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La Révolte des anges/17

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Calmann-Lévy (p. 180-188).


CHAPITRE XVII


Où l’on apprend que Sophar, aussi affamé d’or que Mammon, préféra à sa patrie céleste la France, terre bénie de l’Épargne et du Crédit, et qui montre une fois de plus que celui qui possède redoute tout changement.



Cependant Arcade menait une vie obscure et laborieuse. Il travaillait dans une imprimerie de la rue Saint-Benoît et habitait une mansarde dans la rue Mouffetard. Ses camarades s’étant mis en grève, il quitta l’atelier et consacra ses journées à la propagande si heureusement qu’il gagna au parti de la révolte plus de cinquante mille de ces anges gardiens qui, comme en avait jugé Zita, étaient mécontents de leurs conditions et imbus des idées du siècle. Mais il manquait d’argent, partant de liberté, et ne pouvait employer ainsi qu’il l’aurait voulu son temps à instruire les fils du ciel. Semblablement, par défaut d’argent, le prince Istar confectionnait moins de bombes qu’il n’en fallait, et de moins belles. Sans doute il préparait beaucoup de petits engins de poche. Il en avait empli l’appartement de Théophile et il en oubliait tous les jours sur les divans des cafés. Mais une bombe élégante, maniable, commode, et qui peut anéantir plusieurs vastes maisons, coûte de vingt à vingt-cinq mille francs. Et le prince Istar n’en possédait que deux de cette sorte. Également désireux de se procurer des capitaux, Arcade et Istar allèrent ensemble demander des fonds à un financier célèbre, Max Everdingen, qui dirige, comme chacun sait, le plus grand établissement de crédit de la France et du monde. On sait moins que Max Everdingen n’est pas né d’une femme et que c’est un ange tombé. Telle est pourtant la vérité. Il se nommait au ciel Sophar et gardait les trésors d’Ialdabaoth, grand amateur d’or et de pierres précieuses. Dans l’exercice de ces fonctions, Sophar contracta un amour des richesses qu’on ne peut satisfaire en une société qui ne connaît ni bourse ni banque. Son cœur brûlait d’un ardent amour pour le dieu des Hébreux, auquel il demeura fidèle durant un long âge. Mais au commencement du xxe siècle de l’ère chrétienne, ayant jeté du haut du firmament les yeux sur la France, il vit que, sous le nom de république, ce pays était constitué en ploutocratie, et que, sous les apparences d’un gouvernement démocratique, la haute finance y exerçait un pouvoir souverain, sans surveillance ni contrôle. Dès lors, le séjour de l’Empyrée lui devint insupportable. Il aspirait à la France comme à sa patrie d’élection, et un jour, emportant toutes les pierres fines dont il put se charger, il descendit sur la terre et s’établit à Paris. Cet ange cupide y fit des affaires. Depuis sa matérialisation, son visage n’offrait rien de céleste ; il reproduisait dans sa pureté le type sémitique, et l’on y admirait les rides et les contractions qui plissent les figures de banque et qu’on trouve déjà dans les peseurs d’or de Quentin Matsys. Ses commencements furent humbles, sa fortune insolente. Il épousa une femme laide et ils purent se voir tous deux dans leurs enfants comme dans un miroir. L’hôtel du baron Max Everdingen, qui s’élève sur les hauteurs du Trocadéro, regorge des dépouilles de l’Europe chrétienne.

Le baron reçut Arcade et le prince Istar dans son cabinet de travail qui est une des pièces les plus simples de l’hôtel. Le plafond est orné d’une fresque de Tiepolo, enlevée d’un palais de Venise. Dans ce cabinet on voit le bureau du régent Philippe d’Orléans. Il s’y trouve des armoires et des vitrines, des tableaux, des statues.

Arcade promenant ses regards sur les murs :

— Comment se fait-il, ô mon frère Sophar, que vous, qui avez encore le cœur Israélite, vous observiez si mal le commandement de votre Dieu qui a dit : « Vous n’aurez point d’images taillées » ; car je vois ici un Apollon de Houdon, une Hébé de Lemoine, et plusieurs bustes de Caffieri. Et comme Salomon en sa vieillesse, ô fils de Dieu, vous placez dans votre demeure les idoles des nations étrangères ; telles sont, en effet, cette Vénus de Boucher, ce Jupiter de Rubens et ces nymphes qui doivent au pinceau de Fragonard la confiture de groseille qui coule entre leurs fesses souriantes. Et vous gardez, Sophar, dans cette seule vitrine le sceptre de saint Louis, six cents perles du collier dispersé de la reine Marie-Antoinette, le manteau impérial de Charles-Quint, la tiare ciselée par Ghiberti pour le pape Martin V Colonna, l’épée de Bonaparte… Que sais je encore ?…

— Des bagatelles ! fit Max Everdingen.

— Mon cher baron, vous avez même, dit le prince Istar, l’anneau que Charlemagne passa au doigt d’une fée, et qu’on croyait perdu… Mais arrivons-en à notre affaire. Mon ami et moi, nous venons vous demander de l’argent.

— Je le pense bien, répondit Max Everdingen. Tout le monde demande de l’argent ; mais pour des raisons différentes. Pourquoi demandez-vous de l’argent ?

Le prince Istar répondit simplement :

— Pour faire la révolution en France.

— En France ? répéta le baron, en France ?…

Eh bien ! je ne vous donnerai pas de l’argent pour cela : vous pouvez en être sûrs.

Arcade ne cacha pas qu’il aurait attendu d’un frère céleste plus de libéralité et un concours plus généreux.

— Notre projet, dit-il, est vaste. Il embrasse le ciel et la terre. Il est arrêté dans tous ses détails. Nous ferons d’abord la révolution sociale en France, en Europe, sur toute la planète ; puis nous porterons la guerre dans le ciel et nous y établirons une démocratie pacifique. Mais pour réduire les citadelles du ciel, pour renverser le Mont du Seigneur, pour donner l’assaut à la Jérusalem céleste, il faut une vaste armée, un matériel énorme, des engins formidables, des électrophores d’une puissance encore inconnue. Nous n’avons pas les moyens de nous procurer de telles ressources. La Révolution en Europe peut se faire à moins de frais. Notre intention est de commencer par la France.

— Vous êtes fous, s’écria le baron Everdingen, des fous et des imbéciles. Écoutez-moi : il n’y a plus une seule réforme à accomplir en France. Tout y est parfait, définitif, inchangeable. Vous entendez : inchangeable.

Et, pour communiquer plus de force à son affirmation, le baron Everdingen frappa trois coups sur le bureau du Régent.

— Nos points de vue diffèrent, dit Arcade avec douceur ; je pense, comme le prince Istar, que tout est à changer en ce pays. Mais à quoi bon disputer ? Et il est trop tard. Nous venons vous parler, ô mon frère Sophar, au nom de cinq cent mille esprits célestes résolus à commencer demain la révolution universelle.

Le baron Everdingen s’écria que c’étaient des écervelés, qu’il ne donnerait pas un sou, qu’il était criminel et fou de s’attaquer à la plus admirable chose du monde, à la chose qui rendait la terre plus belle que le ciel : la finance.

Il était poète et prophète : son cœur frissonna d’un saint enthousiasme ; il montra l’Épargne française, la vertueuse Épargne, l’Épargne chaste et pure, semblable à la vierge du Cantique, venant du fond des campagnes, en jupe villageoise, porter au fiancé qui l’attend, robuste et splendide, au Crédit, le trésor de son amour. Et il fit voir le Crédit, riche des dons de son épouse, versant sur tous les peuples de l’univers des torrents d’or, qui d’eux-mêmes, par mille filets invisibles, reviennent plus abondants sur le sol béni dont ils avaient jailli.

— Par l’Épargne et le Crédit, la France est devenue la Jérusalem nouvelle, qui resplendit sur toutes les nations de l’Europe, et les rois de la terre viennent baiser ses pieds vermeils. Et c’est cela que vous voudriez détruire ! Vous êtes des impies et des sacrilèges.

Ainsi dit l’ange financier. Une harpe invisible accompagnait sa voix et ses yeux lançaient des éclairs.

Cependant Arcade, nonchalamment accoudé au bureau du Régent, étalait aux regards du baron des plans du sol, du sous-sol et du ciel de Paris, avec des croix rouges indiquant les points où les bombes devaient être simultanément déposées dans les caves et les catacombes, jetées sur les voies publiques, lancées par une flottille d’aéroplanes. Tous les établissements financiers, et notamment la banque Everdingen et ses succursales, étaient marqués de croix rouges.

Le financier haussa les épaules.

— Allons donc ! vous n’êtes que des misérables et des vagabonds, traqués par toutes les polices du monde. Vous n’avez pas le sou. Comment pourriez-vous fabriquer tous ces engins ?

En manière de réponse, le prince Istar tira de sa poche un petit cylindre de cuivre qu’il présenta gracieusement au baron Everdingen.

— Vous voyez, dit-il, cette simple boîte. Il suffirait de la laisser tomber sur ce plancher pour réduire immédiatement en un monceau de cendres fumantes ce vaste hôtel avec ses habitants et allumer un incendie qui dévorerait tout le quartier du Trocadéro. J’en ai dix mille comme cela ; et j’en fabrique trois douzaines par jour.

Le financier invita le kéroub à remettre l’engin dans sa poche, et d’un ton conciliant :

— Écoutez-moi, mes amis. Allez tout de suite faire la révolution dans le ciel et laissez les choses comme elles sont dans ce pays-ci. Je vais vous signer un chèque. Vous pourrez vous procurer tout le matériel qu’il vous faut pour attaquer la Jérusalem céleste.

Et le baron Everdingen combinait déjà dans son esprit une magnifique affaire d’électrophores et de fournitures de guerre.