La Vie de M. Descartes/Livre 2/Chapitre 12

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
(pp. 149-154).

Nous avons pû remarquer que M Descartes ne voyoit aprés le Pére Mersenne aucun de ses amis avec plus d’assiduité que M Mydorge, qui a été le seul parmi un si grand nombre, qu’il ait appellé son prudent et fidelle ami . Aussi n’en avoit-il trouvé aucun dont la conversation luy fût plus avantageuse, et les services plus réels et plus sensibles. C’est ce qu’il éprouva particuliérement au sujet des verres que M Mydorge luy fit tailler à Paris durant les années 1627 et 1628, qu’ils joüissoient l’un de l’autre à loisir. Rien au monde ne luy fut plus utile que ces verres pour connoître et pour expliquer, comme il a fait depuis dans sa dioptrique, la nature de la lumiére, de la vision, et de la réfraction. M Mydorge luy en fit faire de paraboliques et d’hyperboliques, d’ovales et d’élliptiques. Et comme il avoit la main aussi sûre et aussi délicate que l’esprit subtil, il voulut décrire luy-même les hyperboles et les éllipses. C’est ce qui fut d’un secours merveilleux à M Descartes non seulement pour mieux comprendre qu’il n’avoit fait jusqu’alors la nature de l’éllipse et de l’hyperbole, leur proprieté touchant les réfractions, la maniére dont on doit les décrire ; mais encore pour se confirmer dans plusieurs belles découvertes qu’il avoit déja faites auparavant touchant la lumiére, et les moyens de perfectionner la vision.

Il devint luy-même en trés peu de têms un grand maître dans l’art de tailler les verres : et comme l’industrie des mathématiciens se trouve souvent inutile par la faute des ouvriers dont l’adresse ne répond pas toûjours à l’esprit des auteurs qui les font travailler, il s’appliqua particuliérement à former la main de quelques tourneurs qu’il trouva les plus experts, et les mieux disposez à ce travail. En quoy il eut la satisfaction de voir le succez de ses soins avant que de sortir de la France pour se retirer en Hollande.

C’est ce qu’il fit connoître neuf ou dix ans aprés, à l’un de ses amis qui luy avoit envoyé un verre à éxaminer. En luy marquant les défauts de ce verre taillé par un tourneur hollandois, il luy parle en ces termes, de la maniére dont il en avoit fait tailler un à Paris par le moyen du tour. Le verre, dit-il, que je fis tailler il y a huit ou neuf ans, réussit parfaitement bien. Car encore que son diamétre ne fût pas plus grand que la moitié du vôtre, il ne laissoit pas de brûler avec beaucoup de force à la distance de huit pouces : et l’ayant mis à l’épreuve d’un morceau de carte avec de petits trous, on voyoit que tous les rayons qui passoient par ces trous s’approchoient proportionnellement jusqu’à la distance de huit pouces, où ils se trouvoient trés-éxactement assemblez en un. Mais je vous diray les précautions dont on usa pour le tailler.

Prémiérement je fis tailler trois petits triangles tous égaux qui avoient chacun un angle droit, et l’autre de trente degrez, en sorte que l’un de leurs côtez étoit double de l’autre. Ils étoient l’un de cristal de montagne, l’autre de cristalin ou verre de Venise, et le tr oisiéme de verre moins fin. Puis, je fis faire aussi une régle de cuivre avec deux pinnules, pour y appliquer ces triangles, et mesurer les refractions : et delà, j’appris que la réfraction du cristal de montagne étoit beaucoup plus grande que celle du cristalin ; et celle du cristallin que celle du verre moins pur. Aprés cela M Mydorge, que je tiens pour le plus éxact à bien tracer une figure de mathématique qui soit au monde, décrivit l’hyperbole qui se rapportoit à la réfraction du cristal de Venise sur une grande lame de cuivre bien polie, et avec des compas dont les pointes d’acier étoient aussi fines que des aiguilles. Puis il lima exactement cette lame suivant la figure de l’hyperbole, pour servir de patron, sur lequel un faiseur d’instrumens de mathématiques nommé Ferrier tailla au tour un moûle de cuivre encavé en rond, de la grandeur du verre qu’il vouloit tailler. Et afin de ne corrompre point le prémier modéle en l’ajustant souvent sur ce moule, il coupoit seulement dessus des piéces de carte, dont il se servit en sa place, jusqu’à ce qu’ayant conduit ce moule à sa perfection, il attacha son verre sur le tour, et l’appliquant auprés avec du grais entre deux, il le tailla fort heureusement. Mais voulant aprés en tailler un concave de la même maniére, la chose luy fut impossible, à cause que le mouvement du tour étant moindre au milieu qu’aux extrémitez, le verre s’y usoit toûjours moins, quoy qu’il s’y düt user davantage. Mais si j’eusse alors considéré que les défauts du verre concave ne sont pas de si grande importance que ceux du convexe, comme j’ay fait depuis, je crois que je n’eusses pas laissé de luy faire faire d’assez bonnes lunettes avec le tour.

Ce Ferrier dont parle M Descartes, et qui luy avoit apparemment été adressé par M Mydorge, n’étoit pas un simple artisan qui ne sçût remuer que la main. Il possedoit encore la théorie de sa profession, et sçavoit l’optique et la méchanique aussi sûrement qu’un professeur du collége royal. Il n’étoit pas tout-à-fait ignorant dans le reste des mathématiques ; et nonobstant sa condition il étoit reçu parmi les sçavans, comme s’il eût été de leur nombre. Il s’attacha particuliérement à M Descartes qui le prit en affection, et qui non content de l’employer d’une maniére à rehausser sa fortune voulut encore luy apprendre les moyens de se perfectionner dans son art. L’un des instrumens les plus excellens qu’il luy fit faire, fut une lunette nouvelle composée de verres hyperboliques, à laquelle il ne s’étoit encore rien vû de semblable. M De Ville-Bressieux qui l’avoit vuë, et qui de plus avoit été present à sa fabrique, assuroit que par son moyen l’on découvroit distinctement les feüilles des plantes à trois lieuës de distance.

On peut considérer ce qui arriva à M Descartes pendant cét espace des trois ans et demi qu’il passa dans Paris, comme un abrégé des révolutions que son esprit avoit souffertes jusqu’alors, et qu’il souffrit encore depuis touchant ses études et les occupations de sa vie. Il s’étoit engagé de nouveau dans l’enfoncement des sciences abstraites, ausquelles il avoit renoncé auparavant : mais le peu de gens avec qui il en pouvoit communiquer, même au milieu de cette grande ville, l’en avoit dégoûté une seconde fois. Il avoit repris l’étude de l’homme qu’il avoit tant cultivée durant ses voyages. Cette étude de nôtre nature et de nôtre état l’avoit encore persuadé plus qu’autrefois que ces sciences abstraites ne nous sont pas trop convenables, et elle luy avoit fait appercevoir, que luy-même en les pénétrant s’égaroit encore plus que les autres hommes en les ignorant.

Il avoit cru trouver au moins parmi tant d’honnêtes gens beaucoup de compagnons dans l’étude de l’homme, puisque c’est celle qui nous convient le plus. Mais il s’étoit vû trompé, et il avoit remarqué que dans cette ville qui passe pour l’abrégé du monde, comme à Rome, à Venise, et par tout où il s’étoit trouvé, il y a encore moins de gens qui étudient l’homme que la géométrie.

Cela le fit resoudre encore tout de nouveau à se passer de luy seul autant qu’il luy seroit possible, et à se contenter d’un petit nombre d’amis pour le soulagement de la vie. Mais sa réputation fut un grand obstacle à cette résolution. Elle avoit fait de la maison de M Le Vasseur une espéce d’academie, en y attirant une infinité de gens qui s’introduisoient chez luy à la faveur de ses amis. Les curieux de littérature ne manquérent pas de s’y glisser parmi les autres : et se joignant à ceux de ses amis qui se plaisoient le plus à répandre sa réputation, ils s’hazardérent de luy proposer de prendre la plume pour faire part de ses connoissances et de ses découvertes au public. Les libraires même, qui ne cherchent qu’à trafiquer de la réputation des auteurs, semblérent vouloir être aussi de la conspiration de ceux qui l’assiégeoient chez M Le Vasseur. Il nous apprend luy même que dés ce têms là il se trouva des gens de cette profession qui le sollicitérent, et lui firent offrir des présens pour l’engager à leur promettre la copie de ce qu’il pourroit composer, n’étant pas honteux de vouloir acheter l’honneur de le servir.

Ces compagnies commencérent à luy rendre le séjour de Paris onéreux, et à luy faire sentir sa propre réputation comme un poids insupportable. Ce n’est pas qu’étant homme il n’eût une assez grande idée du reste des hommes pour souhaiter de se voir dans l’estime de tout le genre humain s’il en eût été connu. Il a toujours porté si haut la grandeur et la force de la raison de l’homme, qu’il ne faut pas douter de la passion qu’il auroit euë de s’y trouver avantageusement placé. Mais il ne prétendoit pas que cette estime dût être accompagnée de tant d’incommoditez : et pour commencer à se délivrer des importunitez de ceux qui le fréquentoient trop souvent, il quitta la maison de M Le Vasseur, et alla se loger en un quartier où il devoit se dérober à leur connoissance, et ne se rendre visible qu’à un tres-petit nombre d’amis qui avoient son secret. M Le Vasseur à qui il n’avoit pas jugé à propos de le communiquer fut quelque têms en inquiétude, ne trouvant personne qui pût luy apprendre de ses nouvelles. Mais le hazard luy ayant fait rencontrer son valet de chambre dans les ruës au bout de cinq ou six semaines, il l’arrêta sur le lieu, et l’obligea aprés beaucoup de résistance de lui découvrir la demeure de son maître. Le valet aprés luy avoir ainsi révélé le principal de son sécret, ne fit plus difficulté de luy déclarer le reste. Il luy conta toutes les maniéres dont son maître se gouvernoit dans sa retraite, et lui dit entre autres choses qu’il avoit coûtume de le laisser au lit tous les matins lors qu’il sortoit pour éxécuter ses commissions, et qu’il espéroit de l’y retrouver encore à son retour.

Il étoit prés d’onze heures, et M Le Vasseur qui revenoit du palais voulant s’assurer sur l’heure de la demeure de M Descartes, obligea le valet de se rendre son guide, et se fit conduire chez Monsieur Descartes.

Lors qu’ils y furent arrivez ils convinrent qu’ils entreroient sans bruit, et le fidéle conducteur ayant ouvert doucement l’antichambre à M Le Vasseur, le quitta aussi tôt pour aller donner ordre au dîner.

M Le Vasseur s’étant glissé contre la porte de la chambre de M Descartes se mit à regarder par le trou de la serrure, et l’apperçût dans son lit, les fenêtres de la chambre ouvertes, le rideau levé, et le guéridon avec quelques papiers prés du chevet. Il eut la patience de le considérer pendant un têms considérable, et il vid qu’il se levoit à demy-corps de têms en têms pour écrire, et se recouchoit ensuite pour méditer. L’alternative des ces postures dura prés d’une demie heure à la vuë de M Le Vasseur. M Descartes s’étant levé ensuite pour s’habiller, M Le Vasseur frappa à la porte de la chambre comme un homme qui ne faisoit que d’arriver et de monter l’escalier. Le valet qui étoit entré par une autre porte vint ouvrir, et affecta de paroître surpris.

Monsieur Descartes le fut tout de bon quand il vid la personne qu’il attendoit le moins. M Le Vasseur luy fit quelques reproches de la part de Madame Le Vasseur qui s’étoit crû méprisée dans la maniére dont il avoit abandonné sa maison. Pour luy il se contenta de luy demander à dîner afin de se racommoder ensemble. Aprés midy ils sortirent ensemble pour aller trouver Madame Le Vasseur, à qui M Descartes fit toute la satisfaction qu’elle pouvoit attendre, non d’un philosophe, mais d’un galant homme qui sçavoit l’art de vivre avec tout le monde. Aprés son retour il eut beau regretter la douceur de sa retraite, et chercher les moiens de réparer la perte de sa liberté : il ne pût détourner le cours de sa mauvaise fortune, et il se vid en peu de jours retombé dans les inconvéniens dont il s’étoit délivré en se cachant.

Le déplaisir qu’il en eut le chassa de son quartier, et luy fit naître le desir d’aller voir le siége de La Rochelle.