La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 13

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Les troubles excitez en Bohéme étoient venus de la vaine espérance que les hussites et les autres protestans du royaume avoient euë, de pouvoir secoüer le joug de la maison d’Autriche. Ils étoient las d’obéïr à des rois catholiques : et voyant que l’Empereur Mathias, et les Archiducs Maximilien et Albert ses deux fréres étoient sans enfans et fort valétudinaires, ils se promettoient de se donner un roy de telle religion qu’ils le souhaitoient, aprés la mort de ces princes. Mais lorsqu’ils virent l’Empereur Mathias du consentement des deux princes ses fréres pourvoir à sa succession par l’élection qu’il fit faire l’an 1617 de son cousin germain Ferd D’Autriche Archiduc De Graecz à la couronne de Bohéme, ils se soulevérent, et protestérent contre cette élection. Elle étoit néanmoins trés-légitime. Ferdinand étoit le prémier prince du sang royal de Bohéme, seul héritier de l’Empereur Mathias aprés les deux archiducs qui luy avoient passé leur droit, et petit-fils comme eux de l’Imperatrice Anne femme de l’Empereur Ferdinand I, et héritiére des royaumes de Bohéme et de Hongrie.

Les protestans de Bohéme prenant le nom d’etats généraux, se saisirent de l’autorité souveraine ; refusérent de reconnoître le titre d’héritiere

dans l’Impératrice Anne ; prétendirent que le royaume étoit purement électif, et nullement héréditaire ; et que l’action de Mathias et de Ferdinand étoit un attentat contre leur liberté, et contre le droit qu’ils avoient de se choisir un roy. Ce fut en vain que Ferdinand leur fit voir dans son manifeste, que tous les priviléges accordez aux etats de Bohéme pour l’élection d’un roy, portoient la clause que, lorsqu’il ne resteroit plus aucune personne de la race et maison royale de Bohéme mâle ou femelle, l’élection libre du roy appartiendroit aux etats généraux du royaume, et non autrement . Ils furent bien-aises d’avoir trouvé ce prétexte pour prendre les armes contre Mathias. Ils firent deux corps d’armée dont ils donnérent la conduite au Comte De Thurn ou De La Tour, et au bâtard De Mansfeld. L’empereur se vit obligé de leur opposer aussi deux armées, l’une conduite par le Comte De Dampierre, et l’autre par le Comte De Bucquoy. Toute l’année 1618 se passa en expéditions avec divers succez de part et d’autre. Mais l’Empereur Mathias étant mort au mois de mars de l’an 1619, Ferdinand prit possession du royaume de Bohéme selon les conventions qu’il avoit faites avec son prédécesseur de n’entrer en joüissance qu’aprés sa mort. Sa prémiére pensée fut de chercher les moyens de faire revenir les esprits par voye d’adoucissement. Et dans cette vûë il proposa une suspension d’armes aux directeurs de Bohéme qui la refusérent. Il leur envoya la confirmation de tous leurs priviléges, et n’omit rien de ce qu’il jugeoit propre pour les gagner. Ce fut en vain. Ils recommençérent la guerre avec plus d’animosité qu’auparavant. Ils tâchérent d’engager les electeurs palatin et de Saxe dans leurs intérêts : et ils écrivirent au Duc De Baviére, pour le prier de ne point permettre le passage par ses terres au secours de 8000 hommes de pied, et 2000 chevaux envoyez des Pays-Bas par l’Archiduc Albert, prémiérement pour l’Empereur Mathias, puis pour Ferdinand.

Ce fut cette occasion qui fit connoître que le Duc De Baviére ne seroit point favorable aux protestans de Bohéme. Non content de donner le passage aux troupes flamandes, il songea de son côté à en lever de nouvelles pour assister la maison d’Autriche.

C’est ce qui obligea les protestans de Bohéme sous le nom d’etats, de s’unir avec ceux de Moravie, de Silésie, et de Lusace par une confédération générale, dont les articles dressez presque tous contre la religion catholique au nombre de Lxx furent signez le dernier jour de juillet.

Il y avoit déja quelques jours que les electeurs de l’empire étoient assemblez à Francford pour l’élection du roy des romains. C’est pourquoy les etats et les directeurs de Bohéme incontinent aprés avoir ratifié leur confédération, dépêchérent des députez à Francford, pour faire sçavoir, que ne reconnoissant pas Ferdinand pour leur roy, il n’étoit pas véritablement electeur, et ne devoit pas assister à l’élection : mais que les droits d’electeur étoient dévolus aux etats de Bohéme qui demandoient d’être admis à l’élection. L’entrée de Francford ayant été refusée à ces députez, ils se retirérent à Hanaw pour faire leurs protestations qui furent tres-inutiles. Ferdinand leur roy fut élû roy des romains le d’août, comme on l’a remarqué plus haut. Dés que la nouvelle de cette élection fut portée en Bohéme, les etats du royaume, c’est-à-dire les protestans, s’assemblérent pour procéder à l’exclusion de Ferdinand, et pour se choisir un nouveau roy. De sorte que le 26 d’août qui étoit selon nous le cinquiéme de septembre, ils élurent pour leur roy Frédéric V electeur palatin, qui venoit de reconnoître Ferdinand pour légitime roy de Bohéme, et légitime electeur de l’empire, à l’assemblée de Francford, où il avoit envoié ses ambassadeurs pour l’élection du roy des romains. Les etats de Silésie ratifiérent cette élection de Frédéric, et lui conférérent la qualité de Duc De Silésie. Mais il ne voulut rien faire sans prendre l’avis des princes et des etats protestans d’Allemagne, qu’on appelloit correspondans , pour s’être unis dans le dessein de soûtenir les protestans de Bohéme dans leur révolte. L’electeur palatin qui étoit le chef de tous ces correspondans , les pria de s’assembler à Rottemburg le de septembre, pour en délibérer avec eux. Ils furent tous d’avis qu’il ne devoit pas refuser la couronne de Bohéme. L’electeur de Saxe son ami sembla lui donner aussi son consentement pour un têms. Le Prince D’Orange son oncle maternel l’y exhorta puissamment, dans l’espérance de se servir de lui pour se rendre souverain de Hollande à son tour. Son beaupére Jacques Roy D’Angleterre, fut peut-être le seul des princes protestans qui fut d’un avis contraire, et qui voulut l’en dissuader sur sa grande jeunesse et son peu d’experience pour une entreprise de cette importance.

La fille du Roy Jacques ne fut pas de même sentiment, et l’envie d’être reine fit qu’elle pressa son mari d’accepter la couronne. C’est ce qu’il fit dans le mois d’octobre, au dernier jour duquel il fit son entrée à Prague. Il fut couronné solennellement le 4 de novembre, et sacré, tout calviniste qu’il étoit, par l’administrateur ou grand pasteur des hussites. L’electrice Elisabeth De La Grande Bretagne fut couronnée trois jours aprés, et ointe d’huile bénite sur le front par le même administrateur.

Les choses en étoient à ce point, lors que M Descartes prit parti parmi les troupes du Duc De Baviére.

Les correspondans , c’est à dire, les electeurs, les princes, et les etats protestans de l’empire s’assemblérent au même mois de novembre à Nuremberg, tant pour former leurs plaintes contre les electeurs, princes, et etats catholiques, que pour écouter celles des catholiques contre eux. Ils ne firent pas grande attention aux raisons que l’ambassadeur de l’Empereur Ferdinand Ii y présenta par écrit, pour maintenir les droits de son maître. Mais ils prirent plus de mesures pour satisfaire le Duc De Baviére qui avoit aussi député à l’assemblée. Aprés avoir confirmé l’union protestante en faveur du nouveau roy de Bohéme, ils envoiérent trois députez au Duc De Baviére pour le convier de désarmer, et de licentier ses troupes : et pour l’exhorter à faire faire la même chose aux princes et etats catholiques de l’empire. Leurs propositions étoient signées du décembre à Munich, et ils en demandoient l’éxécution en moins d e deux mois.

Le duc leur fit connoître le besoin qu’il avoit d’entretenir des troupes pour la sureté de ses etats.

Et pour ce qui concernoit la paix et le repos de l’empire, il les renvoia aux résolutions de l’assemblée des princes et etats catholiques qui se tenoit à Wirtzbourg, en opposition de celle des protestans correspondans à Nuremberg.

Pendant ces mouvemens d’etat, M Descartes jouïssoit de la tranquillité que lui donnoit l’indifférence où il étoit pour toutes ces affaires étrangéres. C’est à ce têms de repos que nous pourrions assigner l’abdication générale qu’il fit des préjugez de l’école, et les prémiers projets qu’il conçût d’une nouvelle philosophie. à dire le vrai, nous ne voions pas comme il sera aisé de s’en défendre, si M Descartes lui même est pris pour le juge du fait.

Par la maniére dont il s’en est expliqué au commençement de la seconde partie de sa méthode, il ne nous est presque pas libre de croire que la chose soit arrivée dans un autre hyver que celuy qui suivoit immédiatement le couronnement de l’Empereur Ferdinand Ii. Mais afin de ne point interrompre la suite des affaires d’Allemagne qui se sont passées dans les lieux où il s’est trouvé, il est bon de la continuer jusqu’à la bataille de Prague, qui a décidé de la fortune de l’electeur palatin.

M Descartes, à ses méditations prés, n’eut donc autre chose à faire du reste de l’année 1619, qu’à visiter le pays par où l’on faisoit passer sa compagnie. Le desir de se donner plus d’occupation, luy fut une tentation de passer en Bohéme, où les armées impériale et bohémienne se battoient continuellement, prenoient et reprenoient leurs villes, et désoloient de plus en plus le plat pays.

Mais l’assurance de se voir incessamment emploié en Soüabe dés le commençement de l’année suivante le retint parmi les bavarois. Le Duc De Wirtemberg étoit de l’union des correspondans , du parti du prince palatin roy de Bohéme. C’est ce qui porta le Duc De Baviere à faire marcher d’abord ses troupes vers Donawert et Dilling, pour s’assurer des passages des troupes qu’il faisoit lever vers le Rhin, et pour tenir en haleine celles des correspondans , jusqu’à ce qu’on vît le succez de l’ambassade que l’empéreur avoit envoiée au roy de France pour demander du secours contre l’electeur palatin et les bohémiens. L’ambassadeur qui étoit le Comte De Furstemberg, arriva à Paris au mois de décembre, peu de têms aprés que M De Luines fut reçeu duc et pair au parlement. Ce favory de Louis Xiii s’étant beaucoup avancé durant la minorité du roy, s’étoit alors rendu presque absolu dans l’etat.

Il dépendoit uniquement de lui de faire réüssir l’ambassade d’Allemagne. C’est pourquoi le Comte De Furstemberg lui rendit de grandes assiduitez, et se fit joindre par le Marquis De Mirabel ambassadeur d’Espagne à Paris pour doubler les sollicitations. L’interêt de l’etat sembloit demander qu’on ne fit rien pour appuier la maison d’Autriche rivale de celle de France, ni pour nuire à l’electeur palatin qui étoit de nos alliez. Mais le Duc De Luines qui ne songeoit pour lors qu’à l’élévation de sa maison, promit à l’ambassadeur d’Espagne de ruïner les affaires du palatin, à condition que M De Cadenet son frére épouseroit Mademoiselle De Picquigny De Chaûnes, l’une des plus illustres héritiéres du siécle, qui avoit été élevée auprés de l’infante Isabelle à Bruxelles. On lui promit la condition. Et quelque instance que pût faire le Maréchal De Boüillon prés du roy, pour empêcher qu’on ne donnât satisfaction à l’ambassadeur de l’empereur contre le palatin son allié, le Duc De Luines fit dépêcher une ambassade extraordinaire, que les allemans appellérent célébre , parce qu’elle fut composée du Duc D’Angoulême, de M De Béthune Baron De Selles, et de M De L’Aubespine abbé de Préaux. Leur commission portoit ordre de procurer un bon accommodement entre les princes correspondans qui favorisoient l’electeur palatin, et le Duc De Baviére déclaré général de l’union des catholiques.

Pendant ce têms là M Descartes étoit en quartier d’hyver le long du Danube, où il trouvoit peu de gens capables de lier société avec lui pour la conversation. Dés qu’il eut appris qu’il devoit arriver des ambassadeurs de France à Ulm ville impériale de Soüabe sur le Danube, il se mit en disposition de les devancer, pour se donner le plaisir de revoir des personnes de son païs, dont quelques uns pourroient être de sa connoissance. La qualité de volontaire lui donnoit la liberté de se détacher de l’armée bavaroise selon sa volonté. Mais je n’ay pû sçavoir sur quels mémoires le Sieur Lipstorpius a écrit que M Descartes avoit suivi l’armée du Duc De Baviére dans ce voyage ; que cette armée venoit attaquer les Suéves, c’est-à-dire, les peuples de Soüabe ; qu’elle avoit investi la ville d’Ulm pour y former un siége ; et qu’on étoit allé jusqu’à la décharge de l’artillerie, lors qu’on y vid arriver les ambassadeurs de France. La ville d’Ulm ne s’étoit pas déclarée contre l’Empereur Ferdinand : et quoi qu’elle fût comprise parmi les villes de l’union des correspondans , elle n’avoit donné d’ailleurs aucun sujet d’hostilité aux armées des catholiques.

Par cette raison elle fut trouvée commode pour la médiation du roy de France, dont les ambassadeurs s’y rendirent le sixiéme de juin de l’an 1620.

Ils y furent suivis deux heures aprés par le Duc De Wirtemberg, et par le Marquis D’Anspach lieutenant général des troupes protestantes. Les députez de l’electeur palatin, ceux des princes correspondans , et ceux de Bohéme arrivérent le lendemain. Ceux du Duc De Baviére général de l’union des catholiques vinrent quelques jours aprés.

Le Duc D’Angoulême aprés avoir reçu les visites des princes et des députez, fit l’ouverture de cette célébre assemblée par un beau discours, où il découvrit les vraies sources du mal dont on se plaignoit de part et d’autre : et il fit connoître les intentions que le roy son maître avoit d’y apporter du reméde, au contentement des deux partis.

Depuis le mois de mars il se tenoit une autre assemblée à Mulhausen en Turinge. Elle étoit composée d’electeurs et de princes de l’empire tant catholiques que luthériens de la confession d’Ausbourg, tous reconnoissans l’empereur Ferdinand pour roy de Bohéme. Les electeurs de Mayence, de Cologne, et de Saxe y étoient en personnes.

L’electeur de Tréves, le Duc De Baviére, et le lantgrave de Hesse y avoient leurs députez. Aprés avoir délibéré long-têms des moiens de délivrer l’empire de ses maux, ils avoient pris le parti d’écrire au nom de leur assemblée à l’electeur palatin, pour l’exhorter à se désister de la couronne de Bohéme. Ils avoient pareillement écrit aux etats de Bohéme et provinces incorporées, aux princes protestans correspondans , à la noblesse, et aux villes impériales. Toutes ces lettres étoient dattées du Xi de mars. L’electeur palatin leur fit réponse le Xv de may suivant, et les etats de Bohéme peu de jours aprés. Mais les princes correspondans

avoient différé de répondre jusqu’à l’assemblée d’Ulm, d’où ils récrivirent en commun à Mulhausen, pour assurer les electeurs et princes, qu’ils entroient entiérement dans les considérations du bien public, et qu’ils espéroient beaucoup de la médiation des ambassadeurs de France.

Pendant que le duc d’Angoulême continuoit les séances de l’assemblée à Ulm, le Duc De Baviére reçût sept à huit mille hommes de troupes catholiques venuës du Rhin, et fit un corps d’armée de 25000 hommes avec lequel il passa le Danube à Donawert.

Il vint camper à Winding, pour prendre mieux ses mesures sur le résultat de l’assemblée, dont il étoit encore incertain. à ces nouvelles, le Marquis D’Anspach sortit d’Ulm, rassembla ses troupes qui étoient au nombre de 15000 hommes, et les fit avancer pour observer l’ennemi. Le Duc De Baviére de son côté voulut gagner du pays, et campa son armée si prés de celle des correspondans , que l’on pouvoit se parler de l’une à l’autre. Nous ne sçavons pas si M Descartes quitta le ville d’Ulm en cette rencontre pour retourner au camp des bavarois. Il paroît beaucoup plus vrai-semblable qu’il resta dans la ville, où il étoit venu de France grand nombre de jeunes seigneurs et autres personnes qualifiées de son âge, que la curiosité avoit fait mettre à la suite des ambassadeurs, laquelle étoit de quatre cens chevaux.

Les deux armées étoient dans une grande discipline sans s’insulter, et sans rien entreprendre l’une sur l’autre. Tandis qu’elles s’entre-regardoient, le traitté fut conclu à Ulm par le moien des ambassadeurs de France aprés quatre semaines d’assemblée. Les articles de l’accord furent passez entre le Duc De Baviére, comme général des catholiques unis, et le Marquis D’Anspach comme lieutenant général de l’union evangélique ou protestante, qui les signérent tous deux le 3 jour de juil. 1620.

Il fut arrêté qu’on ne prendroit point les armes les uns contre les autres entre les princes et etats de l’une et l’autre union ; qu’on ne se feroi t tort en quoi que ce fût ; qu’on ne toucheroit point à tout ce qui n’appartenoit ni à l’electeur palatin, ni à l’archiduc d’Autriche ; et que l’on jouïroit de la liberté et du repos qui étoit entre les catholiques et les protestans avant les troubles. Qu’on ne prendroit point de part à la querelle particuliére de Bohéme, qui ne regardoit que l’electeur palatin et l’Empéreur Ferdinand ; et qu’on leur laisseroit démêler le différent entre eux. Ils n’exclurent de leur traitté que le roiaume de Bohéme avec les provinces incorporées, c’est-à-dire, la Moravie, la Silésie et la Lusace. Exception qui fut pernicieuse au parti protestant, et qui rétablit les affaires de la maison d’Autriche en Allemagne.