La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 6

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CHAPITRE VI.


De quelle maniere il achève ſon cours de Philoſophie. Il apprend les Mathématiques. Ses progrez dans ces ſciences. Son application particuliere à l’Analyſe des Anciens, ⅋ à l’Algébre des Modernes. Il n’a point lû Viéte tant qu’il a été en France.


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Mr Deſcartes fut encore moins ſatisfait de la Phyſique, & de la Métaphiſique qu’on luy enseigna l’année ſuivante, qu’il ne l’avoit été de la Logique & de la Morale. Il étoit fort éloigné d’en accuſer ſes Maîtres, luy qui ſe vantoit d’être alors dans l’Pag. 6. de la Méth.une des plus célèbres Écoles de l’Europe, où il ſe devoit trouver de ſçavans hommes, s’il y en avoit en aucun endroit de la terre  : & où les Jéſuites avoient probablement ramaſſé ce qu’ils avoient de meilleur dans leur Compagnie, pour mettre le nouveau Collége dans la réputation où il eſt parvenu. Il ne pouvoit auſſi s’en prendre à luy-même, n’ayant rien à deſirer de plus que ce qu’il apportoit à cette étude, ſoit pour l’application, ſoit pour l’ouverture d’eſprit, ſoit enfin pour l’inclination.Stud. bon. mentis MS. Car il aimoit la Philoſophie avec encore plus de paſſion qu’il n’avoit fait les Humanitez, & il eſtimoit tous les éxercices qui s’en faiſoient en particulier & en public dans le Collége, quoyqu’il ſe trouvât dés-lors embaraſſé de doutes & d’erreurs qui l’environnoientPag. 7. 10., au lieu de cette connoiſſance claire & aſſurée de tout ce qui eſt utile à la vie, qu’on luy avoit fait eſpérer de ſes études.

Plus il avançoit, plus il découvroit ſon ignorance. Il voyoit par la lecture de ſes livres, & par les leçons de ſes Maîtres, que la Philoſophie avoit toujours été cultivée par les plus excellens Eſprits qui euſſent paru dans le monde : & que cependant il ne s’y trouvoit encore aucune choſe dont on ne diſputât, & qui par conſéquent ne fût douteuſe. L’eſtime qu’il avoit pour ſes Maîtres, ne luy donnoit point la préſomption d’eſpérer qu’il pût rencontrer mieux que les autres. Pag. 6. 10. de la Méth.Conſidérant la diverſité des opinions ſoûtenuës par des Perſonnes doctes touchant une même matiére, ſans qu’il y en puiſſe avoir jamais plus d’une qui ſoit vraye, il 1611.
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s’accoûtumoit déjà à réputer preſque pour faux tout ce qui n’étoit que vray-ſemblable. S’il n’avoit eu qu’un ſeul Maître, ou s’il n’avoit point ſçu ces différentes opinions qui ſont parmi les Philoſophes, il proteſte qu’il ne luy ſeroit jamais arrivé de Pag. 17. 18. ibid ſe retirer du nombre de ceux, qui doivent ſe contenter de ſuivre les opinions des autres, plutôt que d’en chercher eux-mêmes de meilleures. Il auroit eu plus de docilité pour ſe ranger parmi ceux, à qui la raiſon ou la modeſtie fait juger qu’ils ſont moins capables de diſtinguer le vray d’avec le faux, que leurs Maîtres, ou d’autres Perſonnes dont ils peuvent être inſtruits. Mais ayant appris dés le Collége (ce ſont ſes termes) qu’on ne ſçauroit rien imaginer de ſi étrange, & de ſi peu croyable, qu’il n’ait été avancé par quelqu’un des Philoſophes ; il n’a pû choiſir un Guide, dont les opinions luy paruſſent préférables à celles des autres. C’eſt ce qui l’a obligé dans la ſuite des têms de ſe frayer un chemin nouveau, & d’entreprendre de ſe conduire luy-même.

Malgré les obſtacles qui arrêtoient ſon eſprit pendant tout le cours de ſa Philoſophie, il fallut finir cette carriére en même têms que le reſte de ſes compagnons qui n’avoient trouvé ni doutes à former, ni difficultez à lever dans les cahiers du Maître. On le fit paſſer enſuite à l’étude des Mathématiques, auſquelles il donna la derniére année de ſon ſéjour à La Fléche : & il ſemble que cette étude devoit être pour luy la récompenſe de celles qu’il avoit faites juſqu’alors. Le plaiſir qu’il y prit le paya avec uſure des peines que la Philoſophie ſcholaſtique luy avoit données ; & les progrez qu’il y fit ont été ſi extraordinaires, que le Collége de la Fléche s’eſt acquis par ſon moyen la gloire d’avoir produit le plus grand Mathématicien que Dieu eût encore mis au jour. Ce qui le charmoit particulierement dans les Mathématiques, & ſur tout dans l’Arithmétique & la Géométrie, étoit la certitude & l’évidence de leurs raiſons. Mais Pag. 9. diſc. de la méth. il n’en comprenoit pas encore le vray uſage : & dans la penſée qu’elles ne ſervoient qu’aux arts Méchaniques, il s’étonnoit de ce que leurs fondemens étant ſi fermes & ſi ſolides, on n’avoit rien bâti deſſus de plus relevé. Entre les parties des Mathématiques, il choisit l’Analyse des Géométres, & Pag. 18. ibid. l’Algébre pour en faire le ſujet de ſon application 1612.

______particuliére : & la diſpenſe qu’il avoit obtenuë du Pére Principal du Collége pour n’être pas obligé à toutes les pratiques de la diſcipline ſcholaſtique, luy fournit les moyens néceſſaires pour s’enfoncer dans cette étude auſſi profondement qu’il pouvoit Lipſtorp. de Reg. mot. pag. 75. init.le ſouhaiter. Le Pere Charlet Recteur de la Maiſon qui étoit ſon Directeur perpetuel, luy avoit pratiqué entre autres priviléges celuy de demeurer long-têms au lit les matins, tant à cauſe de ſa ſanté infirme, que parce qu’il remarquoit en luy un eſprit porté naturellement à la méditation. Deſcartes qui à ſon réveil trouvoit toutes les forces de ſon eſprit recueïllies, & tous ſes ſens raſſis par le repos de la nuit, profitoit de ces favorables conjonctures pour méditer. Cette pratique luy tourna tellement en habitude, qu’il s’en fit une maniére d’étudier pour toute ſa vie : & l’on peut dire que c’eſt aux matinées de ſon lit, que nous ſommes redevables de ce que ſon eſprit a produit de plus important dans la Philoſophie, & dans les Mathématiques. Il s’appliqua dés le Collége à purifier & à perfectionner l’Analyse des Anciens, & l’Algébre des Modernes. Juſqu’alors ces deux connoiſſances ne s’étoient étenduës qu’à des matiéres extrémement abſtraites, & qui ne paroiſſent être d’aucun uſage. La prémiére avoit toûjours été tellement aſtreinte à la conſidération des figures, qu’elle ne pouvoit éxercer l’entendement, ſans fatiguer beaucoup l’imagination. L’on s’étoit tellement aſſujetti dans la derniére à de certaines régles, & à de certains chiffres, qu’on en avoit fait un art confus & obſcur, capable ſeulement d’embaraſſer l’Esprit, au lieu d’une ſcience propre à le cultiver. Il commença dés-lors à découvrir en quoy ces deux ſciences étoient utiles, en quoy elles étoient défectueuſes. Pag. 21. & 22. Diſc. de la Méthode.Son deſſein n’étoit pas d’apprendre toutes les ſciences particuliéres qui portent le nom commun de Mathématiques : mais d’éxaminer en général les divers rapports ou proportions qui ſe trouvent dans leurs objets, ſans les ſupposer que dans les ſujets qui pourroient ſervir à luy en rendre la connoiſſance plus aiſée. Il remarqua que pour les connoître, il auroit beſoin, tantôt de les conſidérer chacune en particulier ; & tantôt de les retenir ſeulement, ou de les comprendre pluſieurs enſemble. Pour les mieux conſidérer en particulier, il crut qu’il devoit les ſuppoſer dans des , 1612.

______lignes, parce qu’il ne trouvoit rien de plus ſimple, ni de plus propre à être diſtinctement repréſenté à ſon imagination & à ſes ſens : c’eſt en quoy conſiſtoit tout l’uſage qu’il prétendoit faire de l’Analyſe Géométrique. Pour les retenir, ou les comprendre pluſieurs enſemble, il jugea qu’il falloit les expliquer par des chiffres les plus courts & les plus clairs qu’il ſeroit poſſible : qui eſt le ſecours qu’il pouvoit attendre de l’Algébre. Par ce moyen il ſe promettoit de prendre tout ce qu’il y a de meilleur dans l’Analyſe & dans l’Algébre, &Poiſſ. Rem. ſur la Méth. p. 38. & 208. de corriger tous les défauts de l’une par l’autre. Son travail luy a ſi heureuſement réüſſi, qu’il a trouvé dans la ſuite le moyen d’employer l’Analyſe par un uſage continuel non ſeulement dans la Géométrie, mais dans les matiéres même les plus communes, où l’on apperçoit par tout cette maniére de raiſonner avec la juſteſſe d’eſprit que cette méthode luy avoit acquise ; & qu’il a ſçu faire de l’Algébre la clef de ſa Géométrie, qu’il n’a point voulu laiſſer à la portée des eſprits vulgaires. Il ſemble que ce ſoit là ce qui auroit porté quelques perſonnes à croire que la Géométrie dont M. Deſcartes s’eſt ſervi depuis pour réſoudre une infinité de queſtions, ne ſeroit autre choſe que l’analyſe des Anciens. Mais ces perſonnes mêmes reconnoiſſant qu’il ne reſtoit plus dans le monde aucune trace de cette Analyſe depuis les Anciens, ſemblent donner à M. Deſcartes la gloire de l’invention dans cette ſorte de ſcience, pour avoir déterré une méthode qui étoit demeurée enſevelie & preſque inconnuë aux Géométres depuis tant de têms. Ce n’eſt pas au moins ce qu’il y a employé d’Algébre qui a dû luy faire perdre la grace de la nouveauté : autrement les inventions les plus nouvelles & les plus inoüies n’auront plus rien de nouveau ni rien d’inoüi, dés qu’on ſe ſervira des lettres de l’Alphabet pour les exprimer, & les faire entendre aux autres.

Ceux qui font M. Deſcartes Auteur de cette eſpéce d’Algébre, qu’ils appellent la clef de tous les Arts liberaux & de toutes les ſciences, & qu’ils eſtiment être la meilleure méthode qui ait jamais paru pour diſcerner le vray d’avec le faux, luy en attribuent l’invention dés le Collége, dans le têms que ſon Maître expliquoit en claſſe l’Analyse vulgaire, qui, ſelon toutes les apparences, n’étoit autre choſe que 1612.

______l’Algébre. Le Sieur Lipſtorpius prétend qu’il laiſſa tous ſes compagnons fort loin de luy dans ce genre d’étude, & qu’il alla infiniment au delà de ce que ſon maître en pouvoit attendre. Speci. Phil. Carteſ. p. 75.Mais il ajoûte à ce ſujet une hiſtoire dont la vérité ſemble dépendre d’une circonſtance qui eſt abſolument fauſſe. Il dit que ſon Maître ne pouvant plus luy propoſer de queſtions auſquelles il ne donnât des ſolutions ſur le champ, & ſe trouvant embaraſſé luy-même à résoudre celles qu’il perméttoit à ſon Ecolier de luy faire, il luy avoüa néttement qu’il luy étoit inutile dorénavant, & qu’il n’étoit plus en état de luy rien apprendre de l’Algébre qui luy fût inconnu. Un jour qu’il luy avoit propoſé la plus difficile des queſtions qu’il eût pû trouver, il parut ſi ſurpris de la nouveauté & de la ſubtilité avec laquelle Deſcartes en avoit donné la ſolution par le moyen de ſa nouvelle méthode, qu’il ne pût revenir de ſon étonnement, qu’en diſant qu’il croyoit que Viéte avoit écrit quelque choſe ſur ce ſujet. Deſcartes ravi d’apprendre qu’il ſe fût rencontré avec quelqu’un qui l’eût prévenu dans cette invention, pria inſtamment ſon Maître de luy procurer les moyens d’avoir un Viéte. Lipſtorpius ajoûte que Deſcartes ayant trouvé quelque chose d’abſtrus & difficile à déchiffrer dans cet Auteur, preſſa reſpectueuſement ſon Maître de vouloir le ſecourir ; que le Maître s’en excuſa sur la difficulté de l’endroit, diſant qu’il ne connoiſſoit qu’un homme capable de comprendre l’Analyſe de Viéte ; mais qu’aprés toutes les recherches poſſibles, cét homme ſi ſouhaitté ne s’étoit point trouvé ; que ce fut ce qui porta Deſcartes à s’en tenir à ce qu’il avoit inventé luy-même ſur l’Analyse indépendamment de l’invention de Viéte, & à ſe contenter de ſon propre génie dans ce qu’il pourroit inventer ou découvrir dorénavant. Mais il eſt à craindre que tout ce récit n’ait été le fruit de l’imagination de Lipſtorpius, plûtôt que la rélation d’un fait véritable. Pour en faire voir le peu de vray-ſemblance, il suffit de produire le témoignage de M. Deſcartes, qui a marqué dans une lettre écrite de Hollande au Pére Merſenne en 1639, qu’il ne ſe Tom. 2. de ſes Lett. p. 454.ſouvenoit pas même d’avoir jamais vû ſeulement la couverture de Viéte pendant qu’il avoit été en France. C’eſt ce qu’il diſoit pour convaincre de fauſſeté un Géométre qu’il ne pas, mais qui se vantoit d’avoir étudié Viéte avec lui à Paris. Il étoit encore plus éloigné d’avoir vû la personne de Viéte que ses ecrits, puisque ce grand mathématicien, qui etoit natif de Fontenai-Le-Comte en Poitou, et qui possédoit une charge de maître des requêtes à Paris, étoit mort des l’an 1603.