La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 12

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Mr Descartes partit de Bréda au mois de juillet de l’an 1619 pour se rendre à Mastricht, et de-là à Aix La Chapelle, où il apprit l’état des affaires d’Allemagne, et les préparatifs que cette ville avoit coûtume de faire pour le couronnement des empereurs.

Etant arrivé à Mayence, il sçeut que l’electeur Jean Schvvichard avoit cité les autres electeurs de l’empire selon les formes accoûtumées, et les avoit sommez de se rendre à Francford le de juillet, pour procéder à l’élection d’un nouvel empereur.

Il s’agissoit, pour la couronne impériale, de Ferdinand nommé auparavant l’Archiduc De Graecz.

Ce prince étoit fils de l’Archiduc Charles Prince De Stirie, et petit-fils de l’Empereur Ferdinand Prémier du nom, et de l’impératrice Anne héritiére des royaumes de Bohéme et de Hongrie. Son pére étoit fils puîné de l’Empereur Maximilien Ii. De sorte que l’Empereur Mathias, et les Archiducs Maximilien D’Autriche, et Albert prince et gouverneur des Pays-Bas étoient ses cousins germains. Ces trois fréres, je veux dire l’Empereur Mathias, et les Archiducs Maximilien et Albert se voyant sans enfans et valétudinaires, l’avoient fait couronner prémiérement roy de Bohéme à Prague le vingtiéme juillet l’an 1617 ; puis de Hongrie à Presbourg le prémier juillet de l’année suivante.

L’Archiduc Maximilien étant venu à mourir au mois de novembre de la même année, et l’empereur étant tombé malade vers le commençement de l’année suivante, leur frére Albert qui étoit leur unique héritier, remit aussi à Ferdinand l’administration de l’Autriche, avec pleine autorité pour en reçevoir tous les hommages et les sermens, par des lettres dattées de Bruxelles le second de février 1619. De sorte qu’à la mort de l’Empereur Mathias qui arriva le mercredy dixiéme jour de mars suivant, Ferdinand entra en possession des royaumes de Bohéme et de Hongrie, et de l’archiduché d’Autriche : et il prit ses mesures pour se faire élire roy des romains, puis empereur d’Allemagne.

M Descartes se trouva à Francford vers le tems que Ferdinand y arriva comme roy de Bohéme, et electeur de l’empire. Les autres electeurs s’y étoient déja rendus auparavant, les trois ecclésiastiques en personne, et les trois protestans par leurs ambassadeurs.

Ferdinand fut élû roy des romains avec les cérémonies ordinaires le dix-huitiéme d’août selon l’ancien stile retenu par les protestans, ou le vingt-huitiéme selon le nouveau stile établi depuis la réformation du pape Gregoire Xiii. Le jour même on dépêcha à Aix La Chapelle, et à Nuremberg, pour apporter à Francford la couronne et lés ornemens impériaux : et l’on indiqua le couronnement au trentiéme jour d’août selon l’ancien stile qui devoit être le neuviéme de septembre selon le nouveau.

Si M Descartes ne parut pas à cette prémiére cérémonie, ce fut peut-être en éxécution des ordres qu’on donne aux etrangers, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas de la suite des electeurs, de sortir du lieu où se fait l’élection du roy des romains.

Mais il fut présent à celles du couronnement, s’étant glissé dans la ville par quelque tour d’adresse, ou par quelque prétexte que nous ne connoissons pas : et il eut la curiosité d’observer de prés ce qui s’y passa. Dés la veille du jour de la cérémonie on ferma les portes de Francford, et l’on fit poster les gens de guerre par corps de gardes sur les remparts. Le matin du jour suivant l’on rangea les habitans par les places, depuis le palais de l’empereur futur jusqu’à la cour, et depuis la cour jusqu’à l’eglise de Saint Barthélemi où se devoit faire la cérémonie. Les electeurs ecclésiastiques s’étoient rendus à l’eglise avant les autres, pour changer leur habit electoral, et se revêtir des ornemens pontificaux. Le roy des romains y fut conduit sur les huit heures du matin. Il étoit précédé d’un grand nombre d’officiers et de gentilshommes qui marchoient à pied. Aprés eux suivoit le Lantgrave De Hesse, qui avoit été obligé de sortir de la ville douze jours auparavant avec l’ambassadeur d’Espagne, et plusieurs seigneurs pendant l’élection.

Le lantgrave étoit accompagné de son frére, et de ses deux fils, tous quatre à cheval. Ils étoient suivis de cinq hérauts de l’empire, qui marchoient devant les ambassadeurs des trois electeurs séculiers, portant à la main les marques de l’empire, sçavoir le globe, le sceptre, l’epée. Le roy couronné et vêtu de l’habit electoral, étoit à cheval sous un poësle porté par deux consuls, et quatre senateurs de Francford.

Lorsqu’il fut arrivé prés de l’eglise, les electeurs ecclésiastiques assistez de leurs suffragans, et des principaux du clergé, allérent le reçevoir à la porte, le conduisirent à l’autel, et le menérent à son fauteüil qui étoit élevé sur deux dégrez, et accompagné d’un prié-dieu et d’un dais richement parez. On commença en suite le kyrie-eleyson en musique : et l’electeur de Mayence qui officioit, fit les demandes accoûtumées au roy élû empereur, sçavoir, s’il ne promettoit pas de vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique, et romaine ; de la défendre et la proteger ; d’administrer la justice également à tous ; d’augmenter et amplifier l’empire ; de défendre et protéger les orphelins, les pupilles, les veuves ; et de rendre l’honneur dû à sa sainteté. Il prêta le serment sur ces demandes : puis l’electeur officiant se tournant vers l’assemblée, leur demanda s’ils ne vouloient pas se soûmettre sous le gouvernement et empire de Ferdinand, et luy jurer obéissance. L’assemblée ayant répondu qu’ oüy , et criant qu’il falloit le couronner : l’electeur officiant prit de l’huile sainte sur une paténe d’or, l’oignit au front, au sommet de la tête, à la poitrine, au bras droit, aux mains, disant à chaque fois : (…).

L’onction finie, les electeurs ecclésiastiques avec leurs suffragans conduisirent le roi dans le chœur, et le revêtirent des anciens habits impériaux et pontificaux apportez de Nuremberg, sçavoir, de la chappe, et de l’aube longue avec l’étole au coû qui lui pendoit sur les pieds. Ils lui mirent aussi les gans aux mains, et le remenérent habillé comme les diacres, du chœur à son siége, où l’electe ur officiant lui donna de nouveau la bénédiction. Aprés il fut reconduit au grand autel, où les electeurs de Tréves et de Cologne prirent l’épée de Charlemagne qu’on y avoit posée avec la couronne et le sceptre, la tirérent du fourreau, et la mirent en la main du roy élû empereur, lorsque l’electeur de Mayence lui dit, (…). L’épée remise au fourreau lui fut ceinte ensuite par les ambassadeurs des electeurs séculiers, lors que le même electeur officiant dit, (…).

Aprés l’officiant prit l’anneau de dessus l’autel, et le mit au doit du roy, puis le globe, et le sceptre qu’il lui mit aussi dans les mains, le sceptre à la droite, le globe à la gauche, avec le formulaire ordinaire de priéres. Les trois electeurs ecclésiastiques prirent la couronne royale de dessus l’autel, la luy posérent conjointement sur la tête disant, (…), et le couvrirent en suite du manteau d’or de Charlemagne. Le roy rendit le globe ou la pomme à l’ambassadeur de l’electeur palatin, et le sceptre à celuy de l’electeur de Brandebourg, puis il se retourna vers l’autel, et prêta le serment accoûtumé. Aprés on continua la messe en musique.

Le nouvel empereur communia de la main de l’electeur officiant, lequel assisté de ceux de Tréves et de Cologne, conduisit sa majesté au milieu de l’eglise sur un théâtre élevé, où l’on avoit dressé un trône magnifique, sur lequel ils le placérent pendant qu’on chantoit le te deum . Les electeurs ecclésiastiques déscendirent du théatre pour se déshabiller, et reprendre l’habit electoral : mais l’empereur demeura sur le trône, et créa plusieurs chevaliers qu’il frappa de l’épée de Charlemagne. Etant descendu, il sortit de l’eglise dans le même ordre presque qu’il y étoit entré. Les officiers de sa cour alloient devant ; puis les conseillers de sa majesté impériale, et des electeurs ; ensuite les gentilshommes ; aprés eux les barons, les comtes, et les princes. Ils étoient suivis des cinq hérauts qui alloient devant l’electeur de Tréves qui marchoit seul, et aprés luy les ambassadeurs de l’electeur palatin et de Brandebourg ensemble, le prémier portant le globe, l’autre le sceptre. L’ambassadeur de l’electeur de Saxe suivoit seul portant l’epée ; aprés luy marchoit l’empereur seul, vêtu de l’habit impérial, la couronne en tête sous un dais porté par les mêmes personnes que devant. Les electeurs de Mayence et de Cologne marchoient ensemble aprés l’empéreur. Tous étoient à pied, et allérent en cét ordre jusqu’à la cour par le pont du Mein couvert de tapis rouges, dont la prémiére piéce fut mise en morçeaux par le peuple, dés que l’empereur fut passé. Ils étoient suivis de trois officiers de sa majesté impériale, montez à cheval, et jettant au peuple des pieces d’or et d’argent qui étoient des jettons de deux espéces, sur le revers desquels étoit gravé le jour du couronnement.

Quand on fut arrivé à la cour, les grands officiers de l’empire se mirent en devoir de faire leurs charges pour l’écurie et la cuisine selon l’ancienne coûtume : et l’empereur fit un festin somptueux, où chacun se trouvoit assis selon son rang, comme il est porté par la bulle d’or.

Voilà ce que M Descartes fut curieux de voir une fois pour toute sa vie, afin de ne pas ignorer ce qui se représente de plus pompeux sur le théâtre de l’univers par les prémiérs acteurs de ce monde. Il resta encore quelques jours à Francford, et il fut spectateur des courses à cheval, et des autres réjoüissances de la cour impériale, jusqu’à ce que les ambassadeurs des electeurs séculiers fussent retournez prés de leurs maîtres. Il délibéroit du parti qu’il avoit à prendre, lorsqu’il apprit que le Duc De Baviére levoit des troupes. Cette nouvelle le fit partir dans le dessein de s’y mettre, sans sçavoir précisément contre quel ennemi l’on préparoit ces troupes. Il ne pouvoit pas ignorer le bruit que faisoient les troubles de Bohéme par toute l’Allemagne. C’est tout ce qu’il en sçavoit. Comme il se soucioit peu d’entrer dans les intérêts des etats et des princes, sous la domination desquels la providence ne l’avoit pas fait naître, il ne prétendoit pas porter le mousquet pour avancer les affaires des uns, ni pour détruire celles des autres.

Il se mit donc dans les troupes bavaroises comme simple volontaire sans vouloir prendre d’employ : et l’on publioit alors, mais en général, qu’elles étoient destinées contre le bâtard de Mansfeld, et les autres généraux des révoltez de Bohéme. Mais le Duc De Baviére fit connoître peu de têms aprés, qu’elles devoient marcher contre l’electeur palatin Frédéric V, que les etats de Bohéme avoient élû pour leur roy quatre jours avant le couronnement de l’Empéreur Ferdinand Second, que l’on vouloit exclure du royaume de Bohéme par cette entreprise.

L’engagement où se trouva M Descartes par cette déclaration, ne luy causa point d’embarras, parce que son dessein n’étoit pas de servir autrement sous le Duc De Baviére, qu’il avoit fait sous le Prince D’Orange. Mais pour donner plus de jour à cet endroit de sa vie qui en est devenu l’un des plus importans par les occupations d’esprit, que luy procura le quartier d’hyver qu’il passa en Allemagne : il est bon de reprendre l’histoire de ces troubles de Bohéme dans leur source, et de faire un petit abrégé de leurs suites jusqu’au têms que M Descartes en fut le spectateur.