100%.svg

La Révolte des anges/18

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Calmann-Lévy (p. 189-209).


CHAPITRE XVIII


Où commence le récit du jardinier, au cours duquel on verra se dérouler les destinées du monde en un discours aussi large et magnifique dans ses vues que le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet est étroit et triste dans les siennes.



Le jardinier fit asseoir Arcade et Zita au fond du verger, dans une tonnelle tapissée de vigne vierge.

— Arcade, dit la belle archange, Nectaire te révélera peut-être aujourd’hui ce que tu brûles de savoir. Prie-le de parler.

Arcade l’en pria, et le vieux Nectaire, posant sa pipe, commença en ces termes :

— Je l’ai connu : c’était le plus beau des Séraphins. Il brillait d’intelligence et d’audace. Son vaste cœur se gonflait de toutes les vertus qui naissent de l’orgueil : la franchise, le courage, la constance dans l’épreuve, l’espoir obstiné. En ces temps, qui précédèrent les temps, dans le ciel boréal où brillent les sept étoiles magnétiques, il habitait un palais de diamant et d’or, frémissant à toute heure de bruits d’ailes et de chants de triomphe. Iahveh, sur sa montagne, était jaloux de Lucifer.

» Vous le savez tous deux : les anges, ainsi que les hommes, sentent germer en eux l’amour et la haine. Parfois capables de résolutions généreuses, trop souvent ils obéissent à l’intérêt, et cèdent à la peur. Alors, comme aujourd’hui, ils se montraient, pour la plupart, incapables de hautes pensées, et la crainte du Seigneur faisait toute leur vertu. Lucifer, qui avait en grand dédain les choses viles, méprisait cette tourbe d’esprits domestiques traînée dans les jeux et les fêtes. Mais à ceux qu’animaient un esprit audacieux, une âme inquiète, à ceux qu’enflammait un farouche amour de la liberté, il donnait une amitié qu’ils lui rendaient en adoration. Ceux-là désertaient en foule le Mont du Seigneur et portaient au Séraphin des hommages que l’Autre voulait pour lui seul.

» J’avais rang parmi les Dominations et mon nom d’Alaciel n’était pas sans gloire. Pour satisfaire mon esprit tourmenté par une soif insatiable de connaître et de comprendre, j’observais la nature des choses, j’étudiais les propriétés des pierres, de l’air et des eaux, je recherchais les lois qui gouvernent la matière épaisse ou subtile, et après de longues méditations, je m’aperçus que l’univers ne s’était point formé ainsi que son prétendu créateur s’efforçait de le faire croire ; je connus que tout ce qui existe, existe par soi-même et non par le caprice d’Iahveh, que le monde est à lui-même son auteur et que l’esprit est à lui-même son Dieu. Depuis lors, je méprisais Iahveh pour ses impostures et je le haïssais parce qu’il se montrait contraire à tout ce que je trouvais désirable et bon : la liberté, la curiosité, le doute. Ces sentiments me rapprochèrent du Séraphin. Je l’admirai, je l’aimai ; je vécus dans sa lumière. Lorsque enfin il apparut qu’entre lui et l’Autre il fallait choisir, je me rangeai du parti de Lucifer et n’eus plus que l’ambition de le servir, l’envie de partager son sort.

» La guerre devenue inévitable, il la prépara avec une infatigable vigilance et toutes les ressources d’un esprit calculateur. Faisant des Trônes et des Dominations des Chalybes et des Cyclopes, il tira des montagnes qui bornaient son empire le fer, qu’il préférait à l’or, et forgea des armes dans les cavernes du Ciel. Puis il assembla dans les plaines désertes du septentrion des myriades d’Esprits, les arma, les instruisit, les exerça. Bien que secrètement préparée, cette entreprise était trop vaste pour que l’adversaire n’en fût pas bientôt averti. On peut dire qu’il l’avait toujours prévue et redoutée, car il avait fait de sa demeure une citadelle et de ses anges une milice, et il se donnait à lui-même le nom de Dieu des Armées. Il apprêta ses foudres. Plus de la moitié des enfants des cieux lui restaient fidèles ; il voyait se serrer en foule autour de lui des âmes obéissantes et des cœurs patients. L’archange Michel, qui était sans peur, prit le commandement de ces troupes dociles.

» Lucifer, dès qu’il vit son armée au point de ne plus s’accroître ni s’aguerrir davantage, la dirigea précipitamment sur l’ennemi et, promettant à ses anges la richesse et la gloire, marcha à leur tête sur le Mont qui porte à son faîte le trône de l’univers. Trois jours nous brûlâmes de notre vol les plaines éthérées. Au-dessus de nos têtes flottaient les noirs étendards de la révolte. Déjà le Mont du Seigneur apparaissait rose dans le ciel oriental, et notre chef en mesurait des yeux les remparts étincelants. Sous les murs de saphir s’étendaient les lignes ennemies qui, tandis que nous marchions couverts de bronze et de fer, resplendissaient d’or et de pierreries. Leurs bannières rouges et bleues flottaient au vent et des éclairs s’allumaient à la pointe de leurs lances. Bientôt les armées ne furent plus séparées l’une de l’autre que par un étroit intervalle, une bande de terre unie et vide, et dont la vue faisait frissonner les plus braves par la pensée que là, dans une mêlée sanglante, s’accompliraient les destins.

» Les anges, vous le savez, ne meurent point. Mais quand l’airain, le fer, la pointe du diamant ou l’épée flamboyante déchirent leur corps subtil, ils sentent une douleur plus cruelle que n’en peuvent éprouver les hommes, car leur chair est plus exquise, et si quelque organe essentiel est détruit, ils tombent inertes, se décomposent lentement, se résolvent en nébuleuses et flottent insensibles, épars, durant de longs âges, dans l’éther froid. Et quand enfin ils reprennent l’esprit avec la forme, ils ne retrouvent pas toute la mémoire de leur vie passée. Ainsi qu’il est naturel, les anges craignent la souffrance, et les plus braves d’entre eux se troublent à la pensée de perdre la lumière et le doux souvenir. S’il en était autrement, la race angélique ne connaîtrait ni la beauté de la lutte ni la gloire du sacrifice. Ceux qui combattirent dans l’Empyrée, avant le commencement des temps, pour ou contre le Dieu des Armées, se seraient livrés sans honneur à de feintes batailles, et je ne pourrais pas vous dire, enfants, avec un juste orgueil : « J’étais là. »

» Lucifer donna le signal du combat et s’y jeta le premier. Nous fondîmes sur l’ennemi, croyant le détruire aussitôt et emporter d’un premier élan la citadelle sacrée. Les soldats du Dieu jaloux, moins fougueux mais non moins fermes que les nôtres, demeuraient inébranlables. L’archange Michel les commandait avec le calme et la résolution d’un grand cœur. Trois fois nous essayâmes d’enfoncer leurs lignes qui, trois fois, opposèrent à nos poitrines de fer les pointes enflammées de leurs lances promptes à traverser les plus dures cuirasses. Par millions tombaient les corps glorieux. Enfin, notre aile droite défonça l’aile gauche de l’ennemi et nous vîmes les dos des Principautés, des Puissances, des Vertus, des Dominations, des Trônes qui fuyaient, se flagellant de leurs talons, tandis que les anges du troisième chœur, volant éperdus au-dessus d’eux, les couvraient d’une neige de plumes mêlée à une pluie de sang. Nous glissions à leur poursuite parmi des débris de chars et des monceaux d’armes, et nous précipitions leur fuite agile… Tout à coup, une tempête de cris étonne nos oreilles, s’enfle et s’approche, grosse de hurlements désespérés et de clameurs triomphales : la droite de l’ennemi, les Archanges géants du Très-Haut se sont rués sur notre flanc gauche et l’ont rompu. Il nous faut abandonner les fuyards et nous porter au secours de nos troupes débandées. Notre prince y vole et rétablit le combat. Mais l’aile gauche de l’ennemi dont nous n’avions pas consommé la déroute, ne se sentant plus pressée de flèches ni de lances, reprend courage, se retourne et, de nouveau, nous fait face.

» La nuit arrêta la bataille incertaine. Pendant qu’à la faveur de l’ombre, dans l’air tranquille, que traversait par intervalle le gémissement des blessés, le camp reposait, Lucifer préparait la seconde journée. Avant l’aube, les clairons sonnent le réveil. Nos guerriers surprennent l’ennemi à l’heure de la prière, le dispersent et en font un long carnage. Quand tous étaient tombés ou fuyaient, l’archange Michel, seul avec quelques compagnons aux quatre ailes de flamme, résistaient encore au choc d’une innombrable armée. Ils reculaient sans cesser de nous opposer leur poitrine, et Michel montrait encore un visage impassible. Le soleil était au tiers de sa course, quand nous commençâmes d’escalader le Mont du Seigneur. Montée ardue ; la sueur coulait de nos fronts ; une ardente lumière nous aveuglait. Chargées de fer, nos ailes de plume ne pouvaient nous porter ; mais l’espérance nous faisait des ailes qui nous soulevaient. Le beau Séraphin, de sa main rayonnante, sans cesse plus haute, nous montrait la voie. Tout le jour nous gravîmes le mont altier qui se revêtit, le soir, d’azur, de rose et d’opale. L’armée des étoiles, apparue au firmament, semblait le reflet de nos armes. Un silence infini planait sur nos têtes. Nous allions, ivres d’espoir. Tout à coup, dans le ciel obscurci, jaillissent des éclairs. La foudre gronde et, du haut du mont nuageux, le feu du ciel tombe. Nos casques, nos cuirasses ruissellent de flammes et nos boucliers se brisent sous les carreaux lancés par des mains invisibles. Lucifer, dans l’ouragan de feu, gardait sa fierté. En vain, le tonnerre le frappait à coups redoublés : il restait debout et défiait encore l’ennemi. Enfin, la foudre, ébranlant la montagne, nous précipita pêle-mêle avec d’énormes quartiers de saphir et de rubis, et nous roulâmes inertes, évanouis, durant un temps que nul n’a su mesurer.

» Je me réveillai dans les ténèbres plaintives. Et quand j’eus accoutumé mes yeux à l’ombre épaisse, j’aperçus autour de moi mes compagnons d’armes gisant par milliers sur le sol sulfureux, où passaient des lueurs livides. Mes yeux ne découvraient que solfatares, cratères fumants, palus empoisonnés. Des montagnes de glace et des mers de ténèbres fermaient l’horizon. Un ciel d’airain pesait sur nos fronts. Et l’horreur de ce lieu était telle que nous pleurâmes accroupis, les coudes sur les genoux et les poings dans les joues.

» Mais bientôt, ayant levé les yeux, je vis le Séraphin dressé devant moi comme une tour. Sur sa splendeur première la douleur jetait sa sombre et magnifique parure.

» — Compagnons, nous dit-il, il faut nous féliciter et nous réjouir, car nous voilà délivrés de la servitude céleste. Ici nous sommes libres, et mieux vaut la liberté dans les enfers que l’esclavage dans les cieux[1]. Nous ne sommes point vaincus, puisqu’il nous reste la volonté de vaincre. Par nous a chancelé le trône du Dieu jaloux ; il s’écroulera par nous. Debout ! compagnons, et haut les cœurs !

» Aussitôt, à son commandement, nous entassâmes montagnes sur montagnes et nous dressâmes au faîte des machines qui lancèrent des rochers enflammés contre les demeures divines. La troupe céleste en fut étonnée, et du séjour de gloire jaillirent des gémissements et des cris d’épouvante. Déjà nous pensions rentrer en vainqueurs dans notre haute patrie ; mais le Mont du Seigneur se couronna d’éclairs et la foudre, tombant sur notre forteresse, la réduisit en poudre.

» Après ce nouveau désastre, le Séraphin demeura quelque temps songeur, la tête dans les mains. Puis il montra son visage noirci. Maintenant, il était Satan plus grand que Lucifer. Les anges fidèles se pressaient autour de lui.

» — Amis, nous dit-il, si nous n’avons pas déjà vaincu, c’est que nous ne sommes ni dignes ni capables de vaincre. Sachons ce qui nous a manqué. On ne règne sur la nature, on n’acquiert l’empire de l’Univers, on ne devient Dieu que par la connaissance. Il nous faut conquérir la foudre ; c’est à cela que nous devons nous appliquer sans relâche. Or, ce n’est pas l’aveugle courage (nul en ce jour n’eut plus de courage que vous) qui nous livrera les carreaux divins : c’est l’étude et la réflexion. En ce muet séjour où nous sommes tombés, méditons, recherchons les causes cachées des choses. Observons la nature ; poursuivons-la d’une puissante ardeur et d’un conquérant désir ; efforçons-nous de pénétrer sa grandeur infinie et son infinie petitesse. Sachons quand elle est stérile et quand elle est féconde ; comment elle fait le chaud et le froid, la joie et la douleur, la vie et la mort ; comment elle assemble et divise ses éléments, comment elle produit et l’air subtil que nous respirons et les rochers de diamant et de saphir d’où nous avons été précipités, et le feu divin qui nous a noircis et la pensée altière qui agite nos esprits. Déchirés de larges blessures, brûlés de flammes et de glaces, rendons grâce au destin qui a pris soin de nous ouvrir les yeux, et réjouissons-nous de notre sort. C’est par la douleur que, faisant une première expérience de la nature, nous sommes excités à la connaître et à la dompter. Quand elle nous obéira nous serons des Dieux. Mais dût-elle nous celer à jamais ses mystères, nous refuser des armes et garder le secret de la foudre, nous devons encore nous applaudir de connaître la douleur, puisqu’elle nous révèle des sentiments nouveaux, plus précieux et plus doux que tous ceux qu’on éprouve dans la béatitude éternelle, puisqu’elle nous inspire l’amour et la pitié, inconnus aux cieux.

» Ces paroles du Séraphin changèrent nos cœurs et nous ouvrirent de nouveaux espoirs. Un immense désir de connaître et d’aimer gonflait nos poitrines.

» Cependant la terre naissait. Son orbe immense et nébuleux s’était d’heure en heure resserré et affermi. Les eaux qui nourrissaient des algues, des madrépores, des coquillages, et portaient les flottes légères des nautiles, ne la recouvraient plus tout entière ; elles se creusaient des lits, et déjà des continents apparaissaient où, dans le tiède limon, rampaient des monstres amphibies. Puis les montagnes se couvraient de forêts, et diverses races d’animaux commencèrent à paître l’herbe, la mousse, les baies des arbrisseaux et les glands des chênes.

» Puis s’empara des cavernes et des abris sous roche, celui qui sut d’une pierre aiguë percer les bêtes sauvages et, par la ruse, surmonter les antiques habitants des forêts, des plaines et des montagnes. L’homme commença péniblement son règne. Il était faible et nu. Son poil rare le garantissait mal du froid. Ses mains se terminaient par des ongles trop minces pour lutter avec la griffe des fauves ; mais la disposition de ses pouces, qui s’opposaient aux autres doigts, lui permettait de saisir facilement les objets les plus divers et lui assurait l’adresse à défaut de la force. Sans différer essentiellement du reste des animaux, il était plus capable qu’aucun autre d’observer et de comparer. Comme il tirait de son gosier des sons variés, il imagina de désigner par une inflexion de voix particulière chacun des objets qui frappaient son esprit, et cette suite de sons divers l’aida à fixer et à communiquer ses idées. Son sort misérable et son génie anxieux inspirèrent de la sympathie aux anges vaincus qui discernaient en lui une audace pareille à la leur et les germes de cette fierté, cause de leurs tourments et de leur gloire. Ils vinrent en grand nombre habiter près de lui cette jeune terre où leurs ailes les portaient aisément. Là, ils se plurent à aiguillonner son intelligence et à fomenter son génie. Ils lui enseignèrent à se vêtir des peaux de bêtes sauvages et à rouler des pierres devant les cavernes pour en fermer l’entrée aux tigres et aux ours. Ils lui apprirent à faire jaillir la flamme en tournant un bâton dans des feuilles sèches et à conserver sur la pierre du foyer le feu sacré. Par l’inspiration des démons ingénieux, il osa traverser les fleuves dans des troncs d’arbre fendus et creusés ; il inventa la roue, la meule et la charrue ; le soc déchira la terre d’une blessure féconde et le grain offrit à ceux qui le broyaient une nourriture divine. Il pétrit des vaisseaux dans l’argile et tailla le silex en outils variés. Enfin, demeurant parmi les humains, nous les consolions et les instruisions. Nous n’étions pas toujours visibles pour eux ; mais, le soir, au détour des chemins, nous leur apparaissions sous des formes souvent étranges et bizarres, quelquefois augustes et charmantes, et nous prenions à notre gré l’aspect d’un monstre des forêts ou des eaux, d’un homme vénérable, d’un bel enfant ou d’une femme aux hanches évasées. Il nous arrivait parfois de les railler dans nos chansons ou d’éprouver leur intelligence par quelque vive plaisanterie. Certains d’entre nous, d’humeur un peu turbulente, aimaient à lutiner leurs femmes et leurs enfants, mais nous étions toujours prêts à venir en aide à ces frères inférieurs.

» Par nos soins, leur intelligence s’étendit assez pour atteindre l’erreur et concevoir de faux rapports entre les choses. Comme ils supposaient que des liens magiques unissaient l’image à la réalité, ils couvraient de figures d’animaux les parois de leurs antres et gravaient dans l’ivoire des simulacres de rennes et de mammouths afin de s’assurer la proie qu’ils représentaient. Les siècles passèrent avec une infinie lenteur sur les commencements de leur génie. Nous leur envoyâmes en songe des pensées heureuses, leur inspirant de dompter les chevaux, de châtrer les taureaux, d’instruire les chiens à garder les brebis. Ils créèrent la famille, la tribu. Un jour, une de leurs tribus errantes fut assaillie par des chasseurs féroces. Aussitôt les jeunes hommes de la tribu formèrent avec les chariots une enceinte dans laquelle ils enfermèrent les femmes, les enfants, les vieillards, les bœufs, les trésors et, du haut des chariots, frappèrent de pierres meurtrières leurs agresseurs. Ainsi fut fondée la première cité. Né misérable et condamné au meurtre par la loi d’Iahveh, l’homme trempa son cœur dans les combats et dut à la guerre ses plus hautes vertus. Il consacra par son sang l’amour sacré de la patrie, qui devra (si l’homme accomplit jusqu’au bout ses destins) embrasser dans la paix la terre entière. L’un de nous, Dédale, lui apporta la cognée, le niveau, la voile. Ainsi nous rendîmes l’existence des mortels moins âpre et moins difficile. Ils bâtirent sur les lacs des villages de roseaux où ils purent goûter une quiétude pensive inconnue aux autres habitants de la terre, et quand ils surent apaiser leur faim sans un trop pénible effort, nous soufflâmes dans leur poitrine l’amour de la beauté.

» Ils dressèrent des pyramides, des obélisques, des tours, des statues colossales qui souriaient, roides et farouches, et des symboles génésiques. Ayant appris à nous connaître, ou sachant du moins nous deviner, ils éprouvaient pour nous de la crainte et de l’amitié. Les plus sages d’entre eux nous épiaient en une sainte horreur et méditaient nos enseignements. Dans leur reconnaissance, les peuples de la Grèce et de l’Asie nous consacraient des pierres, des arbres, des bois ombreux, nous offraient des victimes, nous chantaient des hymnes ; enfin, nous étions des dieux pour eux et ils nous nommaient Horus, Isis, Astarté, Zeus, Pallas, Cybèle, Déméter et Triptolème. Satan était adoré sous les noms de Dionysos, d’Evan, d’Iacchos et de Lénée. Il montrait dans ses apparitions autant de force et de beauté qu’en peuvent concevoir les humains. Ses yeux avaient la douceur des violettes des bois ; sur ses lèvres brillait le rubis des grenades ouvertes ; un duvet, plus fin que le velours des pêches, couvrait ses joues et son menton ; sa blonde chevelure, tressée en diadème et nouée mollement au sommet de la tête, était ceinte de lierre. Il charmait les bêtes féroces et, pénétrant dans les forêts profondes, attirait à lui tous les esprits sauvages, tout ce qui grimpait dans les arbres et montrait à travers les branches une prunelle farouche, tous les êtres violents et craintifs, nourris de baies amères et dont la poitrine velue contenait un cœur barbare, les demi-hommes des bois, auxquels il communiquait la bienveillance et la grâce, et qui le suivaient, ivres de joie et de beauté. Il planta la vigne et enseigna aux mortels à fouler les grappes pour en faire couler le vin. Splendide et bienfaisant, il parcourut le monde suivi d’un long cortège. Pour l’accompagner, je pris la forme d’un capripède : de mon front sortaient deux cornes naissantes ; j’avais le nez camus et les oreilles pointues ; deux glandes, ainsi qu’aux chèvres, me pendaient sur le cou ; à mes reins s’agitait une queue de bouc et mes jambes velues se terminaient par une corne noire et fourchue, qui frappait le sol en cadence.

» Dionysos accomplissait par le monde sa marche triomphale. Je traversai avec lui la Lydie, les champs phrygiens, les plaines brûlantes de la Perse, la Médie hérissée de frimas, l’heureuse Arabie et la riche Asie, dont la mer baignait les cités florissantes. Il s’avançait sur un char attelé de lions et de lynx, au son des flûtes, des cymbales et des tambours inventés pour ses mystères. Les Bacchantes, les Thyades et les Ménades, ceintes de la nébride tachetée, agitaient le thyrse entouré de lierre. Il entraînait à sa suite les Satyres, dont je conduisais la troupe joyeuse, les Silènes, les Pans, les Centaures. Sous ses pas naissaient les fleurs et les fruits, et en frappant les rochers de son thyrse, il en faisait jaillir des sources limpides.

» Au temps des vendanges, il visitait la Grèce ; et les villageois accouraient au-devant de lui, teints des sucs verts ou rouges des plantes, le visage couvert de masques de bois, d’écorce ou de feuilles, une coupe de terre à la main, et dansaient des danses lascives. Leurs femmes, imitant les compagnes du Dieu, la tête ceinte du vert smilax, nouaient sur leurs flancs assouplis des peaux de faon et de chevreau. Les vierges attachaient à leur cou des guirlandes de figues, pétrissaient des gâteaux de farine et portaient le Phallus dans la corbeille mystique. Et les vignerons, barbouillés de lie, debout dans leurs chariots, échangeant avec les passants la moquerie et l’invective, inventaient la tragédie.

» Certes, ce ne fut pas en sommeillant au bord d’une fontaine, mais par un dur labeur, que Dionysos apprit à cultiver les plantes et à les forcer de produire des fruits savoureux. Et tandis qu’il méditait l’art de faire des grossiers habitants des bois une race amie de la lyre et soumise aux lois justes, plus d’une fois, sur son front brûlé d’enthousiasme passa la mélancolie et le sombre délire. Mais son profond savoir et son amitié pour les hommes lui firent surmonter tous les obstacles. Ô jours divins ! Ô belle aurore de la vie ! Nous menions les Bacchanales sur les sommets chevelus des montagnes et sur le blond rivage des mers. Les Naïades et les Oréades se mêlaient à nos jeux. Aphrodite, à notre approche, sortait de l’écume des flots, pour nous sourire.

  1. Better to reign in Hell, than serve in Heav’n. Paradise Lost, book I, v. 254.