur à pic, au pied de laquelle coulaient les eaux transparentes du Cluden, qui se hâtent de rejoindre les ondes dormantes du Nith,

Dont le lointain murmure et s’augmente et retombe.

« Ma cuisine était très-voisine de mon parloir. Un jour j’y entendis une personne qui proposait des poulets ; j’allai les marchander. C’était une petite vieille qui paraissait encore alerte, et âgée de soixante-dix à quatre-vingts ans ; elle portait un plaid de tartan ; elle avait par-dessus son bonnet un capuchon de soie noire qui s’attachait sous son menton, sorte de coiffure fort en usage parmi les vieilles femmes écossaises de cette condition ; ses yeux étaient noirs, extraordinairement vifs et spirituels. Je liai conversation avec elle ; je commençai par lui demander ce qu’elle faisait pour vivre, etc.

« Elle me répondit qu’en hiver elle ressemelait les bas, c’est-à-dire qu’elle cousait des semelles aux bas des gens de la campagne ; occupation qui est au métier de tricoteuse de bas à peu près dans le même rapport que le métier de savetier à celui de cordonnier, c’est-à-dire tout à la fois et moins élevé et moins lucratif. Elle enseignait aussi à lire à quelques enfants. Pendant l’été elle élevait des poulets.

« Je lui dis qu’à son visage j’oserais gager qu’elle n’avait jamais été mariée. Elle rit de bon cœur, et me répondit : « Il faut que j’aie la plus singulière figure qui fût jamais, pour que vous ayez envie de gager cela. Mais, dites-moi, madame, ce qui vous a fait penser ainsi. » Je lui répliquai que c’était son air joyeux et serein. « Avec un bon mari, de beaux enfants, et l’abondance de tout ce qui est nécessaire, n’avez-vous pas, reprit-elle, plus de raisons que moi d’être heureuse ? Quant à moi, je suis la plus pauvre d’une classe de gens bien pauvres, et je gagne à grand’peine de quoi me soutenir par les moyens que je vous ai expliqués. » Après quelque temps encore de conversation, durant lequel je fus de plus en plus charmée du bon sens de ses discours et de la naïveté[2] de ses remarques, elle se levait pour partir, quand je lui demandai son nom. Son visage devint sombre, et elle me dit gravement et en rougissant : « Mon nom est Hélène Walker ; mais votre mari me connaît bien. »

« Le soir je ne manquai pas de raconter le plaisir que j’avais eu à causer avec cette vieille femme, et de demander ce qu’il y avait d’extraordinaire dans son histoire. M*** me répondit qu’il n’existait peut-être pas de femme plus remarquable qu’Hélène Walker. Elle était restée orpheline, ayant à sa charge une sœur beaucoup plus jeune qu’elle, qui fut élevée et entretenue par ses soins. On peut imaginer ce qu’elle ressentit en apprenant que cette unique sœur à laquelle elle s’était attachée par tant de motifs d’affection, était accusée d’infanticide, et qu’elle-même était assignée pour déposer contre elle comme principal témoin. Le conseil de l’accusée dit à Hélène que si elle déclarait que sa sœur avait fait pour ses couches quelques préparatifs, tant petits fussent-ils, ou qu’elle lui avait fait quelque confidence sur son état, une telle déposition sauverait la vie de cette infortunée, parce qu’elle était le principal témoin à charge contre elle. Hélène répondit : « Il m’est impossible de dire une fausseté sous la foi du serment. Quoi qu’il puisse en résulter, je ferai ma déclaration d’après ma conscience. »

« Le jugement eut lieu : la sœur fut déclarée coupable, et condamnée. Mais en Écosse la loi laisse un intervalle de six mois entre la sentence et l’exécution : Hélène Walker mit ce temps à profit. Le jour même de la condamnation de sa sœur, elle fit dresser une pétition contenant le détail exact des faits, et dans la nuit elle partit à pied pour Londres.

« Sans introduction ni recommandation, avec sa pétition toute simple, et peut-être mal rédigée (c’était sans doute l’ouvrage de quelque greffier de bas étage attaché au tribunal), elle se présenta en plaid de tartan, et avec l’habillement du pays, au feu duc d’Argyle, qui immédiatement lui fit obtenir la grâce qu’elle sollicitait. Munie de cette grâce, Hélène revint à pied, assez à temps pour sauver sa sœur.

« Ce récit m’intéressa si vivement que je me déterminai aussitôt à cultiver la connaissance d’Hélène Walker ; mais comme je devais quitter le pays le lendemain, je fus obligée d’ajourner mon projet jusqu’à mon retour, qui eut lieu au printemps suivant. Ma première promenade fut pour aller à la cabane d’Hélène Walker.

« Elle était morte quelque temps auparavant. Mes regrets furent extrêmes, et je fis mon possible pour obtenir des renseignements sur Hélène Walker, d’une autre vieille femme qui habitait l’autre partie de sa chaumière. Je lui demandai si Hélène avait jamais parlé de son histoire d’autrefois, de son voyage à Londres, etc. « Non, me répondit la vieille femme : Hélène était une rusée commère ; et si quelque voisin la questionnait là-dessus, elle détournait toujours la conversation. »

En un mot, tout ce que j’appris ne servit qu’à augmenter mes regrets et à exalter mon opinion sur Hélène Walker, qui avait uni tant de discrétion à une si héroïque vertu. »

Ce récit était enfermé dans la lettre suivante, adressée à l’auteur, sans date ni signature :

« Monsieur, l’aventure dont voici la relation m’est arrivée il y a vingt-six ans. Hélène Walker est enterrée dans le cimetière d’Irongray, à six milles environ de Dumfries. J’avais formé le projet d’élever sur sa tombe un petit monument pour rappeler le souvenir d’un si noble caractère ; mais je préfère vous laisser le soin d’en perpétuer la mémoire d’une façon plus durable. »

Le lecteur peut maintenant juger si l’auteur a embelli ou altéré l’intéressant et touchant mélange de la plus haute vertu et de l’affection la plus tendre que déploya Hélène Walker, le modèle de la Jeanie Deans du roman. Mistress Goldie malheureusement était morte avant que l’auteur eût mis son nom en tête de ces volumes ; ainsi il n’eut pas l’occasion d’adresser à cette dame ses remercîments pour sa précieuse communication. Mais sa fille, miss Goldie, voulut bien ajouter aux bons offices de sa mère, en envoyant à l’auteur les informations suivantes :

« Mistress Goldie fit son possible pour recueillir d’autres renseignements sur Hélène Walker, particulièrement sur son voyage à Londres : mais elle ne put rien découvrir. L’élévation naturelle du caractère de cette fille, un profond respect pour l’honneur de sa famille, lui faisaient considérer l’infortune de sa sœur comme inséparablement unie au souvenir de son propre dévouement ; si bien qu’aucun de ses voisins n’osait jamais la questionner sur ce sujet. Une vieille femme, parente éloignée d’Hélène, qui vit encore, a dit qu’elle avait travaillé avec elle pendant une moisson, mais qu’elle ne se hasarda jamais à lui parler du procès de sa sœur, ou de son voyage à Londres. Hélène, ajoutait-elle, était fière, et le prenait bien vite sur un ton fort élevé. Cette même vieille femme a dit que chaque année Hélène recevait une galette de sa sœur qui demeurait à Whitehaven, et qu’elle ne manquait jamais d’en envoyer une bonne part à elle-même, ou à la famille de son père. Ce fait, tout simple qu’il est, montre suffisamment quelle affection subsista toujours entre les deux sœurs, et que la plus jeune était convaincue que son aînée n’avait agi que par des principes de la plus pure vertu. C’est ce qu’une autre petite anecdote très-significative montrera mieux encore. Un parent de mistress Goldie, qui voyageait dans le nord de l’Angleterre, s’étant arrêté dans une petite auberge, fut conduit dans le parloir par une servante qui, après avoir soigneusement fermé la porte, lui dit : « Je suis la sœur de Nelly Walker. » Elle faisait bien voir par là qu’elle regardait sa sœur comme plus connue par sa noble conduite, qu’elle ne l’était elle-même par une espèce de célébrité fort différente.

« Mistress Goldie désirait extrêmement qu’une pierre tumulaire et une inscription fussent placées sur la fosse d’Hélène Walker, dans le cimetière d’Irongray ; et si sir Walter Scott veut bien prendre la peine de composer cette inscription, une souscription qui sera facilement remplie dans le voisinage nous mettra à même de réaliser ce vœu. »

Il est presque inutile d’ajouter que la demande de miss Goldie sera bien volontiers exaucée, et sans qu’on ait besoin de s’adresser à la générosité du public. Il n’est pas plus nécessaire de répéter combien l’auteur se croit obligé au correspondant anonyme qui lui a fourni un sujet où brille avec tant d’éclat la dignité morale de la vertu, dénuée de l’appui de la naissance, de la beauté ou du talent. Si l’exécution laisse beaucoup à désirer, c’est que le talent a manqué au peintre pour transporter dans un cadre plus étendu l’esquisse si simple et si frappante tracée par mistress Goddie.

Abbotsford, ler avril 1830.


POST-SCRIPTUM.

Quoiqu’il semble impossible de rien ajouter au récit pittoresque et si intéressant de mistress Goldie sur Hélène Walker, le prototype de la Jeanie Deans de ce roman, l’éditeur espère qu’on lui pardonnera de rapporter deux ou trois anecdotes relatives à cette femme extraordinaire, qu’il a tirées d’un volume intitulé Esquisses d’après nature, par M. John Mac-Diarmid, rédacteur d’un journal fort estimé, à Dumfries.

« Hélène était fille d’un petit fermier, dans l’endroit appelé Dalhaion, paroisse d’Irongray. C’est là qu’après la mort de son père elle continua, avec la piété si naïve des paysans écossais, de soutenir sa mère à force de travail et de privations, dévouement si commun que, même encore à présent, je suis fier de le dire, il y a peu de mes compatriotes de l’autre sexe qui ne s’y croiraient obligées comme à un devoir.

« Parmi les gens de sa condition, Hélène Walker passait pour pensy, c’est-à-dire orgueilleuse ou dissimulée : mais les faits prouvent qu’elle ne s’était attiré cette accusation que par une énergie de caractère qui la rendait supérieure aux gens qui l’entouraient. On remarqua que, quand il tonnait, elle se plaçait avec sa bible et son ouvrage devant la chaumière, disant que Dieu pouvait tout aussi bien frapper dans la ville que dans les champs. »

M. Diarmid donne des détails circonstanciés sur le malheur de sa sœur, qu’il suppose avoir eu lieu avant l’année 1736. Hélène Walker rejeta toutes les propositions qu’on lui fit pour sauver la vie de sa sœur en trahissant la vérité, elle emprunta une somme d’argent suffisante pour son voyage, fit toute la route jusqu’à Londres à pied, et parvint jusqu’au duc d’Argyle. On l’a entendue dire que, par l’assistance de Dieu, elle avait pu pénétrer auprès du duc au moment décisif, faute de quoi c’en était fait de la vie de sa sœur.

Isabelle ou Tibby Walker, sauvée du triste sort qui la menaçait, épousa l’homme qui l’avait séduite (il se nommait Waugh), et vécut heureuse presque jusqu’à sa centième année, reconnaissant toujours l’extraordinaire dévouement auquel elle était redevable de son salut.

Hélène Walker mourut vers la fin de l’année 1791. Ses restes furent déposés dans le cimetière d’Irongray, sa paroisse natale. Rien de plus romantique que ce cimetière sur les bords de la Cairn. Cette femme, si admirable pour son héroïque amour de la vertu, vécut et mourut dans la pauvreté, sinon dans le besoin, pour montrer combien sont indifférents aux yeux du ciel nos plus chers objets d’ambition sur la terre.





AU MEILLEUR DES PATRONS,
UN LECTEUR INDULGENT ET SATISFAIT,
JEDEDIAH CLEISHBOTHAM,
SOUHAITE BONNE SANTÉ, RICHESSE ET CONTENTEMENT.


lecteur très-courtois,

Si l’ingratitude renferme tous les vices, elle doit certainement paraître le plus coupable de tous les travers à celui qui a passé sa vie à instruire la jeunesse dans la vertu et les belles-lettres. En conséquence, j’ai formé la résolution, dans ce prolégomène, de déposer à tes pieds mon tribut de remercîments pour la faveur avec laquelle tu as fait un si bienveillant accueil aux Contes de mon hôte. Si tes regards se sont arrêtés avec plaisir sur les agréables et attachantes descriptions dont ils sont remplis ; si tu as suivi avec intérêt les étranges et singulières vicissitudes qu’ils retracent ; moi aussi, j’ai souri en voyant un second étage surmonté d’un attique, s’élever sur ma petite maison de Gandercleugh, les murs ayant été préalablement déclarés par le diacre[3] Barrow capables de supporter une telle augmentation de poids. Ce n’a pas été non plus sans quelque joie que je me suis revêtu d’un habit neuf couleur tabac, avec boutons de métal, et le pantalon pareil. Il y a donc eu entre nous échange de bienfaits ; mais ceux que j’ai reçus étant les plus solides (car une maison neuve et un habit neuf valent mieux qu’un nouveau livre et une vieille chanson), il est convenable que ma reconnaissance s’exprime sur un ton plus élevé et avec une véhémence plus passionnée. Mais comment s’exprimera-t-elle ? non par des paroles seulement, mais par des actions. C’est dans ce seul but, et en désavouant toute intention d’acquérir cette pièce ou ce lopin de terre qu’on appelle le Carlinescroft, adjacente à mon jardin, et de la contenance de soixante-dix acres trois verges quatre perches, que j’ai mis ces quatre nouveaux volumes des Contes de mon hôte sous les yeux des approbateurs des quatre précédents[4]. Cependant, s’il prend envie à Pierre Prayfort de vendre ledit lopin de terre, il est le maître de le déclarer, et peut-être qu’il rencontrera un acquéreur ; à moins, aimable lecteur, que les plaisantes peintures de Pierre Pattieson, adressées à toi en particulier, et au public en général, n’aient perdu de leur prix à tes yeux : ce que je ne crains pas, à vrai dire. J’ai d’ailleurs tant de confiance dans la continuation de ta faveur que, si quelque affaire t’appelle à la ville de Gandercleugh, où beaucoup de gens viennent pour ceci ou pour cela, une fois au moins en leur vie, je gratifierai tes yeux de la vue de ces précieux manuscrits qui t’ont procuré tant de plaisir, ton nez d’une prise de mon tabac, ton palais d’un coup de mon ratafia, nommé par les savants de Gandercleugh la goutte de Dominie Dribble.

C’est alors, très-vénérable et très-cher lecteur, que tu pourras rendre témoignage, quoique par l’intermédiaire de tes sens, contre les enfants du siècle qui ont cherché à identifier ton serviteur et ami avec je ne sais quel auteur de contes apocryphes qui a rempli le monde de ses inventions, mais qui n’a pas le courage de les avouer. En vérité, ce n’est pas sans motif qu’on a appelé cette génération une génération de peu de foi. Je le demande, en effet, que peut faire un homme pour assurer son droit de propriété sur un volume imprimé, sinon de placer son nom sur la première page, avec ses prénoms et qualités, comme disent les jurisconsultes, et l’indication de son domicile ? Je voudrais bien que ces sceptiques considérassent ce qu’ils souffriraient eux-mêmes en voyant leurs ouvrages imputés à d’autres, leurs noms et professions traités comme des impostures, leur existence même mise en question ; quoique peut-être il n’importe guère à personne, si ce n’est à eux-mêmes, non-seulement s’ils vivent ou s’ils sont morts, mais encore s’ils ont jamais vécu ou non. Mais là ne se sont pas arrêtées les malicieuses entreprises de mes ennemis.

Ces chicaneurs n’ont pas seulement révoqué en doute mon identité, quoique si bien établie ; ils ont encore élevé des soupçons sur ma véracité et sur l’authenticité de mes récits historiques. En vérité, je ne puis répondre qu’en rappelant le soin avec lequel j’ai cité mes autorités. Il est vrai que si je n’avais écouté que d’une seule oreille, j’aurais répété un conte qui aurait plu davantage à ceux qui n’aiment que la moitié de la vérité. Il se pourrait bien, sans vouloir par là faire tort à notre chère nation écossaise, que nous soyons portés à prendre un intérêt très-vif, partial même, en faveur des actions et des sentiments de nos ancêtres. Celui que ses adversaires représentent comme un parjure prélatiste, désire qu’on regarde ses prédécesseurs comme ayant usé avec modération de leur autorité, et avec justice de leurs privilèges, quand, au fait, la lecture impartiale des annales de ce temps-là prouvera qu’ils ont été violents, sanguinaires et tyranniques. D’un autre côté, les descendants des non conformistes persécutés veulent que leurs aïeux, les Caméroniens, soient dépeints comme des enthousiastes honnêtes et sincères, opprimés pour leurs opinions religieuses, mais gens de bonne compagnie et guerriers intrépides. En vérité, l’historien ne peut tenir compte de ces prédilections. Il doit faire voir les cavaliers[5] arrogants, intrépides, cruels, sans remords, vindicatifs ; les Presbytériens, il doit les montrer attachés avec une glorieuse opiniâtreté à leur foi pendant la persécution, mais d’un caractère sombre, austère et rude, dire que leurs opinions étaient absurdes et extravagantes, et leur conduite, d’un bout à l’autre, celle de gens qu’on aurait bien mieux fait de traiter avec l’ellébore que de les traîner à la mort comme coupables de haute trahison. Au demeurant, quoi qu’on trouve à redire aux opinions des deux partis, il y avait, sans aucun doute, dans l’un comme dans l’autre, des hommes vertueux et estimables, qui donnent à chacun d’eux le droit de s’enorgueillir de ses martyrs. On m’a demandé de quel droit moi, Jedediah Cleishbotham, je me constituais le juge impartial de ces opinions divergentes : d’autant que (comme il est bien prouvé) je dois nécessairement descendre de l’un des deux partis contendants, et être attaché, pour mon bien ou pour mon mal, conformément à l’usage très-raisonnable de l’Écosse, aux dogmes de ce parti ; être obligé même comme par un devoir patrimonial, ou, pour parler sans métaphore, par les droits du sang (ex jure sanguinis), à soutenir ces dogmes, comme préférables à tous les autres.

Mais, sans dénier en rien la sagesse de la loi d’après laquelle tous les êtres actuellement vivants doivent régler leurs opinions politiques et religieuses sur celle de leurs grands-pères, et quelque inévitables que paraissent les deux branches du dilemme entre lesquelles mes adversaires pensent m’avoir renfermé, j’aperçois pourtant quelques moyens d’échapper à la difficulté, et de prétendre à un privilège particulier pour écrire et parler des deux partis avec impartialité : car (ô vous, puissants logiciens !) quand les prélatistes et les presbytériens d’autrefois allumèrent la guerre civile dans ce malheureux pays, mes ancêtres (honneur à leur mémoire !) appartenaient à la secte des quakers, et souffrirent des deux partis de très-mauvais traitements, jusqu’à l’épuisement de leur bourse et l’incarcération de leurs personnes.

Sollicitant ton pardon, aimable lecteur, pour ces petits détails sur moi et les miens, je demeure, comme je l’ai déjà dit, ton fidèle et reconnaissant ami[6] .

J. C.
Gandercleugh, le 1er avril 1818.



  1. Cottage, chaumière écossaise ; en Angleterre, chaumière ornée. a. m.
  2. Ce mot est en français dans le texte original. a. m.
  3. Deacon, diacre, syndic de corporation : il s’agit ici de celui de la corporation des maçons. a. m.
  4. Chacun de ces romans a été publié en quatre volumes in-12. a. m.
  5. Désignation des royalistes. a. m.
  6. C’est un vieux proverbe, que bien souvent on dit la vérité en riant. L’existence de Walter Scott, troisième fils de sir William Scott de Hasden, est établie, comme on dit, par une patente portant le grand sceau, a domino Willielmo Scott de Hasden, militi ex Waltero Scott suo filio legitima tertio genito, terrarum, de Robertson. L’opulent vieux gentleman laissa à chacun de ses quatre fils des propriétés considérables, et assura celles d’Erslrig et de Raeburn, avec d’autres beaux domaines autour de Lessuden, à Walter, son troisième fils, lequel est l’aïeul des Scott de Raeburn et de l’auteur de Waverley. Il paraît s’être converti à la doctrine des quakers ou amis, et avoir été un fervent partisan de leurs singuliers dogmes. Ce fut probablement à l’époque où George Fox, le célèbre apôtre de cette secte, fit une excursion dans le sud de l’Écosse, vers 1057. À l’occasion de quoi il se vante « qu’aussitôt que les pieds de son cheval touchèrent la terre d’Écosse, il vit les semences de la grâce étinceler autour de lui comme d’innombrables traits de feux. » Probablement, à la même occasion, sir Gédéon Scott de Higlichester, second fils de sir William, le second des frères aînés de Walter, et aïeul du cousin et ami de l’auteur, le représentant actuel de la famille de Hasden, embrassa les dogmes du quakérisme. Ce dernier converti, Gédéon, soutint une controverse contre le révérend James Kirkton, auteur de la Secrète et Véridique Histoire de l’Église d’Écosse ; de laquelle controverse il est fait mention par mon ingénieux ami, M. Charles Kirckpatricke-Sharpe, dans son estimable et curieuse édition de cet ouvrage, 4 volumes, 1817. Sir William Scott, le frère aîné, demeura, malgré la défection de ces deux puînés, un membre orthodoxe de l’Église presbytérienne, et employa, pour retirer Walter de Raeburn de l’hérésie, des moyens qui sentent plus la persécution que la persuasion. En cela il fut secondé par Mac-Dougal de Makerston, frère d’isabelle Mac-Dougal, femme dudit Walter, qui, comme son mari, s’était affiliée à la secte des quakers.
    Sir William Scott et Mackerston eurent assez de crédit pour obtenir du conseil privé d’Écosse les deux décisions suivantes, dirigées contre Walter de Kaeburn, comme hérétique et converti au quakérisme, ordonnant qu’il serait emprisonné dans la maison de détention d’Édimbourg, et ensuite dans celle de Redburg ; ses enfants ravis de force à la société et à la direction de leurs parents, élevés à distance d’eux, au moyen d’une somme fixée pour leur entretien, somme qui dans ces temps était assez forte pour une fortune écossaise peu considérable.
    Édimbourg, 22 juin 1663.

    « Les lords du conseil privé de Sa Majesté, ayant été informés que Scott de Reaburn et Isabelle Mac-Dongal sa femme, tous deux infectés des erreurs du quakérisme s’efforcent de séduire et d’entraîner William Walter et Isabelle Scott leurs enfants, dans la même religion, ordonnent et enjoignent à sir William Scott de Hasden, frère dudit Raeburn, d’éloigner et séparer lesdits enfants de la garde et société de leurs parents, de les faire amener et élever dans sa propre maison, ou tout autre lieu convenable, et ordonne que ledit Raeburn paiera à sir William une pension convenable, et que ledit William fournira un compte de ses dépenses, ainsi qu’il convient. »


    « Édimbourg, 5 juillet 1666.

    « Sur le vu d’une pétition présentée par sir William Scott de Hasden pour lui-même, comme aussi au nom et en faveur des trois enfants de Walter Scott de Kaeburn, son frère, où il est dit que les lords du conseil, par un acte du vingt-deuxième jour de juin 1665, ont donné pouvoir et injonction au pétitionnaire de séparer et éloigner les enfants de Raeburn de la maison et de l’éducation paternelle, et de les faire élever dans un lieu convenable, où ils seraient préservés, pendant leurs jeunes années, de toute infection des principes du quakérisme, et pour l’entretien desdits enfants, il serait payé une pension par Raeburn ; considérant que le pétitionnaire, en exécution dudit ordre, a retiré lesdits enfants, qui sont deux garçons et nue fille, et qu’après les avoir conservés quelque temps dans sa famille, il les a envoyés à Glasgow, pour être élevés dans les écoles et pour y être instruits dans la connaissance de la véritable religion ; qu’il est nécessaire de déterminer quelle sera la somme affectée à l’entretien des enfants de Raeburn ; que Raeburn lui-même étant maintenant à la Tolbooth d’Édimbourg, où il converse journellement avec tous les quakers qui y sont détenus et ceux qui viennent les visiter, et qu’ainsi il s’opiniâtre dans ses opinions et ses principes, sans aucun espoir de conversion, à moins qu’il ne soit séparé d’une si pernicieuse compagnie ; il demande humblement que le conseil détermine quelle somme d’argent sera payée par Raeburn, pour l’entretien de ses enfants, au pétitionnaire, lequel en rendra compte ; et que, pour le bien de sa conversion, le lieu de détention dudit Raeburn soit changé.
    « Les lords du conseil privé de Sa Majesté, ayant entendu et pris en considération la susdite pétition, décident que la somme de deux cents livres d’Écosse sera payée annuellement, le jour de la Pentecôte, par ledit Walter Scott de Raeburn, sur les revenus de ses biens, au pétitionnaire, pour l’entretien et l’éducation desdits enfants : le premier paiement ayant dû avoir lieu, pour les six mois précédents, à la Pentecôte passée, et pour qu’il soit continué de la sorte annuellement, jusqu’à de nouveaux ordres ; il décrète (le conseil) que Raeburn sera transféré de la Tolbooth d’Édimbourg à la prison de Jedborg, où ses amis et d’autres pourront avoir les moyens de le convertir. Afin qu’il soit à l’abri du commerce des autres quakers, lesdits lords enjoignent aux magistrats de Jedborg de ne laisser pénétrer jusqu’à lui aucune personne suspecte de ces principes, et de faire saisir les contrevenants, s’il s’en trouvait, pour qu’ils soient punis ; ordonne que lettres en forme seront expédiées à l’effet de tout ce que dessus. »
    Les deux garçons, si tyranniquement séparés de leur père, devinrent des écoliers distingués. L’aîné, William, qui continua la ligne des Raeburn, fut, comme son père, un excellent orientaliste ; le plus jeune, Walter, fut cité comme un très savant humaniste, grand ami et correspondant du docteur Pitcairn, et jacobite si ardent, qu’il fit vœu de ne pas couper sa barbe jusqu’à la restauration de la famille exilée. Ce Walter Scott est le grand-père de l’auteur.
    Il existe encore un autre point de contact entre l’auteur et l’honnête et vertueuse société des Amis, par un prosélyte d’une autre importance que Walter Scott de Raeburn. Le célèbre Swinton de Swinton, dix-neuvième baron de cette ancienne et jadis puissante famille, était, avec sir Lockart de Lee, la personne de qui Cromwell, pendant son usurpation, se servait principalement pour la direction des affaires d’Écosse. Après la restauration, Swinton, choisi pour victime par le nouveau gouvernement, fut embarqué sur le même vaisseau qui porta le marquis d’Argyle à Édimbourg, où ce seigneur fut jugé et exécuté. Il avait pris l’habit et était entré dans la société des quakers, et il se conduisit comme tel lorsqu’il fut traduit devant le parlement d’Écosse. Il renonça à toute défense judiciaire, quoiqu’il ne manquât pas de moyens à faire valoir, et répondit, conformément aux principes de sa secte, qu’à l’époque où tous ces crimes lui étaient reprochés, il était dans le fiel de l’amertume et dans les liens de l’iniquité ; mais que Dieu tout-puissant l’ayant depuis appelé à la lumière, il avait vu et reconnaissait ses erreurs, et ne refusait pas d’en payer la peine, quand bien même, au jugement du parlement, il devrait lui en coûter la vie.
    Le respect pour la grandeur déchue et pour la patience, et la calme résignation avec laquelle s’exprimait un homme autrefois très-puissant, firent trouver des amis à Swinton. Des relations de famille et des considérations intéressées portèrent Middleton, le commissaire, à lui procurer la liberté, qui ne lui fut rendue qu’à la suite d’un long emprisonnement et de la dilapidation de sa fortune. On dit que les exhortations de Swinton, pendant qu’il était détenu au château d’Édimbourg, contribuèrent puissamment à convertir à la doctrine des Amis le colonel David Barclay, qui y était alors en garnison. Robert Barclay, auteur de la célèbre Apologie en faveur des quakers, reçut de lui le jour. Il faut noter comme une des inconséquences de la nature humaine, que Kirkton, Woodson, et les autres auteurs presbytériens qui ont détaillé les souffrances de leur secte pour cause de non conformité avec l’Église établie, censurent le gouvernement du temps de n’avoir pas employé le pouvoir civil contre les paisibles enthousiastes dont nous parlons, et quelques-uns expriment un regret très-vif de l’absolution de Swinton. Quels que fussent ses motifs pour abandonner la secte des Amis, le vieillard y demeura inviolablement attaché jusqu’à la fin de sa vie.
    Jeanne Swinton, petite-fille de sir John Swinton, fils du juge Swinton, comme on appelait ordinairement le quaker, était mère d’Anne Rutherford, mère de l’auteur.
    Ainsi donc, comme dans la pièce de l’Anti-Jacobite, l’ombre de la grand’mère de l’auteur ayant été évoquée pour réciter l’épilogue, il est temps de conclure, de peur que le lecteur ne représente que son désir de connaître l’auteur de Waverley, ne s’est jamais étendu à tous ses ancêtres.