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La Response des servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé sur l’ance du panier ce caresme

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La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé sur l’ance du panier ce caresme.

1636



La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé sur l’ance du panier ce caresme ; avec l’Advertissement des Servantes bien mariées et mal pourveues à celles qui sont à marier, et prendre bien garde à eux avant que de leur mettre en mesnage.
À Paris.
M.D.C. XXXVI. In-8.

Dame Lubine, estant revenue de pasmoison, commence à eslancer un soupir qui provenoit de son debile estomach ; avec un visage pasle et decoloré, elle se force de recognoistre cette assemblée et de leur dire : Mes très chères sœurs et bien aymées, qui est la cause que l’on nous a tant couchées sur le tapis, n’est-ce point quelque chetif vendeur de gazette qui auroit prins l’asseurance et qui se seroit émancipé de mettre le pied dans nos fameuses assemblées, et de vouloir faire des trophées du gouvernement de nos assemblées ?

Elle n’eut pas plustost achevé sa harangue, qu’une petite camuze de la rue Aubry-Boucher, s’efforça des premières à dire : La patience surmonte toute chose. Je cognois bien le personnage ; pour mon particulier, je ne m’en soucie guères, car nos maîtresses ne sont pas si depourveues de jugement de croire tout ce qui se publie contre nous, car le papier est aussi doux qu’une fille de seize à dix-sept ans. Tous ces discours ne me soucient pas tant que je me soucie que le jour de la chaire Saint-Pierre je perdy vingt et deux quarts d’escu à la blanque : j’allois pour acheter du linge et pour me faire une hongreline1 ; je ne reportay qu’une boete peinte qui vaut bien cinq ou six sols.

Une autre de la rue de la Cossonnerie dit : Il ne faut pas aller si loin pour perdre son argent. Samedy dernier je passay sur le pont de bois2 : un petit fripon disoit avoir trouvé une bague d’or avec un mancheron3, où il y avoit une blouque de cuivre doré. Je croyois avoir pris la mère au nid ; le tout me couste neuf quars d’escu et demy, et je refuze douze sols du mancheron et deux carolus de la bague : n’est-ce pas une bonne journée

Sur ce propos, vint Marion Soufflé, qui demeure en la rue des Graviliers : J’ay esté dix-huit mois à ferrer la mule ; mes gaiges et tous mes profits montoient à trente-sept escus. J’ay acheté un demy ceing qui me coustoit trente et un escus, et demy douzaine de chemizes ; vendredy, allant au cimetière Saint-Jean, l’on a coupé mon demy ceing, et deux pièces de cinquante-deux sols, qui faut que je rende à ma maistresse.

Après il vint Alizon Gros-Pet : Je voudrois que l’inventeur de cela fust en Tartarie, où les chiens pissent le poix. Depuis le commencement de caresme, je perds plus de six escus, car ma maistresse va tous les jours à la halle, et moy après elle avec un grand panier ; je ne gaigne pas pour faire mettre des bouts à mes souliers depuis que je ne gouverne plus l’ance du panier.

Il y survint Janneton Boursouflée, qui demeure à la porte Baudets : Que le grand diable emporte la reformation et ceux qui en ont amené l’usage ! car il faut que je fasse un autre mestier pour gaigner de l’argent, puisque je ne puis plus ferrer la mule ; il faut que je rende conte jusques à une botte d’alumettes.

Après, il vint Nicolle Bec-Gelé : Mais d’où est ce malencontreux qui a fait mettre nostre pauvre compagnie sur le tapis ? et que devant hier ce pauvre miserable faisant ses necessitez à la porte d’un escorcheur de chiens, une grosse carongne de mal coiffée de servante luy fit un casque d’un pot plain de merde ; voylà la cause de nostre sinistre affliction.

Après, Nicolle Soupe-Tard dit : Falloit-il pour une apprentie servante nous mettre tous sur le tapis et servir de risée à tout le monde ? Depuis le premier siècle, l’on n’a jamais ouy tant bruire de crier par les rues : tantost en voylà une qui n’est que trois semaines à une maison ; tantost l’autre est trop salle ; tantost l’autre est trop friande ; et tantost l’autre est larronnesse ou est trop gourmande, elle avalle une andouille tout à la fois ; ou l’autre est trop amoureuse, ou l’autre ne fait que riotter4 avec les garçons et ne fait que amuzer les serviteurs, ou est trop glorieuse ou trop delicate pour estre servante, ou est trop rude aux enfants, ou est trop paresseuse, ou il faut que l’on aille vilotter, tantost voir ma sœur ou ma cousine. Ont-ils esté six mois en une maison, ils font comparaison avec le maistre et ne tiennent plus conte de rien faire. Si c’est la fille de quelque meschant savetier, elle a un demy ceing de quarante ou cinquante francs sur ses costez ; la voyez-vous cheminer par les rues ! Voylà madame qui fait piaffe5, et elle marie à quelque porteur d’eau. Est-elle dix-huit mois en mesnage, a-elle eu un enfant, voilà ma pauvrette et glorieuse de servante à la merde jusques aux oreilles.

Si c’est la fille de quelque crocheteur qui serve à quelque bonne maison, et que de petite marmitonne elle parvienne à estre fille de chambre, elle se fardera aussi bien que sa maistresse, et elle se fera croire qu’elle sera la fille de quelque bon marchant ; toutefois elles ont raison, car leur père sera marchant de paille, de cotterests ou de fagots ; il se trouvera quelque valet de chambre qui aura bonne mine, et rien plus, croira que ma glorieuse aye force pistoles, et n’aura que le cul et trois ou quatre paires de meschans habits, la prendra en mariage. Ont-ils esté un an et demy, ont-ils grugé leur fait, il n’y a plus personne au logis, il faut vendre tout pièce à pièce, et puis mon cadet se met au regiment des Gardes, et ma glorieuse, toute crottée, salle, puante de pauvreté, sera bien heureuse de trouver quelque maison de procureur pour estre servante de cuisine.

Si c’est la fille de quelque fruicterie, et que pour l’honneur de Dieu l’on la prenne en quelque bonne maison pour nettoyer les souliers, ou bien laver la vaisselle, et qu’elle parvienne à estre servante de cuisine, a-elle esté deux ou trois ans à cet exercice, elle deviendra glorieuse, sans faire semblant de cognoistre ses parens, voire sa propre mère, qui demandera un pauvre morceau de pain à la porte du logis, et elle s’amusera à se faire brave aux despens de l’ance du panier ; après, aura-elle ferré la mule, il faut faire l’amour et attraper le cocher ou le cuisinier du logis ; sont-ils mariez, ils auront soixante ou quatre-vingts escus, il faut faire bonne chère et ne rien faire tant que l’argent dure ; au bout de quatre ou cinq mois, ils ont un petit Populo, car ils ont commencé de bonne heure à faire cet enfant ; l’argent est-il mangé, il faut commencer à vendre la chaisne des ciseaux6, et après les chaisnes du demy ceing7 ; tout est-il frippé, il faut vendre le corps, il n’y a plus que le fagot qui demeure par après ; tout cela est-il fricassé, s’il y a quatre ou cinq bagues d’or, il les fault aller vendre chez l’orphèvre l’une après l’autre, et après il en ira acheter à dix-huit deniers ou à deux carolus la pièce soubs les charniers Sainct-lnnocent ; cela fait, faut vendre la meilleure des cottes ; tout est-il mangé, on ne dit plus : ma fille, ny mon petit cœur, ny m’amour, ny ma mignonne ; Martin-Baston est employé et marche plus souvent que tous les jours. Et puis les maudissons vont leur train l’un à l’autre tous les jours à la maison : Et va, carongne ! — Tu en as menty, fils de putain ! tu as tout mangé mon bien ! — Vous avez menty, vesse ! vous avez tousjours dormy jusques à dix ou unze heures ; mais, par la serpe-bleu, je vous romperay le col, double chienne. Et le mary s’en va à la guerre, et ma pauvre diablesse reduite à la porte d’une eglise, avec trois ou quatre enfans : voylà une de ces pauvres glorieuses.

Si c’est la fille de quelque vendeuse de lunettes, et qu’elle demeure chez quelque bon marchant, elle a bien moyen de ferrer la mule, car sa maistresse est tousjours au contoir ; elle sera six mois à faire la bonne menagère, après elle se frotte au pillier, c’est encore pis que les filles de chambre et de cuisine ; elles s’amuseront à faire comparaison au maistre du logis, ou bien au fils du logis, ou à quelques garçons de la boutique, et la maistresse, voyant tout cela, luy donne son sac et ses quilles. Et ma pauvre fretileuse sera deux ou trois mois sans trouver condition ; elle mangera tout son fait jusques à ses habits. Il faut aller aux recommandaresses8 pour trouver condition, quelquefois trois semaines sans rien trouver, et ce passer à manger pour un sol de pain et boire de l’eau tout le saoul : voilà ma petite trotteuse bien esbahie. Quelquefois elles seront bienheureuses de demeurer chez quelque cordonnier ou savetier. Ont-elles passé l’hiver de la façon, ont-elles deux ou trois escus, il faut avoir une cotte et quelque meschante hongreline à la fripperie, et de là chercher quelque meilleure condition. Sont-elles r’adressées à quelque bonne maison, ils ne se souviennent plus du mauvais temps ; elles sont plus glorieuses que jamais, et ferrer la mule comme il faut et amplir leur bource ; après il viendra quelque compagnon cordonnier, tailleur, serrurier, ou savetier, ou marechal, pour luy faire l’amour ; vous luy verrez faire la roue comme un paon, sur l’ombre qu’elle aura soixante ou quatre-vingts escus ; neantmoins l’amour luy commande de se marier ; elle est si transportée qu’elle ne se soucie des moyens ny du travail, pourveu qu’elle aye un beau polly, et qui luy mange bientost son faict. Voylà mariée, il faut porter le mouchoir de col, les cheveux aux boufons9 ; il est question d’aller promener à Vanve, à Vautgirard, à Gentilly, à Belleville-sur-Sablon10. A-elle un petit enfant, l’a-elle nourri quatre ou cinq mois, ont-ils tout grugé, il faut que le pauvre mary s’en retourne travailler chez les maistres, et ma petite muguette envoye son enfant nourrir au village, et elle est contraincte d’aller estre nourrice chez madame. Voylà un très bon menage. Prenez-y bien garde, mes petites glorieuses.



1. C’étoit une camisole à longues basques, comme celle que portent les Hongroises.

2. Sans doute le Pont-Rouge ou Pont-Barbier, qui se trouvoit en face de la rue de Beaune. En 1636, il n’étoit établi que depuis quatre ans. Sa frêle charpente ne résista pas plus d’un demi-siècle. Après avoir été souvent ébranlé, et même à demi détruit, il fut emporté par la débâcle de 1684. V. Lettres de Sévigné, 1er mars 1684.

3. Sans doute un petit manchon s’attachant par une boucle à la ceinture.

4. Quereller, disputer. Je croirois plutôt qu’il faut lire rioller, c’est-à-dire se mettre en joie. Les ouvriers disent encore être en riolle dans le même sens.

5. Par ce mot on entendoit l’ostentation dans les habits :

Le peu qu’ils ont est pour la bonne chère ;
Vaine piaffe emporte le meilleur,
Et le fripier fait tort aux rotisseurs.
Et le fr(Du Cerceau, les Bottes de foin, conte.)

6. Toute servante un peu huppée s’attachoit ses ciseaux sur le côté avec une chaînette d’argent. De plus pauvres, comme Marinette, se contentoient de la chaîne de laiton que leur donnoit Gros-Réné.

7. V., sur cette parure des servantes, notre tome 1er, p. 317–318. « C’étoit, dit Cotgrave, une sorte de ceinture dont tout le devant étoit d’or ou d’argent et dont l’autre partie étoit de soie. » On l’enjolivoit encore, comme on le voit ici, de chaînes et de brimborions. C’étoient les premières choses rendues dans les temps de détresse.

8. V., sur ce mot, notre tome 2, p. 237–238.

9. C’est-à-dire à coques bouffantes.

10. Ce sont toujours les mêmes parties fines où s’en va la servante, donnant le bras à quelque soudard, comme on le voit dans l’Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque :

Pour danser pavane et vert gay,
Le mois de may, au vert boscage,
Escoutant le pinson ramage
Et cueillant le gentil muguet.